Vous êtes sur la page 1sur 8

« La vie des hommes infâmes, aujourd’hui » par Pascal Michon

« La vie des hommes infâmes » a été écrit par Michel Foucault pour servir de préface ou
d’introduction à ce qu’il appelait une « antholoie d’e!istences » "#$% Le livre, premier d’une série
d’ouvraes du m&me enre, devait rassem'ler des documents tirés des archives de l’()pital énéral
ou de la *astille, racontant « des vies de quelques lines ou de quelques paes, des malheurs et des
aventures sans nom're, ramassés en une poinée de mots »% Le projet éditorial a+ant été a'andonné,
Foucault en pu'lia finalement la déclaration d’intention en #,--%
.n a souvent reproché au philosophe d’avoir priviléié, dans /urveiller et Punir, le point de vue des
institutions, sous0estimant ainsi la vie, les discours et la résistance des individus qui + étaient
soumis% Pu'lié deu! ans plus tard, mais, il faut le noter, écrit pro'a'lement durant la m&me période,
« La vie des hommes infâmes» montre que Foucault, s’il mettait l’accent avant tout sur les
techniques r+thmiques institutionnelles, était loin d’&tre indifférent au! r+thmes provenant des
corps0parlants et au! mélanes d’invention, de résistance, d’assujettissement et de servitude
volontaire qui les caractérisent% Malré sa taille modeste, l’essai constitue ainsi un complément
important à /urveiller et Punir et rév1le une prise en compte précoce par Foucault des deu! aspects
de la question des techniques r+thmiques 2 l’individuation mais aussi la su'jectivation% 3l forme une
passerelle entre les recherches des années #,-4 et celles qui dé'oucheront sur les cours et les
ouvraes des années #,54, o6 le lanae et la question du sujet réappara7tront ouvertement% 8e me
propose dans ce te!te de montrer en quoi « La vie des hommes infâmes« , par les pistes nouvelles
qu’il su1re et que Foucault n’a pas lui0m&me eu le temps de toutes e!plorer, intéresse encore
aujourd’hui la théorie du r+thme% "9$
:ers une poétique énérale des discours
; premi1re vue, le statut d’un tel projet sem'le quelque peu am'iu% <’un c)té, le livre ne peut, ni
ne veut com'ler les attentes des historiens, dont le discours scientifique est incapa'le de restituer
ces vies dans leur intensité et leur li'erté oriinelles 2 « Faute du talent nécessaire, j’ai lontemps
remâché la seule anal+se = pris les te!tes dans leur sécheresse = cherché quelle avait été leur raison
d’&tre ">$ Mais les intensités premi1res qui m’avaient motivé restaient au0dehors% » Mais, de
l’autre, Foucault reste o'stinément attaché à l’utilisation de documents d’archive et e!clut par
principe toute source littéraire 2 « 8’ai voulu qu’il s’aisse toujours d’e!istences réelles = qu’on
puisse leur donner un lieu et une date = que derri1re ces noms qui ne disent plus rien, derri1re ces
mots rapides et qui peuvent 'ien la plupart du temps avoir été fau!, mensoners, injustes,
outranciers, il + ait eu des hommes qui ont vécu et qui sont morts, des souffrances, des
méchancetés, des jalousies, des vociférations% 8’ai donc 'anni tout ce qui pouvait &tre imaination
ou littérature% »
?n réalité, cette dou'le e!clusion liminaire @ ni discours historique, ni fiction littéraire @ ne doit pas
&tre prise à la lettre% ; + rearder de plus pr1s, on s’aperAoit vite, en effet, que la littérature reste
pour Foucault une préoccupation centrale% Bon seulement elle est créditée dans les derni1res paes
du te!te d’&tre la seule forme de discours qui, prenant sur elle « la chare du scandale, de la
transression ou de la révolte», permette de transmettre les éneries de ces vies infimes, mais
Foucault insiste aussi sur un fait d’e!périence 2 si ces e!istences a'olies n’ont pas totalement
disparu, si leur « petit vacarme » est encore suscepti'le de se faire entendre à nos oreilles, c’est 'ien
parce qu’elles ont été inscrites dans quelques « po1mes vies » propres à produire sur nous « un
certain effet m&lé de 'eauté et d’effroi »% ?t c’est 'ien parce que ces te!tes poss1dent en eu!0m&mes
une certaine qualité littéraire qu’ils méritent d’&tre réunis dans un livre 2 « 8e me suis résolu à
rassem'ler tout simplement un certain nom're de te!tes, pour l’intensité qu’ils me paraissaient
avoir ">$ Mon insuffisance m’a voué au l+risme frual de la citation% »
Certes, toutes les formes de mise en discours de l’infime dont Foucault éta'lit la liste @ la
confession, la dénonciation, le rapport de police, la lettre de cachet, le dossier administratif,
ps+choloique ou criminel @ sont loin de présenter les m&mes qualités% Pendant des si1cles, les
discours tenus en confession sont retom'és dans le silence auquel est tenu celui qui recueille cette
parole, le confesseur% <e m&me, dans le monde administré moderne, les discours de l’infime se
caractérisent avant tout par une neutralité rise dépourvue de toute qualité esthétique% ?n définitive,
seule la période comprise entre la fin du D:33e si1cle et la fin du suivant sem'le avoir donner lieu à
une production a'ondante de vérita'les « po1mes » dont le st+le allie les fulurances de la col1re et
de la plainte au! formes somptueuses de la rhétorique cérémonielle 'aroque%
3l n’en reste pas moins que c’est 'ien à une poétique énérale des discours que Foucault appelle
indirectement en plaAant apparemment en 'ordure, et en réalité au centre de sa réfle!ion la question
de la qualité littéraire de ces te!tes% "E$
8e voudrais e!plorer le sens de cette interroation foucaldienne, proposer quelques interprétations et
pistes de réfle!ion, avant d’en venir à ce que cette entreprise étrane peut aujourd’hui sinifier pour
nous%
<es e!istences sans su'strat intérieur
; premi1re vue, on peut repérer une parenté asseF forte entre le projet qui s’e!prime dans La vie
des hommes infâmes et la conception que Foucault e!posait au cours des années #,G4 dans ses
te!tes sur Houssel, *risset, /ade ou *lanchot%
Prenons, par e!emple, le te!te « La pensée du dehors », paru dans la revue Critique en juin #,GG
I<its et Jcrits, 3, K#50E,L% <ans son roman Le Mr1s0(aut, achevé en #,N-, *lanchot met en sc1ne un
personnae, (enri /ore, au cours d’une épidémie et de l’insurrection qui s’en suit dans la ville o6
elle vient d’éclater% Foucault précise qu’il faut entendre dans le nom de ce personnae l’allemand
/ore, c’est0à0dire « souci », et plus particuli1rement le « souci de la loi 2 celui qu’on éprouve à
l’éard de la loi et celui de la loi à l’éard de ceu! au!quels elle s’applique, m&me et surtout s’ils
veulent lui échapper »%
(enri /ore est en effet tr1s attaché à la loi, qui constitue le sujet principal de ses conversations%
Mais ce n’est pas la seule raison qui lie ce personnae à la loi% « (enri /ore, rappelle Foucault, est
fonctionnaire 2 on l’emploie à l’h)tel de ville, dans les 'ureau! de l’état civil = il n’est qu’un rouae,
infime, sans doute, dans cet oranisme étrane qui fait des e!istences individuelles une institution =
il est la forme premi1re de la loi, puisqu’il transforme toute naissance en archive% » Bous voilà donc
tr1s pr1s des considérations de « La vie des hommes infâmes » 2 le personnae central du roman est
l’un de ces fonctionnaires qui transforment les e!istences en fiches, en lines d’archives, en écriture
produite par et pour l’Jtat, afin de lui permettre d’identifier, de contr)ler et éventuellement
d’enfermer les individus%
Mais cela n’est pas tout% L’o'jectif m&me de l’essai de Foucault est de montrer que *lanchot se
trouve &tre le dernier d’une linée d’auteurs qui ont tous fait ce qu’il appelle « l’e!périence du
dehors » 2 /ade, (Olderlin, BietFsche, Mallarmé, Prtaud, *ataille, QlossoRsSi%
Mous ces écrivains, au dire de Foucault, ont travaillé, dans les m&mes mares de l’e!périence = tous
ont cherché à mettre au jour la « pensée du dehors »% ?n ne laissant parler, cheF le premier, «
comme loi sans loi du monde, que la nudité du désir », et en découvrant, cheF le second, dans
l’a'sence scintillante des dieu! la « loi nouvelle », « /ade et (Olderlin ont déposé dans notre
pensée, pour le si1cle à venir, mais en quelque sorte chiffrée, l’e!périence du dehors% » <e m&me
BietFsche a découvert « que toute métaph+sique de l’.ccident est liée non seulement à sa
rammaire, mais à ceu! qui, tenant le discours, détiennent le droit à la parole »% <e m&me encore,
Mallarmé, cheF qui « le lanae appara7t comme coné à ce qu’il nomme », voire dans 3itur et le
projet du Livre, comme « le mouvement dans lequel dispara7t celui qui parle »% P ceu!0là, Foucault
ajoute encore Prtaud cheF qui « la pensée, quittant l’intériorité 'avarde de la conscience, devient
énerie matérielle, souffrance de la chair, persécution et déchirement du sujet lui0m&me »% *ataille,
pour qui « la pensée, au lieu d’&tre discours de la contradiction ou de l’inconscient, devient celui de
la limite, de la su'jectivité rompue de la transression »% ?nfin, QlossoRsSi, et son « e!périence du
dou'le, de l’e!tériorité des simulacres, de la multiplication théâtrale et démente du moi »%
Pu! +eu! de Foucault, *lanchot s’inscrit donc dans cette linée ou cette énéaloie littéraire% 3l en
est l’efflorescence la plus pure 2 « <e cette pensée, *lanchot n’est peut0&tre pas seulement l’un des
témoins ">$ il est plut)t pour nous cette pensée m&me @ la présence réelle, a'solument lointaine,
scintillante, invisi'le, le sort nécessaire, la loi inévita'le, la viueur calme, infinie, mesurée de cette
pensée m&me% »
Mout cela pourrait sem'ler nous éloiner des préoccupations de « La vie des hommes infâmes »%
Mais en réalité, ces considérations nous en rapprochent de mani1re asseF étonnante% 3l ne sem'le
pas a'usif d’affirmer que Foucault, dans son te!te de #,--, poursuit une réfle!ion enaée plus de
di! ans auparavant et reprend un th1me sur lequel il s’était déjà 'eaucoup interroé dans les années
#,G4%
Tue vise à produire Foucault, en effet, dans le projet formalisé dans « La vie des hommes infâmes
» U <e m&me que la linée /ade0*lanchot pointait vers l’e!istence d’un &tre du lanae, « ruisselant
» et « dispersif », c’est0à0dire vers « un dehors o6 dispara7t le sujet qui parle », une condition
évanouissante de tout « je parle », de m&me les archives de l’enfermement offrent à Foucault des
discours qui, tout en relatant des e!istences et des e!périences vécues, nous parlent sans s’autoriser
d’aucun su'strat ou arant su'jectifs% ?t cela est encore plus vrai pour les points d’intersection
remarqua'les o6 ces deu! séries se croisent 2 /ade, (Olderlin et Prtaud% <u fait m&me qu’elles
dérivent d’une entreprise de la loi, les archives de la *astille, de l’()pital ou du Châtelet reorent
de discours qui n’ont pas été tenus au nom d’une intériorité% Comme cheF *lanchot, la loi qui est à
l’oriine de l’archive est en m&me temps ce qui permet au discours de se développer et, dans son
recul incessant, ce qui lui retire toute intériorité%
Mout se passe donc comme si Foucault avait trouvé, à l’état natif, dans les archives, ce qu’un certain
nom're d’écrivains depuis deu! si1cles avaient cherché à atteindre avec tant de peine par le travail
de l’écriture% .u 'ien, à l’inverse et peut0&tre simultanément, comme si le travail littéraire de ces
écrivains avait permis à Foucault de lire autrement les archives de l’enfermement% 3l + a
certainement une continuité et une communauté de préoccupation entre les te!tes consacrés à la
littérature des années #,G4 et le projet de « La vie des hommes infâmes »%
8e ne continue pas la démonstration% 3l suffit de relire l’essai sur *lanchot en pensant en m&me
temps à « La vie des hommes infâmes » pour voir appara7tre des croisements et des
chevauchements évidents entre les deu! projets%
Ppproche d’une poétique néo0hum'oldtienne
Pourtant cette interprétation ne rend pas compte de l’ensem'le de ce qui se joue dans le te!te de
#,--% Les th1mes m+stiques 'lanchotiens de l’évidement et de la disparition du sujet, d’une
tentative toujours déjouée de communication avec un en0deAà lanaier oriinaire de la pensée et du
sujet, commencent nettement à s’estomper dans les années #,-4 au profit d’un intér&t pour les
e!istences et 'ient)t pour le sujet%
8’en veu! pour preuve le terme, asseF rare et nouveau cheF Foucault, de « po1me » qui court tout au
lon de sa préface% 3l est frappant de constater que ce qui motive Foucault dans l’entreprise de
collection de vies anon+mes qu’il envisae de mener à l’avenir, c’est en premier lieu la qualité
poétique des traces qu’elles ont laissées dans les archives de l’enfermement% 3l le dit et le rép1te en
permanence 2 les vies des hommes infâmes constituent de vérita'les « po1mes », dont la qualité
poétique leur permet de faire vi'rer jusqu’à nous l’é'ranlement dont ils sont nés% ?t Prlette Fare
nous a dit que le crit1re de choi! principal des histoires rassem'lées était e!plicitement d’ordre
poétique% Bon sans humour parfois, Foucault disait ou annotait 2 « joli » ou « jolie histoire »%
.r, l’introduction de la question poétique rév1le une mutation tr1s importante mais peu remarquée
dans la pensée de Foucault% 3l passe de réfle!ions sur la fiction et le roman visant « l’&tre du lanae
», à des considérations concernant le po1me orientées désormais vers la question des « e!istences »
ou des « vies » propres au! hommes 'ro+és par le pouvoir% Ce qui se dit dans les archives, ce n’est
plus l’&tre 'rut du lanae mais une collection d’e!périences vécues et disparues% La mort qui
participait intimement à l’effet dispersif du lanae et à l’ou'li est désormais convoquée comme ce
qui, au contraire, permet la mise en mémoire et la lutte contre l’ou'li% .n o'serve un chanement de
sine tr1s net de cette thématique qui montre que Foucault est alors compl1tement sorti des
questionnements qu’il avait hérités, en dépit qu’il en ait, de l’e!istentialisme% 3l passe d’une vie
dominée par la mort @ omniprésente dans la réfle!ion des années #,G4 sur la littérature et la pensée
du dehors @ à une mort désormais surmontée par la vie 2 précisément, la vie des hommes infâmes
qui est le drapeau qu’il choisit de faire claquer en uise d’incipit de cette nouvelle collection%
Pinsi Foucault lisse0t0il d’une conception du « st+le » ou, de mani1re plus e!acte, de la « valeur
littéraire » comme fondée sur la tension avec un « dehors » dont il s’ait en quelque sorte de «
piéer le retrait » dans les mots, à une autre conception asseF différente o6 la littérature @ la
littérature sans auteur des archives mais aussi la littérature écrite par des écrivains @ est considérée
comme capa'le de « prendre en chare des e!istences disparues »% <ans cette nouvelle conception,
le poétique ne vise plus la dissémination du sujet, l’évanouissement constant du fondement du « je
parle » = il est à la fois porteur et amplificateur d’une énerie venant de la « vie » ou des vies les
plus infimes% 3l rend partaea'le quelque chose qui, au départ, pouvait &tre minuscule ou totalement
replié sur soi% 3l transforme l’aspect désolé et étroit d’une 'ioraphie en une fa'le qui va mettre en
circulation une certaine capacité d’é'ranlement et qui reste ouverte à l’infini sur de nouvelles
réactualisations% 8e dirai qu’il passe d’une poétique d’orientation m+stique et e!istentialiste à une
poétique immanentiste de st+le nietFschéen ou, mieu! encore, hum'oldtien 2 l’activité éthiquement
et politiquement productive du lanae, la MhVtiSeit, l’emporte désormais sur son retrait et son
évanouissement permanent%
<es r+thmes des corps au! r+thmes du lanae
3l + a là, me sem'le0t0il, un aspect tr1s mal connu et quasiment ine!ploité de l’Wuvre de Foucault
qui ouvre sur une mise en continuité du politique, de l’éthique et du poétique% .r, c’est à mon avis
l’un des aspects qui donnent à ce te!te son actualité, toujours vivante aujourd’hui% ?n m&me temps,
cette actualité est comple!e m&me si elle n’est pas indém&la'le% ?t il faut proresser prudemment%
HeplaAons, tout d’a'ord, rapidement le te!te dans l’évolution de la pensée politique foucaldienne% «
La vie des hommes infâmes » est un te!te0'ascule qui ouvre le travail de Foucault sur de nouveau!
horiFons 2 là o6 /urveiller et punir Ien #,-KL mettait encore l’accent sur les institutions, les r+thmes
qu’elles imposaient au! corps, et laissait peu de place au! réactions et au! mots des individus, ce
te!te part de la vie elle0m&me, des actes et des discours des individus qui ont eu affaire au!
institutions répressives%
Le projet qui se profile dans ce te!te est donc plus proche de la philosophie politique de
l’interaction qui domine La :olonté de savoir I#,-GL% Le pouvoir n’+ est pas totalement
surplom'ant 2 il doit &tre compris à la fois comme un milieu et un enjeu des relations sociales% Le
pouvoir des institutions est toujours en prise avec le pouvoir de résistance des individus% 3l n’est pas
une force mécanique qui s’appliquerait à des o'jets passifs%
Cette conception n’est pas sans limites, mais elle est quand m&me plus adaptée au monde à la fois
fluide, inéalitaire et lieu de nouvelles formes de pouvoir dans lequel nous vivons désormais, que
les conceptions s+stémistes ou individualistes, qui font sem'lant de s’opposer sur le marché des
idées contemporaines% 3l ouvre vers ce que j’ai appelé dans Les H+thmes du politique une
conception r+thmique%
?n m&me temps, cet interactionnisme sinifie que les individus participent aussi à leur
asservissement% 3l faut en effet se rappeler que les lettres de cachets @ et c’est quelque chose qui
frappe énormément Foucault @ étaient le plus souvent demandées au Hoi par la population% <e
m&me aujourd’hui, on o'serve une participation des individus au! jeu! du fichae et de la
pénétration des vies par le pouvoir% /i les dénonciations anon+mes ou pas continuent à rande
échelle, les individus s’e!posent et se fichent désormais eu!0m&mes sur l’3nternet, sans que
quiconque ne les + o'lie%
Premi1re raison donc qui rend ce te!te actuel 2 « La vie des hommes infâmes » constitue un te!te
charni1re dans la réfle!ion politique et éthique de Foucault, qui ouvre sur une conception encore
utile aujourd’hui% 3l approche le politique non plus à travers les catéories institutionnelles mais au
niveau de la relation concr1te entre les vies individuelles et les institutions% Le politique n’est plus
renvo+é à un futur indéterminé% 3l n’est plus lié non plus à un simple chanement de nature ou à une
destruction de l’Jtat% Le politique se joue au ras des pratiques et des actions% C’est là que l’on peut
le mieu! le saisir et c’est peut0&tre aussi là que l’on peut air%
; mon avis, ce que « La vie des hommes infâmes » ajoute à ce proramme développé l’année
précédente dans La :olonté de savoir, c’est l’attention au poétique% .r, cette attention, nous avons
commencé à le comprendre, inclut des éléments qui proviennent de la réfle!ion des années #,G4 2
les archives sont considérées comme cet auteur anon+me à l’intériorité ine!istante qui était le
mod1le de *lanchot et de Foucault à cette époque = il n’+ a pas plus de su'jectivité autonome dans
ce te!te qu’auparavant% Mais elle manifeste éalement un point de vue nouveau, notamment parce
qu’elle se déplace d’une prise en compte de la seule matérialité des énoncés vers la question de leur
qualité poétique, qui réintroduit nécessairement les questions de l’énonciationXréénonciation%
Foucault parle le plus souvent en terme d’esthétique 2 au cours de ses derni1res années, il recherche
une « esthétique de l’e!istence »% 3l est 'loqué par des catéories anciennes qui 'iaisent
constamment son questionnement et le rend difficile à suivre 2 on conna7t les reproches de
dand+sme et précisément d’esthétisme qui lui sont constamment faits% Mais, précisément, « La vie
des hommes infâmes » est l’un des rares endroits o6 il chane la donne @ ce qui jette, du coup, une
lumi1re nouvelle sur l’entreprise esthético0éthique de la fin de sa vie% Pu moins dans ce te!te, la «
valeur éthique » n’est pas associée à la valeur « esthétique » mais rel1ve d’une définition « poétique
»% 3l + a une continuité entre le pro'l1me éthique et politique et le pro'l1me poétique% Certes, cette
continuité n’est ni e!plicitée ni thématisée par Foucault, mais elle est présupposée par son projet
lui0m&me% ; nous de la déplier et de nous l’approprier en fonction de nos 'esoins%
Cette question, on le voit, est tr1s vaste et tout reste à faire pour en prendre vraiment la mesure% Yne
anal+se approfondie demanderait de reparcourir cheF Foucault la line qui relie sa théorie du
lanae, sa théorie de la littérature, sa théorie du sujet, et finalement son éthique et sa politique% 3l
faudrait montrer ses avancées tr1s importantes concernant la critique du concept traditionnel de
lanae et en m&me temps ses impasses sur (um'oldt, /aussure, *enveniste% 3l faudrait montrer ses
trouvailles poétiques, comme dans « La vie des hommes infâmes », et simultanément sa lonue
dépendance à l’éard des pro'lématiques de Mel Tuel et de *lanchot, sa relative inorance des
poétiques contemporaines et son retour final à un usae informatif de la littérature Icomme dans
L’(istoire de la se!ualitéL, ainsi qu’au! catéories malheureuses de l’esthétique et de la rhétorique%
.n pourrait alors mieu! comprendre le lissement qui s’est produit entre la période o6 il critiquait
le sujet Ien réalité le sujet traditionnelL et la derni1re période o6 le sujet réappara7t, compl1tement
transformé, comme fondement d’une éthique et d’une politique de la su'jectivation% .n pourrait
aussi mieu! en distinuer à la fois les qualités et les impasses dont nous devons sortir si nous ne
voulons pas répéter Foucault comme des perroquets plus ou moins ventriloqués%
<eu! sondaes dans les r+thmes du lanae contemporains
Yn tel proramme est évidemment impossi'le à réaliser ici% 8e voudrais donc proposer deu! coups
de sonde rapides et pro'a'lement encore tr1s superficiels dans les eau! o'scures des rapports entre
poétique et politique, laissant ouvertes toutes les pro'lématiques que je viens d’évoquer
succinctement%
Premi1re entrée 2 celle des effets des nouveau! médias @ l’3nternet en particulier, mais aussi les
nouvelles formes de la télévision @ sur la présentation de soi et les jeu! avec le pouvoir% Ces
nouveau! mo+ens techniques donnent la possi'ilité au! hommes infâmes de se produire, de se
mettre en sc1ne, de se raconter% 3l + a là une transformation importante dans l’acc1s au discours et à
la mise en récit de soi% .n assiste à une esp1ce de démocratisation de la mise en discours pu'lic des
e!istences qui n’est plus réservée seulement au! institutions%
3ci, une précision liminaire est nécessaire% 3l faut noter que la plupart des t+pes de discours anciens
visant ou prenant en chare les e!istences des « sans loire » ont certes connu des transformations
importantes mais ils n’en ont pas disparu pour autant% L’aveu, sous sa forme reliieuse,
ps+chiatrique ou ps+chanal+tique, perdure, parall1lement à la plainte et à la dénonciation, qui, elles,
ont pris le faci1s risâtre des discours adressés à la 'ureaucratie% <e m&me, les technoloies
administratives, pénales ou scolaires d’enreistrement se sont un peu alléées en m&me temps
qu’elles se diffusaient universellement%
Yne fois ce constat éta'li, il nous faut prendre toute la mesure de la pénétration des technoloies
numériques et des nouvelles formes de la télévision% <’une part, pour parler d’eu!0m&mes, les
anon+mes et les sans loires disposent aujourd’hui, râce à ces technoloies, de capacités de
production, d’échane, de stocSae et de tri quasiment infinies% .n peut ainsi o'server une
prolifération de nouveau! t+pes de discours qui dé'ordent larement les t+pes anciens 2 'los
personnels, présentations de soi sur des sites d’échane ou des réseau! sociau!, vie quotidienne
retransmise en direct sur le net, émissions de « télé0réalité », prorammes de télévision ou de radio
fondés sur le témoinae des spectateurs ou des auditeurs, papiers de mirants mis en line%
<e l’autre, la énéralisation du numérique a entra7né une association toujours plus étroite entre
discursif et non0discursif% <epuis le D3De si1cle, les archives o6 se déposaient les discours de
l’infime contenaient déjà nom're de documents non0écrits 2 photos, films, enreistrements sonores,
mais elle restaient larement dominées par des te!tes manuscrits ou imprimés% Pujourd’hui, les
discours ne sont plus sépara'les des imaes vidéos ou des enreistrements sonores qui les
accompanent% <u coup, l’écrit a perdu sa centralité et cette nouvelle donne implique que leur étude
ne doive plus seulement prendre en considération les dispositifs étatiques et institutionnels avec
leurs appendices archivistiques, mais aussi les dispositifs médiatiques et les c+'er0archives qui
commencent à se constituer sur la toile%
Ces nouvelles conditions e!pliquent en partie pourquoi la fonction de ces discours a chané% La
facilité avec laquelle il est aujourd’hui possi'le de rendre pu'lics son intimité et les détails les plus
insinifiants de sa vie a permis une réappropriation à la fois moléculaire et massive des formes
anciennes de pénétration des e!istences% Plors qu’ils visaient autrefois à permettre la punition des
pécheurs, le châtiment des re'elles ou encore l’enfermement et la correction des indisciplinés, les
discours de l’infime sont devenus des mati1res d’e!pression et d’e!hi'ition de soi indépendantes de
tout partae reliieu!, léal ou normatif% Le c)té proliférant et protéiforme du spectacle volontaire
de l’intime a eu ainsi tendance à désamorcer les dispositifs de pouvoirs traditionnels qui étaient
fondés sur un contr)le rélé de ce qui était à dire ou à ne pas dire, de ce qui devait &tre montré ou
'ien caché% Le torrent des discours volontaires de l’infime a rendu o'sol1te une 'onne part des
techniques traditionnelles de production de la vérité des &tres%
Mais, il n’+ a pas d’e!hi'itionnisme sans vo+eurisme ni non plus sans surveillance possi'le% ?t l’on
peut se demander si cette émancipation du discours de soi ne s’est pas déjà retournée en son
contraire% Zrâce au! médias et à l’3nternet, non seulement tout le monde peut jouir du spectacle que
dispensent de leur plein ré les nouveau! hommes infâmes mais chacun a aussi désormais acc1s à
une connaissance détaillée des moindres particularités intimes de toute personne qui pourrait
l’intéresser% <ésormais, nous sommes tous e!posés @ sans recours aucun @ et suscepti'les de
contr)le% ?t, de m&me que l’« ar'itraire » des lettres de cachets constituait une sorte de « service
pu'lic » que les familles et l’entourae sollicitaient de la part du /ouverain, de m&me le pouvoir
médiatique et informatique est pro'a'lement aujourd’hui l’une des choses du monde les mieu!
partaées% Ppr1s avoir été aveu! murmurés au! oreilles des pr&tres, plaintes et vociférations
adressées au /ouverain, enreistrements et anal+ses produits par des institutions, les discours de
l’infime sont devenus aujourd’hui des o'jets d’e!hi'ition, de vo+eurisme et de surveillance% Ce
n’est plus la souveraineté politique qui vient « s’insérer au niveau le plus élémentaire du corps
social » mais le pouvoir de contr)le médiatique qui s’est en quelque sorte privatisé%
.n dira peut0&tre 2 o6 se trouve le et la poétique là0dedans U 8e répondrai 2 ils se trouvent dans les
crit1res dont nous avons 'esoin pour faire le tri dans ces productions discursives% Bom're des
questions que posait « La vie des hommes infâmes » à l’éard d’époques depuis lontemps révolues
restent ainsi d’actualité 2 que montre de nos sociétés le déferlement des discours de soi à tr1s fai'le
teneur littéraire à laquelle nous assistons U Tuelle sinification éthique et politique accorder à cette
nouvelle réalité U ; l’inverse, + a0t0il aujourd’hui, dans la masse protéiforme des discours de
l’infime, des voi! qui se démarquent par leur intensité U Comment les repérer et comment en rendre
compte U Tue met en 'ranle leur qualité poétique U <’une mani1re énérale, quelles relations éta'lir
entre les variations de la qualité poétique des discours et celles de la qualité de l’individuation et de
la su'jectivation qui s’+ jouent U
?n nous penchant sur les mani1res poétiques de notre époque Iet ici j’entends « poétiques » au sens
de « la poétique », c’est0à0dire au sens de la question des mani1res d’avancer dans le discours et de
leurs diverses qualitésL, nous pouvons mettre au jour les nouvelles formes de pouvoir qui
investissent l’infime et le minuscule du quotidien = nous pouvons aussi commencer à voir en quoi la
définition de la sinularité en ressort chanée%
Pour rendre ces propositions plus concr1tes, prenons deu! e!emples%
Le premier vient d’un site de rencontre et se compose des énoncés suivants 2 « Pe 2 #, ans, /e!e 2
Féminin, /ituation 2 Céli'ataire, HéionXPa+s 2 PPCP, Maille 2 #-# cm, Corpulence 2 L, [eu! 2
*leus, Cheveu! 2 *runs, (éritae 2 *lanc, .ccupation 2 pompier, Jtudes 2 Coll1e, Bom're
d’enfants 2 4, Heliion 2 Pthée, /ine astroloique 2 *alance, Loisirs 2 /oirées, /ports 2 *o!es en
sale »%
Le second est une lettre de demande d’asile de 9445 2 « 8e suis veuve d’un franAais, mort en Plérie
et m’a laissé trois enfants scolarisé à L+on ,e provisoirement et vivant cheF une dame @ par râce @
pour une durée déterminée% Bous nous sommes enfouis de la mis1re en Plérie vers la France qui
nous accueille actuellement% Be laisseF pas s’il vous pla7t que la rue nous avale% ">$ PccueilleF0
nous dans votre centre et sauveardeF0nous de la mis1re de la rue »%
L’opposition est peut0&tre caricaturale mais il me sem'le qu’elle rend asseF 'ien ce qui est en jeu%
Comment interpréter en effet de telles différences U Tuel sens pouvons0nous donner à ces dénivelés
poétiques U Tue nous indiquent0ils sur la nouvelle répartition des forces et des dispositifs de
contr)le U Tue nous disent0ils sur les formes d’individuation et de su'jectivation contemporaines U
3l + a là un chantier à ouvrir qui pourrait &tre tr1s utile, philosophique, éthiquement et politiquement
parlant%
La deu!i1me entrée dans la question du rapport entre poétique et politique ouverte par « La vie des
hommes infâmes » concerne les événements qui se sont produits au dé'ut de l’année 944, en
Zuadeloupe et en Martinique% 3l me sem'le que la recherche de Foucault consonne avec une
entreprise récente de croisement du poétique et du politique 2 « le manifeste pour les produits de
haute nécessité » lancé par PatricS Chamoiseau, Jdouard Zlissant et - autres intellectuels antillais
et u+anais en soutien à la Zuadeloupe%
<ans ce manifeste, ces intellectuels soulinaient la nécessité d’aller au0delà des revendications
pratiques en terme de niveau de vie et d’introduire le poétique dans le politique ou, ce qui serait
encore plus juste, le politique dans le poétique% Car si un revenu décent est a'solument nécessaire
pour vivre, si un renversement des rapports de domination est aussi un 'esoin urent,
l’épanouissement de la vie demande encore plus% ?t ce plus rel1ve du poétique 2 c’est0à0dire de
l’histoire, de la mémoire et de l’imainaire% C’est0à0dire aussi de la lanue et de l’acc1s au discours
pour ceu! qui en sont privés ou emp&chés%
Ce qui manque au! hommes infâmes, c’est souvent la possi'ilité de faire valoir leur histoire, leur
mémoire et leur imainaire% ?t ce qui les emp&che de le faire, c’est la nécessité de passer par le
discours des dominants, avec ses codes et ses normes% C’est pourquoi, une 'onne part des
pro'l1mes du politique rel1ve du poétique% /ur ce plan aussi, Foucault a ouvert la voie à quelque
chose de tr1s nouveau dans la réfle!ion politique, qui est en train d’émerer sous nos +eu!%
Pascal Michon
Botes
"#$ M% Foucault, « La vie des hommes infâmes », Les Cahiers du chemin, B\ 9,, #K janvier #,--%
Pujourd’hui dans M% Foucault, <its et Jcrits 333, Paris, Zallimard, #,,N, p% 9E-09KE% Ce te!te a
éalement été réédité récemment par le Collectif Maurice Florence, Prchives de l’infamie, Paris,
Les Prairies ordinaires, Paris, 944,, p% -0E4
"9$ Ce te!te compl1te ainsi l’anal+se de /urveiller et Punir présentée ici%
"E$ Cet essai apporte ainsi une contri'ution inattendue à ce que l’on pourrait appeler une « poétique
du social »% /ur ce th1me, voir P% Michon, Framents d’inconnu% Pour une histoire du sujet, Paris,
Le Cerf, 94#4, chap% D3%