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Compte-rendu de lecture

Sociologie et sociolinguistique des francophonies israéliennes

d'Eliezer BEN-RAFAEL et Miriam BEN-RAFAEL

Collection “Sprache, Mehrsprachigkeit und sozialer Wandel” / Jürgen Erfurt Éditions Peter Lang, 2013

* * * Delphine Woda Licence 3 Français Langue Etrangère – Université de la Réunion - 2014/2015

Peter Lang, 2013 * * * Delphine Woda Licence 3 Français Langue Etrangère – Université de

I.

Présentation générale de l'ouvrage

Publié en 2013, l'ouvrage Sociologie et sociolinguistiques des francophonies israéliennes est le fruit d'une recherche lancée à la suite d'une commande du Bureau d'action linguistique de l'Ambassade de France à Tel Aviv en 1985. Sur une période de trente ans, Eliezer Ben-Rafael, et en partie Miriam Ben- Eliezer, ont ainsi travaillé à définir la francophonie en Israël, à travers diverses enquêtes sur la présence du français et les populations francophones. D'après les estimations (qui varient selon les sources tant il est difficile d'évaluer la présence du français en Israël), il y aurait entre 15 et 20% de personnes parlant français dans le pays. Rappelons que pour des raisons principalement politiques 1 , Israël n'est pas membre de l'Organisation internationale de la Francophonie. Pourtant, dans les années 1990, une ultime tentative est faite dans ce sens par les autorités israéliennes, qui gagnent le soutien de la France. Pour appuyer cette requête, celle-ci demande à Eliezer Ben-Rafael une nouvelle enquête sur la francophonie en Israël. Enfin, en 2009, le Conseiller culturel de l'Ambassade et le Consul Général à Tel Aviv font une dernière fois appel à leur professionnalisme sur le même sujet. Il apparaît donc que la question de la francophonie dans ce pays est tout aussi importante aux yeux de ces chercheurs et sociologues qu'à ceux des autorités françaises, qui s'intéressent sans doute aux résultats pour développer leurs programmes culturels et linguistiques dans ce pays. Cet ouvrage, et plus particulièrement les résultats des études des auteurs, a donc une portée à la fois professionnelle et scientifique (l'étude de la francophonie en Israël) mais aussi politique, dans la mesure où il confirme le caractère francophone d'une partie (croissante, nous le verrons) de la population et donne ainsi prétexte à un renforcement de la présence française par l'intermédiaire des activités et institutions culturelles.

I.1 Quelques éléments biographiques sur l'auteur

Deux auteurs sont à l'origine de cet ouvrage : les sociologues israéliens et francophones Eliezer Ben-Rafael et Miriam Ben-Rafael. Eliezer Ben-Rafael est considéré comme l'un des plus grands sociologues israéliens. En 2009, il a reçu le Prix Landau, prix d'excellence pour l'ensemble de ses recherches en sociologie. Il est aujourd'hui professeur émérite en sociologie et anthropologie à l'université de Tel Aviv. Il naît en Belgique en 1938, de parents juifs immigrés de Pologne. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il est caché par une famille chrétienne et ne retrouve ses parents qu'en 1945. Il grandit en Belgique et, en tant que membre d'un mouvement de jeunesse sioniste en Belgique, c'est tout naturellement qu'il immigre en Israël à la fin de ses études secondaires, en 1956. Il s'installe au kibboutz Hanita. Il étudie à l'Université hébraïque de Jérusalem où il obtient un doctorat en sociologie en 1974, avant de poursuivre des études de post-doctorat à l'université de Harvard aux États-Unis. Tout au long de sa carrière, il a enseigné à Jérusalem, puis à l'université de Tel Aviv où il est, entre autres, titulaire de la chaire Weinberg de sociologie politique. Il a également été le fondateur et premier président de

Il a également été le fondateur et premier président de 1 Les pays membres arabes s'opposent

1 Les pays membres arabes s'opposent à son adhésion.

l'Association israélienne pour l'étude des langues et de la société. Il a enseigné dans diverses universités dans le monde, notamment à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, et a participé à de nombreux congrès et conférences. Il a exercé les fonctions de président de l'Institut international de sociologie. Enfin, il a été membre et/ou président de plusieurs directoires et éditeur de deux séries d'ouvrages sur les identités juives et d'Israël. Étant données son origine, son histoire personnelle et son expérience de la vie au kibboutz, il n'est pas étonnant que les quatre domaines de prédilection d'Eliezer Ben-Rafael soient la sociologie du kibboutz, la sociologie de la société israélienne, l'identité juive et la sociologie de la langue. Il a publié de nombreux ouvrages et articles sur ces différents sujets, en hébreu, en anglais et en français.

différents sujets, en hébreu, en anglais et en français. Miriam Ben-Rafael, co-auteure de l'ouvrage et épouse

Miriam Ben-Rafael, co-auteure de l'ouvrage et épouse d'Eliezer Ben-Rafael, apporte une approche plus linguistique à l'étude. Elle est en effet docteur en linguistique française et chercheur en sociolinguistique. Elle a également enseigné le français. Ses recherches portent principalement sur les situations de contact des langues hébraïque et française, chez les Israéliens apprenant le français et les francophones immigrés en Israël. Elle a ainsi élaboré le concept de 'franbreu', registre linguistique développé et utilisé par ces derniers, et dont elle propose une analyse dans cet ouvrage.

I.2 Bibliographie : principaux ouvrages de ces auteurs

Eliezer Ben-Rafael a publié de nombreux ouvrages et articles, dans ses quatre domaines d'étude :

le kibboutz, la société israélienne, l'identité juive et la sociologie de la langue. Nous en présentons ici une sélection :

Linguistic Landscape in the City, co-dirigé avec Elana Shohamy et Monica Barni, Multilingual Matters, 2010

Transnationalism: Diasporas and the Advent of a New (Dis)order, co-dirigé avec Yitzhak Sternberg, Brill, 2009

Building a Diaspora: Russian Jews in Israel, Germany and the USA, avec M. Lyubansky, O. Gluckner, P. Harris, Y. Israel, W. Jasper et J. Schoeps, Brill, 2006)

Jewry Between Tradition And Secularism: Europe And Israel Compared, co-dirigé avec Thomas Gergely et Yosef Gorny, Brill, 2006

Ethnicity, Religion and Class in Israeli Society, Cambridge University Press, 2005

Is Israel One? Religion, Nationalism and Multiculturalism Confounded, avec Yohanan Peres, Brill

Academic Pub., 2005

Identity, Culture and Globalization, Brill Academic Pub., 2001

Qu'est-ce qu'être juif ?, suivi de 50 Sages répondent à Ben Gourion, Balland., 2001

Language and Communication in Israel, co-dirigé avec Hanna Herzog, Transaction Pub., 2000

Crisis and Transformation: The Kibbutz at Century's End, State University of New York Press., 1997

Jérusalem, avec Maurice Konopnicki, Presses Universitaires de France, coll. Que Sais-je ?, 1997

Language, Identity, and Social Division: The Case of Israel, Clarendon Press/Oxford University Press,

1994

Status, Power and Conflict in the Kibbutz, Avebury, 1988

Le Kibboutz, avec Maurice Konopnicki et Placide Rambaud, Presses Universitaires de France, coll. Que Sais-je ? 1983

Le Nouveau Kibboutz - La Mémoire d'Israël, avec Maurice Konopnicki et Placide Rambaud, Cirel,

1979

Son ouvrage Language, Identity and Social Division : the Case of Israel, publié en 1994, présente les premiers résultats de ses recherches sur le sort des vernaculaires apportées par les Juifs de diaspora à leur arrivée en Israël, dans le contexte de l'hébraïsation. Ses conclusions sur le lien entre la stabilité de ces langues et l'origine des immigrants constituent la base de ses réflexions sur le sujet, présentées dans l'ouvrage Sociologie et sociolinguistique des francophonies israéliennes.

Les ouvrages publiés par Miriam Ben-Rafael sont en majorité le résultat de ses enquêtes et recherches en linguistique :

- Le public I.F.T.A.: Une enquête sociologique, avec le Bureau de coopération linguistique et éducative,

Ambassade de France à Tel Aviv, 1993

- Les Études francaises dans l'enseignement supérieur en Israël: motivations et utilisations, avec Francine

Levy, Ambassade de France à Tel Aviv, 1991

- Enquête sur les motivations des élèves apprenant le français dans le cadre du système scolaire israélien,

avec L. Gani, R. Herzlich, J.P. Van Deth, recherche conjointe franco-israélienne, Paris, 1985

II. Motivations du choix de l'ouvrage

Mes deux motivations principales sont d'ordre personnel et professionnel. Ayant émigré de France vers Israël il y a quinze ans, je fais moi-même partie de ces francophonies présentées dans l'ouvrage d'Eliezer et Miriam Ben-Rafael. Je remarque au quotidien l'influence de l'hébreu et des autres langues en présence (plus précisément l'anglais) sur ma maîtrise du français, et cela malgré mes efforts pour conserver une langue normative par souci professionnel. C'est donc une certaine curiosité qui m'a poussée à choisir cet ouvrage, à la fois pour me retrouver et me placer dans cet éventail de francophonies, mais aussi pour comparer mes propres habitudes d'alternance entre hébreu, anglais et français lors de conversations avec d'autres locuteurs franco-israéliens à ce que Miriam Ben-Rafael nomme le 'franbreu'. La partie sur les néo-francophones m'intéresse également d'un point de vue professionnel. En tant que formatrice en FLE depuis quelques années, je suis en effet confrontée à un public d'apprenants « francophones » et hébréophones très divers. Les premiers sont en général des descendants d'immigrés français ou nord-africains, qui n'ont pas bénéficié de la langue maternelle française de leurs ancêtres (notamment pour les raisons indiquées dans l'ouvrage : le contexte d'hébraïsation des premières années du pays a conduit à la disparition des langues maternelles de la sphère familiale). Les autres font partie des néo-francophones décrits dans l'ouvrage, et leur approche du français est en effet marqué par l'influence de l'hébreu et d'autres langues comme l'anglais et l'espagnol. Je pensais donc que la lecture de cet ouvrage, et notamment de la partie sur l'interlangue me permettrait de trouver des idées pour un enseignement « correctif », à partir des fautes récurrentes des hébréophones (cela n'a pas été le cas car tous les éléments indiqués dans l'analyse m'étaient déjà familiés).

III.

Présentation de la thématique générale

L'ouvrage s'intitule Sociologie et sociolinguistique des francophonies israéliennes. L'usage du pluriel pour parler de “francophonie” dans un si petit pays, qui n'est même pas membre de l'organisation internationale de la Francophonie, et pour lequel le français n'est ni une langue officielle, ni une langue nationale, a tendance à surprendre. Les deux auteurs présentent en fait les résultats de différentes enquêtes réalisées sur une période de plus de trente ans. Ils définissent tout d'abord les différentes facettes de la francophonie en Israël, à travers une analyse de l'origine des populations et des situations de contact avec la langue locale, l'hébreu 2 , pour mettre en évidence quatre modèles de francophonie : celui des immigrants d'Afrique du nord ; celui des immigrants d'autres pays tels la Turquie et la Roumanie ; celui des nouveaux immigrants de France et d'Europe, en recrudescence ces dernières années ; et enfin celui des Israéliens qui portent un intérêt tout particulier à la langue française. En étudiant leur pratique (ou absence de pratique) du français aujourd'hui, ils cherchent ainsi à mettre en évidence le lien entre l'origine sociologique des immigrants, le contexte du pays d'accueil (favorable ou non à une pluralité des langues) et le maintien ou l'affaiblissement de la langue maternelle. Leurs enquêtes ayant révélé la présence de registres linguistiques nouveaux parmi ces populations francophones, les auteurs s'attachent dans une troisième partie à présenter les résultats de la situation de contact entre les langues française, hébraïque et anglaise : la mise en évidence d'un code entre immigrés francophones, le 'franbreu', et d'une interlangue chez les néo-francophones (hébréophones apprenant le français).

IV. Structure de l'ouvrage

S'agissant d'une présentation des résultats d'une recherche scientifique, l'ouvrage est très structuré. Il est composé de trois grandes parties, chacune comprenant entre quatre et cinq sous-parties, et est agrémenté de quatre annexes (une bibliographie de référence, des appendices, des tableaux analytiques et une courte biographie des auteurs). Une préface replace l'ouvrage dans son contexte, l'aboutisssement de trente années de recherche sur la situation francophone en Israël. L'introduction introduit les quatre modèles de francophonie définis par les auteurs puis présente la structuration de l'ouvrage dans ses grandes lignes, du chapitre concernant le contexte théorique et socio-historique à l'analyse sociolinguistique, en passant par la sociologie de la francophonie israélienne.

Première partie : Globalisation, diasporas et francophonie Chapitre 1 – Un monde nouveau Les auteurs posent les bases du contexte général : diaspora transnationale, effets de la situation de contact des langues sur la langue d'origine des immigrants, signification et réalité de la francophonie dans le monde, nouvelle ère caractérisée par une facilité et un développement des migrations. Ils présentent dans les grandes lignes la population francophone d'Israël en termes de diaspora transnationale, qui prend une forme particulière aujourd'hui du fait du maintien des relations entre le pays

2 Les auteurs ne traitent que de manière très succinte la présence du français chez les arabophones d'Israël et donc l'essentiel des situations de contact présentées se concentre sur le français et l'hébreu.

d'origine et le pays d'accueil, relations facilitées par les nouvelles technologies de communication. Cette nouvelle francophonie va à l'encontre de l'ancien paradigme selon lequel les immigrants vont vers l'assimilation totale dans la nouvelle société. Ils posent la question de l'avenir de la langue d'origine et des effets de la langue d'adoption et des autres langues en présence dans la nouvelle situation de contact : bilinguisme additif (usage de la langue dominante mais maintien de la langue d'origine) ou bilinguisme soustractif (perte progressive de la langue d'origine). Chapitre 2 – Juifs de France et d'Afrique du nord Il présente d'un point de vue historique et sociologique les populations francophones d'Israël : les Juifs d'Afrique du Nord, empreints d'une culture judéo-arabe, et les Juifs de France candidats à l'émigration suite à la montée de l'antisémitisme. Chapitre 3 – La société israélienne Il propose une description sociologique de la société israélienne : le melting-pot des populations, l'intérêt du regroupement ethnique à des fins politiques (les exemples des « orientaux », Juifs d'Afrique du Nord et du Moyen Orient, des Arabes palestiniens israéliens et plus récemment des Russes). Il présente également le contexte linguistique complexe : le renouveau de l'hébreu, ferment de la société israélienne ; le développement de la mondialisation qui crée un intérêt accru pour les langues étrangères ; la diversité des vernaculaires présentes en Israël ; le cas de la population russe caractérisée par une bonne assimilation, un apprentissage de l'hébreu mais aussi un fort maintien de la langue russe ; enfin, l'importance de l'anglais (« langue non étrangère » étant donnée sa présence généralisée) et la présence ambiguë de l'arabe. Chapitre 4 – Le français parmi d'autres langues Il présente les résultats d'une recherche effectuée en 1999-2000, étude sociolinguistique de la société israélienne qui tend à mettre en évidence la place du français (5ème position après l'hébreu, l'anglais, l'arabe et le russe). Il montre ainsi une forte hébraïsation de la société parallèlement au maintien du multilinguisme. Deux étapes se sont succédées : tout d'abord un rassemblement autour de l'hébreu et une marginalisation des vernaculaires, puis, avec la mondialisation et la recrudescence de l'anglais, une valorisation de certaines langues étrangères. Les auteurs présentent ici les profils sociaux des langues : statut social favorisé pour l'anglais, statut inférieur pour l'arabe. Le français occupe une place particulière : la caractérisation ethnique est double (deux groupes, l'un socialement défavorisé et l'autre aisé, se côtoient).

Deuxième partie : Aspects sociologiques Chapitre 5 – Racines, contextes et perspectives Les auteurs dressent la liste des institutions officielles et scolaires qui contribuent à la francophonie en Israël et ainsi la place du français dans le paysage éducatif et culturel. Ils s'attardent sur les différents groupes ethniques francophones, leur implantation en Israël et l'effet sur leur langue maternelle ou leur connaissance du français. Ils dégagent ainsi deux « français » : le français ethno- vernaculaire (originaire d'Afrique du Nord) qui se fond dans la culture locale, et le français des immigrants pour lesquels il est synonyme de « statut social », et qui perd peu à peu sa place face aux autres langues en présence. Chapitre 6 – Une francophonie transnationale Il s'agit ici d'une description du troisième modèle de francophonie, la francophonie transnationale,

issue de l'immigration récente de France et marquée par sa volonté de maintenir sa langue et sa culture d'origine tout en s'intégrant à la société israélienne. Une enquête menée auprès de cette nouvelle population dégage ses attitudes vis-à-vis de son(ses) identité(s), ses pratiques linguistiques et son insertion en Israël, et montre bien l'existence d'une nouvelle francophonie, propre aux « nouveaux arrivants ». Chapitre 7 – Bâtir une communauté À travers la présentation de différents organismes, associations et sites internet francophones qui se sont développés en Israël cette dernière décennie, les auteurs tendent à prouver l'importance de la culture d'origine et du sentiment d'appartenance à la France parmi les nouveaux immigrants. Chapitre 8 – Le paysage linguistique La mondialisation encourage l'expression de la francophonie comme le prouve l'abondance de la langue française dans le paysage urbain de certaines villes israéliennes. Les auteurs étudient ici la présence de termes français sur les enseignes de magasins dans la ville de Natanya, qui jouit d'une forte population francophone, en la comparant à la ville française de Sarcelles, dans la banlieue parisienne, où se trouve une forte communauté juive. Chapitre 9 – Une nouvelle francophonie L'étude porte ici sur un nouveau groupe francophone, celui des Israéliens attirés par la langue française et qui se lancent dans l'apprentissage du français. Cette communauté, appelée néo-francophone, apporte un nouvel aspect au paysage francophone d'Israël car le français porte ici le statut de « capital linguistique » et perd son caractère identitaire.

Troisième partie : Aspects sociolinguistiques Cette troisième partie présente les utilisations du français et l'influence de l'hébreu, langue nationale, sur la langue maternelle, au sein des différents groupes francophones dégagés dans l'étude précédente. Les chapitres 10, 11, 12 et 13 sont le fruit d'une enquête réalisée sur des adultes francophones installés en Israël depuis plus de trente ans et d'un « test de la grenouille ». Ils présentent les résultats, c'est-à-dire la création d'un nouveau registre linguistique, appelé le 'franbreu', caractérisé par des « code- switching », des emprunts et calques lexicaux. Ces phénomènes révèlent une certaine atrophie de la langue maternelle. Chapitre 10 – Alternances français-hébreu Chapitre 11 – Un nouveau lexique Chapitre 12 – Le test de la grenouille Chapitre 13 – La grammaire du 'franbreu'

Chapitre 14 – Une interlangue hébréo-française Ce chapitre est consacré au comportement linguistique des néo-francophones, c'est-à-dire aux influences de l'hébreu, langue maternelle, mais aussi de l'anglais, langue omniprésente dans le quotidien israélien, sur le français acquis ou en cours d'apprentissage. Il se base lui aussi sur plusieurs recherches.

Conclusions

Annexes

V. Descriptif

Israël est un pays plurilingue et multi-ethnique. Sa population est composée en majorité de Juifs de diaspora ayant immigré au cours du siècle dernier et principalement depuis sa création en 1948. Le facteur linguistique le plus important est l'imposition d'une langue « nouvelle », l'hébreu, comme langue nationale et officielle. Ce processus d'intégration a eu une grande influence sur le rapport des immigrants, et parmi eux des francophones, à leur langue maternelle. Ainsi, deux grands groupes se dégagent, caractérisés soit par un effacement du français face à l'hébreu (et à l'anglais), soit par un maintien du français et la création d'une communauté « bilingue ». Nous verrons dans un premier temps que ce sont les facteurs sociologiques et sociolinguistiques précédant l'immigration et le contexte d'intégration de l'époque qui définissent ce rapport à la langue maternelle dans la société d'accueil. Puis nous présenterons les caractéristiques des lectes issus du contact du français avec les autres langues dominantes en Israël.

I. Deux rapports au français dans le contexte israélien

La présence francophone en Israël se caractérise par la pluralité. Chaque francophonie se réfère ainsi à une population précise, qui se distingue par son origine et son attachement au français. Dans le contexte israélien, leur rapport à la langue (et dans une moindre mesure à la culture française) varie en fonction de cette même origine ethnique mais aussi des circonstances et de l'époque de l'installation dans la terre d'accueil. Ainsi, deux grandes tendances se dégagent : un effacement progressif du français face à l'hébreu, langue nationale, ou à l'anglais, langue seconde prédominante ; et un maintien de la culture et de la langue française parallèlement à une assimilation dans la société d'accueil ou un intérêt accru pour celles-ci.

A. Un effacement progressif du français face à l'hébreu et l'anglais

Eliezer et Miriam Ben-Rafael lient ce phénomène à deux facteurs. Le premier est le rapport au français dans les sociétés d'origine et son évolution dans le pays d'accueil. La majorité des immigrants francophones installés dans les deux premières décennies qui suivent la création d'Israël sont ainsi originaires d'Afrique du Nord, et pour moindre part d'Europe orientale.

A.1) Place du français dans les pays d'origine Parmi ces populations, beaucoup n'ont pas le français pour « langue maternelle unique ». Le paysage linguistique des sociétés d'origine est très varié. En Afrique du Nord, les Juifs sont tous emprunts de la culture islamo-arabo-berbère, et l'éventail des langues en présence s'étend de l'arabe au français en passant par le judéo-arabe. Chaque couche sociale se distingue par l'importance du français. Ainsi, les classes aisées, en majorité urbaines, sont marquées par une profonde assimilation à la culture française. La pratique du français est quotidienne. En Israël, ces immigrants se caractériseront par une bonne insertion dans la société d'accueil. De l'autre côté, nous avons les populations rurales, traditionnelles et religieuses, parlant le judéo-arabe et pour lesquels l'attachement au français est moins fort. En Israël, ils seront rassemblés dans de petites villes excentrées, aux côtés des couches populaires. Les difficultés d'intégration seront renforcées par un sentiment de discrimination général aux groupes « orientaux » face aux populations « ashkénazes » originaires d'Europe. Par réaction à cet état de fait, et par souci d'une

meilleure assimilation, priorité sera donnée à l'apprentissage de l'hébreu au détriment des autres langues d'origine. Le français des Juifs d'Europe orientale, une fois installés en Israël, subit le même sort. Le contexte linguistique de ces immigrants ne se caractérise pas par une pluralité des langues et des cultures ou par un degré plus ou moins fort d'attachement au français, mais par le statut même de cette langue. D'origine bulgare, roumaine, grecque, turque (et égyptienne), ils sont tous issus de la bourgeoisie. Face aux langues locales, le français fait figure d'élite. Pour eux, il s'agit « d'une langue de culture », « d'un symbole de distinction sociale » (Ben Rafael, p.83). Pour certains, il a même remplacé la langue nationale dans la sphère privée. En Israël, c'est tout naturellement que les membres de cette francophonie ethno- culturelle vont former le contingent des nouveaux professeurs de français. Cependant, comme il n'est qu'une langue d'emprunt, il ne résistera pas longtemps au contact avec les autres langues en présence, notamment les deux langues dominantes, l'hébreu et l'anglais. Dans le nouveau contexte linguistique, le français perd sa valeur de « statut social », notamment par l'assimilation de cette langue aux populations d'Afrique du Nord déjà présentes sur le territoire et qui sont dévalorisées. Ces locuteurs originaires d'Europe orientale ne peuvent donc transmettre le caractère élitiste du français aux nouvelles générations. Ainsi, face à l'anglais qui s'octroie progressivement la première place dans le classement des langues étrangères, le caractère francophone de ces immigrants s'estompe peu à peu.

A.2) L'influence du contexte d'immigration Ce phénomène d'affaiblissement du français au profit de l'hébreu et de l'anglais n'est pas lié uniquement aux rapports qu'entretenaient ces populations avec cette langue dans leurs pays d'origine. Le contexte de l'immigration a lui aussi une grande importance. Les Juifs d'Afrique du Nord et d'Europe orientale se sont installés en Israël entre 1949 et les années 1960, parallèlement à de nombreuses autres diasporas, entraînant un mélange de langues et de cultures. Or le contexte de l'époque est peu favorable aux diversités linguistiques. L'heure est à la création d'une identité israélienne, d'une société capable de rassembler des populations très diverses autour d'un facteur commun, leur judaïté. Le choix de l'hébreu, langue biblique commune aux Juifs de diaspora, comme langue officielle, et par là même son renouveau en tant que langue « vivante », est l'un des points majeurs de cette nouvelle société en création. Le fort processus d'hébraïsation qui en résulte a un effet souvent dévastateur sur les vernaculaires des nouveaux immigrants, mis à part quelques exceptions comme le yiddish ou, plus tard, le russe. L'intégration à la société israélienne, et même sa constitution, passe ainsi par l'apprentissage obligé de l'hébreu, langue valorisée en tant que langue nationale, identitaire et officielle. Comme d'autres vernaculaires, le français lutte contre sa disparition des sphères publiques et privées. Dans les communautés issues d'Afrique du Nord, doublement dévalorisées par leur caractère rural et leur origine judéo-arabe, il ne fait pas le poids, face à la pression de l'hébreu. Chez les immigrants d'Europe orientale, il perd de sa prépondérance de par l'urgence de l'hébraïsation et parce qu'il n'est plus un facteur de distinction sociale. Parmi ces deux francophonies ethnique et ethno-culturelle, seule une minorité, issue des couches aisées d'Afrique du Nord, réussira à conserver de manière significative le français au-delà de la première génération. Mais dans la grande majorité, le français s'affaiblit dans la deuxième génération, avant de disparaître à la troisième, au profit de l'hébreu et de l'anglais.

B. Un ancrage du français dans la société israélienne

Au cours des trente dernières années, la société israélienne assiste à un processus inverse : un renforcement de la présence du français, notamment par le biais d'un contexte plus favorable et d'une nouvelle génération d'immigrants porteurs d'une double identité israélienne et française.

B.1) Le contexte de la globalisation favorable au plurilinguisme Aujourd'hui, l'identité israélienne s'est affirmée, et dans le contexte de la globalisation et de la mondialisation, une place plus grande est accordée aux langues étrangères. L'époque du « tout hébreu » est finie, et on assiste à une volonté d'ouverture sur le monde. L'État israélien et la population reconnaissent l'importance des langues dans le développement des échanges commerciaux, et l'accent est mis sur la pluralité des langues en tant que moyens de communication et d'interactions avec les pays étrangers. En Israël, malgré l'absence de constitution, deux langues se partagent le statut de langue officielle : l'hébreu et l'arabe. Pour autant, elles n'ont pas toutes les deux la même importance, seule la population arabe du pays parlant cette dernière. Une écrasante majorité parle l'hébreu. Suite à l'immigration massive de Juifs originaires des pays de l'ex-URSS, le russe s'impose également dans le paysage linguistique d'Israël. Mais la langue étrangère la plus utilisée reste l'anglais, synonyme d'internationalité. Il fait partie intégrante du système de communication et du milieu professionnel. Il a atteint une telle portée qu'il est aujourd'hui considéré, non plus comme une « langue étrangère » mais comme une « langue non étrangère », concept choisi par Eliezer et Miriam Ben-Rafael (p. 53). Ce contexte plus réceptif permet aux autres vernaculaires de s'épanouir. C'est le cas du français, porté par une nouvelle vague d'immigration francophone fière de sa double identité, et par un intérêt accru au sein même de la communauté israélienne.

B.2) Un renforcement du français par le biais d'une double identité affirmée La nouvelle vague d'immigration francophone, principale conséquence de la montée de l'antisémistisme en Europe dans les années 1980, est presque exclusivement française. Ici aussi, c'est l'attachement à la langue et à la culture française qui définit la place de la langue maternelle dans le pays d'accueil. Or cette nouvelle communauté francophone est aux antipodes des immigrants d'Afrique du Nord et d'Europe orientale. Le judaïsme français jouit en effet d'une longue histoire et les Juifs français qui émigrent vers Israël sont issus de groupes à la fois assimilés à la société française et fortement impliqués dans la vie communautaire. Cette double identité se caractérisait en France par une présence relative de l'hébreu dans la vie quotidienne (actes religieux, enseignes de magasins dans les villes et quartiers à forte proportion de Juifs). Dans le contexte favorable offert par le développement de la globalisation, une double identité presque identique est retranscrite en Israël par cette francophonie transnationale. Marquée à la fois par une identité juive assumée et par un fort sentiment d'appartenance à la nation française, cette nouvelle communauté francophone s'implante en Israël avec la claire intention de jumeler insertion sociale et maintien des relations avec le pays et la langue d'origine. D'origine sociale aisée, ces immigrants se concentrent dans quelques grandes villes du centre du pays et « manifestent ouvertement leur particularisme culturel et linguistique » (Ben Rafael, p.87). Les immigrants entretiennent des relations fréquentes avec leur pays d'origine, et le développement de la société de communication (les médias classiques, internet mais aussi les transports) favorise ce comportement. En

Israël, cette francophonie transnationale s'organise en associations pour défendre ses propres intérêts français et israéliens. Dans les faits, cette affirmation française se traduit par une forte présence de la langue, à la fois dans les enseignes de magasins dans les villes à fort taux francophone, dans les programmes culturels et dans l'offre médiatique française (chaînes de télévision et journaux). Grâce à cette nouvelle population francophone, le français occupe une place prépondérante dans le paysage linguistique d'Israël. Le français se voit valorisé dans le système éducatif israélien, où il occupe maintenant la deuxième place en tant que langue étrangère, au même niveau que l'arabe. Il est étudié dans les lycées mais aussi à l'université et dans des centres linguistiques dans tout le pays. Or, une étude de l'origine des apprenants montre que cet engouement pour le français n'est pas l'apanage des populations immigrées. Si l'on retrouve parmi eux des descendants des immigrés, on remarque surtout une majorité d'hébréophones dénués de toute origine francophone. En effet, avec le développement de la globalisation, l'apprentissage des langues étrangères est revalorisé. L'anglais reste bien entendu en tête du classement, mais une partie de la population, de moins en moins négligeable, entretient un rapport particulier au français. Différentes enquêtes montrent ainsi que cette langue est aujourd'hui considérée comme un capital linguistique, et la France comme un centre culturel important. Dans le cadre scolaire, il s'agit avant tout d'une matière prisée par les élèves brillants, le français reprenant ainsi une certaine valeur de distinction sociale. Pour les adultes, il s'agit d'ajouter un atout à leur bagage culturel. Ainsi, l'attachement à la langue maternelle, conjugué à un contexte favorable, a permis à une nouvelle population d'immigrants de maintenir son caractère francophone tout en s'intégrant à la société d'accueil. Cette double identité affirmée a eu pour effet une revalorisation du français et le développement d'une nouvelle communauté, les néo-francophones, hébréophones intéressés par l'apprentissage du français et par la culture française. Le français ethnique ou « identitaire » (qui s'apparentait autrefois à la communauté nord-africaine de statut social bas) tend ainsi à disparaître au profit d'un français « ressource linguistique ». Cette nouvelle situation a aussi entraîné l'apparition de nouveaux registres du français, fruits du contact des langues en présence : le 'franbreu', parlé principalement par les populations d'origine française et nord-africaine, et une interlangue, registre intermédiaire parlé par les hébréophones apprenant du français.

II. L'apparition de nouveaux « lectes » francophones

Les grandes communautés francophones présentes en Israël ont contribué à la création de deux registres linguistiques, caractérisés par l'influence de la langue d'accueil sur la langue maternelle pour la première (le 'franbreu') et par celle de la langue maternelle et d'une autre langue dominante, l'anglais, sur la langue cible pour la deuxième (l'interlangue). Concernant le 'franbreu', les enquêtes effectuées s'étendent sur une période de trente ans, principalement auprès des populations francophones « nouvellement » implantées.

A. L'interlangue, un système approximatif intermédiaire

Une étude complémentaire auprès des apprenants du français a mis en avant les caractéristiques de l'interlangue francophone. Celles-ci ne sont pas figées, et le principe même de ce registre est qu'il est en

perpétuel mouvement, en tant que langue intermédiaire entre les prémices de l'apprentissage et la langue cible, le français normatif. Les principales influences relevées, outre la prononciation bien entendu, concernent l'application de règles grammaticales issues de l'hébreu ou de l'anglais dans les phrases en français et l'utilisation erronée ou la « francisation » de termes anglais. Il est intéressant de noter que ce registre, en comparaison à d'autres « interlangues » issues de l'apprentissage d'une langue étrangère, repose sur l'empreinte de deux langues, l'une maternelle et l'autre étrangère. Ainsi, quand bien même la règle grammaticale en hébreu se rapproche de la règle française, l'hébréophone aura tendance à appliquer le principe en usage en anglais, car cette langue fait office de référence en tant que « langue étrangère », d'origine (partiellement) latine et donc fondamentalement (et de manière erronée) plus proche du français que l'hébreu, langue sémitique. Ces apprenants créent ainsi leur « propre grammaire à partir de la langue cible sur la base de son interaction avec les données linguistiques auxquelles » ils sont exposés (Ben- Rafael, p. 234). Parmi les « erreurs » redondantes dans cette interlangue (« erreurs » par rapport au français normatif), on note une mauvaise utilisation des prépositions et du verbe « être », la substitution de l'impératif par le futur, des erreurs sur le genre des substantifs, les verbes pronominaux et la négation. Pour Eliezer et Miriam Ben-Rafael, ces fautes font en réalité partie de règles caractéristiques de l'interlangue, notamment dans les cas où il n'y a pas d'équivalence entre le français et l'hébreu (le choix se fait alors en fonction de l'hébreu). Ces analyses contrastées permettent d'envisager l'apprentissage du français aux Israéliens « par l'erreur », en proposant des méthodes d'enseignement destinées à éviter ces pièges.

B. Le 'franbreu', un nouveau registre linguistique marqueur d'une identité franco-israélienne

Le registre linguistique mis en avant par Miriam Ben-Rafael, le 'franbreu', se caractérise par une insertion de l'hébreu au sein de la production orale en français. Nous présenterons ici cette altération de la langue maternelle non pas d'un point de vue uniquement linguistique mais dans le cadre de l'étude des raisons de ce phénomène.

B.1) Caractéristiques générales Le 'franbreu' est une hybridation entre les deux langues en présence : le français, la langue maternelle, et l'hébreu, la langue d'adoption. Les populations francophones concernées par ce nouveau registre utilisent la langue française au quotidien, dans la sphère privée mais aussi publique, dans le cadre de la vie communautaire et parfois professionnelle. Il s'agit d'une altération relevée dans la production orale et qui varie en fonction des locuteurs (on assiste à une influence plus ou moins grande de l'hébreu sur le français) et des contextes. Les diverses enquêtes réalisées depuis les années 1980 ont mis en avant la fréquence d'emprunts lexicaux dans des domaines sémantiques précis (comme le travail, l'éducation, la religion, la politique et l'immigration), de 'code-switching' de termes (CS unitaires) et de segments entiers (CS segmentaux) dans le cadre de répétitions interactives entre les locuteurs. Ce recours à des emprunts est souvent le cas pour des termes qui n'ont pas de véritable équivalent en français, par exemple pour le mot « chiva » (veille mortuaire de sept jours suite aux funérailles).

B.2) Les raisons de ce phénomène L'hypothèse première est que ces emprunts à l'hébreu dénotent une attrition de la langue française. L'insertion dans la société hébréophone entraîne un oubli des termes adéquats. En effet, ces emprunts se

retrouvent dans les sphères où les francophones sont en immersion presque totale dans la langue d'adoption. Le lexique utilisé au travail, à l'école, dans les médias, tend ainsi à être réutilisé tel quel face à un public francophone, parce que sa traduction entraînerait un effort supplémentaire et sans doute même difficile, alors que l'auditeur comprend de toutes façons le terme hébreu. Eliezer et Miriam Ben-Rafael réfutent cette hypothèse, se basant sur une autre enquête qui tend à prouver qu'en face d'un locuteur hébréophone (avec le français comme langue étrangère), la production orale du francophone est moins influencée par l'hébreu. Il s'agit donc plus d'un phénomène lié à une situation de connivence, une solution de facilité, acceptée par les franbréophones, une certaine familiarité qui permettrait ce panachage de la langue maternelle. De plus, la traduction de certains termes hébreux en français entraînerait une perte de sens. C'est donc dans un souci d'exactitude, d'une meilleure compréhension du discours que ces locuteurs reformulent fréquemment en hébreu des segments en français. Les 'code-switching' segmentaux permettent également de structurer le discours, de faire des apartés, d'attirer l'attention du locuteur. Ils représentent un nouvel outil pour enrichir la production orale au sein de la communauté franbréophone.

B.3) Le 'franbreu', langue identitaire franco-israélienne Bien qu'ils sont tous les deux issus d'une situation de contact entre l'hébreu et le français, le 'franbreu' est radicalement différent de l'interlangue des hébréophones apprenant le français. Sa grammaire est sensiblement appauvrie par rapport au français normatif, mais les erreurs fréquentes (absence de concordance des temps et du subjonctif, utilisation du futur à la place du conditionnel etc) sont différentes de celles relevées dans l'interlangue. De par ses emprunts lexicaux à l'hébreu et aux fréquents 'code-switching' unitaires et segmentaux dans le discours oral, le 'franbreu' constitue en réalité un véritable code identitaire. Il ne peut être compris ni par les Israéliens hébréophones, ni par les francophones hors d'Israël. Il est bien l'expression d'une communauté franco-israélienne, d'une identité francophone spécifique, fruit d'une bonne assimilation dans la société locale et d'un attachement à une culture et une langue d'origine. La fluidité du discours, le passage aisé d'une langue à une autre, la parfaite compréhension entre les locuteurs franbréophones sont là pour prouver cette appartenance.

VI. Analyse critique

L'un des intérêts de cet ouvrage réside, à mon avis, dans la mise en évidence d'une pluralité des francophonies en Israël, communautés qui se distinguent par leur origine géographique mais aussi par leur rapport à la langue française dans leur pays d'origine et dans le pays d'accueil. Il est ainsi très intéressant de noter que la société israélienne, fondamentalement pluriculturelle et plurilingue, a adopté deux attitudes totalement opposées face aux vernaculaires. À la création de l'État d'Israël, la pression pour une hébraïsation rapide des immigrés a entraîné l'effacement et la disparition de nombreuses langues maternelles. Avec le développement de la globalisation, ces mêmes vernaculaires font aujourd'hui l'objet d'une revalorisation, par le biais de la recherche et du regain pour un apprentissage des langues étrangères. Ainsi, nombre de mes étudiants en FLE font partie de la deuxième ou troisième génération issues de l'immigration nord-africaine et regrettent amèrement l'absence de la transmission du français par leurs parents ou grands-parents. J'étais également curieuse de lire les résultats de l'étude du 'franbreu'. Toute la partie est à mon

sens captivante, mais il est important de préciser que je suis personnellement impliquée dans la mesure où je suis moi-même membre de cette communauté francophone et « utilisatrice » du 'franbreu', à un degré relativement plus faible que les locuteurs interrogés ici. Je doute que cette étude soit facile d'accès pour un public non franbréophone, même si les auteurs ont pris le soin de traduire chaque segment hébreu inclus dans le discours oral en français. À ce propos, je suis assez critique sur les interprétations des auteurs. Ils réfutent en grande partie l'idée d'une attrition de la langue maternelle, sauf dans les cas d'erreurs grammaticales (certaines pourraient d'ailleurs tout à fait être relevées parmi des Français dans l'Hexagone) et des calques lexicaux, observés dans le test de la grenouille. Je pense au contraire qu'il s'agit bien d'un phénomène progressif d'appauvrissement du français, de par l'omniprésence de l'hébreu au quotidien et par l'absence de stimulis intellectuels. Si les groupes francophones en Israël sont assez communautaires, ils ne le sont pas au même niveau que d'autres populations immigrées, comme par exemple les Russes. Avec le temps, la consommation de médias français s'amenuise et le lexique des francophones d'Israël cesse de s'enrichir ou, dans une approche plus pessimiste, tend à s'atrophier. Du point de vue de la structure de l'ouvrage, j'ai trouvé que certaines parties étaient démesurément denses (l'histoire du judaïsme français par exemple) alors que d'autres auraient gagné à être plus approfondies. Les différences en termes de rédaction m'ont également gênée : il est assez aisé de reconnaître l'auteur de chaque partie, et cela nuit, à mon sens, à l'unité de l'ouvrage. L'alternance de longs chapitres descriptifs et de sections entières analytiques rend également la lecture difficile. Je reste dubitative en ce qui concerne la pertinence d'une étude de la communauté néo- francophone et plus particulièrement de l'interlangue. La frontière entre la francophilie et la francophonie est ici fragile. Il est évident que les milliers d'hébréophones qui apprennent le français s'ajoutent aux communautés francophones de langue maternelle française, mais les inclure dans les « francophonies israéliennes » m'apparaît comme un acte précipité. De même, est-ce que l'étude de ce lecte intermédiaire, qui ne diffère des autres lectes utilisés par les apprenants d'autres langues que d'un point de vue linguistique (et pas sociolinguistique), a ici sa place ? Enfin, je trouve parfois assez discutable le caractère scientifique des enquêtes. À plusieurs reprises, les auteurs avouent avoir rencontré des problèmes quant aux échantillons de personnes (absence des immigrants très récents, des membres des communautés ultra-orthodoxes et des catégories les moins éduquées). Pour l'une des études, les personnes interrogées ont été appréhendées dans les bureaux institutionnels français (consulat de Tel Aviv notamment). Or il me semble évident que ce choix ne peut que fausser les résultats. En effet, il existe trois consulats français en Israël, chacun regroupant les populations de différentes villes. Le même échantillon à Haifa, au nord (populations excentrées, plus rurales, moins influencées par la présence culturelle française de Tel Aviv) aurait été certainement différent. De même, une enquête en journée dans les services consulaires tend à surestimer le nombre de femmes (qui s'occupent plus fréquemment que les hommes des démarches administratives). Enfin, il aurait été intéressant de ne pas se contenter d'une étude du discours mais au contraire d'enrichir l'étude d'une analyse de production écrite, pour infirmer ou confirmer les résultats.

VII.

Conclusion

Pour cet ouvrage, les deux auteurs ont mis en commun leurs recherches respectives sur la

sociologie et la sociolinguistique des populations francophones d'Israël. Il s'agit là des seules études sur ce sujet, qui ont d'ailleurs été commandées, en grande majorité, par les institutions françaises en Israël. Comme je l'ai indiqué, les résultats ont pu être faussés par l'utilisation d'échantillons biaisés. Il semble donc opportun de poursuivre ces enquêtes, notamment auprès des immigrés porteurs d'une forte identité française à leur arrivée en Israël, et de leurs descendants, pour infirmer ou confirmer les tendances révélées dans cet ouvrage. Sans soute serait-il judicieux, à cet égard, d'innover quant à l'équipe : un nouveau regard, une nouvelle approche, sont toujours instructifs. Il serait également intéressant de comparer ces études à d'autres similaires, effectuées sur des populations d'immigrés non francophones, notamment anglophones et russophones. Est-ce que ces communautés se caractérisent également par une multitude de groupes avec un rapport varié à la langue maternelle ? Est-ce que le maintien de la langue maternelle est assuré dans toutes les couches sociales de ces populations ? Assiste-t-on ici aussi à la création de registres linguistiques mixtes, fruits du contact des vernaculaires avec l'hébreu, langue d'adoption ? Le cas de la population russophone me paraît ainsi particulièrement intéressant car, a priori, à fort caractère identitaire. Enfin, une étude plus approfondie de la communauté néo-francophone s'impose, et notamment une comparaison aux autres apprenants du français dans le monde ou aux apprenants d'autres langues en Israël.