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SEQUENCE 2 / ŒUVRE INTEGRALE N° 1

Albert Camus, L’Etranger, 1942 (Edition Gallimard, collection Folioplus Classiques)

LE ROMAN : le personnage de roman du XVIIe à nos jours

L.A 1: Incipit Du début du roman à « n’avoir plus à parler ». (Première partie, chapitre I, pp.7-8)

Intro

L’Etranger, 1 er volet de la trilogie consacrée à l’Absurde (+ un essai, Le Mythe de Sisyphe (1942) et une pièce de théâtre, Caligula (1944).). Roman court, centré sur le personnage Meursault, et roman étrange puisqu’il ne s’y passe presque rien hormis, au cœur du roman, le célèbre meurtre de l’Arabe. L’intérêt du roman est donc ailleurs que dans le récit d’aventures plus ou moins héroïques. Justement, l’incipit du roman met en place un univers étrange et surtout un narrateur-personnage déroutant qui vient d’apprendre que sa mère est morte. (Lecture) Pbmatiques possibles :

En quoi cet incipit

fait-il découvrir au lecteur un héros paradoxal ?

illustre-t-il le titre du roman ?

éclaire-t-il l’étrangeté de L’Etranger

remet-il en cause les conventions romanesques ?

I/ Un incipit classique ?

Les fonctions traditionnelles de l’incipit romanesque

L’incipit d’un roman est un moment stratégique de l’œuvre pour l’auteur comme pour le lecteur. En effet, l’auteur vise à programmer un certain type de lecture et à séduire le lecteur tandis que celui-ci attend un certain nombre d’informations.

1. Informer

Dans l’incipit de L’Etranger, nous sommes ainsi informés d’abord des personnages. Le texte est pris en

charge par un

puisqu’il a un « patron » et se soucie de ses « deux jours de congé ». Nous savons aussi qu’il mène une vie routinière puisqu’il se rend chez Céleste « comme d’habitude ». Enfin, c’est un personnage peu loquace comme en témoigne la dernière phrase de l’extrait « J’ai dit ‘oui’ pour n’avoir plus à parler ». D’autres personnages sont rapidement esquissés dans une progression chronologique : narrateur,

patron, Céleste, Emmanuel, un militaire obsèques, départ pour l’asile de vieillards.)

Le texte situe aussi l’action à « Alger » et à une époque moderne compte tenu des indices que sont le « télégramme » ou « l’autobus ».

2. Programmer un certain type de lecture : le texte est un récit justifié par le tragique « Aujourd’hui, maman est morte » (et qui fait écho à la mort de M. annoncée dans l’excipit) Le narrateur raconte ce qu’il a fait comme demander « deux jours de congé », « emprunter une cravate et un brassard » ou encore « pr(endre) l’autobus ». Des faits et gestes qui placent le lecteur dans un univers qu’il (re)connaît mais leur banalité surprend : quel est donc ce roman où l’action tarde à venir, où le quotidien est retracé de manière très ordinaire ?

(mort, annonce des obsèques, préparatifs des

dont on apprend qu’il est employé

personnage-narrateur à la première personne

effet de réel

3. Susciter la curiosité du lecteur : l’incipit pose aussi un certain nombre de thèmes – que nous retrouverons dans le roman – comme celui de la mort, de la « faute » et du rôle du soleil ou de la chaleur. [Citer le texte] Mais c’est surtout le narrateur-personnage qui suscite les interrogations du lecteur.

CCL / TR En somme, l’incipit semble traditionnel puisqu’il répond aux attentes du lecteur. Pourtant, par bien des aspects, il est aussi déconcertant, étrange et met presque le lecteur mal à l’aise ou, en tout cas, le fait s’interroger sur ce roman et ce personnage.

II/ L’étrangeté de cet incipit

1. Meursault, narrateur-personnage étrange

Voix/ Ecriture blanche 1 : pas d’expression d’émotions ou de sentiments alors que la 1 ère phrase du

roman énonce une information terrible « Aujourd’hui, maman est morte ». La

focalisation interne

voudrait que le lecteur entre dans le cœur et la conscience du personnage mais il n’en est rien.

Genre de l’œuvre ? Un roman ? Un journal intime ? : « Aujourd’hui » +

P-Composé

temps du passé

immédiat mais pas d’expression d’émotions (pas d’accès aux sentiments intimes de M. qui ne semble

pas en avoir. Cf. L.A 2 Demande en mariage.) Le

passé-composé

montre le refus d’une langue trop

littéraire et le rejet d’une convention romanesque (récit au passé-simple) et correspond bien au

personnage de Meursault, modeste employé de bureau +

caractère oral de la langue.

 

Qui est donc M. ? Personnage paradoxal : se plie aux conventions sociales des obsèques (demande de congé, cravates et brassard noirs) mais semble les vivre comme une corvée. M. semble ainsi se rendre à l’asile de vieillards contraint, à contrecœur. (« Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. ») Parle comme un enfant (« Maman » x 2 + phrases courtes) mais est employé de bureau (« patron », demande de congés) Un personnage au premier abord insaisissable, un personnage de roman qui ne ressemble pas aux personnages du roman traditionnel.

2. Mise en place des thématiques du roman

a. Thématique de la culpabilité (Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. ») qui annonce la 2 ème P. du R. (le procès, la condamnation) = Echo à la préface à l’éd. américaine : « Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort » = notre société condamne ceux qui sont différents.

b. M. étranger au monde qui l’entoure ou bien monde qui l’entoure étranger à M. ?

M. semble ne pas éprouver de sentiments face à la mort de sa mère. Pourtant, dire « maman », comme le ferait un enfant, peut signaler que le narrateur est en fait encore très attaché à sa mère (comme Camus lui-même). De même, lorsqu’il confie « C’est un peu comme si maman n’était pas morte », nous

Nous savons

pouvons penser qu’il est en état de choc et que, pour le moment, il refuse la

en effet, que la première chose qu’il voudra faire, arrivé à « l’asile de vieillards de Marengo » est de « voir maman ». En fait, le principal sentiment exprimé par Meursault est celui de « la faute ».

de « cela ne veut rien dire » porte sur les mots du télégramme (« Mère

décédée. Enterrement demain ») et non sur la mort de la mère. Or, ces mots sont très formels, administratifs comparés à « maman est morte » plus crus, moins froids

réalité tragique.

De même, le

pronom « Cela »

Opposition langage de l’affectivité / langage froid de l’administration Opposition des langages = opposition de visions du monde (cf. L.A 2 demande en mariage), thème de l’incommunicabilité.

Cf. « J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. »

1 Expression de Roland Barthes, critique littéraire, à propos du style de L’Etranger

« Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler. »

J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler. » Mise en place de l’Absurde

Mise en place de l’Absurde = divorce de l’Homme avec le monde. Cet incipit annonce un monde où M.

n’a pas sa place, n’est pas compris, un monde étrange où il est étranger.

En fait, le personnage est probablement bouleversé par la mort de « maman » (cf. « J’ai voulu voir maman tout de suite. », cf. excipit « Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. (…) Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. »)

c. L’importance des sensations/ perceptions (vs expression des sentiments)

notamment face à la

chaleur lorsqu’il se souvient : « « il faisait très chaud », « j’étais un peu étourdi », « l’odeur d’essence », « la réverbération de la route et du ciel ». (cf. Scène du meurtre) En d’autres termes, le narrateur-personnage semble déconcertant voire « étranger » à ce qui lui arrive mais il manifeste une sensibilité certaine à l’univers naturel qui l’entoure. Pour le lecteur, M. n’est donc pas totalement insensible et le « cœur de criminel » dont on l’accusera ne pourra ensuite que surprendre ou scandaliser le lecteur. (cf. L.A 4)

Meursault n’exprime pas de sentiments mais il éprouve des

sensations,

Un pers. tout en sensations et donc très sensible au monde qui l’entoure. (Cf. Scène du meurtre de l’Arabe ou pages lyriques de Camus sur le soleil, la mer, la chaleur de l’Algérie.)

CCL

Un incipit étrange qui répond aux attentes du lecteur mais dont le style est nouveau et inattendu.

Un incipit tout en

les événements extérieurs et qui narre avec une apparente indifférence ses préparartifs pour les obsèques de sa mère.

Un incipit étrange à l’image du personnage : M. est en effet étranger

à l’expression des sentiments mais non des sensations, au monde qui l’entoure mais c’est aussi ce même monde qui est étrange. Français à Alger (pdt colonisation frçse)

L’Etranger s’annonce comme un roman étrange qui s’ouvre sur une phrase-choc et se poursuit sur

, sans relief. L’Etranger est aussi un roman

étranger écrit par un romancier né de l’autre coté de la Méditerranée et étranger à la production romanesque jusqu’alors connue.

décalages
décalages

, à l’image de son personnage décalé, qui ne semble pas en phase avec

des notations très banales énoncées d’une

voix blanche