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Le Chaos et sa Prétendue "Théorie"

Chapter · January 2016

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Christian Mira
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LE CHAOS ET SA PRÉTENDUE "THÉORIE"

Christian Mira

Le "chaos" est une notion qui a débordé le cadre purement scientifique, au point que certains
intellectuels vont jusqu'à prétendre qu'elle ne peut être ignorée, si l'on veut passer pour une
personne cultivée. Ce thème est ainsi devenu l'objet d’abus de concepts et de termes issus des
"sciences exactes", abus qui sont source de confusions intellectuelles sur le contenu du
discours scientifique et sur sa philosophie. C'est pourquoi une vulgarisation de notions, faisant
appel aux mathématiques des systèmes dynamiques, est nécessaire dans ce texte. Autant que
faire se peut, on a essayé de définir, de façon simple, le vocabulaire "technique" utilisé, soit
directement dans le fil du commentaire, soit en note de bas de page, cependant sans assurance
d'y être totalement parvenu pour tous les lecteurs.
1 Ce que le mot "chaos" cache
Associé aux comportements complexes des systèmes dynamiques1, le mot "chaos" a été
introduit en 1975 par deux mathématiciens Tien-Yien Li et James A. Yorke [1]. Sous cette
appellation "attractive", il s'agit de situations étudiées bien avant par des physiciens et
mathématiciens. Le premier est Poincaré pour les problèmes de mécanique céleste (fin du
19ème siècle) décrits sous forme d'équations différentielles conservatives (absence de
dissipation d'énergie) à plusieurs degrés de liberté. Ainsi, dans le cas du "problème des 3
corps" le modèle mathématique correspond à un système de 9 équations différentielles d'ordre
2. Ces équations sont déterministes2, c'est à dire les données (paramètres, coefficients,
conditions initiales) sont supposées exactement connues, autrement dit connues avec une
précision infinie. Il est alors apparu que, dans certaines conditions, les solutions de ces
équations peuvent évoluer de façon apparemment erratique, avec un phénomène
caractéristique d'instabilité, lié à une grande sensibilité aux conditions initiales, et aux très
petites modifications des paramètres du système considéré. Le moindre changement sur la
dernière décimale d'une donnée a alors des effets considérables sur l'estimation de son état
futur. De ceci résulte une limite pratique de prédictibilité pour ces solutions, quand on leur
demande de suivre l'évolution dynamique d'un système appartenant au "monde réel" où une
précision infinie des données est impossible, considéré par opposition au "monde
mathématique". En effet, un modèle mathématique est toujours une construction mentale, qui
ne peut être l'exacte représentation d'un objet réel, et ne peut être confondu avec lui. Ainsi, un
modèle linéaire (relation linéaire entre les variables) est toujours une approximation de la
réalité naturelle. En faisant une confiance excessive aux modèles mathématiques, on oublie
souvent qu'ils sont simplement l'image de leurs relations avec la "nature", et non l'image de la
"nature" elle-même, comme l'avait noté Heisenberg. Notons que dans le cadre de l'hypothèse
d'une précision infinie, celle associée à un objet mathématique, le problème de la sensibilité

1
Dans le cadre de ce texte, un système est un ensemble d'éléments interagissant entre eux selon certains
principes ou règle, décrit par une équation. Cet ensemble concerne les différentes disciplines scientifiques, et est
généralement décrit par modèle mathématique. Il est dit "dynamique" quand son état évolue dans le temps de
façon causale (son avenir ne dépend que du passé), et déterministe (un état initial correspond à un et un seul état
« futur »). Pour un état initial donné, une solution de l'équation est souvent appelées "trajectoire".
2
Les modèles mathématiques (équations représentant le comportement d'un système) peuvent être soit
déterministes (tous les paramètres sont connus de façon exacte et non estimé en distribution statistique), soit
stochastiques (ce sont des modèles probabilistes, étant donné que l’on ne connait pas le résultat attendu mais
plutôt sa probabilité).
aux conditions initiales, et aux très petites modifications des paramètres du système considéré,
ne se pose pas.
Le "problème des trois corps" étudié par Poincaré a fait apparaître que, généralement, un
système déterministe n'est pas intégrable, c'est à dire son comportement ne peut s'exprimer à
partir des fonctions classiques3 de l'Analyse Mathématique. Ce problème a aussi fait
apparaître des difficultés de prédiction de l'état futur du système considéré. A ce sujet, ce
célèbre mathématicien s'exprimait ainsi dans son ouvrage "Science et Méthode" (Flammarion,
Paris 1908):
" Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que
nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au
hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la nature et la situation de
l'univers à l'instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce
même univers à un instant ultérieur. Mais, lors même que les lois naturelles
n'auraient plus de secret pour nous, nous ne pourrions connaître la situation
qu'approximativement. Si cela nous permet de prévoir la situation ultérieure avec
la même approximation, c'est tout ce qu'il nous faut, nous disons que le
phénomène a été prévu, qu'il est régi par des lois ; mais il n'en est pas toujours
ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en
engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les
premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient
impossible et nous avons le phénomène fortuit. [...] Pourquoi les météorologistes
ont-ils tant de peine à prédire le temps avec quelques certitudes ? Pourquoi les
chutes de pluie, les tempêtes elles-mêmes nous semblent-elles arriver au hasard,
de sorte que bien des gens trouvent tout naturel de prier pour avoir la pluie ou le
beau temps, alors qu'ils jugeraient ridicules de demander une éclipse par une
prière ? Nous voyons que les grandes perturbations se produisent généralement
dans les régions où l'atmosphère est en équilibre instable, qu'un cyclone va naître
quelque part ; mais où, ils sont hors d'état de le dire ; un dixième de degré en plus
ou en moins en un point quelconque, le cyclone éclate ici et non pas là, et il étend
ses ravages sur les contrées qu'il aurait épargnées?".
Avec la contribution essentielle de Poincaré, le dernier quart du 19ème siècle a vu
l'élaboration d'outils mathématiques spécifiques pour l'étude du comportement des solutions
de modèles sous forme d'équations différentielles non linéaires. Un tel intérêt était du au fait
qu'une forme linéaire4 de ces équations est toujours une représentation approchée du monde
réel rencontré dans les différentes disciplines scientifiques. Au "niveau non linéaire" les
solutions sont en général des fonctions transcendantes non classiques de l'Analyse
Mathématique. Ces fonctions non tabulées ne peuvent être définies que par une suite de
termes appelée développement en série, (convergent, ou asymptotiquement convergent). On
dit alors que le système dynamique est non intégrable. Les résultats de Poincaré ont ainsi
donné naissance à une théorie des systèmes dynamiques non linéaires avec deux composantes
fondamentales. La première est constituée par les méthodes analytiques essentiellement liées
à l'établissement de développements en série convergents, ou asymptotiquement convergents.
La seconde concerne les méthodes qualitatives. Dans le cadre d'une représentation

3
Les fonctions transcendantes classiques les plus simples sont celles engendrées par des équations différentielles
linéaires (les variables et leurs dérivées interviennent linéairement), par exemple les fonctions exponentielles,
sinus, cosinus. Les autres fonctions transcendantes classiques sont en nombre très réduit, par rapport aux
fonctions non classiques, infiniment nombreuses, engendrées par des équations dites non intégrables.
4
Les variables x de l'équation interviennent au premier degré, donc absence de termes en x², x3, ..., ou de
fonctions transcendantes (sinus, cosinus, exponentielle, ...).
mathématique appelée espace de phase, ces méthodes consistent à définir les fonctions
transcendantes non classiques par leurs "singularités". Il s'agit des points d'équilibre stable, ou
instable, de différents types5, de solutions périodiques stables, ou instables, de différentes
natures, de trajectoires particulières passant par un point d'équilibre (stable, ou instable), de la
frontière du domaine d'influence (appelé bassin) d'un élément stable, de points homoclines et
hétéroclines (notion introduite par Poincaré, liée à un comportement appelé chaotique après
1975). Les méthodes qualitatives font intervenir une seconde représentation: l'espace
paramétrique. Cet espace définit les domaines des valeurs des paramètres pour lesquels le
système a le même comportement qualitatif, domaine dont les frontières sont des valeurs dites
de bifurcation (en les traversant le comportement qualitatif change).
Par sa vocation pluridisciplinaire, après Poincaré la théorie des systèmes dynamiques non
linéaires a connu ses développements les plus remarquables dans l'ex-Union Soviétique
(1930-1980): à Kiev pour les méthodes analytiques, et à Gorki (maintenant Nizny Novegorod)
pour les méthodes qualitatives. De son côté, dès 1910, l'américain G.D. Birkhoff [2],
considéré comme le plus fameux disciple de Poincaré, avait repris les résultats sur le
problème des trois corps, et amélioré les outils mathématiques de la dynamique non linéaire.
En 1963, Edward Lorenz, météorologue au Massachusetts Institute of Technology, montre
qu'une équation différentielle non linéaire autonome (le temps n'intervient pas en tant
qu'action extérieure) d'ordre 3 (système à trois degrés de liberté) peut engendrer un
comportement dynamique très complexe, une très petite variation de paramètre du modèle
pouvant faire varier énormément le résultat final. Le titre "Prédictibilité : le battement d'ailes
d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ?" d'une conférence qu'il
donne en 1972, se veut une image de la forte sensibilité de certains systèmes dynamiques aux
erreurs sur leurs données6. Par rapport au problème des trois corps, un nouveau degré de
simplicité du modèle est atteint, en montrant qu'une dynamique très complexe peut apparaître
dans un système formellement beaucoup plus simple.
A travers sa très lointaine résonance mythologique et métaphysique, le choix du mot "chaos",
et le titre de la conférence de Lorenz, allaient faire "fantasmer" au delà du monde scientifique.
Son succès "commercial" a été immense. Tout un pan de la théorie des systèmes dynamiques
non linéaires a été alors annexé, et s'est vu baptisé théorie du chaos. Autant le choix du mot
chaos est judicieux, car sous forme condensée il remplace des expressions plus longues liées
au même phénomène7, autant son association à une théorie est contestable. En effet, on peut
considérer que le système conceptuel élaboré pour expliquer le phénomène existait bien avant,
comme montré ci-dessus. Nonobstant ce fait, en parlant de "théorie", l'intérêt du sujet a
débordé le champ des "sciences dures" (ou "sciences exactes": mathématiques, physique,
chimie, etc.). Ladite "théorie du chaos" a alors investi les sciences sociales, les sciences
humaines dont la littérature, la psychologie, la philosophie, et les arts. Un auteur a même parlé
d'épidémie postmoderne8. Cette mode a été fortement influencée par la polysémie du mot
"chaos". Il est possible que cette polysémie ait aussi conduit certains auteurs à rendre
populaire l'expression redondante "chaos déterministe", bien que le terme "chaos" ait été

5
Pour un système bidimensionnel ces points sont de types noeud, col, foyer, correspondant à des formes
spécifiques des trajectoires du plan de phase.
6
Le titre n'est en fait pas de Lorenz, mais d'un autre météorologue, Philip Merilees, organisateur de la
conférence ; Lorenz l'a découvert trop tard pour pouvoir en changer. Cf. Nicolas Witkowski : La chasse à l'effet
papillon, Alliage 22 (1995), 46-53. Extrait de https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_papillon.
7
Ainsi un groupe de recherche toulousain travaillant sur ce sujet bien avant, parlait de dynamique complexe, ou
de comportement stochastique, ou de phénomène de Pulkin, sur la base d'un article publié aux comptes rendus de
l'Académie des Sciences d'URSS en 1950 (voir la référence [3]).
8
Carolina Ferrer : "La diffusion de la théorie du chaos dans les sciences humaines, les sciences sociales et les
arts : une épidémie postmoderne", http://trans.revues.org/267.
toujours implicitement associé à un modèle déterministe. Un article de Faber Sperber et
Robert Paris9 explique cette expression ainsi:
Cette expression mêle des termes apparemment contradictoires : le chaos sous-
entendant un désordre et déterministe signifiant un ordre qui obéit à des lois.
Cette contradiction dialectique est voulue car il s’agit effectivement de décrire des
phénomènes dans lesquels il y a un ordre caché derrière un apparent désordre,
avec un désordre à un niveau et un ordre à un autre niveau. [...] L’imbrication
d’ordre et de désordre n’est pas la seule caractéristique du chaos déterministe.
Un point crucial est la "sensibilité aux conditions initiales" qui peut être résumée
par : petite cause, grands effets. Une autre contradiction apparente est signalée :
tout en obéissant à des lois, ces phénomènes ne sont pas prédictibles car
susceptibles de bifurcations brutales à grande échelle.
Comme le dit Edward Lorenz, quelles que soient les intentions des inventeurs (Tien-Yien Li
et James A. Yorke) du mot "chaos", ils ont réussi à établir un nouveau terme scientifique,
avec un sens un peu différent de celui qu'ils avaient eu en vue. Ceci a commencé à une
époque où l'impérialisme de la langue anglaise avait déjà pris toute son ampleur dans le
domaine scientifique. En effet, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, seules les
publications en anglais ont été prises en compte par les auteurs officiellement reconnus
spécialistes du domaine, auteurs qui ont négligé une recherche bibliographique sérieuse. Il en
est résulté une ignorance des contributions précédentes en une autre langue, en particulier des
travaux montrant l'existence d'une dynamique complexe, d'où la redécouverte de résultats
anciens sous une nouvelle présentation. A ce sujet il est intéressant de noter que cette
ignorance a même touché les remarquables publications en français de l'américain G.D.
Birkhoff. En particulier, c'est le cas du long article "Nouvelles recherches sur les systèmes
dynamiques", publié dans les "Mémoires de l'Académie Pontificale des Sciences" (1935) [4],
texte qui hisse à son plus haut niveau les résultats sur la dynamique complexe, obtenus par ce
brillant disciple de Poincaré.
Un livre a plus particulièrement contribué à cette "épidémie postmoderne" dans les sciences
humaines et sociales (cf. plus haut la note de bas de page n°8). Il s'agit de "Chaos: Making A
New Science" (Viking Books, 1987), un best seller de vulgarisation, la plus grande réussite
dans la "promotion" de ladite théorie du chaos, qui franchit un nouveau degré de noblesse
dans la hiérarchie des domaines de recherche, en devenant une "nouvelle science". Son auteur
est le brillant journaliste, et vulgarisateur scientifique James Gleick, finaliste du Prix Pulitzer,
et nominé pour le National Book Award. Traduit en plusieurs langues, la version française a
pour titre "La théorie du chaos: vers une nouvelle science" (Flammarion, Champs, 1989). Ce
livre bien écrit se donne pour objet l'histoire de l'émergence de cette "nouvelle science". En
fait, il s'agit essentiellement de l'histoire de la contribution des chercheurs américains, et
d'auteurs européens de la même école de pensée (cf. les sources de Gleick), dont les résultats
ont été obtenus, en grande partie, dans l'ignorance d'articles, et livres, antérieurement publiés
en d'autres langues que l'anglais. On peut noter à ce sujet que les apports fondamentaux de
l'américain Birkhoff, ceux de l'école de Gorki (dite aussi école d'Andronov)10, et ceux de
l'école japonaise (C. Hayashi, H. Kawakami, Y. Ueda) [5], ne sont pas mentionnés. Sur le
sujet, une histoire de la dynamique non linéaire, bien plus fiable, est présentée dans un article
de deux spécialistes de l'histoire des mathématiques David Aubin, et Amy Dahan Dalmedico
[6].
2 Le modèle mathématique à l'origine du succès médiatique du mot "Chaos"
9
http://www.matierevolution.fr/spip.php?article474
10
Boïko, E. S.: L'école de l'académicien A. A. Andronov' school (en Russe). Ed. Nauka, Moscou (1983)
Les auteurs du mot "chaos" étudiaient des modèles mathématiques très simples, par rapport
au modèle du problème des 3 corps. Ces modèles ne sont plus des équations différentielles où
le temps est continu, mais se présentent sous la forme xn+1= F(xn,c) qui, selon les auteurs, est
dite équation aux récurrences, ou transformation ponctuelle (en anglais map), ou itération, ou
système dynamique discret, n étant un temps non continu, dit "discret", n=0, 1, 2, ...., x étant
une variable unidimensionnelle (c'est à dire son état correspond à un point sur une droite), c
un paramètre. Cette relation transforme un point xn (appelé antécédent de xn+1) en un point
xn+1 (appelé conséquent de xn). La connaissance d'un point initial x(n=0)=x0 définit le point x1
qui lui-même détermine x2, qui ..., et ainsi une suite de points xn appelée trajectoire discrète.
Lorsque la fonction F(x) possède au moins un extrémum (maximum, ou minimum), à partir
d'une condition initiale x(n=0)=x0, dans certaines conditions par itérations successives, cette
forme d'équation peut engendrer une suite de points xn qui présente un comportement
apparemment erratique, avec la propriété de sensibilité par rapport aux conditions initiales, et
aux paramètres du système. En particulier ce type d'équation se rencontre dans les modèles de
dynamique des populations d'insectes dont la croissance a lieu à des instants discrets
(saisons), et dont les générations ne se recouvrent pas (l'une nait quand la précédente a
disparu).
Par rapport aux modèles mathématiques, étudiés par Poincaré, générant la sensibilité des
solutions aux conditions initiales, les modèles discrets à l'origine de la création du mot
"chaos" sont d'une extrême simplicité. Le titre d'un article (Simple mathematical models with
very complicated dynamics, 1976) du biologiste Robert M. May [7] a contribué à la popularité
du sujet chez les chercheurs. Au niveau de la simplicité on atteint la limite avec le modèle
discret quadratique, étudié par le mathématicien finlandais Myrberg: xn+1= F(xn,c)= xn² -c, c
étant un paramètre. Dans les années 1960, ce modèle a donné lieu à des résultats
fondamentaux sur les bifurcations complexes des solutions périodiques (cycles) quand c varie
entre -1/4 et 2, résultats encore ignorés dans la plupart des publications rédigées en anglais
[8]. Dix ans plus tôt (1950), le mathématicien russe Pulkin [9] décrivait implicitement le
phénomène de chaos engendré par un modèle discret quadratique, équivalent à celui obtenu
ci-dessus avec c=2. Il montrait que la solution est constituée d'une infinité de "suites
oscillantes", chacune formée d'une infinité de solutions périodiques (appelées cycles)
instables, présentant des points d'accumulation sur l'axe des x, dits de classe p=1,2,...,∞, un
point d'accumulation de classe p étant un point d'accumulation de l'ensemble des points
d'accumulation de classe inférieure. Implicitement Pulkin montrait que la structure des cycles
et de leurs accumulations est fractale, terme introduit par B. Mandelbrot11 en 1975 pour
désigner des objets dont la structure est auto-similaire, ou invariante par changement
d’échelle, c'est à dire selon l'expression de Paul Levy "le tout est semblable aux parties même
infinitésimales" (1928). De leur côté, en 1974-1975, deux chercheurs d'une équipe toulousaine
mettait en évidence, la structure fractale (sans utiliser ce terme qui n'existait pas à l'époque) de
l'organisation des bifurcations des solutions périodiques (cycles) du modèle discret
quadratique, quand c varie entre -1/4 et 2, avec la condition nécessaire de création du chaos
(infinité de cycles instables, avec accumulations) [8] [10-11]. Cette organisation appelée
"structure de bifurcations boîtes emboîtées" dans les Comptes Rendus de l'Académie des
Sciences de Paris12 a été traduite par "embedded boxes" par l'américain J. Guckeinhemer
quand il cite ce texte [12].

11
Mandelbrot a montré qu'un grand nombre d’objets dans la nature étaient bien décrits par des fractales. Cf.
Les objets fractals, forme, hasard et dimension. Flammarion, Paris, 1975.
12
Igor Gumowski et Christian Mira : Accumulation de bifurcations dans une récurrence. C. R. Acad. Sc. Paris, 7
juillet 1975, série A, tome 281, 45-48.
Quand F(x) possède au moins un extrémum, la relation xn+1= F(xn,c) n'est pas inversible, c'est
à dire l'expression de xn en fonction de xn+1 peut correspondre, selon la valeur de x, à
plusieurs formes, ou n'existe pas. Ainsi, l'antécédent de xn+1= xn² -c est l'une des deux racines
carrées +√(xn+1+c), -√(xn+1+c) si xn+1>-c, ou n'existe pas si xn+1<-c. Ainsi, l'événement xn+1
peut avoir deux causes, ou aucune cause, selon les valeurs de c. Ce point, avec d'autres,
participe au débat sur la signification du principe de causalité13 dans le domaine scientifique,
question qui sera évoquée dans le paragraphe 3
On peut remarquer que le titre "Period three implies chaos" de l'article (1975) de Tien-Yien
Li et James A. Yorke, sur les propriétés d'un modèle de forme xn+1= F(xn,c), est ambigu. En
effet, il est généralement interprété comme l'existence d'un chaos "observable physiquement"
(autrement dit stable). Ce "chaos observable" a lieu pour une classe particulière de fonctions
ayant des points où F est non dérivable, i.e. n'est pas "lisse" (smooth en anglais). Avec des
fonctions "continues et dérivables" (la pente de la courbe y= F(x,c) évolue continument), le
titre est faux comme le montre le modèle de Myrberg qui, par exemple, engendre une solution
périodique (cycle) stable de période 3 (donc pas de chaos observable) pour 1,75<c<1,77... En
fait le "chaos" au sens de Tien-Yien Li et James A. Yorke signifie l'existence d'une infinité de
cycles instables de période croissante jusqu'à l'infini, avec des ensembles d'accumulations de
différentes classes. C'est seulement pour des valeurs particulières du paramètre c ("monde
mathématique") que cette situation donne lieu à un "chaos observable". Autrement, il faut
parler de "chaos instable" qui peut donner lieu à des transitoires chaotiques [13], conduisant à
un état stable ("attracteur") chaotique, ou non. L'article met surtout en évidence le fait que
l'existence d'un cycle de période 3 implique l'existence de cycles de toute période, ce qui
apparait clairement dans un article antérieur (1964) de Sharkovskij14, plus général et publié en
russe plus de dix ans avant.
3 Diffusion de la théorie du chaos dans les sciences humaines, les sciences sociales15
Sur la base de quelques échantillons, l'objet de ce paragraphe est un survol d'une situation
d'affrontement entre différentes écoles de pensées, où règnent l’abus de concepts et de termes
issus des "sciences exactes", abus qui sont source de confusions intellectuelles sur le contenu
du discours scientifique et sur sa philosophie. Via une "recherche Google", avec les mots clé
"chaos", "chaotique", "théorie" (et leurs équivalent en anglais), l'article de Carolina Ferrer (cf.
ci-dessus la note de bas de page n°8) donne une idée de l'incroyable inflation de publications
sur le sujet16.
L'article "Quelques éléments sur la théorie du chaos" du canadien Philippe Etchecopar17
décrit le cadre des confusions intellectuelles. Il commence ainsi : "La théorie du chaos est une
des rares, une des très rares, théories mathématiques qui ait connu un vrai succès
médiatique. C'est même devenu une théorie à la mode qu'il est de bon ton de pouvoir citer si
l'on veut passer pour quelqu'un de cultivé. Nous verrons même que certains des grands

13
La causalité constitue un principe dont les philosophes ont donné plusieurs formulations.
14
Sharkovskij, A.N.: Coexistence de cycles d'une transformation de la droite en elle-même (en russe). Journal
ukrainien de mathématiques, 16(1), 61-71 (1964).
15
Je tiens à préciser qu'en tant que non spécialiste de ces disciplines, je ne prends pas partie dans les débats, et
controverses, que ladite théorie du chaos a suscité hors du domaine des "sciences exactes", même si parfois
certains auteurs, en accord avec le paragraphe 1, ne voient pas dans le chaos un concept lié à une "théorie".
16
Dans la dernière partie de son article, Carolina Ferrer précise : "Je conclurai en disant que l’apport de la
science du chaos en Philosophie de la Nature est que le dualisme « prédictibilité-imprédictibilité» n’est pas
l’alternative « déterminisme-indéterminisme »".
17
Professeur au Cégep de Rimouski (Canada), établissement d'enseignement supérieur qui offre un éventail de
programmes dans des domaines tels que la santé, les techniques physiques et humaines, l’administration, les arts
et les sciences.
esprits de ce siècle l'ont cité sans manifestement savoir de quoi ils parlaient. Apparue au
début des années soixante en météorologie, elle s'est rapidement étendue à peu près toutes les
sciences. Certains y ont vu, ou y voient encore, une révolution scientifique d'une importance
identique à l'apparition de la mécanique de Newton, de la relativité d'Einstein ou de la
mécanique quantique". Ainsi, selon le philosophe Daniel Parrochia18, la théorie du chaos
constitue l'une des trois grandes révolutions scientifiques du XXe siècle, correspondant à un
changement de paradigme comparable à ceux engendrés par la théorie de la relativité et la
mécanique quantique. Dans un article, intitulé A Philosophical Evaluation of the Chaos
Theory "Revolution", Stephen H. Kellert émet des doutes sur une telle allégation, en se posant
cette question: "Est-ce que la théorie du chaos est réellement une théorie?"19. D'un autre côté,
dans son article "Chaos and Philosophy - A Love-Hate-Relationship" (chaos et philosophie,
une relation amour-haine) Wolfgang Schirmacher20 (New York) voit dans la théorie du chaos
un bon côté, car elle semble en accord avec les plus importantes écoles de pensée de
philosophie, mais des aspects plus négatifs. Un autre point de vue est exprimé dans un article
intitulé "L'écriture, le chaos et la démystification des mathématiques"21, dont l'auteur,
Kenneth J. Knoespel, est professeur de Sciences de l'Ingénieur et de Sciences Humaines au
Georgia Institute of Technology. Dès le début, ce texte voit dans l'expression "théorie du
chaos" un exemple de mystification :
La réception de la théorie du chaos démontre à quel point les mathématiques
continuent à faire l'objet d'une mystification. L'emploi même du terme "théorie du
chaos" pour désigner la recherche mathématique consacrée à l'analyse des
fluctuations dans les équations non linéaires est un exemple intéressant de cette
mystification. Car il situe ces travaux dans la perspective mythique logocentrique de
la philosophie grecque antique, où le chaos fonctionne comme concept fondateur en
cosmologie (cf. Chalcidius) et attribue à la théorie du chaos un contexte
métaphysique, sous-entendant qu'elle saura dévoiler des origines jusqu'alors
cachées. L'appellation n'en demeure pas moins et continue à se perpétuer dans les
ouvrages et les articles écrits pour clarifier ce domaine de recherche. Le best-seller
de James Gleick en fournit un bon exemple. Mais Gleick, tout en donnant une vue
d'ensemble intelligente de cette nouvelle science, la valide en la situant dans le
domaine de la métaphysique. D'un chapitre à l'autre, le lecteur parcourt une galerie
de citations littéraire( John Updike, Stephen Spender, Marlow, Conrad Aiken,
Herman Merville) qui confère aux merveilles de la nouvelle science la légitimation
d'expression canoniques de la littérature anglo-saxonne.
Sans parler de "mystification", Holm S., professeur d'éthique médicale à l'université d'Oslo,
conteste l'allégation d'implications majeures de la théorie du chaos pour la philosophie de la
médecine22. Dans une autre spécialité, se penchant sur le chaos, sa phénoménologie, et les
aspects pluridisciplinaires résultant pour les sciences de la nature, l'astronome Éric Bois

18
Daniel Parrochia, Les Grandes Révolutions scientifiques du XXe siècle, Presses Universitaires de France,
1997.
19
"Is chaos theory a theory at all?". Proceedings of the Biennial Meeting of the Philosophy of Science
Association, Vol. 1992, Volume 2: Symposia and Invited Papers (1992), pp. 33-49. Published by: The University
of Chicago Press on behalf of the Philosophy of Science Association. http://www.jstor.org/stable/192823
20
http://www.egs.edu/faculty/wolfgang-schirmacher/articles/chaos-and-philosophy/
21
Kenneth J. Knoespel. L'écriture, le chaos et la démystification des mathématiques (Saint-Denis: Presses
Universitaires de Vincennes, 1994), No.12, 41-68.
22
Holm S. : Does chaos theory have major implications for philosophy of medicine? Article de Med Humanit.,
Dec. 2002, 28(2), pp. 78-81.
constate "comme un «emballement», comme un phénomène de mode", qui n’aide pas à se
forger une idée claire de sa signification épistémologique 23 .
Les concepts philosophiques de causalité (relative à la notion de cause-effet), et de
déterminisme, ont donné lieu à des débats issus de l'analyse des résultats scientifiques
contemporains. Cette question est évoquée dans plusieurs publications. Sans évocation du mot
chaos, dans son article "Causalité, déterminisme, prévisibilité et science moderne ", P. H. van
Laer24 s'oppose à ceux qui prétendent que les résultats de la science moderne ont enlevé toute
signification au principe de causalité dans le domaine scientifique. Pour lui le concept
classique de causalité "garde toute sa valeur même en matière scientifique", et l'auteur
s'attache à montrer que les arguments contraires "résultent de confusions concernant les
notions de causalité, déterminisme et prévisibilité". Page 526 il donne un schéma associé à la
notion de "causes nécessaires", liée à celle de déterminisme impliquant une "connaissance
exacte et complète d'un certain état initial et de la manière d'agir des causes". Dans ces
conditions il déduit que la prévision de l'état futur est alors possible. Il est évident que cette
conclusion est admissible pour tout système présenté plus haut (cf. ci-dessus le §1) comme
appartenant au "monde mathématique". Cependant, comme il est impossible de connaître avec
une précision infinie l'état initial du système, et ses données paramétriques, en présence d'un
système du "monde réel" (celui des sciences expérimentales), on ne peut pas toujours prévoir
son état futur. Quant au déterminisme, défini par le fait que, dans les mêmes conditions, les
mêmes causes produisent les mêmes effets, dans la pratique les mêmes conditions ne peuvent
jamais être réalisées, d'où les difficultés de prédiction en régime chaotique.
Sans utilisation des mots "chaos" et "théorie" dans le titre "Ordre et désordre : le point de vue
philosophique"25 de son article, Bernard Piettre26 se place au dessus de la mêlée en situant le
cadre des notions qu'il va commenter. Il introduit le sujet ainsi:
"Les notions d'ordre et désordre relèvent du discours pratique, éthique, politique,
voir mythique et religieux. Elles semblent plus normatives que descriptives.
Or est-on en mesure de donner aux notions d'ordre et désordre un contenu objectif,
une valeur descriptive, "scientifique", indépendamment de toute la connotation
pratique, éthique, esthétique, politique, ... qu'elles possèdent par ailleurs? Certes
connaître les choses pour mieux agir éventuellement sur elles, c'est mettre de l'ordre
en elles. A cet égard le désir de connaissance relève aussi d'un désir de l'ordre.
Cependant on est en droit de dire que la science nous donne les moyens de distinguer
objectivement des phénomènes ordonnés de phénomènes désordonnés. Quel sens
précis prennent alors les termes d'ordre et désordre dans le champ de la pensée
scientifique?
Mais on aurait tort d'imaginer que cette question puisse avoir une réponse simple,
comme si la pensée scientifique détenait l'objectivité d'un savoir clos et définitif.
Répondre à cette question c'est interroger l'histoire des sciences, et s'intéresser à

23
Eric Bois : De quelques enjeux philosophiques du phénomène chaos. Académie des Sciences morales et
politiques - http://www.asmp.fr/travaux/gpw/philosc/rapport1/bois.pdf (20 février 2001).
24
P. H. van Laer. Revue Philosophique de Louvain. Année 1950, Vol. 48, n° 20, 510-526.
25
Au plan des modèles mathématiques, l'ouvrage "Dynamique Chaotique. Transformations Ponctuelles.
Transition Ordre-Désordre" (Igor Gumowski, Christian Mira, éditions Cépadues, Toulouse, 1980) montre que
cette transition est liée à des suites de bifurcations complexes de comportements périodiques, comportant des
valeurs d'accumulation.
26
Bernard Piettre est un professeur de philosophie, directeur de programme au Collège international de
philosophie depuis 2001. Parmi ses ouvrages on note "Philosophie et science du temps" (PUF collection "Que
sais-je ?") et divers articles d'épistémologie.
certains de ses développement récents ou actuels qui ne sont pas sans susciter des
débats philosophiques profonds."
- 4 Conclusion
Ladite "Théorie du Chaos" comporte deux volets.
Le premier volet, est celui de l'élaboration d'une "théorie" dans l'ignorance de tout un domaine
de résultats antérieurs, publiés dans une autre langue que l'anglais. Cette situation est due à
des auteurs ayant négligé une recherche bibliographique sérieuse, mais ayant un sens
développé de la publicité pour présenter leurs "découvertes". Le domaine passé sous silence
couvre en particulier les résultats de la théorie des systèmes dynamiques non linéaires
développée dans l'ex-Union Soviétique (1930-1980) (à Kiev pour les méthodes analytiques, et
à Gorki, maintenant Nizny Novegorod, pour les méthodes qualitatives), ceux de l'école
japonaise (C. Hayashi, H. Kawakami, Y. Ueda), les publications en français de l'américain
Birkhoff, le meilleur disciple de Poincaré, et bien d'autres. Parmi les "découvertes", les
chaînes de bifurcations, par doublement de la période des cycles, engendrées par les modèles
mathématiques du § 2, sont baptisées "Feigenbaum cascades"27 (1975) par les auteurs
contemporains qui citent ce phénomène en le liant à une "route vers le chaos. En fait, il s'agit
de résultats fondamentaux publiés en allemand par le finlandais Myrberg une douzaine
d'années avant (1963), les "cascades" étant appelées "spectres". L'antériorité de ce résultat28
est cependant reconnue dans le bestseller de vulgarisation "Chaos: Making a New Science"
(Gleick), où Feigenbaum est cité 63 fois. Il n'en est pas de même pour les notions "invariant
coordinate" et "kneading invariant", introduites par d'autres auteurs et qui ne sont que des
variantes développées d'une loi de Myrberg ordonnant les cycles engendrés par les modèles
du § 2. Dans un autre registre, les situations appelées "cycle en valeur moyenne", et "segment
stochastique cyclique en valeur moyenne" dans le groupe de Toulouse (1976), conséquences
des propriétés de la structure fractale de bifurcations boîtes emboîtées, ont été redécouvertes
en 1980 respectivement sous le nom "intermittency phenomenon", et "chaotic attractor in
crisis" (aussi "boundary crisis", 1982), dans les publications en anglais [8]. Les différents
types de points d'accumulation des "boîtes" de la structure "boîtes emboîtées" (1975), sont
maintenant appelés "Misiurewicz points" (1981). Quant au résultat de Pulkin (1950) [9] sur la
structure des cycles instables, et leurs ensembles d'accumulation de classe croissante jusqu'à
l'infini, (organisation appelée en 1975 fractale), il est resté sans citation, sauf dans les
publications du groupe de Toulouse.
Le second volet de ladite "Théorie du Chaos", est constitué par le caractère attractif de cette
expression, provoquant un phénomène de mode qui a débordé le champ des sciences exactes,
au point qu'un auteur a pu parler d'épidémie postmoderne, phénomène amplifié par le
bestseller de James Gleick. Il en est résulté un abus de concepts et de termes issus des
sciences exactes, source de confusions intellectuelles sur le contenu du discours scientifique et
sur sa philosophie. Bien que sans mention du terme "chaos", cette situation est parfaitement
illustrée par la publication d'un texte pseudo scientifique "Transgressing the Boundaries:

27
Feigenbaum Mitchell décrit ce phénomène en ignorant l'étude très complète de Myrberg publiée plus de 10 ans
avant. Cependant, pour les transformations ponctuelles avec extremum de type quadratique, il ajoute un résultat
évaluant la vitesse de convergence de la suite des bifurcations vers leur limite, appelé "constante de
Feigenbaum". Avec 63 citations, ce mathématicien américain occupe une place de choix dans le bestseller de
vulgarisation "Chaos: Making a New Science" (Gleick).
28
Il semble que deux publications ont fait connaître Myrberg, hors de la discipline systèmes dynamiques. La
première a pour titre "Sur les récurrences, ou transformations ponctuelles du premier ordre" (I. Gumowski et C.
Mira, C. R. Acad. Sc. Paris (7 avril 1975), série A, tome 280, 905-908). La seconde "Accumulation de
bifurcations dans une récurrence" (I. Gumowski et C. Mira, C. R. Acad. Sc. Paris, 7 juillet 1975, série A, tome
281, 45-48), montre la structure auto-similaire des bifurcations, qui sera appelée "fractale".
Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity" dans la revue d'études
culturelles postmoderne Social Text (en 1996). Semé d'erreurs et de non-sens volontaires,
mais qui "sonne bien et flatte les préjugés idéologiques des éditeurs"29, plus particulièrement
en disant que la théorie quantique a des implications politiques progressistes, ce texte est
accepté pour publication. Estimant que l'absurdité de son article est manifeste, l'auteur Alan
Sokal, professeur de physique de l’université de New-York, annonce le jour de la publication
de l'article qu'il s'agit d'un canular. En 1997, avec pour co-auteur Jean Bricmont, il publie en
français les "Impostures Intellectuelles", où le chapitre 6 a pour titre "Intermezzo : La théorie
du chaos et la «science postmoderne»". Un an plus tard, la version anglaise paraît sous le titre
"Fashionable Nonsense".
Tout scientifique, non formé aux subtilités des philosophies et de la sociologie
contemporaines, perçoit naturellement comme du galimatias les textes faisant appel à des
concepts et termes issus des sciences exactes et mal compris. Il ne peut alors que prendre note
de la vive réaction des intellectuels visés par Sokal et Bricmont30, accusant ces derniers
d'absence d'une compréhension minimale de la philosophie qu'ils critiquent. La riposte est, en
particulier, venue sous forme d'un ouvrage collectif intitulé "Impostures Scientifiques. Les
malentendus de l'affaire Sokal" (Editions La Découverte & Syros et Revue Alliage.
Paris/Nice, 1998). Il s'agit d'un recueil de textes publiés sous la direction de Baudouin
Jurdant, qui se veut une réponse au livre "Impostures Intellectuelles". Ce recueil dévoile
l'embarras des auteurs, et certaines tensions liées à la définition d'une réponse adéquate lors
du séminaire qui a contribué à la préparation de l'ouvrage. Indirectement, cet extrait de
l'introduction, rédigée par Baudouin Jurdant, en donne une idée :
"Les critères de sélection des contributions furent les suivants : nous voulions que
l'ouvrage constitue un ensemble de réponses nettes et bien argumentées aux
attaques de Sokal et Bricmont sans pour autant renvoyer à une discipline ou une
discipline particulière bien définie. Autrement dit, nous voulions que cette réponse
de la bergère au berger - comme le titre du recueil le laisse entendre - soit aussi
large que possible, incluant une grande diversité de points de vue. Notre seule
exigence était que chaque texte puisse témoigner clairement d'une position sans
équivoque par rapport à celle de Sokal et Bricmont.

Références.
[1] Tien-Yien Li, Yorke J.A. Period three implies chaos. The American Mathematical
Monthly, Vol. 82, No. 10 (Dec. 1975), pp. 985-992.
[2] Birkhoff, G.D.: Collected Mathematical Papers (3 volumes). Dover Publications, Inc.,
New York (1968)
[3] Abraham R. & Ueda Y. editors, "The chaos avant-garde. Memories of the early days of
chaos theory". World Scientific series on nonlinear sciences (series editor: Chua L.), 2000,
Series A, vol. 20. Chapter 8, "I. Gumowski and a Toulouse research group in the
"prehistoric" times of chaotic dynamics".
[4] Birkhoff G.D. Nouvelles recherches sur les systèmes dynamiques. Memoriae Pont. Acad.
Sci. Novi Lyncaei, 1935, 53, vol. 1, pp. 85-216.

29
"Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique". Cf.
Wikipédia : Affaire Sokal. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sokal
30
Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, éditions Odile Jacob, 1997. Fashionable Nonsense
New York: Picador, 1998. Cf. aussi les articles de Wikipedia en anglais : Alan_Sokal, et Fashionable_Nonsense.
[5] Mira C. : Les héritiers de Poincaré. Conférence présentée à l'Institut Poincaré, pour le
centième anniversaire de la mort de Poincaré. Chapitre 1, pages 1-18. "Non Linéaire
Publications" éditées by E. Falcon, C. Josserand, M. Lefranc, C. Letellier. Paris 2012.
[6] Aubin, D., Dahan Dalmedico, A.: Writing the History of Dynamical Systems and Chaos:
Longue Durée and Revolution, Disciplines and Cultures. Historia Mathematica 29, 273--339
(2002).
[7] May Robert R. : Simple mathematical models with very complicated dynamics. Nature
Vol. 26, June 10 1976, 459-467.
[8] Mira C. Nonlinear maps : From the Toulouse colloquium (1973) to NOMA'13. Springer
Proceedings in Mathematics & Statistics, pp. 89-113.
[9] Pulkin S.P. : Suites oscillantes itérées (en russe). Dokl. Akad. Nauk SSSR, 76(6), 1129-
1132 (1950).
[10] Mira C.: Accumulation de bifurcations et structures boîtes emboîtées dans les
récurrences et transformations ponctuelles. VIIth Int. Conf. on Nonlinear Oscillations (ICNO)
Berlin, Sept. 1975. Proceedings in Akademic Verlag, Berlin (1977)
[11] Mira, C.: Chaotic dynamics. From the one-dimensional endomorphism to the two-
dimensional diffeomorphism. World Scientific, Singapore (1987)
[12] Guckenheimer J. : The bifurcation of quadratic functions. New York Acad. Sc. 75/1,
1980, 343-347
[13] Mira C. "Noninvertible maps"; http://www.scholarpedia.org/article/Noninvertible_maps

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