Vous êtes sur la page 1sur 123

1

HISTOIRES DU SAC À MALICES

par Enid BLYTON

BRUNO et Jacotte habitent un hameau


bien tranquille, au milieu des champs et des
bois.
Bien tranquille? Hum! pas toujours...
Un matin, le chat des deux enfants
disparaît. Plus tard, le dé d'argent de Jacotte
est volé. Un lutin sème la terreur parmi les
jouets, un autre fait bien des dégâts dans la
laiterie du fermier Anselme, le grand-père.
Oui, vraiment on pourrait croire qu'un
sorcier a versé un grand sac à malices sur le
hameau de Bruno et Jacotte...

Ce livre porte le label MINIROSE, c'est-à-dire qu'il


intéresse les enfants dès qu'ils savent lire, et qu'il peut
aussi bien leur être lu à haute voix.

2
DU MÊME AUTEUR

dans la même série

dans la Bibliothèque Rose

1. Bonjour les Amis !


2. Histoire de la lune bleue
3. Histoires de la boite de couleurs
4. Histoires de la cabane à outils
5. Histoires de la maison de poupées
6. Histoires de la pipe en terre
7. Histoires de la ruche à miel
8. Histoires de la veille Horloge
9. Histoires des ciseaux d'argent
10. Histoires des quatre Saisons
11. Histoires des trois loups de mer
12. Histoires du bout du banc
13. Histoires du cheval à bascule
14. Histoires du coffre à jouets
15. Histoires du coin du feu
16. Histoires du fauteuil à bascule
17. Histoires du grenier de grand-mère
18. Histoires du marchand de sable
19. Histoires du sac à malices
20. Histoires du sapin de noël

3
TABLE

Prologue 6

1. Le peut chat a disparu 9

2. De quoi casimir a-t-il peur ! 24

3. Pierre et Paul 39

4. Un lutin gourmand 49

5. Le dé d'argent de Blandine 72

6. Attrapons Jeannot lapin ! 88

7. Perlimpinpin, le lutin farceur 104

4
ENID BLYTON

HISTOIRES
DU SAC À MALICES
ILLUSTRATIONS DE THIERRY COURTIN

HACHETTE

5
PROLOGUE

BLANDINE ET BRUNO
DUMONT habitent à Mirabelle, un
village minuscule perdu en pleine
campagne, au milieu des champs

6
et des bois. On pourrait croire
qu'il ne se passe jamais rien, dans un
village si petit. Quelle erreur!
D'abord, il y a les lutins, qui jouent
de drôles de tours aux villageois. Et
puis il y a grand-mère Hortense. Et
grand-mère. Hortense, ce n'est pas
n'importe qui ! C'est la grand-mère
de Blandine et Bruno. Elle ne fait
rien comme tout le monde. Ainsi, par
exemple, au lieu de raconter toujours
les mêmes histoires — comme les
autres grand-mères —, elle a tout
simplement inventé... le truc du sac à
malices. Le sac à malices est un petit
sac de tissu froncé, serré par un
nœud.

7
C'est un sac magique, qui contient
des tas de petits bouts de papier
mystérieux. Quand vient la veillée, la
grand-mère chausse ses lunettes,
ouvre le sac à malices, en tire un
papier et le déplie lentement...
Blandine et Bruno se taisent,
palpitants d'émotion. Car on ne sait
jamais ce qui va sortir! Si grand-
mère lit sur le bout de papier un titre
d'histoire, c'est à elle déparier. Mais
si elle lit «Blandine», ou «Bruno»,
alors c'est aux enfants de lui
raconter une histoire! Et pas
question de se défiler! Quelle drôle
de grand-mère, tout de même... Avec
son sac à malices, elle fait de chaque
veillée une surprise !

8
CHAPITRE PREMIER

Le petit chat a disparu

BLANDINE ET BRUNO avaient un petit


chat que leur grand-mère leur avait
donné. Il avait trois mois et il était
tout noir,

9
avec une étoile blanche sur le
front et des yeux vert émeraude.
C'était le plus gai, le plus joueur, le
plus câlin des petits chats. Les deux
enfants l'adoraient. Ils Pavaient
baptisé Chouchou.
Chouchou connaissait bien son
nom et accourait quand on rappelait.
On ne pouvait imaginer de petit chat
plus espiègle : par exemple, il aimait
se cacher sous les lits ou sous les
fauteuils pour sauter brusquement sur
les jambes des gens !
Et voilà qu'un jour, Chouchou
disparut. Mais pas n'importe
comment: d'une façon
invraisemblable! Il jouait avec les

10
deux enfants dans la cuisine, et
soudain il ne fut plus là... Comme ça,
d'un seul coup !
La maman de Blandine et de
Bruno était très occupée. Le lundi
matin, elle avait toujours beaucoup
de travail. Elle avait lavé la vaisselle
du petit déjeuner et balayé la cuisine.
Elle avait fait les lits, changé les
draps et rempli une grande corbeille
du linge de la semaine que le
blanchisseur de la ville voisine
viendrait prendre tout à l'heure. Et
pendant tout ce temps Chouchou
avait joué avec les enfants. Il
bondissait, tournait autour de sa
queue ou essayait d'attraper

11
les cordons du tablier de Mme
Dumont quand elle faisait un
mouvement.
Maintenant, elle épluchait des
légumes pour le repas de midi. Mais
Chouchou n'était plus là !
« Maman, où est Chouchou ?
demanda Bruno en regardant autour
de lui.

12
— Il ne doit pas être loin»,
répondit Mme Dumont. Et elle se
hâta de fermer le couvercle de la
corbeille pleine de linge, car elle
avait entendu la voiture du
blanchisseur qui s'arrêtait devant la
porte.
« Chouchou ! Chouchou ! »
appela Bruno.
Un faible « miaou » lui répondit.
Il semblait venir de très loin. Mais
d'où ?
« II est par là », dit Bruno.
Les deux enfants se mirent à
chercher sous le buffet et sous la
cuisinière. Le blanchisseur sonna.
Mme Dumont lui ouvrit et lui tendit
la corbeille pleine de linge.

13
Puis elle referma vite la porte pour
empêcher Chouchou de s'échapper
s'il se trouvait par là. Bruno appela
de nouveau: « Chouchou !
Chouchou! »
Mais il eut beau tendre l'oreille,
aucune réponse ne lui parvint.
Chouchou resta muet. Blandine
regarda au fond du placard à balais,
puis dans celui où l'on rangeait les
journaux. Chouchou n'était nulle
part.
«Maman, Chouchou a vraiment
disparu ! gémit la petite fille, les
larmes aux yeux.
— Ne dis pas de bêtises, chérie,
protesta sa mère. Il n'est sûrement
pas loin. Il se cache.

14
Il est peut-être monté dans une
chambre et il s'est blotti sous un lit.
— Mais, maman, la porte de la
cuisine était fermée ! fit
remarquer Bruno. Il ne peut être
qu'ici !

15
— Il reviendra tout à l'heure,
promit sa mère. Ne vous inquiétez
pas. Je n'ai pas le temps de vous aider
à le chercher, je veux faire un gâteau
de riz pour ce soir. Quand j'aurai fini,
je regarderai partout. Mais je suppose
que Chouchou aura déjà quitté sa
cachette pour venir jouer avec vous.»
Mais Chouchou ne se montra pas.
Quand Mme Dumont eut préparé le
gâteau de riz, elle se mit elle aussi à
la recherche du petit chat. Elle posa
sur le sol de la cuisine une soucoupe
pleine de lait et une autre qui
contenait des restes de poisson. Puis
elle appela Chouchou.

16
«Chouchou! Chouchou! Viens
vite, minet. Ton déjeuner t'attend. »
Mais Chouchou n'arriva pas.
Blandine fondit en larmes.
« Maman, ce n'est pas naturel.
Une fée a sûrement enlevé
Chouchou.
— Allons donc ! Les fées aiment
les enfants et ne leur jouent jamais de
mauvais tours. Chouchou est peut-
être dans le jardin. »
Blandine et Bruno mirent leur
manteau, car il faisait froid, et
parcoururent le jardin. Pas de
Chouchou. Ils interrogèrent la
voisine. Elle n'avait pas vu le

17
petit chat depuis la veille. Puis ils
allèrent chez une autre voisine, qui
ne put, elle non plus, leur donner des
nouvelles.
«Maman, suggéra Bruno, il s'est
peut-être perdu dans les champs ? La
campagne est si vaste !

18
—- Les chats, comme les chiens,
retrouvent toujours leur maison,
répondit sa maman. Vite, à table.
Votre père arrive. »
Les enfants ne firent pas honneur
à l'excellent repas préparé par leur
mère. Us renoncèrent même au
dessert pour reprendre leurs
recherches. Cette fois, ils allèrent
loin dans les champs qui entouraient
le hameau. Quand ils revinrent, à
quatre heures, ils n'avaient pas
retrouvé leur petit Chat.
«Ne vous inquiétez pas, répéta
leur maman. Chouchou reviendra
quand il aura faim.

19
Cela ne tardera pas, il n'a rien
mangé depuis ce matin.
— Je crois que nous ne le
reverrons plus, maman, gémit Bruno.
Il jouait à cache-cache avec nous, et
tout à coup il a disparu alors que la
porte de la cuisine était fermée ! »
Mme Dumont mit une autre
soucoupe de lait dans le jardin, mais
Chouchou ne vint pas boire. La mère
des enfants commença à s'inquiéter.
Elle aimait beaucoup le petit chat
noir et ne pouvait comprendre ce 'qui
s'était passé.
Soudain, on sonna à la porte de la
cuisine. Elle ouvrit et

20
trouva devant elle le blanchisseur.
Il souriait, une boîte dans les mains.
«Bonsoir, madame Dumont, dit-il.
Nous venons d'ouvrir votre corbeille.
Voilà ce que vous avez envoyé à la
blanchisserie. Comme il est très
propre, nous nous sommes demandé
si vous vouliez vraiment le faire
laver. »
II ouvrit la boîte qu'il tenait :
Chouchou était pelotonné à
l'intérieur. Les enfants poussèrent des
cris de joie. Leur maman, stupéfaite,
regardait le petit chat.
« Que voulez-vous dire ?

21
demanda-t-elle au blanchisseur,
— Eh bien, madame, quand nous
avons ouvert votre corbeille à la
blanchisserie, nous avons trouvé le
petit chat noir endormi dans les
draps, expliqua l'homme en riant.
— Est-ce possible ? s'écria
Mme Dumont. Oh, le voyou ! Il a dû
sauter dans la corbeille quand il
jouait à cache-cache avec les enfants.
Je ne l'ai pas vu et j'ai fermé le
couvercle. Nous avons bien entendu
un miaulement, mais nous ne savions
pas d'où il venait. Et vous avez
emporté Chouchou en même temps
que le linge ! »

22
Chouchou était bien content de
revoir les enfants. Il sauta de joie et
se mit à tourner en rond en essayant
d'attraper sa queue. Puis il mangea
son poisson et but son lait. Bruno et
Blandine ne se lassaient pas de le
caresser, lui ronronnait de toutes ses
forces.
« Dire que nous avons envoyé
notre petit chat à la blanchisserie !
s'écria Blandine. Si on l'avait lavé et
repassé, que serait devenu notre
pauvre Chouchou ?»
Par bonheur, on n'avait ni lavé ni
repassé Chouchou. Il l'avait échappé
belle !

23
CHAPITRE II

De quoi Casimir a-t-il peur ?

UN PETIT LUTIN nommé Casimir


s'était installé autrefois dans un trou
de souris qui donnait sur la salle de
jeux de Céline

24
et Sylvain, les enfants de grand-
mère Hortense. (Qui sont maintenant
la maman et l'oncle de Blandine et
Bruno!) Son plus grand plaisir était
de faire enrager les jouets. Et les
jouets commençaient à en avoir
vraiment assez.
Casimir sortait de son trou la nuit,
quand les jouets profitaient du
sommeil des enfants pour s'amuser
entre eux. Il poursuivait Coin-Coin,
le canard jaune, jusqu'à ce que celui-
ci, épuisé, demande grâce. Il tirait la
queue de Minouche, le chat tigré,
jusqu'au moment où elle lui restait
dans les mains.

25
Le père des enfants devait la
recoller tous les matins et s'étonnait
de la maladresse de Céline et
Sylvain...
Martin l'ours en peluche lui-même
n'intimidait pas Casimir : le lutin lui
avait pressé le ventre si fort pour le
faire grogner que le pauvre Martin ne
faisait plus entendre qu'un faible «
Grr... Grr»...
Tous les jouets redoutaient donc
Casimir, mais ils ne savaient
comment se débarrasser de lui. Lés
taquineries ne le fâchaient pas. Il
courait si vite qu'on ne pouvait
jamais l'attraper. Il n'avait pas de clé
qu'on

26
aurait pu cacher pour l'empêcher
de bouger.
« Si seulement nous pouvions
trouver quelque chose qui lui fasse
peur ! soupira Blondine, la poupée
aux boucles dorées. On lui ferait une
frayeur si grande qu'il n'oserait
jamais revenir !

27
— Il a sûrement peur d'une chose,
approuva Minouche le chat tigré.
— Moi, j'ai peur des vrais chats,
déclara Trottinette, la souris
mécanique.
— Et moi j'ai peur du feu, affirma
Lilette, la petite poupée habillée en
danseuse. Mes jupes de tulle
flamberaient, si je m'en approchais
trop.
— Voici Casimir ! chuchota
Minouche. Nous n'avons pas une
minute de paix.
— Il va encore me poursuivre !
gémit Coin-Coin. Quelle vie !
Comme j'aimerais vivre près d'une
mare, et chercher

28
tranquillement de beaux vers bien
dodus... Mais... où est donc passé cet
horrible lutin ?»
Casimir était retourné en courant
dans son trou. Les jouets stupéfaits
s'interrogèrent du regard. Qu'est-ce
qui avait bien pu mettre le lutin en
fuite ?
« Nous lui avons peut-être fait
peur ! s'exclama Blondine en battant
des mains. Réfléchissez, jouets. Que
disions-nous quand il est sorti de son
trou ?
— C'est moi qui parlais,
répondit Coin-Coin. Je disais que
j'aimerais vivre près d'une mare.
— C'est tout ? insista Trottinette.

29
Mais où est donc passé cet horrible lutin ?

30
Tu as dit autre chose, j'en suis
sûre. »
Le canard jaune réfléchit pendant
quelques secondes.
«J'ai ajouté que j'aimerais
chercher de beaux vers bien dodus...
— Des vers ! Des vers ! cria
Martin. C'est ça ! Casimir a peur des
vers ! Nous n'avons qu'à nous
procurer des quantités de vers. Nous
les agiterons devant lui et il ne
reviendra plus.
— Ne dis pas de bêtises, toi !
protesta Minouche. Comme si nous
pouvions nous procurer des vers ! Je
n'ai jamais vu des vers frétiller dans
cette salle de jeux.

31
— Et nous ne pouvons pas sortir
dans le jardin, renchérit Gugusse, le
clown. La nuit, la porte et la fenêtre
sont fermées.
— Et même si nous pouvions
trouver des vers, je ne sais pas si
nous aurions le courage de les agiter
devant Casimir, déclara Blondine
d'un air dégoûté.

32
Pouah ! Des vers ! Non, ce n'est
pas possible ! »
Martin, penaud, baissa le nez. Il
s'assit sur la boîte du jeu de
construction pour mieux réfléchir.
Soudain, il éclata de rire.
« J'ai trouvé ! » s'écria-t-il.
Il courut vers la table où Céline et
Sylvain mettaient leurs boîtes de
peinture. Il avait vu la veille les deux
enfants peindre des fleurs. Il ouvrit
les boîtes. Elles contenaient des tubes
pleins de pâtes de toutes les couleurs.
« Vous allez voir ! » annonça
Martin en débouchant un tube bleu
qu'il serra très fort.

33
II en sortit un long serpentin bleu
qui avait la forme d'un ver. Les
jouets poussaient des cris. Quelle
surprise ! Que c'était amusant !
Ils se précipitèrent sur les boîtes
de peinture. Les quilles de bois elles-
mêmes coururent s'emparer de tubes.
Elles voulaient prendre part au jeu. Il
y en avait pour tout le monde,
excepté pour le clown. Mais il trouva
autre chose ! Il s'élança vers le
lavabo, grimpa sur un robinet, tendit
la main vers l'étagère et saisit le
grand tube de dentifrice que Céline y
avait posé. Quelle quantité de vers

34
ils avaient à leur disposition !
Bientôt, Casimir, qui ne pouvait
rester longtemps immobile, mit le
nez hors de son trou. Les jouets
tenaient tous derrière leur dos des
tubes de peinture débouchés. Le lutin
eut un sourire malicieux.

35
« Jouons à je te pince, tu me
pinces ! proposa-t-il.
— Non, répliqua l'ours en peluche.
Jouons avec les vers. »
II serra son tube. Un ver d'un rouge
brillant en jaillit. Les autres
l'imitèrent. Aussitôt des vers jaunes,
bleus, noirs, verts firent leur
apparition. Quant au tube de
dentifrice du clown, il en sortit un
énorme ver rosé.
Gugusse poussa un cri de joie.
Le lutin fut glacé d'horreur. Des
vers ! Encore des vers ! Chaque jouet
tenait un ver. Et ces vers se
trémoussaient, se tortillaient et le
menaçaient.
« Oooh ! hurla-t-il. Oooh !

36
Chassez-les ! Chassez-les ! » Mais,
au lieu d'obéir, les jouets firent un
pas en avant en agitant leurs vers
multicolores. Saisi de panique,
Casimir s'enfuit. Il se hâta de
retourner dans son trou, le suivit
jusqu'à son extrémité, sortit dans le
jardin, continua à courir et on
n'entendit plus jamais parler de lui.
« Nous voilà débarrassés ! s'écria
Martin au comble de la joie. Et nous
nous sommes bien amusés. Il n'osera
plus revenir. » La pièce était pleine
de peinture. Les jouets faisaient tant
de bruit que Céline, qui couchait

37
dans la chambre voisine, vint voir
ce qui se passait. Les jouets sautèrent
dans le placard et ne bougèrent plus.
Mais ils avaient laissé par terre toute
la peinture et la pâte dentifrice sorties
des tubes. Quel spectacle !
Céline, effarée, appela son frère.
« Viens voir ! s'écria-t-elle.
Quelqu'un a vidé nos tubes de
peinture ! Je voudrais bien savoir
qui! »
Mais ils ne surent jamais la vérité.
Ils ne se doutaient pas que, pendant
qu'ils dormaient, leurs jouets avaient
joué un bon tour à un méchant lutin !

38
CHAPITRE II

Pierre et Paul

BLANDINE ET BRUNO Ont


deux cousins jumeaux nommés
Pierre et Paul. Ceux-ci, inséparables,
s'aiment beaucoup, mais se disputent
sans arrêt et pour

39
des riens. Dans le village on rit
parfois de les entendre, car ils crient
à tue-tête sans savoir ce qu'ils se
disent.
Un jour, leur grand-père, le fermier
Anselme, leur permit de cueillir des
pommes dans son verger. Les
branches des pommiers étaient
chargées de fruits rouges qui
semblaient succulents. Ravis de cette
permission, Pierre et Paul prirent une
grande corbeille à deux anses et la
remplirent de grosses pommes
joufflues. Puis ils remercièrent leur
grand-père et, tenant chacun une anse
de la corbeille, ils retournèrent chez
eux en pensant à la

40
bonne tarte que ferait leur mère. En
chemin, ils rencontrèrent Marc et
Luc, leurs camarades d'école.
«Vous pouvez nous donner une
pomme ? demanda Marc en
regardant avec convoitise les beaux
fruits rouges.
— Non ! » répondirent en même
temps Pierre et Paul.
Ils continuèrent leur route. Marc et
Luc échangèrent un coup d'œil.
«S'ils se mettent en colère l'un
contre l'autre, nous pourrons leur
prendre quelques pommes sans qu'ils
s'en aperçoivent», souffla Luc.

41
Ils décidèrent de suivre les
jumeaux.
Les deux frères arrivèrent au pied
de la colline en haut de laquelle
s'élevait leur maison.
« Regarde ! s'écria Marc très fort.
Pierre s'est arrangé pour que Paul
porte le côté le plus lourd de la
corbeille, celui où les fruits sont les
plus gros. Pauvre Paul ! Quelle peine
il va avoir à gravir la colline ! »
Paul entendit les paroles de Marc.
Il s'arrêta net et fixa sur son frère des
yeux furieux.
« Marc dit que tu t'es arrangé pour
me laisser porter le côté le plus
lourd! cria-t-il. J'ai les plus

42
grosses pommes ! Ce n'est pas
juste !
— Ce n'est pas vrai ! riposta
Pierre.
— Si !»
«Ça y est, ils se disputent!
chuchota Luc à Marc. Approchons-
nous. Nous pourrons prendre une
pomme ou deux

43
sans qu'ils le remarquent.
Lorsqu'ils se chamaillent, ils oublient
le reste du monde, »
« Hier aussi, tu m'as fait porter le
panier le plus lourd, quand nous
avons accompagné maman au
marché, cria Paul.
— Non!
— Si!
— Non !
— Je te dis que si !
— Ne crie pas comme ça !
— Je ne crie pas !
— Si!
— Je te dis que je ne crie pas !
— Je te dis que tu cries !
— Non !
— Si!»

44
Luc et Marc les écoutaient en riant.
Ils prirent deux pommes chacun
sans que les frères s'en aperçoivent.
D'autres enfants passèrent par là et,
voyant que Marc et Luc puisaient
dans la corbeille, ils les imitèrent. Ils
s'arrêtèrent pour écouter les jumeaux
en colère, tout en croquant les
pommes délicieuses.
« Tu es bête comme une oie ! cria
Paul à Pierre.
.— Et toi, laid comme un singe !
riposta Pierre.
— Ce n'est pas vrai.
— Si !
— Non !

45
— Tais-toi !
— Tais-toi toi même.
— Je ne me tairai pas.
— Ce soir, je mangerai ta part de
tarte.
— C'est moi qui mangerai la
tienne.
— Non !
— Si !»
Pendant que les deux frères se
disputaient ainsi, les enfants du
village se rassemblaient autour d'eux.
Chaque nouveau venu prenait une
pomme et se régalait en écoutant ce
qu'ils disaient. Bruno et Blandine
étaient là aussi et riaient comme les
autres.

46
«Je porterai la corbeille tout seul
et je mangerai toute la tarte ! déclara
Paul.
— Non, c'est moi qui la
porterai!» riposta Pierre.
Ils se précipitèrent ensemble sur la
corbeille. Mais quelle tête ils firent,
quand ils constatèrent qu'elle était
vide ! Ils regardèrent alors autour
d'eux et se virent entourés de leurs
camarades d'école, tous une pomme
dans chaque main.
« Vous nous . avez pris nos
pommes ! hurlèrent-ils.
— Vous les aviez oubliées... dit
Marc. On a cru que vous ne les
vouliez plus. Au lieu de vous
chamailler, vous auriez

47
mieux fait de les surveiller!
— J'espère que vous aurez mal au
ventre !» cria Pierre.
Et, prenant chacun une anse de la
corbeille, les deux jumeaux
retournèrent tristement chez eux.
Plus de bonne tarte en perspective...
Us déclarèrent qu'ils ne se
disputeraient plus jamais !

48
CHAPITRE IV

Un lutin gourmand

UN JOUR, il y a bien longtemps, le


grand-père de Bruno et de Blandine,
le fermier Anselme, était fort en
colère. Depuis quelque temps se
cachait dans sa laiterie un malicieux

49
lutin. Et, malgré tous ses efforts,
le fermier ne pouvait découvrir sa
cachette.
«Chaque nuit il se régale de ma
crème, boit mon lait, lèche mon
beurre et grignote mes fromages,
tempêtait le fermier Anselme. Quel
odieux lutin ! Quand je mettrai la
main sur lui, il verra de quel bois je
me chauffe ! »
Un petit éclat de rire moqueur lui
répondit. Anselme promena un
regard furieux autour de lui. C'était
trop fort !
Où était ce maudit lutin ? Le
fermier avait cherché dans tous les
coins, dans tous les pots.

50
Il avait passé la main sur toutes les
étagères. Il était même monté sur une
échelle pour inspecter les poutres du
plafond, mais il n'avait rien trouvé.
Le lutin n'était nulle part.
« Je vous avais bien dit qu'il y
avait un lutin chez vous, maître
Anselme, déclara la vachère, mère
Philomène. Et ne vous avais-je pas
conseillé de mettre par terre tous les
soirs une soucoupe de crème pour
lui? Si vous l'aviez fait, il n'aurait
touché à rien dans votre laiterie. Je
connais bien les habitudes de ces
lutins, moi. Une soucoupe de crème
et ils ne touchent plus à rien.

51
Mais si vous ne le faites pas, ils
vous jouent toutes sortes de mauvais
tours.
— Je ne comprends vraiment pas
où il se cache, murmura le fermier en
se grattant la tête. J'ai cherché
partout.
— Oui, c'est extraordinaire,
approuva mère Philomène. J'ai
cherché aussi. Pourquoi n'allez-vous
pas voir mère Pélagie ? Elle est un
peu sorcière. Elle connaît tous les
lutins et personne n'a des yeux
aussi perçants qu'elle. »
Le fermier Anselme se rendit chez
la mère Pélagie. Il la pria de venir à
la ferme pour lui indiquer

52
où se cachait le lutin. Elle accepta
et regarda de tous les côtés avec ses
petits yeux perçants. Pendant qu'elle
était ainsi occupée, un petit rire
moqueur résonna dans la laiterie. En
l'entendant, mère Pélagie hocha la
tête.
« Vous ne découvrirez jamais ce
lutin, affirma-t-elle. C'est Zygomar.
J'ai souvent entendu parler de lui
sans l'avoir jamais vu. Il est invisible.
Il a sans doute bu un breuvage
magique qui lui a donné le pouvoir
d'échapper aux regards. Fermier
Anselme, il restera toujours ici et
s'amusera à vous tourmenter.

53
Pourquoi n'avez-vous pas suivi le
conseil de mère Philomène et n'avez-
vous pas mis tous les soirs à son
intention une soucoupe de crème ? Il
n'en aurait pas demandé davantage.
Maintenant c'est trop tard. Moi, je ne
peux rien faire pour vous. »
Elle partit. Le fermier s'assit sur
un tabouret et poussa un soupir.
Avoir chez lui un lutin, c'était déjà
désagréable. Mais un lutin
impossible à attraper parce qu'il était
invisible, quel malheur ! Si
seulement il avait pu le saisir par le
cou et lui donner une bonne
correction !
« Ah ! Ah ! » fit une petite voix

54
non loin de lui. C'était le rire
malicieux du lutin...
Le fermier se retourna, mais, bien
entendu, il ne vit rien.
Il alla à la ferme où le déjeuner
l'attendait. Il y trouva sa femme
Hortense et ses enfants Sylvain

55
et Céline. Les enfants comprirent
que leur père était malheureux et lui
demandèrent pourquoi il avait l'air si
sombre. Anselme leur apprit la
présence du lutin dans sa laiterie.
«Il me ruine, gémit-il. Tous les
jours je suis obligé de jeter des
cruches de lait, une grande jatte de
crème, une grosse motte de beurre,
plusieurs fromages. Tout ce que
touche ce maudit Zygomar devient
aigre. C'est invendable. Si cela
continue, je ne pourrai même pas
vous acheter les bicyclettes dont vous
avez tant envie!

56
— Mais tu nous les as promises,
papa! s'écrièrent les deux enfants
consternés.
— Cherchez un moyen
d'attraper ce lutin et vous aurez vos
bicyclettes », déclara le fermier
Anselme. Et il s'en alla donner à
manger à son cheval.
« Papa ! Papa ! Tu promets
d'acheter les bicyclettes si nous
attrapons Zygomar? cria Sylvain en
courant derrière lui.
— C'est entendu ! » répondit le
fermier qui s'éloignait.
«Nous ne pourrons jamais attraper
ce lutin, déclara Céline à son frère.
Mère Pélagie et mère Philomène sont
plus adroites que

57
nous et pourtant elles n'ont pas
réussi !
— Attends une minute, répliqua
Sylvain, les yeux brillants. J'ai une
idée. Il faut que j'achète des choses.
Viens avec moi. »
Ils se rendirent au village et
Sylvain acheta de la poudre à
éternuer, puis deux paires de

58
gros gants de jardinage, une pour
Céline et une pour lui. Céline se
demandait bien à quoi allaient servir
ces achats.
«Tu verras! dit Sylvain en riant.
J'ai ma petite idée !»
Le soir, quand le fermier et sa
femme, aidés de la vieille Philomène,
eurent trait les vaches et que les jattes
eurent été remplies de crème, Sylvain
et sa sœur entrèrent dans la laiterie.
« Ferme les fenêtres, ordonna-t-il.
Je vais fermer la porte à clé. »
Cela fait, il recommanda à Céline
d'enfiler ses gants de jardinage et il
mit les siens.

59
Un petit rire résonna dans la
laiterie. Sylvain l'entendit.
«Bonsoir, Zygomar, cria-t-il. Rira
bien qui rira le dernier! Dans une
minute, je te tiendrai par la peau du
cou ! »
Le rire résonna de nouveau, un
peu plus fort cette fois. Ce lutin était
exaspérant. Sylvain comprenait la
fureur de son père !
« Prends ton mouchoir, Céline,
chuchota Sylvain. Serre-le contre ton
nez. Je vais jeter de la poudre à
éternuer dans chaque coin de la
laiterie et nous attraperons ce lutin
avant qu'il ait eu le temps de dire
ouf!»

60
Céline serra son mouchoir
contre son nez. Sylvain se mit à jeter
de la poudre à éternuer dans tous les
coins de la laiterie. Bientôt, ses
efforts furent récompensés. «
Atchoum ! Atchoum ! » Les deux
enfants se précipitèrent vers le coin
d'où venaient les éternuements. Us
sentirent le lutin leur passer entre
les jambes.
«Atchoum ! Atchoum !» De
nouveau les deux enfants coururent
dans la direction des éternuements et,
de nouveau, Zygomar s'esquiva.
Sylvain lança une pincée de poudre à

61
éternuer. Les enfants ne voyaient
pas Zygomar, mais les éternuements
étaient si forts qu'ils devinaient où se
cachait le lutin.
«Atchoum! At... atchoum!
Atchoum!»
Le lutin essayait en vain de se
retenir, mais plus il essayait, plus il
éternuait fort.
« Atchoum ! Atchoum ! »
«Là-bas, près de la grande jatte
de crème ! » cria Céline.
Les deux enfants firent un bond.
Ils sentirent que le lutin passait
devant eux, sans parvenir à le saisir.
«Il est très petit, constata

Les enfants ne voyaient pas


Zygomar...

62
63
Sylvain. Il faut que nous nous
baissions et que nous mettions les
mains tout près du sol pour
l'attraper.»
II jeta un peu plus de poudre et le
lutin recommença à éternuer sans
pouvoir s'arrêter.
«Atchoum! At... atchoum!
Atchoum ! Atchoum !
« Là-bas ! » cria Sylvain.
Les deux enfants coururent vers le
coin d'où venaient les éternuements.
Tous les deux se baissèrent et leurs
mains se refermèrent sur un petit
corps qui se débattait.
« Nous le tenons ! cria Céline.
Hourra ! »

64
Le lutin la mordit et la griffa.
Sylvain se félicita d'avoir acheté ces
épais gants de jardinage. Il secoua de
toutes ses forces le méchant petit
lutin.
« Tiens-toi tranquille ! ordonna-t-
il. Redeviens visible. Nous pourrons
peut-être conclure un marché avec toi
et te rendre ta liberté. »
Zygomar s'immobilisa dans les
mains des enfants et, peu à peu, il
devint visible. D'abord Sylvain et
Céline virent son petit visage pointu,
à l'expression impertinente, puis les
longs bras, puis son corps trapu et
enfin ses jambes courtes aux genoux

65
cagneux. Il était là, le petit lutin
moqueur, il les regardait en ricanant
et de nouveau il se débattait dans
l'espoir de leur échapper. « Lâchez-
moi ! cria-t-il.
— Pas avant que nous ayons eu
une petite conversation, répondit
Sylvain d'une voix ferme. Ecoute-
moi bien. Nous te tenons, nous
pouvons t'apporter à notre père. Et tu
passeras un mauvais quart d'heure! Je
ne voudrais pas être à ta place...
— Non, non, ne m'apportez pas à
votre père, implora le lutin pris de
panique. Laissez-moi partir. Je
promets de ne plus le tourmenter.
Mettez tous les soirs

66
une soucoupe de crème pour moi et
je ne boirai plus une goutte de lait, je
ne toucherai plus au beurre et au
fromage. Je vous le promets.
— Non, tu n'auras même pas une
soucoupe de lait, affirma Sylvain. Tu
vas partir tout de suite très loin d'ici
et tu ne reviendras plus jamais. Si
tu revenais, je me servirais de
nouveau de ma poudre à éternuer et
je te livrerais immédiatement à notre
père. Tu peux me croire !
— Juste une petite soucoupe de
crème tous les soirs, supplia le lutin.
— Si tu insistes, nous allons

67
te porter tout de suite à papa»,
annonça Céline. Et elle fit un pas
vers la porte comme si elle allait
mettre sa menace à exécution.
Zygomar cria, se débattit, essaya de
la mordre à travers les gants épais.
« En voilà assez ! » déclara

68
Sylvain d'un ton ferme. Et il
donna une tape au lutin.
« J'obéirai, j'obéirai ! cria
Zygomar en larmes. Je vais partir. Je
vais partir tout de suite.
— Bon voyage ! » répliqua
Sylvain.
Il lâcha Zygomar. D'un bond, le
lutin fut dans la cour et regarda
autour de lui. Le fermier, qui sortait
dé l'étable, l'aperçut. H le menaça de
son poing fermé.
.«Adieu, vieux grigou!» cria le
lutin d'un ton de défi. Et il fit une
grimace à Anselme qui était trop loin
pour l'atteindre.
Mais, Kido, le chien du fermier, le
vit aussi.

69
Il bondit vers lui en aboyant.
« Ouah ! Ouah !
— Ooooh ! » hurla Zygomar
effrayé en sautant sur le mur pour se
mettre à l'abri.
Une seconde plus tard il était de
l'autre côté, dans le chemin, et
disparaissait.
«Comment l'avez-vous donc
trouvé ? » demanda maître Anselme
à Sylvain et à Céline qui sortaient de
la laiterie.
Les deux enfants lui racontèrent
ce qu'ils avaient fait. Quand ils
parlèrent de la poudre à éternuer, le
fermier éclata de rire.
« Quelle bonne idée ! s'écria-t-il.

70
Eh bien, petits malins, si le lutin ne
revient pas dans ma laiterie cette
nuit, vous aurez vos bicyclettes. »
Le lendemain matin, le lait, la
crème, le beurre, les fromages
n'avaient pas été touchés. Sylvain et
Céline eurent leurs bicyclettes
rouges, dont ils furent très fiers et qui
leur permirent de faire de belles
promenades.
Quant à Zygomar, nul ne sait ce
qu'il est devenu. On n'a plus jamais
entendu parler de lui.
Peut-être a-t-il trouvé une ferme ou
le fermier met chaque soir à son
intention une soucoupe de crème
dans sa laiterie ?

71
CHAPITRE V

Le dé d'argent de Blandine

BLANDINE avait une jolie trousse


de couture que sa marraine lui avait
donnée pour Noël. Cette trousse
contenait des aiguilles

72
de toutes les grosseurs, des
ciseaux bien aiguisés, des bobines de
fil blanc, noir, rosé et bleu, une
pelote à épingles rouge, un
centimètre jaune. Mais son trésor le
plus précieux, c'était le petit dé
d'argent.
La maman de Blandine le lui avait
donné pour ses sept ans. Il était en
argent véritable et il brillait ! Il
s'adaptait très bien au doigt de
Blandine ; la petite fille, grâce à lui,
s'était mise à aimer la couture.
Elle prenait grand soin de son joli
dé d'argent et se dépêchait de fermer
sa trousse quand Zoé, la pie, voletait
autour d'elle. C'était une pie
apprivoisée que

73
M. Dumont avait trouvée un jour
au pied d'un arbre dans le jardin. Elle
était alors toute petite et avait dû
tomber du nid. Blandine et Bruno lui
avaient donné la becquée et elle
s'était attachée à eux. Elle faisait
maintenant partie de la famille ; elle
volait et sautillait partout dans la
maison, car la porte de sa cage était
toujours ouverte. Chouchou, le chat,
et Didou, le chien, jouaient volontiers
avec elle ; ils n'auraient jamais eu
l'idée de lui donner un coup de griffe
ou un coup de dent.
Mais Zoé avait un petit
défaut : elle raffolait des objets

74
et s'en emparait sans scrupule. Il
fallait faire attention de ne pas
oublier sur les tables des petites
cuillers d'argent ou des bijoux. Si elle
les voyait, Zoé fondait sur eux et les
emportait dans une des cachettes
qu'elle possédait dans le jardin. Un
jour, M. Dumont avait découvert une
quantité de choses au fond d'un trou
creusé dans un arbre : deux petites
cuillers volées chez un voisin, des
boucles de souliers, une épingle à
cravate qu'il avait cherchée partout,
des décorations d'arbre de Noël...
Souvent grondée, Zoé restait
incorrigible.

75
Quand il la surprenait en flagrant
délit de vol, M. Dumont lui donnait
une petite tape sur le bec. Zoé n'en
recommençait pas moins un peu plus
tard... Les habitants de la maison
avaient donc pris l'habitude
d'enfermer les objets auxquels ils
tenaient.

76
Blandine ne laissait jamais sa
trousse de couture ouverte. Elle avait
remarqué les regards de convoitise
que Zoé jetait sur son dé lorsqu'elle
Pavait au doigt. Elle ne le laissait
jamais à la portée de la pie voleuse.
Mais, un après-midi, elle l'oublia...
Elle cousait une jolie robe rosé
pour sa poupée Anaïs, qui était très
coquette. Soudain, sa maman
l'appela.
« Blandine, viens vite ! Ta
marraine est là ! »
Blandine aimait beaucoup sa
marraine. Elle lâcha la robe rosé,
posa le dé sur la table et descendit
quatre à quatre l'escalier pour

77
se jeter au cou de sa marraine.
A ce moment-là, Bruno passait
dans le couloir. Et, à travers la porte
de la chambre de Blandine, voici ce
qu'il vit :
Dès que Blandine eut quitté sa
chambre, Zoé entra par la fenêtre qui
était restée entrebâillée. Elle aperçut
aussitôt le dé d'argent et sauta sur lui.
Elle en avait envie depuis si
longtemps ! Où le cacherait-elle ?
Bruno continua à l'espionner, curieux
de voir ce qu'elle allait en faire.
Elle alla se percher sur la fenêtre
de la cuisine, le dé dans son bec.
La mère des enfants était

78
occupée à faire des galettes pour
la fête des Rois. Ce jour-là, Bruno et
Blandine avaient invité tous leurs
petits amis. Leur maman avait décidé
de confectionner plusieurs galettes,
afin qu'il y ait beaucoup de petits rois
et de petites reines. Elle était si
occupée qu'elle ne fit pas attention à
la pie. Zoé la regarda et s'aperçut
qu'elle avait sur la table, près d'elle,
une quantité de petits objets brillants.
Elle en mettrait un dans chaque
galette en guise de fève ; ce serait
plus amusant et les enfants
emporteraient ainsi un souvenir de la
fête.

79
Elle avait donc acheté de
minuscules animaux, des petits
personnages, un fer à cheval, un
trèfle à quatre feuilles, tous argentés
ou dorés. Quelle surprise pour ceux
qui les trouveraient dans leur part de
galette!
Zoé suivit tous les gestes de la
pâtissière. Mme Dumont prenait une
poignée de pâte dans la grande boule
placée devant elle, la passait au
rouleau pour lui donner la forme
d'une galette et y piquait un petit
objet brillant. Quelle excellente
cachette ! pensa Zoé. Elle attendit,
puis, profitant d'un moment où Mme
Dumont lui tournait le dos

80
pour prendre quelque chose dans
un placard, sauta sur la table et
enfonça le dé de Blandine dans la
pâte molle d'une galette prête à être
mise au four. Avec son bec, elle
recouvrit vite le dé et sembla
satisfaite. C'était une merveilleuse
cachette ! Bruno, qui avait vu toute la
scène, eut bien du mal à ne pas rire !
Il décida de garder le secret. Quelle
surprise extraordinaire ce serait pour
Blandine tout à l'heure ! Et quel
mystère ! Leurs amis allaient être
bien étonnés...
Quand la petite fille remonta dans
sa chambre, elle vit tout de suite que
son dé avait disparu.

81
Elle eut beau le chercher partout,
il resta introuvable.
« C'est sûrement Zoé qui l'a pris !
» gémit-elle. Et elle courut prévenir
son père.
M. Dumont examina toutes les
cachettes de Zoé qu'il connaissait. Il
y trouva d'autres objets, mais pas le
dé de Blandine.

82
Blandine avait le cœur gros. Elle
aimait tant son joli dé ! Et c'était un
souvenir de son septième
anniversaire. Aucun autre ne pourrait
le remplacer.
« Je t'offrirai le même, promit sa
mère pour la consoler.
— Ce ne sera pas pareil. H ne
sera pas aussi joli, répondit
Blandine. Avec un autre, j'en suis
sûre, mes points ne seront pas aussi
réguliers ni aussi petits.
— Allons donc ! » protesta
Mme Dumont en souriant.
Pendant ce temps, Bruno n'était
pas très à l'aise. Il commençait à se
demander s'il avait bien fait de ne
rien dire. Mais il

83
n'aurait jamais pensé que cela
ferait un tel drame! Ah, les filles ! De
toute façon, il était trop tard,
maintenant. Et Blandine serait
bientôt consolée... .
L'heure du goûter arriva. Les
petits amis des enfants ne se firent
pas attendre. Ils étaient pressés de
tirer les Rois ! Il y avait Sylvie,
Stéphane, Pierre et Paul, les deux
jumeaux, Yves, Alain, Delphine,
François, Sophie, Florence, Gilles.
La table de la salle à manger était
recouverte d'une jolie nappe blanche
et, près de chaque assiette, une petite
carte portait le nom d'un jeune invité.
Chacun

84
prit sa place. Mme Dumont
commença à couper les galettes
toutes chaudes. Les enfants
s'empressèrent d'examiner leur part.
« J'ai la fève ! cria Sylvie. Mais ce
n'est pas une fève, c'est un tout petit
éléphant ! Qu'il est mignon !
— Et j'en ai une aussi ! cria
Sophie. C'est un petit soldat !
— Et moi, j'ai un cheval, dit Paul.
— Et moi, un chat!» ajouta
Florence.
Blandine mordit dans son
morceau de galette, se demandant si
elle aurait aussi une fève. Et
soudain... elle poussa une
exclamation de surprise.

85
« Maman ! C'est mon dé ! Mais
comment est-il arrivé dans la
galette ? Tu ne m'as pas fait une
farce, dis ? Oh, que je suis contente!»
Mme Dumont partagea
l'étonnement de Blandine. En effet,
c'était un vrai mystère ! Personne
n'était entré dans la cuisine pendant
qu'elle mettait les fèves ! A moins
que... Et si c'était Zoé ?
La pie frappait justement à la vitre
avec son bec. Blandine alla lui
ouvrir.
« Zoé ! dit-elle, est-ce toi qui.

86
as volé mon dé et l'as caché dans
la galette ? Est-ce toi, Zoé ?
— Cra, cra, cra ! » répondit la
pie.
Personne ne sut si elle disait oui
ou non. Personne sauf Bruno, bien
sûr. Mais peu importait à Blandine.
Elle avait retrouvé son joli dé
d'argent et elle se sentait heureuse
comme une reine !

87
CHAPITRE VI

Attrapons Jeannot Lapin !

AUJOURD'HUI, à l'école, la
maîtresse a annoncé une bonne
nouvelle :
— Puisque vous avez si bien

88
travaillé et qu'il nous reste un peu
de temps, je vais vous raconter une
histoire», a-t-elle déclaré.
Les enfants ont poussé des cris de
joie. Us aimaient tant les histoires et
Mlle Clément savait si bien les
raconter !
— Quelle histoire, mademoiselle?
demanda Bruno.
— Celle du loup et du renard qui
voulaient attraper Jeannot lapin.
— Us y sont arrivés ? interrogea
Sylvie.
— Vous le saurez tout à
l'heure, répondit l'institutrice. Si vous
m'interrompez sans cesse

89
je n'aurai pas le temps d'arriver à
la fin.
Sophie donna un coup de coude à
Gilles, qui ouvrait la bouche pour
poser une autre question, et Mlle
Clément commença son récit.
Un jour, maître Renard rencontra
maître Loup.
— Il est grand temps que nous
attrapions Jeannot Lapin, déclara-t-il.
N'es-tu pas de mon avis ? Il est bien
gras et ferait un excellent repas.
Qu'en penses-tu ?
— Je pense que tu as raison,
répondit maître Loup. Mais comment
l'attraper? Il faut

90
trouver un moyen. Par exemple
placer un piège dans les buissons où
il passe habituellement.
—J'ai une bien meilleure idée,
répliqua maître Renard.
Nous l'attraperons avec un
filet.
— II verra le filet et
s'enfuira.
— Ecoute-moi bien, reprit maître
Renard. Nous T’inviterons à un
pique-nique. Tu apporteras un filet à
papillons et moi un filet de pêche.
Nous dirons à Jeannot Lapin de
prendre le filet qu'il voudra.
Nous promettrons d'apporter

91
un panier de provisions pour le
déjeuner sur l'herbe. Il n'aura à
s'occuper de rien. C'est nous qui
l'invitons.
— Et au moment où il s'y
attendra le moins, nous sauterons sur
lui. Ce sera la fin de Jeannot Lapin!
s'écria maître Loup enchanté.

92
— Tu as eu une idée géniale,
maître Renard !
— Qu'ils sont méchants tous les
deux ! s'écria Nathalie qui avait un
petit lapin gris qu'elle aimait
beaucoup.
— Tais-toi ! lui ordonna Alain
pressé de connaître la suite de
l'histoire.
— Les deux compères invitèrent
donc Jeannot Lapin, reprit Mlle
Clément. Mais Jeannot Lapin
dressa ses longues oreilles. Il se
méfiait un peu...
— Apporte un filet pour attraper ce
que tu voudras, des poissons ou des
papillons, ajouta maître Renard.
Nous en

93
apporterons un aussi. Et ne te
préoccupe pas du déjeuner, nous
nous en chargeons. Tu es notre
invité. Tu feras un bon repas, je te le
promets.
— C'est très aimable de votre part,
répondit Jeannot Lapin. J'accepte
avec plaisir votre invitation.
N'oubliez pas que j'aime beaucoup
les sandwiches aux carottes.
Le jour du pique-nique, Jeannot
Lapin décida de prendre son
vélomoteur. Il voulait arriver de très
bonne heure au lieu du rendez-vous,
car il se demandait pourquoi maître
Renard et maître Loup se montraient
tout à

94
coup si aimables et il espérait les
surprendre. Il partit donc de bon
matin, muni de son filet et, caché
sous un buisson, il attendit.
—Au bout d'une heure, maître
Loup et maître Renard parurent.
Chacun d'eux avait un immense filet.
— Bonjour, maître Renard, «dit
maître Loup. Dès que nous «
apercevrons Jeannot Lapin, « faisons
semblant de chasser les « papillons
ou de pêcher les poissons. Attends
près de cet «églantier en fleur. Je vais
m'asseoir sur le bord du ruisseau. Il
est en retard. »
— Tiens ! Tiens ! pensa

Tiens ! Tiens ! pensa Jeannot Lapin.


Il paraît que je suis en retard?

95
96
Jeannot Lapin. Il paraît que je
suis en retard ? J'ai bien fait, je crois,
de me lever de bonne « heure!»
— As-tu apporté un panier «de
provisions ? demanda maître Renard
à maître Loup.
— Oui, je vais le poser ici»,
répondit le loup. Et il posa le panier
non loin du buisson où se cachait
Jeannot Lapin.
Une odeur, appétissante arriva aux
narines de Jeannot Lapin qui en eut
l'eau à la bouche.
Maître Loup fit quelques pas de
danse devant l'églantier avec

97
son filet et maître Renard plongea
le sien dans les eaux du ruisseau.
Tous les deux guettaient l'arrivée de
Jeannot Lapin, mais Jeannot Lapin ne
se montrait pas. Il regardait à travers
une brèche de son buisson le panier
du pique-nique et mourait d'envie de
goûter aux bonnes choses qu'il
contenait.
Il attendit. Enfin, les deux
compères tournèrent la tête. Jeannot
Lapin se dépêcha de glisser son filet
sous le buisson et en enveloppa le
panier. Il commença à le tirer vers
lui.
Bientôt il l'eut à sa portée et
l'ouvrit. Un vrai festin!

98
Mais pas de sandwiches aux
carottes ! Tant pis!
— Je vais le porter chez moi « et
je partagerai ce bon repas « avec
Jeannette, ma femme, et « mes
enfants », pensa Jeannot Lapin.
II sortit de sa cachette et cria à
maître Loup et à maître Renard :

99
—Bonjour, les amis! Je vous
souhaite une bonne journée et
j'espère que vous attraperez ce que
vous désirez !
En entendant la voix de Jeannot
Lapin, maître Renard faillit tomber
dans le ruisseau. Maître Loup
s'enfonça dans une touffe d'orties,
poussa un cri et recula.
— D'où sors-tu ? cria maître
Renard. Nous t'attendons depuis
longtemps. Nous voulions passer une
bonne journée « avec toi. Approche,
viens voir le poisson que j'ai pris.
— Moi, j'ai péché sous ce buisson,
répondit Jeannot Lapin.

100
Lapin. Quand vous verrez ce «que
j'ai attrapé, vous serez bien surpris.
II brandit son filet et maître Renard
aperçut son panier dedans. Il poussa
un glapissement de colère et se
précipita vers Jeannot Lapin. Celui-ci
fit un bond en arrière.
— Voleur ! cria maître Renard.
Voleur ! Tu es venu exprès pour
t'emparer de notre déjeuner. Tu n'es
pas venu pour attraper des papillons
ou pêcher des poissons.
— J'ai attrapé ce que je voulais !
riposta Jeannot Lapin.

101
Maître Renard courut après lui,
son filet levé. Jeannot Lapin, d'un
bond, fut sur son vélomoteur qu'il
avait caché près de lui et s'enfuit en
criant :
— Au revoir, maître Renard et
maître Loup. C'est vous qui «êtes
bien attrapés ! Merci du «bon
déjeuner que vous avez préparé à
mon intention !
II fila comme le vent, si vite que
maître Loup et maître Renard le
perdirent bientôt de vue. Jeannot
Lapin rentra chez lui et raconta ses
aventures à Jeannette sa femme et à
ses enfants, tout en partageant avec
eux le délicieux pique-nique

102
de maître Renard et de maître
Loup.
— Qu'ont fait le loup et le
renard? demanda Bruno.
— La cloche sonne, répondit
Mlle Clément. Un autre jour, quand
vous aurez bien travaillé, je vous
raconterai la suite des aventures de
Jeannot Lapin, du renard et du loup.

103
CHAPITRE VII

Perlinpinpin, le lutin farceur

Un MERCREDI de janvier, Blandine


et Bruno se réveillèrent en éternuant.
En réalité ils étaient un peu enrhumés
depuis le lundi, mais ce jour-là ils

104
avaient en plus un léger mal de
gorge.
Vous ne pourrez pas sortir
aujourd'hui, annonça leur mère. Il
neige. Avec votre rhume, ce ne serait
pas prudent.
— Oh, maman ! s'écrièrent les
enfants consternés. C'est la première
neige de l'Hiver ! Nous voulions
construire un grand bonhomme
dans le jardin !
— C'est impossible! déclara Mme
Dumont d'un ton catégorique. Vous
prendriez froid. Mais ne vous
inquiétez pas, vous ne vous ennuierez
pas. Grand-mère est ici. Votre père
est allé la chercher ce matin de bonne

105
heure. Elle vous racontera une
histoire.
Un feu de bois fut allumé dans la
grande cheminée. La grand-mère
s'installa dans un fauteuil, son sac à
malices sur les genoux. Assis à ses
pieds, les enfants se préparèrent à
l’écouter en suçant des bonbons au
miel pour calmer l'irritation de leur
gorge. Grand-mère Hortense tira un
petit papier, s'éclaircit la voix et
déclara :
— Je vais vous raconter l'histoire
du lutin Perlimpinpin. Ce lutin avait
pour plus grand plaisir d'inventer des
farces. Par exemple, il collait un
timbre sur le

106
trottoir et guettait les passants qui
essayaient en vain de le ramasser. Ou
bien il mettait un paquet dans le
caniveau. Lorsque quelqu'un se
baissait pour voir ce que c'était, il
tirait une ficelle et le paquet
disparaissait. Les habitants du village
commençaient à en avoir assez.
Un jour, mère Pétronille le surprit
en flagrant délit et lui donna une telle
correction qu'il versa assez de larmes
pour remplir un seau.
— Vous vous en repentirez !
promit Perlinpinpin. N'oubliez pas
que je suis malin comme un singe !

107
II retourna chez lui et chercha
quel mauvais tour il pourrait jouer à
mère Pétronille sans qu'elle pût
deviner qu'il en était l'auteur.
Enfin il eut une idée.
— Je vais monter sur son toit avec
un arrosoir et je verserai

108
de l'eau dans le tuyau de sa
cheminée. Le feu sifflera et fumera.
Elle croira qu'un sorcier a jeté un sort
sur ses fagots. Je la vois d'ici
trembler de frayeur ! pensa
Perlinpinpin en riant. Je suis
vraiment le plus malin des lutins !
II attendit le soir et, d'un bond, il
fut sur le toit de mère Pétronille,
chargé d'un grand arrosoir plein
d'eau. Une fumée sortait de la
cheminée. Mère Pétronille était
frileuse, elle aimait s'asseoir près
d'un bon feu.
Un sourire malicieux au coin des
lèvres, Perlinpinpin se percha

109
sur le bord de la cheminée et
pencha son arrosoir.
Glouglouglou. » L'eau coula le
long du tuyau noir de suie.
Assise dans son grand fauteuil à
bascule, mère Pétronille tricotait
paisiblement lorsque soudain un filet
d'eau atteignit les flammes. Le feu se
mit à crépiter et à siffler — sss, sss,
sss — et laissa échapper un nuage de
fumée noire.
Misère! s'écria la vieille femme
effrayée. Qu'est-ce que cela signifie?
Elle tisonna les bûches et les
flammes s'élevèrent de nouveau.
Rassurée, mère Pétronille se

110
remit à son tricot, bien au chaud,
dans sa cuisine confortable.
En haut du toit, Perlinpinpin pensa
que le moment était venu de faire
tomber une nouvelle averse sur les
fagots. Il pencha donc l'arrosoir.
L'eau coula

111
— glou, glou, glou ! Elle atteignit
le feu.
Le feu siffla bruyamment — sss,
sss, sss —, mère Pétronille sursauta.
Des nuages de fumée noire
tourbillonnèrent dans sa cuisine.
—Un sorcier a jeté un sort sur mes
fagots ! s'écria mère Pétronille. Un
mauvais sort !
Elle criait si fort que Perlinpinpin
l'entendit et se tordit de rire. Il riait
tant qu'il faillit perdre l'équilibre.
Mère Pétronille était bien punie. Cela
lui apprendrait à corriger un lutin !
II inclina de nouveau l'arrosoir,
l'eau se remit à couler. Sss, sss, sss !

112
répéta le feu. C'en était trop pour
la pauvre femme. Elle sortit de sa
maison en criant.
— Au secours ! Au secours ! Un
sorcier a jeté un sort sur mes fagots !
Saisi d'une nouvelle crise de fou
rire, Perlimpinpin glissa de son
perchoir et se retint juste au moment
où il allait dégringoler du toit. Il
décida d'attendre les événements.
Quelques minutes plus tard, mère
Pétronille revint avec mère Pélagie
qui avait la réputation d'avoir les
yeux perçants. Perlimpinpin les
entendait parler.
— Je te le dis, on a jeté un

113
sort sur mes fagots ! gémissait
mère Pétronille. Le feu siffle comme
un serpent, des nuages «de fumée
noire remplissent ma' « cuisine.
— C'est bizarre, murmura mère
Pélagie. Voyons un peu ce que nous
pouvons faire !
Elles entrèrent dans la cuisine.
Perlimpinpin approcha son oreille de
la cheminée pour entendre ce qu'elles
disaient. Son arrosoir contenait
encore un peu d'eau. Ce serait
amusant d'effrayer aussi mère
Pélagie!
Le feu était éteint. Mère Pélagie
conseilla à sa compagne de le
rallumer. Bientôt des fagots

114
brûlèrent gaiement avec de hautes
flammes. Les deux commères
s'assirent face à face et attendirent.
Le sort jeté par le sorcier
continuerait-il à agir ?
Leur attente fut de courte durée.
Perlimpinpin inclina son arrosoir.
Glou, glou, glou, Peau tomba le long
du tuyau, elle atteignit les flammes.
Sss, sss, sss ! cria le feu et un nuage
de fumée s'éleva. Mère Pélagie avait
l'oreille aussi fine qu'elle avait les
yeux perçants. Elle avait entendu le
glouglou et elle avait vu les gouttes
d'eau qui aspergeaient le feu. C'était
donc ça! Quelqu'un, oui, quelqu'un

115
versait de l'eau dans le tuyau de la
cheminée de mère Pétronille.
— Je vais attraper le garnement
qui te joue ce mauvais tour, chuchota
mère Pélagie à mère Pétronille. As-
tu un filet à papillons ou un filet de
pêche ?
— J'ai un vieux filet à crevettes

116
dans mon placard, répondit mère
Pétronille sur le même ton. Je vais le
chercher.
— Que vas-tu faire ?
— Elle sortit le filet du placard et
le donna à mère Pélagie.
— Perlimpinpin n'avait plus d'eau
dans son arrosoir. Il entendait le bruit
des voix sans saisir le sens des mots.
Avait-il effrayé aussi mère Pélagie ?
Mère Pélagie ne restait pas
inactive. A pas de loup, elle
s'approcha de la porte et l'ouvrit. Elle
murmura une formule magique et le
filet à crevettes qu'elle tenait
s'agrandit. Le manche devint si long
qu'il atteignit le toit.

117
Levant la tête, mère Pélagie
aperçut près de la cheminée une
silhouette qui se découpait
vaguement sur le ciel nocturne. Ah !
Ah !
— Elle brandit son long, long
filet, et quand il fut au-dessus de la
silhouette, elle l'abattit d'un seul
coup. Vlan! Perlimpinpin était
prisonnier !
— Quelle surprise pour le lutin
lorsque le filet l'enveloppa ! Il eut
beau se débattre, il ne put se libérer.
— Mère Pélagie ramena auprès
d'elle le filet avec Perlimpinpin à
l'intérieur et le posa sur l'herbe du
jardin. Une autre formule

118
magique et le filet reprit ses
dimensions normales. Elle tendit la
main et saisit le lutin.
— C'est donc toi, vilain lutin !
s'écria-t-elle. J'aurais dû le deviner.
Elle porta le lutin épouvanté à mère
Pétronille qui le regarda avec
surprise.

119
— Perlinpinpin était sur le «toit et
versait de l'eau dans le « tuyau de la
cheminée, expliqua mère Pélagie.
C'est pour cela que le feu sifflait et
lançait des nuages de fumée noire.
Veux- tu lui administrer une nouvelle
correction?
— Non, non, ne me battez pas !
supplia Perlinpinpin.
— Je t'ai battu une fois, mais ça
n'a servi à rien, déclara mère
Pétronille. Non, mère Pélagie, je ferai
quelque chose de mieux. Il m'a dit un
jour qu'il était malin comme un
singe. Eh bien, je vais le changer en
singe. Quand il aura eu

120
le temps de réfléchir, je lui rendrai
sa forme de lutin et nous verrons si la
leçon lui a servi.
Elle murmura trois mots magiques
sur la tête de Perlinpinpin, qui fut
transformé en petit singe brun avec
de grands yeux noirs et une longue
queue. Quelle métamorphose !
II sortit de la maison et courut se
cacher. Que diraient ses amis quand
ils le verraient ?
— Il doit être content, maintenant!
fit en riant mère Pélagie.
Mais Perlinpinpin n'était pas
content du tout. Et, chose étrange, il
ne se conduisait pas

121
en vrai singe et ne jouait plus de
mauvais tours à personne. On peut
donc espérer que mère Pétronille lui
rendra bientôt sa forme de lutin.
Voilà l'histoire de Perlinpinpin,
conclut la grand-mère.
— Merci, merci, grand-mère !
s'écrièrent Bruno et Blandine. Ton
histoire était très amusante. Et nous
n'avons plus mal à la gorge. Demain
nous pourrons f aire un bonhomme
de neige !

122
Enid Blyton

123