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TEXTES DES LECTURES ANALYTIQUES

Année scolaire 2018/2019

Établissement :
Lycée général et technologique Jean-Pierre Vernant
21 rue du docteur Ledermann
92310 Sèvres
Téléphone : 01 46 26 60 10
Télécopie : 01 46 26 20 12

Classe : 1ère
Série : ES
Manuel utilisé : aucun

Professeur : MME BAUDUIN

1
SÉQUENCE N° 1 :
LA SCÈNE DE PREMIÈRE RENCONTRE DANS LES ROMANS :
« Leurs yeux se rencontrèrent... »

LECTURE ANALYTIQUE N°1 :

« AMOUR ET MORALE »

MANON LESCAUT, Abbé Prévost (1731)

« J’avais marqué le temps… » à « … souper avec moi. »

Le Chevalier Des Grieux vient de terminer ses études de philosophie à Amiens. Il s'apprête à occuper une fonction
ecclésiastique très honorable, lorsqu'une rencontre va bouleverser le cours d'une vie déjà toute tracée par sa famille et par les
conventions sociales.

1. « J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père
toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait
Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas
d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule
5.dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son
équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec
un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au
transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je
m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître
10.embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il
était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit
comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour
arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. Je
15.combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent
me suggérer. Elle n'affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle allait
être malheureuse, mais que c'était apparemment la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter. La douceur de ses
regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte, ne
me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je l’assurai que si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la
20.tendresse infinie qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre
heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d’où me venait alors tant de hardiesse et de facilité à m’exprimer ; mais on
ne ferait pas une divinité de l’amour, s’il n’opérait souvent des prodiges : j’ajoutai mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait
bien qu’on n’est point trompeur à mon âge : elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la pouvoir mettre en liberté, elle croirait
m’être redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j’étais prêt à tout entreprendre ; mais, n’ayant point assez
25.d’expérience pour imaginer tout d’un coup les moyens de la servir, je m’en tenais à cette assurance générale, qui ne pouvait être
d’un grand secours pour elle et pour moi. […] Je fus surpris, à l’arrivée de son conducteur qu’elle m’appelât son cousin, et que, sans
paraître déconcertée le moins du monde, elle me dît que, puisqu’elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens, elle remettait
au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se procurer le plaisir de souper avec moi. »
L’Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731)

2
LECTURE ANALYTIQUE N°2 :

« ENTRE ROMANESQUE ET ANALYSE PSYCHOLOGIQUE »

LA PRINCESSE DE CLÈVES, Mme de La Fayette (1678)


« La rencontre au bal »

1.« Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisait
au Louvre. Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença et, comme elle dansait avec M. de
Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait et à qui on faisait place.
Mme de Clèves acheva de danser et, pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le roi
5.lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que M. de
Nemours, qui passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce prince était fait d'une sorte qu'il était
difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se
parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne ; mais il était difficile aussi de voir Mme de Clèves pour
la première fois sans avoir un grand étonnement.
10.M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne
put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un
murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de
singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini sans leur donner le loisir
de parler à personne et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient
15.point.

- Pour moi, madame, dit M. de Nemours, je n'ai pas d'incertitude ; mais comme Mme de Clèves n'a pas les mêmes
raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que Votre Majesté eût la bonté de
lui apprendre mon nom.

- Je crois, dit Mme la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous savez le sien.

20.- Je vous assure, madame, reprit Mme de Clèves, qui paraissait un peu embarrassée, que je ne devine pas si bien que
vous pensez.

- Vous devinez fort bien, répondit Mme la dauphine ; et il y a même quelque chose d'obligeant pour M. de Nemours à ne
vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu.

La reine les interrompit pour faire continuer le bal ; M. de Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d'une
25.parfaite beauté et avait paru telle aux yeux de M. de Nemours avant qu'il allât en Flandre; mais, de tout le soir, il ne
put admirer que Mme de Clèves.

Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, était à ses pieds, et ce qui se venait de passer lui avait donné une douleur
sensible. Il le prit comme un présage que la fortune destinait M. de Nemours à être amoureux de Mme de Clèves ; et,
soit qu'en effet il eût paru quelque trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de Guise au-delà de la
30.vérité, il crut qu'elle avait été touchée de la vue de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que M. de Nemours
était bien heureux de commencer à être connu d'elle par une aventure qui avait quelque chose de galant et
d'extraordinaire.

Mme de Clèves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui s'était passé au bal que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla
dans la chambre de sa mère pour lui en rendre compte ; et elle lui loua M. de Nemours avec un certain air qui donna à
35.Mme de Chartres la même pensée qu'avait eue le chevalier de Guise. »

Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678)

3
LECTURE ANALYTIQUE N°3 :

« LA FIN DU ROMANESQUE ? »

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE, Gustave Flaubert (1869)

Partie I, Chapitre 1 : « Frédéric, pour rejoindre (…) capot de l’escalier »

1. « Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières, dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.
Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que
lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand
5.il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs,
contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa
figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder
quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.
10. Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa
manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la
rivière.
Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la
lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels
15.étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes
qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une
envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L'enfant,
dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. " Mademoiselle n'était pas sage,
20.quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. " Et Frédéric se
réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.
Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle ?
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû,
bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir
25.dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le
rattrapa. Elle lui dit :
- " Je vous remercie, monsieur. "
Leurs yeux se rencontrèrent.
- " Ma femme, es-tu prête ? " cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier. »

Flaubert, L'Éducation sentimentale (1869)

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SÉQUENCE N° 2 :
LA QUESTION DE L’HOMME DANS LES GENRES DE L’ARGUMENTATION
(groupement de textes) :
La notion de barbarie au siècle des Lumières

LECTURE ANALYTIQUE N°1 :


« L'esclavage des nègres », De l'Esprit des lois, livre XV, chapitre V, Montesquieu (1748)

LA BARBARIE COMME INHUMANITÉ

Dans le livre XV de son traité de théorie politique intitulé De l'Esprit des lois, Montesquieu réfute la justification
du servage antique, puis critique le servage politique. Jusque là, on estimait que le climat chaud entraînait l'indolence qui,
quant à elle, favorisait le despotisme et les régimes autoritaires. Or, selon Montesquieu et au nom de principes
humanitaires raisonnables, l'esclavage est un phénomène condamnable qu'aucune théorie ne peut justifier. Ainsi la
théorie des climats se trouve limitée par la condamnation du moraliste.

§1 : « Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

§2 : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en
servir à défricher tant de terres.

§3 : Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu'il est presque impossible de les
plaindre.

§4 : On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un
corps tout noir.

§5 : Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font des
eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une manière plus marquée.

§6 : On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde,
était d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

§7 : Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui chez
des nations policées, est d'une si grande conséquence.

§8 : Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes,
on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

§9 : Des petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains : car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas
venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la
miséricorde et de la pitié. »

« L'esclavage des nègres », De l'Esprit des lois, livre XV, chapitre V, Montesquieu (1748)

5
LECTURE ANALYTIQUE N°2 :

Candide, chapitre 3, Voltaire (1759)

LA BARBARIE COMME SAUVAGERIE

Voltaire consacre le chapitre 3 du conte philosophique intitulé Candide à la description du


fonctionnement de l'armée au quotidien.

1. « Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres,
les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les
canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du
meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la
5. raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine
de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette
boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller
raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna
10. d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé,
selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées,
qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de
leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

15. Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares
l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant
jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire
que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi
20. bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux
yeux de Mlle Cunégonde. »

Candide, extrait du chapitre 3, Voltaire (1759)

• leste : agile

• fifre : petit instrument de musique à vent, appartenant à la famille des flûtes traversières

• mousqueterie : décharge de mousquets ou fusils qui tirent en même temps

• Te deum : hymne chrétien, chant privilégié des actions de grâce exceptionnelles

6
LECTURE ANALYTIQUE N°3 :
Supplément au voyage de de Bougainville, « Le discours du vieillard », Diderot (1772)
Ligne 1 à 29
LA BARBARIE COMME ALTÉRITÉ RADICALE

« Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses
vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère, et dit :
"Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux
et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voulez
attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre, vous enchaîner,
vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux aussi
corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la
calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. Tahitiens ! ô mes amis ! vous auriez un moyen d'échapper à un
funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous eu donner le conseil. Qu'ils s'éloignent, et qu'ils vivent."

1. Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : "Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton
vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur.
Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et
tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ;
tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues
5. folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés
pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans
notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des
esclaves ? 0rou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi-même,
ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as
10. mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur
l'écorce d'un de vos arbres : ce pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce
que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu
t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas
esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait
15. pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère.
Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous
jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ?
t'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse
nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu
20. appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le
possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ?
Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quai nous vêtir.
Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles
commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité
25. de leurs pénibles efforts, titre des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin,
quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles
et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée
t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête là de tes besoins factices, ni de tes
29.vertus chimériques. »

• Une harangue : discours solennel prononcé devant une assemblée, un haut personnage
• Une diatribe : critique amère, violente, le plus souvent sur un ton injurieux ≠ une apologie, un éloge
Un réquisitoire : discours qui accuse quelqu’un en énumérant ses fautes, ses torts ≠ une plaidoirie (discours
pour défendre quelqu’un), un plaidoyer (discours pour défendre une personne, une cause) un dithyrambe (un
éloge enthousiaste parfois jusqu’à l’emphase)

7
SÉQUENCE N°3 :
ÉCRITURE POÉTIQUE ET QUÊTE DE SENS (œuvre intégrale) :
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1861
(édition laissée au choix de l’élève)

LECTURE ANALYTIQUE N°1 :


Atteindre l’Idéal par l’art,
Sonnet « Correspondances » (IV)

« Correspondances »

1. La Nature est un temple où de vivants piliers


Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

5. Comme de longs échos qui de loin se confondent


Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,


10. Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,


Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
14. Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal , section « Spleen et Idéal »

8
LECTURE ANALYTIQUE N°2 :
Atteindre l’Idéal par l’amour,
« Le Serpent qui danse » (XXVIII)

« Le serpent qui danse »


1. Que j'aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau !

5. Sur ta chevelure profonde


Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s'éveille


10. Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux où rien ne se révèle


De doux ni d'amer,
15. Sont deux bijoux froids où se mêlent
L’or avec le fer.

À te voir marcher en cadence,


Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
20. Au bout d'un bâton.

Sous le fardeau de ta paresse


Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,

25. Et ton corps se penche et s'allonge


Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte


30. Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de bohème,


Amer et vainqueur,
35. Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon cœur !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, section « Spleen et Idéal ».

9
LECTURE ANALYTIQUE N°3 :
Spleen et dépersonnalisation,
« Spleen » (LXXV)

« Spleen » (LXXV)

1. Pluviôse, irrité contre la ville entière,


De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

5. Mon chat sur le carreau cherchant une litière


Agite sans repos son corps maigre et galeux ;
L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière
Avec la triste voix d'un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée


10. Accompagne en fausset la pendule enrhumée
Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

Héritage fatal d'une vieille hydropique,


Le beau valet de cœur et la dame de pique
14. Causent sinistrement de leurs amours défunts.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, section « Spleen et Idéal »

10
SÉQUENCE N°4 :

THÉÂTRE ET REPRÉSENTATION (groupement de textes)

Les discours de séduction au théâtre

LECTURE ANALYTIQUE N°1 :


Beaumarchais, Le Mariage de Figaro (1781), acte I, scène 8

Dans cette scène, à l'arrivée du Comte, Chérubin se cache derrière un fauteuil, le Comte propose à Suzanne une
situation avantageuse pour elle et son futur époux, Figaro, afin qu'elle cède à ses avances. Le Comte se cache en
voyant arriver Bazile.

SUZANNE, LE COMTE, CHÉRUBIN caché.

1. Suzanne aperçoit le Comte : Ah !… (Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.)

Le Comte s’avance : Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation… bien
pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.

Suzanne, troublée : Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…

5. Le Comte : Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je prends à toi. Basile ne t’a pas laissé
ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute. (Il s’assied dans le fauteuil.)

Suzanne, vivement : Je n’écoute rien.

Le Comte lui prend la main : Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec
moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…

10. Suzanne : Ah ! si j’osais parler !

Le Comte la rapproche de lui : Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.

Suzanne, effrayée : Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.

Le Comte : Mais dis auparavant.

Suzanne, en colère : Je ne sais plus ce que je disais.

15. Le Comte : Sur le devoir des femmes.

Suzanne : Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il
abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…

11
Le Comte, gaiement : Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur
la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…

20. Basile parle en dehors : Il n’est pas chez lui, monseigneur.

Le Comte se lève : Quelle est cette voix ?

Suzanne : Que je suis malheureuse !

Le Comte : Sors, pour qu’on n’entre pas.

Suzanne, troublée : Que je vous laisse ici ?

25. Basile crie en dehors : Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.

Le Comte : Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.

(Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais
pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y
29. blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.)

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 8, 1781

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LECTURE ANALYTIQUE N°2 :

Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne (1833), extrait de l’acte II, scène 1,

de « OCTAVE. Belle Marianne, vous dormirez tranquillement. » à « et qui la laisserait passer. »

1. OCTAVE : Belle Marianne, vous dormirez tranquillement. - Le cœur de Coelio est à une autre, et ce n'est plus sous
vos fenêtres qu'il donnera ses sérénades.

MARIANNE : Quel dommage et quel grand malheur de n'avoir pu partager un amour comme celui-là ! voyez comme
le hasard me contrarie ! Moi qui allais l'aimer.

5. OCTAVE : En vérité !

MARIANNE : Oui, sur mon âme, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard, je lui appartenais. Qui pourrait ne
pas réussir avec un ambassadeur tel que vous ? Il faut croire que sa passion pour moi était quelque chose comme du
chinois ou de l'arabe, puisqu'il lui fallait un interprète, et qu'elle ne pouvait s'expliquer tonte seule.

OCTAVE : Raillez, raillez, nous ne vous craignons plus.

10. MARIANNE : Ou peut-être que cet amour n'était encore qu'un pauvre enfant à la mamelle, et vous, comme une
sage nourrice, en le menant à la lisière, vous l'aurez laissé tomber la tête la première en le promenant par la ville.

OCTAVE : La sage nourrice s'est contentée de lui faire boire d'un certain lait que la vôtre vous a versé sans doute, et
généreusement ; vous en avez encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.

MARIANNE : Comment s'appelle ce lait merveilleux ?

15. OCTAVE : L'indifférence. Vous ne pouvez aimer ni haïr, et vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans
épines et sans parfum.

MARIANNE : Bien dit. Aviez-vous préparé d'avance cette comparaison ? Si vous ne brûlez pas le brouillon de vos
harangues, donnez-le-moi, de grâce, que je les apprenne à ma perruche.

OCTAVE : Qu'y trouvez-vous qui puisse vous blesser ? Une fleur sans parfum n'en est pas moins belle ; bien au
20. contraire, ce sont les plus belles que Dieu a faites ainsi ; et le jour où, comme une Galatée d'une nouvelle espèce,
vous deviendrez de marbre au fond de quelque église, ce sera une charmante statue que vous ferez et qui ne laissera pas
que de trouver quelque niche respectable dans un confessionnal.

MARIANNE : Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes ? Voyez un peu ce qui m'arrive : il
est décrété par le sort que Coelio m'aime, ou qu'il croit m'aimer, lequel Coelio le dit à ses amis, lesquels amis décrètent
25. à leur tour que, sous peine de mort, je serai sa maîtresse. La jeunesse napolitaine daigne m'envoyer en votre
personne un digne représentant chargé de me faire savoir que j'ai à aimer ledit seigneur Coelio d'ici à une huitaine de
jours. Pesez cela, je vous en prie. Si je me rends, que dira-t-on de moi ? N'est-ce pas une femme bien abjecte que celle
qui obéit à point nommé, à l'heure convenue, à une pareille proposition ? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents, la
montrer au doigt et faire de son nom le refrain d'une chanson à boire ?
30. Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable ? Est-il une statue plus froide qu'elle, et
l'homme qui lui parle, qui ose l'arrêter en place publique son livre de messe à la main, n'a-t-il pas le droit de lui dire :
vous êtes une rose du Bengale sans épines et sans parfum ?

OCTAVE : Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.

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MARIANNE : N'est-ce pas une chose bien ridicule que l'honnêteté et la foi jurée ? que l'éducation d'une fille, la fierté
35. d'un cœur qui s'est figuré qu'il vaut quelque chose, et qu'avant de jeter au vent la poussière de sa fleur chérie, il faut
que le calice en soit baigné de larmes, épanoui par quelques rayons de soleil, entre ouvert par une main délicate ? Tout
cela n'est-il pas un rêve, une bulle de savon qui, au premier soupir d'un cavalier à la mode, doit s'évaporer dans les airs ?

OCTAVE : Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Coelio.

MARIANNE : Qu'est-ce après tout qu'une femme ? L'occupation d'un moment, une coupe fragile qui renferme une
40. goutte de rosée, qu'on porte à ses lèvres et qu'on jette par-dessus son épaule. Une femme ! c'est une partie de plaisir !
Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : voilà une belle nuit qui passe ? Et ne serait-ce pas un grand écolier
en de telles matières que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas : « voilà peut-être le 43. bonheur
d'une vie entière », et qui la laisserait passer ? (Elle sort. )

Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, extrait de l’acte II, scène 1, 1833

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