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depuis le début de la contestation massive le 9 juin.


Prévue à 14 heures, l’audience ne débutera qu’à 21
La justice hongkongaise, l’autre champ de
heures.
bataille de la contestation contre Pékin
PAR MARGOT CLÉMENT
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 17 DÉCEMBRE 2019

Dans les tribunaux engorgés de Hong Kong,


les audiences s’enchaînent, mettant sous pression
le système judiciaire, mais également les jeunes
manifestants à la pointe de la contestation. Pékin
entend utiliser le judiciaire comme une arme politique
Le tribunal de West Kowloon, où sont jugés certains manifestants
et lui demande de juger sévèrement des gens qui se arrêtés depuis le mois de juin 2019. © REUTERS/Jorge Silva
battent pour la liberté et l’indépendance de la justice. Dans l’intervalle, des centaines de jeunes
manifestants, masques noirs sur le nez, attendent assis
par terre. Pour la trentaine d’avocats mobilisés, c’est
« le marathon ». Ils patienteront des heures avant de
voir leurs clients, « parfois nous ne les rencontrons que
quelques minutes seulement avant l’audience », confie
une jeune avocate et certains détails se chuchotent en
début d’audience à la va-vite avec les prévenus ou leur
Le tribunal de West Kowloon, où sont jugés certains manifestants
arrêtés depuis le mois de juin 2019. © REUTERS/Jorge Silva
famille.
Hong Kong (Chine), de notre correspondante.– Ce « De l’aurore au crépuscule on est sur le pont, résume
20 novembre, le box des accusés est trop étroit. Les Lawrence Lau venu défendre deux jeunes. Le juge
bancs sont retirés maladroitement afin de pouvoir faire n’entrera pas dans les détails aujourd’hui, il y a trop
entrer les vingt prévenus. Ils resteront debout, alignés de dossiers. » Il demandera 5 000 HKD (575 euros) de
en deux rangs serrés, pendant toute l’audience au caution, imposera un couvre-feu nocturne quotidien,
tribunal de West Kowloon. Le plus jeune a 16 ans, l’interdiction de quitter Hong Kong et de fréquenter la
l’écrasante majorité a moins de 26 ans et vit dans des zone d’arrestation. Soixante prévenus doivent encore
logements sociaux. comparaître ici. L’audience se terminera dans la nuit.
Beaucoup sont étudiants, mais certains sont serveurs, Depuis juin selon les autorités, près de 5 900 personnes
techniciens, designers ou infirmières. Leur tort ? ont été arrêtées. Parmi elles, 3 921 ont moins de 26
« Avoir participé à une émeute avec d’autres gens le 18 ans, 900 sont mineures. Les premières condamnations
novembre, sur Nathan Road près de la jonction avec sont tombées. Un adolescent a écopé le 25 novembre
Waterloo Road, à Yau Ma Tei », sur la péninsule de de 3 mois dans une maison de redressement pour
Kowloon, selon l’acte d’accusation succinct. « port d’arme offensive », en l’occurrence un stylo
laser. À ce jour, 870 personnes sont sous le coup
Certains se sont évadés de l’université Polytechnique
de poursuites judiciaires, dont 508 pour « émeute ».
assiégée, d’autres étaient dans la rue pour faire
Quelques dizaines seulement sont en détention en
diversion et permettre à leurs camarades de s’évader
attendant le procès. Toutes se sont opposées à un
du campus. Au total ce jour-là, 242 prévenus sont
projet de loi présenté au printemps et qui prévoyait
présentés en comparution immédiate, tous arrêtés le
d’autoriser les extraditions vers la Chine. Le texte,
même jour. Il a fallu ouvrir sept chambres dans six
retiré depuis, aurait autorisé les procès devant la justice
tribunaux du territoire semi-autonome pour les
chinoise, réputée opaque et politisée, et aux antipodes
accueillir. C’est le premier procès d’une telle ampleur
du système hongkongais. Ce dernier, indépendant et

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hérité de l’époque coloniale, constitue le socle de Esmond Wong, avocat bénévole d’une dizaine de
l’État de droit sur lequel reposent aussi la séparation prévenus arrêtés lors de la rafle du 18 novembre et par
des pouvoirs et l’égalité devant la loi, principes ailleurs membre du groupe des avocats progressistes
fondamentaux actuellement menacés à Hong Kong défenseurs de l’État de droit et des droits humains.
selon l’opposition. « Les avocats ont énormément de difficultés depuis
Marc, l’un des prévenus libérés après l’audience du 20 juin, car il nous faut beaucoup de temps pour localiser
novembre, assure qu’il va faire profil bas. « Je vais nos clients. Si on est chanceux, l’interpellé sur place
arrêter de manifester jusqu’à la prochaine audience », va peut-être entendre dans quel commissariat il va être
fixée au 11 mars. « J’ai trop peur d’être arrêté à embarqué et le crie à la foule en même temps que
nouveau», confie l’étudiant. Des « raptors » (unité son nom. Mais c’est plutôt rare. La plupart du temps,
d’élite de la police) qui l’ont attrapé, il dit : « Ils m’ont nous devons nous déplacer énormément, nous devons
menacé avec leurs armes, ils m’ont insulté, traité de frapper aux portes des commissariats pour savoir si
cafard. Ils nous interdisaient d’appeler à l’aide sous les personnes interpellées y sont détenues », raconte-
peine d’être frappés. Quand j’ai demandé à changer t-il.
de position, car mon pied blessé me faisait mal, des Les gardes à vue doivent durer 48 heures au maximum
policiers m’ont marché dessus avec terriblement de dans des locaux non adaptés aux arrestations de
force. » masse, avec souvent seulement deux ou trois salles
Dans le commissariat, il sait qu’il a le droit de garder le d’interrogatoire. Avant les élections du 24 novembre,
silence. Des avocats bénévoles, débordés, prodiguent la police a interpellé à tour de bras avec des
des conseils juridiques aux manifestants dont certains chefs d’accusation parfois si « ridicules » et « des
partent protester avec un numéro d’avocat écrit sur le preuves désespérément faibles », qu’elle « relâche les
bras, et recouvert de sparadrap pour que l’encre ne se manifestants pendant la garde à vue, car personne
dilue pas en cas d’intervention des canons à eau. au commissariat n’arrive à se convaincre qu’une
inculpation tient la route », assure Esmond Wong.
Marc a passé des heures à attendre, à refuser en bloc
de livrer le code de son téléphone, à se faire invectiver Des procureurs se sont à plusieurs reprises adressés
« avec rage ». Puis « ils m’ont pris en photo avec au ministère de la justice pour demander que
un masque, alors que je n’en portais pas au moment soient respectés les droits devant présider à une
de l’arrestation et un policier m’a hurlé : “Arrête inculpation et que soient rappelées à la police
p… de me faire perdre mon temps !” De nombreux les notions de « fiabilité et d’honnêteté ». Les
policiers m’ont entouré et je n’ai plus pu résister à la manifestants réclament, outre l’ouverture d’une
pression : j’ai cédé. J’ai suivi les ordres et j’ai fait une enquête indépendante sur les violences policières
déposition. » et des réformes électorales, l’abandon du chef
d’accusation d’« émeute » qui peut valoir dix ans
d’emprisonnement. Ce dernier remonte aux émeutes
de 1967 et était rarement utilisé depuis. Jusqu’à
juin dernier... Les observateurs critiquent un chef
d’inculpation vague qui permet aux autorités d’apeurer
la population. « Ils utilisent notre système judiciaire
pour appliquer leur propre agenda et la cour ne peut
Un manifestant arrêté à Tsuen Man à Hong Kong
rien contre ça », relève Esmond Wong.
le 25 août 2019. © REUTERS/Thomas Peter
« La police mène la danse et impose son rythme »,
Ces confessions forcées, contraires aux procédures, ne souligne Lawrence Lau. Selon lui, « le message
sont pas rares depuis juin et entravent dès le départ envoyé à la société est clair : ces jeunes manifestants
le bon déroulement du processus judiciaire, déplore

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servent d’exemple. En substance : sachez que si Kelvin, encore mineur le jour de son interpellation le
vous suivez leurs pas, vous subirez aussi une longue 2 novembre quand il a été passé à tabac dans un van
période d’angoisse. Vous serez probablement reconnu « lumière éteinte », puis hospitalisé pendant sa garde
innocent au bout du compte, mais, en attendant, vous à vue. Son inquiétude : que « les juges soient du côté
souffrirez ». du gouvernement et des autorités chinoises ». Il assure
Un récent jugement vient de rappeler que le processus qu’il continuera de manifester mais « moins au front »
judiciaire est d’ordinaire lent. Le 26 novembre, la avant son procès.
militante Amy Pant a été condamnée à 46 mois de Plusieurs cas ces dernières semaines ont montré une
prison pour avoir arraché des briques du sol lors de « la application sélective de la loi, selon les opposants.
révolution des boulettes de poisson » en février 2016. L’un des exemples les plus probants est celui d’un
Aujourd’hui, « devant le très grand nombre de policier tirant le 11 novembre à bout portant dans
prévenus, il faudra d’abord beaucoup plus de temps l’abdomen d’un manifestant désarmé s’approchant de
à la police pour recueillir des preuves (si tant lui. Hospitalisé dans un état critique, l’adolescent a
est qu’il y en ait) – à moins qu’ils aient plus de été arrêté quelques jours plus tard depuis son lit en
ressources humaines et plus de pouvoirs. Il faudra soin intensif et inculpé de « rassemblement illégal ».
aussi énormément de temps aux juges pour faire leur Aucune mesure disciplinaire n’a été prise contre le
travail, sans doute des années, et ils demanderont pour policier.
cela certainement plusieurs reports d’audience », La position de Pékin est claire : « La tâche la plus
décrypte l’avocat Lawrence Lau. importante pour Hong Kong en ce moment est de
faire cesser la violence et de restaurer l’ordre », a
rappelé début novembre Han Zheng, premier vice-
premier ministre chinois. « C’est la responsabilité de
l’exécutif, du législatif et du judiciaire » qui doivent
coopérer dans ce sens. Le gouvernement central n’a
cessé depuis 2014 de rappeler ce qu’il avait gravé dans
un livre blanc : il « exerce un pouvoir de gouvernance
global sur Hong Kong ». Il a tenté à plusieurs
reprises de déstabiliser les institutions juridiques, en
interprétant la « Basic Law » (le texte qui fait office de
Une affiche à l'université baptiste le 28 novembre 2019. © FB mini-constitution au territoire semi-autonome depuis
Pendant ce temps, des centaines de jeunes resteront la rétrocession en 1997).
sous le coup du couvre-feu. Et de l’intimidation. C’est Le parlement chinois est la seule autorité pouvant
pour éviter ce sort que des dizaines de manifestants statuer sur la Basic Law, a martelé le 19 novembre
retranchés dans l’université Polytechnique ont refusé un de ses porte-parole, critiquant une décision de
pendant plus d’une semaine de sortir, préférant rester la Haute Cour de la région administrative spéciale
dans le campus fantomatique et finalement s’évader. qui a jugé anticonstitutionnelle l’interdiction du
L’un d’eux expliquait son entêtement par la « peur » et port du masque pour les manifestants décidée
le fait que « les autorités nous mentent. Je n’ai aucune par le gouvernement local. Plusieurs associations
confiance dans la police ni dans la justice ». d’avocats ont immédiatement crié à la mise à sac
Au fil des semaines, la violence est montée dans de l’indépendance de la justice et de la séparation
les deux camps. « J’ai intégré depuis longtemps que des pouvoirs garantis par le principe « un pays,
si j’étais arrêté, je n’échapperai pas aux mauvais deux systèmes », fondamental pour la prospérité et la
traitements. Je savais que ça m’arriverait », raconte viabilité à long terme du centre financier international.

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C’est dans ce contexte que les premiers procès de central n’impose des lois qui n’auront pas été soumises
manifestants de 2019 s’ouvrent donc. Pour Esmond au préalable au Parlement local. Lawrence Lau se
Wong, « la justice devrait jouer son rôle » malgré montre plus confiant : « La justice reste le pilier de
la menace de Pékin et le risque que le gouvernement notre système. »

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