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Une histoire provinciale

La Gaule narbonnaise de la fin du IIe siècle av. J.-C. au IIIe siècle ap. J.-C.

Michel Christol

DOI : 10.4000/books.psorbonne.10542
Éditeur : Éditions de la Sorbonne
Année d'édition : 2010
Date de mise en ligne : 1 février 2019
Collection : Histoire ancienne et médiévale
ISBN électronique : 9791035101732

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782859446345
Nombre de pages : 700

Référence électronique
CHRISTOL, Michel. Une histoire provinciale : La Gaule narbonnaise de la fin du II e siècle av. J.-C. au IIIe
siècle ap. J.-C. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de la Sorbonne, 2010 (généré le 05 mai 2019).
Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/psorbonne/10542>. ISBN : 9791035101732.
DOI : 10.4000/books.psorbonne.10542.

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© Éditions de la Sorbonne, 2010


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http://www.openedition.org/6540
1

Les trente-cinq études de ce volume, revues et mises à jour, retracent l’histoire de la Gaule
méridionale, appelée d’abord Transalpine puis Narbonnaise, des premiers temps de la présence
romaine aux débuts de l’Antiquité tardive et montrent les transformations d’un monde
provincial sous l’empreinte de Rome. Une nouvelle géographie économique apparaît avec le
déplacement des centres de gravité, de Narbonne vers la vallée du Rhône et Lyon. La
romanisation de la société est autant politique que religieuse. On assiste à une intégration réussie
des élites - notables issus de l’Italie et descendants des grandes familles aristocratiques indigènes
- mais également à l’ascension des représentants de la société civique provinciale - le commun
des détenteurs des magistratures et des sacerdoces. S’épanouit alors au cours de la seconde
moitié du premier siècle av. J.-C. une culture de l’écrit qui se manifeste, en particulier par
l’abondante production épigraphique, dans les lieux funéraires, les grandes demeures et les
espaces publics urbains.
L’accès des grandes familles à l’ordre équestre et à l’ordre sénatorial, puis leur participation au
gouvernement de l’Empire viennent concrétiser, dès le premier siècle ap. J.-C., le rapprochement
entre l’Italie et cette partie de l’Empire romain, dont le destin apparaît alors comme singulier,
selon l’expression de Pline l’Ancien : À la vérité, plus l’Italie qu’une province.
Cette somme érudite est appelée à devenir une œuvre de référence sur l’histoire de la Gaule
narbonnaise.

MICHEL CHRISTOL
Michel Christol a enseigné l'histoire romaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et
a développé ses recherches au sein du Centre Gustave-Glotz. Il a publié des ouvrages sur
l’histoire de l’Empire romain au IIIe siècle, sur l’histoire des provinces africaines et sur un
grand érudit nîmois, Jean François Séguier.
2

SOMMAIRE

Avant-propos
Maria Luisa Bonsangue et Christine Hoët-van Cauwenberghe

Introduction

Travaux relatifs à la Gaule narbormaise


Ouvrages
Articles

Chronologie
Jusqu’à l’époque césarienne
De l’époque césarienne jusqu’à l’époque flavienne
Du troisième quart du Ier s. ap. J.-C. à la fin du IIe s. ap. J.-C.
Le IIIe siècle ap. J.-C.

Première partie. Les premiers temps de la Transalpine : conquête, contacts,


mise en valeur

Introduction

Chapitre I. Narbonne : un autre emporion à la fin de l’époque républicaine et à l'époque


augustéenne
I. Les phases et les facteurs du développement narbonnais
II. Les sources du développement de l’emporion narbonnais
III. Les problèmes de la construction d’un espace économique
IV. Les hommes : les Italiens d’Occident
V. Conclusion

Chapitre 2. Une étape de l’aménagement et du peuplement des campagnes en Gaule


méridionale : les établissements italiens antérieurs à la colonisation césarienne

Chapitre 3. Interventions agraires et territoire colonial : remarques sur le cadastre B


d’Orange

Chapitre 4. Les Volques Arécomiques entre Marius, Pompée et César

Deuxième partie. L’organisation des communautés : de la fin de l’époque


césarienne à l’époque impériale

Introduction

Chapitre 5. La municipalisation de la Gaule narbonnaise


I. L’horizon du Pro Fonteio
II. La préhistoire de la formula provinciae transmise par Pline l’Ancien
III. L’octroi du droit latin
IV. L’horizon de la période des colonisations
V. Municipalisation et urbanisation
3

Chapitre 6. Pline l’Ancien et la formula de la province de Narbonnaise

Chapitre 7. Béziers en sa province

Chapitre 8. Cités et territoires autour de Béziers à l’époque romaine

Troisième partie. L’accompagnement de la municipalisation. Le droit latin

Introduction

Chapitre 9. Le droit latin en Narbonnaise : l’apport de l’épigraphie (en particulier celle de la


cité de Nîmes)
1. Une première série d’observations concerne les formes de dénomination
2. La seconde série de réflexions concerne un autre aspect fondamental de la condition des
ressortissants des cités de droit latin, le conubium
4

Chapitre 10. Une nouvelle inscription antique de Tresques (Gard)

Chapitre 11. La latinisation de l’anthroponymie dans la cité de Nîmes à l’époque impériale


(début de la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C.-IIIe siècle ap. J.-C.) : les données de la
dénomination pérégrine
Critères de classement : la date et le statut
Ville et territoire
La latinisation de l’anthroponymie : le rythme d’une évolution
Noms indigènes et noms latins

Quatrième partie. Le monde des notables : le service de l’État impérial

Introduction

Chapitre 12. Les colonies de Narbonnaise et l’histoire sociale de la province

Chapitre 13. À propos d'inscriptions de Haute-Savoie : deux chevaliers viennois au service de


l’Empire

Chapitre 14. De la Gaule méridionale à Rome, un chevalier arlésien et sa famille : P(ublius)


Propertius Pater[culus]

Chapitre 15. Provinciaux nîmois à Rome : l’apport de l’épigraphie locale

Cinquième partie. Les notables dans les cités

Introduction

Chapitre 16. Composition, évolution et renouvellement d’une classe sociale dirigeante :


l’exemple de la cité de Nîmes

Chapitre 17. L’inscription funéraire de Caius Sergius Respectus


Remarques sur le milieu des notables gallo-romains de Nîmes (AE 1969-1970, 376)

Chapitre 18. La carrière d’un notable de Vienne (Gaule narbonnaise)

Chapitre 19. Élites, épigraphie et mémoire en Gaule méridionale

Sixième partie. La vie religieuse : dieux de Rome et dieux locaux

Introduction

Chapitre 20. Mars en Narbonnaise : quelques remarques


Narbo Martius
Le dieu Mars à Béziers au sanctuaire du Plateau des Poètes
Le dieu Mars à Vienne
La diversité des épiclèses
Les auteurs des pratiques cultuelles
5

Chapitre 21. L’épigraphie et les débuts du culte impérial dans les colonies de vétérans de
Narbonnaise

Chapitre 22. À propos d'une inscription de Lattes relative à deus Mars Augustus : l’acte
religieux et le don

Septième partie. Le fait épigraphique : l’écriture et la latinisation

Introduction

Chapitre 23. De l’Italie à la Gaule méridionale, un transfert : l’épigraphie latine

Chapitre 24. Épigraphie et réception de l'identité impériale (transmission, interprétation et


transformation) : Auguste en Narbonnaise

Huitième partie. Les sociétés urbaines et rurales

Introduction

Chapitre 25. Un pagus dans l’arrière-pays de Narbonne (CIL XII, 5370)

Chapitre 26. Le patrimoine des notables en Gaule méridionale : apports et limites de


l’épigraphie
La diversité des perspectives
L’appropriation foncière
Jusqu’où l’épigraphie peut-elle conduire ?
6

Chapitre 27. Les ambitions d’un affranchi à Nîmes sous le Haut-Empire : l’argent et la
famille

Chapitre 28. En deçà du monde des notables : la situation en Gaule narbonnaise

Chapitre 29. Activité économique, appartenance à l’élite et notabilité : les collèges dans la
Gaule méridionale et la vallée du Rhône

Chapitre 30. Artisanat et association : l’épigraphie de la Gaule méridionale et de la vallée du


Rhône

Neuvième partie. Mise en valeur et échanges

Introduction

Chapitre 31. De la Catalogne à Narbonne : épigraphie amphorique et épigraphie lapidaire


Les affaires de Veiento

Chapitre 32. Marchands gaulois et grand commerce de l’huile de Bétique dans l’Occident
romain : quelques données provenant des amphores
I. La marque Q CONNI VERACI
2. Le cas des Vrittii (la marque Q VRITTI REVOCATI ; les timbres des Vrittii)

Chapitre 33. Les naviculaires d'Arles et les structures du grand commerce maritime sous
l'Empire romain

Chapitre 34. Nîmes et les marchands de vin de Lyon

Chapitre 35. Du CIL XII au CIL XIII : liaisons onomastiques

Conclusion : la Narbonnaise dans l’Empire romain au IIIe siècle

Bibliographie

Index des sources

Index des personnes

Index des lieux et des cités

Index des matières


7

NOTE DE L’ÉDITEUR
Ouvrage publié avec le concours du Conseil scientifique de l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne
8

Avant-propos
Maria Luisa Bonsangue et Christine Hoët-van Cauwenberghe

1 Michel Christol a consacré sa brillante carrière universitaire, effectuée à l’université Paris


1 Panthéon-Sorbonne, à l’étude de l’Empire romain, en s’attachant particulièrement à la
période du III e siècle, durant laquelle se place la première grande crise de l’État impérial.
Ce sujet a été au cœur de ses recherches scientifiques depuis son doctorat d’État rédigé
sous la direction de William Seston puis de Charles Pietri (soutenu en 1981 sous la
présidence d’André Chastagnol) jusqu’à la publication de nombreux livres et articles.
L’intérêt de Michel Christol pour l’histoire romaine l’a conduit à étudier l’histoire de
l’État impérial, et ce en privilégiant deux types de sources : la documentation
numismatique et, surtout, épigraphique. Il a approfondi son approche des structures
politiques et sociales de l’Empire romain, en particulier en étudiant l’ordre sénatorial au
IIIe siècle de notre ère, menant ainsi une enquête prosopographique poussée.

2 Son œuvre est considérable et internationalement reconnue : on compte 12 ouvrages,


deux directions de livre, 4 références en qualité d’éditeur, 12 participations à des
ouvrages collectifs, 4 préfaces de livres, au moins, et elle dépasse à ce jour les 300 articles
publiés (313).
3 La force de travail ainsi déployée s’est placée au service de l’Empire, de l’Afrique à l’Asie
Mineure, mais en revenant invariablement, comme irrésistiblement attiré, vers la
province de Narbonnaise et vers Nîmes en particulier. Son travail est si vaste et si riche,
qu’il était nécessaire de faire des choix et de se concentrer sur un thème bien précis ou
sur une partie de l’Empire romain. Le choix de la province de la Gaule narbonnaise s’est
très vite imposé. En effet, parmi l’ensemble de ses travaux, les recherches sur cette région
du monde romain représentent plus du tiers de sa production scientifique (dont 122
articles et d’autres à paraître). Les nouveautés quelles apportent justifiaient le projet de
rassembler en un seul et même volume des écrits pour l’heure dispersés dans plusieurs
revues. Cependant, il a fallu établir une sélection parmi l’ensemble de ces articles (articles
présentés et reproduits ci-après et liste des articles associés). Le présent ouvrage reflète
clairement l’histoire de cette province sur la longue durée, du I er siècle av. J.-C. au III e
siècle apr. J.-C.
9

4 Né à Castelnau-de-Guers (Hérault), ayant accompli ses études secondaires à Béziers et ses


études supérieures à Montpellier, Michel Christol a véritablement son origo dans cette
province que l’on appela Gaule transalpine avant de lui donner le nom de sa capitale
Narbonne. Sa passion, puisque l’on peut véritablement parler de passion, se marque par
des collaborations étroites avec des collègues épigraphistes ou conservateurs de musées,
comme Michel Janon ou Dominique Darde, mais également avec les acteurs de
l’archéologie locale tels Jean-Luc Fiches, Raymond Sabrié ou Stéphane Mauné. Il est
impossible de tous les citer ici de peur d’en oublier, mais en parcourant la bibliographie
présentée ci-après, on retrouvera le nom de tous ceux avec qui il a collaboré avec succès.
5 Président, puis membre du comité de rédaction de la revue Gallia, associé dynamique de
plusieurs sociétés savantes spécialisées (École antique de Nîmes, Institut européen Séguier,
Société française d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain), il a su mettre au service
de l’archéologie ses talents d’épigraphiste. En effet, il faut souligner sa participation à des
degrés divers au rassemblement précieux des données archéologiques et épigraphiques
dans les volumes de la Carte archéologique de la Gaule, mais aussi sa contribution à l’ouvrage
édité par Jean-Luc Fiches sur les Agglomérations gallo-romaines en Languedoc-Roussillon ;
ainsi qu’à l’élaboration de catalogues d’exposition ou d’histoires de villes, comme celui
consacré à Narbonne, 25 ans d’archéologie, ou celui portant sur Arles, Histoire, territoires et
culture, sous la direction de J. Maurice Rouquette. Digne élève d’André Chastagnol et de
Hans-Georg Pflaum, Michel Christol a contribué activement - et contribue encore - à la
réalisation du programme ILN (Inscriptions latines de Narbonnaise) du centre Camille-Jullian
(CNRS-Université de Provence). Tout en se consacrant au rassemblement des données, il a
aussi effectué des études synthétiques sur les villes de cette province et publié de
nombreux documents inédits, révisés ou réinterprétés.
6 Il s’est particulièrement attaché à l’intégration des sociétés provinciales dans l’histoire de
l’Empire romain, aux notables et à leur évolution, aux mutations de la société indigène
dans le cadre des cités de droit latin, comme dans la cité de Nîmes, au développement
provincial dans ce cadre élargi à travers les échanges matériels et les déplacements
humains, au développement d’une civilisation municipale, aux dieux invoqués par les uns
et les autres... Les hommes et leurs biens sur les routes de l’unité impériale, voici l’une des
voies de recherche sur lesquelles Michel Christol s’est engagé, inspiré par l’enseignement
du moderniste Louis Dermigny et soucieux de faire revivre pour les étudiants et pour la
communauté scientifique les naviculaires d’Arles ou les marchands de vin lyonnais, ou
encore les premiers producteurs et commerçants des vins d’Occident, peut-être Italiens
de Narbonne...
7 Cet ouvrage vise à donner un aperçu des multiples axes de recherche que Michel Christol
a développés à propos de la Narbonnaise. Les articles ont été regroupés par thème, en
commençant par l’installation romaine : conquête, contacts et mise en valeur ; puis
l’organisation des communautés à l’époque impériale, donnant ensuite une place
particulière au droit latin. Suivent deux parties sur les notables, en fonction de leur
sphère d’action, c’est-à-dire au service de l’État impérial et au service de leur cité. Le fait
religieux est présenté dans un sixième temps, suivi d’une partie plus spécifiquement
consacrée à l’épigraphie par ce quelle apporte d’informations en matière d’écriture et de
latinisation. Enfin les deux dernières parties sont consacrées l’une aux sociétés urbaines
et rurales, l’autre à la mise en valeur et aux échanges.
8 Nous remercions chaleureusement les Publications de la Sorbonne - si familières à
l’auteur de ce volume, puisqu’il en a été le directeur de 1989 à 2000 - de s’associer à cet
10

hommage en accueillant cet ouvrage, tout comme Michel Christol et Michel Gayraud
l’avaient fait eux-mêmes, il y a 20 ans, quand ils avaient rendu hommage à Émilienne
Demougeot, pour couronner une carrière bien remplie...

AUTEURS
MARIA LUISA BONSANGUE
Maître de conférences en histoire romaine. Université de Picardie-Amiens UMR 8585-Centre G.-
Glotz

CHRISTINE HOËT-VAN CAUWENBERGHE


Maître de conférences en histoire romaine. Université Ch. de Gaulle-Lille 3 UMR 81 64-Halma-Ipel
11

Introduction

1 Avant d’être dénommée, à l’époque d’Auguste, Gaule narbonnaise (Gallia Narbonensis), la


région qui constitue le cadre d’étude avait été pour les Romains la Gaule transalpine
(Gallia Transalpina), la Gaule qui se trouvait au-delà des Alpes. C’est que pour eux le
contact avec les peuples appelés « Celtes » par les auteurs grecs (Keltoi ou Keltai),
« Gaulois » par les auteurs latins (Galli), s’était d’abord établi dans la péninsule Italienne (
l'Italia au sens strict) et dans la plaine du Pô, appelée Gaule cisalpine, la Gaule qui se
trouvait en deçà des Alpes. Les populations qui s’y étaient installées ou qui s’y déplaçaient
avaient été pour Rome des adversaires redoutables, qui avaient à plusieurs reprises
menacé l’existence même de la cité : la prise de Rome par les Gaulois date de 390 av. J.-C.
2 Des relations pacifiques, des contacts et des échanges, parfois sur de longues distances,
avaient aussi rapproché ces mondes différents. Au-delà des Alpes, Marseille, cité grecque,
avait de longue date, par sa situation d’alliée (fédérée), assumé un rôle d’intermédiaire.
Mais comparée à la puissance de la cité romaine, qui s’affirmait en Italie, cette cité
apparaissait fragile et moins apte à maîtriser des pays étendus. Dans les zones de moindre
influence, sur les rivages du golfe du Lion ou bien sur les rivages de Catalogne, les
négociants venus d’Italie ou de Grande-Grèce pouvaient parfois se passer des
intermédiaires marseillais et prendre contact eux-mêmes avec les peuples indigènes,
s’introduisant ainsi dans des circuits économiques qui s’immisçaient profondément dans
les espaces continentaux, comme le montrent les traces archéologiques. Leur présence
s’accrut durant le IIIe et le IIe siècle av. J.-C.
3 La fin du III e siècle fut aussi pour la puissance romaine une période d’expansion, quand
s’élargirent brusquement les horizons d’intervention. La deuxième guerre punique
entraîna Rome en péninsule Ibérique, et à son terme apparurent deux provinces
hispaniques, la Citérieure et l’Ultérieure, qui ouvraient davantage aux entreprises et aux
intérêts des Italiens les régions côtières de la Méditerranée occidentale et leurs
hinterlands. Mais on ne saurait oublier que dans le contexte plus global de l’expansion
italienne, les dynamiques engagées touchaient aussi les régions situées au nord des Alpes,
que ce soit sur le versant tourné vers le monde danubien ou en direction de l’intérieur de
la Celtique, où quelques grands peuples, les Éduens et les Arvernes par exemple, tentaient
d’ordonner autour d’eux les relations politiques et les échanges. On estime que les
contacts avec les Éduens, qui firent de ces derniers « les frères de même sang du peuple
12

romain », auraient pu se nouer dès cette période. En tout cas, à l’approche de la fin du II e
siècle, les grands peuples du centre de la Gaule, et en premier les Éduens, adoptent un
monnayage d’argent sur le modèle romain.
4 L’apparition d’un nouvel espace provincial, la Gaule transalpine, se place dans ce
contexte. Il s’agit d’une province (provincia), c’est-à-dire d’un espace dont la relation à
Rome et à sa puissance, l’« empire du peuple romain » (imperium populi Romani) est
clairement défini. Chaque année le sort d’ensemble qui devait être fait aux communautés
qui s’y étaient établies et qui en constituaient le tissu politique, faisait l’objet d’une
délibération et d’une décision du Sénat, afin d’orienter l’activité des représentants du
peuple romain qui y seraient envoyés, magistrats de l’année (consuls ou préteurs), ou
promagistrats, c’est-à-dire magistrats dont les attributions étaient reconduites au-delà du
terme légal de la magistrature (proconsuls ou propréteurs), et afin de les doter en moyens
d’action appropriés à l’accomplissement de la mission confiée (troupes et ressources
financières). Cette délibération pouvait même, si nécessaire, recomposer le cadre de la
province, et faire dépendre telle ou telle partie, sinon le tout, de la compétence d’une
autorité établie ailleurs. C’est ainsi qu’au début du Ier siècle av. J.-C. (en 81) le proconsul C
(aius) Valerius Flaccus avait triomphé de Celtiberia et de Gallia. On doit donc admettre que,
durant une première période de son histoire, la géographie provinciale fut quelque peu
mouvante, durant la conquête ou la prise en main, qui correspond aussi aux premiers
temps de l’organisation. On peut considérer que lorsque Fonteius exerçait le
gouvernement de la province, de 74 à 72, une stabilisation s’était produite.
5 Mais elle ne signifiait une définitive stabilité. L’intégration de la province dans l’Empire
romain, la rapprochant peu à peu de l’Italie, suivant une belle formule de Pline le Jeune
qui signale l’aboutissement de ce processus comme caractère spécifique de la
Narbonnaise, est un mouvement assez ample, de perspective séculaire. Il passe par le
développement de la municipalisation et par l’essor de l’urbanisation. C’est ce qui conduit
à mettre en évidence plusieurs phases qui structurent cette période, et qui s’enchaînent
dans la production d’acquis cumulatifs. La phase césarienne (59-44) fait de la Transalpine
la partie méditerranéenne d’un ensemble de régions désormais passées par la conquête
sous la puissance du peuple romain (la Gallia Comata, ou « Gaule chevelue »), en même
temps que s’y répandent les bénéfices tirés de l’aide apportée au proconsul : la diffusion
du droit de cité romaine et la diffusion du droit latin comme mode d’organisation de la
vie des communautés, ce qui facilita l’intégration des élites, les premières fondations
coloniales (romaines et latines), qui lancèrent des processus d’urbanisation nouveaux. La
période triumvirale (44-27) permet l’approfondissement de ces mouvements, avec la
poursuite des fondations coloniales. La période augustéenne, qui commence en 27 par un
recensement provincial, acte fondateur d’intégration s’il en est, est celle des mises en
ordre et, la paix aidant, celle de l’épanouissement du mouvement d’urbanisation.
6 Le cadre géographique a été constitué rapidement pour l’essentiel. Il tut le résultat des
premières interventions romaines dans l’arrière-pays de Marseille contre la
confédération des Salyens (entre 125 et 121), mais elles entraînèrent les troupes et les
généraux romains, consuls et proconsuls, dans des horizons assez larges. Si, par nécessité,
il fallut s’engager dans la vallée du Rhône pour faire face aux menaces des Arvernes et des
Allobroges, l’intervention en Languedoc est moins explicable par l’obligation d’affronter
les peuples gaulois les plus puissants qui intervenaient dans le conflit. Mais elle contribua
à donner aux régions passées sous le contrôle du peuple romain une configuration qui
allait marquer la construction de la province. Au-delà du territoire marseillais, dans la
13

vallée du Rhône et ses abords, la maîtrise des plaines, jusque-là contrôlées d’Avignon
jusqu’à Valence par la confédération des Cavares, puis, sur les abords, le territoire des
Helviens du Vivarais sur la rive droite, ceux des Voconces et des Allobroges sur la rive
gauche, qui conduisaient jusqu’au cœur du massif alpin, encore incomplètement maîtrisé.
Les côtes du golfe du Lion, où se trouvaient les Volques Arécomiques, étaient, pour une
partie à l’écart du domaine marseillais. C’étaient les possibilités de contrôler une grande
voie d’échanges, l’isthme aquitain, et un certain nombre de ressources naturelles. C’est ce
qui sans aucun doute attira d’emblée les représentants de Rome dans la région et les
conduisit à marquer de leur empreinte, dès les premiers temps de la province, cette
région qui prolongeait la province de Citérieure et où les marges de manœuvre étaient
réelles. En 118 la fondation de la colonie de Narbonne est un repère majeur. Mais depuis
le Narbonnais l’influence romaine s’orienta vers le seuil de Naurouze et le pays des
Volques Tectosages, le Toulousain.
7 La ligne des monts Cemmènes, que l’on croyait posée clairement au nord de l’espace
conquis, constituait une limite donnée à la province, même si du côté des Tectosages, le
débordement vers l’espace aquitain était réel. La ligne des Pyrénées fut aussi
définitivement établie lorsque Pompée eut pacifié les provinces hispaniques au terme de
la révolte de Sertorius. Mais la Transalpine, sous l’autorité de Fonteius, avait apporté sa
contribution aux entreprises de rétablissement de la puissance romaine, et le trophée de
Pompée avait été édifié au col du Perthus sur la limite provinciale : « sur le trophée qu’il
élevait dans les Pyrénées, Pompée le Grand a attesté avoir soumis 866 villes, des Alpes aux
frontières de l’Espagne ultérieure » (Pline, Hist. Nat., III, 4,18 ; trad. H. Zehnacker).
8 C’étaient encore les relations avec l’Italie qui présentaient le plus de difficultés.
Rappelons qu’avant même d’aller au secours de Marseille contre les Salyens, Rome avait
dû lutter pour assurer la sécurité des communications sur la mer et sur la route côtière,
contre les peuples ligures, réputés de farouches pirates (en 181, en 154). Toutefois le
contrôle des passages des Alpes occidentales, à travers le pays des Voconces, puis à
travers le pays des Allobroges lorsque l’horizon territorial du peuple romain se fut étendu
vers le nord par la conquête césarienne, n’était pas parfait. Il ne se réalisa pleinement
qu’au début de l’époque augustéenne avec la soumission définitive des peuples alpins et
l’organisation provinciale qui s’en suivit. Un nouveau monument de la puissance de Rome
fut alors édifié, le trophée d’Auguste à la Turbie, sur lequel la liste des peuples soumis
avait été inscrite, comme l’indique Pline l’Ancien (Pline, Hist. Nat., III, 24, 136). Alors la
Narbonnaise s’étendait du Var aux Pyrénées. Elle était délimitée par l'Hispania citerior au
Sud, l’Aquitaine remodelée par Auguste à l’Ouest, la Lyonnaise au Nord, les petites
provinces des Alpes et le royaume allié de Cottius à l’est. Pline l’Ancien, qui reprend une
source antérieure à la pacification des Alpes le présente de la sorte : « On appelle province
Narbonnaise la partie des Gaules qui est baignée par la Mer Intérieure ; elle se nommait
auparavant la Gaule en Braies. Elle est séparée de l’Italie par le fleuve Var et par la chaîne
des Alpes, qui contribua sans doute le plus au salut du peuple romain - et du reste de la
Gaule, du côté nord par les monts des Cévennes et du Jura. Par la qualité de son
agriculture, par la considération dont jouissent ses habitants et leurs mœurs, par
l’importance de ses ressources, elle ne le cède à aucune autre province : bref c’est l’Italie
plutôt qu’une province » (Hist. Nat., III, 5, 31 ; trad. H. Zehnacker).
14

Travaux relatifs à la Gaule


narbormaise

1 Les travaux sont répartis en plusieurs groupes : ouvrages, dont certains sont publiés en
collaboration, puis directions d’ouvrages, qui impliquent aussi l’organisation du sujet et
qui s’accompagnent de participations. Les participations à des ouvrages collectifs sont
d’ampleur variable et de nature différente : notices et commentaires d’inscriptions,
inventaires épigraphiques, chapitres de synthèse d’histoire politique, économique et
sociale. Ils ont permis de nouer des contacts approfondis avec les milieux archéologiques
du Languedoc-Roussillon et les responsables des musées. Le nombre restreint de préfaces
s’explique par l’inclusion de plusieurs préfaces dans les catégories précédentes.
2 La partie la plus abondante concerne les articles, dont beaucoup ont été écrits en
collaboration. Ils résultent donc, en partie, de contacts noués, en diverses occasions, avec
les archéologues de terrain ou bien avec d’autres chercheurs engagés dans l’étude des
mêmes sujets. La liste ne comporte que les travaux publiés. Elle ne recense pas les travaux
en cours de publication. Elle est arrêtée à la date de juin 2009. Les aléas de publication
feront certainement apparaître, plus tard, quelques nouveaux titres en 2007-2009. Il faut,
bien sûr, entrecroiser cette bibliographie avec les publications relatives à l’histoire de
l’Empire romain ou à celle d’autres provinces romaines.
3 Les articles qui ont été reproduits sont signalés par un astérisque. Ils n’ont fait l’objet que
de légères modifications. Les remarques et corrections de fond ont été rejetées dans les
notes additionnelles ou les introductions.

Ouvrages
4 1998 a – (en collaboration avec Chr. Lassalle) Monnaies d’or de l’Empire romain aux Musées de
Nîmes (Cahiers des musées et monuments de Nîmes, 4), Nîmes, 1988, 50 p.
5 2003 a – (en collaboration avec D. Darde) La collection Séguier au Musée archéologique de
Nîmes (Cahiers des musées et monuments de Nîmes, no 12), Nîmes, 2003, 96 p.
6 2005 a – Dissertation sur l’inscription de la Maison Carrée par Jean-François Séguier, Présentation
et commentaire, Aix-en-Provence, 2005, 160 p.
15

Direction d’ouvrages

7 1992 a – Inscriptions antiques de la cité de Nîmes (IACN 1-21), Nîmes, 1992, 112 p.
8 2009 a – (avec D. Darde) L'expression du pouvoir au début de l’Empire. Autour de la Maison
Carrée à Nîmes, Paris, 2009, 224 p.

Participation à des ouvrages collectifs

9 1987 a – (en collaboration avec M. Janon) Ugernum. Beaucaire et le Beaucairois à l’époque


romaine, 2 vol. (ARALO cahier no 15) Caveirac, 1987, en collaboration avec J.-Cl. Bessac, J.-L.
Fiches, Y. Gasco, M. Janon, A. Michelozzi, Cl. Raynaud, A. Roth-Congès, D. Terrer.
10 1996 a – Nîmes 30/1 (Carte archéologique de la Gaule. Pré-inventaire archéologique publié sous la
responsabilité de Michel Provost), sous la direction de Jean-Luc Fiches et Alain Veyrac,
Paris, 1996.
11 1999 a – Les Alpilles et la Montagnette 13/2 (Carte archéologique de la Gaule. Préinventaire
archéologique publié sous la responsabilité de Michel Provost), sous la direction de
Fabienne Gateau et de Michiel Gazenbeek, Paris, 1999.
12 1999 b – Le Gard 30/2 et 30/3 (Carte archéologique de la Gaule. Pré-inventaire archéologique
publié sous la responsabilité de Michel Provost), sous la direction de Michel Provost,
Paris, 1999, 2 vol.
13 2000 a – Le quartier antique des Bénédictins à Nîmes (Gard). Découvertes anciennes et fouilles
1966-1992 (Documents d’archéologie française, 81. Série archéologie préventive), Paris, 2000.
14 2000 b – Narbonne, 25 ans d’archéologie, Narbonne, 2000 (catalogue d’exposition).
15 2002 a – Les agglomérations gallo-romaines en Languedoc-Roussillon, sous la direction de Jean-
Luc Fiches (Monographies d’archéologie méditerranéenne, 12-13), Lattes, 2002.
16 2003 b – Le Montpelliérais 34/3 (Carte archéologique de la Gaule, Pré-inventaire archéologique
publié sous la direction de Michel Provost), sous la direction de Julien Vial, Paris, 2003.
17 2008 a – Arles. Histoire, territoires et cultures, sous la direction de Jean-Maurice Rouquette,
Paris, 2008.
18 2008 b – Arles, Crau, Camargue, 13/5 (Carte archéologique de la Gaule, Pré-inventaire
archéologique publié sous la responsabilité de Michel Provost), sous la direction de Marie-
Pierre Rothé et Marc Heijmans, Paris, 2008.

Préface

19 2004 a – Préface de M. et R. Sabrié, Le Clos de la Lombarde. Espaces publics et privés du secteur


nord-est, Montagnac, 2004, p. 13-14.

Articles
1970

20 1970 a – Notes sur l’inscription romaine de Marennes (commune d’Aumes), Études sur
Pézenas et sa région, 1, 1970-4, p. 4-13.
16

21 1970 b – (en collaboration avec S. de Roquefeuil) Monnaies des environs de Pomérols


(Hérault), Revue archéologique de Narbonnaise, 3, 1970, p. 129-140.

1971

22 1971 a – Remarques sur les naviculaires d’Arles, Latomus, 30, 1971, p. 643-663.

1972

23 1972 a – Une cité romaine : à propos de la thèse de doctorat de Monique Clavel, Études sur
Pézenas et sa région, III, 1972-1, p. 3-17.
24 1972 b – Une inscription de Béziers transportée à Uzès, Revue archéologique de Narbonnaise,
5, 1972, p. 175-178.

1973

25 1973 a – (en collaboration avec C. Brenot et A. Freises) À propos d’une monnaie impériale
grecque frappée sous Commode à Thyatire (Asie), trouvée sur le site du Barrou (Sète,
Hérault) : quelques liaisons de coins, Bulletin de la Société française de numismatique, 1973,
p. 488-491.

1974

26 1974 a – (en collaboration avec C. Brenot et A. Freises) Les monnaies du site galloromain
du Barrou (Sète, Hérault), Bulletin de la Société française de numismatique, 1974, p. 586-590.
27 1974 b – L'origine de quelques familles arlésiennes, Bulletin de la Société nationale des
antiquaires de France, 1973 (1974), p. 117-118.

1975

28 1975 a – Notes d’épigraphie narbonnaise, I. L’inscription d’un notable de la cité de Béziers,


Études sur Pézenas et sa région, 6,1975-1, p. 3-7.
29 1975 b – Notes d’épigraphie narbonnaise, II. L’origine de quelques familles arlésiennes,
Études sur Pézenas et sa région, 6, 1975-2, p. 3-8.

1977

30 1977 a – Trouvailles monétaires à Saint-Thibéry, Études sur Pézenas et sa région, VIII, 1977-3,
p. 3-9.
31 1977 b – (en collaboration avec C. Brenot et A. Freises) Les monnaies du site du Barrou
(Sète, Hérault). Remarques sur la circulation monétaire en Gaule méridionale, Bulletin de
la Société d’Études scientifiques de Sète et de sa région, 8-9, 1976-1977, p. 17-64.
17

1979

32 1979 a – (en collaboration avec D. Fishwick) A Priest of the Three Gauls at Valentia, Revue
archéologique de Narbonnaise, 12, 1979, p. 281-286.

1981

33 1981 a – Doubles lyonnais d’inscriptions romaines de Narbonne (CIL XIII, 1994 = CIL XII,
4486 ; CIL XIII, 1982 a = CIL XII, 4497), Revue archéologique de Narbonnaise, 14, 1981,
p. 221-224.

1982

34 1982 a – *Les naviculaires d’Arles et les structures du grand commerce maritime en


Méditerranée sous l’Empire romain, Provence historique, 32, 1982, p. 5-14 [chapitre 33].
35 1982 b – (en collaboration avec S. Demougin) La carrière d’un notable narbonnais au
début du I er s. ap. J.-C. (C/L XII, 4371 et 4372), Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 49,
1982, p. 141-153.

1984

36 1984 a – Notes d’épigraphie narbonnaise, III. Inscription de Cébazan, Études sur l’Hérault,
15,1984-3, p. 17-20.
37 1984 b – (en collaboration avec M. Janon) Révision d’inscriptions de Nîmes, I : CIL XII,
3005, Revue archéologique de Narbonnaise, 17, 1984, p. 249-255.

1986

38 1986 a – (en collaboration avec G. Bellan) Une inscription romaine à Villemagne-


L’Argentière, Bulletin de la Société archéologique des Hauts-Cantons, 1986, p. 33-44.
39 1986 b – (en collaboration avec M. Janon) Révision d’inscriptions de Nîmes, II : CIL XII,
5890, Revue archéologique de Narbonnaise, 19, 1986, p. 259-267.
40 1986 c – (en collaboration avec D. Darde) À propos d’une inscription de Lédignan (CIL XII,
3034), Documents d’archéologie méridionale, 9, 1986, p. 206-209.

1987

41 1987 b – (en collaboration avec J. Gascou et M. Janon) Les seviralia ornamenta gratuita dans
une inscription de Nîmes, Latomus, 46, 1987, p. 388-398.
42 1987 c – *Les Volques Arécomiques entre Marius, Pompée et César, dans Mélanges offerts au
docteur Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu, Paris, 1987, p. 211-219 [chapitre 4].
43 1987 d – (en collaboration avec J. Charmasson) Une inscription découverte à Gaujac,
Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1987, p. 116-128.
18

44 1987 e – Une inscription provenant de Vallabrègues (Gard) au musée de Beaucaire, Bulletin


de la Société nationale des antiquaires de France, 1987, p. 115-116.
45 1987 f-(en collaboration avec J. Charmasson) Une importante découverte épigraphique
romaine à l’oppidum Saint-Vincent-de-Gaujac, Rhodanie, 21, 1987, p. 23-33.

1988

46 1988 a – (en collaboration avec Chr. Goudineau) Nîmes et les Volques Arécomiques au I er
siècle avant J.-C., Gallia, 45, 1987-1988, p. 87-103.
47 1988 b – (en collaboration avec S. Demougin) Le choix d’une prosopographie provinciale :
l’exemple de la Narbonnaise (dans La prosopographie. Problèmes et méthodes), Mélanges de
l’École française de Rome, 100, 1988, p. 11-21.

1989

48 1989 a – Le droit latin en Narbonnaise : l’apport de l’épigraphie (en particulier celle de la


cité de Nîmes), dans Epigrafia jurídica romana. Actas del Coloquio internacional AIEGL
(Pamplona 9-11 de abril de 1987), Pampelune, 1989, p. 65-76.
49 1989 b – *Le droit latin en Narbonnaise : l’apport de l’épigraphie (en particulier celle de la
cité de Nîmes), Les inscriptions latines de Gaule narbonnaise (actes de la table ronde de Nîmes,
25-26 mai 1987), École antique de Nîmes, Bulletin, ns., 20, 1989, p. 87-100 [chapitre 9].

1991

50 1991 a – * L’inscription funéraire de Caius Sergius Respectus. Remarques sur le milieu des
notables gallo-romains de Nîmes (AE1969-1970, 376), dans Mélanges P. Lévêque, 5 (Annales
littéraires de l’université de Besançon, Centre de recherches d’histoire ancienne, 101), Besançon-
Paris, 1991, p. 65-83 [chapitre 17].
51 1991 b – (en collaboration avec Marc Heijmans), Nouvelles inscriptions d’Arles, Documents
d’archéologie méridionale, 14, 1991, p. 355-361.
52 1991 c – (en collaboration avec M. Gazenbeek), Une nouvelle épitaphe d’époque gallo-
romaine à Collias, Documents d’archéologie méridionale, 14, 1991, p. 362-367.

1992

53 1992 b – *Les ambitions d’un affranchi à Nîmes sous le Haut-Empire : l’argent et la famille,
Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 3,1992, p. 241-258 [chapitre 27].
54 1992 c – (en collaboration avec I. Cogitore) Révision d’inscriptions de Nîmes. Les Apicii,
Les inscriptions latines de Narbonnaise (actes de la table ronde d’Alba, 2 et 3 juin 1989), École
antique de Nîmes, Bulletin, ns. 23, 1992, p. 29-38.
55 1992 d – Évergétisme et évergètes à Nîmes à l’époque impériale (I). À propos d’un
hommage public : l’argent et la famille, Les inscriptions latines de Narbonnaise (actes de la
table ronde d’Alba, 2 et 3 juin 1989), École antique de Nîmes, Bulletin, ns. 23, 1992, p. 49-63.
19

56 1992 e – *Nîmes et les marchands de vin de Lyon, dans Inscriptions latines de Gaule lyonnaise
(actes de la table ronde de novembre 1990 organisée au CERGR de l’université Lyon III et
au musée de la civilisation gallo-romaine de Lyon), Lyon, 1992, p. 125-131 [chapitre 34].
57 1992 f-(en collaboration avec M. Heijmans) Les colonies latines de Narbonnaise : un
nouveau document d’Arles mentionnant la Colonia Iulia Augusta Avennio, Gallia, 49, 1992,
p. 37-44.
58 1992 g – *Composition, évolution et renouvellement d’une classe dirigeante locale :
l’exemple de la cité de Nîmes, dans La mobilité sociale dans le monde romain (actes du
colloque de Strasbourg (novembre 1988), édités par Edmond Frézouls), Strasbourg, 1992,
p. 187-202 [chapitre 16].

1993

59 1993 a – *Les colonies de Narbonnaise et l’histoire sociale de la province, dans


Prosopographie und Sozialgeschichte. Studien zur Methodik und Erkenntnismôglichkeit der
kaiserzeitlichen Prosopographie (Kolloquium Köln 24.-26. November 1991), Cologne-Vienne-
Weimar, 1993, p. 277-291 [chapitre 12].

1994

60 1994 a – *Pline l’Ancien et la formula de la province de Narbonnaise, dans La mémoire


perdue. À la recherche des archives oubliées, publiques et privées de la Rome ancienne, Paris,
1994, p. 45-63 [chapitre 6].
61 1994 b – Le xyste de Nîmes, dans Le stade romain et ses spectacles, Lattes, 1994, p. 69-72.

1995

62 1995 a – *De l’Italie à la Gaule méridionale, un transfert : l’épigraphie latine, Cahiers du


Centre Gustave-Glotz, 6, 1995, p. 163-181 [chapitre 23].
63 1995 b – *Béziers en sa province, dans Cité et territoire (colloque européen, Béziers, 14-16
oct. 1994), Paris, 1995, p. 101-124 [chapitre 7].
64 1995 c – (avec la collaboration de N. Houlès) Épigraphie et territoire autour de Narbonne
et de Béziers. À propos d’une inscription d’Aigues-Vives (Hérault), Gallia, 52, 1995,
p. 333-341.
65 1995 d – (en collaboration avec Maryse et Raymond Sabrié) Découverte d’inscriptions
romaines à Narbonne : nouveautés d’histoire sociale et nouveautés de topographie
urbaine, Bulletin de la Commission archéologique et littéraire de Narbonne, 46, 1995, p. 55-68.
66 1995 e – De l’Italie à la Gaule méridionale : transferts d’influences d’après les inscriptions
de la fin du I er siècle avant J.-C. et du I er siècle après J.-C., dans Roma y el nacimiento de la
cultura epigrafica en Occidente (éd. par Fr. Beltran Lloris), Saragosse, 1995, p. 49-56.
20

1996

67 1996 b – La Narbonnaise dans l’Empire romain, dans Le III e siècle en Gaule narbonnaise :
données régionales sur la crise de l’Empire (Aix-en-Provence, 15-16 septembre 1995), Sophia
Antipolis, 1996, p. 15-31.
68 1996 c – Notes d’épigraphie, I et II, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 7, 1996, p. 307-318.
69 1996 d – Inscriptions de la colonie de Narbonne, provenant de la ville et du territoire,
Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 7, 1996, p. 372-374 (= Bulletin de la Société française d’études
épigraphiques sur Rome et le monde romain, 1995).
70 1996 e – (en collaboration avec J.-Cl. Leyraud et J.-Cl. Meffre) Le cadastre C d’Orange,
nouvelles recherches, Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1996,
p. 288-299.

1997

71 1997 a – (en collaboration avec R. Plana-Mallart), Els negotiatores de Narbona y el vi català,


Faventia, 19, 1997, p. 75-95.
72 1997 b – (en collaboration avec J. Charmasson et A. Roth-Congès) Un autel aux Parques
découvert sur l'oppidum de Gaujac (Gard), Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 8, 1997,
p. 261-270.
73 1997 c – Notes d’épigraphie, III et IV, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 8, 1997, p. 271-284.
74 1997 d – Un hommage public à Narbonne au Bas-Empire, Bulletin de la commission
archéologique et littéraire de Narbonne, 47-48, 1996-1997, p. 41-44.
75 1997 e – *À propos d’inscriptions de Haute-Savoie : deux chevaliers viennois au service de
l’Empire, Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1997, p. 260-265 [chapitre
13].

1998

76 1998 b – La Gaule au IVe siècle, L’archéologue. Archéologie nouvelle, 36, 1998, p. 39-43.
77 1998 c – *(en collaboration avec R. Plana-Mallart), De la Catalogne à Narbonne :
épigraphie amphorique et épigraphie lapidaire. Les affaires de Veiento, dans Epigrafia
romana in area adriatica (actes de la IX e rencontre franco-italienne sur l’épigraphie du
monde romain, Macerata, 10-11 novembre 1995), Macerata, 1998, p. 273-302 [chapitre 31].
78 1998 d – *Cités et territoires autour de Béziers à l’époque romaine, dans Cité et territoire, II
(IIe colloque européen, Béziers, 24-25 octobre 1997), Paris, 1998, p. 209-222 [chapitre 8].
79 1998 e – De la Thrace et de la Sardaigne au territoire de la cité de Vienne, deux chevaliers
romains au service de Rome : Titus Iulius Ustus et Titus Iulius Pollio, Latomus, 57, 1998,
p. 794-815.
80 1998 f – (en collaboration avec J.-Cl. Meffre et J.-C. Leyraud) Le cadastrée d’Orange.
Révisions épigraphiques et nouvelles données d’onomastique, Gallia, 55, 1988, p. 327-343.
81 1998 g – (en collaboration avec I. Bermond, A. Briand et M. Sternberg) Le sanctuaire gallo-
romain de Mars à Balaruc-les-Bains (Hérault), Revue archéologique de Narbonnaise, 31, 1988,
p. 119-154.
21

82 1998 h – Une famille de chevaliers viennois au service de l’Empire, Cahiers du Centre


Gustave-Glotz, 9, 1998, p. 287-290 (= Bulletin de la Société française d’études épigraphiques sur
Rome et le monde romain, 1996).
83 1998 i – Les affaires d’une famille d’immigrants italiens établie à Narbonne dans la
seconde moitié du I er siècle av. J.-C. et à l’époque augustéenne, Bulletin de la Société
nationale des antiquaires de France, 1998, p. 226-229.

1999

84 1999 c – Un complexe « omni-sports » à Nîmes, École antique de Nîmes, Bulletin, 24,


1993-1998 [paru en 1999], p. 73-82.
85 1999 d – *La municipalisation de la Gaule narbonnaise, dans Cités, municipes, colonies. Les
processus de municipalisation en Gaule et en Germanie sous le Haut-Empire romain, éd. par M.
Dondin-Payre et M.-Th. Raepsaet-Charlier, Paris, 2010 (2e éd.), p. 1-27 [chapitre 5].
86 1999 e – La présence italienne dans l’arrière-pays de Narbonne : le dossier des Usuleni.
Épigraphie de l’instrumentum domesticum et épigraphie lapidaire, Dialogues d’histoire
ancienne, 25/1, 1999, p. 81-99.
87 1999 f – L’or de Rome en Gaule. Réflexions sur l’origine du phénomène, dans L’or dans
l’Antiquité. De la mine à l’objet (Aquitania, supplément 9), 1999, p. 441-448.
88 1999 g – Les ressources municipales d’après la documentation épigraphique de la colonie
d’Orange : l’inscription de Vespasien et l'affichage des plans de marbre, dans Il capitolo
delle entrate nelle finanze municipali in Occidente ed in Oriente (actes de la Xe rencontre franco-
italienne sur l’épigraphie du monde romain, Rome, 27-28 mai 1996), Rome, 1999 (Coll. de
l’École française de Rome, 256), p. 115-136.
89 1999 h – *L’épigraphie et les débuts du culte impérial dans les colonies de vétérans en
Narbonnaise, Revue archéologique de Narbonnaise, 32, 1999, p. 11-20 [chapitre 21].
90 1999 i – La dénomination des personnes dans les inscriptions de la nécropole de Lattes
(Hérault) : citoyens romains ou non-citoyens romains ?, Archéologie en Languedoc, 23, 1999,
p. 137-147.
91 1999 j – (en coll. avec J.-L. Fiches) Le Rhône : batellerie et commerce dans l’Antiquité,
Gallia, 56, 1999, p. 141-155.
92 1999 k – Notes d’épigraphie, 5 et 6, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 10, 1999, p. 111-136.
93 1999 l – La révision d’une inscription de Lunel-Viel (Hérault) : notables nîmois de la vallée
du Rhône et du Lunellois, Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1999,
p. 235-237.

2000

94 2000 c – (en coll. avec J. Charmasson) Un autel dédié à Apollon provenant de l’oppidum de
Gaujac (Gard), Rhodanie, 75, sept. 2000, p. 3-7.
95 2000 d – *Un pagus dans l’arrière-pays de Narbonne (C.I.L., XII, 5390), dans Epigraphai.
Miscellanea epigrafica in onore di Lidio Gasperini, I, Tivoli, 2000, p. 247-273 [chapitre 25].
22

96 2000 e – Remarques sur l’inscription du légionnaire de Toulouse enseveli à Volubilis (IAM,


2, 511 ; Musée lapidaire de Volubilis), dans L’Africa romana, XIII (Djerba, 1998), Rome, 2000,
p. 1637-1644.
97 2000 f – (en collaboration avec St. Mauné) Fragments d’une table de bronze provenant des
environs de Pézenas (département de l’Hérault), Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 11, 2000,
p. 364-366 (= Bulletin de la Société française d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain,
1999).
98 2000 g – (en collaboration avec M. Janon) Le statut de Glanum à l’époque romaine, Revue
archéologique de Narbonnaise, 33, 2000, p. 47-54.
99 2000 h – (en collaboration avec J. Gascou et M. Janon) Observations sur les inscriptions
d’Aix-en-Provence, Revue archéologique de Narbonnaise, 33, 2000, p. 24-38.
100 2000 i – *Du CIL XII au CIL XIII : liaisons onomastiques, Revue archéologique de Narbonnaise,
33, 2000, p. 82-86 [chapitre 35].

2001

101 2001 a – De la notabilité locale à l’ordre sénatorial : les Iulii de Nîmes, Latomus, 60, 2001,
p. 613-630.
102 2001 b – Épigraphie et onomastique dans la cité de Nîmes du milieu du Ier s. av. J.-C. à la
seconde moitié du Ier s. ap. J.-C. : analyse d’un échantillon, dans M. Dondin-Payre et M.-Th.
Raepsaet-Charlier (éd.), Noms, identités culturelles et romanisation sous le Haut-Empire,
Bruxelles, 2001, p. 17-38.
103 2001 c – *(en collaboration avec C. Deneux) La latinisation de l’anthroponymie dans la cité
de Nîmes à l’époque impériale (début de la seconde moitié du I er siècle av. J.-C.- III e siècle
ap. J.-C.) : les données de la dénomination pérégrinent, dans M. Dondin-Payre et M.-Th.
Raepsaet-Charlier (éd.), Noms, identités culturelles et romanisation sous le Haut-Empire,
Bruxelles, 2001, p. 39-54 [chapitre 11].
104 2001 d – Nouvelles réflexions sur les milites Glanici, Revue archéologique de Narbonnaise, 34,
2001, p. 157-164.
105 2001 e – (en collaboration avec D. Carru et M. Janon) Les Ateii de Carpentras : notes sur
une inscription récemment découverte, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 12, 2001, p. 301-302
(= Bulletin de la Société française d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain,
2000-2001).

2002

106 2002 b – (en collaboration avec M. Janon) Épigraphie et espaces funéraires en Gaule
méridionale, dans La mort des notables en Gaule romaine (catalogue d’exposition, préparé
par Chr. Landes, N. Cayzac et S. Chennoufi, Musée de Lattes, 2002), Lattes, 2002,
p. 121-128.
107 2002 c – Élites, épigraphie et mémoire en Gaule méridionale, dans La mort des notables en
Gaule romaine (catalogue d’exposition, préparé par Chr. Landes, N. Cayzac et S. Chennoufi,
Musée de Lattes, 2002), Lattes, 2002, p. 129-139.
108 2002 d – *Narbonne : un autre emporion à la fin de l’époque républicaine et à l’époque
augustéenne, dans Les Italiens dans le monde grec, II e siècle av. J.-C.- I er siècle ap. J.-C. :
23

circulation, activités, intégration (actes de la table ronde, ENS, Paris, 14-16mai 1998), BCH
Suppl.41, Athènes, 2002, p. 41-54 [chapitre 1].
109 2002 e – *Marchands gaulois et grand commerce de l’huile de Bétique dans l’Occident
romain : quelques données provenant des amphores, dans Vivre, produire et échanger :
reflets méditerranéens. Mélanges offerts à Bernard Liou, Montagnac, 2002, p. 325-334 [chapitre
32].
110 2002 f – *(en collaboration avec M. Heijmans) De la Gaule méridionale à Rome, un
chevalier arlésien et sa famille : P(ublius) Propertius Pater[culus|, Antiquité classique, 71,
2002, p. 93-102 [chapitre 14].
111 2002 g – (en collaboration avec L. Buffat, E. Pélaquier et H. Petitot) Le problème
d’interprétation des établissements ruraux de grande dimension : quelques cas en
Languedoc, Revue archéologique de Narbonnaise, 35,2002, p. 199-239.
112 2002 h – (en collaboration avec St. Mauné) Nouveaux fragments d’une table de bronze mis
au jour près de Pézenas, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 13, 2002, p. 321-322 (= Bulletin de la
Société française d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain, 2002).

2003

113 2003 c – *Le patrimoine des notables en Gaule méridionale. Apports et limites de
l’épigraphie, Histoire et sociétés rurales, 19, 2003,1, p. 135-150 [chapitre 26].
114 2003 d – * Activité économique, appartenance à l’élite et notabilité : les collèges dans la
Gaule méridionale et la vallée du Rhône, dans M. Cébeillac-Gervasoni et L. Lamoine (éd.),
Les élites et leurs facettes. Les élites locales dans le monde hellénistique et romain, Rome-
Clermont-Ferrand, 2003, p. 323-335 [chapitre 29].
115 2003 e – (en collaboration avec St. Mauné), Une inscription sur bronze trouvée dans
l’établissement gallo-romain de l’Auribelle-Basse à Pézenas (Hérault), Gallia, 60, 2003,
p. 369-382.
116 2003 f – *La carrière d’un notable de Vienne (Gaule narbonnaise), dans Cultus splendore.
Studi in onore di Giovanna Sotgiu, Senorbi, 2003, I, p. 217-227 [chapitre 18].
117 2003 g – Épigraphie, population et société à Nîmes à l’époque impériale. À propos de deux
inscriptions du Cailar (canton de Vauvert, Gard), dans Peuples et territoires en Gaule
méridionale. Hommage à Guy Barruol (Revue archéologique de Narbonnaise, supplément 35),
Montpellier, 2003, p. 463-473.
118 2003 h – L’épigraphie et les dieux du Plateau des Poètes à Béziers, Revue archéologique de
Narbonnaise, 36, 2003, p. 411-423.
119 2003 i – *À propos d’une inscription de Lattes relative à Deus Mars Augustus : l’acte
religieux et le don, Archéologie en Languedoc, 27, 2003, p. 49-56 [chapitre 22].

2004

120 2004 a – (en collaboration avec M. Janon) Albarinus, dieu indigène dans la cité de
Carpentras (Gaule narbonnaise), Zeischrift für Papyrologie und Epigraphik, 146, 2004,
p. 272-278.
24

121 2004 b – (en collaboration avec S. Agusta-Boularot, M. Gazenbeek, etc.) Dix ans de fouilles
et recherches à Glanum (Saint-Rémy-de-Provence) : 1992-2002, Journal of Roman
Archaeology, 17, 2004, p. 26-56.
122 2004 c – *En deçà du monde des notables : la situation en Gaule narbonnaise, dans
Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contexte, textes, images ( IIe s. av. J.-C.- IIIe
s. ap. J.-C.), Clermont-Ferrand, 2004, p. 59-76 [chapitre 28].
123 2004 d – (en collaboration avec D. Carru, et M. Janon) Mercure et les Ateii de Carpentorate.
Note sur une inscription récemment découverte, Revue archéologique de Narbonnaise, 37,
2004, p. 277-289.
124 2004 e – (en collaboration avec Chr. Landes) Les débuts du pouvoir de Constantin d’après
un nouveau document aux limites des cités de Nîmes et de Béziers, Études héraultaises, 35,
2004-2005, p. 5-14.
125 2004 f – Notes d’épigraphie 7-8 : 7 – Un grand propriétaire et ses obligés : les inscriptions
de Saint-Jean-de-Garguier dans le territoire d’Arles (CIL XII, 594 et 595) ; 8 – Sextani
Arelatenses, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 15,2004, p. 85-119.
126 2004 g – Les Sextani Arelatenses, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 15, 2004, p. 382 (Bulletin de la
Société française d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain, 2004).
127 2004 h – (en collaboration avec M. Dondin-Payre) Deux monuments funéraires de
Narbonnaise, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 15, 2004, p. 385 (Bulletin de la Société française
d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain, 2004).
128 2004 i – *Une étape de l’aménagement et du peuplement des campagnes en Gaule
méridionale : les établissements italiens antérieurs à la colonisation césarienne, dans B.
Cursente (dir.), Habitats et territoires du Sud (126 e congrès national des sociétés historiques
et scientifiques, Toulouse, 2001), Paris, 2004, p. 349-359 [chapitre 2].

2005

129 2005 b-*Provinciaux nîmois à Rome : l’apport de l’épigraphie locale, dans J. Desmulliez,
Chr. Hoët-Van Cauwenberghe, Le monde romain à travers l’épigraphie : méthodes et pratiques,
Lille, 2005, p. 145-170 [chapitre 15].
130 2005 c – À propos d’hommages publics en Gaule narbonnaise, Mélanges de l’École française
de Rome, Antiquité, 117, 2005, p. 555-566.
131 2005 d – Notes d’épigraphie 9-10, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 16, 2005, p. 45-56.

2006

132 2006 a – Jean-François Séguier et l’épigraphie, École antique de Nîmes, Bulletin 26, 2003-2006,
p. 35-48.
133 2006 b – * Mars en Narbonnaise : quelques remarques, dans V. Brouquier-Reddé, E.
Bertrand, M.-B. Chardenoux, K. Gruel et M.-Cl. L’Huillier, Mars en Occident, actes du
colloque international Autour d’Allonnes (Sarthe), les sanctuaires de Mars en Occident, (Le
Mans, université du Maine, 4-5-6 juin 2003), Rennes, 2006, p. 73-85 [chapitre 20].
134 2006 c – *Épigraphie et réception de l’identité impériale (transmission, interprétation et
transformation) : Auguste en Narbonnaise, dans La transmission de l’idéologie impériale dans
25

l’Occident romain, textes réunis par M. Navarro Caballero et J.-M. Roddaz, Bordeaux-Paris,
2006, p. 11-25 [chapitre 24].
135 2006 d – (en collaboration avec J.-L. Fiches, Y. Gasco, A. Michelozzi) Une nouvelle dédicace
de T(itus) Carisius, praetor Volcarum, près d’Ugernum (Beaucaire, Gard), Revue archéologique
de Narbonnaise, 38-39,2005-2006, p. 409-423.
136 2006 e – Praetor Aquis Sextis, Revue archéologique de Narbonnaise, 38-39, 2005-2006,
p. 425-436.
137 2006 f – *Interventions agraires et territoire colonial : remarques sur le cadastre B
d’Orange, dans A. Gonzalès et J.-Y. Guillaumin (éd.), Autour des Libri coloniarum.
Colonisation et colonies dans le monde romain, Besançon, 2006, p. 83-92 [chapitre 3].
138 2006 g – *Élites, épigraphie et mémoire en Gaule méridionale, dans L'architecture funéraire
monumentale : la Gaule dans l’Empire romain (actes du colloque organisé par l’IRAA du CNRS
et le musée archéologique Henri-Prades, 11-13 octobre 2001), Paris, 2006, p. 235-251
[chapitre 19].
139 2006 h – Inscriptions de Gaule narbonnaise, Cahiers du Centre Gustave-Glotz, 17, 2006,
p. 328-330 (Bulletin de la Société française d’études épigraphiques sur Rome et le monde romain,
2006).

2007

140 2007 a – *(en collaboration avec J. Charmasson) Une nouvelle inscription antique
découverte à Tresques (Gard), Rhodanie, 102, juin 2007, p. 2-12 [chapitre 10].
141 2007 b – (en collaboration avec J.-L. Fiches et John Scheid) Sanctuaires et lieux de culte en
Narbonnaise occidentale. Topographie religieuse et faits de culte : éléments de réflexion
et d’orientation. Introduction au dossier, Revue archéologique de Narbonnaise, 40, 2007,
p. 9-12.
142 2007 c – (en collaboration avec J.-L. Fiches et D. Rabay) Le sanctuaire de la Combe de
l’Ermitage à Collias (Gard), Revue archéologique de Narbonnaise, 40, 2007, p. 15-32.
143 2007 d – (en collaboration avec J.-C. Bessac et H. Pomarèdes) Le sanctuaire des Crêtes de
Mabousquet (Montmirat, Gard), Revue archéologique de Narbonnaise, 40, 2007, p. 33-45.

2009

144 2009 b – La présence du prince dans les cités : le cas de Nîmes et d’Auguste, dans
L’expression du pouvoir au début de l’Empire. Autour de la Maison Carrée (actes du colloque
organisé à l’initiative de la ville de Nîmes et du Musée archéologique, Nîmes, Carré d’Art,
20-22 Octobre 2005), sous la direction de M. Christol et D. Darde, Paris, 2009, p. 177-186.
145 2009 c – Un autel funéraire d’époque romaine provenant de Brignon, Les Amis du musée
d’Uzès, 39, mars 2009, p. 7-14.
26

Chronologie

Jusqu’à l’époque césarienne

Début du IV e
Traité d’alliance entre Marseille et Rome,
s. av. J.-C.

IIIe-IIe s. av.
Statues de pierre de Roquepertuse (Bouches-du-Rhône),
J.-C.

IIe s. av. J.-C. Statues de pierre d’Entremont.

Fin III e s. av.


Début de l’expansion commerciale italique (amphores, céramique campanienne).
J.-C.

218 av. J.-C. Traversée du Midi de la Gaule par Hannibal (récits de Polybe et de Tite-Live).

Mise en place des provinces d’Hispania citerior et d’Hispania ulterior, dans lesquelles
197 av. J.-C. les gouverneurs se rendaient en empruntant la voie terrestre et la voie maritime
d’Italie en Ibérie.

189 av. J.-C.


Attaques contre les gouverneurs romains se rendant en Ibérie.
(et 173)

181 av. J.-C. Les Massaliotes se plaignent des méfaits des pirates ligures.

Le consul Q(uintus) Opimius vainc les Oxybiens et les Dexiates, établis dans
154 av. J.-C.
l’arrière-pays des établissements massaliotes de Nice et d’Antibes.

Vers 150 av. Polybe parcourt le Midi de la Gaule. Développement de l’épigraphie gallo-grecque
J.-C. (IIe et Ier s., jusqu’à l’époque triumvirale au moins).

Date supposée, selon le traité de Cicéron, De Republica, III, 9, 16, du dialogue entre
129 av. J.-C. Scipion Émilien et P(ublius) Furius Philus, dans lequel on évoque l’interdiction
faite aux peuples transalpins de planter l’olivier et la vigne.
27

Campagne de M(arcus) Fulvius Flaccus contre les Salyens, les Voconces et les
125 av. J.-C.
Ligures.

Campagne de C(aius) Sextius Calvinus contre les Salyens, les Voconces et les
124 av. J.-C.
Ligures ; prise d’Entremont ; installation d’une garnison à Aix (Aquae Sextiae).

Cn(aeus) Domitius Ahaenobarbus vainc les Allobroges ; Q(uintus) Fabius Maximus


121 av. J.-C.
vainc les Allobroges et les Arvernes.

Homogénéisation des systèmes monétaires ; développement des importations


Fin II e s. av.
d’amphores vinaires Dressel 1 ; premières grandes grilles cadastrales (cadastre de
J.-C.
« Béziers B », etc.).

121-118 av. Poursuite des interventions de Domitius en Languedoc occidental ; mise en place
J.-C. de la Via Domitia sur un trajet routier déjà existant.

113-102 av.
Migration des Cimbres, des Teutons, des Ambrons ; désastre d’Orange (105).
J.-C.

112 av. J.-C. C(aius) Servilius Caepio pille la capitale des Tolosates.

107 av. J.-C. Défaite du consul C(aius) Cassius par les Helvètes Tigurins.

C(aius) Marius vainc les Teutons à Aix-en-Provence, avant de vaincre à Verceil les
102 av. J.-C. Cimbres l’année suivante. Il crée, comme d’autres généraux romains, des
clientèles provinciales.

90 av. J.-C. Q(uintus) Caecilius réprime un soulèvement des Salyens.

Le proconsul C(aius) Valerius Flaccus triomphe sur la Celtibérie et sur la Gaule ; il


a fait obtenir le droit de cité romaine à un notable helvien, dont la descendance
81 av. J.-C.
se trouvera dans l’entourage de César, en 58. Le Pro Quinctio de Cicéron fait état de
l’ampleur des entreprises italiennes en Transalpine.

Pompée traverse la Gaule, par le pays des Voconces ; il recrute des troupes pour
lutter contre Sertorius en péninsule Ibérique ; il fait octroyer le droit de cité
77 av. J.-C.
romaine au grand-père de l’historien voconce Trogue Pompée ; vers 75,
construction du trophée du Perthus.

76-74 av. J.- Gouvernement de Fonteius en Transalpine ; la province ravitaille les provinces de
C. péninsule Ibérique.

Vers 70 av. Procès de Fonteius à la suite des plaintes des peuples gaulois. Cicéron prononce le
J.-C. Pro Fonteio.

66 av. J.-C. Révolte des Allobroges, réprimée par P(ublius) Calpurnius Piso.

Ambassade des Allobroges à Rome, durant la conjuration de Catilina, pour se


63 av. J.-C.
plaindre des dettes.

62-61 av. J.-


Les Allobroges sont vaincus par C(aius) Pomptinus.
C.
28

Fin II e -
Création des premiers établissements appelés fora : Forum Domitii, Forum Voconii,
milieu du I er
Forum Iulii.
s. av. J.-C.

Apparition des premiers ateliers de fabrication d’amphores provinciales pour la


Ier s. av. J.-C. commercialisation du vin provincial (Butte des Carmes à Marseille ;
Corneilhan-34 ; Saint-Côme-30 ; Aspiran-34, etc.).

58 av. J.-C. Proconsulat de César.

58-51 av. J.- Conquête de la Gaule chevelue ; intervention contre les Helvètes (58) ; défense de
C. la province chez les Helviens et dans l’avant-pays de Narbonne (52).

Siège de Marseille par César ; effondrement de la puissance et de l’influence de


49 av. J.-C.
Marseille.

Organisation de la Transalpine par César : octroi du droit latin aux communautés


48-44 av. J.-
indigènes, création de colonies de vétérans (Narbonne, Arles), création de
C.
colonies latines (Nîmes, etc.).

Milieu du I er
Diodore de Sicile parcourt le Midi de la Gaule.
s. av. J.-C.

De l’époque césarienne jusqu’à l’époque flavienne

43 av.
Gouvernement de Lépide ; Munatius Plancus fonde la colonie de Lyon.
J.-C.

Installation de colonies de vétérans (Béziers, Orange, Fréjus), et de colonies de droit


44-27 latin (coloniae Iuliae) ; premiers monuments de l’art provincial (mausolée des Iulii à
av. J.- Glanum entre 30 et 20). Adhésion de la province au principat. Premières inscriptions
C. relatives à la vie municipale à Murviel-les-Montpellier-34 ; inscriptions de T(itus)
Carisius, « préteur des Volques » à Avignon et à Beaucaire.

27 av.
Œuvre d’Auguste. Voyage en 27 en Gaule, puis en péninsule
J.-C.

Ibérique ; séjour à Narbonne ; recensement des Gaules, important pour l’organisation


des cités provinciales ; premiers témoignages du culte impérial (Arles, Nîmes, etc.) :
bouclier des vertus d’Auguste, premiers groupes statuaires du prince et des membres de
son entourage (à Béziers notamment), flamines de Rome et d’Auguste, enfin autel dédié
14 ap.
à la « puissance divine » (numen) d’Auguste à Narbonne (en 11 et 12 ap. J.-C.). Premiers
J.-C.
sanctuaires dominés par ce culte (Nîmes, etc.). Développement d’un urbanisme inspiré
de l’Italie autant dans les grands chefs-lieux de cités (Arles, Nîmes, Orange, Vienne,
etc.), que dans les chefs-lieux de cités de plus petites dimensions, colonies latines
comme Glanum, ou simples oppida latina comme Murviel-les-Montpellier-34.
29

La Transalpine, désormais dénommée Narbonnaise, retourne dans les mains du peuple


22 av.
romain ; elle est désormais dirigée par des proconsuls ; réorganisation de la colonie de
J.-C.
Nîmes par le rattachement de 24 bourgs des environs, jusque-là autonomes.

18-16
av. J.- Cn(aeus) Pullius Pollio est le premier proconsul connu.
C.

16-15
L’inscription de la Porte d’Auguste à Nîmes indique que le prince a donné à la cité les
av. J.-
moyens de construire les mur et les tours de l’enceinte.
C.

13-12
av. J.- Travaux routiers sur la Via Aurelia (poursuivis en 3 av. J.-C.).
C.

7-6
Élévation du trophée de la Turbie pour marquer l’achèvement de la pacification des
av. J.-
Alpes.
C.

3 av.
Travaux routiers sur la Via Domitia.
J.-C.

2-6
Construction et achèvement de la Maison Carrée, dédiée aux princes de la jeunesse, C
ap. J.-
(aius) et L(ucius) César.
C.

14 ap. Auguste et Tibère permettent aux citoyens romains de la province d’être candidats aux
J.-C. magistratures à Rome et d’entrer au Sénat en cas d’élection.

Débuts de la production céramique dans les ateliers de La Graufesenque et de Montans,


10-20 à proximité de la province ; ils font suite aux premières imitations de productions
ap. J.- italiennes dans la province (Bram, etc.) ; débuts de la grande expansion des vignobles
C. gaulois. Julius Graecinus, originaire de Fréjus, rédige un traité sur la culture de la vigne,
qu’utilisent Columelle et Pline l’Ancien.

Principat de Tibère. Réparation de routes dans la province en 31/32 (vallée du Rhône,


14-37
voies de la partie méridionale) ; présence signalée d’orateurs gaulois célèbres à Rome,
ap. J.-
dont Votienus Montanus de Narbonne et Domitius Afer de Nîmes. Développement du
C.
culte impérial dans les villes : forum adiectum à Arles, groupes statuaires de Ruscino, etc.

17-19
ap. J.- Achèvement de la Géographie de Strabon, dont le livre IV concerne la Gaule.
C.

35 ap.
Consulat du Viennois Valerius Asiaticus.
J.-C.

39 ap.
Consulat du Nîmois Cn(aeus) Domitius Afer.
J.-C.
30

37-41 Principat de Caligula : Vienne est promue au rang de colonie de droit romain, grâce à
ap. J.- l’action de Valerius Asiaticus. Naissance d’Agricola (40), issu d’une famille sénatoriale
C. de Fréjus.

Principat de Claude. Réparations de routes (en 41, puis 42/43). L’empereur fait mettre à
mort Valerius Asiaticus. Après la censure de 47/48, au cours de laquelle ce sont les
41-54 notables de la Gaule chevelue qui obtiennent le droit d’être candidats aux magistratures
ap. J.- à Rome, les sénateurs de Narbonnaise reçoivent le privilège de visiter librement leurs
C. domaines provinciaux. Pompeius Paulinus, chevalier romain originaire d’Arles, exerce
la préfecture de l’annone (49-55) : Sénèque, son gendre, lui dédie le traité De brevitate
vitae. Le sénateur viennois Domitius Decidius détient la préfecture du trésor (44-46).

Principat de Néron : Sex(tus) Afranius Burrus, originaire de Vaison, devient préfet du


prétoire, et, avec Sénèque, joue un rôle important dans la vie politique romaine.
Pompeius Paulinus, le fils, parcourt une carrière sénatoriale brillante : après le
54-68 gouvernement de Germanie inférieure (52-54), il est nommé, en 62, membre de la
ap. J.- commission sénatoriale chargée de contrôler les recettes et dépenses de l’État, et il
C. apparaît à ce titre dans la loi d’Éphèse. L(ucius) Duvius Avitus, sénateur originaire de
Vaison, parvient au consulat en 56, puis obtient le gouvernement de Germanie
inférieure. Débuts de la carrière de T(itus) Aurelius Fulvus, grand-père d’Antonin le
Pieux.

Ie s. Développement de la production amphorique en liaison avec celui de la viticulture


ap. J.- (amphores dites « gauloises ») : d’abord en Languedoc (Sallèles-d’Aude-11, etc.), en
C. Provence et dans la basse vallée du Rhône, puis le long de celle-ci.

Du troisième quart du Ier s. ap. J.-C. à la fin du IIe s. ap.


J.-C.

Guerre civile. La Gaule narbonnaise est traversée par une des armées envoyées par
Vitellius à la conquête de l’Italie : Vienne, en butte à l’animosité des Lyonnais, puis
68-70
les Voconces sont victimes d’exactions. La province rallie le camp de Vespasien
grâce à l’action du chevalier Valerius Paulinus, originaire de Fréjus.

Consulat de Marius Celsus, sénateur originaire de Nîmes ; L(ucius) Pompeius


69
Vopiscus, sénateur originaire de Vienne, est honoré par Othon du consulat suffect.

Principat de Vespasien. Épanouissement de la carrière de M(arcus) Pompeius


Silvanus, sénateur originaire d’Arles, curateur des aqueducs (71-73) avant d’obtenir
un deuxième consulat (en 76). Cn(aeus) Iulius Agricola, de Fréjus, obtient le
70-79
consulat en 77, puis le gouvernement de la Bretagne. Mise en place d’un culte
impérial provincial ; lex de flamonio provinciae Narbonensis qui établit les dispositions
relatives à la charge du flamine provincial.

Vespasien ordonne au proconsul de la province de remettre en ordre les finances


77 municipales de la colonie d’Orange : séries épigraphiques des « documents
cadastraux ».
31

Publication de l'Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Outre la liste des communautés


provinciales, classées selon leur dignité juridique, cette œuvre massive apporte de
77 nombreux renseignements sur la province et ses ressources : l’artisanat,
l’agriculture, l’élevage, et surtout sur le développement de la viticulture (vignobles
de Béziers, de Marseille, des Helviens, des Allobroges).

Principat de Domitien. M(arcus) Pompeius Silvanus meurt en 83 alors qu’il avait été
désigné au consulat pour la troisième fois. T(itus) Aurelius Fulvus est consul pour la
deuxième fois (85), puis exerce la préfecture de la Ville. Agricola reçoit les
81-96
ornements du triomphe pour son action en Bretagne, puis subit la disgrâce de
Domitien qui lui aurait refusé le proconsulat d’Asie ; il meurt en 93. Déroulement de
la carrière d’Annius Camars, sénateur originaire d’Arles.

50-100 Apogée des traces archéologiques d’occupation rurale.

Construction dans plusieurs grandes villes de nouveaux bâtiments de la vie


publique, notamment les amphithéâtres à Nîmes, Narbonne, Arles, Béziers, Orange.
Époque
La cité des Tricastins prend le titre de Flavia ; Aix-en-Provence devient colonie de
flavienne
droit romain, dans cette période ou un peu plus tard (après la rédaction de l’Histoire
Naturelle de Pline).

96-98 Principat de Nerva. Tacite publie l’éloge de son beau-père (Vie d’Agricola).

Principat de Trajan. Son épouse, Pompeia Plotina était originaire de la cité de


Nîmes. Sex(tus) Attius Suburanus, chevalier romain de Vienne, est préfet du
prétoire au début du règne, avant d’être admis dans l’ordre sénatorial et d’obtenir
97-117
le consulat en 101. Le sénateur T(itus) Iulius Maximus, de Nîmes, épanouit sa
carrière sous ce règne, et de même Terentius Scaurianus, qui est peut-être aussi
originaire de Nîmes.

Principat d’Hadrien. La cité d’Avennio/Avignon devient colonie de droit romain. Le


sénateur L(ucius) Burbuleius Optatus Ligarianus exerce la fonction de curateur de la
colonie de Narbonne (vers 126). Un sénatus-consulte accorde aux ressortissants des
cités de droit latin la capacité de devenir citoyen romain si l’un des deux parents,
quel qu’il soit, dispose du droit de cité romaine.
117-138
Le 25 février 138 : adoption par Hadrien de T(itus) Aurelius Fulvus Boionius
Antoninus, sénateur dont les ancêtres étaient d’origine nîmoise, né en 86 ap. J.-C.,
qui avait parcouru une longue carrière jusqu’au proconsulat d’Asie (135-136).
Antonin devient collègue de son père, détenant à ses côtés l’imperium et la
puissance tribunicienne.

Principat d’Antonin le Pieux. M(arcus) Iallius Bassus, sénateur originaire d’Alba des
Helviens, parcourt une belle carrière, qui s’achève sous le principat de Marc Aurèle.
Réparations de routes dans la vallée du Rhône et dans la partie méridionale de la
138-161
province (144-145). Antonin contribue avec générosité à la reconstruction de
monuments à Narbonne, à la suite d’un incendie. En 149 ap. J.-C. : fondation de Sex
(tus) Fadius Secundus Musa, à Narbonne, en faveur du collège des fabri subaediani.
32

Plusieurs témoignages provenant du Monte Testaccio, dans le quartier de


Milieu du l’emporion à Rome, attestent la participation de commerçants établis à Narbonne
IIe s. au transport en amphores Dressel 20 de l’huile provenant de péninsule Ibérique et
destinée à la consommation de la population de la capitale.

Apogée de l’activité du rhéteur Favorinus d’Arles, ami d’Hadrien, mort sous le règne
Milieu du
de Marc Aurèle.
IIe s.
Justin procède à l’Abrégé des Histoires de Trogue Pompée.

Principat de Marc Aurèle. Q(uintus) Domitius Marsianus, originaire d’Afrique


161-180 proconsulaire, exerce la fonction de procurateur du « patrimoine » de la province
de Narbonnaise.

Persécution des chrétiens. L’historien Eusèbe de Césarée conserve le texte d’une


177
lettre des « Églises de Lyon et de Vienne » adressées aux communautés de Phrygie.

Principat de Commode. Taurobole pour le salut de l’empereur et de sa famille à


180-192 Orange. Proconsulat de L(ucius) Fabius Cilo qui deviendra un des principaux
partisans de Septime Sévère et préfet de la Ville sous le règne de ce prince.

La villa des Prés-Bas à Loupian fournit un modèle de villa opulente et très étendue
IIe siècle
en liaison avec le développement de la viticulture.

Signes d’abandon et de transformation du cadre urbain dans quelques quartiers de


150-200 Nîmes, mais à relativiser car d’autres quartiers se développent ; signes d’arrêt de
l’expansion rurale dans le Tricastin (vallée du Rhône).

Mise en place de cirques dans quelques villes (Vienne, Arles). Mentions fréquentes
IIe siècle de jeux sur le modèle romain et de quelques concours sur le modèle grec (à Vienne,
à Nîmes).

Le IIIe siècle ap. J.-C.

Apogée des villae résidentielles à Arles ; redéfinition des espaces dans les
agglomérations secondaires de la cité de Nîmes et restructuration de la vie rurale
200-250
autour de grands domaines ; abandons dans les quartiers périphériques de Vienne
(Sainte-Colombe) ; signes d’arrêt du dynamisme rural en Valdaine (vallée du Rhône).

Guerre civile après l’assassinat de Commode (192) et le bref principat de Pertinax


193-197 (début de 193). Clodius Albinus, gouverneur de Bretagne, rival de Septime Sévère,
dispose d’appuis dans les provinces occidentales.

197 Septime Sévère vainc à Lyon son dernier compétiteur, Clodius Albinus.

Un riche dossier administratif relatif aux démêlés des « naviculaires d’Arles des cinq
201 corporations » avec les services dépendant du préfet de l’annone montre leur
participation active aux transports destinés au ravitaillement de Rome.
33

Règne de Septime Sévère et de ses enfants, Caracalla et Géta. Hommages


197-211 épigraphiques des cités (Glanum, etc.) ; taurobole pour le salut de la famille impériale
à Narbonne.

Règne de Caracalla. Le prince se rend en Narbonnaise, où il fait tuer le proconsul,


211-217 avant d’aller sur la frontière du Rhin combattre les Alamans (213) ; restauration de
routes et hommages épigraphiques des cités, notamment à Narbonne.

Règne de Sévère Alexandre. Rescrit de l’empereur à un proconsul du nom de Iulianus.


Le chevalier C(aius) Attius Alcimus Felicianus, d’origine africaine, est procurateur de
l’annone de la province de Narbonnaise. Lempereur doit conduire à la fin de son
222-235
règne une campagne militaire sur la frontière du Rhin. Réfections et aménagements
dans le quartier de Saint-Romain-en-Gal, en face de Vienne (vers 230). Traces
d’aménagement urbain à Nîmes.

Règne de Maximin le Thrace. Témoignages de la restauration des routes dans la


235-238
vallée du Rhône.

Niveaux d’abandon dans le quartier de Saint-Romain-en-Gal (Vienne, rive droite) ;


250-300 abandon des quartiers périphériques d’Arles (rive gauche), déclin brutal, avec
niveaux d’incendie, du quartier artisanal et commercial de Trinquetaille (rive droite).

Règne de Philippe l’Arabe. Hommage épigraphique des Septimani Baeterrenses à cet


244-249 empereur ; taurobole à Die chez les Voconces, pour le salut des membres de la famille
impériale, Philippe, son fils et l’impératrice Otacilia Severa.

Règne de Trajan Dèce. Persécution des chrétiens : la Passio Sancti Saturnini, texte
249-251 tardif, place sous cet empereur le martyre de cet évêque de Toulouse. Hommage
épigraphique des Nîmois à cet empereur.

Installation de Gallien (256) puis de Salonin (258) à Cologne, qui devient une capitale
256-260 secondaire : les dangers extérieurs se précisent sur les divers secteurs de la frontière
rhénane.

Fragmentation politique de l’Empire romain et invasions qui rompent les solidarités


provinciales. Sécession politique des Gaules, sous l’autorité de Postume et de ses
successeurs ; la Narbonnaise, en tout ou en partie suivant les moments, oscille entre
260-274
empire gaulois et empire central. Elle perd peut-être son statut de province
proconsulaire. Présence attestée d’une armée expéditionnaire en 269 à Grenoble,
sous Claude le Gothique.

Ralliement des cités de Narbonnaise occidentale à Tétricus, comme le montrent des


273
milliaires gravés à son nom, en particulier à Béziers.

Reconquête des Gaules par Aurélien ; sur les milliaires, qui sont désormais des
274 documents honorifiques, Aurélien est appelé « restaurateur du monde entier »
(restitutor orbis) ou « pacificateur du monde » (pacator orbis).

276 Grande invasion des Gaules.


34

Persécution des chrétiens ; subdivision de la Narbonnaise en Narbonnaise Première,


Début Narbonnaise Seconde et Viennoise. Réduction du nombre des cités par regroupement
du IVe s. décidé par les autorités administratives ; rares créations de cités nouvelles (Grenoble,
Genève dans la cité de Vienne).
35

Première partie. Les premiers temps


de la Transalpine : conquête,
contacts, mise en valeur
36

Introduction

1 Les réflexions sur cette époque qui se situe entre la période protohistorique et la période
gallo-romaine doivent être conçues en termes de transition, à mesurer dans des contextes
régionaux à l’intérieur d’une province qui prend forme peu à peu. Les interventions
romaines qui se précisent par étapes dans les dernières décennies du II e siècle av. J.-C.
mériteraient des analyses plus soutenues. Il apparaît aussi qu’il faut tenir compte, dans la
partie occidentale, des effets d’une phase précoloniale qui éclaire l’installation de la
colonie de Narbonne, et qui fait entrer les phénomènes dont on prend connaissance par
l’archéologie (notamment la distribution des amphores et des céramiques d’importation)
dans le contexte plus général des dynamiques de l’expansion de l’Italie.
2 Les interventions dans l’arrière-pays marseillais contre les Salyens, puis l’extension du
conflit à d’autres peuples de la Gaule intérieure ont eu sans aucun doute des effets
importants dans les premiers temps de l’organisation d’une nouvelle province. Il nous
semble qu’il faut rendre aux années 125-120 une importance qu’on était tenté d’atténuer
depuis que les travaux de Badian et d’Ebel avaient mis en évidence les incertitudes de la
documentation relative à l’organisation provinciale à la fin du IIe siècle et au début du Ier s.
Mais on s’oriente alors bien au-delà de l’arrière-pays de Marseille.
3 Une réflexion sur les textes relatifs aux rapports entre les peuples gaulois et la puissance
romaine, représentée par Marcus Fulvius Flaccus, Caius Sextius Calvinus, puis par Quintus
Fabius Maximus et par Cnaeus Domitius Ahenobarbus, les vainqueurs et triomphateurs de
l’année 121, pourrait indiquer que les interventions militaires dans la vallée du Rhône se
doublèrent d’entreprises, peut-être moins brillantes mais rentables, de mainmise sur les
territoires correspondant à l’hinterland de la région de Narbonne. Elles éclaireraient
notamment les propos de César sur les Rutènes (BG, I, 45, 2-3 et VII, 7, 3) et la mise en
évidence d’un territoire tenu par des Rutènes « provinciaux », c’est-à-dire faisant partie
de la Transalpine (avant même l’époque de Pompée et de Fonteius) : l’emprise de Rome,
très tôt, aurait été poussée jusqu’au pied du Massif central. L’oeuvre d’organisation de
Cnaeus Domitius dans le Languedoc actuel ne peut donc plus être minorée. G. Soricelli
pour sa part insistait sur l’époque de Marius. Sur ce point, on renverra à une étude
intitulée « Les Rutènes et la Provincia (à paraître) », où l’on suggère de revenir à une
chronologie précoce pour l’intégration d’une partie du peuple rutène dans la province
(voir aussi chapitre 8), ainsi qu’à une étude intitulée « Géographie administrative et
37

géographie humaine entre Rhône et Pyrénées » (à paraître respectivement dans les actes
d’un colloque qui s’est tenu à Rodez en novembre 2007, et dans un volume d’hommage à
Georges Fabre). On ne doit pas négliger non plus l’entrée précoce des Tectosages de
Toulouse dans l’aire d’influence romaine.
4 Dans la province en formation, dont les traits distinctifs ne sauraient être, à l’identique,
ceux qui apparaissent à l’époque plus tardive de César, la fondation et le développement
de Narbonne s’éclairent plus vivement, ainsi que le rôle de l’hinterland narbonnais qui
prend plus de consistance. L’article sur « Narbonne : un autre emporion à la fin de l’époque
républicaine et à l’époque augustéenne » (BCH Suppl. 41), Athènes, 2002, p. 41-54, s’éclaire
par la mise en évidence des rapports entre la colonie et les zones minières plus
septentrionales. C’est là qu’a été repérée une inscription, malheureusement fragmentaire,
de haute époque1. Ce témoignage épigraphique précoce vient conforter les données de
l’archéologie. Il donne plus d’authenticité aux témoignages que l’on peut dégager des
textes cicéroniens (le Pro Quinctio, le Pro Fonteio).
5 Ceux-ci, à leur tour, peuvent éclairer l’établissement des nouveaux cadres de la vie
provinciale, dans le prolongement des travaux sur les cadastres et sur l’histoire agraire,
engagés par M. Clavel-Lévêque. À côté des richesses minières, le contrôle de la terre
devenait désormais un enjeu essentiel, source de spéculations et d’enrichissement. Mais
ces phénomènes se développaient de façon différenciée selon les régions, ou même à
l’intérieur des grandes subdivisions de la province. La présence romaine et plus
largement italienne s’enracine incontestablement dans le Narbonnais et rayonne depuis
cet emporion, comme le confirmeront un peu plus tard quelques traits du faciès
épigraphique [chapitre 23, mais aussi Christol 1995 c]. Mais on ne saurait limiter à cette
région les recherches sur la présence de noyaux de population italique, venant prendre
en main sous des formes nouvelles la mise en valeur de la terre, dont le contrôle est
arraché aux populations provinciales. La lecture rétrospective de la documentation
épigraphique la plus courante d’une part, l’interprétation de l’arrière-plan de l’emprise
foncière dans la région d’Orange, le pays des Cavares, d’autre part, pourraient suggérer
que d’autres zones que celles relevant de l’emprise du « cadastre B » de Béziers ont subi
un destin et une évolution identiques. Ce sont des réflexions proposées dans deux articles
ici publiés : « Une étape de l’aménagement et du peuplement des campagnes en Gaule
méridionale : les établissements italiens antérieurs à la colonisation césarienne », dans B.
Cursente (dir.), Habitats et territoires du Sud (126 e congrès national des sociétés historiques et
scientifiques, Toulouse, 2001), Paris, 2004, p. 349-359 ; puis « Interventions agraires et
territoire colonial : remarques sur le cadastre B d’Orange », dans A. Gonzalès et J.-Y.
Guillaumin (dir.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le monde romain,
Besançon, 2006, p. 83-92. Ces réflexions sont sous-jacentes dans d’autres travaux dont les
conclusions, fermes ou hypothétiques, pourraient être exploitées dans la même
perspective, mais en tenant compte toujours qu’il s’agit d’analyses rétrospectives et qu’il
faudrait pouvoir assurer souvent le terminus post quem des phénomènes mis en évidence. Il
en est ainsi dans l’article consacré à la dualité des peuplements dans des parties bien
localisées du territoire de la cité de Nîmes2, qu’on rapprochera de l’énigmatique
inscription de Castelnau-le-Lez (Sextantio)3 dans laquelle à une date plutôt haute
apparaissent conjointement coloni et incolae. On ajoutera toutes les publications suscitées
par la mise en place du dossier narbonnais de P(ublius) Usulenus Veiento, présenté dans
d’autres parties de ce volume (notamment chapitres 25 et 31). Le contenu historique des
38

divers éléments du dossier s’explique par un enracinement de la présence italienne qui ne


peut se réduire aux seuls effets de l’établissement d’une colonie romaine à Narbonne.
6 Ainsi se dessineraient quelques espaces régionaux ou microrégionaux dans lesquels
l’emprise romaine aurait été plus marquée qu’ailleurs, bouleversant plus profondément
les structures du monde indigène, économiques, sociales et politiques On peut même
tenter de les redécouvrir à partir de la répartition des inscriptions dans le territoire des
cités de Béziers et de Narbonne : Christol 1995 c et Christol 2002 a, p. 85-85. Les effets de
cette action trouvent peut-être un aboutissement dans la configuration de certains
espaces politiques ou administratifs à l’époque augustéenne, entendue au sens large,
c’est-à-dire au moment de la grande réorganisation provinciale, connu par Pline l’Ancien,
comme nous le verrons plus loin (chapitre 6). Il est donc nécessaire de prendre en
compte, au-delà d’une pesée globale, la diversité régionale, lorsque l’on procède à une
appréciation rétrospective de l’impact social de la domination romaine, notamment sur
les milieux aristocratiques indigènes. Ce phénomène, mis en évidence par R. Syme, puis
par E. Badian, et illustré alors par des travaux ponctuels comme ceux d’Y. Burnand, a été
ensuite plusieurs fois mis en évidence par les recherches de Chr. Goudineau. Il a été
constamment présent dans nos réflexions à travers les enquêtes onomastiques
qu’imposait le commentaire des inscriptions et toutes les recherches complémentaires
qu’il suscitait. Le cas des Marii permettait, dans un contexte documentaire
exceptionnellement favorable, de remonter jusqu’aux premiers temps de la province :
« Les Volques Arécomiques entre Marius, Pompée et César », dans Mélanges offerts au
Docteur Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu, Paris, 1987, p. 211-219. Si nous attendons encore
beaucoup de la mise au jour de fragments nouveaux de la plaque de bronze des environs
de Pézenas (Hérault)4, on doit tenir compte qu’une date précoce n’est pas encore assurée.
En revanche, le dossier des Valerii, abordé à plusieurs reprises, s’avère aussi fructueux,
dans la mesure où l’on peut rapprocher la diffusion de ce gentilice de la présence et de
l’action en Transalpine de Caius Valerius Flaccus5. L’engagement dans les clientèles, avec
toutes ses conséquences comme pour les membres de la famille de Trogue Pompée, a joué
un grand rôle dans la vie des aristocraties indigènes sur la longue durée : en se gardant du
schématisme on peut retirer des séries de témoignages des aperçus sur la structuration
des élites au sein des grands peuples provinciaux avant même l’époque augustéenne, au
moins sur quelques fractions d’entre elles.

NOTES
1. Christol 1986 a (en collaboration avec G. Bellan).
2. Christol 2003 g.
3. Cette inscription est évoquée à plusieurs reprises dans les travaux ici mentionnés : par
exemple dans Christol 2003 g, dans 2002 a, I, p. 86 (voir aussi I, p. 470).
4. Christol 2000 f (en collaboration avec St. Mauné) ; 2002 h (en collaboration avec St. Mauné) ;
2003 e (en collaboration avec St. Mauné).
5. Christol 1970 a ; Christol 2000 d.
39

Chapitre I. Narbonne : un autre


emporion à la fin de l’époque
républicaine et à l'époque
augustéenne*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Il faut désormais se référer aux travaux de Maria Luisa Bonsangue : d'abord à un article
paru en 2002 : M. L. Bonsangue, « Aspects économiques et sociaux du monde du travail à
Narbonne, d’après la documentation épigraphique (Ier siècle av. J.-C.-Ier siècle ap. J.-C.) »,
Cahiers du Centre G.-Glotz, 12, 2002, p. 201-232 ; ensuite à sa thèse de doctorat soutenue
devant un jury de l’université Paris I le 12 décembre 2006 (dir de recherche : Michel
Christol) : L’emporion de Narbonne : économie et société (IIe siècle av. J.-C.-Ier siècle ap. J-C.).
Le dossier des Usuleni est longuement repris dans Christol 2000 d [voir chapitres 25 et 31].
Sur les différents sites de Narbonne et de ses environs, on trouvera des mises au point
claires dans Dellong 2002 (de Chazelles, Sanchez). L’ouvrage publié en hommage à Guy
Barruol (Bats 2003) contient des contributions sur la structuration des espaces et sur les
contacts ou échanges avec le monde celtique intérieur C'est dans ce cadre qu'il convient
de ne pas exclure, au sein de l’œuvre du proconsul Cn(aeus) Domitius Ahenobarbus,
l'intégration d’une partie du peuple rutène : cette mesure semble vraisemblablement plus
précoce qu’on ne l'estimait.

1 Avec Délos et d’autres lieux du monde méditerranéen, Narbonne entre, selon Strabon,
dans la catégorie des emporia1. Cet auteur, il est vrai, a recours à cet endroit à une source
plus ancienne qu’il utilise fréquemment tout au long de son œuvre, à savoir Posidonius
d’Apamée2. Or, parce qu’il avait voyagé dans ces pays, celui-ci décrit d’expérience ou
d’après des relations une partie des régions de la Méditerranée occidentale, mais il put
aussi avoir recours à des sources antérieures à son époque, en particulier à Polybe3. On
voit donc que l’on peut dégager du passage de Strabon un témoignage sur le temps passé -
vraisemblablement la fin du II e siècle av. J.-C. et le début du I er siècle av. J.-C. -, et un
40

témoignage sur le temps présent - la dernière partie de l’époque augustéenne-, c’est-à-


dire, en définitive, un témoignage sur la persistance d’une situation, inscrite de la sorte
dans la longue durée. De plus, comme Strabon achève son œuvre dans les premières
décennies du Ier siècle ap. J.-C., à un moment où s’opérait en Occident un basculement
des circuits commerciaux qui, lentement, donna à Lyon, au cœur des Gaules, un rôle
essentiel dans l’animation des/42/circuits marchands et de la vie économique 4, et comme
Narbonne perdait alors, vraisemblablement, une primauté dont elle avait joui tout au
long du I er siècle av. J.-C., on peut penser que ce basculement n’était alors qu’en voie de
réalisation lorsqu’il écrivait. Mais est-on assuré que le mouvement portuaire et les
activités d’échanges de Narbonne auraient décliné dans l’absolu ? Il faut tenir compte de
l’accroissement des quantités de marchandises transportées, en particulier de l’huile de
péninsule Ibérique, dont le trafic devait en partie longer les côtes de la Gaule méridionale.
Narbonne, toutefois, devenait progressivement un lieu plutôt second dans la hiérarchie
des foyers économiques de la Méditerranée occidentale et de l’Occident romain, mais
point un lieu secondaire. Cependant, durant un long siècle au moins elle avait été un
point central dans la vie économique de ces régions.
2 Ce n’est pas toutefois la seule raison qui invite à comparer le monde délien et le monde
narbonnais, au-delà des décalages chronologiques qui font que l’apogée du port oriental
est proche de son terme lorsque décolle le port occidental. Tous deux ne sont que des
lieux où s’exprime l’expansion italienne, c’est-à-dire un mouvement qui renforce la
symbiose des diverses parties du monde méditerranéen. Ce ne sont donc pas les éléments
d’une histoire comparatiste qui importent seulement, ce sont aussi les données d’un
mouvement historique englobant qui sont en jeu. Il s’ajoute donc la légitimité d’une
recherche qui envisage l’histoire de l’emporion narbonnais dans un cadre large, et qui, en
portant le regard sur d’autres lieux de la Méditerranée, devrait pouvoir s’engager dans
l’examen de mouvements très amples. Ainsi l’attention portée d’abord sur Narbonne peut
conduire à croiser ceux qui, à partir de Délos, ou de l’Italie, jettent les fondements d’une
perspective générale en projetant leurs activités jusqu’aux rivages de Gaule et d’Ibérie.

I. Les phases et les facteurs du développement


narbonnais
3 On partira de Strabon, reprenant Posidonius et véhiculant peut-être ainsi des sources
encore plus anciennes. Cet auteur présente d’abord Narbonne comme un lieu majeur des
échanges dans le monde antique (IV 6, 1 : extrait de Posidonius, Lasserre 1966, p. 106) :
« Narbonne est située en arrière de l’embouchure de l’Atax et de l’étang dit Narbonnais.
C’est le plus grand port de commerce de cette région. Du côté du Rhône, en revanche, il
faut citer Arélaté, ville et centre commercial importants. Ces deux marchés sont à peu
près à la même distance l’un de l’autre qu’ils le sont des extrémités de leurs golfes
respectifs, telles que nous les avons indiquées, Narbonne par rapport au sanctuaire
d’Aphrodite, Arélaté par rapport à Massalia. De part et d’autre de Narbonne coulent,
outre l’Atax, d’autres rivières, qui descendent les unes des monts /43/ Cemmènes, les
autres du mont Pyréné. Des villes s’élèvent sur leurs bords, difficilement accessibles par
eau et seulement à des embarcations légères. Du mont Pyréné proviennent le Ruscino et
l’Illiberis, chacun avec une ville qui porte son nom. Près du Ruscino se trouve un étang,
ainsi qu’un territoire marécageux, situé à faible distance de la mer, qui contient des
muges enterrés... Telles sont les rivières qui descendent du mont Pyréné entre Narbonne
41

et le sanctuaire d’Aphrodite. De l’autre côté de Narbonne, celles qui descendent du mont


Cemmène dans la mer au-delà de l’Atax, sont l’Orb et l’Arauris. Sur le cours de la première
s’élève Baetera, ville bien protégée et proche de Narbonne ; sur le cours de la seconde
s’élève Agathè, fondée par les Massaliètes. »
4 Il revient sur Narbonne un peu plus loin (IV 1, 12), dans un passage encore imprégné de
l’œuvre de Posidonius, avant de passer à une autre source : « La plus grande partie du
territoire situé de l’autre côté du fleuve est occupée par les Volques dits Arécomisques.
Leur port (épinéion) est Narbonne, dont il serait d’ailleurs plus juste de dire qu’il est le
port de la Celtique entière, tant il surpasse les autres par le nombre de ceux auxquels il
sert de place de commerce. » Il ajoute presque immédiatement, mais ici, peut-être de son
propre chef, il fait allusion à une situation qui était plus proche de son temps : « La
capitale des Arécomisques est Némausus. Elle est bien inférieure à Narbonne sous le
rapport de sa population étrangère et de son mouvement commercial, mais elle l’emporte
sur elle sur le plan politique. »
5 Ces passages permettent d’appréhender une situation qui devait exister à partir du milieu
du IIe siècle av. J.-C., si Posidonius nous fait atteindre une information un peu antérieure à
son œuvre. À tout le moins, ils conviennent à la fin du II e siècle av. J.-C., moment de la
fondation de la colonie. Mais reste l’appréciation d’une phase antérieure à cet événement 5
.
6 Au point de départ il convient de retenir toutes les possibilités offertes par la position de
Narbonne préromaine, c’est-à-dire d’un ensemble articulant l’oppidum de Montlaurès et
les points de débarquement établis au fond des étangs. En effet, cette zone donne accès
aux grands circuits commerciaux de l’Occident6. C’est d’abord sa situation au point de
départ d’une route transcontinentale qui ouvrait aux produits de la Méditerranée le
monde celtique de l’Ouest, et qui faisait converger vers ses ports des produits venus de
loin. Il ne fait pas de doute, aussi, que la mainmise de Rome sur les côtes orientales de
l’Ibérie (Hispania citerior) avait renforcé l’intérêt que présentaient les régions sises au
Nord de la province romaine. La zone de Narbonne était devenue peu à peu, avant même
les dates qui, traditionnellement, servent de point de départ à la conquête romaine et
fixent le passage du pays sous le régime provincial, un point d’ancrage de la présence
italienne : il faut envisager, en effet, que les pays situés au Nord des Pyrénées vécurent de
plus en plus au rythme de la Citérieure, et/44/que les côtes du golfe Galatique virent
passer de plus en plus les produits de l’exploitation de l’Ibérie en même temps quelles
servaient de point d’aboutissement à des productions italiennes, avant leur
redistribution.
7 Cette activité emporique avait d’autres dimensions que par le passé. On a fait valoir que
les relations des Grecs de Marseille avec le monde indigène s’étaient plutôt nouées,
longtemps, dans le contexte bien connu du « port of trade » ou bien à partir des
établissements massaliètes. En sorte que la pénétration des marchands étrangers dans le
monde indigène était rare, la redistribution des produits étant principalement entre les
mains d’intermédiaires indigènes7. L’on était encore dans la « Méditerranée des emporia »,
suivant l’heureuse formule de M. Gras8. Les contacts commerciaux se nouaient dans une
multiplicité de lieux, et ce qui devint plus tard, au pied de l’oppidum de Montlaurès, le
carrefour narbonnais ne se distinguait pas trop d’autres lieux où s’effectuaient les
échanges avant la redistribution.
42

8 Toutefois, à partir du début du IIe siècle, comme le montre l’histoire de la diffusion du vin
italien, le secteur de Gaule méridionale correspondant au Languedoc occidental connaît
des transformations. Elles se produisent dans un contexte marqué aussi par l’évolution
propre du monde indigène, où les entités humaines, appelées confédérations, s’ordonnent
et se structurent, donnant de nouvelles dimensions aux échanges (circulation des
produits, réception, contreparties)9. La présence de l’élément étranger, ici le negotiator
italien, se retrouve bien au-delà de la ligne des contacts, dans une zone au sein de laquelle
non seulement les produits importés sont attestés en plus grandes quantités et en un
large semis de points, mais encore la langue qui émerge est celle du commerçant lui-
même, le latin, attesté par les graffites10. M. Bats estime que cette transformation se
produisit, avec assez de rapidité, à l’échelle d’un siècle à peu près. Et, de plus, à son avis,
comme dans toute phase de transition, on peut percevoir une série de périodes
successives au cours desquelles s’opère la transformation : tout évolue d’une génération à
une autre.
9 C’est dans ce contexte que se place la fondation de Narbonne, en 118-116. Elle est certes
proche de la fin de la phase de transition : comme l’écrit M. Bats, « le véritable saut a lieu
après 125 sur tout l’espace de la province romaine ». La fondation prend donc un sens très
fort, puisque la chronologie l’articule avec l’étape finale de la transition économique et
son inflexion. Mais, quelle que soit la place de l’événement qui ressortit, à première vue, à
l’histoire politique ou à l’histoire institutionnelle provinciale, on ne peut échapper à une
mise en perspective qui semble en faire une pièce importante dans une évolution engagée
dès le début du II e siècle av. J.-C. et peut-être même son point d’aboutissement11. Toutes
différences relevées, on prend envie de /45/ comparer avec la fondation de Marseille où,
selon M. Gras, la création d’une polis succéderait à une phase emporique12.
10 Mais, quelles que soient les raisons de la création d’une colonie de citoyens romains et la
forme quelle revêtit dans le contexte régional, au début de l’avant-dernière décennie du II
e siècle av. J.-C., le lieu d’établissement des colons devint rapidement un lieu d’attraction

pour des hommes d’affaires italiens et un nœud des routes commerciales de l’Occident
méditerranéen. Le Pro Quinctio, dont l’occasion fut un procès qui se déroula en 81 av. J.-C.,
se réfère à une affaire de peu d’années antérieure13. Mais la situation que révèle le
développement de cette affaire, et dont les composantes apparaissent grâce au texte
cicéronien, était bien plus ancienne, et très certainement aussi elle met au jour un
contexte plus général : notamment parce qu’il faut admettre que la situation décrite par
Cicéron, qui existait dans une part de la province apparemment éloignée de Narbonne,
devait être encore plus caractéristique de cette ville et de la zone la plus immédiatement
voisine. Ce que réalisait la société établie chez les Sébaginniens14, devait être encore plus
courant dans le chef-lieu régional ou à son approche. Nous pouvons donc, à l’aide de cette
source, dresser un tableau valable pour le tournant de la fin du IIe siècle et du début du Ier
siècle.
11 La Transalpine - et pourquoi ne pas considérer que cette caractéristique est encore plus
marquée dans la zone de Narbonne ? - apparaît comme une région où l’on fait fortune, car
Naevius, homme avide, attiré par l’argent (pecunia), et qui ne peut se contenter de gains
ou de bénéfices médiocres (quaestus), établit hors d’Italie le cœur de ses entreprises 15.
Alors que son adversaire malheureux, P. Quinctius, doit pour ses affaires voyager, mais
péniblement, se rendre en Gaule pour faire face à des difficultés ennuyeuses, Naevius
s’était installé en province (III, 12) : « Voici donc Naevius arraché aux salles de Licinius
(atria Licinia), à la réunion des crieurs publics, et transporté en Gaule, jusqu’au-delà des
43

Alpes ». Il y avait peut-être des lieux où, à Rome, l’on pouvait évoquer plus aisément
qu’ailleurs la conjoncture économique du monde méditerranéen,/46/comme dans la
Bourse d’Amsterdam au XVII e siècle les affaires du monde entier16. Si l’on estime que la
situation décrite par Cicéron devait être encore plus spécifique du point d’ancrage de la
domination romaine en Transalpine, Narbonne avait dû devenir pour beaucoup d’Italiens,
tentés par l’aventure dans le Far West occidental, un point à atteindre, une nouvelle
résidence, qui se substituait à Rome. Cicéron enchaîne : « il en résulte un grand
changement de milieu (mutatio loci), mais pas de caractère ». De fait, c’est en Gaule que
Naevius passe désormais le plus clair de son existence. Mais il ne rompt pas avec Rome, où
il conserve des attaches et où il lui arrive même de se rendre assez fréquemment, surtout
quand il le faut pour faire progresser ses affaires. Mais ses voyages ne paraissent pas aussi
fastidieux que ceux de R Quinctius, pour qui le déplacement depuis l’Italie est un
arrachement au pays natal. Les deux hommes, et les milieux qu’ils représentent,
apparaissent ainsi très distants dans la bouche de l’orateur.
12 Il ne faut pas oublier que C. Quinctius, le frère de Publius, avait certainement précédé en
Gaule Naevius17. Peut-être Cicéron essaie-t-il de dresser de lui une image rassurante, afin
de mieux accuser le contraste avec le portrait de Naevius. Il le présente en effet d’une
façon traditionnelle : C. Quinctius est un paterfamilias et prudens et attentus (III, 11), attaché
à la terre, même s’il ne dédaigne pas l’exploiter au mieux et en retirer tout le profit, ce
qui demeure honorable. Mais il disposait, en propre, avant même de s’associer à Naevius,
d’une belle exploitation rurale (III, 12) : erat ei pecuaria res ampla et rustica sane bene culta et
fructuosa. Une partie de ses biens fera l’objet d’enchères (IV, 15 et V, 20). De tous les
personnages mentionnés, il est celui qui, le premier, a choisi de résider en Gaule ; et c’est
là qu’il meurt. N’oublions pas, de plus, que pour gérer ces biens qui lui sont parvenus par
héritage, P. Quinctius, son frère, doit séjourner longuement en Gaule.
13 C. Quinctius et Sex. Naevius offrent peut-être deux images diverses de ces Italiens établis
en Transalpine. Le premier est aussi le plus anciennement établi, bien avant la création de
la société qui attire Naevius dans ce pays. Il y réside, vraisemblablement de façon
définitive, et il se consacre à la mise en valeur de ses terres. Celles-ci sont vastes, ce qui
doit distinguer le personnage du monde des colons, lotis certes mais plutôt modestement.
C. Quinctius n’est pourtant pas coupé du monde des affaires, prompt à saisir les occasions
de faire du profit. Il ne dédaigne pas de donner à son activité des formes neuves,
dépassant le cadre de l’exploitation familiale, en s’associant à un personnage dont les
préoccupations sont un peu différentes. En effet, pour Naevius, l’association /47/ semble
être conçue comme une affaire purement spéculative, à l’image des autres activités
marchandes qu’il entreprend. S’il est arraché à Rome, il ne rompt pas avec les milieux
d’affaires qui s’y trouvent et il ne semble pas s’attacher à la terre comme l’avait fait son
associé.
14 Il n’en reste pas moins que ces deux types sont associés dans l’exploitation de la province.
Ils sont réunis par la possibilité de s’engager en commun et d’articuler ainsi leurs
intérêts. Ils divergent tout de même, car C. Quinctius semble appartenir à la catégorie des
hommes de patrimoine foncier, tandis que Sex. Naevius s’ouvre davantage à d’autres
activités économiques.
15 C. Quinctius avait aussi des dettes et son frère éprouve des difficultés à mobiliser les
liquidités nécessaires. C’est aussi une différence qui l’oppose à Naevius. Mais s’il faut
établir une comparaison entre R Quinctius et Sex. Naevius, deux autres types se
manifestent, qui font apparaître une distinction entre l’Italie et la province (Gallia). Le
44

monde que représente Naevius dispose de liquidités partout et de la capacité d’engager


des affaires tant en province qu a Rome ; ses affaires sont aussi plus diverses, associant
l’exploitation foncière à d’autres trafics, notamment celui des esclaves. Le monde auquel
il appartient est composé de personnes qui ont une mentalité spéculative, et qui, quoique
prêtes à se déraciner par rapport à Rome et à l’Italie, conservent une capacité d’ubiquité.
Elles ont besoin, pour l’efficacité de leurs affaires, de tenir les deux extrémités du circuit
des opérations dans lequel elles se sont engagées. P. Quinctius est quasiment à l’opposé,
car il ne semble pas parvenir à comprendre les comportements de son adversaire.
16 Le monde de C. Quinctius et celui de Sex. Naevius confinent à Narbonne. Telle doit être la
société de cette ville, qui vit s’ajouter au lot de colons fondateurs, petits propriétaires
fonciers dont l’horizon n’était peut-être pas exceptionnellement élargi, tous ceux qui, par
esprit d’aventure et souci de faire fortune, se lancèrent dans l’exploitation des pays de
l’Occident. Parmi ces derniers, les uns s’enracinèrent en transférant d’Italie les modes
d’exploitation de la terre qui existaient dans la péninsule et en s’y livrant sans trop
d’entraves ; les autres, quoique établis durablement à Narbonne, conservèrent des liens
avec l’Italie dans un genre de vie qui impliquait une réelle mobilité.

II. Les sources du développement de l’emporion


narbonnais
17 L’accélération des importations vinaires italiennes arrima puissamment Narbonne au
grand commerce méditerranéen. Cet aspect, marqué sur les cartes par les découvertes
d’amphores vinaires italiques, a été mis en évidence par les travaux d’A. Tchernia,
complétés par les observations de M. Bats. L’isthme aquitain a été, sans aucun doute, le
point de passage d’un trafic important, reliant les régions côtières de la Tyrrhénienne à
l’intérieur de la Celtique. Et des deux grandes voies suivies par ce trafic, la voie qui passait
par Narbonne a longtemps été la plus importante par rapport à la voie rhodanienne18. La
rupture de charge et la redistribution constituent ainsi des fondements de /48/ l’activité
de l’emporion narbonnais jusqu’à l’époque augustéenne. Il ne fait pas de doute, à présent,
que cette ville est le point d’ancrage d’une série de courants commerciaux ou d’activités
économiques de grande amplitude.
18 Mais l’attention portée aux données du Pro Quinctio permet maintenant d’aborder d’autres
éléments composant le cadre économique dans lequel se développe Narbonne. Elle est au
cœur d’un horizon économique dont il importe de définir d’autres éléments constitutifs.
Les éléments habituels de l’emporion, à savoir les échanges de produits, se complètent
d’autres données, montrant fortement qu’il s’est produit un dépassement du niveau
commercial. Sont apparus, par dérivation ou par surimposition, des processus
économiques autres que l’activité commerciale. Ils donnent à la colonie de Narbonne
d’autres dimensions que celles d’une simple colonie de citoyens romains puisqu’a partir
d’elle on embrasse un espace économique terrestre élargi, au-delà du territoire propre.
Les éléments composant ce tableau s’affirment de plus en plus quand on avance dans le Ier
siècle av. J.-C. Le Pro Fonteio offre alors un premier repère chronologique, accompagné et
suivi par la documentation épigraphique.
19 II. 1. La colonie romaine doit être considérée en premier lieu
20 Elle se substituait à l’oppidum de Montlaurès 19 ; elle était ainsi plus proche des points de
débarquement, établis au fond des étangs. Elle était aussi, par son rôle de capitale et de
45

résidence des proconsuls, un centre de vie économique, en particulier pour les ventes aux
enchères20. Quelle que soit la position que l’on adopte sur la création d’une province de
Transalpine21, le rôle de Narbonne est évident dès l’époque du Pro Quinctio, soit comme
capitale provinciale, soit comme chef-lieu d’assises à l’intérieur d’une province plus large.
En effet, le conflit dont traite le discours se place sous le proconsul C. Valerius Flaccus
qui, à l’occasion de son gouvernement, triompha de Celtiberis et Gallis : il devait disposer
d’une province associant l’Hispania Citerior à une Gallia que E. Badian considérait comme
l’ensemble de la Transalpine et que Ch. Ebel considérait comme la seule partie occidentale
22
. C’est à Narbonne que P. Quinctius avait fait procéder à la vente aux enchères de ses
biens23. Si l’on ne peut tirer de ce choix /49/ une indication décisive sur la localisation
éventuelle de ses biens, elle indique tout de même que Narbonne était un des lieux où se
trouvait le personnel nécessaire à la réalisation de cette procédure (le praeco et
l’argentarius)24. De toute façon, Narbonne apparaît dans le Pro Quinctio comme le seul lieu
de vie financière dans la Gaule de cette époque, en tout cas comme un lieu de référence
pour les Italiens établis in Gallia. En sorte que l’on peut se demander si, dans un certain
nombre de passages le terme de Gallia n’est pas un simple substitut de Narbo, en
particulier lorsqu’il s’agit d’évoquer les points de départ ou d’aboutissement de voyages
entrepris par les personnages impliqués dans le conflit juridique.
21 Si dans le Pro Fonteio, pour les besoins de sa défense, l’orateur lui rend avant tout le rôle
de propugnaculum du peuple romain, et s’il retrouve ainsi un élément premier de
l’existence d’une colonie romaine, il fait référence bien vite à l’ensemble des « intérêts »
romains dans la région en énumérant une longue catégorie d’hommes d’affaires, qui
montre qu’on ne peut pas réduire la domination de Rome à la présence d’une colonie de
citoyens et d’une cité grecque, alliée très fidèle.
22 II.2. Une part de l’activité économique qui se développe autour de Narbonne, et pour une
grande part à partir d’elle, prend appui sur l’exploitation des ressources revenant au
peuple romain : l’exploitation de l’ager publicus, les ressources du sous-sol.
23 II.2.1. L’exploitation minière a été mise en évidence récemment. Elle concerne les zones de
retombée du Massif central, où les affleurements métallifères sont nombreux. Outre le
rebord de la Montagne Noire, étudié en particulier par Claude Domergue et par son
équipe, un second secteur, tout aussi important, a été mis en évidence dans la haute
vallée de l’Orb. Il s’agit de mines de plomb argentifère et de cuivre. L’exploitation des
sites, quels qu’ils soient, est définie par une chronologie caractéristique, puisque le
matériel archéologique comporte des amphores Dr 1, en général en grandes quantités,
des céramiques campaniennes, puis des céramiques arrétines, enfin des céramiques
sigillées sud-gauloises. La période ainsi définie commence donc dans la seconde moitié du
IIe siècle et s’étend jusque vers le milieu du I er siècle ap. J.-C.25. Il convient, à ce propos,
d’articuler ces observations avec les données de l’épigraphie. En effet, dans la haute vallée
de l’Orb, devaient se situer les Rutènes provinciaux de César26, c’est-à-dire une partie du
grand peuple des Rutènes, intégrés dans la provincia à une date qui est encore
problématique. Ceci ne s’était pas produit en 121, à l’issue des campagnes de Cn. Domitius
Ahenobarbus. Mais cette intégration aurait pu se produire en 81, à l’issue de la guerre
conduite par C. Valerius Flaccus, qui lui avait permis de triompher de Celtiberis et Gallis. En
tout cas elle était acquise au moment /50/ du Pro Fonteio, ce qui a fait penser parfois à une
décision de Pompée27. De ce secteur rutène, désormais provincial, provient l’inscription
latine la plus ancienne de la province, à l’exception du milliaire de Domitius
Ahenobarbus. Il s’agit d’un fragment provenant du village de Villemagne-L’Argentière,
46

que ses caractéristiques paléographiques font comparer aux inscriptions d’Italie du I er


siècle av. J.-C., à partir de Sylla28. S’il est impossible d’être plus précis, il faut se garder,
par on ne sait quelle prudence, de ne retenir que la partie basse de la fourchette
chronologique déterminée (à savoir entre l’époque de Sylla et l’époque d’Auguste).
Surtout, le peu qui reste de ce texte important indique que le personnage cité était
membre de la tribu Pollia, c’est-à-dire de la tribu qui fut celle des premiers colons
narbonnais. La relation qui s’établit ainsi entre ce secteur minier, éloigné d’environ 60 km
à vol d’oiseau, et la colonie doit être mise en évidence. Mais il faut ajouter à ce document
un autre élément, tout aussi important. À quelques kilomètres du site de Villemagne-
L’Argentière se trouvent les mines de Lascours, toujours dans ce pays rutène, tel que nous
l’avons défini. Or, en ce lieu où apparaissent des tessères portant mention d’une societas
Rut(enorum), qui ne peut être autre chose qu’une société d’exploitants italiens, le centre
du village minier offre un habitat présentant des caractéristiques importées d’Italie. Les
thermes ne peuvent correspondre qu’à un aménagement du cadre de vie par des Italiens
pour des Italiens. Ne doit-on pas en dégager la conclusion que ce sont désormais les
ressources du pays qui font l’objet d’une exploitation tenue par des entrepreneurs
italiens, à faire entrer dans la catégorie des publicani du Pro Fonteio ?
24 II.2.2. L’autre composante de la construction d’un horizon économique terrestre est fournie par
les développements relatifs à l’ager publicus. Une des données importantes de l’histoire de
cette région, révélée aussi par l’archéologie, est le développement précoce des cadastres.
L’un de ceux-ci, appelé cadastre B de Béziers, est vraisemblablement un cadastre dont
l’histoire doit être retracée, pour la période antérieure à la création de cette colonie de
vétérans (en 36 av. J.-C.), en liaison étroite avec la colonie de Narbonne. Ce cadastre se
juxtapose au cadastre narbonnais, vraisemblablement celui de la fondation, à une époque
où seule Narbonne est un point d’ancrage de la présence italienne en Transalpine. Il en
assure ainsi un prolongement en structurant les zones de bons coteaux du Languedoc
central29. Mais, plutôt que d’une hypothétique colonisation viritane, il pourrait marquer,
sur un territoire enlevé aux indigènes qui, depuis la conquête, ne disposaient du sol qu’à
titre précaire, l’emprise d’une forme nouvelle de possession et d’exploitation au profit des
Italiens. Forme nouvelle/51/de possession, par concession de l’ager publicus à des
exploitants qui en disposaient moyennant paiement d’un vectigal, ce qui permettait la
constitution d’unités productives de bonnes dimensions. Forme nouvelle d’exploitation,
parce que celle-ci se déroulait désormais dans un cadre d’activité transposé d’Italie. Le Pro
Quinctio, en 81 av. J.-C., indique que le premier associé de Naevius, C. Quinctius, disposait
en Transalpine de biens fonciers détenus de longue date, mais dont l’ampleur s’explique
mal dans le cadre des distributions coloniaires. Puis le Pro Fonteio indique aussi l’expulsion
d’indigènes de terres qu’ils ne pouvaient occuper jusque-là qu’à titre précaire. Il y aurait
eu, ainsi, deux moments de mise en exploitation de l’ager publicus, en Transalpine, l’un
plus proche du début du Ier siècle, l’autre plus lié à l’action de Pompée. À première vue, il
serait normal que les zones les plus proches de Narbonne aient fait l’objet de cette
appropriation nouvelle, source de revenus et d’enrichissement pour les bénéficiaires.
C’est pourquoi, alors que l’on semblait s’accorder pour mettre en relation la datation du
cadastre B de Béziers et l’œuvre de Pompée, exécutée par Fonteius, on prendra en compte
les travaux les plus récents, fondés sur l’observation de nombreux sites ruraux, pour
mettre en évidence un horizon de la fin du IIe et du début du I er siècle. On peut donc
remonter de quelques décennies ce fait important pour l’histoire de l’hinterland
narbonnais. Si l’on ajoute que ces remaniements jouèrent un rôle déterminant dans la
47

structuration de l’espace rural, en établissant des centres d’exploitation qui perdurèrent


le plus souvent jusqu’à la période de l’Antiquité tardive, échappant ainsi aux vicissitudes
de l’histoire du peuplement, on ne pourrait mettre plus fortement en valeur l’importance
de cette période, correspondant à la fin du II e siècle et au premier tiers du I er siècle, ainsi
que les renseignements que l’on peut généraliser à partir des données sur la société de
Naevius et de Quinctius, et à partir des indications du Pro Fonteio sur la présence d’aratores
et de pecuarii, gens d’importance à côté des colons narbonnais.
25 Ce que nous pouvons apprécier par la bonne connaissance du cadastre B de Béziers ne
peut-il pas être recherché dans deux autres directions à partir de Narbonne : vers l’Ouest
et le Lauragais d’une part, vers le Roussillon et les Pyrénées d’autre part ?

III. Les problèmes de la construction d’un espace


économique
26 Les questions de chronologie sont ici importantes. Elles permettent de mettre en évidence
les diverses étapes de la construction d’un espace économique et la diversification dans
l’exploitation des richesses. À toutes les étapes, que l’on se réfère à la strate du Pro
Quinctio, à celle du Pro Fonteio, ou, par l’étude régressive de l’épigraphie, aux diverses
périodes du I er siècle av. J.-C., on constate la présence d’Italiens et l’on n’a plus, à leur
sujet, les mêmes problèmes de définition qu’aux époques précédentes, puisque l’issue de
la guerre sociale a profondément modifié la situation des populations de la péninsule. La
place de ces Italiens est essentielle dans la seconde moitié du I er siècle et aux débuts de
l’époque augustéenne, lorsque, en sus des grands circuits commerciaux branchés au large
sur l’Italie et la Méditerranée orientale, apparaît autour de Narbonne un espace
commercial propre, apparemment plus autonome par rapport aux trafics issus de l’Italie
et au monde commercial italien, même s’il est tenu par des Italiens d’Occident. /52/
27 Les affaires des Usuleni, telles qu’on peut les circonscrire et les analyser, permettent
d’engager une réflexion sur ce point. En effet, depuis peu, les pièces d’un dossier
articulant épigraphie amphorique et épigraphie lapidaire viennent suggérer que des
Italiens, plutôt émigrés à l’image de Naevius que colons installés sur un lot de dimensions
moyennes, ont construit, par leur dynamisme et par leurs affaires propres, un espace
économique structuré autour de Narbonne, qui ne demande plus rien à l’Italie. Ils
annoncent, dans certains domaines, le renversement d’un certain nombre de courants
commerciaux à l’époque augustéenne et au I er siècle ap. J.-C. Dans le cas des Usuleni, il
s’agit d’un groupe familial relativement ramifié qui joint à l’exploitation foncière sur un
modèle courant dans l’Italie la plus dynamique, donc un modèle importé en Transalpine
rompant avec les modes d’exploitation locaux, des activités commerciales révélant peut-
être une prise de risque sur certains trajets d’Occident. Les deux parents, P. Usulenus
Veiento et M. Usulenus, sont possessionnés dans l’avant-pays de Narbonne en direction
du Lauragais, certainement au-delà du territoire de la colonie, dans une zone qui put être
ajoutée à un certain moment à ce dernier et qui constituait un pagus à l’époque
augustéenne. Absentéistes, ils sont représentés par leurs affranchis dans la vie locale.
L’on sait depuis peu, par ailleurs, que M. Usulenus faisait fabriquer des tuiles sur son
domaine, comme d’autres propriétaires d’origine italienne en d’autres secteurs
dépendant de Narbonne30. Mais c’est le destin de P. Usulenus Veiento qui se dégage de la
façon la plus significative. Ce personnage, père d’un grand notable de la fin de l’époque
48

augustéenne, outre la gestion de ses domaines, s’est lancé dans le trafic du vin
hispanique. Avait-il aussi des domaines dans l’Ampurdan, là où le matériel archéologique
livré par des fours de céramique a fait connaître sa marque, apposée tant sur des tuiles
que sur des amphores ? Il faudrait alors déterminer pourquoi il se trouvait propriétaire
assez loin de Narbonne : avait-il effectué des investissements ? Peut-être ne faut-il pas
trop presser la documentation, si l’on s’engage sur cette voie, pourtant classique, d’une
articulation entre possession du domaine et valorisation de la production. Si l’on n’est pas
sûr qu’il ait été possessionné, à tout le moins avait-il tourné son regard vers les
possibilités de profit que suscitait le développement du premier vignoble hispanique, en
Léétanie et dans l’Ampurdan. En faisant signer de son nom une production amphorique, il
pouvait révéler son contrôle sur la commercialisation d’un produit qui, dès la seconde
moitié du I er siècle av. J.-C., commençait à s’imposer sur l’isthme aquitain31. Narbonne
apparaissait alors comme le centre de ses affaires, mais dans un contexte économique
détaché de l’Italie. /53/

IV. Les hommes : les Italiens d’Occident


28 À l’époque concernée, au cœur de la vie de ce que Strabon qualifie d’emporion, se trouvent
donc des Italiens. Il s’agit non seulement des descendants des colons, mais encore et
surtout de ceux qui sont venus d’eux-mêmes pour s’installer, travailler, trafiquer,
s’enrichir... ou se perdre, si l’on retient toutes les connotations morales du portrait de
Naevius par Cicéron. Le cas de Naevius, celui de P. Quinctius, constituent des repères
significatifs de ce mouvement. Plus anonymement, le Pro Fonteio énumère successivement
diverses catégories (V, 12) : negotiatores, coloni, publicani, aratores, pecuarii. C’est cet afflux
d’hommes d’affaires, d’affaires de toutes sortes, qui donne à la société narbonnaise, telle
que nous la connaissons par l’épigraphie de la seconde moitié du I er siècle av. J.-C. et de
l’époque augustéenne, les traits distinctifs de son originalité32 :
• une anthroponymie fortement imprégnée par les influences italiques : gentilices rares ou
peu répandus, parfois exclusivement concentrés à Narbonne, au sein de la province de
Transalpine ;
• une épigraphie qui révèle une forte proportion d’affranchis et d’affranchis d’affranchis. Ces
derniers sont aisément reconnaissables, car ils indiquent souvent leur statut par référence
non au prénom du patron, mais en référence à son surnom. Et ce dernier est, le plus souvent,
un cognomen caractéristique des esclaves ou des anciens esclaves. Par exemple C. Maius
Philarguri 1. Masclus, dont le patron, Philargurus, porte un surnom qui est caractéristique
des esclaves et des affranchis33 ;
• une épigraphie qui révèle un nombre important de métiers, y compris les métiers de
l’argent : ampullarius (fabricant de flacons), anularius (fabricant de bagues), capistrarius
(fabricant de muselières ; bourrelier ?), gypsarius (celui qui moule le plâtre ; stuccateur ?),
purpurarius (marchand de pourpre), vestiarius (marchand d’habits). Mais aussi, impliquant un
artisanat plus développé, vascularius (fabricant de vases ; fondeur ?), aurifex (orfèvre). Et
surtout des métiers qui tournent autour de l’argent, des affaires et des ventes aux enchères :
argentarius et coactor argentarius, mensularius, nummularius. Parmi ces derniers aussi, la
proportion d’affranchis est considérable.
29 On retire de l’examen de cette documentation la conclusion suivante : la société de
Narbonne, au moment de l’apogée commercial de la ville, est une société dans laquelle la
place des artisans, celle des métiers, est également importante. Toutefois, en
49

mentionnant cette activité dans le texte des épitaphes, on ne lui attribuait pas un
caractère péjoratif. Ce monde de gros artisans et de gros boutiquiers, dont le bon niveau
économique ne doit pas être méconnu, était fier de son rôle et de sa situation34. Une des
familles les mieux connues, dont la trajectoire se développe entre le milieu /54/ du I er
siècle av. J.-C. et l’époque augustéenne est celle des Vettieni. Tout semble partir d’un [C.]
Vettienus T.f. Pol(lia), mensularius, qui pratiquait ce métier de l’argent vers le milieu du Ier
siècle av. J.-C. et durant les premières décennies suivantes. Grâce aux diverses
composantes d’un enclos funéraire, nous connaissons les strates d’affranchis qui
dépendaient de lui : en effet, son affranchi Metrodorus avait lui aussi un affranchi, Eros,
personnage dont la richesse peut être évaluée par l’ampleur et la qualité de sa propre
épitaphe. L’un puis l’autre apparaissent comme les continuateurs du tribule de la Pollia.
Mais, pour finir, Eros se lie par son mariage au milieu des ingénus, montrant, à côté
d’autres exemples, la possibilité de confluences entre ces deux groupes socio-juridiques 35.
Mais ces deux groupes ne sont-ils pas définis aussi par la distinction qui sépare, selon J.
Andreau, les gros boutiquiers et les « hommes de patrimoine foncier » ? Toutefois, faute
de connaître le gentilice de l’épouse de C. Vettienus Eros, l’enquête tourne court.

V. Conclusion
30 Ce seul bilan justifierait une comparaison avec Délos, même si pour ces deux foyers
économiques, les chronologies ne sont pas strictement identiques. Le cycle de la grandeur
économique délienne s’engage avec un bon siècle d’avance sur le démarrage narbonnais.
Il subit l’effet d’un choc au début de la seconde décennie du I er siècle av. J.-C., alors que
s’affirment le rayonnement de Narbonne et sa puissance d’attraction. Il s’infléchit alors,
puis s’interrompt, alors que s’ouvre pour Narbonne la période du plus grand
épanouissement, dans le contexte de l’essor économique des provinces d’Occident, durant
l’époque triumvirale et l’époque augustéenne. Nous devons toutefois poser une question,
même s’il est difficile pour l’instant d’apporter une réponse satisfaisante. En effet, même
si elle est vraisemblable, elle ne présente qu’un caractère supputatif. Il est difficile
d’admettre que le volume des transactions, quoique important, ait atteint à Narbonne
l’ampleur qu’il dut revêtir à Délos. Peut-être même faut-il envisager entre les deux
emporia un véritable changement d’échelle, qui tient aux différences économiques entre
les pays de la Méditerranée orientale et ceux de l’Occident romain. Il convient d’en tenir
compte pour étudier les milieux sociaux liés à la vie de ces emporia.
31 Néanmoins, le cas de Narbonne permet d’envisager, outre l’élargissement incontestable
de la Méditerranée des Italiens, suivant quelles modalités apparut avec de plus en plus de
netteté et de force ce point d’animation de la vie économique en Occident. Le
rayonnement narbonnais ne dépend pas seulement de la bonne situation sur des courants
commerciaux. Il résulte aussi d’un rôle peu à peu acquis dans l’animation d’une zone
soumise à divers phénomènes d’exploitation (mise en valeur, c’est-à-dire transformation
du cadre productif). Cette diversification des activités caractérise, sans aucun doute,
l’histoire de Narbonne au I er siècle av. J.-C. et à l’époque augustéenne et confère à ses
structures sociales une réelle originalité que l’on peut apprécier grâce aux données de
l’épigraphie.
50

NOTES
*. Les Italiens dans le monde grec, II e siècle av. J.-C.-Ier siècle ap. J.-C. : circulation, activités, intégration
(actes de la table ronde, ENS, Paris, 14-16 mai 1988,) BCH Suppl. 41, Athènes, 2002, p. 41-54.
1. On s’appuiera sur les travaux rassemblés par Bresson-Rouillard 1993, en particulier sur les
deux contributions d’Étienne 1993 et de Rouillard 1993. Diodore de Sicile, pour sa part, considère
Narbonne comme le plus grand emporion de la Gaule (V, 38, 5) : Duval 1971, I, p. 286-289.
2. Sur les sources de Strabon, on se référera aux observations de Lasserre 1966, p. 4-6 et
p. 106-109 : Duval 1971, I, p. 242-246.
3. Laffranque 1964, p. 67-85. Parmi les témoignages de contemporains se trouve celui de
Charmolaos le Marseillais (Strabon III, 4,17). Sur l’intérêt de Posidonius, Feuvrier-Prévotat 1978.
À propos de Narbonne, on se référera à Gayraud 1981, p. 77 et p. 98.
4. Comme on peut en prendre la mesure, à travers quelques travaux récents : Dangréaux 1988,
Desbat 1987, Desbat 1989.
5. Sur la période précoloniale Barruol 1973, p. 55-59. La question d’un site précolonial, jusqu’ici
non attesté, à l’emplacement de la ville romaine, a été posée à plusieurs reprises, sans que l’on
puisse apporter de réponse. Sur le toponyme Naro/Narbo, voir aussi Gayraud 1981, p. 80.
6. Gayraud 1981, p. 49-57, p. 85-88.
7. Bats 1986, p. 408-409 ; voir aussi Étienne 1993, p. 30-32.
8. Gras 1993.
9. Goudineau 1992, p. 454-455 (= Goudineau 1998, p. 409-411).
10. Bats 1986, p. 409-411.
11. On s’appuiera sur les analyses de Gayraud 1981, p. 136-143, p. 159-160.
12. Gras 1993, p. 105.
13. Mise en perspective par Hinard 1975. On utilisera le commentaire de Kinsey 1971.
14. Barruol 1975, p. 291-293. L’auteur rappelle, p. 293 n. 2 les débats sur l’identification et la
localisation de ce peuple, qui n’est pas autrement connu. Rappelons le commentaire de Kinsey
1971, p. 186 : « the location is no more than a guess based on Cicero’s exiguous evidence ».
15. Non seulement il participe à la société qu’il a mise sur pied avec C. Quinctius, et qui est
appelée indifféremment ager (XI, 38 : ager communis ; XXIX, 90 : totum agrum, qui communis est,
suum facere), saltus (XXIX, 90 ; voir aussi en VI, 28 l’association de deux de ces termes : de saltu
agroque communi a servis communibus vi detruditur) et praedium (VII, 28 : expulsus atque eiectus e
praedio), mais encore il fait le trafic des esclaves pour son propre compte (VI, 24 : vident
perfamiliarem Naevi, qui ex Gallia pueros venales isti adducebat, L. Publicium). Sur l’avide recherche des
gains et du profit que manifeste Naevius, marquée par le mot quaestus : III, 11, 12 (deux fois), 13.
16. Andreau 1987 a, (= Andreau 1997, p. 157-176). Il faut ici mentionner, dans le contexte de ces
liens entre Rome et Narbonne, les suggestions offertes par le dossier de l’oculiste narbonnais L.
Suestilius L.l. Aprodisius : ce gentilice, très rare, se retrouve particulièrement à Rome, par
l’inscription de L. Suestilius L.l. Clarus, argentarius ab Sex Areis, et de L. Suestilius Laetus,
nummularius ab Sex Areis (CIL VI, 9178) : Christol 1996 c, p. 313-318, ainsi qu’Andreau 1987,
p. 109-110, 115, 216.
17. Il faut tirer profit du commentaire de Kinsey 1971, p. 63 (sur la présentation assez elliptique
du personnage, en comparaison d’autres discours cicéroniens), p. 66 (sur la nature de la société
constituée par C. Quinctius et Sex. Naevius), p. 70-71 (sur les liens d’affaires entre Sex. Naevius et
P. Quinctius).
18. Tchernia 1986, p. 74-85.
51

19. Les recherches récentes sur le site permettent de conclure à un déclin rapide, sinon à un
abandon, à partir du milieu du I er siècle av. J.-C., « peut-être même avant les années - 50 » :
Mauné-de Chazelles 1998.
20. On éclairera cette question à l’aide de Ferrary 2002 [dans le même colloque].
21. Exposé de la question par Goudineau 1978, p. 692. L’attention sur ce problème a été attirée
par Badian 1966.
22. Informations sur le personnage et la fonction : MRR III, Suppl. (1986), p. 211 : on admet qu’il
gouvernait en péninsule Ibérique dès 92, et qu’il put ajouter la Gaule à sa compétence peut-être à
partir de 85 : Badian 1966, p. 908 ; Ebel 1975, p. 363. On sait qu’il fait obtenir le droit de cité
romaine à un notable helvien (César, BG, I, 47, 4) : Badian 1958, p. 305 ; Goudineau 1996, p. 74. On
se référera aussi au commentaire de Kinsey 1971, p. 90.
23. Cic., Pro Quinctio IV, 15 : auctionem in Gallia P. hic Quinctius Narbone se facturum esse proscribit
earum rerum quae ipsius erant privatae.
24. Sur le rôle de l'argentarius, Andreau 1987, p. 69-70, p. 75-77.
25. Mise au point, avec des éléments archéologiques neufs, par Gourdiole-Landes 1998.
26. Christol 1998 d, p. 212-217 [voir aussi le chapitre 8 ; sur les nuances à apporter, voir
l’introduction de cette partie].
27. Déjà Albenque 1948, p. 76-77.
28. Christol 1986 a (d’où AE 1986,470).
29. L’analyse du cadastre B de Béziers a été réalisée par Clavel-Lévêque 1995. Nous sommes de
plus en plus convaincu de la nécessité de remonter la datation de ce réseau avant l’époque
pompéienne, à une époque qui devait être de peu postérieure à la fondation de Narbonne, et
certainement antérieure au Pro Quinctio. Les effets de ce remodelage de l’espace rural ont été mis
en valeur par la thèse de Mauné 1998, p. 39-57. Les données archéologiques récoltées plus
récemment encore renforcent cette hypothèse.
30. On doit mettre en évidence tout ce que peut apporter une bonne connaissance des activités
artisanales ayant pour siège le domaine rural : Christol 1999 e. Autre témoignage sur la
production de tuiles à haute époque Sabrié 1992 [voir aussi chapitre 25].
31. Christol 1997 a ; Christol 1998 c. Sur le développement du vignoble hispanique et sur
l’acheminement de sa production Tchernia 1986, p. 142-145.
32. Gayraud 1981, p. 479-491.
33. CIL XII, 4964. Ce type de dénomination, extrêmement concentré à Narbonne, a été mis en
évidence pour la Gaule narbonnaise par Pflaum 1981.
34. On rappellera ici les distinctions établies entre cette catégorie économique et sociale et ce
que J. Andreau appelle les « hommes de patrimoine foncier » : Andreau 1987, p. 363-364 et
p. 393-394.
35. Christol 1997 c, p. 271-280.
52

Chapitre 2. Une étape de


l’aménagement et du peuplement
des campagnes en Gaule
méridionale : les établissements
italiens antérieurs à la colonisation
césarienne*

NOTE DE L’ÉDITEUR
On peut tenter, par l’analyse des inscriptions de la première d’époque impériale, de
repérer l'existence de populations issues de l'Italie au sein des campagnes de Gaule
méridionale, dont l'établissement serait précoce ; voir Christol 2003 g à propos du
territoire de la cité de Nîmes, en rapport avec quelques documents analysés ci-dessus.
Voir aussi chapitre 25 en rapport avec l'arrière-pays de Narbonne.

1 L’intégration de la Gaule méridionale, transalpine puis narbonnaise, dans l’espace élargi


de la domination romaine s’est traduite dans la longue durée par des transformations
profondes qui ont affecté l’ensemble de la vie économique et sociale. Mais il serait peut-
être excessif d’opposer de façon réductrice l’avant et l’après, à la manière de Strabon.
Lorsque les interventions de la puissance politique romaine devinrent de plus en plus
déterminantes dans les diverses parties de la Gaule méridionale, et que celle-ci fut entrée
en contacts plus étroits avec le monde italien dans le domaine économique et social, cette
région connut une évolution et des transformations, qu’il importe de prendre en compte.
Les interventions de Rome s’échelonnèrent aussi sur une période assez longue d’au moins
un demi-siècle avant que la province ne prenne une configuration stable1. Elles varièrent
aussi suivant les diverses parties de la région. Il importe donc d’être attentif à la
chronologie, et pas seulement à une chronologie globale, qui a le tort d’effacer les
nuances infrarégionales et d’escamoter les possibilités de bien comprendre les modalités
53

de cette évolution. Il faut se départir de formulations trop simples et être attentif à la


progressivité des processus dans le temps, à la diversité des situations dans l’espace.
Toutefois ces exigences de prudence et le souci de nuancer se heurtent aux réalités de la
documentation, qui n’autorise souvent que des généralisations ou des globalisations.
2 En plaçant comme borne temporelle la colonisation césaro-augustéenne on se réfère à
une phase d’évolution marquante, voulue par le pouvoir dominant. Celle-ci concerne en
premier le rapport d’ensemble entretenu par le groupe humain issu de l’extérieur avec le
milieu d’accueil2. Il se transforme et se traduit désormais tant par les modalités de
l’emprise sur le sol, au profit des soldats, dégagés de leur service militaire et récompensés
par de la terre, que par la mise en évidence de rapports nouveaux entre le territoire et la
ville chef-lieu. Ces colonies, tant les colonies de droit romain que les colonies de droit
latin, importaient en Transalpine un mode d’organisation de la vie en communauté,
quasiment nouveau dans la province. Nouveauté par les formes institutionnelles,
nouveauté aussi par les formes que prenaient les relations de la ville avec le territoire. En
tout cas nouveauté par l’ampleur imposée du phénomène, même s’il n’était pas étendu à
toutes les parties de la province. En une génération à peu près, c’est-à-dire entre 45-44,
date des fondations césariennes (Narbonne et Arles, plus des colonies latines) et 15 au
plus tard (les dernières créations augustéennes sont peut-être même un peu plus
anciennes ; c’est donc un terminus un peu large), une rupture s’était produite3. Un
nouveau cadre de vie avait été définitivement posé, d’autant que très rapidement, dans
l’ensemble de la province, ce mouvement de colonisation était devenu pièce essentielle
d’une politique de municipalisation et d’une volonté, elle aussi générale, de développer la
civilisation urbaine, conformément au modèle présenté par Strabon4.
3 Envisagé d’une façon générale, le phénomène de « colonisation » ne se réduisait pas à la
création de colonies de droit romain ou de droit latin5. L’installation de vétérans ou de
citoyens romains comme agriculteurs sur des terres prises sur l’agerpublicus, dans un
contexte de petite propriété, ce qui permettait d’utiliser à leur égard le terme colonus, se
réalisait aussi, dans certains cas, sous la forme de la colonisation viritane, à tout le moins
sans que ne se produise automatiquement l’émergence d’un centre urbain, chef-lieu de
cité, ni que s’établisse une entité municipale ex nihilo. Cet autre aspect du phénomène
était déjà répandu en Italie, même s’il est difficile à appréhender dans la documentation.
Mais on sait qu’il fut exporté en province, et par exemple, grâce à l’épigraphie de
l’Afrique du Nord on connaît l’existence de pagi, communautés territoriales organisées,
dont certains parvinrent à survivre de façon autonome durant toute l’époque du Haut-
Empire6. En Gaule méridionale, même si la documentation est plus rare, il semble que ce
phénomène peut être aussi observé. Il s’insère toutefois dans une chronologie spécifique,
l’époque césarienne paraissant le moment où s’ajoute aux formes viritanes l’ample
processus de fondation de colonies de vétérans. En sorte que le début véritable de ce
mouvement d’installation des vétérans par le réseau des colonies concorderait peut-être
avec les dernières installations dans le cadre viritan. Il se serait alors produit un
phénomène de substitution. Encore faut-il préciser toutes ces données.
4 Mais on ne saurait oublier, non plus, que l’ager publicus, c’est-à-dire les terres et les
ressources naturelles des peuples vaincus, ainsi que tous leurs autres revenus, étaient
passés sous l’autorité du vainqueur par le droit de conquête et que la puissance romaine
exerçait sur tous ces biens une autorité supérieure, justifiant le recours à des formes de
mainmise et d’exploitation fort diversifiées7.
54

5 Il importe donc de prendre la mesure de la mise en exploitation d’une province et plus


particulièrement de ce qui concerne l’aménagement et le peuplement des campagnes, que
traduisaient les premiers mouvements de population dont l’influence et la marque
auraient pu être durables8. Mesure dans la chronologie, mesure dans l’ancrage
infrarégional, puisque le dialogue avec les archéologues et l’archéologie, ici nécessaire,
nous place constamment dans des contextes bien localisés9.
6 Tout au long du propos il sera fait référence à la précocité de la présence italienne dans le
domaine rural, à un niveau général. Mais il importera aussi, à travers des documentations
diverses, de rechercher où pourraient apparaître les traces les plus anciennes de cette
présence italienne. L’une de ces enquêtes nous conduira au nord d’Orange, dans la
moyenne vallée du Rhône, en faisant appel à une autre sorte de documentation
épigraphique, originale, voire exceptionnelle. Une autre nous conduira le long de la route
qui relie Narbonne et Toulouse, puis le long de la via Domitia : elle s’appuiera aussi sur
l’épigraphie, interprétée de manière rétrospective, à l’aide de quelques documents
jusqu’ici assez peu mis en valeur.
7 Dans la première phase de l’organisation de la province, dans un contexte de relations
inégales issues du droit de conquête, profitaient de leur supériorité ceux qui se trouvaient
au sein du peuple vainqueur ou à ses côtés. Tels étaient dans cette dernière catégorie les
Marseillais et ceux qui, au sein des peuples provinciaux, jouissaient du droit de cité
romaine ou de la protection des puissants du moment10. Néanmoins, la majorité des
bénéficiaires sont, sans aucun doute, des gens issus de la péninsule Italienne11. Nous les
connaissons d’une façon générale par deux discours de Cicéron, le Pro Quinctio et le Pro
Fonteio.
8 Le Pro Quinctio, dont le témoignage peut illustrer des situations courant sur la fin du II e
siècle et les premières décennies du I er siècle, sinon revêtir une plus large portée,
présente la Gaule méridionale, et peut-être plus spécialement la région de Narbonne,
comme une région où l’on peut faire fortune si l’on y établit des entreprises, si l’on s’y
établit pour entreprendre. L’homme avide d’argent (pecunia ; III, 12), ou de gains (
quaestus ; III, 2 ; III, 11-13), peut s’y installer. C’est le cas de Sex(tus) Naevius, mais aussi de
C(aius) Quinctius, le frère de la malheureuse victime de Naevius. Il se dégage du discours
quelques conclusions : ces entreprises lucratives sont distinctes de l’exploitation de
faibles dimensions que gère souvent le colonus 12. Mais cette activité économique tournée
vers la spéculation et la recherche du profit n’est pas déshonorante13. Les exploitations
dont il est question sont amples, qu’il s’agisse des biens propres de C(aius) Quinctius (III,
12 : erat ei pecuaria res ampla et rustica sane bene culta et fructuosa) ou des biens de la société
qu’il avait constituée avec Sex(tus) Naevius (VI, 28 : de saltu agroque communi a servis
communibus vi detruditur). Les activités engagées concernent la terre, mais aussi d’autres
ressources et d’autres trafics (III, 11 : societatem earum rerum quae in Gallia comparabantur) 14
. Mais pour ce qui est des milieux sociaux qui sont impliqués au premier chef par ces
affaires lucratives, il s’agit de gens issus d’Italie. Ils s’installent sur place, et il se produit à
l’occasion une mutatio loci. C(aius) Quinctius résidait en Gaule et y avait le siège de ses
affaires (IV, 14 : moritur in Gallia Quinctius) ; Sex(tus) Naevius était venu s’y installer (III,
12 : Tollitur ab atriis Liciniis et trans Alpes usque transfertur ; fit magna mutatio loci non ingeni).
On peut donc voir que si beaucoup d’affaires se traitaient à Rome, un certain nombre
s’était déplacé vers les provinces, puisque non seulement le lieu d’exercice des activités,
mais encore le centre nerveux de l’association conclue entre C(aius) Quinctius et Sex(tus)
55

Naevius se trouvait en Transalpine (XI, 38 : heres eius P. Quinctius in Gallium ad te ipsum venit
in agrum communem, eo denique, ubi non modo res erat, sed ratio quoque omnis et omnes litterae).
9 Le Pro Fonteio, dont le témoignage prend toute sa force pour illustrer une situation
correspondant aux années 80-70 avant J.-C., apporte aussi un lot précieux d’informations.
D’abord parce que, sous un mode exceptionnel d’énumération, il caractérise aussi la
Transalpine comme une terre d’exploitation. Sont évoqués les negotiatores vestri (VI, 12 ;
VII, 15), puis sont déclinées toutes les catégories de citoyens romains qui bénéficient de
ressources du pays (XX, 46) : publicani, agricolae, pecuarii, ceteri negotiatores. Ce texte révèle
la multiplicité des affaires : revenus publics, revenus fonciers, revenus de l’échange, et
tout le reste.
10 C’est à propos de la terre que le discours devient encore plus précis. Le Pro Fonteio fait en
effet allusion à des confiscations de terres (VI, 14) : dicunt qui ex agris ex Cn. Pompei decreto
decedere sunt coacti. Ce texte vise les modes de possession et les modes d’exploitation du
sol. On a puni des indigènes en les chassant de leurs terres. Mais ces terres étaient déjà
entrées dans l’ager publicus par les conquêtes des époques précédentes. Il s’agissait du
transfert du droit d’exploitation. Mais celui-ci ne s’exerçait pas au profit des membres
d’une colonie. Il s’agissait d’une exploitation de l’ager publicus sous d’autres formes,
situation neuve qui pouvait être accompagnée d’une mesure des terres et de procédures
spécifiques pour attribuer le droit d’exploitation sinon le droit de possession du sol. Ces
bouleversements pouvaient entraîner une transformation des méthodes de mise en
valeur.
11 Ces textes cicéroniens permettent de fixer les données générales qui affectent
l’aménagement et le peuplement des campagnes en Gaule méridionale : cadre historique
dans lequel se déroule le processus, modalités de ce processus lui-même, identification
des bénéficiaires principaux, qui sont issus de l’Italie. Peut-être ajoutent-ils, du point de
vue chronologique, une donnée supplémentaire, par la référence à l’époque de Pompée,
c’est-à-dire au moment de la guerre de Sertorius. On se place ainsi dans un contexte qui,
s’ajoutant à l’oeuvre de C(aius) Valerius Flaccus, couvre les premières décennies du I er
siècle av. J.-C. jusqu’aux années 70 av. J.-C. : cette période peut avoir été un moment
d’intensification des interventions du monde italien dans la vie de la nouvelle province.
12 Il importe toutefois d’aller plus avant et d’établir d’une façon plus concrète les détails de
cette page d’histoire économique et sociale. Mais on ne peut réaliser cet objectif qu’en
ajoutant aux textes littéraires d’autres documents, ou bien en précisant les conditions
d’interprétation de certains documents.
13 Abordons d’abord les documents cadastraux. Depuis plusieurs décennies on s’est
intéressé aux grilles cadastrales, décelées sur la carte topographique ou sur la
photographie du paysage. Des zones cadastrées ont été définies, des chronologies ont été
élaborées, non sans débats, parfois véhéments. Sans revenir sur l’ensemble de la question,
on peut retenir comme acquis que, dans la zone de Béziers et dans le Biterrois, un
cadastre appelé cadastre B marque profondément l’organisation de l’espace rural15. On
l’avait daté de l’époque pompéienne, mais peut-être convient-il d’en rechercher
l’installation et les premières marques sur le paysage dès la fin du II e siècle avant J.-C.16.
Mais cette grille n’est point le cadastre correspondant à l’installation des vétérans de la
septième légion, lors de la fondation de la colonie en 36 avant J.-C. (cadastre C). Sur le
territoire de la cité, dans les dimensions qu’il prit durant le Haut-Empire, coexistent ainsi
plusieurs cadastres d’époques différentes, ayant chacun leur propre orientation et
56

intégrant des zones complémentaires plutôt que concordantes17. N’en serait-il pas de
même à Orange, où le positionnement des cadastres B et C vient de faire l’objet de
nouvelles propositions ?
14 Dans leur ensemble, les plans gravés sur le marbre correspondent, au moins pour le
cadastre B et le cadastre C, à la révision flavienne d’une situation créée par Auguste
lorsqu’il établit la colonie de vétérans, en 35 av. J.-C., et qu’il dota celle-ci en revenus
collectifs (publics, en tant que revenus de la cité) par l’abandon des recettes que
produisaient les terres de l’ager publicus non distribuées aux vétérans et exploitées
moyennant paiement d’un vectigal annuel 18. Il existe donc plusieurs niveaux
chronologiques : la confection flavienne, les fondements augustéens retrouvés à travers la
politique de restauration des biens publics, et même une réalité pré-augustéenne qu’il
importe de retrouver. En effet, les mesures d’Auguste embrassaient un terroir un peu plus
large que celui de la colonie : il en demeure trace dans le résultat graphique de l'époque
flavienne. Le cadastre B concerne la rive gauche du Rhône au nord d’Orange ; le cadastre
C concerne les îles du Rhône à l’ouest d’Orange et la plaine jusqu’aux environs de
Carpentras. Le cadastre C, qui entoure la ville d’Orange à l’Est comme à l’Ouest, peut être
considéré comme le cadastre colonial, puisque le chef-lieu était pris dans son maillage19.
Quant au cadastre B, on ne peut plus lui attribuer la zone du chef-lieu, comme l’avait
estimé A. Piganiol dans son édition première. Le réexamen du positionnement d’un
certain nombre de fragments ne permet plus de les maintenir dans la zone correspondant
actuellement au lit de l’Aygues20. Il faut les déplacer vers le Nord, en sorte que le cadastre
B ne peut plus apparaître comme le cadastre colonial. Ce dernier comporte aussi la
mention de terres rendues aux Tricastins, peuple qui constituait sous le Haut-Empire une
entité politique propre, avec un chef-lieu, Augusta Tricastinorum (Saint-Paul-Trois-
Châteaux)21. Il est le témoin de modifications importantes de l’attribution de certaines
terres, et de leur rétrocession à la communauté indigène, faisant connaître l’inversion de
quelques processus de confiscation, tels qu’on les connaît d’après le Pro Fonteio. Le
cadastre B d’Orange s’apparente assez bien au cadastre B de Béziers, car tous deux sont
antérieurs à la fondation de la colonie. Il avait pour fonction d’assurer l’emprise sur les
terres de la rive gauche du Rhône. Une partie d’entre elles avait été enlevée aux
Tricastins, dont le territoire avait été alors réduit à l’extrême, avant de retrouver une
certaine consistance un peu plus tard. C’est vraisemblablement un peu après la fondation
d’Orange (en 35 av. J.-C.) que les Tricastins reçurent ce territoire dont ils avaient été
privés plus tôt : en effet l’emprise des terres distribuées aux vétérans s’imbrique
fortement dans les terres rendues aux Tricastins, en sorte que l’on peut supposer que la
distribution de bonnes terres eut lieu d’abord, et la restitution des mauvaises un peu plus
tard (lors de la fondation de la cité d’Augusta Tricastinorum ?).
15 Tant le cadastre B de Béziers que le cadastre B d’Orange, aux premiers temps de leur
histoire, ne furent peut-être pas lotis pour être distribués à de petits exploitants de la
terre qu’étaient les coloni. Leur mise en valeur se fit plutôt dans le cadre de la grande
exploitation que permettait la locatio des terres et leur concession aux agricolae et aux
pecuarii qu’évoque Cicéron dans le Pro Fonteio22.
16 Lépigraphie fournit aussi un lot de renseignements à qui essaie d’apprécier
l’aménagement et le peuplement des campagnes en Gaule méridionale entre la fin du II e
siècle et le milieu du I er siècle av.).-C. Mais les documents sont rares et, de surcroît,
d’interprétation délicate. Néanmoins on peut, grâce à quelques inscriptions, remonter
d’une période qui correspond à la seconde moitié du Ier s. av. J.-C. aux époques
57

antérieures. Leur explication conduit souvent à les considérer comme témoins de


l’aboutissement de phénomènes dont l’origine est bien plus ancienne.
17 Il en va de la sorte pour une inscription de Moux, village sis dans l’arrière-pays de
Narbonne23. Associée aux données de l’archéologie amphorique et de l’archéologie
tégulaire, elle fait connaître les activités d’une famille narbonnaise, d’origine italienne,
celle des Usuleni. Leur présence à Moux, dans ce pagus distant d’un peu plus de vingt
kilomètres du chef-lieu de la colonie, s’explique par un contexte économique et social
autre que colonial. Les affranchis qui sont les magistri du pagus, en compagnie d’un
homme de naissance libre qui pourrait être le descendant d’un aristocrate indigène ayant
reçu le droit de cité romaine24, dépendent sans aucun doute de patrons qui sont établis à
Narbonne, l’un d’eux étant même un grand notable narbonnais. Leur présence indique un
mode de gestion absentéiste, mais dans le cadre de grandes exploitations foncières :
sommes-nous dans le territoire propre de la colonie, loti petitement25 ? Ne sommes-nous
pas plutôt dans une zone comparable à celle que couvrait initialement le cadastre B de
Béziers, et ne peut-on pas envisager que cette zone qui s’articule avec le tracé de la voie
d’Aquitaine, entre Narbonne et Toulouse, était le support de grandes affaires comparables
à celles qu’évoque Cicéron lorsqu’il se réfère aux agricolae ? Cette inscription de Moux, qui
date de l’époque augustéenne, traduit une situation acquise bien plus tôt ; elle concerne
des situations léguées par l’époque qu’envisagent les discours cicéroniens.
18 On évoquera aussi une inscription de Murviel-les-Montpellier, agglomération dont
l’importance du cadre urbain au I er siècle av. J.-C. et à l’époque augustéenne vient d’être
mise en valeur26. La date proposée correspond au troisième quart du I er siècle avant J.-C.
et, s’il faut retoucher cette proposition, on doit plutôt remonter vers le milieu du I er
siècle. On apprend que la communauté dont faisaient partie Sex(tus) Vetto et C(aius)
Pedo avait adopté ou avait reçu des institutions copiées sur les modèles italiens les plus
courants et en assurait le fonctionnement régulier : il existait des décurions, il y avait des
édiles. Il ne s’agit pas de notables nîmois, mais de notables locaux. Si le site de Murviel-
les-Montpellier fit partie des oppida latina qui perdirent leur autonomie quand Auguste,
en 22 avant J.-C., organisa la grande cité de Nîmes, nous serions de plus, de façon certaine,
avant cette date. Mais, en définitive, ce point est secondaire pour notre propos.
19 L’important est de considérer les dénominations des deux édiles, Sex(tus) Vetto et C(aius)
Pedo. Il s’agit, sans aucun doute, de personnes venues d’Italie. Vetto et Pedo sont des
gentilices rares, mais comparables à Varro, Cato, Aco, Sveto, tous considérés comme
d’authentiques noms de famille italiens, à date assez haute. Ainsi est mise en évidence
l’existence d’un groupe social extérieur au monde indigène, mais vivant en symbiose
relative avec lui. Se posent deux questions : comment définir ce groupe d’Italiens dans ses
caractéristiques sociales ? À quelle date remonterait son installation ? La vraisemblance
impose d’envisager leur installation une ou deux générations avant le début de l’époque
augustéenne. Nous pouvons considérer que ce document est pertinent au thème que nous
avons envisagé.
20 Un autre document provient d’un lieu situé plus à l’Est, à Sextantio 27. L’inscription peut
aussi être datée par ses caractéristiques paléographiques et par la graphie pequnia.
L’association de coloni et d’incolae a suscité des difficultés d’interprétation, en sorte que
l’on s’est même demandé si le document n’avait pas été transporté depuis une colonie
voisine, celle de Béziers par exemple28. La juxtaposition de coloni, c’est-à-dire
d’exploitants du sol établis par le pouvoir romain29, et d’incolae, c’est-à-dire d’indigènes
maintenus dans leur cadre de vie traditionnel, se comprend bien dans un contexte
58

antérieur à la création de la colonia Augusta Nemausus. L’inscription montre la coexistence


de deux groupes de populations hétérogènes. Qui peuvent être les coloni, sinon des
exploitants du sol, émigrants d’Italie, établis pour mettre en valeur les ressources
locales ?
21 Ces inscriptions sont peut-être isolées dans leur contexte local, comme d’ailleurs
l’inscription de Villemagne-L’Argentière qui est nettement antérieure au milieu du I er
siècle av. J.-C. et qui provient d’un secteur minier au pied du Massif central 30. Deux
d’entre elles, d’une façon directe, à Murviel-les-Montpellier et à Sextantio, font entrevoir
la présence et l’influence de ces milieux étrangers à la province comme des groupes
sociaux organisés et peut-être assez étoffés en nombre. D’autres, à Moux comme à
Villemagne-LArgentière, renvoient à ces groupes sur un mode indirect, mais toutes deux
confirment aussi l’existence d’interventions économiques de la part de groupes venus
d’Italie, et actifs au-delà des grandes agglomérations. Toutefois ceci ne saurait signifier
que l’activité des Italiens établis en Transalpine était essentiellement rurale : le Pro Fonteio
et le Pro Quinctio indiquent clairement le caractère multiforme de ces interventions.
22 En somme, émergent de-ci de-là quelques documents épigraphiques qui ne s’éclairent que
si l’on regarde en arrière, vers les descriptions que fournissent les discours de Cicéron. En
tout cas ces documents ne peuvent renvoyer à des situations créées par la colonisation
césarienne ou par la colonisation augustéenne. Ils laissent entendre qu’existaient des
noyaux de population italienne et que leur présence s’explique par la mise en valeur de la
province. Peut-être que la chronologie de leur installation varie entre la fin du IIe siècle et
le milieu du Ier siècle avant J.-C., suivant les zones envisagées : plus précoce certainement
autour de Narbonne, tant vers le seuil de Naurouze que vers les collines du Biterrois, plus
tardive peut-être dans le pays occupé par les Volques Arécomiques ou dans la moyenne
vallée du Rhône. Mais peut-on être plus précis à l’heure actuelle ? N’est-ce pas une
question à résoudre, dans ses détails, une fois quelle a été posée comme hypothèse de
travail ? On remarquera toutefois l’aspect structurant du réseau des grands axes de
circulation : route d’Aquitaine entre Narbonne et Toulouse, via Domitia, route de rive
gauche du Rhône dans la plaine cavare, antérieurement au tracé de la voie d’Agrippa.
C’est en tout cas sur une de ces voies que fut établi Forum Domitii, lieu de regroupement
des activités publiques, destiné tout autant aux indigènes qu’aux populations venues
d’Italie. Mais l’hypothèse de travail étant posée, il reste à préciser les modalités du
phénomène et à déterminer son rythme d’évolution, puis les effets de ce mouvement sur
l’aménagement des campagnes. C’est la tâche des archéologues.

NOTES
*. B. Cursente (dir.), Habitats et territoires du Sud (126 e congrès national des sociétés historiques et
scientifiques, Toulouse, 2001), Paris, 2004, p. 349-359.
1. Goudineau 1978, p. 692 ; Goudineau 1998, p. 136.
2. Il est aussi conditionné par l’attitude des responsables de l’État face au problème politique et
social de la réinsertion des vétérans : Brunt 1962, p. 81-83.
59

3. Christol 1999 d, p. 16-19.


4. L’évolution suivie par la cité de Nîmes est significative : Christol 1988 a, p. 102-103b ; Christol
1999 d, p. 21-22.
5. Salmon 1969, p. 13-15, p. 24-25, p. 69-75 ; de Neevel984, p. 130-131.
6. Entre autres, Maurin 1995, p. 97-135.
7. Mise au point sur ces questions par Nicolet 1977, p. 120-128. On ajoutera Moatti 1992, p. 57-73 ;
on établira une comparaison avec la péninsule Ibérique : Peña 1994.
8. On pourra ainsi comparer le sort de la Transalpine à celui de la Sicile ou de la Cisalpine : Gabba
1988, p. 163-170.
9. On sera ainsi attentif à quelques travaux récents : Mauné-Sanchez 1999 ; Mauné 2000.
10. On remarquera que parmi les magistri de l’inscription de Moux, qui sera examinée un peu plus
bas, c’est-à-dire dans l’élite de ce secteur rural, se trouve un personnage du nom de T(itus)
Valerius C(ai) f(ilius) Senecio, en qui l’on peut voir le descendant d’un indigène qui avait acquis la
citoyenneté romaine grâce à l’intervention du proconsul C(aius) Valerius Flaccus : Christol 2000
d, p. 257-260 [voir chapitre 25]. Voir aussi, sur un plan plus général, Goudineau 1998, p. 74-75. La
marque du proconsul C(aius) Valerius Flaccus est ignorée dans l’ouvrage récent de Roman 1997.
11. Wilson 1966, p. 64-67. On doit aussi penser à de possibles points d’appui militaire, tel
l’établissement d’Aquae Sextiae : mise au point de Gascou 1995, p. 21-23.
12. Voir ci-dessous n. 25.
13. Gabba 1988, p. 93-95, p. 100.
14. Gabba 1988, p. 27-44 fournit un cadre de réflexion utile, en particulier à partir de l’analyse
des positions de Caton l’Ancien.
15. Clavel-Lévêque 1995 ; Clavel-Lévêque 1995 a.
16. Mauné 2000, p. 245-249.
17. Clavel-Lévêque 1998.
18. Christol 1999 g : [Imperator Cae]sar Ve[spasianus A]ug(ustus) po[ntifex] max(imus), trib(unicia)
potestate VIII, im[p(erator) XVIII], p(ater) p(atriae), co(n)s(ul) VII, censor/ [ad restituenda pub]lica qu[ae
Divus Augustus militibus l]eg(ionis) II Gallicae dederat, po[ssessa a priva]tis per aliquod annos/ [formam
agrorum pro]poni [iussit, adnotat]o in sin[gulis centuriis] annuo vectigali, agente curam L(ucio) V[alerio
Um]midio Basse proco(n)s(ule)] provi[nciae]. Ce texte diffère un peu de celui que reconstitua Piganiol
1962, p. 79-81.
19. Christol 1996 e.
20. Ballais 1996.
21. Piganiol 1962, p. 14-15 ;voir Mauné 2000, p. 239-240.
22. À comparer avec l’Italie : Gabba 1988, p. 62-66.
23. CIL XII, 5370 : T(itus) Valerius C(ai) f(ilius) Senecio/P(ublius) Usulenus Veientonis l(ibertus)/Phileros/
T(itus) Alfidius T(iti) l(ibertus) Stabilio/M(arcus) Usulenus M(arci) l(ibertus) Charito/ magistri pagi ex
reditu fani/Larrasonis cellas faciund(as)/curaverunt idemque probaverunt. Voir à ce sujet, avec
l’ensemble de la documentation, Christol 2000 d, p. 247-273 [chapitre 25].
24. Voir ci-dessus n. 10.
25. Sur ce caractère des attributions de lots, de Neeve 1984, p. 133-135.
26. CIL I, 1490 = I 2, II, 1, 2281, cf. IV, 1, p. 1110 = CIL XII, 4190 : Sex(tus) Vetto, C(aius) Pedo, aed(iles)/
viam lacum ex d(ecreto) d(ecurionum) refic(iendum) coer(averunt).
27. CIL XII, 4180 : Cn(aeus) Plaetorius Macrinus / colonis et incolis /ex ea pequnia quae ei in/statuas
conlata est.
28. Chastagnol 1996 (= Chastagnol 1995, p. 131-141).
29. De Neeve 1984, p. 36-37.
30. Christol 1986 a.
60

Chapitre 3. Interventions agraires et


territoire colonial : remarques sur le
cadastre B d’Orange*

1 À l’époque républicaine, lors de la conquête le territoire des peuples vaincus devenait ager
publicus populi Romani. Désormais le peuple romain en disposait par ses instances de
décision et par ses représentants1. Hors d’Italie et pour longtemps, ce fut rarement sous la
forme d’établissements coloniaux2 : les fondations de Carthage et de Narbonne, l’une
conclue par un échec, l’autre plutôt réussie, sont des événements exceptionnels, qui
provoquèrent en leur temps de débats très passionnés3, en sorte qu’elles ne firent pas
école pendant les décennies qui suivirent. Il fallut attendre l’époque de César, puis
l’époque triumvirale, enfin l’époque augustéenne pour qu’en Transalpine comme ailleurs,
le peuple romain se dessaisisse souvent de sa propriété éminente et en transfère des
parties à un certain nombre de ses membres, constituant une colonie, en général de
vétérans4. Antérieurement à cette époque les formes de l’appropriation et de
l’exploitation du sol provincial sont connues de façon variable selon les provinces 5. Grâce
à plusieurs auteurs, puis grâce à Cicéron, l’exploitation de la Sicile est bien connue dans
ses détails et dans son déroulement6. Il n’en va pas de même pour la Transalpine, même si
on est certain que la mise en valeur de la province était source de gros revenus. Ceux-ci
pouvaient résulter soit de l’exploitation directe, soit de la perception des droits pour
l’exploitation ou pour la mise en valeur du sol. C’est ce que laissent entendre, à propos de
cette province, les textes de Cicéron qui font allusion dans une énumération dont
l’exhaustivité crée une amplification remarquable en même temps qu’elle ouvre une
grande variété de perspectives : negotiatores, coloni, publicani, aratores, pecuarii 7. Parmi ces
trafiquants, les uns sont engagés directement dans la mise en valeur des ressources de la
région, notamment les ressources agricoles ; les autres sont engagés dans des processus
qui, même s’ils les mettent en contact indirectement avec les contextes d’exploitation et
de production, leur assurent la perception de revenus fiscaux fondés sur l’établissement
de la propriété éminente du peuple romain. Ce sont des hommes d’affaires, mais ils sont
souvent en contact avec les réalités foncières.
2 Le développement de la société indigène en a certainement été affecté, mais pas aussi
négativement qu’on l’a parfois estimé. Ce sont de nouvelles conditions de fonctionnement
61

qui sont apparues, dont la plus déterminante était sans doute le décloisonnement des
formes de la vie économique. Une partie du monde indigène en a profité au contact des
représentants du pouvoir dominant et dans les cadres nouveaux que celui-ci établissait 8.
/84/
3 Quelle que soit la forme prise par l’exploitation du sol provincial, en général au profit de
gens venus d’Italie, tels les frères P. et L. Quinctius ou bien leur adversaire Cn. Naevius, la
cadastration des terres accompagnait souvent la mainmise du peuple romain, puis la
concession à des entrepreneurs de la mise en exploitation des ressources du sol 9. Ceux qui
profitaient de la situation ainsi créée étaient souvent extérieurs au monde indigène. Aussi
apparaissent peut-être de nouvelles formes d’exploitation des ressources naturelles en
résultante du souci des nouveaux maîtres de la terre de tirer le maximum de profits de sa
mise en valeur. Quoi qu’il en soit, les grilles cadastrales antérieures à l’époque de la
colonisation césaro-augustéenne traduisent l’emprise précoce sur le sol et le souci du
contrôle de la terre10. Hormis à Narbonne, puisqu’il y fut établi une colonie de citoyens
romains, on se trouve en général hors des principes et des formes de la distribution
coloniale. Les grilles cadastrales n’ont donc pas toujours pour but d’asseoir la propriété
individuelle de la terre par les distributions de lots distraits de l’ager publicus 11. On les
repère par l’interprétation de la carte ou de la photographie aérienne. Mais on peut
estimer que les données qu’apportent les documents cadastraux d’Orange permettent,
par une analyse rétrospective, d’avancer quelques réflexions complémentaires sur cette
période, et d’ajouter à la documentation habituellement examinée une source qui offre
une autre possibilité d’approche12. Une partie de ce document au moins, semble pouvoir
entrer dans le dossier. En tout cas elle ne peut être laissée de côté, ou traitée à part. Si l’on
accepte les propositions qui seront présentées à son sujet elle pourrait prendre toute sa
place dans les études sur l’histoire des campagnes de la moyenne vallée du Rhône dans
l’époque correspondant à la première partie de la présence romaine en Gaule
méridionale.
4 Il importe d’abord de bien définir la source documentaire elle-même, qui est composite
dans l’état qui résulte de sa découverte. Mais les divers fragments d’inscriptions qui ont
été utilisés par Piganiol pour constituer ce qu’il appelle cadastres A, B et C, sont sans
aucun doute fortement complémentaires, ne serait-ce que par la contemporanéité de leur
rédaction, même si l’ample bibliographie du sujet révèle une diversité dans les points de
vue13 : les plaques de marbre affichées et rassemblées sous trois en-têtes (A, B, C), les
documents complémentaires, la grande inscription décrivant de façon synthétique les
opérations décidées par l’empereur Vespasien, en 77 après J.-C., formaient un ensemble
lorsqu’ils furent gravés et affichés en public. Ces deux opérations, composition et
affichage, constituaient l’aboutissement d’un processus qui s’était déroulé à l’initiative de
ce prince, qui souhaitait parvenir à la restauration du domaine public de la colonie
d’Orange, modalité d’une politique plus large dont les traces se retrouvent notamment en
Italie, comme l’avait observé A. Piganiol lui-même14. Pour l’occasion nous concentrerons
la réflexion sur ce que l’on appelle à sa suite le cadastre B, accessoirement sur le cadastre
C, dont les principes de composition semblent identiques ; en revanche les éléments
correspondant au cadastre A ne seront pas pris en considération, dans la mesure où il
nous semble que le positionnement de cette grille n’est pas encore acquis de façon ferme.
Les documents qui correspondent aux cadastres B et C, qui sont très proches dans leur
conception textuelle et qui révèlent ainsi, du point de vue de la fabrication, une
soumission et une conformité à une pratique administrative uniforme, sont à notre avis
62

des réalisations du début de l’époque de Vespasien, illustrant directement la politique de


ce prince15. L’objectif qui suscita la gravure sur marbre de /85/ toutes les informations
dont nous disposons est bien expliqué par la grande inscription qui devait surmonter soit
le bâtiment où ils étaient affichés, soit l’ensemble des panneaux de marbre présentés en
affichage dans une position remarquable. Cette inscription est un document à valeur
informative, qui relate de façon synthétique les objectifs de la décision impériale et les
modalités administratives de sa réalisation16. Entre ce texte et les plans de marbre, il y a
trop de concordances pour que l’on ne conclue pas à l’existence d’une forte
complémentarité, et à celle d’un lien évident17. Les données qui sont annoncées d’une
façon très ramassée mais totalement explicite dans les trois lignes de cette inscription
disposée sur un long bandeau, sont exactement celles qui sont reportées de façon
répétitive sur les plaques représentant le quadrillage du terrain. On découvre ainsi
l’exécution administrative de la décision, traduite graphiquement par les grands
panneaux affichés conjointement.
5 L’entreprise voulue par les autorités concernait le rétablissement des revenus publics de
la colonie d’Orange. Ces revenus municipaux avaient diverses sources. Plus
particulièrement, comme l’indiquent les informations contenues dans la grande
inscription, confirmées par les mentions reproduites sur les plaques composant les
cadastres B et C, ils provenaient de l’exploitation de terres qui n’avaient pas fait l’objet
des distributions aux vétérans de la deuxième légion, les Secundani, établis par Octavien
en 35 vraisemblablement18. À cette occasion les terres des vétérans avaient été distraites
de l’ager publicus, et leur propriété avait été transférée à des particuliers 19. Diverses
opérations, d’arpentage, de mesure, dévaluation et de distribution avaient été réalisées.
Les diverses procédures administratives rendues nécessaires avaient donné lieu à un
enregistrement et produit une documentation écrite : les traces matérielles de toutes ces
opérations ou procédures subsistaient dans les archives de la colonie et sans aucun doute
dans les archives de l’État romain20. Mais ce n’était pas de ces terres qu’il s’agissait. Tout
n’avait pas été distribué dans l’espace délimité et cadastré, loin de là même. Il restait des
terres qui avaient été exclues des assignations et qui demeuraient pour cette raison dans
l’ager publicus. Leur statut différent les prédisposait à une autre forme d’exploitation.
L’État n’en recherchait généralement qu’un revenu fiscal, le vectigal annuel, versé à ses
fermiers par les exploitants, quels qu’ils fussent. Mais, comme l’indique la grande
inscription, Auguste (entendons : César le Jeune, mais à distance tout ce qui fut accompli
depuis 43 av. J.-C. pouvait être attribué au divus Augustus) avait transféré à la colonie
d’Orange ces redevances qui plus normalement auraient dû revenir au trésor public. Il en
avait dessaisi les caisses de l’État et il avait décrété une autre affectation, en sorte que ces
ressources publiques étaient devenues des revenus de la colonie21. C’est pour cette raison
que les cadastres B et C, qui nous intéressent plus particulièrement, ne donnent pas les
détails sur la propriété privée, aux mains des colons et de leurs descendants, mais ils en
suggèrent la présence en toile de fond, sous forme d’un négatif : dans les centuries où se
sont produites les assignations aux vétérans on a toujours fourni, par un chiffre
totalisateur, la superficie du sol ex tributario. L’histoire foncière de la fondation coloniale
est ainsi dessinée « en creux », et sa connaissance est limitée ; toutefois, quoique discrète,
sa présence est réelle. En revanche les détails abondent sur les terres dont la redevance
annuelle contribuait aux ressources de la collectivité, car c’est cette catégorie de terres
qui était visée par la politique de Vespasien : superficie totale disponible, centurie par
centurie, dont l’exploitation fournissait des revenus, estimation du vectigal par unité de
superficie, évaluation des superficies détenues par les concessionnaires et mention des
63

personnes titulaires du droit à l’exploitation, qui étaient donc astreintes au paiement de


la redevance. Nous disposons d’un document sur les revenus de la colonie, mais, en
définitive, on peut retrouver la totalité d’un terroir et embrasser d’une façon globale les
vicissitudes qu’il subit. Composés en 77 après J.-C., les documents correspondant aux
cadastres B et C empilent les étapes d’une histoire de longue portée. Ils contiennent,
explicitement ou implicitement, une épaisseur historique qui permet de remonter loin
dans le passé, et qui nous projette à longue distance de l’époque de Vespasien. On doit les
lire comme une stratigraphie.
6 Les documents de l’époque de Vespasien transmettent une situation acquise, au moins en
partie, à l’époque triumvirale, car il s’agissait d’une étape essentielle de l’histoire du
terroir. En effet, l’objectif que s’étaient fixé ceux qui appliquaient les directives de
Vespasien consistait à retrouver une situation considérée comme originelle, et sans aucun
doute, grâce aux documents d’archives, voulait-on revenir à la connaissance minutieuse
de cet horizon antérieur d’un siècle environ, puis à le restaurer conformément à la
volonté impériale, pour ce qui concernait les revenus de la colonie22. Ce qui va donc nous
retenir, c’est que l’on peut lire aussi d’autres choses dans cette documentation « mise à
plat » au début de l’époque flavienne. L’état de l’appropriation du sol et de l’exploitation
du sol qui est présenté conduit de façon régressive non seulement aux origines de la
colonie, mais en deçà même de l’époque triumvirale, jusqu’aux dernières décennies de
l’époque républicaine. La superposition des données offre ainsi aux perspectives tracées
une remarquable profondeur.
7 Il convient en premier lieu d’envisager l’emprise territoriale des cadastres B et C. A.
Piganiol estimait que le cadastre B assurait pour la colonie d’Orange l’emprise sur la
vallée du Rhône. Il aurait englobé à son avis la zone correspondant à la ville chef-lieu et à
ses abords puis, après avoir franchi l’Aygues, il se serait étendu entre le fleuve et la cité
des Voconces, parvenant ainsi jusqu’aux abords de la colonie de Valence23. Les travaux
qui ont suivi, notamment ceux qui furent conduits sur le terrain, ont confirmé dans
l’ensemble cette situation, en précisant notamment les orientations majeures et en
montrant aussi les effets concrets sur la construction du paysage. On pouvait estimer qu’il
s’agissait d’un cadastre orienté au Nord à 5° Est, dont les centuries avaient un module de
708 mètres de côté, et qu’il était incontestable que sa mise en place était acquise à
l’époque augustéenne24. Le decumanus maximus et le cardo maximus, pouvaient être placés
sur la carte. L’emplacement de la groma était aussi déterminé : il se trouvait sur la
commune de Lapalud.
8 Les indications d’A. Piganiol sur l’extension de la grille cadastrale ont été toutefois
remises en question sur un point : l’inclusion dans la trame conservée de la zone
correspondant à la ville d’Orange. En effet, les arguments qui permettaient à ce savant de
placer quelques fragments au Sud de l’Aygues s’avèrent fragiles. Le réexamen de la
question, et l’étude géomorphologique de la zone correspondante ont montré
l’impossibilité de conserver les conclusions du savant éditeur. À partir des fragments
conservés on ne peut plus tirer de la reconstitution de la grille cadastrale que le cadastre
B englobait la ville d’Orange. En effet, les fragments 104-105 que Piganiol voulait placer à
cheval sur le tracé actuel de l’Aygues au nord d’Orange, et qu’il considérait comme les
fragments les plus méridionaux du cadastre B, ne peuvent plus être maintenus dans une
position aussi basse au sein de la reconstruction graphique. Des arguments multiples,
épigraphiques, paléo-hydrographiques et topographiques ont conduit à les déplacer dans
une zone septentrionale (plus haut quand on regardait les plaques), qui correspond aux
64

bois d’Uchaux : ce sont des biens de modeste valeur, faiblement estimés, dont le revenu
est médiocre, comparable à ceux qui étaient accessibles à l’exploitation dans cette zone
un peu répulsive25.
9 En même temps le cadastre C, longtemps parent pauvre de la recherche, a reçu une plus
grande attention26. Son positionnement sur le terrain paraît mieux acquis. Son emprise
s’étendait certainement sur les régions sises à l’Est de la colonie, jusqu’aux abords de
Carpentras, chef-lieu d’une colonie de droit latin, englobant le peuple des Mernini 27. Les
plaques correspondant aux insulae Furianae, qui présentent les mêmes caractéristiques de
composition, fournissaient par ailleurs des indications sur l’extension occidentale, en
montrant ainsi que l’ensemble de la construction encadrait la zone dans laquelle se
trouvait la ville d’Orange28. On pouvait aussi repérer l’emplacement du cardo et du
decumanus maximus, c’est-à-dire apprécier celui de la groma, implantée dans la plaine de
Bédarrides29. Dans le grand dépliant qui a été inséré dans la publication de G. Chouquer,
mentionnée ci-dessus30, ce qui apparaissait comme une vaste grille cadastrale, centuriée
de façon homogène, peut être désormais divisé en deux sous-ensembles correspondant
l’un à la vallée du Rhône au nord d’Orange (cadastre B), l’autre à une zone plus
méridionale s’étendant du fleuve aux abords du mont Ventoux (cadastre C).
10 Sur ces nouveaux fondements, il devient difficile de conserver une proposition qui
semblait acquise depuis le livre d’A. Piganiol. Faut-il en effet maintenir l’idée que le
cadastre B traduirait la mainmise sur le territoire rural qui se serait produite au moment
de la fondation coloniale afin de doter les vétérans ? Ce serait plutôt le cadastre C qui
aurait désormais cette vocation, puisque celui-ci associerait bien plus nettement que
l’autre la ville chef-lieu et un territoire rural. Les plaques correspondant aux insulae
Furianae et au cadastre C, de même orientation et de même composition encadrent la
ville. Était-elle incluse dans l’ensemble31 ? Quoi qu’il en soit de cette question, il est hors
de doute que des parties du cadastre B fournirent aussi des lots pour les vétérans. Si la
grille cadastrale appelée cadastre C’était celle qui fut réalisée lors de la fondation
coloniale32, il faudrait admettre que les procédures d’assignation de terres se déroulèrent
aussi dans l’emprise territoriale correspondant au cadastre B, puisque plusieurs plaques
de marbre mentionnent l’existence de sol ex tributario, dont il est raisonnable d’admettre,
comme on l’a toujours fait, qu’il concernait la propriété des colons, détachée à leur profit
de l’ager publiais.
11 Ce constat a aussi pour implication que cette grille cadastrale (B) existait déjà à ce
moment-là, c’est-à-dire durant les premières années de la période triumvirale. Il est
difficile d’envisager le tracé simultané de deux grilles cadastrales (B et C) lors de
l’installation des vétérans et lors des assignations de terres les concernant : pourquoi
avoir réalisé conjointement deux opérations de cadastration des terres, certes de même
orientation générale, mais avec des localisations de la groma nettement distinctes l’une
par rapport à l’autre, alors que l’installation de la colonie était une opération unitaire ?
Ne doit-on pas considérer que les deux grilles appelées cadastre B et cadastre C seraient à
bien distinguer du point de vue chronologique en ce qui concerne leur mise en place par
les arpenteurs33 ? Elles ne se superposent pas en constituant deux états successifs du
même territoire après la restauration flavienne, comme en son temps avait envisagé A.
Piganiol. Elles ont été mises en place à des dates bien plus anciennes, et elles embrassent
des zones distinctes du point de vue géographique, qui se juxtaposent l’une à l’autre au
lieu de se confondre. Ne peuvent-elles donc pas témoigner d’étapes distinctes de
l’emprise de Rome sur les terroirs tenus par les Cavares et par d’autres petits peuples,
65

dont les Tricastins ? Si le cadastre C’était le cadastre colonial, elles renverraient à des
dates différentes certes, mais précoces. Alors qu’A. Piganiol considérait que la
chronologie relative s’appuyait comme terminus post quem sur l’époque de Vespasien,
celle-ci doit être plutôt envisagée comme le terminus ante quem de l’ensemble des travaux
d’aménagement et d’organisation de l’espace rural. Eexamen des documents
épigraphiques, pris dans leur ensemble, impose ainsi de faire basculer dans un sens
différent l’approche chronologique.
12 Il y a plus. Dans la mesure où, afin de régler la question des revenus publics de la colonie,
la grande inscription de Vespasien met en relation directe l’opération administrative
décidée par ce prince et la situation augustéenne, en renvoyant rétrospectivement de
l’une à l’autre, et dans la mesure où les grands plans de marbre (B et C au moins)
restituent l’état antérieur, considéré comme référent, on peut envisager que ce sont en
réalité les décisions augustéennes qui constituent l’horizon chronologique principal. Ce
niveau scelle ainsi le cadre d’ensemble, tant celui des formes juridiques de l’exploitation
du sol, que celui de la pratique administrative qui s’est développée sur ce fondement. Il
oriente de façon déterminante toute l’évolution ultérieure. Ainsi, à partir de cet horizon
chronologique redéfini, on peut estimer que l’arrière-plan de l’époque républicaine
constitue le plan le plus immédiatement accessible. À travers l’analyse des informations,
on peut donc tenter de retrouver une évolution qui aurait éventuellement commencé à
l’époque républicaine. Précisons tout de même. Il n’est pas impossible que des
interventions se soient produites entre l’époque d’Auguste, celle d’une (re)définition
globale du statut des terres, et l’époque de Vespasien, à l’instar des retouches qui
affectèrent la formula provinciae de la province de Narbonnaise34. Encore faut-il pouvoir en
retrouver les traces dans le texte gravé sur les plaques de marbre. Elles ne concernent
vraisemblablement que des détails concrets, non le cadre d’ensemble qui donnait leur
forme juridique à ces détails concrets. Il serait même possible d’envisager, puisque la
période augustéenne est longue, que diverses phases d’organisation se soient déroulées,
ou que des retouches du cadre d’ensemble se soient produites après la fondation
coloniale, qui se place très haut durant l’époque triumvirale35. Cette réserve, qui a son
poids, devra toujours être présente à l’esprit. Mais elle n’affecte que faiblement les
conclusions sur l’évolution d’ensemble que l’on va tenter de dégager. Il apparaît même
que, dans l’état actuel de la documentation, elle ne puisse être posée qu’à titre purement
formel.
13 Une première hypothèse doit être envisagée. Elle se rapporte à une éventuelle distinction
chronologique entre la fondation de la colonie et l’octroi du privilège établissant les
finances de la cité36. L’installation des vétérans de la Deuxième légion, les Secundani,
appartient à l’époque triumvirale comme l’a montré à juste titre A. Piganiol : son point de
vue ne doit pas être modifié. Il place l’acte important, et premier en l’occurrence, tôt dans
l’ample période augustéenne. Mais, comme on vient de l’envisager, on pourrait supposer
que seulement dans un second temps, impliquant l’existence d’un décalage plus ou moins
long, afin de faciliter le fonctionnement de la vie municipale le même Auguste ait décidé
d’accroître les revenus municipaux en transformant des revenus destinés au trésor public
du peuple romain en ressources municipales. De tels transferts de produits fiscaux, qu’ils
soient temporaires ou définitifs, sont attestés à plusieurs reprises à l’époque impériale.
C’était alors un des moyens privilégiés par le prince pour porter secours à une cité,
affectée de façon temporaire ou affaiblie de façon durable. Cette hypothèse d’une
distinction entre fondation coloniale et affectation de revenus publics peut être formulée.
66

Est-elle soutenue par un élément du texte de la grande inscription ou par un indice porté
sur les plaques cadastrales ? Pour l’instant, il ne semble pas. De toute façon elle n’affecte
pas l’interprétation que nous proposons pour dater le cadastre B, puisque, comme il ne
fait plus de doute, la mise en place de ce dernier est antérieure à l’installation des
vétérans.
14 Mais là n’est pas la question principale, dans l’optique que nous avons choisie. Il s’agit de
savoir, puisque change la nature respective des cadastres B et C, comment mieux articuler
chronologiquement et historiquement ces deux grilles. Puisqu’il semble acquis que le
cadastre C s’étendait de part et d’autre de la ville d’Orange, ne peut-on le considérer
comme le cadastre vraisemblablement mis en place lors de la fondation coloniale ? Il a sa
propre structuration, que traduisent les textes gravés sur le marbre en fournissant les
coordonnées des centuries ; toutefois il a aussi les mêmes orientations d’ensemble que le
cadastre B, comme si malgré tout ils étaient quelque peu liés l’un à l’autre. D’autre part,
dans la mesure où le cadastre B et le cadastre C contiennent les marques de
l’appropriation de lots de terres au profit des vétérans, c’est-à-dire l’effet de la déduction
coloniale, il est vraisemblable d’admettre que, si le cadastre C peut être considéré comme
cadastre de fondation coloniale, le territoire qu’embrasse le cadastre B était déjà
disponible sous la forme globale qui nous a été transmise37. Ce dernier était déjà inscrit
sur le sol dans ses grandes directions et dans son extension. Il avait donc déjà reçu les
grandes lignes de sa structuration topographique, celles de la division en centuries, par
l’effet de la limitatio, le tracé des grandes lignes qui organisaient l’espace. Ainsi ce
cadastre serait antérieur au cadastre C. Mais de combien ? Quoi qu’il en soit, en 35 avant
J.-C. le territoire qu’il embrassait aurait été englobé dans l’espace colonial ; il aurait été
aussi mis à profit pour recevoir des colons vétérans dans certaines de ses parties, au
même titre que le territoire correspondant au cadastre C. Ainsi, à ce moment, auraient
été créés ou renforcés les liens de ce territoire rural avec la ville d’Orange. Cette
dépendance n’est pas inscrite dans la construction graphique, car la carte du cadastre B
ne montre plus l’inclusion de la ville d’Orange, comme on l’envisagea longtemps à la suite
de Piganiol. Mais cette dépendance est exprimée d’une autre manière, qui renvoie aux
décisions prises par Auguste lors de la fondation coloniale, et aux compléments de l’acte
de fondation dus à ce même personnage : d’abord par l’assignation de terres aux vétérans,
puis par l’affectation du revenu des terres non assignées à la colonie. Cette dépendance
est peut-être aussi exprimée par l’affichage au cœur de la colonie, clairement explicité
par la grande inscription de Vespasien38. La contiguïté géographique venait provoquer
une commune appartenance et inscrire sur le terrain les effets partagés des mêmes
décisions de politique agraire. Il paraît vraisemblable de proposer la conclusion suivante :
à partir de la fondation de la colonie de vétérans en 35 av. J.-C., le territoire de la colonie
romaine d’Orange correspondait au cadastre B et au cadastre C (= B + C), le cadastre B,
déjà existant, ayant été ajouté au cadastre C, dessiné sur le moment, s’il constituait lui-
même le cadastre de fondation39.
15 En corollaire il faut admettre aussi que le cadastre B, qui n’était pas conçu initialement
comme un cadastre d’assignation, était antérieur à l’époque triumvirale
vraisemblablement. Les débuts de son histoire sont donc à retrouver dans l’époque
républicaine. S’en étonnera-t-on ? Ne savons-nous pas qu’il exista des cadastres précoces
en plusieurs parties de la Transalpine ? L’amalgame de deux grilles cadastrales de dates
diverses dans le même territoire colonial ne s’est-il pas produit aussi parallèlement dans
la colonie de vétérans de Béziers ? Il nous semble que, sur ce point au moins, le destin du
67

cadastre B d’Orange est, mutatis mutandis, comparable à celui du cadastre B de Béziers 40.
Toutefois le constat de ce fait n’apporte qu’une large datation relative. Peut-on être plus
précis ?
16 Le cadastre B d’Orange comporte des indications spécifiques que l’on ne retrouve pas ou
dont on ne retrouve pas l’équivalent dans les fragments correspondant au cadastre C dans
l’état qui nous a été transmis. Sur ces derniers, ou bien la terre a été distribuée en lots aux
vétérans, recevant le statut de propriété privée, ou bien elle a été affectée à la colonie
comme fondement de ses ressources publiques. En revanche, sur de nombreuses plaques
du cadastre B sont mentionnées des terres rendues aux Tricastins41. Plusieurs indications
apparaissent. Dans un certain nombre de cas, les inscriptions gravées dans la
reproduction des centuries ne comportent que la mention redd(ita) Tricastinis. Il n’y a pas
eu de distribution aux vétérans. Mais aussi, il n’y a aucune mention de revenus publics : la
cité n’a aucun droit, elle ne retire aucune ressource de la mise en valeur de ces terrains
qui avaient été soustraits à l’assignation. Le contrôle de ces biens échappe aux colons
d’Orange, faisant apparaître une enclave. C’est un point qui établit une ressemblance
entre le cadastre B, tel qu’il nous est connu, et la pertica de grandes colonies qui pouvait
englober d’autres communautés. On peut toutefois s’interroger : puisqu’il s’agit de
procéder à un inventaire précis des revenus de la colonie, pourquoi avoir mentionné ces
biens dont la colonie ne pouvait tirer profit ? Ces reddita Tricastinis forment comme un
territoire autre, totalement distinct42, dont la mention semble avoir comme intention
l’affichage d’une impossibilité ou d’un interdit par rapport à une situation créée
précédemment : l’absence de toute référence chiffrée aux revenus de la colonie est le
révélateur le plus fort de cette séparation. En inscrivant sur le marbre cette altérité, on ne
la constate pas seulement, on laisse découvrir qu’elle correspondait à un moment de
l’histoire des Tricastins, à une phase de l’évolution de ce peuple qui se perpétuait à
l’époque de Vespasien et qui était alors intégralement préservée. Elle correspondait donc
à un élément de l’histoire du cadastre B, et elle pouvait être préservée dans un inventaire
des revenus de la colonie parce que ceux-ci provenaient en bonne partie de l’exploitation
des terres englobées par le cadastre B.
17 La même mention de terres rendues aux Tricastins se trouve dans une autre série de
centuries, globalement voisines des précédentes du point de vue topographique. Mais
alors, dans le texte qui a été gravé à l’intérieur du cadre figurant les centuries on trouve
une indication nouvelle, celle que des terres y ont été distribuées aux vétérans43. Il s’agit
de vétérans de la colonie d’Orange sans que le doute soit possible. Ce qui signifie que le
territoire de cette colonie et celui qui a été dévolu aux Tricastins, s’il est franchement
délimité, l’est toutefois sous une forme complexe, et que cette opération n’a pas été
réalisée à grands traits, par des frontières simples44. Il y a imbrication des territoires. Plus
exactement des distributions de terres ont affecté l’ager publicus dans une zone qui par la
suite a été rattachée dans certaines de ses parties au territoire des Tricastins. C’est la
même impression qui prévaut d’après l’examen d’une autre catégorie de centuries dans
lesquelles apparaissent, en se distinguant, les terres distribuées aux vétérans, évaluées
par un chiffre de totalisation, les terres fournissant les revenus publics de la colonie, elles
aussi évaluées pour leur vectigal, et les terres rendues aux Tricastins : mais on se trouve
alors sur les limites, car les centuries en question se répartissaient sur les deux
territoires. En définitive, n’est-ce pas un argument pour avancer l’idée que le retour des
terres aux Tricastins a eu lieu au plus tôt au moment de la fondation de la colonie ? Ce
serait une restitution de terres non distribuées, à l’issue des assignations : mais suivant
68

quelles modalités ? Ou bien un peu après les assignations aux vétérans : mais à combien
de temps de distance ?
18 Très vraisemblablement, les terres publiques dont la redevance parvenait à la caisse de la
colonie ont un trait commun avec les terres rendues aux Tricastins : elles correspondent à
ce qui a échappé à la distribution des lots aux vétérans. C’est au moment où s’effectuait
cette distribution des terres qu’un remaniement d’une autre nature, non un partage du
sol mais une répartition plus large des terroirs, a aussi été effectué. L’assignation des lots
fonciers soustrayait à l’ager publicus populi Romani une certaine superficie. Le reste, qui
demeurait bien du peuple romain, fut subdivisé en deux parts. L’une d’elles fut rétrocédée
aux Tricastins, sous la propriété éminente du peuple romain et sous la condition de
reconnaître fiscalement cette suprématie : ce n’est pas un abandon de souveraineté sur la
terre, mais la délimitation du territoire d’une communauté indigène. Sur cette part la
colonie d’Orange avait perdu tout droit de regard : les plaques de marbre sont muettes.
Quant à l’autre part, elle fut utilisée par le prince pour apporter à cette colonie des
revenus publics par désistement du trésor public et réaffectation des redevances. Toutes
ces mesures ont pu être prises simultanément, en 35 avant J.-C., lors de la déduction des
vétérans de la Deuxième légion. On peut envisager toutefois, comme on l’a suggéré ci-
dessus, que le processus se soit déroulé de façon plus progressive et plus évolutive, et que
l’affectation des biens de l’État n’ait trouvé de solution que dans un second temps, donc à
une date un peu postérieure à 35 avant J.-C. mais toujours sous le principat augustéen.
19 Si cette dernière hypothèse se vérifiait, elle n’affecterait pas le raisonnement concernant
le territoire des Tricastins. La reconstitution de ce dernier peut accompagner la fondation
de la colonie d’Orange : dans ce cas on aurait prélevé quand même dans l’espace rétrocédé
quelques terres pour l’assignation aux vétérans. Elle peut être plus difficilement
antérieure : pourquoi aurait-on transgressé lors de l’assignation des limites qui venaient
d’être tracées depuis peu de temps ? Mais elle peut être aussi postérieure, de peu
toutefois. Comme on le voit, il n’est pas aisé d’inscrire ces événements dans la plus ferme
des chronologies. Néanmoins quelques remarques permettent d’orienter la discussion. La
restitution des terres aux Tricastins, qui préservait sans aucun doute les droits éminents
du peuple romain, ne peut être antérieure à la création de la cité de droit latin, connue
par Pline l’Ancien : ce fait constitue un terminus post quem. De son côté, le développement
du chef-lieu, sous le nom d’Augusta Tricastinorum, constitue un terminus ante quem. Mais la
ville chef-lieu a pu émerger sous la forme accomplie qui lui valait le titre d’Augusta un
peu après l’apparition de la communauté de droit latin, et naître en conséquence à peine
différée dans le temps de l’installation d’une organisation municipale. On sait par ailleurs
que le cadre de cette ville nouvelle s’insère dans une trame qui suivait les orientations du
cadastre B. La mise en place de celui-ci apparaît ainsi comme un cadre préalable, ce qui
vient confirmer ce que nous avons écrit plus haut à ce sujet45. Faut-il alors raccrocher
l’épisode de la restitution des terres à l’époque césarienne, lorsque le droit latin semble
avoir été généreusement donné aux communautés indigènes de Transalpine ? On pourrait
répondre qu’il n’y a pas de lien nécessaire entre le statut des ressortissants d’une
communauté et le statut du sol que ces mêmes ressortissants peuvent exploiter. Faudrait-
il alors privilégier le moment de la fondation coloniale d’Orange, puisque le territoire
correspondant au cadastre B a été tout autant affecté que celui qui correspondait au
cadastre C par les assignations ? Sans aucun doute la région correspondant au cadastre B
a alors vécu une phase de profonds changements. Et, dans ce secteur, l’installation d’un
« corps étranger », en tout cas d’un élément nouveau, a pu conduire à de profondes
69

réorganisations : le pouvoir romain aurait été contraint d’envisager, en même temps que
la fondation de la colonie, et en accompagnement de cette décision, le sort de la
communauté indigène voisine, qui auparavant avait vraisemblablement subi une
amputation de territoire, sinon plus. C’était la solution retenue par A. Piganiol, quand il
faisait remarquer que lors de l’installation d’une colonie, les confiscations pouvaient être
dans un second temps corrigées par des rétrocessions qui atténuaient la spoliation des
indigènes, mais il l’avait abandonnée car il lui semblait que la restitution des terres
s’adaptait mieux à sa propre vision d’une succession d’opérations cadastrales à la fin du Ier
et au début du II e siècle : il interprétait ces restitutions comme une marque de la
promotion de la cité, attesté par le titre de Flavia 46. Mais, comme on le verra plus loin, il
est plus vraisemblable d’admettre que les spoliations étaient antérieures à 35 av. J.-C., et
que les compensations dont l’existence se déduit de la mention des reddita Tricastinis ne
furent accordées à ce peuple qu’à cette date au plus tôt. De toute façon ces restitutions ne
purent pas se produire à une date de beaucoup postérieure à la fondation d’Orange, le
terminus ante quem devant correspondre à l’émergence d’Augusta Tricastinorum,
nécessairement postérieure au début de l’année 27 av. J.-C. (octroi du cognomen Augustus
à l’ancien triumvir), mais peut-être de très peu, puisqu’en 27 même Auguste séjournait en
Transalpine et qu’en 22 av. J.-C. il procéda peut-être aussi à de nouveaux
réaménagements dans l’organisation de la province. Si cette dernière solution devait être
acceptée, la mesure traduirait une fois de plus le souci qu’avait Auguste d’assurer le
développement urbain dans la province. L’archéologie confirme une datation haute : les
premiers horizons chronologiques de la ville d’Augusta Tricastinorum datent de l’époque
augustéenne.
20 Mais du développement qui précède on peut tirer matière à d’autres réflexions, toujours
sous forme régressive. Car il faut bien envisager, antérieurement à la fondation de la
colonie d’Orange et à la restitution d’un territoire substantiel aux Tricastins, que s’était
produite la confiscation de ces mêmes terres et peut-être même davantage. La mention
des reddita Tricastinis renvoie nécessairement à l’épisode de la confiscation, ce qui, une
fois de plus, donne de l’épaisseur chronologique aux données gravées sur les plaques de
marbre. La date de cet événement, imprécise mais non incertaine, apporte un autre
terminus post quem à la détermination du tracé du cadastre B. Mais, dans la mesure où ces
terres restituées entrent dans le cadastre B, il convient aussi de se demander si tout ce qui
correspond à cette grille cadastrale ne doit pas être défini à ses origines comme bien du
peuple romain, terroir saisi par celui-ci à un certain moment de son histoire, et
minutieusement organisé au profit du maître éminent du sol par la centuriation, dont les
traces nous ont été conservées. Nous sommes donc renvoyés à l’époque précésarienne et
au premier siècle de l’histoire de la province de Transalpine : en effet la mise en place de
la centuriation doit avoir accompagné la confiscation. Les deux faits sont contemporains.
21 On sera donc tenté de rapprocher l’apparition du cadastre B des épisodes de l’histoire
agraire de la province, à travers les relations tumultueuses du pouvoir romain et des
peuples indigènes. On sait que le Pro Fonteio de Cicéron apporte des informations
générales, mais éclairantes. Ce discours rappelle en effet que parmi les châtiments des
peuples provinciaux rétifs, les confiscations de terres ou l’expulsion des villes étaient
choses courantes47. On peut penser que les Tricastins se trouvaient, sans doute avec
d’autres, dans une région où la main de Rome fut lourde. Le cadastre B d’Orange, tout
autant que les cadastres déterminés à l’aide des méthodes d’analyse du paysage, peuvent
appartenir à la catégorie des cadastres précoces. À tout le moins : le cadastre B entre dans
70

la première génération, qui s’étend de la conquête à l’époque césarienne. On peut donc


envisager une permanence de sa marque sur plus d’un siècle, à travers les refondations et
les restaurations qui le remettaient régulièrement en honneur.
22 Mais l’intérêt de découvrir ainsi, par une analyse rétrospective, un cadastre précoce dans
une forma de marbre de l’époque de Vespasien, se complète par la multiplicité des
renseignements qui, préservés ou conservés, sans aucun doute parce qu’ils avaient
marqué lourdement les structures de la terre, peuvent être rattachés à telle ou telle phase
de son histoire. C’est une chronique d’histoire rurale qui nous est ainsi livrée. Il convient
pour conclure de la relater, non plus sous forme rétrospective, mais dans la continuité
des temps et des circonstances.
23 L’horizon le plus ancien, durant l’époque républicaine, est celui de l’établissement d’une
assez large grille cadastrale afin de bien mettre en valeur les biens du peuple romain. Il ne
s’agit peut-être pas de lotir sous la forme de l’installation de vétérans, mais de maîtriser
par la mesure un espace productif, dont l’exploitation fut peut-être à l’occasion enlevée à
ses anciens propriétaires. Alors fut dessinée une forma, dont la marque demeura
durablement dans le paysage et dont la trace se conserva dans le cadastre B, dans une
traduction graphique qui mérite toujours cette appellation précise48. Ce n’est pas une
forma d’assignation, liée à l’installation de vétérans. Mais elle ressemble à la forma que P
(ublius) Cornelius Lentulus fit tracer afin de mettre en locatio des terres en Campanie 49.
Dans un premier temps il y eut limitatio, mais point de divisio et d’assignatio 50. Ainsi, sous
cette forme, l’histoire des cadastres d’Orange commence avant la fondation coloniale.
24 Dans un second temps, qui peut être daté de 35 avant J.-C., la fondation de la colonie
d’Orange eut pour effet d’étendre la zone ainsi mesurée, peut-être par l’adjonction du
cadastre C51. Les deux zones, additionnées, constituent le territoire de la colonie d’Orange.
C’est à l’intérieur que le peuple romain s’est parfois dessaisi de ses droits sur le sol pour
attribuer à certains de ses membres une propriété privée sur les parts qui leur étaient
distribuées. Mais tout n’avait pas été distribué de la sorte, en propriétés de modestes
dimensions. Dans le cadre de relations moins conflictuelles entre le pouvoir romain et les
peuples indigènes, l’un de ceux-ci retrouva alors quelque autonomie et reprit la maîtrise
d’une partie des biens qui lui avaient été auparavant arrachés, mais pas nécessairement
de tout ce dont il disposait du temps de l’indépendance. Il est vrai que cette réduction de
l’espace disponible aurait pu être réalisée un peu avant 35, si César, vraisemblable
premier organisateur du droit latin, rétablit en son temps la communauté des Tricastins.
En même temps, ou très peu après, les revenus des terres non rétrocédées aux Tricastins
et non distribuées aux vétérans deviennent revenus de la colonie. C’est sans aucun doute
parce que le cadastre B existait précocement, avec ses orientations et son emprise plutôt
vaste qu’il est devenu une réalité marquante de la vie rurale dans la moyenne vallée du
Rhône52. Il avait été construit tout d’une pièce, donnant lieu à une documentation
archivistique unitaire, même si elle était plus sommaire que celle qui résultait de
l’établissement d’une colonie. Aussi fut-il réutilisé dans toutes ses parties pour lotir les
vétérans, ce qui rattachait aux archives municipales d’Orange une information
concernant une vaste région. Parallèlement, lorsqu’il fut accordé aux Tricastins de
disposer d’un peu plus de ressources que par le passé, et dans un contexte juridique
nouveau, le territoire concerné par cette mesure favorable à la cité indigène, s’il fut
détaché juridiquement, demeura présent en enclave, comme pouvaient l’être au sein du
cadastre B de Béziers les territoires des petites cités de droit latin de la vallée de l’Hérault,
Cessera ou les Piscenae. Toutes ces vicissitudes sont inscrites sur les plaques de marbre,
71

soit d’une façon précise parce que l’intérêt de leur mention est évident, soit d’une façon
plus générale parce que l’intérêt d’une mention subsiste, même si elle est en quelque
sorte en négatif. Ces notations nous renvoient à une période ancienne, s’achevant
vraisemblablement au début de l’époque augustéenne.
25 Telle pourrait être représentée l’histoire du cadastre B d’Orange, lui aussi cadastre
précolonial. Mais cette histoire est incomplète. On n’a évoqué que les grands traits de
l’évolution du paysage rural. En effet, dans l’information que fournissent les plaques de
marbres constituant cette forma, nous échappent les modalités concrètes de l’utilisation
du sol, modes de division et de répartition, modes d’exploitation aussi, bref tout ce qui
concerne les formes de la production.
26 Néanmoins, tout étant compté, on peut se demander s’il ne convient pas d’opposer la
période antérieure à la fondation de la colonie à l’époque postérieure. L’installation des
vétérans faisait apparaître une propriété petite et moyenne, à la mesure des distributions
du sol. Peut-être aussi, le nombre des colons ne paraissant pas considérable53, même si
leur furent distribuées d’excellentes terres, les mutations foncières que provoqua cet
événement ne bouleversèrent pas de fond en comble le territoire couvert par le cadastre
B. Existait-il déjà une forme d’appropriation qui aurait provoqué la soustraction de terres
à l’ager publicus, par l’intermédiaire de distributions viritanes ? Cela est possible mais pas
prouvé54. Plus vraisemblablement, antérieurement à la fondation de la colonie l’emprise
sur la terre devait être plus lâche, et donc l’effet sur le paysage réduit à de larges
délimitations. La seule perception des revenus du peuple romain n’affectait peut-être pas
la répartition foncière préexistante. Mais si, moins par l’exercice de l’occupatio que par la
mise en locatio55 pouvaient s’exprimer les capacités de mise en valeur, et si cette capacité
avait été offerte à des entrepreneurs, alors, toutefois, les exploitations auraient pu être
redimensionnées, vraisemblablement sur une grande échelle, et la mise en valeur rurale
prendre un aspect différent par l’introduction de nouvelles méthodes agricoles, propres à
assurer l’enrichissement de ceux qui contrôlaient la terre.
27 Lexamen attentif du cadastre B d’Orange conduit donc à porter le regard vers l’époque la
plus ancienne de la présence romaine en Transalpine, celle des premières interventions
sur les territoires des peuples indigènes. Il conduit aussi à envisager une fonction des
centuriations autre que la préparation de la terre pour la distribution à des colons. Ici,
avant de servir à la récompense des vétérans de la légion IIa Gallica, la centuriation avait
servi à prendre la mesure d’un espace saisi par le peuple romain, à le préparer pour qu’il
reçoive des formes d’exploitation et de mise en valeur autres que par le biais de la petite
propriété56. Si l’éventualité de distributions viritanes n’est pas exclue, peut-être ne se
produisit-elle avant 35, et dans un second temps, que sous des formes limitées. Mais ce
n’est qu’une hypothèse, qu’il faut vérifier. En revanche il est plus vraisemblable
d’admettre que la modification de la condition juridique du sol, avec sa mesure et sa
centuriation, s’accompagna de profondes modifications des formes de la mise en valeur
dans une évolution de moyen ou de long terme. On retrouve ainsi les informations
qu’apportait Cicéron sur l’exploitation de la province.
72

NOTES
1. Brunt 1971, p. 278-284. Il faut envisager aussi dans ce cadre le recours éventuel à des
procédures de restitution : ibid., p. 298-299. Le témoignage des bronzes hispaniques est
important : Martin 1986 ; Peña 1994, p. 330-332.
2. Brunt 1971, p. 164 et 214. C’est aussi le point de vue de Peña 1994, p. 330-331 ; le cas de Carteia,
colonie latine, est isolé, voir p. 332-333. Déjà Brunt 1971, p. 206 n. 3 et p. 215, puis Humbert 1976.
3. Sur l’inspiration gracchienne de l’ensemble de ces projets, Brunt 1971, p. 214-215.
4. Brunt 1971, p. 164 et p. 214. Sur le cadre politique et social, et sur les aspirations des soldats
(« il veteranesimo »), Gabba 1951 b (= 1973, p. 55-143). Après d’autres (Kromayer, Vittinghoff,
etc.), Brunt 1971, p. 234-267 et p. 589-601, a longuement étudié ce phénomène. Toutefois, pour la
chronologie relative à la Transalpine, voir en dernier Christol 1999 d.
5. En péninsule Ibérique, en Afrique, en Transalpine, se pose la question des distributions entre la
fin du II er siècle et l’époque césarienne. Le problème a été examiné par Brunt 1971, p. 214-220 ;
récemment, voir aussi Pena 1994, p. 336, mais tout l’article est à prendre en considération.
6. Gabba, 1986 (= Gabba 1988, p. 163-177).
7. Cic., Pro Fonteio, V, 12 : unum ex toto negotiatorum, colonorum, publicanorum, aratorum, pecuariorum
numéro testem producant, vere accusatum esse concedam ; « que de tout l’ensemble des trafiquants,
des colons, des publicains, des agriculteurs, des éleveurs de bétail, on tire un seul témoin, et je
reconnaîtrai le bien-fondé de l’accusation » (trad. A. Boulanger, CUF) ; en dernier Soricelli 1995,
p. 9-10, p. 85-92, p. 122, ainsi que Freyberger 1999, p. 188-194.
8. Cette problématique a été récemment mise en valeur par Soricelli 1995, passim, mais p. 102-106
plus particulièrement. Cet auteur tient ainsi compte des travaux archéologiques qui sont
attentifs à suivre l’évolution du monde indigène. Tout en reconnaissant la part prise par les
hommes d’affaires italiens (p. 6), cet auteur minimise les bouleversements agraires qui auraient
pu se produire. Il est vrai que la réalité d’une colonisation agraire doit être envisagée avec
prudence (p. 102-107). Mais la gestion de l’ager publicus, sous toutes ses formes, devait avoir des
incidences sur l’évolution de la vie rurale. Dans un domaine voisin de l’exploitation foncière,
celui du commerce du vin italien et de la perception des taxes liées à son développement, on se
référera aux remarques récentes de Hermon 1995.
9. Peña en évoque la possibilité en péninsule Ibérique dès le IIe siècle av. J.-C.
10. Clavel-Lévêque 1983, p. 185-186. Quels que soient les phénomènes qui accompagnent
l’installation de ces cadastres, la « rupture » qu’ils introduisent dans le paysage agraire est le
signe - et le fruit-, de la mise en domination, le signe de l’établissement de l’imperium du peuple
romain, même s’il n’y a pas toujours corrélation immédiate entre la soumission d’un peuple et la
centuriation de ses terres.
11. Sur les opérations qui se déroulaient lors de l’installation d’une colonie, ci-dessous n. 19. S’il
ne faut pas majorer la place qu’il convient d’attribuer aux colons issus de l’Italie, comme l’estime
à bon droit Soricelli 1995, p. 51-52, p. 88 (sur César BG, III, 20, 2), p. 100-102, p. 116-117, p. 122, à
propos de la cadastration des terres, il n’en reste pas moins que des distributions viritanes
purent avoir lieu avant l’époque césarienne ou à l’approche de celle-ci, mais leur réalité doit être
d’abord retrouvée dans la documentation archéologique ou ailleurs, puis être bien mesurée dans
son cadre chronologique.
12. Publication d’ensemble par Piganiol 1962. Mais cet ouvrage qui, du point de vue scientifique,
est le fondement de toute recherche, était lui-même l’aboutissement d’une décennie de réflexion
et de tâtonnements, dont témoignent divers articles du même savant, soit isolément, soit en
73

collaboration avec le chanoine Sautel. Cette connaissance des antécédents de la grande


publication est nécessaire : voir Christol 1999 g. Le caractère remarquable de cette
documentation a été aussi mis en évidence par Chouquer 1983. D’emblée cet auteur écrit qu’il
s’agit d’un « cas unique » (p. 275). Même si des documents comparables aux éléments constituant
les cadastres A, B et C sont postérieurement venus au jour (à Lacimurga, ou bien à Vérone : sur ce
dernier Cavalieri-Manassé 2000), ils n’ont ni l’ampleur ni la diversité des fragments mis au jour à
Orange.
13. Piganiol, suivi par Van Berchem, envisageait une pluralité de rédactions (voir n. 15),
correspondant à des affichages successifs, s’échelonnant sur la fin du Ier et le IIe siècles après J.-C.
Puis les travaux de Oliver et de Salviat ont orienté la recherche dans un sens différent, en
imposant l’idée d’une présentation d’ensemble des diverses cartes cadastrales. Cette position,
désormais prédominante, est ainsi retenue par Chastagnol, dont l’étude sur le territoire des
Tricastins (voir n. 42) demeure sur bien d’autres points le plus souvent fidèle aux analyses de
Piganiol.
14. Piganiol 1962, p. 84-86 ; voir, pour la bibliographie complémentaire, Christol 1999 g,
p. 120-121.
15. Pour les cadastres B et C (le cadastre A est provisoirement laissé de côté) nous envisageons
une réalisation unitaire dans le temps (gravure des plaques, mise en place des plaques), effet de
l’exécution de la décision de Vespasien. Ce n’était pas le point de vue de Piganiol. En distinguant
les plans cadastraux par des lettres (A, B, C), il établissait une chronologie complexe, fondée sur
une succession d’interventions, le cadastre A étant lié à la décision de Vespasien, le cadastre B
étant à son avis de l’époque de Trajan, et le cadastre C étant encore plus tardif : Piganiol 1962,
p. 401-403. Mais il avait hésité pour établir cette chronologie : voir aussi Sautel 1955. Les
conclusions proposées en 1962 ont été reprises par Van Berchem, 1966, p. 63-64, par Dilke 1971,
p. 175-176, ainsi que par Chevallier 1974, p. 309. La thèse de la réalisation unitaire a été en
revanche soutenue par Oliver, 1966, puis reprise par Salviat 1977, p. 107-108. Nous avons aussi
défendu la thèse de la réalisation unitaire dans Christol 1999 g, p. 132-135.
16. Piganiol 1962, p. 79-89, avec fig. 11 ; Chouquer 1983, p. 291, tout en acceptant le principe d’un
affichage simultané hésite à considérer que les trois formae présentées seraient dues à
l’application des décisions de Vespasien.
17. Suivant notre restitution de la l. 3 : [formant agrorum pro]poni [iussit, adnotat]o in sin[gulis
centuriis] annuo vectigali. Pour l’adjonction du mot formata, qui vient introduire dans le texte une
définition sur laquelle bien des savants s’accordaient sans toutefois se préoccuper du contenu de
la source antique, qui devait le dire de façon évidente, et retourner à l’inscription elle-même :
Christol 1999 g, p. 123-126. On fera intervenir dans la réflexion les remarques récentes d’Arnaud
2003.
18. Piganiol 1962, p. 31-32, p. 82-84.
19. Sur les mutations dans la condition du sol, Luzzatto 1974, p. 23, 26-27, ainsi que Piganiol 1962,
p. 55-56 ; sur les procédures conduisant à l’assignation des terres aux bénéficiaires, quand il s’agit
de l’installation de colons, Moatti 1993, p. 14-30, à compléter par Guillaumin 1998 ; sur la
transformation des terres en ager privatus, Luzzatto 1974, p. 20, p. 25-26, p. 53, en prenant appui
sur les documents cadastraux d’Orange. Enfin sur les sens du terme assignatio, qui ici implique
divisio de la terre, Grelle 1964.
20. Ces opérations conduisaient non seulement à l’établissement d’archives, mais encore à la
composition d’une forma : Moatti 1993, p. 31-48. Néanmoins les documents cadastraux d’Orange
ne peuvent être identifiés à ce modèle de forma, puisqu’ils ne concernent pas, sinon de façon
indirecte, les terres assignées aux vétérans : Christol 1999 g, p. 124-126. Sur le nombre des
bénéficiaires, voir ci-dessous n. 53.
21. Piganiol 1962, p. 57-60. Voir aussi Burdese 1952, p. 114-116 [ouvrage écrit avant la mise en
évidence des documents cadastraux d’Orange], ainsi que Gallo 1964.
74

22. Piganiol 1962, p. 84-87.


23. Piganiol 1962, p. 139-140 avec fig. 14 ; Chouquer 1983, p. 276-277, p. 279-284, mais il faut tenir
compte pour un certain nombre de secteurs rattachés au cadastre B de ce que l’on sait à présent
sur la position et l’extension du cadastre C (voir ci-dessous n. 25-26). Le principe posé par cet
auteur, à savoir que les grilles cadastrales ne peuvent pas se chevaucher, demeure une clef
d’explication essentielle.
24. Bel 1986, p. 99-100. On retiendra aussi dans cet article les remarques de la p. 89 sur les
relations entretenues par le parcellaire moderne par rapport au parcellaire antique. Voir aussi
Meffre 1993.
25. Meffre 1996 ; Christol 1996 e.
26. Christol 1996 e. Outre cet article, Christol 1998 f.
27. Sur le territoire des Memini, Barruol 1963, Barruol 1975, p. 244-247.
28. Christol 1996 e, p. 294-298.
29. Christol 1996 e, p. 295-296, avec fig. 3.
30. Voir n. 16. Chouquer a par la suite approfondi ces observations en posant à leur suite un
certain nombre de questions sur la signification du cadastre B, dans Odiot-Bel-Bois 1992, p. 142 :
« Ce réseau possédait une extension insoupçonnée... Cette extension pose au moins la question de
savoir dans quelle mesure on peut désigner ce cadastre comme étant celui de la colonie romaine
d’Orange... » ; déjà, dans Chouquer-Favory, 1991, p. 163, on évoquait l’« extension presque
extravagante du cadastre B ».
31. Dans un sens différent, Assénat 1995 (avec la mention d’un cadastre d’Orange E). De même,
avec l’équivalence cadastre E = cadastre D, El Hasroufi 1994.
32. On ne doit pas exclure une autre piste de réflexion, qui n’affecterait pas les hypothèses
présentées ici sur l’histoire du cadastre B : que le cadastre C, si ressemblant, corresponde à une
grille cadastrale contemporaine du B, visant à contrôler une zone symétrique du B par rapport à
la ville d’Arausio, exceptée, ainsi que son proche environnement rural, de toute emprise dans une
première phase, puis touchée par la fondation de la colonie. Dans ce cas ce serait le cadastre E = D
qui serait le cadastre de fondation, tandis que les cadastres B et C seraient tous les deux
antérieurs à cet épisode. Dans l’étude de Chouquer citée ci-dessus (n. 30), l’existence de cette
grille cadastrale est présente dans le raisonnement (voir p. 142, p. 144) : sans être nommément
désignée elle apparaît comme distincte du cadastre B ; voir déjà Chouquer-Favory 1991, p. 161, où
l’on a aussi envisagé quelle ait pu correspondre au cadastre de fondation. Mais, précisait-on,
« une réponse tranchée est prématurée ». Chemin faisant, de la première rédaction de cet article
à sa mise en forme pour publication, cette orientation de la recherche nous semble mériter de
plus en plus considération et attention.
33. Sauf si l’hypothèse envisagée à la n. précédente s’avérait la meilleure : il faudrait envisager
une construction contemporaine, puis une réutilisation conjointe lors de l’installation de la
colonie des vétérans de la deuxième légion.
34. Les traces se trouvent dans Pline, HN, III, 31-37 : Christol 1994 a.
35. Piganiol 1962, p. 31-32 ; voir aussi Christol 1994 a, p. 53-55.
36. Question déjà abordée par Christol 1999 g, p. 134, sous forme d’hypothèse de travail.
37. Cette proposition chronologique va à l’encontre de celle de Chouquer, dans Odiot-Bel-Bois
1992, p. 145-146 (également à partir de l’étude des renseignements sur les reddita Tricastinis). Mais
on peut retenir un certain nombre d’observations qui structurent son raisonnement. Par ex.
p. 142, à propos de l’organisation générale du cadastre B : « [...] comme si le plan avait été pensé
autrement que comme la mise en œuvre d’une centuriation propre au territoire de la colonie » ;
voir aussi p. 144-145.
38. Néanmoins ce dernier aspect est subordonné à l’interprétation du cadre juridique de
l’affichage : voir à ce sujet les remarques de P. Arnaud (ci-dessus n. 17).
75

39. On tiendra compte toutefois que le schéma peut être modifié s’il s’avérait que le cadastre E =
D était le cadastre colonial (ci-dessus n. 30-31). Si tel était le cas, le cadre chronologique de la
mise en place du cadastre C serait identique à celui du cadastre B.
40. Point de vue suggéré déjà par Christol 1998 d, p. 217-219. Sur le cadastre B de Béziers on se
référera à Clavel-Lévêque 1995.
41. La mise en évidence de leur localisation a été effectuée par Chouquer dans Odiot-Bel-Bois
1992, p. 142-143. Voir aussi n. suiv.
42. Voir à ce sujet l’utilisation que fait de ces renseignements Barruol 1975, p. 257-266, ainsi que
les remarques de Chastagnol 1980, p. 70-71. Mais on ne retiendra pas une des conclusions de ce
savant sur le rôle de Vespasien comme auteur de la restitution des terres aux Tricastins
(p. 73-74), comme le souhaitait Chouquer 1983, p. 294. Aussi Chastagnol 1997, p. 59-60, revient-il à
une datation qui rapproche les processus mentionnés de la date de la fondation d’Orange.
43. Par exemple dans les centuries DD XVII CK II, DDXVIII CK II, etc. Dans ces cas les Tricastins
ont reçu des terres cultes et incultes. Voir l’assemblage dans Salviat 1985, p. 280, fig. 3. Dans
quelques cas, s’ajoutent aussi les terres fournissant des revenus à la colonie d’Orange : D XVIII CK
I, DD XVIII CK II, etc. : voir Salviat, ibid. ; ceci signifie que la limite entre territoire d’Orange et
territoire de la cité des Tricastins coupait l’espace délimité par les centuries en question.
44. Ce qui distinguerait ce territoire des Tricastins d’un ager per extremitatem mensura
comprehensus, au sens où la décrivent Orejas et Sastre : Orejas 1999.
45. Bel 1986, p. 89-99 ; Bel 1993 ; c’est une observation récurrente dans Odiot-Bel-Bois 1992, p. 52,
p. 76-77, p. 102, p. 142.
46. Piganiol 1962, p. 54-55 : il est suivi par Chastagnol 1980, p. 73-74.
47. Cic., Pro Fonteio, V, 12 :... partim modo ab nostris imperatoribus subacti, modo bello domiti, modo
triumphis ac monumentis notati, modo ab senatu agris urbibusque multati sunt ; ibid., V, 13 : qui
eranthostes, subegit ; qui proxime fuerant, eos ex iis agris quibus erant multati decedere coegit. Le lien
avec les plus anciens cadastres provinciaux est établi par Clavel-Lévêque, 1988 (= Clavel-Lévêque
1989, p. 231-249) ; Clavel 1983, p. 227-231.
48. Christol 1999 g, p. 124-125, sur la restitution de l’expression formam agrorum à la ligne 3 de
l’inscription de Vespasien.
49. Granius Licinianus, 1. XXVIII, lignes 29 et suiv. (éd. Teubner, Leipzig, 1981, p. 8-9) ; Moatti
1993, p. 84-85 ; Chouquer 1994, p. 207.
50. Ces distinctions sont bien relevées par Grelle 1964, p. 1136-1138.
51. Sous réserve que le cadastre C soit véritablement le cadastre colonial. Sinon il faut envisager
que lors de la fondation de la colonie seule la partie correspondant à la ville et à ses environs les
plus proches auraient été touchés par une opération de structuration de l’espace (voir n. 32), et
que les espaces ruraux correspondant aux cadastres B et C auraient simplement été attribués
pour parachever le territoire dépendant.
52. Les réflexions de Mauné vont dans le même sens : Mauné, 2000, p. 239-240.
53. Comme l’a envisagé, autant pour Orange que pour Béziers, Mundubeltz 2000. Mais des
compléments d’assignations purent se produire à d’autres dates : Chouquer, dans Odiot-Bel-Bois
1992, p. 144 ; voir aussi Freyberger 1999, p. 106.
54. La question d’installations viritanes en Gaule transalpine ne peut pas être esquivée, dans le
prolongement de ce qui se produisit en Italie. Ce point a été à juste titre abordé à plusieurs
reprises par Soricelli dans son ouvrage récent (voir ci-dessus n. 11). Mais il reste encore à mettre
en évidence les signes révélateurs d’un tel phénomène.
55. Burdese 1952, p. 13-47, sur les modes de locatio (quaestoria, censoria). Voir aussi Tibiletti 1974,
ainsi que Luzzatto 1974, p. 12-13, p. 20-21.
56. Gabba 1985.
76

NOTES DE FIN
*. A. Gonzalès et J.-Y Guillaumin (éd.), Autour des Libri coloniarum. Colonisation et colonies dans le
monde romain, Besançon, 2006, p. 83-92.
77

Chapitre 4. Les Volques


Arécomiques entre Marius, Pompée
et César*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Les Marii de Vienne ont été réexaminés à l'occasion de l'étude d'une inscription de Seyssel
(ILN, Vienne, 786) : Christol 2003 f (en revenant pour la datation au Ier siècle ap. J.-C., alors
que l'on avait indiqué initialement le IIe siècle ; ici chapitre 18). Le cas de C(aius) Marius
Celsus, de Nîmes, a été reconsidéré dans un sens plus proche de l’interprétation de R.
Syme dans Christol 2005 b [chapitre 15], La thématique des clientèles provinciales doit
être examinée aussi à propos de la diffusion d'un gentilice tel que Valerius, qui peut
renvoyer à l’action du proconsul C(aius) Valerius Flaccus : voir Christol 2000 d, p. 258-260
[ici chapitre 25]. On pourrait envisager aussi de joindre aux Marii, dans une phase
précoce, le cas des Servilii, à la lumière d’une nouvelle inscription : voir déjà Christol 2001
a et 2005 b [ici chapitre 15].

1 E. Badian a montré l’importance qu’avait tenue l’époque de Marius dans le


développement de la colonisation extra-italique. Auparavant, certes, s’étaient déroulées
quelques expériences d’installation de combattants italiens en province1. Scipion avait
ainsi fondé Italica 2 et, si Strabon nous apporte un renseignement de valeur sur la
fondation de Cordoue3, aux Ῥωμαῖοι (entendons : aux Italiens) avaient été joints des
indigènes choisis par l’autorité romaine (τε καὶ τῶν ἐπιχωρίων ἄνδρες ἐπιλέκτοι). Mais
plus tard, Marius, dans un contexte politique où s’entremêlaient question militaire et
question agraire, orienta différemment cette pratique en tentant d’utiliser sur une
grande échelle le sol extra-italique comme lieu d’installation pour une partie de ses
soldats. Il espérait ainsi les rémunérer convenablement et renforcer à son profit des
clientèles provinciales4. On connaît les tentatives du tribun L. Appuleius Saturninus en sa
faveur : elles portaient sur l’Afrique5. Puis, sans doute en faveur des soldats d’autres
généraux, elles auraient porté sur la Sicile, la Macédoine, l’Achaïe6. Certains seraient
même tentés d’inclure la Gaule transalpine dans le vaste mouvement de colonisation qui
78

avait été prévu7. Cependant, l’unanimité ne s’est pas faite8. Mais ne s’agit-il pas, en
définitive, de projets qui ne purent recevoir, au mieux, qu’un début d’exécution ?
2 La documentation épigraphique, interprétée de façon rétrospective, a orienté l’attention
sur l’Afrique. Dans un contexte d’émulation municipale, de snobisme local et de retour
aux origines, se prêtant sans doute à des amplifications, des surinterprétations et même
des déformations, certaines collectivités municipales proclamaient fièrement, au III e
siècle, leur origine marienne9. Pour une autre, Mustis, les institutions locales conservent,
d’une façon objective, la trace d’un lien avec le grand C. Marius10. Les inscriptions
d’époque impériale confirment aussi un phénomène que discuta E. Badian, mais qu’il
n’analysa pas avec la même attention que la diffusion du gentilice des grandes familles
sénatoriales ou de Pompée lui-même : la présence du gentilice Marius en Afrique du Nord.
Certes, dans de nombreux cas, la diffusion dans l’onomastique provinciale du nom d’une
grande famille ne signifie pas nécessairement l’octroi du droit de cité romaine par les
soins d’un grand personnage d’époque républicaine, mais indique simplement une
relation de clientèle11 : il ne faut donc pas surestimer la diffusion du droit de cité en
province pendant le II e siècle avant notre ère. En la matière, le moment décisif
correspondit certainement à la guerre sociale et à l’application de la lex Iulia. Mais n’y
aurait-il pas eu des précédents ? Marius, d’une façon on ne peut plus évidente, avait, par
des procédures qui furent critiquées, accordé la cité romaine à des socii 12 qui l’avaient
vaillamment secondé dans la lutte contre les Cimbres et les Teutons. Mais alors, si l’on
suit strictement les sources, il s’agit exclusivement d’alliés italiens. On ne peut trouver
dans les textes quelque indice que ce soit de semblables faveurs dont le général aurait fait
profiter des soldats étrangers à l’Italie. Mais ces naturalisations avaient quand même
revêtu d’assez amples proportions.
3 Cependant, pour expliquer ces souvenirs mariens dans la dénomination des cités et dans
celle des personnes, on pourrait invoquer, puisqu’il ne s’agit pas d’une naturalisation
virtutis causa, que celle-ci ait été la conséquence des stipulations de la lex Appuleia. Cette
dernière ne prévoyait-elle pas que Marius pouvait accorder le droit de cité romaine à
trois personnes (plutôt que trois cents) dans les colonies qu’il allait fonder13 ? Il faudrait
peut-être alors placer en perspective le contenu de la loi avec ce que l’on sait par Strabon
des fondations coloniales en péninsule Ibérique au cœur de l’époque républicaine : mais il
s’agit là-bas de colonies latines et non de colonies romaines14. Il faudrait aussi admettre
que ces nouveaux citoyens étaient des habitants des provinces15. Or le seul cas connu de
ces nouveaux citoyens concerne encore un allié italien, T. Matrinius de Spolète : Marius
l’avait favorisé, mais il lui fallait défendre vigoureusement un privilège qui était contesté,
car la lex Appuleia, affirmait-on, n’avait pas été mise en application. En réalité, comme l’a
bien montré E. Deniaux, la procédure qui avait été inscrite dans la loi était un des artifices
juridiques les plus couramment utilisés pour octroyer la cité romaine à un puissant client,
italien ou étranger : on faisait comme s’il participait à la fondation d’une colonie, afin
qu’il puisse, à brève échéance, se prévaloir de la qualité de citoyen romain16. Nous
sommes bien loin du contexte africain. On doutera donc que Marius ait procédé à des
naturalisations massives chez ses auxiliaires gétules dont il va être question.
4 Mais demeurent les inscriptions africaines d’époque impériale. En effet, en procédant à
une enquête /212/ minutieuse et exhaustive, dans la ligne de celles que savait conduire
H.-G. Pflaum, J. Gascou a mis en valeur la diffusion du gentilice Marius en Afrique du Nord
et, qui plus est, l’association fréquente du prénom Caius à ce gentilice illustre 17 : « [Sa]
présence dans les régions où deux villes ont revendiqué à l’époque impériale une origine
79

mariane (Uchi Maius, Thibaris) nous paraît démontrer que les Marii africains doivent dans
leur très grande majorité leurs gentilices à Marius. » On pouvait donc, à juste titre,
rapprocher ce fait onomastique irréfutable des renseignements que fournit le Bellum
Africum sur les auxiliaires gétules de Marius, que ce dernier récompensa de terres 18.
Certains envisagent aussi des naturalisations : mais les textes n’en apportent pas la
preuve et le contexte historique et juridique n’en soutient pas l’hypothèse. Quoi qu’il en
soit, ces hommes étaient des clients19. Plus intéressantes encore étaient les observations
sur la diffusion géographique de ce nom, qui montrait, comme l’avait suggéré St. Gsell 20,
que ces terres étaient extérieures à l’Africa vetus. De la sorte, les deux zones, celle des
implantations militaires italiques, si le rappel d’une origine marienne implique
nécessairement l’installation de soldats à Thuburnica, Thibaris et Uchi Maius, et celle des
concessions de terres en faveur des Gétules, délimitée à partir de la concentration plus ou
moins grande du gentilice Marius, auraient été imbriquées étroitement21.
5 L’extension à la Transalpine d’une telle politique est source de discussion, car aucun texte
n’est aussi explicite pour cette province que ne l’étaient, pour l’Afrique, les passages du
Bellurn Africum relatifs aux distributions de terres et aux liens de clientèle. D’autre part,
aucun témoignage ne vient attester que telle ou telle cité se soit glorifiée, par « snobisme
municipal », d’une antiquité marienne. Mais il est toutefois un fait qui invite à réfléchir,
et qui par son évidence autorise à déduire de ce qui se produisit en Afrique ce qui aurait
pu se passer en Transalpine. Il s’agit de la fréquence remarquable du gentilice Marius dans
l’épigraphie de cette région, devenue par la suite la province de Narbonnaise. Déjà R.
Syme insérait ce nom de famille parmi les vingt gentilices les plus représentés : dans le
dénombrement un peu grossier qu’il effectuait, il se trouvait à la quatorzième place par sa
fréquence, à égalité avec des noms tels que Fabius, Iunius, Terentius ou Vibius, que l’on
trouve en excellente position dans l’épigraphie hispanique, au moins les trois premiers,
qui y occupent respectivement la troisième, la huitième et la onzième positions22. Mais E.
Badian, puis Y. Burnand, qui se livrèrent ensuite, surtout le dernier, à des décomptes plus
précis, élevèrent le gentilice Marius à une meilleure place : la neuvième chez Badian, en
ne tenant compte que des documents qui paraissent certains, la dixième chez Y. Burnand,
alors qu’il nest qu’à la quatorzième en péninsule Ibérique23. De la sorte E. Badian pouvait
constater non seulement cette fréquence d’apparition si remarquable, mais aussi, en
retenant le nombre important de cas dans lesquels le nom est associé au prénom Caius,
rapprocher la diffusion de ce gentilice de l’action du grand général24.
6 Notre liste est un peu différente, car nous n’avons pas retenu les témoignages de l’
instrumentum domesticum, et nous avons écarté quelques témoignages 25. Mais nous en
avons ajouté d’autres : /213/

CIL XII, 560 C. Mar[-] Salyens (Aix) date indéterminée

CIL XII, 807 Maria Fronime Arles IIe s.

G. Marius M. f.
CIL XII, 849 Arles Ier s.
Marinus

CIL XII, 1145 add. Maria Privata Albiques (Apt) Ier s.

ILGN 188 Marius Ermianus Cavares (Orange) IIe s.


80

AE 1929, 190 D. Marius D. (f.) V(o)l. Helviens (Alba) Ier s. ; soldat à Carnuntum

CIL XII, 1315, 1526, 1534 Sex. Marius Montanus Voconces (Vaison) date indéterminée

Voconces (Lucus
CIL XII, 1641 Marius Atticus IIe s.
Augusti)

Sex. MariusNavus
Allobroges
CIL XII, 1895 D. MariusMartinus Ier s. ; édile
(Vienne)
D. Marius Martinus

Allobroges
CIL XII, 1951 L. Marius M[–] date indéterminée
(Vienne)

Allobroges
CIL XII, 2471 M. Marius Iaraco Ier s.
(Vienne)

Allobroges milieu du I er s. ; duumvir,


ILGN 348 C. Marius D. f. Vol.[–]
(Vienne) préfet des ouvriers, etc.

Q. Marius Dubitatus Arécomiques (N.


CIL XII, 2856 IIe s.
Maria Q. f. Quintana du territoire)

Arécomiques (N.
CIL XII, 2910 Maria [–] f. Quintana IIe s
du territoire)

Arécomiques (E.
CIL XII, 2751 Maria Senilis f. Severa IIe s.
du territoire)

Arécomiques
CIL XII, 3252 C. Marius C. f Celsus début du Ier s. ; quattuorvir
(Nîmes)

C. Marius Iuven[–] 2e moitié du Ier s. ; honoré


Arécomiques
CIL XII, 3253 Iulianus des ornements de
(Nîmes)
C. Marius Cupitus décurion

Arécomiques
CIL XII, 3254 C. Marius Onesimus fin Ier-IIe s. ; sévir augustal
(Nîmes)

Arécomiques fin I er-IIe s. ; épouse d’un


CIL XII, 3295 Maria Chresime
(Nîmes) quattuorvir

Arécomiques
CIL XII, 3734 C. Marius Dubius 2e moitié Ier s.
(Nîmes)

Arécomiques
CIL XII, 3735 Marius Kamenus 2e moitié Ier s.
(Nîmes)

Arécomiques
CIL XII, 3733 C. Marius Ier s.
(Nîmes)
81

Arécomiques
CIL XII, 3337 C. Marius début Ier s.
(Nîmes)

Arécomiques
CIL XII, 3097 Marius Paternus date indéterminée
(Nîmes)

Arécomiques
CIL XII, 3661 add. Maria Nemausin(a) IIe s.
(Nîmes)

Arécomiques
CIL XII, 3903 Maria Dione IIe-IIIe s.
(Nîmes)

Arécomiques
ILGN 478 Q. Marius Sev(erus) fin Ier-IIe s.
(Nîmes)

Arécomiques (O.
CIL XII, 4159 Maria Secundina IIe-IIIe s.
du territoire)

Arécomiques (O.
CIL XII, 4201 L. Marius Om[–] Ier s.
du territoire)

L. Marius L.f. Pup. début I er s. ; soldats à


CIL XIII, 6949 Béziers
L. Marius Mayence

M. Christol, Études sur


l’Hérault, 15, 1984, 3, Maria [-f.] Satulla Béziers milieu du Ier s.
p. 17-20

Maria Tertia
CIL XII, 4679 Maria Maxsima Narbonne Ire moitié Ier s.
C. Marius Quintio

L. Marius L. f. Masclus
CIL XII, 4980 Narbonne Ire moitié Ier s.
[-] Marius [-]

CIL XII, 4981 C. Marius M[y]stic[us] Narbonne Ire moitié Ier s.

Maria Q.f. Quinta


CIL XII, 4982 add. Q. Marius Cen[s]or Narbonne Ire moitié Ier s.
[i]nus

Tectosages (Bram,
AE 1969-1970, 388 Q. Marius Quartus IIe s.
Aude)

7 Comme en Afrique donc, la marque du gentilice Marius est réelle en Narbonnaise. Elle se
traduit plus particulièrement dans le nom de familles de notables, à Vienne d’une part, à
Nîmes d’autre part. À Vienne, il s’agit d’une famille qui détient les honneurs municipaux
vers le milieu du Ier s. ap. J.-C. et appartenait à l’ordre équestre 26 : le prénom Caius y est
utilisé, concurremment avec Decimus et Sextus. Avec tous les documents qui s’y rattachent,
il s’agit d’un bon témoignage de la romanisation des notables indigènes. De même et plus
encore, à Nîmes, sans qu’on ait pour l’instant la preuve de l’insertion des Marii nîmois
82

dans l’ordre équestre ou plus haut27, on constate l’existence de notables qui portent ce
gentilice et sont bien implantés dans la vie municipale, tel C. Marius C.f. Celsus, quattuorvir
au début du Ier s. ap. J.-C., C. Marius Iuven[–] Iulianus, ornamentis decurionalibus ornatus, dans
la seconde moitié du Ier s. ap. J.-C., C. Marius Onesimus, sévir augustal à la fin du Ier s. ou au
IIe s. ap. J.-C. Dans les deux cités, l’empreinte du gentilice Marius est donc forte et, qui plus
est, comme à Narbonne, précoce, surtout à Nîmes où plusieurs témoignages peuvent être
placés à une date haute (époque augustéenne ou Ier s. ap. J.-C.).
8 Qu’il s’agisse de familles indigènes qui auraient reçu la cité romaine de Marius ou, plutôt,
de simples clients qui auraient pris le nom du général par fidélité et seraient entrés plus
tard dans la cité romaine, peu importe pour notre propos. Car, quelque interprétation que
l’on retienne, elle révèle incontestablement l’influence du grand homme de guerre, sept
fois consul, en Transalpine. On la rattachera aux opérations qu’il conduisit en 102 contre
les Cimbres et les Teutons28 et qu’il avait préparées dès 104. Ces peuples barbares avaient
mis à mal la province depuis quelques années et leur approche avait encouragé à la
révolte les Volques Tectosages du Toulousain ; dès 108-106, une première révolte avait
éclaté29, puis en 104, Sylla, alors légat de Marius, avait dû lutter contre Copilo, un de leurs
chefs30. Si nous ignorons quelle fut l’attitude des Allobroges et de Arécomiques, rien ne
vient laisser supposer qu’ils aient rejoint les Tectosages ou les envahisseurs germains. On
peut seulement supposer toutefois, que Q. Servilius Caepio, pour affronter les Cimbres et
rejoindre le consul C. Manlius, dut traverser le territoire arécomique en 105, quelque
temps avant le désastre d’Orange. Dans le récit de cette guerre et de ces révoltes, Dion
Cassius évoque seulement l’hostilité des Tectosages31. Orose confirme l’historien grec32.
Mais que Marius ait recruté des auxilia provinciaux ne pourrait surprendre. Ce n’était pas
la première fois que l’on faisait appel à des soldats issus de régions extérieures à l’Italie 33,
et l’état d’urgence, justifié par la terreur des /214/ Germains, autorisait le représentant
de Rome à prendre toutes les dispositions qui semblaient nécessaires34. Nous n’avons donc
point de preuve certaine que les Volques Arécomiques (et les Allobroges) ont fourni au
général des auxilia. Mais la diffusion du nom C. Marius parmi eux, si on la rapproche des
faits observés en Afrique et des pratiques bien connues de l’autorité romaine en temps de
guerre, le laisse supposer avec un fort degré de vraisemblance.
9 On conclura de même que Marius disposait chez les Volques Arécomiques de réseaux de
clientèle par l’examen du dossier des relations orageuses de ce peuple avec le pouvoir
romain au dernier siècle de la République. En effet, à partir de la fin du II e siècle, les
Tectosages semblent soumis : plus rien ne vient attester leur turbulence. En revanche, ce
sont les Arécomiques qui, en compagnie des Allobroges, apparaissent dans nos sources au
premier rang des adversaires de Rome35. Mais il est vrai que dans le déroulement des
conflits interféraient les grandes luttes qui se développaient à Rome et dans l’Italie pour
le contrôle du pouvoir dans la cité : l’opposition à Rome n’est autre que l’opposition au
parti qui contrôle à un moment donné la vie politique. En Afrique, Marius avait trouvé
des appuis auprès de ses clients gétules. Ceux-ci, au terme de près d’une décennie de
luttes, furent châtiés par Pompée pour le compte de Sylla. Celui-ci décida qu’on les
placerait sous l’autorité du roi de Numidie36. Plus tard, ils rallièrent le camp de César.
Tout au long du Ier siècle, en somme, le jeu des factions avait marqué le comportement des
clientèles provinciales et avait orienté leurs interventions37.
10 L’histoire des Arécomiques présente des parallèles saisissants avec celle des Gétules
africains. Quelques années après que ces derniers eurent été châtiés par Sylla, Pompée
dut intervenir en Occident : en Transalpine, puis en Espagne. Il dut se frayer par la force
83

une route jusqu’aux Pyrénées, en massacrant ses adversaires38. La Gaule méridionale était
alors en état de sécession si l’on en croit une lettre de ce général, rapportée dans les
Histoires de Salluste : il se vante d’avoir repris la Gaule avec l’Espagne au cours de cette
guerre39. La réalité de ce bellum Transalpinum est d’ailleurs nettement affirmée par
Cicéron, qui la rattache aux exploits de Pompée dans le discours Pro lege Manilia 40. Faut-il,
alors que toutes les autres res gestae sont admises, minorer l’importance de l’affirmation
de l’oral’ orateur ? Sûrement pas, car rapproché de tout ce que dit Cicéron dans le Pro
Fonteio, ce bellum Transalpinum prend l’aspect d’une véritable guerre, comparable par son
importance et sa gravité à toutes les autres campagnes de ce général. Fonteius, qui
gouverne la Transalpine après le passage du général en Espagne, et assurait ses arrières,
n’avait pas à sa disposition une province apaisée, mais un pays rétif. Et pourtant,
l’historiographie n’accorde que peu d’importance à cet épisode, considéré comme un
simple prélude à la guerre d’Espagne41.
11 Mais on n’oubliera pas que ce conflit, qui secoua la Transalpine, procédait des luttes entre
marianistes et syllaniens. Il s’insère, de la même manière que les campagnes africaines de
la décennie précédente, dans le même jeu des factions, mêlant inextricablement l’Italie et
les provinces dans les mêmes partis pris, les mêmes oppositions irréductibles. On ne peut
l’oublier quand on doit évoquer les mesures d’organisation de la Transalpine qui sont
associées au nom de Pompée et qui datent de ce moment. En effet, les décisions du
général ne se rapportent pas, pour l’essentiel, aux nécessités de la guerre d’Espagne
(fournitures, hivernage des troupes). Celle-ci importe, certes, mais pèse par-dessus tout,
dans l’organisation des peuples Transalpins, leur comportement dans les années difficiles
qui précédèrent ou accompagnèrent l’action énergique de Pompée. C’est cette
conjoncture qui fixe bien des choses et éclaire la plupart des décisions. C’est Pompée lui-
même qui supervisa cette organisation provinciale, véritable lex provinciae 42 : par ses
décisions, decreto, des confiscations furent imposées à certains peuples 43. Le Pro Fonteio ne
mentionne pas explicitement ces derniers, mais on peut en retrouver certains quelques
décennies plus tard lors de la guerre civile. En effet, quand César sollicita les Marseillais
pour qu’ils entrent dans son camp, les représentants de la cité lui firent valoir que s’il leur
avait accordé des avantages lors de son proconsulat, Pompée, avant lui, n’avait pas été
avare de faveurs, car il leur avait accordé les (des ?) terres des Volques et des Helviens 44.
Le mot publice, « avec l’accord de tous », utilisé dans le Bellum civile, répond à la mention
decreto. On admettra que cette subordination avait surtout des incidences fiscales. Mais le
rapprochement avec le transfert des cités gétules sous l’autorité du roi de Numidie, allié
de Rome et de Sylla, est frappant. L’identité des méthodes est remarquable : elles
appartiennent à la panoplie des mesures par lesquelles on récompensait ou on punissait
partisans et adversaires.
12 On peut faire remonter, avec toute la tradition historiographique, cette mesure à la lex
pompéienne antérieure au gouvernement de Fonteius, que ce dernier fut chargé de
mettre en œuvre. Mais on ne peut en faire une mesure neutre, sans signification. Si l’on
peut penser que le partage des faveurs et des défaveurs se fit d’après le départ des
adversaires et des partisans, on rangera donc les Volques Arécomiques et les Helviens -
nous ne savons rien de précis sur le sort des Allobroges45, bien qu’ils fussent des plus
acharnés contre Fonteius-, dans le camp des adversaires de Pompée. Mieux : parmi les
peuples où les /215/ clientèles adverses avaient le dessus. Ne faut-il donc pas considérer
que ces Volques, à l’époque de César, pouvaient encore revendiquer une continuité dans
l’appartenance aux réseaux de clientèles marianistes ? On n’oubliera pas non plus que ce
84

peuple fut le principal bénéficiaire du châtiment de Marseille la pompéienne. L’analogie


avec le déroulement de l’histoire africaine est donc très forte. On retrouve en
Transalpine, avec quelques décalages chronologiques, quelques-unes des pièces du
schéma plus nettement posé par la documentation africaine.
13 Les deux approches se confortent. D’un côté, par l’onomastique, nous avons les preuves
d’une implantation de l’influence marienne chez les Arécomiques. De l’autre, par la
position de ce peuple par rapport aux actes de Pompée, de César, ou par rapport aux
Marseillais, nous avons l’indice clair qu’il fut du côté des adversaires de la Rome
pompéienne lorsque les héritiers de Marius, poussés à bout, étaient devenus les
adversaires de leur cité. Tout ceci devrait donner consistance à l’idée que ce peuple, qui
contrôlait le Languedoc oriental, était entré pour une grande part dans les clientèles de
Marius.
14 D’ailleurs, nous avons de son attachement au grand homme un document précieux. Voici
peu de temps, a été offert à notre curiosité un portrait romain46, provenant de l’oppidum
de Murviel-lès-Montpellier47. J.-Ch. Balty, qui l’a examiné, considère sans hésiter qu’il
s’agit d’un portrait de Marius, réalisé au cœur du deuxième quart du Ier siècle avant J.-C. À
son avis, le portrait ne peut être antérieur à la décennie 70-60, ni postérieur aux
années 53-5248. Alors que les effigies du vainqueur des Cimbres et des Teutons avaient été,
semble-t-il, détruites avec acharnement par Sylla et ses partisans, quelques années après
la disparition du dictateur une œuvre de restauration fut entreprise par les populaires, et
surtout par César qui s’attacha spectaculairement à la mémoire de son oncle par alliance 49
.
15 On hésitera toutefois à suivre le savant commentateur sur deux de ses conclusions. L’une
s’appuie sur la géographie administrative de la région. J.-Ch. Balty pense que la région de
Murviel-lès-Montpellier, à l’époque de la création du portrait, dépendait de la colonie de
Narbonne, avant d’en être séparée par la fondation de Béziers, dont le territoire
s’étendait de la vallée de l’Orb à celle de l’Hérault, et d’être rattachée à la cité de Nîmes 50.
On ne peut le suivre sur ce point. Le Montpelliérais du Ier siècle av. J.-C. appartient plutôt
au territoire des Volques Arécomiques, qui étaient implantés dans le Languedoc oriental51
. À Murviel-lès-Montpellier, nous sommes éloignés du territoire de Narbonne : entre les
deux, s’interpose la chôra d’Agde, sise dans la basse vallée de l’Hérault et sur les rives de
l’étang de Thau52.
16 On ne peut donc alors considérer l’admirateur de Marius comme un descendant des
colons narbonnais de la première déduction, ni surtout comme un bénéficiaire des
confiscations dont furent victimes les Arécomiques à l’époque de Pompée et de Fonteius,
car le beneficium l’eût rattaché plutôt au rival de Marius et de Sertorius. Mais, même si
l’identité exacte du personnage nous échappe, demeure un fait difficile à récuser : la
permanence d’un vif attachement, en pays arécomique, pour le vainqueur des Cimbres et
des Teutons. Il apparaît à l’époque césarienne, tout comme resurgirent en Afrique les
souvenirs des liens de clientèle, lors de la guerre civile entre César et les partisans de
Pompée.
17 Les indices s’accumulent donc et orientent dans la même direction : l’epigraphie et la
statuaire font apparaître de façon très nette, en pays arécomique, l’existence d’une
clientèle marienne. La Transalpine n’échappa point à ce vaste mouvement de constitution
des clientèles provinciales : l’onomastique le prouve pour Pompée et pour les grandes
familles romaines. Avec d’autres documents, elle révèle aussi nettement l’importance de
85

la phase marienne, qui s’explique par les liens qu’entretint avec la région le grand homme
de guerre, lors de l’invasion de Cimbres et des Teutons. Si cette conclusion est recevable,
on peut expliquer les vicissitudes de l’histoire volque au cours du I er siècle av. J.-C.
Entraîné par fidélité, sans doute avec d’autres, dans les ultimes séquelles du conflit entre
marianistes et syllaniens, tout comme les Gétules africains, ce peuple souffrit
d’appartenir alors au camp des vaincus. Et César, héritier de Marius, lui rendit sa liberté
un peu plus tard, en l’arrachant aux Marseillais.

NOTES
1. Italiques et non Romains, si l’on admet que la première colonisation citoyenne hors d’Italie
concerne Carthage (Vell. Pat., I, 15, 4 et II, 7, 8) : Salmon 1969, p. 112-127.
2. Appien, Iberica, 153. Galsterer 1971, p. 12, fait observer qu’aucun document ne vient éclairer le
statut de la cité à l’époque républicaine. Il est suivi par Le Roux 1982, p. 35-36. Toutefois,
Galsterer suppose, p. 7, que cette cité, dont le nom était tout un programme, dut être de droit
pérégrin. Mais les objections de Humbert 1976, p. 226 et n. 1 (cf. aussi p. 232), semblent
convaincre : l’hypothèse de la fondation d’une colonie latine est très séduisante.
3. Strabon, 3, 2, 1. Galsterer 1971, p. 9 ; Le Roux 1982, p. 36 (avec bibliographie). Le sens du mot a
été réexaminé récemment, dans le contexte de Délos et de la Méditerranée orientale il est vrai,
par Solin 1983, p. 113-117.
4. Badian 1958, p. 119, p. 192-213 ; Nicolet 1977, p. 136-137.
5. De viris illustribus, 73,1 : L. Appuleius Saturninus, tribunus plebis seditiosus, ut gratiam Marianorum
veteranorum pararet, legem tulit, ut veteranis centena agri iugera in Africa dividerentur. L’existence de
cette lex est confirmée par Cic. Pro Balbo, 48 : cum lege Appuleia coloniae non essent deductae, qua lege
Saturninus C. Mario tulerat ut singulas colonias ternos cives facere posset ; E. Gabba, dans son
commentaire d’Appien (2e éd., Florence, 1976, p. 102-103) a tiré argument du texte de Cicéron
pour récuser toute exécution de la loi (dans le même sens déjà, Gabba 1951 a). Assez proche de
cette position, Brunt 1971, p. 577-580 (surtout p. 577, à propos de Cercina), n’admet qu’une
application très restreinte de la loi. Dans un sens inverse Hermon 1972 (mais l’article est, sur bien
des points, contestable).
6. De viris illustribus, 73, 5.
7. Entre autres Badian 1958, p. 201-206, et Hermon 1972.
8. Sont d’un avis contraire Gabba 1951 a (et aussi Gabba 1955, p. 225-228), et Brunt 1971, p. 578.
Attitude prudente de Nicolet 1977, p. 136-137.
9. Quoniam 1950 = AE 1951, 81 (hommage public à la mémoire de Marius, conditor coloniae). Mais
aussi CIL VIII, 26181 (Thibaris, qui se qualifie de municipium Marianum), et CIL VIII,
15450,15454,15455, 26270, 26275, 26281 (Uchi Maius, qui se qualifie de colonia Mariana). Voir Gascou
1972, p. 16. Sur le snobisme municipal, vivace en Italie, en Asie et en Afrique, Veyne 1960.
10. Beschaouch 1968, p. 150-151. Il s’agit de la diffusion de la tribu Cornelia parmi les habitants de
Mustis : c’est la tribu d’Arpinum et de Marius.
11. Badian 1958, p. 309 et suiv. ; Sherwin-White 1973, p. 294-295 ; Knapp 1978, p. 188-193 ; Dyson
1980-1981, p. 297-299.
12. Cic., Pro Balbo, 46 ; Val. Max., V, 2, 8 ; Plut., Marius, 28, 2. Cf. Cuff 1975. On ne peut en aucune
façon parler de « barbarian allies », comme le fait Fentress 1982, p. 328.
86

13. Cic., Pro Balbo, 48. Le débat sur l’indication ternos cives, que certains proposent de corriger en
trecentos cives, a été repris récemment par Hermon 1972, p. 84-85, et surtout, d’une façon très
convaincante, par Deniaux 1983, p. 270-271 avec note : il faut conserver l’indication de Cicéron
(chiffre faible).
14. Ont tenté de considérer ces colonies mariennes comme de droit latin : Parker 1938, p. 8, et
Hermon 1972, p. 83-86. Mais E. Deniaux a bien montré que ces procédures s’inscrivent
parfaitement dans le cadre de fondations de colonies romaines (Deniaux 1983, p. 267-268 et
p. 270-272) et non dans celui de colonies latines (p. 268-269). Sur les questions foncières, liées au
problème, Nicolet 1980.
15. On verra plus loin que si l’on ajoute aux bienfaits de Marius l’octroi de la cité romaine, il faut
surinterpréter plusieurs textes (cf. n. 18).
16. Ajouter à Deniaux 1983, Deniaux 1981.
17. Gascou 1969 (la citation se trouve p. 566-567 n. 2). Sa recherche complète donc le travail de
Teutsch 1962, p. 7-27.
18. Il sagit de trois textes extraits du Bellum Africum, 35, 5 : interim Numidae Gaetulique diffugere
cotidie ex castris Scipionis, et partim in regnum se conferre, partim quod ipsi maioresque eorum beneficie
C. Mari uti fuissent, Caesaremque eius adfinem esse audiebant... ; 56, 3 : namque Gaetuli quorum patres
cum Mario ante meruerant, eiusque beneficio agris finibusque donati, post Sullae victoriam sub Hiempsalis
regis erant dati potestatem... ; 35, 4 : saepe numero... complures Gaetuli qui sumus clientes C. Mari... On
rapprochera, pour le vocabulaire, de l’inscription ILAfr. 301, qui fait allusion à des assignations
viritanes à Suturnuca : cives Romani veter(ani) pagi Fortunalis quorum parentes beneficio divi Augusti
Suturnuca agros acceperunt. L’assignation de terres pour ces cavaliers gétules est évidente. Mais
rien n’indique l’attribution de la citoyenneté romaine. D’ailleurs César, dans Bellum Africum, 35, 3,
oppose ces Gétules aux cives Romani qui sunt in legione IV et VI. Ils sont organisés en cités
autonomes, qui ne peuvent être que de statut pérégrin, dépendant depuis Sylla du roi de
Numidie : cf. Bellum Africum, 32, 4 (Htteris ad cives suos datis) et 55, 1 (ad suos cives perveniunt).
Pourtant depuis l’ouvrage classique de Gsell 1928, p. 10, on admet que Marius récompensa ses
auxiliaires gétules en les faisant aussi citoyens romains : en dernier Lassère 1977, p. 128.
19. César, Bellum Africum, 35, 4. L’importance de ces clientèles comme résultat d’un beneficium a
été mise en valeur par Gabba 1973, p. 67-68. Elles permettaient de s’assurer de la fidélité de
communautés, voire de provinces : voir l’observation de César, Bellum Africum, 29, 3, à propos de
l’Espagne ultérieure (altera maximis beneficiis Pompei devincta). On comprend bien, de la sorte,
l’appui qu’apportèrent, au dire de Plutarque, Marius, 41, les cavaliers « maures » qui suivirent
Marius en Italie en 87 av. J.-C. (la terminologie de l’historien est imprécise, cf. Carney 1961,
p. 115). C’est pour cette raison que ces Gétules furent par la suite châtiés par Sylla (César, Bellum
Africum, 56, 3). Les auteurs qui pensent que Marius avait octroyé la cité romaine à ces auxiliaires,
doivent admettre que Sylla la leur retira (Gsell 1928, p. 278 et 287 ; Gascou 1969, p. 557 n. 37 ;
Fentress 1982, p. 328).
20. Gsell 1928, p. 263-264, qui se fonde sur la référence marienne dans le nom du municipe de
Thibaris et dans celui d’Uchi Maius. Contre ce point de vue Saumagne 1962, p. 412-414. Voir aussi
Teutsch 1962, p. 10-11 et 37.
21. Gascou 1969, p. 567 n. 3 ; Lassère 1977, p. 115-131.
22. Syme 1958, II, p. 783.
23. Badian 1958, p. 309-310.
24. Badian 1958, p. 317. Mais l’auteur est bien plus allusif sur les clientèles mariennes que sur les
clientèles pompéiennes. Burnand 1975, p. 226-228.
25. CIL XII, 2355 : mention de la centuria Mari sur l’épitaphe d’un soldat ; CIL XII, 59 (Briançonnet)
qui appartient aux Alpes maritimes, cf. Barruol 1975, p. 369-371.
26. Pflaum 1978, p. 252.
87

27. Le dossier des sénateurs et des chevaliers nîmois a été mis en forme par Burnand 1975 a. A la
p. 700-701, il prend position avec prudence sur la possibilité d’attribuer au sénateur Marius
Celsus, cos. suff. en 69, une origine nîmoise (cf. Syme 1958, p. 592 et n. 4, p. 786). Il est plus
catégorique dans Burnand 1982, p. 420, où il estime qu’il ne s’agit que d’une « simple rencontre
onomastique probablement en raison de la grande diffusion du gentilice Marius et du surnom
Celsus ».
28. Demougeot 1969, p. 55-58. Voir aussi Van Ooteghem 1964, p. 176 et suiv., et enfin Demougeot
1978, p. 915-916, p. 930-932.
29. Labrousse 1968, p. 126-136.
30. Plut., Sylla, 4 ; Labrousse 1968, p. 127 et 205.
31. Dion Cassius, XXVIII, frg. 90-91.
32. Orose, 5, 15,25 et 5,16, 1-8.
33. Yoshimura 1961, p. 472-473 et p. 489-490 ; Ilari 1974, p. 25-27 avec notes. On aimerait pouvoir
déterminer comment furent recrutés les socii mentionnés dans Orose, 5, 16, 3, qui périrent dans
la bataille d’Orange. Pomponi 1966, p. 109-110 (installation des légions romaines par Servilius
Caepio, en attente des barbares, sur le territoire des Volques), surinterprète les documents.
34. Liv., XXXV, 27 (193 av. J.-C.) : si tumultus in Hispania esset, placere tumultuarios milites extra
Italiam scribi a praetore.
35. On ne peut oublier les Allobroges et sans doute aussi les Voconces et les Helviens. Mais
surtout chez les premiers, on trouve, comme à Nîmes et chez les Volques, des traces nettes de
l’onomastique marienne, dans le milieu dirigeant de la cité, dès le Ier s. ap. J.-C. (sur les Allobroges
voir aussi n. 41). Chez les Voconces, si quelques indices existent, ce sont plutôt les Pompei qui
l’emportent ; cf. Goudineau 1979, p. 252-254. Mais cela n’exclut pas, à notre avis, l’hypothèse
d’une influence marienne précoce.
36. Desanges dans Nicolet 1977, p. 636-637.
37. Comme l’a bien vu Fentress 1982, dont la démonstration est toutefois affaiblie par des
interprétations hasardeuses ou des erreurs. On ne peut faire remonter les liens de clientèles aux
années 87-82 seulement.
38. Cic., Pro lege Manilia, 30 (cf. n. 40).
39. Sall., Fragments des Histoires, II, 98 : hostisque in cervicibus iam Italiae agendis ab Alpibus in
Hispaniam submovi ; per eas iter aliud atque Hannibal, nobis opportunius patefeci. Recepi Galliam,
Pyrenaeum, Lacetaniam, Indigetis et primum impetum Sertori victoris novis militibus, et multos
paucioribus, sustinui... ; cf. Pline, NH, III, 18 : Pompeius Magnus tropaeis suis quae statuebat in Pyrenaeo
DCCCLXXVI oppida ab Alpibus ad fines Hispaniae Ulterioris in dicionem a se redacta testatus sit.
40. Cic., Pro lege Manilia, 28 : quod denique genus esse belli potest in quo ilium non exercuerit fortuna rei
publicae ? Civile, Africanum, Transalpinum, Hispaniense, servile, navale bellum... ; ibid., 30 : testis est
Africa... testis est Gallia per quam legionibus nostris iter in Hispaniam Gallorum internecione patefactum
est ; testis est Hispania... ; testis est et iterum et saepius Italia... Sur la date du gouvernement de
Fonteius, voir en particulier Badian 1966, p. 911-912 ; sur le bellum Vocontiorum qui pourrait avoir
éclaté après le passage de Pompée Goudineau 1979, p. 251-252. Peut-être résulte-t-il de
l’affaiblissement temporaire, dans ce peuple, des clientèles pompéiennes, par suite
d’enrôlements de ses partisans pour la guerre contre Sertorius (Justin, 43, 5, 11 ; Goudineau 1979,
p. 252-253).
41. Certes, le conflit s’éternisa en Espagne. Mais s’il ne se produisit pas une résistance armée en
Transalpine, hormis lors du passage de Pompée et lors du gouvernement de Fonteius, on doit
admettre que les peuples gaulois manifestèrent un violent ressentiment : il apparut dans
l’accusation contre Fonteius, à la tête de laquelle se trouvaient les Allobroges, secondés par les
Volques. Il s’exprime à nouveau lors de la conjuration de Catilina, avec une autre initiative des
Allobroges. Enfin, en 62 av. J.-C., ceux-ci se révoltèrent. En revanche, durant le proconsulat de
César, ils sont d’une fidélité irréprochable, jusqu’à l’époque de la guerre civile. Sur tous ces
88

épisodes Pelletier 1982, p. 23-28, et surtout Goudineau 1979, p. 256-263. Mais on n’a pas d’indice
pour démontrer que l’opposition des Allobroges, qui resurgit en 44 av. J.-C. contre les colons
italiens, a les mêmes racines que celle des Volques. En tout cas, si les Volques Arécomiques et les
Voconces jouissent d’une situation juridique privilégiée dans l’organisation de la Narbonnaise
proto-impériale, il n’en est pas de même des Allobroges (Strabon, IV, 6, 4 ; Goudineau 1979,
p. 250-251 avec n. 18).
42. Ebel 1975 ; Ebel 1976, p. 96-100 ; Goudineau 1979, p. 251-255.
43. Cic., Pro Fonteio, VI, 13 : qui proxime fuerant (hostes) eos ex iis agris quibus erant multati decedere
coecoe-git ; cf. VI, 14 : dicunt contra invitissimis imperatum est, dicunt qui ex agris C. Pompei decreto
decedere sunt coacti... ; contre ce rapprochement Pomponi 1966, p. 114, mais voir n. suiv. De plus,
cet auteur, pour soutenir son argumentation et refuser à Pompée tout rôle dans la dévolution du
territoire arécomique aux Marseillais, invoque en VI, 14 la possibilité d’une correction Fontei
decreto (ibid., p. 114) : mais elle n’a aucun fondement dans les manuscrits (Clemente 1974, p. 124).
44. César., Bellum civile, I, 35, 4 : principes vero esse earum partium Cn. Pompeium et C. Caesarem,
patronos civitatis, quorum alter agros Volcarum Arecomicorum et Helviorum iis publice concesserit, alter
belle + vicias Gallias + attribuent, vectigaliaque auxerit. Sur la construction du texte, plutôt qu’aux
explications aventureuses et peu convaincantes de Pomponi 1966, p. 111-115, il faut se rallier aux
conclusions de Goudineau 1976, p. 108-111 (en laissant en suspens la question du contenu des
mesures césariennes dans le passage du texte qui est désespéré) ; cf. aussi Clemente 1974,
p. 122-123.
45. On sait seulement qu’ils conduisirent l’opposition à Fonteius avec le plus grand acharnement.
Les Volques leur sont associés (Cic., Pro Fonteio, XII, 26 : vos Volcarum atque Allobrogum testimoniis
non credere timetis.) On doit y voir les seuls Volques Arécomiques (Pomponi 1966, p. 110).
46. Balty 1981.
47. Voir la note de J.-C. Richard et de P. Souyris sur la provenance de l’objet, dans Balty 1981,
p. 89. Sur le site lui-même, Richard 1975, p. 42-45 ; Gayraud 1982.
48. Balty 1981, p. 96.
49. Plut., César, 5, 2-4 et 6, 1-2.
50. Balty 1981, p. 97.
51. Fiches et Garmy dans Huard 1982, p. 81-83.
52. Clavel-Lévêque 1982.

NOTES DE FIN
*. Mélanges offerts au Docteur Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu, Paris, 1987, p. 211-219.
89

Deuxième partie. L’organisation des


communautés : de la fin de l’époque
césarienne à l’époque impériale
90

Introduction

1 Ce domaine de recherche permet d’apprécier l’empreinte de Rome et d’en mesurer les


effets. Il faudrait, sans aucun doute, mieux pouvoir évaluer quels furent, durant le
premier siècle de l’histoire provinciale, les résultats de l’action de l’autorité romaine sur
l’organisation des peuples protohistoriques. Les chapitres de la partie précédente et
quelques travaux en cours tentent d’ouvrir des pistes de réflexion : l’apport de
l’archéologie et même de la numismatique devrait être plus souvent pris en compte. La
première section du chapitre 5, qui ouvre cette seconde partie, porte donc ses propres
limites. Le chapitre 8 (« Cités et territoires autour de Béziers à l’époque romaine », dans
Cité et territoire II (II e colloque européen, Béziers, 24-25 octobre 1997), Paris, 1998,
p. 209-222) constitue un exemple, circonscrit régionalement. On le complétera avec des
données éparses dans le chapitre 25.
2 Une source essentielle, et même exceptionnelle pour une province romaine (un
équivalent est récemment apparu pour la province d’Asie avec la liste des conventus et des
cités, publiée par Chr. Habicht, JRS, 65, 1975, p. 64-91) se trouve dans l'Histoire naturelle de
Pline l’Ancien (NH, 3, 31-37), déjà mise en valeur par les travaux de G. Barruol (1975). Elle
a été utilisée ponctuellement pour analyser l’organisation politique de la cité de Nîmes,
conjointement avec le témoignage de Strabon, dans un article élaboré en compagnie de
Chr. Goudineau (Gallia, 1987-1988, p. 87-103). Mais l’intérêt est plus large, et ce point de
départ de la réflexion a bien vite été dépassé par la nécessité de procéder à une
compréhension globale de ce long passage ; d’où l’article publié en 1994 dans un recueil
visant à lancer des pistes de réflexion sur un programme défini par C. Nicolet : « Pline
l’Ancien et la formula de la province de Narbonnaise », dans La mémoire perdue. À la
recherche des archives oubliées, publiques et privées de la Rome ancienne, Paris, Publications de
la Sorbonne, 1994, p. 45-63. On a pu relever que l’analyse du document se prêtait à une
mise en perspective des informations qui leur donnait souvent une réelle épaisseur
chronologique : l’état qui est fourni porte en lui la marque de diverses strates. Aussi la
géographie administrative de la province et l’histoire des communautés provinciales,
prises dans leur individualité, s’inscrivent-elles dans la durée. Il convient alors de
démonter le document et de faire apparaître divers horizons chronologiques : on peut
remonter de l’époque flavienne jusqu’à l’époque augustéenne (sans aucun doute en 27 av.
J.-C., date qui prend son importance aussi par la réflexion sur les documents cadastraux
d’Orange, ici chapitre 3). La publication de 1994 était présente dans bien des réflexions
91

conduites antérieurement à sa parution, notamment l’article récapitulatif sur la


chronologie de l’établissement des colonies latines (en collaboration avec M. Heijmans, à
propos d’une inscription d’Arles concernant la colonie latine d’Avignon : Christol 1992 f),
ainsi que ceux relatifs à l’étude du droit latin en Narbonnaise (Christol 1989 a et 1989 b, ce
dernier correspondant au chapitre 9).
3 L’apport des inscriptions se combine tout naturellement avec l’utilisation de Pline
l’Ancien. Il confirme, à travers la dénomination des cités, que la mémoire de l’origine
légionnaire, remontant soit à la fondation d’époque césarienne, soit à la fondation
d’époque triumvirale, était encore vivante aux II e et III e siècles (pour Narbonne : Christol
1997 d ; pour Arles : 2004 f et g ; pour Béziers : 1995 b, ici chapitre 7). Il confirme, en
contrecoup, que la situation de Valence et de Vienne est différente, et, si l’on peut
éclairer le cas de Valence, le moins bien connu, par celui de Vienne, le mieux connu, que
ces cités, disposant d’abord du statut de colonie latine, reçurent plus tard le rang de
colonie romaine, mais sans déduction de vétérans légionnaires.
4 Les inscriptions ont permis d’attribuer à Glanum le statut de colonie latine
(réinterprétation d’une inscription de Narbonne, en collaboration avec M. Janon : Christol
2000 g, mais aussi 1999 a, p. 79-82, et 2004 b). Elles permettent de suivre l’évolution
institutionnelle d’Avignon ou d’Aix-en-Provence, par exemple (Christol 2006 e). Dans ce
dernier cas, il peut être argumenté que l’apport des textes épigraphiques ne contrevient
pas à l’utilisation de la liste de Pline comme repère chronologique (tenue à jour jusqu’à
l’époque de rédaction au prix de minimes retouches), car on peut considérer que les
documents sur le statut romain d’Aix-en-Provence ne sont pas antérieurs à l’époque
flavienne. En somme, les outils restent les mêmes que ceux dont disposaient E. Herzog ou
O. Hirschfeld au XIX e siècle, et il convient de s’en persuader. Mais l’accroissement de la
documentation apporte régulièrement l’occasion de corriger, de reprendre et de rénover.
5 Il reste encore des zones d’ombre, et quelques oppida latina connus par Pline attendent
encore leur localisation exacte. Quelques communautés de médiocre importance
apparaissent aussi à présent plus vivement, comme d’authentiques centres politiques, ce
que confirment les travaux des archéologues. On citera, par exemple, ceux de P. Thollard
à Murviel-lès-Montpellier : ils valorisent un dossier épigraphique significatif qui, de plus,
s’accroît régulièrement : mais quelle est la dénomination de l’oppidum latinum dont il faut
envisager l’existence ? Néanmoins leur apport est décisif pour comprendre l’organisation
de l’espace qui, en plusieurs étapes, fut réuni sous la coupe de Nîmes, et donc les
différences qui existent entre les oppida latina et les oppida ignobilia (provisoirement Fiches
2002 a, p. 419-468, Vial 2003, p. 289-319).
92

Chapitre 5. La municipalisation de la
Gaule narbonnaise*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Ce tableau de synthèse se nourrit de tous les travaux en cours. Le livre III de l’Histoire
naturelle a fait l’objet d'une édition récente, avec commentaires, par H. Zehnacker ; CUF,
Paris, 2004, On attend la publication de la traduction et du commentaire de Strabon,
Geogr. IV, I-6, par P. Thollard. La découverte d’une inscription faisant connaître à nouveau
T(itus) Carisius, praetor Volcarum, devrait susciter des réflexions sur l’organisation de ce
peuple avant la mise en place de la grande cité de Nîmes (Christol 2006 d).

1 Par municipalisation on entendra l’établissement de formes d’organisation civique,


semblables à celles qui existaient à pareille époque dans l’Italie romaine, à l’initiative des
autorités romaines ou avec leur acquiescement. Mais en Italie, dans un pays marqué par
l’issue politique de la guerre sociale, cette variété des formes suscitait un dépassement
des diversités locales, et produisait un véritable processus d’intégration, à tout le moins
en facilitait la réalisation. Peut-être même que ces formes d’organisation civique ainsi
associées, pour la plupart anciennes, puisque les colonies romaines, les colonies latines,
les municipes, avaient déjà, au début du I er siècle avant J.-C., une longue histoire derrière
eux, apparaissaient mieux articulées entre elles, composant les différentes voies d’un
modèle politique et social propre à être diffusé ou appliqué ailleurs. En effet, la Cisalpine
avait constitué au même moment un champ d’application, dont l’originalité venait du fait
qu’il s’agissait d’une province, c’est-à-dire d’un pays organisé pour l’essentiel comme un
pays soumis, qui plus est un pays dont les populations indigènes étaient reconnues, du
point de vue de leur culture, comme étrangères. À partir du moment où de telles mesures,
valant pour l’ensemble d’une province, venaient à être appliquées à cette échelle, et
paraissaient porter des fruits, l’approche de la question de la municipalisation était
intimement liée, non seulement à celle de la diffusion du droit de cité romaine, mais
encore à celle des voies intermédiaires, de caractère institutionnel, conduisant
progressivement les communautés pérégrines à ce qui apparaissait comme un optimum,
93

c’est-à-dire la mise en place de petites cités considérées comme partie de la grande cité
romaine. /2/

I. L’horizon du Pro Fonteio


2 Dans cette optique, la place du Pro Fonteio est importante, car ce discours cicéronien
permet d’appréhender pour la première fois la Gaule transalpine comme une totalité. Et,
quelles que soient les intentions de l’orateur, cette totalité est campée par rapport à l’
imperium populi Romani dans ce qu’il a de fondamental, à savoir la réalisation et le
maintien d’une domination militaire. Jusque-là, on sait bien peu de choses, bien moins en
tout cas que pour la péninsule Ibérique, il est vrai plus anciennement prise en mains par
Rome1. Cependant, même le Pro Fonteio ne permet pas de dresser un tableau totalement
satisfaisant : il est autant significatif par ses silences que par les renseignements qu’il
apporte. Il nous place dans la décennie 80-70 av. J.-C., c’est-à-dire au lendemain des
grandes décisions politiques qui contribuèrent à l’organisation de l’Italie.
3 Rappelons que l’argumentation de Cicéron repose sur une nette opposition, faite dans les
plus vifs contrastes, entre les peuples gaulois de Transalpine d’une part, Rome, ses
partisans et ses représentants de l’autre2. Ces peuples provinciaux sont des barbares. Il est
question de nationes (V, 13 ; XIII, 30), parfois de civitates (V, 12), et dans un cas, celui des
Rutènes (dit provinciales par César, quelques années plus tard), ce peuple est gratifié de la
possession d’un aerarium, à l’image de l’aerarium populi Romani (III, 4). Mais Cicéron se
laisse aller à l’ironie et aux sarcasmes, il manie la dérision, et il semble bien difficile de
dégager du passage en question que ce peuple avait des institutions financières
comparables à celles du peuple romain. Il faut se garder, à ce sujet, d’une interprétation
littérale. En tout cas, ce ne sont pas ces témoignages qui permettent d’apprécier les
structures politiques et les institutions des communautés provinciales. Cicéron, comme
plus tard César, doit trouver les mots latins aptes à décrire les réalités provinciales afin de
les rendre accessibles à ceux qui l’écoutent. Puis, quand il évoque les Rutènes,
apparemment si proches de la cité romaine et de ses institutions, il procède par
provocation en développant un parallèle qui est plutôt un paradoxe : l’affirmation d’une
identité des institutions doit susciter un réflexe de doute et conduire au sentiment d’une
distance infranchissable.
4 Face aux provinciaux, présentés comme d’irréductibles adversaires de Rome, se trouvent
les représentants de Rome et les partisans de sa domination. /3/
5 D’abord Narbonne, Narbo Martius, colonia nostrorum civium, spécula populi Romani ac
propugnaculum istis ipsis nationibus oppositum et obiectum (V, 13). Elle devient rempart du
peuple romain dans ces passages pleins de références martiales3. Ailleurs les
ressortissants de cette communauté sont appelés coloni Narbonenses (VI, 14), coloni vestri
(VI, 15, en s’adressant aux juges). Cicéron évoque alors le iudicium colonorum populi Romani
Narbonensium (XX, 34), comme si un décret municipal venait porter témoignage de l’appui
de la colonie, et il poursuit en précisant combien ces gens soutiennent son client :
propugnat... pro salute M. Fontei Narbonensis colonia (XX, 46). Mais, dans ce contexte
conflictuel, qui appelle des images ou des références belliqueuses, Narbonne est toutefois
isolée comme communauté civique prolongeant la cité romaine4.
6 Puis l’on trouve Marseille : urbs Massilia, fortissimorum fidelissimorumque sociorum (V, 13), ce
qui met aussi en évidence un contexte guerrier et les contraintes militaires de l’alliance.
94

Elle apparaît aussi plus simplement sous d’autres expressions, plus banales : Massiliensium
civitas (VI, 14), ou bien amicissimi et antiquissimi socii (VII, 15), ou bien Massiliensium cuncta
civitas (XX, 45). Comme Narbonne, elle a pu apporter un témoignage de soutien à
Fonteius : iudicium... fidelissimorum sociorum Massiliensium (XV, 34). Marseille, cité grecque,
est la seule cité qui se soit placée aux côtés de Rome5.
7 Il y a, enfin, un troisième groupe, dont l’existence s’explique par le contexte général de
l’histoire de la Transalpine à cette époque, profondément marquée par l’intense mise en
valeur au profit d’Italiens, car cette province était devenue terre d’exploitation. La
Transalpine est peuplée de nombreux citoyens romains : ceux-ci constituent la troisième
partie du camp romain (V, 12 ; VII, 15 : ils sont alors appelés negotiatores vestri ). Ils
apparaissent dans XV, 34, aux côtés des Marseillais et des Narbonnais : omnes illius
provinciae publicani, agricolae, pecuarii, ceteri negotiatores uno animo M. Fonteium atque una
voce defendunt (XX, 46).
8 De ce tableau, valable certainement pour la période du gouvernement de Fonteius (76-74
av. J.-C.) et pour une période un peu plus large s’étendant avant et après ce bref laps de
temps, quelques considérations générales peuvent être dégagées.
9 En premier, l’absence de tout autre colonie que Narbonne, qu’il s’agisse de colonie
romaine, ce qui est évident, ou de colonies latines, ce qui a été récemment remis en
question. En effet, en estimant que Aix-en-Provence avait été le lieu d’établissement
d’une colonie latine dès les années /4/ 120 av. J.-C., on se donnait la possibilité de
démultiplier les hypothèses de fondations semblables entre la date d’établissement de la
puissance romaine et l’époque césarienne6. Il est toutefois difficile d’argumenter à partir
de Strabon, évoquant l’installation d’une garnison de Romains (Geogr., IV, 1,5 : ἐνταυθά τε
ϕροῦρὰν κατᾠκισε ‛Ρωμαίων) par les soins de Caius Sextius Calvinus, sur le rôle militaire
qu’aurait pu tenir une éventuelle colonie latine7. Si la Periocha 61 de Tite-Live mentionne
bien une fondation à l’issue de la défaite des Salyens, l’analyse serrée des documents à
laquelle a procédé J. Gascou, montrerait qu’il ne faut pas surestimer la portée de ce
passage, qui ne s’accorde pas avec les autres données du dossier, et que le procédé de
résumé aurait pu conduire à la formulation d’une phrase imbriquant des données qui
n’étaient pas nécessairement aussi étroitement liées dans le texte de l’historien8. Mais à
l’époque de Tite-Live, Aix-en-Provence était sans aucun doute une colonie latine. Il
semble nécessaire de prendre aussi en compte, dans la discussion, le passage du Pro
Fonteio, et l’argument du silence. Cicéron faisait tout pour grossir l’animosité des peuples
gaulois contre Rome afin de réévaluer l’œuvre de Fonteius. Il lui importait peu de mettre
en évidence l’isolement de Narbonne et de Marseille. Eut-il pu trouver des colonies latines
en Transalpine, n’aurait-il pas montré leur faiblesse ou leur impuissance face aux peuples
indigènes menaçants ? Ne les aurait-il pas mentionnées, comme Narbonne, propugnaculum
istis ipsis nationibus oppositum et obiectum (IV, 3) ? Ne les aurait-il pas citées en évoquant un
combat semblable à celui des Narbonnais (XX, 46) ? Il est difficile d’admettre que si
d’autres colonies à vocation militaire avaient été établies, Cicéron n’eût point eu envie de
les mentionner9. /5/
10 Une autre donnée qui se dégage du discours de Cicéron concerne l’absence de toute autre
forme d’intégration organisée, comme le droit latin. La situation de la Transalpine vers
80-70 av. J.-C. n’est pas celle de la Cisalpine, qui avait bénéficié en 89 av. J.-C. des
dispositions de la lex Pompeia, accordant le droit latin aux peuples provinciaux 10. Rien de
tel ne se trouvait vraisemblablement dans les decreta de Pompée, qui organisaient alors la
province, à la veille du gouvernement de Fonteius, lorsqu’il traversa la province mal
95

soumise, afin d’affronter Sertorius en péninsule Ibérique11. Les décisions de Pompée


avaient en particulier un contenu tributaire ; elles concernaient d’une part les modalités
d’utilisation ou d’exploitation, bref le droit du sol dans certaines parties de la province, et
elles comportaient d’autre part des clauses relatives à des avantages accordés aux
Marseillais12. Ces décisions, qui avaient une portée générale, pouvaient s’accompagner de
mesures plus conjoncturelles liées à l’effort de guerre et à l’organisation provisoire de la
Transalpine comme base d’arrière pour la guerre en péninsule Ibérique. Pour ce qui
concerne les dispositions générales, le Pro Fonteio fait allusion à des confiscations de terres
(VI, 14) : dicunt qui ex agris ex Cn. Pompei decreto decedere sunt coacti. De son côté, le Bellum
civile du corpus césarien fait état des faveurs accordées aux Marseillais (I, 35) : quorum
alter agros Volcarum Arecomicorum et Helviorum publice iis concessit, alter bello victos Sallyas
adtribuerit vectigaliaque auxerit. Ce ne sont pas les mêmes choses. Dans le second cas, il
s’agit d’attribution de revenus de l’ager publicus, sans que soient nécessairement modifiés
les modes de possession et les modes d’exploitation du sol ; dans le premier cas, il s’agit,
par suite d’une punition, de dépossession de terres, mais ces terres étaient déjà entrées
dans l’ager publicus par la conquête des périodes précédentes. Cette décision impliquait
vraisemblablement, pour qu’il y ait punition des adversaires de Rome, le transfert du
droit d’exploitation à d’autres que les anciens occupants. Ce type de transfert foncier
s’était déjà produit à plusieurs reprises. Dans un cas, il s’était traduit par la création d’une
colonie romaine sur un espace dégagé de ses anciens occupants et transféré à des citoyens
à titre privé : celle de Narbonne. Dans d’autres cas, au moins une fois avant l’époque du
Pro Fonteio, si l’on se réfère aux données du Pro Quinctio, qui date de 81 av. J.-C., il s’était
traduit par une mise en /6/ exploitation de l’ager publicus sous des formes neuves 13. Cette
situation nouvelle avait dû être accompagnée d’une mesure des terres et du déroulement
des procédures spécifiques pour attribuer le droit d’exploitation sinon la possession du
sol. Elle entraînait aussi une transformation des méthodes d’exploitation14. On reviendra
sur ce point.
11 Mais, quelles que soient les conclusions limitées que l’on peut dégager de l’analyse du Pro
Fonteio, on ne peut ignorer l’existence d’un certain nombre de phénomènes économiques
et sociaux dont les effets seront sensibles un peu plus tard.
1. Une présence de citoyens romains, liée, dans certaines parties de la province, à la mise en
valeur de l’ager publicus et des ressources provinciales. Ce fait est assuré par plusieurs
passages du discours. Le principal d’entre eux concerne l’expulsion des indigènes vaincus,
par décision du Sénat (Pro Fonteio, VI, 13) : qui proxime fuerant (hostes), eos ex iis agris quibus
erant multati decedere coegit. On peut rapprocher ce passage de IV, 14, qui indiquerait qu’il
s’agit là de l’application des décisions de Pompée. Comme nous l’avons soutenu plus haut, il
ne s’agit pas simplement du passage de ces terres de vaincus dans l’ager publicus populi
Romani. Elles s’y trouvaient depuis longtemps. Il s’agit d’une expulsion, retirant aux anciens
occupants l’usage du sol, en transformant l’affectation, ce qui s’accompagnait d’une nouvelle
forme de mise en valeur par les nouveaux occupants. Alors que Rome avait pu, dans bien des
cas, laisser aux provinciaux l’usage de leurs terres, ici il ne /7/ s’agissait pas de récompenser
d’autres provinciaux fidèles15, mais plutôt d’un transfert de possession, s’accompagnant de
changements dans l’exploitation : cadastration, concession des terres (par vente
questorienne le plus souvent), mainmise par des nouveaux exploitants rompus à des
méthodes d’exploitation élaborées en Italie. Ce transfert au profit d’Italiens avait pu
commencer un peu plus tôt, puisqu’il faut tenir compte des renseignements fournis par le
Pro Quinctio, qui concernent une période encore plus ancienne. Mais il semblerait que cette
politique ait été reprise et développée à l’époque de Pompée et de Fonteius, donnant
naissance à la mainmise d’exploitants issus d’Italie sur un certain nombre de zones rurales.
96

Mais, hormis l’hinterland de Narbonne, en direction du nord-est, ce que l’on appelle le


cadastre précolonial de Béziers, ou Béziers B, on ne sait pas avec une précision suffisante si
d’autres secteurs de la province furent touchés précisément par ces expulsions d’indigènes,
et par leur confinement dans des espaces strictement vivriers. Les premières cadastrations
concernent toutes les environs de Narbonne, c’est-à-dire le Languedoc occidental et le
Roussillon, par où s’effectuait la liaison avec la province de Citérieure 16. Quelques zones du
Languedoc oriental et de la vallée du Rhône auraient pu également être touchées : par
hypothèse, on peut se demander s’il n’en fut pas ainsi dans la zone correspondant au
cadastre B d’Orange, au nord de plusieurs villes, Arausio, Avennio, Cabellio, qui faisaient partie
du pays cavare et auraient pu entrer, à l’image d’Avignon, dans le groupe des villes de
Marseille (voir plus bas). L’organisation de ces nouveaux venus, exploitants venus d’Italie,
est mal connue, mais il est vraisemblable d’envisager qu’ils n’entrèrent que plus tard dans la
composition des communautés provinciales, à l’époque de la municipalisation. Toutefois,
Cicéron les dénombre, peut-être d’une façon générique, en évoquant dans une énumération
remarquable par son amplitude, les agricolae, les pecuarii, et les publicani : les deux premières
catégories étaient intéressées par l’exploitation du territoire, la troisième par la perception
des revenus, dont certains étaient liés à l’exploitation du sol.
2. On ne devra pas oublier, aussi, le rôle important de Narbonne comme plaque tournante des
grands trafics commerciaux en Occident : on /8/ peut le dégager aussi d’un passage de
Posidonios d’Apamée, inclus dans la Géographie de Strabon (IV, 1, 12). Mais de Narbonne
s’irradie la présence des trafiquants italiens vers l’Ouest et vers le Nord-Ouest, ainsi que vers
le Sud-Ouest, le long de la côte catalane. Les trafics du vin italien, puis catalan à partir des
années 40 av. J.-C., l’exploitation des ressources minières du rebord méridional du Massif
central attirèrent des négociants italiens, dont on entrevoit parfois le rôle par l’épigraphie,
lapidaire, amphorique, et même tégulaire17. Mais toutes ces situations entrent dans la
problématique de la prémunicipalisation. Cicéron ferait entrer ces personnages dans la
catégorie des nostri ou des vestri.
3. L’existence de garnisons, comme celle d’Aix-en-Provence. D’autres peuvent avoir été
établies durablement, en raison de l’agitation qui troubla à plusieurs reprises la Transalpine
18
. Pompée, pour sa part, replia son armée dans cette zone d’arrière, afin qu’elle hiverne (VII,
16), lors du gouvernement de Fonteius. Par rapport à la péninsule Ibérique voisine, les
phénomènes sociaux liés à l’établissement et au maintien de la domination romaine sont
peut-être de moindre importance et de moindre grande ampleur dans le temps. Ils sont aussi
moins bien connus. Furent-ils pour autant inexistants ? Les groupes concernés entrent
toutefois dans la problématique de la prémunicipalisation.

12 L’horizon du Pro Fonteio est, du point de vue qui nous intéresse, un horizon pauvre. Mais il
n’y a pas heu de soupçonner la valeur globale des maigres renseignements que l’on peut
en tirer, ni le tableau sommaire que l’on peut en dégager. Il permet d’attirer l’attention
sur la présence d’un élément italien autre que le groupe des colons de Narbonne. Mais il
laisse dans /9/ l’inconnu toutes les questions relatives au milieu indigène et à ses modes
d’organisation politique.
13 Ce dernier est connu fragmentairement, par les monnayages locaux, parfois par
l’épigraphie gallo-grecque, qui souffre toutefois d’incertitudes chronologiques,
accessoirement par quelques allusions des sources classiques. Elles montrent un
développement des communautés vers des formes proches de la cité classique,
notamment dans l’arrière-pays de Marseille19.
97

II. La préhistoire de la formula provinciae transmise par


Pline l’Ancien
14 On pourrait prolonger jusqu’à César la période qu’a servi à caractériser le Pro Fonteio.
Mais, par déduction, on doit réserver une place à part à la période qui suit l’élimination
de Sertorius. Elle est modelée aussi par des décisions de Pompée, mais il s’agit de
décisions postérieures de quelques années à celles qu’il édicta lors de son passage en
Transalpine, puisque celui-ci se plaçait au début de la guerre, alors que celles dont on
peut, par hypothèse, entrevoir les effets, se placent au terme de celle-ci, quand il
s’agissait de tirer un bilan des opérations et de procéder aux récompenses des soldats. Le
document important, dont l’analyse permet d’encadrer l’évolution de ces vingt années,
n’est autre que le passage de Pline l’Ancien qui apporte une longue énumération des
communautés de Narbonnaise en son temps, c’est-à-dire au début de l’époque flavienne20.
Ce passage (NH, III, 31-37) est composé à partir de sources diverses, qui ne sont pas
fondues par un travail propre de l’historien, mais plutôt juxtaposées, en sorte que l’on
peut discerner assez aisément les articulations du montage opéré par l’auteur. Pline
rédige une introduction qui, bien que brève, rassemble les éléments caractéristiques d’un
éloge de la province et se rapproche par certains aspects de la longue introduction qui
ouvre la partie consacrée à l’Italie (un peu plus loin dans ce même livre III). Puis il
s’engage dans une présentation du pays. Il recourt, en premier, à une présentation qui
appuie sur une description littorale un parcours entre la côte et l’intérieur par une
succession de va-et-vient : il énumère alors un ensemble de regiones, en tout quinze, qui
sont autant de sous-ensembles provinciaux, et il parsème son énumération d’un certain
nombre d’indications relatives à des cités, colonies de vétérans ou cités de droit latin,
implantées sur la côte ou près d’elle. Par la suite il change, non de méthode, mais de
source, en énumérant les cités qui sont in mediterraneo : il /10/ nous livre le nom de cette
source en la quittant, lorsqu’il écrit que Galba ajouta à la formula, - entendons la formula
provinciae-, des peuples qui se trouvaient précédemment dans la province des Alpes
maritimes21. Il passe enfin, pour conclure, à la dimensuratio provinciarum, œuvre
géographique d’Agrippa, dont il extrait les dimensions principales de la province.
15 Le document, que Pline suit fidèlement, limitant au minimum ses gloses, ses
commentaires et ses interprétations, transparaît d’une façon évidente. Il informe le récit
de l’auteur qui s’est laissé porter par sa source. Celle-ci fut vraisemblablement rédigée au
début de l’époque augustéenne, puisque la liste des oppida latina, rédigée en ordre
alphabétique, comporte dès la lettre A la mention d’Augusta Tricastinorum, c’est-à-dire la
mention d’une ville augustéenne, ce qui donne comme terminus post quem la date de 27 av.
J.-C. Mais, comme il convient aussi de tenir compte de réaménagements qui affectèrent
l’organisation de la grande cité de Nîmes, également attestés sur le document utilisé, et
que ces réaménagements peuvent être datés au plus tard de 16-15 av. J.-C., sinon même
de 22 av. J.-C.22, cette dernière date apporte le terminus ante quem de la mise en forme de
cette formula provinciae. Il convient donc de placer très vraisemblablement en 27 av. J.-C.,
au moment du voyage d’Auguste en Gaule méridionale la confection de cette pièce
administrative, classant et ordonnant les communautés provinciales en deux catégories
(et deux seulement) : les colonies de vétérans et les oppida latina. Nous estimons que ce
document, de date augustéenne, fut peu affecté par les changements administratifs de
l’époque augustéenne et julio-claudienne, parce que ces derniers furent peu nombreux. À
98

tout le moins ils n’entraînèrent pas la rédaction d’un autre document comparable,
rendant obsolète la formula augustéenne. Pline avait devant lui une source qui résumait
toute l’histoire des cités de Narbonnaise depuis 27 av. J.-C. Mais la compilation ordonnée,
réalisée à cette date, transmettait aussi, sous forme d’un bilan, des éléments hérités de
l’époque précédente. L’un de ceux-ci, dont la date est controversée, correspondait à
l’octroi du droit latin aux communautés indigènes, sur le modèle dont avait bénéficié
antérieurement la Gaule cisalpine. Nous reviendrons constamment par la suite sur les
diverses parties de ce document. Mais parmi les éléments hérités de l’époque
préaugustéenne, quelques-uns peuvent être dégagés, soit de façon ferme, soit de façon
hypothétique.
1. Le cas de Ruscino permet de formuler une hypothèse. En effet, dans la présentation du
littoral de la province et des cités qui entame la des /11/ cription de la Narbonnaise, Pline
l’Ancien mentionne des communautés qui, s’il n’avait pas usé de ce procédé, auraient fait
partie de l’énumération plus complète qui apparaît plus loin, dans la longue liste des oppida
latina (NH, III, 36-37). Or, dès sa première phrase, une fois achevé l’éloge de la province (Italia
verius quam provincia), il s’engage dans une présentation du littoral depuis les Pyrénées : in
ora regio Sordorum, intusque Consuaranorum, flumina Tetum, Vernodubrum, oppida Illiberis,
magnae quondam urbis tenue vestigium, Ruscino Latinorum, flumen Ataxe Pyrenaeo Rubrensem
permeans lacum... Il ne fait pas de doute que le terme d’oppida doit être éclairé par
l’expression oppida Latina qui vient plus loin : Illiberis (Elne) et Ruscino sont des communautés
de droit latin. Pour Ruscino, de plus, ce que l’on sait de l’histoire institutionnelle de la cité le
confirme. L’on ne peut en douter23. On n’en doute pas pour Maritima Avaticorum (Martigues) 24
. Mais pourquoi, dans le nom de cette communauté, Ruscino Latinorum, a-t-on éprouvé le
besoin d’insister sur la communauté de Latini qui s’y trouvait ? Il ne s’agit pas d’une
maladresse pour dire différemment que Ruscino était un oppidum latinum. Et si Ruscino avait
reçu avec d’autres communautés provinciales le droit latin, puis avait été inscrite dans la
liste des oppida latina, où Pline la découvrit, l’adjonction de ce nom de Latini dans sa
dénomination serait tautologique, en n’apportant rien de plus. On peut donc se demander si,
au moment de la grande diffusion du droit latin, par César vraisemblablement, Ruscino
n’était pas déjà une cité dans laquelle se trouvaient des Latini, et si la dénomination qu’elle
conserva ne peut se comprendre à l’instar de la dénomination de la colonia libertinorum que
reçut Carteia25. En somme, à l’époque de l’octroi du droit latin aux cités pérégrines de
Transalpine, Ruscino portait le titre qui est celui transmis par Pline, comme la marque d’un
privilège acquis depuis un certain temps. La cité, par son emplacement, jouait un rôle
important dans le con-/l2/-trôle de la voie Domitienne au nord du col du Perthus 26. Là,
Pompée avait érigé un trophée, mentionnant les peuples et cités vaincus durant la guerre de
Sertorius ou à l’occasion de celle-ci. Ce conflit avait montré l’importance des passages
pyrénéens pour assurer de bonnes relations entre la péninsule Ibérique et les armées qui y
avaient été engagées et les zones d’arrière. Si Pompée organisa, sur le piémont des grands
massifs pyrénéens, le point d’appui de Saint-Bertrand-de-Comminges, ne peut-on penser
qu’il fit davantage encore au débouché de la traversée des Pyrénées orientales, où venaient
confluer la route ancienne de la Via Domitia et la route plus difficile de la Cerdagne 27 ? Il
pouvait être tenté d’y établir des soldats méritants, dans une communauté dotée du droit
latin, ce qui devrait signifier qu’il s’agissait d’une communauté hétérogène. Mais, pour
l’instant, si l’hypothèse est recevable, il s’agirait de la seule communauté provinciale de ce
type. De plus les données de son organisation institutionnelle nous échappent.
2. Jouèrent un rôle comparable les diverses agglomérations mises en place par les autorités
romaines afin de faciliter la vie collective, là où elle n’était pas suffisamment coordonnée.
On connaît en effet un certain nombre de fora, dont les uns constituèrent plus tard des
centres civiques, et dont les autres furent absorbés par des entités politiques plus
importantes. Cette catégorie concerne Forum Domitii sur la voie Domitienne, Forum Voconi et
99

Forum Iulii en Provence orientale, enfin Forum Neronis au pied du Massif central. César avait
créé sur la bande de terres côtières enlevées aux Marseillais en 49 av. J.-C. une de ces
agglomérations sur le modèle des fora italiens. Si c’est lui qui octroya le droit latin aux cités
de Narbonnaise, il ne fait pas de doute qu’entre la date de la création et la date de la
fondation de la colonie de vétérans, Fréjus entrait dans la catégorie des oppida latina 28. Il en
fut de même, mais à une date imprécise pour Forum Voconi, que l’on retrouve dans la liste des
oppida latina de Pline l’Ancien. Mais cette agglomération était déjà connue en 43 av. J.-C. 29 :
elle conservait donc son autonomie à l’époque flavienne, avant d’être plus tard absorbée
dans la cité de Fréjus. En /13/ revanche Forum Domitii avait disparu assez rapidement, en
étant fondu dans la grande colonie latine de Nîmes30.
3. On doit aussi s’intéresser désormais au développement propre de communautés provinciales
dans l’arrière-pays de Marseille. La cité grecque avait développé des points d’appui sur le
littoral, dont certains devinrent des noyaux de peuplement à l’époque hellénistique, tel Agde
sur le delta de l’Hérault. Mais à côté de ces établissements grecs existaient les « villes de
Marseille », qui ont été définies non comme villes situées dans la région de Marseille, dans
une Massalie difficile à définir, mais comme villes liées politiquement à la cité grecque 31. On
a ainsi un témoignage sur Cavaillon et sur Avignon, nommément connues comme telles par
Étienne de Byzance, auteur du VIe siècle ap. J.-C., reprenant Artémidore, lui-même auteur du
IIIe siècle av. J.-C. Chr. Goudineau a ajouté à ces deux villes Glanon et le chef-lieu des
Kainiketai (les Caenicenses de Pline le Naturaliste), car ces villes frappèrent, à côté des deux
autres, des monnaies d’argent et de bronze avec des légendes grecques. Toutes ensemble,
elles auraient constitué un état fédéral autour de Marseille, elle-même fédérée à Rome,
suivant une interprétation séduisante du Pro Balbo, 50. Trois d’entre elles eurent par la suite
un destin remarquable, tandis que l’histoire des Caenicenses demeure pour l’instant fort
obscure32. L’inventaire de ces communautés ne peut être exhaustif, et si nous pouvons
supposer que d’autres cités indigènes purent faire partie du groupe des villes de Marseille ce
n’est que par analogie avec la cité d’Avignon et avec son destin ultérieur. Mais il s’agit là
d’un élément proprement provincial, manifestant l’influence de Marseille. Cette question ne
peut prendre appui sur le texte de Pline, mais elle permet d’éclairer, parce qu’elle montre un
développement prémunicipal important sur la rive gauche du Rhône, qu’il pourrait en être
de même sur la rive droite, si l’on s’attarde un instant sur les oppida ignobilia qui font partie
de la grande cité de Nîmes.
4. En effet, c’est le même processus de développement interne qui caractérise les petites
communautés qui entourent Nîmes, la métropole, au sein de la confédération des Volques
Arécomiques. Nous ne les connaissons qu’à partir de la documentation sous-jacente chez
Pline l’Ancien, qu’il faut inter /14/ préter pour ce qu’il nous apporte dans cette perspective
indirecte. Il s’agit de la mention des vingt-quatre oppida ignobilia qui auraient été attribués à
la colonie latine de Nîmes. Ce renseignement est recoupé par ce qu’indique pour sa part
Strabon (IV, 1, 12)33, puisant lui aussi dans une source d’époque augustéenne, mais de nature
differente de la formula provinciae. On a proposé de comprendre cette mention, qui
correspond à une glose de Pline, comme signifiant que les vingt-quatre oppida ignobilia
étaient des oppida latina qui avaient été déclassés. Ils avaient disposé, durant un certain
temps, d’une réelle autonomie, ce qui aurait entraîné, lors de la rédaction de la formula, leur
insertion au sein des oppida latina in mediterraneo, à une place commandée par la première
lettre de leur nom34. Puis, ils auraient perdu cette autonomie, leur nom étant maintenu dans
le document augustéen, mais étant alors affecté d’une indication de perte d’autonomie.
Cette interprétation intéresse non seulement la politique augustéenne, sujet sur lequel on
reviendra plus bas, mais aussi la politique césarienne, puisqu’il faut bien s’interroger sur les
raisons de l’émiettement politique dans la confédération des Volques Arécomiques vers le
milieu du Ier s. av. J.-C. À notre avis, la mention des vingt-quatre oppida dans la formula, en 27
av. J.-C., signifie qu’à l’époque de l’octroi général du droit latin aux cités indigènes de
Transalpine, il avait fallu prendre en considération cette situation d’émiettement. Celle-ci
100

révélait une transformation profonde des communautés indigènes et imposait, tout autant
qu’à celles de la rive gauche du Rhône, de leur reconnaître le droit d’acquérir l’autonomie
politique, au risque de leur faire souffrir le risque d’étiolement dans le cadre étroit qui était
le leur.

III. L’octroi du droit latin


16 Dans le processus de municipalisation, l’octroi du droit latin est un facteur décisif, dans la
mesure où il contribua à faire entrer les aristocraties indigènes dans la cité romaine, par
le biais de l’obtention de la cité romaine per magistratum. Mais la date exacte de l’octroi de
ce privilège aux peuples de Transalpine nous échappe. Cette mesure, qui n’est pas
explicitement affirmée, à l’image de l’octroi du droit latin à l’ensemble des provinces
hispaniques par Vespasien35, est antérieure à la mise en forme de la formula utilisée par
Pline le Jeune. Cette dernière dut être composée en 27 avant J.-C. : la liste des oppida latina
en ordre alphabétique comporte à la lettre A la mention d’Augusta Tricastinorum ; la
dernière des colonies de vétérans dénommée par /15/ le nom de l’unité légionnaire est
Fréjus, fondée peu après Actium et avant 27 ; un certain nombre de « corrections » ont été
apportées vraisemblablement en 22, ce qui implique une rédaction antérieure à cette date
36
. Tous ces éléments permettent de parvenir à la date de 27, date du voyage d’Auguste à
Narbonne, pour la rédaction de cette formula provinciae, dont la trace a subsisté dans le
texte de l’Histoire naturelle.
17 À la date de rédaction de la formula, l’ensemble des communautés qui n’étaient pas
colonies de droit romain disposait du droit latin, qu’il s’agisse de colonies latines ou qu’il
s’agisse de communautés pérégrines n’ayant pas le statut colonial. On admet sans
difficulté que sous le vocable d’oppida latina se retrouvaient ces deux catégories. On est
donc conduit à choisir entre deux hypothèses, qui ne souffrent pas de nombreuses
variantes : soit la généralisation du droit latin se produisit au moment de la mise en
forme de la formula, en 27, et cela fut le fruit de la politique d’Auguste, soit ce phénomène
se produisit à une date antérieure, mais il vaut mieux l’attribuer à César ou à un de ses
premiers successeurs. Dans la mesure où la colonisation latine de César ne peut faire de
doute, et dans la mesure où celle-ci eut pour résultat d’instaurer déjà la tribu Voltinia
comme tribu d’une communauté de droit latin, la généralisation de l’inscription des
citoyens romains issus de ces communautés latines dans cette même tribu pourrait
refléter l’application d’une norme remontant aux origines. En somme César aurait fixé le
cadre de l’application du droit latin. C’est une position envisageable, si l’on veut insister
sur l’importance de l’œuvre césarienne, attestée par ailleurs37. Une autre solution
chronologique a été proposée. Elle est peu différente de la précédente, mais ses
implications politiques et sa signification ne sont pas alors tout à fait identiques. Elle vise
à attribuer à Lépide la paternité de cette décision, lorsque ce personnage disposa du
contrôle de la Transalpine. Nous serions donc plutôt dans le contexte des compétitions
entre triumvirs et de la recherche des soutiens politiques par le biais de la distribution de
privilèges. Entre 43 et 40, la date de 42, moment où la Transpadane perdit le statut latin,
serait une date appropriée38. Les fondements numismatiques ne sont pas /16/ aussi
assurés que l’aurait voulu G. B. Rogers39. Les monnaies d’Antibes portant au revers la
légende ΑΝΤΙ LEPI ont des légendes grecques, certes bien compréhensibles dans le cadre
d’une cité détachée de Marseille et ayant reçu le droit latin, dont profitaient ses notables,
mais ce monnayage peut-il signer l’octroi du droit latin ? D’elle-même, l’émission de la
101

monnaie ne peut être rapprochée de la diffusion de ce privilège. Elle n’est pas comparable
aux monnaies de Nîmes à la légende NEM COL, car, dans ce dernier cas, l’indication du
statut colonial est évidente : la légende l’exprime. De plus, le rapprochement avec le
monnayage de Cavaillon n’est pas aussi probant qu’on pourrait le penser à première vue.
Les monnaies à légende CABE LEPI sont comparables aux monnaies d’Antibes, à
l’exception de la légende qui est inscrite en latin : elles ne signent pas, non plus, l’octroi
du droit latin ; elles fourniraient plutôt un terminus ante quem. Nous savons certes que
Cavaillon fut colonie latine. Mais les monnaies qui l’indiquent (COL CABE) sont datées du
onzième consulat d’Auguste (IMP CAESAR AVGVST COS XI), c’est-à-dire au plus tôt de
l’année 23 (le douzième consulat est de 5 av. J.-C.). On peut tout aussi bien soutenir
qu’entre la première série et la seconde eut lieu l’élévation au rang de colonie latine,
c’est-à-dire refuser à Lépide tout rôle décisif en ce domaine, si l’on associe étroitement
octroi du droit latin et création de ces colonies latines.
18 D’autre part, il n’est pas nécessaire d’attribuer au cas nîmois, tel qu’il est traité par
Strabon, la valeur de repère essentiel pour l’octroi du droit latin. Comme on le verra plus
bas, le texte de Strabon vise plus à exalter les conditions institutionnelles de la mise en
place d’une grande ville que l’originalité propre du droit latin.
19 En revanche, le texte de Suétone relatif à la mission du père de Tibère, chargé par César
d’installer en Transalpine des colonies, implique l’existence d’une première phase de
colonisation latine avant même l’assassinat du dictateur. C’est un repère suffisant pour
aborder différemment l’histoire institutionnelle de Nîmes et pour relier à cette première
phase de colonisation latine la décision d’octroyer à tous les peuples de Transalpine le
droit latin40.

IV. L’horizon de la période des colonisations


20 Cette période, qui s’étend de la période césarienne aux premières années de l’époque
augustéenne, connaît plusieurs phénomènes dont les effets sont concordants. Désormais
les textes littéraires viennent se conjuguer aux données de l’épigraphie, relatives à la
titulature des cités. Articulés avec les /17/ données de la liste de Pline, ils permettent de
présenter un panorama relativement précis de cette phase essentielle de la
municipalisation.
21 César amorce une première phase de colonisation. Elle se développe sur deux plans, une
colonisation de droit romain, concernant les vétérans de ses légions, et une colonisation
de droit latin, dont on peut penser qu’elle visa à amalgamer une population venue d’Italie
aux peuples indigènes. Le texte de Suétone, relatant l’œuvre du père de l’empereur
Tibère, évoque, sans qu’on ait toujours voulu voir le sens de la distinction opérée par
l’auteur, ces deux aspects de la colonisation. Il y a d’abord l’installation des vétérans de la
dixième légion, les Decumani, dans la vieille colonie de Narbonne qu’ils contribuent à
rajeunir, mais aussi à mieux ancrer dans le parti césarien, et celle des vétérans de la
sixième légion, les Sextani, à proximité de Marseille, ce qui contribue à mieux affaiblir
l’influence de la cité qui avait osé braver le proconsul au début de la guerre civile. Mais le
texte de Suétone ajoute que ces colonies de vétérans ne sont qu’une part des colonies
césariennes, ce qui doit signifier que les autres colonies visées ne sont pas comparables à
Arles ou Narbonne : ce sont donc des colonies latines. Leur identification est plus difficile.
Mais on peut inclure dans la série la colonie latine de Vienne, dont le sort fut
malheureusement scellé par la réaction brutale des Allobroges41. Même s’il encourut un
102

échec, le plan césarien comportait vraisemblablement la création de cette colonie latine


au bord du Rhône, aux limites de la provincia. Nous sommes d’accord pour ajouter Nîmes.
Les tentatives pour faire de Lépide l’organisateur de cette colonie latine, dont le nom fut
tout de suite attesté par les monnaies marquées COL NEM, ne paraissent pas
convaincantes. Peut-être y eut-il d’autres créations42.
22 Une seconde étape se déroula à l’époque triumvirale. Elle concerne aussi les deux
catégories de colonies. Il semble bien que la liste des colonies de droit romain qui ouvre
l’énumération des cités in mediterraneo chez Pline, soit composée en ordre chronologique.
En effet, ce n’est pas parce que la colonie d’Arles est mentionnée en premier et que les
cités de Valence et de Vienne sont mentionnées en dernier que la liste fut bâtie en ordre
alphabétique. Sinon, comment comprendre que Baeterrae (Béziers) précéderait Arausio
(Orange) ? Imaginer une interversion par suite d’une mauvaise transmission du texte ou
même une bévue de Pline, prenant quelque liberté avec la source qu’il utilisait, c’est
adopter une solution artificielle43. Ne vaut-il pas mieux constater qu’Arles, la première,
était incontestablement la plus ancienne, puisque Narbonne a été citée à part dans la
description du littoral, et que Vienne, la dernière, était incontestablement la plus récente,
à la date de ré-/18/-daction de l’Histoire naturelle, puisque sa promotion au rang de
colonie romaine honoraire doit être placée sous Caligula, comme on le verra plus loin.
23 À cette période appartiennent donc la déduction des vétérans de la septième légion, les
Septimani, à Béziers, puis celle des vétérans de la deuxième légion, les Secundani, à Orange,
vraisemblablement en 36 et 35, comme l’avait justement supposé André Piganiol44. Puis à
la même période triumvirale, mais un peu plus tard, furent déduits les vétérans de la
huitième légion, les Octavani, à Fréjus : cette fondation se place peu après 31 av. J.-C., en
tout cas entre 31 et 2745. Toutes ces cités, dans le texte de Pline, sont dénommées de la
même façon, qui remonte au document officiel utilisé par l’auteur : Narbo Martius
decumanorum colonia, Forum Iuli octavanorum colonia, Arelate sextanorum, Baeterrae
septimanorum, Arausio secundanorum. Ce mode de citation, qui mettait en évidence l’origine
militaire des colons, avait été choisi pour distinguer ces communautés du restant des
cités de Narbonnaise : c’est un élément de leur histoire auquel elles s’attachèrent
fermement jusqu’au Bas-Empire46.
24 À côté des colonies de vétérans, César avait procédé également à la création de colonies
latines : Nîmes et Vienne semblent, comme on l’a dit plus haut, correspondre à cette
première phase, peut-être avec d’autres, comme Digne (Dinia) 47, qui ne sont ni lulia ni Iulia
Augusta. Mais le processus de créations se poursuivit, tant à la période triumvirale qu’à la
période augustéenne. C’est la titulature des colonies qui permet, sans trop de difficultés,
d’identifier ces communautés et de classer chronologiquement leur fondation.
Appartiennent à la période triumvirale la colonie latine d’Apt, appelée invariablement
colonia Iulia Apta48, Carpentras, appelée colonia Iulia Me-/19/-minorum 49, Carcassonne peut-
être aussi, si l’on peut développer le signe C. I. C. comme Colonia Iulia Carcaso, ce qui est la
solution la plus vraisemblable50. En revanche, appartiennent à une époque postérieure
à 27 av. J.-C., d’autres fondations : Riez, appelée Colonia Iulia Augusta Apollinaris Reiorum 51,
Aix-en-Provence, appelée Colonia Iulia Augusta Aquae Sextiae 52. Avignon, appelée Colonia
Iulia Augusta Avennio53. Il existait d’autres colonies latines sans aucun doute (Cavaillon,
Alba, etc.), mais elles ne sont connues que par l’attestation du quattuorvirat dans leurs
institutions ; nous manque, à leur propos, la titulature épigraphique. On ne peut donc
préciser exactement la date de leur installation à l’intérieur de la période qui s’étend de
César à Auguste54.
103

25 L’élément nouveau que l’on peut ajouter à ce tableau est le nom de Glanum. En effet, une
inscription de Narbonne, où l’on croyait lire le nom d’Aeclanum, apporte en réalité
l’indication que Glanum fut une de ces colonies latines 55. On doit lire en effet, aux lignes
2-3, en dépit d’une lacune, le texte suivant : aedil(is) co[l(onia) —] / Glano... Le seul élément
incertain concerne l’identité du fondateur, car il est très difficile de trancher entre la
restitution du titre Iulia ou celle du titre Iul(ia) Aug(usta). Cette dernière solution,
permettant de placer l’événement à partir de 27 av. J.-C., mais vraisemblablement à cette
date ou très peu après, aurait l’avantage de lier le sort de Glanum à celui d’Avignon : deux
villes de Marseille auraient été transformées en même temps en colonies latines.
Faudrait-il leur ajouter Cavaillon ? /20/

V. Municipalisation et urbanisation
26 À partir de cette période, l’histoire de la municipalisation de la province suit d’autres
développements. Coïncidant peut-être avec la dernière étape de création de colonies
latines, c’est-à-dire la vague de peu postérieure à 27, se manifestent les intentions d’un
remodelage du réseau des communautés, entraînant parfois des décisions catégoriques
quant au sort de quelques-unes d’entre elles.
27 L’évolution institutionnelle de la cité de Nîmes offre quelques pièces significatives d’une
histoire. Le même destin fut, peut-être aussi, suivi par Vienne, si tant est que le parallèle
établi par Strabon, dans la Géographie, a une signification et peut suggérer, pour
reconstruire l’histoire de cette dernière cité, la transposition d’un schéma mieux connu
en ce qui concerne la capitale des Volques Arécomiques56.
28 Nous avons proposé, en compagnie de Chr. Goudineau, d’interpréter la qualification
d’ignobilia, attribuée aux vingt-quatre oppida attribués aux Nîmois, comme signifiant que
ces oppida avaient été à un moment des oppida latina, mais qu’ils ne méritaient plus d’être
cités, lorsque Pline écrivait57. La glose de Pline révélait une histoire institutionnelle
partagée entre deux dates : celle de leur établissement comme communautés de droit
latin, et celle de leur déclassement, lié à l’absorption dans la grande cité de Nîmes du
Haut-Empire, qui s’étendait désormais du Rhône aux rives orientales de l’étang de Thau.
Entre-temps s’était produite la confection de la formula, donc l’insertion de ces
communautés dans la liste des oppida latina sis in mediterraneo. Comme Pline disposait d’un
document remontant au début de l’époque augustéenne, et portant trace des quelques
changements qui s’étaient produits, il pouvait, dans sa glose, embrasser un chapitre
d’histoire provinciale. Nous ne voyons pas, pour l’instant, de raison d’abandonner cette
interprétation.
29 Cette décision augustéenne, si l’on suit le récit de Strabon, - ou, plus exactement, si l’on
suit la source qu’utilise cet auteur-, s’insère dans un éloge du développement urbain
comme paradigme de l’entrée des populations provinciales dans la vie civilisée. Le thème
est longuement filé par le « panégyriste » dont l’œuvre a passé dans le texte du
géographe : il scande le récit de Strabon tant pour la péninsule Ibérique que pour la
Gaule. Pour cette dernière, le passage relatif à Nîmes ne peut pas être dissocié de celui qui
concerne Vienne. On a l’impression qu’à propos de ces deux cités le « panégyriste » a
judicieusement réparti les éléments d’un éloge des bienfaits et de la grandeur de la vie
urbaine. Mais le discours est d’un grec, nourri des/21/valeurs de la civilisation grecque,
en sorte que les renseignements factuels qu’il donne ne peuvent pas être rapprochés sans
104

précaution de ce que nous rapporte Pline. Il en est ainsi des données sur les vingt-quatre
bourgs dominés par Nîmes selon Strabon, à comparer aux vingt-quatre oppida ignobilia
attribués aux Nîmois selon Pline. Le « panégyriste » - et Strabon à sa suite-, ont travesti
les mesures décidées par Auguste, qui impliquaient nécessairement l’émergence d’un
chef-lieu surpuissant au cœur d’une vaste cité, en termes d’affirmation de la civilisation
urbaine. Il est vrai que les deux phénomènes étaient devenus interdépendants et
qu’Auguste ne dédaignait pas se poser en créateur de villes et en acteur privilégié du
développement urbain au sein des provinces de l’Empire.
30 Dans le cas de Nîmes, cette volonté est patente. Le cœur de la cité des Volques
Arécomiques, qu’il avait réunis dans une grande entité politique, devint l’objet de toutes
ses attentions, en sorte que la cité comme centre politique reçut de multiples avantages.
L’un de ceux-ci, qui concerne son statut de cité, appartient ainsi au domaine des
privilèges politiques : c’est l’étonnante exemption des interventions des proconsuls, que
Strabon, par sa présentation, conduirait à rapprocher d’une des composantes de la liberté
des cités grecques58. Les autres avantages, qui concernent le développement du cadre
urbain, appartiennent au domaine de l’évergétisme du prince et de ses proches. Ils se
marquent dans le processus de façonnement de la ville augustéenne. Entre 23 et 19 av. J.-
C. (dates larges fournies par les inscriptions) se placent plusieurs constructions liées à la
bienfaisance d’Auguste et d’Agrippa59. Elles ouvrent un cycle d’urbanisation dont une des
étapes marquantes fut le don de l’enceinte de la ville en 16-15 av. J.-C., moment décisif qui
venait clore une phase de l'histoire de la ville60. On pourrait dire qu’avec ce don Auguste
donnait son terme à la réalisation du cadre urbain, à tout le moins estimait que l’essentiel
venait d’être réalisé et que s’achevait la fondation d’une grande ville qu’il souhaitait
marquer de son sceau. D’autres pourraient venir et suivre l’exemple ; ils devaient même
suivre l’exemple du fondateur61. Mais, plus personne ne pouvait retirer au princeps le
loisir d’avoir pu faire naître et façonner cette ville. Se sont donc produits, en une
décennie, les événements décisifs pour faire de la cité des Volques Arécomiques une
grande cité et de son cœur, Nîmes, une grande ville. La col(onia) Nem(ausus) devenait alors,
sans fondation ou sans transformation essentielle de son statut, la col(onia) Aug(usta) Nem
(ausus). De ce dossier se dégage une date 1221 préférentielle pour la prise de décision :
celle de 22 av. J.-C., moment important, après 27, pour l’histoire provinciale, celui du
transfert de la Narbonnaise dans l’administration des proconsuls. Ce fut aussi le moment
d’ultimes mesures d’organisation.
31 Dans cette nouvelle phase de la municipalisation provinciale, un autre phénomène s’est
davantage lié à l’établissement des institutions civiques : celui de l’urbanisation, qui
mettait l’accent sur le prestige et la puissance nécessaires des chefs-lieux de cités. Mais,
hormis le cas de Nîmes et, vraisemblablement, celui de Vienne, cette politique de
« correction » fut pendant de longues années limitée. Désormais la carte politique de la
province présentait des contours stables.
32 Peu de choses change. À tout le moins, l’évolution ultérieure est lente. Elle se caractérise
essentiellement par la transformation de quelques cités latines en colonies latines, et par
l’assomption de quelques colonies latines au rang de colonies romaines, à titre
honorifique.
33 Au premier phénomène ressortissent la création de la colonie latine de Lodève et celle de
la colonie des Tricastins. La première s’appelle colonia Claudia Luteva : elle apparaît vers le
milieu du I er s. ap. J.-C. 62. La seconde s’appelle colonia Flavia Tricastinorum : elle est un peu
105

plus tardive, et devrait être l’œuvre de Vespasien63. Même si l’installation d’un groupe de
colons devient de plus en plus rare, le fait n’est pas impossible.
34 En revanche, l’élévation à titre honoraire, de colonies latines en colonies romaines se
produit au Ier comme au IIe siècle ap. J.-C. Ce phénomène concerne Valence, puis Vienne64.
On peut interpréter l’insertion de ces deux cités dans la liste de Pline de la même façon.
Leur dénomination ne comporte aucune référence à une unité légionnaire. Elles sont
donc distinctes des autres colonies de vétérans qui les précèdent ou devaient les précéder
dans l’énumération parce que de fondation antérieure. Elles ont été rajoutées à la liste des
colonies romaines par suite d’une élévation qui s’est produite après 27 : leur nom a été
transféré de la catégorie la plus basse, celle des cités de droit latin, à la catégorie la plus
haute par simple ajout en bas de liste (adiectio). /23/ Pour Valence nous ne savons quand
cela se produisit65. Pour Vienne, en revanche, il ne fait plus de doute maintenant qu’il
faille attribuer cet avantage à l’action du célèbre sénateur viennois, Valerius Asiaticus,
auprès de l’empereur Caligula66. Tel était le bilan quand Pline composait l'Histoire
naturelle. Ce n’est que par la suite que s’ajoutèrent à cette maigre liste Aix-en-Provence 67,
Antibes68 et Avignon 69, puis d’autres encore70. Peut-être aura-t-on dans l’avenir d’autres
précisions sur l’évolution du rang des cités de droit latin. Mais il semble bien qu’un
certain nombre d’entre elles aient conservé, telle Nîmes, leur statut latin jusqu’au début
du IIIe siècle.
35 Quoi qu’il en soit, vers la fin du Ier siècle ap. J.-C., la carte des cités provinciales n’avait pas
fondamentalement changé par rapport aux débuts de l’époque augustéenne, si l’on
excepte le sort de Vienne et celui de Nîmes. La liste contenue dans la formula augustéenne
était encore une liste vivante lorsque Pline la reprenait. En témoigne le cas de Glanum.
Longtemps on crut que cette agglomération avait été bien vite absorbée dans la grande
colonie d’Arles. Or, la liste de Pline la mentionnait. Fallait-il considérer que ce document
était dépassé ? La découverte récente d’un lot de plusieurs inscriptions officielles, par
lesquelles les Glanienses rendent hommage aux princes d’époque antonine et sévérienne,
doit montrer le maintien de la vie munici /24/ pale jusqu’à cette date71. On pourra certes
tenter d’expliquer ces témoignages comme des survivances, si l’on ne souhaite pas
récuser catégoriquement une hypothèse ancienne, longtemps reçue comme acquise, et si
l’on ne souhaite pas reprendre la question ab ovo72. Il n’en reste pas moins qu’il faut avant
tout comparer les Glanienses aux Nemausenses ou aux Narbonenses et renverser
complètement les données de l’interprétation traditionnelle. Jusqu’à preuve du contraire,
leur mention doit être prise comme un témoignage de continuité de l’autonomie civique.
Glanum fut une cité autonome à l’époque augustéenne, qui plus est colonie latine ; la liste
de Pline nous conserve la preuve du maintien de son autonomie ; pourquoi ne pas
interpréter les documents nouveaux venus à notre connaissance et l’inscription du
curator peculi r(ei)p(ublicae) Glanico(rum) dans le même sens 73 ? Sans aucun doute la phase
de rétraction du nombre des cités, provoquant la disparition d’un bon nombre d’oppida
latina, et la mise en place d’entités aux vastes dimensions, fut assez tardive. Elle se place
vraisemblablement à la fin du IIIe siècle74.
36 La municipalisation de la Narbonnaise est un chapitre d’histoire dont les temps forts se
placent, pour la mise en place du phénomène, entre l’époque de Pompée et de César,
d’une part, et le milieu de l’époque augustéenne, d’autre part. Les rythmes
chronologiques semblent à présent assez bien fixés, qui permettent de mesurer avec
précision la place des diverses phases de colonisation, césarienne, triumvirale,
augustéenne, y compris même l’étape de « correction » voulue par Auguste. Mais cette
106

évolution du cadre de vie institutionnel des populations provinciales se place à la fin


d’une période durant laquelle le développement propre des institutions indigènes, les
interventions des imperatores romains, l’arrivée d’Italiens suscitée par la mise en
exploitation des ressources provinciales, enfin l’octroi du droit latin, avaient contribué,
dans la première moitié du I er s. av. J.-C. et dans les dé-/25/-cennies médianes de cette
période, à rapprocher cette partie de l’Empire de l’Italie et de la Cisalpine. Certains de ces
facteurs sont relativement bien connus, comme les diverses strates de l’intégration dans
la cité romaine des aristocrates indigènes75. D’autres pourraient être mieux appréciés
grâce aux travaux archéologiques en cours sur les diverses phases de l’évolution du
paysage agraire et de l’exploitation rurale : ils pourraient fournir, dans un cadre infra-
provincial, la mesure et les étapes des mutations agraires largement imputables à
l’influence italienne et à l’exploitation de l’ager publiais76. En revanche, l’évolution propre
des communautés indigènes, en ce qui concerne les réalités institutionnelles, est plus
malaisée à caractériser77. Enfin, la détermination de la date d’octroi du droit latin
demeure encore l’objet de débats, car on ne peut l’établir que par hypothèse : mais, quelle
que soit la solution retenue, il s’agit d’une date haute (césarienne ou des débuts du
triumvirat).
37 Néanmoins, il ne fait pas de doute que si, en Occident, la péninsule Ibérique fut depuis
plus longtemps un champ d’expériences, la Transalpine, plus proche de l’Italie, subit une
évolution plus rapide. Cette province fut, après la Gaule cisalpine et, peut-on dire, dans la
continuité par rapport à cette dernière, le champ d’application des formes d’intégration,
mises en évidence au début du I er siècle avant J.-C., au moment de la guerre sociale. Avec
les décisions de César, si ce fut lui qui octroya le droit latin à tous les peuples de la
province, l’évolution des communautés indigènes était orientée, suscitant un
rapprochement progressif par rapport à un optimum, la cité romaine. Il devenait alors
possible, à un observateur, de saisir le point d’évolution de chacune d’entre elles, de le
mesurer, et d’apprécier la distance ou l’écart par rapport à la forme idéale ou la forme la
plus achevée. Un esprit grec, tel Strabon, aurait peut-être été attaché aux dimensions
culturelles de cette évolution et de ces transformations. Un esprit romain était plus
attentif /26/ aux formes juridiques et institutionnelles. C’est ce que permet d’apprécier le
document important qu’est la formula augustéenne, reprise par Pline l’Ancien. S’il évoque
l’octroi du droit latin à l’ensemble des provinces hispaniques, cette mesure avait alors un
effet moins novateur. En revanche, pour lui, à l’horizon des premières années de
Vespasien, ce qui importait c’était, d’évidence, le rapprochement entre l’Italie et la
Narbonnaise. Quand il les rapprochait, dans l’éloge initial (Italia verius quam provincia), son
propos signifiait qu’un processus s’était achevé. Il mettait alors en valeur la virorum
morumque dignatio : le statut des communautés tenait dans cette appréciation une place
importante. Mais les mots de Pline se rapportent à ce qui lui semblait acquis : son
témoignage est utile pour fournir un terminus ante quem si l’on veut apprécier le moment
où ce processus de rapprochement entre l’Italie et la Narbonnaise s’imposait.
38 On peut donc remonter le temps. Dans cette perspective, le discours de Claude au Sénat
en 48 ap. J.-C., constitue un point de repère plus important pour fixer le moment où cette
conviction fut bien ancrée78, d’autant que ce prince, en 49 ap. J.-C., en permettant aux
sénateurs de Narbonnaise de sortir librement de l’Italie pour aller visiter leurs domaines,
plaçait la province en prolongement de la péninsule79. Peut-on remonter plus haut ? Peut-
on parvenir jusqu’à la censure d’Auguste et de Tibère, en 14 ap. J.-C., qui avait étendu aux
boni viri et locupletes de toutes les cités de Narbonnaise la possibilité d’être candidats aux
107

magistratures à Rome80 ? Quoi qu’il en soit, à l’intérieur de l’Occident romain, la mise en


évidence de décalages ou de différences dans les rythmes d’intégration donne sans aucun
doute, à partir d’un certain moment, l’avantage à la Narbonnaise, conçue comme une
totalité provinciale, bien distincte des Tres Galliae. Le déroulement des phases essentielles
de la municipalisation, de la fin de l’époque césarienne aux débuts de l’époque
augustéenne, soit, en comptant large, de 50 à 15, est en ce domaine un facteur
déterminant81. Celle-ci ne fut peut-être aussi réussie que parce qu’elle combina deux
facteurs. L’un, qui correspondait à la vague de colonisation en faveur des vétérans, était
alors un phénomène d’ensemble, affectant la plupart des provinces du pourtour
méditerranéen. Mais sous la forme des colonies de droit romain, il se termina assez tôt en
Transalpine. /27/ L’autre, qui correspond à l’octroi du droit latin et à l’adaptation du
système des colonies latines à ce cadre de transformation des sociétés indigènes 82, est
spécifique à la Transalpine. Il fut actif à peine plus longtemps. Mais, en deux générations,
leurs effets furent essentiels.

NOTES
1. Le Roux 1982, p. 35-38 ; Le Roux 1995, p. 45-58.
2. Rambaud 1980 ; Gayraud 1981, p. 169-175.
3. Rebuffat 1984, p. 4-5.
4. Sur les débuts de la colonie de Narbonne, Gayraud 1981, p. 119-143.
5. Sur cette période de l’histoire de Marseille, Clavel-Lévêque 1977, p. 137-141.
6. Roman 1987 ; déjà en ce sens Degrassi 1949, p. 312-313 (= Degrassi 1962, p. 137-138). Roman
1987, p. 186 envisage ce qui serait la reconstruction traditionnelle de l’histoire institutionnelle
d’Aix. Il semble difficile, après la critique de ses arguments (voir ci-dessous n. 7-9), de revenir à
ce schéma : Christol 1992 f ; aussi Raepsaet-Charlier 1998, p. 144.
7. Roman 1987, p. 187.
8. Gascou 1995, p. 21-23. Reprenons aussi la conclusion de J. Gascou : on peut faire valoir que si
Aix avait été fondée comme colonie latine dès 122, elle aurait eu au nombre de ses épithètes le
titre de Sextia ou Sextiana : en effet l’adjectif Sextiae accolé à Aquae concerne le nom de la ville, et
non la titulature de la colonie, et l’on verra plus loin que cette dernière ne s’intitule, selon les cas,
que Iulia ou Iulia Augusta.
9. Cet argument de Clerc 1916, p. 147, demeure valide, comme l’essentiel de sa démonstration.
Roman 1987, p. 189, insiste d’ailleurs elle-même sur le rôle militaire des colonies latines.
10. Peyre 1979, p. 66-68.
11. Ces décrets sont mentionnés dans le Pro Fonteio 6, 14. On peut abusivement les qualifier de lex,
d’après Cic., 2 Verr. 2, 32 : ex P. Rupili decreto quod is de decem legatorum sententia statuit quant illi
legem Rupiliam vocant ; cf. Galsterer 1986, p. 15-16.
12. Goudineau 1976.
13. On entre ici dans le domaine de l’utilisation de l’ager publicus, suivant une problématique
abordée par Clavel-Lévêque 1988 (= 1989, p. 213-254). Mais nous retenons, d’après les textes, une
première phase, correspondant aux données du Pro Quinctio, et une seconde phase, très explicite,
correspondant au Pro Fonteio. Dans ce discours, le passage de V, 12 (partim modo ab nostris
imperatoribus subacti, modo bello domiti, modo triumphis ac monumentis notati, modo ab senatu agris
108

urbibusque multati sunt...) a une valeur générique ; puis, il convient de rapprocher VI, 13 (qui erant
hostes subegit ; qui proxime fuerant, eos ex iis agris quibus erant multati decedere coegit...) de VI, 14
(Dicunt contra quibus invitissimis imperatum est, dicunt qui ex agris ex Cn. Pompei decreto decedere sunt
coacti...), passages qui montrent l’application par Pompée des directives du Sénat. Toutefois, une
corrélation avec des réseaux centuriés est difficile à établir, sauf peut-être dans la zone
correspondant au cadastre dit « Béziers B », si sa mise en place date vraiment de cette période et
n’est pas, de peu, antérieure : Clavel-Lévêque 1988, 187-196 (= 1989, p. 224-240). Il semble
toutefois de plus en plus vraisemblable que le cadastre B pourrait dater du tournant entre le IIe s.
av. J.-C. et le Ier s. av. J.-C.
14. Chouquer 1982, p. 861-863. Voir aussi, d’une façon plus large, et dans des perspectives plus
diverses Favory 1997.
15. Pena 1994.
16. Quelques observations, déjà, dans Gayraud 1981, p. 204-240. Plus récemment Pérez 1995,
p. 197-239. Mais les propositions de l’auteur nécessitent des confirmations de terrain. Pour le
Biterrois, Mauné 1998, p. 39-68. On éclairera ces travaux à l’aide des réflexions de Favory 1997.
17. Un des documents épigraphiques les plus originaux, mais incomplet, en tout cas précoce par
sa date, provient d’une des zones minières qui se trouvaient chez les Rutènes dits
« provinciaux » : Christol 1986 a (d’où AE 1986, 470). Voir aussi, sur la question, Gourdiole-Landes
1998. Sur les relations entre Narbonne et la côte catalane, dans la seconde moitié du Ier s. av. J.-C.,
Christol 1997 a [et Christol 1998 c = chapitre 31]. Sur la localisation des Rutènes dits
« provinciaux », voir en dernier Christol 1998 d [chapitre 8]. Sur l’exploitation des mines au pied
du Massif central, Gourdiole-Landes 1998 (dans Schneider-Garcia 1998, p. 53-65).
18. Clavel-Lévêque 1988 (= 1989, p. 213-254).
19. Goudineau 1978, p. 695-696 ; sur les villes de Marseille voir n. 31.
20. Christol 1994 a [chapitre 6].
21. Pline, NH, III, 37 : adiecit formulae Galba imperator ex Inalpinis Avanticos atque Bodionticos quorum
oppidum Dinia. Sur ce passage Christol 1994 a, p. 51-53.
22. Christol 1996 a (dans Fiches-Veyrac 1996, p. 59).
23. Gayraud 1980, p. 95-97 ; Rivet 1988, p. 136 ; Rico 1997, p. 194.
24. Barruol 1975, p. 21 et p. 194-197 ; Rivet 1988, p. 202-203. Sur cette cité, à partir des données de
l’archéologie Gateau 1998, dont l’appréciation du statut (p. 164) demeure toutefois incertaine.
25. Liv., XLIII, 3 (en 171 av. J.-C.) : Senatus decrevit uti nomina sua apud L. Canuleium profiterentur,
eorumque si quos manumisisset, eos Carteiam ad Oceanum deduciplacere. Qui Carteiensium domi manere
vellent, potestatem fore, uti numero colonorum essent, agro assignato. Latinam eam coloniam esse,
libertinorum appellari ; Humbert 1976.
26. Castellvi 1997.
27. Sur l'histoire et l’utilisation des voies pyrénéennes Étienne 1955, p. 295-312 (= Étienne 1995,
p. 125-146), surtout p. 300-304 (= Étienne 1995, p. 138-141) sur le contexte sertorien et pompéien),
ainsi que Padrò, 1987, p. 356-362 ; Rico 1997, p. 139-154.
28. Cic., Fam., X, 15, 3, puis Fam., X, 17, 1, mentionne à deux reprises, en 43 av. J.-C., Forum Iuli ; ILN
Fréjus, p. 14-15 ; Raepsaet-Charlier 1998, p. 146.
29. Cic., Fam. X, 17, 1.
30. Jullian 1923, III, p. 36 considère qu’il s’agit d’une création du proconsul qui intervint en
Transalpine. Voir aussi Rivet 1988, p. 43. Mais on a parfois hésité à suivre ce point de vue : Ebel
1976, p. 84.
31. Brunei 1945, p. 130-131 ; Goudineau 1976 a.
32. Leur monnayage rapprocherait leur destin de celui des Samnagetai/Samnagenses, dont
l’histoire est aussi peu connue. Observations récentes sur le pays salyen, par Verdin 1998.
33. Sur ce texte, Goudineau 1976 a, p. 105-107. Le contexte archéologique doit être apprécié à
partir de Py 1990.
109

34. Christol 1994 a, p. 58-61.


35. Pline, NH, III, 4, 30 ; Le Roux 1995, p. 83-87.
36. Pour le repère de 22 av. J.-C., qui correspond au transfert de la Narbonnaise au peuple
romain, en rapport avec l’évolution du statut de Nîmes, ci-dessus avec n. 22.
37. Christol 1988 a, p. 90-93. Il importe de tenir compte des renseignements fournis par Suet.,
Tib., 4 : voir ci-dessous avec n. 40. La datation césarienne avait déjà été proposée par Herzog 1844,
p. 87 (pour la tribu Voltinia, p. 165) ; voir aussi Hirschfeld, CIL XII, p. XII, qui distingue toutefois
entre l’œuvre de César (l’octroi du droit latin) et l’œuvre d’Auguste (le rattachement de ces
communautés latines à la tribu Voltinia, en 27 av. J.-C.).
38. Chastagnol 1987, p. 4-6 (= Chastagnol 1995, p. 89-112) ; Chastagnol 1997, p. 56-57 (= Chastagnol
1995, p. 117).
39. Rogers 1986.
40. Goudineau 1986.
41. Christol 1988 a, p. 92.
42. Raepsaet-Charlier 1998, p. 146, fournit une liste vraisemblable.
43. À ce sujet Christol 1994 a, p. 53-56.
44. Piganiol 1962, p. 79-84 ; Clavel 1970, p. 161-167 ; Christol 1995 b, p. 102-103. Nous adoptons
ainsi des points de vue qui procèdent plutôt des travaux d’E. Kornemann et Fr. Vittinghof que de
C. Jullian.
45. Gascou 1982 ; ILN Fréjus, p. 15-19.
46. Christol 1995 b, p. 106-107.
47. À propos de Digne, le document essentiel est une inscription de Narbonne (CIL XII, 6037a),
remise en évidence par A. Chastagnol dans son introduction : ILN Digne, p. 263-266 (= Chastagnol
1992). Voir aussi Gascou 1996, p. 124-125. Les doutes exprimés à propos de sa datation
augustéenne par Barruol 1998, p. 33, ne peuvent être retenus. Il en est de même pour
l’interprétation du mot Dinia, proposée par Roth-Congès 1995 ; voir aussi à ce sujet AE 1994,1178.
48. CIL XII, 1005, 1114, 1116, 1118, 1120 ; Christol 1992 f, p. 41. Pour les institutions Gascou 1997,
p. 105- 105-107 ; ILN Apt, p. 23-25 ; Gascou 1996, p. 121-122.
49. CIL XII, 1239 ; Christol 1992 f, p. 42.
50. CIL XII, 5371 ; Christol 1992 f, p. 42. Pour les institutions Gascou 1997, p. 107-108.
51. CIL XII, 358, 367, 3291, 4082 ; Christol 1992, p. 42. Pour les institutions, synthèse d’A.
Chastagnol dans ILN Riez, p. 187-194 (= Chastagnol 1992) ; Gascou 1997, p. 117-118 ; Gascou 1996,
p. 126-127.
52. CIL XII, 982 et 4528 : Christol 1992 f, p. 42 ; ILN Aix-en-Provence, p. 28-30, adopte, à notre avis,
une démarche trop prudente. Pour les institutions voir aussi Gascou 1997, p. 101-104 ; Gascou
1996, p. 122-123.
53. Christol 1992 f, p. 38-41 (AE 1992, 1181). Pour les institutions voir Gascou 1997, p. 107 ; Gascou
1996, p. 123.
54. Gascou 1991, p. 560-561 ; Gascou 1996, p. 124 (Cavaillon), 128-128 (Alba Helvorum), 129
(Antibes).
55. CIL XII, 4379. La solution retenue par Hirschfeld (aedil(is) co[l(oniae) Ae]/clano) se heurte au fait
qu’Aeclanum, à l’époque impériale, fut longtemps un municipe, avant de devenir colonie. Or
l’inscription de Narbonne ne peut dépasser le milieu du I er s. ap. J.-C. Une révision du document,
en compagnie de M. Janon, a permis de constater qu’a la ligne 3 la première lettre est un G, plus
difficilement un C. Cette proposition a été retenue par Raepsa-et-Charlier 1998, p. 147. Voir aussi
ci-dessous avec n. 71-73. [Sur le texte, voir Christol 2000 g]
56. Strabon, Geogr., IV, 1, 11 pour Vienne ; IV, 1, 12 pour Nîmes ; Raepsaet-Charlier 1998, p. 147.
57. Christol 1988 a, p. 97-98 ; Christol 1994 a, p. 58-61.
58. Goudineau 1976, p. 111-113.
59. CIL XII, 3150, 3153, 3154 ; Christol 1996 a, p. 59.
110

60. CIL XII, 3151 ; Christol 1988 a, p. 102-103.


61. CIL XII, 3155. Il s’agit d’une manifestation d’évergétisme de Caius César, fils d’Agrippa, adopté
par Auguste.
62. CIL XII, 4247, révisée par Christol 1975 a (AE 1977, 532). Il faut suivre l’interprétation de
Gascou 1995 a, reprise dans Gascou 1997, p. 86, n. 70.
63. AE 1962, 143 ; Piganiol 1962, p. 31, et Chastagnol 1995, p. 121-122 (= Chastagnol 1997, p. 63).
Nous préférons supposer qu’il s’agit d’une colonie latine, superposée sous les Flaviens à la cité
indigène, jouissant depuis longtemps déjà du droit latin. Voir aussi Raepsaet-Charlier 1998,
p. 148.
64. Chastagnol 1995, p. 115-116, p. 120-121 (= Chastagnol 1997, p. 55, p. 61-63).
65. Chastagnol 1995, p. 121 (= Chastagnol 1997, p. 62-63). Pour les institutions, Gascou 1997,
p. 89-90. De toute façon, l'énumération de Pline place l’élévation de Valence avant celle de
Vienne : Christol 1994 a, p. 54-55.
66. Au terme d’un long et ancien débat, dans lequel s’illustrèrent O. Hirschfeld, Ph. Fabia et
quelques autres, cette hypothèse de Pflaum a été bien reçue : Pflaum 1968, p. 378, à propos de AE
1935, 5 et de CIL XII, 2327 (voir à présent, sur cette dernière, AE 1991, 1199) ; voir Chastagnol 1995,
p. 120 (= Chastagnol 1997, p. 61-62) ; Gascou 1997, p. 90-91 ; Raepsaet-Charlier 1998, p. 148.
Importance de cette solution pour la compréhension de la liste des colonies romaines dans Pline
l’Ancien : Christol 1994 a, p. 53-54.
67. ILN Aix-en-Provence, 298. Mais les conclusions chronologiques de Gascou, p. 30, peuvent être
nuancées. Il s’agit d’une gaine d’Hermès, comme il pouvait s’en trouver dans l’entrée d’une domus
de notable. L’absence de référence aux dieux mânes n’est donc pas un critère chronologique
déterminant, puisque le personnage honoré était vraisemblablement vivant. On n’est pas tenu de
placer l’élévation d’Aix-en-Provence avant l’époque flavienne. Voir aussi Raepsaet-Charlier 1998,
p. 148.
68. CIL XII, 175 (= ILN Antibes, 12) ; CIL XII, 179 (= ILN Antibes, 101) ; ILN Antibes, p. 28 ; Gascou 1997,
p. 123-124.
69. CIL XII, 1120. Voir à ce sujet Gascou 1990 ; Christol 1992 f, p. 39-40 ;Gascou 1997, p. 104-105.
70. Raepsaet-Charlier 1998, p. 148.
71. Inscriptions publiées par Roth-Congès 1992, et par Giacobbi-Lequément 1993 ( AE
1992,1184-1188).
72. Roth-Congès 1992, p. 44-47 ; Roth-Congès 1997, p. 178. Sur le statut de Glanum, voir ci-dessus
avec n. 55.
73. CIL XII, 1005. On ne peut donc s’appuyer sur une prétendue ambivalence de la documentation.
Ou bien, si elle existe, elle doit être portée au crédit de la thèse de l’autonomie de la petite
colonie latine. Il convient donc d’apporter non les preuves du maintien de l’autonomie, mais
celles de sa disparition.
74. C’est ainsi que, par exemple, Narbonne a absorbé, peut-être à des dates différentes, les cités
de Ruscino et de Carcaso, vraisemblablement aussi d’Elne (Illiberis) : Gayraud 1981, p. 323 pour
Ruscino, p. 323-324 pour Carcaso. Mais, grâce à une documentation bien répartie, la démonstration
chronologique est plus serrée pour Carcasonne : l’absorption de la cité se place à l’époque
tétrarchique. Ailleurs, Béziers absorbe les petites cités des Piscenae, de Cessero et d’Agde.
75. Facteur mis en évidence par Goudineau 1975, p. 34, à la suite des travaux de R. Syme, E.
Badian, entre autres. Pour la Transalpine, voir en particulier Burnand 1975, p. 211-237. Pour les
Marti : Christol 1987 c [chapitre 4].
76. Voir ci-dessus la bibliographie citée aux notes 14 et 16. On ajoutera les travaux de M. Clavel-
Lévêque sur le cadastre B de Béziers : Clavel-Lévêque 1995. Mais ce secteur de la province n’est
pas le seul en cause. Il y aurait certainement à apprendre à partir d’une meilleure connaissance
de la mise en valeur des zones correspondant au cadastre B d’Orange [chapitre 3].
111

77. Goudineau 1975, p. 29-31. Lambert 1997, p. 39, fait observer que la chute de Marseille et le
démantèlement de son territoire, en 49 av. J.-C., ne firent pas disparaître l’épigraphie gallo-
grecque.
78. CIL XIII, 1668 ; Tac., Ann., XI, 23-25. Voir à ce sujet Chastagnol 1971 et Chastagnol 1992 a,
p. 79-96.
79. Αnn., ΧII, 23, 1 ; Dion Cassius, 52, 42, 6-7. Chastagnol 1977 ; Chastagnol 1992 a, p. 164-165.
80. Chastagnol 1971, p. 293-295 ; Chastagnol 1992 a, p. 81-83.
81. On rapprochera cette conclusion des observations générales de C. Goudineau à propos de la
romanisation des institutions en Transalpine (voir ci-dessus n. 77).
82. Le Roux 1998, p. 247-249.

NOTES DE FIN
*. Cités, municipes, colonies. Les processus de municipalisation en Gaule et en Germanie sous le Haut-
Empire romain, éd. par M. Dondin-Payre et M.-Th. Raepsaet-Charlier Paris, 1999, p. I-27.
112

Chapitre 6. Pline l’Ancien et la


formula de la province de
Narbonnaise*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Sur un point de détail, qui n’affecte pas la démonstration d’ensemble, il semble possible
de retoucher la date concernant la concentration autour de la colonie latine de Nîmes
d’un certain nombre d’oppida arécomiques : nous avons relevé que l'année 22 av. J.-C.
pouvait être avancée à la suite de la mise en valeur d'un certain nombre d’inscriptions de
Nîmes, immédiatement postérieures à cette date mais antérieures à celle de l'enceinte qui
signifiait l'achèvement de la ville : Christol 1996 a, p. 59. Il apparaît aussi que le territoire
de la cité de Nîmes conserva pendant plusieurs décennies vraisemblablement des oppida
latina enclavés, qui maintinrent leur autonomie. L'exemple que fournit celui de Murviel-
lès-Montpellier est significatif (voir l'introduction). Mais d'autres pourraient être mis en
valeur par de nouvelles découvertes archéologiques ou épigraphiques.

1 On admet depuis longtemps que dans la documentation utilisée par Pline l’Ancien pour
décrire le monde romain les formulae provinciales ont joué un rôle important. C’est
cependant le développement relatif à la Narbonnaise (NH, III, 31-37) qui, d’une façon
précise, a permis de mettre ce fait en évidence, car dans ce passage ce type de document
est invoqué, pour la seule fois dans l’œuvre, de façon explicite, à la fin d’une longue
énumération des oppida latina sis in mediterraneo. En effet, Pline écrit alors : adiecit formulae
Galba imperator ex Inalpinis Avanticos et Bodionticos quorum oppidum Dinia. L’opinion
commune repose donc sur une généralisation fondée sur un témoignage explicite mais
unique1, que l’on rapproche de passages, de facture voisine. Si l’on s’en tient à cela,
comme l’indiqueraient aussi d’autres passages de l’œuvre, ces formulae avaient été
associées à d’autres sources et inextricablement mêlées à elles. On ne sera donc pas
surpris que les travaux suscités par le sujet durent embrasser en général une matière plus
ample et complexe.
113

2 Au début de ce siècle, s’appuyant sur plusieurs décennies de débats qui s’étaient déroulés
en Allemagne, Pallu de Lessert tentait d’apporter une vue d’ensemble sur la question,
abordant du même coup un autre problème, né de l’étude des sources de Pline : la part
respective tenue dans la documentation de cet auteur par l’œuvre géographique
d’Agrippa et par celle d’Auguste2. Comme d’autres l’avaient fait avant lui, ce savant avait
mis en évidence plusieurs données statistiques qui parsemaient /46/ l’œuvre de Pline :
elles fournissaient le total des communautés, rangées par catégorie juridique, ce qui en
conséquence pouvait passer pour « un sommaire statistique3 ». Peu importait que ces
récapitulatifs embrassent l’ensemble des catégories juridiques d’une province ou quelles
n’en livrent qu’une part : le texte de Pline laissait ainsi entrevoir l’existence d’une source
de caractère officiel qu’aurait utilisée l’écrivain, enfouie comme bien d’autres dans son
œuvre4. De plus, de l’avis de Pallu de Lessert, ces données statistiques étaient
inséparables, par leur provenance, des longues énumérations ordonnées de communautés
qui dans le texte leur sont associées5. Celles-ci, comme Pline l’écrit à propos de l’Italie et
de ses régions, sont définies comme des répartitions (discriptiones) et prennent la forme de
la digestio in litteras, l’énumération alphabétique6.
3 À une date antérieure, O. Cuntz avait estimé que ces renseignements provenaient des
formulae censoriae7. à l’existence bien attestée. Il s’agissait de dispositions édictées par les
censeurs (exformula ab Romanis censoribus data : Liv., 23, 15), affichées à Rome (ex formula
census quae Romae proposita erit : FIRA, I, p. 140, n o 13, 1. 147-148). Comme l’on sait par
ailleurs que Pline s’était servi des éléments du dernier recensement qui s’était déroulé à
son époque, celui de Vespasien et de Titus8, le rapprochement paraissait séduisant, même
s’il présentait quelques difficultés9. /47/
4 Mais la référence aux recensements ne peut convenir, comme le montrait Pallu de Lessert
à la suite de D. Detlefsen10. Certes ceux-ci donnaient lieu à des bilans qui se présentaient
comme des énumérations ordonnées. Mais pour les provinces comme pour les régions
italiennes, si les états récapitulatifs étaient dressés en ordre alphabétique, ceci résulte
seulement de la méthode que suivaient les responsables. Elle informait leur activité ;
mieux : la présentation des résultats auxquels ils parvenaient. Or, ce type de composition
n’était toutefois pas réservé aux seuls recensements. On pouvait l'appliquer ailleurs dans
les champs très divers des activités administratives de l’État.
5 Aussi Detlefsen s’orienta-t-il avec bonheur vers une autre solution, plus satisfaisante que
la précédente, en estimant que Pline aurait pu recourir aux formulae provinciarum, c’est-à-
dire à une autre catégorie de documents officiels ordonnant les diverses communautés
provinciales, principalement suivant leur statut ou leur rapport à Rome. Ses conclusions
furent retenues par Pallu de Lessert. Toutefois entre ces deux auteurs subsistait une
divergence. Detlefsen avait estimé qu’il n’y avait pas eu compilation des formulae à
l’époque augustéenne en un document général, et que Pline soit avait pu puiser à son gré
dans les listes provinciales, soit n’avait pu recueillir l’ensemble de ces documents, séparés
qu’ils étaient les uns des autres. De plus, il supposait qu’il avait pu les mettre à jour grâce
à des pièces annexes dont il pouvait disposer parce qu’elles accompagnaient les
documents principaux11. En revanche, Pallu de Lessert qui, comme O. Cuntz, était attentif
à la présence d’archaïsmes, mettait en doute que les moyens d’apporter des observations
ou une mise à jour eussent été joints aux listes provinciales. Il estimait que Pline aurait
plutôt ajouté ses propres corrections, puisées hors de l’hypothétique dossier constitué par
les formulae et ces pièces annexes 12. Il ne croyait pas, en effet, que les documents de base
aient été accompagnés d’autres éléments destinés à les compléter. Pour lui l’époque
114

augustéenne avait été celle de la réalisation de ces formulae provinciarum qui rénovaient
celles qui avaient été rédigées peu après la conquête ou lors de la constitution des
provinces13. Ces documents auraient été composés par suite d’une décision envisageant
aussi leur regroupement général, donc selon un/48/« plan aussi uniforme que possible14
». L’ordre alphabétique traduirait « quelque chose d’artificiel, de bureaucratique, qui
trahit un travail de seconde main15 ». Cette phrase de rédaction, de caractère unitaire, se
serait produite postérieurement à l’année 27 avant J.-C., mais aurait été terminée vers 9
avant J.-C.16. C’est pourquoi Pline l’Ancien n’aurait pas eu sous la main un « document
strictement contemporain17 ».
6 Cet auteur aurait disposé d’un « recueil » comportant les formulae (rédigées comme on l’a
vu postérieurement à 27 avant J.-C.), ledit réorganisant l’Italie, et les formulae des
provinces créées à une date ultérieure. Quant aux modifications nécessaires à la mise à
jour de l’information, Pline les aurait puisées dans un « recueil chronologique d’actes
impériaux », existant séparément du recueil des formulae, mais il s’en serait servi plus ou
moins fidèlement, ce qui traduit la méthode de travail si superficielle du compilateur 18.
7 Par ses articulations cette réflexion concerne tant la question des sources et de la
méthode de Pline que la question du contenu de celles-ci. L’on peut tout autant
s’intéresser à ce qu’utilisait Pline qu’à la forme sous laquelle se présentait sa
documentation. Et même : ne peut-on pas mieux connaître les sources qu’il utilisait en
déterminant en premier quelle était leur nature et leur composition ? Ne peut-on pas
tenter de rechercher une formula provinciae à l’endroit même où Pline disait qu’il s’en
servait ?
8 L’occasion est donc fournie par la description de la Narbonnaise19 :
Narbonensis provincia appellatur pars Galliarum quae interna mari adluitur, Bracata antea
dicta, amne Varo ob Italia discreta Alpiumque vel saluberrimis Romano imperio iugis, a
reliqua vero Gallia latere septentrionali montibus Cebenna et Iuribus, agrorum cultu,
virorum morumque dignatione, amplitudine opum nulli provinciarum postferenda
breviterque Italia verius quam provincia.
In ora regio Sordorum
intusque ( regio ) Consuanorum
flumina Tetum, Vernodubrum
oppida Illiberis, magnae quondam urbis tenue vestigium
Ruscino Latinorum /49/
flumen Atax a Pyrenaeo Rubrensem permeans lacum
Narbo Martius decumanorum colonia XII p. a mari distans
flumina Araris, Liris
oppida de cetero rara praeiacentibus stagnis
Agatha quondam Massiliensium
et regio Tectosagum
atque ubi Rhoda Rhodiorum fuit, unde dictus multo Galliarum ferti lissimus Rhodanus
amnis ex Alpibus se rapiens per Lemannum lacum
segnemque deferens Ararem nec minus se ipso torrentes Isaram et Druantiam Libica
appellantur duo eius ora modica, ex his alterum Hispaniense alterum Metapinum, tertium
idemque amplissimum Massalioticum. Sunt auctores et Heracleam oppidum in ostio Rhodani
fuisse. Ultra fossae ex Rhodano C. Mari opere et nomine insignes, stagnum Mastromela
oppidum Maritima Avaticorum, superque Campi lapidei, Herculis proeliorum memoria
regio Anatiliorum
et intus ( regio ) Dexivatium Cavarumque ( regio .
rursus a mari ( regio ) Tricorium
et intus ( regio ) Tritollorum Vocontiorumque ( regio ) et ( regio ) Segovellau-norum mox (
regio ) Allobrogum
115

at in ora
Massilia Graecorum Phocaensium foederata, promontorium Zao,
Citharista portus,
regio Camactulicorum
dein Suelteri supraque Verucini
in ora autem Athenopolis Massiliensium,
Forum Iuli octavanorum colonia quae Pacensis appellatur et Classica
amnis nomine Argenteus
regio Oxubiorum Ligaunorumque (regio)
super quos Suebri, Quariates, Adunicates
at in ora
oppidum latinum Antipolis
regio Deciatium
amnis Varus ex Alpium monte Caenia profusus.
In mediterraneo
coloniae
Arelate sextanorum
Baeterrae septimanorum
Arausio secundanorum /50/
in agro Cavarum Valentia
Vienna Allobrogum
oppida latina
Aquae Sextiae Salluviorum
Avennio Cavarum
Apta Iulia Vulgentium
Alabaece Reiorum Apollinarium
Alba Helvorum
Augusta Tricastinorum
Anatilia
Aetea
Bormani
Comani
Cabellio
Carcasum Volcarum Tectosagum
Cessero
Carpentoracte Meminorum
Caenicenses
Cambolectri qui Atlantici cognominantur
Forum Voconii
Glanum
Libii
Lutevani qui et Foroneronienses
Nemausum Arecomicorum
Piscinae
Ruteni
Samnagenses
Tolosani Tectosagum Aquitaniae contermini
Tasgoduni
Tarusconienses
Vmbranici
Vocontiorum civitates foederatae duo capita Vasio et Lucus Augusti. oppida vero
ignobiloia XIX sicut XXIV Nemausensibus attributa. Adiecit formulae Galba imperator ex
Inalpinis Avanticos atque Bodionticos quorum
oppidum Dinia
Longitudinem provinciae Narbonensis CCCLXX p. Agrippa tradit, latitudinem CCXLVIII./51/
116

9 Cette description se développe de la façon suivante : après une introduction qui, bien que
brève, rassemble les caractéristiques d’un éloge de la province et se rapproche par
certains aspects de la longue introduction ouvrant la partie réservée à l’Italie (et qui vient
peu après dans le livre III), Pline développe une présentation qui s’appuie sur une
description littorale, pleine de notations géographiques (fleuves, agglomérations) et qui,
de là, comme en Italie, s’amplifie à l’ensemble de la province20. Alors tout l’espace que
souhaite décrire l’auteur est balayé par celui-ci par une succession de va-et-vient de la
côte vers l’intérieur21. Le terme regio (utilisé six fois, sous-entendu neuf fois) est un terme
essentiel qui permet de diviser le pays à décrire, ici l’espace provincial, en quinze sous-
ensembles, dont la définition n’est pour l’instant pas évidente22. Puis l’auteur se lance
dans une longue énumération des collectivités (cités et peuples) sis in mediterraneo,
énumération homogène qui n’est plus hachée d’intrusions diverses, et qui comporte des
sous-parties. Cette énumération faite, l’auteur conclut son passage en donnant les
dimensions en longueur et en largeur de la province : ce renseignement est emprunté à
Agrippa (Agrippa tradit), c’est-à-dire à la dimensuratio provinciarum23.
10 C’est au moment où Pline va conclure, juste avant qu’il n’utilise Agrippa, qu’il lâche une
indication qui peut être pleine de sens : adiecit formulae Galba imperator ex Inalpinis
Avanticos atque Bodionticos, quorum oppidum Dinia.
11 Pallu de Lessert a vu dans cette référence à la formula une des adjonctions qu’aurait
permise à Pline la consultation du recueil des « actes impériaux constitué
chronologiquement » dont il aurait disposé et qu’il aurait assez librement utilisé. Bref : la
phrase de Pline serait une glose fondée sur un document impérial officiel, un
commentaire comportant à la fois un résumé de cet acte et l’indication du document
fondamental ainsi retouché (la formula). Mais on peut constater que cette mise à jour, par
son caractère très ponctuel, diffère des deux autres compléments que l’on pourrait
identifier dans le texte de Pline : l’octroi du droit latin aux provinces ibériques par
Vespasien et l’octroi de la liberté à l’Achaïe par Néron. Ces deux derniers compléments
concernent une province ou plu /52/ sieurs provinces : ils pouvaient entrer aisément
dans la mémoire d’un auteur, de surcroît administrateur impérial. En revanche le
rattachement de deux peuples alpestres n’avait pas la même importance et faisait partie
des actes de gouvernement les plus quotidiens, sauf pour les peuples concernés. D’ailleurs
Pallu, après avoir mis en évidence ce passage au début de son développement sur les
formulae provinciales24, et avoir cité indistinctement les trois passages en question25, finit
par observer qu’il existe quand même une différence entre eux26. Suffit-il alors de se
référer au fait que Pline aurait été procurator de Narbonnaise ? Ne peut-on tenter une
autre explication ?
12 L’observation de Pline se place à la fin de la longue énumération des oppida latina, après
même la mention des oppida ignobilia, et elle peut être aussi, par sa date, le dernier
événement qui ait concerné l’histoire administrative de la province. Dernière position,
ultime repère chronologique : ne peut-on donner du verbe adiecit une interprétation plus
forte, et en faire le commentaire de Pline sur le document de caractère administratif qu’il
avait sous les yeux ? En indiquant adiecit formulae Galba imperator..., Pline constatait qu’il se
trouvait sur le document en sa possession, un ajout, un complément, placé in fine d’une
énumération déjà constituée, dont Galba était responsable. Si Pline décrivait d’une façon
aussi fidèle ce qu’avait fait Galba c’est que la source qu’il consultait lui permettait de le
dire en puisant directement en elle. En d’autres termes, la remarque de Pline dérive de la
consultation directe de la formula invoquée, et là le dernier élément correspondait à la
117

mention de la mesure édictée par Galba : le document nommait le prince et donnait le


contenu de sa décision. Aussi estimera-t-on que Pline identifie sa source au moment
même où il la quittait pour utiliser Agrippa. Si cette mesure de Galba était le dernier
événement de l’histoire administrative de la province, c’était aussi l’ultime indication
donnée à Pline par la source qu’il consultait.
13 Cette observation permet d’entrevoir un des premiers éléments que devait comporter la
formula : une liste des peuples, dans laquelle les Avantici et les Bodiontici (énumérés encore
dans l’ordre alphabétique) tenaient l’ultime place, en queue de l’énumération : avaient-ils
été inscrits volontairement de la sorte, suivant une routine administrative ? Mais de cette
dernière nous n’avons pas de trace plus développée : la liste des peuples de Narbonnaise
devait être très longue, et pour chacun d’entre eux, si l’on se fie au modèle, il est vrai
unique, fourni par l’insertion /53/ des Avantici et des Bodiontici, elle devait indiquer quel
était le chef-lieu, qui était aussi mentionné dans la liste des oppida latina. Quelques-uns
d’entre eux se retrouvent dans l’intitulé des regiones. Plutôt s’en trouverait-il dans la liste
plus longue des oppida latina. Mais on ne peut confondre la série des peuples et celle des
chefs-lieux de cités, car cette dernière était nécessairement plus réduite. En effet, au dire
de Pline, deux peuples ont été rattachés à Dinia, l’oppidum (latinum). Or comme nous
savons que Digne se trouvait dans la province de Narbonnaise dès l’époque augustéenne,
d’après une inscription découverte à Narbonne et dont la date est très haute27, on peut en
déduire qu’un oppidum latinum devait comme chef-lieu faire confluer très souvent la vie
municipale de plusieurs peuples. Or l’on sait que les peuples de Narbonnaise étaient très
nombreux28.
14 Plus réduite par rapport à la précédente était la liste des oppida latina et celle des coloniae.
Entendons par ces dernières : des colonies de citoyens romains, car les colonies latines
(Aix-en-Provence, Avignon, Carpentras, Nîmes, Ruscino, etc.) se retrouvaient, comme il
est admis, dans la série des oppida latina29.
15 On a longtemps admis que ces deux dernières listes se présentaient en ordre
alphabétique, suivant le principe de la digestio in litteras affirmé par Pline à propos de la
discriptio de l’Italie. Or existait une difficulté pour ce qui concerne les colonies de citoyens
romains, car dans la succession de noms qui est transmise Baeterrae (Béziers) précède
Arausio (Orange). On avait expliqué, sans en être vraiment assuré, comme par une
hypothèse destinée à évacuer une difficulté mineure sans y accorder trop d’importance,
que Pline aurait pu intervertir les deux noms30 : cette proposition fut admise sans subir
ultérieurement de remise en question. Mais notre meilleure connaissance de l’histoire
administrative de la province incite à rechercher une autre explication. À présent on ne
doute plus que Vienne devint colonie de citoyens romains, à titre honoraire, /54/ sous
Caligula, et s’efface ainsi un complexe débat séculaire sur l’évolution institutionnelle de
cette cité31. Ne voit-on pas alors que l’énumération de Pline s’ouvre par Arles, fondation
césarienne incontestable32, se poursuit par Baeterrae et Arausio, fondations d’époque
triumvirale, car ce sont des colonies Iuliae33. et, en passant par Valence dont l’élévation au
statut de colonie romaine devrait nécessairement dater d’une période intermédiaire, se
termine par Vienne, colonie romaine entre 37 et 41 ap. J.-C. ? Ne doit-on pas considérer
que l’ordre d’exposition est pour cette série de communautés politiques d’ordre
strictement chronologique ?
16 Ne faut-il pas constater aussi que les trois premières colonies, auxquelles on adjoindra les
deux autres fondations que sont Narbonne et Fréjus34, mentionnées ailleurs dans la
description de la Narbonnaise, le sont d’une façon similaire ? En effet, avec une belle
118

régularité, que l’on/55/retrouve dans les titulatures épigraphiques, quand on en dispose35


, Pline fait allusion à l’unité légionnaire ayant transplanté ses vétérans :
Narbo Martius decumanorum colonia,
Forum Iulii octavanorum colonia, quae Pacensis appellatur et classica,
Arelate sextanorum,
Baeterrae septimanorum,
Arausio secundanorum.
17 Par ce que nous savons des dates de fondation coloniale, l’ultime repère chronologique
correspond à la fondation de Fréjus, entre 31 av. J.-C. et 27 av. J.-C. 36. Cela ne pourrait-il
pas signifier que la formula, telle qu’elle apparaît à travers le texte de Pline, aurait été
mise en forme initialement en 27 ou peu après cette date ? On admettait cela depuis
longtemps37. Mais les conclusions vers lesquelles oriente l’examen de ce détail de
formulation confortent cette opinion par de nouveaux arguments.
18 Reste cependant une question subsidiaire : comment expliquer l’insertion de Valence et
de Vienne dans la liste des colonies de citoyens romains ? O. Cuntz doutait que Pline eût
corrigé la liste provinciale pour mentionner Vienne38, et cela lui paraissait suffisant pour
avancer, contre Hirschfeld et Mommsen, que la cité avait acquis le rang de colonie
romaine dès Auguste. Désormais non seulement la question est rouverte grâce aux
progrès de nos connaissances sur l’évolution de son statut, mais encore elle s’amplifie car
il faut tenir compte de Valence. En effet le mode de désignation de cette dernière (in agro
Cavarum Valentia) ne permet pas de la rapprocher des fondations coloniales de vétérans
légionnaires énumérées dans la liste de Pline et que celle-ci identifie d’une façon
particulière. Certes, le nom Valentia offre un lien avec l’armée : mais faute d’en savoir
davantage sur la titulature épigraphique de la cité, nous ne pouvons que distinguer
Valence des colonies de vétérans mentionnées avant elle. Comme pour la liste des peuples
dont la mise en évidence des dernières lignes sur les Avantici et les Bodiontici montrait
quelle était à jour quand il écrivait au début de l’époque flavienne, celle des colonies de
droit romain devait aussi être à jour à cette date, et intégralement. Cette remarque a pour
résultat d’obliger à admettre que la liste des oppida latina était aussi à jour, à tout le moins
qu’aucune promotion concernant l’une ou l’autre des cités inscrites ne s’était produite
antérieurement, entre l’élévation de Vienne et les premières années de la/56/période
flavienne. D’ailleurs, pour le passage relatif aux cités sises in mediterraneo on doit
constater, tant l’énoncé est simple, que Pline a vraisemblablement déroulé ce qu’il
trouvait dans son document fondamental et l’on peut renoncer à lui attribuer un travail
d’élaboration fait de retouches, de corrections, de mises à jour glanées çà et là, un
véritable montage de chercheur. En somme aux colonies de vétérans légionnaires, déjà
enregistrées sous une forme chronologique lorsque fut élaborée, peu après 27, la formula
provinciale, s’ajoutèrent à deux reprises, par adiectio, d’autres noms, puisés dans la série
des oppida latina.
19 Cette dernière aurait pu subir également, entre la rédaction initiale d’époque
augustéenne, apportant l’essentiel de la mise en forme, et le moment où Pline écrivait,
une modification de complément sous forme d’une adiectio. Celle-ci concernerait les deux
oppida latina sis dans le territoire des Voconces, Vasio et Lucus Augusti. Ils apparaissent en
fin de liste comme civitatis foederatae duo capita. On peut alors se demander si, dans
l’hypothèse où le droit latin aurait été accordé à ces deux chefs-lieux dès la rédaction
initiale de la formula, ils n’auraient pas été inclus chacun à leur place d’après leur lettre
initiale, et si Lucus Augusti n’aurait pas en conséquence été séparé de Vasio. Comme cela
n’est pas le cas, on sera tenté de supposer que l’on a aussi, en cet endroit-là, trace d’une
119

modification liée à l’évolution propre de la cité fédérée des Voconces, seule cité fédérée
mentionnée avec Marseille (Massilia Graecorum Phocaeensium foederata).
20 Enfin on relèvera l’absence de toute cité stipendiaire, alors qu’il s’en trouve par exemple
en Citérieure39, mêlées à d’autres catégories, puis en Bétique40 et en Lusitanie 41. Lorsque
fut constituée la formula de Narbonnaise cette catégorie de cité n’existait pas, ou n’existait
plus, en sorte qu’après les colonies de droit romain la catégorie des oppida latina épuisait,
à une ou deux exceptions près (celles que constituaient les cités fédérées), le reste des
collectivités de la province. Mais cette constatation signifie aussi que le droit latin fut
accordé en bloc, au plus tard au moment de la mise en forme de ce document
administratif, puisque celui-ci en tenait compte d’une façon globale. Malheureusement on
ne peut établir avec toute l’exactitude souhaitée la date de la rédaction de la formula de
Narbonnaise. À l’intérieur de l’époque augustéenne elle est sûrement postérieure à
janvier 27 avant J.-C. puisque le chef-lieu d’Augusta Tricastinorum est mentionné au début
de la liste, sous la lettre A. /57/Sans que cela affecte la valeur de cette hypothèse, peut-
être faudrait-il dégager de la manière de dénommer les colonies romaines que la
répétition du même schéma de Narbo Martius Decumanorum à Forum Iulii Octavanorum
fournirait de son côté une date postérieure à la fondation de cette dernière colonie (entre
31 av. J.-C. et 27 av. J.-C.). Sur ces fondements l’analyse du cas nîmois avait permis de
supposer que la rédaction de la formula se plaçait avant le voyage d’Auguste en Occident
(16-13 av. J.-C.) : en 27 ? ou en 22 ? Mais ce repère chronologique, en lui-même un peu
imprécis, n’est qu’un terminus ad quem. On peut se demander si la diffusion du droit latin
ne remonte pas plutôt à l’époque césarienne42 : elle aurait touché toutes les cités
provinciales à l’exception des cités fédérées, des colonies romaines et des colonies latines
déjà existantes43.
21 On peut aussi, avant d’aller plus loin, dégager un certain nombre de conclusions. En
premier, le document que Pline avait sous les yeux pouvait être appelé formula provinciae.
Il comportait au moins une liste des peuples et leur affectation à tel ou tel chef-lieu, mais
celle-ci nous échappe presque entièrement. S’ajoutaient deux autres listes, puisqu’il n’y
avait plus que deux sortes de cités : une liste des colonies de droit romain et une liste des
oppida latina incluant les colonies latines de la province et les cités fédérées qui avaient
gagné ce statut. La première avait été bâtie initialement en ordre chronologique, la
seconde l’avait été en ordre alphabétique. Par la suite elles avaient fait l’objet de
compléments, ajoutés au fur et à mesure à la suite des énumérations constituées au début
de l’époque augustéenne. Elles étaient donc à jour tant l’une que l’autre, car on peut
trouver trace de compléments jusqu’aux abords de l’époque flavienne.
22 Cette formula provinciae donnait un tableau des cités de Narbonnaise à l’époque de Pline.
Mais elle le faisait d’une façon particulière, car il semble bien qu’il s’agissait d’un texte
conçu bien auparavant d’une façon unitaire, qui avait subi des retouches au fur et à
mesure. Mais on n’avait pas éprouvé le besoin de le refaire. Peut-être parce que les
modifications institutionnelles avaient été minimes. Peut-être aussi parce qu’il ne s’était
plus produit depuis l’époque augustéenne de phase de réorganisation. N’en était-il pas de
même en Bithynie, puisque lorsque Pline le Jeune y assumait le gouvernement provincial,
les deux références fondamentales qu’il tenait présentes en son esprit étaient la loi de
Pompée /58/ et ledit d’Auguste44 ? Aussi peut-on déceler aisément dans le texte de Pline
l’état initial (augustéen) et les changements successifs, le tout constituant le bilan du
début de l’époque flavienne qui cumulait toutes les petites modifications intervenues
durant un siècle de vie provinciale.
120

23 Ce document n’avait pas été refait, semble-t-il. De cette supposition nous pouvons trouver
confirmation en évoquant les oppida ignobilia : oppida vero ignobilia XIX, sicut XXIIII
Nemausensibus attributa. Le renseignement se trouve à la fin de l’énumération des oppida
latina, entre celle-ci et l’indication du passage en Narbonnaise des Avantici et des
Bodiontici, dont on a vu qu’elle provenait de l’examen de la liste des peuples 45. Selon Pline
il s’agit d’entités qu’il ne vaut pas la peine de citer. Ainsi procède-t-il assez souvent quand
il renonce à une citation exhaustive qui aurait pu devenir fastidieuse pour son lecteur. Il
le fait pour des éléments du paysage naturel, fleuves46, îles47 ou montagnes48 : ces derniers
s’opposent à ceux qui sont cités, nobilissimi comme les monts de Thessalie 49, nobilis comme
l’île de Telos50, voire mis en évidence comme le Pénée, fleuve de Thessalie51. Mais c’est
avant tout dans les énumérations de peuples ou de cités que Pline abrège par recours à ce
terme. En effet, au moment où il évoque les oppida stipendiaria de Bétique, il doit
distinguer, dit-il, ceux qui sont dignes d’être retenus ou qu’il est aisé de transcrire : ex his
digna memoratu aut Latino sermone dictu facilia52. Un peu plus loin il qualifie donc de
celeberrima ceux dont il annonce l’énumération 53. Ce mot apparaît comme l’un des
contraires les plus fréquents d’ignobilis : on le trouve en 3, 10 pour les oppida de Bétique,
en 3, 23 pour les peuples du conventus de Tarragone, en 3, 25 pour les peuples
stipendiaires du conventus de Carthagène, en 3, 85 pour les peuples de Sardaigne, en 5, 105
pour qualifier Laodicée (urbs celeberrima) parmi les peuples du conventus de Cibyra 54.
D’autres formules de même sens reviennent éga /59/ lement : ex quibus... nominare libeat 55,
ex quibus... nominare non pigeat56, deceat nominare57. Donc lorsque Pline invoque des oppida
ignobilia dans la province il ne s’agit pas d’une catégorie d’oppida définie juridiquement 58,
qui se distinguerait des colonies et des oppida de droit latin par un statut original les
plaçant en rang inférieur, à l’instar des oppida stipendiaires de Bétique, établis en cette
province au bas de l’échelle. Il s’agit vraisemblablement d’un groupe de chefs-lieux qui se
trouvaient dans la liste qui précédait cette mention, donc celle des oppida latina. Quant à la
totalisation qu’il fournit elle ne peut résulter que d’un inventaire précis, c’est-à-dire de
l’observation de l’auteur lui-même sur sa source. Tenant celles-ci sous les yeux il pouvait
soit énumérer autant de communautés qu’il voulait, soit abréger d’un mot, soit
additionner avec précision les cités qu’il ne voulait pas énumérer59. Quand il s’occupe des
diocèses d’Asie il a recours à ces deux procédés : et alii ignobiles, écrit-il une fois, et reliqui
ignobiles populi XV fait-il savoir un peu plus loin 60. Mais de toute façon ces peuples
figuraient nommément dans sa documentation.
24 Cependant le dénombrement des oppida ignobilia de Narbonnaise diffère de tous ceux dont
on vient de parler. Dans le passage où il les mentionne Pline ne procède pas par simple
totalisation. Il distingue deux sous-ensembles : oppida ignobilia XIX sicut XXIV
Nemausensibus attributa. La définition du premier de ces groupes a donné lieu à diverses
hypothèses. On a cru longtemps, puisque la mention des oppida ignobilia venait après celle
des chefs-lieux des Voconces, qu’il s’agissait de dix-neuf agglomérations plus petites que
Luc et Vaison, faisant partie du territoire de ce peuple61. Mais l’interprétation du passage
a progressé quand on a suggéré que ces dix-neuf oppida ne dépendaient pas des Voconces,
mais qu’ils pouvaient se répartir en plusieurs parts de la province. Nous sommes en effet
en fin d’énumération : l’observation doit se rapporter à l’ensemble qui vient d’être
envisagé62, comme on le constate habituellement chez Pline. Quant au deuxième groupe,
concernant les dépendances des Nîmois, il concerne ce que Strabon appelle pour sa part
des kômai qui se trouvent dans leur sujétion. C’était la situation de son temps. Mieux peut-
être : la situation décrite par sa source mais qui se maintenait toujours. Ces villages
121

étaient rattachés à Nîmes ; c’est là que se déroulait la vie municipale du peuple des
Arécomiques, et là que se gagnaient les avantages du droit latin, dont toutes les parties
rassemblées dans la cité /60/ jouissaient de la même façon. Le géographe transmet
vraisemblablement un extrait puisé dans une source qui exalte la floraison en
Narbonnaise du genre de vie politique sous l’influence de Rome, et qui le fait par la mise
en valeur du rôle de la ville63. Chez Pline le contenu de ce passage se réduit à la simple
mention oppida Nemausensibus attributa : l’auteur alors se réfère seulement au
rattachement des oppida à un seul chef-lieu et à la situation de subordination qui en
résulte. Faut-il aller plus loin dans l’interprétation ? Sans le secours de Strabon le contenu
du mot attributa demeurerait incertain.
25 Entre les deux sous-ensembles, la comparaison établit-elle une totale similitude ? Nous ne
pouvons nous écarter, semble-t-il, de l’alternative suivante :
• Ou bien les dix-neuf oppida ignobilia ne sont pas cités parce qu’ils sont à leur tour attribués à
telle ou telle cité, comme l’étaient les vingt-quatre oppida dépendant de Nîmes. Dans ce cas
Pline, qui n’avait pu lire tous ces noms que sur la liste des oppida latina, trouvait quand même
sur celle-ci, de surcroît, la mention de leur dépendance, suffisante pour justifier qu’il ne les
nommât point l’un après l’autre. On peut alors se dispenser d’imaginer qu’il ait eu en l’esprit
une réminiscence du texte de Strabon : à notre avis celui-ci soutient Pline de façon
indépendante. D’ailleurs le géographe grec serait-il à l’origine de l’observation de Pline que
cela ne changerait pas fondamentalement l’explication de l’ignobilitas. C’est parce qu’ils
seraient attributa que les dix-neuf oppida, comme les vingt-quatre de Nîmes, n’auraient pas
mérité citation : mais ils étaient inscrits sur la liste des oppida latina. Comment alors sortir de
l’aporie sinon en postulant un déclassement postérieur à la mise en forme initiale de la liste
des communautés de Narbonnaise ? Il se serait traduit par une remarque apposée, sur la
liste des communautés de droit latin, à côté de chacune d’entre elles. Et celles-ci, par la
réforme modifiant leur statut, n’auraient pas perdu le droit latin dont elles bénéficiaient
auparavant, mais seulement l’autonomie politique, ce qui faisait qu’elles ne pouvaient
produire de nouveaux citoyens romains per magistratum qu’en un autre lieu, c’est-à-dire leur
nouveau lieu de rattachement. Pline pouvait alors, en s’appuyant sur la liste qu’il consultait,
établir une distinction entre le fait le plus massivement attesté, qui concernait Nîmes, et les
autres exemples de même nature.
• Ou bien les dix-neuf oppida ignobilia ne seraient pas cités pour tout autre raison que leur
qualité d’attributa, par exemple pour un nom difficile à retenir. Dans ce cas la comparaison
avec les oppida rattachés à Nîmes résulterait simplement du fait que, comme ces derniers,
Pline /61/ ne voulait pas les citer. Mais il convient encore d’admettre qu’ils étaient inscrits à
leur place dans la liste des oppida latina et, pour les vingt-quatre qui dépendaient de Nîmes,
de faire de même. Ainsi, si la comparaison avec les oppida rattachés à Nîmes résulte
simplement du fait que comme ces derniers ils ne méritent pas d’être cités, on n’échappe pas
davantage à la nécessité de placer ces vingt-quatre communautés dans la liste des oppida
latina. Sinon comment pourraient-ils surgir dans l’esprit de Pline pour fournir une
comparaison raisonnée avec les autres ? En d’autres termes, si ces vingt-quatre oppida
n’avaient pas été cités par la source de Pline, en cet endroit même, cet auteur n’aurait-il pas
réagi comme ailleurs pour se débarrasser des cités dont il ne voulait pas mentionner le
nom : oppida vero ignobilia XIX, et rien d’autre ? Aurait-il pu seulement les mentionner ?
Comme on l’a vu plus haut, on n’échappe pas non plus à la nécessité de postuler la mention
explicite des oppida dans leur intégralité et donc à celle du déclassement d’un certain
nombre d’entre eux.
122

26 On préférera comme plus simple la première des solutions envisagées. Mais, quelle que
soit la solution retenue, on n’échappe pas à une double conclusion : celle de la mention
des oppida ignobilia dans la liste initiale des oppida latina, et celle de l’adjonction, au
moment où la mise en dépendance se produisit, de la mention de cette perte d’autonomie,
c’est-à-dire de leur déclassement. Il n’était pas nécessaire de constituer une nouvelle liste
de communautés qui n’avait aucun sens. Les quelques données dont on dispose sur
l’histoire institutionnelle de Nîmes et des Volques Arécomiques, permettent de supposer
que la création des oppida latina pouvait remonter à la fin de l’époque césarienne, que leur
insertion (à leur place, en ordre alphabétique) dut être réalisée en 27 avant J.-C. ou peu
après, et que leur déclassement, qui les privait d’autonomie municipale (pour ceux qui
furent rattachés à Nîmes au moins) aurait pu coïncider avec le grand voyage d’Auguste en
16-13 av. J.-C. : cette dernière date correspond au moment où l’agglomération centrale
reçut en don du prince l’enceinte aux amples dimensions destinée à exalter l’évergétisme
du prince fondateur d’une grande ville64.
27 En somme, quand la formula provinciale fut composée il s’y trouvait, au sein des oppida
latina, dix-neuf plus vingt-quatre oppida supplémentaires. Mais, en revanche, quand Pline
examinait son document il y trouvait trace du déclassement de ces collectivités, dont le
nom n’avait toutefois pas été supprimé. Aussi, si ignobilia signifie « ne méritant pas d’être
cités », dans le cas du passage sur la Narbonnaise on a pu proposer de l’entendre comme
« ne méritant plus d’être cités » ; mais, de toute façon, ce mot n’appartenait pas à la
source administrative : c’est le commentaire propre de Pline. /62/
28 Une fois de plus on doit admettre comme vraisemblable que l’on n’avait pas refait le texte
initial. On l’avait conservé et l’on s’était contenté d’y apporter corrections, retouches,
modifications. Le texte portait toute l’histoire des cités de Narbonnaise depuis sa
rédaction à l’époque augustéenne, et toutes les strates successives. Celles-ci, qui
n’apportaient que des modifications limitées, n’avaient pas contraint de tout refaire :
aussi le document composite que Pline pouvait utiliser présentait une richesse
incontestable car il offrait un siècle d’histoire administrative, à peu près. Mais il est vrai
que l’époque du début du principat avait été en cette province le moment d’un véritable
parachèvement pour l’évolution institutionnelle de ses communautés. Quand on prend un
peu de recul on ne peut que constater l’importance de cet « horizon » augustéen : il fixe
l’essentiel des structures, en prenant en compte tous les progrès réalisés dans cette
région en matière de romanisation. Par la suite, jusqu’à l’époque flavienne aucun autre
« horizon » n’était venu faire écran par rapport à l’époque des débuts du principat.
Ailleurs, incontestablement, il en allait différemment et l’on ne peut aborder la
documentation provenant de Pline sans en tenir compte65.
29 Quoi qu’il en soit, on ne doit plus invoquer des oublis, des négligences de l’auteur qui
aurait remodelé sa documentation. Il y a trop de preuves que le document est à jour pour
prendre le risque d’affirmer, comme a priori, que le contraire est assuré, et qu’il faut
prendre son parti des anachronismes que le texte contiendrait. On doit considérer que la
description faite par Pline de la Narbonnaise est sûre parce que sa source, la formula, lui
apportait un bilan exact de l’histoire de la région. Mais aussi l’on peut estimer que ce
document de type administratif affleure dans le texte de l’écrivain, car l’on distingue,
semble-t-il assez aisément, quelques aspects de son architecture, la composition de
plusieurs de ses diverses parties, et même une profondeur qui renvoie aux diverses
phases de l’histoire administrative provinciale.
123

NOTES
1. L’autre attestation de formula, mais avec un sens différent, se trouve dans Plin., NH, IX, 182.
2. Pallu de Lessert 1908, p. 275-298.
3. L’expression est dans Pallu de Lessert 1908, p. 268. On se référera surtout à Plin., NH, III, 7
(pour la Bétique) ; III, 18 (pour la Citérieure) ; IV, 117 (pour la Lusitanie) et à un degré moindre à
III, 38 (pour la Sicile). Voir infra.
4. Ainsi apparaît le rôle de l’Histoire naturelle comme conservatoire d’« œuvres mortes », suivant
l’expression d’Ernout 1951, p. 84 ; Sallmann 1971, p. 1.
5. Pallu de Lessert 1908, p. 267-269, suivant Cuntz 1888, p. 5-6.
6. Plin., NH, III, 46 : nunc ambitus eius (sc. Italiae) urbesque enumerabimus, qua in re praefari
necessarium est auctorem nos divum Augustum secuturos discriptionem ab eo factam Italiae totius in
regiones XI, sed ordine eo qui litorum tractu fiet, urbium quidem vicinitates oratione praepopera servari
non posse, itaque interiore in parte digestionem in litteras eiusdem nos secuturos, coloniarum mentione
signatas quas ille in eo prodidit numero. L’importance du passage a été très tôt relevée par Cuntz
1888, p. 5 ; Sallmann 1971, p. 201-202. Sur ces méthodes de classement Nicolet 1988, p. 184-186 et
p. 190-192 ; Nicolet 1991, p. 85-88.
7. Cuntz 1888, p. 48-49. Sur ces formulae censoriae, Mommsen 1894, p. 49-50.
8. Plin., NH, VII, 162 : experimenta recentissimi census quem inter quadriennium Vespasiani pater
filiusque censores egerunt. Cuntz 1888, p. 46 ; Sallmann 1971, p. 98-99.
9. Pourquoi Pline aurait-il utilisé dans un cas le dernier recensement et dans tous les autres les
documents provenant de recensements plus anciens ? La réponse élaborée par Cuntz est que
Pline aurait exploité une compilation commencée par Agrippa et achevée par Auguste, distincte
du Breviarium imperii laissé à Tibère en 14 ap. J.-C. : Cuntz 1888, p. 48-49 (rapidement) ; Cuntz
1890 ; Pallu de Lessert 1908, p. 277-279.
10. Detlefsen 1908 ; Pallu de Lessert 1908, p. 279-284 ; Detlefsen 1909, p. 26-34.
11. Il s’agit par exemple de l’octroi du droit latin à l’Hispania sous Vespasien (NH, III, 30), de la
liberté accordée à l’Achaïe par Néron (NH, IV, 22), du rattachement de deux peuples alpins à la
Narbonnaise (NH, III, 37).
12. Pallu de Lessert 1908, p. 282 et p. 285.
13. On tiendra compte, en la matière, des progrès de nos connaissances. Pour la Transalpine, qui
précède la Narbonnaise, on se référera aux travaux récents de Ch. Ebel et de Chr. Goudineau :
Ebel 1976, p. 75-102 ; Goudineau 1978, p. 692.
14. Pallu de Lessert 1908, 287 ; Sallmann 1971, p. 95.
15. Pallu de Lessert 1908, p. 287.
16. Pallu de Lessert 1908, p. 289-290. Mais déjà Cuntz 1888, p. 27. Ce sont les éléments relatifs à
l’histoire de l’Illyricum qui permettent les déductions sur le terminus ante quem ; Nicolet 1991,
p. 92-93.
17. Pallu de Lessert 1908, p. 293.
18. Pallu de Lessert 1908, p. 296.
19. Sur Pline source de l’histoire de la Gaule, Duval 1971, I, p. 368-379 ; sur ce passage Barruol
1975, p. 16-24. Sur la distinction entre Glanum et les Libii Barruol 1975, p. 192-193.
20. Detlefsen 1909, p. 41 ; Sallmann 1971, p. 95.
21. Voir à ce sujet les observations de Desanges 1980, p. 17-19, p. 288 (sur NH, V, 29) et p. 305 (sur
NH, V, 30).
124

22. Sur le terme regio, à partir du cas de la province d’Asie, Nicolet 1991, p. 82-85. C’est avec les 44
régions fiscales taillées par Sylla dans la province d’Asie qu’il conviendrait de rapprocher les
quatorze régions de Narbonnaise, et non avec d’éventuels conventus judiciaires.
23. Klotz 1906, p. 13-15, p. 60-61, p. 102-103 ; Nicolet 1988, p. 108-125, avec n. 264-272.
24. Pallu de Lessert 1908, p. 275.
25. Pallu de Lessert 1908, p. 282, p. 285.
26. Pallu de Lessert 1908, p. 296.
27. CIL XII, 6037a. Chastagnol 1992, p. 263-265. Voir aussi Gascou 1991, p. 549 n. 8 se fondant sur
l’avis de Chastagnol.
28. Il suffit de se référer aux mentions épigraphiques accumulées par Hirschfeld dans l’index de
CIL XII, p. 931-938, et de comparer avec les données analysées par Barruol 1975.
29. Chastagnol 1977, p. 6 ; Gascou 1991, p. 550-554. Pour la reconstitution de la chronologie de ces
fondations latines Christol 1992 f, p. 41.
30. Cuntz 1888, p. 13 : « Baeterrae ante Avennionem a Plinio fortasse ipso sunt positae ».
31. Nous ne reprendrons pas cette longue querelle à laquelle participèrent, entre autres, O.
Hirschfeld (introduction à l’édition des inscriptions de Vienne dans CIL XII), C. Jullian et Ph. Fabia
(ce dernier dans son édition de la Table Claudienne de Lyon). On citera parmi ceux qui ont rétabli
le rôle d’un prince autre qu’Auguste, vraisemblablement Caligula : Pflaum 1968, p. 378,
Chastagnol 1971, p. 271-272, Frei-Stolba 1984, cf. aussi Rivet 1988, p. 306, pace Pelletier 1982,
p. 73-80 (mais Pelletier 1988, p. 51-52 semble prêt à se rallier à l’évolution institutionnelle qui
devrait avoir la préférence). Gascou 1991, p. 555-560, reprend, parfois en la compliquant quand il
évoque le rôle d’Auguste, une démonstration largement ébauchée par ses prédécesseurs : il
parvient aussi à la conclusion que lorsque Claude prononce son discours, Vienne venait de
recevoir depuis peu son élévation au rang de colonie de droit romain.
32. Suet., Tib., 4. Sur l’interprétation du texte, Goudineau 1986, Christol 1988 a, p. 92, Christol
1992 f, p. 40-41.
33. On doit suivre Piganiol 1962, p. 79-84, qui place la fondation de Béziers et d’Orange en 35 av.
J.-C., après que Kromayer 1896, p. 18 a mis en évidence pour Béziers la date de 36 av. J.-C. et pour
Orange une date légèrement postérieure (35-33 av. J.-C.) ; voir aussi Clavel 1970, p. 161-167. Dans
la mesure où l’énumération est faite dans son ensemble sur le mode chronologique, puisque
Baeterrae précède Arausio, il faut répartir sur ces deux années les fondations coloniales [voir
chapitre 7].
34. Pour la refondation de Narbonne, incontestablement césarienne. Ajouter Gayraud 1981,
p. 175-181. Pour la date de la fondation de Fréjus, Gascou 1982.
35. On connaît ainsi, dans le courant du II e siècle, les Sextant Arelatenses : il faut restituer ce nom
dans CIL XII, 701 ([Sexta]ni Arelatenses [muni]cipes, solution préférable à [decurio]ni), voir aussi CIL
VI, 1006. Sous Septime Sévère, Caracalla, Elagabal et Gordien III on connaît les Decumani
Narbonenses : CIL XII, 4345, 4346, 4347, 4348, 5366. Enfin sous Philippe l’Arabe on connaît les
Septimani Baeterrenses : CIL XII, 4227 [voir aussi Christol 2004 g].
36. Gascou 1982.
37. Parmi les oppida latina figure sous la lettre A Augusta Tricastinorum.
38. Cuntz 1888, p. 14 n. 5.
39. Plin., NH, III, 18 : civitates provincia ipsa praeter contributas aliis CCXCIII continet, oppida CLXXXIX,
in iis colonias XII, oppida c. R. XIII, Latinorum veterum XVIII, foederatum unum, stipendiaria CXXXV.
40. Plin., NH, III, 7 : oppida omnia numero CLXXV. In iis coloniae IX, municipia c. R. X, Latio antiquitus
donata XXVII, libertate VI, foedera III, stipendiaria CXX.
41. Plin., NH, III, 117 : tota populorum XLV, in quibus coloniae sunt quinque, municipium civium
Romanorum, Lati antiqui III, stipendiaria XXXVI.
42. Christol 1988 a, p. 92, p. 96, p. 99.
125

43. Sur la chronologie de ces créations, voir supra pour les colonies romaines, et pour les colonies
latines dont la création se poursuit après l’année 27, voir Christol 1992 f, p. 41-44.
44. Plin. Iun., Ep. X, 79 et 80.
45. Sur cet aspect de la méthode de Pline, Desanges 1980, p. 277-278 (à propos de NH, V, 29).
46. Plin., NH, III, 148.
47. Plin., NH, IV, 62 et 74.
48. Plin., NH, IV, 21.
49. Plin., NH, IV, 30.
50. Plin., NH, IV, 69.
51. Plin., NH, IV, 30 : et ante cunctos claritate Penius...
52. Plin., NH, IV, 7. Voir aussi III, 139, à propos des peuples d’Illyricum : populorum pauca digna aut
facilia nomina, et de même III, 28, à propos des peuples du conventus de Lugo : praeter Celticos et
Lemavos ignobilium ac barbarae appellationis, puis de ceux du conventus de Braga : ex quibus praeter
ipsos Bracaros... citra fastidium nominentur.
53. Plin., NH, III, 10.
54. On mettra en évidence ce fait à partir d’un parallèle entre Mela I, 30 (Iol ad mare aliquando
ignobilis, nunc quia Iubae regia fuit et quod Caesarea vocitatur inlustris) et Plin., NH, V, 20 (oppidum ibi
celeberrimum Caesarea ante vocitatum Iol, Iubae regia) ; Desanges 1980, p. 13-14.
55. Plin., NH, III, 26.
56. Plin., NH, III, 139 ; IV, 118.
57. Pline, NH, V, 105.
58. Klotz 1906, p. 93.
59. Sallmann 1971, p. 202.
60. Plin., NH, V, 105.
61. H. Rolland, RE IX Al (1961), col. 705 (Vocontii) ; Barruol 1975, p. 278-283.
62. Goudineau 1979, I, p. 271-272.
63. Strab., Geogr., IV, 1, 12, à comparer avec IV, 1, 11 (survienne) : Lasserre 1966, p. 110-112.
64. Christol 1988 a, p. 97-99, p. 102.
65. Pour l’Afrique on se référera à Desanges 1980, p. 23-27.

NOTES DE FIN
*. La mémoire perdue. À la recherche des archives oubliées, publiques et privées de la Rome ancienne,
Paris, 1994, p. 45-63.
126

Chapitre 7. Béziers en sa province*

1 S’interroger sur Béziers en sa province, c’est porter un regard sur les cadres territoriaux
fondamentaux dans lesquels s’inséraient et s’ordonnaient les groupes sociaux ou les
communautés de l’Empire romain1. Pour les anciens, nourris à l’école de la Grèce, le cadre
civique était le lieu où pouvait le plus naturellement s’épanouir l’homme en tant qu’être
social. Le bios politikos était de ce point de vue le genre de vie supérieur. Strabon le
rappelle fortement en faisant la louange de l’extension de la domination de Rome en
Occident : les longs développements qu’il consacre à la Gaule méridionale, c’est-à-dire à la
partie de Celtique transalpine qu’il appelait déjà la Narbonnaise (« Narbonitide »)
comportent, non seulement à propos de Marseille, mais aussi à propos de Nîmes et de
Vienne, des passages significatifs, qui furent peut-être puisés dans un éloge de l’œuvre de
Rome et d’Auguste dans cette région2.
2 Sans renier ce fondement, et même en se l’appropriant, Rome a superposé à ce cadre
élémentaire la structure provinciale. Celle-ci est davantage un cadre d’organisation
spatiale et administrative, c’est-à-dire un cadre de domination, il est vrai, mais elle
impose aux monades que sont les cités de sortir de leur individualité. En effet une
province, qui regroupe plusieurs communautés, les associe et donc, en un certain nombre
de domaines, les force à vivre ensemble, en sorte que les relations de voisinage changent
de nature. Il importe alors, ne serait-ce qu’au moment de la constitution de l’organisation
provinciale, d’énumérer les cités, de les ordonner dans un dénombrement cohérent et, ce
faisant, de les hiérarchiser nécessairement.
3 Dès que Rome eut étendu son autorité impériale, ces deux niveaux sont apparus comme
espaces ou cadres de pouvoir, d’une part la cellule microrégionale, la monade, élément
simple, dont l’identité, au-delà du droit, était façonnée par une vie de proximité et par
une quotidienneté des faits et gestes de ses membres, d’autre part l’entité régionale,
pluricellulaire, dont se dégageait peu à peu, par les nécessités d’une vie commune, une
certaine unité.
4 Mais aussi, à partir du moment où les cités furent réunies dans des structures
englobantes, même souples, même si le gouvernement de Rome empêcha le plus souvent
que les affrontements ne dégénèrent en violence, la compétition et l’émulation les firent
s’entrechoquer ou rivaliser plus ou moins âprement. L’histoire de la Transalpine puis de
la Narbonnaise, dans laquelle la colonie de Béziers se trouvait dès sa fondation, est peut-
127

être fort difficile à écrire dans une telle perspective, car rien ne peut être comparable
dans la documentation dont nous disposons à ce que littérature latine et grecque,
inscriptions, documents juridiques, monnaies nous offrent sur les rivalités entre cités
d’Asie ou, plus généralement, de l’Orient hellénophone. Mais, aux marges de la province,
la solide inimitié qui opposait Lyonnais et Viennois3, rappelle quelles tensions pouvaient
engendrer le voisinage et la participation à une histoire parfois commune. Un parallèle
pertinent surgit alors dans l’esprit, celui que nous offre la Bithynie, où l’histoire des
relations tumultueuses de Nicée et Nicomédie a pu être décrite dans la perspective
conjointe de la gloire et de la haine4. Toutefois, quelque pesante et tragique que fût cette
rivalité, elle n’empêcha point l’administration impériale, quand celle-ci le jugea
opportun, de les associer sous l’autorité bienveillante du sénateur M. Nonius M. f. Fab.
Arrius Paulinus, curator rei publicae Nicomedensium et Nicaeensium 5 : ces deux cités
appartenaient à la même province, et le voisinage pouvait commander un
rapprochement. Pour en revenir à la Narbonnaise, peut-on alors vraiment supposer que
le souci de l’affirmation locale, que nous traduirions volontiers par « esprit de clocher »,
était totalement absent des préoccupations des gens vivant en cette province, que les
bruissements qui animaient souvent l’Asie pu la Bithynie n’y avaient pas leur équivalent ?
Nous ne le pensons pas, même si, à considérer par exemple le témoignage de Tacite dans
les Annales, œuvre dans laquelle le récit des activités politiques à Rome, notamment
/102/ au Sénat, est un bon révélateur de cette caractéristique de la vie provinciale, la
Narbonnaise apparaît comme un havre de tranquillité et de sérénité, très éloigné des
chicaneries du monde grec. Dans cette œuvre en effet, ce sont essentiellement les cités
d’Orient qui viennent exposer leurs querelles ou soutenir leurs prétentions par
l’entremise d’une ambassade. Rien de tel ne concerne la Narbonnaise et ses diverses cités.
Peut-on toutefois accepter les conclusions que suggérerait de prime abord une telle
constatation ?
5 De toute façon une hiérarchie des cités provinciales existait, de caractère officiel et
protocolaire. Mais était-elle valable dans tous les domaines ? N’en existait-il pas d’autres,
nées d’autres fondements, qui n’étaient pas nécessairement concordantes ? Concurrentes
alors, ne pouvaient-elles susciter par leur entrecroisement d’éventuelles tensions voire
les conditions de conflits ?
6 Ineffaçable et irréductible était la hiérarchie des cités qui s’exprimait dans la formula
provinciae. Elle déterminait d’abord la précellence de Narbonne, capitale dont le seul nom
pouvait suffire à désigner, sans avoir besoin de les nommer, toutes les autres cités de la
province. Utiliser le nom de Narbonne en ce sens était rendre anonymes les autres
communautés dont le nom était pourtant l’expression première de l’existence et de
l’identité6. Mais peut-être faut-il aller plus loin.
7 Incontestablement, le texte de la formula provinciae, dans une de ses parties, offrait un
classement hiérarchisé des cités provinciales. En effet un des textes fondamentaux pour
notre sujet est celui que Pline l’Ancien, dans l’Histoire naturelle7. affirme avoir composé à
partir de la formula. Entendons : celle de la province de Narbonnaise 8. Son témoignage est
d’autant plus significatif que c’est le seul passage de l’œuvre où ce terme désigne ce type
de document administratif. Il semble que Pline ait copié et glosé au plus près cette source,
sans trop en transformer le contenu littéral, en sorte que la source elle-même et les
retouches quelle connut affleurent clairement9.
8 On peut aisément constater que l’inventaire des cités provinciales qui nous est proposé
était initialement fondé sur un critère de dignité, puisque l’on mentionnait d’abord les
128

colonies de droit romain, puis les cités et colonies de droit latin qualifiées uniformément
du nom d’oppida latina. Il est vraisemblable que les cités fédérées constituaient une
troisième catégorie spécifique, mais dans l’aboutissement que constitue le texte de Pline
leur spécificité ne peut être aisément dégagée, puisque cette catégorie n’est mentionnée
qu’à travers la liste des oppida latina sis in mediterraneo 10. En revanche, les cités et colonies
de droit latin avaient été classées en ordre alphabétique initialement et cette disposition
n’avait pas été fondamentalement affectée par d’ultérieures mesures relatives à la place
ou au statut d’autres cités11 : on avait complété par simple addition, au fond de
l’énumération, la liste des oppida latina. Mais les colonies de droit romain, quant à elles,
n’avaient pas été disposées initialement de la même manière, c’est-à-dire en ordre
alphabétique. Contrairement à l’opinion courante qui veut retrouver en cet endroit de la
liste le même principe d’énumération, nous estimons que le classement fut
chronologique, fondé sur la date de création, donc sur le principe d’antériorité : sinon
comment expliquer que Baeterrae (lettre B) précède Arausio (lettre A), sauf à supposer par
une maladresse hypothétique une modification du texte officiel12 ? Quand au début du
principat d’Auguste, en 27 sinon peu après 27 av. J.-C., la liste fut constituée, Béziers fut
placée sous Narbonne et Arles, colonies césariennes13, mais avant Orange et Fréjus,
colonies de la période triumvirale, dans la suite des colonies romaines de déduction
légionnaire, et cette origine fut clairement établie : Arelate Sextanorum, Baeterrae
Septimanorum, etc. Telle fut sans aucun doute la forme initiale donnée au document
officiel, que Pline put avoir sous les yeux, même s’il avait subi des modifications 14.
Ajoutons, incidemment, que ce constat plaide, à notre avis, pour une date de fondation de
Béziers postérieure à 44 avant J.-C., et vraisemblablement, si l’on suit J. Kromayer 15, A.
Piganiol16 et M. Clavel dans sa thèse 17, pour la date de 36 av. J.-C. Lorsque Valence puis
Vienne, par la suite, furent ajoutées à cette liste des colonies romaines18, elles ne reçurent
pas la même qualification de déduction légionnaire, preuve que, quelles qu’aient été leurs
origines, cette ultime phase de leur histoire institutionnelle avait été provoquée par une
promotion honoraire.
9 Aussi ce classement des cités établi par voie officielle plaçait quasiment au plus haut la
colonie de vétérans légionnaires de Béziers. Après Narbo Martius Decumanorum et Arelate
Sextanorum, venait au troisième rang dans l’ordre de préséance Baeterrae Septimanorum. On
ne peut en rester à ce niveau, même s’il est consacré par l’usage officiel. Pour /103/ situer
Béziers dans sa province, il importe aussi d’effectuer une série de mesures orientées vers
la recherche d’éléments quantifiés. Alors d’autres hiérarchies apparaissent.
10 Par sa superficie, donnée approchée, Béziers ne compte pas parmi les grandes cités de la
province. Des colonies de vétérans comme Arles ou Narbonne, des colonies latines comme
Nîmes, Vienne dans la première phase de son histoire, Toulouse ou même Aix-en-
Provence, sont nettement plus étendues. Toutefois, par ce critère, elle dépasse, et parfois
très largement, bien des cités provençales ou alpestres. En Languedoc, elle l’emporte sur
Lodève, Carcassonne, les Rutènes provinciaux, ainsi que sur les petites cités latines de la
moyenne et de la basse vallée de l’Hérault (Agde, Cessero, Piscenae). Dans cette partie de la
Narbonnaise, elle se trouve en position intermédiaire, loin derrière les grandes colonies
latines de Nîmes et de Toulouse, ou la colonie romaine de Narbonne. Mais son territoire,
bien doté en matière de capacités productives, pouvait compenser en partie cette
infériorité.
11 Toutefois c’est par la mesure de l’influence sociale que peut le mieux être appréciée la
place de Béziers dans l’ensemble provincial auquel elle appartenait, la Narbonnaise. On
129

rencontre alors une problématique qui fut lancée de façon féconde par les travaux de
Ronald Syme lorsqu’il évoquait les aristocraties de Bétique et de Narbonnaise19. Des divers
travaux au long desquels il a multiplié les réflexions on peut dégager quelques intuitions.
Syme estimait que par leurs origines les élites du Sud de la péninsule Ibérique avaient
plutôt des ascendances italiques, car de façon précoce l’Eldorado d’Occident qu’était l’
Hispania ulterior avait été terre d’accueil d’immigrants issus d’Italie. En revanche la
Narbonnaise offrait à l’analyse un modèle divergent. Syme, à ce sujet, estimait que les
grands personnages qui apparaissaient dans le Sénat des Julio-Claudiens puis des Flaviens
descendaient plutôt des grands aristocrates indigènes, les principes de Transalpine, et
qu’ils avaient pu aisément dépasser les gens des colonies de vétérans légionnaires d’abord
parce que Rome avait maintenu dans les cités de droit latin les structures préexistantes,
d’autre part parce qu’elle avait installé sur des principes plus égalitaires les déductions
militaires. Résumons sa thèse d’une phrase : Vaison, Vienne, Nîmes contrôlaient ainsi de
grands territoires, « tandis que la colonie romaine était souvent plus petite et les colons
de petites gens ». D’une façon régressive on passait ainsi de la composition de la haute
société politique au niveau des conditions de la vie économique et sociale, respectivement
aux diverses catégories de cités.
12 Grâce à la méthode prosopographique et aux données chiffrées quelle permet de dégager
nous pouvons apprécier le destin des élites provinciales tout au long du Haut-Empire et
distinguer au sein de cette longue période deux sous-ensembles : l’époque julio-
claudienne et les débuts de la dynastie flavienne d’une part, la fin de cette dernière
époque et le siècle postérieur d’autre part. Nous pouvons ainsi apprécier dans une
perspective chronologique la place de Béziers au sein de la province20.
13 L’époque julio-claudienne en premier, puis celle de l’établissement des Flaviens, est pour
la Narbonnaise tout entière un moment fondamental. En ce temps, par étapes, l’ordre
équestre, qui était demeuré essentiellement italien par son recrutement à l’époque
augustéenne, s’ouvrit et s’élargit aux provinciaux21. Dans ce processus la Narbonnaise
joua un grand rôle puisque cette province, qui dans l’Empire n’avait qu’une moyenne
importance, tint la première place pour le recrutement des chevaliers provinciaux
jusqu’en 68 ap. J.-C., dépassant de loin la péninsule Ibérique22. Elle fut aussi,
parallèlement, au premier plan pour l’entrée des provinciaux au Sénat23 : mieux même,
puisqu’en ce domaine le recul italien fut moins sensible, la présence d’un certain nombre
de gens issus de Narbonnaise, avant même l’avènement des Flaviens, n’en est que plus
instructive. Puis, à ce moment-là, l’engagement dans le bon camp pendant la guerre civile
permit de profiter des avantages qu’octroya à ses partisans le nouveau pouvoir24.
14 Durant cette période, hormis Orange, dont l’épigraphie est plutôt réduite, les fondations
légionnaires apparaissent comme des pépinières de chevaliers. C’est le cas pour des
ressortissants de Béziers et de Narbonne, mais aussi d’Arles et de Fréjus, si l’on admet, en
plus des témoignages évidents, que pour tous les sénateurs que fournirent les cités l’étape
préalable à l’acquisition de la plus haute dignité était celle de l’appartenance à l’ordre
équestre, suivant le modèle offert par l’ascension de la famille d’Agricola, dont le grand-
père paternel et le grand-père maternel avaient été procurateurs de l’empereur25, et
confirmé par l’histoire de la /104/ famille des Pompei Paulini d’Arles26. Sur les cinquante
attestations de chevaliers romains vraisemblablement issus de Narbonnaise, quinze, soit
approximativement le tiers, proviennent des colonies de vétérans légionnaires : seule,
Orange, dont l’épigraphie est quantitativement très faible, n’apparaît pas. Et dans ce
groupe Béziers se trouve à égalité avec Narbonne (4 attestations, y compris le quasi-
130

anonyme connu par l’inscription de Paquignan27), Fréjus (4 attestations), Arles (4


attestations), peut-on dire. Pour l’instant on trouve en effet chez les Septimani trois
membres de l’ordre équestre : deux n’ont pas dépassé, à notre connaissance, les diverses
étapes du cursus militaire accessible aux gens de cet ordre, que ce soit le célèbre L.
Aponius [---] à l’époque augustéenne28, ou le quasi-anonyme ([---] Verus), tribun des
soldats29. Comme beaucoup de leurs semblables, ils ont accompli le service militaire qui
leur permettait de rendre à l’État ce qui lui était dû en contrepartie de la reconnaissance
de la dignité, et ils ont ensuite géré au niveau local leur brillante notabilité30. En revanche
un autre personnage, complètement anonyme, s’est avancé dans les procuratelles, mais
on ne sait pas si le service du prince lui a permis de faire plus encore progresser sa famille
dans l’échelle sociale31. Neuf cités en tout apparaissent ainsi dans ce dénombrement,
notamment toutes les colonies de vétérans légionnaires dont la documentation
épigraphique n’est pas inconsistante. La modeste collection épigraphique de Béziers
permet quand même à cette cité de tenir un rang très honorable, avant Ruscino, Toulouse
et Aix-en-Provence, presque au même niveau que Vaison, Narbonne, Fréjus, et Arles.
Toutefois ce sont Nîmes et Vienne qui l’emportent largement, avec sept et dix-huit
témoignages de chevaliers respectivement. De plus, ces cités, jointes à Arles et Fréjus,
fournissent jusqu’au principat de Claude les sénateurs de Narbonnaise. Sous Claude et
Néron s’y ajoutent Ruscino, patrie de C. Valerius Maximus, Toulouse, la patrie de M.
Antonius Primus, et Vaison, patrie de L. Duvius Avitus32. Il est donc difficile d’échapper à
la conclusion que les grandes familles issues des cités où avaient été préservées les
structures indigènes disposaient d’une plus grande puissance que celles qui provenaient
des colonies de vétérans légionnaires, hormis quand l’une d’elles pouvait s’engager dans
le service procuratorien, source d’enrichissement et de bienveillance impériale33. Béziers,
comme d’ailleurs sa voisine Narbonne, apparaît donc en retrait par rapport à Nîmes et à
Vienne, mais toute de suite après ces deux cités elle tient sa place parmi celles qui sont les
plus en vue de la province.
15 Si l’on se place maintenant à la fin du Ier et au IIe siècle ap. J.-C. on peut saisir d’importants
changements. Ils affectent d’abord la place de la Narbonnaise, devenue désormais bien
plus modeste, au sein de l’ensemble impérial. Curieusement, c’est au moment où se
parachèvent les promotions lancées durant l’époque julio-claudienne et renforcées par
l’adhésion des gens de cette province au parti flavien durant la guerre civile, et qu’un
sénateur issu de Nîmes devient maître de l’État, que le poids des sénateurs et des
chevaliers qu’elle donnait à l’Empire se réduit. Mais à l’intérieur du pays la base du
recrutement de la part la plus élevée de la société s’est élargie : dix cités fournissent
désormais des sénateurs contre six durant la période précédente. Les nouvelles cités qui
apparaissent dans ce groupe sont soit des colonies latines (Riez, Aix-en-Provence, Alba
des Helviens), soit des colonies de vétérans légionnaires (Narbonne, Orange et Béziers). À
Béziers l’interprétation de l’inscription gravée sur une cuve de sarcophage permet de
faire apparaître une femme de l’ordre sénatorial34. Mais, malgré tout, les vieilles
déductions sont en déclin. Fréjus ainsi disparaît, tandis que l’apparition d’Orange, de
Narbonne et de Béziers ne compense pas la minceur de la documentation qui provient
désormais d’Arles.
16 L’analyse du recrutement de l’ordre équestre conduit aux mêmes conclusions. Sa base
s’est aussi nettement élargie (on ajoutera Antibes, Orange, Avignon, Riez, Marseille par
exemple) et inversement la part des vieilles colonies de vétérans s’est considérablement
réduite. Béziers n’apparaît plus que pour un seul témoignage, celui relatif au chevalier C.
131

Cassius Primus, dont le piédestal de la statue devait comporter tout le cursus jusqu’au
moment de l’érection de l’hommage. Mais il ne reste du texte gravé que le début du
service militaire, avec la préfecture d’une cohorte et le tribunat d’une cohorte milliaire35.
À l’échelle de la province, sur un recrutement éparpillé à l’extrême, peu de
concentrations apparaissent : deux d’importance moyenne, à Vaison et à Aix-en-
Provence, deux très importantes, comme durant la période précédente, à Nîmes et à
Vienne. Pour le reste, l’inventaire des /105/ 106/ témoignages révèle à la fois une
homogénéisation du phénomène, mais aussi une banalisation de la situation des diverses
cités de la province, quel que soit leur statut.
17 D’autres mesures, complémentaires, permettent de renforcer cette image. On se référera
d’abord à la liste, mince il est vrai, des cités qui ont fourni des flammes provinciaux 36. Elle
comporte un Toulousain, deux Viennois, quatre Nîmois. Le seul dont la provenance est
inconnue, C. Batonius Primus, doit plutôt être rattaché à une cité de droit latin37. On
constatera également que les seuls chevaliers originaires de Narbonnaise qui exercèrent
la curatelle de cités à l’intérieur de cette province, ce qui apparaît comme un signe
incontestable de notabilité, appartiennent à la cité de Nîmes au IIe siècle ap. J.-C.38.
18 Ainsi peu à peu dans ce domaine l’avantage que pouvait donner l’origine, donc l’histoire,
s’est estompé. La place des colonies de vétérans légionnaires, que l’ordre de préséance des
cités mettait en évidence à l’époque de Pline l’Ancien, s’est banalisée à l’extrême au II e s.
ap. J.-C. Il semblerait donc que la hiérarchie des cités, mesurée en termes de puissance
sociale, soit moins stratifiée qu’auparavant. La position de la colonie de Béziers suit ce
mouvement d’ensemble, et peu importe que l’on puisse découvrir dans cette cité, sur la
cuve d’un sarcophage, le témoignage de l’existence d’une famille sénatoriale, peut-être au
IIe, plus vraisemblablement au III e siècle39. Alors, derrière deux cités aux vastes
territoires, qui de tout temps ont dominé par la puissance de leurs notables la vie
provinciale, le groupe des cités de puissance intermédiaire s’est dilué nettement et s’est
élargi. La carte que l’on peut en dégager n’est pas très éloignée de celle qui apparaît
quelques siècles plus tard grâce à la Notitia Galliarum 40. Béziers y a conservé sa position de
cité et d’évêché, tout simplement, mais, ce faisant, elle a préservé son existence, au
contraire des nombreuses cités d’époque impériale qui disparurent de la carte
administrative avant le Bas-Empire, et dont peu furent reconstituées. En ce sens, la cité a
survécu à tous les aléas de l’histoire administrative de la province, comme d’ailleurs
l’ensemble des déductions légionnaires de l’époque césarienne ou triumvirale.
19 Pourtant il ne semble pas que le mouvement par lequel des cités de droit latin
rattrapaient en importance les vieilles déductions légionnaires se soit traduit par des
promotions de caractère honoraire. Si Vienne avait gagné grâce à l’entregent de Valerius
Asiaticus le titre de colonie romaine, le solidum civitatis Romanae beneficium 41. Nîmes en
revanche ne parvint pas au même rang. Avignon toutefois, au II e siècle ap. J.-C., gagna
vraisemblablement ce titre de colonie de droit romain42. On ne découvre pas en
Narbonnaise dans l’évolution institutionnelle des collectivités provinciales ce mouvement
continu d’élévation qui est nettement évident dans une province comme l’Afrique, où le
rang de municipe latin puis celui de colonie permettent aux collectivités provinciales de
franchir progressivement les diverses étapes qui conduisent à l’accomplissement des
ambitions locales en matière de statut juridique. C’est plutôt la permanence des statuts
qui constitue le trait /107/ dominant, en sorte que les préséances connues par Pline, et
encore valables de son temps, ne durent pas être profondément altérées. Mais
132

comptaient-elles face aux puissantes réalités sociales, qui renversaient cet ordre des
dignités ?
20 Toutefois, même de peu de poids l’histoire avait son prix. Faut-il s’étonner que les vieilles
déductions légionnaires, rattrapées et bousculées par des cités de moindre statut ou plus
tard venues au premier rang des préséances, aient cultivé leur différence en invoquant
jusqu’au cœur du IIIe siècle et même plus tard leur origine légionnaire ? Déjà, au IIe siècle,
les Arlésiens, dont les plus grandes familles, selon toute apparence, n’avaient plus le
prestige et l’importance des Pompei Paulini de l’époque de Néron, s’affichaient toujours,
chez eux il est vrai, comme Sextani Arelatenses, « les anciens de la sixième légion 43 ». Puis
les Narbonnais, dans leur cité qui était aussi capitale, ne cessent de se dire Decumani
Narbonenses, « les anciens de la Dixième légion » : la chaîne des témoignages part du II e
siècle, avec Lucius Verus44, et se poursuit avec Septime Sévère45, Julia Domna46, puis
Gordien III47, et parvient, comme le montre une inscription mal publiée mais récemment
redécouverte48, à l’époque de Dioclétien sinon au-delà. Les Biterrois ne sont pas en reste.
Une inscription de provenance incertaine, qui pourrait peut-être provenir de la capitale
provinciale, les mentionne comme Septimani Baeterrenses, « les anciens de la Septième
légion », sous le principat de Philippe l’Arabe, vers le milieu du III e siècle ap. J.-C. Ainsi,
pour eux comme pour bien d’autres, le recours au passé était peut-être devenu la
principale légitimation d’une distinction, plus symbolique que réelle. Mais ce titre, ou
cette qualité, qui leur permettait de se rattacher aux grands moments de l’histoire
impériale de Rome, demeuraient quand même inestimables.

NOTES
1. Par rapport à la publication de 1995, l’appendice des pages 108-120 a été supprimé.
2. Strab., Geogr. IV, 1,5 ; 11 ; 12. Cf. Lasserre 1966, p. 111-112 ; Thollard 1987 ; Jacob 1991,
p. 159-162.
3. Tac., Hist. 1, 65.
4. Robert 1977.
5. CIL V, 4341 (ILS 1150).
6. C’est peut-être dans ce contexte de géographie administrative qu’il faudrait expliquer la
mention de « cités qui n’ont pas de nom » ou « qui ne méritent pas de voir leur nom apparaître »
chez Dion de Pruse, Or., 45, 14-15, quand il s’adresse aux gens d’Apamée de Phrygie. Étant chef-
lieu de conventus, le nom de la ville, premier de sa série, pouvait suffire à désigner toutes les
autres cités de la circonscription, placées à la suite. On s’en convaincra en se référant à
l’inscription d’Éphèse que publia Chr. Habicht et qu’il commenta (Habicht 1975, et p. 80-87 pour
Apamée), cf. aussi Burton 1975. On peut constater par la disposition du texte d’Éphèse (Pl. I)
combien est détaché, au centre de la ligne, le nom du siège du conventus. Celui-ci est aussi
mentionné en tête de liste, et derrière se trouvent toutes les autres cités ou peuples qui
ressortissaient à ce siège judiciaire. En latin on dirait que, placées à la suite, donc en dessous sur
le document, ces cités sont subiectae. Le terme est courant dans le langage administratif pour
désigner les pièces jointes à une lettre d’information, comme le montre l’usage de Pline le Jeune
dans sa correspondance avec Trajan.
133

7. Pline, NH, III, 37 ; sur ce passage voir en dernier Christol 1994 a [chapitre 6].
8. Pline, NH, III, 37 : adiecit formulae Galba imperator ex Inalpinis Avanticos atque Bodionticos quorum
oppidum Dinia ; Christol 1994 a, p. 47-48, p. 51-53.
9. Christol 1994 a, p. 62.
10. Pline, NH, III, 37 : Vocontiorum civitatis foederatae duo capita Vasio et Lucus Augusti ; Christol 1994
a, p. 56.
11. Ci-dessus n. 8 et 10.
12. On renverra à Cuntz 1888, p. 13 : « Baeterrae ante Avennionem a Plinio ipso fortasse sunt
positae » : Christol 1994 a, p. 53-55.
13. Suet., Tib., 4. Sur l’interprétation du texte Goudineau 1986 ; Christol 1988 a.
14. Tel est le sens de notre hypothèse d’interprétation de la liste plinienne : Christol 1994 a,
p. 61-62.
15. Kromayer 1896 (surtout p. 18) ; cf. Rivet 1988, p. 78.
16. Piganiol 1962, p. 79-84, qui cependant place la fondation de Béziers et d’Orange en 35 av. J.-C.
(pour sa part J. Kromayer plaçait cette dernière fondation entre 35 et 33).
17. Clavel 1970, p. 161-167 ; Rivet 1988, p. 150.
18. Christol 1994 a p. 55-56 (et pour Vienne, de plus, n. 54 à la p. 54).
19. Syme 1977 (= 1984, III, p. 977-985). Mais la plupart des éléments de la démonstration se
trouvaient déjà dans son grand ouvrage sur Tacite : Syme 1958, p. 584 et suiv.
20. Pour une analyse générale Christol 1993 a.
21. Demougin 1988, p. 503 et suiv.
22. Demougin 1988, p. 530-534.
23. On peut le déduire de plusieurs travaux : Hammond 1957 parvient (tableau p. 77) au chiffre de
83,2 % comme part des Italiens dans le Sénat au début de l’époque flavienne (on comparera avec
les résultats obtenus pour l’ordre équestre par Demougin 1988, p. 547 : pour la période qui
s'étend de Claude à Vespasien les rapports sont égaux entre l’Italie et les provinces), mais parmi
les provinciaux dominent les Occidentaux. Pour sa part Chastagnol 1974, met en évidence à
travers les indications de la prosopographie les lenteurs de l’intégration des provinciaux.
24. Nicols 1978.
25. Tac., Agr., 4, 1 ; Syme 1977, p.374 ; Raepsaet-Charlier 1991, p. 1820 ; Demougin 1988,
p. 615-620 ; Demougin 1992, no 103 et 104, p. 105-106.
26. Burnand 1982, p. 413 ; Demougin 1992, no 518, p. 429-430 ; Eck 1985, p. 120-122.
27. R. Ros, dans Bull. Soc. Arch. de Béziers, 16, 1951, p. 12 (photo), d’où AE, 1951, 62. Texte revu par
Demougin 1992, no 617, p. 514-517.
28. CIL XII, 4230 (HGL XV, 1517 ; ILGN 558) et peut-être 4235 (HGL XV, 1518) ; Demougin 1992, n o
202, p. 177-178. [Analyse de la carrière dans Appendice épigraphique I : Christol 1995 b,
p. 108-111.]
29. CIL XII, 4233 (HGL XV, 1519). [Analyse de la carrière dans Appendice épigraphique II : Christol
1995 b, p. 112-113.]
30. Demougin 1988, p. 323-326 et 685-696.
31. CIL XII, 4229 (HGL XV, 1516) [Analyse de la carrière dans Appendice épigraphique III : Christol
1995 b, p. 113-115.]
32. Sur ces personnages, voir Burnand 1982, p. 414 et p. 421.
33. Tac., Ann., XVI, 17, 3-5 ; Pflaum 1950, p. 165-169 ; Demougin 1988, p. 753 et p. 763.
34. CIL XII, 4277 (HGL XV, 1568). [Analyse de la carrière dans Appendice épigraphique V : Christol
1995 b, p. 118-120.]
35. CIL XII, 4232 (HGL XV, 1520). [Analyse de la carrière dans Appendice épigraphique IV : Christol
1995 b, p. 115-118.]
134

36. Pflaum 1978 a, p. 104-108. On doit vraisemblablement retirer de cette liste le personnage
incomplètement cité sur une inscription de Cuers (CIL XII, 392), selon l’interprétation de Fishwick
1987, 1, 2, p. 243-249.
37. CIL XII, 4323. Le gentilice Batonius peut être considéré comme formé sur un nom individuel, ce
qui nous conduit dans une cité de droit latin.
38. Jacques 1983, p. 387-389.
39. Ci-dessus n. 34.
40. Rivet 1976 ; Harries 1978.
41. Cette expression de l’empereur Claude (CIL XIII, 1668 (ILS 212), « table claudienne » de Lyon)
signifie l’octroi du rang de colonie de droit romain à Vienne. La question a été débattue : ce fut
une longue querelle à laquelle participèrent entre autres O. Hirschfeld (introduction à l’édition
des inscriptions de Vienne dans CIL XII, p. 217-220), C. Jullian, et Ph. Fabia (ce dernier dans son
édition de la « table claudienne »). On citera, parmi ceux qui ont rétabli le rôle d’un prince autre
qu’Auguste, vraisemblablement Caligula : Pflaum 1968, p. 378 ; Schillinger-Häfele 1970 ;
Chastagnol 1971, p. 291-292 ; Frei-Stolba 1984 ; Rivet 1988, p. 306. Pelletier 1988 semble se rallier
à ce point de vue.
42. Christol 1992 f, p. 39-40.
43. Dénomination que l’on peut restituer dans le texte de CIL XII, 701 ( [Sexta]ni Arelatenses/
[muni]cipes...), solution bien supérieure à celle de Hirschfeld ([decurio]ni). Une autre attestation à
Rome (CIL VI, 1006) [voir aussi Christol 2004 g].
44. CIL XII, 4344 et add. (HGL XV, 10). Sur tous ces textes Gayraud 1981, p. 157.
45. CIL XII, 4346 (HGL XV, 11).
46. CIL XII, 4345 (HGL XV, 12).
47. CIL XII, 5366 (HGL XV, 16). On pourrait supposer qu’elle fut transportée depuis Narbonne dans
le lieu où elle fut découverte (cf. Lebègue ad HGL XV, 16). Mais Gayraud 1981, p. 330 et n. 82, est
hésitant sur ce point.
48. CIL XII, 4349 (HGL XV, 17), d’après Allmer, dans Rev. épigr., I, p. 151, n o 185.

NOTES DE FIN
*. Cité et territoire (colloque européen, Béziers, 14-16 oct. 1994), Paris, 1995, p. 101-124.
135

Chapitre 8. Cités et territoires


autour de Béziers à l’époque
romaine*

NOTE DE L’ÉDITEUR
La datation relative à la mainmise de Rome sur une partie du territoire rutène doit être
précisée. La datation de l'époque de Pompée, qui peut être défendue sur la base des
documents explicitement rattachés à la question, devient contestable lorsque l'on élargit
le champ d’observation. Elle conduit à considérer que ce repère chronologique n'est
qu'un terminus ante quem. En revanche, comme nous l’avons suggéré dans l'introduction
de la première partie, on pourrait être tenté de revenir à la chronologie de C. Jullian
(détachement d'une partie du peuple rutène dès les premières opérations militaires de
Rome en Gaule méridionale), même si le texte de César peut être utilisé, à première vue,
pour contester ce point de vue (voir aussi chapitre I). Ce sont des considérations de
caractère historique, relatives aux premiers temps de la présence romaine en Transalpine
qui s’achèvent par la fondation de Narbonne, qui contraignent à ne pas négliger cette
partie septentrionale de l'hinterland narbonnais. La poussée vers le Toulousain est aussi
nécessairement antérieure à l'intervention du consul Caepio en 106 avant J.-C. De
combien d’années ?
Un article récent de M. Feugère, « Le monnayage gaulois BnF 3571/72 et les origines
préromaines de la cité de Béziers », RN, 2008, p. 185-208, vient rappeler qu’il faut tenir
compte des monnayages provinciaux et de la répartition géographique des trouvailles.
L'utilité de cette documentation est évidente. En revanche il convient de l'insérer dans
une problématique mesurée : non seulement les caractéristiques propres d'une fondation
coloniale, mais encore, dans le cadre géographique correspondant au territoire de la cité
de Béziers, l'arrière-plan précolonial, tel qu'il semble se dégager de la présence italienne
dans l'hinterland narbonnais.

1 Si l’on veut définir le territoire de la colonie romaine de Béziers, il faut aussi s’interroger
sur l’arrière-plan spatial d’autres cités de Narbonnaise, mentionnées dans la liste de Pline
136

l’Ancien, au livre III de l'Histoire naturelle (III, 31-37), celles qui l’enserrent et dessinent en
creux la réalité à appréhender. Rappelons, avant tout, que Pline énumère les cités de cette
province, en considérant d’abord celles qui sont sur le littoral ou qui le touchent de près.
Puis il progresse vers celles qui se trouvent in mediterraneo, à l’intérieur des terres.
Parvenu à ce point de l’inventaire, il suit au plus près un document administratif qui doit
être la formula de la province de Narbonnaise, avec les diverses classifications internes
qu’elle comportait1. Pline rédigeait son ouvrage au début de la période flavienne, mais en
utilisant un document qui avait été composé à l’époque augustéenne. Cependant, à notre
avis, ce dernier n’avait pas été profondément altéré dans l’intervalle qui séparait la
rédaction initiale de l’utilisation comme source d’information. Seulement, il portait
mention des modifications qui concernaient le statut de quelques cités, lorsque ces
mesures avaient été décidées après la date de confection de la liste, que l’on peut placer
en 27 av. J.-C.2. Il semble ainsi possible de redéployer dans la durée, en remontant dans le
temps jusqu’en 27 av. J.-C., ce que Pline présente comme un état propre à son temps. En
revanche, l’acte administratif initial, qui classait et ordonnait les cités d’une façon globale
et cohérente sous l’aspect de la formula provinciae, constitue un écran qui peut masquer
l’arrière-plan politique et social de l’époque précédente, et qui donc peut rendre difficile
l’appréciation de la situation dans cette région au cœur du Ier s. av. J.-C., antérieurement à
l’organisation augustéenne. À tout le moins, il rend plus difficile la perception de la
situation qui existait à la fin de l’époque républicaine et à l’époque triumvirale.
2 Après la rédaction de la formula provinciae, quelques cités avaient été promues d’une classe
inférieure à une classe supérieure : Valence et Vienne furent ainsi élevées au rang de
colonies romaines3. D’autres, toujours après la date de confection de la liste, avaient
perdu leur autonomie, c’est-à-dire leur qualité de cité. Le déclassement d’une
communauté, ravalée au rang de bourg dépendant, est chose courante qui peut se
produire pour diverses raisons.
3 En Narbonnaise, où quelques cités avaient donc été déclassées d’une manière absolue,
cette question nous fait pénétrer dans la catégorie des oppida de droit latin, dans laquelle
Pline - et surtout, avant lui, le document administratif qu’il utilisait-, mêlent des colonies
latines et des cités indigènes4. On doit alors envisager le cas des vingt-quatre oppida
ignobilia intégrés dans la cité latine de Nîmes, et de quelques autres dont le nom nous
échappe. Pline les qualifie d’ignobilia et se refuse à les mentionner, parce qu’ils avaient
perdu la véritable notoriété qui résulte de l’identité civique5. On les retrouvera un peu
plus loin.
4 À l’époque de la rédaction du document administratif, c’est-à-dire en 27 av. J.-C., la
colonie romaine de Béziers était limitrophe de la colonie romaine de Narbonne. À l’Ouest,
le contact des deux colonies romaines voisines était la résultante d’une décision qui, en
/209/ 36 av. J.-C., avait délimité un territoire au profit des vétérans de la septième légion.
Nous laisserons pour l’instant en suspens la question, difficile à régler, des limites entre
les deux colonies. Nous nous attacherons surtout à définir le territoire de Béziers par
celui des autres cités circonvoisines, en tenant compte que dans cette zone de la
Transalpine le texte de Pline permet peut-être de remonter jusqu’à la situation acquise
en 36 av. J.-C., fossilisée en 27 dans la formula provinciae.
5 À l’époque de Pline, sur les limites orientales de son territoire, la colonie de Béziers
jouxtait désormais la grande colonie latine de Nîmes. Toutefois, lorsque l’on veut
envisager comment ces limites ont été fixées, on doit évaluer au mieux les
renseignements qu’apporte Pline lui-même sur l’histoire institutionnelle de Nemausus
137

Arecomicorum. En effet, comme il l’indique plus loin dans sa description énumérative, il


fait aussi état du rattachement à cette cité de vingt-quatre oppida dits ignobilia 6. On peut
admettre que les vingt-quatre oppida ignobilia sont des oppida latina qui avaient été
déclassés, et qui, de ce fait, avaient perdu leur rang de cité. Certes, Strabon apporte une
indication concordante. Mais cela suffit-il à soutenir que Pline recourt à cet auteur ? Tout
au long du passage énumératif des cités de Narbonnaise, il travaille incontestablement à
partir d’une source unique et homogène, de nature administrative7. A priori cette source,
qu’il prend lui-même la peine de citer, pouvait contenir tous les renseignements dont il
avait besoin. On peut donc faire l’économie d’une élaboration plus complexe, par recours,
pour la composition de ce passage, à des sources très diverses. Mais que Pline ait pu
dénombrer ces oppida ignobilia, et non citer de mémoire la condition qui leur était faite,
implique que leur nom était inscrit sur le document utilisé par l’auteur. Cela montre aussi
que ces communautés avaient pleine existence juridique à une époque antérieure à la
rédaction de la formula provinciae. Il faut donc supposer que, au sein de la confédération
des Volques Arécomiques, les réalités sociales et politiques étaient telles, vers le milieu du
Ier s. av. J.-C., quelles contraignirent César ou ceux qui, avec lui, mirent en œuvre les
premières mesures d’organisation de la vie politique des communautés provinciales de
Transalpine, à considérer alors comme insurpassable cet émiettement de la vie civique 8.
Ils en tinrent compte en laissant subsister dans la confédération des Volques Arécomiques
une multiplicité de petits centres politiques, et en les dotant du statut d’oppidum latinum.
Mais, quelques décennies après, cet émiettement pouvait apparaître comme préjudiciable
à un développement urbain satisfaisant, destiné à faire de Nîmes, plus qu’une colonie
latine, la métropole de la cité des Arécomiques, dotée d’un cadre urbain en proportion.
Toutefois, lorsque Auguste constitua la cité latine comme pôle unifiant, et qu’il créa ainsi
les conditions du développement de la grande ville qu’il fondait, est-on sûr qu’il
rassembla autour d’elle l’ensemble de ce peuple ? Si les renseignements apportés par
Strabon ont quelque valeur, nous apprenons que la vaste cité de Nîmes de l’époque du
Haut-Empire regroupait alors vingt-quatre « bourgs » de même nature ethnique9, ce qui
définit bien le contenu social d’une colonie latine qui devait amalgamer un apport
exogène avec une population provinciale. Strabon apporte ce renseignement dans un
passage qu’il emprunte à un discours d’apparat, un panégyrique, qui exalte le passage des
peuples indigènes à la civilisation, grâce à l’intégration dans l’Empire et aux bienfaits de
la domination romaine10. En suivant leur propre raisonnement, l’auteur, puis Strabon lui-
même, qui se trouvaient dans des dispositions d’esprit identiques, ne se sentaient pas
tenus de prendre en compte la part relativement mince du peuplement exogène,
d’origine italienne, qui avait été établi dans la zone considérée depuis la fin de l’époque
césarienne vraisemblablement11. Pourtant son existence est bien perceptible grâce aux
enquêtes onomastiques12.
6 Le même Strabon, puisant ici chez Posidonios, qui avait visité le littoral de la Gaule et qui,
lors de son voyage en Méditerranée occidentale, avait recueilli des informations, que l’on
peut présumer assez précises, sur l’organisation des peuples qui s’y /211/ trouvaient
installés13, écrit aussi que Narbonne était le port des Arécomiques, donnant ainsi le
sentiment que ce peuple avait occupé un espace plus large que ne l’était la cité de Nîmes
dans la configuration territoriale quelle avait acquise sous le Haut-Empire. Strabon se
réfère alors à une source qui présente la région du Languedoc antique telle quelle était
organisée à la fin du II e siècle av. J.-C. Ne peut-on pas faire observer que dans l’arrière-
pays de Narbonne, sur l’oppidum d’Ensérune, l’ultime couche ethnique qui précéda la
138

conquête romaine était une population gauloise ? Si, pour certains actes, la langue et
l’écriture étaient l’ibérique, qui jouait alors le rôle de langue internationale dans cette
zone de la Méditerranée occidentale, l’onomastique était gauloise, et même elle se
rapprochait de celle que l’on découvre dans le territoire de la cité de Nîmes. Aussi a-t-on
supposé que la langue courante était le gaulois14. Dans la cité de Cessero, le seul
témoignage épigraphique d’époque romaine fait connaître un Divecillus, irréprochable
anthroponyme gaulois, dont un autre exemple se retrouve à Lattes, dans un pays
incontestablement arécomique15. Quant aux Piscenae, l’auteur de la notice de la
Realencyclopädie n’hésite pas à considérer que vraisemblablement ce peuple devait se
trouver dans la région des Volques Arécomiques16. Poser ainsi le rapport entre le
territoire du peuple des Arécomiques à la fin de la protohistoire et celui de la cité de
Nîmes, conduit à se demander si ce peuple ne fut pas, sur une partie de son aire
d’établissement, à distance de la vallée du Rhône, une des grandes victimes de
l’installation des Romains à la fin du IIe s. et des confiscations qui se succédèrent dans le
premier quart du Ier s. av. J.-C.17, puis si Auguste ne laissa pas en dehors du regroupement
qu’il opérait un certain nombre de monades trop éloignées du chef-lieu de la cité pour
être attirées par celui-ci de façon profitable.
7 Ceci pourrait avoir été le cas de quelques communautés aux territoires assez limités, qui
se trouvaient dans la moyenne vallée de l’Hérault, et qui, un peu plus tard, furent
englobées dans la colonie de Béziers. À l’époque augustéenne et durant une bonne partie
du Haut-Empire, elles demeurèrent toutefois autonomes sur les limites de la colonie
romaine. Elles s’y retrouvaient en compagnie d’une communauté d’origine grecque,
détachée de Marseille. D’un côté, il s’agit de Cessero, des Piscenae, des Lutevani. De l’autre il
s’agit d’Agde (fig. 1).
8 Nous sommes d’avis de considérer que la mention d’Agatha, quondam Massiliensium,
comme ville située sur le littoral, à l’instar d’Illiberis, de Ruscino, de Maritima Avaticorum
(Martigues), et d’Antipolis, signifie qu’elle avait acquis l’autonomie civique, et qu’elle
devait disposer du droit latin. Elle avait donc le même statut qu’Antibes à l’époque
augustéenne18, même si Pline n’accole pas à sa citation le terme d’oppidum.
9 Cessero et les Piscenae occupaient avec Agde toute la vallée de l’Hérault inférieur, et peut-
être même un peu plus. Le site de Cessero est bien établi19, il correspond au bourg de Saint-
Thibéry, et même si l’on peut supposer qu’il put y avoir un léger déplacement du site, un
peu à l’écart du lit majeur de l’Hérault, il est difficile d’admettre que le territoire
administré lié à cet oppidum de droit latin dépassait de beaucoup le territoire vivrier de
l’agglomération. Dans le premier cas, celui de Cessero, on avait affaire vraisemblablement
à une agglomération indigène qui avait structuré autour d’elle un terroir, et ce dernier
aurait pu devenir son territoire administré : mais les limites exactes nous échappent 20. En
revanche, les questions relatives aux Piscenae sont plus complexes. Dans leur cas,
l’existence d’un peuple indigène, bien identifié comme tel, donc un groupe social
accroché plus à un territoire qu’à une agglomération principale, conduit à admettre qu’il
aurait pu étendre son emprise sur une zone spécifique, relativement étendue. On peut
alors s’interroger sur le rapport existant entre la zone occupée par le peuple à l’époque de
la conquête et le territoire attribué au chef-lieu lors de la mise en place /212/ de
l’organisation provinciale par César ou par Auguste. Si l’on peut s’appuyer sur les données
de la toponymie, le lien entre le village de Pézènes-les-Mines, la ville de Pézenas, et la
rivière Peyne qui les unit en partant des avant-monts pour venir se joindre à l’Hérault, est
un lien très fort. La rivière a fourni la dénomination des deux habitats, établis l’un à la
139

source et l’autre au confluent avec le fleuve dans lequel elle se déversait21. On échappe
difficilement à la conclusion que le secteur occupé par les Piscenae ne pouvait,
originellement, se trouver ailleurs que dans la vallée de l’Hérault. L’autre mention, que
fournit Pline sur ce peuple, conforterait ce point de vue : l’éloge des laines des Piscenae ne
peut se comprendre que si ce peuple était lié à un territoire conséquent22. Il en résulte
toutefois que la zone que l’on pourrait attribuer au peuple des Piscenae à l’époque
protohistorique, est largement couverte par les traces du cadastre B23. Un des axes
majeurs de ce cadastre B, identifié au kardo maximus, serait ainsi tracé au cœur de leur
pays24. Ce peuple n’aurait-il donc pas fait partie des peuples privés de tout ou partie de
leur territoire durant les périodes troublées du Ier s. ? Le territoire dont disposait la cité
que mentionne Pline ne serait-il qu’une minime partie de celui dont disposait le peuple à
l’époque protohistorique ? Les Piscenae auraient pu, avec d’autres dont le nom a disparu,
être victimes des confiscations qui se produisirent à diverses époques de l’histoire de la
Transalpine, notamment celles qui précédèrent la mise en place du cadastre B. Quelle
était donc la relation entre l’espace occupé par le peuple au moment de la conquête de la
Transalpine et le territoire de l’oppidum de droit latin quand celui-ci fut constitué ? La
réponse pourrait être celle d’une rétraction du territoire originel. Autre problème : celui
du chef-lieu de ce peuple dont l’existence politique jusqu’à l’époque des Flaviens ne peut
être récusée. Où placer le cœur politique de cette petite entité organisée dans le cadre de
la vie provinciale ?

Fig. I. Béziers et les cités voisines

10 Il reste encore une autre question à trancher : l’emprise territoriale de ces trois petites
cités de droit latin, telles quelles sont connues par Pline. Malheureusement nous ne
pouvons procéder que de façon régressive et aléatoire car, à un certain moment, elles
perdirent leur autonomie et furent vraisemblablement englobées dans le territoire de
Béziers qui, à la fin du IVe s. et au début du Ve, comme on peut le dégager du contenu de la
140

Notitia Galliarum, était la seule cité occupant cette région de Languedoc 25. Lorsqu’apparut
un peu plus tard l’évêché d’Agde, fut constituée une cité qui amputait le territoire de la
cité de Béziers d’une zone assez vaste dans la vallée inférieure de l’Hérault et sur la rive
gauche du fleuve26. Mais peut-on tenir que le territoire de cette nouvelle entité
administrative reprenait, en les additionnant d’une façon stricte, les territoires des cités
latines de l’époque augustéenne correspondant, chez Pline, à Agatha, Cessero et les Piscenae
? Si nous nous référons à la carte du diocèse médiéval, on constate que l’emprise de ce
territoire est assez large aux abords de la Méditerranée, puis qu’elle se restreint
fortement en rive droite, où Pézenas et Saint-Thibéry se trouvent quasiment sur les
limites du diocèse, alors qu’en rive gauche la zone occupée est plus large27. On n’est pas
très loin de retrouver l’emprise de la ville hellénistique d’Agde, à laquelle se seraient
ajoutées les zones relativement restreintes laissées aux oppida latins d’origine indigène
lorsque fut établi le cadastre B28. Mais il faut bien reconnaître que cette reconstruction,
qui parvient à conclure à un retour approximatif aux limites anciennes, même après la
perte de l’autonomie subie par ces petites unités politiques, présente un caractère
hypothétique.
11 Plus au Nord l’étude de la cité des Lutevani, qui et Foroneronienses, pose apparemment
moins de problèmes. En effet l’on peut admettre une relative fixité des limites de la cité,
dans la mesure où l’existence de celle-ci fut pérenne : la cité de droit latin acquit en effet
le statut de colonie latine à la fin de l’époque julio-claudienne. C’est la colonia Claudia
Luteva, connue par une inscription de Béziers, récemment étudiée par J. Gascou 29. Puis,
comme Lodève est mentionnée dans la Notitia Galliarum, on peut penser qu’elle
traversa,/213/sans que son existence soit remise en question, toute l’époque impériale.
Les limites du diocèse de Lodève devaient, à peu près, correspondre à celles de la cité
antique d’époque augustéenne et impériale30. Du côté du diocèse de Béziers, elles
traçaient une séparation qui partait de la Fontaine des Trois Évêques, suivait la ligne de
l’Escandorgue, puis le cours de la Dourbie jusqu’à son confluent avec l’Hérault. De là, cette
séparation remontait le cours de ce fleuve, jusqu’au confluent du Gassac. Alors
commençait la limite commune du diocèse de Béziers et du diocèse de Montpellier, qui
faisait dépendre du premier une zone de rive gauche de l’Hérault, comme l’a bien établi
par ailleurs M. Clavel31. Faut-il faire remonter cette limite entre Biterrois et Lutevani à
l’époque de César ?
12 Il reste maintenant à définir les limites du territoire de la colonie de Béziers du côté
septentrional. Dans ce secteur se trouvent, de /214/ plus, les limites provinciales, qui
correspondent aussi, à peu près, avec les grandes limites ecclésiastiques, celles-ci
séparant les évêchés placés sous l’autorité de la métropole d’Aquitaine première, à savoir
de ce côté les évêchés d’Albi et de Rodez. Au Moyen Âge l’archevêché de Narbonne et
l’évêché de Béziers constituaient par leurs limites septentrionales la frontière de la
province ecclésiastique, jusqu’à ce que le découpage de l’évêché de Saint-Pons, pris sur le
diocèse de Narbonne, ne vienne lui-même, dans cette région, apporter un élément
nouveau dans la fixation de la limite provinciale32 : désormais c’étaient, de l’Ouest vers
l’Est l’évêché de Saint-Pons, puis l’évêché de Béziers, enfin celui de Lodève, qui séparaient
le Languedoc des évêchés rouergats.
13 Dans l’Antiquité tardive, le peuple limitrophe du côté de l’Aquitaine, la province qui
bordait ici la Narbonnaise, était le peuple des Rutènes dont l’aire d’installation
correspondait au Rouergue actuel. La question qui surgit immédiatement concerne donc
141

les Rutènes dits provinciaux et leur zone d’installation, vieux problème, amplement
débattu.
14 En effet, une partie du peuple rutène fut intégrée, dès l’époque républicaine, dans la
province de Transalpine. Ce fait est antérieur au proconsulat de César, qui distingue
nettement les Ruteni provinciales (César, BG, VII, 7, 3) du restant du peuple, demeuré
indépendant et situé hors de la province. Certainement, les Rutènes avaient été, au IIe s.
av. J.-C., dans la mouvance arverne, comme les Cadurques33. La date du partage du peuple
des Rutènes et du transfert d’une partie d’entre en Transalpine ne peut être placée à
l’époque des campagnes de Q. Fabius Maximus ou de Cn. Domitius Ahenobarbus, comme
le soutenait C. Jullian34. On ne peut, en effet, récuser le texte de César (BG, I, 45, 2), à
propos des suites de la guerre de 121. Il précise que les Arvernes et les Rutènes avaient été
vaincus, mais que le peuple romain ne les avait pas soumis au régime provincial ni soumis
à l’impôt, qui marquait la dépendance35 : bello superatos esse Arvernos et Rutenos ab Q. Fabio
Maximo ; quibus populus Romanus ignovisset neque in provinciam redegisset neque stipendium
imposuisset. Aussi sera-t-on plutôt tenté de faire du rattachement d’une partie de ce
peuple à la Transalpine une mesure imputable à Pompée, dont le rôle dans l’organisation
de la province fut décisif36. Mais on pourrait aussi penser à une mesure légèrement
antérieure, remontant au proconsulat de C. Valerius Flaccus qui, en 81 av. J.-C., triompha
de Celtiberia et Gallia, même si cela demeure moins probable. Quoi qu’il en soit, les deux
dates sont très voisines.
15 Certains ont pensé que ces Rutènes furent tout de suite absorbés par les Tolosates37.
Toutefois cette solution semble exclue en raison de l’émiettement de peuples que donne
César en BG, VII, 7, 1, puisque, dans ce passage, il dissocie nettement ces deux peuples et
qu’il considère les Rutènes comme une entité ethnique et politique autonome dans sa
province de Transalpine, au même titre que les Tolosates eux-mêmes et que les Volques
Arécomiques. De même exclut cette solution de l’absorption par les Tolosates le fait que
les Rutènes apparaissent toujours comme entité politique particulière dans la formula
utilisée par Pline l’Ancien38. Depuis qu’ils avaient été séparés du gros du peuple rutène, les
Rutènes provinciaux ont suivi une existence autonome.
16 Faut-il alors donner à ce peuple séparé, dont on a peu parlé dans nos sources, un
territoire de modestes dimensions ? Ce fut la solution d’E. Griffe et d’autres auteurs 39. Ils
supposent que leur territoire se limitait à une mince bande de terre entre la Montagne
Noire et le Thoré, région correspondant au diocèse de Lavaur, constitué en 1318 au
détriment de l’évêché de Toulouse. D’autres ont tenté de les établir dans l’Albigeois et de
leur attribuer le territoire de la civitas Albigensium connue au Bas-Empire par la Notifia
Galliarum. Mais cette cité de l’Antiquité tardive appartenait à la province d’Aquitaine
première (métropole : Bourges)40. Il faudrait supposer un retour précoce des Rutènes
provinciaux dans le giron ancestral, et une modification des frontières /215/ séparant la
Transalpine, entre-temps devenue Narbonnaise, et l’Aquitaine. C. Jullian estimait que ce
retour s’était produit à l’époque augustéenne41. Mais le texte de Pline l’Ancien, conservant
en Narbonnaise les Ruteni, interdit de penser que ce changement, s’il avait eu lieu, se
serait produit avant l’époque flavienne. D’autres auteurs ont donc estimé que le transfert
aurait eu lieu plus tard42.
17 Il vaut donc mieux admettre que de ce côté occidental, la frontière de la Narbonnaise n’a
pas subi de modification sur la longue durée43, et qu’elle n’aurait pas varié depuis le
moment où la Transalpine fut organisée par Pompée. D’ailleurs le peuple des Rutènes, ici
des Rutènes provinciaux, apparaît comme une entité autonome placée sous l’autorité de
142

Fonteius, dans un autre passage qui se trouve au début du Pro Fonteio. Il apparaît comme
un peuple spolié par ce propréteur et qui aurait rejoint de ce fait les adversaires de ce
dernier. Mais Cicéron s’indignait que l’accusation portée devant le tribunal soit plus
soudeuse de l’aerarium des Rutènes que de l’aerarium du peuple romain 44 : quae est igitur
ista accusatio quae facilius possit Alpes quam paucos aerari gradus ascendere, diligentius
Rutenorum quam populi Romani defendat aerarium, lubentius ignotis quam notis utatur,
alienigenis quam domesticis testibus, planius confirmare crimen lubidine barbarorum quam
nostrorum hominum litteris arbitratur ? Il s’agit peut-être de vectigalia fournis par
l’exploitation des ressources dont ils disposaient. De toute façon, ce peuple, inclus dans la
Transalpine, est présenté comme une entité politique particulière.
18 Si donc le maintien d’un peuple des Rutènes au sein de la Narbonnaise ne fait plus de
doute, quel territoire leur accorder ? Faut-il, comme on l’a toujours estimé, leur octroyer
un territoire de modestes dimensions ? Si l’on estime que les Rutènes dits provinciaux
doivent se placer dans le prolongement vers le Sud de la localisation des Rutènes
d’Aquitaine, l’examen de la carte des peuples gaulois aurait dû conduire de tout temps à
leur attribuer une large bande de terre, allant de la Montagne Noire à l’Aigoual, c’est-à-
dire une région prolongeant vers le Sud tout le pays qu’ils occupaient en Aquitaine. Or,
dans l’Aquitaine augustéenne, ils se trouvaient largement établis, entre les Cabales du
Gévaudan et de la Lozère d’une part, les Cadurques d’autre part.
19 On peut s’étonner que l’on n’ait jamais voulu envisager une localisation relativement
large. Un texte de César (BG, VII, 7, 1-3) pourtant orienterait dans ce sens. Ce passage
s’insère dans le récit de la révolte de 52 av. J.-C., lorsque le Cadurque Luctère essaie, pour
le compte de Vercingétorix, de faire peser la menace d’une diversion sur la Transalpine,
dans la région de Narbonne : Interim Lucterius Cadurcus in Rutenos missus eam civitatem
Arvernis conciliat. Progressas in Nitiobroges et Gabalos ab utrisque obsides accipit et magna coacta
manu in provinciam Narbonem versus eruptionem facere contendit. Qua re nuntiata Caesar
omnibus consiliis antevertendum existimavit, ut Narbonem profisceretur. Eo cum venisset,
timentes confirmat, praesidia in Rutenis provincialibus, Volcis Arecomicis, Tolosatibus circumque
Narbonem, quae loca hostibus erant finitima, constituit.
20 C. Jullian s’étonnait de l’ordre géographique suivi par César dans son énumération :
« César le fait aller d’abord chez les Rutènes puis chez les Nitiobroges et les Gabales. On
attendrait plutôt Gabales (de Gergovie à Javols), Rutènes (à Rodez), Nitiobroges (à Agen) ;
cependant il n’est pas impossible qu’il ait été d’abord chez les Rutènes, puis chez les
Nitiobroges, et qu’il soit revenu ensuite chez les Gabales pour menacer directement
Narbonne par la route de l’Ergue et de l’Hérault45 ». Mais l’ordre d’énumération n’est pas
dû au hasard. Les études sur la perception de l’espace dans le récit césarien montrent que
bon nombre de descriptions militaires ont été faites comme si l’on observait le pays sur
une carte, ordonnée d’après une ligne de pénétration46. À partir du point d’observation ou
du point de départ du mouvement, on observe à droite, à gauche, enfin on revient au
centre du dispositif. César adopte cette démarche quand il décrit la progression des
Cadurques. D’abord il envisage l’axe central, impliquant les Rutènes, puis il s’oriente à
leur droite, enfin/216/à leur gauche. Et dans la description de sa propre stratégie
défensive, il mentionne en premier la partie centrale, faisant face à l’axe de progression
de ses adversaires : c’est ainsi que face aux Rutènes qui attaquent, il évoque la défense
postée chez les Rutènes provinciaux. Puis il passe à sa droite et à sa gauche. Enfin il
revient sur l’axe central en évoquant alors l’objectif majeur de l’ennemi, le point fort de la
présence romaine dans la région, le pays autour de Narbonne. Ainsi, lorsqu’il décrit le
143

dispositif de défense, il adopte une démarche qui, à notre avis, est rigoureusement
inspirée des mêmes principes. En effet, la mention des Volques Arécomiques et des
Tolosates répond, dans une symétrie inverse, à celle des Gabales et des Nitiobroges. C’est
pourquoi la mention initiale des Rutènes provinciaux se rapporte à l’élément avancé, au
centre du dispositif défensif, tandis que « les environs de Narbonne » doivent être
considérés comme l’élément arrière sur l’axe majeur de la défensive romaine, le cœur de
l’ensemble du dispositif. Les deux descriptions se répondent : l’espace stratégique, qui
supporte la relation avec l’ennemi, est ordonné de façon stricte et rationnelle. César a
présenté le problème militaire avec la rigueur du stratège, habitué à lire des cartes et à
abstraire les réalités du terrain. On doit nécessairement en déduire que la place qui est
faite sur la carte et sur le terrain aux Rutènes provinciaux suppose qu’ils couvrent une
part importante de la frontière provinciale, et qu’il est impossible dans ces conditions de
ne leur attribuer qu’une zone limitée en superficie. Les Rutènes sont donc à rechercher
au-delà des environs premiers de Narbonne, entre cette zone et la limite de la Transalpine
d’une part, entre les Tolosates et les Arécomiques d’autre part.
21 On est donc conduit à se demander si ce peuple ne doit pas être établi dans la partie nord
occidentale du département de l’Hérault, dans une région correspondant au bassin du
Jaur et à la partie supérieure du bassin de l’Orb, par où passait une route permettant de
relier le plateau des Grands Causses au littoral. Faut-il ajouter à leur emprise le Lodévois,
par où passait une autre grande voie de communication, et faire déborder leur influence
au-delà de l’Escandorgue ? Si les Rutènes provinciaux contrôlaient toutes les grandes
routes de direction méridienne, ce serait le cas. Mais qu’en sait-on exactement ? À tout le
moins, après les remaniements césariens ou triumviraux, l’emplacement correspondant
au peuple mentionné par Pline le Naturaliste doit être situé à notre avis dans le sillon
constitué par l’Orb et le Jaur, c’est-à-dire dans une région partagée à l’époque tardive
entre le nord de l’évêché de Narbonne, plus tard devenu l’évêché de Saint-Pons, et le nord
de l’évêché de Béziers47. La frontière entre les Rutènes provinciaux et la colonie de Béziers
se trouverait ainsi sur la ligne des avant-monts, au-dessus de Roquebrun, Faugères et
Cabrières, dans une zone au pied de laquelle viennent s’éteindre les dernières traces de
l’extension du cadastre B48.
22 En faveur de cette localisation on se référera à la découverte de tessères de plomb portant
les abréviations S R, SOC ROT, provenant du site de Lascours, dans la haute vallée de l’Orb.
On les a développées en S(ocietas) R(utenorum) et en Soc(ietas) Rot(enorum) = Rut(enorum) 49.
C’est aussi dans cette région de la haute vallée de l’Orb que fut trouvée une des
inscriptions les plus anciennes de la province, montrant de plus les liens établis entre la
mise en valeur de ce secteur et la colonie de Narbonne50. On se trouve incontestablement
dans un secteur très attractif, pour lequel se manifesta très tôt l’intérêt des négociants
italiens51.
23 On peut à présent reconstituer de la sorte l’environnement de la cité de Béziers, tel qu’il
apparaît entre l’époque augustéenne et l’époque des Flaviens au moins. Dans sa partie
septentrionale la colonie était limitée par deux cités de droit latin, où l’emportait une
population indigène : la cité des Rutènes et la cité de Lodève, devenue colonia Claudia. Dans
la partie orientale, l’ensemble des trois cités latines d’Agde, de Cessero et des Piscenae,
constituait un autre conglomérat de cités de droit latin qui isolait de la Méditerranée les
parties du territoire qui se trouvaient de part et d’autre des rives de l’Hérault. /217/
24 Dans la province de Narbonnaise Première, au Ve s., le paysage avait profondément
changé puisque ne subsistait des cités latines que Lodève. Agde, Cessero et les Piscenae
144

avaient disparu. Ces cités avaient été englobées dans le territoire de la cité voisine. Les
Rutènes avaient aussi disparu, peut-être partagés entre les deux grandes cités des bords
de la Méditerranée, Béziers et Narbonne. Un peu plus tard, toutefois, la reconstitution de
deux évêchés côtiers, celui de Maguelone et celui d’Agde, amputa la partie occidentale de
la cité de Nîmes et la partie orientale de la cité de Béziers. Peut-on dire que le territoire
du diocèse d’Agde, qui englobait le bourg de Cessero et celui de Pézenas, reprenait les
territoires additionnés des anciennes cités latines ? En partie ou intégralement ? La
question demeure en suspens. Plus tard, au cœur du Moyen Âge, le découpage de l’évêché
de Saint-Pons dans celui de Narbonne ne permit pas de reconstituer l’unité de la cité des
Rutènes. Le territoire de l’évêché de Béziers, peut-être rongé à l’Ouest par les ambitions
du puissant archevêché voisin, conserva une maigre compensation dans les hautes terres
de la vallée supérieure de l’Orb52.
25 Ces observations font ainsi apparaître en négatif le territoire colonial fixé dans les années
difficiles de l’époque triumvirale. Alors que Narbonne avait reçu, à l’époque de César, une
nouvelle déduction par l’intermédiaire des vétérans de la dixième légion, les Decumani, un
peu plus tard les vétérans de la septième légion vinrent s’ajouter à eux, mais dans un
territoire voisin. On peut admettre que le territoire colonial de Narbonne, celui qui
remontait à la fondation de la colonie, avait été réoccupé à l’époque césarienne et avait
ainsi trouvé la physionomie d’un territoire rétabli, dont l’occupation par de nouveaux
venus avait été renforcée. Pouvait-on, quelques années après cette œuvre de refondation,
remanier le territoire de Narbonne par les empiétements liés à la fondation d’une
nouvelle colonie ?
26 Mais en installant un groupe de vétérans légionnaires issus de la septième légion sur
l’emplacement d’une grande agglomération indigène, peut-être dotée depuis peu du droit
latin par César, et dans laquelle pouvaient déjà habiter des groupes d’origine italienne,
afin de donner naissance à une nouvelle colonie romaine, Octavien modifiait nettement
l’environnement de la colonie de Narbonne.
27 Désormais, autour de la ville de Béziers, devenue chef-lieu, se trouvaient, comme à
Orange, les terres des vétérans et de leurs familles. On avait constitué un territoire
colonial. Il reste à préciser comment s’effectua ce passage qui avait pour effet d’attribuer,
par l’assignation, des terres aux membres du corps civique fondateur. Celui-ci pouvait
amalgamer des groupes divers. Quelle était l’importance des vétérans de la septième
légion ? Qu’advint-il des indigènes, dont une partie avait pu recevoir le droit de cité
romaine, et des éléments italiens déjà établis dans le territoire concerné ? Ces deux
dernières catégories pouvaient difficilement être mises hors jeu des procédures de
fondation. En particulier, les Italiens avaient pris en mains l’exploitation de l’ager publicus,
si l’on admet que la zone correspondant à l’extension du cadastre B s’était trouvée mise
en exploitation suivant des conditions nouvelles, tant juridiques qu’économiques. On a
depuis longtemps constaté l’aménagement précoce du Biterrois. Quant aux modes
d’utilisation, le témoignage du Pro Fonteio fait penser à la prédominance du régime de l’
occupatio par des exploitants (possessores). Une appropriation par le biais de distributions
viritanes, qui auraient eu pour effet de distraire des terres de l’ager publicus, pourrait
même être envisagée, sans qu’elle puisse être envisagée comme la situation dominante53.
Or, lors de la création d’une colonie, une bonne partie des terres du territoire étaient
retirées de l’ager publicus et devenaient des propriétés privées par suite de leur
assignation, ce qui supposait des opérations appelées par les sources anciennes limitatio,
divisio, sortitio, adsignatio54. On trouvait peut-être aussi, comme à Orange, des terres qui
145

n’avaient pas été distribuées et que le fondateur avait données à la communauté elle-
même, mettant ainsi une partie de l’ager publicus à la disposition commune des/218/
vétérans55. Même si la situation que révèlent les inscriptions liées aux documents
cadastraux d’Orange pourrait être considérée comme spécifique de cette colonie, la
proximité des dates de fondation de Béziers et d’Orange (36 et 35 av. J.-C.) pourrait aussi
servir d’argument pour envisager un parallélisme étroit dans les choix ou les solutions
retenues, dans l’un et l’autre cas, par les organisateurs. Ils agissaient à l’initiative
d’Octavien, et devaient faire face aux mêmes problèmes sociaux et politiques : la demande
de terres et de ressources par les soldats56.
28 Il semble difficile d’admettre que les terres assignées aux vétérans de la septième légion
soient venues empiéter sur le territoire colonial voisin, qui aurait été ainsi au moins
partiellement amputé. On estimera plutôt que le territoire colonial de Béziers devait se
juxtaposer au territoire colonial de Narbonne. Aucune zone de confins n’apparaissant
nettement dans le contexte naturel de cette région du Languedoc, c’est en procédant à
une amputation dans l’hinterland foncier narbonnais, celui qui s’était constitué
postérieurement à la fondation de la colonie, que fut taillé le territoire assigné aux
nouveaux maîtres du sol. Les terres qui furent assignées, et qui devenaient ainsi, comme
l’indiquent les cadastres B et C d’Orange, des terres ex tributatio (solo), c’est-à-dire des
terres retirées de l’ager publicus populi Romani, ne peuvent provenir que d’une zone se
prêtant à un transfert du même genre. On doit observer que le territoire de la colonie
romaine de Béziers recouvre, pour une grande part, les terres appartenant au cadastre B.
Celles-ci n'étaient-elles pas plutôt, au moment de la fondation, une partie de l’ager
publicus provincial, ayant précédemment fait l’objet de procédures diverses
d’adjudication, établissant les adjudicataires-exploitants en possesseurs ou en
percepteurs de revenus57 ? Dans ce cadre, les relations avec les peuples indigènes, pour ce
qui est du droit d’utilisation du sol et de son exploitation, avaient été réglées lors de la
conquête ou par la suite, au gré de leurs relations avec le pouvoir dominant, quand ils
avaient été dépouillés de tout ou partie de leurs terres. Les relations avec les populations
de l’époque protohistorique n’étaient plus, vers 36 av. J.-C., une question prédominante,
puisque le sort des terres avait été une première fois fixé, dans ce secteur, au moment de
Pompée et de Fonteius au plus tard. C’est plutôt aux exploitants de l’ager publicus, qui
avaient pris depuis un certain temps la possession de ces terres et les avaient exploitées
avec des méthodes inspirées de l’agriculture italienne, que les nouveaux venus, vétérans
de la septième légion, furent confrontés. Mais ils étaient soutenus par la volonté du
pouvoir politique dominant. Et celui-ci, de plus, disposait de quelques espaces agraires
supplémentaires dans la plaine littorale58.
29 En somme, l’examen d’ensemble des cités et de leurs territoires autour de Béziers fait
apparaître l’importance des périodes hautes de l’histoire de la Transalpine. L’époque
césaro-triumvirale est décisive pour ce qui concerne l’organisation politique des peuples
indigènes de la région, suivant les principes de l’application du droit latin : c’est avec
l’organisation des diverses communautés provinciales que leurs territoires commencent à
prendre une forme définitive. En une génération, de César à la première décennie du
principat, les espaces politiques qui déterminèrent la vie des peuples provinciaux
reçurent une configuration durable. Le réseau des oppida latina préservait, dans la région
que nous venons d’envisager, les structures de quelques peuples indigènes, et leur
donnait un nouveau cadre de développement59. On peut dire, à leur propos, qu’une
nouvelle phase de leur histoire commençait.
146

30 En revanche, s’il en est de même, selon toute apparence, pour le territoire colonial qu’ils
délimitent en creux en l’enserrant, celui-ci avait incontestablement traversé, pendant le
demi-siècle qui précédait, une phase importante de son histoire. C’est précisément cette
partie de la Transalpine, prise en mains en profondeur après la fondation de Narbonne, et
qui apparaissait dès lors comme le prolongement de cette colonie, qui subit une nouvelle
évolution. Mais celle-ci concernait plus les occupants et exploitants d’origine italique que
/219/ les populations indigènes elles-mêmes. Si l’on peut donc caractériser, dans cette
perspective, le territoire précolonial de Béziers, c’était, dans le prolongement de celui de
Narbonne, une zone où s’étaient déjà bien enracinées les influences extérieures au
détriment de la société indigène et de ses modes de vie. La fondation de la colonie ne
pouvait qu’accentuer les caractères généraux de l’évolution économique et sociale. À ce
moment-là, durant l’époque triumvirale, les processus d’appropriation et d’exploitation
foncière avaient depuis un certain temps profondément bouleversé les structures
économiques et sociales de cette partie de la province. La fondation de la colonie venait
parachever les effets de l’emprise italienne sur un espace déjà profondément transformé
par l’exploitation de l’ager publicus. En effet, à l’intérieur du territoire concerné, elle se
produisait dans un contexte spécifique, moins celui d’une qualification comme ager
publicus par le droit de conquête, que celui d’une politique d’exploitation qui s’était déjà
traduite par d’amples modifications de la condition juridique du sol et des formes de sa
mise en valeur60.

NOTES
1. Christol 1994 a, développant des vues déjà présentées dans Christol 1992 f, p. 40-41. Voir aussi
en général Chastagnol 1997. L’étude du cadre géographique s’appuie aussi sur les mises au point
de Clavel 1970, p. 203-204 et p. 212-226.
2. C’est le moment du voyage d’Auguste en Occident avec une étape importante à Narbonne (Liv.,
Per., 134 ; Dion 53, 22) : Halfmann 1986, p. 157. Sur l’importance de ce voyage dans la vie
provinciale Demougeot 1968, p. 48-53. Sur la date de rédaction de la formula provinciae, utilisée
par Pline, Christol 1988 a, p. 90-99, et à propos de l’originalité du travail de Pline sur ce point
Christol 1994 a, p. 45-52 [chapitre 6].
3. Sur les modalités de rédaction du document utilisé par Pline : Christol 1994 a, p. 53-56
[chapitre 6] ; voir aussi, à propos de la place de Béziers, Christol 1995 b, p. 102-104 [chapitre 7]. Ce
point de vue s’accorde avec les propositions d’A. Chastagnol sur le développement des colonies
de droit romain : Chastagnol 1997, p. 55, p. 61 62.
4. Comme l'estimait déjà Pallu de Lessert, BSNAF 1916, p. 286 ; voir aussi Chastagnol 1987, p. 6 (=
Chastagnol 1995, p. 94).
5. Sur Nîmes et les Volques Arécomiques, Christol 1988 a ; sur l’ensemble des oppida ignobilia,
Christol 1994 a, p. 58-62 [chapitre 6]. Voir aussi n. suiv.
6. Il est difficile de ne pas considérer, à la lumière de la phrase de Pline, qui pour nous est une
glose du personnage sur la documentation dont il disposait, que dans le passage oppida vero
ignobilia XIX sicut XXIV Nemausensibus attributa, la qualité d’oppida ignobilia soit refusée aux oppida
nîmois, comme le voudrait Le Roux 1992, p. 193-194.
147

7. L'articulation des diverses sources de Pline a été, en dernier, examinée par Christol 1994 a,
p. 48-51 [chapitre 6].
8. On abordera cette question en tenant compte des observations de Py 1990, I, 218-221,
p. 236-239, p. 244-246.
9. Strabon, Geogr., IV, 1, 12.
10. Lasserre 1966, p. 9-11, p. 110-112. Sur les thèmes développés par l’auteur, Clavel-Lévêque 1974
(= Clavel-Lévêque 1989, p. 285-306) ; Thollard 1987.
11. Pour la fondation de la colonie de Nîmes (COL NEM), le texte de Suétone, Tib., 4, ne peut-être
négligé : Goudineau 1986, p. 173 ; Christol 1988 a, p. 90-93. Autre proposition de datation,
Chastagnol 1987, p. 5-6 et p. 20 (= Chastagnol 1995, p. 93-93 et p. 108).
12. Pour la mise en évidence de cet apport de l’onomastique Christol 1992 g, p. 191, puis Christol
1993 a, p. 284-285, p. 287. Critiques artificielles de Le Roux 1992, p. 197, n. 112. L’epigraphie de la
cité de Nîmes apporte beaucoup à la connaissance du vécu du droit latin : Christol 1989 b
[chapitre 9] ; Chastagnol 1990 (= Chastagnol 1995, p. 51 71) ; Chastagnol 1995 a.
13. Laffranque 1964, p. 65-67, apporte des arguments pour placer ce voyage à l’intérieur d’une
période s’étendant de 101 à 91 av. J.-C., pour ses diverses étapes et ses développements ; Duval
1971, I, p. 242-246. Voir aussi Lasserre 1966, p. 106-108.
14. Untermann 1992, particulièrement p. 21, p. 23-24, p. 26-27.
15. AE 1969-1970, 383 : Canavae Divecilli f(iliae) ; voir Nony 1977. Autre Divecillus à Lattes ;
Demougeot 1972, p. 95, no 23 (AE 1972, 327).
16. RE, XX, 2 (1950), col. 1775 (Goessler). D’un avis différent, en suivant les indications du
géographe Ptolémée, Clavel 1970, p. 130-138. Mais cet auteur rappelle (p. 134) que, selon Jullian
1921, IV, p. 33, n. 6, les habitants de Béziers seraient des Arécomiques. En revanche, dans la
même encyclopédie, l’auteur de la notice sur Cessero (voir n. 19) place ce lieu chez les Tectosages.
17. Un texte fondamental : Cic., Pro Fonteio, V, 12-13. Voir Clavel-Lévêque 1988 (= Clavel-Lévêque
1989, p. 213-254). Sur les réalités archéologiques de la zone concernée, Mauné 1996.
18. Chastagnol 1992, p. 20, p. 25-29. À propos d’Agde, avis différent de Clavel 1970, p. 203-204.
19. RE, III, 2 (1899), col. 1994-1995 (Ihm) ; Clavel 1970, p. 121-123, p. 203, p. 421-422.
20. Peut-on tenir compte, afin de préciser les limites entre la petite cité latine de Cessero et la
colonie romaine, de l’emplacement de la borne milliaire, élevée lors des réparations réalisées sur
ordre de Tibère, en 31-32 ap. J.-C. : CIL XII, 5665 = HGL XV, 1511= CIL XVII, 2, 286. Elle fut retrouvée
en 1866 à proximité de la voie Domitienne, à 4 km du village de Montblanc et à 3 km du village de
Saint-Thibéry, où l’on place Cessero antique. N’aurait-elle pas pu marquer le passage d’un
territoire de cité à l’autre ?
21. Michel 1960 ; Hamlin 1983, p. 281, p. 285.
22. Pline, NH, VIII, 73 : similis circa Piscenas provinciae Narbonensis...
23. Clavel-Lévêque 1989, p. 236-239. Voir ci-dessus n. 17.
24. Clavel-Lévêque 1995, p. 36, fig. 27.
25. Sur ce document Rivet 1976 ; Harries 1978 ; Chastagnol 1997, p. 64-65.
26. La constitution de l’évêché d’Agde se place dans la seconde moitié du Ve s. ap.).-C. : Dupont
1942, p. 155-156. Mais la date demeure conjecturale : M. Chalon dans Cholvy 1976, p. 14-15.
27. Carte dans Castaldo 1970, p. 190-191.
28. Clavel-Lévêque 1982 ; sur les limites du cadastre B dans ce secteur, Clavel-Lévêque 1995, p. 44
et fig. 30.
29. CIL XII, 4247 = HGL XV, 1527 ; Christol 1975 a ( AE 1977, 532). Pour l’interprétation de
l’inscription, on suivra désormais Gascou 1995 a ; voir aussi Gascou 1997, p. 86 n. 70.
30. Appolis 1934 ; Appolis 1938.
31. Clavel 1970, p. 220, p. 225, p. 228, p. 230.
32. Gayraud 1971 ; Gayraud 1981, p. 324-326. Sur les circonstances de la création de ce diocèse et
sur ses limites Appolis 1939. Mais il n’est pas assuré que ces limites reprennent, notamment dans
148

la partie méridionale qui déborde nettement de la montagne vers la plaine de l’Aude, les limites
anciennes entre la colonie de Narbonne et la cité des Rutènes provinciaux : Christol 1995 c,
p. 335-336.
33. Labrousse 1968, p. 203.
34. Jullian 1923, III, p. 23-24.
35. Albenque 1948, p. 76-77. Le contexte général est présenté par Clavel 1970, p. 146-151.
36. Ebel 1976, p. 97-102 ; Goudineau 1978, p. 692. Pour ce qui concerne particulièrement les
Rutènes provinciaux, Albenque 1948, p. 79-94 ; Labrousse 1968, p. 203-204 avec n. 636-638 ; enfin
Roman 1983, p. 65-66, qui semble suivre Labrousse. Dans le même sens Clemente 1974, p. 108-109,
qui, tout en conservant la même date, insiste sur le rôle de Fonteius.
37. Labrousse 1968, p. 205-206, suivi par Roman 1983, p. 65-66.
38. Pline, NH, III, 37.
39. Griffe 1954 ; voir aussi Labrousse et Roman, cités n. 36, ainsi que Gayraud 1981, p. 173 n. 39,
p. 327 n. 56.
40. Jullian 1923, III, p. 23 n. 1 : mais la preuve absolue manque ; Albenque 1948, p. 74-75. Cette
hypothèse sur la localisation des Rutènes a été reprise récemment : Étienne 1962, p. 97, carte 12 ;
Chevallier 1975, p. 720, carte dépliant ; Laubenheimer 1985, p. 191-193, à propos de la localisation
de l’atelier de Montans. Au Bas-Empire les Rutènes d’Aquitaine ont été subdivisés en deux cités,
celle de Rodez et celle d’Albi. Chez les Voconces, de même, il y eut répartition du peuple entre
deux cités. On ne peut donc pas arguer de cette nouvelle situation administrative pour soutenir
que la cité d’Albi correspondrait au territoire des anciens Rutènes provinciaux.
41. Jullian 1921, IV, p. 69 n. 3.
42. C’est l’avis d’Albenque 1948, p. 85.
43. L’hypothèse de C. Jullian a été réfutée par Griffe (ci-dessus n. 39), d’où Labrousse 1968, p. 203
et p. 328.
44. Cic., Pro Fonteio, III, 4.
45. Jullian 1923, III, p. 428 n. 1. Pour le contexte, Goudineau 1996, p. 201-211, ainsi que Gayraud
1981, p. 174-175.
46. Rambaud 1974. On trouve une présentation semblable chez Florus, I, 37, 2 (omni igitur tractu
violentius hostis a dextris atque a laevis et a medio septentrionis erupit), que P. Jal (éd. CUF, Paris, 1967,
I, p. XVIII-XIX) commente ainsi : « il regarde une carte ».
47. Voir les travaux de M. Gayraud, mentionnés à la n. 32.
48. Clavel-Lévêque 1989, p. 266-267 ; Clavel-Lévêque 1995, p. 43-45 et fig. 30.
49. Barruol 1982. Plus généralement Gourdiole 1977. On ajoutera à cette documentation les
observations de Soutou 1974 : la répartition des toponymes en –dubrum et celle des toponymes en
–O-ialos (-uejouls) montre que ceux-ci débordent au sud de la ligne de partage des eaux entre
l’Océan et la Méditerranée, notamment dans le bassin supérieur de l’Orb, mais aussi dans le
Lodévois. Selon cet auteur les Rutènes auraient débordé de leurs terres vers le Sud. En somme, à
l’époque de Pompée, leur mainmise sur ces terres serait récente. Voir aussi sur la zone minière
Clavel-Lévêque 1989, p. 237-240.
50. C’est de cette région que provient une des inscriptions latines les plus anciennes : Christol
1986 a (AE 1986, 470).
51. Tchernia 1986, p. 90-93. Cela ne suffit pas pour annexer le Saint-Ponais au territoire de
Narbonne, comme le voudrait Gayraud 1981, p. 322.
52. Clavel 1970, p. 215-218, p. 229.
53. Clavel-Lévêque 1984 (= Clavel-Lévêque 1989, p. 255-282) ; Clavel-Lévêque 1989, p. 221-227,
p. 233-235, p. 253.
54. Sur les procédures d’attribution des terres, en dernier Moatti 1993, p. 14-30.
55. Piganiol 1962, p. 57-60.
56. Gabba 1951 b (= Gabba 1973, p. 95-143).
149

57. Il est difficile de déterminer, comme on l’a déjà dit plus haut, s’il y eut des ventes
questoriennes ou s’il y eut des distributions viritanes.
58. Le cadastre C de Béziers correspond à un élargissement de l’emprise cadastrale : Clavel-
Lévêque 1989, p. 267-271.
59. C’est dans ce cadre que peut-être il faudrait, comme à Orange, envisager éventuellement
l’hypothèse de restitution de terres (reddita).
60. Luzzatto 1974, p. 20, p. 25-26, p. 53.

NOTES DE FIN
*. Cité et territoire, II (IIe colloque européen, Béziers, 24-25 octobre 1997), Paris, 1998, p. 209-222.
150

Troisième partie. L’accompagnement


de la municipalisation. Le droit latin
151

Introduction

1 La question du droit latin innerve largement toute réflexion sur l’histoire provinciale, à
partir de l’époque de César, en plaçant la Transalpine, puis la Narbonnaise, dans un
continuum institutionnel relatif à l’expansion du droit de cité romaine et aux processus
qui en permirent la réalisation. Il se marque dans la péninsule Italique où, à l’Italie
proprement dite, s’ajoutent la Cispadane et la Transpadane, d’abord lors du règlement de
la guerre sociale, puis lors de l’époque césarienne. Avec un décalage temporel et une
gradation institutionnelle, la Transalpine suit la même évolution, avec des
caractéristiques propres, liées aussi au rythme de la colonisation, romaine et latine.
L’époque césarienne, si l’on suit le raisonnement qui a été développé par Chr. Goudineau
et que nous avons repris en sa compagnie (Christol 1988 a), constituerait une étape
importante à cet égard, puisqu’elle aurait été celle de l’octroi du droit latin aux
communautés indigènes, caractérisées comme oppida latina, selon les indications
provenant de sources administratives antiques transmises par l’oeuvre de Pline l’Ancien
(Christol 1994 a ; chapitre 6).
2 Pour d’autres raisons le sujet ne pouvait être esquivé. La découverte de la lex Irnitana a
relancé les débats sur le contenu des lois municipales organisant des communautés de
droit latin dans la péninsule Ibérique. À côté, le développement du programme ILN
(Inscriptions latines de Narbonnaise), engagé à Aix-en-Provence au centre Camille-Jullian par
J. Gascou et M. Janon, conduisait à reprendre le matériau épigraphique et à lui poser des
questions en rapport avec les structures juridiques et sociales des cités provinciales : que
pouvons-nous savoir par les inscriptions des effets concrets de dispositions normatives ?
Comment pouvons-nous remonter des indications répétées qui se constatent dans le texte
d’épitaphes au substrat normatif qui les précéderait et les éclairerait ?
3 L’attention portée au corpus des inscriptions latines de la grande cité de Nîmes avait aussi
pour conséquence l’obligation de s’interroger sur le contenu de deux textes
fondamentaux pour la connaissance du droit latin en Narbonnaise (Strabon, Geogr., IV, 1,
12, qui concerne spécifiquement la cité de Nîmes ; Pline, NH, III, 31-37, qui concerne certes
la cité de Nîmes, mais qui a une portée plus générale car il ne parle de cette cité que dans
un propos étendu à l’ensemble de la province). Le travail épigraphique conduisait à
affronter une documentation qui par son ampleur offrait un intérêt documentaire réel,
sinon inestimable. Cette importance quantitative a toujours soutenu la conviction qu’il
était possible de découvrir dans le dossier nîmois bien plus qu’ailleurs, et qu’il fallait
152

donner une signification d’exemple aux caractéristiques qui se dégageaient. Approfondir


la réflexion sur le contenu de ces archives épaisses ne pouvait qu’être profitable, car le
cadre limité de la recherche ne pouvait pas se traduire par une limitation des conclusions.
On peut souhaiter l’avoir montré.
4 Les trois chapitres qui suivent se concentrent donc sur la cité de Nîmes. Mais il leur est
difficile de ne pas se ressentir de tous les développements suscités par les problématiques
les plus générales du droit latin, qui apparaissent dans la bibliographie jusqu’à l’ouvrage
récent de D. Kremer, Ius Latinum. Le concept de droit latin sous la République et l’Empire, Paris,
2006. Avant lui les travaux de M. Humbert et de P. Le Roux avaient modelé le paysage.
Pour la Narbonnaise, et par extension à la Gaule entière et même à l’Occident romain,
ceux d’A. Chastagnol ont été un accompagnement et un appui, sans que leurs conclusions
aient été intégralement acceptées (sur la notion de droit latin subordonné, voir Christol,
dans Antiquités africaines, 40-41, 2004-2005, p. 85-98). Nos enquêtes sur la nomenclature
des hommes libres dans la cité de Nîmes (la ville et son territoire) ont paru dès 1984, puis
se sont échelonnées les années suivantes, en même temps que s’imposait la nécessité de
réviser le texte des inscriptions et de faire fructifier les observations qui en découlaient
(Christol 1984 b ; Christol 1986 b et c ; Christol 1989 a et b ; plus largement Christol 1992 a,
passim). On relèvera qu’en parallèle la première vague des travaux d’A. Chastagnol,
portant sur la Narbonnaise puis de cette province s’élargissant à l’Occident romain, date
de 1986 à 1990 (dates de publication) : ils ont été rassemblés dans le livre intitulé La Gaule
romaine et le droit latin, Lyon, 1995, puis ils ont fait l’objet d’une appréciation à distance
lors d’une réunion dont les travaux ont été publiés sous le titre L’oeuvre d’André Chastagnol.
Journée d’hommage à la mémoire d’André Chastagnol (Paris, 24 mai 1997) dans la revue Ktèma,
26, 2001 (P. Le Roux, « Le droit latin provincial : l’itinéraire d’un historien », ibid.,
p. 173-178 ; J. Gascou, « André Chastagnol et l’onomastique des citoyens des communautés
de droit latin », ibid., p. 179-186).
5 L’étude des formes que revêtent les dénominations de personnes est donc essentielle.
Alliée au classement chronologique des inscriptions, qui s’effectue toujours par des
appréciations larges, elle permet de suivre sur la longue durée un marqueur important du
droit latin dans ses aspects concrets : la dénomination pérégrine. On peut en suivre le
maintien jusqu’au début du III e siècle vraisemblablement. Mais on peut aussi en dégager
un enseignement : les inscriptions indiquent que l’enfant suit la condition du père, quel
que soit son statut, révélé par la dénomination, et ce n’est qu’à partir d’un certain
moment, qui a été rapproché des mesures d’Hadrien sur le droit latin, qu’en cas de
mariage de personnes de statut inégal le droit de cité romaine est systématiquement
attribué à la descendance. Dans la masse imposante des inscriptions de Nîmes deux
inscriptions seulement permettent ce rapprochement ou suggèrent cette interprétation.
Rapidement proposée dans Christol 1989 a, p. 75 n. 9, et plus développée dans Christol
1989 b, p. 100 n. 56, elle a été reprise par Chastagnol 1994, p. 221-222, cf. J. Gascou, ibid.,
p. 183.
6 Mais l’épigraphie permet aussi de toucher, quoique plus rarement, la pratique
testamentaire. Grâce à la communication d’une inscription de découverte récente,
transmise par J. Charmasson, il a été possible de montrer qu’était entrée dans les moeurs
la factio testamenti des Romains. Le cas est isolé apparemment, mais il l’est moins si l’on
tient compte désormais que des termes ou expressions assez courants dans les textes
funéraires (ex testamento, heres, etc.) prennent une signification plus forte. L’inscription
provient de Tresques, dans la partie rhodanienne de la cité, où une importante collection
153

d’inscriptions avait déjà permis, en collaboration avec des collègues archéologues, de


réfléchir aux modalités de l’organisation des terroirs (Christol 2002 g, mais aussi 2003 c,
ici chapitre 26). L’article publié en association avec l’inventeur est paru dans une revue
d’accès difficile : « Une nouvelle inscription antique découverte à Tresques (Gard) »,
Rhodanie, 102, juin 2007, p. 2-12. Sa reprise était donc nécessaire.
7 Les effets du droit latin sont aussi indissociables de la mesure de la latinisation, qui reçoit
d’autres réflexions ailleurs (chapitres 23 et 24). Mais l’article retenu a sa place dans cette
partie, d’abord parce qu’il concerne la cité de Nîmes, ensuite parce que, centré sur les
comportements onomastiques de la partie pérégrine de cette communauté hétérogène, il
renvoie à l’application du droit latin comme « passerelle » dans le processus de
romanisation des cités provinciales. Il s’appuie sur un mémoire de DEA de l’université
Paris 1 qui avait été préparé par C. Deneux, et il a été initialement publié sous les deux
noms. Il est accompagné, dans la publication qu’ont dirigée M. Dondin-Payre et M.-Th.
Raepsaet-Charlier, d’une autre étude sur les inscriptions de la nécropole de Lattes,
considérées comme un échantillon en raison de leur homogénéité : Christol 2001 b, mais
déjà Christol 1999 i, où étaient abordées les relations entre modes de dénomination,
pérégrinité et droit de cité romaine.
154

Chapitre 9. Le droit latin en


Narbonnaise : l’apport de
l’épigraphie (en particulier celle de
la cité de Nîmes)*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Le texte de ce chapitre est la version plus détaillée d'une communication présentée à
Pampelune en 1987 (Christol 1989 a). Sous plusieurs aspects il doit être rapproché des
chapitres 5 et 6 (Christol 1999 d et 1994 a), puis du chapitre 16 (Christol 1992 g). Il
convient d'apporter des retouches au texte publié et repris pour l’essentiel. Nous avons
supprimé ce qui concerne T. Craxxius Severinus : ce personnage, connu par CIL XII, 2754,
était considéré comme un chevalier romain : Burnand 1974, p. 67-68, et Burnand 1975 a,
p. 782-787. La révision de l’inscription le concernant a abouti à une autre lecture, qui en
fait le magister d'un collège artisanal : Christol 1999 k, p. 129-130 (avec fig. 8), d'où AE
1999, 1032. Il ne figure plus en conséquence dans l’ouvrage de Burnand 2005-2007, qui
correspond à la publication de la thèse de 1985. L'inscription de Q(uintus) Caranto Endami f
(ilius), considérée comme inédite (n. 39) a été publiée par la suite : Christol 1992 a,
p. 21-26, d’où AE 1995, 1066. La compréhension de l'inscription de Murviel-lès-
Montpellier, relative aux édiles Sex(tus) Vetto et C(aius) Pedo, a nécessité une retractatio :
Christol 2002 a, p. 429-433. On peut considérer que Vetto et Pedo sont d’authentiques
gentilices. Il convient donc de retirer ces exemples. Quant au contexte institutionnel de
cette agglomération, que l'on peut considérer désormais comme un oppidum latinum, il est
à présent éclairé par les résultats des fouilles de P. Thollard.

1 Strabon et Pline l’Ancien permettent d’apprécier l’importance du droit latin dans


l’organisation des cités de Narbonnaise. Pline fournit une longue liste des oppida latina se
trouvant in mediterraneo 1. rédigée en ordre alphabétique, qu’il faut vraisemblablement
compléter par la plupart des noms mentionnés dans les paragraphes précédents, dont le
déroulement suit d’autres principes2. Strabon, pour sa part, décrit avec précision, à
155

propos de Nîmes et des Volques Arécomiques, les mécanismes et les effets du ius latii 3.
Mais toutes les cités de Narbonnaise ne ressortissaient pas à ce type d’organisation
municipale. D’un statut supérieur et organisées d’une façon différente étaient les colonies
de droit romain, que Pline, comme il est de règle, mentionne en tête quand il énumère les
communautés politiques sises à l’intérieur des terres. Par ailleurs, nous connaissons mal
le système d’intégration des peuples, dont le nombre est sans aucun doute nettement
supérieur à celui des oppida latina 4. Quoi qu’il en soit c’est le droit latin, appliqué dans le
cadre des oppida latina, qui constitue l’originalité de l’organisation politique et
institutionnelle de la province. On doit même envisager que ce trait caractéristique
résulte d’une mesure générale. Avec d’autres facteurs non négligeables, comme la
diffusion du droit de cité romaine par le jeu des patronages ou par les bienfaits de la
naturalisation ob virtutem5. ce privilège juridique est à la source de l’intégration des élites
provinciales dans le cadre de vie du togatus 6. On ne peut l’ignorer si l’on veut comprendre
l’éloge de la province par Pline l’Ancien7 : agrorum cultu, virorum morumque dignatione,
amplitudine opum nulli provinciarum postferenda breviterque Italia verius quam provincia.
2 Cette organisation des communautés provinciales remonte à César très
vraisemblablement8, mais elle reçut par la suite plusieurs aménagements que le document
utilisé par Pline le Naturaliste enregistre peut-être plus soigneusement qu’on ne le pense.
3 L’un d’eux concerne la fondation des colonies de droit romain par déduction de vétérans.
Celles-ci sont pour beaucoup postérieures à la mort de César, donc de l’organisation
provinciale fondée sur l’établissement d’un réseau d’oppida latina9. On peut admettre que
lorsqu’elles furent établies sur des sites déjà importants, ce fait entraîna la suppression de
l’organisation politique préexistante, c’est-à-dire la suppression d’un nom dans la série
des oppida latina, et l’insertion d’un nouveau nom dans la série des colonies de droit
romain par adjonction (adiectio en latin) à la suite. Il est donc vraisemblable d’admettre
que la liste des colonies de droit romain se développa suivant l’ordre chronologique des
fondations, et que sous cette forme elle passa de la source de Pline dans le texte rédigé
par cet auteur. À notre avis, la liste des colonies romaines in mediterraneo se déroule à la
différence de celle concernant les oppida latina, en ordre chronologique et non en ordre
alphabétique10.
4 En effet, si la mesure de César était générale parce qu’elle embrassait les communautés
provinciales, la liste des oppida latina qui en résulta était close : il y avait peu de chances
pour qu’elle s’augmentât par subdivision d’une communauté, tandis qu’elle dut plutôt se
réduire par suite de suppressions, comme nous le verrons plus loin11. En revanche, les
possibilités d’accès au solidum civitatis Romanae beneficium 12 faisaient que la liste des
colonies romaines était ouverte. C’est ce qui explique par exemple le transfert de Valence,
puis de Vienne, d’une catégorie à l’autre : ces colonies de droit romain créées par
promotion d’une cité dotée du droit latin et non par déduction de vétérans13,
augmentèrent l’une après l’autre d’une unité la liste des cités du rang supérieur. Il en
avait peut-être été de même plus tôt, quand la déduction de vétérans de la septième
légion recouvrit à Béziers une ville indigène importante, dont on peut difficilement
admettre qu’elle ait été laissée à l’écart de l’organisation césarienne. /88/
5 L’autre source d’évolution de la liste des oppida latina peut-être caractérisée par l’analyse
des aménagements qui affectèrent la cité de Nîmes. L’oppidum de droit latin, au coeur du
pays des Volques Arécomiques, reçut, avant la fin de l’époque césarienne, un lot de colons
donnant naissance à la colonia Nemausensium, connue par le monnayage qui précède les
frappes au crocodile14. C’était une colonie latine, comme Vienne, fondée vers le même
156

moment, du moins dans son premier état qui fut éphémère. On doit verser toutes ces
mesures au compte de Tib. Claudius Nero qui, selon Suétone, Tib., 4, 2, ad deducendas in
Gallium colonias in quis Narbo et Arelate erant missus est. Peu importe pour notre propos que
la déduction ait été surimposée à un oppidum latinum de population indigène, ou établie à
part. Par la suite, à une date qui coïncide peut-être avec le don de l’enceinte, en 16-15 av.
J.-C.15, la colonie reçut les bourgs du pays volque arécomique, qui lui furent attribués.
6 Ces oppida, qualifiés par Pline d’ignobilia, au nombre de vingt-quatre et comparables, selon
cet auteur, aux dix-neuf autres auprès desquels il les range, ne sont pas seulement des
oppida qui ne méritent pas d’être cités. Ils existaient dans la source plinienne puisque cet
auteur peut les comptabiliser exactement. Mais ils n’avaient plus au moment où il écrivait
une quelconque autonomie. On peut même ajouter que l’indication de la réduction de leur
statut se trouvait vraisemblablement dans la source utilisée, puisque Strabon aussi établit
bien leur dépendance, politique et financière, par rapport au chef-lieu de la cité. Mais ce
dernier précise également que leurs ressortissants disposaient pleinement du droit latin
et pouvaient profiter des mécanismes d’assimilation qu’il comportait. Pour concilier Pline
et Strabon, et surtout pour éclairer le plus largement le texte de ce dernier, on adoptera
une solution après avoir présenté deux hypothèses possibles et alternatives :
1. Ou bien Auguste accorda aux ressortissants des bourgs le bénéfice du droit latin en laissant
subsister l’attribution financière, décidée antérieurement, qui devait être pesante. Il
faudrait alors rapprocher la situation de ces communautés de celle qui fut faite aux Carni et
aux Catali 16. attribués par Auguste à la colonie de Tergeste : sous Antonin le Pieux, leurs
notables purent briguer les magistratures dans la colonie romaine voisine et obtenir le droit
de cité romaine après leur élection17. Mais subsistait quand même dans ce cas une dualité de
statut, ce qui n’est pas le cas à Nîmes. Que cette hypothèse soit à retenir ou non importe peu.
Compte bien plus la nécessité d’envisager, tant pour formuler cette hypothèse que la
suivante, un processus ordonné dans le temps en plusieurs étapes 18, dont les sources ne
fourniraient que le résultat.
2. Ou bien Auguste attribue les vingt-quatre oppida à la colonie latine et, s’il les déclasse en les
privant de leur autonomie politique et en leur imposant une sujétion financière, il laisse
toutefois à leurs ressortissants, devenus désormais nîmois, le privilège fondamental du droit
latin qu’ils détenaient auparavant. Mais son profit devenait désormais moins aisément
accessible car la rétraction du nombre des unités politiques était considérable. Cette
solution semble plus vraisemblable que la précédente. Elle s’accorde bien avec la volonté de
susciter l’apparition et le développement de grandes villes : chez Auguste elle est très
manifeste à l’époque de son grand voyage de ces années-là. Elle s’accorde aussi avec son
souci de réorganiser la vie politique des provinces19. Elle s’accorde enfin avec les
enseignements de Dion Cassius sur les décisions prises lors de son voyage de 16-13 av. J.-C. 20.
Aussi proposerons-nous de comprendre ainsi l’expression oppida ignobilia appliquée aux
communautés de Narbonnaise : ces oppida sont des collectivités qui ne méritent pas d’être
citées. Mais le terme d’oppida rappelle qu’elles auraient pu l’être à un certain moment du
passé, car elles avaient été alors de véritables unités politiques, méritant cette définition. Si
les oppida sont donc ignobilia, c’est qu’ils ne pouvaient plus prétendre à leur qualité
première : ils ne pouvaient donc plus être cités, parce que Pline pouvait se rendre compte de
la déchéance de leur situation.

7 Si César a organisé la vie politique de la province par la constitution d’un réseau d’oppida
latina, étendu à l’ensemble du territoire provincial, Auguste a réduit le nombre des
communautés en remaniant pour certaines d’entre elles le cadre administratif dont elles
jouissaient jusque-là21. Il n’y aurait donc pas dans l’organisation provinciale césarienne
d’autre catégorie d’oppida22. Celle-ci n’aurait fait son apparition que plus tard, et encore
157

/89/ ne s’agit-il pas d’une catégorie autonome, juridiquement définie, comme les oppida
stipendiaria de Bétique et de Tarraconaise23. Il s’agit plutôt d’une glose de Pline lui-même,
qui devait disposer dans sa source et de la mention de ces oppida, vraisemblablement
mêlés aux autres, d’où, pour lui la possibilité de les comptabiliser avec précision, et de
l’indication de leur sujétion politique advenue dans un second temps, d’où l’invitation à
marquer par le qualificatif d’ignobilia cette situation nouvelle qui leur avait été faite.
8 Mais la précision des textes littéraires n’est pas le seul élément positif de la
documentation disponible sur Nîmes : il existe aussi une ample documentation
épigraphique provenant de la ville et du territoire. Si l’on combine ces deux types de
sources on peut disposer d’un côté des données les plus générales sur l’organisation de
l’activité civique et le statut de la collectivité, et l’on peut atteindre de l’autre les réalités
quotidiennes de la vie de la population : celles-ci sont ordonnées et informées par un
cadre qui nous échappe, la loi locale et la loi municipale qui, pour sa part, articule les
exigences du droit romain avec celles du droit local tout en apportant à celui-ci des
modifications issues du droit romain24. La loi municipale nous échappe donc, mais l’on
peut tenter d’en retrouver quelques aspects à partir d’une documentation ordinaire.
9 Cette documentation épigraphique est pour l’essentiel d’origine familiale, rarement
publique. Constituée le plus souvent d’épitaphes, elle ne livre que des noms de personnes
et la situation familiale de celles-ci. Le plus souvent, aussi, les articulations de parenté ou
les liens familiaux sont élémentaires : couples, familles définies sur deux générations,
rarement trois, et encore de façon plutôt incomplète, comme nous le verrons plus loin.
Toutefois peuvent être dégagées plusieurs données juridiques qui éclairent l’histoire
sociale de la communauté locale, et au-delà celle des communautés latines provinciales,
en Narbonnaise.

1. Une première série d’observations concerne les


formes de dénomination
10 L’on sait depuis longtemps que l’un des effets primordiaux du droit latin25 est d’entraîner,
par l’exercice des magistratures, l’accès à la citoyenneté romaine des ressortissants de la
collectivité qui n’en jouissaient pas encore. Devenus citoyens romains, ils adoptent une
nomenclature significative de leur nouvelle condition : elle est le signe d’un changement
fondamental de leur vie personnelle et de la vie de leur famille. Cela se traduit non
seulement par l’adoption de la nomenclature civique, caractérisée par les tria nomina,
l’indication de la filiation et de la tribu, mais aussi par la création de nouveaux gentilices 26
. On peut aussi admettre que dans ces cités se produisit une surévaluation de la
nomenclature civique romaine, signe incontestable de dignité dans des communautés qui
étaient hétérogènes27.
11 L’étude de la liste des notables de la cité de Nîmes met en valeur cette création constante
de nouveaux noms de famille. Nous connaissons environ soixante-dix mentions de
personnages ayant exercé tout ou partie du cursus honorum municipal. Ils se répartissent
en quarante-huit attestations familiales, ce qui montre la difficulté qui existe de suivre
sur plusieurs générations le destin d’une famille. On peut les classer en plusieurs
catégories.
12 a) Onze familles portent ce que l’on peut considérer comme des gentilices
« républicains ». On a inclus les attestations relatives aux Iulii. Il s’agit des Annii, Licinii,
158

Iulii, Caecilii, Cornelii, Domitii, Valerii, Pompeii, Marii, Antonii, Aemilii. Cette liste a été
établie à partir des gentilices les plus fréquemment attestés dans la province et dans les
autres provinces occidentales, d’après les travaux concordants de R. Syme, E. Badian et Y.
Burnand28. L’émergence très nette de tels gentilices s’explique par de solides liens de
clientèle avec les grands personnages de l’État à l’époque républicaine et aux débuts de
l’Empire. Elle peut indiquer que la naturalisation s’est effectuée par une voie différente du
droit latin. C’est d’ailleurs dans cette strate que se trouve le premier grand sénateur
nîmois, l’orateur Cn. Domitius Afer29. Ces gentilices apparaissent à vingt-quatre reprises
dans la dénomination des notables nîmois (un peu plus de deux attestations par famille,
en moyenne). Leur importance indique l’ampleur de la romanisation des notables
indigènes au Ier s. av. J.-C. et dans les premières décennies du Ier s. ap. J.-C. /90/
13 b) À côté, se distingue un deuxième groupe, constitué lui aussi de personnes portant un
gentilice d’origine italienne, mais d’une diffusion moins ample que les précédents. Il n’est
pas impossible que certains de ces noms de famille ne se soient répandus sur le modèle
précédent. Mais on peut aussi envisager qu’ils révèlent l’existence dans la société locale
d’un noyau de familles originaires d’Italie. On trouve dans ce groupe trente personnes
réparties entre vingt-trois attestations familiales (un peu moins d’une attestation et
demie par famille).
14 c) Enfin un troisième groupe concerne à nouveau des familles d’origine indigène. Il s’agit
de personnes reconnaissables à leur gentilice dérivé de noms individuels, que ceux-ci
proviennent de l’onomastique locale ou qu’ils proviennent de mots latins adoptés comme
éléments de dénomination par les Arécomiques :
CIL XII, 3094 : Q. Crassius Secundinus, q. col. (inscription religieuse) ;
CIL XII, 3175 : Sex. Adgennius Macrinus (chevalier romain) (DM + génitif) ;
CIL XII, 3217 : Helvius Ecimarius Volt. Vitalis, aed. col. Nem. (Dis manibus + génitif) ;
CIL XII, 3227 : Verus Indamius Volt. Servatus, aed. col. Nem (DM + génitif) ;
CIL XII, 3228 : T. Indedius Tertius, aed. col. Aug. Nem. (DM + génitif),
CIL XII, 3272 : M. Senucius Servatus, q. col. Aug. Nem. ab aer. (DM + génitif) ;
CIL XII, 3273 : D. Severius Vol. Severinus, aed. col. Aug. Nem. (DM + génitif) ;
CIL XII, 3292 : M. Vernonius Virilio, aed. col. (DM + génitif) ;
CIL XII, 3295 : C. Vireius C. filius Vol. Virilis, IIIIvir iur. dic. (DM + génitif) ;
CIL XII, 3296 : Sex. Virielius Sex. Fil. Volt Severinus, IIII vir iur. dic. (datif) ;
CIL XII, 4071 : Q. Frontonius Q. fil. Volt. Valerius, IlIIvir iur. dic. (DM + datif) ;
CIL XII, 4104 : Sex. Bucculius Servandus, q. col. (DM + génitif) ;
ILGN 516 : Q. Frontonius Q. fil. Volt. Secundinus, IlIIvir iure dicundo (DM + génitif) ;
AE 1982, 686 : Antonius Secundius Vassedo, q. col. (DM + génitif) ;
AE 1982, 682 : Indelvia T. fil. Valerilla, flaminica perpetua (base honorifique).
15 Ces quinze attestations s’échelonnent tout au long du I er et du II e siècle : toutefois elles
sont plus nombreuses à partir de l’époque flavienne30. Mais il faut prendre garde tout de
même que peut s’interposer entre la date de nos documents et le moment où la famille
avait acquis le droit de cité romaine un intervalle de plusieurs générations. Dans certains
cas qui font apparaître des dénominations que l’on pourrait qualifier d’aberrantes par
rapport à la normale (Verus Indamius Servatus, Helvius Ecimarius Vitalis, Antonius
Secundius Vassedo) nous pourrions atteindre la phase d’insertion de la famille dans la
cité romaine. C’est pourquoi, quelles que soient ces restrictions, on peut admettre que le
droit latin fonctionnait encore comme mode d’intégration de nouvelles familles dans la
cité romaine au IIe siècle ap. J.-C.
16 Mais, dans le domaine de l’onomastique locale, parmi les faits qui apparaissent comme les
plus caractéristiques se trouvent l’emploi et la persistance de la dénomination pérégrine.
159

Cela a été mis en valeur par A. Chastagnol pour l’ensemble de la Narbonnaise31. Reprenant
les réflexions de F. Millar32, qui estimait que ne se trouvait pas de statut individuel
intermédiaire entre la cité romaine et la pérégrinité, il concluait que « les habitants d’une
cité latine, et même les décurions... étaient dans leur majorité, au moins au départ,
juridiquement parlant des pérégrins ». À son avis l’onomastique de type pérégrin
devenait une des caractéristiques de la dénomination des personnes dans les cités de
droit latin en Narbonnaise et l’on ne pouvait pas, d’autre part, opposer la période
antérieure à Hadrien au cours de laquelle « les personnes disposant du droit latin
pouvaient recevoir des gentilices », à la période qui suivait ce règne, au cours de laquelle
« l’emploi des gentilices est devenu général »33.
17 Cette position rejoint ainsi celle récemment affirmée par M. Humbert34 pour qui, hormis
la catégorie spécifique des latins juniens, le bénéfice du droit latin n’est accessible qu’à
travers l’appartenance à une communauté : il n’est alors qu’un moyen (« une passerelle »
précise le juriste) assurant une transition de statut personnel au bénéfice de certains
ressortissants. Il ne constitue nullement un statut individuel intermédiaire. Il apparaît
comme un artifice juridique permettant de transformer, dans le cadre d’une organisation
municipale type, un pérégrin, qui le reste jusqu’au moment décisif, en un citoyen romain.
Dans cette analyse, deux notions sont importantes : la citoyenneté pérégrine et le cadre
municipal. /91/
18 Convaincu que les observations d’ensemble faites à partir de l’examen des inscriptions de
Narbonnaise pouvaient être confortées par un examen plus approfondi de la
documentation épigraphique nîmoise, nous voudrions les expliciter par l’analyse la plus
précise de ce dossier imposant, complété, quand il le faudra, par d’autres éléments
empruntés aux autres cités de la province35.
19 En matière de dénomination pérégrine, il faut d’emblée mettre en valeur la variété des
formes qu’elle peut revêtir. Une grande partie des éléments dont nous disposons, à
travers l’ample collection épigraphique nîmoise, révèle l’association du nom propre, ou
idionyme, et du nom du père, ou patronyme. Mais il arrive que l’un ou l’autre de ces
éléments soit parfois un prénom romain (Cnaeus, Caius, Gaia, Lucius, Lucia, Quintus, Quinta,
Sextus, Sexta, etc.) 36. On doit aussi constater que dans un certain nombre de cas la
dénomination de l’individu se limite à un nom, tout simplement, sans indication du lien
patronymique. On citera par exemple l’inscription CIL XII, 3393 (Nîmes), D(is) M(anibus)
Albini Adiutoris f(ilii) Vitalis f(ilius), dans laquelle la filiation est indiquée de deux façons
différentes, mais aussi des inscriptions de haute époque, telle CIL XII, 3602 (Nîmes) dans
laquelle est mentionnée Suaducco, épouse de C. Gnatius C.f. et mère de C. Gnatius Iulius, ou
telle CIL XII, 3030 (territoire) dans laquelle sont mentionnés les deux grands-parents,
Quadratus et Coblanuo, à côté des deux tantes, Lucia Quadratif. et Vegeta Quadratif. 37. Qui plus
est, à l’inverse, un certain nombre de dénominations se présente sous une forme plus
complexe, qu’il a été possible de mettre en valeur à propos de la révision d’une
inscription de la campagne38. Il faut lire en effet : Varro Sexti Cani f(ilius), c’est-à-dire
Varro, fils de Sextus Canus, en comparant cette épitaphe à d’autres qui lui sont
semblables39. Dans tous ces cas la dénomination se présente sous la forme d’un prénom
associé à un nom individuel, autrement dit, par référence à la nomenclature romaine, à
un cognomen. 40. On mettra en valeur à cette occasion l’inscription de Murviel-lès-
Montpellier41, qui se trouve dans la partie occidentale du territoire des Arécomiques : Sex
(tus) Vetto, C(aius) Pedo, aed(iles), viam lacum ex d(ecreto) d(ecurionum) refic(i) coer(averunt) ;
elle est de date très haute comme l’indique l’archaïsme coeraverunt, mais faute de
160

référence plus exacte du point de vue chronologique on ne peut en tirer toutes les
conséquences. Elle montre toutefois l’usage de cette forme onomastique curieuse dans un
milieu relativement élevé, qui se trouvait aux portes de la cité romaine.
20 Ces différents types de dénomination pérégrine apparaissent tout au long du Ier et du II e
siècle ap. J.-C. Même si l’établissement de critères de datation peut toujours prêter le
flanc à la critique, on insistera sur le fait qu’il semble impossible d’établir qu’à l’époque
d’Hadrien ce type de dénomination disparut pour être remplacé par l’usage généralisé des
tria nomina ou des duo nomina42. Dans le cas de Nîmes et de son territoire, on peut formuler
deux séries d’observations à partir d’un relevé des dénominations pérégrines.
21 L’une concerne un classement global des données tirées des épitaphes, réparties en deux
ensembles : celles qui sont rédigées au nominatif et au datif, dont la date s’étend de la fin
de l’époque républicaine à l’époque flavienne, et celles qui commencent par l’invocation
des mânes du défunt, qui appartiennent plutôt à la fin du Ier s. ap. J.-C. et au IIe s. ap. J.-C.,
même si quelques chevauchements peuvent être envisagés.

Épitaphes au nominatif ou au datif

Ville Territoire

43 soit 76 % 62 soit 72 %
Idionyme + patronyme, dont associés à des duo ou tria nomina
3 0

Noms uniques associés à des dénominations pérégrines du type


9 soit 16 % 16 soit 18 %
précédent

Noms uniques seuls 1 soit 2 % 6 soit 7 %

Noms uniques associés à des duo ou tria nomina 3 soit 5 % 3 soit 3,5 %

/92/ Épitaphes comportant la mention des mânes

Ville Territoire

63 soit 62 % 37 soit 64 %
Idionyme + patronyme, dont associés à des duo ou tria nomina
15 3

Noms uniques associés à des dénominations pérégrines du type


22 soit 21 % 11 soit 19 %
précédent

Noms uniques seuls 14 soit 13 % 5 soit 9 %

Noms uniques associés à des duo ou tria nomina 3 soit 3 % 4 soit 8 %

22 On ne saisit donc pas de différence notable entre la ville et le territoire, qui n’est pas une
véritable campagne mais plutôt un semis de bourgs secondaires dominant le territoire
environnant43. Tout au plus, dans une perspective diachronique, peut-on relever une
légère tendance à définir l’identité par un simple nom, sans qu’y soit associé le
patronyme. Mais cela n’altère pas le fait majeur : le maintien des dénominations
161

pérégrines durant tout le deuxième siècle ap. J.-C. Même si, plus souvent qu’auparavant,
on trouve dans la documentation mélange de dénominations pérégrines et de
dénominations romaines, et si l’on peut en inférer que se développa continuellement la
naturalisation de la population, la constatation qui vient d’être faite est d’importance.
23 Un examen plus minutieux des inscriptions de la seule ville de Nîmes le confirme. La
révision en cours des inscriptions de la Narbonnaise a permis de reconsidérer en priorité,
pour le corpus nîmois, les documents accumulés au musée archéologique local et de tenir
compte d’un élément extérieur au texte lui-même, mais fondamental : le support. En
prenant appui sur divers travaux relatifs à la question44, qui permettent de distinguer
quatre périodes dont les deux dernières correspondent respectivement à la première
moitié et à la seconde moitié du II e siècle ap. J.-C., on doit constater le maintien du
système des noms uniques et de la filiation pérégrine jusqu’à la fin de la période
envisagée45. Ces permanences montrent, comme l’indique de son côté A. Chastagnol, que
« tout devient... beaucoup plus clair et plus simple si l’on admet que les citoyens d’une
cité latine qui n’ont pas été gratifiés du droit de cité romaine restaient des pérégrins », et
si l’on ajoute avec le même auteur que cette situation ne fut modifiée que par la mise en
oeuvre de ledit de Caracalla, en 21246. On peut alors considérer que dans les limites du
territoire de Nîmes, à l’exclusion des étrangers à la cité, les ressortissants de la colonie
étaient soit des personnes disposant du statut de citoyen romain soit des personnes de
condition pérégrine mais rattachées à une organisation municipale spécifique.
24 C’est cette conclusion, pouvant apparaître comme un postulat aux plus prudents d’entre
nous qui, seule, du moins à notre avis, éclaire un autre phénomène attesté par les
inscriptions de Nîmes, essentiellement par celles de la ville : l’existence d’affranchis dont
le maître est pérégrin, puisqu’il est impossible dans l’état des textes de leur attribuer un
quelconque gentilice : /93/

CIL XII, [---]ario Vindulonis


sévir augustal
3198 libertus

CIL XII,
Firmus Lucani 1. sévir augustal honoré des ornements de décurion
3219

CIL XII,
Secundus Postumi lib. sévir augustal
3271

CIL XII,
Crispina Aviti lib. épouse de Martialis Silvini f.
3736

CIL XII,
Modesta Nundini lib.
3753

CIL XII,
Saturio Paterni lib.
3789

CIL XII,
Potita Vegetae lib.
3836

CIL XII,
Secunda Tertullae lib.
3889
162

CIL XII,
Secundinus Senilis lib. époux de Dubitata et père de Domitia
3890

CIL XII,
Ephesius Servilii lib.
3908

CIL XII, époux de Secunda Actali fil., père de Secundina et de


Suavis Catuli lib.
3929 Catlinus

CIL XII,
Verecunda Cestiae lib. épouse de Verecundus C. Maximii Catuli lib.
4009

CIL XII,
Melissa Valeri liberta mère de Dubitata
5932

ILGN 445 Thais Alleticciae liberta

ILGN 461 [Sego]marus Cassi li[b.]

AE 1972,
Rustica Donnae 1. territoire de la cité (Lattes)
340

AE 1972,
Rustica Pompeiae li. territoire de la cité (Lattes)
341

25 Pour chacun de ces cas47, on ne peut manquer de remarquer la différence qui existe entre
ce type de dénomination d’un affranchi et la dénomination traditionnelle de l’affranchi
citoyen romain, bien attestée pour sa part dans l’épigraphie nîmoise, ainsi que la
similitude qui existe entre cette façon de se dénommer et la dénomination des pérégrins.
Dans un cas même48, l’épitaphe fait connaître celui que l’on doit considérer comme le
maître : il porte, lui aussi, une dénomination pérégrine, Paternus Sextili fil. À défaut de
découvrir à travers ces inscriptions le contenu juridique des relations entre affranchis et
patrons, nous saisissons nettement, pour ces affranchis de Latins qui suivaient en
principe la condition de leur patron, au-delà des formes de dénomination, leur statut
pérégrin, et donc celui de leur patron lui-même49. Se manifeste donc un des éléments les
plus importants de la vie sociale des cités de droit latin, à savoir que le droit local, qui est
en partie maintenu, l’est sous la forme d’un droit pérégrin.

2. La seconde série de réflexions concerne un autre


aspect fondamental de la condition des ressortissants
des cités de droit latin, le conubium
26 M. Humbert estime, d’une façon générale, qu’il « faut en admettre la concession d’une
manière absolument régulière au profit de la population locale dans son ensemble, au
moins pour les unions qui seront contractées avec ces novi cives Romani que sont devenus
ceux qui ont brigué les magistratures de la cité50 ». En effet le bénéfice du conubium rend
possible un mariage entre des personnes de statut différent, dont une a le droit de cité
romaine, et permet en conséquence d’établir, dans quelque cas que ce soit, les droits
163

paternels51. C’est en particulier le seul moyen pour que le profit du droit de cité romaine
détenu par le père de famille ne s’éteigne pas, et pour que soit évité le paradoxe d’une
rupture des liens familiaux et économiques avec la communauté d’origine par suite d’un
bienfait. Ceci se comprend d’autant plus qu’il s’agissait en premier, pour ce qui concerne
les bénéficiaires, de l’élite politique des cités, dont le rôle économique et social au sein
des communautés provinciales était primordial. Quand on prend comme référence la
manière dont la loi municipale de Salpensa prévoit les conséquences inéluctables de la
mutatio de statut et apporte les solutions pour les réduire, on doit supposer que l’octroi du
conubium fait aussi partie des moyens habituellement utilisés pour ne pas bouleverser une
communauté hétérogène. En matière de mariage, l’octroi du conubium est le seul moyen
pour concilier le droit pérégrin avec le droit romain. A. Chastagnol avait aussi adopté ce
point de vue et affirmé avec force la nécessité de lier l’attribution du droit latin à une cité
provinciale, avec les conséquences qu’il impliquait pour la naturalisation des personnes,
et l’octroi du conubium. /94/
27 À l’aide de cas concrets, l’épigraphie de Nîmes et de son territoire fournit une bonne
illustration de ce propos. D’un côté nous avons témoignage de la multiplicité des unions
de deux personnes de statut inégal, tel qu’il est révélé par leurs dénominations : il est
alors difficile, pour tous ces cas, d’admettre systématiquement qu’il s’agirait
constamment de situations étrangères au mariage légitime. Parfois la documentation
permet d’embrasser l’ensemble du complexe familial, donc de constater quelles sont les
conséquences du mariage sur le statut des enfants.
28 Quelques inscriptions fournissent en effet la dénomination de tous les membres d’une
famille, sans exception : époux, épouse, enfants52 :

Père Mère Enfants

CIL XII, 3205 T. Boduacius Gaia Messoris


C. Boduacius Karus
(inscription avec DM) Karus f.

CIL XII, 2804 Sex. Valerius


Accepta Sex. Valerius Perpetuus
(inscription avec DM) Atticus

CIL XII, 3488 Q. Caecilius Fausta


Q. Caecilius Nundinus
(inscription au datif) Rufinus Cracconis f.

CIL XII, 3602


C. Gnatius C.f. Suaducco C. Gnatius Iulius
(inscription au datif)

CIL XII, 3980 Q. Valerius Q. Valerius Primulus Q. Valerius


Vegeta
(inscription avec DM) Scaeva Secundinus Q. Valerius Gratus

ILGN 502 (inscription


Val. Nigrinus Severinia Val. Nigrinus
avec DM)

29 Dans tous les cas apparaît l’union d’un citoyen romain et d’une pérégrine. Les enfants
disposent du droit de cité romaine, et ont donc suivi la condition de leur père. L’inégalité
de statut des parents n’entraîne pas les conséquences normales en ce cas : on peut y
trouver une première preuve de l’existence du conubium.
164

30 Mais on peut ajouter à ces exemples d’autres documents moins complets mais tout aussi
probants53 :

Mère Enfants

Mamidia (Lutevi
CIL XII, 2815 (au datif) et CIL XII, 2813 T. Octavius T.f. Vol. Niger
f.)

Sex. Granius Sex. F.


CIL XII, 3603 (au datif) Diseto
Boudus

CIL XII, 3950 (au datif) Tertulla Tuti f. Annia Tuta

ILGN 529 (= CIL XII, 6037) (mention des dieux


Servata Marcia M.f. Secunda
mânes)

31 Dans tous ces cas, où le nom du père n’apparaît pas de façon spécifique, on peut le
retrouver vraisemblablement à partir de la dénomination de l’enfant. On peut donc
constater qu’il s’agit alors, exactement, de la même situation qui vient d’être examinée ci-
dessus. Apparaît de la même manière une famille dans laquelle le statut des parents est
inégal, le père étant vraisemblablement citoyen romain, la mère étant de statut pérégrin.
L’enfant suit la condition du père : il est citoyen romain. On pourrait certes objecter que
ces reconstructions sont hypothétiques, mais, outre qu’elles apparaissent comme les
explications les plus simples dans le cadre de la vraisemblance, elles peuvent s’appuyer
sur le parallèle avec les cas envisagés précédemment. /95/
32 Mais il arrive aussi que la situation inverse se produise, lorsque, dans un mariage inégal,
le père est de statut pérégrin et la mère dispose de la cité romaine. Conformément à
l’application du conubium, l’enfant doit en principe suivre le statut du père, donc être de
statut pérégrin. Dans la documentation épigraphique nîmoise, plusieurs exemples
peuvent être recueillis54 :

Mère Enfants

CIL XII, 3750 (DM) Mettia T.fil. Firmina Tertulla

ILGN 479 (DM) Tasgia Titulla Messina Messini f.

ILGN 493 (DM) Serania Severa Severus Luci fil.

33 Il importe de relever que, dans deux cas sur trois, l’enfant est clairement dénommé par
rapport à son père, dans une dénomination de type pérégrin. L’enfant est donc libre, il a
aussi un père, mais sa dénomination montre que, bien que sa mère appartienne à la cité
romaine, lui-même et son père n’en font pas partie. Nous devons en déduire qu’il s’agit
d’un mariage, soumis à la loi pérégrine locale, mais reconnu comme légitime selon le
droit romain puisqu’il préserve tous les droits paternels. Une fois de plus l’institution du
conubium se profile nécessairement à l’arrière-plan.
165

34 La même observation peut être faite en dehors du corpus épigraphique nîmois. À Cessera,
autre oppidum latinum mentionné par Pline l’Ancien, une inscription du I er siècle ap. J.-C.
fait connaître Canava Divecilli f(ilia) et sa mère Annia Kabira 55. De la même manière qu’à
Nîmes et chez les Volques Arécomiques, la dénomination civique est réservée à la mère,
tandis que la fille, que la filiation rapporte à son père, ne reçoit qu’une dénomination de
type pérégrin.
35 On doit donc, pour éclairer le mieux les données de l’épigraphie, se référer constamment,
à Nîmes et, sans doute aussi, dans toute la province de Narbonnaise, au lien entre droit
latin et conubium : celui-ci semble donc partie intégrante de celui-là56.
36 La documentation épigraphique fait apparaître la cité de Nîmes, dotée du droit latin,
comme une communauté hétérogène. Cette documentation, qui est certes très banale,
permet quand même d’apprécier quelques faits essentiels. En premier se dégage
nettement que la condition pérégrine est celle d’une grande partie de la population
jusqu’à la fin du II e siècle ap. J.-C., c’est-à-dire vraisemblablement jusqu’à la constitutio
antoniniana. Même s’ils étaient engagés sur une « passerelle » les conduisant
progressivement au droit de cité romaine, les ressortissants d’une cité de droit latin
demeuraient dans la pérégrinité jusqu’au moment décisif de la naturalisation. La
distinction très rigoureuse entre la dénomination civique et la dénomination de type
pérégrin montre bien que jusqu’à la naturalisation le ressortissant d’une cité de droit
latin conservait au moins le signe extérieur le plus significatif de la pérégrinité : un état-
civil composé de son nom propre et de celui de son père. Mais aussi apparaît nettement
que le conubium constitue un des éléments fondamentaux de l’organisation juridique et
sociale.
37 Certes nous n’atteignons pas à travers cette épigraphie de tous les jours les problèmes
complexes abordés avec précision par les lois municipales, dont le dernier exemple nous
est fourni par la lex Irnitana. Mais il est quand même intéressant de pouvoir retrouver
dans les realia quelques principes généraux de l’organisation des communautés de
Narbonnaise. L’Hispania a certes livré de grands textes. Mais dans la genèse du droit latin
provincial, après l’étape importante que fut l’organisation de la Cisalpine en 89 ap. J.-C.,
un autre moment essentiel fut, à l’époque césarienne, l’organisation des collectivités de
Transalpine57 : cette province fut en effet, à une date très haute, un nouveau champ
d’application de /96/ celui-ci. Elle le resta pendant longtemps. Il est donc légitime de
rechercher, à travers la documentation épigraphique, des données significatives, même
s’il ne s’agit, dans ce cas, que d’une épigraphie de tous les jours, et même si les documents
sont le plus souvent d’une date bien postérieure à la fin de l’époque républicaine. Mais ne
révèlent-ils pas la permanence d’une organisation des communautés fixée très tôt et,
pour beaucoup, maintenue inaltérée dans l’essentiel jusqu’aux premières années du III e
siècle ap. J.-C. ?

NOTES
1. Pline, NH, III, 36-37.
166

2. Deux cités reçoivent expressément dans les paragraphes précédents (Pline, NH, III, 31-35) la
qualité d’oppidum latinum : Ruscino (Ruscino Latinorum) et Antibes/Antipolis (in ora oppidum latinum
Antipolis). Mais on peut se demander si les autres communautés de Narbonnaise qui sont citées
dans ces paragraphes ne reçurent pas aussi ce droit, en particulier les villes dépendantes de
Marseille qui lui furent arrachées après sa défaite, telle Agatha quondam Massiliensium. Deux de ces
oppida latina reçoivent chez Tacite le titre de municipe : Luc (Hist., I, 66) et Antibes (Hist., II, 15).
Mais on peut penser que Tacite a traduit en langage de son temps un statut municipal qui pouvait
lui paraître archaïque : Goudineau 1979, p. 267 n. 144.
3. Strabon, Geogr., IV, 1, 12, cf. Goudineau 1976. Ce texte est un document fondamental pour la
compréhension du droit latin, cf. infra n. 25.
4. On peut penser que le document sur lequel travaillait Pline comportait une liste des peuples de
Narbonnaise, d’après ce que l’auteur indique à la fin de la description de la province : adiecit Galba
imperator ex Inalpinis Avanticos atque Bodionticos, quorum oppidum Dinia.
5. Sur le phénomène des clientèles provinciales, et sur le lien avec l’octroi du droit de cité Badian
1958, p. 309 et suiv. ; Sherwin-White 1973, p. 294-295 ; Knapp 1978 ; Dyson 1980-1981, p. 297-299
surtout. Pour la Narbonnaise on se référera à Burnand 1975, et pour la cité de Nîmes à Christol
1987 c [ici chapitre 4], L’importance des clientèles résultant d’un beneficium a été mise en valeur
par Gabba 1973, p. 67-68.
6. Sherwin-White 1973, p. 232-235. Sur les tensions qui purent opposer aux nouveaux venus dans
la cité romaine les familles les plus anciennement romanisées, Gros 1986.
7. Pline, NH, III, 31.
8. Ce n’est que par déduction, et en faisant appel à la vraisemblance, que cette mesure est
attribuée à César. Mise au point dans Goudineau 1979, p. 264-270. Mais on peut la rapprocher
d’une décision identique prise en faveur de la Sicile, peu avant sa mort (Cic., Ad Atticum, 14, 21, 1)
cf. Sherwin-White 1973, p. 230-233.
9. Il faut, semble-t-il, interpréter le plus strictement possible la phrase de Suétone, Tib., 4, 2 :
César ne décida que la création de Narbonne et d’Arles comme colonies de droit romain. Les
autres fondations coloniales (dont l’inventaire précis reste à faire, car cette catégorie de colonies
put se développer en plusieurs phases de dates différentes) furent des colonies latines : voir à ce
sujet Goudineau 1986.
10. Sur le classement en ordre alphabétique (digestio in litteras), cf. Pline, NH, III, 46. On a supposé
qu’il en était de même dans la liste des colonies de Narbonnaise et que Pline avait peut-être
volontairement placé Béziers avant Orange, modifiant ainsi l’ordre d’énumération qui se trouvait
dans la source qu’il utilisait : Cuntz 1888, p. 13 avec n. 2 (« Baeterrae ante Arausionem a Plinio
ipso fortasse sunt positae »).
11. Voir ci-dessous avec n. 21.
12. L’expression se trouve dans la table claudienne de Lyon (CIL XIII, 1668 = ILS 212). Elle a donné
lieu à de multiples interprétations. Il faut retenir celle de Schillinger-Häfele 1970 et de
Chastagnol 1971, p. 291-292.
13. On peut le déduire des formulations de Pline lui-même, NH, III, 36 : in agro Cavarum Valentia,
Vienna Allobrogum. La dernière déduction de vétérans ayant donné naissance à une colonie de
droit romain aurait donc intéressé Fréjus : Gascou 1982. Mais il est bien évident que cela ne
préjuge en rien des conditions de l’organisation première des communautés latines ni même de
leur évolution jusqu’au moment où elles devinrent colonies romaines. Sur l’évolution politique
de Vienne, Frei-Stolba 1984.
14. Ce sont les monnaies à la légende NEM COL, petites monnaies d’argent et de bronze, de type
massaliote : Giard 1972, p. 50-52 et p. 56-60.
15. CIL XII, 3151. Sur l’évolution politique et institutionnelle de Nîmes et des Volques
Arécomiques Christol 1988 a.
16. CIL V, 532 (ILS 6690).
167

17. Hirschfeld 1880, p. 305-306.


18. Accepter cette hypothèse impliquerait que l’ attributio fût césarienne, et qu’Auguste ait
essentiellement voulu élargir non le corps de citoyens romains mais l’aire de leur recrutement
chez les indigènes, puisque désormais tous les notables des oppida pouvaient devenir magistrats
du chef-lieu. Mais alors surprend l’emploi du terme oppidum pour désigner une communauté
attribuée, qui n’a pas d’existence politique propre : voir, à ce sujet, les remarques de Le Roux
1986 a, p. 331 et p. 347-348. Le vocabulaire de Strabon serait mieux approprié qui évoque des
komai. On se référera aux remarques de Chastagnol sur CIL III, 352 = ΜΑΜΑ VII, 305 : Chastagnol
1981, p. 398-402.
19. On pourra tenter un rapprochement avec la réorganisation de la colonie de Carthage : Gascou
1984, p. 116-120.
20. Dion Cassius, LIIII, 25, 1.
21. Dans le cas de Nîmes le regroupement de toutes les fonctions religieuses et politiques en un
même lieu fut rendu possible par la contiguïté de la colonie et du sanctuaire de la Fontaine, où
avait été surimposé à un culte local le culte impérial (en dernier Gros 1984). En revanche, chez les
Voconces, où purent se produire de tels regroupements de la même manière (sans que l’on puisse
attribuer à cette cité les dix-neuf autres oppida ignobilia de Pline, cf. Goudineau 1979, p. 270),
l’implantation du culte impérial sur le sanctuaire du peuple, au Lucus Augusti, ne permettait pas
de faire coïncider l’implantation du culte de l’empereur avec la principale agglomération de la
cité, Vaison, qui se trouvait dans une position nettement excentrée dans le territoire.
22. Pline déroule alors l’énumération suivante : colonies de droit romain, oppida latina, cité
fédérée dont les deux oppida (latina) ont été vraisemblablement adjoints à la liste générale des
oppida latina (ce qui laisserait entendre qu’il y eut remodelage du statut des Voconces à un certain
moment, plutôt entre 16 et 13 av. J.-C. : cf. aussi note précédente). À la suite de ces collectivités
on attendrait la mention des oppida stipendiaria, comme en Bétique et en Tarraconaise : cette
catégorie n’existe donc pas en Narbonnaise.
23. Pline, NH, III, 7 et III, 18. On ne peut suivre Hoyos 1975, p. 260-261 et p. 262-267, qui, tout en
estimant qu’il serait curieux que Pline ait utilisé ignobilis à la place de stipendiarius, ne parvient
pas à en fournir une définition satisfaisante (p. 261) en considérant qu’il s’agit d’une nouvelle
catégorie juridique au sein des cités provinciales : « the ordinary peregrine towns of the
province ».
24. On doit observer que les lois municipales évoquent en termes de droit romain d’importants
domaines de la vie privée. Incontestablement leur institution et leur application modifient
profondément le droit local, même s’il ne disparaît pas totalement ; voir les observations de
Humbert 1981, p. 212 (avecn. 18), p. 223-224.
25. Asconius, In Pison., 3 C ; Strabon, Geogr., IV, 1,12 ; Appien, BC, 2, 26. Voir en dernier lieu
Luraschi 1979, p. 302-329.
26. Sur le rôle du gentilice Mommsen 1889, V, p. 240 ; Alföldy 1966, p. 38 et p. 43 (cf. Suet., Claud.,
25 et CIL V, 5050 = ILS 206). À compléter par tous les commentaires suscités par la Table d’Héraclée
(CIL I 2, 593) : Nicolet 1977 a, p. 48-49, Nicolet 1976, p. 85-88. On retiendra aussi, parce qu’il
s’appuie sur l’onomastique des cités gallo-romaines, Van Berchem 1982, p. 156-164.
27. Elle permet de rappeler à tout le moins qu’un ancêtre appartint à l’élite municipale. Cette
dénomination civique peut s’accompagner de l’utilisation d’une filiation « indigène », par
mention de l’idionyme du géniteur, dans le cas de lignées prestigieuses : cette minime altération
du schéma canonique, par substitution à la filiation par le prénom de la filiation par le surnom/
nom personnel du père, semble la seule attestée.
28. Syme 1958, II, p. 783-784 ; cf. aussi supra n. 5.
29. Sur ce personnage Burnand 1975 a, p. 716-727. On peut exclure de l’aristocratie nîmoise les
Carisii, membres de l’ordre sénatorial à l’époque césarienne et à l’époque augustéenne : Christol
1988 a.
168

30. Nous avons retiré ce qui concerne T. Craxxius Severinus, à la suite de la révision de
l’inscription le concernant (voir la note additionnelle). On peut toutefois envisager que quelques
inscriptions des personnages mentionnés se placent au début du IIIe siècle.
31. Chastagnol 1986 (= Chastagnol 1995, p. 225-232) ; Chastagnol à paraître [Chastagnol 1990 =
Chastagnol 1995, p. 51-71], On ne négligera pas, non plus, les réflexions de D. Van Berchem,
exprimées par cet auteur à plusieurs reprises. Ces articles sont rassemblés dans Van Berchem
1982, p. 147-150, et p. 157-164.
32. Millar 1977, p. 485-486 et p. 630-635.
33. C’est la position adoptée par Alföldy 1966, p. 47-55 et p. 56-57. Cet auteur pense qu’au premier
siècle ap. J.-C., la dénomination des citoyens latins peut comporter soit les tria nomina soit ce qu’il
est convenu d’appeler la dénomination pérégrine (nom individuel ou idionyme, plus nom du père
ou patronyme), mais qu’ensuite l’emploi des gentilices devint général, après le règne d’Hadrien.
Quant aux gentilices utilisés, cet auteur pense qu’au I er siècle ap. J.-C. ce furent les gentilices
e
impériaux qui l’emportèrent, tandis qu’au II siècle les gentilices furent choisis librement (cf.
p. 55).
34. Humbert 1981, p. 209 n. 8, p. 210, p. 215, p. 226.
35. L’importance de la collection épigraphique de Nîmes et de son territoire n’est plus à
souligner, avec deux mille inscriptions environ.
36. CIL XII, 3030, 3081, 3205, 3721, 3843, 3847, 3856, 3944, 4006, 4074 ; ILGN 492, 493, 495. On
ajoutera CIL XII, 2892 ; D(is) M(anibus) Severini C(ai) f(ilii) C(aius) Firmini f(ilius) f(ilio) piissimo. Sur la
question Christol 1984 b. O. Hirschfeld avait trébuché sur cette question, sans pouvoir la
résoudre : voir ses remarques sur CIL XII, 3005 et 2892.
37. On peut aussi citer comme cas spécifique celui qui résulte du rapprochement de CIL XII, 2813
et 2814, provenant de la même localité dans la partie orientale du territoire des Volques
Arécomiques (Aramon). La même personne est une fois mentionnée sous la forme de l’idionyme
associé au patronyme et une autre fois sous la forme d’un nom unique : Mamidia Lutevi f(ilia) sibi
viro filio viva fecit et T. Octavio T.f. Vol. Nigro Mamidia mater. Mais les exemples sont bien plus
nombreux que ceux qui sont ici invoqués. Cette diversité de l’onomastique pérégrine n’apparaît
pas chez Le Glay 1977.
38. CIL XII, 3034 (révision du texte effectuée à l’occasion de l’entrée du document dans la
collection épigraphique du musée archéologique de Nîmes) : Christol 1986 c.
39. CIL XII, 2728, 2770, 3031, 3355, 4142, 4190. On ajoutera une inscription inédite (Nîmes) qui fait
connaître Q(uintus) Caranto Endami f(ilius).
40. Hirschfeld, comme ses prédécesseurs, avait buté sur cette question, sans apporter de solution
acceptable : les remarques qu'il formule sur CIL XII, 2728, 2770, 3031, 3355, 4142, 4190 sont, à cet
égard, très significatives : Christol 1986 c.
41. CIL XII, 4190. En dernier lieu pour une bonne mise au point sur ce document Gayraud 1982,
p. 22, 23 (photo), p. 26-27 avec n. p. 31-32. Sur ce point il convient d’effectuer une retractatio qui
conduit à écarter l’interprétation proposée ici, et à exclure le document de la démonstration
(voir la note additionnelle).
42. Ce fait a déjà été mis en question par Chastagnol dans l’article cité supra [Chastagnol 1990,
p. 584-585 = Chastagnol 1995, p. 62-63].
43. Fiches et Garmy dans Huard 1982, p. 93-96.
44. Lassalle 1966 ; Sauron 1983. Voir aussi, pour le territoire, Demougeot 1972.
45. Nous nous appuyons sur le mémoire de M.-L. Gamerre, Recherches sur l’onomastique nîmoise
(mémoire de DEA, sous la direction de J. Gascou, Aix-en-Provence, 1986), dont nous avons suivi
avec attention la préparation.
46. Voir aussi dans ce sens Humbert 1981, p. 209, et, à partir d’un point de départ différent, les
remarques de Van Berchem 1981, p. 227-228 (= Van Berchem 1982, p. 149-150).
169

47. À titre d’exemple remarquable on doit citer CIL XII, 3219 (Nîmes) : Dis Manib(us) Firmi Lucani l
(iberti) (se)vir(i) aug(ustalis), ornamentis decurion(alibus) Nemausi honorato. On fera valoir que le
sévirat ou les ornements décurionaux seraient les moyens les plus courants pour honorer un
étranger à la cité. Mais cela ne résoudrait pas la question de l’origo du personnage et de son
rattachement à une cité donnée, ni celle de sa dénomination caractéristique. On doit bien relever
que, hormis les trois cas cités dans la liste ci-dessus, tous les autres sévirs nîmois mettent en
valeur les duo ou tria nomina. La dénomination Firmus Lucani l(ibertus) est donc la dénomination
authentique du personnage.
48. CIL XII, 3789 (Nîmes) : Paterne Sextili fil. et Aemiliae Phoebe Saturio Paterni lib(ertus). La solution la
plus vraisemblable consiste à considérer l’affranchi comme celui du pérégrin cité le premier.
49. Voir sur cette question Volterra 1956. La question des manumissions et celle du statut de
l’affranchi sont abordées dans la loi d’Urso (chap. 108) et dans celle de Salpensa (chap. 23). Pour
les autres textes cf. Volterra 1956, mais aussi Humbert 1981, p. 222-224. On rapprochera la
documentation provenant de Nîmes du cas fourni par Heraclides Xsanthermi l(ibertus), à Narbonne
(CIL XII, 4487) : il s’agit d’un médecin, affranchi d’un Marseillais (Robert 1968 ; Salviat 1969).
50. Humbert 1981, p. 221 ; Luraschi 1979, p. 260-261 ; Van Berchem 1982, p. 157-158.
51. Volterra 1950 ; Castello 1951, p. 86-88 et p. 167-190 ; Humbert 1981, p. 212 n. 18 et p. 213.
52. À titre d’exemple, voici le texte complet d'un de ces documents (CIL XII, 3205) : D(is) M(anibus)
/T(iti) Boduacii / Kari / Gaiae Messoris f(iliae) / C(aius) Boduacius / Karus / sibi et parentib(us) / v(ivus) f
(ecit).
53. CIL XII, 2813 (Aramon, territoire de la cité) : Mamidia Lutevi f(ilia) / sibi viro filio / viva fecit. CIL
XII, 2814 (Aramon) : T(ito) Octavio T(iti) f(ilio) Volt(inia) / Nigro / Mamidia mater. CIL XII, 3603
(Nîmes) : Sex(to) Granio Sex(ti) f(ilio) Volt(inia) / Boudo / et Disetoni matri / Homullus, Iapys, Alchimedo
lib(erti). CIL XII, 3950 (Nîmes) : D(is) M(anibus) / Tertullae Tuti f(iliae) / Annia Tuta / matr(i) opt(imae).
ILGN 529 (= CIL XII, 6037) (Saint-Clément, territoire de la cité) : D(is) M(anibus ) / Marciae M(arci) / f
(iliae)/Secun[d] illae / Servata mater.
54. CIL XII, 3750 (Nîmes) : D(is) M(anibus) / Mettiae T(iti) fil(iae) / Firminae / Tertulla / matri. ILGN 479
(Nîmes) : D(is) M(anibus) / Messinae Messini / filiae / Tasgia Titulla / posuit. ILGN 493 (Nîmes) : D(is) M
(anibus) / Severi Luci fil(ii) / Serania Severa / mater filio / pientissim(o).
55. AE 1969-1970, 383 : Canavae / Divecilli f(iliae) / Anniae Kabi/rae matri ; Nony 1977.
56. Dans l’épigraphie nîmoise, deux cas demeurent difficiles à régler. Il s’agit d’abord de CIL XII,
3943 : D(is) M(anibus) Tertii Bucani f(ilii) et M(arci) Rufii lustini, M(arcus) Rufius Maximin(us) et Rufia
Quartina, patri et fratri optimis. Nous ignorons la dénomination de la mère, mais les enfants sont
citoyens romains et le père possède une dénomination de type pérégrin. On peut ajouter un
second exemple, moins probant (CIL XII, 2954) : D(is) M(anibus) Severino Severi fil(io) Pomponia Tertul
[l]a p(atri) p(ientissimo) p(osuit). Là aussi le père dispose d’une dénomination de type pérégrin
tandis que la fille possède la dénomination d’une citoyenne. Ces deux documents datent du II e s.
ap. J.-C. Faut-il y voir l’application aux cités de droit latin des mesures prises par Hadrien (Gaius,
I, 80 : sed hoc iure utimur ex senatusconsulto quod auctore divo Hadriano signifiait, ut quoquo modo ex
Latino et cive Romand natus civis Romanus nascatur), qui sont en général rapportées au mariage des
latins juniens (Humbert 1981, p. 213) ? [sur ce point voir l’introduction de la troisième partie, ci-
dessus].
57. En ce sens Sherwin-White 1973, p. 232-233 et p. 364-366.
170

NOTES DE FIN
*. Les inscriptions latines de Gaule narbonnaise (actes de la table ronde de Nîmes, 25-26 mai 1987,)
École antique de Nîmes, Bulletin, ns., 20, 1989, p. 87-100.
171

Chapitre 10. Une nouvelle


inscription antique de Tresques
(Gard)*

1 Le village de Tresques et son territoire ont fourni de nombreuses inscriptions1 qui ont été
analysées sous divers angles, le décor des autels funéraires sur lesquels elles avaient été
gravées2, ou bien leur contenu documentaire pour l’histoire économique et sociale de la
région, correspondant à l’époque gallo-romaine à la partie nord-orientale de la cité des
Volques Arécomiques3.
2 Début janvier 2007, Monsieur Bruno Gervasoni a mis au jour, à l’occasion d’un labour
profond de 60 cm environ, une nouvelle inscription latine qu’il a communiquée à l’un
d’entre nous (J.C.). L’emplacement de la découverte se place au lieu-dit Pujols (naguère
« Domaine du Seigneur »), parcelle AN0302. Il s’agit d’une plaque de calcaire, de 44 cm de
haut, sur 60 cm de large et 14,5 cm d’épaisseur (sur le bord). Celui-ci, constitué d’une
moulure simple de 4 cm de largeur sur 2 cm d’épaisseur, délimite un champ épigraphique
en creux, de 35, 5 cm sur 50 cm. On remarquera, sur le pourtour, des traces
d’arrachement, qui indiqueraient que l’inscription était insérée dans la façade d’un
monument funéraire, car telle est la signification que donne le texte gravé au bâti qui le
supportait. Les faces latérales sont taillées au ciseau et quelques traces d’un mortier de
scellement à forte teneur en chaux y sont visibles. L’arrière est simplement épannelé et
ne porte pas de trace de mortier.
3 Le texte occupe la partie supérieure et la partie centrale du champ épigraphique,
dégageant nettement la partie inférieure, puisque la dernière ligne se réduit à une seule
lettre. Mais le recours aux abréviations a facilité la tâche du graveur. La composition est
centrée et la réalisation de cette mise en page a été réalisée sans trop de difficultés, sauf à
la deuxième ligne où, à l’approche de la fin de la ligne, les lettres ont été d’abord
resserrées, puis une ligature a permis de superposer N et T, qui désormais surplombait
l’alignement, enfin la lettre O a été réduite en largeur, comme un ovale très allongé. On a
ainsi pu insérer les mots exs testamento, qui formaient la ligne la plus longue, sans avoir à
recourir à une abréviation ou à une coupure.
172

4 L’écriture est régulière, avec des lettres bien gravées, dont les empattements sont bien
marqués. On relèvera aussi la forme en J du I de SMERI à la ligne 1 : cette lettre dépasse en
haut et en bas l’alignement des lettres. Des points séparent les mots et les abréviations à
chaque ligne. La hauteur des lettres est constante à toutes les lignes (sauf le J et la ligature
de N et T) : 5,5 cm sur la première et la deuxième ligne, 5 cm sur la troisième ; le J de la
première ligne a 8,4 cm, le T de la deuxième 7 cm, le F final 4,5 cm (fig. 2).
5 On lira :
Sex(to) • Smeri • f(ilio)
exs • testamento ;
h(eredes) • rogati
f(ecerunt).
6 On traduira : « Pour Sextus, fils de Smerius, d’après son testament ; ses héritiers, qui
avaient été sollicités à cet effet, ont fait édifier (ce tombeau) ».

Fig. 2. L'inscription de Tresques (cliché J. Charmasson)

7 On datera l’inscription du milieu ou du début de la seconde moitié du I er siècle ap. J.-C.


L’absence de la mention des mânes du défunt ne permet pas d’aller dans les ultimes
décennies du I er siècle ap. J.-C. D’autre part les caractéristiques de l’écriture, qui est belle
mais qui ne présente pas des traits d’ancienneté évidents, ne permet pas de remonter
dans la première moitié du I er siècle ap. J.-C. Le support, qui a la forme d’un rectangle
allongé dans le sens horizontal, la mise en page aérée qui dégage le bas du texte, l’usage
du datif inclineraient à choisir les décennies du troisième quart du I er siècle, de façon
préférentielle.
8 Le commentaire s’attachera à trois points : la personnalité du défunt, les traits
caractéristiques de la famille à laquelle il pourrait appartenir, et le contexte juridique qui
apparaît à la fin du texte qui a été gravé, relatif au testament.
173

9 La forme de la dénomination est originale. Il s’agit de la dénomination d’un pérégrin,


homme libre mais point membre de la communauté des citoyens romains : elle se réduit
au nom individuel (ou idionyme) et à l’indication de la filiation (ou patronyme). Mais elle
fait appel à un prénom latin (praenomen), utilisé comme nom individuel. Ce type de
dénomination que l’on retrouve à d’autres reprises dans la cité de Nîmes a déjà été étudié
à plusieurs reprises4, au fur et à mesure que les documents étaient plus nombreux ou
mieux connus5. On doit distinguer plusieurs situations, en tenant compte de quelques
traits distinctifs. L’un concerne la position de ce nom, issu d’un praenomen latin, au sein de
la dénomination, selon qu’il représente la génération ancienne (le père) ou la génération
récente (le fils). L’autre concerne la nature linguistique du terme employé pour
dénommer le père et le fils : selon qu’il s’agit d’un nom indigène ou d’un nom latin,
l’interprétation à apporter change de signification. Ici l’on passe, d’une génération à
l’autre, d’un nom indigène à un nom latin. C’est une manifestation de la latinisation des
noms de personnes, mais elle est très simple dans ses implications.
10 C’est le nom Smerius qui doit retenir l’attention. Il renvoie incontestablement à
l’anthroponymie celtique, au sein de laquelle une souche *smer- est bien connue. Elle est
présente dans la dénomination de divinités, telles Cantusmerta et Rosmerta, déesses de
l’abondance6, ou bien dans celle du dieu Smer[trios] qui apparaît sur le pilier des nautes de
Paris7. On a proposé de lui donner la signification de « partager, allouer à quelqu’un8 », ou
bien de « prévoyant, qui prend soin de, pourvoyeur9 ». Dans l’anthroponymie de la Gaule
méridionale on en trouve attestation à plusieurs reprises, comme nous allons le voir.
11 Ainsi, l’inscription entre dans les cas qui révèlent le passage d’un nom indigène à un nom
latin de la génération des parents à celle des enfants. Un autre exemple significatif de
cette latinisation de l’anthroponymie apparaît dans une inscription de Marguerittes10, où
l’on doit ainsi lire la dénomination du premier défunt mentionné : Cn(aeus) Excingilli f
(ilius). L’épouse, enterrée avec lui s’appelait Solirix, autre nom d’origine celtique. Les
données onomastiques indiquent bien les modalités de la latinisation progressive des
noms de personnes. On pourrait ajouter aisément d’autres exemples11. Nous nous
trouvons dans les deux cas dans le territoire de la cité de Nîmes et vraisemblablement à la
même époque.
12 Si l’on revient à la diffusion de la souche linguistique *smer- dans l’anthroponymie en
Gaule narbonnaise un certain nombre de témoignages appartenant à l’épigraphie gallo-
grecque retiendront d’abord l’attention. C’est d’abord le nom Smerturix, sur une
inscription à Coudoux, dans les Bouches-du-Rhône12. Puis trois graffites sur des
céramiques, respectivement à Saint-Rémy-de-Provence13 et à Beaucaire 14. Mais
l’épigraphie latine, qui lui fait suite dans le temps, apporte aussi des témoignages, certes
moins abondants que ceux qui proviennent de la Gaule chevelue et des Germanies, mais
qui sont tout de même significatifs15. Évoquons d’abord le nom unique ou cognomen
Smertullus : il est attesté à Lattes, dans la partie occidentale de la cité de Nîmes 16, ainsi qu’à
Cadenet dans la cité d’Aix-en-Provence17. Ailleurs dans cette même cité, à Cruviers-
Lascours près d’Uzès, sur une stèle funéraire apparaît le gentilice Vesmerius, qui est un
composé, dans la dénomination de T(itus) Vesmerius Tertius 18. Enfin, dans la cité de Vienne
se trouve le gentilice Zmertuccius, sur une inscription d’Aix-les-Bains, qui a été à juste titre
interprété comme l’équivalent de Smertuccius 19. Mais ce sont les attestations du simple
nom Smerius, soit comme élément unique de dénomination soit comme gentilice, qui
retiendront surtout l’attention. La cité de Vienne en offre deux exemples, dans une autre
inscription d’Aix-les-Bains20. La cité des Voconces en apporte un autre, comme nom
174

unique21. Enfin, dans le cadre de la cité de Nîmes le nombre des attestations est un peu
plus important et sa diversité très significative.
13 On doit d’abord relever l’intérêt de deux inscriptions de la région qui nous concerne. Une
provient de Gaujac, et se trouve au musée Léon-Alègre de Bagnols-sur-Cèze, tandis que
l’autre provient de Tresques, et se trouve au musée Calvet d’Avignon. La première indique
l’alliance d’une famille représentée par Smeria Q(uinti) f(ilia) Primula avec une famille bien
implantée dans la même région nord-orientale de la cité de Nîmes, celle des Craxii/Crassii/
Crasii, qui était parvenue à se glisser dans le milieu des notables de la cité 22. L’autre
indique l’alliance d’une famille représentée par Smeria Quintilla, mère du responsable de
l’inscription funéraire, avec la famille des Frontonii, d’un excellent niveau parmi les
notables23 : cette dernière est non seulement représentée dans la partie nord-orientale de
la cité de Nîmes, mais encore en d’autres lieux du territoire, ce qui caractérise bien le
rayonnement de notables du premier plan, qui pouvaient pousser leurs relations en
plusieurs lieux du territoire24. Les similitudes que l’on découvre dans les dénominations
de ces deux femmes (l’une est fille d’un Quintus, l’autre a pour surnom Quintilla )
conduisent à les rapprocher étroitement et à les considérer comme appartenant à la
même famille. Ainsi la nouvelle inscription vient confirmer avec force l’enracinement de
cette famille dans la région de Tresques, où se constitue son premier réseau d’alliances.
14 Mais on ne saurait omettre une inscription de Nîmes25, qui d’elle-même apporte deux
témoignages : celui du terme Smerius attesté encore comme gentilice, et celui du même
terme utilisé comme nom unique26. L’ensemble des éléments onomastiques semble
caractéristique d’une latinisation qui laisse transparaître les traditions indigènes. Tutus,
le nom unique de la soeur, est certes le participe passé du verbe tueor (« protéger,
préserver »)27, mais il est plus vraisemblable de le considérer comme la couverture latine
d’un terme dérivé du nom du « peuple » dans la langue celtique (touta) 28, qui a donné en
particulier en gallo-grec le nom tooutios, (que l’on traduit : « le citoyen ») 29. Ingenua est
certes, aussi, un terme du vocabulaire latin, mais on peut constater combien il est bien
acclimaté dans les dénominations provinciales des Gaules et des pays celtiques plus
généralement30. L’inscription, d’une gravure de qualité moyenne, est à placer à la fin du Ier
siècle ap. J.-C. vraisemblablement.
15 Lorsque l’on effectue la cartographie de tous ces témoignages, on retrouve une
répartition comparable à celle qui caractérisait la répartition des Craxii/Crassii/Crasii : une
concentration dans la partie nord-orientale du territoire de la cité de Nîmes, à Tresques
et autour de Tresques, accessoirement ailleurs, et une présence réduite à Nîmes31. Lorsque
l’on évoque la situation dans le chef-lieu, où la représentation des témoignages est très
limitée, ce qui est caractéristique, on peut se référer, à propos de ce premier groupe
familial, à l’entrée d’un personnage dans le monde des notables, par l’exercice de la
questure ou de l’édilité, car l’exercice des magistratures n’était pas compréhensible sans
l’installation dans le coeur politique de la cité. On connaissait, en effet, Q(uintus) Crassius
Secundinus, qui honorait le dieu Nemausus 32. Il était questeur, or cette magistrature
constituait la porte d’entrée dans la notabilité, et, comme l’explique Strabon, l’exercice
des magistratures ne pouvait se produire qu’à Nîmes33. Il en va peut-être différemment
pour les Smerii de l’inscription de Nîmes, car nous n’avons pas, pour le moment,
d’indication de l’appartenance de cette famille à l’élite municipale. Et dans la nouvelle
inscription de Tresques rien ne vient apporter à ce propos quelque trace explicite que ce
soit de l’entrée dans le monde des notables. On hésitera donc entre deux explications :
soit celle d’une migration vers le chef-lieu, fait banal d’histoire sociale et non fait
175

d’ascension sociale dans le monde des notables, soit le développement d’une façon
autonome d’une branche urbaine de Smerii, dans la mesure où l’on peut admettre que
cette souche linguistique pouvait être attestée en plusieurs points du territoire et donc
apparaître d’une façon dispersée dans la cartographie des noms de personnes.
16 On ne saurait enfin négliger les dernières lignes, qui expliquent que dans son testament
Sex(tus), fils de Smerius, avait demandé à ses héritiers de lui élever le monument funéraire
sur lequel était gravée l’inscription. C’est une indication qui montre le bon niveau
d’assimilation culturelle et juridique de la famille, point sur lequel il conviendra
ultérieurement de revenir longuement. Déjà, sur une inscription de Saint-Vincent-de-
Gaujac on pouvait relever, à travers la mention ex testamento, combien les formes
romaines du testament avaient dû pénétrer précocement dans les usages et les
comportements de la partie la plus élevée de la société locale34. Néanmoins l’inscription
demeurait encore elliptique. En revanche, dans le nouveau texte qui provient de
Tresques, on trouve un terme essentiel du vocabulaire du testament romain, le verbe rogo
(« je demande », « je sollicite »)35. Il peut se référer soit au texte écrit du testament, soit à
une considération verbale accompagnant sa rédaction par le testateur, quand il s’agit
d’ajouter des volontés particulières une fois que l’institution d’héritier a été effectuée36.
C’est ainsi que dans un passage célèbre du festin de Trimalcion, Pétrone fait revivre le
dialogue entre le héros de la scène, Trimalcion, et un de ses affranchis, Habinnas, qu’il
charge d’exécuter tout ce qui concerne l’agencement de la sépulture37 : « Hé bien, très
cher ami, lui dit-il, t’occupes-tu d’élever mon monument comme je te l’ai commandé
(quemadmodum te iussi) ? Je te prie instamment de placer aux pieds de ma statue... (Valde te
rogo, ut...) Je te prie encore de sculpter sur mon tombeau des vaisseaux cinglant à pleines
voiles... (Te rogo, ut...) ». À Nîmes même on relèvera qu’un certain M(arcus) Allius Vitalis,
qui avait été sollicité dan s le testament d’un défunt inconnu, avait fait le monument
funéraire38 : [—] M(arcus) Allius Vitalis testamento rogatus fec(it). Le nouveau texte de
Tresques dit les mêmes choses en substance, mais différemment. D’abord, explique le
rédacteur, le monument funéraire fut élevé pour le défunt, « en conséquence du
testament » (exs testamento), c’est-à-dire selon des indications, explicitement exprimées
dans le testament lui-même, qui concernaient l’organisation de la tombe et de son
environnement39. Le testateur avait tout prévu, y compris dans le détail. Ailleurs on aurait
dit que tout avait été exécuté ex forma testamenti « en conséquence des instructions
détaillées contenues dans le testament ». Puis les héritiers, h(eredes), indiquent qu’ils ont
été sollicités : par oral plus que par écrit. Mais ils se sentaient obligés par la volonté du
testateur qui les avait aussi institués héritiers. Les deux explications se recoupent sur
l’essentiel. En tout cas elles montrent l’adoption des usages juridiques romains dans cette
famille qui n’était pas encore entrée totalement dans la cité romaine40.
17 La nouvelle inscription de Tresques, qui s’insère dans un dossier déjà bien fourni par les
découvertes épigraphiques anciennes, apporte, grâce à sa date relativement précoce, une
pièce très intéressante pour analyser les processus d’intégration et de romanisation. En
effet, outre les phénomènes de latinisation de l’anthroponymie qu’elle met au jour dans
leur première phase de développement, elle met davantage en évidence un phénomène
qui touche aussi les structures profondes de la société : le recours au droit romain pour
l’élaboration des pratiques testamentaires et pour la disposition des volontés
testamentaires. L’épigraphie funéraire n’y accorde que peu de place, car le texte des
épitaphes est essentiellement réservé à la mention du défunt, puis à celle des dédicants.
C’est par la mention du testament (ex testamento) que l’on peut entrevoir le recours aux
176

usages romains. Mais en général, quand il y recourt, le texte de l’inscription se réduit à


cette indication qui, en soi, demeure elliptique. Ici, le rédacteur est allé plus loin, en
explicitant brièvement mais d’une façon très suggestive, que l’usage des formes romaines
du testament était une réalité de la vie sociale. Elle pouvait même être plus ample qu’il
n’y paraîtrait à première vue. En effet, on doit envisager de donner ailleurs plein sens aux
simples mentions d’un testament, car il semble bien que le mot ait une large résonance.
L’observation concerne une partie supérieure de la population, définie comme telle par le
recours à un monument funéraire bâti. Si l’on peut estimer que le groupe familial auquel
appartenaient le défunt et ses héritiers devait être bien en vue dans la partie nord-
orientale de la cité de Nîmes, il ne semble pas encore appartenir encore au monde des
notables de la cité, la partie la plus relevée de l’élite sociale.

NOTES
1. Provost 1999, p. 701-711, no 331.
2. Sauron 1983.
3. Christol 2002 g.
4. Déjà, brièvement, Demougeot 1972 ; Christol 1984 b.
5. À nouveau, M. Christol, I. Cogitore et M. Tarpin, « Inscriptions de Cabrières », dans Christol
1992 a, p. 58-59.
6. Lambert 1994, p. 148 ; Degavre 1998, II, p. 384.
7. Lambert 1994, p. 106-107 ; Duval 1954 a. P.-M. Duval procède à un inventaire des divinités dans
lesquelles cette souche linguistique intervient : ibid., p. 254-255 : Atesmerta, d’après AE 1925, 98, le
deus Atesmerius d’après CIL XIII, 3023, Mercure Adsmerius, d’après CIL XIII, 1125. En revanche,
Degavre 1998, II, p. 384, interprète différemment le nom de cette divinité Smertrios/Smertrius :
pour lui il s’agirait du dieu « terrible, redoutable ».
8. Lambert 1994, p. 148.
9. Delamare 2001, p. 234-235, en s’appuyant sur Fleuriot 1982, p. 125, qui met en évidence le sens
que permet de dégager les rapprochements avec des termes qui se rapportent à l’économie
domestique ou à la vie commerciale : « prend soin de », « qui administre ».
10. CIL XII, 3005 = HGL 1454 ; Christol 1984 b, p. 254-255 (d’où AE 1986, 473) : Cn(aeo) Excingilli f(ilio),
Solirigi, f(ilii) parentibus fecerunt.
11. Ainsi Sex(tus) Aneistlici f(ilius), à Lattes : Demougeot 1972, p. 68-69, n o 4 (d’où AE 1972, 321, mais
avec des impropriétés de lecture). Tentative de lecture dans Christol 2001 b, p. 32-33, n o 4.
12. RIG, I, p. 23-25, G-3.
13. RIG, I, p. 112, G-99 et G- 100.
14. RIG, I, p. 245, G- 176.
15. Holder 1896-1904-1907, II, col. 1592-1594 ; Schmidt 1957, p. 269-270.
16. Demougeot 1972, p. 97-99, no 25 (avec fig. 27), d’où AE 1972, 329. Le texte a été revu par
Christol 1999 i, p. 139-140 avec fig. 1-2, puis Christol 2001 b, p. 34, n o 25 et p. 38, no 6.
Accessoirement on citera T(itus) Vennonius Smertulli fil(ius) Quir(ina tribu) [—], à Embrun dans une
province alpestre.
17. CIL XII, 1065 = ILGN155 = ILN Aix, 227 ; dédicace au dieu Lanovalus par Q(uintus) Corn(elius)
Smertullus, pro Placido fratre (anciennement considérée comme appartenant à la cité d’Apt).
177

18. CIL XII, 2923 = HGL XV, 1682. Holder 1896-1904-1907, III, col. 255 ; Delamare 2001, p. 234, sv.
smer-, Schmidt 1957, p. 269-270.
19. AE 1934, 165 = ILN Vienne, 667 : Zmertuccius Titianus, p(atronus) v(ici). On se référera toujours
aux remarques de Lejeune 1977, p. 65-66.
20. CIL XII, 2461 = ILN Vienne, 666 : deux personnages qui se dénomment Smer(ius) L[i]cinianus et
Smer(ius) Ma(n)suetus.
21. ILGN 251 : Felix Smeri f(ilius), sur un autel à Baginus et aux Baginatiae ; Desaye 2000.
22. CIL XII, 2802 = HGL XV, 1436 ; Christol 2002 g, p. 226.
23. CIL XII, 2767 = HGL XV, 1559 ; Christol 2002 g, p. 221 ; Gascou 2005, I, p. 182-183, n o 174.
24. Christol 2002 g, p. 228-230, avec. fig. 17.
25. CIL XII, 3920 et add. = HGL XV, 1178 : L(ucius) Smerius Sp(urii) f(ilius) sibi, Smerio patri, Ingenuae
matri, Tutae sorori faciundum curavit.
26. Pourtant, dans l’index du CIL XII, p. 881, ces deux éléments de dénomination, qui nous
paraissent distincts, ont été traités comme noms gentilices.
27. Kajanto 1965, p. 280.
28. Sur ce terme, Lambert 1994, p. 54.
29. RIG, I, G-153, p. 205-209.
30. Christol 2006 e, p. 430, à propos de CIL XII, 517 = ILN Aix-en-Provence, 27.
31. Christol 2002 g, p. 228, fig. 16.
32. CIL XII, 3094 = HGL XV, 52 = 290.
33. Strabon, Geogr., IV, 1, 12 ; Chastagnol 1987, p. 4-5 (= Chastagnol 1995, p. 92-93).
34. Il s’agit d’une inscription qui doit être placée à une date haute selon Charmasson et Christol,
dans Christol 1992 a, p. 79-95 (d’où AE, 1995, 1075) : Aemiliae Atevloibitis f(iliae) Bitugnatae ex
testament(o).
35. On se référera à Gaius, Institutes, 2, 249 : verba autem utilia fideicommissorum haec recte maxime in
usu esse videntur : peto, rogo, volo, fideicommitto ; quae proinde firma singula sunt atque si omnia in unum
congesta sint ; « Les formules qui paraissent les plus usuelles pour établir un fideicommis sont les
suivantes : “Je prie, je mande, je désire, je m’en remets à la foi de...” Chacun de ces mots, isolé, a
la même valeur que s’ils sont rassemblés en une formule unique » (d’après la traduction J.
Reinach, CUF). Dans le texte du célèbre testament du Lingon (CIL XIII, 5708 ; Hatt 1951, p. 66-69),
on trouve successivement volo (deux fois), mando (deux fois), rogo (une fois).
36. CIL XII, 5273 (Narbonne) ; CIL XII, 3564 (Nîmes).
37. Pétrone, Satiricon, 71 (traduction A. Ernout, CUF).
38. CIL XII, 3399.
39. On se référera aux commentaires sur le testament du Lingon : Hatt 1951, p. 69-77, ainsi qu’aux
études rassemblées, sur ce sujet, par Le Bohec 1991.
40. On doit tenir compte que l’on ignore la dénomination de l’épouse, et donc son statut
juridique. C’est par le père que se transmet le droit de cité romaine : Christol 1989 a et 1989 b (ici
même chapitre 9).

NOTES DE FIN
*. Rhodanie (en collaboration avec J. Charmasson), 102, juin 2007, p. 2-12.
178

Chapitre 11. La latinisation de


l’anthroponymie dans la cité de
Nîmes à l’époque impériale (début
de la seconde moitié du Ier siècle av.
J.-C.-IIIe siècle ap. J.-C.) : les données
de la dénomination pérégrine*

1 Pour qui envisage la latinisation de l’anthroponymie dans une cité gallo-romaine,


l’abondance de la documentation épigraphique provenant de la cité de Nîmes offre le
matériau nécessaire à une exploitation quantitative des données, à tout le moins permet
une appréciation pondérée des divers éléments sur lesquels on peut fonder l’analyse du
problème. On sait par ailleurs que dans cette cité de droit latin, sur l’évolution
institutionnelle de laquelle il est inutile de revenir1, le groupe des ingénus, à l’exclusion
des personnes étrangères à la cité, constituait une population hétérogène du point de vue
du statut juridique2. Les uns jouissaient du droit de cité romaine, les autres, quoique
libres et jouissant des privilèges du droit latin, pouvaient être considérés comme de statut
pérégrin3. Certes, le droit latin permettait une élévation de statut pour ceux qui
appartenaient à la seconde catégorie, mais le processus était quand même limité dans ses
effets quantitatifs, du moins aux origines : il était nécessaire d’être élu à une des
magistratures municipales4.
2 Aussi l’épigraphie fournit-elle un nombre abondant de témoignages sur des personnes
qui, quoique manifestement nées dans la liberté, ne pouvaient mettre en avant tous les
éléments de dénomination caractéristiques de la citoyenneté romaine (duo ou tria
nomina, tribu). L’inventaire des témoi-/40/-gnages sur la dénomination « bi-membre5 »
est un des exercices majeurs pour qui s’intéresse à l’épigraphie locale. Il existe, de plus,
un certain nombre de variations par rapport au schéma abstrait qui l’illustre (Untel, fils
d’Untel), car on constate non seulement l’emploi de prénoms latins ou de gentilices latins
comme noms individuels6, mais aussi, parfois, le recours à des formes complexes, dans
179

lesquelles la dénomination individuelle comporte deux éléments joints, dont un prénom :


par exemple Q(uintus) Caletedo ou Q(uintus) Caranto 7. Mais tel n’est pas le propos que
d’examiner ces variations, parfois surprenantes, mais dans l’ensemble mineures, sinon
marginales. Sur la plus grande partie des inscriptions, quand il s’agit de pérégrins, les
ressortissants de la cité de Nîmes se dénomment de la façon la plus traditionnelle pour
cette catégorie d’hommes libres.
3 À la relation entre nomenclature et droit de cité, se superposent les réalités linguistiques.
On a pu relever l’attraction que provoque la dénomination du citoyen romain, avec ses
éléments caractéristiques (prénom et gentilice) sur l’anthroponymie locale. Quand on
envisage ce point de vue, on doit remarquer combien fréquemment et précocement
prénoms et gentilices ont fourni à une population indigène des éléments de dénomination
qui se traduisaient par des phénomènes de substitution8 : de nombreux noms individuels
résultaient d’emprunts à une anthroponymie étrangère, affaiblissant la part des éléments
locaux au profit des noms latins. Ce phénomène conduit du plan strict du statut des
personnes, c’est-à-dire de la romanisation juridique, à un autre domaine, qui concerne la
diffusion du vocabulaire latin et de la langue latine au sein d’une cité dans laquelle
l’élément de statut pérégrin coïncidait presque exclusivement avec la population
d’origine indigène. /41/

Critères de classement : la date et le statut


4 Ces inscriptions peuvent servir de traceur à qui veut analyser le comportement de la
population indigène dans le processus de latinisation. Mais il est bien évident que l’étude
la plus complète et la plus approfondie devrait tenir compte aussi des dénominations des
citoyens romains, car c’est dans ce groupe que s’élèvent peu à peu les indigènes et
d’abord leurs élites.
5 Il s’agit d’inscriptions très simples, en général d’épitaphes. On peut les classer
chronologiquement9. La principale distinction se fonde sur la présence ou sur l’absence de
la mention des dieux mânes. Les inscriptions dont le texte ne s’ouvre pas par cette
indication peuvent être placées antérieurement aux Flaviens. Et vice versa. Une nuance
doit quand même accompagner ce point de vue : peut-être dès le milieu du Ier s., on trouve
des épitaphes faisant explicitement référence aux mânes du défunt. Mais alors
l’expression est inscrite intégralement. Ces inscriptions constituent un sous-groupe assez
limité. Qu’on le rattache au groupe d’épitaphes comportant la mention des dieux mânes
en abréviation n’affecte pas fondamentalement les résultats chiffrés. Il faut en effet tenir
compte que quelques inscriptions dans le texte desquelles le nom du défunt est au datif,
sans qu’il soit fait mention des dieux mânes, pourraient être postérieures au début de
l’époque flavienne. En somme, ces sous-groupes marginaux peuvent s’équilibrer. On doit
estimer que les diverses modes épigraphiques pouvaient se chevaucher quelque peu. En
définitive, et pour simplifier, nous avons distingué d’un côté les inscriptions dans
lesquelles le nom du défunt est au nominatif ou au datif, et de l’autre tous les textes qui
comportent la mention des dieux mânes.
6 Mais nous avons tenté d’améliorer ce classement grossier, en isolant dans le premier
groupe les inscriptions qui paraissent les plus anciennes, par la forme du support, par le
style épigraphique, par les caractéristiques de l’écriture. De même, nous avons tenté de
subdiviser le second groupe en distinguant les épitaphes au formulaire le plus simple,
180

apparemment les plus anciennes, des épitaphes au style plus complexe, qui ajoutent un
ou deux qualificatifs élogieux, qui inscrivent l’ascia en haut ou en bas du texte, qui
présentent une mise en page médiocre, etc. Ces dernières sont vraisemblablement plus
tardives. Nous parvenons ainsi à répartir la documentation en quatre périodes : la fin du I
er s. av. J.-C. et le début du I er s. ap. J.-C. (-50 à + 20), l’époque julio-claudienne (+ 20 à + 70

env.), l’époque flavienne et les débuts de l’époque antonine (+ 70 à + 140 environ), la fin de
l’époque antonine et le IIIe s. /42/
7 Aux épitaphes on ajoutera quelques inscriptions religieuses pour lesquelles une datation
fondée sur des critères paléographiques peut être adoptée.
8 Une fois que ces critères chronologiques ont été présentés, il faut aborder une question
relative à la détermination du statut des personnes lorsque la dénomination ne comporte
qu’un seul élément, sans qu’il y ait recours au patronyme10. Dans bien des cas, le contexte
de l’inscription rattache une ou plusieurs de ces personnes à quelqu’un qui, de son côté,
est identifié par une dénomination bi-membre : il s’agit certainement de pérégrins. C’est
évident dans le cas d’une inscription de Cabrières11 : Accepte T(iti) filio, Secunda soror. C’est
vraisemblable dans le cas d’une autre inscription provenant du même lieu, dans le
territoire de la cité12 : Servilio Sacconis f(ilio) e[t] Tertullae uxo[ri]. Il semble évident, dans la
mesure où le nom Tertulla ne peut être considéré comme caractéristique d’une personne
de condition affranchie, ni comme celui d’une esclave, que cette dernière est une ingénue
de statut pérégrin. D’autre part il arrive aussi, dans certains cas, que l’on mentionne, à
côté du père, citoyen romain, et des enfants, également citoyens romains, une épouse et
mère qui n’est identifiée que par un seul élément de dénomination, l’idionyme ou nom
propre, sans qu’apparaisse le patronyme. Il s’agit d’une variante de l’exemple précédent :
on considérera aussi que la personne en question était de condition libre, et même quelle
était née dans la liberté, mais quelle était de statut pérégrin. Le rédacteur du texte lui a
attribué une dénomination simplifiée. Et vice versa pour des hommes. On citera un
exemple, puisé dans le recueil d’Espérandieu13 : C(aio) Venio Serra et Annitae uxori, Exor[a]ta
[pa]rentib(us) et Gratu[lla] lib(erta). D’une part, il faut considérer que l’épouse était de
condition pérégrine, mais de naissance libre selon toute vraisemblance, et que la fille
était aussi née dans la liberté. En revanche ont été exclus tous les noms dont l’élément
unique pouvait être trompeur, car le gentilice familial avait été exprimé ailleurs dans le
texte de l’épitaphe. Dans le cas qui vient d’être examiné, puisque l’enfant suit la condition
du père, il faut admettre que pour Exorata on s’est dispensé de mentionner le gentilice
paternel, qui venait au début du texte, et dont le rappel semblait inutile : on ne la
considérera pas comme de statut pérégrin. Il en va de même dans cette inscription du
territoire14 : Cataliae Servatae [Sa]mmoniccia Severina mater et Oppius Severinus fil(ius) et
Severianus sorori. On peut penser que le frère s’appelait (Catalius) Severianus. Et l’on
pourrait augmenter les exemples15. /43/ En définitive, il n’est pas impossible qu’à ce
propos nos listes pèchent à la fois par excès et par défaut, et qu’une meilleure
interprétation contraigne tant à supprimer quelques références qu’à en ajouter de
nouvelles.
9 De ces classements fondés sur les critères assez généraux que l’on vient d’évoquer, il se
dégage plusieurs appréciations d’ensemble qui permettent d’envisager progressivement
divers aspects du sujet16.
181

Ville et territoire
10 On ne peut ignorer d’abord une distinction globale entre la ville et le territoire.

Période Ville Territoire

43 (noms uniques et 81 (dont 35 fournis par la seule collection épigraphique


1
assimilés) de Lattes)

2 74 88

3 135 125

4 54 36

11 Cette vue d’ensemble permet d’avancer quelques commentaires.


1. Il faut expliquer l’accroissement constant des effectifs enregistrés tout au long des trois
premières périodes par le développement du fait épigraphique au sein de la population de la
cité, tant dans la ville que dans la campagne. Ce phénomène est incontestable, même si l’on
estime qu’une partie de la population lui échappait quand même. Sur la longue durée,
durant une période qui s’étend du milieu du I er s. av. J.-C. au milieu du II e s. ap. J.-C., des
portions de plus en plus importantes de la population indigène ont progressivement assimilé
la culture épigraphique et ont eu recours à l’inscription pour parachever la sépulture. Dans
la mesure où il faudrait aussi tenir compte de l’augmentation continue de la partie de la
population qui disposait du droit de cité romaine et qui devait être encore plus perméable à
cette pratique, le doublement des effectifs chiffrés entre la première période et la troisième
période est significatif. Les chiffres dessinent donc une progression continue de ce
phénomène lié à l’écrit et à la rédaction de l’épitaphe.
2. L’effondrement des données durant la quatrième période s’explique aussi par l’évolution du
contenu du droit latin. Une des dispositions nouvelles, décidée à l’initiative d’Hadrien, fut la
généralisation du droit de cité romaine, dans le cas de « mariage mixte 17 ». Alors que jusqu’à
/44/ cet empereur, dans un mariage entre des personnes libres mais de condition différente,
l’enfant suivant la condition du père, désormais c’est la condition majeure qui lui est
attribuée, c’est-à-dire qu’il entre dans la sphère des détenteurs du droit romain. Avant que
cette mesure ne fût appliquée, l’enfant d’un Nîmois pérégrin et d’une Nîmoise jouissant du
droit de cité romaine demeurait de statut pérégrin. Après que cette mesure fut décidée, tous
les enfants issus d’un mariage mixte entraient dans la cité romaine. Il en résulta
nécessairement l’amenuisement assez rapide du nombre des dénominations bi-membres
connues par les inscriptions, en sorte que notre base de données s’amenuise
considérablement. C’est d’ailleurs pour cette période qu’une vision plus globale de la
documentation serait nécessaire par la mise en parallèle de l’anthroponymie des pérégrins
avec celle des citoyens romains.
182

La latinisation de l’anthroponymie : le rythme d’une


évolution
12 On peut dès lors s’attacher davantage aux différenciations anthroponymiques et analyser
la part respective des éléments indigènes et des éléments latins.

13 À la lumière de ces données, qui comptabilisent l’ensemble des éléments


anthroponymiques relevés et pas seulement les dénominations bi-membres explicitement
attestées, on peut envisager plusieurs observations.
14 1) Durant la première période (-50 à +20), s’est déroulée une latinisation rapide de
l’anthroponymie, plus rapide même que ne le laissent entendre les chiffres bruts. Si l’on
prend en compte la forme suivant laquelle sont fournies les données, on peut nuancer ou
mieux comprendre l’apport global des chiffres. C’est en ce sens qu’il faut utiliser les
dénominations complètes, comportant aussi le patronyme : elles apportent des séquences
chronologiques puisqu’une dénomination bi-membre fait apparaître deux générations et
qu’il est possible d’insérer des noms isolés dans une continuité familiale. Or, souvent, le
patronyme est d’origine indigène, mais l’idionyme est de forme latine. Le tableau des
patronymes représente une situation /45/ passée, celui des idionymes une situation
présente. À tout le moins, la comparaison des deux séries montre une évolution
nettement en faveur de la transmission d’un nom latin. Moins souvent on conserve une
dénomination indigène. Très rarement, on revient du latin au celtique18.

Évolution des caractéristiques de la dénomination Territoire Ville

celtique > celtique 10 9

celtique > latin 11 9

latin > latin 9 1

latin > celtique19 1 2


183

Territoire

celtique > celtique

CIL XII, 2817 Toutodivicis Antilli [p. 902] Antillus [p. 887] Toutodivix [p. 902]

CIL XII, 2921 Solimarus Leiturronis [p. 901 : (f.)]* Leiturro [p. 894] Solimarus [p-901]

CIL XII, 2988 Esciggorix Ammonis f. [p. 891]* Ammo [p. 886] Esciggorix [p. 891]

CIL XII, 4193 Belus Cobn[erti f.] [p. 888] Cobnertus [p. 888] Belus [p. 888]

HGL XV, 2128 Sorumbo Codelonis f. Codelo Sorumbo

AE 1972, 325 Conigo Adgovici* Adgovicus Conigo

AE 1972 327 Divecillus Carionis f.* Cario Divecillus

AE 1972 331 Illanua Adgonneti* Adgonnetus Illanua

AE 1972 332 Illanua Ateviria 20 Atevirus Illanua

AE 1972 345 Senomantus C[---]anti f.* C[---]antus Senomantus

celtique > latin

CIL XII, 2813 Mamidia Lutevi f. [p. 895]* Lutevus [p. 894] Mamidia [p. 895]

CIL XII, 2817 Iulia Porronis f.21 Porro [p. 898] Iulia

CIL XII, 2831 Maria [---]onis [p. 895]22 [---]io Maria [p. 895]/46/

CIL XII, 2927 L. Gellius Sentronis f.23 Sentro [p. 873] L. Gellius [p. 873]

CIL XII, 2920 Servilia Atureni [p. 900 : (f.)]* Aturenus [p. 887] Servilia [p. 900]

CIL XII, 3005 Cn(eus) Excingilli f. [p. 872]* 24 Excingillus Cn(eus)

CIL XII, 3031 Lucia L. Vassedonis f. [p. 894] 25 L. Vassedo [p. 903] Lucia [p. 894]

CIL XII, 3031 Tertulla L. Catupris f. [p. 902]26 L. Catuper [p. 889] Tertulla [p. 902]

AE 1972, 321 Sextus Aneistlici27 Aneistlicus Sextus

AE 1972, 344 Secunda Sunuci* Sunucus Secunda

AE 1982, 692 C(aius) Veratius Veni28 Venus C. Veratius


184

latin > latin

CIL XII, 3018 a Seranus Frontonis f. [p. 900] Fronto [p. 892] Seranus [p. 900]

CIL XII, 4211 Quintus Ferrini f. [p. 899] Ferrinus [p. 892] Quintus [p. 899]

AE 1972, 323 Caecilia Quintionis f.* 29 Quintio Caecilia

AE 1972, 329 Domitia Domiti f.* 30 Domitius Domitia

AE 1972, 334 L(ucius) Lollius Celti f. 31 Celtus L. Lollius

AE 1972, 338 Masculus Longini f.* Longinus Masculus

AE 1972, 339 Quarta L(uci) Gelli 32 L. Gellius Quarta

AE 1972, 342 Secundus Valeri f.33 Valerius Secundus

AE 1972, 343 Secundus L(ucii) f. L(ucius) Secundus

latin > celtique

AE 1972, 329 Smertullus Fusci Fuscus Smertullus

15 Néanmoins la ville a vécu ce phénomène sous une forme particulière. En effet, lorsque
l’on établit l’inventaire des attestations disponibles durant la première période que l’on a
déterminée plus haut, force est de constater que, au sein des inscriptions provenant du
chef-lieu, les marques de l’influence celtique sont, en proportion, nettement plus
affirmées que dans le territoire. Ce fait se manifeste d’abord par l’inventaire brut des
attestations, puisque les /47/ éléments anthroponymiques que l’on peut considérer
comme indigènes constituent 71 % de l’ensemble, alors qu’ils n’en constituent que 41 %
dans le territoire. De plus, si l’on envisage les dénominations bi-membres qui nous sont
disponibles, on peut observer que les deux premières lignes de notre classement en sous-
catégories sont bien représentées (celtique > celtique et celtique > latin), mais presque pas
la troisième, celle qui concerne les pérégrins dont la dénomination est formée d’éléments
exclusivement latins.

Ville

celtique > celtique

CIL XII,
Adgennus Cassici34 Cassicus [p. 889] Adgennus [p. 886]
3369

CIL XII,
Adgonna Excingilli f.*35 Excingillus Adgonna36
3370
185

CIL XII,
Annicco Mogillonis f. [p. 887] Mogillo [p. 896] Annicco [p. 887]
3407

CIL XII,
Atepilla Atessatis f. (p. 887] Atessas [p. 887] 37 Atepilla [p. 887]
3429

CIL XII, Excingomarus


Excingomarus Craxanii f.* [p. 871] Craxanius [p. 890]
3577 [p. 891]

CIL XII,
Virotouta Atessat[is f. ?] [p. 903] Atessas [p. 887] Virotouta [p. 903]
3802

HGL XV, Senicatus Asci f. Gnata Concennonis f. Ascus Concenno38 Senicatus Gnata Sex.
1153 Sex(tus) Senikatus (fils de Senicatus) (Senicatus) Senikatus

Celtique > latin

CIL XII, 3093 C(aius) Andolatius [p. 866] Andolatus [p. 866] 39 C(aius)

CIL XII, 3252 Pompeia Toutodivicis f.* [p. 898] Toutodivix [p. 902] Pompeia [p. 898]

CIL XII, 3743 Montanus [Ex]cingo[mari f.] [p. 896] Excingomarus [p. 891] Montanus [p. 896]

CIL XII, 3883 Secundus Combarilli f.* [p. 900] Combarillus [p. 889] Secundus [p. 900]

CIL XII, 3884 Secundus Dannomari f* [p. 900] Dannomarus [p. 890] Secundus [p. 900]

CIL XII, 3886 Secundus Sapalonis f. * [p. 900] Sapalo [p. 900] Secundus [p. 900]

LVN1938 Tertius Macci f. Maccus40 Tertius

HGL XV, 1153 Sextilia Senicati f. Senicatus Sextilia

IACN 6 Baebius Solimari f. Solimarus Baebius

latin > latin

IACN 6 Quintulus (fils de Baebius) (Baebius) Quintulus

latin > celtique

IACN Cintugnatus (fils de Baebius) Messinus (fils (Baebius) Cintugnatus Messinus


6 de Baebius) (Baebius) /48/

16 On rappellera d’abord que la sélection des documents exclut les inscriptions de citoyens
romains, dont une partie était issue du milieu indigène : ils étaient mieux représentés
186

dans la ville et leur dénomination traduisait certainement une latinisation plus poussée.
C’est en leur sein que l’on peut mieux saisir la transmission rigoureuse de noms latins. Ce
préalable posé, on peut avancer deux autres explications.
17 D’abord la possibilité de l’existence d’un exode rural en direction du chef-lieu. La période
qui correspond à l’établissement du principat est celle d’une mise en valeur de Nîmes et
d’un développement urbain considérable. La ville, qui joue le rôle de foyer politique
unique pour la grande cité des Volques Arécomiques, a sûrement attiré plus que les
notables. Le mouvement de croissance urbaine, déjà sensible à la période précédente,
s’est certainement accéléré41. Une population d’origine rurale, véhiculant des traditions
indigènes est venue grossir la ville. Cette hypothèse semble à même de justifier un certain
nombre de retours au celtique, comme dans le cas d’une inscription récemment publiée42,
qui permet de suivre une famille sur trois générations : Baebio Solimari et Iuliae uxor(i),
Cintugnatus, Messinus, Quintulus fil(ii). À la première appartient Solimarus, père de Baebius ; à
la seconde appartiennent Baebius et Iulia, qui sont unis ; à la troisième appartiennent leurs
enfants, Cintugnatus, Messinus et Quintulus.
18 Même si les deux parents portent des noms latins, ici des gentilices utilisés comme
idionymes, ils sont, par leurs origines, fortement liés au milieu indigène : ceci est évident
pour le père. Il en va de même pour la mère, si l’on observe que, très souvent, le recours à
un gentilice latin comme idionyme caractérise la première latinisation de
l’anthroponymie dans une famille. Mais les enfants portent, pour deux d’entre eux
(Cintugnatus et Messinus), des noms celtiques : le premier conserve à l’évidence les
caractéristiques d’un nom composé, même si son sens est relativement pauvre43 ; le
second est lui aussi relié à une souche indigène très vivace, mais dont la survie provient
de la proximité avec le vocabulaire latin44. Quant au troisième enfant, il porte un surnom
proprement latin. /49/
19 Mais une seconde explication mériterait d’être avancée : l’incontestable supériorité de la
ville pour promouvoir une pratique de l’écrit donc de l’épigraphie funéraire. Il convient
donc, pour ce qui concerne la documentation urbaine, de mettre en perspective le
mouvement de latinisation de l’anthroponymie avec le développement de l’écrit : ce
dernier est un préalable. Il touche fortement les gens issus de la campagne, une
population fraîchement installée.
20 2) C’est pourquoi, si l’on envisage à présent en continuité l’ensemble des deux premières
périodes (-50 à +20 et +20 à +70 env.), on peut mieux prendre la mesure de ce mouvement
de latinisation de l’anthroponymie. La longue durée efface ou atténue les distorsions qui
pourraient apparaître dans la documentation lors de cycles courts.
21 Dans la deuxième période, le même phénomène d’abandon du nom celtique se précise.

Évolution Territoire Ville

celtique > celtique 1 exemple 4 exemples

celtique > latin 13 exemples 9 exemples

latin > latin 22 exemples 12 exemples

latin> celtique 3 exemples 1 exemple


187

Territoire

celtique> celtique

CIL XII, 4150 Sollo Aviuli f. [p. 901] Sollo [p. 901] Aviulus [p. 888] |

celtique> latin

LVN 1947 Lucius Sacconis f. Sacco Lucius

ILGN 393 Tertius Tincorigis f.* Tincorix Tertius

CIL XII, 2936 Caesius Cattonis f. [p. 888] Catto [p. 889] Caesius [p. 888]

CIL XII, 2936 Maxsima Lattonis f. [p. 895] Latto [p. 894] Maxsima [p. 895]

CIL XII, 2891 Mansuetus Andorouri f.* [p. 895] Andorourus [p. 887] Mansuetus [p. 895]

CIL XII 2903 Secundilla Bocuri f. [p. 900] Bocurus [p. 888] Secundilla [p. 900]

ILGN 404 Prima Atulli f.* Atullus Prima

CIL XII, 2866 Paterna Solibitis f.45 Solibis [p. 894] Paterna

CIL XII 3032 Domitia Licini f. [p. 890] Licinus [p. 894] Domitia [p. 890]

CIL XII, 2808 Cornelia Sammi f. [p. 890] Sammus [p. 900] Cornelia [p. 890]

IACN 15 Servilius Sacconis f. Sacco Servilius

ILGN 388 Quartio, fils d’Vppiritio Vppiritio Quartio

latin> latin /49/

CIL XII, 2738 Scatnilla (Scantilla ?) Senilis f. [p. 900] Senilis [p. 900] Scatnilla [p. 900]

CIL XII, 2785 Titulla Senecionis f.* [p. 902] Senecio |p. 900] Titulla [p. 902]

CIL XII, 2903 Blandus Privati f.* [p. 888] Privatus [p. 898] Blandus [p. 888]

CIL XII, 2918 L(ucius) Quartae f.46 Quarta [p. 899] L(ucius)

CIL XII, 2928 Laurinus Celti f. [p. 894] Celtus [p. 889] Laurinus [p. 894]

CIL XII, 2936 Marcus Caesii f. [p. 895] Caesius 47 Marcus [p. 895]

CIL XII, 3018 Paternus Nundini f.48 Nundinus [p. 896] Paternus [p. 897]
188

CIL XII, 3034 Varro Sex(ti) Cani f. Sex. Canus Varro

CIL XII, 4209 Quarta Mascli f.* Masclus [p. 895] Quarta [p. 899]

CIL XII, 4074 Blaesa Blandi f. [p. 888] Blandus [p. 888] Blaesa [p. 888]

CIL XII, 4074 Servata Titi f.* [p. 900] Titus [p. 902] Servata [p. 900]

CIL XII, 4141 Aemilius Titi f. [p. 886] Titus [p. 902] Aemilius [p. 896]

CIL XII, 4152 Senilis Decumi f.* Decumus [p. 890] Senilis [p. 900]

ILGN 402 Tertia Kallosi f.* Kallosus Tertia

ILGN 403 Primus Maxsimi f.* Maxsimus Primus

ILGN 534 Primula Quinti f. Quintus Primula

ILGN 539 Servatus Sabini f.* Sabinus Servatus

ILGN 539 Verus Severi f. Severus Verus

AE 1972 322 Pristinus, fils de L. Appius L. Appius Pristinus

AE 1972, 326 Consors Nigri f.* Niger Consors

IACN 13 Maritimus Secundi f.* Secundus Maritimus

IACN 14 Acceptus Titi f. Titus Acceptus

latin> celtique

CIL XII, 2876 Andoro[urus T]erti f.* [p. 887] Tertius [p. 902] Andorourus [p. 887]

CIL XII, 4150 Scotto Domiti f. [p. 900] Domitius 49 Scotto [p. 900]

ILGN 540 Dubia Senilis fi* Senilis Dubia

Ville

celtique> celtique

CIL XII, 3396 Allevorix Crappai [p. 886] Crappa [p. 890] 50 Allevorix [p. 886|

CIL XII, 3746 Messius Indedi fi* [p. 896] Indedius [p. 893] 51 Messius [p. 896]

CIL XII 3920 Tuta (fille de Smerius) Smerius [p. 881] 52 Tuta [p. 902]
189

CIL XII, 3944 Cintullus Ateponis f. [p. 889] Atepo [p. 887] Cintullus [p. 902]

celtique> latin /51/

CIL XII, 3075 Natalis Luttaci* [p. 896] Luttacus [p. 894] 53 Natalis [p. 896]

CIL XII 3584 Firminus Senoviri f.* [p. 892] Senovir [p. 900] Firminus [p. 892]

CIL XII, 3840 Primulus Capausonis f. [p. 898] Capauso [p. 888] Primulus [p. 898]

CIL XII 3879 Saturninus Eruci f.* [p. 900] Erucius [p. 891] Saturninus [p. 900]

CIL XII, 3930 Secunda Actali f. [p. 900] Actalus [p. 886] Secunda [p. 900]

CIL XII, 3944 Tertius Cintulli f. [p. 902] Cintullus [p. 889] Tertius [p. 902]

CIL XII, 3994 Iulia Troucilli f. [p. 894] Troucillus [p. 902] Iulia [p. 894]

CIL XII, 3944 Quinta Cintulli f.* [p. 899] Cintullus [p. 889] Quinta [p. 899]

CIL XII, 3944 Secunda Toutilli f. [p. 900] Toutillus [p. 903] Secunda [p. 900]

Gallia 1979 Prima Trou[---]i f. Trou[----]us Prima

latin> latin

CIL XII, 3498 Caerellia Secundi f. Secundus [p. 900] Caerellia [p. 868] 54

CIL XII, 3739 Materna Catulli f. [p. 895] Catullus [p. 889] Materna [p. 895]

CIL XII, 3755 Montanus Montani f. [p. 896] Montanus [p. 896] Montanus [p. 896]

CIL XII 3766 Novella (fille de Marcella) Marcella [p. 895] Novella [p. 896]

CIL XII, 3833 Posilla Sex(ti) f. [p. 898] Sex(tus) 55 Posilla [p. 898]

CIL XII, 3847 Lucius Publi f.*[p. 894] Publius [p. 889] Lucius [p. 894]

CIL XII, 3855 Quintulus Q(uinti) f. [p. 899] Q(uintus) Quintulus [p. 899]

CIL XII, 5929 Martialis C(ai) Titi f. C(aius) Titus56 Martialis [p. 895]

HGL XV, 1143 Secundus Quintulli f. Quintulus Secundus

ILGN 494 Sex(tus) Paeti f. Paetus Sex(tus)

IACN 7 Aptina Apti f. Aptus Aptina

inédite Vegeta Vegeti f. Vegetus Vegeta


190

latin> celtique

CIL XII, 4025 Virillio Montani [f.] Montanus [p. 896] Virillio [p. 903]

22 Durant cette phase, l'accroissement des noms latins est très important. On dégage d’un
examen global de la documentation que les noms indigènes sont de plus en plus immergés
à l’intérieur d’un ensemble de noms latins qui s’est accru de façon continue. On peut aussi
constater, une fois de plus, la moindre résistance de l’anthroponymie indigène quand il
s’agit de choisir le nom de l’enfant : les exemples qui montrent que patronyme et
idionyme sont tous les deux d’origine indigène se raréfient durant cette deuxième
période (5 ex. sur 65 éléments ; auparavant : 19 exemples sur 52 éléments). Sur la durée
d’un long siècle environ, puisque la seconde période nous conduit un peu après le milieu
du I er s. ap. J.-C., on peut mesurer les progrès décisifs de la latinisation de
l’anthroponymie.
23 On pourrait certes tenter de nuancer ce point de vue en faisant observer qu’un certain
nombre de témoignages indiquent un retour vers le nom de forme indigène :
Andorourus, fils de Tertius
Dubia, fille de Senilis
Scotto, fils de Domitius
Virillio, fils de Montanus /52/
24 Dans un cas au moins (Dubia) le nom indigène ressemble à un nom latin, même si le sens
diffère. Seuls les choix d’Andorourus et de Scotto marquent une affirmation de
l’anthroponymie proprement locale, sans rapprochement possible avec un nom latin.
Mais tous ces exemples pèsent peu par rapport à l’hégémonie du nom latin qui s’impose
de façon évidente.
25 Il convient aussi de tenir compte que parmi les éléments latins, il se trouve des prénoms (
Lucius, Sextius, etc.), des gentilices (Valerius, Domitius, etc.) et des surnoms. Les Volques ont
pris presque indifféremment les uns et les autres pour affubler un enfant d’un idionyme
latin. Entre la première et la deuxième période, en valeur absolue, le recours aux prénoms
ou aux gentilices demeure à peu près stable. Mais il importe de considérer les éléments de
dénomination qui ne sont pas des prénoms ou des gentilices et dont l’usage, dans la
dénomination du citoyen, correspondait seulement au cognomen. En ville, il faut
désormais opposer aux six surnoms latins repérés durant la première période les 39 que
l’on dénombre durant la deuxième période. Dans le territoire il faut de même opposer les
27 surnoms latins repérés durant la première période aux 38 que l’on dénombre durant la
deuxième période. Il s’est produit sans aucun doute un rapprochement entre
l’anthroponymie des pérégrins et l’anthroponymie latine transmise plus souvent par la
dénomination des citoyens. On a puisé de plus en plus dans le stock des surnoms latins, et
peut-être par ce biais conviendra-t-il de rapprocher, à Nîmes, les éléments de
dénomination des pérégrins et les surnoms des détenteurs du droit de cité romaine. Pour
les membres de la première catégorie, le nom personnel ou idionyme ressemble de plus
en plus aux cognomina attestés ailleurs.
26 La deuxième période que nous avons déterminée (+ 20 à + 70 env.) présente donc une
grande importance en ce qui concerne les phénomènes de latinisation de
l’anthroponymie. Elle couvre l’époque correspondant aux Julio-Claudiens.
191

Noms indigènes et noms latins


27 À partir de ces observations et de ces constats on peut d’abord analyser sur la longue
durée le destin de l’anthroponymie indigène.
28 Celle-ci n’a jamais disparu puisque, durant chacune des périodes que l’on a déterminées,
subsistent des traces d’anthroponymie celtique. Certes, elles sont de plus en plus rares,
mais elles sont incontestables. Il faut ajouter que l’on devrait tenir compte, dans une
perspective plus globale, de l’apport des nouveaux gentilices, dont quelques-uns, y
compris au II e siècle ap. J.-C., font émerger des éléments d’origine celtique : on citera le
gentilice Sammius, celui d’une grande famille locale, bien connue au II e s., et le gentilice
Indelvius, connu plus récemment, et qui caractérise aussi une famille de /53/ notables. Les
éléments correspondant à des noms individuels apparaissent autant en ville que dans le
territoire :

Période Ville Territoire

I 29 30

II 19 18

III 17 9

IV 2 5

29 Mais il faut observer également que la plupart d’entre eux ne sont attestés qu’une seule
fois, ou bien n’apparaissent qu’en peu d’exemples. Rares sont ceux qui traversent
plusieurs périodes, produisant des diminutifs parfois, et même, dans certains cas, des
gentilices. Messor est dans ce cas, qui donne Messinus ainsi que Messius vraisemblablement.
Tutus entre aussi dans cette catégorie. Le nom apparaît en composition, sous la forme
Virotouta, puis de façon isolée. Enfin on peut citer Virillio, qui est assez bien représenté du
point de vue quantitatif : il dérive de Virillus/Virilla, mais l’élément vir- entre dans
plusieurs cas en composition ; on vient de citer la forme Virotouta. Sur la longue durée, et
dans le contexte d’ensemble d’une anthroponymie qu’il faudrait également saisir à
travers la dénomination des citoyens, la dénomination de forme pérégrine ne permet pas
de pallier la fragilité du fonds onomastique indigène face aux éléments d’origine latine et
d’en préserver durablement la saveur et l’originalité.
30 Il convient donc de prendre en considération les éléments latins, ceux qui, à Nîmes et
dans le territoire, s’établissent dans la dénomination des personnes au détriment des
noms indigènes. On a vu qu’ils pouvaient être définis de différentes façons par rapport
aux composantes de la nomenclature civique : il s’agit parfois de prénoms, parfois de
gentilices, et, naturellement aussi, de surnoms. On s’arrêtera à cette dernière catégorie,
majoritairement représentée. Le stock des surnoms latins adoptés par la population
locale s’accroît d’une période à l’autre de façon constante. Mais lui-même évolue aussi par
élimination ou disparition, ainsi que par substitution. On a relevé 198 occurrences. Mais
58 de ces noms ne sont attestés qu’une seule fois.
192

31 Quelques-uns s’imposent par leur nombre : avec quatre attestations ou davantage, on


trouve Avitus (4), Carus plus Carinus (6), Mansuetus (4), Marcellus plus Marcellinus, Marculus
et Marcinus(12), Maternus (5), Maximus plus Maximinus et Maximillus (10), Montanus (4),
Paternus (5), Primus et Primulus (18), Quartus plus Quartinus, Quartio et Quartulus (11),
Sabinus (7), Secundus plus Secundinus et Secundilla (28), Servatus (5), Severus plus Severinus
(14), enfin Verus plus Verinus (6). Soit 139 attestations pour 29 anthroponymes recensés,
mais ce chiffre devrait être un peu réduit encore, si l’on tient compte qu’il y a des
éléments très productifs et qu’il faut associer éléments de base et éléments dérivés. En
réalité n’apparaissent que 15 groupes. /54/
32 Peut-être faudrait-il aussi les étudier dans un cadre bien plus ample, incluant les
cognomina des dénominations des citoyens et les noms uniques les plus tardifs qui
peuvent être considérés comme les témoins de dénominations plus complexes.
Néanmoins - est-ce un effet d’optique résultant du petit nombre d’attestations provenant
de la première période, qui contraint à la sous-estimer ?-, c’est durant la deuxième
période, celle de la latinisation marquée de l’anthroponymie de la population de statut
pérégrin, que se met en place le réseau le plus dense de ces idionymes empruntés aux
cognomina latins. On les retrouve tout au long des autres périodes, à quelques exceptions
près : la famille de Quartus et de Quintus apparaît alors, mais elle se réduit puis disparaît
dans la dernière période ; en revanche, au même moment, la famille de Maximus prend de
l’ampleur ; mais Severus et sa famille, ainsi qu’Avitus, semblent arriver un peu plus tard,
dans la troisième période, puis se maintiennent durant la quatrième période.
33 Toutefois, quand on embrasse dans leur ensemble les données de l’anthroponymie des
pérégrins, on peut se demander si la diversité des noms latins a compensé la diversité des
noms indigènes. En tout cas il ne semble pas que les richesses de chacune de ces
anthroponymies ont pu s’additionner. La prédominance de quelques surnoms latins
s’établit progressivement, donnant à l’anthroponymie des pérégrins - et même au-delà,
car il faut aussi envisager l’ensemble des détenteurs de la cité romaine-, une certaine
uniformité.

NOTES
1. Christol 1988 a ; Christol 1996 a, p. 58-60 ; Christol 1999 d, p. 18-21 [ci-dessus chapitre 4].
2. Chastagnol 1987, p. 4-5 (= Chastagnol 1995, p. 93-94) ; Christol 1989 a et Christol 1989 b [ci-
dessus chapitre 9].
3. Millar 1977, p. 485-486 et p. 630-635 ; Chastagnol 1990, p. 575-577 (= Chastagnol 1995, p. 53-55).
4. Strabon, Geogr., 4, 1, 12. Voir aussi Christol 1989 a, p. 68.
5. Suivant l’expression de Lejeune, RIG I, p. 453. Pour Nîmes, une première appréciation dans un
contexte plus large par Chastagnol 1990, p. 586-588 (= Chastagnol 1995, p. 64-66).
6. Christol 1984 b. Au même moment, A. Chastagnol envisageait dans des contextes voisins les
mêmes problèmes : Chastagnol 1987 (= Chastagnol 1995, p. 225-232), et Chastagnol 1990,
p. 577-579 (= Chastagnol 1995, p. 55-57).
193

7. Christol 1992 a, p. 21-34, d’où AE 1995, 1066-1067 ; voir aussi Christol 1986 c, d’où AE, 1985, 1050
(sur CIL XII, 3034).
8. On doit renvoyer à l’analyse des inscriptions de Lattes : Christol 2001 b.
9. Voir à ce sujet Lassalle 1966, ainsi que Christol 1996 a, p. 89-100.
10. Voir déjà à ce sujet Christol 1989 a, p. 71-73.
11. Barruol, Gallia 37, 1979, p. 537 ; Christol 1992 a, p. 56-60 (IACN14), d’où AE 1995, 1070.
12. Christol 1992 a, p. 60-65 (IACN 15), d’où AE 1995, 1071.
13. ILGN 503.
14. CIL XII, 2757, à corriger à la lumière de HGL XV, 1549, qui établit la lecture du gentilice
Sammoniccia.
15. Dans CIL XII, 2765, il faut entendre que Secundinus et Servatus, fils de G(aius) Frontinius Servatus,
ont le statut de citoyens romains. Dans CIL XII, 2857, il en va de même pour Primulus et Severus,
fils de C(aius) Vassilius Terentius et de Vas(sillia) Secundilla. Dans CIL XII, 2900, il en va de même
pour Titiola et Secundilla, filles de T(itus) Tu[—]. Voir aussi CIL XII, 2948,2997, etc.
16. Le sujet a été abordé lors d’un mémoire de DEA (C. Deneux, Latinisation de l’anthroponymie chez
les pérégrins dans la cité de Nîmes ; dir. : M. Christol, université Paris 1, 1999).
17. Christol 1989 a, p. 75 n. 29. Entrent dans ce cas CIL XII, 2854 et 3943. Voir en ce sens avec
d’autres exemples Chastagnol 1995 a.
18. Dans les listes qui suivent, nous indiquons les pages de l’index du CIL où sont enregistrés les
différents noms et nous fournissons des précisions sur les interprétations de Hirschfeld, qui
parfois ne correspondent pas à celles que nous adoptons. Nous indiquons aussi par un astérisque
si la dénomination a été enregistrée par Chastagnol 1990, car ce ne fut pas toujours le cas, un
certain nombre de références ayant été omises, ce qui a pour conséquences que la liste, quoique
copieusement fournie, ne tend pas autant qu'il le faudrait à l’exhaustivité. Nous donnons d’une
part la dénomination sous sa forme épigraphique, et d’autre part les éléments de dénomination
qu’il faut en retirer, en les classant par ordre chronologique (patronyme, puis idionyme). Il faut
observer qu’un certain nombre de dénominations ne recourent pas au mot f(ilius) pour indiquer
la relation d’appartenance, c’est-à-dire que cette dernière est formulée par le recours au génitif
« nu », comme l’écrit M. Lejeune à propos d’une inscription de Ventabren, dans les Bouches-du-
Rhône (RIG II, 1, p. 65 = 1LGN 97 : Vectit/Biraci).
19. Il s’agit dans le territoire du cas de Smertullus Fusci f(ilius), attesté à Lattes (AE1972,329). Du
point de vue chronologique, c’est une intéressante indication de précocité.
20. Inscription révisée : Christol 2001 b, p. 34 et p. 36-37 (= Demougeot 1972, n o 20).
21. Cette forme n’est pas enregistrée dans l’index du CIL. Hirschfeld ne perd pas parti sur Iulia, ni
dans l’index des gentilices ni dans celui des surnoms.
22. Lecture révisée dans Christol 1987 a, p. 111 : lire Mariae [4 l.]/onis f(iliae). Le patronyme, plutôt
que Catto, proposé par Hirschfeld, ou Capito, proposé par les auteurs de HGL, pourrait être Kario ou
Cario, attestés dans la cité de Nîmes (AE 1972, 327), d’où AE 1995,1048.
23. Hirschfeld considère que la forme L(ucius) Gellius correspond à l’association d’un prénom et
d’un genti lice. Mais voir dans Christol 2001 b, p. 27, l’interprétation que nous proposons.
Pourtant dans l’inscription CIL XII, 3596 (Gellius Corneli f.), il considère les deux éléments comme
des noms uniques.
24. Inscription révisée : Christol 1984 b.
25. Indexé comme Lucia L(...) Vassedonis f. : « potius L(ucilii) sive L(icinii) quam L(ucii) », d’où
l’indexation L(...) p. 876 comme gentilice.
26. Interprété comme le cas précédent. L(...) serait un gentilice (indexé comme tel, p. 874).
Catupris est indexé comme le génitif d’un nom d’homme.
27. Inscription révisée : Christol 2001 b, p. 32-33 (= Demougeot 1972, n o 4).
28. L’inscription, fort brève, se présente ainsi : C(aio) Veratio / Veni / pio. Les exigences de la
composition symétrique ne permettent pas d’envisager que s’y trouvait une référence explicite à
194

la filiation. Nous trouvons ainsi un « génitif nu » (voir ci-dessus n. 18). Il faut s’appuyer sur les
inscriptions de Lattes pour en fournir une interprétation. C(aius) Veratius est fils de Venus. Il
porte une dénomination de pérégrin.
29. Inscription révisée : Christol 2001 b, p. 33 et p. 35-36 (Appendice II, 2) (Demougeot 1972, n o 5).
30. Inscription révisée : Christol 2001 b, p. 34 et p. 38 (Appendice II, 6) (= Demougeot 1972, n o 25).
31. Inscription réinterprétée : Christol 2001 b, p. 33 (= Demougeot 1972, n o 15).
32. Inscription réinterprétée : Christol 2001 b, p. 32 (= Demougeot 1972, n o 3).
33. Inscription révisée : Christol 2001 b, p. 32 et p. 35 (Appendice II, 1) (= Demougeot 1972, n o 1).
34. Dénomination non enregistrée comme telle par Hirschfeld.
35. Dénomination non enregistrée comme telle par Hirschfeld.
36. Non indexé par Hirschfeld.
37. Enregistré par Hirschfeld sous la forme du génitif. Le nominatif Atessas et ses autres formes
sont analysés par Lejeune 1977, p. 62-65 ; voir aussi RIGI, G-3.
38. À rapprocher de Congenniccus : CIL XII, 4883.
39. Enregistré comme gentilice part Hirschfeld. Pourrait être un adjectif patronymique en -io.
40. À rapprocher de Maccianus : CIL XII, 3787.
41. Monteil 1999, p. 496-497.
42. Christol 1992 a, p. 28-34.
43. Holder 1896-1904-1907, I, col. 1022-1023 et III, col. 1223-1224 ; Schmidt 1957, p. 172.
44. Kajanto 1965, p. 82 et p. 361 pour Messor, p. 162 pour Messinus. Cet auteur se demande si
Messinus ne serait pas celtique (p. 162). Holder 1896-1904-1907, II, col. 575-576, enregistre
Messinus avec Messillus et d’autres. Sur la fréquence de Messor et de Messinus à Nîmes, Christol
1992 a, p. 34.
45. Pas enregistré comme tel par Hirschfeld. Paterna n’est pas indexé p. 897.
46. Pas enregistré comme tel par Hirschfeld. L(ucius) ou L(ucia) ne sont pas indexés p. 894.
47. Pas indexé comme idionyme par Hirschfeld, p. 888.
48. Pas enregistré comme tel par Hirschfeld.
49. Indexé Domitus par Hirschfeld, p. 890.
50. Indexé sous la forme du génitif Crappai.
51. Indexé sous la forme du génitif Indedi.
52. Indexé sous la forme du gentilice Smerius. L’inscription doit être lue : L(ucius) Smerius Sp(urii) f
(ilius) sibi, Smerio patri, Ingenuae matri, Tutae sorori faciundum curavit.
53. Indexé sous la forme du génitif Luttaci.
54. Indexé comme gentilice. Hirschfeld n’a pas vu la filiation ou ne l’a pas supposée. Il n’a donc
pas appliqué les principes d’indexation qu’il avait posés à la p. 864.
55. N’est pas enregistré comme surnom, quoiqu’à la p. 901 des exemples comparables aient été
retenus. Voir aussi les deux exemples suivants dans cette liste : Publius est enregistré, mais pas Q
(uintus).
56. Appelé C(aius) Titius, p. 882, dans l’index des gentilices.

NOTES DE FIN
*. M. Dondin-Payre et M.-Th. Raepsaet-Charlier (éd.) (en collaboration avec C. Deneux), Noms,
identités culturelles et romanisation sous le Haut-Empire, Bruxelles, 2001, p. 17-38.
195

Quatrième partie. Le monde des


notables : le service de l’État impérial
196

Introduction

1 Pour la strate la plus élevée de la société provinciale, la question de l’engagement dans le


service de l’État se pose d’elle-même, car elle constitue un débouché politique à leur
position sociale. Elle a pu susciter aux origines de la province des comportements
d’acceptation ou de refus, dont on trouve trace, épisodiquement, dans les sources
antiques, lorsqu’elles relatent l’attitude des peuples constituant la province : on se
trouvait à un moment où l’acceptation d’une soumission et d’une transformation du
fonctionnement de la vie politique, dominée de façon prioritaire par les intérêts et les
exigences de la nouvelle puissance, c’est-à-dire soumis à la majesté du peuple romain,
imposaient des ruptures et des restructurations. Se découvrent alors de larges
phénomènes d’interaction, qui impliquent constamment les autorités romaines. La
participation aux entreprises militaires du peuple romain est attestée très tôt,
explicitement ou implicitement. Elle se traduit par la stratification chronologique des
récompenses, que révèle le développement des « clientèles provinciales », selon une
thématique développée par R. Syme et E. Badian, et pour la Transalpine relayée par les
travaux de Y. Burnand. Il faut donc envisager la question en liaison avec le contenu du
chapitre 4, et même dans une problématique plus large, recourant à l’apport de
l’archéologie, sur la transformation et le passage des aristocraties de l’époque
protohistorique à l’aristocratie provinciale d’époque gallo-romaine.
2 On soulignera que le développement de ce phénomène, qui conduit à une intégration des
élites provinciales, a été perçu, par les auteurs, autant de façon positive que négative. On
peut rappeler que, dans une situation d’aboutissement, au II e siècle ap. J.-C., le rhéteur
Aelius Aristide se félicitait que Rome ait permis aux élites provinciales de participer au
gouvernement des affaires communes, élargissant ainsi le contenu du concept de res
publica. Mais ce n’était que reprendre, par d’autres mots, l’illustration par l’empereur
Claude lui-même, du phénomène d’élargissement du recrutement du Sénat, oeuvre de
longue haleine, qu’il corrélait lui-même avec le développement de la puissance romaine.
Dans ce fameux discours, dont le contenu est donné par Tacite et par la « table claudienne
de Lyon », la Narbonnaise est présente et son exemple vient justifier un nouveau bond en
avant, celui qui concernait l’ensemble de la Gaule chevelue.
3 Mais il apparaît aussi, chez d’autres auteurs, qui sont sensibles aux thèmes d’une critique
de l’« impérialisme » romain, un versant plus négatif ou plus cynique de cette
présentation. Le grand historien italien Santo Mazzarino a attiré l’attention sur l’apport
197

d’un auteur chrétien de la fin du IIe siècle et du début du IIIe siècle, Hippolyte de Rome, qui
dit avec plus de brutalité que l’Empire romain a des dents de fer qui broient les peuples
qui passent sous sa domination, et qu’il a le génie de les transformer en instrument de
guerre et de violence. On peut donc se demander si, dans un premier temps au moins, ou
pour une partie de ces élites, l’aventure militaire de Rome ne constitua pas un interface
majeur, facilitant pour quelques-uns l’ascension et l’intégration dans la société politique,
comme l’a souligné à plusieurs reprises Chr. Goudineau (par exemple, Goudineau 1998,
p. 53-62, p. 138) : l’exemple des Voconces dotés du droit de cité romaine par Pompée pour
leurs exploits militaires (ob virtutem) dans les guerres contre Sertorius et contre
Mithridate, s’est répété, avant et après eux, au moins jusqu’à la fin du premier siècle ap.
J.-C.
4 L’etablissement du principat, et la corrélation entre la mise en place du nouveau pouvoir
et les efforts de rationalisation du gouvernement de l’Empire, ont offert d’autres
possibilités d’ascension. Le service du prince s’est diversifié : les tâches militaires sont
restées importantes, confortées par l’origine militaire de nombreuses colonies romaines,
mais celles d’administration, notamment financière, sont venues établir une familiarité
avec l’empereur, et la reconnaissance d’autres mérites que la bravoure ou les capacités de
commandement. L’histoire familiale et personnelle d’Agricola, dont la famille était
originaire de la colonie de Fréjus, telle que la relate Tacite dans un opuscule de
dimensions réduites, est exemplaire : on se référera à l’analyse récente de M.-Th.
Raepsaet-Charlier 1991.
5 Les réflexions en ce domaine s’appuient sur les recherches prosopographiques. Il
convient donc, outre les travaux cités ci-dessus, de ne pas omettre l’apport de travaux
d’ensemble, tels ceux de H.-G. Pflaum sur les procurateurs équestres et sur les fastes de la
province de Narbonnaise (Pflaum 1960-1961 et 1978 a), ceux de S. Demougin sur l’ordre
équestre à l’époque julio-claudienne (Demougin 1992 et 1997). Ils montrent l’importance
de l’apport précoce de la Narbonnaise dans le renouvellement des classes dirigeantes
romaines. Ils fournissent des données d’ensemble dont il est possible de reprendre à
l’occasion tel ou tel élément constitutif, car la démarche prosopographique est faite non
seulement d’analyses et de synthèses, mais encore de la mise en évidence de situations
exemplaires (carrières, biographies, etc.).
6 Par rapport aux travaux d’ensemble cités ci-dessus, les gains en connaissance sont
ponctuels. Mais il nous semble que le rôle militaire dans l’entourage du prince, au sein
des cohortes prétoriennes, est plus précoce et important qu’on ne l’estimait
traditionnellement. Le bref article qui est repris (Christol 1997 e) retient l’essentiel d’une
étude plus longue qui entraînait trop loin de la province à certains endroits du
développement (Christol 1998 e ; aussi Christol 1998 h).
7 C’est l’ancrage des trajectoires personnelles ou familiales dans les espaces politiques et
sociaux qui a fait l’objet d’une plus grande attention. En effet l’engagement dans le
service de l’État ou l’insertion dans la société politique impériale impliquaient un
déracinement, à tout le moins un éloignement du lieu d’origine. La documentation sur les
provinciaux de Narbonnaise membres de l’ordre équestre et de l’ordre sénatorial ne se
trouve pas nécessairement dans les cités dont ils étaient issus. Il en résulte des
incertitudes pour déterminer à quelle cité il convient de rattacher tel ou tel personnage,
et l’on doit même envisager qu’en la matière des progrès sont à réaliser. Le cas des
Propertii arlésiens, traité en collaboration avec M. Heijmans, apparaît comme un cas
remarquable, car il montre comment peut être intégrée à la démonstration une
198

documentation provenant de la capitale de l’Empire. Mais c’est la relative rareté du


gentilice, inscrite en quelques lieux remarquables, qui permet de nouer les fils du
raisonnement.
8 Il convient de ne pas dissocier d’une réflexion d’ensemble l’examen de ces questions.
Aussi avons-nous tenté de mesurer, dans une perspective chronologique, le reflet des
statuts civiques. En quelque sorte : de tester la validité d’un certain nombre de
propositions de R. Syme et de les nuancer à l’occasion. Quelles que soient les inégalités de
documentation, qui font qu’Orange et, même Fréjus, n’apportent pas encore de
documentation épigraphique probante, il convient de constater que le milieu des colonies
de vétérans fut de façon précoce engagé dans le fonctionnement de la vie de l’État (voir
aussi l’étude qui s’attache à montrer la persistance des traditions militaires dans les
colonies de vétérans : Christol 2004 f). À côté, les grandes cités latines (Vienne demeure
colonie latine jusqu’à l’époque de Caligula), Nîmes, Vienne (que faut-il penser de Toulouse
et d’Aix-en-Provence ?) jouent un rôle décisif, en sorte que le comportement de leurs
élites peut être suivi et analysé pour retrouver le rythme et les modalités de l’ascension
politique des provinciaux. Le cas de Nîmes a ainsi fait l’objet d’une étude de cas, venant
synthétiser plusieurs travaux sur les familles de l’aristocratie locale.
199

Chapitre 12. Les colonies de


Narbonnaise et l’histoire sociale de
la province*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Nous devons corriger sur plusieurs points de détail le tableau présenté. À la suite de la
meilleure appréciation du statut de Glanum, qui aurait été colonie latine, l’inscription de
Graveson, traditionnellement attribuée à la colonie latine d'Avignon, pourrait être
transférée à celle de Glanum, pour des raisons de proximité. Mais elle avait été citée parce
que le personnage mentionné, notable municipal, avait vraisemblablement une origine
italienne et que son cas montrait qu’il devait se trouver, lors de la fondation d'une colonie
latine, un élément italien mêlé à un élément autochtone, ce qui n'est pas admis par tous
les auteurs. On peut estimer que le phénomène est aussi évident pour Vienne et pour
Nîmes. Quant aux Craxxii de Nîmes, longtemps considérés comme ayant fourni des
chevaliers romains (en la personne de T(itus) Craxxius Severinus), ils doivent disparaître.
L’inscription de Tresques, qui doit être lue différemment, n’indique nullement que ce
personnage appartenait à l'ordre équestre : voir déjà à ce propos la note additionnelle du
chapitre 9.
Il faut ajouter à Aix-en-Provence, au IIe siècle, une famille sénatoriale, celle des Iulii :
Christol 2000 h. : Burnand 2005-2007, p. 428-430.
La place d'Arles s'accroît au Ier siècle avec la mise en évidence des Propertii : Christol 2002 f
(ici chapitre 14).
On se référera à présent à l’ouvrage publié par Y. Burnand 2005-2007, en reliant en
particulier le contenu des notices du vol. II (Prosopographie) avec le contenu du vol. III, 1
(Étude sociale. Les racines). Le bilan que s’en dégage s'écarte parfois du nôtre, mais il
apporte aussi des confirmations : la place écrasante devienne, colonie latine puis colonie
romaine, tout au long de la période ; la bonne tenue des colonies de vétérans dès les
débuts du principat ; leur recul à la fin du Ier siècle, à l'exception d'Arles ; la bonne
position de Nîmes tout au long de la période, même si elle ne peut rivaliser avec Vienne
200

du point de vue quantitatif.


Le cas de la colonie latine de Nîmes est traité isolément dans le chapitre 15.

1 Si l’on veut apprécier le fait colonial en Narbonnaise, il faut d’abord mettre en évidence
un élément fondamental de son histoire : la précocité de l’établissement des colonies. En
effet, l’installation des vétérans légionnaires sous la forme de colonies de droit romain fut
achevée aux lendemains d’Actium, ou peu après durant l’époque augustéenne1. La colonie
de Narbonne avait été créée à la fin du IIe siècle av. J.-C.2 : elle reçut un nouveau groupe de
colons à la fin de l’époque césarienne3, au moment même où d’autres étaient établis à
Arles4. Ensuite, à l’époque triumvirale furent fondées Béziers puis Orange, respectivement
en 36 et en 35 avant J.-C. selon toute vraisemblance5. Enfin, aux lendemains de la bataille
d’Actium, et de toute façon antérieurement à l’année 27 av. J.-C., Fréjus s’ajouta à la liste 6.
Ce caractère de fondation militaire, comme colonies de droit romain, se dégage de la
documentation épigraphique qui apporte la titulature des cités. Nous y reviendrons. Mais
surtout, Pline le Naturaliste, au début de l’époque flavienne, rappelle d’une façon unitaire
et significative, en reprenant une source rédigée depuis longtemps mais parfaitement
tenue à jour, la formula provinciae 7. l’origine légionnaire des colons de ces cinq cités. En
effet, dans l’Histoire naturelle, après avoir énuméré dans une première partie, tout au long
de laquelle il parcourait la province d’Ouest en Est par une /278/ succession de va-et-
vient de la côte vers l’intérieur, Narbo Martius Decumanorum colonia et Forum Iuli Pacatum
Octavanorum colonia, il ajoute lorsqu’il évoque les cités sises in mediterraneo : Arelate
Sextanorum, Baeterrae Septimanorum, Arausio Secundanorum, in agro Cavarum Valentia, Vienna
Allobrogum. On peut supposer que ces dernières sont énumérées non dans l’ordre
alphabétique, mais dans l’ordre chronologique, d’Arles fondée peu avant la mort de César
à Vienne promue du statut de colonie de droit latin à celui de colonie de droit romain
sous Caligula8. Mais pour les trois premières seulement Pline fait référence aux soldats
d’une légion. Quelle que soit l’origine de Valence et de Vienne, leur insertion dans le
cadre des colonies romaines se fit dans un second temps de leur histoire, grâce à une
promotion à titre honoraire9. Ainsi l’installation de vétérans légionnaires sous la forme de
colonies de droit romain fut autant un phénomène précoce que bref, puisqu’en moins de
vingt ans, avant même le début de la période augustéenne, cette phase semble achevée.
2 Toutefois ces fondations de droit romain ne représentaient pas le seul mode
d’établissement coloniaire. À côté d’elles apparaissent des colonies latines que la liste de
Pline masque sous le nom d’oppida latina, même si toutes les collectivités provinciales
regroupées sous ce nom ne peuvent prétendre manifestement au statut colonial10. Les
installations de ce type qui sont les plus anciennes remontent certainement à l’époque
césarienne11 : en effet, si dans le texte de Suétone relatant l’œuvre de Tib. Claudius Nero
les autres colonies évoquées ne sont pas de droit romain, comme Narbonne et Arles, elles
sont forcément des colonies de droit latin, malheureusement anonymes. L’archéologie et
la numismatique indiquent quand même que la fondation de Nîmes appartient à cette
phase12, tandis que les sources littéraires permettent d’y ajouter les colons de Vienne,
ceux qui, devant fuir la colère des Allobroges, allèrent se réfugier sur le site de Lugdunum
13
. Y eut-il au même moment d’autres établissements de ce genre ? Présentement on ne
saurait l’affirmer, mais on doit estimer, à partir d’une documentation essentiellement
épigraphique, que durant l’époque triumvirale puis durant l’époque augustéenne, en
plusieurs vagues /279/ d’autres colonies de droit latin furent établies : colonies Iuliae
d’abord, colonies Iuliae Augustae ensuite14.
201

3 La question de l’origine sociale de ces colons n’est pas encore clairement résolue. Le
dossier documentaire relatif à Vienne suggère qu’au moins au début les éléments établis
dans ces colonies latines étaient des militaires15. Y avait-il également des civils ?16 Pour
l’instant, hormis dans le cas des premiers Viennois cette question ne peut être résolue.
Mais on peut supposer que dans ces communautés devait se trouver une population
diverse dans ses origines, et qu’étaient associés des éléments provinciaux et des éléments
qui ne l’étaient pas, italiens ou d’ascendance italienne. Comme on le verra à plusieurs
reprises cette hypothèse est nécessaire pour expliquer un certain nombre de faits
d’onomastique. On comprend dès lors pourquoi le recours au droit latin fut une solution
commode pour associer dans le cadre unitaire d’une cité des groupes aux statuts
différents, et pour que s’établissent en faveur des indigènes des passerelles vers la
romanisation juridique. Les mécanismes mis en place permettaient en effet non
seulement d’intégrer l’élite locale mais encore de ne pas dissoudre les structures
familiales et patrimoniales, bref les fondements de la société indigène.
4 Enfin, en plus de ces deux catégories, il y avait les collectivités indigènes qui, tout en
ayant acquis le privilège du droit latin, n’avaient pas reçu d’élément colonial. À l’époque
de Pline elles continuaient d’exister sous le nom d’oppida latina, sans correspondre
totalement, comme on l’a vu, à cette catégorie. Parfois ces collectivités prirent la forme
d’une agglomération de modeste importance, mais dotée de l’autonomie, telle Cessero qui
se trouvait enclavée dans le territoire de la colonie de Béziers, ou bien Glanum, cité dans
laquelle la vie publique se poursuivit de façon autonome à l’époque antonine et
sévérienne comme le montrent plusieurs inscriptions de découverte récente17. Parfois ce
fut sous la forme d’un peuple dont l’organisation nous /280/ échappe, tels les Lutevani, qui
accédèrent au statut colonial à l’époque claudienne18, ou les Ruteni dont nous savons peu
de chose, ou d’autres encore. Dans ces cités les effets du droit latin (l’acquisition de la
civitasper honorem) s’appliquaient, mais vraisemblablement on n’y trouvait pas d’élément
externe venu d’Italie.
5 Dans une perspective d’histoire sociale de la province il est difficile d’isoler ces diverses
catégories de cités. Si Pline le Naturaliste ouvre son exposé sur la Narbonnaise par un
éloge plein de force (breviterque Italia verius quant provincia), cette vision d’ensemble,
réductrice à première vue des différences, n’efface pas en réalité la hiérarchie des
statuts : celle-ci est l’essence même de la longue description qui suit19, faite de diversité et
de décalages juridiques. On peut donc se demander si la hiérarchie des statuts n’a pas été
un facteur déterminant de différenciation, au profit des hommes et des familles de la
catégorie la plus relevée. La réponse doit provenir d’une mesure d’ensemble, de caractère
comparatif, du destin des élites, de leur organisation, de leur stratification. Mais on bute
alors, de façon immédiate, sur une problématique lancée par R. Syme lorsqu’il évoquait
les aristocraties de Bétique et de Narbonnaise. Il les estimait diverses par leurs origines,
celles de la péninsule Ibérique ayant souvent, à son avis, des ascendances italiques, par
suite de l’installation dans l’Eldorado d’Occident de migrants issus de la péninsule, tandis
que celles de la Narbonnaise représenteraient les milieux aristocratiques provinciaux
profondément romanisés. Il considérait en effet que les grands personnages qui
apparaissent dans le Sénat des Julio-Claudiens puis des Flaviens descendaient des
“principes” de Transalpine, et qu’ils avaient pu aisément dépasser les gens des colonies
parce que Rome avait maintenu les structures indigènes : Vaison, Vienne, Nîmes
contrôlaient de grands territoires, « tandis que la colonie romaine était souvent plus
petite et les colons de petites gens »20. Laissons de côté la comparaison entre péninsule
202

Ibérique et Narbonnaise, restons en cette province dans laquelle, selon l’auteur de Tacitus,
l’éminence juridique des fondations légionnaires aurait été annulée par le poids des
structures indigènes maintenues ailleurs par Rome, comme si le statut colonial le plus
élevé n’aurait pas été productif de distinction.
6 R. Syme s’appuyait sur les exemples fournis par l’onomastique des grands personnages de
Nîmes, de Vienne et de Vaison, mais aussi de Fréjus. Quelques cas, qui lui paraissaient
significatifs, lui suffisaient. Tout autre que lui aurait sans aucun doute emprunté une
autre démarche, soutenue par le traitement d’une documentation plus /281/ élargie.
Question de tempérament peut-être, même s’il arrive parfois que l’on surprenne R. Syme
à tenter des comptabilités. Question de sujet peut-être aussi car ne s’agissait-il pas pour
cet historien d’analyser surtout l’ascension de groupes limités, addition de personnalités
ou de familles bien individualisées ? Mais dans la mesure où ses réflexions le conduisaient
à s’intéresser au substrat d’où provenaient les grands personnages qu’il mettait en relief,
et à y rechercher des éléments d’explication, il entrait dans l’histoire sociale de la
province, considérée d’après les cités qui composaient celles-ci. L’ensemble n’était donc
pas isolé de chacune de ses parties.
7 Toutefois, dans la perspective qui est la nôtre, l’ascension vers les sommets des hommes
et des familles issus de Narbonnaise doit être analysée avec d’autres préoccupations que
le souci de connaître comment se constituèrent les classes dirigeantes de l’Empire. Pour
les lignées en question l’analyse du fait colonial dans l’histoire sociale de la province
conduit à s’intéresser non aux phases les plus illustres de leur destinée mais aux étapes
préliminaires de l’établissement de leur grandeur. Ce retour en arrière fait retrouver les
lieux d’origine et les notables locaux dont l’élite était souvent partie de l’ordre équestre,
strate sociale autant tournée vers la vie municipale ou l’expression de l’excellence civique
que vers le service de l’État qui donnait naissance à la nobilitas equestris des procurateurs
et des préfets21. Comme il convient d’y demeurer et d’envisager de plus grands nombres
de personnes, une autre approche méthodologique doit être envisagée, et l’on peut passer
à des mesures plus exhaustives, celles d’une prosopographie un peu plus sérielle.
8 L’époque même qui avait retenu l’attention de R. Syme, à savoir la période julio-
claudienne en premier chef et celle de l’établissement des Flaviens, guerre civile propre à
l’épanouissement des ambitions et à la réalisation des ascensions sociales, est une époque
fondamentale. C’est le moment où, par étapes, l’ordre équestre, essentiellement italien à
l’époque augustéenne, s’ouvrit et s’élargit aux provinciaux22. Dans ce processus la
Narbonnaise joua un grand rôle puisque cette province de moyenne importance tient le
premier rang pour le recrutement des chevaliers d’extraction provinciale jusqu’en 68 ap.
J.-C., bien avant la péninsule Ibérique. Elle est aussi au premier plan pour l’entrée des
provinciaux au Sénat, et en ce domaine, puisque le recul italien est moins sensible23, la
présence d’un certain nombre de gens /282/ issus de Narbonnaise, avant même
l’avènement des Flaviens, n’en est que plus instructive.
9 Ce ne sont toutefois que des mesures globales. Il importe en effet de considérer la
Narbonnaise (comme on devrait le faire pour tout autre province) dans la diversité de ses
communautés, aux statuts divers et hiérarchisés. Dans ce cadre, les critères d’admission
aux ordres supérieurs, qui pour l’accès à l’élite sénatoriale se sont définitivement fixés
durant la première moitié du I er s. ap. J.-C., c’est-à-dire le census et la dignitas, renvoient
aussi à la puissance économique (facultates) et aux comportements sociaux (mores) des
élites. Ils reflètent la puissance des cités à travers celle de leurs élites. À condition
203

toutefois qu’elle puisse se réaliser, et que des obstacles de droit ne viennent pas rendre
insurpassable la distance par rapport aux lieux du pouvoir.
10 Durant la période qui s’achève au cœur de l’époque flavienne, hormis Orange dont
l’épigraphie est assez réduite, les fondations légionnaires apparaissent comme des
pépinières de chevaliers. Certains d’entre eux s’engagent même dans le service de l’État
bien au-delà du service militaire. C’est le cas pour des ressortissants de Béziers et de
Narbonne, mais aussi d’Arles et de Fréjus, si l’on admet que pour tous les sénateurs que
fournirent ces cités l’étape préalable à l’acquisition de la plus haute dignité était celle de
l’appartenance à l’ordre équestre, accompagnée du service du prince, comme le montre
l’exemple des grands-pères paternel et maternel d’Agricola24, et comme le soutient le cas
des Pompei Paulini d’Arles25. Peu importe donc que l’on puisse hésiter sur les origines de
C. Cornelius Gallus26. Les exemples que l’on peut relever (quinze, soit à peu près le tiers de
l’ensemble de la documentation que l’on peut rassembler) suffisent à établir cette
incontestable participation des colonies de droit romain au recrutement de l’ordre
équestre : mais n’étaient-elles pas le prolongement “transmarin” de la cité romaine ? Le
cas des fondations légionnaires/283/de Narbonnaise trouve des échos ailleurs, par
exemple dans le destin des familles d’Antioche de Pisidie et d’autres colonies établies
dans les provinces de langue grecque27. Toutefois R. Syme estimait que les familles issues
de ces cités qui parvinrent à l’ordre sénatorial pourraient ne pas appartenir au ban de
colons légionnaires : il s’agit des Iulii de Fréjus et des Pompei arlésiens 28 qu’il considérait
comme des descendants des “principes” indigènes gratifiés de la cité romaine et intégrés
dans les colonies lors de leur fondation.
11 Cette hypothèse qui se fonde sur l’onomastique gentilice pourrait éclairer de façon
féconde les phénomènes d’ascension sociale que nous constatons avant même l’époque
claudienne. Mais s’applique-t-elle invariablement à tous les cas ? Ne serait-elle pertinente
que par la somme de nos ignorances sur l’histoire de ces familles ? Une inscription d’Arles
récemment découverte, qui fait connaître A. Pompeius A. f. Pius, édile mais
vraisemblablement décédé avant d’être parvenu au sommet du cursus municipal, indique
aussi qu’il était inscrit dans la tribu Sabatina 29. On a admis avec vraisemblance qu’il
représentait une famille de colons issus d’Étrurie, comme quelques autres Arlésiens dont
l’onomastique est significative30. Ne faut-il pas le rapprocher des autres Pompei arlésiens
au destin plus brillant, notamment des Pompei Paullini, étant donné que l’on sait par le
texte de la loi d’Éphèse que le frère de l’épouse de Sénèque, légat de l’armée de Germanie
inférieure puis, en 62, membre de la commission responsable de l’aerarium, se
prénommait Aulus, comme le jeune notable31. On ne peut les ranger aussi aisément que
par le passé parmi les descendants des aristocrates indigènes. Faut-il aller plus loin et
généraliser ? Avec R. Syme qui insistait sur la nécessité de disposer d’une grande fortune
pour accéder aux honores, nous relèverons que les colonies de Narbonne et de Béziers, si
elles ont fourni un bon nombre de chevaliers, n’ont pu produire, sinon fort tard, des
sénateurs32. Cette constatation met d’autant plus en relief la situation de Fréjus et d’Arles,
et dans cette dernière colonie le destin singulier des Pompei Paullini33. /284/
12 Les collectivités qui furent, pour la plupart d’entre elles, aux origines des colonies latines
(Vienne ne devint que dans un second temps colonie de droit romain ; Toulouse dut aussi
en faire partie) apportent 31 témoignages (sur 50 au total), soit un peu moins des deux
tiers de l’ensemble. Toutefois Vienne (19 ex.) fournit à elle seule plus de la moitié de ce
contingent ; Vienne (19 ex.), Nîmes (7 ex.) en fournissent à elles deux 85 % (52 % du total),
c’est-à-dire la quasi-totalité. Cette comptabilité met donc en évidence, comme l’avait déjà
204

remarqué R. Syme, les colonies de droit latin, où, à l’origine, les structures indigènes
avaient été préservées. Mais point toutes, il s’en faut de beaucoup : si Ruscino, Toulouse,
Aix émergent, pour l’instant rien ne provient d’Avignon, Riez, Apt, Carpentras, Cavaillon
etc. On n’échappe pas toutefois à la conclusion, déjà développée par R. Syme, qu’entre la
prépotence de Vienne et de Nîmes et l’ampleur des territoires que contrôlaient ces
colonies de droit latin devrait être établie une corrélation.
13 Cette conviction se renforce si l’on ajoute que parmi les cités qui ne peuvent prétendre au
titre de colonie, seule la cité des Voconces apparaît avec un certain nombre de
témoignages (4 ex.). Or c’est incontestablement une communauté indigène dont les
structures territoriales furent préservées. La situation contraste donc fortement avec le
destin des petits peuples indigènes, dotés du droit latin.
14 On peut être frappé par la part prise par les grandes cités indigènes dans lesquelles les
structures économiques et sociales traditionnelles avaient été maintenues, même quand,
pour deux d’entre elles, le titre de colonie venait révéler d’autres phénomènes sociaux.
Mais on ne doit point leur attribuer une place excessive. D’Auguste aux Flaviens la
position des colonies de droit romain n’est nullement négligeable : quatre sur cinq des
fondations légionnaires figurent dans la prosopographie des classes supérieures. En dépit
de l’importance des contingents allobroge et arécomique, la représentation des colonies
de droit latin est moins forte en proportion. Et malgré l’apport de Vaison, celle des oppida
latina indigènes est très faible. La hiérarchie des statuts civiques n’est pas inversée.
15 Toutefois ces observations n’épuisent pas la question. On ne manquera pas d’observer
qu’à Vienne plusieurs notables de rang équestre (L. Vibrius Punicus, Sex. Decius P.f., T.
Decidius Domitianus, peut-être aussi C. Passerius Afer) portent des gentilices qui ne
peuvent permettre de les considérer a priori comme des indigènes romanisés. Il en est de
même du gentilice Afranius à Vaison. Dans certains cas toutefois, pour les Afranii de
Vaison ou les Decidii de Vienne une recherche minutieuse permet de supposer que
l’hypothèse d’une origine indigène et de l’entrée dans la cité romaine grâce à
l’intervention d’un membre important de l’entourage des ‘dynastes’ a de bonnes chances
d’être valide34. Mais tous les cas ne peuvent être /285/ résolus de la sorte. La même
conclusion s’impose si l’on envisage la strate des notables des colonies latines. Dans
l’onomastique des membres de ce groupe la présence de gentilices italiques est évidente
(Otacilius en Avignon [peut-être à Glanum], Dudistius à Aix ; Allius, Volusius, Orbius à Apt,
Cascellius et Fabricius à Nîmes, etc.). Faut-il en déduire qu’un élément italique fut
transféré dans les colonies latines de Transalpine ? Toutefois les familles que l’on peut
ainsi individualiser sont minoritaires au sein de l’élite de ces cités. Cependant, même si
elles ne sont pas parvenues à pénétrer dans l’ordre sénatorial, elles gèrent brillamment
dans leurs cités une notabilité qui s’appuie souvent sur l’appartenance à l’ordre équestre.
Seuls les Decidii viennois, s’ils appartenaient à ce groupe, seraient parvenus à rivaliser
plus avant avec les ‘principes’ indigènes, auxquels les dispositions d’Auguste et de Tibère
lors du census de 14 ap. J.-C. avaient ouvert la voie des magistratures et du Sénat 35.
16 Si l’on se place à la fin du Ier s. et au IIe s. ap. J.-C. l’on saisit une nette évolution. Peut-être
parce que la place de la Narbonnaise s’est relativisée au sein de l’ensemble impérial.
Certes les mouvements lancés durant l’époque julio-claudienne et renforcés par
l’adhésion des gens de Narbonnaise au parti flavien durant la guerre civile, se
prolongèrent-ils jusqu’au cœur du IIe s. et s’achevèrent-ils avec l’accès au pouvoir
suprême d’Antonin. Mais il n’empêche : le recrutement du Sénat, corps à l’effectif stable,
quand il se réalisait en province, s’effectuait de plus en plus ailleurs, en sorte que la
205

Narbonnaise fut reléguée des premiers rangs dans une position secondaire, même si dans
l’absolu des chiffres sa contribution demeura à peu près stable.
17 Toutefois dans la province la base du recrutement de ce groupe le plus élevé de la société
s’est élargie (9 cités apparaissent contre 6 auparavant). Les nouvelles cités qui entrent
dans l’album sont soit des colonies latines (Riez, Aix, Alba), soit des colonies romaines
(Orange). Mais – est-ce un phénomène à conjuguer au précédent ?–, les vieilles colonies
légionnaires sont en déclin. Fréjus disparaît totalement. L’apparition d’Orange ne
compense pas la minceur de la documentation issue d’Arles. Et même si Narbonne
parvient à fournir un sénateur (adlecté), son premier sénateur connu, la part de ce
groupe s’est, au total, réduite. Aucune d’elles n’a en ce domaine la tenue de Fréjus ou
d’Arles aux époques précédentes. /286/
18 Si l’on ajoute maintenant une mesure plus large, en considérant aussi les membres de
l’ordre équestre et les notables qui sont sur leurs franges et qui partagent parfois le même
honneur (flaminat provincial, appartenance aux décuries de juges), l’élargissement du
recrutement est également manifeste. Aux dix cités de la première période s’opposent les
seize de la seconde. Mais les fondations légionnaires n’apportent plus que 7 témoignages,
soit 14 % des cas recensés dans la documentation, alors qu’auparavant (sur des
fondements un peu différents il est vrai, mais qui n’altèrent pas vraiment les résultats) on
parvenait à 30 %. De plus, pour les autres cités, hormis à Vienne (colonie honoraire) et à
Nîmes, accessoirement à Aix-en-Provence et à Vaison, nulle concentration n’apparaît. On
observe que s’est réalisé un mouvement favorable aux petites colonies de droit latin, et,
en sens inverse, que s’est rétractée l’influence des plus anciennes colonies romaines. Ces
dernières sont devenues au sein de la province des cités comme les autres, des
collectivités où l’appartenance à l’ordre sénatorial ou à l’ordre équestre distingue du
restant des notables une ou deux familles selon l’endroit, rarement plus. Serait-ce pour
résister à cette banalisation dans la vie sociale de la province, serait-ce pour tenter de se
distinguer encore quelles se rattacheraient plus que jamais aux souvenirs de leurs
origines militaires ? C’est en effet, pour l’instant, du IIe et du IIIe s. ap. J.-C. que datent la
plupart des documents épigraphiques qui rappellent l’unité fondatrice. On connaît ainsi
dans le courant du IIe s. les Sextani Arelatenses 36. puis sous Septime Sévère, Caracalla,
Elagabal et Gordien III les Decumani Narbonenses 37. enfin sous Philippe l’Arabe les Sextani
Baeterrenses38. Seul le recours au passé pouvait désormais légitimer des distinctions ou
fonder des prétentions.
19 L’émergence de nouvelles cités dans les dénombrements fait apparaître aussi de
nouveaux noms de famille. De leur côté les communautés déjà attestées au I er s.
n’apportent que rarement les signes de la stabilité des familles, et encore faut-il prendre
garde aux apparences de la simple continuité onomastique. D’où provenaient les Pompei
arlésiens qui se retrouvent dans la dénomination de M. Precilius Pompeianus ? Tentons
une mesure, certes imparfaite car on pourra objecter qu’il aurait été nécessaire de tenir
compte des épouses des notables. Mais l’inventaire des gentilices portés par les personnes
qui appartiennent à la classe dirigeante des cités (magistrats, flamines du culte impérial
local ou provincial, juges des cinq décuries, etc.) révèle des changements significatifs.
Force est de constater que d’une période à l’autre cette /287/ liste présente de fortes
variations. Disparaissent les Domitii de Nîmes, les Domitii d’Aix, les Cornelii, les Marii, et
la plupart des Pompei. Incontestablement une strate importante des notables provinciaux
a disparu. L’appel de l’Italie fut pour les familles du premier ordre la cause qui contribua à
fixer ailleurs les anciennes aristocraties indigènes, ne serait-ce que par le service du
206

prince et le domicile légal des sénateurs39. Mais le phénomène de renouvellement touche


plus largement l’ensemble des grands notables, si bien qu’il faut faire appel à des raisons
biologiques pour le comprendre.
20 En revanche apparaissent de nouveaux gentilices. On les répartira en deux catégories.
Certains rappellent que la famille avait une ascendance italique : Atilii d’Orange, Praecilii
d’Arles, dans les colonies de vétérans légionnaires, Cominii et Fabricii de Nîmes, auxquels
on joindra les Cascellii dans cette cité, Allii d’Apt, Dudistii d’Aix, etc. pour ce qui concerne
les colonies latines. D’autres rappellent que la famille avait une ascendance indigène et
que c’est vraisemblablement par les effets du droit latin quelle avait acquis la citoyenneté
romaine. Ainsi ce sont des éléments de l’anthroponymie indigène qui apparaissent dans le
nom des Craxxii, des Sammii, des Adgennii à Nîmes, dans celui des Virillii à Aix, dans celui
des Etuvii, des Nammii et des Tarutii à Vienne. Tous ensemble ils représentent la nouvelle
élite municipale. Et peut-être, la part non négligeable des gentilices italiques, en
particulier à Nîmes, indiquerait que l’entrée des grandes familles aristocratiques volques
dans l’ordre sénatorial à l’époque julio-claudienne et leur aspiration par la haute société
romaine a libéré des possibilités d’élévation pour les plus importantes familles venues
d’Italie, autant que pour d’autres familles indigènes.
21 En somme le fait colonial apparaît comme un facteur important mais complexe de
l’histoire sociale de la province. D’abord parce qu’il s’est réalisé dans des cadres
juridiques divers et qu’il se manifesta non seulement dans les colonies de vétérans
légionnaires mais aussi dans les colonies latines dont la dénomination ne serait pas un
vain vocable. Pour les fondations légionnaires ce fait colonial est aussi un “moment”
colonial, au cours duquel ces cités purent, parce qu’elles étaient un prolongement de
l’Italie et que leur société ne différait pas de celle des cités de la péninsule, disposer d’une
certaine capacité à briller et à tenir un rang face aux grandes cités provinciales comme
Vienne et Nîmes. À ce moment, rejoindre dans le prestige du titre colonial le /288/ plus
relevé Arles, Béziers, Narbonne, Fréjus, Orange et passer au premier rang fut peut-être
l’ambition de l’Allobroge D. Valerius Asiaticus pour sa cité d’origine : pour elle il obtint
d’un prince, vraisemblablement de Caligula, le solidum civitatis Romanae beneficium.
22 En revanche, dans les colonies latines où l’élément colonial dut être minoritaire, il se
manifesta modestement au I er s., plus nettement par la suite quand la phase d’ascension
de l’aristocratie indigène fut pleinement achevée. Cependant faut-il exclure qu’à date
haute ce fait colonial, même avec une population d’origine italienne minoritaire en
nombre, ne contribua pas dans ces cités à dominante indigène à imposer les modèles
italiens ? Sur le plan institutionnel certainement. Mais aussi sur le plan du cadre de vie, à
travers les réalisations urbanistiques. Et sans doute aussi sur le plan des comportements
sociaux, indispensables à la définition de la dignitas. Revenons pour conclure à Pline
l’Ancien. Pour lui la Narbonnaise l’emporte virorum morumque dignatione. Depuis la
censure de 14 ap. J.-C. toute différence avait été abolie entre les divers types de colonies
(et peut-être au-delà, comme le montre le cas de Vaison) pour ce qui concerne la faculté
qui avait été donnée à leurs élites de briguer les magistratures à Rome. Passée l’époque
flavienne se trouvait-il quelque intérêt, même en matière de fiscalité, à désirer à titre
honoraire le statut de colonie romaine ? À la lumière de nos connaissances sur l’évolution
des collectivités, peu le souhaitèrent. Une l’obtint sûrement : Avignon, sous Hadrien40. Y
en eut-il beaucoup d’autres ? On ne le sait. Quoi qu’il en soit, la rapidité avec laquelle la
diversité des statuts ne fut plus un discriminant essentiel dans l’histoire sociale de la
province pourrait indiquer, quand l’on tente d’embrasser dans toute sa richesse le fait
207

colonial, l’importance d’un élément encore imparfaitement connu : les colonies de droit
latin.

NOTES
1. Seule incertitude : celle qui concerne Valence, voir infra et n. 10.
2. Gayraud 1981, p. 117 et suiv.
3. Pour la date, on suivra la démonstration de Gayraud 1981, p. 178 et suiv. (en 45 av. J.-C., peut-
être à la fin de l’année), confirmée par Gascou 1982, p. 132-145 (46-45 av. J.-C.).
4. Suet., Tib. 4, 2... et ad deducendas in Galliam colonias, in quis Narbo et Arelate erant, missus est. Sur
l’interprétation de ce passage Goudineau 1986, p. 171. Pour Narbonne, Gayraud 1981, p. 175 (qui
propose de dater la refondation de la fin de 45 ou du début de 44 av. J.-C.). Pour Arles, Constans
1921, p. 52 et suiv.
5. Piganiol 1962, p. 83, suivi pour la colonie de Béziers par Clavel 1970, p. 165 et suiv. C’est la
solution déjà élaborée par Kromayer 1896 [voir chapitre 7].
6. Gascou 1982, p. 139 et suiv.
7. Plin., NH, III, 4, 37.
8. Christol 1989 b, p. 87 et p. 96.
9. Pour Vienne le fait est assuré : il n’y eut pas de déduction. Seule incertitude : le cas de Valence.
Cette colonie de droit romain ne fut créée comme telle qu’après Fréjus, et peut-être aussi
postérieurement à la rédaction de la formula provinciae dont se sert Pline pour composer une
partie de sa description de la Narbonnaise.
10. Chastagnol 1987, p. 5 et suiv. ; Gascou 1991, p. 547 et suiv.
11. Contra Roman 1987, p. 185-190.
12. Christol 1988 a, p. 90 et suiv.
13. Goudineau 1986.
14. Voir Christol 1992 f, p. 37-44. On connaît la colonia Iulia Apta, la colonia Iulia Carcaso, la colonia
Iulia Meminorum (Carpentras), la colonia Iulia Augusta Apollinarium (Reiorum), la colonia Iulia
Augusta Aquae Sextiae et, depuis peu, la colonia Iulia Augusta Avennio. La numismatique permet
d’ajouter Cabellio/Cavaillon, mais la date de fondation ne peut être exactement précisée : Rogers
1986, p. 83-93 ; Gascou 1991, p. 550 et suiv. Par l’étude des magistratures on peut naturellement
ajouter le cas d’Alba Helviorum : Gascou 1991, p. 560.
15. Ces colons fournirent les fondateurs de Lyon : Goudineau 1986.
16. On rejoint ainsi la question de l’installation par César d’éléments de la plèbe urbaine dans les
colonies d’outre-mer (Suet., Caes., 42 : octoginta autem civium milibus in transmarinas colonias
distributis). On a tenté de déduire de ce texte que les colonies dites de vétérans n’auraient eu
qu’une apparence militaire (par ex. Hirschfeld, CIL XII, p. 83). Mais contra Constans 1921, p. 56 et
suiv.
17. Signalées dans Gallia Informations 1990, p. 190 et suiv.
18. CIL XII, 4247.
19. Plin., NH, III, 31.
20. Syme 1977, p. 373-380. Mais la plupart des éléments de la démonstration se trouvaient déjà
dans l’ouvrage sur Tacite : Syme 1958, II, p. 584 et suiv.
21. Demougin 1988, p. 712 et suiv.
208

22. Demougin 1988, p. 503.


23. Comme on peut le déduire de plusieurs travaux. Hammond 1957, p. 74-81 (tableau, 77),
parvient au chiffre de 83,2 % comme pourcentage des Italiens dans le Sénat au début de l’époque
flavienne (on comparera avec les résultats fournis pour l’ordre équestre par Demougin 1988,
p. 547 : pour la période s’étendant de Claude à Vespasien les rapports sont égaux entre provinces
et Italie), mais parmi les provinciaux dominent les Occidentaux. Pour sa part Chastagnol 1974,
p. 163-171, met en évidence à travers les indications de la prosopographie les lenteurs de
l’intégration des provinciaux.
24. Tac., Agric., 4, 1. Sur ce passage Syme 1977, p. 374 ; Raepsaet-Charlier 1975, p. 1820 (qui suit
Syme pour l'origine indigène de la famille) ; Demougin 1988, p. 615 et suiv.
25. En dernier Burnand 1982, p. 413. Cet auteur admet comme normale l’étape intermédiaire
qu’est le passage par l’ordre équestre (p. 394). On se référera aussi à Burnand 1985.
26. Boucher 1966, p. 7 et suiv.
27. Demougin 1988, p. 535 et suiv.
28. Syme 1977, p. 379 ; déjà Syme 1958, II, p. 620 n. 2.
29. AE 1968, 259. Dondin-Payre 1992, p. 81-87.
30. Christol 1975 b, p. 3-8.
31. Déjà Eck 1981, p. 228 ; Eck 1985, p. 120 ; édition du texte par H. Engelmann et D. Knibbe, EA,
14, 1989, p. 10-31 (1. 3, cf. 1. 144). Au IIe siècle ap. J.-C. on trouve encore des Pompei dans la haute
société locale par la dénomination de M. Precilius P. f. Teret. Pompeianus (CIL XII, 701).
32. Syme 1958, p. 620.
33. Il faudrait donc réfléchir sur les origines de leur ascension. À partir d’un certain moment
c’est le service du prince qui peut jouer un rôle déterminant pour l’enrichissement et les
relations dans les cercles du pouvoir.
34. Pour les Decidii viennois on peut se référer aux Decidii hispaniques, en particulier à L.
Decidius Saxa partisan de César (Wiseman 1971, p. 228) ; pour les Afranii de Vaison on peut se
référer à L. Afranius A.f., légat de Pompée en péninsule Ibérique (Wiseman 1971, p. 210) d’autant
plus que ce général utilisa des auxiliaires voconces : sur ces levées et leurs conséquences sur la
société provinciale, à la suite des travaux de R. Syme, E. Badian, Y. Burnand, voir Christol 1987 c,
p. 211-219. Pour ce qui concerne les notables locaux, le cas des Carisii de Nîmes a été résolu dans
le même sens : Christol 1988 a, p. 93-95.
35. Chastagnol 1971, p. 289 et suiv. ; Chastagnol 1987, p. 8 et suiv.
36. Comme on peut le restituer dans le texte de CIL XII, 701 (Sexta]ni Arelatenses / muni]cipes...),
solution que nous préférons à celle de Hirschfeld ([decurio]ni). Autre exemple à Rome (CIL VI,
1006).
37. CIL XII, 4345, 4346, 4347, 4348, 5366. Sur ces textes Gayraud 1981, p. 157.
38. CIL XII, 4227.
39. Chastagnol 1977, p. 43-54. Les facilités de déplacement accordées aux sénateurs de
Narbonnaise par Claude (Tac., Ann., 12, 23, 1 ; Dion C. 52, 42, 6-7) ne se traduisent pas par une
présence plus forte dans leurs cités d’origine des sénateurs provinciaux.
40. CIL XII, 1120 ; Rivet 1988, p. 265, 270, n. 9 ; Gascou 1991, p. 555 ; Christol 1992 f.
209

NOTES DE FIN
*. Prosopographie und Sozialgeschichte. Studien zur Methodik und Erkenntnismöglichkeit der
kaiserzeitlichen Prosopographie (Kolloquium Köln 24.-26. November 1991), Cologne-Vienne-Weimar
1993, p. 277-291.
210

Chapitre 13. À propos d'inscriptions


de Haute-Savoie : deux chevaliers
viennois au service de l’Empire*

NOTE DE L’ÉDITEUR
Les données des divers articles consacrés à ces inscriptions du territoire viennois
(Christol 1997 e, ici reproduit, mais aussi Christol 1998 e et 1998 h) ont été enregistrées
dans AE 1998, 906, et pour l’essentiel résumées dans les commentaires de ILN Vienne, 3,
735 et 763. Elles ont aussi nourri les notices de Burnand 2005-2007 : notice 78 E 65 ([T ?]
Julius Pollio), p. 191-193, et 80 E 67 (T Julius Ustus), p. 196-198.
On reliera ce chapitre au chapitre 18 sur l’inscription de Seyssel.

1 Parmi les procurateurs équestres dont l’onomastique est originale figure un gouverneur
de Thrace, appelé T(itus) Iulius Ustus. On se réfère alors, habituellement, à deux
inscriptions faisant connaître la restauration des tabernae et des praetoria sur diverses
routes de cette province1. Elles partaient de la grande voie de Sirmium à Byzance, par
Singidunum, Serdica, Philippopolis et Hadrianopolis, et la reliaient à d’autres parties de
monde romain, danubien et égéen. L’une de ces routes adjacentes se dirigeait vers le
Danube, à partir de Philippopolis, jusqu’aux camps de Novae et d’Oescus ; d’autres se
dirigeaient vers la mer Egée, à partir de Serdica, jusqu’à Philippes par Pautalia.
Récemment on a ajouté une autre inscription considérée comme la troisième du dossier :
il s’agit d’une borne milliaire, qui indiquait que l’activité de ce gouverneur s’était aussi
étendue aux restaurations de la via Egnatia, lorsqu’elle franchissait le secteur égéen 2. En
réalité le dossier épigraphique est bien plus consistant, car il comporte quelques
documents peu connus :
• Provenant du village de Mihilci (Mikhilitzi) sur une route se dirigeant de Philippopolis vers
le Danube et les camps de Novae et d’Oescus3.
• Provenant du village de Bucino (Butchino), près de Serdica. Sur une route en direction du
sud, qui devait joindre la voie centrale, à la via Egnatia. Même texte, mais moins bien
conservé4.
211

• Trouvée « im Stadtteil sekihata der Stadt Ihtiman, Bezirk Sofia ». Le texte se développe sur
treize lignes, alors que les deux inscriptions déjà citées se développaient sur quatorze lignes 5
.
• Une autre inscription, de caractère fragmentaire, appartenant à la même série : « Zu den
drei Inschriften ist auch das Fragment einer lateinischen Inschrift aus der Zeit Neros zu
nennen, das in einer römischen Siedlung beim Dorf Belozem, Bezirk Plovdiv, gefunden
wurde ». Gerov identifiait ce fragment à celui que signalait A. Stein, en 1920 6.
• Les deux inscriptions nouvelles (no 3 et no 4) appartiennent, non au réseau routier qui
divergeait de la route principale, appelée parfois « Heerstrasse », mais à la « Heerstrasse »
elle-même, dans sa traversée de la Thrace. Elles montrent l’ampleur des travaux routiers :
• Enfin, sur une borne milliaire, dans un champ près de Pherai, ville située entre Doryscos et
l’emplacement présumé de Dymae7.
2 Le procurateur, T(itus) Iulius Ustus, dispose d’une notice dans l’ouvrage classique de H.-G.
Pflaum. Mais le surnom Ustus a surpris. L’on a donc régulièrement corrigé les textes,
même si E. Kalinka avait apporté une édition parfaitement claire. Le premier qui resta
sans hésitation au texte lu fut G. Seure, qui avait réexaminé les deux plaques connues
dans son temps au Musée de Sofia (RA, 1915, p. 166). Au même moment, A. Stein 8,
confirmait cet avis, en ajoutant une plaquette de bronze, provenant de Rome : CIL XV,
7167 (CIL VI, 2709, cf. p. 3370). Aussi regrettera-t-on que le rédacteur de la notice AE, 1991,
1407, ait accompagné le mot U[s]tum de l’observation sic ! et que l’index ait persévéré dans
cette recherche de la lectio facilior, en enregistrant un Iustus (p. 533), puis en offrant
(p. 540) la correction V[s]tus (= Iustus ?).
3 H.-G. Pflaum commentait : « Il est vraisemblable que T. Iulius Ustus, comme tous les
autres tribuns de la garde, était originaire de l’Italie. » Mais, dès les Julio-Claudiens, le
recrutement des primipiles s’est étendu hors d’Italie. Ainsi, les auteurs de la PIR 2. en 1966,
orientèrent la recherche vers la Narbonnaise9 : « Fortasse e Gallia Narbonensi ortus, si
idem est vel parentela coniunctus T. Iulius Ustus, cui dedicavit T. Iulius Pollio tribu
Voltinia, t. XII, 2545 ». C’est cette voie qu’a suivie S. Demougin, en ajoutant qu’il pourrait
être parent d’un autre tribun du prétoire, Iulius Pollio10.
4 Or la documentation épigraphique provenant de la partie orientale de la cité de Vienne
permet de rattacher ces deux chevaliers romains à cette colonie. En effet, l’ouvrage
récent des Inscriptions latines de Hautes-Savoie, contient non seulement la réédition du
texte invoqué par les auteurs de la notice dans PIR 2, mais encore une autre inscription
dont l’apport est décisif.
5 Une inscription d’Annecy11 porte le texte bref : T(ito) Iul(io) Vsto / T(itus) Iul(ius) Volt(inia) /
Vstus Pollio / restituend(um) / curavit. Par sa forme – un rectangle allongé dans le sens de la
hauteur–, cette plaque moulurée peut être interprétée comme un élément de base de
statue. La première ligne mentionne la personne honorée : « A T(itus) Iulius Ustus ». Les
autres lignes se rapportent à l’acte de T(itus) Iulius Ustus Pollio, un descendant, qui
regroupait dans sa dénomination les surnoms des deux frères : « T(itus) Iulius Ustus
Pollio, de la tribu Voltinia, s’est chargé de faire remettre en place (la statue) ». D’après la
date du floruit de T(itus) Iulius Ustus et de T(itus) Iulius Pollio, à la lumière aussi des
événements propres à la Gaule entre 68 et 70, et à Vienne en particulier, la destruction
d’une statue puis sa restauration, ne paraissent pas invraisemblables.
6 L’epigraphie d’Annecy conserve aussi un fragment de linteau qui avait servi de plaque
d’autel dans l’ancienne église de Saint-Jorioz (100 x 177 x 10,5 ; lettres de grandes
212

dimensions : 10,5 x 12,5cm). Hirschfeld n’avait pas revu le texte12. On lira, avec les auteurs
de l’édition récente qui fournissent une excellente photo :
---]TVS vac PRIMV[---
---]TOR•NERONIS•C[---
---]LIO vac PRIMV[---
7 La ligne 2 a suscité quelques commentaires. Mowat envisagea que le personnage ait été
procurateur13. Hirschfeld ajoutait l’hypothèse qu’il ait pu être fait mention d’un flamine
de l’empereur Néron.
8 À la ligne 1, on retrouve la fin du mot Ustus. Il y avait, avant le vacat, dix-sept ou dix-huit
lettres ([T • IVLIVS • T • F • VOL (ou VOLT) • VS]TVS). On restituera le surnom Ustus pour
plusieurs raisons : d’abord, le fait que l’une des restitutions incontestables pour la ligne 3
est celle du surnom Pollio, ensuite le fait que cette identification perd de son caractère
hypothétique, puisque la ligne 2 nous rapproche d’un personnage ayant vécu sous Néron,
enfin le fait que l’on peut sans difficulté, pour le premier personnage cité, restituer des
éléments significatifs de la carrière d’un tribun prétorien. Après le vacat, il faut restituer
la mention du primipilat, normale dans l’avancement d’un tribun du prétoire (PRIMV
[SPILVS ITERVM]).
9 À la ligne 2, à droite du mot NERONIS, on restituera la titulature de Néron : C[LAVDI
CAESARIS AVG(VSTI) GERMANICI], soit une séquence de 25 lettres au total, peut-être
même 29.
10 À la ligne 3, on restituera, à gauche, la dénomination du second personnage mentionné :
[T • IVLIVS • T. • F • VOL (ou VOLT) • POL]LIO, puis, après le vacat : PRIMV[SPILVS ITERVM].
11 La gravure du texte est soignée, la mise en page est de qualité. Les dénominations des
personnes citées mises en évidence, entre deux vacat. À la ligne 1, on peut restituer le
nom d’une divinité, à laquelle serait consacré le monument. On parvient ainsi au texte
suivant :
[17 lettres….......vac. T•IVLIVS•T•F•VOL•VS]TVS vac PRIMV[SPILVS•ITERVM]
[27 lettres………. PROCVRA]OR•NERONIS• C[LAVDI•CAESARIS]
[AVGVSTI•GERMANICI..vac. [T•IVLIVS•T•FVOL.POL]LIO vac. PRIMV[SPILVS• ITERVM]
12 Il faut restituer à la ligne 2 une autre fonction, intermédiaire entre le second primipilat et
la procuratelle mentionnée. La plus vraisemblable est une fonction militaire. La
préfecture du camp de l’armée d’Égypte, dont la création résulte du regroupement des
deux légions provinciales, la XXII a Deiotariana et la III a Cyrenaica, correspondrait bien au
cursus de ce militaire. Mais la restitution n’a que la valeur d’exemple.
13 Nous pouvons présenter ainsi les carrières de T. Iulius Pollio et de T. Iulius Ustus.
14 Après le second primipilat et un poste intermédiaire, Ustus parvint à la procuratelle -
gouvernement de la Thrace durant les années 61-62. C’est vraisemblablement le poste
procuratorien auquel fait allusion l’inscription de Saint-Jorioz. Comme il était l’aîné des
deux personnages, son passage par le prétoire doit avoir été antérieur de peu à l’année 55,
puisqu’à ce moment-là son frère, Pollio, commandait une des cohortes prétoriennes. Le
floruit de la carrière de T(itus) Iulius Ustus se plaça dont sous le règne de Claude puis sous
celui de Néron.
15 Quant à Pollio, il était tribun des cohortes prétoriennes en 55 ap. J.-C., quand il participa à
l’empoisonnement de Britannicus. Il aurait été promu pour la seconde fois au primipilat,
avant de parvenir au gouvernement de la province de Sardaigne, que ne mentionne pas
l’inscription de Saint-Jorioz. En effet, ce personnage doit être rapproché d’un gouverneur
213

de cette province. Il est connu par deux inscriptions. L’une de Fordongianus (Forum
Traiani), incomplète, comporte la fin de sa dénomination : [----]OL•POLLIO, ainsi que les
derniers éléments de la carrière militaire : [---C]OH•XV•VRB•TRIB•COH•IIII•PR14. C’est par
rapport à l’autre inscription que la qualité du personnage cité a été reconnue. Cette
dernière, qui provient de Turris Libisonis15 a fait l’objet de corrections et de restitutions de
la part d’A. v. Domaszewski16, reprises par H.-G. Pflaum. On a pu rétablir des éléments de
la carrière militaire ainsi que le gouvernement de la Sardaigne. Grâce à l’inscription de
Saint-Jorioz, l’édifice bâti par les spécialistes de la prosopographie impériale est conforté.
Engagé dans la carrière militaire en 55 après J.-C., Pollio demeura dans l’armée quelques
années encore, par l’exercice du second primipilat. Entre cette dernière étape dans les
camps et le gouvernement de la Sardaigne s’interposèrent certainement quelques
années : la promotion dans ce dernier poste doit avoir été postérieure à l’année 61-62,
dans la mesure où l’on n’en trouve aucune trace dans l’inscription de Saint-Jorioz. On
nuancera donc l’opinion traditionnelle qui place cette fonction de gouvernement « poco
dopo il 55 », « peu après 56 » (H.-G. Pflaum), ou « paullo post a. 55 ». Sa carrière se place
plus nettement sous Néron.
16 Nous pouvons maintenant conclure sur l’inscription de Saint-Jorioz. Pour les dix lettres
restantes de la ligne 2 la plaque mesure 177 cm. Or il convient de restituer à cette ligne un
texte comportant au moins 57 lettres. Le linteau avait au moins une longueur de
10 mètres. On peut ainsi envisager les belles dimensions du monument, témoignage
intéressant de l’évergétisme des notables viennois.
17 Ce document confirme que le recrutement des officiers du prétoire s’est réalisé, très tôt,
au-delà de la seule Italie, notamment en Narbonnaise. On ajoutera les deux personnages
fournis par cette inscription à [-] Maximus, de Ruscino, qui fut successivement tribun de la
deuxième cohorte prétorienne, primipile bis, procurateur de Tibère Claude César Auguste
Germanicus, préfet de légion à deux reprises 17, et à Valerius Paulinus, ami de Vespasien,
procurateur de Narbonnaise, issu de Fréjus18.
18 En définitive, l’élargissement des données prosopographiques montre l’ampleur de
l’engagement des notables de cette cité dans le service militaire de Rome, dès l’époque
julio-claudienne. Vienne apparaît ainsi, parmi les cités de Narbonnaise, comme celle qui,
durant cette période, a fourni à l’ordre sénatorial et à l’ordre équestre le plus grand
nombre de personnages19.

NOTES
1. CIL III, 6123 (cf. p. 1059) (d’où ILS 231) = 1420734 (paru en 1902 ; d’après E. Kalinka, qui publia
ensuite lui-même le texte) = Kalinka 1906, p. 17-18, n o 19 avec un fac-similé (d’où ILS add„
p. CLXX, sur 231).
2. B. Filow, dans Bull. Soc. Arch. Bulgare, 3, 1912, p. 17, n o 13 (AE 1912, 193).
3. Ivanov 1973, p. 209-213 (photo p. 210).
4. B. Filow, dans Bull. Soc. Arch. Bulgare, 3,1912, p. 17, n o 13 (AE 1912,193). A. Stein, en évoquant
l’existence, à son époque, d’un troisième exemple du texte, fournissait toutefois une référence
214

entachée d’erreur : « Ein drittes Exemplar dieses Meilensteinres ist erwahnt Année épigraphique
1916-17 ». Mais l’indication « Année épigraphique 1916-17 » (c’est-à-dire page 17) renvoie à cette
publication au lieu même où elle résume l’article de G. Seure, déjà cité, qui mentionne seulement
les inscriptions classées ici sous le no 1 (reproduit aussi dans AE 1900, 18), et sous le n o 2. Dans PIR2
l’indication « A.E., 1916, p. 215 » est également erronée : il s’agit d’une référence identique, car on
renvoie à la pagination de l’Année épigraphique dans la Revue archéologique de 1916. À un certain
moment, on a donc pu douter de l’existence d’un troisième exemplaire. Ce fut ainsi le cas de B.E.
Thomasson : « Haud iure de « ein drittes Exemplar dieses Meilensteines » cogitavit Stein ». Il est
difficile de vérifier si A. Stein se réfère explicitement à un des nouveaux textes que l’on vient
d’évoquer, ou si son affirmation est gratuite.
5. Ivanov 1973, p. 209-213 (photo p. 210).
6. Gerov 1959-1960, p. 239.
7. Mottas 1989, voir surtout p. 98-100 avec fig. 1 et 2 (d’où A.E., 1991, 1407).
8. A. Stein, R.E., X, 1917, col. 891, Iulius 539.
9. PIR 2 1 632 : « Fortasse e Gallia Narbenensi ».
10. Demougin 1992, p. 455, no 546. Sur Pollio : Demougin 1992, p. 450-451, n o 539. Ce personnage a
reçu une notice dans PIR2, I, 473 : on maintient l’origine italique, d’après Pflaum 1960, p. 69-70, n o
28 et p. 961.
11. ILHS 12 [ILN Vienne, 3, 763].
12. CIL XII, 2520, d’après copie ancienne cf. p. 831 d’après copie d’Allmer = ILHS 86 [ILN Vienne,
3,735].
13. Dans Bull. épigr., 5,1885, p. 148.
14. CIL X, 7863.
15. CIL X, 7952.
16. Pflaum 1960, p. 69-70, n o 29 et p. 961 ; Meloni 1966, p. 186-187 ; Demougin 1992, p. 450-451, n o
539 ; Thomasson 1984, col. 7, no 6.
17. AE 1914, 27 ( ILGN 632) ; Gayraud 1980, p. 87-89, n o 23 (avec photo). Sur la carrière du
personnage, cf. Pflaum 1960, p. 28-30, n o 12 ; Gayraud, cité ici même ; Dobson 1978, p. 192, n o 58 ;
Demougin 1992, p. 418, no 505.
18. Tac. Hist., III, 43, I et III, 43, 3-4 ; Pflaum 1960, p. 94-95, n o 40 ; Dobson 1978, p. 211, no 87 ;
Demougin 1992, p. 596-597, no 702.
19. Christol 1993 a, p. 277-291.

NOTES DE FIN
*. Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1997, p. 260-265.
215

Chapitre 14. De la Gaule méridionale


à Rome, un chevalier arlésien et sa
famille : P(ublius) Propertius Pater
[culus]*

NOTE DE L’ÉDITEUR
L’inscription a été enregistrée dans AE 2002, 922. Le personnage a reçu une notice dans
Burnand 2005-2007, II, p. 64-65. Cet exemple entre dans la problématique suivie dans
Christol 2005 b [chapitre 15].

1 Lors des fouilles de J. Formigé au coeur de la ville d’Arles, dans les galeries des
cryptoportiques1, de nombreux documents épigraphiques furent mis au jour. Certains
furent à peine signalés et ne reçurent pas alors l’honneur de la publication. Ainsi, dans un
des secteurs les plus productifs en documents d’époque romaine, le dépotoir de la galerie
nord du site, en 1952, plusieurs fragments de marbre appartenant à une plaque inscrite
furent exhumés (CRY 52.00.06) 2. Ils étaient mêlés au clipeus virtutis et à d’autres
inscriptions honorifiques du Ier siècle ap. J.-C., ainsi qu’à des éléments de sculptures
provenant des monuments du forum. Ils avaient été rassemblés là afin d’alimenter un
four à chaux, au début du Ve siècle.
2 Ces fragments, une fois rapprochés, apportent la partie gauche d’une inscription,
composée de quatre lignes au moins. L’écriture est de belle facture, avec des P à la boucle
non fermée, un O de forme parfaitement circulaire, le recours à des lettres qui parfois
surplombent la ligne (le T à la. 2) ou qui parfois se caractérisent par une taille réduite. La
gravure permet de comparer cette inscription à celle que supporte une autre plaque,
trouvée dans le même lieu et, elle aussi, reconstituée à partir des fragments mis au jour
durant les diverses campagnes de fouille. Elle avait été également apposée sur une base de
statue : elle portait le cursus d’un chevalier arlésien3. Cette dernière appartient à l’époque
augustéenne, alors que l’inscription qui nous intéresse principalement ici ne peut être
216

datée qu’un peu plus largement : à l’époque /94/ augustéenne ou peu après, mais sans
dépasser vraisemblablement le milieu du Ier siècle ap. J.-C.
3 Dimensions (conservées) - Hauteur : 45 ; largeur : 26 ; épaisseur : 1,5. Hauteur des lettres -
L. 1 ; 6,3 ; L. 2 : 5,7 (T ; 7 ; R : 4,1) : L. 3 : 5,4 ; L. 4 : 4,8.
4 Le texte se présente ainsi (fig. 3) :
1 P•PROPE+---
2 TER•PATE+---
3 II•VIR•P+---
4 FABR.•---
5 /95/
6 Aux lignes 1 et 3 ne subsiste plus de la dernière lettre conservée qu’une partie de haste
verticale, marquant le début de la lettre. À la 1. 2, il reste suffisamment d’éléments pour
reconnaître le R, appelé par la restitution vraisemblable. À la ligne 4, le point séparatif,
sous forme d’une délicate hedera, montre que le mot fabr(um) avait été abrégé. Les points
séparatifs sont triangulaires aux lignes 1, 2 et 3 ; puis ils prennent la forme de l’hedera à
partir de la ligne 3. On notera aussi les empattements des hastes, très larges, et la grande
qualité de la gravure.
7 Aux lignes 1 et 2 se développait la dénomination du personnage. On restituera à la fin de
la ligne 1 le gentilice Propertius, comme l’avait déjà proposé F. Benoit, et la filiation,
puisqu’a la ligne 2 la mention de la tribu Teretina fait admettre que la dénomination du
personnage comportait tous les éléments caractéristiques de celle d’un citoyen romain.
8 L’identification du gentilice Propertius s’impose, si l’on se réfère aux listes compilées dans
l’ouvrage de H. Solin et d’O. Salomies4. Mais ce gentilice est nouveau dans
l’anthroponymie de la colonie d’Arles. Il s’agit d’un gentilice italien, attesté à Rome et
dans plusieurs cités de la péninsule. Mais il est surtout concentré dans la cité d’Assise 5.
Dans cette cité on peut suivre le destin de ce nom de famille depuis la fin du IIe s. av. J.-C.6,
et constater que le gentilice du poète, né vers 47 av. J.-C., puis établi à Rome, n’était pas
isolé.
9 C’est principalement l’Ombrie qui fournit les indications les plus denses, dans la mesure
où le foyer constitué à Assise s’est particulièrement développé. Il est remarquable par le
nombre des attestations (20 selon les inventaires de G. Forni), et par la présence de
personnages de bon niveau social, le décurion Cn(aeus) Propertius T. f. Scaeva7 et surtout
le chevalier romain C(aius) Passenus C. f. Serg. Paullus Propertius Blaesus8. À proximité de
cette cité on relèvera, à Mevania, le chevalier romain Sex(tus) Caesius Sex. f. Propertianus
9
. Mais on pourrait également mettre en évidence, quoiqu a un degré moindre, le Latium
adiectum, puisqu’a Abella, en particulier, ce gentilice apparaît aussi dans les familles de
notables10. /96/.
217

Fig. 3. P(ublius) Propertius Pater[culus] (Musée départemental de l'Arles antique, cliché M. Lacanaud)

10 Parmi les porteurs de ce gentilice le personnage le plus connu est le poète, originaire
d’Assise11. Quant au sénateur C(aius) Propertius Postumus, qui épousa Aelia Galla, fille
dAelius Gallus qui aurait pu être le père adoptif de Séjan, issu lui-même de Volsinies en
Étrurie12, on ne saurait pour l’instant lui attribuer, en Italie, une origine précise13, mais ce
que l’on sait de la diffusion du gentilice oriente tout de même vers l’Étrurie et l’Ombrie 14.
Il en est de même pour le sénateur Propertius Celer qui, appauvri, fut aidé par Tibère15 :
on ne peut toutefois lui attribuer une origine précise16.
11 En Narbonnaise on ne trouve que peu de témoignages complémentaires. Isolé à Nîmes
apparaît G(aius) Propertius Epapra (Epaphra), au IIe siècle17. Isolé aussi, à Hyères, apparaît
C(aius) Propertius A[—]18. Cela faisait en tout deux exemples avant que ne soit mise au
jour l’inscription d’Arles. Mais pour l’instant, dans la colonie des Sextani, ce nom de
famille demeure unique lui aussi, ce qui laisse en suspens la question de l’enracinement
local de la famille et celle de son possible rayonnement, même s’il est bien évident qu’il
s’agit d’une importante famille de notables, honorée dans l’un des lieux publics essentiels
de la cité, à peu de distance de sa fondation pour les vétérans de César 19.
12 Si l’on peut avancer que l’origine tusco-ombrienne apparaît comme l’hypothèse
dominante, on pourrait insérer les Propertii arlésiens dans un groupe de /97/ familles
manifestement issues de cette partie de l’Italie, qui profitèrent de l’établissement de la
colonie de vétérans à la fin de l’époque césarienne. Déjà H.-G. Pflaum avait mis en valeur
que la famille du sénateur A(ulus) Annius Camars pourrait être originaire d’Étrurie en
raison de la conservation du surnom Camars au fil des générations20.
13 Un autre exemple remarquable est fourni par une inscription incomplète, enregistrée par
Hirschfeld et actuellement conservée dans les réserves du Musée21. Hirschfeld estimait
qu’elle présentait des lettres caractéristiques du début du Ier siècle ap. J.-C., ce qui signifie
qu’elle appartient aux plus anciennes inscriptions de la colonie et que l’on peut même
218

envisager, sans hésiter, une date un peu plus haute que celle que postulait le savant
éditeur du CIL. Ce dernier attribuait aux personnes connues par ce texte le gentilice
Ubilatro/Ubilatronia, qui apparaissait ainsi comme exemple unique 22. Pourtant, dans son
étude sur les gentilices latins, W. Schulze n’a pas retenu la lecture de son prédécesseur. Il
a préféré lire dans l’inscription le gentilice Viblatro/Viblatronia, attesté aussi dans une
inscription d’Arna en Ombrie23. Il s’agit d’un gentilice très rare, formé sur le modèle de
Commeatro/Commeatronia24. L’erreur de Hirschfeld s’explique par l’abondance des ligatures
dans la partie conservée de l’inscription d’Arles. Mais il faut rendre hommage à la
perspicacité de Schulze et faire disparaître de l’index des gentilices du CIL ce nom de
famille qui n’a plus de raison de s’y trouver25.
14 Un autre cas, comparable, est fourni par la dénomination de M(arcus) Saenius M. f. Ter.
Secundus, dont l’inscription appartient aussi à une haute époque26. Ce nom de famille est
aussi bien concentré en Étrurie, comme l’a aussi souligné W. V. Harris27. /98/
15 L’inscription de ce nouveau notable arlésien s’insère bien dans le contexte des
déplacements de populations italiennes par la colonisation militaire césarienne.
16 L’inscription est malheureusement incomplète, en sorte qu’une partie des restitutions
demeure sujette à caution.
17 Toutefois on n’hésitera pas à compléter la ligne 1 par la fin du gentilice et par la filiation,
ce qui nous fournit au moins six lettres supplémentaires, en comptant le R. On verra que
la restitution d’un prénom paternel abrégé par plus d’une lettre pourrait également
convenir (TI ou SEX), mais c’est peut-être le mot filio qui n’était pas fortement abrégé
(FIL). La ligne 1 comportait donc a priori entre 12 et 14 lettres. Cette dernière évaluation
semble vraisemblable, à la lumière des observations sur la ligne 3.
18 À la ligne 2, après la mention de la tribu Ter(etina) se trouvait le surnom. On envisagera à
première vue la restitution du surnom Paternus, qui est très bien attesté dans l’épigraphie
de la province, y compris chez les notables, mais Paterclus ou Paterculus pourraient
également convenir : en ce domaine aussi, les inventaires de H. Solin et d’O. Salomies sont
très précieux28. Mais on tiendra compte qu’existe à Rome un témoignage sur un
personnage d’une certaine importance sociale, s’appelant P(ublius) Propertius Paterculus
29. C’est pourquoi on n’écartera pas le surnom Paterculus, même s’il est nettement moins

fréquemment attesté que Paternus 30. Comme on va le voir plus bas, c’est la solution qui,
dans l’état de nos connaissances, doit avoir la préférence.
19 En tenant compte que le premier mot de cette ligne 2 comporte une petite lettre, le
nombre total de signes pourrait à cette ligne osciller entre 13 et 15. Or, en ajoutant le
surnom Paterno nous ne parvenons qu’à dix lettres. En revanche, en ajoutant le surnom
Paterculo nous parvenons à douze lettres, mais il existe une possibilité d’inclusion de l’V
dans le C. De plus à cette ligne il devait se trouver, à droite, la place pour un autre mot, si
l’on accepte les observations générales que nous venons d’effectuer. Mais nous quittons
alors, sans aucun doute, la dénomination du personnage pour aborder son cursus.
20 Celui-ci devait d’abord comporter les éléments municipaux. Puis il se prolongeait par ce
que l’on appellera la carrière impériale. La transition de l’une à l’autre s’effectue à la ligne
3. Ici, à la ligne 2, avant la mention du duumvirat on sera tenté d’insérer d’autres
éléments de la carrière municipale. On pourrait envisager la/99/mention des premières
magistratures31, soit q(uaestori) ou aed(ili). Toutefois ceci créerait dans l’épigraphie
arlésienne une séquence, certes possible, mais nouvelle, car il ne semble pas habituel de
mentionner dans son intégralité le cursus municipal, ni même, lorsque l’on fait partie de
219

l’élite municipale, l’appartenance à l’ordo des décurions32. Il est donc préférable


d’envisager la mention d’un sacerdoce municipal33 : on restituera soit aug(uri) soit pont
(ifici).
21 À la ligne 3, après la mention du duumvirat, il faut restituer sans hésiter le mot praefecto.
Si l’on opte pour la restitution courte on abrégera en praefect(o). Mais peut-être faut-il
préférer la restitution la plus longue, et ajouter un O prenant assez de place. En tout cela
fait quatorze lettres. Nous ajouterons ainsi le personnage au groupe des duumvirs
arlésiens, dont J. Gascou a récemment dressé la liste34. De même faudra-t-il l’ajouter aux
groupe des préfets des ouvriers issus de cette colonie. Ils sont au nombre de trois :
l’anonyme dont la carrière a été évoquée plus haut, notre personnage, et un dernier
anonyme dont le mausolée a été mis au jour dans la nécropole du cirque35. Un quatrième
exemple pourrait être ajouté : il s’agit d’un quasi-anonyme, M(arcus) Te[---], dont
toutefois la fonction de préfet des ouvriers fait l’objet d’une restitution qui demeure
hypothétique36. /100/
22 À la ligne 4 on pourrait légitimement hésiter avant de restituer une dernière fonction.
Mais on sera tenté de restituer la fonction équestre par excellence, celle de tribun des
soldats : la restitution des abréviations trib. milit. ferait ajouter neuf lettres, celle des
abréviations trib. militum onze lettres. En retenant cette dernière on parviendrait en tout
à quinze signes dans la ligne. Ainsi la carrière de P(ublius) Propertius Pater[culus]
s’accordait bien avec quelques autres carrières de chevaliers romains de Narbonnaise37.
23 S’il y avait une ligne 5, elle pouvait marquer, entre deux retraits, dont celui de gauche est
bien visible, l’hommage de la cité, vraisemblablement sous la forme d’un décret des
décurions. Cette plaque aurait donc porté un texte dont le contenu, quoique moins
abondant, était assez proche de l’autre hommage mis au jour dans les fouilles des
cryptoportiques.
24 On parvient ainsi au texte suivant :
P•PROPER[TIO• + 1 à 3 l.•F]
TER•PATER[CVLO•---]
II•VIR•PR[AEFECTO]
FABR•[TRIB•MILITVM]
25 Soit : P(ublio) Proper[tio --- f(ilio) / Ter(etina) Pater[culo---] / (duo)vir(o), pr[aefecto] / fabr(um),
[trib(uno) militum] / [---].
26 Cette carrière d’un notable arlésien, membre de la partie la plus élevée de l’élite
municipale, a peut-être été interrompue par la mort et n’a donc pu s’épanouir
totalement. Car nous manque le flaminat impérial qui, en règle générale, revenait à ces
dignitaires pour couronner la carrière municipale. Mais on peut envisager aussi que
l’hommage n’ait pas été nécessairement rendu à ce Properce arlésien lors de sa
disparition. Membre de l’ordre équestre, il devait jouir dans sa cité d’une position
éminente, ce qui faisait entrer dans le domaine du possible qu’un hommage lui ait été
rendu de son vivant. Malheureusement aucun autre témoignage ne vient pour l’instant
éclairer le rôle ou la place de sa famille dans la cité.
27 Selon une forte vraisemblance c’est de Rome que pourrait provenir le meilleur éclairage
du document arlésien que nous venons de mettre en évidence, en élargissant la
perspective d’interprétation. En effet, y a été découverte l’inscription suivante, dont la
publication est demeurée plutôt confidentielle jusqu’à ce que G. Forni la remette en
honneur38 : Ingenuus / P(ubli) Properti Paterculi / dispensator / vix(it) a[nnis---] / Lyris co
220

[ntubernali] / meren[tissimo f(ecit)]. On est frappé par un grand /101/ nombre de rencontres
entre les deux dénominations : d’abord et surtout par le recours au prénom P(ublius) qui
n’apparaît nullement chez les Properce d’Italie39 ; mais aussi par la possibilité de
retrouver le surnom Paterculus dans l’une comme dans l’autre.
28 Il faut peut-être se rendre à l’évidence et admettre l’existence d’un lien dépassant la seule
rencontre onomastique entre l’inscription d’Arles et l’inscription de Rome, ville dans
laquelle se trouve l’essentiel de la documentation relative aux dispensatores 40. Il convient
en effet de tenir compte que le contenu même de l’inscription de Rome, par tous les
rapprochements qui sont possibles, est riche d’enseignements sur le statut socio-politique
de P(ublius) Propertius Paterculus, le maître du dispensator. Ils sont compatibles avec les
données de l’inscription d’Arles, même si l’homonymie n’impose pas nécessairement une
identification. Elle peut tout aussi bien signifier qu’il s’agit du père (en Arles) et d’un
descendant, peut-être un enfant (à Rome).
29 Sans aucun doute, Ingenuus, esclave dispensator dans une maison romaine, est attaché à
une famille de très bon niveau41. Son maître, établi à Rome, devait disposer d’une belle
fortune, car ce type de gestion des biens est caractéristique des strates élevées des classes
possédantes42. Nous ne nous avancerons guère en admettant que P(ublius) Propertius
Paterculus est à Rome un homme d’importance. Quand on dénombre les personnages
révélés par les inscriptions des dispensatores, si l’on/102/trouve P(ublius) Propertius
Paterculus en compagnie des gens de la plus haute aristocratie, ces derniers ne
constituent pas toutefois son milieu d’appartenance. En effet il y avait aussi dans le
groupe mis en évidence des sénateurs d’une réputation moins illustre, à qui leur statut
imposait le domicile romain43, ainsi que des chevaliers de bon niveau, qui suivaient en
particulier la carrière procuratorienne44. C’est dans l’un ou l’autre de ces sous-ensembles
qu’il convient certainement de placer P(ublius) Propertius Paternus, connu à Rome par
l’épitaphe de son dispensator Ingenuus45.
30 Il conviendrait donc d’envisager que la famille du chevalier arlésien s’est engagée dans la
voie du service impérial, qui offrait de belles perspectives d’ascension sociale et de
promotion dans l’élite politique romaine, à l’image du destin qui échut aux ancêtres
d’Agricola, procurateurs impériaux, puis membres de l’ordre sénatorial46. Il semble donc,
sans même attendre l’apparition d’une documentation plus explicite, que l’inscription
d’Arles relative à ce nouveau chevalier romain, permette aussi d’éclairer l’ascension des
notables des cités de Narbonnaise durant le Ier siècle ap. J.-C.47.

NOTES
1. Mise au point : Heijmans 1991 ; pour le dépotoir, partie, p. 169-170. Informations succinctes par
Benoit, « Informations archéologiques », Gallia, 8, 1950, p. 120.
2. Benoit, 1953, p. 109 : « deux duumvirs arlésiens de la tribu Teretina : l’une encore incomplète
portant le nom de P. Prope[rtius ?] ; l’autre complétant le cursus de [T. Iuli]us, IIvir et Augustalis,
précédemment signalée » ; sur cette dernière, voir n. suiv. L’inscription qui nous intéresse fut
221

omise dans AE 1954, p. 30, qui ne reprenait que celle du chevalier romain déjà mentionné par AE
1952, 169. Il n’en est rien dit également dans Benoit 1952.
3. Benoit 1952, p. 55 (d’où AE 1952,169) ; Benoit 1953, p. 110 (d’où AE 1954,104) ; Christol 1996 c,
p. 307-312 (d’où AE 1996, 1008) [voir aussi Christol 1999 h, ici chapitre 21]. D’une bibliographie
abondante retenons Pflaum 1978 a, p. 196, no 2, ainsi que p. 197 et 257 ; Dobson 1978, p. 172 ;
Devijver 1976-2001, I, p. 433-434, I 13 ; IV (Supplément I), p. 1591 et V (Supplément II), p. 2130 ;
Demougin 1992, p. 80-81, no 70.
4. Solin et Salomies 1994, p. 144.
5. Forni 1985, p. 205-223 ; pour les inscriptions d’Assise : Forni 1987. Voir aussi Gaggiotti et Sensi
1982, p. 262-263.
6. Forni 1985, p. 219-220.
7. AE 1978, 294 (= Forni 1987, 565).
8. CIL XI, 5405 (= Forni 1987,47) ; ILS 2925 ; Forni 1985, p. 212-213, 220. C’est un correspondant de
Pline le Jeune (Ep.,V 1, 15, 1 et IX, 22, l) ; Syme 1991, p. 495.
9. CIL IX, 5028 ; Devijver 1976-2001,1, p. 207, C 44 ; V, p. 2044. Mevania est un municipe d’Ombrie.
10. T(itus) Propertius T. f. Thor[---] (duumvir) : CIL I 2. 1609 = X 1218 = ILLRP 519 ; Cébeillac-
Gervasoni 1998, p. 76-77. C’est pourquoi la mention passim, pour qualifier la répartition de ce
gentilice, dans Solin et Salomies 1994, p. 149, semble peu appropriée.
11. Wiseman 1971, p. 52 ; Syme 1967, p. 442. Retenons, à son propos et à propos d’Ovide, le
jugement de Syme 1986, p. 359 : « They belonged to the class of « domi nobiles », the men of
substance and repute in the towns of Italy » ; voir aussi Boucher 1965, p. 105-111.
12. Demougin 1992, p. 57 (no 42 : Aelius Gallus), p. 236-237 (no 272 : L. Aelius Seianus).
13. Syme 1967, p. 442-443, admet une parenté entre le poète et C(a