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Un rêve spécial !

Ce soir, la date m’échappe mais pas le rêve de cette nuit-là. J’ai été emporté par un sommeil
profond. Au point que je n’ai pas compris dans quelle zone ou dans quelle dimension je me
trouvais.

Dans la réalité, le soleil éclaire le jour, mais aussi la conscience de fauteurs de trouble, de
voleur, des brigands, de tueurs mais pas de corrompus, de menteurs, des débauchés et consort.
Dans le rêve par contre, les jours sont moins clairs, la nuit est moins sombre, le voyage n’a
aucune peine. On se déplace aisément. La distance ne cause pas de peine à l’organisme. On se
déplace facilement. Il y a confusion entre le point de départ de celui d’arriver. Il y a confusion
entre le jour et la nuit.

Or dans ce rêve, la clarté du jour était pareille à celle de la réalité. Ça m’a étonné  ! Je n’ai pas
compris cette exception. Pourquoi l’atmosphère du rêve était-elle comme celle de la réalité ?
La réponse à cette question m’échappe. Ô mon Dieu ! J’étais où ce jour-là ? Dans cette zone,
on pouvait bien différencier les couleurs ! Ce qui n’est pas le cas pour le rêve ordinaire.
C’était un rêve spécial. Un tel rêve ne m’est jamais arrivé. C’était la première fois de ma vie.
Je peux confirmer que c’est un rêve spécial. Qu’en est-il vraiment ?

A la rivière, j’avais vu trois personnes dans ce rêve : un homme adulte, un jeune garçon et une
jeune fille de presque 12 ans. Tous pêchaient. Mais non, ils étaient cinq car deux filles sont
venu s’ajouter à la fin du rêve.

« C’était un soir, vers quatre heures du soir, j’étais assis sur une chaise en planche devant la
case de palabre comme un vieux sage du village. A cette heure là, on ne pouvait pas continuer
à marcher de peur de passer la nuit dans la forêt.

« Je pensait beaucoup et il fallait amortir mes pensées.

La rivière n’était pas loin de ma case. Je suis descendu tout près de la rivière pour contempler
la nature. C’est beau de voir la rivière couler. Non ?

C’était ma première fois de descendre à cette rivière dont le nom m’échappe. Je pense que
c’était Ruzizi, Hombo, Elila, Igaga, Myembe, Kangandu, Zalya, le flou du rêve ne me permet
pas d’avoir la précision. Mais ce n’est pas un hasard. Car une rivière reste une rivière, un
cadre de vie et de bonheur.

« J’arrive à la rivière, je commence à observer les jeux des papillons, entendre les chants des
oiseaux. Le saut des poissons pour attraper les insectes qui s’aventurent à la surface de l’eau.

«  Après un temps, je regarde vers l’aval de la rivière.

« Je vois deux pêcheurs dans deux petites pirogues distinctes. L’un faisait longer ses filets
pour piège et attraper les poissons, l’autre, le plus jeune, tirait son filet de l’eau. Tous avaient
de poissons dans leurs pirogues.

« Le plus âgé, en me voyant, est parti sans dire mot en suivant le cours de la rivière.
« Le jeune est restait là. Il me regardait sans se gênait de ma présence.

« Il pêchait des poissons moins grands que ceux du pêcheur âgé. La taille de leurs poissons
n’était pas la même. J’ai eu l’impression que ces poissons connaissaient bien ces pêcheurs et
ne pouvaient se faire attraper que par le pêcheur ayant un âge proportionnel à la taille du
poisson.

« Tout d’un coup, j’ai vu une fille arriver et prendre place, canne de pêche à la main, sur un
arbre et regardait les eaux de rivière qui coulaient.

«  Elle était vêtue en chemise blanche et une jupe bleue. C’est ce qu’on appelle uniforme
d’élèves en République démocratique du Congo.

« Elle a commencé aussi à pêcher. Lorsque le jeune garçon l’a vue, il est monté dans sa
pirogue très petite, pleine de poissons et il a suivi le même chemin que l’homme âgé. Il est
descendu, il a suivi le courant de la rivière.

« Quand il est arrivé là où je me tenais débout pour contempler la nature, je lui ai dit : laisse-
moi du poisson. Sans hésiter, il a pris un poisson qui avait une grande taille que tous ses
poissons et me l’a jeté aux pieds.

« Une fois que j’ai pris le poisson pour l’examiner, j’ai remarqué que ledit poisson était pourri
au niveau de la tête.

« Je me suis posé la question : pourquoi de tous les bons poissons frais qu’il possède, c’est ce
poisson pourri qu’il choisit pour me le donner ? Est-ce que ce n’était pas une interpellation à
ma conscience et à la société congolaise ?

Dans ce rêve, je n’ai pas trouvé des réponses. C’est quand je me suis réveillé que j’ai pensé à
la « Congomanie », c’est-à-dire, tous ces fléaux qui gangrènent la société congolaise. Il
s’agit, selon moi des guerres, de la corruption, de l’usure de pouvoir, de l’accaparement des
terres et des mines par des politiciens, militaires et commerçants au détriment de petits
paysans, du non respect de la durée et du nombre de mandat exécutif et législatif, du
tribalisme, du népotisme, du clientélisme politique et j’en passe. Mais aussi, le fait de croire
que tout celui qui est à la tête du pays ne serait pas fils, originaire de ce pays (quelle est
peur !). Toutes ces pratiques, ces antivaleurs érigées en valeur aujourd’hui, minent les
fondements même de la société congolaise et concourent au dépérissement de l’Etat-nation
congolaise. Et vous ? Quelle est votre réponse?

« Et c’était le tour de la fillette de commencer la pêche. Pour rappel, elle était vêtue en bleue-
blanc. Vu son apparence, elle devait être une écolière. Quand elle pêchait, seuls les petits
poissons mordaient à son hameçon. Elle ne parlait pas. Elle était très concentrée à son travail.
A chaque fois qu’elle attrapait un poisson, un sourire venait se dessiner à son visage. Ses
joues recevaient ces rides occasionnelles en forme ovale. C’était beau à voir.

« Elle avait une peau noire non corrompue par la dépigmentation ! Une pratique consistant à
éclaircir la peau par des produits chimiques afin de prendre un teint semblable à un métis ou à
une métisse. La majorité de femmes et filles congolaises le font, voire une minorité de jeunes
hommes et jeunes garçons. Bien que la dépigmentation n’est pas la spécialité des seuls
Congolais, car pratiquée dans d’autres pays noire, tels que la Côte-d’Ivoire, le Sénégal, le
Burundi, etc. c’est en République démocratique du Congo que celle-ci est très ancrée et elle a
une ampleur inégalée.

« Elle avait sur sa tête de cheveux naturels. Elle ne portait pas de fils en caoutchouc,
communément appelé « mèches ». Ses cheveux noirs comme la bitume faisait penser à une
race pure, non mêlée ni mutante. Pour elle, c’est moi qui le pense, la race noire serait la plus
pure. Et une femme noire n’a pas besoin de se dépigmenter pour plaire aux gens ni porte de
fils de caoutchouc sur la tête pour ressembler aux cheveux de femmes blanches. En tout cas,
la petite fille de mon rêve est la plus belle fille au monde. Si les femmes et filles congolaises
savaient ce que l’exploitation du caoutchouc a causé aux congolais – tueries, mutilation des
bras de nos ancêtres, dépossession des terres… par le représentant de Léopold II – elles ne
pouvaient avoir du plaisir à porter de tels déshonneurs ! Nul ne peut être beau ou belle s’il n’a
dans son esprit cette beauté naturelle. S’il n’est complexé d’aucune autre forme de beauté. Si
elle ne se dit qu’il n’y a plus belle que ma couleur et mes cheveux naturels.

« Elle était paisiblement assise sur cet arbre, sûre d’elle-même, elle ne parlait ni n’avait peur
de rien. A chaque fois qu’elle attrapait un poisson, à vrai dire de fretin, elle le déposait dans
un petit seau bleu. Ma présence ne l’inquiétait ni la déranger. Elle faisait comme si elle était
seule dans un endroit calme et paisible. Elle n’a à aucun moment chercher à attirer mon
attention. Son attitude était rassurante. Et moi, je ne m’occupais que de mon observation de la
nature. Elle aussi en faisait partie ? Je ne crois pas ! Mais en un certain moment, elle a changé
mon attention. Au lieu de regarder et de contempler les arbres, la rivière, la danse de
papillons, d’écouter les chants des oiseaux, d’attendre voire le coucher du soleil, toute mon
attention s’est focalisée à cette merveilleuse créature. Une beauté céleste et non corrompue.
La nature beauté à l’état pure ! Si je commence à comparer la beauté de cette fillette avec
d’autres beautés il sera difficile pour moi de se marier. Mais c’était juste un rêve. Un rêve que
je ne comprends pas, un rêve merveilleux, un rêve spécial.

« Lorsque l’obscurité commençait à s’approcher de la surface de la terre et l’ombre devenait


de plus en noir, elle diminuait le rythme de sa pêche et s’approchait de moi sans dire mot.

Quand elle est arrivée si proche de moi, elle m’a dit : « Il se fait tard. Je vais me laver et
rentrer à la maison. Maman me cherche. Elle doit s’inquiéter pour moi »

Tout d’un coup, elle s’est déshabillée et m’a dit : « Tu es comme un père pour moi-même si je
n’en ai pas un. Tu peux me porter à ta poitrine avant que je me jette à l’eau pour se
baigner ? »

J’ai hésité mais j’ai fini par céder. Je l’ai prise dans mes bras comme les mères prennent leurs
bébés pour les allaiter. Elle a fait semblant de s’endormir. Je pensais que c’était un piège. Un
piège pour me soutirer de l’argent avec cette histoire de viol sur mineure qui nous n’a vu le
jour qu’après les guerres à répétition dans ce pays. Cette loi de 2006 n’a rien à avoir avec les
coutumes et les pratiques socioculturelles congolaises. Nos mères se sont mariées à treize ans.
Elles ont eu nos ainés à quatorze ans. Et jusqu’à présent, elles sont en vie. Elles n’étaient
mortes par le fait qu’elles ont été épousées avant dix-huit ans. Qui plus est, une fille de dix-
huit ans était considérée comme déjà en retard de se marier. Mais d’où nous vient cette loi
anti sociologique ? De belligérants de guerres de 1998 à 2003. Ces mêmes gens qui n’ont pas
hésité à violer les femmes et filles, voire les hommes, à piller ressources minières et biens
économiques et culturels de congolais, à détruire la faune et la flore congolaises, à massacrer
la population civile et razzier des villages. De ce gens, peut-elle venir une morale
quelconque ? J’en doute.

J’avais la grande peur de ma vie. J’ai vu la porte de la prison et je n’attendais que la voix du
procureur se fasse entendre et que l’officier de police judiciaire me jette dedans !
Brusquement, deux filles sont apparues portant toutes de cruches. Elles venaient chercher de
l’eau de cuisson. Elles s’étaient étonnées de voir la fille à cet endroit. Elles la pensaient être
ailleurs. Ma peur a augmenté. Car j’ai cru que c’était ma fin, elles allaient me dénoncer au
village.

Dans ce village, j’étais étranger. Je n’étais connu de personne. J’étais juste de passage pour
mon village qui était un peu loin de là. Je ne pouvais pas m’engager à marcher au-delà de 16
heures de peur de passer la nuit dans le bois. Une immense forêt séparait ce village et le mien.
Les bêtes féroces y rodaient la nuit. Une légende racontait que tout celui qui s’y est aventuré
à traverser la nuit n’atteignait pas notre village et vice-versa. Donc j’étais obligé de passer la
nuit dans ce village étranger. Or il est dit que dans un pays étranger, on a droit de manger
mais pas de parler. « Kwabene kwa liwa ta kutendwe » ! Si ces filles se donnaient le plaisir de
me dénoncer peut-être j’aurais été lapidé ou amené en prison. Je ne devrais pas avoir la
possibilité de se défendre car je n’avais pas le droit de parler.

Cependant, les choses ne se sont tournées comme vous le penser. Les deux filles, l’une de
teint clair naturel et l’autre d’une peau noir propre et sans tache, se sont tout simplement
exclamées en disant : « Eh, toi ! ta maman te cherche et tu es là à rester dans le bras de ton
peur ? ». « Ce n’est pas mon peur, répliqua la fille. C’est juste un étranger que je viens de
trouver au bord de cette rivière. Il m’a beaucoup plu au point que j’ai cru qu’il devait être mon
père. C’est un péché d’apprécier une personne ?» Ces filles m’ont dit : « Papa, il se fait tard.
Le village a organisé un accueil chaleureux pour toi aujourd’hui. Ça fait dix ans que nous
avons vu un passant dans notre village. Tu dois être un prophète, un saint qu’on a longtemps
attendu. Tu resteras plusieurs jours avec nous ici. Nos pères et mères construiront une maison
pour toi. En attendant, tu resteras dans la maison de la veuve, la mère de cette fille qui se
baigne sous tes yeux. Ça sera ta maison et tu habiteras ici. Ce village a besoin d’un chef qu’il
a longtemps attendu. Nous croyons que c’est toi. Il n’y a plus de village après celui-ci. Après
la forêt de tourmentes, c’est la cité des âmes perdues. En diagonale de celle-ci se trouve, la
cité des âmes en repos qui attendent que Museme, ancêtre de tous ceux qui prient le plus
Grand Esprit Kalaga, ouvre la porte pour leur salut éternel. Mais nous nous ne sommes pas
encore là. Nous sommes encore de ce pays des esprits qui portent encore leurs enveloppes
charnelles. Ces esprits pourvus de corps physiques qui ne cessent de désirer ! Tu seras notre
chef et nous ton peuple. Tu es l’un de nôtres né dans un pays étranger. Ton absence était une
malédiction pour tout le village. Mais ta présence nous comblera de joie. Fini nos
malheurs ! »

Après le discours de ces deux filles qui parlent dans un rythme identique, j’ai entendu le son
du tam-tam et je me suis réveillé. C’est plus rêve.