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Je suis radieuse. Je suis intelligente. Je suis une bombe sexuelle. Je suis drôle. J’habite le
Marais.
Mes amis me demandent : Mais ? Guillaume Dustan ?
Quel est votre secret ?
Mon secret ?
Je suis dépensière.
Je me drogue sans arrêt.
Je danse.
Et, surtout, je suis amoureuse.
 
Voici le deuxième volume des œuvres complètes de Guillaume Dustan, regroupant
Nicolas Pages (Prix de Flore 2000), Génie Divin et LXiR, publiés entre  1999 et  2002. «  Ce
qui se joue dans ces trois nouveaux livres est le passage du sexe au genre, du je au nous
et de la subjectivité pure à l’impureté de la politique. Le plus grand écrivain politique de
sa génération n’a en effet pas été perçu à sa juste mesure – ni comme écrivain ni comme
politique – par les divers acteurs du champ intellectuel. »
Thomas Clerc
 
Guillaume Dustan
 

Œuvres II
 

Nicolas Pages
Génie Divin
LXiR
 

Préfaces et notes de Thomas Clerc


 

P.O.L
33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e
 
« Jamais je ne vieillirai. »
Guillaume Dustan, Je sors ce soir
 
PRÉFACE DU PRÉSENT VOLUME

 
Le second volume de cette édition (qui, rappelons-le, en comprendra
trois) réaffirme le principe consistant à considérer Guillaume Dustan
d’abord et avant tout comme un écrivain, écrivain selon nous exceptionnel et
qui occupe une place encore trop marginale dans l’histoire de la littérature
française récente : il est vrai que s’atteler à une histoire contemporaine de la
littérature comporte des difficultés quasi insurmontables en raison de
l’oxymore «  histoire contemporaine  » qui noie d’emblée les œuvres et leur
réception sous le flux continu du «  présent liquide1  ». Nous faisons
néanmoins ce pari que l’œuvre de Dustan restera, au-delà du simple
témoignage générationnel auquel certains voudraient la restreindre, et
conquerra ce statut de moderne, où Baudelaire voyait le destin des grandes
œuvres, en raison de leur mélange d’éternel et de transitoire.

L’écriture ou la vie
 
Insister sur l’aspect littéraire de Guillaume Dustan est essentiel pour trois
raisons au moins  : d’abord, à contre-courant de l’époque qui est la nôtre,
nous refusons de rabattre l’œuvre sur l’homme. Nous ne faisons pas ici une
biographie de William Baranès, véritable nom de Guillaume Dustan.
L’opération a déjà été faite et ne comporte selon nous qu’un intérêt limité2 :
faire retomber dans l’anecdotique tout ce qu’une lecture hâtive de Dustan
croit autoriser. S’atteler à la biographie d’un écrivain dont l’œuvre est
essentiellement autobiographique comporte de nombreux risques de
paraphrase, de chevauchements et d’imprécisions dès lors qu’on adopte une
posture empathique qui empêche de distinguer le dit du construit. La
biographie d’un écrivain ne peut avoir que l’œuvre comme justification. En
minorant l’essentiel, qui est l’écriture et la constitution d’une vision du
monde, au profit d’une instruction hâtive de la persona de l’auteur, la
démarche biographiste aplatit terriblement les enjeux de l’entreprise
dustanienne  : ce que nous appelons «  biographisme  » est justement
l’idéologie régnante qui subordonne l’écrivain à l’homme. Cet aplatissement
se double du fait que, Dustan étant mort récemment3, son actualité apparaît
comme encore largement la nôtre, avec ce léger effet de décalage temporel
propre aux périodes qui ne sont ni le présent pur ni le passé pur, et qui la
menace paradoxalement de vieillissement. En matière de biographie, nous
sommes partisans d’une certaine distance, qui permet de mieux saisir le
modèle, et d’une certaine rigueur scientifique qui refuse de trop mêler le
sujet et l’objet de la recherche. La biographie ne doit en aucun cas être
l’autobiographie de son biographe. Force est de constater que la première
biographie consacrée à notre auteur manque ces deux objectifs et aboutit à
obscurcir l’approche d’un écrivain déjà controversé.
La deuxième raison, que nous développons dans l’étude consacrée aux
rapports entre Dustan et les médias, tient à notre parti pris éditorial, qui est
de se consacrer à l’œuvre écrite de Dustan et non à ses interventions hors
livre : choix discutable (et qui du coup appelle d’autres approches possibles
de notre auteur4), mais qu’on résumera par anticipation : pour nous, l’œuvre
d’un écrivain doit être évaluée d’abord sur ses écrits ; l’oral (et l’image) vient
après. Ainsi, les références aux émissions de télévision  –  ce medium déjà
désuet – ont un intérêt propre, mais elles ont pour effet fâcheux de diluer la
force de l’œuvre dans le spectacle. Un peu de « guy-debordisme » – horresco
referens5 – ne fait pas de mal quand on veut objectiver l’image d’un écrivain
médiatique. Nous avons bien conscience que la volonté d’exposition de soi
qui fut celle de Dustan semble contredire notre approche plus distanciée,
plus textualiste en somme, mais nous pensons que cette posture mérite un
traitement plus subtil qu’une pléthore d’informations plus ou moins
vérifiables eu égard au statut ambigu de l’oral spectacularisé, qui autorise
davantage d’approximations, voire de falsifications, que l’écrit, a fortiori à
l’âge d’internet.
La dernière raison que nous avons de maintenir la séparation entre
l’auteur et l’homme social – séparation théorisée par Marcel Proust dans son
Contre Sainte-Beuve  –  est esthétique et politique. La tendance lourde de la
société actuelle est de valoriser le personnage médiatique aux dépens de
l’écrivain. Or c’est cette attitude (qui ne concerne pas seulement Dustan mais
définit le nouveau régime d’appréhension des écrivains par les médias) qui
produit les malentendus les plus forts et les plus nombreux sur l’œuvre,
réduite à quia dans un tel traitement. Lire l’œuvre à l’aune des seules
prestations médiatiques de l’écrivain est une attitude désormais très
courante. On juge ce dernier non à partir de ce qu’il écrit mais de ce qu’il dit
et/ou de ce qu’on lui fait dire dans des contextes plus ou moins appropriés.
Le triomphe de l’oralité spectaculaire sur le texte joue in fine contre
l’écrivain  : ainsi Dustan sera-t-il pour le novice qui le découvre «  chez
Ardisson » (via YouTube) l’homme qui défend le sexe sans capote, qui prône
la pédophilie ou l’usage des drogues. Que sert-il alors de le lire puisque sa
réputation est faite (ou défaite) en quelques minutes  ? Le temps long de
l’écrit est tué par le temps court de la parole. C’est donc au nom d’un certain
intégrisme du texte que nous défendrons Dustan, parfois contre lui-même,
souvent contre les autres. Le caractère polémique de son personnage et de
son œuvre  –  et la violence qu’elle occasionne en retour  –  nous y autorise.
Nous pensons que Dustan a droit davantage qu’à un «  quart d’heure de
célébrité », quoi qu’en pense son maître Andy Warhol.

Politique de la Littérature
 
La deuxième trilogie que nous présentons dans ce volume marque un
tournant décisif dans l’œuvre de Guillaume Dustan, dont nous avions dit
qu’en lui se résume l’histoire de l’homosexualité contemporaine6. Ce qui se
joue dans ces trois nouveaux livres est le passage du sexe au genre, du je au
nous et de la subjectivité pure à l’impureté de la politique. Le plus grand
écrivain politique de sa génération n’a en effet pas été perçu à sa juste
mesure – ni comme écrivain ni comme politique – par les divers acteurs du
champ intellectuel : critique littéraire, médias éclairés, université, groupes de
pression, presse spécialisée, etc7. La reconnaissance de Guillaume Dustan
reste à ce jour partielle, dans la mesure où son œuvre dit sous une forme
frontale des choses que la société de 2020 n’a pas plus envie d’entendre que
celle de  2000  : double rupture, de style et de pensée, à l’endroit des
conventions discursives du débat public. N’est-il pas logique, après tout, que
la radicalité d’un tel parcours se soit heurtée, qui au silence, qui à l’hostilité ?
L’un des intérêts de cette seconde trilogie est qu’elle permet de mettre au jour
une idée de la Littérature comme dissensus, en relation nécessaire avec une
politique de l’utopie généralisée. Qu’est-ce d’ailleurs que la Littérature
contemporaine, au sens fort du mot, sinon celle qui ne fait pas consensus ?
Qu’un jeune écrivain quasi inconnu, auteur de livres d’une frontalité hors
du commun, perçu comme homosexuel provocateur, issu des élites mais
traître à celles-ci, soudainement propulsé dans les médias en raison d’un
look outrancier et d’une polémique scandaleuse sur le sexe sans préservatif
puisse être porteur d’un projet politique global, détonne dans le champ
culturel français. L’idée même d’un écrivain politique est mal vue en France,
pays où la littérature pure est une tradition nationale. La philosophie s’étant
approprié le droit de penser, laissant à la littérature le soin de «  faire du
style  », la figure de l’écrivain engagé souffre de multiples tares. Confisquée
par les grandes voix identifiables de la gauche (dont Sartre fut le modèle
périmé aux yeux de Dustan), épinglée par les bons écrivains de droite se
drapant dans leur apologie du Style, elle pâtit d’un contexte propre aux gens
de la génération de Dustan8. Ceux-ci ont grandi dans un contexte
défavorable à la politisation, le postmodernisme des années  1980  ayant eu
pour mission de clore les «  grands récits  » d’émancipation pour proposer
une fin de l’histoire et des idéologies qui a pu modeler des esprits désireux
de prendre du large vis-à-vis des figures intellectuelles traditionnelles et de
l’extrême politisation du champ dans les années 1970. Ce faisceau de causes
explique le peu d’écrivains politiques propre à la génération post-68  ; elle
conforte notre analyse d’une dimension disruptive de Dustan, pour qui
l’engagement allait émerger à la fois au sein de la communauté homosexuelle
et dans le contexte du sida. Dustan est devenu politique par le corps  : il
fallait un corps collectif malade pour que le sens politique de notre auteur –
  auquel l’avait prédisposé une éducation libérale-progressiste  –  puisse
s’épanouir dans une œuvre. À une époque où un Jean Baudrillard décrétait
un fictionnalisme généralisé9, le coup de maître de Dustan fut triple  :
promouvoir une émancipation générale à partir du corps  ; reconnecter la
tradition révolutionnaire à la minorité homosexuelle  ; créer des formes
littéraires radicales coextensives à cette subversion.
Mais de quelle politique s’agit-il  ? Toute la trilogie l’exposant à foison,
nous ne reprendrons ici les grands thèmes dustaniens que pour les ramener
à ce qui fonde la philosophie de notre auteur  : un hédonisme généralisé.
Dustan prône en effet une politique fondée sur le plaisir, thème hors sujet
dans la politique traditionnelle, par une perversion propre au système qui se
réclame d’un principe de réalité dont on peut mesurer les terribles effets
sociaux. À l’inverse, Guillaume Dustan est l’héritier d’une tradition utopiste
profondément renouvelée, que la polémique sur le bareback (rapports
sexuels sans préservatif) a malheureusement occultée. Là où la première
trilogie exposait un mode de vie essentiellement axé sur le plaisir sexuel, la
seconde prolonge cette revendication pour en faire un programme de vie
global. Le narcissisme dont on accuse Dustan tombe alors de lui-même
puisque ses écrits manifestent le continuum indissoluble qui existe entre le
moi et le social, entre l’écriture à la première personne et le nous du
commun. Les grandes autobiographies sont toujours politiques : mais alors
que la libération du sujet en constitue parfois l’enjeu un peu réducteur, celle
de Dustan passe par le corps entier de la société.

De l’homosexuel au gay
 
Pour que cette politique émancipatrice puisse s’incarner d’une façon
probante, il aura fallu que Dustan évolue, passant de l’homosexualité hard à
la souplesse de la culture gay, selon une trajectoire qui ne lui appartient
d’ailleurs pas en propre. Le passage de la notion d’homosexuel à celle plus
large de «  gay  » est en effet l’enjeu majeur de cette seconde trilogie  ; il est
aussi celui de la fraction progressiste de la communauté homosexuelle pour
qui l’homosexualité peut s’entendre désormais moins au sens d’une
libération (ou d’une «  sortie du placard10  ») que d’une lutte, juridique et
culturelle notamment, pour son intégration, à égalité avec les autres
identités, dans la société contemporaine. Cette évolution peut se résumer
d’un trait, le passage d’une conception strictement sexuelle à une conception
culturelle de l’homosexualité. Or elle ne se fait pas aisément, car ces
questions d’identité divisent profondément la société, la communauté
homosexuelle et jusqu’à un certain point Guillaume Dustan lui-même.
Nous avions en effet interprété la première trilogie dans le sens d’une
affirmation identitaire – celle du sujet homosexuel Guillaume Dustan. Cette
première étape, essentielle, consistait pour l’auteur à se définir d’abord et
avant tout comme «  pédé  », à travers une représentation frontale de la
sexualité qui n’avait jamais été rendue dans la littérature homosexuelle
française avec une telle force. Nous utilisons ici à dessein le mot de l’insulte,
« pédé », dans une logique bien connue de contre-valeur, qui fait du stigmate
définissant négativement les minorités le substrat possible de leur identité.
Cette position « identitariste », qui a beaucoup fait pour éloigner Dustan de
ceux qu’elle gêne sur un plan philosophique, est dans cette seconde trilogie
partiellement gommée au profit d’une identité beaucoup plus large, même si
la notion d’identité n’est pas complètement abandonnée par l’auteur pour des
raisons que nous exposerons par la suite11. La phase première
d’essentialisme stratégique tirait sa justification d’une histoire de
l’homosexualité comme histoire de sa répression. Or, très rapidement,
Guillaume Dustan passe à une autre position, d’ouverture, qui a le référent
« gay » pour mot d’ordre, et non plus celui d’« homosexuel ». Cette évolution
ira même encore plus loin dans la critique de la notion d’identité, Dustan
adoptant un èthos nouveau, celui du «  queer  », du «  mec bizarre12  ». Il est
tout à fait saisissant de constater le précipité des rôles dustaniens de la
première trilogie à la seconde, et à l’intérieur même de celle-ci, comme si
l’intelligence et la sensibilité de Dustan se mesuraient au besoin impérieux
de se recréer soi-même à chaque nouvel opus. Quelque chose de la
métamorphose permanente définit Dustan, qui a pu nourrir en lui l’idée
romantique d’une forme de solitude13  mais participe aussi d’une auto-
redéfinition constante  : à la fin d’LXiR, par exemple, le chapitre intitulé
«  L’âge d’or mondial  » résume les enjeux d’une culture gay qui déteint sur
l’universel.
Voyons d’abord qu’il existe une part non négligeable d’homosexuels pour
qui l’homosexualité n’est qu’une pratique, et ne saurait déboucher sur une
culture spécifique, comme s’il n’y avait aucun lien entre la sexuation et la
culture. Ce qu’on pourrait qualifier d’homosexualité bourgeoise, voire
conservatrice, et que Dustan, plus radical, appelle « les vieilles tarlouzes du
ghetto complètement grillées14  », pour qui le sexuel ne détermine pas une
culture précise, est celle que Dustan reproche à des intellectuels
homosexuels tels que Frédéric Martel ou Benoît Duteurtre. Même si GD15 a
tendance à forcer le trait dans un but pédagogique, on voit mal comment
nier le lien qui existe entre la sexualité et la culture  : l’hétérosexualité est
bien, comme le dira Monique Wittig, un régime politique autant que
culturel16, ne serait-ce que parce qu’elle produit des représentations
orientées, dans les jeux de rôle de genre qu’elle induit par exemple entre
hommes et femmes  ; de même l’homosexualité est-elle productrice de
représentations spécifiques et d’une culture sexuelle idoine. En réalité, ce
que ces homosexuels conservateurs (aux yeux de Dustan) veulent éviter, c’est
la visibilité politique d’une appartenance : ce qui se trouve nié est soit le lien
entre sexualité et culture (au nom d’une sorte d’autonomie du culturel), soit
la légitimité d’en manifester la visibilité. Pour Dustan, le «  ghetto  » est un
terme qui a un sens, fût-il ironique. Il est la preuve d’un monde.

Contre la discrétion
 
Si la sexualité était une affaire simplement privée, elle n’aurait vocation ni
à faire débat ni à être pensée autrement que dans une petite perspective
personnelle : c’est ce qu’on pourrait reprocher à certaine vision autoritaire de
la psychanalyse (que dénonce Dustan17) qui minore le fait social dans la
construction de l’identité et de la psyché humaines. Mais la sexualité est
pour Dustan, et le courant gay qu’il représente, une affaire qui se dépasse
elle-même, ne serait-ce que parce qu’elle est immédiatement saisie (comme
tout phénomène) par le social et par le politique. GD a raison de renvoyer la
question du « choix » homosexuel à l’âge de « papa Freud », car il n’y a pas
de cause de l’homo-  ou de l’hétérosexualité  : toutes les deux sont «  un
douloureux problème » ou « une chance », selon le point de vue adopté. En
revanche, être gay relève d’un choix, d’une situation faite au sujet
homosexuel qui peut la refuser ou l’accepter  –  partant, c’est une position
politique, qui relève d’un combat. Dans cette optique, l’écriture de soi est
écriture du monde, et s’affirme contre le déni, le silence ou la discrétion
tactiques. Pour exister pleinement, il convient de se manifester18.
L’homosexualité moderne doit donc se vivre hors de la discrétion19, loin des
formes littéraires de l’allusion ou de la métaphore, tactique qui n’est plus de
e
mise au XXI siècle  : les modèles anciens de Gide ou de Barthes, méfiants
devant la notion d’identité, sont abandonnés au profit d’une conception
ostentatoire de l’homosexualité, qui semble avoir gagné définitivement la
partie. Il ne saurait y avoir de discrétion en raison de la question de la honte,
souvent fondatrice de l’identité homosexuelle, que Dustan va retourner très
classiquement en fierté, à l’instar du mouvement gay lui-même. L’auto-
affirmation prend chez notre auteur des formes excessives, camp et
nietzschéennes, réjouissantes par le «  mauvais goût  » outrancier qu’elles
incluent fréquemment.
Mais la stratégie d’auto-affirmation identitaire a son revers, dont l’analyse
foucaldienne a mis au jour la limite et le danger  : une limite, en ce que la
sexualité n’est pas le tout de la vie ni de l’individu ; un danger, en ce que la
classification fondée sur le critère du sexe permet au Pouvoir de contrôler
des catégories de population pour les assujettir à son ordre, comme on a pu
le voir pendant les premiers temps de l’épidémie du sida. Il est du reste
révélateur que Dustan ait atténué la part sexuelle dans cette seconde trilogie,
le porno courant le risque de lasser son lecteur mais aussi d’identifier son
auteur, auquel le qualificatif trop étroit de « pornographe » convient mal. Le
terme « gay » qui dépasse la question de l’identité sexuelle, est alors fourni
par la communauté elle-même pour produire un èthos différent, créateur
d’un mode de vie spécifique : il va s’agir de « s’acharner à être gay20 », pour
reprendre les mots célèbres de Michel Foucault, méfiant à l’égard du mot
« homosexuel ». L’acharnement correspond au personnage Dustan, qui voit
tout par l’angle gay  ; son œuvre, dans cette nouvelle trilogie, se fait
totalisante. Cette «  culture gay  » pénètre chaque secteur de l’existence,
enrichissant le propos même de l’œuvre, qui de la simple description des
lieux de plaisir, s’étend au monde global21 : on passe de la backroom à l’open
space, du particulier à l’universel.
Cette connexion entre les gays et le reste de la société prend des formes
diverses, à la fois culturelles et juridiques, dont Dustan se fait l’apologiste
passionné parce qu’elle correspond à sa façon de vivre. Un certain nombre
de pratiques y sont déclinées à l’envi  : une sexualité débridée, bien sûr,
puisque tout part de là pour lui, comportant ses codes et figures, du
sadomasochisme au fist-fucking, de la panoplie à l’outillage technique, mais
aussi et surtout les formes de vie d’une contre-culture mondiale que sont le
culte du corps, la musique de masse, l’usage des drogues, un sens de la fête et
du groupe22, une attention à la qualité sensible de la vie matérielle et aux
modes de consommation et de communication modernes, toutes pratiques
remodelées par une conscience gay. C’est peut-être la description en rythme
de la Gay pride dans Nicolas Pages qui donne l’image la plus juste de ce
nouveau monde surgissant comme tel en ces années 200023. Or, à ceux qui
penseraient que tout cela n’est pas bien sérieux et conforte une image
superficielle de la communauté homo, il convient d’ajouter que la culture gay
possède un versant juridique, cher à Dustan. N’oublions pas que ce dernier
fut aussi magistrat, et que le combat pour l’égalité des droits lui tenait
particulièrement à cœur. C’est un thème constant de cette trilogie, qui voit
GD accompagner de ses vœux les changements d’une vieille société ayant
placé les homosexuels en état de minorité, au sens kantien du mot. Dustan
manifeste à maintes reprises sa volonté de rendre l’homosexualité
juridiquement égale à l’hétérosexualité, sur le plan du mariage, par exemple,
ou de la filiation, en avance sur son temps et notamment sur ceux qui
prétendaient  –  la gauche institutionnelle  –  aller dans le sens de l’Histoire
alors qu’ils en freinaient pitoyablement la marche. Faire pression sur la
société pour le mariage gay, la PMA, l’égalité des droits, la filiation n’était pas
évident en ce début de siècle, et l’on renvoie le lecteur à l’histoire bien
documentée de ces combats. La dimension polémique des écrits de GD se
comprend aussi dans le contexte de cette émancipation toujours à relancer,
et sa plume persuasive n’hésite pas à user de cette figure de style que
Quintilien jugeait dans son Institution oratoire la plus efficace : la répétition.
La culture gay est donc pour GD, et ceux qui s’en réclament, le
prolongement sociopolitique et culturel de l’homosexualité, mais aussi
l’étendard d’une politique mondiale désireuse d’abattre les forces
conservatrices, dont l’homophobie est l’un des avatars palpables.
Fonctionnant comme une sorte d’avant-garde dont toute la société pourra
tirer profit, la culture gay se veut en avance sur les forces politiques
traditionnelles, elle imprègne d’ailleurs déjà les mentalités  : il ne lui
manquait qu’une sorte de porte-parole non officiel pour le faire savoir. Tout
le monde a cherché à dépolitiser Dustan, au mépris de la lecture d’une
œuvre qui a vu la nécessité, pour sortir du ghetto où s’enferment trop
souvent les théoriciens LGBT24, de créer un universalisme né du
minoritaire. Pour paraphraser Pierre Bourdieu, il faut donc «  mettre au
service de l’universel les avantages particuliers qui distinguent les
homosexuels des autres groupes stigmatisés25  ». L’auteur de la seconde
trilogie s’y est employé avec ferveur, ce pourquoi GD est un auteur
fondamentalement politique, et non pas le nouvel avatar d’un «  dandysme
gay  » dépolitisé, comme ses adversaires, au premier rang desquels Act Up,
ont essayé de le faire accroire. Le «  génie divin  » de Dustan est d’avoir
dépassé le strict cadre homosexuel pour promouvoir une véritable politique
des marges, de lier la culture gay à une libération de type révolutionnaire
concernant tous les individus que la société met à mal : « Ce qu’on appelle,
c’est un monde radicalement différent26 », déclare-t-il dans les passages les
plus ouvertement politiques de Génie Divin, où son programme se trouve
exposé sous la forme de manifestes.
Révolution commun(autar)iste ?
 
Comment créer des modes de vie qui ne soient pas superposables à ceux
de la norme hétérosexuelle, mais entraînent au contraire l’ensemble de la
société vers plus de liberté, plus d’égalité, plus de fraternité  –  et surtout,
peut-être, plus de subversion, si l’on admet que les trois termes de notre
devise nationale contiennent en germe les ferments concrets d’une
perpétuelle révolution  ? Nous avancerons, contre les attaques
«  républicaines  » dont les minorités font régulièrement l’objet, que ce sont
précisément ces minorités auxquelles on dénie les principes républicains en
les accusant de communautarisme, qui en recréent au contraire la dimension
vivante. Mais c’est que Dustan a un projet politique et social qui matérialise
ces valeurs formelles en les faisant partir du bas, comme le disait Bataille, et
du sexe, comme le voulait Reich27.
Il faut alors sortir temporairement de la question homosexuelle et faire un
détour par celle de l’utopie. Selon nous, GD est fondamentalement un
utopiste, dans la lignée de Rousseau, Fourier, Wilhelm Reich et Monique
Wittig, pour qui la question des passions est la question centrale de la
société et de son organisation. Une bonne société (« cool », dirait Dustan) est
celle qui met les passions humaines au cœur de sa réflexion, affirmant leur
caractère non destructeur mais potentiellement libérateur. Or les sociétés
occidentales les ont toujours réprimées, de façon plus ou moins brutale, au
nom d’un moralisme qui voit en elles un danger. Sous l’emprise du religieux,
de la famille, de l’État et du patriarcat, nos sociétés28 ont valorisé, au cours
des différentes périodes historiques, des modèles autoritaires et répressifs.
L’homosexualité, par son histoire, est à l’avant-garde de la libération des
passions dans la mesure où elle représente une contestation de la société
conservatrice marquée par l’hétérocentrisme et le désir de reproduction de
l’espèce selon des normes qui sont les siennes (domination masculine,
soumission des femmes, marginalisation des minorités). Ces normes étant
historiques, on peut et on doit les changer  : ainsi Dustan associe-t-il
homosexualité et progrès pour fonder les prémices d’un monde nouveau,
plus épanoui. Selon lui, l’homosexualité est moins puritaine que
l’hétérosexualité (sa pratique le confirme) dans la mesure où elle valorise le
corps et les techniques de plaisir qui en découlent, mais aussi moins
répressive, puisqu’elle échappe par définition à la question de la lutte pour le
pouvoir entre hommes et femmes, lutte qui a tourné historiquement à
l’avantage des hommes et conduit de fait à une subordination d’un sexe par
l’autre : les liens entre homosexualité et féminisme ne sont plus à démontrer,
GD développant d’ailleurs à maintes reprises un discours pro-féministe qui
est dans la logique de son discours d’émancipation  : le morceau
comiquement intitulé «  Pour la suppression de la femme  » en est un bon
exemple, et le port de la perruque une modalité performancielle29.

L’anti-Houellebecq
 
Nous vivons dans une société dominée par la frustration, qui se venge sur
les homosexuels des plaisirs que ceux-ci peuvent s’accorder d’une façon plus
directe. La logique est imparable  : si l’homosexualité gay met le corps au
centre de son activité, alors toute la société doit se modeler sur une pratique
dépensière du corps, réprimée par le modèle hétérocentré, qui fait d’ailleurs
des ravages dans ses propres rangs. C’est ce paradigme nietzschéen (ou
bataillien) de la Dépense que GD cherche à exporter, de l’homosexualité
vers la société dans son ensemble. Il s’agit donc de fonder une nouvelle
manière de vivre, puisant à la source de l’homosexualité gay mais dépassant
celle-ci pour établir des points de contact avec les conduites de vie
majoritaires et bâtir une politique et une culture authentiquement
populaires et progressistes. Opérant un continuum entre les pratiques
sexuelles, culturelles et sociales, Dustan renoue donc avec les avant-gardes
dont il est selon nous l’héritier principal dans la Littérature française
d’aujourd’hui. C’est cette connexion du particulier à l’universel qui
caractérise Dustan comme universaliste du particulier et autorise à croiser
sur ce point une lecture «  foucaldienne  » et «  bourdivine  » de Dustan. La
constitution d’une culture gay produit des formes de vie inédites mais
communes à tous et à toutes, qu’elle reprend dans un sens originaire : le culte
du corps conscientisé est une façon de combattre le dualisme judéo-
chrétien  ; la sexualité tous azimuts désacralise l’accès au plaisir et le
déculpabilise  ; la pornographie est une technique et non un mal  ; le
sadomasochisme n’est pas une perversion mais un jeu de rôles ; l’usage des
drogues est prôné non comme destruction mortifère mais comme abandon
ou amplification du moi30  (et comme marché potentiel)  ; la Littérature ne
doit plus être l’apanage d’une élite mais une activité faite par toutes et pour
tous31, etc. – l’ensemble de ces pratiques étant placé par Dustan sous l’angle
inattendu de la pédagogie. L’aspect fortement didactique de cette œuvre (qui
interdit d’y voir un quelconque nihilisme) renoue avec d’anciennes
traditions littéraires dédaignées par la modernité, dont celle de littérature de
combat. Dustan plaide sans cesse pour une évolution progressiste du monde
social, jugée par lui irréversible : c’est son optimisme qui donne à ces pages
leur vitalité hors du commun. Renouant avec les utopistes de la libération du
Désir, Dustan apparaît en ces années  2000 comme un anti-Houellebecq,
auteur qu’il apprécie  –  «  c’est le plus intelligent des vieux cons  »  –  mais
auquel il s’oppose point par point à partir de la question du corps, et dont il
livre une analyse aiguë en termes de symptôme32. Contre le pessimisme
réactionnaire de Houellebecq, où l’Occident se reconnaît avec trop de
complaisance, Dustan relie au contraire politique du désir et progressisme
social, sur le double modèle du libéralisme et du libertarisme.

Libéralisme libertaire
 
Contrairement à ce qu’un philosophe professionnel a voulu tenter de nier,
GD est donc bien un intellectuel33. Son programme repose sur une politique
du corps  : on est bien là dans l’utopie la plus complète (au sens noble du
terme), qui relève à la fois d’une littérature et d’une philosophie. Celle dont
se réclame Dustan est le libéralisme du XVIIIe siècle, exposé et renouvelé dans
Nicolas Pages  : «  Moi je suis assez libertaire et libéral dans le sens le plus
benêt du terme34.  » Le mot «  libéral  » ayant des sens fort divers, on lui
donnera une couleur spécifiquement politique, qui n’est du reste pas
étrangère aux préoccupations économiques : « Je pense que si on laisse aux
gens la possibilité de faire ce qu’ils veulent, cela crée des marchés35  »  –
  inutile de dire que ni la légalisation des drogues ni celle, a fortiori, de la
prostitution (deux thèmes chers à Dustan) n’ont encore le moindre écho
dans les programmes politiques des différents partis, notamment à gauche.
On peut s’étonner que les prétendus libéraux qui disent vouloir redresser le
pays économiquement considèrent ces marchés comme irrespectueux de la
«  nature humaine  »  ; mais on sait que le libéralisme économique
s’accompagne en fait d’une politique et d’une morale autoritaires.
Si Dustan est révolutionnaire (et non réformiste), c’est certes davantage au
plan des conduites que sur le terrain économique et social, auquel il est
pourtant loin d’être indifférent. De nombreux passages témoignent d’une
conscience forte des inégalités sociales et, a contrario, de son statut d’héritier
bourgeois désargenté, qui résonne avec la figure actuelle de l’intellectuel
précaire. C’est notamment de la relation amoureuse avec Nelson (citoyen du
Chili) que naît cette attention à l’horreur d’être pauvre, preuve
supplémentaire du lien entre vie personnelle et politique. Il n’est pas exclu du
reste que l’homosexualité ouvre au « corps social » d’une façon plus directe
que sa rivale, dans la mesure où les codes d’accès à l’autre sont nettement
moins sensibles à la médiation langagière  : les sorties de Dustan contre le
langage trouvent peut-être dans la critique de l’hétérosexualité leur raison
ultime.
Le libéralisme libertaire de Dustan place l’idée de liberté et de
responsabilité au cœur des pratiques humaines. Sans trop se soucier du flou
conceptuel propre à cette belle notion de liberté, GD se sait l’héritier bien
isolé d’une « pensée 68 » attaquée de tous côtés, mais qu’il estime trahie par
ses descendants officiels. Dustan n’a pas été défendu par la gauche
culturelle : pourtant, là encore, il a fait figure de pionnier, son analyse, d’une
justesse implacable, annonçant l’échec d’un Parti socialiste qui, ayant
renoncé à changer le monde pour s’adapter au marché, a fini par renier ses
idéaux primitifs. Sa colère contre la fausse gauche éclate par exemple dans le
violent texte dirigé contre les ténors du Parti socialiste, «  on attend qu’ils
meurent36 », qui évite habilement la diffamation par l’emploi d’un subjonctif
stratégique, le mode de la virtualité prédisant le devenir d’une gauche
alignée sur des positions réactionnaires, qui la fera littéralement mourir. La
défiance de Dustan pour des clivages idéologiques d’ailleurs largement remis
en cause dans la population n’a pas aidé sa reconnaissance dans les sphères
intellectuelles ou mondaines. Le génie de Dustan doit aussi s’entendre de
cette manière37.

Politique du sida
 
Mais c’est l’inscription dans le contexte du sida qui va donner à la parole
de Dustan une dimension politique et polémique accrue. Sa prise de
position en faveur du bareback – que nous développons dans la Préface de
Génie Divin, livre au cœur duquel elle prend place – opère un clivage majeur
au sein de la communauté homosexuelle, entre Dustan et les associations de
lutte contre la maladie, notamment Act Up. Or, loin d’accréditer la fable
d’une irresponsabilité complète de Dustan (et sans pour autant accorder de
quitus à sa position complexe), nous postulons que la politisation de
Guillaume Dustan, niée par Act Up d’une façon aveugle38, trouve dans le
sida lui-même sa raison d’être. Alors qu’Act Up s’intéresse exclusivement au
sida (et n’a donc que faire de l’œuvre de Dustan, qu’elle veut ignorer à cause
des déclarations de son auteur39), Dustan prend la maladie comme une
dimension, parmi d’autres, de l’homosexualité de son temps. Cela ne veut
pas du tout dire qu’il en minore l’importance, mais au contraire qu’il la relie
à la condition gay dans son ensemble : la position de Dustan est une position
holiste, qui refuse d’associer la maladie à un type de discours unique.
Élisabeth Lebovici a bien montré que le sida avait changé la donne
énonciative de ces années noires  : «  Aux temps du sida, nous vivons et
mourons tou·te·s en sida, peu importe que nous mourions ou non du
sida40.  » La maladie agit donc comme une matrice de discours, mais
personne ne peut contrôler ces discours, qui prolifèrent, à l’image de la
maladie elle-même. Le sida a affolé le monde, puisqu’on a pu dire tout et
n’importe quoi sur lui, du «  châtiment de dieu  » à la surinfection, de
l’abstinence au «  cancer gay  », et que, du déni d’État au cynisme des
laboratoires, les comportements ont été d’une grande confusion. Dustan a
participé à la production d’un discours qui n’a pas été entendu ou qui a été
travesti, mais il a tenu à contester à Act Up le monopole du discours sur le
sida : tel est pour nous l’enjeu rhétorique de cette lutte, qui s’inscrit dans une
période précise de l’histoire de la maladie. Contentons-nous pour le
moment de réaffirmer que le sida a repolitisé l’homosexualité (et la sexualité
tout court), mais aussi l’ensemble de la société  : la culture gay, dont nous
avons brossé le rapide tableau, se trouve indissociablement mêlée à
l’universel par ce biais tragique et inattendu. Il n’est pas de notre propos de
faire une histoire des rapports entre sida et Littérature, mais de situer la
place de Dustan dans cette histoire41, en raison des dérives qu’elle a
suscitées.

Ce que le sida leur fit


 
Guillaume Dustan n’a d’abord jamais sous-estimé la réalité tragique du
sida, qui frappe la communauté homosexuelle depuis les années  1980.
Séropositif lui-même dès l’âge de vingt-cinq ans, Dustan a vu de nombreux
proches mourir, et son œuvre mentionne fréquemment la maladie. Il avait
déjà livré dans la première trilogie un tableau éprouvant de sa
contamination, des soins, des effets du mal sur l’état mental, moral et
physique de son corps et de celui des autres. Réinscrite à la fois dans son
histoire d’amour avec «  Lapin  » et dans celle de sa vie sexuelle extérieure,
l’épidémie fait l’objet dans ces trois volumes d’une palette de traitements
littéraires qui vont du désespoir à l’indifférence feinte, de l’humour noir à la
compassion, de la colère à la réflexion politique et, in fine, philosophique,
comme il l’écrira dans Génie Divin.
L’idée centrale de Dustan est que le sida ne doit pas semer la terreur dans
la communauté homosexuelle (et partant dans le monde entier) alors même
qu’il vise à produire cet effet. Le sida révèle les potentialités de la politique
comme bio-pouvoir, en faisant sauter la distinction privé/public, puisque le
sexuel et le social se trouvent immédiatement mêlés à travers lui  : c’est un
point décisif pour comprendre le type de littérature que va pratiquer Dustan,
à la fois autocentrée et politique  : «  Pourquoi le sida c’est central (et
collectif). C’est la maladie métaphysique. La condition humaine abrégée. La
métaphore de l’asservissement socio-humain. (On n’a pas le droit de jouir.)
Fascinant42.  » Dustan associe d’emblée la dimension philosophique,
personnelle et politique du sida, qu’il refuse de dissocier, ayant toujours
cherché à mêler les choses dans ce qu’il appelle lui-même son
«  autobiopornographie  », néologisme que l’on pourrait associer à la
nouveauté même du virus et ses effets de décloisonnement radical.
Or le Pouvoir s’est emparé du sida pour mettre au point une série de
stratégies délétères. La première est le silence  : il faut taire le sida. Sur ce
point Act Up, dont le remarquable travail de lutte ne saurait être occulté,
rejoint objectivement Dustan43  : faire œuvre politique, en première
intention, c’est rendre public ce qui est privé. Dustan est très clair sur ce
point  : c’est la maladie et la crainte de la mort (qu’il partage avec tant
d’autres) qui ont déterminé sa vocation et son écriture, c’est-à-dire à la fois sa
nécessité et son style. Dustan, via la maladie, est devenu écrivain, narrateur
de son propre destin en des termes qui ne souffrent pas l’ambiguïté : « Je me
suis mis à écrire quand je pensais que j’allais mourir, c’était un tel boulot qu’à
la limite écrire était moins lourd que ma vie44.  » Ayant le sentiment d’être
condamné à terme, Dustan fait advenir dans des textes à la cyclothymie
frappante le portrait d’un homme sensible déclarant laconiquement lors
d’un entretien reproduit dans Génie Divin : « Le sida t’en sors pas45. » Il faut
être sourd à la mélancolie et à la dépression qui irriguent ces pages pour nier
à Dustan une vulnérabilité à la question du sida, qui ne se décèle que parce
qu’elle porte un certain nombre de masques. Le sida a produit Dustan. Sa
force est de ne pas s’y être laissé circonscrire mais d’avoir en quelque sorte
débordé la maladie pour la penser. Contre-attaquant le virus par une
écriture elle-même virale, l’écrivain Guillaume Dustan est donc
immédiatement politique en ce qu’il parle du sida comme d’une réalité
sensible, vécue de l’intérieur, mais qu’il connecte au dehors. Le militant est
un homme masqué, qui sacrifie son moi au monde. Dustan, lui, opère une
levée intégrale des masques au contact du sida46.
On peut ainsi envisager le débordement expressif de cette seconde trilogie
comme une façon de prendre la parole contre la mort, Dustan se livrant à
une débauche langagière, un feu d’artifice verbal qui témoigne d’une urgence
palpable. On saisit également mieux la nécessité de l’activisme médiatique de
Dustan, qui lui permet de développer publiquement ses thèses et de refuser
le silence, dans la droite ligne générique de la «  prise de parole  » propre à
l’autobiographie. Bref, GD a contribué, c’est le moins qu’on puisse dire, à
l’exposition de l’homosexualité au temps du sida, faisant preuve d’un sens de
la communauté qui traverse tous ses livres, afin de combattre ce que Michael
Pollak appelle « le double stigmate de l’homosexualité et du virus [qui] voue
le plus grand nombre au silence et à une gestion solitaire de son identité et
de ses risques47 ». Pour paraphraser Act Up, mais c’est aussi la définition de
la Littérature pour Dustan, Silence = mort. Le refus du silence s’est fait par la
voix collective pour Act Up ; il s’est fait par une littérature du scandale chez
Dustan, deux moyens qui voient dans l’action et le verbe une façon de lutter
contre le déni de la maladie48.
La deuxième stratégie envisagée par le pouvoir pour réprimer les
homosexuels atteints par la maladie est de ne rien faire : on renvoie sur ce
point aux fréquentes déclarations de Dustan, lucide comme tant d’autres sur
l’impéritie des politiques de santé publique : « Les gouvernements du monde
sont pour la syphilis, les MST et le sida, ils trouvent ça normal […], ça ne les
dérange pas49.  » Ici encore, Act Up pourrait contresigner la colère de
Dustan, liée à sa conception cynique (au sens philosophique), donc utile, de
la Littérature. Or Dustan, face à cette politique d’État morbide, va
problématiser le rapport à la maladie d’une façon spécifique, qui battra en
brèche la troisième stratégie du pouvoir en la matière  : le contrôle de la
sexualité. Notre citation précédente comportait à dessein une coupe  : «  ça
punit le sexe  », proposition qui vise le Pouvoir, mais également Act Up, à
travers la promotion du préservatif, où Dustan flaire un piège. La gestion de
la maladie sera problématisée à sa manière, selon une rhétorique déroutant
les catégories ordinaires. Ce sera la querelle du bareback, à laquelle nous
renvoyons.

Notre jeunesse
 
Pour bien comprendre le rôle de Dustan dans ces années noires, il faut,
décidément, revenir à cette lutte contre le puritanisme, topos majeur de son
œuvre, qui le rattache à la tradition reichienne post-soixante-huitarde
beaucoup plus qu’à Michel Foucault, qui dénonçait, dans La Volonté de
savoir, tant l’écriture de soi que l’hypothèse répressive. Le vitalisme de
Dustan s’exprime sous la forme d’un appétit sexuel surdéveloppé, qui
fournit, dans Nicolas Pages surtout (mais c’est un roman d’amour), des
passages explicites en même temps qu’une théorisation qui fait de lui un
praticien, un acteur et un théoricien passionné du sexe. Sa sexualité débridée
(«  consumériste  », diraient ses détracteurs) est en effet l’objet d’une
conscientisation et d’une politisation découlant clairement des courants
gauchistes des années 1970, qui dans le sillage de l’après-68  s’attelèrent à
déculpabiliser le sexe, l’amour libre, le droit des femmes à disposer de leur
corps, l’homosexualité, mais aussi le sadomasochisme, et même une certaine
pédophilie, rebaptisée «  adultophilie  », GD p.  581. La frustration, qualifiée
de «  mère de tous les vices50  » dans une perspective plus freudo-marxiste
que foucaldienne, explique selon nous que Dustan ne puisse entièrement
adhérer à la thèse anti-répressive de Foucault, qui ne portait ni Marcuse ni
Reich ni Freud dans son cœur.
Dustan ne cédera jamais sur ce fait : la jeunesse est l’âge du sexe. Or le sida
a eu cette terrible caractéristique d’associer Éros et Thanatos pour une
tranche d’âge généralement plus intéressée par le premier que par la
seconde. Frappant en outre davantage les homosexuels, le sida a aussi
contribué à redéfinir l’identité d’un groupe qui cherchait à se débarrasser,
avant la maladie, d’une identification fondée sur le sexe pour créer de
nouvelles formes de vie : la mort de Foucault est de ce point de vue un coup
d’arrêt au refus de se définir sexuellement, et constitue par le déni et le secret
pénible qui l’accompagnèrent, une difficulté pour la génération suivante, de
souscrire pleinement à ses hypothèses  : «  Ce qui gêne vraiment dans
l’homosexualité, c’est le sexe51 », écrit Dustan, s’opposant point à point à la
proposition antérieure de Foucault  : «  Ce qui gêne le plus […] dans
l’homosexualité, c’est le style de vie gay, et non les actes sexuels eux-
mêmes52.  » Le sida a donc complètement changé la donne parce qu’il a
reconduit l’idée d’un danger du sexe : « À cause du sida le sexe était devenu
mauvais53 », en même temps qu’il a créé une nouvelle identité au sein de la
communauté homosexuelle (et humaine) : les séropositifs. L’identité gay s’en
trouve paradoxalement renforcée, pour le pire et pour le meilleur, cette
notion si contestée d’identité portant en elle-même et la puissance de son
affirmation et sa possible captation par les pouvoirs de normalisation. Le
sida, pour terrible qu’il soit, a donc eu des effets politiques majeurs pour la
reconnaissance de l’homosexualité, comme si la traversée des catastrophes
permettait d’en finir avec des attitudes de secret, d’individualisme et de
culpabilité ; mais il a aussi montré l’homophobie profonde de la société, son
conservatisme et les lignes de clivage internes au sein de la communauté. Le
sida a reproduit en Dustan les figures de l’écrivain, de l’homosexuel et du
malade, trois identités avec lesquelles il lui a fallu composer pour se
construire. Le chapitre « Sex requiem » inclus dans Nicolas Pages est un bon
exemple de ses vues en la matière : « Il y a une histoire du sexe », rappelle-t-
il d’abord dans des accents foucaldiens auxquels on ne saurait pourtant
l’assimiler sans contresens puisque l’apparition du sida s’est accompagnée
d’une phase de régression touchant l’ensemble de la société mais aussi, selon
lui, la communauté homosexuelle, soudainement divisée sur la question du
plaisir : « Mais on n’a pas vu assez tôt (en tous les cas moi) que le discours
anti-sexe n’avait aussi facilement triomphé que parce que le sida avait aussi
violemment réactivé, en chacun de nous, et par conséquent collectivement,
le sens de la faute54. »
Le sida ne doit pas servir d’excuse à une répression politique
instrumentalisant la maladie pour faire porter le chapeau aux homosexuels
et préparer les bases d’une société réactionnaire : ce que redoute Guillaume
Dustan, c’est le «  backlash  » des années  1960  et  1970  au nom du sida. La
société qu’il souhaite voir se mettre en place « avant de mourir », et dont il se
fait l’infatigable héraut, ne saurait survivre à une telle régression. Le
puritanisme politique et religieux déchaîne la verve de Dustan ; mais celui
qui s’incarne à ses yeux dans Act Up n’est pas, on le verra, moins fort.

Un nouveau style d’intellectuel


 
Que Dustan ne doive pas être réduit à l’affaire du bareback est pour nous
évident. Qu’il ait milité en faveur d’une société nouvelle est moins connu.
Qu’il l’ait fait d’une façon originale, en s’appuyant sur les médias, appartient
de droit à son travail d’écrivain, exposé en des pages stimulantes, dans Génie
Divin notamment. Peu d’écrivains contemporains ont une vision positive des
médias  : les intellectuels visibles se contentent d’approuver implicitement
leur existence, ou restent muets sur les conditions d’accès à leur visibilité ; les
antimédiatiques, plus nombreux, dénoncent leur tyrannie en des termes
bien connus, associant spectaculaire, corruption, bavardage et
autopromotion. Or pour Dustan les médias n’ont pas à être soumis à ce
discrédit de principe. Sa vision des médias est sincère (et non cynique
comme le pensent ses détracteurs  : il n’y a aucun cynisme chez Dustan)
parce qu’il croit aux possibilités d’un échange non truqué. En un sens, elle
est naïve  : les médias, la télévision surtout55, sont pour lui l’ana-logon de
l’agora antique, et il serait absurde de se priver d’eux pour se faire connaître.
Mais Dustan va plus loin, il considère les journalistes comme des alliés
objectifs et le système médiatique comme un tremplin bienveillant à
l’expression de ses idées. En cela, on peut dire que Dustan est un démocrate
qui fait confiance a priori au rôle politique et social de la presse, dans une
optique libérale.
C’est que la volonté de créer un nouvel èthos d’intellectuel est au cœur de
l’œuvre de Dustan, celle-ci impliquant une continuité entre la vie et l’œuvre,
l’écrit et l’oral, l’écrivain et le personnage. L’idée simple de Dustan est que
l’intellectuel traditionnel est coupé des masses (des jeunes gens en
particulier) en raison de son intellectualisme : l’idée n’est pas neuve, elle se
pose à chaque génération sous des formes nouvelles. Au lieu de déplorer le
populisme des sociétés contemporaines, Dustan considère que l’écrivain n’est
pas seulement un homme qui écrit des livres : c’est également un personnage
social, médiatique, porteur de messages que les médias pourront amplifier
avec plus d’efficacité que le livre, celui-ci restant réservé à une élite. Le refus
de certains écrivains de paraître dans les médias au motif d’une
compromission est donc contre-productif car les bénéfices symboliques (et
pécuniaires) de la médiatisation sont pour Dustan légitimes  : «  Dès qu’un
discours met en cause une activité parce qu’elle gagne de l’argent, et
seulement pour ça, méfiance56. » En cela il n’adhère pas à la suspicion vis-à-
vis du journalisme, fréquente dans le monde intellectuel, dont Pierre
Bourdieu peut être considéré comme le penseur le plus constant57.

The show must go on


 
Tout écrivain qui participe à ce que Guy Debord appelait le Spectacle
court en effet le risque de voir son personnage l’emporter sur son œuvre,
puisque l’image rend d’abord et avant tout sensible l’èthos prédiscursif de
l’écrivain, ce qu’avait bien compris Dustan, faisant de l’usage de la perruque
un accessoire de la construction de son rôle queer. Bien qu’il ait voulu
soigner son image d’écrivain à scandale, qui correspond parfaitement, dans
une optique pro-  ou anti-médias, à l’idée que ceux-ci se font de l’écrivain
contemporain, Dustan n’est pourtant pas dupe de ce qu’il appelle « jouer les
freaks » ou faire la bête de cirque, stratégie payante pour faire connaître son
travail, mais que l’on ne saurait ramener à une pure farce. Guillaume Dustan
n’est pas Jean-Edern Hallier. David Vrydaghs a vu juste  : «  Le titre
symbolique d’intellectuel a été refusé à Dustan58  »  ; dans un pays où
l’intellectuel est soit spécialisé, soit trivialisé, il n’y a guère d’espace
médiatique pour créer un nouveau style de penseurs, pop et subversif,
remarquable et remarqué. Dustan est donc allé chercher ailleurs ses modèles
parce que les instances classiques de légitimation ont barré, dans un premier
temps, son accès aux portes du pouvoir symbolique59. Andy Warhol lui en a
fourni un, duquel il pouvait, toutes proportions gardées, s’approcher, le
warholisme de Dustan consistant à bâtir une image de soi propre à captiver
des médias friands de ce genre de personnalité  ; encore cette stratégie est-
elle présentée d’une façon trop intentionnaliste car Dustan ne met pas de
perruque verte (ou blonde) pour passer à la télé et faire parler de lui mais
parce qu’il voit dans cet accessoire un signe même de son combat en faveur
du « trouble dans le genre », au même titre que la marinière de Picasso ou la
pipe de Simenon sont des signes, toutefois moins idéologiques, de leurs
porteurs. Que les médias soient régis par une logique de pouvoir dont il
croit pouvoir profiter (et dont il a profité dans une large mesure) n’interdit
pas à Dustan d’essayer de faire entendre sa voix. Le jeu est à double
tranchant, qui lui donne la parole mais la subordonne au personnage
sulfureux qu’il incarne, parce que la télévision instaure un cadre énonciatif
qui laisse peu de chances à l’écrivain de tirer son épingle d’un jeu qu’il ne
maîtrise pas60. L’idée de conquérir les médias n’est donc en aucun cas
réductible à une stratégie cynique  : elle repose sur une conception des
médias comme avant-garde pop, contestable mais novatrice, complètement
étrangère à l’ascèse moderniste qui n’y voit qu’un piège, mais devant être
interrogée de la façon la plus sérieuse : à qui et comment s’adresse-t-on n’est
pas une mince affaire dans un monde devenu en grande partie virtuel. Quoi
qu’il en soit, Dustan n’est pas Warhol61, et comme la Littérature n’a plus le
rôle symbolique qui fut le sien, il nous semble plus intéressant de voir
comment l’écrivain Dustan a intégré les formes médiatiques au sein même
de ses textes : relevé soigneux de ses apparitions sous forme de listes, index
construit comme un bottin mondain critique, dédicaces orchestrées,
utilisation systématique de l’interview comme genre littéraire, reproduction
d’articles destinés à la presse mais réagencés selon ses intérêts, mimèsis
d’entretiens, oralité assumée, références ultra-contemporaines autant
qu’éphémères, composent un ensemble de discours qui donnent à ses textes
leur dimension brûlante et brillante à la fois. La publicisation prend chez lui
des formes multiples : création d’une revue (La Revue chic), constitution de
listes de personnalités susceptibles de faire avancer les choses, entretiens de
toutes natures rappelant les stratégies avant-gardistes, qui furent toutes
d’essence collective. Enfin, une autre facette publique de cet auteur
décidément multiforme est celle de son rôle en tant qu’éditeur. Il s’agit là
d’une des plus belles incarnations de notre homme et l’une des preuves
supplémentaires de sa générosité et de son utilité culturelle et intellectuelle
décisive. Guillaume Dustan est en effet le premier éditeur d’une collection
spécifiquement homosexuelle, intitulée «  Le Rayon gay  » (puis «  Le
Rayon  »)62. Remarquable entreprise éditoriale, qui ajoute une couche
supplémentaire de signification à Guillaume Dustan, «  Le Rayon  » comble
une lacune culturelle énorme dans le champ littéraire français, resté
longtemps universaliste, abstrait et non genré. « Le Rayon » mériterait une
étude spécifique : Dustan est aussi un passeur, cette figure qui, peut-être plus
que toutes les autres, manque, entre autres pour saisir la Littérature actuelle.
GD a eu le génie de manipuler des thèmes populaires, qu’il est l’un des
premiers à avoir introduits dans notre littérature parce qu’il était en phase
avec eux : la culture de la jeunesse écrite par un de ses représentants même,
et non par un auteur plus âgé qui la prendrait anachroniquement pour
« sujet ». Elle vit ici de tous ses feux, dans une immersion totale qui n’exclut
pas une prise de distance due à la formation intellectuelle de Dustan. Les
contradictions internes de son écriture, qui l’inscrivent à la fois comme
auteur pop et subversif, intellectuel et pornographique, tendances
incompatibles pour devenir vraiment populaire, ont masqué aux yeux de
l’intelligentsia et du grand public un homme qui ne correspond pas à l’image
que celui-ci comme celle-là se font de l’écrivain. « Je suis un génie
méconnu63 », disait Guillaume Dustan avec humour et mélancolie, de plus
en plus conscient d’être pris par des tendances hétérogènes qui se reflètent
dans son parcours éditorial64.

Vingt ans après


 
Guillaume Dustan a construit une œuvre inédite dans la Littérature
contemporaine, jetant les bases de nouvelles formes de vie fondées sur le
principe de plaisir. La prise en compte du corps comme réalité première,
sensible, est au cœur d’une philosophie hédoniste appliquée, dont il n’a cessé
de plaider le programme, qu’il bâtit hic et nunc dans cette deuxième trilogie,
selon des formes « pop » que la Littérature a trop rarement su intégrer. En
cela, Dustan est clairement un utopiste, descendant de Fourier et de 68, de la
contre-culture populaire des années  1970  et de l’affirmation des minorités
comme forces subversives, èthos complètement marginal dans la Littérature
française, qui de ce fait l’a rejeté aux marges alors qu’il anticipait sur des
problématiques communes et non seulement communautaires.
Vingt ans après, on peut mesurer les avancées sociopolitiques thématisées
dans cette deuxième trilogie  : éradication progressive du sida, égalité
juridique des homosexuels et des hétérosexuels, mariage pour tou·te·s,
avancée sur la PMA et la GPA, baisse tendancielle de l’homophobie,
acceptation des modes de vie alternatifs, progrès du féminisme,
décentralisation des pouvoirs, métissage plus grand de la société française,
contestation de la verticalité autoritaire au profit des techniques de
communication modernes, autant d’avancées qui confirment que Guillaume
Dustan a parfaitement su saisir le zeitgeist qui est le nôtre. On pourrait
même, dans une critique nécessaire vis-à-vis de notre auteur – en ce qu’elle
ratifie l’écart temporel entre son œuvre et notre époque et incline à une
forme d’objectivisme propre à la critique littéraire  –, plaider contre lui la
cause d’une «  normalisation gay  » sanctionnant en quelque sorte par la
négative les acquis d’un courant de pensée victime de son succès : le pouvoir
LGBTQI++, maintenant reconnu comme tel, dispose d’une légitimité sociale
incontestable, d’une visibilité sans précédent, et de formes d’expression
culturelle à la fois grand public et spécialisées qui renvoient le temps du
placard aux calendes grecques. De la répression on est passé à
l’institutionnalisation et, selon certains à la «  normalisation65  ». Il est
évidemment difficile de prédire ce que Dustan aurait pensé d’une situation
où le fait d’être homosexuel·le est désormais vécu, du moins en France,
comme une sorte d’indifférence par la société et par les intéressé·e·s eux-
mêmes. Nous ne ferons pas parler les morts pour nous livrer à de bien
hasardeuses prophéties rétroactives. Intéressons-nous plutôt à l’héritage de
son œuvre.
Si Dustan a lutté pour l’instauration d’un monde plus «  cool  » (utopie
suprême du politique en même temps que programme de «  bon sens  »
systématiquement ajourné en vertu de cette contradiction même), force est
de constater, en ces années géopolitiquement sombres, climatiquement
sinistres, socialement tendues, et politiquement bourbeuses, que la vitalité
de son message reste entière. Il n’est pas lieu ici d’analyser les objections que
l’on peut faire à Dustan, qui, rappelons-le, n’est pas philosophe mais
écrivain  : pour nous sa pensée s’incarne dans une forme qui la justifie. Si
l’angle mort de sa vision du monde, l’angle économique, est redevenu le
prisme majeur par lequel tenter de cartographier notre temps, on doit savoir
gré à notre auteur d’anticiper les causes dont il se fait, dès le début de ces
années 2000, le porte-voix : reconnaissance des transgenres, contestation des
identités régressives, liberté de parole, importance du corps et du peuple. Le
sexe demeure pour lui le paradigme central d’un changement complet de
société, où les techniques du corps, pour reprendre le titre d’un livre des
années  1970, servent de base à un monde nouveau. Cela fera sourire (ou
irritera) des lecteurs «  réalistes  » amers ou déconcertés par une forme de
naïveté qui appartient aux seuls utopistes. Mais la pensée de Dustan n’est pas
une pensée molle, elle anticipe d’une vingtaine d’années les problématiques
mondiales de défense des minorités, de féminisme, de remise en cause de
l’autoritarisme national, religieux et patriarcal, et de bio-pouvoir, qui n’ont
pas disparu du champ politique actuel.
Surtout, et pour finir, la pensée et le style de GD nous paraissent
aujourd’hui d’une acuité qui contraste fortement avec l’époque de
moralisation et de régression qui est la nôtre. Nous avons insisté sur le
libéralisme libertaire de Dustan (son nietzschéisme de gauche, si l’on
préfère) qui plaide pour une morale de la responsabilité et de la liberté  :
comment ne pas voir que la gauche est aujourd’hui fort peu libérale, et qu’au
rebours des valeurs d’utopie qu’elle incarna via l’esprit des
années  1960  et  1970, elle s’est engouffrée dans une logique de pénalisation
inquiétante  ? Le dénigrement si fréquent du «  politiquement correct  »,
analysé de façon brillante par Guillaume Dustan, prouve, si besoin était, que
l’utopie a cédé à la dystopie mondiale, entre libéralisme dévoyé et montée
des autoritarismes, économisme et régression religieuse, gestion de la peur
par le bio-pouvoir, technicisme et consumérisme a-critique. Lire Dustan,
dans ce contexte, c’est prendre un bain de jouvence. On l’a déjà souligné, son
œuvre est une œuvre de jeunesse. Passera-t-elle avec elle ? On fait ici le pari
contraire, au nom de la justesse qui est la sienne. Vingt ans après, il y a
«  après  », mais il y a aussi «  vingt ans  ». Il y a peu d’écrivains jeunes qui
durent, mais ceux-là qui le sont vraiment.

1. Zygmunt Bauman, Le Présent liquide, Seuil, 2007.


2. Raffaël Enault, Dustan superstar, Robert Laffont, 2018.
3. Le 3 octobre 2005, à l’âge climatérique de trente-neuf ans.
4.  L’œuvre cinématographique de Dustan est prise en charge par trois jeunes chercheurs, Olga
Rozenblum, Pascaline Morincôme et Julien Laugier.
5.  Dustan est très critique vis-à-vis de Guy Debord et son idéologie antispectaculaire. Voir Génie
Divin, p. 625.
6. Voir notre précédent volume, Œuvres I, p. 27.
7. Voir GD, p. 501.
8. Je rappelle que c’est aussi la mienne.
9.  Dans Écran total, Galilée, 1997, le philosophe qualifie le sida d’«  autodéfense de l’espèce
humaine ».
10.  Ève Kosofsky Sedgwick, Épistémologie du placard, Amsterdam, 2008  [1990]. Le placard est la
métaphore de l’homosexualité cachée.
11.  Dans GD, p.  539, Dustan dresse une liste des identités multiples du monde actuel. C’est le
multiple qui compte plus que l’identité, le pluriel plus que le un.
12. Le « queer » dustanien est analysé dans les préfaces de Génie Divin et d’LXiR.
13. « J’aime bien ce côté seul contre tous », GD, p. 440.
14. GD, p. 501.
15. Nous avons souvent réduit Guillaume Dustan à ses initiales, comme une sorte d’acronyme.
16. GD, p. 562.
17. Rappelons que son père, Jean-José Baranès, est un tenant de cette version-là de la psychanalyse.
18.  La problématique est partagée à la même période par les artistes de la scène gay, et le rôle
d’éditeur de Dustan sera également l’une des pièces de ce jeu ouvert.
19. On sait que les intellectuels réactionnaires regrettent le « temps de la discrétion ».
20. Dits et écrits, II, p. 1114.
21. Frédéric Martel reprendra ce thème dans Global gay, Flammarion, 2013.
22.  Un des romans préférés de GD est Le Groupe, de Mary McCarthy, roman de formation de la
jeunesse, paru en 1965, année de naissance de notre auteur.
23. NP, p. 107-109.
24. Aux lesbiennes, gay, bi, trans, il convient d’ajouter désormais les queer, intersexe et autres, ce qui
donne LGBTQI++.
25.  Pierre Bourdieu, «  Quelques questions sur le mouvement gay et lesbien  », in La Domination
masculine, Seuil, 1998, p. 168.
26. GD, p. 576.
27. Que Bataille et Reich n’aient pas été homophiles est un point sans importance.
28. Dustan exalte la société tahitienne dans des accents rousseauistes, GD, p. 576.
29. GD, p. 558.
30. C’était déjà l’idée de Baudelaire dans Les Paradis artificiels.
31. Lautréamont.
32. Sa critique de Houellebecq se fonde sur l’idée désormais classique que chez ce dernier la haine
du corps a son correspondant dans celle de 68, GD, p. 569.
33. Nous visons ici Tristan Garcia, qui dans son roman La Meilleure Part des hommes, Gallimard,
2008, prend Dustan pour cible grossière.
34. GD, p. 568.
35. Id.
36. GD, p. 404-405.
37. On se reportera au film Nietzsche (2002) dans lequel Dustan explicite l’impasse dans laquelle se
fourvoie le Parti socialiste « réformiste ».
38. C’est notamment le cas de Didier Lestrade, dans son Histoire d’Act Up, Denoël, 2017, qui déploie
de vives attaques contre Dustan.
39. Pour Act Up, Dustan ne doit pas exister : le film de Robin Campillo, 120 battements par minute
(2017), fait l’économie de sa présence dans le débat de l’époque.
40.  Élisabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait, jrp/ringier, 2019. Elle reprend les propos du
professeur de littérature américain William Haver.
41. Sur sida et littérature, voir par exemple Littérature et sida, alors et encore, Rodopi, 2016.
42. GD, p. 614.
43.  L’un des paradoxes de la querelle du bareback étant que sur de nombreux points, sauf sur
l’essentiel, Act Up et Dustan luttent sur un front commun.
44. GD, p. 442.
45. GD, p. 425.
46. Son pseudonyme, par exemple, est vite tombé.
47. Michael Pollak, Les Homosexuels et le Sida, Métailié, 1988.
48. La question du bareback séparant radicalement les deux camps, on remarquera cependant que
Dustan a été l’objet, de la part d’Act Up, d’une volonté de conspiration du silence qui a bien failli porter
ses fruits, l’inverse n’étant évidemment pas vrai.
49. GD, p. 443.
50. GD, p. 557.
51. NP, p. 288.
52. Dits et écrits II, p. 1152.
53. NP, p. 299.
54. NP, p. 203.
55. Les apparitions télévisuelles de Dustan ont été mises très habilement en scène par Jeanne Lazar,
par exemple Guillaume, Jean-Luc, Laurent et la journaliste.
56. NP, p. 356.
57. Sur la télévision, Liber/Raisons d’agir, 1996.
58.  «  Personne n’a dit que Guillaume Dustan était un intellectuel, ou les raisons d’un échec  », in
Portrait de l’homme de lettres en héros, Y. Hamel et M. Bouchard (dir.), @nalyses, 2006.
59. Il en fait l’analyse dans GD, p. 404.
60. Il est par exemple plus à l’aise chez Ardisson que chez Dechavanne, chez les branchés que chez
les beaufs.
61. Dustan consacre à Andy Warhol certaines pages d’LXiR, en attendant un essai qui ne verra pas
le jour.
62. Publiée chez Balland, sous les auspices de Jean-Jacques Augier, l’un des dédicataires d’LXiR.
63. GD, p. 493.
64. David Vrydaghs fait l’hypothèse intéressante que Dustan « s’est auto-édité à un moment crucial
de sa carrière », op. cit., p. 214.
65. Alain Naze, Manifeste contre la normalisation gay, La Fabrique, 2017.
 
NICOLAS PAGES

 
Roman
 
PRÉFACE NICOLAS PAGES

 
Après le sexe, l’amour  : Nicolas Pages est un roman qui rompt
spectaculairement avec l’image presque sadienne que Dustan avait donnée
de lui dans la première trilogie. Cette ouverture générale de l’être à laquelle
prédispose l’amour donne lieu à un renouvellement éthique et esthétique
étonnant, qui n’est pas si fréquent dans la Littérature, plutôt encline à répéter
qu’à innover. GD réussit en effet à se réinventer sous nos yeux, son récit
transcrivant sa vie d’une façon plus intime parce que plus globale  : on a
l’impression de mieux connaître Dustan dans ces trois romans-ci.
Paradoxalement, Nicolas Pages, qui porte le nom propre d’un autre, est plus
« personnel » que les titres à la première personne, Dans ma chambre, Je sors
ce soir ou Plus fort que moi. Nicolas Pages détonne avec les romans de la
première trilogie, d’abord, par son format  : livre énorme, de  376  pages
serrées (539  dans la première édition), livre-somme qui témoigne d’un
changement d’air et d’ère salvateur. Là où la première trilogie déroulait un
thème unique (le sexe) dans des cadres strictement définis (la chambre, la
boîte de nuit, les backrooms), Nicolas Pages prouve que Dustan n’est pas
seulement un pornographe accompli (au sens d’une littérature des
pornographes, dérivée du XVIIIe siècle)1, mais aussi un capteur du sentiment
amoureux. Certes, un grand nombre de scènes sexuelles traversent encore
Nicolas Pages, mais elles sont un peu noyées dans la masse et surtout mêlées
à d’autres considérations qui permettent d’élargir le propos initial. Réussite
incontestable couronnée par le prix de Flore  2000, Nicolas Pages fait sortir
Dustan du ghetto où risquaient de l’enfermer ses trois premiers livres par la
surenchère sexuelle qui leur était propre. En accédant à la généralité de
l’amour à travers une histoire particulière, narrée dans ses divers épisodes,
GD parvient à forger une autre image de lui, celle d’un homme sensible et
drôle, émouvant, ouvert à autrui, que l’on pouvait déceler sous la distance
glacée des premiers volumes. L’ouverture à l’amour se double d’une
ouverture à l’humour et au politique, réunis dans une même trilogie
hétérogène. L’impureté postmoderne succède à une certaine froideur
moderniste  : le changement d’éditeur n’est pas le moindre signe de cette
évolution2.
 
La maladie d’amour
 
Nicolas Pages reprend avec un zeste d’innocence les codes du roman
amoureux : la première rencontre, imitée des fictions du XIXe siècle, « ça s’est
passé comme ça  », «  et puis il a été là  », l’idéalisation fantasmatique de
Nicolas Pages, les différentes étapes de la cristallisation détournées par un
flash-back relativement complexe à suivre, les affres de la passion non
partagée mais aussi les effets positifs sur le personnage Dustan  : alors que
«  Lapin  » lui fait reproche de n’avoir pas assez montré dans ses premiers
livres ses «  bons côtés  », le narrateur répond  : «  Je suis gentil, prévenant,
fidèle3.  » Le tout début du roman commence pourtant par une scène
sexuelle à trois, qui avalise la rencontre entre Guillaume Dustan et Nicolas
Pages, lance le flash-back et fait lien avec le précédent et très sexuel Plus fort
que moi  ; mais c’est un lien ironique puisque la dimension hard du récit
laisse vite place aux différents épisodes de la relation amoureuse. Ainsi
Guillaume Dustan surprend-il son lecteur en modifiant considérablement
l’horizon d’attente créé dans sa première trilogie. On découvre ici un homme
et pas seulement un auteur.
Il faut dire que ce n’est pas une mais deux histoires d’amour que contient
ce roman foisonnant  : celle avec Nicolas Pages, non réciproque,
déséquilibrée, masque en fait celle avec Marcelo, alias Nelson alias Lapin4,
comme si du livre-boîte surgissait la seconde surprise de l’amour. Car c’est
bien l’histoire chronologiquement antérieure de «  Lapin et de Petit Ours  »
qui est au cœur du livre, l’amour pour Nicolas Pages ne constituant qu’un
succédané de celle-ci. Roman d’amour qui est donc piégé, amour à deux
temps et trois p(ersonn)ages, pour un lecteur qui se demande qui se cache
derrière ce nom de papier. Or Nicolas Pages repose sur un paradoxe : le livre
porte le nom propre d’un écrivain vivant, qui n’est que très accessoirement le
sujet du texte, comme si le roman dédié à Nicolas Pages visait quelqu’un
d’autre. Le nom propre, d’abord  : il est rare dans l’histoire de la littérature
romanesque que le titre d’un livre se confonde avec le nom propre d’une
personne réelle, Nicolas Pages donc, écrivain et artiste suisse né en 19705. Il
faut alors lire ce titre autant comme une véritable déclaration d’amour de
Guillaume Dustan à l’endroit d’un autre écrivain que comme un programme
littéraire. Dustan tombe amoureux d’un homme au point de donner au titre
de son roman le nom de cet homme, Nicolas Pages, mais Nicolas Pages
n’écrira pas de roman intitulé Guillaume Dustan, au dam de celui-ci. La
relation dissymétrique donnant au texte une part de son pathétique, on peut
se demander jusqu’à quel point cet amour n’a pas été purement projectif  :
Dustan se dit lui-même fasciné par Nicolas Pages, qui existe assez peu
comme personnage réel, pris dans le regard et le discours du narrateur. Mais
le plus important n’est pas là, et se joue au plan littéraire, car l’amour de
Guillaume Dustan pour Nicolas Pages est d’abord l’amour d’un écrivain pour
un autre écrivain, thème rarement traité dans la Littérature, mais aussi et
surtout le livre d’un sujet transfusé dans un autre.

 
NP, un livre sans sujet ?
 
Nicolas Pages est en effet un texte gigogne, qui parle de l’amour pour un
homme dans le style d’un autre : ainsi l’énoncé du livre (son sujet) concerne
massivement Nelson, alors que Nicolas Pages n’est guère présent qu’au
début – mais l’énonciation est explicitement empruntée à celle de Je mange
un œuf, le roman expérimental de Nicolas Pages6 qui a fait forte impression
sur Dustan par sa forme captivante, sujet-verbe-complément, le tout écrit au
présent, sans hiérarchie aucune et qu’il va reprendre à son compte. C’est
donc le style «  à la Nicolas Pages  » qui sert à décrire l’amour pour Lapin-
Nelson-Marcelo, le véritable amour de Dustan. Ce décalage énonciatif est la
plus belle réussite du texte, comme si l’amour sans suite pour Nicolas Pages
se trouvait réalisé par l’emprunt au style minimaliste que celui-ci avait trouvé
dans Je mange un œuf. Dustan n’a pas été aimé de Nicolas Pages, mais il lui
prend son style d’auteur sans vergogne  : «  Je pense que même si je lui ai
piqué son mode d’énonciation nous ne sommes pas les mêmes7.  » Par cet
aveu proféré au milieu d’un ensemble disparate, et qu’il faut extirper de
l’horizontalité massive du texte, Dustan fait preuve d’une honnêteté dont il
est coutumier : quels sont les auteurs qui osent dire ce qu’ils ont pris çà et là
à leurs prédécesseurs8 ?
Dustan pose en plus d’un cas éthique élégamment assumé un problème
fondamental d’esthétique littéraire qui pourrait le rattacher à ce courant de
l’art et de la littérature dite appropriationniste  ; ce serait le créditer d’une
intention à laquelle il est étranger, son rapport à l’esthétique étant plus
instinctif que conceptuel. La conception libérale de l’existence (qu’il théorise
dans le livre même9) se double d’une conception libérale de la littérature,
rétive à la notion de propriété privée. Dans la droite ligne de Barthes, pour
qui l’auteur n’est pas le propriétaire de son texte et pour lequel du coup la
littérature est toujours hors la loi, Dustan ne voit aucun problème à assumer
son emprunt, comprenant la logique profonde de la création, qui n’est pas
celle du droit. Alors que celui-ci fait du plagiat un délit, Nicolas Pages rompt
avec la loi rigide du droit d’auteur. La reprise de la trouvaille de Nicolas
Pages est donc ce qui fait de ce texte un texte altéré, décentré : l’amour, cet
état où l’on n’est plus soi-même, trouve ici sa forme juste. Se déprendre de soi
tout en se constituant comme sujet est l’opération proprement paradoxale de
l’écriture de Nicolas Pages, dont l’apport à la littérature doit être interrogé du
côté d’un autre champ, l’art contemporain, qui assume peut-être mieux que
le champ littéraire cette idée d’emprunt, de filiation, de tradition et,
finalement, d’héritage  : idéal classique où les idées n’empêchent nullement
une création originale, qui n’existe jamais à l’état pur, de se développer. On
sait que Nicolas Pages a repris à Joe Brainard le procédé que Georges Perec
avait lui-même emprunté à ce dernier pour Je me souviens, dans un livre-
hommage à ses deux prédécesseurs, intitulé Les Choses communes10. Se
profile derrière cette pratique de l’emprunt une idée de la communauté et de
la démocratie qui correspond à l’idéal esthétique et politique de Guillaume
Dustan, plaidant dans Génie Divin la cause des «  writers  », terme anglo-
saxon qui neutralise la différence entre écrivains et écrivants, entre
journalistes et diaristes11.

 
Pages pages pages
 
L’amour frappe donc Nicolas Pages d’une marque distinctive dans l’œuvre
de Dustan, par un effet de contamination stylistique étonnant. Ce livre
hétérogène dans sa forme et sa composition, constitué de quatre parties et
d’un volumineux index, se développe sur un double plan, le moment de
l’événement et celui de l’écriture, procédé réflexif d’un récit borné par des
dates précises mais constamment enveloppé par le discours de l’auteur. En
effet, Dustan ne raconte pas ses souvenirs mais écrit au présent et saisit le
quotidien dans son immanence, en immersion. Multipliant les genres
d’écriture, comme si la dépense était le maître mot de ce livre-fleuve, Dustan
est un écrivain polymorphe. La question du genre étant d’abord pour nous
une question littéraire, on qualifiera donc son écriture de transgenre, mot
galvaudé mais en l’occurrence adéquat. On trouve ainsi différents éléments
formels propres à la modernité tels que la métatextualité, les effets de reprise
(parfois littérale), les interpellations au lecteur, l’oralité constamment
inventive, ainsi que le remarquable passage réflexif sur la Littérature elle-
même, qui constitue un hapax dans l’esthétique romanesque actuelle. Là où
les écrivains séparent traditionnellement écriture et critique, Dustan intègre
au sein même de son livre une réflexion passionnante sur la littérature gay,
sa venue à l’écriture, ses sources12.
Surtout, Nicolas Pages contient plusieurs livres en un. Au lieu d’y voir une
faiblesse de composition  –  la réception de la littérature contemporaine
e
restant encore modelée par le romanesque du XIX siècle, soumis à des
critères d’homogénéité tyranniques  –  on y trouvera une défense et
illustration de la variété littéraire  : une Histoire de Lapin et de Petit Ours,
roman, P.O.L, qui occupe les deux tiers du livre comme un roman dans le
roman, divers essais, articles et projets, un Comment je suis devenu (presque)
parfaite, court roman (?) constitué de  24  paragraphes, un livret d’opera-
space, une entrée de dictionnaire, un index qui est à lui seul une
performance littéraire13, et même un placement de produits pour le miel  !
On trouve de tout dans le magasin Dustan : il faut d’ailleurs souligner que
Dustan est le premier écrivain français à avoir fait des courses au
supermarché un topos dans divers passages d’anthologie14. Mais Dustan
pousse l’hétérogénéité de son propre livre « plus oultre » puisqu’il intègre sur
une vingtaine de pages le journal de sa grand-mère paternelle, au moment
où celle-ci décède à l’hôpital Saint-Antoine. Cet hommage familial,
magnifique façon de contrecarrer la mort, doit évidemment se lire en regard
de la sienne propre, différée depuis l’arrivée des trithérapies, mais thématisée
en filigrane dans le texte. Le journal de «  Mamita  » rattache Dustan à sa
famille en créant un lien intergénérationnel, et donne un coup de projecteur
sur ce parler savoureux des personnes âgées venant d’une sous-culture juive
séfarade et populaire, qui rajeunit le français standard15.
Il y aurait beaucoup à dire sur le rapport que Dustan entretient à la famille
comme institution, et à sa famille en général  : sans entrer dans des détails
biographiques, retenons que le désir très fort de réforme des institutions
familiales dans le cadre inique de l’hétérosexualité ne s’apparente que
superficiellement à la critique gidienne de la famille résumée dans le célèbre
« Familles, je vous hais ! » de l’auteur des Nourritures terrestres. On peut au
contraire penser que le lien qui unit Dustan à sa famille, exemplifié par
l’insertion de l’émouvant journal de sa grand-mère placé tel quel, s’inscrit
moins dans une révolte contre la famille en général (qu’aurait écrit Gide,
déclarait Duras, s’il n’avait pas eu de famille  ?) que dans une réflexion sur
son rôle comme institution. Écrivain, Dustan est aussi, rappelons-le,
juriste16.
 

Enlarge your practice


 
Moteur du livre, l’amour est donc décrit dans ses effets personnels,
littéraires, politiques  : il rend libéral, selon une classique conception
progressiste du désir, et débouche en l’occurrence sur une conscience de
l’injustice encore faite aux couples homosexuels en 1998, notamment en ce
qui concerne les concubins étrangers puisque Marcelo est chilien17 : « Je me
suis décidé à me battre pour lui. Demander un titre de séjour au titre du
droit à une vie familiale normale. Il serait refusé évidemment. On
attaquerait… Si ça ne marchait pas je me lacérerais devant le Conseil
d’État18. » Le continuum entre vie privée et vie publique est un des chevaux
de bataille de Dustan : à l’égalité des droits pour les homosexuels s’ajoute, par
l’entremise de cet amour, la conscience de la pauvreté, un thème plus discret
mais présent, notamment dans les belles pages que Dustan consacre au Chili
lors de sa visite à Marcelo : « Ils connaissent ça, la poésie, les pauvres, il ne
faut pas croire19.  » Dustan n’est pas de ces libéraux-libertaires indifférents
aux problèmes sociaux. Sa conscience de classe offre un contrepoint sensible
aux scènes de sexe, et l’on pourrait même risquer l’hypothèse d’une inversion
de la pudeur chez Dustan, toujours apte à exacerber les rapports physiques
mais beaucoup plus retenu sur les passages où s’exprime sa sentimentalité
sociale et personnelle pourtant réelle. Paraphrasons/parodions Roland
Barthes : « Nous deux est plus obscène que Dustan. »
Telle que celui-ci l’entend, l’homosexualité ne consiste pas seulement à
aimer une personne du même sexe que le sien, mais à fonder une culture,
cette fameuse «  culture gay  » problématisée dans les pages (entendons
« pages » dans Nicolas Pages) à la fois brillantes et accessibles du quatrième
opus de Guillaume Dustan : « Mais c’est quoi une culture ? Ce ne sont pas
seulement des œuvres de l’esprit, de l’art, pour aller vite. Une culture c’est
avant tout des mœurs  –  des pratiques […], de la sociabilité humaine avec
des gestes et des mots20.  » L’enjeu, précisément subversif, est d’élargir les
modes de vie dans un sens plus libéral, de rénover les institutions
confisquées par la majorité morale. Dustan revendique fièrement ce
continuum du corps à l’esprit. Sa conception de l’homosexualité, qui se
révèle dans Nicolas Pages (elle restait au niveau du phénomène, du corps), est
immédiatement politique et orientée dans un sens progressiste. Plus il y a de
liberté, plus la société sera désirable, «  à la seule condition de ne pas faire
tort à autrui21 » précise notre auteur dans le droit fil d’un post-humanisme
héritier des théories de l’habeas corpus anglais. Il s’agit donc d’une révolution
douce qui fait écho à l’enrôlement de Dustan dans l’amour. Continuateur de
l’esprit de 68 version libertaire, Dustan, animé par le désir de refaire société,
assume cette utopie au cœur de son livre  : inscrire un peu de principe de
plaisir dans le principe de réalité. Il y a des monstres doux, des super-héros
communautaires qui travaillent pour toutes et tous, et la bataille en faveur
du mariage gay indique assez, en ce domaine comme dans d’autres, que « la
contre-culture est en passe de devenir la culture dominante22  » car les
sociétés sont en avance sur les États comme les gens sur leurs représentants
politiques. Il est d’ailleurs à remarquer que l’homophobie dirigée contre le
mariage homosexuel fut un grand moment d’incohérence : jadis stigmatisée
pour sa révolte contre l’institution maritale, l’homosexualité est à présent
critiquée par ceux-là mêmes qui la combattaient, pour sa volonté de
s’inscrire au sein de l’institution  : ou rebelle maudit ou conformiste néo-
hétéro, l’homosexuel n’est jamais à sa place. À l’inverse, les propositions
subversives de Dustan en faveur d’une famille repensée prennent comme
toujours chez lui des formes provocatrices, à la mesure de la violence
souterraine charriée par l’ordre social et les discours qui le légitiment  :
«  Quand on est un couple libre qui sait faire la différence entre fidélité
amoureuse et exclusivité sexuelle c’est pas la peine de payer une baby-sitter
pour aller au cinéma, l’un des deux va en backroom pendant que l’autre
garde les chiards23. » L’homosexualité doit être protégée juridiquement, mais
c’est à elle d’inventer son style.
 
De l’autobiographie froide à l’autobiographie chaude
 
Nous n’aimons guère le terme d’«  autofiction  », qui présente
l’inconvénient majeur de postuler une fictionnalité que Dustan a justement
condamnée comme impropre à la sensibilité contemporaine24. Les
«  romans  » de Dustan ne sont pas de vrais romans parce que le roman,
forme dominante, subordonne la vie à une forme de fausseté : le roman est
l’hétérosexuel de la Littérature. Nous maintenons le terme plus classique
mais plus rigoureux d’autobiographie, à condition de lui faire subir une
inflexion : si l’autobiographie se réclame d’une vérité (notion décisive pour
Dustan), elle le fait sur le mode souvent convenu du narratif, qui ne cadre
guère avec le projet dustanien. Celui-ci relève en effet de la prise de parole,
la fonction essentielle de la littérature est sans doute pour Dustan une
fonction de contact, que les linguistes ont baptisée fonction phatique du
langage, qui consiste à entrer en communication avec le lecteur-récepteur, et
à maintenir vivante cette communication. Cette fonction est l’objet de la part
de Dustan d’une réévaluation d’autant plus intéressante qu’elle définit notre
monde actuel avec ses moyens de communication énormes. Leur
développement, dont Dustan est contemporain (bien qu’il écrive avant
internet), est l’un des signes symboliques majeurs du changement culturel
auquel nous assistons. De cette communication permanente, dans ses
acceptions positive ou tyrannique, Nicolas Pages est le laboratoire central.
Les impressionnantes pages du roman où Dustan imite et maximalise le
style présentiel de Je mange un œuf n’ont rien à envier aux dispositifs d’avant-
garde, mais on sait que l’avant-garde fut toujours anti-autobiographique au
motif que l’expression du moi demeurait à ses yeux un leurre et une
aliénation. Or Dustan a récupéré le désir de novation avant-gardiste en le
déplaçant dans le champ littéraire des années  1990-2000, que nous avons
analysé comme un moment clé de la littérature française contemporaine25.
Sa littérature est une littérature de l’exposition : crue, directe, frontale. C’est
poussé par une nécessité vitale que Dustan a trouvé la forme de son genre :
on peut mesurer la valeur de l’écriture personnelle à ce critère, qui dans
Nicolas Pages croise un style emprunté à autrui mais repris selon sa
subjectivité propre. Nicolas Pages dépasse donc complètement le projet trop
formel de Nicolas Pages : Dustan est malin mais il n’est pas un « petit malin »
qui se satisfait dans l’invention d’un procédé26. Si écrire n’est qu’une affaire
personnelle, alors la Littérature est morte. GD plaide au contraire pour une
écriture qui puisse être entendue par tous, populaire, passionnée, politique,
raison pour laquelle il a moins choisi l’autobiographie, genre qui possède un
style général, que l’autobiographie ne l’a choisi. Chez lui, comme chez tout
écrivain véritable, le style fait varier le genre  ; on peut alors rapprocher la
littérature selon Dustan de la musique «  house  », fabriquée chez soi, qui
« rompt avec le cliché rock du super-musico qui touche trop bien. La house
n’est pas une musique de virtuose27 ».
La puissance vitale du texte tient en grande partie à son humour, cet
humour dont Deleuze disait, pour l’opposer à l’ironie sadienne, qu’il était le
propre du masochisme. Nicolas Pages est un livre gai qui se détache sur un
fond plus sombre : la présence de la mort, la sienne et celle de ses amis ou de
sa grand-mère, qui donne lieu à des moments où le vide s’installe
subitement au cœur de la narration, en phrases brèves, comme dans la cour
de l’hôpital Saint-Antoine : « Je me suis souvenu. C’est là que je suis né28 »,
en une circularité à la fois simple et saisissante. Nicolas Pages offre à
l’écrivain et l’homme Dustan indissociablement unis une nouvelle raison de
vivre et une renaissance. Ce «  grand roman d’amour homosexuel29  »
inaugure le passage de l’écriture froide à l’écriture chaude  : «  Ma plus belle
histoire d’amour c’est eux », peut-il écrire à propos de ses amants à la toute
fin du livre, alors que  : «  À vingt-cinq ans j’étais séropositif. C’était bon.
J’étais mort30. »

1. Colas Duflo, Philosophie des pornographes, Seuil, 2019.


2. Rappelons que la première trilogie a été publiée par P.O.L, la seconde par Balland, la dernière par
Flammarion.
3. NP, p. 304.
4. Nelson Marcelo Gutiérrez Romeo, de son vrai nom.
5. Les noms propres inventés étant en revanche utilisés par les auteurs de fictions réalistes, au XIXe
siècle notamment (Lucien Leuwen, Eugénie Grandet, etc.). En  2000, Jean-Jacques Schuhl a obtenu le
prix Goncourt pour Ingrid Caven, Gallimard.
6. Roman paru en 1997 chez Balland, « Le Rayon/Modernes ».
7. NP, p. 79.
8. On ne voit guère que Kathy Acker, au nom prédestiné, qui ait théorisé l’emprunt littéraire au sein
de ses livres. Signalons aussi le récit de Yann Andréa, M.D., Minuit, 1983, qui décrit l’amour pour
Duras dans le style de celle-ci, par un curieux effet de parasitage.
9. NP.
10. Je me souviens de Perec, paru en  1978, est la réécriture de I Remember, de Joe Brainard, écrit
en 1970 et traduit en français chez Actes Sud en 1997.
11. GD, p. 591.
12. Il livrera aussi dans Génie Divin une théorie de la Littérature reprise de son film Back (2000).
13. L’index est commenté par Dustan lui-même en guise d’autoportrait indirect.
14. Le film Back montre également une promenade dans le marché alimentaire de la ville.
15.  Rappelons que contrairement au texte même de Dustan, que nous avons parfois légèrement
corrigé, nous n’avons pas touché à ce journal dont la parlure est à elle-même sa propre saveur.
16. Nous intégrerons dans le dernier volume des Œuvres les textes juridiques de William Baranès.
17. Le Pacte d’union civile (PACS) a été voté en novembre 1999, au terme d’une bataille juridique et
politique postérieure aux faits racontés, qui remontent à 1995.
18. NP, p. 270.
19. NP, p. 276.
20. NP, p. 195.
21. NP, p. 204.
22. GD, p. 540.
23. NP, p. 221
24.  GD, p.  514  : «  Le romancier est par essence réactionnaire (au contraire de
l’auto(hagio)biographe, qui cherche à aller mieux. »
25.  Nous renvoyons à notre article «  Le moment sauvage de l’autobiographie  : le tournant des
années 1990 », in Arnaud Genon et Isabelle Grell (dir.), Lisières de l’autofiction. Enjeux géographiques,
artistiques et politiques, Presses universitaires de Lyon, 2016.
26. Le résumé « rapide » et mal intentionné que fait Didier Lestrade du roman à la page 498 de son
Histoire d’Act Up commence par un joli lapsus, « le dernier livre de Dustan, Nicolas Pagès » (sic).
27. NP, p. 214.
28. NP, p. 140.
29. NP, p. 70.
30. NP, p. 328.
 
À
la mémoire de Frédéric Debanne
(a-k-a1 Frieda), mort à trente ans de la
dureté d’être une pédale dans ce monde inique,
il était grand et fort et bien monté pourtant
(non je ne me le suis pas fait, c’est une déduction),
et il savait ce que c’est que rigoler, faire la fête,
se rendre complètement hystérique

dans mon esprit


il rit
au bord de la piscine ou on fumait du pollen et
au-dessus de son bureau chez Clergerie, où,
quand il n’y avait rien à faire, il disait
qu’il était
en pleine mise à jour

1. a-k-a est l’abréviation anglaise de « also known as » (plus connu sous le nom de).
 
À mes grands-mères
 
Pour Nelson1, qui n’est pas mort

1. Nelson, ou Marcelo, dit Lapin, est décédé.


 
«  When I see a stripper I think “Go on, impress me.” I can be
strong and masculine and at the same time I can be wanting it up
the arse. That’s what my show is all about. I’ve got a gay attitude. »
 
Chip the Strip, interview dans Attitude, 1998
 
Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Vivre. Trop dur. Trop de malheur. Tout est
de ma faute. Non pourtant. Oublier. Vider la tête. Quand on est petit la tête
est vide. C’est bien. On est plein d’attente. J’ai grandi. Connu les choses. Trop
dures. Je ne veux pas.
 
Dieu merci il y a les drogues. Pour faire cesser. Ça. La pensée. Il y a les
rêves. Plus ça continue plus j’aime dormir. La nuit tout va bien. Pas de mal.
Pas de rapports. Je rêve. Je me souviens.
 
Ça bouge et ça crie.
 
Dans ma tête.
 
Chhhhhhhhh.
 
UN
 
(dimanche 24 mai-dimanche 21 juin 1998)

 
Le plus fort c’est sa voix je crois. Je ne l’avais jamais entendue sur ces notes,
mais j’ai tout de suite été sûr que c’était lui quand je l’ai entendu gémir. J’ai
terminé de me laver le cul. Je suis ressorti de la salle de bains. Je l’ai vu de
profil, un peu de dos, la tête dans le prolongement du corps, en train de se
faire baiser par Fabrice très en forme qui nous passait et nous repassait tous
dessus chacun son tour, ce matin de partouze à l’exta improvisée sous les
combles de Cyril X rencontré au Cox (Nicolas le connaissait d’avant quand
ils étaient mannequins quelque part), Fabrice traînait au Quetzal. Cyril avait
proposé un pétard chez lui. Maintenant évidemment on était dans le sexe.
Nicolas chantait. Ça m’était égal que ce ne soit pas sous moi qu’il ait ces
premières notes. J’étais content d’avoir reconnu sa voix. Les voix des gens qui
sont eux-mêmes sont détachées d’histoire, de géographie. On ne sait pas
exactement d’où elles viennent. Voix de tête, voix de gorge, voix de ventre.
Elles n’ont pas peur. Elles chantent. Moi j’avais peur comme d’habitude. Peur
que ça ne marche pas. Peur de finir seul. Pourtant je n’étais pas paralysé. Pas
encore. Je l’ai regardé regarder sa bite avec la capote dessus aller venir un peu
dans le cul de Cyril X. Ça se voyait qu’il l’aimait mais il n’a pas tardé à
débander. Trop compliqué. J’ai pensé qu’on était pareils. Orientés vers le
juste.
 
Ça s’est passé comme ça. Il était en retard à la Fnac Saint-Lazare pour le
bla-bla FG avec Alain Royer et Gwen Fauchois. Puis on s’est rendu compte
qu’il ne devait pas être loin, ses sacs étaient déjà là, posés. Il fallait
commencer. J’ai mis ma perruque, pour m’entraîner, pour l’impressionner
aussi. Je trouvais ça drôle de mettre une perruque pour passer à la radio. J’ai
fait un petit footing autour de la gondole à roulettes à l’entrée de la salle (le
choix de livres pédés de mes copines de la presse). Et puis il a été là. D’abord
la tête et le haut de son habituel t-shirt souple ni trop large ni trop moulant,
jusqu’ici noir ou bleu, aujourd’hui vert, au-dessus de son treillis noir. Les
cheveux étaient un peu plus longs qu’à Liège mais toujours courts et on
voyait bien qu’il en avait laissé une bande plus longue, un bout de couronne
en haut à droite, ou peut-être à gauche. Ses yeux étaient toujours aussi
brillants. Son visage aussi expressif, mais retenu. Je le trouvais toujours aussi
craquant. Tout s’est passé très vite. J’étais content d’avoir la perruque, ça me
donnait de la distance. On a bossé. J’ai parlé de pourquoi la perruque
(«  pour une coexistence pacifique de l’homme et de la femme dans une
même personne  »). Il a lu un passage de mon livre, celui où je cite Sweet
Dreams. Je l’ai remercié. J’ai lu un passage du sien, je ne sais plus lequel, je
viens de me lever pour aller en chercher un exemplaire dans les piles qu’il a
laissées ici pour la Fnac, ce con ne m’a toujours pas faxé les modèles de
facture, c’est le gros coup de bourre en ce moment, il va s’installer à New
York le onze juillet, nous sommes le vingt-neuf juin, je tombe sur le voyage à
Mykonos, je lis, j’entends sa voix dire le texte, ça me rend fou, ça me rend
d’autant plus fou qu’à Mykonos contrairement à mon souvenir il n’arrête pas
de baiser, je suis jaloux, je suis jaloux même quand il parle à des gens que je
ne connais pas à une époque où je ne le connaissais pas, je suis vraiment
nase, je suis grave. J’ai dit que je pensais que son bouquin était le livre le plus
important depuis American Psycho1  (à part les miens, j’ai pensé). C’est
vraiment ce que je pense. Il m’a remercié. Il a parlé. Il n’a dit que des choses
dont il était sûr. J’ai apprécié sa sagesse. J’ai enlevé ma perruque pour ne pas
retenir l’attention du public pendant son temps. Après on a placé son
bouquin à la Fnac en buvant du champagne avec Alain, Gwen et les gens de
la boîte, sympas. Nicolas aime boire. Il boit mais il se tient. C’est à cause de
ça qu’il a commencé à me plaire. Il me renvoie ma fière jeunesse. J’étais
quelqu’un de beau avant que je ne perde mes principes. Il est beau comme
un cow-boy, comme Rahan, comme Docteur Justice (deux soirs après, à
Dispatch où il est au bar pour commander – il va tout le temps commander
à boire et il fait pas mal de pétards aussi, plus que moi mais c’est normal
puisqu’il voit que j’ai à faire, il ne dit rien. Il est penché en avant, le dos de
son débardeur Adidas noir remonté sur deux centimètres. Je le touche en
pensant que ce n’est peut-être pas une bonne chose. Je le touche en pensant
que je suis contre les attouchements en public, sauf en cas d’urgence
évidemment. Il me regarde d’un air à peu près neutre qui veut dire que je
crains. Je pense à Quentin qui me palpait toujours pour la galerie. Nicolas
est intègre. Il a vingt-sept ans. J’en ai trente-deux. Nous n’avons pas la même
histoire. Et pourtant si puisque tout le monde a la même. J’espère que nous
aurons assez de points communs. Jusqu’à vingt-quatre ans je n’avais jamais
fait aucun effort. J’avais la force de ne vouloir plaire à personne. Moi non
plus je ne disais pas les choses évidentes. À demi-mot sinon rien).
 
Ça s’est passé comme ça. J’avais lu dans le numéro de mai d’Ex Aequo2, en
y cherchant la mienne, la critique de son livre : Je mange un œuf, par Nicolas
Pages. La couverture, en illustration photo, était killer. Bestiale, comme il
dirait. Bestiale. Ça fait des années que je cherche à dire autre chose que
Mortel ! Killer ! À donf ! ne marche pas. Je ne veux plus dire À mort ! Je me
représente son visage transfiguré chaque fois qu’il dit Bestial ! Éclairé par un
flash de dopamine ou quelque chose comme ça. Le lien comme dit la dame à
l’arrière de son livre. Que d’autres soient libres, forts, heureux, vivants.
Bestiales sont toutes les choses qui irradient. Mortelles celles qui se
nourrissent de l’énergie d’autrui. La critique dans l’Ex Aequo du mois d’avant
la mienne était particulièrement élogieuse. Comme elle était de Laurent
Goumarre, je l’ai prise au sérieux. Le bouquin, disait-il, était dans le genre
sujet-verbe-complément mais pas dans ma lignée. Plus fort  ?
Instantanément j’ai flippé. Non je rigole. Juste, je ne l’ai pas acheté. Il ne faut
pas être trop pressé de lire les autres. Quelque temps plus tard j’ai été invité à
causer à Liège (la première fois que je faisais ça à l’étranger). Le mec, Michel
Zumkir, m’a dit au téléphone qu’il pensait inviter Nicolas Pages en même
temps que moi. Au début ça m’a fait chier de devoir partager la vedette et
puis je me suis dit que ça ne mangeait pas de pain de rencontrer des gens de
temps en temps. J’ai lu deux pages du livre en passant aux Mots à la bouche,
pas beaucoup de sexe j’ai trouvé (étrangement, à la relecture, deux mois plus
tard, il y en avait plein), mais c’était vraiment bien. Tout mis sur le même
plan, je suce, je fais du vélo, je suis malheureux. Conceptuel. Sur la petite
photo sur le blabla vert de présentation que j’ai reçu avec le billet de train, il
avait les cheveux longs, enfin longueur hétéro. Bizarre. Le blabla nous
présentait tous les deux comme les représentants du nouveau dandysme gay.
J’ai pensé que c’était un complet contresens.
 
Le 25 mai je suis arrivé juste au train de 14 h 55. Tout ce qui se passe avant
cinq heures est trop tôt quand on vit la nuit. Je suis monté dans la voiture 8.
J’ai pris ma place. Le train est parti. Je ne sais plus comment il s’est avéré que
je n’étais pas dans le bon wagon, lors du contrôle sans doute. Il fallait
changer à Bruxelles pour reprendre la portion qui allait vers l’est. Je me suis
dit que c’était tant mieux vu que je savais que l’autre était dans le même train
et qu’à tous les coups Zumkir avait dû nous foutre ensemble pour qu’on
«  fasse connaissance  ». L’angoisse. J’étais nase. Je m’étais couché ce matin à
sept heures après avoir regardé Anne-Emmanuelle faire le show du siècle sur
les mecs, les bites, tout, au champagne jusqu’au lever du jour. Mortel. J’ai
dormi. Je me suis réveillé pour changer à BXL-midi. J’ai changé de voiture en
pensant à moi au même endroit en 1991. La gare avait été refaite. Les deux
autres voyageurs du carré étaient deux bonnes femmes donc ça ne pouvait
être que lui. Je n’ai pas été paralysé par sa beauté parce qu’il n’était pas mon
type. Blond très court, longueur pédale, lisse, habillé en jeune, treillis noir et
t-shirt à manches longues bleu marine ou noir. J’ai juste pensé qu’on était
beaux, deux beaux jeunes écrivains homosexuels et que ce serait bien de
montrer ça aux gens ce soir. J’ai posé mon sac en haut. Je me suis assis.
 
En fait ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ce qui s’est passé c’est que
j’ai attendu pour monter dans le wagon derrière une bande d’Allemands
perdus. Je suis monté. J’ai attendu coincé entre monsieur et madame qui se
demandaient où ils devaient aller. C’est là que je l’ai vu. Immédiatement il
m’a fait horreur. Petit, vieux, outrageusement maigre, hyper-moulé dans une
combinaison de cycliste bleu flash avec les inscriptions blanches, intégrale. Il
m’a regardé. Je pensais que c’était moi qu’il regardait. En fait il était juste en
train de jouir de l’effet de sa provoc. Après je suis entré. J’étais mal à l’aise à
cause du vieux. Tout ce que j’ai dit plus haut s’est passé. Je me suis assis avec
un livre, Le Concile d’amour3  que j’avais taxé chez Pierre pour le voyage.
Nicolas Pages lisait un truc lui aussi. Comme je ne voulais pas avoir l’air trop
idiote j’ai dit Guillaume Dustan avec un sourire que j’essayais de décrisper. Il
a dit Nicolas Pages avec un sourire que je n’ai pas pu décrypter. Je me suis
demandé quoi faire. Je n’avais pas envie d’être faux. Mon livre était sur la
table. J’ai dit On parle après, d’accord ? Il a dit D’accord. J’ai commencé mon
livre. Je n’arrivais pas à me concentrer. J’ai mis mes lunettes de soleil. J’ai lu.
 
C’est à ce moment-là que j’ai senti un truc au niveau de mon bras gauche.
Le vieux était en train de farfouiller dans son sac de cycliste et le truc qui me
touchait le bras, c’était son cul osseux pointé en l’air. Je suis resté poli, je me
suis juste déporté le plus possible vers la droite sans bouger trop
ostensiblement. Mais ça a été comme s’il n’avait pas senti l’interruption du
contact, pas réalisé qu’il était en train de me frôler, puisque son cul est
revenu me toucher. Je me suis re-déporté à droite sans changer grand-chose.
L’horreur. J’ai regardé Nicolas Pages. Il avait mis ses lunettes de soleil,
presque les mêmes que les miennes en métallisé rouge. J’ai pensé qu’il fallait
que je chiade mon look si je ne voulais pas me faire dépasser par la
génération montante. Le vieux a fini par se rasseoir. J’ai fait semblant de lire.
Pourquoi est-ce que je n’arrêtais pas de me faire violer ? J’en ai marre de me
faire violer. Une nana est passée avec des questionnaires. Le vieux a fait une
scène pour en avoir un tout de suite. Il veut qu’on s’intéresse à lui. Ambiance
à couper au couteau. Pages se lève et s’en va. Je lis. Je pense. Je lis. La
campagne défile. Pages revient. Alors le vieux se relève et rouvre son sac et
me viole à nouveau, son sale cul à un demi-millimètre de mon bras, juste là
où il peut me pomper toute mon énergie. Arrêtez de me toucher, s’il vous
plaît monsieur, j’ai dit. Il a fait comme s’il n’avait rien entendu. Ça suffit, j’ai
dit. Vous arrêtez de me toucher maintenant. Il s’est détaché. S’est retourné.
M’a regardé. Heureusement que j’avais mes lunettes de soleil. Le démon était
aux anges. Ah mais pardon, je ne me rendais pas compte, il a dit très fort
(sous-entendu  : je suis un pauvre vieux innocent). Excusez-moi de vous
avoir importuné (sous-entendu : sale petit merdeux). Il s’est rassis. Vous êtes
bien délicat, monsieur (sous-entendu  : pédale percée). Il fallait aller en
première  !, il a rajouté pour finir. Surtout ne pas le regarder. Éviter tout
contact avec le mal, je sais. Il veut que je le cogne, que je l’insulte, que
j’enrage. Il veut se nourrir. Je fixe sur le livre. L’air vibre de sa haine. Pages se
lève et s’en va. Il doit trouver ça trop lourd. Je lis. Je pense. Je lis. La
campagne défile. Pages revient. Je lui demande s’il a son livre. Il répond Non.
J’ai fini Panizza. Je ferme les yeux. Bientôt Liège.
 
Dès qu’on est sortis je lui ai parlé de ce qui s’était passé avec le vieux. Il m’a
dit qu’il avait vu. Que c’était bien à cause de l’ambiance de merde qu’il s’était
cassé. Je lui ai tapé une clope dans le tunnel. C’est là que j’ai remarqué ses
chaussures, des néo-baskets en toile noir et orange, mais surtout orange. J’ai
pensé qu’il était drôle. Il a sorti une Marylong comme dans le livre, c’était ce
que j’espérais. J’ai goûté. Super bon of course. Michel Zumkir, que nous ne
connaissions ni l’un et l’autre, nous a récupérés. Taxi, gêne, minimum
syndical de small talk de ma part, Pages plutôt réservé mais charmant, je
regarde la ville qui m’avait marqué à cause de Quentin Durward et du
Sanglier des Ardennes, c’est mieux que ce que j’imaginais, hôtel, papiers, je
laisse la chambre avec le joli nom à Pages. Coup de lune, moi j’ai Le chat, je
blague avec la taulière Y a pas de chat dans la chambre, parce que j’suis
asthmatique ? Elle dit Non, clefs maintenant, il n’y a pas la mienne, on me
dit qu’elle est sur la porte, je monte cinq étages, c’est bon pour les fesses, je
fais des demi-pointes, elle n’est pas sur la porte, je redescends, je suis dans le
couloir, il n’y a personne dans le bureau, revoilà Pages, décidément un
rapide, j’explique, on se retrouve de toutes façons comme prévu au café du
coin avec Zumkir qui nous y attend, je cherche la dame, je trouve la dame,
elle cherche la clef, elle trouve la clef, je remonte les étages, je ne veux pas
prendre l’ascenseur, c’est bon pour les fesses, je fais des demi-pointes, j’ouvre
la porte sans trop de mal, j’entre, c’est vert, c’est glauque, ça va, le chat est là,
en peluche sale sur son étagère, je me lave les mains, je me mouille la gueule,
la nuque, je me change, j’ai un haut de trop pour le temps qu’il fait, j’oublie la
chemise, je regarde ce que ça donne dans le miroir, ce n’était peut-être pas
tout à fait le jour pour cette veste de moto, le marron le fait moyen avec le
blanc-vert de ma gueule, je m’en fous j’ai de l’allure et plein de choses à dire,
je me fais un café pour me réveiller, il y a déjà de la crème dans le mix,
mœurs belges, je regarde le prospectus sur la Flandre rédigé en français, je
suis rattachiste, je suis con, l’heure tourne, je vais aux chiottes, j’ai un peu la
chiasse, c’est normal avec tout ce que j’ai bu hier, je me rhabille, je vérifie si
j’ai tout, j’éteins, je redescends. Je passe au bar demander à Zumkir où je
peux tirer. En face. Je traverse, toujours un peu emmerdé qu’on me regarde
dans le dos, mais bon. La tireuse prend la visa, j’attends, merde, opération
impossible consultez votre banque. Le chèque de P.O.L n’est pas passé c’est
clair. Je suis vert, je me dis que peut-être avec la gold ça va mieux marcher,
j’ai de l’espoir, je repasse devant le café sans expliquer mes malheurs, je
remonte cinq étages, j’ouvre la porte, je prends ma gold, je la glisse dans mon
passeport, c’est toujours là que je les mets quand ce n’est pas l’option lourde
avec le filofax qui me dépasse de la poche arrière droite, il faut que je le
change pour un petit portefeuille à la bonne taille qui ne me donnera pas
l’air d’une conne, j’aime être inadapté, c’est mal, j’ai des progrès à faire,
j’éteins, je ferme, je redescends, je file à la tireuse, je l’ai dans le derche, c’est la
merde, j’ai vingt balles en poche, il va falloir me faire avancer les verres, ça la
fout mal, c’est pas grave, j’ai la haine contre P.O.L, un mois à pleurnicher le
chèque d’avance que j’ai fini par déposer en courant la semaine dernière et
voilà, moins douze mille, heureusement que Viviane Bonne porte bien son
nom, je retourne au café, je demande où il y aurait une autre tireuse, il y en a
une pas loin, j’y vais, ça va c’est vraiment pas loin, j’essaye tout de suite la
gold, ça ne marche pas, j’abandonne. Je retourne au café, je me fais
redescendre en marchant lentement, je replace mon dos, je fais bonne figure,
je m’assois avec eux, ils boivent chacun une bière différente, ils tchatchent, je
dis que je suis dans la merde à cause des cartes, je ne dis rien, Nicolas Pages
parle de New York où il va bientôt s’installer, je lui demande ce qu’il va faire,
être l’assistant de Nan Goldin4, putain ce type est trop jet-set. Et tu pars
quand ? Le 11 juillet. Ah O.K., mari potentiel out, j’apprends qu’en plus il a
vécu à Londres. Paris, je ne sais plus où encore. Zumkir me demande ce que
je veux boire, je prends une bière sombre comme la sienne, je demande qui
peut me filer l’équivalent de vingt balles en belge pour aller m’acheter des
clopes, Zumkir me dépanne, je vais m’acheter des clopes, il n’y a pas de
Lucky light, je ne sais pas quoi prendre, toutes les clopes sont dégueulasses je
trouve, j’essaye de fumer les moins mauvaises, en ce moment des Lucky light,
mais parfois je change, je prends des Chester bleues, je retourne au bar, ma
bière est arrivée, je bois, il y a des cubes de fromage, j’ai faim, je me tape le
plus de cubes possible tout en restant décent. Il ne me plaisait pas encore
tant que ça à ce moment-là. Ça n’a pas du tout été un coup de foudre. Plutôt
une montée progressive, par paliers. Jusqu’à ce qu’on se regarde dans le taxi
en allant où déjà, samedi à Dispatch ou jeudi soir chez J-X ?
 
Aujourd’hui, c’est lundi, le 22 juin 1998. Je me suis réveillé tôt malgré le
pétard-lexo-branlette d’hier soir. Mal fou à jouir, mais j’ai insisté et ça a été
super comme toujours les lendemains d’exta. Poum ! Poum ! Poum ! Poum !
Poum ! Poum ! Poum ! Poum ! Pas des grosses giclées mais très nombreuses.
On nous signale un lâcher de Nicolas Pages de dernière minute sur la ferme
spatiale de la Pride. Bomb the Bass5 ! Coefficient de prise de tête multiplié
par mille en soixante-douze heures… Après la Fnac, j’ai dit Bye à Alain et
son mec, proposé qu’on dépose les bouquins de Nicolas qui en avait apporté
quarante. On a pris un taxi pour Notre-Dame de Lorette. J’habite à dix
mètres de mon école maternelle en ce moment. C’est pas chez moi, c’est chez
Pierre, un vieux copain, mais ça va, il ne dort pas là et l’appart est grand, on
vit chacun de son côté et de temps en temps on se parle. C’est cool. J’ai
carrément changé les tableaux de place et il n’a rien dit. Nicolas aussi a
trouvé ça cool le coup des tableaux. Après avoir raconté tout ça, je ne savais
plus. J’aurais bien aimé lui sauter dessus mais je sentais que ce n’était pas le
truc à faire. On pourrait fumer un pétard ?, il a suggéré. J’ai pensé que c’était
une excellente idée. Le problème c’est que ça ne va pas aller, ces deux
niveaux, là. Liège il y a trois semaines. Paris aujourd’hui, ça déconne. Donc,
retour à Liège.
 
On a bouffé au Cirque Divers avec Zumkir et un pote à lui. Conversation
moyennement animée, personne ne voulait avoir l’air con en
s’enthousiasmant pour des banalités, à la limite c’était plutôt bien. Nicolas
Pages a suggéré qu’on pourrait prendre une seconde bouteille de vin. Tout
est de sa faute. Après on est allés dans le café pour le bla-bla. Joli endroit
dans le genre baba, j’aimais le carrelage bleu, il n’y avait encore presque
personne. Michel Zumkir nous a proposé à boire, je ne sais pas qui a
répondu le premier mais on voulait la même chose : une vodka-glace. Je l’ai
regardé. Il m’a regardé. C’est là que ça a commencé à monter grave. Vodka-
glace. Quasiment personne ne boit ça à cause de l’odeur pharmaceutique
mais c’est de l’énergie à l’état pur. Neutre. Bien meilleur que le gin ou la
téquila. Pas de jus d’orange pour le bide. À la rigueur du coca ou du tonic.
J’ai mis des années à savoir ce que je voulais boire. Quand j’étais petit je ne
savais jamais. C’était horrible. Vers dix-sept ans j’avais trouvé une solution :
je choisissais une boisson au début de l’été et puis je commandais toujours la
même. Vittel-menthe. Coca-rondelle. Le Schweppes comme mon père je
trouvais ça dégueulasse. Même le nom est dégueulasse. Comme un pet. Je
me souviens du plaisir qu’il avait à le prononcer, ce mot dégueulasse. Du
Perrier, merde  ! Bref. Vodka-glace. Eye contact. Nicolas Pages a les yeux
bleus. Un blond aux yeux bleus. Plus grand que moi. Tout ce que je n’aime
pas. Mais il y a cette excitation d’apprendre que nous sommes de la même
race, de celle des prédateurs de la nuit. Vodka-glace. Moi-même je ne m’y
suis mis que récemment, cet automne en fait. Avant pendant des années j’ai
bu ce que buvaient mes mecs. Whisky avec Hervé Dubois, rien avec Claire
Lasne, herbe de bison avec Frédéric Moreau, rien avec Magali Degeilh,
champagne avec Franck Lapersonne, rien avec Christophe Beaux, téquila-
pamplemousse avec Gilles Rivière, whisky à la maison et gin-get en boîte
avec Quentin. Marcelo c’était des gin-tonic mais je ne pouvais pas à cause du
tonic. Peut-être que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me construire
une individualité. Cet automne c’était différent. J’étais vraiment seul. J’avais
du fric, quarante mille balles du CNL6 pour aider à l’écriture d’un deuxième
livre déjà fini au moment où j’avais obtenu la bourse. Je n’avais plus de squat.
Un soir au QG je suis tombé sur J-X, un ex de Quentin que je connaissais de
vue. Il avait une chambre à louer dans son appart rue des Francs-Bourgeois.
J’ai pris. J’ai commencé à faire la fête dans le Marais. Quatre à six cents balles
par soir à la tireuse. Mais en échange, le bonheur. La nuit tout est tellement
plus simple. Impossible de fonctionner avant cinq heures de l’après-midi. Le
temps de petit déjeuner, de se laver, de passer quelques coups de fil, de
s’habiller, quelques amis sont déjà passés, il est temps d’aller dîner. Puis boire
quelques verres. Faire un tour aux Bains ou ailleurs. Finir au QG, et ça y est,
il est déjà cinq heures, l’heure d’aller crasher trashé. Et le lendemain, ça
recommence. Endless Fun  ! Fun  ! Fun  ! Je n’ai pas compté. Au bout d’un
mois je l’avais dans le cul pour mon voyage autour du monde mais ça n’était
pas grave, je m’étais rendu compte que je n’avais aucune envie de me
retrouver tout seul en Inde alors que je commençais enfin à savoir vivre en
communauté. J’ai appris un tas de trucs pendant cette période. Appris à
connaître le monde où j’avais passé tant de temps sans jamais m’y intégrer. Il
faut dire que c’est difficile à faire quand on n’adresse jamais la parole à
personne.
 
On a emporté la deuxième pour le speech. Vodka, je veux dire. Ça allait.
Les gentils organisateurs posaient des questions. Il ne faut jamais répondre
aux questions (sauf quand elles ont vraiment un intérêt), mais c’est un bon
point de départ pour dire ce qu’on a à dire. Ça aussi j’ai appris. J’ai ouvert ma
grande gueule. Parlé un peu pour Nicolas qui en fait ne se débrouillait pas si
mal, ça se sentait aux ondes d’amour qui venaient de la salle. Intègre et
timide, tout le monde adore. À un moment cela dit il a fait un truc qui m’a
totalement bluffé. Son bouquin qu’il avait placé debout devant une petite
pile est tombé en arrière. Hop, il l’a remis en place. Achetez mon livre  !
Autant, je ne sais pas, ça m’avait un peu dégoûté de la part de Lydia Lunch7 à
cause du côté subreptice, elle faisait ça à la caisse après le spectacle, c’était
cheap, autant là il n’y avait rien à dire. Plan j’assume. Bref, au total il en a
vendu cinq, moi aussi, mais comme les chèques des miens vont directement
chez l’éditeur, j’étais toujours sans un rond et il avait cinq cents balles en
poche (il s’auto-édite, je ne sais pas si je l’ai déjà mentionné ?). Après avoir
parlé aux gens qui voulaient me voir, notamment le connard qui nous avait
pris la tête avec une question plus longue que dix réponses, je l’ai rejoint et je
lui ai demandé s’il pouvait m’avancer un verre. Pas de problème avec toute la
thune qu’il venait de se faire. Drink drink drink. On a trinqué quand il m’a
dit que lui aussi voulait rester dans l’histoire de l’art. Il y avait de moins en
moins de gens. J’ai parlé avec une folle perverse qui a fini par me raconter sa
vie sexuelle, et puis avec une minette qui voulait que je lui envoie mon livre
et à qui j’ai dit qu’elle n’avait qu’à le photocopier. J’ai dit non à l’échange
contre des recettes de cuisine. Je ne fais plus la cuisine. En fait maintenant
que j’y pense elle devait vouloir me baiser, ça devait être pour ça que je lui
trouvais une ressemblance aussi forte avec Nathalie. Mon dernier contact
avec les femmes. 1988, mais j’ai la mémoire longue. Ixième vodka entre
celles de Michel Zumkir et celles de Nicolas qui est carrément en train de
répondre à l’allumage éhonté d’une espèce de petite salope de vingt-cinq ans,
très mignon il est vrai. Ça m’énerve. On va ailleurs. On fait chier nos hôtes
en leur demandant à fumer. T’en as pas toi non plus  ? Non, j’ai arrêté les
frontières, trop de mauvais plans. On trouve à fumer. Miracle. Maintenant
on a faim. On nous guide jusque chez un grec encore ouvert dans Liège la
tranquille. Le pain du sandwich-frites est délicieux, c’est pas de la pita, plutôt
une espèce de focaccia. Ça aussi je m’y suis mis cet automne. Contrairement
à tout ce qu’on peut penser, le street-food du défoncé ne le fait pas grossir.
On a fini chez Mireille, un nom comme ça, carrément personne à part la
patronne et un ou deux habitués. Pas de lumières. On a fait ce qu’il fallait
faire, des danses éthyliques en choisissant la musique, c’était cool sauf que la
gorette en chaleur matait toujours Nicolas grave. Je ne faisais toujours rien.
J’allais quand même pas l’draguer. C’est quand je l’ai vu rouler une pelle à
Zumkir que j’ai décidé d’agir. Quieres show ? Ahi tienes show ! Je suis monté
sur une table et j’ai dansé. En le regardant. Puis sans le regarder. Après je suis
redescendu. Après j’ai dansé avec la fille. Il regardait. Après on était là tous
les deux à écouter la fille raconter des blagues de blondes (C’est quoi un
conte de fées pour une blonde ? Il était une fois une blonde à l’université…).
Après il a bâillé. Après j’ai dit Et si on y allait ? Après j’ai assuré en retrouvant
le chemin de l’hôtel. Après je l’ai rejoint dans sa chambre qui était beaucoup
mieux que la mienne. Alors on s’est dévorés et il n’est plus rien resté.
 
En fait ça n’est pas comme ça que ça s’est passé. D’abord ça a été super.
Super fort, réciproque, mutuel. J’étais mon corps. Je ne me disais rien. J’étais
en feu. Sa peau était hyper sèche, presque rapeuse. Avec un tel défaut c’était
facile de le désirer. Et puis il s’est passé quelque chose. Maintenant je pense
que je n’avais juste pas vraiment envie de lui. J’ai toujours été persuadé que
pour des raisons statistiques, parce qu’il n’y a pas assez de pédés (c’est
vraiment débile ce que je pensais), je ne trouverais jamais de mec qui me
plaise. Je n’aime pas les blonds. Enfin pas vraiment. J’aime les bruns
finement velus. J’ai commencé à chercher l’effet. Je me suis éloigné de lui de
plus en plus. Sur le lit je l’ai sucé sans rien sentir, en appliquant la recette. Il
ne bandait pas à fond. Il m’a sucé. Je bandais à fond. Plus fort que lui. Il a
débandé. Je savais que c’était foutu mais j’ai quand même essayé de le
ranimer. Ça n’a pas marché. Il a dit qu’il était trop cassé. Je ne l’ai pas cru. J’ai
joui de sa voix à défaut d’autre chose. J’ai dit On dort ? Il s’est couché sur le
côté, en chien de fusil. Je me suis collé derrière son dos, le plus collé
possible, j’adore cette position, maximum security. Je l’ai pris dans mes bras.
Il a fait Mmmm, plutôt fort. J’ai fait T’aimes dormir comme ça  ? Il a fait
J’adore. Son souffle s’est calmé. Je me suis endormi moi aussi après avoir
regardé la chambre une dernière fois.

J’ouvre les yeux sans trop de conviction. Il est debout dans la baignoire. Il
se douche. Il fait ça vite, mais bien. Il ferme les robinets. Il se sèche. Il ne sait
pas encore que je le vois. J’en profite. Il regarde dans ma direction. Je ferme
les yeux. Je les rouvre. Je vois un gobelet en plastique au-dessus de ma tête,
son bras, lui derrière, il me demande si je veux de l’eau, je suis soufflé, je dis
Oui, je bois en me demandant depuis combien d’années on ne m’a pas fait
ça, je bois en me demandant depuis combien d’années je n’ai pas fait ça, je
me lève, je cherche l’heure, je ne la trouve pas, je lui demande quelle heure il
est, dix heures et quelques, je me lave pendant qu’il s’occupe de ses affaires,
nous nous préparons chacun de notre côté, il a fini, il dit qu’il descend petit
déjeuner, je dis que j’arrive, je finis de me préparer, je mets bien en vue sur la
table sa montre qui risque de se perdre, je suis prêt, je descends, tout est
marron dans la salle de restaurant, il est mignon à sa table, un peu voûté, je
m’assieds, je fais Euuuuahhhhhh, il dit Café  ?, je dis C’est clair, je me
retourne, le serveur n’est pas en vue, je suis de dos au bar, je le regarde, il lève
le bras, le serveur n’arrive pas, il commande finalement, les cafés arrivent, on
boit, ça réveille, je fais un tour au bar pour voir ce que je pourrais bouffer,
rien de ce qu’il y a, je reviens à table, je bouffe du pain, je le regarde, je suis
bien, les endorphines, je dis Chhhh’suis amoureux, en chuintant un max
pour take the edge off8, ça n’a pas l’air de le flipper, je dis Depuis le verre
d’eau, je fais une petite pause, je dis Tu sais le verre d’eau que tu m’as offert ce
matin. Ouais. À cause de ça. Il referme ses paupières pour me dire qu’il a
compris. On boit nos cafés. Je dis Il est bon le café belge. On en reprend
deux. On boit de l’eau. La dame de l’hôtel entre dans la salle de restaurant
avec son panier à provisions à roulettes et en saluant une voisine. Je regarde
sans désir le conducteur d’une camionnette municipale. Les rapports ont
l’air cool à Liège. Il est l’heure de se casser. On se casse. On trouve un tax
devant l’hôtel. Il y a un embarras de la circulation. Le tax fait un détour sans
nous entuber. Les immeubles sont moches mais certains sont beaux sur les
rives du fleuve, est-ce que j’ai déjà dit que j’aime les villes traversées par
l’eau  ? Nous restons cois dans la voiture. Nous arrivons à la gare. Il paye
évidemment. Nous allons jusqu’au quai. Nous attendons.
 
Dans le train nous parlons de la veille, de nos carrières, de Madonna.
Nous sommes d’accord sur tout, je lui demande s’il a son book, évidemment
oui, il me le montre, j’aime tout ce qu’il a fait, j’aime spécialement le panneau
rouge dans la gare, les tableaux rouges avec SALAUD ou ENCULÉ en lettres
blanches, ce que je préfère ce sont les faux bandeaux Gallimard qu’il a fait
faire chez un imprimeur (et présentés sur de vrais Gallimard…) avec
marqué TOUT DIRE, LE FILS PRODIGUE et surtout DÉGUEULASSE,
nous sommes animés, je regarde les deux nanas en face, les contrôleurs
arrivent, je regarde les deux vieux de l’autre côté, deux Anglais en tweed, ils
ont l’air doux, je bloque sur eux, le plus réveillé explique un truc au plus
endormi, je réalise que c’est un couple, je dis à Nicolas T’as vu les deux mecs
là, c’est carrément un couple, il les regarde, il fait Oui, je suis surexcité, je les
regarde encore, je propose d’aller au bar, on va au bar, tout le monde nous
regarde, le bar est presque vide, il commande pour moi, on dit du mal des
ingénieurs de la SNCF qui foutent des barres exactement à hauteur d’œil, je
dis que c’est typiquement un plan de castrés, il abonde dans mon sens, je suis
content qu’on voie les choses de la même manière, on parle du IXe où
j’habite en ce moment et où il a vécu avec une copine, à deux pas, c’est
marrant, une blackette branche le contrôleur pour qu’il baisse la clime dans
son wagon, il ne veut pas le faire tout de suite, je regarde sans rien dire, je
pense Les hommes n’aiment pas les femmes, elle nous apostrophe.
Évidemment les hommes ne disent rien eux, ils ne sentent pas le froid, je
souris, je dis Mais non, nous aussi on a froid, le contrôleur en minorité
promet de baisser la clime tout de suite, je dis à la nana qu’elle ferait mieux
de le suivre, elle dit qu’elle a confiance, elle dit Et comment vous faites pour
vous moucher ?, je fais Comme ça et j’imite le geste que tout le monde fait,
elle me regarde, elle dit Le piercing, les lentilles, vous avez tout changé là !
Vous étiez pas content avant ? Je dis Non, elle dit Mais alors faut changer de
nom aussi, je me marre, je dis C’est fait, elle me regarde, elle dit Alors vous
aurez un destin, je suis scié, elle s’en va, je regarde Nicolas, je dis T’as vu ? Il
fait Oui, je dis Délire, il hoche la tête, on reste là encore un peu, on retourne
à nos places, je me demande quoi faire, j’ai envie de lire son livre, ça me fait
un peu chier de le faire devant lui, je me dis Pas de fausse honte, je sors son
livre, je lui dis En fait t’avais pas compris quand je t’ai demandé si tu l’avais
hier dans le train ?, il dit Non, j’étais raide, j’avais fini tout ce que j’avais avant
de partir, je dis Bravo, je commence le livre, je suis impressionné, je suis de
plus en plus impressionné, je m’arrête, je recommence, je décide qu’il faut
faire quelque chose, je lui demande quand il est libre dans la semaine
du 15 au 18 pour aller à FG faire la promo de son livre en même temps que
le mien, normalement je devrais pouvoir squatter une émission d’Alain
Royer, il dit Vendredi ce serait bon, je dis Comme ça tu pourrais rester pour
la Gay Pride, je pense Piège, piège, piège, il dit Ah ouais ce serait bien j’ai
jamais fait la Gay Pride à Paris (je me souviens de chaque note). Il fait super
beau quand on descend sur le quai. Il est super beau quand on descend sur
le quai. J’ai les super boules quand on descend sur le quai. Il va aux Mots à la
bouche déposer ses livres et puis il reprend le train pour Lausanne. Je vais
chez P.O.L faire mes envois pour PFQM. À plus, me dit l’enfant de salaud. Je
réponds la même chose.
 
Après les envois je suis allé à IDM et j’ai baisé. Le lendemain je me suis
occupé d’envoyer du fric à Marcelo pour payer son hospitalisation imprévue.
J’ai commencé le livre de Nicolas, lu soixante-dix pages. Je l’ai trouvé
extraordinairement intransigeant (il jetait les mecs qui lui prenaient la tête, il
cessait de manger quand il n’avait plus faim, il s’en allait quand il se faisait
chier, il ne baisait pas quand les mecs ne lui plaisaient pas), et pourtant
hyper-sensible. Obsédé par la propreté. Intelligent sur la bouffe. Décoincé
grave sur l’alcool et la drogue. Prudent sur le cul. Comme moi mais pas
comme moi, je veux dire. Je lui ai laissé un message pour lui dire que je
trouvais que les grandes choses méritaient de grands compliments. J’ai
travaillé. Le lendemain j’ai continué le livre de Nicolas. J’ai pleuré quand il
pleure. Je l’ai fini. J’ai pensé que c’était le livre le plus important que j’aie lu
depuis American Psycho. Je l’ai eu au téléphone. Il m’a dit que mon message
l’avait surpris. Qu’il ne s’attendait pas à ça. J’ai dit qu’effectivement je n’étais
pas 100 % égocentrique, con et snob. J’ai tergiversé dans tous les sens avant
de finir par me décommander pour la journée littéraire du Forum gai et
lesbien de Lyon, dont le chargé de l’hébergement m’avait dit au téléphone
qu’il « y aurait toujours un coin de canapé chez un des organisateurs ». C’est
vrai qu’un chien, il l’aurait mis par terre. Réfléchi à l’agressivité que me
valaient chez certains mes nouvelles activités. Travaillé. Samedi soir je suis
allé à la campagne. J’aime bien faire ça une fois par mois pour me dire
Quelle chance de ne pas être en boîte. J’étais perturbé. J’ai demandé à
Thierry de me tirer le yi-king. Les réponses étaient claires. Marcelo  : Les
marécages. Celui qui se retire dans les marécages reste seul. Au début
quelques voyageurs s’arrêtent pour lui parler. Finalement personne ne
s’intéresse plus à lui. J’ai pensé qu’effectivement j’allais avoir du mal à écrire
le grand roman d’amour homosexuel avec une histoire aussi foireuse que la
nôtre. Nicolas était Le puits inépuisable. L’eau qui étanche la soif. Une fois
muté, l’oracle affirmait encore que ce n’était pas le moment des coups d’éclat
et rappelait l’histoire du régent de Lou. Celui-ci, flanqué d’un puissant
royaume dirigé par un tyran, attendit que sa force décrût en se bornant à lui
adresser de tendres suggestions. J’ai réfléchi. Trouvé que tout ça était vrai.
Nicolas était le tyran de mon cœur. J’étais tellement en demande. Oï weiz
mir. J’étais en demande. New York à la limite ça m’arrangeait. Deux trois ans
pour vieillir, perdre de sa superbe, avoir besoin de moi.
 
Revenu à Paris je suis passé chez P.O.L, j’ai fait d’autres envois, j’ai appris
que j’étais invité le 4 juillet à causer à… Lausanne. Incroyable mais vrai (en
fait, appris plus tard que N avait parlé de moi à des gens, d’où l’invite…). J’ai
vu mes amis, réécouté la 12 de Garbage Version 2.0 en me disant que j’avais
bien fait de ne pas l’envoyer à Marcelo vu qu’elle s’appliquait parfaitement à
Nicolas. Je l’ai écoutée pendant trois jours sans interruption. À la fin j’ai
arrêté, elle chantait en moi. Je me suis occupé de mes auteurs et de leurs
manuscrits, j’ai passé une nuit blanche à délirer avec J-X sur un ballet de
cochonnes de l’espace. Ça a donné ça :
 
LESPsyggie 2 0 0 0
présentent
 
BALAXIA
 
musique et chorégraphie
D.j-x & G.D.

  temps accessoires

mesures    

atterrissage 45’  

3 clochettes    
cochonnes    

3 clochettes   bulles

ouverture lounging 1’ 3’  

sortie de la ferme   en file sac main droite

spatiale    

et bras croisés    

    main gauche baguette

en l’air    

hysteria 30’  

hysteria 12’ libre

orgue 6’ rentrer de baguette

poser de sac    

hysteria 12’ libre

orgues 6’ retour à sac stop

non-non-non 1’ 09’  

danse indienne   en file

danse de la paix   ’
danse indienne   ’

danse de la paix   ’

     

on sort ce soir 6’ 40’  

moulinets simples   dans le carré

2 × 8 temps    

tour et demi   ’

8 temps    

moulinets jambes   ’

2 × 8 temps    

balaxia + saut d’un   ’

demi-tour    

3 × 8 temps    

mambo sac   en carré

bis    

final cul à cul    

tchatche à sac 2’ 35’ bulles


intro chercher son sac   en file

1er tcha tcha tcha   baguette

2e tcha tcha tcha   pistolet

    pouh

au revoir 2’ 10’  

au revoir verre   en file et par deux

tchin révérence   ’

au revoir verre   ’

dernier passage    

baguette et retour    

dans la ferme spatiale    

en file    

clochettes    

cochonnes    

décollage.    

On a décidé de se lancer et de le faire pour la Gay Pride. J’ai rêvé que


Marcelo se suicidait devant moi, eu Alain Royer, fixé au  18  le bla-bla à la
Fnac Saint-Lazare avec Nicolas, un prétexte en or pour l’appeler, je l’ai
appelé, c’était cool il était en train de lire Dans ma chambre… Le lendemain
je suis allé en perruque pleurnicher des verres à la fête FG au Gibus.
Dimanche, j’avais rendez-vous avec Christine pour manifester pour la
drogue avec Act Up à Bastille, il n’y avait personne évidemment, dimanche à
trois heures de l’après-midi elles étaient encore toutes au lit. Mardi mercredi
j’ai fait des courses pour le Balaxia avec J-X  : sacs, perruques, baguettes
téléscopiques, qu’est-ce qu’elles pourraient bien porter au bout  ? Au
téléphone (je vous raconte les choses comme elles s’enchaînent), Nicolas m’a
dit qu’il avait tiré le yi-king lui aussi. Numéro  22. La beauté. La beauté est
dans la communauté. J’ai pensé que ça voulait dire qu’il fallait que je lui fasse
découvrir la beauté de la communauté gay. Je suis trop conne. Plus que deux
semaines avant qu’il arrive. Je passe chez Balland, chez P.O.L, je lui envoie
PFQM, je rajoute un mot top tarte à propos de la chanson de Garbage. Je fais
une fête chez moi, enfin chez Pierre, taches de rouge plein les fauteuils
crème + engueulade avec Pierre-Em = je suis vert, je suis total down, je me
traîne pendant trois jours, je me rends compte que je suis en deuil de
Marcelo, en deuil de notre mariage, je pense que nous ne serons pas dans la
même tombe, je pense que ce n’était pas rien de scotcher pendant un an et
demi à chaque chanson d’amour qui passait chaque fois que je sortais, en
pensant à lui, en voyant son visage, en n’ayant plus aucun succès auprès des
mecs autour de moi, je pleure. On négocie avec BMK J-X et moi pour faire
les cochonnes à Dispatch, Nicolas n’appelle pas, soulagement quand il me dit
qu’il ne laisse pas de messages sur le répondeur, c’est tout. Je vois Jean-Xavier
tous les jours, je rentre ivre tous les soirs. Je croise Jean-Hughes au Quetzal,
il me file un plan d’X paraît-il très bonnes, je peux carrément appeler son
dealer de sa part, il le connaît, il lui fait confiance, je pense que c’est ma
récompense pour PFQM.
Plus que trois jours. Lundi 15 : téléphone. Il n’a pas écouté la chanson de
Garbage, personne ne l’a autour de lui, il n’a pas eu le temps de l’acheter
tellement il est over speed avec la fin de l’année à l’école, son installation à
mettre en place dans la galerie qui l’expose en ville, le départ dans un mois, il
a reçu PFQM, il va avoir du temps dans le train pour le lire, je veux qu’il
vende mes photos pornos à des galeristes à New York, nos agendas sont
tellement complémentaires, je n’y tiens plus, je lui propose le mariage, je dis
que ça n’implique aucune obligation, j’irai à New York de temps en temps
c’est tout, de toute façon j’ai un tas de trucs à faire là-bas, je le sens, le soir je
me branle en imaginant qu’il me baise. Mardi 16 : je vais à la gym. Je fais des
UV intégrales. Je me coupe les cheveux. Avec la tondeuse je coupe sans le
faire exprès le fil du collier de corail que je me suis racheté au Chili en avril
quand je suis allé voir Marcelo pour remplacer celui qui avait déjà cassé
deux fois, la première par lui quand il m’avait baisé n’importe comment sous
coke à Concepción, j’avais fait la gueule, la deuxième par moi à la campagne
en me coupant les cheveux, seul, deux ans après. Je ne ramasse pas les
morceaux. Je pense que c’est fini. Je me branle en imaginant que je baise
Nicolas. Mercredi  17  : j’achète du gigondas. J’appelle le dealer de Jean-
Hughes, normalement c’est bon pour demain. Je me branle en imaginant que
je lui fais subir les pires tortures. À Nicolas, je veux dire. J’ouvre le rouge
pour être sûr. Il n’est pas bon. Je le laisse reposer avec le bouchon à
l’horizontale sur la bouteille. Il n’y a rien à bouffer mais de toute façon ce
n’est pas ça qui devrait se passer.
 
Je me réveille au milieu de la nuit avec une idée pour le prochain livre et
en ayant décidé de parler à FG avec la perruque. Jeudi 18 : enfin il fait chaud.
Je ne me souviens plus comment je me suis habillé, mais bien. J’avais rendez-
vous un peu à l’avance à FG avec Alain Royer et Gwen Fauchois. J’ai
demandé si je pouvais faire une petite annonce pour les cochonnes. J’ai
montré le texte que j’avais préparé chez J-X. Aurore Leblanc était O.K. pour
qu’on le dise dans son émission. J’ai appelé J-X. Il a speedé. On a fait notre
connerie à l’antenne, je gloussais.
 
G.D. – Flash info !
J.-X. – On nous signale un atterrissage de cochonnes de dernière minute.
G.D. – Samedi en surface pendant le défilé.
J.-X. – Et le soir à Dispatch vers trois heures du matin.
G.D. – Le saviez-vous, Jean-Xavier, le 20 juin est également le jour de la
Cochonne Pride sur Galaxia ?
J.-X. – Mais oui Guillaume, j’étais justement à une fête privée sur Galaxia
la semaine dernière…
G.D. – Ah oui ? Quoi qu’il en soit, les douze ambassadrices de charme de
la Fédération intergalactique arrivent et pour leur premier contact avec la
Terre…
J.-X. – Elles ont choisi la nation gay, bien sûr !
G.D. – Ne manquez pas ce spectacle délicieux, fin et léger (N.B. : ces trois
adjectifs avaient été trouvés par J-X sur un paquet de biscottes).
J.-X. – produit par BMK et créé par
G.D. – Jean-Xavier Duhart…
J.-X. – et Guillaume Dustan,
G.D. – Avec…
J.-X. – Aurélie Grimaldi,
G.D. – Christophe et Olivier Ségurel,
J.-X. – Dominique Perrault,
G.D. – Érik Rémès,
J.-X. – Mandana Curiaux,
G.D. – Philippe Joanny,
J.-X. – Philippe Wozniak,
G.D. – Stéphane Trieulet,
J.-X. – et Tim Madesclaire.
 
Après ça on a foncé sur la Fnac avec Alain et Gwen. Nicolas était en
retard. Puis quelqu’un avait vu ses sacs. Il fallait y aller. J’ai mis ma perruque,
fait un petit footing autour de la gondole à roulettes (le choix de livres pédés
de mes copines de la presse). Et puis il était là, d’abord la tête et le haut de
son habituel t-shirt souple ni trop large ni trop moulant, jusqu’ici noir ou
bleu, aujourd’hui vert. Les cheveux plus longs qu’à Liège, on voyait bien qu’il
en avait laissé une bande plus longue. Ses yeux étaient toujours aussi
brillants. Son visage aussi expressif. Tout s’est passé très vite. J’étais content
d’avoir la perruque, ça me donnait de la distance. On a bossé. J’ai parlé. Il a
lu un passage de mon livre, celui où je cite Sweet Dreams. Je l’ai remercié. J’ai
lu un passage du sien. Il m’a remercié. Il a parlé. Il n’a dit que des choses dont
il était sûr. J’ai enlevé ma perruque pour ne pas retenir l’attention du public
pendant son temps. Après on a placé son bouquin à la Fnac en buvant du
champagne avec Alain, Gwen et les gens de la boîte, sympas. Nicolas aime
boire. Il boit mais il se tient. C’est à cause de ça qu’il a commencé à me
plaire.

1.  Le livre de Nicolas Pages est Je mange un œuf, publié chez Balland. American Psycho est le
quatrième roman de Bret Easton Ellis.
2. Mensuel d’information gay, fondé en 1996.
3. Pièce d’Oskar Panizza, publiée en 1894.
4. Nan Goldin, photographe américaine née en 1953.
5. Bomb the Bass, groupe pop britannique spécialisé dans le sampling.
6. Centre national des Lettres.
7. Lydia Lunch, chanteuse et poétesse américaine née en 1959.
8. To take the edge off : prendre l’avantage.
 
DEUX
 
(mardi 23-dimanche 28 juin 1998)

 
Je me réveille moyennement en forme, je me demande si je dois
commencer par prendre une douche comme il fait lui, je me dis que c’est
débile, mieux vaut faire ce que j’ai mis tant d’années à savoir qui marchait
pour moi, alors je me lève, je range, je trie, je classe, je jette, je fais du café, je
vais aux chiottes, j’ai plus ou moins la chiasse, je bois mon café avec un peu
de gâteau breton, je n’ai pas faim, je commence à appeler les copains pour le
dîner de demain, je veux qu’on prépare la séance de photos de fist de samedi,
j’ai envie de la faire en sacs et perruques, je ne sais pas trop s’ils sont pour,
j’appelle, les mecs du Marais sont vraiment des stars, j’adore, je fais hyper
attention à tout ce que je leur dis pour ne pas froisser leur ego, j’arrive à
joindre Hervé Bernard, Stéphane Prévost, Fabrice Van den Bossche, je laisse
un message à Denis Rohr, un autre à Laurent Kupfermann, je veux qu’il
s’occupe des RP du CCGL, j’appelle Christine, je lui dis qu’il faut que j’arrête
de sniffer le pantalon de Nicolas, nos relations sont à nouveau bonnes, je ne
fais rien, Nicolas appelle, l’autre, mon ex, Nicolas Milon, O.K. pour qu’il
passe me déposer sa première partie refaite vers deux heures, on ira bouffer,
je vais me laver, je me rase, maintenant c’est régulier tous les trois quatre
jours, je m’habille, je ne veux pas être en salope alors je laisse tomber le
short-débardeur, mais idiote je ne peux pas résister, alors je prends la
chemise sixties bleue imprimée ventre à l’air, je réessaye ma chaîne en or que
j’ai retirée cette nuit parce qu’elle m’oppressait, c’est celle que je me suis
achetée pour remplacer, deux ans après, la chaîne que Quentin m’avait
reprise, apparemment je ne pouvais pas vivre sans chaîne, je la mets, ça ne
me plaît pas, je me regarde dans le miroir, avec, sans, clairement c’est sans,
c’est logique après le coup de la chaîne en corail, Nicolas arrive, je suis
fatigué, on va bouffer chez le libanais rue Notre-Dame de Lorette, le temps
est agréable, il est en hyper-forme, on se raconte nos Pride, je bois du vin, je
dis à Nicolas que je voudrais sniffer de l’héro pour enfin arriver à me
reposer, Kupfermann m’appelle sur mon portable, on prend RV pour six
heures, il est quatre heures, on rentre, on parle de la violence, je lui raconte
ce que j’ai imaginé faire subir à Thomas Doustaly, il me dit que lui a toujours
imaginé ses vengeances, moi jamais, ça fait trente-deux ans que j’encaisse
tout sans jamais rien rendre, je ne sais pas pourquoi je ne suis pas mort
depuis longtemps, peut-être parce que je ripe, il faut renvoyer la violence
qu’on nous envoie et dire celle qu’on a subie, on est à la maison, je lui montre
l’article dans Libé sur les parents gays qui énonce enfin ce simple fait que je
me suis répété tant de fois depuis que j’ai fait le rapprochement avec ce que
disaient les juifs de Shoah  : Nous sommes des humains, je lui passe le
bouquin de Dorothy Allison1 pour qu’il voie s’il peut le traduire. J-X appelle,
on parle de ses vidéos et notre fric à récupérer chez BMK, je rappelle un
numéro qui a appelé en mon absence, c’est Stéphane Trieulet qui était sous le
char à la Pride avec la baguette, j’étais défoncé je ne l’ai pas vu, il est d’accord
pour des commandos-perruque, j’appelle P.O.L, j’appelle le mec des Inrocks
qui a appelé P.O.L pour un dossier Pornographie et art, j’appelle la nana de
chez Payot pour l’hôtel à Lausanne, je pense qu’il ne faut pas que j’aille chez
la sœur de Nicolas, c’est lourd, je n’avais pas spécialement aimé me faire
enculer par Marcelo devant toute sa famille, j’exagère à peine tellement sa
chambre était mal isolée, elle me dit qu’un fan est prêt à se mettre en quatre
pour m’héberger, je prends le numéro du fan, je ne crois pas au hasard,
quand les gens sont sur notre chemin c’est pour deux raisons seulement,
nous faire du mal ou nous faire du bien, on verra, je passe le bouquin de
Nicolas (Pages) à Nicolas (Milon) pour le mode d’énonciation, il lit, il dit que
ça lui donne des battements de cœur, je trouve ça juste, je lui demande s’il
veut bien lire le début de mon prochain, il me demande si ça me fera plaisir,
je dis Oui et puis C’est un premier jet, ça va te décomplexer, il lit, il dit que ça
le fait flipper comme Dans ma chambre et Je sors ce soir, je lui demande
pourquoi, il dit À cause des rapports de forces, il trouve que c’est trop dur
entre Nicolas et moi, mais que peut-être que ça vient de moi, qu’en fait je fais
des trucs qu’il ne ferait pas par dignité, je dis que face à quelqu’un dont je
veux être aimé, je n’en ai jamais eu aucune, c’est grave, il faut y aller, il
m’accompagne, je ne me souviens plus où est la rue Laffitte, on part dans la
mauvaise direction, on demande, on retourne sur nos pas, en fait je
connaissais, je pense que j’avais besoin de rester avec Nicolas, on parle de
son livre, on parle de la drogue, je dis que ça n’existe pas plus que la
pornographie, que c’est juste une manière de défendre cette saloperie de
monde des adultes où tout le monde a les couilles coupées, je dis que la
maternelle est indépassable, tout le reste c’est du flan, on parle du Marais, de
la rigolade qui est un vrai lien, je lui raconte comment j’ai fait voler les sacs
avec Kupfermann, je lui dis que je sens que j’ai une bande, on ne peut pas
vivre sans bande, soi seul, à deux, et en bande, il faut vivre tout ça pour
vivre, on s’embrasse, je le remercie de s’occuper de moi, il part, je fais le code,
je monte chez Kupfermann, un mec plus vieux que moi dans la cabine me
donne du Monsieur, je suis content, je parle avec Kupfermann, je suis épuisé,
je pars, j’ai eu une idée pour Psyggy c’est cool, je rentre, je n’ai pas le courage
de m’acheter à bouffer, j’écoute les messages de Davide, je laisse un message
chez Adriana, Pierre appelle, je fais une crise courrier, je descends le
chercher en chaussettes, je prends l’ascenseur pour rester discret, il n’y en a
pas, Jev appelle, on prend RV pour vendredi, je fais des pâtes et une tranche
de thon congelée piquée à Pierre, j’essaye de joindre le fan suisse, faux
numéro, je flippe, je consulte l’oracle, c’est Le roi puissant, je dois agir
maintenant avant que mes forces ne disparaissent, j’appelle les
renseignements suisses, j’arrive à avoir le portable du mec mais pas lui,
j’appelle ma mère, elle n’est pas là, je laisse un message à Baba, je vais à la
cuisine, je balance ricotta, parmesan, crème fraîche, thon, je touille, je goûte,
c’est déjà froid, je mets au micro-ondes, je me sers du Lacryma Christi qu’on
n’a pas bu avec Nicolas, c’est bon, je prends la bouffe et mon verre, je vais
devant la télé, j’ai des espèces de sanglots en regardant des Roumaines
chercher un mari dans le monde riche et n’arriver qu’à toujours la même
chose, se faire violer comme moi, le téléphone sonne, c’est ma mère, elle me
parle de l’article de Dahan dans Libé d’hier, elle me demande ce qu’elle peut
faire pour moi, je lui dis Me recoudre deux chemises pour que je puisse
séduire Nicolas Pages, elle dit que ce n’est pas une question de chemise, je dis
qu’il faut que je sois beau pour que j’arrête de me sentir comme une merde,
j’ai pas assuré du tout quand il était là, j’étais en demande totale, il a pas dû
comprendre par rapport à Liège, heureusement qu’on n’était pas tous les
deux ensemble tout le temps sinon ça serait déjà foutu, je dis que je pense
que les gens veulent soit le tuer soit le baiser, elle me dit que c’est normal
qu’il se méfie alors, elle me dit que c’est incroyable que je sois comme ça, elle
me parle de la lettre de gerbe que m’a envoyée Papa chez elle (Félicitations
pour ton livre que j’ai vu pour la première fois entre les mains de celle que
j’ai quittée et dont les choix de vie m’avaient éloigné de toi), je lui dis que ça
ne me donne pas envie de lui mettre un poing sur la gueule, mais dans la
gueule, et de tourner à l’intérieur, on parle de la colère, je dis que je n’ai pas
encore été assez en colère, on prend RV pour jeudi, je retourne manger et
pleurer devant la télé, je suis déprimé, je rentre dans la chambre, je pense à
Nicolas, c’est la merde, j’ai envie de l’appeler, je n’ai pas envie d’aggraver mon
cas, je consulte l’oracle, je tire L’éclat du diamant, mettez vos actes en accord
avec vos paroles et vos paroles en accord avec vos pensées  –
  particulièrement favorable à l’étude, aux arts et à l’écriture, c’est bon,
j’appelle, il a changé son message, les inflexions sont plus parisiennes au
début, je ne fais le rapprochement que maintenant, je suis content, je laisse
un message, je raccroche, je pense que c’était le bon, je me repose, j’ai les
jambes lourdes, je repense à ce que j’ai dit à ma mère, au coup du poing dans
la tête qui tourne, à droite, à gauche, je comprends enfin ce que fais avec le
fist depuis tant d’années, je n’ai plus envie de faire les photos, je décide que je
vais leur raconter ce qui m’arrive et qu’on verra, je suis calme, je pense qu’il
faudrait que j’aille écrire tout ça, j’attends, mes jambes sont lourdes, je trouve
le titre. Quatrième séance, je me lève, j’écris, je me lève, je cherche un haut, je
tombe sur un t-shirt de Nicolas, le vert, c’est celui du train, il sent, du temps
passe, je me représente son visage au-dessus du t-shirt quand il est arrivé, ses
yeux que je croyais bleus et qui sont verts, je pense Comme les miens, je
pense que je l’aime, je pense que son t-shirt pue un peu en fait, sur FG la
musique devient bonne, je me balance, je pense que ça lui fera plaisir de lire
ça, je pense que même si je lui ai piqué son mode d’énonciation nous ne
sommes pas les mêmes, je pense que nous sommes différents mais que je n’ai
peut-être pas besoin de me défendre, je pense que quand même il
commence à avoir l’accent parisien, je me dis que je ne vais pas tarder à avoir
l’accent suisse, je ne sais plus quoi faire, je retourne à la télé, je tombe sur
Stonewall de Nigel Finch2, j’hallucine, c’est la première fois que je vois un
film filmé du point de vue d’un pédé, avec des plans sur les bites et de
l’humour, je suis enthousiaste, je pleure, je me jure que jamais plus je ne
pleurerai à cause d’Eux, je trouve le nom du Centre. Centre Nigel Finch d’art
et de culture gaie et lesbienne, non, gaie, non gay, non gaie et lesbienne
comme ça tout le monde est au féminin, je vais chercher ma perruque, ma
baguette et mon sac, je danse devant la glace, je suis beau, je me remplis
d’énergie la bouche en l’air comme la fois où j’étais sous acide à Dispatch – ce
soir-là je recevais en pleine poire des vagues d’énergie comme des rouleaux
d’océan (l’acide était très fort), tellement puissants que j’avais peur de perdre
l’équilibre, alors je m’étais arrêté net et j’avais bandé tous mes muscles pour
rétablir l’équilibre, je sentais quelque chose me tirer par le haut, j’avais
basculé la tête en arrière, lentement, ouvert la bouche, lentement, je sais que
l’énergie cosmique passe par le haut du crâne, la fontanelle, c’est dans le
bouddhisme, ça me semblait normal d’essayer par la bouche, j’avais avalé la
fontaine de puissance blanche jamais de ma vie je ne me suis senti aussi fort,
j’ai refermé la bouche au moment où c’est devenu trop, remis ma tête à sa
place, pensé à Mila Jovovich dans Le Cinquième Élément, bien vu Luc
Besson  –, j’ai des abdos, je dois dire à Nicolas de voir ce film, ce film doit
être montré dans les écoles, je vais boire une gorgée de vodka, il n’y a plus
qu’une seule cigarette, O.K. ce sera un pétard, je commence à rouler, je me
dis que Nicolas va devenir une femme et moi un homme, je me dis que je
roule et après je m’écroule, je décide d’aller écrire, j’écris, je comprends que
les hommes n’existent pas, qu’il n’y a que des femmes avec plus de poils et de
plus gros clitos, en tout cas c’est mon opinion, je pense que les hommes
doivent être des objets sexuels et des sujets d’amusement, je mets la  12  de
Garbage, je danse en sac sur la table basse, je suis trop, je repère les
mouvements et les plans pour la vidéo que je vais faire avec ce que je suis en
train de faire, je pense à mon corps, il est beau, je me concentre sur Nicolas,
je monte en flèche, j’ouvre les yeux, je regarde le spectacle, je fais une sortie
cool sur le balcon, j’écris, je décide de me branler, je fume, je décide de boire
de la vodka avec la Vittel que j’ai dans ma bouche, tout se précipite, la
musique devient top, je me branle dessus, au départ maladroitement, puis ça
vient mieux, j’ai la queue droite, je fais des silhouettes dans la glace, je bois,
je fume, je me regarde depuis le couloir, je pense que c’est quand les hommes
arrêtent d’être beaux qu’ils deviennent méchants, c’est trop compliqué,
danser dans le bureau me fait chier à cause du bas de fenêtre sans volets qui
me rend parano, je me rends compte que je peux emporter la radio de poche
à la main, je danse avec la radio à la main, je mixe proche, loin, proche, loin,
proche, loin, je danse avec la radio à l’oreille en la traitant comme un
instrument, ça me fait chier, je la pose sur la table, je fais comme si je suçais,
je bois de la vodka, je vais sur le lit avec la radio, je me représente en train de
baiser avec Nicolas, je me représente son visage dans ses expressions les plus
intenses, je scotche en fermant les yeux, dans mon crâne il y a de la lumière
verte comme aux Bains-Douches au bon vieux temps, moins forte vu que je
n’ai pas gobé, je pense que la house a découvert des rythmes et des sons qui
favorisent la chimie interne du cerveau dans ses aspects les plus
thérapeutiques, je pense que c’est grâce à la musique, au sexe et à la drogue
qu’on n’est pas tous morts du sida, les pédés ont amorti le virus, je pense
qu’on est vraiment les plus forts comme on le disait tout à l’heure avec
Nicolas, l’autre, je me branle en imaginant que je torture Nicolas pour lui
rendre toute la souffrance qu’il m’a infligée depuis la dernière fois que je
m’en suis libéré, c’est bon j’ai fini, je pense à sa bite, je pense que je le baise, je
débande un peu, je me concentre sur la musique, je commence à balancer la
tête, je fais des tours complets en rythme avec la tête en poids mort, je
monte, je bande plus dur, je suis assis sur mes talons une main sur le téton
droit l’autre sur la bite, j’ai le gland qui bourgeonne, je me penche en avant et
j’imagine que je le baise, la position n’est pas la bonne, je refais un tour de
tête qui tourne, je me rends compte que ça me vide de toute pensée, je
rebourgeonne, je refais un coup de tête qui tourne, je pense à la fête foraine
où Marcelo m’avait emmené, je me demande si Nicolas ferait la gueule si je
voulais aller à une fête foraine avec lui, je pense qu’on pourrait peut-être
quand même faire une montagne russe de la dernière génération, je
l’imagine au milieu de la foire total caillera la clope au bec, je me vois sur la
rivière des pirates, je refuse de me priver, je décide que tout est une question
de style et qu’on saura être assez raides pour s’amuser, je vais boire un coup
de Vittel, je m’affale sur le lit, je pense à lui, je pense à nous, je me rends
compte qu’en prenant un grand angle et en nous photographiant de
l’extérieur ça n’est pas beau parce que sur l’image il est autonome, calme et
détendu et pas moi, je me détends, je regarde à nouveau, c’est mieux, je me
détends encore, je reregarde, ça va, je pense à autre chose.
 
Je suis nase au réveil, mais pas tellement. Je bois un café, le reste de la
veille, je m’en fais du neuf, j’utilise le miel acheté pour moi par Nicolas, je me
rends compte qu’il en a pris carrément un kilo, et du meilleur, je regarde,
 
MIEL CHAILAN
 
(il y a une abeille dans une ruche entre les deux mots),
 
MIEL DE FRANCE
Miel de table réputé pour son goût exquis,
sa finesse de cristallisation, ses qualités
remarquables.
 
********************************
 
Butiné par les abeilles sur les fleurs de lavandes
et lavandins de Provence, crucifères, soleils,
aubépines, trèfles, etc.
 
Tout ça est entouré d’abeilles en procession vers l’abeille chef qui fait clé de
voûte.
 
S.A.R.L. Chaillan
Château Garnier
04170 St André Les Alpes
tel : 92 83 92 86
Producteur de gelée royale et pollen
ALPES DE HAUTE PROVENCE
 
De l’autre côté je lis,
 
POUR UNE ALIMENTATION SAINE
consommez du Miel
PRODUIT VRAIMENT NATUREL
aux petits-déjeuners, aux desserts
comme dans les infusions
N’OUBLIEZ PAS LE MIEL

*
J’y crois pas mais c’est pas fini :
 
Convient à tous les âges
 
etc., je sais qu’il a lu ce que ça signifie pour moi dans PFQM, il m’en a parlé,
ça veut dire qu’il veut que je vive et que je le sache, ça me fait du bien, je
regarde mieux le miel, sa consistance, je le goûte, c’est vrai qu’il est fin, je
bois mon café, je l’apprécie, je regarde ce que j’ai à faire, je n’ai presque plus
de téléphones à passer, c’est chiant, j’appelle Pascal Orant pour son
manuscrit, Élisabeth Lebovici pour le CCGL, je me mets au boulot, j’écris, ça
me calme, j’écris pour ne pas devenir fou, en fait, c’est la seule solution pour
arriver à gérer ce qui m’arrive avec Nicolas, je suis content de ce que j’ai fait,
il fait chaud, la musique est super bonne sur FG, j’entends Aurore Leblanc, je
l’aime, j’écris encore, je mange des protéines en poudre dans du jus de raisin
avec de l’eau, je n’ai pas faim, je me prépare pour aller à la gym, je choisis
d’être sexe, je réussis mon coup, dehors il fait carrément chaud, les passants
me regardent tous, c’est comme quand j’avais vingt-huit ans, je me redresse,
je me dandine, je fais le top-model rue Milton, je n’achète pas de clopes pour
reposer mon pauvre corps, j’arrive à la gym, je fais un show lunettes de soleil
à la fille à l’accueil, je lui demande comment ça va, elle fait genre moyen, je
lui dis Il faut tout plaquer, elle dit que c’est en cours, je prends congé, j’espère
que je lui ai parlé comme il faut, je passe au vestiaire, je change de short, je
garde mon haut, je garde mes lunettes de soleil, je commence par le dos et
les abdos, je reste des heures, je me détends sur le sol, je fais l’exercice du
kiné de Tahiti qui m’a sauvé, je bâille, ici aussi tout le monde me regarde
mais avec les lunettes je reste cool, je vais boire, je fais des exercices de haut,
j’ai mal au dos, je retourne au sol, je me rends compte que j’ai super faim, je
vais au distributeur, il est en réparation. Non il est en service me dit le type,
je regarde ce que je vais prendre, je vais au vestiaire, je prends vingt balles
dans le casier, je mate la bite de l’Allemand qui faisait des étirements à côté
de moi tout à l’heure, je retourne au distributeur, j’achète une barre
protéinée, il me reste cinq francs, je prends un cappuccino, je mange et je
bois, j’ai fini, je ne sais pas quoi faire, je vais boire de l’eau, je commence à
faire du stairmaster, au bout de deux minutes j’ai mal au genou gauche, je ne
force pas, ça fait des années que je force sur ce putain de genou, c’est comme
le biceps droit mais là j’ai arrêté, je vais sur le marcheur, je marche,
j’augmente la vitesse, je marche, j’augmente la vitesse, je marche, j’augmente
la vitesse, je marche, j’augmente la vitesse, je marche, je vais à  4,5  km à
l’heure, je copie sur ma voisine, elle est à  5  ou  6, j’augmente la vitesse, je
marche, j’augmente la vitesse, je marche, je suis à 6, c’est bon comme ça, je
fais de la marche de samouraï, un pied plus court que l’autre, j’alterne, je
perçois la salle comme un lieu de combat, je fais la panthère noire comme
aux Bains-Douches, les palmiers me saluent sur mon passage, ça faisait
longtemps que je ne l’avais pas fait, j’adore ce truc, je me regarde, je marche
bien, je marche, je me regarde, je ne marche plus très bien, c’est toujours
pareil avec la conscience, je fais une pause en appuyant sur Stop, je vais
boire, je décide que j’en ai assez, je retourne faire du haut, un mec est
vraiment bien foutu, c’est bon j’ai mes lunettes, je fais du truc croisé, je fais
plein de trucs, je pousse des poids de  4  kg sur un rythme house dans ma
tête, je fais attention à mon biceps droit, je gonfle à vue d’œil, je me sens plus
fort, j’ai mal au dos, je retourne faire du haut, j’en ai marre, je vais me
doucher, je prends un sauna, le sauna est trop chaud, je me masse l’épaule
gauche avec le jet de la douche, longuement, comme je viens de voir faire un
Japonais très bien foutu, je me rhabille en me regardant dans la glace, je me
force à me détendre comme hier sur la photo imaginaire avec Nicolas, je suis
joli en porno, ma bite ne rétrécit pas ces derniers temps c’est bon signe, je
regarde mes plantes de pied, c’est l’horreur, il faut que j’aille chez le dermato,
je décide d’aller voir Blanchet et de lui dire que je viens le voir parce que je
n’ai plus de père, je sors, je suis dehors, il fait chaud, un black tbf me mate
comme m’a maté le mec bien foutu de tout à l’heure, il regarde le dessin, je
pense que je fais à nouveau partie des mecs qui ont un corps à peu près
normal, je remarque une fois de plus que ça excite/ fout les boules aux
autres, je me décide à entrer chez Picard, je traîne avec mon panier, tout me
dégoûte sauf les sorbets, je me casse, je chope des myrtilles chez l’arabe cher
et avec les cinq francs qui me restent cent grammes de cerises à 59 francs le
kilo, je dis qu’il y en a une tachée, il me la change pas trop content, j’entre à
Shopi, je refuse d’acheter les mêmes trucs que d’habitude, j’achète du rosé,
du coca light, du jus de pommes, de la Vichy-célestins, du café cher pour
voir si c’est vraiment mieux, j’achète quand même des madeleines, je monte à
l’étage, j’achète un mini-concombre hollandais, des tomates, un melon qui a
l’air super, je dis à ma voisine Ils sont super bons, elle est un peu surprise
mais contente, je me rends compte qu’il n’y a qu’en boîte que je dis des petits
trucs humains à des inconnus, je ne prends pas d’oignons frais, je dois varier
mon alimentation, je prends un tas d’autres trucs, je pense que les courses
sont un moment essentiel d’exercice de la liberté dans une société surpolicée,
je redescends, je récupère mon autre panier, je passe à la caisse, j’ai oublié de
peser mes tomates, je vide tout et je remonte après avoir prévenu la caissière,
en haut c’est plus fort que moi je farfouille dans le foie de veau, aucune
tranche ne me plaît, je me rappelle à l’ordre, je me casse, la caissière est en
train de remplir mes sacs, je pense qu’heureusement qu’il n’y a personne à sa
caisse, je remplis moi aussi, ses sacs sont remplis comme ceux d’une petite
fille, elle veut que je double tout, elle est vraiment gentille, je lui souris, je
paye, je m’en vais, je rentre, la concierge est dans l’escalier, elle me branche
devant l’entrée, je cause, je rentre, je range, je suis fatigué, je me couche dix
minutes, il fait chaud, je suis reposé, la chaleur est une lutte en moins, je vais
faire la cuisine, je fais cuire le chou-fleur récupéré, des navets et les deux
patates que je viens d’acheter en prévision de cette purée, je fais la sauce Daft
Punk avec les tomates, les deux oignons qui restaient, la moitié d’une gousse
d’ail frais et cinq piments, ça va chauffer, je range, je propre, je retourne à la
chambre, il est six heures et quelques, j’appelle mon fan en Suisse pour
l’hébergement, il n’a pas de chambre d’amis, je décline l’invitation le plus
poliment que je peux, O.K. j’irai chez la sœur de Nicolas ça sera quand
même plus simple, j’essaye de reréserver mon train, c’est saturé, je marque
train !!! et Blanchet !!! sur mon agenda, je vais vérifier la bouffe à la cuisine,
la sauce tomate commence à attacher, je la sauve, je la change de feu, je
couvre l’autre casserole qui ne cuit pas bien, j’appelle Nelson (Nelson, c’est le
vrai nom de Marcelo) à Santiago, je le trouve en forme, il est bientôt l’heure
d’y aller, ça va c’est cuit, j’arrête le feu sous la sauce tomate, j’égoutte les
légumes, je résiste au saladier moche, j’écrase, je mets du beurre, j’écrase, je
mets du beurre, je jette le vieux Lescure, c’est fini, je couvre, je nettoie, je vais
m’habiller, je prends tout ce dont j’ai besoin, ça va je ne vais pas être là-bas
trop tôt, je chope des clopes au passage, je prends des Kent, je pense à Malon
donc à Martine donc à Julie, métro, je sors, je tire deux cents balles au
distributeur du BHV, je jette le petit ticket, ici aussi on me regarde, je
remonte la rue des Archives, j’essaye d’être imperturbable mais je n’y arrive
pas, je rencontre Jean-Hughes et son pote blond, je demande au pote blond
s’il ne me déteste pas trop parce que je ne lui ai pas envoyé mon livre, il
estime que dans la mesure où je ne connais ni son nom ni son adresse c’est
bon, je suis content que ce point délicat soit éclairci, Jean-Hughes me
remercie pour l’envoi du livre, je remercie Jean-Hughes pour le plan d’X,
nous discutons de leur qualité, Jean-Hughes ne les a pas aimées mais il était
de mauvaise humeur de toute façon, il m’apprend qu’il voit un psy depuis
quinze jours, j’approuve, on se quitte, j’arrive au Cox, cet endroit me
désagrège, je me précipite au bar vu que c’est la seule solution, je tombe sur
Alain Royer et son mec, nous nous donnons en spectacle, je reste digne, je
me relève, je suis tout excité, je commande un verre de rouge, je parle avec
Alain, les autres commencent à arriver, je commande pour eux car le chef est
celui qui donne, je parle de moi, je parle de Nicolas, je parle de mon
prochain livre, je passe la parole, la Chose arrive, ballet de bisous, Miss Sue
est là, la Drummer les connaît toutes, il les branche sur le plan photo, elles
sont partantes, je suis hystérique de bonheur, on va manger, on met des
heures à s’extraire, on va au Chant des voyelles parce que c’est pas cher, bon
et qu’on n’est pas malades après, on discute du projet, ils me donnent un tas
de bonnes idées, je prends des notes, je note des trucs à faire et à acheter, je
rappelle aux autres les trucs qu’ils ont à faire et à apporter, notamment en ce
qui concerne la drogue, on boit un max de rouge, on rigole, la Drummer est
en folie, je suis impressionné, je pense que c’est bien qu’il liquide son
complexe d’infériorité à mon égard, on parle des States, je paye, je demande
une facture que j’espère me faire rembourser par Balland, on va au Piano-
zinc dire bonjour à la Chose, on m’offre des vodkas pour me rendre le repas,
décidément la nuit est peuplée de gens civilisés, la Chose me reconfirme
qu’elle est O.K., je lui dis que je suis ravi et honoré, Miss Sue reçoit un
bouquet de fleurs, c’est son anniversaire, elle fait un show, tout le monde est
hystérique, un petit rasé assez moche me colle son cul contre le paquet, je
réponds sans conviction, finalement il ne me drague pas, tant mieux, je
commence à fatiguer, je salue tout le monde, je me casse au QG, dehors la
nuit est claire comme le jour, j’arrive à minuit et demi, il est tôt, je
commande une vodka-glace, je descends, je fais pas mal de sexe, je ne rentre
pas chez moi avec la salope qui m’a excité, je remonte, mes lunettes de soleil
sont défoncées, c’est incroyable comme je m’arrange pour ne pas être à l’aise
dans ce genre d’endroits, je récupère mon portable au vestiaire, ça va je n’ai
rien perdu, je tombe sur Cyril X à la porte, il me dit que je n’ai pas son
numéro de téléphone, on rerentre, je l’invite au plan photo, il ne me croit
pas, je promets que c’est vrai, je prends e-male, l’agenda de Projet X et Out, je
m’en vais, je vais prendre un tax à Sébasto, je lui indique le chemin, je laisse
sept balles de pourboire pour faire la pub des gens de la nuit, je rentre, le
répondeur clignote, c’est Nicolas, j’écoute son message, il y en a deux, dix
minutes au total, il dit plein de trucs, il dit C’est con que tu sois pas à la
maison, il répond à la question que je ne lui ai pas posée sur pourquoi on n’a
pas vraiment baisé jusqu’à présent, il dit Tu vis ton truc c’est bien, je vis mon
truc c’est bien et si on peut passer des moments comme on en a passé c’est
parfait, bon, je réécoute le message, je réécoute C’est con que tu sois pas à la
maison, je suis high, je ne le rappelle pas vu qu’il est trois heures et demie du
matin et qu’il a dit qu’il devait se coucher d’ici une heure parce qu’il a une
grosse journée demain, je rembobine le message pour le noter, je me brosse
les dents, je démarre une machine de couleur, je me fais un pétard, je fume,
je vais chier, je suis défoncé, je pense à plein de trucs, je m’auto-suggère que
Nicolas est carrément en train de s’expatrier avec tout ce que ça implique
comme emmerdements et que ce n’est pas le moment de lui prendre la tête,
je suis à la fenêtre du bureau, l’odeur de la nuit est comme en Provence, c’est
le Paradis, je me branle, c’est l’enfer pour bander, je jouis quand même.
 
Je me réveille la tête lourde, je prends du doliprane, j’ouvre la fenêtre, je
me recouche, je commence à penser à tous les trucs à faire pour les photos,
je me dis que ça va être trop fort, je le dis tout haut, je n’arrive plus à dormir,
je décide d’écrire ma journée, je me lève, je sniffe un coup le fute de Nicolas
avant de le passer, je cherche mes lunettes, je ne les trouve pas, je me
souviens qu’elles sont tombées par terre hier soir, je finis par les trouver, je
mets le t-shirt de Nicolas, je pense que je vais l’appeler ce soir pour lui dire
qu’il n’y a aucun problème je me répète la phrase : il n’y a aucun problème, je
vais à la cuisine pour du café, je suis dans son odeur, je suis bien, je mets du
miel qu’il m’a acheté, j’emporte mon café dans le bureau, je mets FG pour
avoir le rythme, il est cinq heures du matin, je bois mon café, je tape, il est
sept heures cinq, jeudi 25  juin  1998, je ne sais plus quoi faire, j’ai envie
d’appeler Nicolas, il est trop tôt je pense, je sens le vent du matin, je vais
pisser, je remarque les cendres de joint dans le lavabo, je pense à des trucs à
rajouter ou pas, je décide d’attendre sept heures et demie pour appeler, je
vais sur le balcon, le jour se lève, je trouve ça triste, je pense à ma journée
mal commencée et bien finie, je pense qu’heureusement que la nuit tire le
jour après elle sinon le jour ne se lèverait pas, je pense que Sandrine va être
estomaquée par le nouveau livre, je pense que les gens vont m’aimer parce
qu’ils vont être dans ma tête, je pense que le livre fera une super pub pour le
livre de Nicolas, je pense à écrire ce qui se passe maintenant, je pense que je
vais écrire J’écris en temps réel, ce truc est complètement addictif, j’adore, je
laisse un message à Nicolas, je ne sais pas quoi faire, je vais au salon, je pense
à suggérer à Nicolas, l’autre, d’adopter le dispositif Pages, je pense que
Nicolas (le mien  ?) a carrément inventé une forme, je suis fatigué, je me
repose, j’ai mal aux yeux, je bâille, je décide de dormir en prenant du lexo
malgré ma peur de ne pas le digérer, j’ai faim, j’ai envie de purée au chou-
fleur, je brave mes angoisses, j’en mange, je décide d’aller jusqu’au bout et de
manger aussi des pâtes à la sauce tomate puisque j’en ai envie, je prépare
l’assiette, je mets deux bouts d’ail, je les enlève parce que j’ai peur de ne pas
les digérer, je les remets, je mange des framboises, je mets les pâtes au micro-
ondes, je me rends compte qu’à force d’écrire je m’absorbe tellement dans la
recherche de ce que je veux vraiment que j’en oublie tout le reste, je pense
que je m’intéresse à moi-même comme je ne l’ai jamais fait jusqu’ici, je me
dis que c’est totalement thérapeutique, je vais écrire, je mange mes pâtes
devant LCI, je roule un pétard, je fume, je vais chier, la fumette me détend,
je me détends en me caressant les cuisses, je pousse, je me dis je fais quelque
chose chaque fois que je fais quelque chose, je pense que c’est parce qu’il a
écrit ce livre et fait le travail sur soi qu’il implique que Nicolas est aussi zen,
je pense que j’ai hâte d’écrire je me couche moi aussi, je pense
qu’heureusement qu’on dort, je vais écrire, je fume, je prends un lexo, je vais
à la cuisine, je nettoie, je réalise que la durée est moins pesante, je pense que
la drogue allège la vie, je vais écrire, j’écris, j’ai envie de chier, je vais chier, je
pense, je vais écrire ce que j’ai pensé, une montée de gerbe me scotche dans
le couloir, je me demande si je devrais gerber, je décide que non, je vais me
brosser les dents, je me brosse les dents, je rentre en moi-même en me
brossant, j’en sors, j’y rerentre, je suis maintenant dans un état intermédiaire,
je pense Ce truc me rend fou, je pense que ce truc me soigne, je finis, je vais
écrire, j’écris, je soupire, je vais nettoyer les taches de dentifrice que je viens
de remarquer que j’avais faites sur le t-shirt de Nicolas, j’hésite, je me dis
qu’elles vont rester sinon, je vais à la salle de bains les nettoyer, je me dis que
c’est le bonheur d’avoir quelqu’un dans sa vie, je vais écrire, je vais me
coucher, je lis l’agenda de Projet X, les photos de bondage me font bander, je
vois qu’il y a de plus en plus de mecs qui vivent des expériences sexuelles
complexes, je me dis que les hétéros feraient bien de s’intéresser à ce que
nous sommes en train d’inventer, je ne me branle pas, je sombre.
 
Je me réveille, je suis explosé au lexo, je décide de me laver now, ça me
réveille un tout petit peu, je suis dans du coton, je bois un café, je note des
trucs à faire pour les photos, j’étends le linge, les slips sur les poignées de
porte, les débardeurs aussi, les cho7  dehors sur l’appui de fenêtre que j’ai
nettoyé, les t-shirts sur des chaises, je laisse un message à BMK, je lui dis que
c’est pour la bonne cause, je pense à la solidarité, je descends la poubelle, la
concierge me prévient qu’elle a mis du courrier pour moi sous le paillasson,
je lis mon courrier, Brad et Laurent de Graeve me disent du bien de PFQM,
c’est bon, je réserve Blanchet et le train, la SNCF m’envoie le billet, c’est cool,
j’appelle Sonia pour le son de la touze, elle me conseille, mon dealer appelle,
une onde de détente me parcourt tout le corps rien qu’à l’idée des X, je me
repose sur le lit en jean propre débardeur blanc, il fait nettement moins
chaud aujourd’hui, je me sens bien dans le genre zombie, j’ai faim, je décide
de manger des knackis, je mets de l’eau à chauffer, je vais écrire, je bouffe
devant la télé. LCI puis Planète, je tombe sur un docu sur Pierre et Gilles, je
reconnais la moitié des gens qui s’y trouvent, Aziz, Johan, Léo et les autres, je
trouve qu’on voit que notre monde est beau, je suis content qu’on voie des
pétards tourner, puis c’est un docu sur des blacks en Afrique, ils sont à poil,
ils ont des grosses teubs, ils passent leur temps à faire du body art et à
danser, ils s’occupent de leur corps, quand ils dansent on dirait une rave, je
trouve ça géant que toutes les cultures du monde soient en train de
converger vers le meilleur de chacune et oublient le reste, j’appelle pour la
Hi-8, c’est un peu compliqué pour les papiers à fournir, je sors faire des
courses comme je suis, en débardeur blanc jeans tongs gris perle piercing en
or au nez, je rectifie mes lunettes de soleil sur un toit de voiture, je poste une
lettre, j’achète des clopes, je demande s’il n’y aurait pas des cigarettes suisses,
non, je prends des allemandes en pensant que ça sera peut-être proche, des
Kur Mark, j’ai un bon souvenir des cigarettes allemandes, il n’y a aucune
agressivité dans les rues, je me dis que je n’ai qu’à habiter ici, après tout c’est
chez moi, j’achète des bougies, des briquets, une pince à épiler, je cherche
des pelloches, on me dit qu’il doit y en avoir chez Prophot, en plus il y a tout
dans ce quartier. Prophot est déjà fermé, je reviens rue des Martyrs, je
m’arrête au Leclerc de mon enfance pour le champe  30  % moins cher qu’à
Shopi, je ne trouve pas ce que je veux, je dis au mec Je m’en vais j’ai pas
trouvé ce que je veux comme champagne, le mec me demande ce que j’aurais
voulu, je dis Ayala, Charles Heidsieck, du bon autour de cent balles, il me
conseille un truc inconnu à 80, je lui fais confiance, il me dit Dans un seau
sinon c’est pas la peine, il raconte qu’ils s’en sont fait quatre avec le type de la
boucherie chevaline quand il a fermé, je regarde la boucherie chevaline en
bas du 29, l’immeuble où j’ai vécu entre cinq et vingt ans, je dis J’habitais en
face, il me reconnaît, il dit Ça fait combien, je dis Quinze ans, je réfléchis.
Vingt ans, il dit Vous êtes le fils de…, je dis Lisa, je sais qu’il se souvient de
ma mère, tout le monde s’en souvient tellement elle était belle, je commence
à être mal à l’aise avec ce déferlement d’émotions, on échange encore
quelques mots sur les loyers, je pars, j’achète du pain, je vais chez l’indien
pour un seau à champagne, je discute, ce ne sont pas des imbéciles, je rentre,
les Kur Mark sont des brunes qui ont un peu le goût de Marylong, ma mère
arrive comme prévu à neuf heures moins le quart, on cause en mangeant de
la ricotta sur pain à l’huile d’olive, je fais des spaghettis, elle prend les
mesures pour raccourcir mes chemises et mon short en jean là où il faut,
j’appelle mon dealer, il n’y a rien, je lui lis un passage du livre, elle trouve ça
claustro, on discute, elle part, j’appelle Nicolas, je lui dis que j’écris un livre
sur lui, sur nous, sur moi, je lui dis le titre : Nicolas, je lui dis que je compte
lui en apporter des passages, il me dit Volontiers, on parle, je fume un
pétard, je prends un lexo, je me branle, je me couche.
 
Je me réveille à onze heures et demie, je suis un peu nase, je prends un
café puis une douche, j’appelle Sonia pour lui demander les trucs de garantie
pour la Hi-8, je suis super speed, je passe chez Prophot, je passe chez elle,
elle est curieuse des Kur Mark, je lui dis que j’essaye de ne pas fumer
pendant la journée parce qu’en ce moment le soir c’est un paquet, elle me file
des nicorettes, je passe chez Reine acheter de la fourrure synthétique pour le
décor du salon, je m’achète un sandwich tunisien sur le boulevard, je rentre,
Hervé Drummer appelle, il ne peut pas pour samedi, je suis dévasté, je dis
O.K. pour le 4 alors, je laisse un message à Fabrice, je me rends compte que
le  4  je suis à Lausanne, je rappelle Hervé, on dit le  12, je suis effondré, je
range toutes les affaires que j’avais mises sur la table en prévision, je ne peux
plus supporter de voir ça, je laisse un message à Cyril X, je vais me coucher,
je suis au fond du gouffre, M appelle, Érik Rémès appelle, personne n’a la
pêche, Christine appelle, elle va me filer le reste de sa coke qui est coupée à
l’héro ou à la méthadone, bon au moins je vais pouvoir penser à autre chose
qu’à ce sale plan, peut-être même être dans l’état requis pour écrire le passage
de Nicolas à Paris qui est encore à l’état de notes, je reste au lit, je suis écrasé,
toute ma montée d’adrénaline est cassée net, j’essaye de positiver en me
disant que comme ça j’aurai le temps d’être parfait en allant à la gym, j’essaye
de réécouter le message de Nicolas, je fais une fausse manip, je l’efface, je
pense à L’Incompris de Comencini3, je décide d’aller faire des UV pour
éprouver un peu de bien-être physique, je compte mes pièces pour dix
minutes d’intégral, je me glisse dans le séchoir avec une nicorette mais sans
discman pour faire le calme, la chaleur monte, le vent est agréable, la
nicorette est trop forte, j’arrête de la mâcher, le jus âcre me coule quand
même à l’intérieur, je me détends, tout d’un coup je vois la lumière violette,
je sais maintenant qu’elle apparaît quand j’ai les yeux révulsés par le plaisir, je
me souviens que Nicolas m’a dit ça  : C’est ta spécialité les yeux en arrière
avec le blanc qui sort  ?, et que j’ai répondu Oui, ça devait être pendant le
break à la maison, je pense que ça au moins ça a dû l’impressionner, j’ai
chaud, je transpire, je me concentre sur mes sensations, la machine s’arrête,
je la nettoie, je crache la nicorette, je vais un tout petit peu mieux, je prends
des notes dans la rue, je prends le métro, j’appelle Christine sur mon
portable pour la prévenir que j’arrive, on boit du thé, je trouve qu’elle est
belle, je le lui dis, non ça n’a rien à voir avec le fait qu’elle me file son
meugue, je raille, on cause, la cé4 fait quelque chose, on se demande si elle
est coupée au subutex ou au talc, je me détends, j’essaye un fut à elle, il ne me
va pas du tout, on cause, on descend, elle va acheter des clopes, je ne prends
pas de taxi, je ne veux pas tirer de fric, j’angoisse sur le fric, je traverse les
Tuileries, j’ai un truc dans l’œil, j’ai la tête qui serre, j’ai froid, j’essaye d’aller
chez Jev en restant toujours dans le soleil, j’ai froid, la marche fait toujours
du bien, j’arrive chez Jev, je suis accablé. J-X appelle, j’ai froid, Jev me file un
gilet, je raconte, Nicolas, le CCGL, les autres projets, Marcelo, je raille, je
mets Real Deal, je file un demi-rail à Jev, j’appelle mon dealer, il n’a rien, Jev
trouve que cette cé n’est pas si mal, elle me propose une aspirine préventive,
nouveaux rails, nous évoquons divers souvenirs de dope, je fais un peu la
conne, on décide de bouffer avant de ne plus avoir faim, le téléphone sonne,
je prends des notes, dîner délicieux, discussion sur la vie. Dieu, bien sûr que
j’y crois, Fabienne arrive, je lui propose un rail, elle s’est fait masser le
méridien merveilleux par un masseur chinois qui lui a interdit sexe et alcool
pendant deux jours. Mais pas la coke, je dis, Fabienne raille, Jev revient du
café d’en bas avec des clopes, je suggère un raid pétard chez les voisins,
Thibaud n’en a pas, je lui propose un rail, Nicolas en a, idem, réunion chez
Thibaud, derniers rails pour tout le monde, sauts en l’air avec Jev en
chantant All you need is love, discussion avec Jev, je soutiens qu’une
immense cause de souffrance et de violence humaines disparaîtrait si aucun
homme n’avait une bite de moins de dix-neuf centimètres, pourquoi dix-
neuf ?, parce qu’au-dessus ça devient difficile de se faire bien sucer, Jev dit
que ce n’est pas une question de taille, je baisse mon jean et mon slip, je lui
montre que mes couilles ne sont pas assez grosses et que si ma bite était plus
lourde ça le ferait pas mal non plus, Jev me traite de nazi, je lui dis qu’elle
minimise le problème parce qu’elle n’a pas de bite du tout, je m’en fous c’est
vrai que je suis eugéniste, c’est trop horrible d’être moche ou mal monté, on
pose la question aux autres, Nicolas est d’accord sur le coup de la bite, je
m’emmerde, 2e pétard, je dis que j’aimerais aussi avoir un vagin pour savoir
comment c’est, je dis que les femmes devraient aussi avoir une bite et les
hommes aussi un vagin, Jev me dit qu’il y a eu au Moyen Âge un cas
répertorié de mariage d’hermaphrodites où chacun des deux a été mère à
son tour, on se casse pour laisser Thibaud baiser avec sa meuf, retour chez
Jev, je m’allonge par terre les bras en croix, j’écoute Miossec pleurer la
lamentable lamentation de l’amour humain, je pense à Nicolas, je lève la tête,
je scotche sur Le Grand Bleu, dix ans, à l’affiche au Rex en face, je me
souviens parfaitement de la fois où je l’ai vu, il y a dix ans donc, au Rex, et de
la crise de sanglots ininterrompus que j’avais eue à la sortie, je sais pourquoi
maintenant puisque Jev m’a résumé le film tout à l’heure, c’est l’histoire d’un
mec qui veut mourir parce qu’il pense qu’il est coupable d’avoir tué son père,
je dis que je pars, Jev m’invite à un dîner demain, je me casse, je vais au
burger d’en face, ambiance caillera boulevard deux heures du mat, tiens il y a
des bagels maintenant, je me sens à découvert, je me dis que je devrais
mettre mes lunettes de soleil, je n’ose pas, on devrait toujours écouter ses
intuitions, le connard à lunettes m’agresse direct : Mais faut pas avoir peur de
commander, je gueule contre lui, je le tutoie exprès, il la joue C’est pas bien
ça Monsieur, je dis Parce qu’en plus tu me donnes des leçons, j’ai envie de lui
casser la gueule, évidemment je ne le fais pas, dès que j’ai passé la porte je
suis parfaitement calme, en plus le bagel est bon, l’adrénaline m’a décocaïné
le peu qui restait, dure soirée, je reste un quart d’heure en face du Scorpion à
me demander si je rate quelque chose, je me casse, je rentre, argh, je n’ai pas
envie de me réfugier dans le sommeil, je prends Skin de Dorothy Allison, je
pense que je vais le publier dans la collection, je veux vérifier, je lis, je suis
d’accord, je lis, ça ne m’intéresse pas, je lis, je suis d’accord, je lis, je suis
d’accord, je lis son allocution à la réunion annuelle des écrivains gays et
lesbiennes de 1992, c’est magnifique, montre-moi ta vérité et je te montrerai
la mienne, tel est le pacte des écrivains, dit-elle, je pense à Je mange un œuf,
je pense à Dans ma chambre, je pense qu’il va falloir couper dans Skin, je
pense à la négociation avec Michelle Lapautre5, j’ai une espèce de bouton à la
couille qui me démange, il est quatre heures et demie, j’écris, je pleure, je
trouve le titre  : Nicolas Pages, je me dis que je pourrais avoir fini le livre
pour Lausanne, je fais la liste des articles de Skin dont je vais demander la
coupe à Michelle Lapautre, je vais me réchauffer des pâtes à la cuisine, je
bouffe trois knackis qui restent au frigo, je repense à Allison. Dire la vérité.
Parler de ce qui fait peur. Des mots que j’ai tellement dits moi-même. Alors
que je fais le contraire. Que je ne dis pas la vérité. Que je ne parle pas de ce
qui me fait peur. Puisque je n’ai pas écrit que je veux mourir la main dans la
sienne, que je veux qu’il meure la main dans la mienne, que je le désire
tellement que j’en crève de trouille, que j’ai peur qu’il ne veuille pas de moi.
Au salon le jour se lève. Je n’ai pas écrit comment, tout à l’heure, rue des
Petits-Champs, je l’imaginais, à côté de moi, calme et protecteur, sous le
soleil froid. Je fume un pétard. Je me branle. J’ai un titre de Real Deal dans la
tête, la  2, je démarre mon discman, j’écoute Colourblind, Nothing better
(tmvs club mix), Ah ah ih oh, There’s nothing better better baby, I gotta tell
you something baby, When we’re together there’s nothing better, I wanna tell
you that you make me, Feel so in love in every way, So I thank my lucky
stars who have found you, Everyday, Cause lovin’ you is easy, So I keep on
keepin’ on, And I wanna tell you that there’s, Nothing better, Oh than my
baby, You can’t deny (bis), No, no, no, Nothing better, Than my love, je me
branle, je pleure, je prends un lexo, je mets le réveil à 14 h 30 pour ne pas
rater mon rendez-vous de demain avec le mec de Bil Bo K.
 
Je me réveille à midi et quelques, coke binge pas trop fort, j’appelle
Emmanuel Caron pour lui demander de venir ici, je ne veux pas me traîner
dans le Marais avec cette gueule, je travaille, ça avance bien, je me lave, il est
quatorze heures, je vais faire des courses, je veille à ne rien acheter dont je
n’aie pas envie, je rentre, je range les courses, je fais à bouffer, du porc au
piment vert avec oignons frais, céleri, pommes de terre, olives, reste de tavel,
je fais aussi une salade de feuilles de céleri, rougette, mozzarella, je n’arrive
pas à la bouffer, Anne-Em m’appelle de la BN pour me dire que Julie ex-
Poirot-Delpech m’invite à ses trente ans ce soir, je dis O.K., je me dis que ça
sera total proustien de revoir toute cette bande, j’appelle Jev pour lui dire que
je viens dîner et qu’il y a une fête, elle a fait une crise d’angoisse hier et fini
par prendre le lexomil que je lui avais laissé en cas de souci, je travaille avec
la musique à fond. Nothing better en boucle évidemment, j’entends des
coups à la porte, je me précipite, c’est mon journaliste, je sers du coca, on va
au salon, on cause, je mets mes lunettes de soleil, je propose de faire
l’interview maintenant comme ça ce sera fait, je mets ma perruque,
interview, je trouve que c’est la meilleure que j’aie jamais faite, je le lui dis, il
dit qu’il y a peut-être un problème, je lui prête mes oreillettes pour qu’il
vérifie, la bande est vierge, il a fait une fausse manip, je n’ai pas envie de
recommencer maintenant, je propose de prendre rendez-vous, je me rends
compte que je n’ai pas le temps si je veux finir le livre pour vendredi, je dis
Allez on la refait, je vais vérifier la bouffe à la cuisine, c’est cuit, j’ai faim, je
me sers une assiette et un verre de costières de Nîmes rosé, il ne veut pas
manger mais boire oui, on la refait, à la fin il ne veut plus décoller, je finis
par lui poser la question que je m’étais promis de ne pas poser sur ce qu’il
m’a dit qu’il écrivait, comme par hasard le manuscrit est dans le sac, je lis, ce
n’est pas bon, je suis emmerdé, j’assume, je lui demande quel est son sujet, il
finit par dire l’écriture, je lui dis que ce n’est pas un sujet, il dit l’absence, le
blanc, le vide, je dis qu’il sait bien que tout ça est souffrance et que si on ne
parle pas de la souffrance on ne parle pas de la vie, on ne parle de rien, je lui
dis qu’il y a des mots si pourris par leur usage qu’il ne faut plus les employer,
je dis qu’il doit faire très attention, je dis qu’il faut qu’il raconte ce qui lui fait
peur, comme tout le monde, il me dit merci quatre fois, il est secoué, il s’en
va, il est sept heures, plus le temps de faire la sieste, je me demande ce que je
vais mettre ce soir, je décide de mettre mon haut jaune Patrick que je n’ai pas
mis depuis la Dispatch de mars, avec mon jean bleu foncé et mes New
Balance, je fais un essai devant le miroir, je vais chercher la perruque, je ne la
sens pas, je me dis Guillaume ou Nicolas ce serait mieux que Patrick, je
découpe Patrick aux ciseaux, je réessaye, géniaaaaaal, j’ai le piercing qui
dégouline juste au coin du rectangle de poils, je me dis que ce sera mon
cadeau d’anniversaire pour Julie, un peu d’animation, déjà à son mariage
j’étais en rangers-bombers et avec cinq personnes, elle me connaît, je
continue les essayages, non, pas les chaps, alors juste mon  505  néo-punk,
comme ça je mettrai mes bottes, c’est quand même mieux pour sortir, je
gagne en hauteur donc en force, je suis crevé, j’ai le temps de faire une sieste,
je me couche, je somnole, je me relève, je pue, j’hésite à me laver, je me lave,
pour la peine je me huile au monoï, je pense à Élisabeth Lebovici à la
Toxipride : Stop the monoï !, les filles aussi ont leur culture, tout va bien sauf
les yeux, mon top scandaleux pue des aisselles, j’hésite, je me dis que ce sera
peut-être mieux de ne pas avoir l’air de vouloir voler le show, je me décide
pour mon mini t-shirt blanc Merlin Valence avec le 505, les bottes et le détail
rock’n’roll indispensable pour ne pas avoir l’air aux ordres du clothing
fascism : la ceinture en poils de vache, je me regarde, je me trouve mignon,
quelle chance d’être à nouveau suffisamment musclé pour m’exhiber, je
prends les deux bouteilles de champe, je marche jusque chez Jev, j’ai mal au
dos, j’ai mal aux bottes, je suis ultra-crevé, une nana couverte de pustules
mais par ailleurs clean demande un verre d’eau à un serveur de café place
Montholon, le mec refuse à cause des boutons, je suis de plus en plus
persuadé de la nécessité absolue de ne plus laisser de gens laids naître sur la
Terre, trop de souffrance, j’arrive chez Jev, on prépare les crabes, elle prépare
le reste, je prends un digédril préventif pour les fruits de mer, le dîner est
chiant mais je rencontre Yves Roussel, ex-président du GAGE, nous parlons
du PACS et du titre de séjour pour les concubins homosexuels étrangers, je
dis qu’il faut présenter un front uni si on ne veut pas se retrouver cul nu, on
échange nos tel, on se casse à la fête de Julie, Jev, Marcela et moi, finalement
l’incruste est limitée, je retrouve l’ambiance fête bècebège, je retrouve
Nathalie, elle est belle, elle me parle de ce que j’ai dit d’elle dans PFQM, je
bois encore du champagne, j’ai de violentes montées d’adrénaline, Anne-Em
me dit que je suis trop sentimental, je dis Non, je danse, certains bècebèges
dansent carrément bien maintenant je trouve, je regarde les visages tous plus
aigus, en même temps plus assourdis qu’il y a dix ans, Nathalie a un enfant,
Élisabeth aussi, je danse avec Nathalie, elle me rappelle qu’on s’est rencontrés
à l’anniversaire des vingt ans de Julie, je lui raconte le coup de l’affiche du
Grand Bleu, je suis content que nous soyons tous vivants, je lui dis que je
milite pour l’hermaphrodisme, elle me dit que finalement je n’ai pas changé,
je joue à la star avec mes lunettes de soleil, je fais semblant de sniffer le ficus
du salon, je danse avec Julie, elle me demande si c’est vrai que je n’ai rien lu
pendant sept ans à part Bret Easton Ellis, je me dis qu’elle n’est pas conne
d’avoir été impressionnée par ça et pas par le sexe, j’ai fait tout ce que j’avais à
faire, je dis Au revoir, Nathalie me raccompagne, elle ouvre les lèvres, nous
nous embrassons, je ne bande pas, je ne me colle pas, je dis Au revoir, je suis
dans la rue vide, je prends un taxi, je vais au Queen voir ce que donne la
Fluid, les Champs sont couverts de caillera, à l’intérieur c’est reparti comme
en quarante, ils sont venus, ils sont tous là, je ne sais pas pourquoi je suis
toujours toujours mal au Queen, il doit y avoir un problème de vibrations, je
dis tout haut que je veux aller à New York, je prends une vodka-glace, hyper
mal servie comme d’habitude, j’ai une hallu, Alain Ferrer est là juste à ma
droite, évidemment ce n’est pas lui puisqu’il est mort, je pense à la fois où j’ai
appris ici aussi celle de Frédéric Debanne, je commence le tour de la fosse, je
m’arrête devant le mur de baffles pour sentir le son, pour me récupérer
j’imagine Nicolas à mes côtés, un petit mec semi-bodybuildé s’arrête, me
regarde, je le regarde, il m’embrasse, je l’embrasse, c’est agréable, je n’ai pas
envie de lui, on se sourit, il continue son tour en sens inverse du mien, ça
m’a fait du bien, je reprends mon tour, je suis trop clair, je n’arrive plus à
cloper, je finis le tour, je remonte, je regarde la fosse, je pose ma vodka
même pas finie sur le rail, je chope e-male à la sortie, je suis content d’avoir
été capable de me tirer aussi vite, je chope un tax à l’arrachée, je rentre, le tax
a un problème d’ampoule grillée, je suis down, sa voix douce me fait du bien,
je repense à la soirée, je réfléchis aux réactions à propos des titres que j’ai
annoncés pour le bouquin, je me dis que Nicolas Pages est le meilleur pour
son côté balzacien, tant pis s’il n’y a pas de Guillaume Dustan par Nicolas
Pages, j’imagine Nicolas assis à côté de moi, je me calme, je bâille trois fois,
j’arrête le tax au distributeur en bas de la rue des Martyrs, un pédé passe, il
me regarde, je le regarde, il me regarde, je lui souris, il fait mine de partir, je
lui fais signe d’attendre, je prends ma monnaie, j’arrive à sa hauteur, je me dis
que ça le fait, je lui dis On va se sucer la bite  ?, il dit Ouais O.K., deux
questions (son prénom, où il habite) et je vois qu’il est timide, home, je
n’allume pas la lumière, je dis Plan direct ?, il dit Oui, pelle, paquet, seins, il
lèche mon string en cotte de maille, je me dis que c’était une bonne idée de le
mettre, je le suce, il bande mal, il n’est pas sûr de lui, il est comme j’étais, je
n’y peux rien, il me bouffe bien le cul, je lui bouffe les seins, ses cheveux sont
très doux, je regarde son corps blanc, bien proportionné, il manque
d’exercice, je me regarde dans la glace, je regarde mon ombre, je suis satisfait,
je me demande comment jouir, je ne veux pas le baiser sans capote,
évidemment encore moins avec, je lui rebouffe le cul, c’était le truc le plus
événementiel, son cul lâche sous ma bouche, je me relève et je gicle sur son
dos, il bande toujours moyen, je l’essuie, je rigole un peu, il me dit que mon
appartement est décoré avec un goût très sûr, je lui dis que je ne suis pas
chez moi, il va sur le balcon, je le suis, il connaît un couple de mecs juste en
face, il s’en va, je reste seul, bon c’était plutôt une bonne surprise, j’ai faim, je
n’ai pas le courage de manger, je mange une pâte de fruit, ça au moins ça
passe, je lis e-male, je lis mon horoscope dans e-male. L’autre est toujours au
cœur de votre quotidien et cela va de votre collègue de travail au charmant
visage blotti au creux de votre oreiller. C’est un peu comme si vous n’existiez
plus qu’au travers d’eux. N’y seriez-vous pas un peu pour quelque chose  ?
Retrouvez votre bonne vieille indépendance joyeuse et envoyez-les se
faire…, tout cela est fort pertinent mais ne s’applique heureusement qu’à la
semaine du 25 juin au 2 juillet, je lis son horoscope dans e-male. Marre de
votre petite vie ? Foncez, je mange une madeleine, je repense au titre, c’est
vrai que ni Déclaration d’amour ni Déclaration d’a ne sont possibles, trop
blaireau, je me dis que Nicolas Pages c’est vraiment ça, l’incantation du nom,
je me sens m’endormir, c’est bon pas de pétard pour une fois, je prends un
demi-lexo quand même, je suis à nouveau éveillé, le sommeil ne va pas
tarder, je crache, je suis trop stone pour me lever, je colle la glaire sur le côté
du matelas, je clope trop en ce moment.
 
Je me réveille, je commence à écrire la journée d’hier dans ma tête, je
réchauffe du café au micro-ondes, je me mets à l’ordinateur, j’écris tout, je
corrige un tas de trucs en plus, j’ai fini, maintenant il faut que je passe à la
partie hard, le séjour de Nicolas à Paris qui est toujours à l’état de notes, je
flippe, j’appelle Christine, je me douche, je me coupe les cheveux, je fais des
corrections, maintenant il faut que je passe à la partie hard, je flippe, je me
rends compte qu’en fait ce qui me flippe c’est que je pourrais bien avoir
terminé plus tôt que prévu et alors qu’est-ce que je vais faire puisqu’il n’est
pas là  ?, j’ai un peu faim, café-madeleines  ? non, café pain beurré  ?, non
beurk, j’ouvre le frigo, je me décide pour l’assiette de mozza-feuilles de céléri
que je n’ai pas touchée hier, c’est bon, le céleri est cuit au vinaigre, je mange
de bon appétit, je décide carrément de réchauffer le porc au piment, je le
mets à réchauffer, je me dis que je pourrais faire une sieste après, avec un
pétard pourquoi pas, me branler, carrément être cool, je me rends compte
que je suis en train de redescendre de la crise d’angoisse qui dure depuis des
jours, j’ai un début de soulagement, je me dis qu’en fait je pourrais ne pas
écrire le passage qui manque, la jouer Duras, dire que c’était tellement fort
que ce n’est pas possible d’en parler, j’écris ce qui vient de se passer, je mange
devant la télé, il y a Djorkaeff6 à qui on m’a dit que je ressemble, je le trouve
moche mais vraiment sexy, je me rends compte que je n’ai pas dit un mot sur
la coupe du monde de football dans ce livre, c’est cool, le téléphone sonne,
c’est Tom, je suis content de lui parler, ils étaient au Gibus hier soir, c’était pas
bien, je lui raconte le Queen, je dis qu’il faut qu’on se mondialise au niveau
du clubbing, Tom me dit que René veut partir à New York, je dis qu’il a
raison, Tom me dit que Georges ne veut pas qu’il y aille, je dis qu’ils ont
raison tous les deux, on glousse en cœur, il se plaint de son boulot, je
l’embauche au CCGL, il me passe Philippe, Philippe veut déjeuner, je lui dis
que je ne déjeune jamais, il me fait rire, on dit dîner jeudi soir parce qu’avant
je veux finir le livre pour l’apporter à Nicolas, il me dit Tu veux assurer, je lui
dis Exactement, je suis content de cet appel, je retourne écrire, je fais du café,
j’arrête Androgeny feat. Michael M, I could be this, qui tourne depuis quatre
heures sur le discman du bureau, je ne sais pas quoi mettre, je sais très bien
quoi mettre, je mets la  12  de Garbage, dès les premières notes je sens le
poison couler dans mes veines, je vais aux chiottes, je pense que je pourrais
laisser tomber mes notes et écrire le séjour maintenant, à la suite, de toute
façon je ne me souviens déjà plus de rien, je sais très bien que ça va revenir
dès que je vais commencer, j’ai peur que ça ne marche pas, après tout on va
bien voir, merde, merde, merde, merde.

1. Dorothy Allison, écrivaine américaine homosexuelle née en 1949. Skin, Peau, sera traduit dans la
collection « Le Rayon ».
2. Nigel Finch, auteur de Stonewall, réalisateur britannique né en 1949 et mort en 1995.
3. L’Incompris, film de Luigi Comencini, 1967.
4. Abréviation pour « cocaïne ».
5. Michelle Lapautre, agente littéraire morte en 2020.
6. Iouri Djorkaeff, footballeur français, qui fit partie de l’équipe qui gagna la Coupe du monde 1998.
 
TROIS
 
(lundi 29 juin-samedi 8 août 1998)

 
Je décide qu’il faut faire trois parties. Après la première, ce que je sais déjà
faire, la deuxième, ce qu’il m’a appris, la troisième doit être ce que je ne savais
pas que je savais faire. Il faut que je rentre en moi-même pour monter d’un
cran. Je mets Baby Ford. Change, mon hymne toulonnais. Je roule un pétard.
Je me dis qu’après tout c’est comme une dissert, dans sept heures ça sera fait.
Ah, oh, ah, oh, oh, ah, oh, ah, oh, ah, oh, oh, chante Baby Ford. Change your
way, change, change, change, chante le chœur. Je fais comme en classe de
musique en CM1 avec Mademoiselle de Verteuil, une jeune femme si fine qui
nous faisait écouter de la musique indienne. Mes mains sont posées sur la
table. Je laisse la musique me remplir. Il y a là les deux choses les plus
importantes. Le beat de la basse avance en ligne droite. Marche vers l’avenir. Je
marche. Tous les autres sons tournent en boucle, sans fin, au-dessus de ma tête,
autour de moi. Ils ne s’arrêtent jamais alors j’ai confiance. Je suis protégé. Je
suis protégé de tout mal. La chose la plus importante que j’ai dite à la Fnac,
c’était sur la philosophie de la house, école de la volonté. J’ai parlé des paroles
que les intellectuels n’écoutent pas. Keep on. Keep on fighting. Keep on loving.
Ah, oh, ah, oh, oh, ah, oh, ah, oh, ah, oh, oh, chante Baby Ford.
 
On a pris un taxi pour rentrer à la maison. Nicolas ployait sous le poids de
ses livres. Clairement il fallait fumer un pétard tout de suite. Je l’ai fait en le
regardant et en lui mimant la chanson de Garbage que j’avais mise sur le cd
pendant qu’il appelait son ex pour de la coke, de la skunk, de l’héro,
anything, nous savions qu’il allait falloir prendre beaucoup de drogue pour
résister à cette intensité. You look so fine. I want to break your heart. And
give you mine. You’re taking me over. Over and over. It’s so insane. You’ve
got me tethered and chained. I hear your name. And I’m falling over. I’m not
like all of the other girls. That you used to know… Il m’a regardé assis dans
le coin derrière la télé. Je lui ai passé le pétard. Je lui ai demandé de me dire
où il avait vécu, un cv express. Il m’a dit. Je lui ai demandé quel endroit il
avait préféré. Il a dit L’Islande. J’ai pensé Les glaciers. Le puits inépuisable. Il
est pur. C’est pour ça qu’on peut boire. On a parlé du mayen, le chalet à la
montagne où il va dans le livre. Il a dit qu’il m’emmènerait. Sur le canapé j’ai
fini par lui toucher la main. Il me l’a prise comme un actif. Au bout d’un
moment j’ai essayé de la lui prendre. Il ne s’est pas vraiment laissé faire. Je lui
ai demandé s’il lui arrivait de se faire baiser. Il était surpris. Je lui ai parlé des
mains. Il a dit Je me laisse prendre. On peut me prendre. Je me suis levé. J’ai
hésité et puis je suis allé sniffer ses chaussettes, des chaussettes assez fines en
coton noir qu’il avait retirées et laissées sur le balcon. Elles ne sentaient pas.
Probablement je n’aurais pas dû faire ça. Je m’en fous. Il m’a vu. Je lui ai
demandé depuis combien de temps il était séropo. Quatre ans. Moi ça fait
sept. Sept et demi. Mon dealer n’était pas prêt. Sa copine n’était pas là.
Coincés. Je lui ai parlé de ce que j’avais lu dans son livre. Des relations qui
n’allaient pas. J’ai dit que c’était pour ça que je m’étais permis de lui proposer
le mariage. Il a dit Je suis prêt. Ah. I’m like the desert tonight, chantait
Garbage. Leave her behind. Je ne sais plus quand il m’a dit qu’il aurait dû lui
aussi remonter en selle tout de suite. Il parlait du sexe après sa séro-
conversion. Peut-être que c’était valable pour l’amour. La situation s’est
normalisée grâce à la fumette.
 
Je finis le pétard, je fume, je vais chier, je pars, je trouve le titre  : Encore
envie. Je suis. Encore en vie. Encore en / vie. Marche et tourne. Sois toi et aime.
Yin. Yang. Nous avons dû être sur le balcon. Deux jours après qu’il était parti
j’ai retrouvé la trace brillante de ses mains sur le rail sale. J’ai mis. Mes mains.
Dans les siennes. Je me lève, je ferme les volets pour être tranquille. Je
commence à danser. Être à la hauteur. Je suis fatigué. Je vais sur le lit. J’ai froid.
Je me couvre. I make my own heat. Je cale ma tête dans l’oreiller. Je détends
mon dos. Je me réchauffe. Je plonge. Je m’endors. J’émerge. Je me fais un oreiller
anatomique. Je mets mes mains sous la robe de chambre jetée en couvre-lit. Je
me réchauffe. Je plane. Eh  ! Un enfant crie dans la cour. Je me repose. Je
m’endors. Et s’il appelle  ? Il doit appeler aujourd’hui. Il a dit qu’il appellerait
aujourd’hui. La musique est trop forte. Je me laisse aller. Je ne vais pas
l’éteindre. Encore une fois. Je me réveille en pensant au code.
 
Zéro sept cinquante et un. Non, il a dit Septante-cinq. Cinquante-sept.
Nous étions à la porte de son ex. Il a fini par trouver en essayant toutes les
combinaisons. Parlé des lettres effacées sur les boîtiers qui donnent la clef.
Ou alors elles sont neuves comme chez toi, il a dit. Nous sommes entrés
dans l’immeuble. J’ai suivi mon héros. J’ai dit Bien ouèj. La vie était tellement
intense. Escaliers. Un étranger nous a ouverts. Il le connaissait. J’ai regardé le
ciel. Nous ne nous sommes pas éternisés. Avant de partir de la maison j’avais
dit en m’habillant que j’étais de nouveau un sex-symbol. Je pouvais rentrer
mon t-shirt et que ce soit beau. Il avait dit que c’était vrai que ça avait changé
depuis Liège. Ah. Il avait dit qu’il n’avait jamais fait de gym. J’avais dit qu’il
en ferait. Il avait parlé de Miami, le seul endroit où personne ne le regardait.
Dit que j’aurais du succès là-bas. J’avais dit Non en pensant Quand même un
minimum. Food thaï love. La serveuse nous a dit qu’on pouvait fumer, mais
seulement des cigarettes. Le restaurant est décoré de cœurs rouges en papier
cadeau. C’est là qu’à cause de mes tendances mystiques j’ai commencé à
devenir fou. Il restait calme. On a commandé. Il m’a demandé comment ça
se passait dans ma vie avec une expression suisse tellement étrange que je ne
m’en souviens plus. Je me suis rendu compte que je n’avais parlé que de mon
travail quand j’ai réalisé qu’il ne parlait que de ses sentiments. Comme s’il
n’en avait pas peur. J’ai appelé mon dealer entre l’entrée et les plats. Je ne sais
pas quand je lui ai dit qu’il était très bien habillé. Il a dit Merci.
 
All the strings you pull on me, chante Baby Ford,
 
Change to be so free.
 
La pharmacie pour sa gorge est sur le chemin. Je le protège… Quelle
chance, elle est ouverte ! Il prend un pschit pour la gorge et de la solutricine
que je lui conseille, j’adorais le goût quand j’étais petit. J’écoute sa voix. Je
regarde sa carte bleue. Il scotche sur le design des solutricine. Il m’en offre.
Nous suçons de concert. Je le fais marcher vite pour ne pas arriver trop tard
chez le mec. Soigner le dealer, c’est une règle. Ce n’est pas parce qu’il fait
payer le bonheur auquel on estimerait avoir toujours droit qu’il faut le haïr.
Cette idée est valable pour l’être aimé. Dommage que je ne l’ai pas eue plus
tôt. Il vide le pschit pas assez fort. Les médicaments français sont inefficaces
aux doses habituellement prescrites, comme ça il faut retourner chez le
médecin. Tout le monde le sait. Je me trompe d’escalier. J’appelle sur mon
portable. Il reste six extas. On avait pensé douze, six pour nous et six pour
les autres. C’est comme ça. Bla, bla, j’assure ma cote avec les mecs dans
l’appartement sombre. Il me regarde faire, dos à l’appui de la fenêtre. Souple
et gracieux. On sera moins généreux, il dit sous la porte cochère. Sur le
trottoir j’appelle J-X sur le portable. Il me pleurniche du shit. Je dis qu’on va
venir direct. Quand j’ai raccroché je lui demande ce qu’il en pense. Il pense
qu’il faut passer prendre de quoi fumer pour J-X. Je le fais marcher vite pour
le fatiguer. À la maison on en fume un, on se marre et on oublie. J-X appelle
sur le portable. Allo chérie ? On est à la maison, on vient d’en fumer un, on a
complètement oublié. Rendez-vous chez lui. On a tout ce qu’il faut ? Oui. Je
referme la porte.
 
Mal au dos. Je me lève. Grenadine à l’eau. Cigarette ? Je reviens. Je pousse la
musique. Je vacille. Je danse comme sous special K. Je fais des cercles avec mes
mains. Les percus claquent. Je ferme les yeux. Je suis le magicien. Génial je vais
pouvoir raconter comment je fais la fête tout seul depuis que j’ai appris à
Toulon. Pour la peine j’inhale mon bout de clope au lieu de crapoter. Je reviens
dans le bureau. Je commence à faire tournoyer le poids au bout de la corde.
Au-dessus de ma tête. Je ferme les yeux. Je me concentre pour éprouver sa vraie
lourdeur. Il faut commencer lentement. Centimètre par centimètre. Ça tourne
mais je ne le sens pas bien. Un sabre de samouraï ce serait plus pratique. Je
mets mes mains en position sur sa garde. Une. Deux. Je fais tourner. Je souffle
sous l’effort. Je pourfends les esprits ennemis. Je suis comme les enfants qui
imaginent dans les squares. Comme sous X. J’ouvre les yeux. Je me regarde à
l’œuvre. En rythme. Je marque le temps avec mon coude.
 
Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa…
 
Je vais à la cuisine. Down. Comment faire pour que la vie seul soit
supportable ? Probablement le genre de question qu’il préfère éviter. Je suis la
syncope des charleys de Baby Ford. Je danse. Je sème le blé du monde sur le
rythme des charleys de Baby Ford. Je suis la déesse. Pas longtemps. Il me
manque la sensation d’invulnérabilité que me donne la combinaison des bottes
et de l’armure de cuir ou de jean moulant. J’oublie. Je mouds le grain. Plus vite.
Mon dos craque. C’est bon signe. Où en étais-je ?
 
Le contact entre les deux n’a pas été aussi triomphal que prévu. J’oublie
toujours que les gens ont peur. On a fumé pour détendre l’atmosphère.
Quetzal. Ambiance éthylique. Ça c’est Paris ! Au bout d’un moment on s’est
fait chier. J’ai proposé le QG. Une fois là-bas j’ai proposé de descendre.
Wow  ! Je te laisse seul deux minutes et tu ne m’as pas déjà trompé  ?
Trompé  ?, il demande. Trompé, je répète. Probablement je n’aurais pas dû
dire ça. Tant pis. Dans la backroom bondée j’ai demandé Est-ce que tu veux
aller plus loin ? Il a ri : J’étais sûr que tu allais poser cette question. Comment
ne pas la poser  ? J’étais d’accord pour ne pas baiser de toute façon. Je lui
raconte ce que j’ai imaginé quand je me suis branlé : la première fois, qu’il
m’a baisé, la deuxième, que je l’ai baisé, la troisième, torturé. Il rit. Je pense
au glacier. Il va falloir le faire fondre goutte à goutte. On a pris un taxi
boulevard Sébasto. Dans le taxi on s’est regardés. Il n’a pas détourné son
regard pendant si longtemps que j’ai pensé que jamais personne ne m’avait
regardé aussi longtemps. Carrément ?, j’ai dit. Probablement je n’aurais pas
dû dire ça. L’énergie qu’alors je n’aurais pas troublée me serait revenue au
carré de la sienne. Dans le taxi nos mains se sont touchées. Doigt contre
doigts contre doigts contre doigts contre paume.
 
J’ai faim. Je vais à la cuisine. Je mange des protéines en poudre pour ne pas
m’alourdir, ne pas redescendre. Il est temps de refaire un pétard.
 
Dans le taxi il a vu passer les échoppes de street-food. Il m’a demandé
si…, mais il était trop tard. J’ai dit qu’il fallait qu’il arrête le taxi s’il avait
faim. Rue Montmartre, il ne regardait plus, je lui ai demandé s’il avait
toujours faim. Pourquoi, on peut manger ici  ? J’ai fait arrêter le taxi.
Protecteur. On a marché trente mètres en arrière. C’était bon de refaire
Liège. Vodka-glace. À la maison pétard. Je le masse. Il m’embrasse. En fait
c’est moi qui l’embrasse. Je le bouffe. L’extérieur des lèvres, l’intérieur, les
dents, pas la langue, bouffer la langue je trouve ça ridicule. Sa réaction,
rapide, me montre qu’il connaît. Je lui fais les seins. Ils sont développés
comme ceux de Quentin. Ça me fait chier parce que ça veut dire qu’ils sont
plus sensibles que les miens. D’un autre côté je sais comment les manœuvrer.
Il demande s’il peut prendre une douche. Je lui demande si ça le gêne de
prendre la serviette qu’il y a là, je n’en ai qu’une petite autre propre, je n’ai pas
voulu en acheter une neuve pour lui. Il dit Pas de problème. Je lui demande
si je peux le regarder. Il dit Oui. Probablement je n’aurais pas dû faire ça et
me concentrer sur ma propre énergie. C’est un mec qui m’a dit ça un soir au
Gibus  : Je ne te connais pas mais tu devrais plus te concentrer sur ton
énergie. C’est marrant parce que je l’ai sucé dans un groupe au QG le soir
raconté plus haut où je n’ai pas donné les détails. L’ange était arrivé avec un
pétard. J’écris pour rattraper. Rattraper le coup. Rattraper les coups. J’écris
pour rétablir. L’équilibre. Au bout d’un moment je détaille à voix haute
chaque partie de son corps qui va, chaque partie qui ne va pas. Il y en a
beaucoup plus qui vont, évidemment. Dans le couloir comme je suis gêné
j’ajoute Tu as un beau dos. Je mens. Pour dormir il met son pantalon noir
zen. On prend la position comme à Liège, en chiens de fusil, collés l’un
contre l’autre. Il est dans mes bras. Il me caresse les pieds avec les siens pour
me montrer que mes verrues c’est pas grave. Je n’arrive pas à dormir à cause
de toutes les conneries que j’ai déjà faites. Je l’observe. Son ventre ne tombe
pas sur le côté. Je mets la main sur sa hanche. Je mets la main dans sa main.
Je me tourne cul à cul. Je me retourne. Il dort d’un souffle égal.
 
Je bois. Je mange une pâte de fruit. Je danse. Je suis fier de moi à nouveau.
J’ai mal au dos. Je redescends. Je pousse la musique. J’ai froid. Je décide de
mettre mes bottes. Je bois. Je vois les cristaux dans la glace de ma vodka.
 
Vendredi. Je lui dis qu’il a hyper bien dormi. Il me dit que ce n’est pas
comme ça d’habitude. Je pense qu’il est bien avec moi. Je suis content. Il a
toujours mal à la gorge. Il descend, il est long, il est assis en face dans la rue,
il a oublié le code. Je le lui crie. Café, muffins et citron chaud, il m’a acheté
du miel. Il est deux trois heures. Je lui parle de l’Américain à qui j’ai déjà fait
le coup du mariage et de pourquoi ça n’a pas marché. Je lui dis que je ne lui
demande pas de ne pas coucher avec d’autres mecs. Il me dit que ça lui
semble évident vu ce que… C’est évident. J’voudrais seul’ment qu’tu m’aimes,
j’ai dit. Et qu’tu sois gentil avec moi. Je suis sur le balcon. Il regarde la
télécommande. Je dis Appuie sur n’importe quelle chaîne. La télé ne s’allume
pas. Je dis Tu veux allumer la télé ou tu regardes la télécommande  ? Il
sourit : Je regarde la télécommande. J’ai répète à cinq heures. Il va voir des
amis. Je le laisse. J’emporte les douze sacs. Je me fais un rainbow sur chaque
épaule. Il fait juste assez beau. Je vais à pied jusqu’au Tapis Rouge. Rue de
Paradis. Passage du Désir. Les gens se marrent. En fait ils adorent les mecs
en sac. On n’a pas la salle. On répète dans la rue après les pompiers. Tout le
monde dans la bande connaît déjà les pompiers. J-X, Philippe Wozniak, Érik
Rémès, Mandana, Philippe Joanny, Tom, Stéphane Trieulet, Aurélie, Olivier
et Christophe Ségurel qui arrive en costard du boulot, le piercing à l’air deux
minutes pour mettre son t-shirt et répéter. On ne met pas les perruques
pour des raisons de sécurité de base, mais on est en sac. Bon d’être avec eux.
Les mecs qui n’ont pas peur des sacs. Trois heures après on remballe.
Philippe, Tom et moi on va fumer un pétard chez J-X dans le salon rempli à
ras bord des cartons de Laurent son colocataire. Lounging. Nicolas appelle
pour dire qu’il est en train de fumer des pétards avec ses potes et qu’il ne va
pas bouger, là. Je suis bien placé pour le comprendre. À plus ! On va bouffer
au Rude. On embarque Pierre-Em qui arrive à vélo. Au Rude, il y a… Hervé
Drummer et Stéphane Prévost. Dans le Marais tout le monde est des stars.
On cause des photos pornos. Je bois dans leur verre. Je change de table. Du
rouge ! Du rouge ! Du rouge ! Nirvana ! Sylvie ! Je mate la tablée de skins à
ma droite, je déconne avec Philippe, Tom et Pierre-Em, quelqu’un lance des
frites, encore du rouge. Je suis hystérique de bonheur. Portable = potable.
Mon téléphone sonne. Extase de devoir se précipiter sur le trottoir et même
dans la rue pour répondre. J’en fais des tonnes au passage. C’est qui ? C’est
Nicolas ! C’est merveilleux. Il va au ciné voir Le Traité du hasard1. Je dis que
je n’y vais pas. À plus. Le sens de l’appel est clair  : je ne veux pas te faire
attendre, simplement rester libre. On n’est pas collés. Ça doit tenir tout seul.
Les découpes des deux morceaux de l’objet se poser les unes sur les autres
sans chevilles, sans tenons, sans mortaises. Je le remercie de me rappeler. Je
rentre au Rude en pensant que je suis vraiment moderne. J’en refais des
tonnes. Le Rude est le seul restau au monde où je peux me tenir aussi mal
qu’il me plaît. Maintenant on va au Cox. Rue Sainte-Croix de l’Énergie. Rue
des Endives. Au Cox la vodka-glace me met le feu au rouge. Mon téléphone
sonne. Je suis dans la cabine !, dit la voix de l’aimé. Laquelle ? En face des
Marronniers. Je vais jusqu’à la cabine avec le portable à l’oreille et mon verre
à la main. Absolutely Fabulous. On va au Cox. Nicolas a de la skunk. On
fume un pétard sur la petite place derrière avec Cyril X. Délire total. Le Cox
ferme. On va au Quetzal. Il y a des Donald qui traînent. On gobe les petits
canards. Fêêêêêêêêêête ! Nous revoici au début de cette histoire. Je profite de
la situation pour lui bouffer un peu le cul. Il est prêt à dormir sur place. Je
préfère éviter le matin sale. Un, deux, quatre, on s’arrache. Tax, maison,
8 heures, couché sans lexomil à prendre peur… Il s’endort avant moi comme
hier. Je me tourne et me retourne comme hier. Je remarque toutefois que
quand je me recolle à lui il fait Mmmm. Le même Mmmm qu’à Liège, un
Mmmm de plaisir, de soulagement. Le téléphone sonne à 14 heures. Je l’avais
programmé pour ne pas rater la Pride. Il s’est tellement gratté les plaies de
zona qu’il a dans le cou qu’elles sont à vif. Café. Citron chaud. Je lui dis pour
le Mmmm d’hier. Il sourit. Après je le regarde d’un air tellement con qu’il va
à la fenêtre. Je suis. Dehors les familles écoutent de la flûte. Il dit qu’il n’aime
pas ça  : Le son a quelque chose de… mièvre. Il quitte le balcon. C’est une
drogue dure, je dis. Excuse-moi mais j’ai dû être mièvre, là, je pense. Je suis
innocente, je crie sous son regard sur le canapé. Il rit mais il ne me croit pas.
Aujourd’hui je pense qu’il avait raison. Je ne l’étais pas. Je ne dis plus rien
jusqu’à ce qu’il s’étonne. Je le regarde. Quoi ? Des fois j’arrête de parler, je dis.
Il me caresse la tête. C’est une drogue dure.
 
J’ai mal au dos. Je m’étire sur la table basse du salon, les jambes ramenées
sur le ventre. Le téléphone sonne. Allo ? Ça raccroche. Je retourne sur la table.
Le téléphone sonne. Allo ? Ça raccroche. Ce n’est pas la première fois, loin de là.
Adrénaline. Je sors sur le balcon. Je gueule Non mais ça va pas mieux non
l’espèce de petit merdeux qui arrête pas d’appeler là ! Tu me fais pas peur sale
petit connard ! Je regarde les immeubles en face. Comment savoir ? Je regarde
en bas. Un mec qui m’a entendu a la tête en l’air. Je fais régner l’ordre, je dis,
assez fort pour qu’il l’entende. Je rentre au salon. Je referme la fenêtre. J’arrête
mes exercices pour ne pas risquer un troisième coup de fil. Je suis calme et fort.
Je me regarde dans la glace dans le couloir. Je suis comme en boîte. Bureau. La
musique me prend. Je tourne, tourne, tourne, tourne, tourne, tourne, tourne,
tourne en rythme sur moi-même. Renvoyée la violence. Je me refais une
vodka-glace. Je mange un bout de porc au piment. Ça me met la gueule en feu.
Je prends une Kur Mark. Je pense à Nicolas. Il m’a déjà vu en boîte. Peut-être
que je bénéficie du doute ? Il ne m’a jamais vraiment vu en boîte, vu comme
ça. Peut-être que je n’en bénéficie pas. Paris paranoïa. Je vais aux chiottes. Je
trouve le titre : Écrit pour me marier. Je me repose sur le lit. Je me dis que je
suis en train d’écrire quelque chose d’extraordinaire. Ça va renforcer ma
position. Ça sera bien pour le CCGL. Les fleurs éclosent toujours à temps. Je
pense à la patineuse ukrainienne dont E  ! (the entertainment television)
racontait la vie au Chili. J’écoute la marche dans Baby Ford. À Toulon je
suivais le tournoiement, pas la marche. J’étais plus yin que yang. Je marche
bien dans le couloir. Pour continuer je dois faire contrepoids à cette histoire.
 
Je lui dis que je pense que les gens le haïssent à cause de sa beauté. Que
c’est pour ça qu’ils veulent le tuer ou le violer. Que c’est pour ça que je l’avais
torturé dans ma tête. Pour le punir d’être aussi beau. Il a l’air intéressé. Il
m’offre une solutricine. Je prends tous mes cuirs pour le show pour la Pride.
Peut-être que c’est là qu’il m’a embrassé. Cette fois-ci il l’a fait à sa manière.
Une manière lente, analytique. Sa langue en contact avec la mienne. Le bout.
Posée un demi-centimètre à droite. Un demi-centimètre à gauche. Je le laisse
faire. Là pas là. Personne ne m’a jamais embrassé comme ça. Ce n’est dans
aucun code. J’ai trouvé plus fort que moi dans le fétichisme de la précision.
Depuis le Chili et la façon dont une fois j’ai baisé Nelson je sais que moi aussi
je veux que le sexe soit une méditation. Du Bach idéalement. Mariage,
mariage, mariage. J’ai peur. Dehors c’est la canicule. Les gens sont calmés
d’un coup. Métro. Le sac pèse. Je pense qu’il faut descendre à Pont Marie.
Depuis l’île Saint-Louis le pont Henri IV scintille de tous les feux de mes
frères. Excitation. On gobe sur le pont. Je déborde d’amour pour les gens.
C’est la première fois que tout se mélange, chic et pas chic, choc et pas choc,
femelle et mâle, mâle et femelle. Tout le monde est beau… Sportifs gays  !
Arabes gays  ! Camping gays  ! Anything gay  ! Une militante jalouse nous
colle des patches pro-capotes sur le corps. On remonte le fleuve de feu. Je
guide. Au coin du boulevard Saint-Michel on attend à l’ombre. L’X
commence à monter. Cinq heures et quart. Dispatch arrive. On monte (cinq
minutes pour y arriver à cause de la défonce). Il est tout de suite évident
qu’on ne va pas pouvoir faire le show  : il n’y a pas la place. La vie est
tellement plus belle en vert. En jaune. En rose. Plein de monde, difficile de
se tenir debout, J-X bien délire en casquette de flic défoncé au pétard, je suis
en pleine montée, j’ai soif, qui a de l’Évian ? salut Érik, putain la musique est
bonne, je danse, il danse, tout le monde danse. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa,
tou, tou-tou, tou, tou-tou…
 
Il est en bas !! Avec un homme !!!! Je suis folle !!!!!! Pa, pa, pa, pa, pa, pa,
pa, pa, tou, tou-tou, tou, toutou… He’s so cool, je me dis comme la minette
dans True Romance. He’s so fucking cool. Il faudrait que j’arrête de regarder
les mecs qui le branchent comme si j’allais vraiment les tuer. Pa, pa, pa, pa,
pa, pa, pa, pa, tou, tou-tou, tou, toutou… Plein de monde, difficile de se
tenir debout, J-X totalement délire en perruque bleue, j’ai soif, qui a de
l’Évian ? salut Dominique, putain la musique/l’exta est trop bonne, je mets
ma perruque, je sors ma baguette, je bénis la foule, tout le monde danse. Pa,
pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, tou, tou-tou, tou, tou-tou… Boulevard je ne sais
plus quoi, un minou blond et blanc (d’une blancheur que je n’avais jamais
vue, je crois), en tenue d’Adam à part une feuille de marronnier bien placée,
seul sur le toit d’une cabine téléphonique, danse. Je n’ai jamais rien vu d’aussi
beau. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, tou, tou-tou, tou, tou-tou… Plein de
monde, difficile, de se tenir debout, J-X totalement délire, en perruque bleue
accroché au camion fait Nadia Comaneci au-dessus de la foule, j’ai soif, qui a
de la vodka ? Érik me balance de l’Évian sur le jean, je me mets hors de sa
portée, je parade pour la foule, je pars dans la musique, je danse. Pa, pa, pa,
pa, pa, pa, pa, pa, tou, tou-tou, tou, tou-tou… En jeans, en chaps, le string à
l’air, le cul à l’air, en écharpe de Miss Monde jaune fabriquée par J-X, Chéri
je vais te montrer ce que c’est qu’un drapé. Maintenant je suis blonde, les
hommes préfèrent. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, tou, tou-tou, tou, tou-tou…
Guilty  !, chante la musique. J-X prépare du whisky-coke en bouteille
d’1 litre 5, Sylvie m’attache le poignet en l’air avec un bout de rainbow rouge,
j’apprécie, je danse comme la sirène. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, tou, tou-
tou, tou, tou-tou… Plein de monde, difficile de se tenir debout, J-X
totalement délire en train de ranger le bordel, j’ai soif, qui a du pastis ? Érik
me passe une clope, putain la musique est trop bonne, une tonne de gens
suivent le char, on balance des flyers, tout le monde danse. Bientôt Nation. Je
fais un plan Black And Blonde and Lunettes noires avec un black éclaté que
je ne connais pas. Je lui file une perruque. On se recoiffe simultanément en
se vérifiant dans les sunglasses de l’autre. On est arrivés, soleil dans les yeux,
merde c’est déjà fini. Sylvie passe sur la moto d’un mec. Le camion part se
garer à toute vitesse. Peur qu’il me perde. Fatigue. Le revoilà. Il a regobé. Je
regobe. Portable. Aucun taxi ne veut venir jusqu’à Nation. Métro c’est trop.
On quitte J-X et Dominique à République.
 
Home alone. Je dis que je suis content de me reposer. Il a peur. On va pas
se coucher  ? Il est neuf heures du soir. Je dis Non. Au lit ça va on dérive
gentiment, corps contre corps. Je le caresse. Il me caresse. Super. Pa, pa, pa,
pa, pa, pa, pa, pa… Ensemble. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa… Il dit J’aime
bien comment tu me caresses. Je décide de ne pas tenir compte du bien. Il y
a des vagues de bien-être orange dans mon corps. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa,
pa… Avec Toi. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa… On gobe la troisième à minuit
au pieu pour ne pas redescendre. Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa… Mon Cœur.
Pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa, pa… C’est Toi. C’est Toi. C’est Toi. C’est Toi. Je suis
tellement bien. C’est quand la musique commence à baisser dans nos têtes
qu’on décide qu’il faut y aller. Douche. Il dit qu’il y a une vie après. Il roule
un pétard. Je lui dis qu’il est un dieu. Je le regrette instantanément vu sa
gueule. Je me dis que moi ça me donnerait carrément la gerbe qu’on me
sorte une connerie pareille. Je dis Mais moi aussi je pense que j’en suis un
alors ça va, pour rattraper le coup. On y retourne avec les sacs. Tax.
Dispaaaaaaaaatch !!!!!!! Pierre dans le hall me dit C’est incroyable ! Personne
n’a de bide ! On fait un tour en bas. Je vois qu’il trouve ça bien. Je suis fier de
Paris. Bientôt quatre heures. Il faut répéter. Bon.
 
Je mange du porc au piment, je bois de la vodka, je finis de rouler le pétard,
je fume, je vais aux chiottes, je trouve le titre : Incantation, je trouve le titre :
Incantation à Nicolas Pages. Qui n’a toujours pas appelé à vingt-trois heures
dix. Mon mariage tient à mes mots. Ne vous inquiétez pas pour l’argent,
comme disait Duras à Yann Andréa qui n’a pas eu un sou. Je suis bitter c’est
tout. Mais j’écris un super livre. Ouais  ! Vingt-trois heures douze et il n’a
toujours pas appelé. C’est bon de se vautrer. Simplement il ne faut faire ça
qu’en privé. Entre soi et soi. Je vais reprendre une vodka-glace les mecs. Pa, pa,
pa, pa, toutou… Poum-poum-poum-poum… Je danse en roulant mon bassin
sur les quatre temps. Je monte. Je me détends. Je n’ai plus de soucis. Ma main
gauche monte se poser sur mon crâne. La droite avec le verre descend. Tourne,
tourne, tourne, tourne. C’est de la danse que je tire fondamentalement mon
autorité. De quelques écrits aussi. Ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta…
 
À Dispatch on s’hystérise grave en coulisses. Aziz est là, magnifique
comme toujours. J-X nous fait répéter jusqu’à ce que Pierre-Em se rebelle.
Allez, c’est parti  ! On va tous dans la piscine  ! C’est Marcelo qui disait
toujours ça à Tahiti. Son vrai nom c’est Nelson. Enfin c’est aussi son vrai
nom. Tio Marcelo, ils l’appellent dans la famille. Le type sombre danse bien
je trouve. Dommage qu’il veuille pourrir. Je l’ai aimé. Mais je ne souffre plus
maintenant. J’observe. C’est juste plus difficile quand c’est soi bien
évidemment. Il disait toujours Bien évidemment. Je souhaite qu’il soit
heureux sans moi. Lapin, je t’aime ! Jamais je ne t’abandonnerai. Move, Rose,
move !, comme avait écrit cette personne sur le livre d’or de l’exposition de
chaussures où j’étais au Bon Marché avec mon amie M qui perd toujours ses
enfants, qu’elle est belle mon amie M, car elle n’a peur de rien, il y avait les
vraies chaussures de Leonardo DiCaprio et de la Rose du film. Je pleurais au
milieu de l’expo en me chantant la chanson mais quand même moins qu’au
cinéma la fois où nous l’avions vu ensemble à Santiago lui et moi. Là-bas
j’avais pleuré du ventre en hyperventilant pendant toute la scène où il est
dans l’eau et où il la conjure de ne jamais se laisser aller, de se battre, je savais
qu’il allait finir par disparaître et la laisser seule, comme il allait finir par
disparaître et me laisser seul, comme j’allais finir par disparaître et le laisser
seul, comme moi, comme lui. Au début il avait dit Nounours !, Chiquitito !
et n’importe quel autre nom mièvre précisémenô, de ces noms que nous
nous donnions pour congédier l’idée que nous ne pouvions, pourrions pas
vivre ensemble, et puis il avait fini par dire Arrête William. Alors j’ai pensé
qu’il avait enfin compris que je l’aimais vraiment, que je l’avais vraiment
aimé, une chose difficile à croire quand on était l’enfant coupable d’un père
qui vous demandait de l’aider à se suicider et d’une mère qui disparaissait
sans laisser de traces pendant cinq ans et revenait après sans penser qu’il
fallait s’excuser. Peut-être que je me trompe. Peut-être qu’elle s’était excusée.
Alors je voudrais bien que quelqu’un me dise pourquoi il voulait tant mourir
qu’il s’était balancé dans le ravin au volant de ma voiture une semaine après
notre rencontre. Pourquoi plus tard il s’était tapé la tête contre les murs de la
salle de bains  : Pardon mon petit ours, il ne faut pas m’aimer. Je ne
comprends pas toujours la vie. Pardon Lapincito. Il ne faut plus m’aimer. Je
n’ai pas envie de parler de ça. Ça fait trop mal. Mais c’est ma chance. Après je
n’en parlerai plus, comme ça, de ma vie. Je le fais pour lui, pour ma dette.

1. Le Traité du hasard, film de Patrick Mimouni sorti en 1998, décrit une bande d’amis confrontée à
la séropositivité.
 

Guillaume Dustan
 
Histoire de Lapin et de Petit Ours
 
roman
 
P.O.L
 
1

 
Lapin avait toujours peur des araignées. Je les tuais. J’étais fier. C’était un
lapin qui n’avait pas de fusil. Il avait peur. J’ai peur de tout, il me disait. Je lui
caressais la tête. Lapin, Lapin, Lapin, Lapin, Mon lapin. Mon gros lapin. Je le
lui ai dit et redit. Lapin. À personne je n’avais jamais donné le nom que me
donnait ma mère. Sans m’en rendre compte en faisant ça j’avais décidé que
lui, c’était moi. Je t’aime Lapin. Jamais je ne t’abandonnerai. Il m’a offert la
douceur. Avant j’avais toujours trouvé ça nul. Je fonctionnais dans mon
système. Celui des seigneurs et des maîtres. Les sous-moi n’existaient pas.
Aux autres il y avait toujours un moyen de faire comprendre qui j’étais. Bien
élevé. Énarque. Suffisamment jeune. Suffisamment riche. Suffisamment
beau. Supérieur. C’était pour ça qu’avant j’avais choisi Quentin. Supérieur, il
l’était dans tous les domaines, enfin c’était ce qui me semblait à l’époque. Il
avait vingt-six ans, moi vingt-trois. Il était beau. Il savait ce qu’il voulait. Ce
qu’il y avait de meilleur. Il suffisait de le suivre. Le seul problème c’est que
Quentin avait si peur des gens qu’il se sentait obligé de les détruire. Moi je
n’avais pas de moi. J’étais vide. Il me remplissait. Avec lui je faisais des choses
que je n’aurais jamais osé vivre seul. Du moins c’est ce que je pensais. Et puis
assez vite j’étais devenu séropositif. Notre enfer m’occupait. Quelle chance !
C’est quand il a arrêté de dormir avec moi que je me suis décidé à
commencer une psychanalyse. J’avais choisi en fonction de la distance mais
j’ai quand même dû mettre vingt minutes pour arriver à faire les cinq cents
mètres qui me séparaient du divan. Je n’arrivais plus à marcher, c’est drôle.
J’ai éclaté en sanglots cinq fois en vingt minutes. Au bout de six séances, j’ai
annoncé à Olivier (le vrai nom de Quentin) que je le quittais. Au bout de
neuf, j’en avais marre de payer. J’ai décidé de me mettre à écrire. J’ai
rencontré les deux Philippe, ceux que j’ai appelés Stéphane dans le livre.
C’était cool. Enfin, si on peut dire. J’allais de plus en plus mal. Je ne voyais
plus personne. Minitel-pétard au réveil quand je n’allais pas au boulot. J’ai
pensé que j’allais mourir, de tristesse. Il fallait que je parte. Quand je suis allé
au tribunal regarder quand se libéraient les postes pour aller loin, l’avis était
sur mon bureau. Demande pour Tahiti à présenter sous quinze jours. J’ai
ouvert un atlas. Fait mon enquête. Posé ma candidature. J’ai été pris. Je suis
parti. Assis dans l’avion je savais déjà qu’en faisant ça j’avais pris la meilleure
décision de mon existence. Ce qui allait se passer pouvait être moyen, super,
ou même une catastrophe, ça n’avait aucune importance. J’étais parti. J’avais
fait quelque chose. Pour moi.
Au début de mon séjour je ne connaissais personne. Alors j’ai écrit, des
lettres, à la bande. Ma mère les a gardées. Je les transcris.
 
Tahiti, samedi 5 mars, 15 heures
[Lettre à lire à voix haute, en groupe.]
Mes chéris,
C’est l’heure de la sieste, mais je n’hésite pas à vous donner de mes
nouvelles au lieu d’aller faire des longueurs dans l’eau chaude. Il faut dire que
j’ai pris trop de soleil ce matin sur le ponton du Centre, et que je suis
beaucoup trop rouge pour me risquer dehors autrement que totalement
recouvert… Or il fait extrêmement chaud  : aujourd’hui température
minimum 24o, maximum (maintenant), 33o, à l’ombre, je me permets de le
rappeler. Donc je reste à poil dans ma chambre avec le ventilo qui souffle
doucement (je bâille parce que j’ai bu pas mal de rosé et qu’il fait chaud).
Bon, autant vous le dire tout de suite : ici, c’est l’horreur. Il fait toujours beau
et chaud. La mer est chaude. La pluie est chaude. La nuit est chaude (paraît-
il, je n’ai pas encore eu l’opportunité de le vérifier à tous points de vue). Il y a
plein d’arbres et de fleurs vigoureuses. Des tonnes d’oiseaux qui chantent et
qui sautent sur les routes avec l’air complètement inconscient. Des
indépendantistes qui font des marches sur le bord de la route, avec des
pancartes La France dehors et des chapeaux sur la tête (bêtement, je ne peux
pas m’empêcher de leur sourire).
 
Il y a Continent. J’y vais presque tous les jours pour m’acheter un short et
des cartes postales. J’ai commencé par m’acheter (j’y suis allé dès que j’ai eu
ma voiture, prêtée par un collègue, c’est-à-dire mardi, le lendemain de mon
arrivée), oui, pour m’acheter un short noir. Et c’est là que j’ai vraiment été
smart, parce que bien qu’il y ait eu d’autres couleurs je me suis arrêté. Ce qui
m’a donné un prétexte pour revenir une première fois (kaki), une seconde
fois (beige clair), et maintenant il ne reste que bleu marine et beige BCBG,
alors j’hésite, parce que Continent est bon pour mon équilibre
psychologique. Sans ça, il y a le sport, et ici, tu n’as pas le choix, d’abord il n’y
a rien d’autre à faire, et puis c’est une question de dignité, entre les indigènes
sculpturaux et les militaires, toujours très physiques, il faut ce qu’il faut. Au
début de la semaine, je me contentais de nager. Maintenant, je nage et je
cours. Je pense ajouter les pompes et les abdos dès demain dimanche. Après
il y aura encore le taï-chi, la muscu et le tennis.
 
Quand il n’y a plus le métro et le téléphone, la durée est métamorphosée,
permettez-moi de vous le dire. Allez j’en laisse un peu pour la prochaine fois.
Vous avez jusqu’au 1er mars pour renvoyer l’invitation à la Nuit des Officiers
que j’ai gentiment jointe à ce courrier, et jusqu’au 30 octobre pour venir me
voir dans la sublime baraque que je loue aux bateaux Jeanneau, en bord de
plage, pour six mois à partir du  15  avril (je signe la semaine prochaine en
principe). Un dessin pour me faire bien comprendre :
 
ici un dessin de la maison avec fleurs et arbustes, immense cuisine
américaine, baie vitrée, table de véranda, lit de repos, cocotiers, indication
selon laquelle le bungalow qui va avec est caché derrière.
 
Vue depuis la maison :
 
ici un dessin de paysage.
 
2
 
(mars-juin 1995)

 
Un mois après j’ai rencontré Lapin. Il avait un contrat d’assistant
d’espagnol au lycée Gauguin de Papeete, jusqu’en septembre. Six mois. Un
temps infini. J’ai décidé de le garder jusque-là. Après, il ne me restait plus
que deux ans à tirer avant de rentrer mourir en France. De toute façon je
n’avais pas le choix. À part lui, il n’y avait rien. Il était suffisamment beau.
Suffisamment fort. J’ai passé sur les scènes alcoolisées. On écoutait
Madonna, Bedtime stories dans le petit studio de plain-pied dont j’arrosais
les bananiers du jardin, le soir, dans le ciel rose. Très vite je lui ai proposé de
venir vivre dans la maison de Paea. Peu après ça il m’a dit qu’il était séropo
lui aussi. C’était dans la voiture, sous la pluie. Il m’a dit Je t’ai menti. J’ai dit À
propos de quoi ? Il m’a dit Je ne suis pas séronégatif. J’ai eu une brûlure de
joie. Il était comme moi. Mon rêve se réalisait.
 
On passait notre temps à baiser défoncés à l’herbe ultra-puissante de
Huahine (il m’en avait trouvé presque un kilo). Il disait que si je l’aimais je
devais découvrir ce qui lui faisait plaisir (mais sans me donner un seul signe
clair sur ce qu’il pouvait bien préférer). Il ne disait rien. Il était fermé. Ça
m’énervait. On s’est battus dans la cuisine. C’est moi qui ai commencé. Je l’ai
giflé. Il venait de me dire que c’était la seule chose qu’il ne supporterait pas.
C’était trop tentant. Je me suis retrouvé par terre. L’index droit est resté
tordu. Puis je suis parti aux Marquises assurer le contrôle des opérations de
vote pour l’élection présidentielle. Un coup de fil m’a retrouvé au tribunal
local. C’était Tina. Marcelo avait eu un accident. Il était tombé dans le ravin
avec ma Twingo de location. La voiture était foutue. Et lui ? Il n’avait rien.
Jusqu’à ce jour je n’ai pas fait le rapprochement avec la gifle dans la cuisine.
Jusqu’à ce jour je n’ai pas pensé qu’il avait décidé de mourir à cause de cette
preuve que je ne l’aimais pas. Je me suis baigné dans l’eau grise de la baie à
Taioahe. J’ai seulement pensé qu’il avait voulu mourir, de toute façon c’était
pour ça qu’il était venu à Tahiti, mourir loin de sa famille, ils ne savaient pas
qu’il était séropositif.
 
Je ne voulais pas que cette histoire s’arrête. Elle était tout ce que j’avais. À
cette époque les arbres ne m’étaient rien. Ni les fleurs. Je n’avais encore
aucune imagination. Dans ma vie il n’y avait que le réel. J’ai payé les trente
mille francs de réparations à Pacificar. Je me suis acheté une Panda par
mesure de rétorsion. Qu’on était mal dans cette Panda. Je l’aimais bien. Elle
était austère, à mon image. Mais elle avait une radiocassette. Jamais je ne
l’aurais prise sans ça. J’aimais les allers le matin vers la ville dans la lumière
forte, parfois avec lui, le plus souvent seul. Parfois aussi les retours ma main
sur sa cuisse, sa main sur la mienne. On ne s’engueulait quand même pas
tout le temps. J’ai fini par le persuader de baiser sans capote. Il commençait à
y avoir des articles qui disaient qu’après tout c’était concevable dans les
couples séro-concordants. Il a été d’accord. On ne jouissait pas à l’intérieur.
J’ai reconstruit ma sexualité comme ça. Je ne le regrette pas. Je ne me sens
pas coupable. Ça faisait déjà deux, trois ans que ça m’arrivait de le faire  ;
baiser sans capote, je veux dire. Malgré les trois jours au lit que ça me valait à
chaque fois, à penser que comme disaient les associations et les médecins
gays, comme disait tout le monde, en fait, j’étais un fou, un criminel et un
taré, et j’allais être puni et mourir trois fois plus vite, je n’allais pas plus mal.
Et puis au bout de sept ans ça commençait à bien faire.
 
3
 
(juillet-décembre 1995)

 
Nous voyageâmes. À Huahine, Bora-Bora, Rangiroa. Il y avait le vent,
l’eau, les palmiers. À Rangiroa on avait ramassé des coquillages, seuls en
strings sur la plage de corail blanc. Une famille était arrivée, une tahitienne
avec plein de petits. Ce n’était pas trop gênant, là-bas les locaux mettent à
peu près ce qu’ils veulent. À Tahiti il y avait la maison. Je l’aimais. Le
driveway vert sur vert. Le laurier-rose immense, toujours en fleur, sentant
(je me mettais dedans pour m’emplir de l’odeur). L’herbe verte et le sable
blanc. La véranda coloniale. La grande vieille cuisine. Le salon immense,
vide. Le glamour est important pour la romance. Et puis on ne dort bien à
deux que dans un lit de deux mètres, ceux qui vous diront le contraire sont
des menteurs. Le grand lit des Jeanneau avait toute la place. La salle de bains
bleue en mosaïque (celle où il s’est tapé la tête, oui). Le lagon, dehors. On est
allés sur le récif quelques fois, maintenant je savais que c’était exceptionnel,
pas comme la première fois où on avait marché un kilomètre avec Tina,
Delphine, et lui, on s’était baignés dans les trous d’eau.
 
Pendant l’été les filles sont venues me voir  : Jev avec qui il buvait, Kro,
Bolg avec qui il allait nager dans le lagon. Je restais dans la chambre. J’aimais
recevoir, je le faisais bien, je me modelais sur Martine à Lagnes, les draps, la
serviette d’invité, une bouteille d’eau au chevet de leur lit. La maison était
pleine. Ma tête était vide. Entre la chaleur, l’herbe sur laquelle je me
précipitais dès que je rentrais du boulot, la beauté qui m’entourait, la
certitude de toucher le gros lot à la fin de chaque mois (mon traitement était
majoré d’1,84 par rapport à la métropole), les gens cool (tahitiens), il y avait,
parfois, quelques instants, parmi ces instants où l’on n’est pas occupé par une
chose précise, où ne me revenait pas en pleine gueule la certitude de ma
mort imminente. Et puis à vingt-cinq mille kilomètres de distance et au prix
du téléphone mon père ne me réveillait plus à huit heures tapantes pour me
prendre la tête. On buvait. On dormait. On fuyait. Toi aussi tu détestes la vie,
il m’avait dit en citant Grace Jones un soir en rentrant de boîte dans la
voiture. Au bout d’un moment j’avais trouvé une expression pour désigner ce
que nous faisions ici, nous les métros gangrenés par la souffrance. Lui et moi
nous n’étions pas les seuls. Le frigo, j’appelais ça. La chaleur nous conservait.
Tahiti : where the debris meet the sea. Une fois j’ai poursuivi une petite sole
qui se cachait dans le sable.
 
Il était sombre. Muet. Si loin à l’intérieur de lui-même que je ne pouvais
pas le tuer. Seulement le blesser. Il croyait en dieu. Je l’ai fait, bien sûr. Tous
les deux jours, on aurait dit, il nettoyait la maison, au jet. Il faisait la cuisine.
Il était courageux Il répondait au téléphone, parlait aux amis. J’étais en
général trop défoncé pour le faire. Je m’occupais des choses sérieuses, en
journée, quand j’étais clair. Les courses à Continent. J’avais décidé de le
sauver. Au bout de quelques mois il avait arrêté les somnifères. Ralenti
l’alcool. Il parlait un peu plus, enfin c’est-à-dire que des fois au bout de deux
mille heures de prise de tête j’arrivais à lui faire sortir quelque chose. Le
problème c’est qu’il me baisait toujours à toute vitesse. Au début c’était pour
ça que je l’avais appelé Lapin. Déjà aussi pour ses yeux noirs, si doux,
impénétrables de douceur. Enfin cela dit lui il arrivait à jouir en enculant.
Moi pas. Prisonnier de la technique copiée sur Quentin, je restais à distance.
J’avais peur. Quentin m’avait appris la guerre. La meilleure défense était la
destruction. Un regard critique perpétuel est une arme totale. Je le punissais.
Je l’oubliais. Je faisais exprès de ne pas acheter de Fanta. Je lui faisais des
plans. Je lui prenais la tête. Je voulais le changer. Je l’engueulais. Je ne lui
laissais pas de répit. J’étais malheureux. Je surcompensais en faisant l’enfant.
Un jour je l’ai emmené visiter la prison de Punaauia. J’y avais eu accès à titre
de magistrat. Ça m’intéressait, je suis sensible aux souffrances du peuple
depuis mon stage-ENA : Clergerie, qui avait failli me renvoyer direct à l’école
tellement j’étais arrogant (il faut dire que lui était assez relou dans le genre
self-made-man hystérique), m’avait collé cinq semaines à la chaîne pour me
faire les pieds, j’étais vert, mais c’est clair que rencontrer la classe ouvrière a
participé à changer ma vie. Bref, Nelson a flippé. En sortant, il ne disait plus
un mot. Et puis il s’est couché et il a dormi pendant vingt-quatre heures.
L’analogie avec sa vie et, sans doute, ce que je lui faisais subir avait été trop
forte. Il dormait tout le temps, en fait. Le temps d’oublier. À son réveil, j’étais
gentil. Je ne m’aimais guère, sauf quand je l’aimais.
 
Il s’exprimait comme font les pauvres. Il me battait. Pour des histoires de
jalousie, en général. Après le coup du doigt tordu dans la cuisine il y avait eu
une fête où j’avais suivi sur la plage un mec mignon, pour lui parler. Bon…
Marcelo m’avait baffé, foutu par terre. Je l’avais tenu en respect du bout du
pied, merci le taï-chi. À peu près toutes les six semaines, ça revenait. La fin
de son contrat approchait. En septembre  1995  il est reparti au Chili. Il ne
voulait pas rester en touriste, sans rien faire. C’était malsain à trente ans de
rester sans rien faire à la maison payé par moi.
On ne pouvait pas avoir de visa pour autre chose. Si j’avais pu l’épouser et
lui donner le droit de vivre auprès de moi, de travailler dans mon pays, je
l’aurais fait dès ce moment. Un de nos copains, Martin, l’a fait avec sa meuf
Paz, l’autre assistante d’espagnol cette année-là. Leur couple ne marchait pas
mieux que le nôtre. Il m’avait demandé d’être témoin. J’ai refusé sans
comprendre pourquoi. Maintenant je comprends. Il n’y a pas de justice pour
les homos.
 
Plus tard il m’a dit qu’il était parti pour une autre raison, parce que je lui
avais dit que c’était plus facile de l’aimer quand il n’était pas là. Je l’ai rejoint
là-bas fin octobre, j’avais trois semaines de vacances. J’ai flippé. C’était
comme de repartir en arrière dans le temps, à l’époque des costards et de
l’obéissance pour tout le monde, les militaires dans la rue, les curés à la télé,
Pinochet refusait d’abandonner son poste de chef d’état-major à vie.
L’homosexualité était interdite. Punie de prison. La loi n’était pas appliquée,
mais bon, à l’armée ils continuaient à demander aux mecs d’écarter les fesses
pour que le médecin vérifie s’ils l’avaient vierge. Et ouais… Pour notre avenir
on a décidé qu’on allait voir. Il ne voulait toujours pas revenir à Tahiti si
c’était pour rester faire le ménage à la maison. C’était normal. En attendant
l’année universitaire française il allait se réinscrire en fac à Concepcion. Je
suis rentré. J’ai fini le livre. J’habitais avec Vincent à Punaauia au bord des
vagues. Il ne voulait pas se montrer avec moi en public pour ne pas être
contaminé par ma réputation de pédale. Je n’exagère pas. Je ne faisais que
travailler, nager dans l’eau grise. Marcelo a appelé de Concepcion pour dire
qu’il avait été malade, 40 de fièvre pendant quinze jours, qu’il ne voulait plus
rester. J’ai pris un billet, envoyé l’argent pour son visa. Il serait là
le 15 janvier.
 
4
 
(décembre 1995-juin 1996)

 
Fin décembre je suis retourné en France, pour la première fois depuis près
d’un an. Dès que je suis arrivé à Paris je me suis précipité au sauna. J’avais
oublié la hauteur des immeubles. Pour le nouvel an j’étais à Séville avec ma
sœur. Le matin du 31 je lui ai raconté au petit-déjeuner l’idée d’histoire que
j’avais eue en dormant. Autocrucifixion, ça s’appelait. C’était la transposition
de mon histoire avec Quentin, mélangée avec celle d’un mec qu’on avait
connu ensemble, Hervé P., un petit prolo passif et malingre marié à un vieux
salaud dominateur qui avait quand même fini par se prendre un coup de
couteau dans le bide. J’ai revu Hervé P. des années après Séville, au Rude. Il a
l’air de s’en être sorti. Bref, dans l’histoire, le mec était non seulement prolo
mais il avait une toute petite bite. À part ça beau comme un ange, of course.
D’abord il commençait par être totalement fasciné par ce mec un peu plus
âgé qui le draguait un jour au McDo de la place Clichy où il travaillait (c’était
là que Quentin avait branché le véritable Hervé). Le mec lui faisait faire ce
qu’il voulait. Il le trompait à mort, blablabla. Et puis l’autre perdait son job et
à la fin du chômage il le persuadait d’aller faire le trottoir. Le gamin allait
faire la pute par amour, classique. Et puis un soir pendant un plan à trois son
mec le faisait violer, en substance. En se refaisant violer au boulot il avait une
espèce de révélation comme quoi il fallait qu’il se casse. Le lendemain il
cherchait ses économies cachées sous le matelas (les pauvres n’ont pas
confiance dans les banques). Plus rien. Son mec rentrait avec des paquets. Il
avait tout claqué en fringues de meuf pour lui. C’est comme ça que j’ai envie
de t’aimer, il lui disait. Ma sœur m’a dit d’arrêter là parce que sinon elle allait
gerber. Effectivement elle était blanche. Il faisait très chaud dans la salle de
petit-déjeuner de l’hôtel. Je lui ai laissé le temps de se remettre avant de lui
raconter la fin. Comme il était coincé sans fric, en plus orphelin et sans amis
(le seul qu’il avait gardé de l’époque où il bossait à McDo était parti à
l’étranger juste avant), il restait, retournait faire la pute, en trave maintenant.
Au bout de quelques temps son mec lui demandait de se faire opérer. Il
l’aimerait tellement plus comme ça. Il se faisait opérer. Et puis un jour il
rentrait du turbin pour tomber sur son mec au lit avec un autre. La seule
chose qu’il ne lui avait pas faite. Il plantait son mec avec un couteau. Il fuyait
la maison sans savoir si l’autre était mort ou vivant, se réfugiait au Sacré-
Cœur, s’évanouissait. « Vous connaissez cette personne ? » C’était la première
phrase du roman. « Non » était la deuxième, dite par le type qui venait de le
trouver, inconscient, et qui devait être moi de passage à Montmartre. Après
un très court premier chapitre dont j’étais le narrateur, le reste du livre était
sa déposition à la police.
 
Le soir de ce jour-là, une fois Sophie couchée, j’ai fait un tour en bars.
Branché un percé. Je me suis retrouvé en boîte avec sa bande d’extasiés. J’en
ai pris. Je suis monté à la backroom. Le premier mec que j’ai sucé m’a giclé en
pleine gueule sans prévenir au bout d’une demi-seconde. Bienvenue au club.
Après j’étais total défoncé dans le noir avec seulement les flammes des
briquets, un truc immense, à sucer une queue considérable perchée sur des
cuisses épaisses et poilues à demi vêtues d’un pantalon en velours. Ouais, en
velours. Ça m’excitait grave. Le mec n’arrêtait pas de me dire Tomala. Tomala
nel culo. Je ne voulais pas. Pas sans capote. Finalement c’est lui qui s’est fait
baiser à cru par un autre gros calibre qu’après j’ai terminé en le suçant. Ça a
dû durer deux heures, j’étais total raide à cause de l’X mais j’avais la trique de
ma vie, en fait c’est le truc le plus chaud que j’aie jamais vécu sexuellement,
sans doute à cause du noir, je n’ai carrément pas vu leur gueule, juste je
savais qu’ils étaient fermes et bien montés, géant, non ? Tomala. Toma.
 
L’Alhambra était sublime. Il y avait deux vieux canards amoureux dans un
petit bassin. Avec ma sœur je me suis toujours hyper engueulé. C’est de ma
faute. N’empêche qu’on s’entend vraiment bien. J’adore ma sœur. Sophie. On
rigole. L’autre aussi. Ma demi-. Julie. En ce moment on ne se voit pas trop à
cause des ondes de choc du départ de mon père (il a largué sa deuxième
femme, Martine, la mère de Julie), mais on se retrouvera. Les fleurs éclosent
toujours à temps. Bref. Je suis rentré à Tahiti après un stop à San Francisco,
le temps de me taper une pute qui suçait mal et de me faire regarder de
travers par tout Castro vu que le mec était noir. L’Amérique c’est grave quand
même. Nelson est arrivé quelques jours après. Le lendemain, très
exactement, j’ai fait un œdème de Quinck. J’ai débarqué à moitié asphyxié à
la clinique à Papeete, le Dr Borne m’a fait dégonfler à l’adrénaline. De toute
évidence c’était psychologique, Nelson était revenu pour avoir ma peau mais
je n’en ai tiré aucune conséquence. J’aurais dû. Maintenant c’était son tour,
son heure. Je ne pouvais plus rien dire, plus rien faire. J’ai commencé à
rentrer le plus tard possible du bureau. On a renouvelé son visa
jusqu’au  15  mai («  Trouve-toi un Français, ça sera plus simple  »). Après il
fallait qu’il parte. Dès que P.O.L m’a annoncé au téléphone qu’il voulait
publier DMC j’ai commencé à écrire d’autres trucs, des trucs qui
deviendraient Plus fort que moi, plus tard.
 
5
 
(juillet-août 1996)

 
On commençait à savoir pour les trithérapies1. Peut-être que je n’étais pas
obligé d’attendre la mort avec lui  ? Je l’ai retrouvé en France pour les
vacances d’été. Très vite je me suis cassé le bras droit en ripostant à sa
deuxième beigne (je reparlais de baiser ailleurs  : Non, tu ne me suffis pas.
C’était parti. Ça devait être la cinquième fois qu’il me battait). Je me suis fait
plâtrer aux urgences de la Salpé. Il avait toujours rêvé de voir la tour Eiffel, le
Mont-Saint-Michel et les châteaux de la Loire. J’ai dit non pour le Mont-
Saint-Michel. Trop lourd. En Touraine je pouvais toujours me bourrer la
gueule entre deux visites. Il y a une photo, une image particulièrement
atroce où nous déjeunons à Chenonceaux  : le plâtre caché sous la nappe
blanche, je suis défiguré par le malheur. Impassible, il sourit. Il est reparti à
la mi-août, juste après m’avoir laissé le prendre en profondeur, pour la
première fois depuis le début de notre histoire. Je pleurais en le laissant au
train de Madrid.

1. Les trithérapies, molécules destinées à lutter contre le VIH.


 
6
 
(septembre 1996)

 
Ne me fais pas ça, mon petit ours. C’est ce qu’il a dit quand je l’ai appelé
pour lui annoncer qu’il ne me retrouverait pas à Tahiti comme prévu. Je
venais d’enlever le plâtre que j’avais gardé six semaines. Ne me fais pas ça. Il
le fallait pourtant. Ça faisait trop longtemps que je me retenais, qu’au lit je
gardais les dents serrées pour ne pas le dire : Je ne t’aime pas. Je n’aime pas
ton corps. Je n’aime pas ta bite (pas assez grosse). Je ne le disais pas. Je ne
voulais pas que notre histoire s’arrête. Elle était tout ce que j’avais dans la
merde de ma vie. Je voulais être en terre promise. Protégé. Mais j’avais
commencé à parler à cause du livre. Et lui il me coupait les couilles. Il me
faisait la guerre. Il était hostile. À la fin je ne pouvais même plus manger.
Plus rien ne passait. Je veux une vie plus simple, il disait. Une vie de clapier,
bien collée à la chaleur des autres lapins. J’avais hurlé une fois contre sa voix
trop douce. De passage à L.A., j’avais rencontré un mec. J’avais bloqué sur lui
à Rage, à West Hollywood, parce que je l’avais vu sourire à ses billets quand
le barman lui avait rendu la monnaie. Jelani, le black de Noël de Dans ma
chambre, avec qui j’étais dans le bar, m’a dit If you want to meet him, go.
Alors j’y étais allé. Ma ligne consistait à lui demander s’il était sous exta. Il a
dit No…, well, you should see me on ecstasy !, en rugissant de rire. Puis il
m’a regardé d’un air suspicieux. What made you think I was on ecstasy, il a
dit. J’ai raconté le coup des billets. Nouveaux rugissements. J’étais séduit. Je
l’ai baratiné à mort pour me le faire, j’étais sûr que ça valait la peine. Il me
bombardait de questions. Pourquoi  ? Comment  ? Qu’est-ce que je voulais
dire ? À un moment j’en ai eu marre, j’ai bâillé. Un grand bâillement. C’est là
que je l’ai accroché. Il a d’ailleurs eu la politesse de me le dire
immédiatement. Now you’re real. Si bien qu’après une demi-heure dans sa
voiture il a craqué. Il m’a emmené chez lui, en fait chez sa mère. On a
préparé une chambre utilisable, j’étais ravi de rencontrer quelqu’un d’aussi
obsessionnel que moi. Il n’y a jamais de flexibles de douche aux States. Je me
suis lavé le cul accroupi sur le lavabo avec la main gauche. Au lit il assurait
grave. Très grosse bite. Technique parfaite. On a dormi ensemble. Le
lendemain il m’a laissé à ma voiture à West Hollywood. J’avais un PV. On
s’est donné rendez-vous pour le lendemain. Il avait envie de revoir les orques
à Marineland. On est partis sur San Diego. On a raté le show. Alors il s’est
fait valider nos tickets pour le lendemain et on s’est cassés. Le lendemain il
n’a pas voulu attendre le show. On est remontés sur L.A. et puis en discutant
on s’est dit qu’on préférait faire un truc plus marrant. Las Vegas. Je te
préviens, c’est l’enfer sur terre, il m’a dit. J’ai dit Let’s go !
 
Je me souviendrai toujours de la gueule de la black assise sur le lit du
motel avec le bébé dans ses bras et son mec en méga-flingue et pitbull qui
me dealait du crack que j’avais pris pour de la coke à Las Vegas en pleine
nuit, l’Amerloque était resté dans la voiture, il m’avait laissé y aller tout seul
pour me tester. Résultat je m’étais fait refiler un beau caillou pour de la
coke… Bon, on l’a fumé quand même. Le crack ça fait rien, c’est vraiment
naze, en tout cas ça n’accroche pas du premier coup, c’est des conneries, je
peux vous le certifier, j’en ai fumé toute la nuit dans la chambre d’hôtel à
Treasure Island avant d’aller acheter un short à Neiman Marcus pour
l’Amerloque qui s’était chié dessus d’appréhension (devant la porte de la
chambre… Il avait épongé mais ça schlinguait toujours. J’avais aspergé
d’essence de lavandin de l’abbaye de Sénanque. Merci les moines  : l’odeur
était partie) quand on avait ramené le tapin sosie de Christopher Reeves qui
lui avait dit dans le courant de la nuit qu’il avait un problème avec la colère,
c’était carrément grave, il nous disait qu’il nous aimait, il ne voulait plus
décoller…
À la fin du voyage, l’Américain m’a proposé un job  ; mari et assistant
personnel. Il avait une idée géniale : monter un cirque gay et le faire partir
en tournée pour montrer aux familles qu’on n’était pas des monstres (« They
all love the circus »). Je suis rentré dans l’île. J’ai pensé. Ça me laisserait du
temps pour écrire. Il y aurait du fric. C’était important le fric, c’était vital. Ça
faisait des années que c’était ma seule sécurité, la paye qui tombait tous les
mois. Mais là ça ne marchait plus, j’en avais marre des dossiers, j’avais de plus
en plus de mal à me concentrer. J’ai demandé ma disponibilité.
 
7
 
(septembre-novembre 1996)

 
À la maison c’était bizarre  : pas de mari. Depuis  88  en fait, ils s’étaient
succédé quasiment sans interruption. Quentin, Stéphane, Lapin. Sept ans de
mariage. Et tout d’un coup plus rien, à part l’Américain au téléphone. Au
téléphone cela dit j’avais aussi tout le temps Marcelo, je le soutenais, je ne
voulais pas qu’il me claque entre les doigts là-bas à Santiago. C’est à ce
moment-là que j’ai mis en place ma routine matinale. Avant ça, je n’en avais
jamais eu, de routine, je veux dire. Avant ça, j’étais petit. Je me levais, j’allais à
l’école. Et puis après, à partir de 87, du moment où je m’étais fait larguer par
Christophe Beaux, j’étais en dépression alors j’ouvrais les yeux et j’étais mal.
Mal genre, si j’avais pu penser quelque chose au lieu juste d’être mal, j’aurais
pensé un truc du style Oh non. Mais maintenant c’était différent. À cause du
livre. J’avais fait quelque chose. Il y avait quelque chose ou quelqu’un d’autre,
quelque chose ou quelqu’un de plus fort, quelque chose ou quelqu’un qui
m’aidait à ou qui avait la force de se lever. D’aller à la cuisine. Mettre le café à
chauffer. Pendant ce temps-là faire la vaisselle de la veille. Ne pas aller trop
vite, ne pas s’emporter, ne rien casser. Ranger le propre. Passer un coup
d’éponge. Donner à bouffer au chien. Boire le café avec plein de miel. À
l’époque j’avais encore besoin de manger pas mal. Je mangeais des saucisses
de volaille et du pain grillé avec du kiri (le fromage des gastronomes en
culottes courtes). Après ça je prenais une douche. Le coup de la vaisselle
avant la douche ça m’était venu parce que la vaisselle ça rend sale. Après la
douche, chaude, détendante, je m’habillais pour le boulot, chemise bècebège,
jeans, mocassins. Je mettais ma sacoche verte sur le toit de la Panda. Je
fermais la maison. Batman (la chienne de Stéphane) me disait Au revoir ! et
je partais.
 
L’Américain me voulait aux normes internationales, ça faisait partie du
deal. Sans bide, avec cinq ou six kilos de muscles de plus, le nez refait, les
oreilles recollées, les poils non conformes exterminés au laser. Il y en avait
bien pour deux ans. Je suis allé le revoir dix jours fin octobre. On a
commencé par faire une virée à San Diego, un repérage pour la boîte qu’il
voulait ouvrir, une boîte pédé qui passerait de la house, je lui avais apporté
mes meilleurs disques, à l’époque ils ne connaissaient pas trop ça sur la côte
ouest. On a pris une chambre au Ramada Inn à l’entrée de la ville comme la
première fois. Cette nuit-là la capote a claqué. Il a été plus que correct. Il ne
m’a pas tapé. Il a dit Now we’re borded. De retour à L.A. au bout de deux
jours on se faisait chier alors on est repartis. Il n’était pas sûr pour San Diego
à cause de la concurrence des trucs qui existaient déjà. Peut-être que c’était
ailleurs qu’il fallait aller, à Seattle. On s’est cassés à deux heures du matin
direction S.F. J’ai roulé toute la nuit à la sensimilla sur George Michael,
Older, Mary J. Blige, My life. Je pensais à la mienne. Je m’économisais depuis
que j’étais séropo. Are you tired ? il disait. Not really. Why don’t you keep on
driving then ? Je pensais que j’avais pas pu. J’étais mort depuis si longtemps.
Les camions. L’embouteillage en plein désert avant d’arriver dans la baie, à
cinq heures. J’ai continué. Tracé Frisco. Encore. On est remontés. L’Oregon.
Arrêtés pour prendre de l’essence dans un routier en rondins : une poupée
gonflable dans une baignoire vide aux chiottes. Le skyline de Portland au
crépuscule. Seattle. On s’est engueulés au restau. Je le trouvais trop
autoritaire. Mon rêve américain s’est dissipé d’un coup sur une bretelle de
highway que j’avais prise un peu trop vite, effectivement c’était dangereux, je
m’étais rabattu de justesse entre deux vans qui avaient klaxonné, l’Américain
m’avait gueulé dessus, tout d’un coup tout était trop réel, enfin exactement
comme d’habitude, réel comme en Europe et non plus souple et smooth et
glissant comme l’Amérique l’avait toujours été, on revenait du service de
l’Immigration aussi il faut bien le dire, j’avais insisté, lui n’était pas pour, il
savait comment s’y prendre, a good lawyer et plusieurs milliers de dollars
feraient l’affaire, j’avais halluciné, obligé de faire la queue pendant une heure
et demie gardés par des flics en mitraillettes qui gueulaient sur tout le
monde sans discriminer, merde pourtant j’étais blanc, le seul Blanc de la file
en plus, je tombais de haut. On est redescendus vers L.A. Santa Barbara était
hors de question. Lui ça le branchait mais moi je me voyais déjà mort
d’ennui. Je n’étais plus dans le film.
 
Ce qui m’impressionnait le plus chez lui, c’était sa façon de dormir, avec
des oreillers tout autour du corps. Il n’en avait rien à cirer d’avoir l’air de
régresser. Les douches aussi, qu’il prenait longues et chaudes, en fait il se
faisait un hammam, il laissait couler pendant des heures avant d’entrer dans
la salle de bains des motels. C’est lui qui m’a appris à rester tranquille encore
après que je n’étais plus épuisé. Il prenait son temps. Je pensais à Jeanne
Moreau : « Dormir, se reposer, ça c’est du boulot. » En fait je me sentais seul
avec l’Amerloque. Il était total macho, genre écarte les jambes et une fois que
c’est fait je préfère m’éclater avec mes potes, alors un soir j’ai fait un peu
n’importe quoi au Gold Coast après trop de téquilas-bières, j’ai quasiment
baisé un mec devant tout le monde, un petit latino hyper chaud qui me
regardait gentiment, je vous dis pas l’ambiance en rentrant à la maison. On
s’est rabibochés et puis on est redescendus sur Diego pour revoir les endroits
qu’on avait repérés. On a visité des apparts. De retour à Tahiti j’ai commencé
par le plus urgent, le régime pour perdre la saloperie de bide que je m’étais
chopé en un an sans exercice, un vrai bide qui faisait un coussinet de chair
au-dessus du jean et qui m’empêchait de danser autrement que genre
Bibendum à la foire. Pas de gras, pas de sucre. Redoutable. J’ai perdu trois
kilos de muscles pour un de graisse mais bon en deux mois ça a marché. J’ai
repris la gym. Je bossais hard, j’avais une tonne de trucs à régler avant mon
départ, j’allais à la gym, je rentrais à la maison, Batman me faisait la fête, je
rigolais en jouant à lui faire peur, elle adorait ça. Je bouffais. Quand
j’allumais mon premier joint il était déjà tard dans la journée. À la fin je ne
fumais plus que juste avant de me coucher, de me branler et de m’écrouler.
 
Je ne sais plus exactement comment c’est arrivé. J’ai dû me plaindre à
Dona au tribunal, dire que j’étais mal. En fait non. C’est elle qui m’avait déjà
parlé une fois de cette nana, Jacqueline, qui vivait entre la France et Tahiti.
L’autre avait débloqué un truc chez elle, et paf, elle s’était retrouvée enceinte
alors que ça faisait des années qu’elle essayait sans y arriver. Je me souviens
que je suis entré dans son bureau et que je lui ai dit Elle ne serait pas là en ce
moment votre copine  ? Parce que je pense que j’aurais bien besoin de me
faire nettoyer les chakras. Avant j’étais un bon Français. Je ne croyais pas à
tous ces trucs. Dieu. La réincarnation. L’énergie. L’harmonie cosmique. Mon
horoscope. Bref, par hasard, Jacqueline était en ville, à l’hôtel au-dessus du
casino. J’ai demandé à Dona d’appeler pour moi. J’avais honte d’aller voir un
mage. C’était cinq cents balles et possible demain. J’ai dit O.K. Le lendemain,
par hasard, j’ai trouvé une place libre à l’entrée de l’hôtel. Elle m’attendait. On
a parlé un tout petit peu avec Jacqueline, je ne voulais pas qu’elle en sache
trop, et puis on s’y est mis. Moi assis sur une chaise, sans mes chaussures.
Elle debout derrière. Elle m’avait annoncé qu’elle allait d’abord me nettoyer à
la lumière blanche, puis remettre mes chakras en place. J’ai senti des drôles
de choses. Surtout à la fin, dans la tête. Comme si elle m’enlevait des toiles
d’araignée. Bizarre. Après on a débriefé. Elle m’a raconté ce qu’elle avait vu,
senti, trouvé. Une balle intacte dans mon ventre. Une cage dorée dans ma
poitrine. Et dans votre tête, je suis tombé sur quelque chose d’étrange, elle a
dit, comme des filets, je déroulais et déroulais, et il y en avait encore, mais
j’ai fini par tout enlever. Le reste, elle aurait pu l’inventer mais ça, ça m’a
troublé. Elle m’a dit comment elle avait trouvé mes chakras, le rouge,
l’orange, le jaune, le bleu, le vert, le violet. En écrivant ça je me rends compte
pour la première fois que c’est la même chose que le drapeau gay. Elle m’a dit
que ma droite et ma gauche n’étaient pas équilibrées, que je savais donner,
mais pas prendre. Qu’elle avait réveillé mon chakra violet, que maintenant
j’étais ouvert aux vibrations les plus subtiles, que maintenant je pouvais
communiquer, aimer par la pensée. J’ai pensé à Nelson. Je lui ai parlé aussi
de ma grand-mère, je lui ai dit que je pensais que c’était elle qui m’avait
donné le goût de vivre. Papa et maman avaient trop de problèmes. Je lui ai
dit que je venais de publier un livre. Je lui ai dit que j’avais peur, que j’étais
incertain. Elle m’a dit une chose renversante. L’univers est fait pour exaucer
notre désir. Quand je suis parti elle m’a dit Tenez-moi au courant, j’aime les
histoires à succès. Au retour dans la Panda j’ai repensé aux toiles d’araignée.
J’ai décidé d’associer comme pour la psy. Et j’ai trouvé. Une araignée au
plafond. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté de penser que j’étais fou.
 
8
 
(décembre 1996-mars 1997)

 
J’ai quitté Tahiti fin décembre, direction Paris, pour dire au revoir à tout le
monde. Puis ce serait Ca-li-for-naï-eh. San Diego. Ville de ploucs.
L’Amerloque ne voulait vivre ni à L.A. ni à S.F. Enfin San Diego c’était
clean… C’est en en parlant avec mon amie M que je suis arrivé à la
conclusion qu’il fallait que je reste en France, ce plan mariage ça craignait
trop, en fait c’était encore un coup à me retrouver en cage. Ce n’était pas la
Solution. J’ai appelé l’Amerloque. Je lui ai dit que je ne venais pas. Il l’a mal
pris. Il avait loué et meublé l’appart (trop sombre, pas marrant) qu’on avait
visité ensemble à San Diego. J’ai dit que je ne savais pas. Il a dit que c’était
une surprise. J’ai dit que j’étais désolé. Il a dit It’s perfect. You got rid of your
job. You got rid of Nelson. Now you got rid of me. You’ll have plenty of time
for writing. Il a dit qu’il me rappelait. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Je
lui ai écrit, puis envoyé JSCS et PFQM pour lui montrer que je bossais.
J’aurais bien aimé récupérer les deux valises d’affaires que j’avais laissées au
storage en prévision de mon retour. Je me demande s’il a avancé son rêve de
cirque. Je l’espère sans me faire trop d’illusions eu égard à la quantité de beue
qu’il fumait à longueur de journée. Je n’ai rien contre la défonce mais c’est
clair que ça ralentit.
 
J’avais de quoi tenir six mois sans bosser si je ne payais pas de loyer. J’ai
commencé à squatter, d’abord chez Bolg, puis chez Kro. J’étais libre. Plus de
job, plus de mec, plus d’appart. La sécu pendant deux ans tout de même
grâce au statut de la fonction publique, merci la France. De son côté Lapin
avait fini par trouver un poste bien payé, mille dollars par mois, dans une
boîte privée à Santiago. Il fallait juste qu’ils n’apprennent pas qu’il était
homosexuel et séropositif, sinon c’était la porte. À Paris la vie n’était plus la
même. Tout mon matos de cul au grenier chez ma mère. Je ne pouvais plus
ramener les mecs chez moi et baiser avec eux dans mes habits de super-
héros du cul. Aller chez eux, en général j’évitais  : il n’y avait pas tout le
confort sans lequel j’étais incapable de fonctionner. J’ai redécouvert la baise
debout. Au début je n’allais qu’au sauna, à IDM. J’avais peur de retourner
dans le Marais. Paris me faisait complètement flipper de toute façon.
Comme avant ma fuite, je ne pouvais pas marcher dans les rues sans que me
revienne avec qui et comment j’avais baisé ici, là. Ma détresse m’habitait. Je
baisais sans capote. Ça me prenait moins la tête qu’à l’époque où je mettais
trois jours à m’en remettre, après tout ça faisait des années maintenant que je
le faisais et j’étais toujours en bon état, mais ça ne me faisait toujours pas
marrer. Au bout d’un mois je me suis cassé à Toulon chez Alessandro. Là-bas
il n’y avait pas de souvenirs et pas de sexe, incomparablement moins, disons.
Je dormais. J’ai arrêté les pétards pendant trois semaines. Eux aussi me
faisaient peur, me renvoyaient au passé. Fin mars je suis retourné à Paris,
chez Bolg, enceinte et qui se demandait si elle allait garder le bébé. J’étais
pour. Puis chez Delphine et Tina place de la Madeleine, un endroit cool.
C’est là que je me suis retrouvé au Tea Dance, pour la première fois depuis
longtemps, que j’ai repris de l’exta, pour la première fois depuis longtemps,
que j’ai revu Tom et Georges et les autres, pour la première fois depuis
longtemps. Ça m’a fait un tel choc que dès le lendemain j’ai pris en notes tout
ce qui s’était passé pour en faire un livre. De toute façon les trucs de cul sur
lesquels je travaillais n’étaient pas mûrs, il me faudrait bien trop de temps, je
voulais que les choses aillent vite.
 
9
 
(avril-août 1997)

 
À Toulon je me suis senti tellement seul après une petite histoire
déprimante parce que pas safe avec un tapin local, vingt-trois ans, séropo of
course, que j’ai recommencé avec Lapin. Sa voix maintenant était toujours
tellement gentille, même quand, avant, elle ne l’aurait pas été, même quand
j’étais en retard pour l’appeler. Allo Lapin ? Oui mon petit ours, c’est moi. Ça
va ? Je lui ai proposé un avenir commun. Il a été d’accord. On se disait qu’on
s’aimait, au téléphone, une fois par semaine. Je me suis branlé en pensant à
lui, en répétant à voix haute Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime,
je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je
t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, jusqu’à ce que je jouisse (mes éjaculations
étaient de plus en plus fortes au fur et à mesure que je redécouvrais le
caractère sacré du sexe). Je suis revenu à Paris début juin avec le livre. Écrire
me renforce. Au QG je me suis fait brancher par un grand, dominateur. J’ai
surréagi à mort à la perspective de me faire violenter. Il l’a senti. On est
partis pour chez lui mais sur le chemin au lieu de fermer ma gueule je me
suis mis à poser des questions sur la manière dont ça allait se passer,
tellement de questions qu’après avoir répondu de mauvais gré aux premières
il m’a dit Bye et il s’est cassé. Seul sur le trottoir du boulevard Sébasto, je me
suis dit que j’allais mieux. Je suis ressorti. Dans les bars et dans les boîtes. J’ai
rencontré Philippe, aux Bains, sous X. Ce qui m’a accroché c’est sa manière
de se rendre fou de bonheur. Explosé aux téquilas-champagne et au poppers,
il sautait en l’air. Il rayonnait. J’ai accepté de prendre une deuxième X dans la
même soirée, après tout elles étaient nettement moins fortes qu’en  1988,
quand un copain d’Anoushka (reine de la nuit) m’avait filé ma première.
 
Dès que j’ai eu rendu le manuscrit on s’est cassés à Londres avec Tina.
Quatre jours. Je ne supportais pas de sortir du ghetto, on était chez Balan’s la
moitié du temps. Tom Stefan djeait à Substation Soho, j’avais envie de
l’entendre depuis que j’avais vu sa gueule en couverture du Gay Times, non
pas parce qu’il était sublime (un peu dans le même style que Nicolas Pages,
en y repensant), mais à cause de son expression, intelligente. J’ai dansé
pendant cinq heures (j’avais refait un peu de gym à Toulon). C’est là, quand
il a passé je ne sais plus quoi où il y avait Love, très tard dans la soirée, que
j’ai eu ma première extase mystique sur Nelson en moulinant des bras. Il a
fini son set, un des meilleurs que j’ai jamais entendus, sur Grace Jones, Slave
to the rhythm. J’ai pensé que c’était ce que j’étais, ce qu’on était : Slaves to the
rhythm. J’ai forcé ma pudeur, je suis allé le féliciter pour l’ensemble et
spécialement pour Grace Jones, je sais ce que c’est, on a toujours besoin
d’être soutenu, d’ailleurs il n’était pas très content, il m’a dit Oh you liked it ?
Good, coz people didn’t really react to it tonight. Les djs sont des artistes
conceptuels maintenant.
 
Après tout Londres aussi était mystique. Je l’ai revue de jour sans être
défoncé, pour la première fois depuis que j’étais petit avec Papa, avec
Maman, une fois aussi avec la bande, Jev, Bolg et Sand’s, ça me changeait des
plans suicide sous acide avec Quentin, Hyde Park avait l’air du jardin d’Alice
au Pays des Merveilles. J’ai pleuré en voyant les petits écureuils. Je me suis
acheté des fringues et une nouvelle montre indiquée par Tina, une Storm à
fond de soleil, on ne pouvait presque pas voir les aiguilles. Le soir en boîte,
impossible de savoir quelle heure il était. C’était parfait. Une fois de retour
j’ai squatté chez Philippe pendant qu’il était en vacances au Portugal. C’est
par son coloc que j’ai rencontré un mec qui avait une chambre à louer dans
un appart de groupe à Jaurès, pour l’été. J’avais envie d’une chambre à moi.
Elle donnait sur un jardin de senteurs. J’ai pris. L’histoire avec Philippe a
continué tant bien que mal. On ne baisait jamais.
 
Ce qui fait que quand Marcelo m’a appelé début juillet pour me dire qu’il
débarquait, envoyé en stage de formation par sa boîte, je lui ai dit que je
n’étais pas libre. Ça faisait juste un an qu’on ne s’était pas vus. J’ai appelé le
lendemain de son arrivée pour lui demander si je pouvais venir le voir
quand même. Il a dit Oui. Deux minutes après avoir franchi le seuil de chez
Delphine j’étais déjà en train de pleurer. Deux heures après je le baisais. Le
soir on est tous allés à la TGV, salle Wagram. C’était cool, il y avait des
pétales de roses sur tout le chemin. Je suis tombé du podium tellement je
tournais (à la vodka-glace). Je suis allé le voir à Amiens une fois pendant son
stage. C’était vrai qu’il avait changé. Sa violence s’était dissipée. Il voulait
baiser, moi pas. Nous avons eu l’union sexuelle la plus parfaite de ma vie.
J’étais la marée, lui, le sable. Dieu était d’accord. Deux hommes étaient aussi
sacrés qu’un homme et une femme. La montée si géométrique que j’ai refusé
de sortir. J’ai juté dans son cul pour la première fois. Comme ça aussi quoi
qu’il pût désormais nous arriver, c’était fait. Nous étions un. Il a eu peur. Je
l’ai rassuré, ça ne changeait pas grand-chose après avoir baisé sans capote
pendant un an et demi. Le lendemain nous fûmes à la plage, à Ouistreham.
J’ai failli m’évanouir quand je me suis assis face à lui au restaurant sans rien à
dire en pensant que si on était ensemble ça allait être ça jusqu’à la fin.
 
J’ai été odieux quand il est repassé à Paris, trois semaines plus tard, deux
jours avant son départ. J’avais un nouveau mec, Pierrick, un beau petit
queutard de vingt-trois balais qui me tournait autour depuis les rencontres
littéraires de la Gay Pride. C’était la grande époque de la baise sans capote,
après toutes ces années où on l’avait fait en se cachant, et avant que ça ne
redevienne finalement un peu déprimant. Je m’étais entièrement rasé à cause
des morbaques que Pierrick m’avait refilés. Quand Marcelo est arrivé il a viré
au blanc. Ce n’est que le lendemain qu’il m’a dit qu’il voulait couper une
mèche de mes poils pour l’emporter avec lui. J’ai refusé de baiser à cause de
mon nouveau flash. Le lendemain il ne savait pas quoi faire de ses valises. Je
l’ai engueulé, abandonné à l’entrée du métro. Je suis quand même allé à
l’aéroport, seul, avec lui.
 
10
 
(août 1997)

 
Ma grand-mère est morte à la fin de l’été, à Saint-Antoine, où je suis né,
d’une infection hospitalière. J’étais à la campagne en train de lire dans un
transat au soleil, quand le téléphone a sonné. C’était Papa. Mamina était à
l’hôpital. Elle était tombée à Poliveau, s’était cassé un truc au niveau du
bassin. Rien de terrible si ce n’était qu’elle était vieille et qu’il fallait opérer.
Papa repartait pour le Gers le soir même. Avec sa mère à l’hôpital c’était
effectivement le moment. On a dit qu’on irait la voir à Saint-Antoine le
lendemain et les jours suivants. En arrivant ça a été le choc. Les petits
sorbets et les tartelettes qu’on venait d’acheter étaient soudain hors de
propos. Elle était sur un lit bancal, échevelée, sans dentier, gémissant des
trucs qu’on ne comprenait pas. Elle découvrait son sexe. Femme des bois. J’ai
flippé. Maman aussi. Mais elle nous a reconnus, alors on a parlé. J’ai cherché
le dentier dans le sac d’affaires en bordel qui traînait dans une armoire
métallique pendant que Maman lui parlait. Elle n’est pas arrivée à le
remettre. On a laissé tomber. Demandé à un aide-soignant si on pouvait
faire quelque chose pour le lit. Il l’a bloqué avec une chaise. J’ai donné un
coup de main. Elle ne voulait pas des glaces. Qu’est-ce qui vous ferait
plaisir  ?, a demandé ma mère. Fraise, elle a gueulé. Des fraises. Signe que
non. Conf ’fraise, elle a gueulé. De la confiture de fraises ? Grognement que
oui. Maman l’a coiffée. On lui a passé une nuisette en synthétique, il n’y en
avait pas en coton. Il faisait une chaleur infernale. Puis Maman a parlé avec
l’infirmière-chef. On est partis.
Ça a duré dix jours. Jusqu’à ce qu’elle soit morte, je veux dire. Elle n’est
jamais vraiment allée mieux, je veux dire au point de discuter normalement,
sans parler de remarcher ce qui était de toute façon impossible avec la
fracture au bassin. Au bout de deux, trois jours comme ça il commençait à
être clair qu’elle ne se remettait pas de l’opération. Puis son état s’est dégradé,
par paliers. Moi je pensais qu’elle allait mourir. De toute façon je pensais ça
parce qu’elle m’en avait parlé la dernière fois que je l’avais vue à la résidence,
six mois plus tôt. Je pensais ça aussi parce que je ne suis pas exagérément
optimiste. Sans doute. Papa a fini par remonter du Gers. Sa mère a fini par
se retrouver dans une chambre seule en gériatrie. C’est sûr que la chambre
était bien, mais quand j’y suis entré pour la première fois j’ai eu un choc à
cause des fils. Tous les fils et les tuyaux qui lui sortaient de partout. Quand
elle reprenait conscience elle essayait de se les arracher. Masque à oxygène.
Calmez-vous Madame B., c’est de l’oxygène. Les poumons étaient atteints.
On essayait des antibiotiques à haute dose, je crois. Deux perfs. Elle ne
pouvait plus pisser. Sonde urinaire. La veiller consistait donc essentiellement
à l’empêcher de tout virer. Mamina, non. Il y avait aussi les ventouses pour
l’électrocardiogramme. Ça elle arrivait à les décoller. La machine faisait un
bip strident pour signaler l’arrêt du contrôle. Pour dormir ils lui attachaient
les bras. C’était tellement dégueulasse, et en plus ça ne servait à rien, qu’une
fois la surprise passée, au bout de deux trois jours de ce régime, j’ai dit à
Papa qu’il fallait que ça cesse, que sinon je n’irais pas à son enterrement à lui.
Le lendemain tout avait été enlevé sauf la sonde nasale et la sonde urinaire.
Elle avait l’air de s’être habituée à la deuxième mais pas du tout à la première,
vu qu’elle n’arrêtait pas de gueuler Euh Nez  ! Euh nez  ! tellement elle avait
mal. J’ai agressé le médecin de service, une belle juive d’une quarantaine
d’années. Elle m’a retourné en me disant qu’on ne pouvait pas faire
autrement, que c’était le minimum, qu’on ne s’acharnait pas, que la sonde
dans le nez servait seulement à lui donner de l’eau parce qu’elle ne pouvait
plus boire. O.K. Et pourquoi la garder si elle n’en voulait pas ? Le lendemain
j’ai vu qu’elle se faisait des souvenirs. Ses cousines étaient venues. Elle a dû se
dire qu’il était temps. L’un après l’autre elle nous a tous regardés,
longuement, fixement, pour que l’image soit nette. Elle ne pouvait plus
parler. Ses yeux étaient déjà loin. Il faisait abominablement chaud. Je suis
resté avec Sophie pendant que Papa allait boire un coup avec sa sœur.
Simone était venue de Tunisie, trop tard malheureusement pour pouvoir
parler avec sa mère, qui n’en était plus capable. Avec Sophie on a fait une
bataille de brumisateurs, merci Évian. C’était bon de rire un peu. Le
lendemain je n’y suis pas allé. Ni le jour d’après. Quand j’y suis retourné le
jour suivant elle était inconsciente. La fin était pour bientôt. Maman
pleurait. Elle est rentrée la première. On est restés Papa, Simone, Sophie et
moi. Je suis parti à la fin des visites, vers dix heures du soir. Le lendemain je
suis arrivé vers deux heures. Les stores étaient ouverts, la chambre
entièrement vide. Carcasse de métal et de formica. Il n’y avait plus rien. J’ai
demandé à une jeune fille où elle était. Elle ne savait pas. Elle s’est
renseignée. À la morgue. Personne ne m’avait appelé. Je suis redescendu aux
téléphones en bas, à l’époque je n’avais pas encore de portable. J’ai appelé
Maman qui savait. Elle était morte seule. Le chef du service  –  le chef du
camp – le chef nazi, avait demandé à tout le monde de partir, le soir venu.
Papa – le petit chef – le petit nazi, était d’accord. Simone avait suivi. Sophie
ne voulait pas rester seule au prix du scandale. Ils étaient tous partis. Elle est
morte seule, au milieu du camp. La femme qui racontait le mieux les
histoires. C’est quoi, cette société ? La folle, ce n’est pas moi. C’est elle.
 
J’ai raccroché. Sonné. Tout semble si lent dans ce genre de situations. J’ai
marché vers la sortie. Arrivé dans le jardin je n’y arrivais plus trop. Je ne
savais plus quoi faire. Je n’avais plus la force. Je suis allé m’étendre au rebord
d’un bassin. Le bassin était vide. Je regardais le ciel. J’ai fumé une clope. J’ai
regardé la façade classique. Elle était belle. L’inscription latine du fronton.
J’ai pensé aux maisons. À leur solidité. Le ciel était bleu. Un insecte est venu
me tourner autour. J’ai viré ma clope. J’avais froid. J’ai entendu pleurer au
loin. Un bébé. Je me suis souvenu. Saint-Antoine. La maternité. C’est là que
je suis né. Drôle. Et maintenant. Je me suis dit qu’il fallait laisser passer les
pensées. Comme les nuages dans le ciel. J’ai regardé les nuages. Ils étaient
petits. J’ai fermé les yeux. J’entendais les bébés et les voix des mamans. Des
sages-femmes. La grand-mère de Mamina était sage-femme, je crois. J’ai
pensé à ce plan bizarre avec un mec dans la baignoire de la salle de bains, où
déjà  ? Rue Quincampoix. Je l’aimais bien cet appartement. Trop bas de
plafond. Mais j’avais toujours voulu habiter rue Quincampoix. La rue de Law
dans Le Bossu de Paul Féval, mon livre préféré quand j’étais petit. Je me
souviens de sa reliure en faux cuir marron, et or. On était dans la baignoire,
dans le noir, j’avais éteint la lumière à sa demande. On avait fait couler l’eau
de la douche. Il m’avait dit qu’il aimait le chaud et l’humide, dans le noir,
c’était fœtal. C’était fatal. J’ai pensé au sauna. À la salle de sauna d’IDM. J’ai
bloqué. C’était là. Là qu’il fallait aller. Je me suis laissé être. J’ai écouté les
bruits. Je me suis endormi, quelques minutes. Puis j’ai repris conscience.
J’avais chaud. J’ai écouté les bruits. Rouvert les yeux. Regardé la façade. La
cour. Les fleurs. Le bassin. J’ai pris le temps pour me relever. D’abord assis.
Puis debout. Je me suis mis à marcher vers la sortie. L’embouchure du métro.
Arrivé en face j’ai eu un doute. Rentrer à la maison fumer un pétard me
branler m’écrouler dans la douleur ? Non. Mettre mes actes en accord avec
mes pensées. J’ai pris le métro. Arrivé Rue Montmartre j’y suis allé direct.
Payé en carte bleue. Comme à chaque fois que je fais ça j’ai pensé à Franck
qui payait toujours en liquide dans les endroits pédés pour qu’il n’y ait pas de
traces. Il voulait faire de la politique. J’ai remercié le type qui me tendait ma
serviette rouge. Dans les vestiaires les mecs se désapaient sur la disco. Dans
la maison. Protégés. Je me suis mis nu très lentement. À la fin j’étais seul. Je
me suis mis à danser sur Diana Ross, Upside Down. Je danse donc je suis. Je
n’ai pas baisé ce jour-là. Je me suis promené parmi mes petits frères.
 
11
 
(septembre-octobre 1997)

 
J’étais down. Je pensais à ce que m’avait dit Tom. Il s’était fait faire le sien
quand son mec était mort. Au sein. Désinfecter matin et soir pendant deux
mois l’avait obligé à s’occuper de lui. Et puis je suis allé voir Nowhere
d’Araki1 et ça m’a tellement boosté que le lendemain j’ai enfin eu le courage
d’aller me faire percer. J’ai fait le tour de Paris, Gauntlet était en travaux,
d’autres trucs n’existaient plus. Au bout de deux heures de marche je me suis
retrouvé hagard chez Ttbm. Au moins maintenant j’étais vraiment sûr que je
le voulais. J’ai commencé par le sein droit. J’ai demandé très en arrière, c’était
une erreur, ça m’a fait atrocement mal, d’ailleurs j’ai fini par l’enlever trois
mois plus tard, ça me lançait. Sur le coup j’ai été obligé d’aller à l’Open me
taper une double vodka-glace tellement j’étais choqué, mais ça s’est bien
passé, j’ai rencontré un ancien coup et on a été bouffer un truc au Coffee-
shop, c’était marrant. J’ai bien cicatrisé, un mois pas plus.
 
Je sors ce soir est sorti en septembre. Je me suis mis à côtoyer la haute
pédalerie, comme disait Alain Royer, le seul que je connaissais d’avant
(j’avais baisé avec). Mon énergie mondaine s’est heureusement trouvée
canalisée par la fermeture des boîtes (à part les Bains où je commençais à
être connu comme go-go bénévole). J’ai manifesté pour nos établissements
avec les petites folles du Marais. On-est-chez-nous  !, ils criaient aux CRS.
Avec Élisabeth Lebovici on a fait signer le tout-ghetto, ainsi qu’un certain
nombre de sympathisants, pour la liberté d’expression sur les drogues. On a
gagné. Tout a rouvert. Je n’avais plus rien à faire. J’ai commencé à écrire des
trucs qui ne me convainquaient pas. Un mois après j’ai fait le nombril. C’était
pratique, juste en bas de la maison (à ce moment-là j’habitais le Marais, chez
J-X). C’était pour m’empêcher de reprendre du bide. À cause du trou dans les
poils que le mec m’avait fait je me suis entièrement rasé le torse pour la
dernière fois (croyais-je). Après j’ai paradé aux Bains. Un mois après ça, le
sein gauche. L’oreille, le truc que mon père m’avait toujours interdit, et après
à l’ENA2 c’était trop tard. J’ai fini par le nez, un anneau comme les taureaux
ou les ours, c’était sympa vu qu’avec les autres ça faisait une croix. Et puis
j’avais surtout un truc qui se voyait. Très intéressant comme expérience. À
chaque anneau j’avais plus foi en moi. Je les ai presque tous enlevés depuis. Je
garde l’oreille par plaisir et un sein pour la crédibilité instantanée dès que je
me fous à poil.
 
En octobre a eu lieu la première Dispatch. Aux caves Le Chapelais, un
endroit mythique à cause des fêtes d’hiver de l’ASMF, dans le temps (c’est là
que j’avais vu mon premier double fist live). Bref, la Chose en rupture de
Bains faisait la soirée avec un nouveau venu, Bernard, dit BMK. Pur délire.
Stroboscope blanc ultra-puissant par-devant, overhard-house par-derrière.
Bien entendu personne à part moi n’avait pris de drogue. C’est là qu’un mec
(sublime) m’a montré comment danser en galopant et avec les pieds et en
faisant semblant de faire la brasse avec les mains. Extrêmement efficace. Et
puis je suis allé à Amsterdam avec J-X  ; Miss Psiggy et Princesse Rana en
bars cuirs défoncées à la Purple haze. Je me suis tellement fatigué que j’ai fait
un genre collapsus le dernier jour. Pouvais plus parler. Bouger, à peine.
Folklorique. En revenant j’ai écrit ça, un projet de sitcom :
 
GALAXIA
(Filles de nulle part)
un sitcom de 52 x 26 minutes
de Guillaume Dustan
 
CONCEPT :
Sur Galaxia, une minuscule planète du système solaire, des garçons sensibles
et des filles décidées ont fondé leur propre société à l’abri des fléaux qui
s’abattaient sur leur communauté sur Terre. Ils réalisent leurs rêves les plus
variés : se marier, avoir des enfants, ou bien réaliser leurs fantasmes en toute
tranquillité. Les nouvelles de la Terre leur parviennent néanmoins et font
l’objet de plaisanteries continuelles. Malgré leur liberté nouvellement conquise,
la promiscuité et l’homogénéité de leur environnement engendrent des
comportements hystériques et des problèmes sans fin parmi la dizaine de
personnages principaux.
 

LIEUX :
Galaxia est une toute petite planète aride peuplée d’animaux bizarres et
inoffensifs. L’action se déroule dans l’unique village de la planète, constitué
comme une ville du Far West d’une rue unique où se font face le supermarché
qui vend tous les produits de première nécessité (lampes à bronzer, ecstasy,
revues, cassettes et accessoires pornos, fringues) et le bar (de jour) – boîte (de
nuit). Le village est géré par le Collectif élu par tous les habitants (comme c’est
du boulot, personne ne veut jamais en faire partie). Le supermarché fait aussi
laverie et coffee-shop pour gagner du temps. Particularité de Galaxia, les
produits y sont classés par prix, des premiers bacs aux sacs Prada et aux billets
de téléportation. L’argent est remplacé par des boules portées en colliers ou en
bracelets. Au fond du supermarché se trouve La Boutique, qui ne vend que du
Prada inabordable que personne n’achète. La boîte n’apparaît pas en tant que
telle. On ne voit que le bar où se retrouvent les différents personnages  –
  toujours les mêmes. Les gens dansent, boivent, draguent… et préparent leur
gueule de bois du lendemain. L’appart de Miss Psiggy, un grand appart alloué
par le Collectif, qui menace perpétuellement de le lui reprendre pour le donner
à une famille avec enfants. Pour parer à cette menace, Psiggy est très libérale
vis-à-vis de divers squatteurs, sources d’embrouilles perpétuelles.
 

PERSONNAGES :
Miss Psiggy, ex-junk du cul, avec son bureau-boudoir et sa fuck-room (tu
sais pas ce qui peut arriver si je me remets à vraiment bz  !!!!!!!), fait une
fixation sur Matt Bradshaw (c’est moi en mieux !) et une pièce monochrome où
elle va se calmer qd c’est trop, ne fait que des saucisses à ses amis, est la drag de
la boîte, n’a jamais de fric, a tjrs de nvx plans foireux pour en trouver
(principalement thérapeute free-lance). Ramine-Jeff, qui l’aide toujours dans ts
les nouveaux plans foireux, est son unique patiente fidèle
aspect physique, caractère, ce qui leur arrive
– le couple idéal bf branché sexe « écarte plus » (Bao, le chef de bande qui
persécute Miss Psiggy « j’ai l’impression de voir mon père et ma mère en face de
moi, concentrés en une seule personne » – « c’est ça l’amour », et René le space
cow-boy), veulent un enfant, qu’ils font baby-sitter par… pour aller en boîte de
nuit (scène de bz de leurs totems-peluches)
– le mec cul (Jean + Serge B), patron du coffee-shop, macho dominateur qui
se la joue tt le temps top « le compteur je le bloque, le mec de l’EDF je l’encule »
man, dit «  je vais voir mon banquier on va négocier un truc  » sur le ton de
« petite salope, oui tu l’aimes ma grosse bite », sapé US, portable à la ceinture,
bien folle qd même, anticouple, qui tombe amoureux juste avant de baiser et
après c’est fini, délire sur et puis rencontre et vit avec un mec vraiment jeune,
dix-huit ans, fleuriste, parfait (« un étudiant, ah !!!!!, un étudiant, sec, genre en
première, mec, vierge, qui adore se faire sauter, que tu dresses, mais pas
coiffeuse »), qui vire amoureux je me fais sauter
– le mec de dix-huit ans en question (Reynald) avec collier de chien, parfois
nu de dos
– la coincée friquée (Ramine + Jeff), directrice de La Boutique, toujours en
tailleur Chanel «  Bonjour Madame  », culpabilisée agressée reconstituée (c’est
gore), qui vire percée tribale (totally unexpected) épilée tragique, acheteuse de
shit à des rebeus qui l’attachent et qui piquent ttes les nike de Jean, se fait voler
son téléportant en trente secondes qd elle le laisse ds la rue
– l’artiste planant tjrs amoureux (J-X) qui vire pas
– le dopé-alcoolo mondain (Ph Wozniak), qui vire en cure à la campagne
– le jock US (LB) qui la joue US avec bf entretenu sous contrat, qui vire
dopé
– la meilleure copine de la drag-héros (M, mariée, mère de famille)
– la nana du coffee-shop (Nirvana)
– sa meilleure copine, avec qui elle rigole tt le tps, Tim (Forrest Gump gay),
tj ds ds positions zen, bien branché cul et ss aucun pb avec ça, demande des
doggie-bags aux cocktails (il est journaliste)
– des guest-stars : Gaultier, Brialy
– un décor ouf et des gadgets galaxiques trash (J-X)
– aucune scène de cul
– visiophones muraux et portables qui font scritch et qui déforment le groin
thèmes à aborder :
références : Ab Fab.

1.  Gregg Araki, réalisateur américain né en  1959, a réalisé Nowhere en  1997, dernier volet d’une
trilogie consacrée à la jeunesse.
2. Guillaume Dustan est diplômé de l’ENA en 1991.
 
12
 
Le projet de film était moins abouti :
 
navettes motards cuir-unif flic-pute avec un panier  : extasi, coke, poppers,
joints préparés,,, le fumoir bite à l’air les gods en mortadelle pendus au plafond
écrans video jxd lasers en pleine gueule énergie terminator life at galaxia are
you coming to Life  ? Daddy se fait sucer la bite et chaque sein l’x hostie à
l’entrée bo todd terry weekend kim english nitelife sheep on drugs motorbike
opm pleasure  –  à remixer excess titres de warrio,,, champagne  !!!!! up your
ass  !!!!!!!!!!! any kind of fun agency (AKOF) mille derviches tourneurs «  à la
moi » the pigs at g@l@xi@ the truth combat entre les bons qui se droguent bien
et les méchants qui se droguent mal ou à la Araki avec un innocent
personnage  : Gengis Khan, la chose, le tapir, Miss Psiggy, porky, Princesse
Rana ;;;; leurs problèmes existentiels sur Vénus Darrell physio la tresse barman
jain vendeuse de poppers carlo spacedout gogo jxd accessoiriste marie-laure
assistante de prod les punks les hooligans et les reubeus sous x pierre
emmanuel en kermit jeanne balibar as hostess deluxe nirvana sylvie en
princesse madmax qui bz les pédés matt bradshaw coscénar bolg ? gudrun des
beaufs aussi  ? sex without love is good sex with love is great it’s an insult to
creation not to try evg primates are meant to inseminate dozens of females a
week, sometimes a day u want sex is an evidence the only question is which
way you want it cool you just make yourself seen,,, get back on the highway les
top-pros de la drague-drogue le nase qui est leur frère de grava soundgarden
blow up the outside world – vidéo rester français : je, je suis libertine, je suis
e
miss psiggy,  ;;;  : des faunes et des bergers bergères sex du XVIII siècle vodka
whisky téquila mescal gin are the name of the boys Michael Jackson plus kids
They don’t really care about us tenues gonflables comme dans Missy Elliott
can’t stand the rain Philippe Wozniak en drag.
 
13
 
J’ai aussi commencé un livre, mais j’ai vite arrêté. Ça n’était pas très bon.
Ça commençait comme ça :

 
4e de couverture :
 
Je suis radieuse. Je suis intelligente. Je suis une bombe sexuelle. Je suis
drôle. J’habite le Marais.
 
Mes amis me demandent  : Mais  ? Guillaume Dustan  ? Quel est votre
secret ?
 
Mon secret ?…
 
Je suis dépensière.
 
Je me drogue sans arrêt.
 
Je danse.
 
Et, surtout, je suis amoureuse…
Guillaume Dustan
 
Comment je suis devenu (presque) parfaite
 
histoire d’amour
 
À ma mère
 
À Ru Paul.
 
Après il y avait un début vraiment un peu chiant, et puis ça :
 
2. Jean-Xavier écoute des boléros. Chaque fois que j’entends de l’espagnol
déjà ça me fait penser à Marcelo, mais les boléros puissance 1  000  vu qu’il
m’avait ramené une cassette de Luis Miguel quand on vivait ensemble à Tahiti.
Desemparada… Desemparada de l’amor… Je porte aussi ma vieille ceinture
rock en cuir, elle est hypra-simple, noire, style western, mais total épurée. J’ai
marqué sur mon agenda qu’il faut que j’en trouve une plus hard, je ne veux pas
me laisser distancer par le retour du punk. En plus, j’en ai toujours voulu une
en pointes de diamants, de toutes façons on ne la voit pas sous mon sweat
Schott blanc cassé (à capuche pour ne jamais avoir froid – un truc de guerrier
des villes), mon walkman avec Chicago traxx vol. 1, un cult classic house de
1987 (c’est là-dessus qu’on avait baisé avec Quentin pour la première fois. Chez
moi à trois avec une grosse salope cocaïnée. Je me rappelle que je devais me
lever du lit pour remettre le bras de la platine au début du disque, je n’avais pas
encore de laser à l’époque, ça me foutait un peu la honte mais le disque était
absolument top, comme il l’est toujours, et parfait pour se faire défoncer le cul
par Robocop. Il paraît qu’il faut autant de temps que le temps passé avec
quelqu’un pour s’en remettre (théorie de J-X à laquelle je ne crois pas
complètement). Avec Quentin ça fait quatre ans bientôt qu’on s’est quittés, mais
on était ensemble pendant cinq, ça repousse la libération totale à fin  98.
Effectivement je dois reconnaître que ça m’a fait une espèce de vague de chaleur
quand ce fils de hyène m’a posé une main devant une main derrière  –  au
niveau du ventre, bande de voyeuses ! – quand on manifestait devant le Cox
(la deuxième fois, et la seule où il est venu…) : « Je peux plus te toucher ? »
Non, tu peux plus. Tout à l’heure mon walkman s’est arrêté. Je suis allé le
mettre à recharger dans ma chambre vu qu’ici il n’y a pas assez de prises
multiples. J-X m’a proposé sa bouffe mais c’était des haricots verts qui puaient
(après débat il s’est avéré qu’ils étaient depuis une semaine au freezer au lieu
de 48 heures comme c’est indiqué) et de la mortadelle, alors j’ai dit que merci
j’avais déjà la chiasse, j’ai pris une tranche de mortadelle et je suis allé faire un
tour. J’ai mis le blouson Levi’s fourré de J-X, qui est juste parfaitement parfait,
vieux mais pas trop, etc, etc, (il l’a eu d’occase aux puces en Bretagne). C’est
exactement celui que je voulais m’acheter à seize ans au magasin US à côté de
Jussieu mais Papa a refusé parce que soi-disant ça faisait mauvais genre,
salaud, salaud, salaud, salaud, maintenant je sais que c’est juste parce que ça
me plaisait qu’il refusait (par ailleurs c’est vrai que j’aurais été top sexe de la
mort avec un truc pareil sous ma gueule d’ado). Je m’en fous je suis vengé, ça
fait un mois maintenant que je ne lui parle plus.
 
3. J’habite le Marais. À deux pas du Coffee-shop qui a enfin rouvert (pas
comme la piscine Deligny malheureusement). Alors je suis allé boire un café
(bon, servi dans un petit verre, à dix francs), en lisant Libé (gratos, ce qui
mettait le café à trois francs, pas cher, j’ai pensé). J’ai fumé une clope en me
sentant gargouiller, je ne voulais pas aller aux chiottes derrière dans l’escalier,
passer derrière le comptoir, revenir au bout d’un temps humiliamment
significatif, non. Libé était sur la mode. Ça descendait sec. Ils critiquaient
Pierre Bergé qui a signé en un temps record pour ma pétition. Il y avait une
photo de lui avec un mannequin. Moi j’ai trouvé qu’il était classe. Je ne voulais
pas bouffer là. La prochaine fois je dirai au patron qu’ils devraient faire de la
soupe, comme aux States. J’ai payé et je suis parti. De toutes façons le mec sur
lequel je bavais (pas très fort) depuis cinq minutes n’était pas pour moi. Tiens,
tiens, j’ai fait en découvrant juste sous mon nez le grand mec cuir sympa avec
lequel j’avais fait un plan la veille dans les chiottes du QG (comme c’était mardi
elles ne puaient pas). Ça va ? Oui, et toi. J’ai vu qu’il voyait que j’avais le même
cuir qu’hier. Il a vu que je voyais que lui pareil. Mais là il avait quoi, des
baskets  ? Pas eu le temps de bien voir. La prochaine fois que je le vois je lui
pose des questions j’ai décidé. Je suis allé du côté de chez Marianne en me
disant que c’était cool d’habiter le Village et d’être le Woody Allen gay (c’est-à-
dire en beaucoup mieux physiquement).
 
Je sais, c’est un privilège. Sauf que si les gens étaient plus exigeants, eux aussi
ils pourraient avoir leur tatoueur et leur jewish deli en bas de chez eux. Et les
soixante-dix mètres carrés version HLM leur coûteraient aussi huit mille
balles. Tu m’étonnes qu’il faut être à deux. De toutes façons je suis pour la
cohabitation. Être seul chez soi je ne trouve vraiment pas ça cool. Trop dur. J’ai
fait. Je ne fais plus. C’est sûr que partager c’est contraignant pour la baise, on ne
peut pas aller dans le salon etc, mais ton coloc finit toujours par aller passer
une semaine chez ses parents ou à Amsterdam et là tu en profites… Comme le
mec sait que tu as deux bonnes extas à la maison (puisque tu le lui as dit), il
n’oppose pas de résistance, tu le ramènes (à condition de ne pas habiter après
République, ou alors il faut augmenter les doses), tu le fais gober dès que vous
avez passé la porte d’entrée, ça monte plus vite quand on baise et de toutes
façons comme vous en prenez régulièrement vous avez l’habitude… [censuré]
N’ayez pas peur, comme disait Jésus.
 
4. Je ne suis pas très branché cul en ce moment, je n’ai pas mon matériel, pas
vraiment d’appart non plus. Je suis toujours amoureux de Marcelo. C’est une
histoire compliquée. Ou simple. On s’est rencontrés à Tahiti. Il était venu
mourir loin de sa famille. J’étais venu écrire mon livre. Je ne savais pas qu’il
allait y en avoir d’autres. J’étais désespéré. J’ai écrit ça à l’époque :
 
5. [censuré]
 
6. Et puis je l’ai rencontré. J’avais fait le tour des gens que je connaissais à
Paris pour avoir des contacts à Tahiti. J’ai appelé. Je ne sais pas comment j’en
suis venu à évoquer le bouddhisme avec Rosine L. Nous nous sommes donné
rendez-vous pour aller écouter un moine tibétain venu donner des
enseignements. Je devais passer la prendre. Je me souviens parfaitement de
mon arrivée. J’ai sonné au portillon. Il n’y a pas eu de réponse. Pourtant
j’entendais des voix plus loin dans le jardin. J’ai fait glisser le loquet hors de la
serrure, poussé la barrière en bois. Je me suis avancé. Un chien est arrivé vite,
en aboyant. On lui a crié de se taire. On est là !, a fait la voix de Rosine. J’ai
suivi le chemin de pierres jusqu’à la terrasse qui séparait les deux parties de la
maison, le chien à mes basques. Rosine était là avec quatre jeunes gens. Une
fille blonde d’une vingtaine d’années, en short et t-shirt, debout à ma droite,
était sa fille, Tina. Il y avait une autre petite blonde, Delphine. Et puis deux
mecs un peu plus vieux, assis à table. André, Marcelo. J’ai pensé que c’étaient
les petits copains. Peut-être même les maris, on se marie jeune dans ces
milieux-là. André, très beau mec, genre surfeur, m’a dit Bonjour, sans se lever,
mais en souriant vigoureusement. L’autre, très brun, sombre, dense, m’a
regardé sans dire un mot. Je me suis senti fragile. Plus tard il m’a dit que dès
qu’il m’avait vu il avait voulu me baiser.
 
Je me suis retrouvé dans une session bouddhiste tibétaine au milieu des
bananiers à Papara. C’était bien mais je connaissais déjà. Au retour, Tina
avait laissé un mot. Elle faisait un barbecue chez son père à Arue, Rosine m’a
demandé si je voulais y aller. J’ai dit Oui, évidemment. La nuit était tombée. Je
suis passé chez moi me changer. J’ai retrouvé Rosine à l’entrée du chemin
comme prévu. J’ai conduit sa voiture jusqu’à Arue, mal à l’aise dans la montée
du Tahara. Un autre chien nous a accueilli. Il n’y a que cinq ou six invités.
Après le dîner les filles se baignent les seins nus, en gloussant, avec le type
sombre. Je ne fais pas trop de manières pour les rejoindre. Il fait tellement
chaud. Je pense : L.A. en plus petit. Tina me drague. Je me laisse faire. Ensuite
je suis un peu bourré alors je me permets de demander au type sombre laquelle
des deux blondes est sa copine. J’aime pas les filles, il me dit. Ah  ? Moi non
plus, je fais. Et puis on ne dit plus rien. Je me relève.
 
Rosine rentre chez elle. Les filles veulent aller en boîte. Je suis le mouvement.
Tina conduit sa voiture, une Polo vert émeraude, à toute vitesse dans la
descente. Je mets la main sur sa cuisse. Je sens que Delphine et le type sombre
derrière enregistrent mon geste. Au bout d’un moment je retire ma main. Au
Moloko, mes trois nouveaux amis s’éclatent sur la soupe dance. Le type sombre
bouge bien je trouve. Il fait très chaud. Je suis un peu bourré à nouveau. Le
type sombre est assis à côté de moi sur un pouf bleu marine. Je dis Ça te dirait
de baiser avec moi un de ces jours ? Pas un de ces jours, il dit. Ce soir. Ce soir
ou jamais ?, je dis. Il répond Oui. Je suis un peu emmerdé. Je dis O.K. On
retrouve les filles à la sortie de la boîte, elles étaient allées faire un tour au
Paradise à côté où il y a moins de marins et de putes et plus de bècebèges
locaux. Je dis à Tina Je vais me faire Marcelo. Visiblement bourrée, elle dit Ah
bon, il t’intéresse ? Je dis T’as pas compris, je ne veux pas me le faire, je vais me
le faire, maintenant. On va aller chez lui. Elle dit Pas de problème. Au retour je
suis à l’arrière, la main autour de la bite de Marcelo, la main de Marcelo
autour de ma bite. Les filles hurlent et rient à l’avant, la musique, meilleure
qu’en boîte, toujours à fond.
 
Marcelo habite une chambre dans une ancienne gendarmerie reconvertie en
centre pour étudiants. Je le suce, avec capote. Puis il me baise. Je m’assieds sur
lui, trop vite il vrille le bassin, il me pique, style gros macho. Doucement,
doucement, je dis.
 
7. Avant-hier pour la première fois depuis un mois je suis rentré
accompagné. Je suis descendu direct à la backroom. J’ai baisé la salope qui
traîne toujours à se faire tirer no kpote par tout le monde et que j’avais déjà
baisé une autre fois, on se l’est fait tourner bouche et cul avec un petit mec
genre métis indien, et puis on a fatigué, personne ne voulait lui jouir dans le
cul, il a dit O.K. pause, je vais boire un coup. Je l’ai suivi. Je lui ai dit Ça te
dirait de continuer à la maison, je n’aime pas trop baiser en backroom. Il a dit
J’ai remarqué. Et puis il a ajouté Tu habites où ? J’ai dit Juste à côté. Il a dit
O.K. on y va. À l’angle il a flashé une énorme Mercedes. Cool la voiture, j’ai dit
en m’installant. Ouais, j’aime que les grosses, il a fait. Souvent je suis tellement
allumé sous exta que j’sais même pas comment je la conduis, il a dit. J’ai fait
ma petite enquête. Il n’y a pas tellement de mecs qui non seulement baisent
sans capotes mais en plus se font gicler dans le cul à répétition. Il s’y était mis
progressivement, il m’a dit. Au début il avait honte. Arrivés chez moi je l’ai
emmené dans ma chambre. Il s’est assis sur le lit. J’ai ouvert son pantalon, il a
baissé son treillis, je l’ai poussé en arrière, attiré sur le bord du lit, baisé comme
j’aime comme dans du beurre. J’ai pensé à Marcelo tellement je me sentais
proche. J’ai un peu débandé, je suis ressorti, il s’est assis à nouveau au bord du
lit, il a dit Ça me fait chier d’enlever tout ça. Garde-le, j’ai dit, en le retournant.
Il a suivi mon geste, ne s’arrêtant que pour sortir son poppers avant de se placer
en levrette. Puis je l’ai pris par-devant à nouveau. J’avais envie de le goder mais
lui pas, il m’a dit Non moi j’aime que la bite. Il me racontait comment il se
faisait tirer à la file ça m’excitait. Et là t’as déjà combien de doses  ?, j’ai
demandé. Trois. Je suis descendu sur son cul pour le bouffer en essayant de
retrouver le goût du sperme de ceux qui y étaient passés avant moi mais ça ne
sentait que l’elbow grease. Pas terrible, cela dit j’étais au bord de jouir alors j’ai
fait ce que je préfère (même si ça n’était que la troisième fois de toute ma vie),
j’ai fait encore quelques allers-retours et puis je me suis regardé tout dégorger
sur sa chatte bien dilatée. Annnnnnnh, il a fait, remets-la-moi, fais bien
rentrer. Je l’ai ramoné encore trente secondes, jusqu’à ce que j’aie trop mal à la
bite. J’ai pris son numéro de téléphone en faisant des gros chiffres de bébé
malhabile, total hystérique.
 
8. Appelé Marcelo au téléphone.
 
9. Réflexion faite, il se trouve qu’un de mes plus grands sujets de satisfaction
de la semaine, après le fait qu’avoir chopé une bronchite aiguë et la grippe m’a
opportunément contraint de me mettre en quarantaine d’aventures nocturnes,
c’est la façon caressante, allante et venante, cherchante et exigeante dont cette
petite salope de José m’a caressé le cul hier soir au Rude. Je pensais que c’était J-
X qui avait simplement décidé de passer à un degré d’amitié supérieur, donc je
n’ai absolument pas réagi, je veux dire j’ai laissé faire. C’était cool, sans plus,
jusqu’à ce que je me retourne et que je voie que c’était quelqu’un d’autre. Brun
très court, rascleux, sexe. J’étais sous antibiotiques, vodka-ananas, on avait à
un moment quelconque dans la journée fumé un peu, plus du rouge pas très
bon à dîner mais c’était avec des potes donc ça allait. Évidemment dans ces
conditions (alliées à la haute opinion que j’ai maintenant de moi-même), j’ai
été princière. Dans le désordre  : je l’ai déculotté pour regarder et j’ai fait des
appréciations flatteuses sur son gros cockring chromé en pensant qu’il n’en
avait pas une grosse mais que ça allait, pas mal de peau, et les couilles O.K., je
lui ai dit Vas-y recommence je pensais que c’était quelqu’un d’autre (que ceux
qui pensent qu’il n’a pas recommencé arrêtent de lire ce livre NOW), je me suis
frotté la raie sur son genou, j’ai répondu à ses questions sur mes préférences
sexuelles, j’ai mis les doigts dans les trous du jean de son copain et dit Miam lui
aussi il est poilu, c’est vrai je suis une grosse cochonne, bu, parlé avec mon
copain Porky, payé une bière à J-X, annoncé que j’allais récupérer mon matos
en début de semaine prochaine, laissé mon numéro de tatoo parce que je ne me
rappelais plus de mon numéro de téléphone, dit que je n’étais pas sûr que ce
soit exactement ça parce qu’il m’impressionnait, il faut dire qu’on s’était mis
d’accord sur  : fistage réciproque, gros godes, sous extasy (il m’avait montré le
nouveau modèle qu’il avait sur lui, des mini-pills) et si seulement on avait de
la coke ce serait bien mais en ce moment y en a pas de la bonne à Paris, pas de
gants et pas de capotes (j’ai dit que c’était sans, je suis un peu prétentieuse, je
pense toujours que je suis la seule, ou alors les choses vont plus vite que je ne
pense, alors il m’a dit : quoi, sans capote, ça te pose un problème ? ; j’ai dit : plus
maintenant), mais il dit qu’il n’aime pas se faire enculer alors je dis que je lui
mettrai ma bite entre deux godes et je lui montre en écartant doucement, en
éventail, avec une lenteur tout orientale, que je sais ce que c’est qu’écarter un
cul, et je fais danser mes doigts devant ses yeux pendant qu’il parle avec son
copain qui va ailleurs, peut-être que c’est ça qui l’a définitivement convaincu de
me demander mon tel, j’aimerais bien qu’il m’appelle, ça me prouverait qu’il a
vraiment envie de moi, putain je le trouve tellement sexy, j’ai un peu déconné
en lui disant que j’aimais les faux maigres vicieux, après il n’a fait aucun
commentaire sur mon physique, cela dit j’ai été assez hard en disant que la
violence j’aimais pas (alors que lui sinon il est dans des plans sm avec du sang)
mais il m’a carrément montré (avec le tranchant de la main sur le bras) qu’on
pouvait le fister à vingt-cinq centimètres, et il a des tétons d’un centimètre, et il
m’a carrément fait peur en me disant qu’on peut être violent sans être brutal,
alors qu’il s’agissait de, hum hum hum, agiter sa main dans le cul d’une autre
personne ????, et qu’il n’aimait pas les mecs qui ne se faisaient pas fister dans
toutes les positions assis debout couché, là j’aurais dû dire quelque chose vu que
je ne suis pas du tout aussi avancé, enfin peut-être que si après le fist sur le
podium à Projet X où je ne bandais pas mais c’était pas grave, vu que je voyais
la lumière à l’intérieur de ma tête, sauf qu’au lieu d’être violette comme
d’habitude elle était vert fluo, en forme de pales radioactives, et elle tournait
sur son pivot, que je laissais rebondir les muscles de mes abdominaux sous le
va-et-vient de son poing, ça c’était la deuxième fois quand je suis revenu de
m’être lavé le cul aux urinoirs des toilettes puisque aucune autre facilité n’avait
été prévue par les organisateurs de cette soirée par ailleurs aaaaaaaabsolument
enchanteresse, et quand je me suis relevé, le mec m’a fait un pouce levé.
Résultat  : quand je me suis branlé après en pensant à des trucs qu’on allait
peut-être faire, en me concentrant bien pour que ça soit comme si j’y étais, je
suis montée comme une folle avec juste un joint et un peu de poppers, je ne sais
même pas combien de temps ça a duré (des heures !!!!), et à la fin j’ai construit
mon éjaculation progressivement dans les couilles comme on devrait
l’apprendre à l’école dès la puberté, et c’était, bon, pas mal, en fait je ne sais pas
pourquoi je viens d’y repenser. Les capotes maintenant moi je les collectionne
pour en mettre vingt sur le gode pistolet à eau que j’ai acheté (j’en ai acheté
deux sans savoir pourquoi et depuis j’ai eu l’idée de m’en servir pour faire un
Psiggy-show – toujours suivre l’impulse…) et que comme ça je puisse vraiment
m’en servir pour me faire remplir le cul d’un liquide chaud, gluant et très
abondant que je n’ai pas encore choisi  : miel, sauce au chocolat, glace à la
vanille  ? Il faut absolument que je fasse ça avec Baby Jo… Fuck, je ne suis
quand même pas tout à fait sûr qu’on soit dans le même trip. Mais peut-être
que je peux trouver du plaisir à quelque chose dont j’ai peur qu’il me dépasse ?
 
10. Mon autre kif en ce moment c’est le sperme. Tellement exotique…
 
11. 2  ? octobre  1997  : Professor Psiggy (Spécialiste de l’âme) donne sa
réponse. Elle porte une perruque brun extra-courte, un pull Prada bordeaux,
et une mini-jupe en agneau polaire. Elle n’a pas mis ses lentilles perses mais des
lunettes en écaille pour être sûre de totalement écraser son auditoire. La
question est : Comment s’occuper de ses amis selon la Voie ? Évidemment vous
auriez préféré que ça continue sur le cul et tous les autres trucs dégueulasses,
bande de chiennes de l’enfer… Eh bien non. La question d’aujourd’hui est  :
Comment s’occuper de ses amis selon la Voie ? BALANCEZ-LEUR TOUT CE
QUE VOUS PENSEZ À TRAVERS LA GUEULE ! Mais faites-le à la manière
fine de Miss Psiggy la Psycho Killer Nazie Folle Folle Folle Et Sans Aucun
Respect Humain (Apparent), en faisant semblant de leur vomir dessus, en les
traitant d’assassins (comme j’ai fait avec mon nain plus haut, mais maintenant,
c’est pour rire !), en les chatouillant, en leur mettant le doigt dans l’oreille, en
les pinçant, en les écoutant jusqu’au bout, en leur expliquant leur vie bien en
détail, en leur démontrant par a + b qu’il faut qu’ils en changent et en leur
donnant deux sorties différentes pour qu’ils ne soient pas trop crispés sur leur
planche de salut (elle enlève ses lunettes pour enculer l’auditoire de son regard
de cochonne en rut). This is serious, guys. Groink. Et d’ailleurs je montre
l’exemple en ayant promis à Georges de le masser une fois par semaine pour
qu’il se décoince de sa supériorité envahissante (qui lui pose problème en
société), et d’autant plus forte que bâtie à l’inverse d’une faille narcissique
originaire, certes comblée par un processus obsessionnel pleinement maîtrisé,
mais qui ne lui a pas permis d’apprendre à rigoler, et là il est temps qu’il s’y
mette s’il veut travailler avec nous sur Galaxia, parce qu’il commence à être
grillé avec ses airs d’Anne-Sophie princesse de Bavière. This is business too,
baby. Le travail de l’amour, l’amour du travail… Comme dit Jean-Luc Godard.
 
12. Je suis parti à Amsterdam avec mes photos préférées de Lapin, ce que je
ne faisais jamais, je n’avais qu’un photomaton de lui où il était affreux dans
mon portefeuille. J’ai emporté aussi les huit images de Petit Ours qu’il a
légendées. Sur la boîte de machas al natural que je n’ai pas ouverte et que j’ai
placée sur la plus haute étagère du rangement noir dans ma chambre, j’ai placé
le Petit Ours footballeur en plastique blanc. Il tient un ballon sous le bras droit,
il sourit sous son immense béret, il porte le numéro 1. J’ai choisi une des cartes
postales de Tom of Finland, celle où un mec a le regard hyper-langoureux.
 
13. Le cul, je suis décidé à refaire un essai, en shoot mensuel seulement. Le
cul. Le vrai cul. Celui qui est comme dans un rêve, et puis sa puissance me
dépasse, et là quand je me laisse aller, je perds l’équilibre et puis je me félicite
d’être confiant, quand je le retrouve dix mètres plus haut. Ce qui implique,
dans mon cas strictement personnel (censored).
 
14. En fait je ne me drogue pas. Je me dope. C’est très différent.
 
15. Pour vraiment être Miss Psiggy, il me manque : un collier de choux de
Bruxelles, des sunglasses  1970s flash trash, une perruque de black (blonde,
lisse, aux épaules), un serre-tête bleu marine et un glitter doré, de rechange…
 
16. La pbmatique des rôles sexuels entre hommes
 
17. retourner en enfance : se faire bz, danser ss x, rire ss x « je ne fais plus
aucun effort pour essayer de ne pas avoir l’air défoncé »
 
18. pratiques sex O.K. et pas O.K.
 
19. la détente de la défonce  : mettre une heure pour monter un étage,
enlever ses bottes… La drogue fait de bons souvenirs : j’ouvre mon filofax pour
chercher le numéro de portable de ma sœur et je retombe sur celui de
NICOLAS écrit en grosses lettres tremblées sur un intercalaire qui n’a rien à
voir avec l’ordre alphabétique du prénom dans lequel se présente mon listing. Il
me semble que je sais qui c’est (celui qui était aussi sous exta à Cafe con leche
et que j’ai sauté sans capote pendant une bonne heure, et dormi avec et pris le
petit-déjeuner et jamais rappelé l’été dernier rue de Meaux et quand je suis
retombé dessus toujours aux Bains je lui ai demandé son tel au cas où j’ai
envie, cette fois-là il faisait un truc extraordinaire en dansant avec la tête, une
double ellipse parfaite, voilà quelqu’un qui a compris l’extasy, d’un autre côté il
ne dit pas un mot tellement il est timide et il ne se fait que sauter c’est pour ça
que je ne l’ai pas rappelé mais je l’aime), mais ça peut aussi tout à fait en être
un autre dont je ne me souviendrais alors plus du tout…
 
20. Je n’ai eu aucune conscience de l’étendue de ma culpabilité d’être
homosexuel jusqu’à l’âge de trente ans.
 
21. Non aux mecs actifs. Non aux mecs passifs. Non aux mecs qui ne savent
pas se défoncer. Non aux mecs qui ne sucent pas en fond de gorge en pleurant
et en dégoulinant de bave visqueuse de trachée. Non aux mecs pas drôles.
 
22. Je suis tellement forte que je deviens insensible. Je fais ce que j’ai à faire
sans me soucier des conséquences. J’utilise les moyens qu’il faut pour atteindre
mes objectifs, et c’est tout.
 
23. La drogue avant toutes autres choses m’a sauvé la vie.
 
24.
 
14
 
(novembre 1997)

 
Je n’étais pas très cool. C’est à cette époque-là que j’ai rencontré Nicolas
(Milon). J’étais au QG, bourré, vers quatre heures du matin. J’ai vu une petite
salope en survêt, de dos. Je l’ai suivi. Je l’ai embrassé. Je suis monté en flèche
sur ses grosses lèvres, son bouc et sa sensualité tropicale. Je l’ai retourné. J’ai
mis ma bite (sans capote). Je l’ai baisé pendant un bon moment et puis j’ai
débandé à cause de la situation. Sans capote quand on n’a pas un solide
accord, c’est quand même toujours lourd. Je lui ai juté sur la gueule. Un peu
plus tard à Scream où j’étais tellement bien défoncé que je marchais avec les
paupières quasiment fermées, quelqu’un m’a soudain pris dans ses bras, par-
derrière. Qui c’est ? J’ai dansé avec l’inconnu. Mmmh, c’était bon. Je me suis
retourné. C’était lui. Plus tard il m’a dit que j’avais eu une espèce de
grognement de soulagement. Mmmmmmh… On s’est roulé une pelle sans
fin. Après je voulais rentrer baiser mais il avait pris beaucoup plus d’X que
moi alors il m’a filé son adresse et ses clefs et expliqué et il est allé aux Folies.
Je suis allé chez lui. J’ai pris une douche. En me foutant au lit j’ai vu Je sors ce
soir à son chevet. Déjà à moitié lu. Sauvé. On est sortis ensemble sous exta
pendant presque une semaine. On arrêtait pas de parler, ça me faisait un
bien fou. On est sortis aux Bains avec Tom, Georges et René, tous sous X. Ah
ouais, c’était vraiment cool. De vrais amis et un mec qui partageaient mon
mode de vie. Il était tellement mignon. L’ange blanc. On se connaissait
depuis quinze jours quand il a flippé. Il m’a dit qu’il voulait de l’air. Qu’il
voulait qu’on s’arrête. J’ai pris ça en pleine gueule, pourtant j’avais même
proposé de mettre des capotes, vu qu’il est séroneg.
 
La deuxième Dispatch est arrivée. Il était hors de question de ne pas y
être. Je me suis réveillé dans le coltard, comme d’habitude. Je n’ai pas bougé
tout de suite. J’ai pensé Je suis d’hyper mauvaise humeur. Alors j’ai juste
changé de position et je me suis forcé à me rendormir. Je me suis réveillé à
nouveau, plus tard. Je n’avais toujours pas spécialement envie de me lever. Je
me suis encore rendormi. Puis réveillé. J’ai refermé les yeux. Et puis j’ai fini
par craquer parce que j’avais trop envie de pisser. Je me suis levé d’un coup
sans m’étirer. J’ai senti que j’avais un peu mal au dos. Je suis allé pisser. La
porte de la chambre de J-X était entrouverte. J’ai regardé dans le salon. Il
était déjà en train de zoner, enfin plus exactement en train de bidouiller de
la house avec de vieux tubes disco, casque sur la tête en calbute-t-shirt-
chaussettes-espadrilles. Cette semaine-là je passais mon temps à me faire
violer. D’abord le coloc d’Élisabeth Lebovici. Après à l’Arène un mec m’avait
fait claquer les cervicales en me faisant descendre sur sa bite. Le lendemain,
c’est-à-dire la veille au soir, je m’étais fait mordre jusqu’au sang par une petite
salope. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, trop d’abandon et/ou de
demande de ma part, sans doute. J’ai fait la vaisselle et puis à déjeuner, des
œufs au plat et des saucisses Marks & Spencer avec du café et du pain grillé.
 
Hel-lo, chantonne J-X, une note haute, une autre plus basse et en dièse, en
glissant doucement vers l’intérieur de la cuisine. Hi, je réponds. Je baisse la
tête pour avaler la dernière moitié de jaune. Elle est froide mais c’est pas
grave. Pain. Café. Ça va ?, je fais. Hhouais, il laisse échapper. Ça me fait trop
chier de lui demander s’il a bien dormi alors je m’abstiens. J’en ai hyper
marre, ça fait la troisième fois que je me fais violer en une semaine, je fais.
Pas de réponse et puis : Miss Psiggy ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; grosse cochonne, il susurre.
Miss Psiggy, c’est moi. Ah mais non, c’est pas du tout ça, je fais,
zarma1 énervé. Il répond juste un genre de souffle : – … – Ça t’intéresse ?, je
demande (comme si un truc pareil pouvait ne pas l’intéresser). Bon, alors, la
première fois, c’était mercredi soir, je me suis fait le colocataire d’Élisabeth
Lebovici, genre après la réunion tout le monde avait un truc à faire et on est
restés tous les deux à boire un verre, au bout de deux minutes j’étais à
genoux en train de le sucer, il m’a baisé, c’était pas terrible à cause de la
capote, je le lui ai dit, et puis on est allés bouffer un McDo et après il m’a
raccompagné ici et là il m’a fisté et j’en avais pas vraiment envie. C’  ;  ;  ;  ;  ;
p ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; viol. À l’époque on ne comprenait pas toujours J-X. Il avait
pas mal tendance à parler dans sa barbe. Ça va mieux depuis qu’il rebosse.
Comment ça, pas un viol ? Si t’as p ; ; ; env ; ; ; ça rent ; ; ; ; pas, il fait en
regardant le placard. Si, je fais, parce qu’il me branlait avec l’autre main en
même temps alors je me suis laissé faire, et c’est allé trois fois plus vite et plus
loin que ce que j’aurais fait si j’avais eu le contrôle.
J’ ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; pas déplu, il insiste, l’enfoiré. Ouais enfin le
résultat c’est que j’ai eu hyper mal au cul, je fais. J’ai carrément dû rester
debout dans la cuisine pendant des heures après parce que j’voulais pas le
rejoindre au lit. Ça je sais que J-X s’en souvient parce que ça l’avait surpris.
Normalement quand je ramène un mec à la maison, c’est plutôt ambiance on
m’voit pas, j’suis dans la chambre. Je sais que j’ai marqué un point alors
j’embraye. La deuxième fois c’était jeudi soir. J’ai vu deux mecs pas trop mal
qui allaient à l’Arène et je me suis dit que ça me changerait et que c’était bien
de voir un peu de temps en temps comment ça se passe ailleurs alors j’y suis
allé. J’étais dans une cabine et y a un mec pas mal genre reubeu qui entre, je
ferme, on commence à s’embrasser et il mettait pas mal de salive et on
s’embrasse avec et ça me donne l’idée de lui cracher à la gueule, bon, donc je
lui crache à la gueule et puis je lèche et on s’embrasse et il me crache à la
gueule, j’étais hyper excité et là il me recrache à la gueule et je me dis merde
vu que c’était en train de devenir inégal mais je suis con je me laisse faire et
là il m’a pris la tête à deux mains pour que j’aille le sucer et il me l’a balancée
sur le côté hyper fort genre coup du lapin ! J’attends l’effet de mon plaidoyer.
P’t’ ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; pas fait exprès… Attends, encore heureux qu’il l’ait
pas fait exprès, ce petit merdeux, tu rigoles ! Attends j’étais trop vénère j’lui ai
dit Non mais ça va pas ? Vous vous sentez plus les machos, là, il s’est excusé
et je l’ai foutu dehors, je lui ai dit Dégage, allez tire-toi ! Attends, le mec il est
pas capable de m’prendre la tête sans m’la dévisser, j’hallucine  ! J-X ne dit
plus rien. Il sait qu’il n’a carrément pas intérêt sous peine de se faire à
nouveau noyer sous un flot de vertueuse indignation. Heureusement après je
suis tombé sur une petite salope qui m’a sucé en me regardant d’en bas, je
poursuis. C’est génial maintenant y a un spot rouge qui te tombe droit sur la
bite quand tu te fais sucer, c’est carrément genre film porno. Et hier, je vais
au QG, je me suis vidé les couilles, c’était moyen, après je suis allé me faire
un sandwich-frites rue Saint-Denis, mais c’était pas trop flippant vu que j’en
avais envie, ça me rappelait cet été sous la pluie avec Pierrick, j’arrive, y avait
un petit mec avec une grosse bouche mais bon hyper jeune et genre folle des
Halles, il m’intéressait pas, je bouffais mon sandwich en me regardant dans
les vitrines du magasin d’en face, y avait deux blackettes genre chanteuses de
soul qui voulaient commander sans sortir de leur bagnole et puis je me suis
rendu compte que le petit mec était de l’autre côté de la rue en train de me
mater. Je suis parti et en fait il me suivait, je lui ai rien dit, je trouvais ça
marrant et puis au bout d’un moment ça m’a énervé alors je lui ai dit Tu
comptes me suivre comme ça jusqu’à chez moi  ? Il a pas répondu. J’ai dit
C’est plutôt marrant, et puis je suis reparti, mais en fait c’était lourd je le
sentais derrière moi, ça me mettait mal à l’aise, en speedant un peu je suis
arrivé au square et j’ai sauté la grille et j’étais déjà de l’autre côté quand il est
arrivé. On s’est roulé des pelles au-dessus et tout d’un coup il m’a serré le
paquet hyper fort et j’ai gueulé Attends, tu veux que je te foute des claques
ou quoi, j’ai dit et il a dit Ouais p’t’être, alors je l’ai claqué et puis on s’est
embrassés, genre assez chaud et puis il m’a encore attrapé le paquet et je l’ai
reclaqué et on s’est embrassés, genre ça monte, et puis je lui ai foutu le pouce
dans la bouche tout en lui faisant les seins, il avait des tétons énormes, et là
ce petit connard m’a carrément mordu, il m’a fait hyper mal, je déteste qu’on
me morde, t’aimes qu’on te morde toi ? Il ; ; ; ; mordre ; ; ; ; mordre, il glisse.
En tout cas moi je déteste ça mais il doit y avoir un truc c’est pas la première
fois que ça m’arrive, déjà juste avant que je parte à Tahiti j’avais rencontré un
fou qui n’arrêtait pas de me mordre, j’en ai parlé dans Dans ma chambre, et là
je me fais violenter trois fois dans la même semaine, il doit y avoir un truc je
pense que je donne trop, je m’excite tellement que les mecs se sentent plus,
attends l’autre, le colocataire d’Élisabeth là ça m’avait tellement énervé que
quand on s’est réveillés le matin je lui ai pris la tête tu vois j’ai commencé par
lui dire Je ne compte pas faire le petit-déjeuner, en fait il me rappelait moi
avec Marcelo quand je la jouais hyper macho au début il m’apportait
carrément mon petit-déjeuner au lit tous les jours et l’Américain c’était un
peu le même délire et là je le voyais gros comme une maison qu’il attendait
que je le serve, attends mais c’est quoi ce plan ?
 
J’avais la rage. J’ai rangé la bouffe, mis ma vaisselle dans l’évier, et je suis
parti direction la salle de bains. Mais je me suis dit Merde il faut que j’appelle
Julie, une semaine de retard ça commence à bien faire. J’ai commencé à faire
couler mon bain et puis je suis allé appeler New York. La voix était toute
proche. Je lui ai souhaité bon anniversaire. C’était cool. Tout se passait bien
pour elle. Elle m’a dit qu’elle avait lu mes livres et qu’elle avait commencé à
m’écrire une lettre à leur sujet. Elle m’a dit Ça t’intéresse  ? J’ai dit Bien sûr
que ça m’intéresse. On s’est dit qu’on se verrait à Noël. Et puis tant qu’à faire
j’ai appelé Lapin au Chili. Il m’a dit qu’il n’était pas sûr de venir en décembre,
sa boîte préférerait sûrement envoyer quelqu’un qui n’était pas déjà allé en
France. J’ai dit que ce n’était pas grave, que s’il ne venait pas j’avais décidé de
venir le voir en février, après avoir fini mon prochain et mis en route les
choses avec Balland, de toutes façons pour l’instant je n’avais pas de fric. J’ai
dit Comme ça on verra où on en est, si on continue à penser qu’on a un
avenir ou pas. Il a dit Super. Je l’ai embrassé. Je suis retourné à la salle de
bains. Le bain était un peu trop chaud. J’ai fait couler du froid. Et puis je suis
rentré dans l’eau. J’ai dit J-X ? Il a dit Ouais. J’ai dit J’attends un copain, est-ce
que tu pourras ouvrir, s’il te plaît  ? Il a dit O.K. Cinq minutes après Al a
sonné. Je l’ai entendu dire bonjour. J’ai dit Al, je suis dans mon bain, viens. Il
est entré, a rigolé, un peu gêné. J’ai dit Ça va  ?, excuse-moi je suis super
énervé, il fallait que je me détende, prends une chaise à la cuisine, viens
t’installer. Il a rapporté une chaise. J’ai vaguement ramené un peu de mousse
pour cacher ma nudité. Al est hétéro, mais il m’aime. Il a habité chez moi
quand il était dans la merde il y a quelques années. Et puis j’ai squatté chez
lui à Toulon quand j’écrivais Je sors ce soir. Princesse Psiggy reçoit…, a dit J-
X en passant la tête dans l’entrebâillement de la porte. Rendez-moi mon
royaume  !, j’ai dit. J’ai tourné la tête vers Al. J’ai dit J’ai été violé trois fois
cette semaine. Évidemment ça l’a fait rire. Je lui ai tout raconté. Après j’ai dit
Et toi, ça va  ? Il a dit Non. Je commençais à avoir froid alors je lui ai dit
Excuse-moi je me douche et j’arrive. Je me suis lavé. L’eau chaude le long de
mon corps me faisait du bien. Je me suis séché. J’ai pensé C’est quand même
incroyable que le seul moment où on peut toucher son corps sans
culpabiliser dans la civilisation occidentale c’est quand on le lave. Al était en
train de discuter dans la cuisine avec J-X. Je suis allé dans ma chambre. Je
me suis demandé ce que j’allais mettre ce soir. D’un côté c’était un peu tôt
pour s’habiller pour une soirée où je ne devais pas arriver avant trois heures
du mat, mais de l’autre j’avais envie de voir si j’avais de quoi assurer. Et puis
Al était là, et ça le fait toujours marrer quand je fais le clown. Il est bon
public. J’ai passé mon harnais total, celui avec les courroies aux épaules et
sous les bras qui descend jusqu’au cockring. Mon vieux string en cuir zippé.
Un jean bleu délavé hyper moulant. Mes chaps en latex, elles le font bien à
cause de la bande blanche sur le côté. J’avais chaud. Je suis allé rejoindre Al
comme ça à la cuisine. Évidemment il s’est marré. Je vais tous les tuer, j’ai dit
en m’asseyant. On a parlé boulot et vie sentimentale. Et puis Al a dit qu’il
devait y aller. J’ai dit Attends je t’accompagne au métro, ça va me faire une
promenade. J’ai juste passé une chemise en jean sur le harmais, et mon
blouson en jean fourré.
 
Une fois dans la rue j’ai dit Si on allait chez Dom, c’est juste à côté, c’est là
que j’ai acheté mes lampes, tu verras si tu veux les mêmes  ? Al a dit O.K.
Dom est un bon endroit. Un endroit de rêve. Tout est un peu anormal : la
musique trop forte pour un magasin, les vendeurs ultra pétasses mais hyper
mignons, la patronne sm. Les objets pour vivre comme dans un film. Al a
acheté un super bougeoir seventies à 109. Moi je voulais celui en genre fer
forgé des Carpates à 79, mais ça n’était pas assez pour faire une carte bleue,
alors j’ai cherché quelque chose pour faire cent. Les bougies dorées ça me
faisait chier je trouvais ça à la fois convenu et trop cher. Je suis tombé en
arrêt devant les fioles de glitter. Doré  ? Non, trop Sentier. Argent  ? Trop
froid. Rouge et vert  ? Trop Père Noël. J’ai opté pour bleu, ma couleur
préférée, sombre et mystérieuse. Tu crois que ça va s’incruster dans les
chaps ?, j’ai demandé à Al. Il m’a dit que je n’avais qu’à faire un essai sur un
coin. Dans la rue j’étais déjà plus excité à cause du glitter. J’ai raccompagné
Al jusqu’à Pont Marie. Il faisait complètement nuit maintenant. Les lumières
étincelaient à cause de la pluie qui venait de tomber. J’ai dit Je ne supporte
plus le jour en ce moment c’est tellement sinistre ce gris. La nuit on ne voit
pas l’hiver. Le soleil ne manque pas. On s’est dit à bientôt. Je suis reparti vers
la maison en me faisant mater par les gens à cause des chaps.

1. Zarma, « soi-disant », « c’est-à-dire », en arabe.


 
Intermède

 
Ce matin  –  samedi  15  août  1998  –  j’ai fait un rêve. Je discutais avec un
entrepreneur de carrelages allemand de l’adéquation entre travail et éthique,
en soutenant que c’était une définition concrète de la liberté humaine, quand
tout d’un coup un type en noir qui nous suivait dans l’appartement m’a
attrapé par le cou. Il me serrait sans m’étrangler, je ne risquais pas de mourir,
non, je lui ai même parlé, ce qui était chiant c’est qu’il ne voulait pas lâcher,
on a appelé à l’aide les gens autour qui ne se rendaient compte de rien pour
m’aider à lui retourner les doigts un à un. Quand j’ai été sûr qu’il allait lâcher
prise j’ai eu dans le rêve une vision. Tout avait disparu, il n’y avait plus que
des mots qui défilaient comme sur mon écran d’ordinateur, illuminés par des
flashes.
 
Et maintenant… la suite de notre programme…

 
De retour à la maison j’ai ôté mon blouson. Dans ma chambre je me suis
assis sur le lit. Inspecté dans le miroir. J’ai enlevé ma chemise, déposé mes
chaps, retiré mes bottes et mes chaussettes, et puis je me suis mis au lit. Au
bout d’un moment mon harnais a commencé à me faire mal dans le dos. Je
l’ai enlevé. Je n’avais pas une thune pour ce soir. Pas question de sortir dîner
en bande et traîner dans les bars avant la soirée. Il me fallait un before pas
cher. Chez Brad, par exemple, chez qui j’en avais fait quelques-uns de très
bien en 97, avant d’aller au Queen, en général. Brad Rumph est, avant d’être
mon traducteur en anglais (et un excellent traducteur), un être merveilleux.
D’abord parce qu’à quarante-deux ans il est toujours beau (Junior Vasquez
en mieux). Il se tient bien. C’est grâce à lui que je n’ai plus peur de l’âge. Et
puis c’est un hôte hors pair. C’est chez lui que j’ai rencontré Aziz (voir index).
Il y a toujours des gens incroyables. Je m’arrête en disant juste qu’il me
soutient. C’est lui qui m’a dit qu’il fallait que je réessaye l’héro (en sniff
évidemment) quand j’étais trop mal quand je me suis rendu compte que
Philippe était un salaud et qu’il fallait que je le plaque. Vu que Nicolas
(Pages) m’a reconfirmé ça récemment (« Les extas t’as rien à faire. L’héro c’est
un engagement »), la chose est sur ma liste. Bref, je l’ai appelé. Lui non plus
n’avait pas de fric ce soir, et s’il en avait eu, ç’aurait plutôt été pour aller
écouter Paul Johnson et Roy Davies Jr à la salle Wagram. Brad est un grand
connaisseur de soul. Justement j’écoutais un truc génial de Paul Johnson sur
une compile à J-X : Hear the music, un truc très gospel, hallucinant. J’irais à
Dispatch après le concert, ce serait parfait. J’ai dit à Brad que j’allais appeler
Christophe Vix pour essayer de nous faire mettre sur la liste. Christophe
était injoignable. Je lui ai laissé un message sans grand espoir. De toute
façon, pour le soir même, c’était just. J’ai rappelé Brad pour lui dire que nous
n’étions pas sur la liste. De toute façon le son de la salle Wagram n’était pas
terrible, il a philosophé. Nous avons conversé sur les flasques. On aurait pu
en glisser dans nos poches de treillis pour économiser les verres à Dispatch.
Le fait est que nous n’en avions ni l’un ni l’autre. Quoi qu’il en soit il m’a
invité à venir boire un verre. Les Australiens devaient passer avec du
champagne. Je lui ai demandé s’il avait autre chose. Rien. J’ai dit que
j’apporterais de la vodka. Huit heures. L’heure de faire un tour au Cox pour
avoir les passes. Je me suis rhabillé vite fait. Au Cox il n’y avait personne. J’ai
attendu jusqu’à la demie et je me suis tiré faire des courses pour le before.
Stoli, Johnny Walker rouge, Coca et Schweppes par carte chez l’arabe de la
rue Sainte-Croix qui ferme à dix heures, la providence du quartier. À la
maison J-X m’a fait un pass neuf avec un ancien en y collant la pastille avec
la nouvelle date sur le flyer. On a bouffé avec Ramine après un petit pétard
en rigolant comme des bossus. Il était onze heures. Je me suis équipé – jean
de punk de tout à l’heure (à braguette zippée), chaps en latex, en haut
finalement je n’ai pas mis le harnais, trop commun, et puis j’avais envie de
me faire respecter, alors il valait mieux qu’on ne puisse pas toucher. J’ai
cherché dans l’armoire – quelle bonne idée d’avoir rapatrié le matos de chez
ma mère. Même si je ne m’en servais pas, ça me réchauffait. Aucun top
fashion n’allait. Je les avais tous mis récemment, ils me faisaient chier. J’ai
ressorti le débardeur en latex où Quentin avait découpé des trous aux seins
pour pouvoir baiser. Un total look latex. Sympa. Je l’ai passé. Normalement il
faut du talc pour que ça glisse, surtout avec les poils mais bon je suis un pro.
C’était excellent avec les deux trous aux seins qui laissaient voir mes deux
tétons percés. Top classe. J’ai donné un coup de ciseaux sur les poils qui
dépassaient pour que tout soit parfait. Fait un essai de glitter bleu nuit (dix
francs chez Dom) sur le latex. Pas mal. Alors j’ai rempli mon sac à dos (le
strict nécessaire  : bouteilles, glitter, portefeuille, shit, feuilles, clopes,
chewing-gum, lunettes de soleil pour la sortie demain matin), remis ma
chemise en jean, le latex en bas ça suffisait. J’ai enfilé mon blouson en jean
fourré, dit À plus ! à J-X qui continuait à bosser et y allait plus tard vendre
son cd pour Act Up – Ramine était allé faire la tournée des bars, et je suis
parti. Dans l’impasse en bas une nana gerbait dans le caniveau. Minuit. Trop
d’alcool bu trop vite pour oublier la souffrance. C’était normal. Il faut aller
super loin pour trouver du fric dans ce quartier. J’ai pris la direction de la
tireuse de Saint-Paul. Je prendrais un tax juste après. C’est incroyable ce que
la perspective d’une vraie fête peut mettre de bonne humeur. Sans parler de
la gueule des passants quand ils captaient mon look. Il faut dire qu’avec le
jean clair tranchant sur le cuir noir, c’était mon entrejambe en pleine gueule.
Au troisième code foireux je n’avais plus la Gold. Meeeeeeeeeeeeeeeeeeeerde.
Ça faisait super longtemps que je ne m’en étais plus servi, depuis le Marais
en fait, ça me gênait que les gens s’imaginent que j’avais plein de thune. Je
suis retourné prendre la bleue en pestant à cause du sac (4,4 litres plus les
bouteilles). Coucou ! Slam ! Pff-pff-pff-pff-pff-pff-pff-pff. À la sortie la nana
était en train de regerber dans le caniveau. J’ai hésité, demandé quatre cents.
Refus. Deux cents  ? Non plus. Cent  ? Miracle. J’ai eu un petit moment de
doute. Rentrer ? J’avais déjà cent balles. Du shit. Pas d’exta, Georges et René
étaient derrière le bar. Je pouvais compter sur eux pour quelques verres. Les
cent balles pouvaient donc être intégralement consacrés à l’achat de la
drogue nécessaire. Je pouvais toujours essayer de taper la thune du tax de
retour aux Australiens, ou à Francis s’il était là. J’ai pris un ticket de métro
dans mon filofax. J’ai traversé la rue.
 
Dans le métro j’étais déjà un peu moins content du coup des chaps. J’ai
mis mes lunettes de soleil. Je suis descendu à Tuileries. Pour aller chez Brad
il fallait passer par la rue Daunou. Sank roue daunou. J’ai pensé à
Hemingway. Où était le Rosebud déjà ? C’était là que j’avais invité Quentin à
dîner pour la première fois, pour l’impressionner. Le tartare était bon et
j’avais renvoyé le vin qui n’était pas de l’année indiquée, meilleure. Rue
Caumartin. Les gens normaux sortaient des théâtres. Chez Brad il y avait
bien les Australiens et un reste de champ que j’ai accepté, mais pas moyen de
taxer. Je proposais de rendre le lendemain mais ça n’a pas marché. Les
Australiens partis on s’est mis à la Stoli citron vert. J’ai roulé et on a causé de
mes projets, puis des siens, il avait envie d’éditer les lettres que lui adressait
un copain à lui en prison aux States, des lettres incroyablement drôles. Il
allait m’en lire une quand la porte a sonné. Dring. Tu attends quelqu’un ?, j’ai
demandé. Non, personne. Eu égard à ma tenue quelque peu provocante
(nibards troués et chaps foncés font seins et cul illuminés), je suis resté dans
la chambre. Voici Guillaume, a dit Brad. Hakim, Kamel, Karim et Karim se
sont présentés en y entrant. Salaud de Brad. Les deux pièces qu’il occupe
dans l’appartement ne sont pas immenses. À six dans son bureau-salon,
nous étions bien tassés. L’air était saturé de fantasmes virils. Un des deux
Karim a dû s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil de Kamel. Je me suis enfoncé
dans le mien. Ils avaient tous les quatre entre vingt-cinq et trente ans. Plutôt
beaux garçons. Les coupes de cheveux et les fringues étaient catégoriques. Ils
n’étaient pas du Marais. Très probablement pas de Paris intra-muros non
plus. Ils devaient quand même être pédés s’ils étaient là, je me suis dit. Je
voyais déjà le gang-bang. Enfin plus exactement le viol collectif. Bon, je
comptais quand même sur Brad. C’est un hôte formidable, comme je l’ai déjà
dit. Il ne leur a pas proposé à boire tout de suite. Ils s’étaient invités sans
prévenir. C’était ce qu’il fallait faire. Au bout d’un moment j’ai fait tourner
mon joint. Quand il a été fini, Hakim a suggéré à Kamel d’en faire un à son
tour. Nous l’avons fumé. C’est là que Brad leur a proposé une vodka. La
bouteille était sur la table basse. Le whisky toujours dans mon sac. Ça ne
vous gêne pas de boire comme ça ?, a demandé Brad en faisant référence au
fait que tous les verres avaient déjà été utilisés. Non, non, non, on ne veut
pas te déranger, ont fait les mecs. La politesse est importante.
 
« Avoir sa pointe, son grain. Premier degré de l’ivresse. Les autres degrés
sont : Être monté, en train, poussé, lancé, en patrouille, attendri, gai, éméché,
teinté, allumé, pavois, poivre, pompette. Avoir le nez piqué, son plumet, sa
cocarde. Être raide, dans les vignes, dans les brouillards, dans les
brindezingues, chargé, gavé, plein, complet, rond, pochard, bu. Avoir sa
culotte, son casque, son sac, sa cuite, son compte, saoul comme trente-six mille
hommes, etc. » Dictionnaire d’argot et des principales locutions populaires,
par Jean La Rue, précédé d’une Histoire de l’argot, par Clément Casciani,
Paris, librairie E. Flammarion, 1906.
 
Au bout d’un moment j’ai capté qu’un des Karim était son amoureux.
Celui de Brad, je veux dire. En effet, il n’était pas mal. En fait la petite bande
cherchait des plans pour la soirée. Ils nous ont demandé ce qu’il y avait ce
soir à Paris. On a dit le Queen. La salle Wagram. Dispatch. Lookés comme
ils l’étaient il était clair qu’ils n’avaient pas la moindre chance de rentrer nulle
part. Peut-être à Wagram. Nous n’en avons pas parlé. La politesse est
importante. Brad a raconté Roy Davis Jr mixant sur son fauteuil de
paralytique avec juste la tête et les mains qui dépassent. Ils ont demandé si
on n’aurait pas des invites. On a dit qu’on n’en avait jamais  –  ce qui était à
peu près vrai. J’ai dit que pour Dispatch il fallait avoir des passes et que je
n’en avais qu’un. Ils ont conservé toute leur bonne humeur. La politesse est
importante. Au bout d’un moment Karim a demandé à Brad s’il avait du raï.
Non, a dit Brad mais on n’a qu’à écouter Ado FM. Sur Ado FM il y avait du
raï moderne, électronique, excellent. Les mecs ont commencé à sourire et à
osciller du torse. À chantonner. J’ai dansouillé sur mon fauteuil en faisant
gaffe de ne pas en faire trop. Au bout d’un moment tout le monde sauf Brad
dansait assis. J’ai dit Pourquoi on ne danse pas  ? Comme on en était au
quatrième pétard je crois cette proposition a été considérée sérieusement.
Du regard j’ai formé une alliance avec le plus vieux, moustachu, qui dansait
le plus fort. Du regard, il a sollicité les autres. Du regard, Karim,
apparemment le chef et celui qui faisait aussi le lien avec l’endroit puisqu’il
connaissait Brad, a donné son accord. Les autres ont opiné. Nous étions
toujours assis. J’ai dit Bon ben on y va ? Le moustachu s’est levé. Je me suis
levé. Karim s’est levé. Les autres se sont levés. Brad est resté assis à regarder
ça. Karim s’est mis à onduler du bassin, les mains en l’air à la hauteur de la
poitrine. À l’arabe. Hyper bien. Je me suis mis à bougeoter, raide comme une
bille à cause des fringues. En plus je ne savais pas danser comme eux. Je ne
voulais pas avoir l’air d’un con. Je voulais leur montrer. Je me suis contenté
de bougeoter doucement pour ne pas perdre la face tout de suite et me
donner le temps de trouver quelque chose. Qu’est-ce que je connaissais qui
ressemblait à ça ? La voix était la même que dans le flamenco. Yo fui l’alegria
de mi casa… Ay, ah, ah, ah, ah-ah, ah, ah, ah. Sophie m’en avait emmené
voir à Séville. A priori ça ne me branchait pas mais je l’avais accompagnée.
Dans un endroit près des arènes c’était génial. Je fus la joie de ma maison…
Ay, ah, ah, ah, ah-ah, ah, ah, ah. J’avais pleuré. Je me suis redressé le plus
possible. J’ai bloqué mes abdos en pensant à ce que m’avait dit Brad un soir
aux Bains alors que je partais dans tous les sens : Be sexy for the boys ! La
danse est une technologie. J’ai commencé tout doucement en me chantant le
truc à l’intérieur. Yo fui l’alegria de mi casa… Ay, ah, ah, ah, ah-ah, ah, ah,
ah. Le raï symphonisait autour.
 
Ça a été le délire. Les mecs se sont mis à chanter. Je dansais carrément
avec le moustachu, sans se toucher évidemment, à trente-cinq centimètres
l’un de l’autre. Tout le monde arborait le même sourire jusqu’aux oreilles.
L’enchantement. Brad s’est levé et nous a rejoints. Au bout d’un moment je
me suis rendu compte que j’avais super envie de pisser. Ils étaient occupés,
c’était le bon moment pour y aller. Sur le chemin j’ai remarqué que j’étais déjà
bien avancé. Ça a été l’enfer pour descendre mon string. La soirée
s’annonçait bonne. Je me suis lavé les mains, passé de l’eau sur le visage et je
suis retourné à la fête. Subrepticement j’ai remis ma chemise. Ouf. Pas de
gang bang. Au bout d’un moment la bande des quatre est repartie. Lequel tu
aimais ?, m’a demandé Brad. En fait tous, j’ai répondu. J’avais un faible pour
le moustachu, mais ils avaient tous quelque chose, chacun dans son genre.
En fait, je me les serais bien tous tapés, j’ai fini par dire. On s’est fumé un
dernier pét avec son herbe. Il était deux heures et demie, l’heure d’y aller. On
a fait un petit échange de dope, un bout de mon shit contre un peu de son
herbe. J’ai roulé un pétard pour là-bas. Brad ne venait pas parce qu’il n’avait
pas de thune. Ba-baille. Je suis parti à pied. Le sac était presque vide
maintenant c’était cool.
 
Rue Blanche j’ai eu l’impression que je me faisais suivre par un mec. J’ai
vérifié. Il n’avait pas l’air d’aller à Dispatch. Plutôt de vouloir embrouiller les
mecs qui font remarquer leur cul. J’ai pris un rythme plus soutenu, le rythme
de quelqu’un qui avance. Il s’est rapproché. Pas normal. J’ai changé de
trottoir. Il a changé de trottoir. Mon cœur s’est mis à battre. J’ai mis le turbo
en restant fluide pour ne pas lui donner envie de me courser. Il était encore
assez loin mais il restait beaucoup trop de rue déserte et en montée avant la
place de Clichy pour que je coure le risque. Et puis je n’avais pas envie
d’avoir l’air d’avoir peur. Au bout de cinquante mètres j’ai vu qu’il
commençait à céder du terrain. J’ai maintenu le rythme en pensant à ma
grand-mère, l’autre, Mamie, celle qui m’avait appris à marcher comme ça, en
lançant les jambes en avant, quand j’étais petit à Megève.
 
Il était trois heures pile quand j’ai tourné à l’angle de la rue. Parfait. Il y
avait entre cinquante et cent personnes agglomérées devant l’entrée. Moins
parfait. J’ai brandi mon passe. Dès les escaliers j’ai vu que c’était bon. Il y
avait tellement de monde qu’on pouvait à peine marcher. Cinq marches sales
et glissantes, jusqu’aux vestiaires complets. Bon… Le couloir était tendu de
vinyle rouge. Pas mal… Les mecs bodybuildés et habillés en salopes. Bien…
Arrivé en bas, J-X m’a sauté dessus, visiblement déjà bien parti. Boum,
boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. La musique était bonne,
j’entendais. C’est fondamental, la musique. Si ça ne tourne pas, la soirée est
ratée. Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. J’ai plié mon
blouson et ma chemise. Le blouson ne rentrait pas dans le sac. Attends deux
secondes, j’ai trop chaud là, je vais aller déposer mes trucs au bar, j’ai dit à J-
X. Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. J’ai fait deux
mètres à travers les mecs. Vérifié que j’avais tout ce qu’il me fallait. Fric,
clopes (le pétard tout fait était dans le paquet), briquet, chewing-gums.
Nirvana était au bar, enfin à la caisse, avec une perruque de marquise de
soixante-dix centimètres de haut. Pas mal. Salut chérie, ça va ? Boum, boum,
boum, boum, boum, boum, boum, boum. Dis donc c’est la folie ce soir je
peux te laisser mes affaires ? Non mon cœur je suis désolée y en a déjà trop
regarde. Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. Ouais
mais comment je fais y a plus de vestiaires  ! Boum, boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum. Bon O.K. mais tu pourras pas les reprendre
avant la fin d’accord ? C’est quand la fin ? Sept heures. Boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum, boum. J’ai pensé un quart de seconde. Boum,
boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. J’ai dit O.K. Je te le rends
pas avant sept heures, elle a répété. J’ai dit O.K., y a pas d’problème. Je lui ai
passé le sac. En l’embrassant j’ai regardé sous le bar. Il y en avait cent.
 
Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. Dans ce genre de
soirées la musique est comme une claque. Assourdissante. Bondissante.
Tournoyante. Ça réveille et ça endort, à la fois. Boum, boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum. La réalité devient incroyablement plus/moins
réelle. Comme dans le sexe, un peu. Je suis retourné voir J-X deux minutes
et puis je suis allé faire un tour. Boum, boum, boum, boum, boum, boum,
boum, boum. Un million de têtes connues, dix millions d’autres. Je suis
passé du bar à la piste de danse. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM, BAING-I-
BAING, BOUM, BOUM, BOUM, BOUM. Assez rapidement je suis tombé
sur Nicolas (Milon). BOUM, BOUM, BOUM, BOUM, BOUM, BOUM,
BOUM, BOUM. Je lui ai dit Salut. Il a fait un petit sourire. On a échangé
deux trois commentaires. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM, BOUM,
BOUM, BOUM, BOUM. Je me suis cassé parce que ça me faisait trop de
peine de rester près de lui. Rendu compte que j’avais dessoûlé net. C’était le
moment de boire un verre. Je suis retourné vers le bar. Boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum, boum. Il y avait trois rangées de gens devant le
comptoir. Georges et René speedaient grave derrière, genre je relève pas trop
les yeux pour pas que les gens puissent me brancher. Boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum, boum. René m’a filé une triple vodka-glace à
titre amical, en me disant À ta santé, j’ai dit À la tienne, mon cœur. René
m’émeut énormément. La Bourette dans les vignes s’est mise à me scotcher
grave. Je me suis cassé danser. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM, BOUM,
BOUM, BOUM, BOUM. J’ai dansé. J’ai souri à un mec pas mal, genre
trentenaire obsèdz, le mec m’a souri grave. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM
j’ai demandé à JC, une connaissance, s’il avait quelque chose, il m’a dit non,
j’ai dansé de plus en plus lancé, je suis tombé sur Tom. Avec un pétard à la
main. Heeeeeey  ! On s’est embrassés Ça va  ? BOUM, BOUM, BOUM,
BOUM ça fait longtemps que t’es là ? BOUM, BOUM, BOUM, BOUM T’as
vu, c’est grave ! BOUM, BOUM, BOUM, BOUM Eh dis donc tu saurais pas
qui a des X ? Si, a dit Tom, et il a tiré de sa poche une boîte à pelloche. J’ai
fait les courses, il a dit. Oh putain, trop cool !!!, j’ai fait. T’en veux combien ?,
il a demandé. Une, ça ira, j’ai dit. Tiens. Il me l’a filée. Blanche, taille
moyenne. J’ai pas regardé ce qu’il y avait dessus, j’en avais rien à foutre, je lui
ai filé cent balles. T’en as pris ?, j’ai demandé à Tom. Il a dit Oui. Elles sont
fortes ? Il a dit Oui. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM. Plus besoin, merci, j’ai
dit à JC qui me disait à l’oreille que ça y est, c’était bon. J’ai tapé dans la bière
de Tom pour faire passer. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM. Luciano et
Pamphile étaient là. C’est marrant comme en boîte les gens apparaissent
comme par magie. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM. La Chose a traversé la
salle, à vingt centimètres au-dessus de tout le monde. Travelling. J’ai dansé
un peu avec Tom, Luciano et Pamphile, et puis je me suis énervé parce que
l’x ne montait pas, je sais ce genre de truc ne se passe pas en cinq minutes,
mais j’étais impatient. J’ai décidé d’aller voir les gens pour me changer les
idées. Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum. Dans l’autre
salle il y avait Raynald avec un ballon au gaz hilarant. Il m’en a filé, ça ne m’a
rien fait mais j’ai un peu ri quand même. J’ai parlé à je ne sais plus qui et puis
comme c’était tout je suis retourné danser. En avançant je me suis demandé
si je n’étais pas en train de commencer à monter. Je sentais les odeurs, de
cuir, de sueur. Je voyais les peaux. J’ai dansé en faisant diverses choses. Il y
avait énormément de monde, j’étais obligé de limiter l’amplitude de mes
gestes, mais les gens dansaient bien, ça m’inspirait. J’ai dansé. Une méga-
babz m’a demandé si on pouvait rouler ici, j’ai dit Oui, y a pas de problème si
c’est discret. Ah c’est cool, elle a fait. Au titre suivant j’ai compris que j’étais en
train. Ça commençait à pousser. J’avais chaud. J’étais mou. À l’intérieur tout
descendait d’un seul coup. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM, BOUM,
BOUM, BOUM, BOUM. Je suis parti en patrouille vers les chiottes. Bar. La
Bourette encore plus raide. Moi aplati contre lui. J’suis comme une crêpe ! La
crêpe de l’espace ! Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum.
Coin du bar. J-X. Putain j’suis défoncé ! Faut arrêter les extas, chéri. Jamais,
j’ai dit. J’vais aux chiottes, j’ai une urgence. Escaliers gluants glissants.
Chiottes. Merde, j’avais oublié qu’y avait pas d’eau, c’est dègue. Attente.
Ouverture porte. Extraction autre personne. Insertion moi-même.
Fermeture porte. Déssapage difficile. Ahhhhhhhh ! Soulagement.
 
À la sortie je suis tombé sur mon coup de l’Arène, celui qui m’avait bien
sucé. Il n’y a pas de hasard, j’ai pensé, ce mec n’est pas un con. Il tirait la
gueule. J’ai dit T’as pas l’air d’aller. Il a dit Y a un mec que je veux pas voir.
J’ai dit Tu sais quand on s’est rencontrés moi aussi j’avais été violé, juste
avant. Il m’a souri. Take care, j’ai dit, et puis je me suis cassé, attendri. Au
retour le rouge vinyle brillait trois fois plus. Boum, boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum. La méga-babz de tout à l’heure m’a filé son pèt’
en me disant C’est bon, finis. Trop cool  ! J’ai dansé en tirant dessus et en
buvant mon verre. J’étais gai. Quand j’ai repris conscience d’autre chose que
de la joie d’être mon corps dansant, je me suis dit qu’il était temps de
reprendre un verre si je voulais que ça suive. Ce coup-ci je suis allé voir
Georges, je n’avais pas eu le temps de l’embrasser la première fois. Ça va ? Y a
trop de monde, on n’est que deux. Il est reparti servir. Qu’est-ce que tu
veux ?, il m’a demandé quand il est revenu. Vodka-glace, j’ai dit. Tiens, il a
dit quand il est revenu avec. Merci mon cœur, j’ai dit. 2e verre à l’œil. Bien
servi. J’avais soif. J’ai bu une grande gorgée. Je suis retourné vers la piste
quelque peu éméché. Comment m’a-t-il abordé ? Il s’est retrouvé juste sous
mon nez. Il m’a regardé. Je l’ai regardé. Très bien foutu (il était torse nu). J’ai
envie d’te pomper, il a fait. Ouais, j’ai exhalé. D’te lécher les bottes. Ah
ouais  ?, j’ai fait. J’étais tenté. J’ai avancé. On s’est roulé une pelle. J’étais
allumé. Pelle, pelle, pelle, pelle, pelle, pelle, pelle, pelle. C’est là que j’ai senti
qu’il était fait comme moi. Pas juste bourré. Sous X. En feu. Parti. Bestial. Ce
qu’il y a de bien avec les extas, c’est la disparition de toute psychologie. On
ne se rencontre pas, on se tombe dessus. Dans les bras. Dans les couilles.
Zéro prise de tête. On s’aime. C’est le désir à l’état pur, dévorant, c’est
comme… être très amoureux, et encore, comme on l’est au tout début. C’est
comme se retrouver après avoir été séparés pendant des années, en sortant
de prison ou en revenant de la Lune. C’est merveilleux. C’est magnifique.
C’est vrai. J’ai envie d’un plan long, il a dit. Aaaaaaaah, j’ai pensé. Pas
d’problème, j’ai dit. Que tu m’attaches, il a dit. Ouais…, j’ai dit. J’étais pavois,
je le tenais des deux mains par le cul, il devait croire que je disais n’importe
quoi. T’as c’qui faut ?, il a dit. Ouais…, j’ai fait. T’as du matos ?, il a dit. J’ai
qu’ça, j’ai dit. Il n’avait pas l’air rassuré. Godes, menottes, cagoule, cockrings,
pinces à seins, poppers, shit, vingt mètres de corde, j’ai dit. Il a eu l’air
rassuré. On s’est embrassés grave. J’étais poivre. J’ai envie d’un plan long, il a
dit. Pas d’problème, j’aime quand ça dure des heures, j’ai dit, absolument
persuadé pour une fois de la vérité de ce que je disais. Tu t’fais mettre sans
capote ?, j’ai demandé. Pas trop, il a dit. Moi j’aime pas les capotes, j’ai dit. Je
l’ai regardé. Bon, O.K. si tu me jutes pas dedans, il a dit. J’ai dit J’te juterai sur
la gueule. Il a fait Ouaaaais. On s’est roulé une pelle fiévreuse d’anticipation.
C’est là qu’il est descendu sur mon paquet. Je bandais dur, en début d’exta,
c’est possible. Il m’a sucé en plein milieu de la piste. Ouuuuuuuuuuuh, c’était
bon. Je l’ai laissé faire en me disant que c’était bien pour l’image de la soirée.
C’est là que j’ai vu que Nicolas nous matait. Merde. J’ai reposé mon regard
sur la tête en dessous. J’ai mis la main derrière pour l’aider. Et puis j’ai fini
par le relever, j’avais soif, j’ai dit J’vais au bar boire un verre, j’ai soif, trop
embrassé. Il m’a suivi. BOUM, BOUM, BOUM, BOUM. J’étais pompette.
J’peux pas t’payer à boire j’ai plus une thune, j’ai dit. J’prend rien, il a dit.
O.K., j’ai dit. Vodka-glace, William ?, René m’a demandé. Je ne pouvais plus
parler à cause de la montée. J’ai fait Oui de la tête. René est vraiment top.
Merchi mon cœur, j’ai dit. J’ai bu. Je me suis retourné. J’ai envie d’un plan
long, a fait Musclor. J’ai dit Pas d’problème. J’ai commencé à lui toucher le
cul. Il s’est penché vers moi. On y va ?, il a dit. Maintenant ?, j’ai fait. Il a dit
Oui. J’ai bu un coup. Puis il y eut un moment de vide parfait. Maintenant ou
jamais ?, j’ai dit. Oui, il a dit. J’ai bu un coup. L’alcool m’a dégoûté alors j’ai
fouillé dans mes poches pour extraire une cigarette, tout un cirque à cause
des chaps, en plus le briquet, les gens qui passent. J’ai fini par l’allumer. Tiré
une bouffée exquise, plein les poumons, l’exta ouvre les bronches, c’est
délirant, c’est comme si on était sous ventoline en permanence. En plus on a
chaud. J’ai calculé. Brun rasé, yeux bleus perçants, belle gueule, pas parfaite,
juste un peu plus petit que moi, vraiment bien foutu, viandu, ferme, bronzé,
salope. Quelles étaient mes chances de trouver mieux ce soir ? Nulles. Aussi
bien  ? Minces. Moitié aussi bien  ? Habituelles. Ce pacte était cruel. Ses
muscles contre mon vice. Mes accessoires. Mon savoir. J’étais évidemment
inférieur à lui. Si l’on suit les catégories de Hollinghurst dans The Spell  ;
sexuellement intéressant, beau, et parfait, disons que je me situais au sein de
la première, et lui aussi, mais plus haut. On ment beaucoup sur la beauté.
Elle n’est pas relative. Elle n’est pas intérieure. Je ne parle pas du charme, de
l’intelligence, de l’humour. Je parle de la fermeté des chairs, de l’harmonie
des traits. Tout cela se quantifie. La beauté est arithmétique. Son pouvoir est
absolu. Elle règne sur les cœurs. Sa seule vision apaise. Chacun veut s’en
repaître. Elle est le maître. Quelques centimètres en plus ou en moins et nos
rêves (partouzer sous coke avec Aiden Shaw, par exemple) se réalisent ou
s’évanouissent…
 
Mais il faut bien savoir se décider. J’ai dit Bon ben O.K., on y va. J’ai avalé
mon verre. On s’est mis en marche. J’avais ma cocarde. Au coin du bar je me
suis arrêté. Nirvana  ! Elle ne m’entendait pas. Boum, boum, boum, boum.
Chérie ! Oui mon cœur qu’est-ce que tu veux ? Mon vestiaire, regarde ce que
je ramène à la maison. J’ai désigné Musclor. Elle a fait thumb up. René, qui
s’était retourné, était d’accord. J’peux pas t’le donner, elle a fait, faut
qu’t’attende la fin. Elle avait l’air catégorique. Il attendait sur le côté. Merde.
Faut qu’j’assure. Boum, boum, boum, boum. Nirvana s’était retournée pour
travailler. Je me suis hissé sur le comptoir. Allez, je fouille. Sac, sac, sac, sac.
Tous pareils. J’ai fini par reconnaître le mien. Merde, le blouson n’y était
plus. Cherche, cherche, cherche. Tiens, un blouson en jean fourré. J’ai
cherché les clefs dans la poche. Pas les miennes. Merde. Tu fais quoi, là ? a
dit Nirvana. J’ai retrouvé mon sac mais c’est pas le bon blouson, j’ai dit. C’est
un blouson en jean, comme ça. Elle a cherché. C’est ça ? Elle me l’a tendu.
Mes clefs étaient dedans. Ouais, c’est le bon. Je lui ai rendu l’autre. Merci
mon cœur, à la prochaine. T’as du fric pour le tax ?, j’ai demandé à Musclor.
Ce qu’il y a de bien quand on sort, c’est qu’on ne sait jamais ce qui va se
passer. Il a hoché la tête. O.K., c’est parti, j’ai dit. On a monté l’escalier, bien
raides. Dans la rue j’étais dans le brouillard. Je tremblais, pas de froid, mais à
cause de l’énergie de la défonce. La fusée Apollo à Cap Canaveral. Il faisait
encore nuit. T’as rien ?, je suis arrivé à demander à Musclor qui était en t-
shirt Heaven. J’ai laissé mon blouson dans la voiture d’un copain, il a dit. On
a chopé un taxi noichi sur l’avenue. Insertion. Dans les brindezingues. Mal à
parler. Euh, hue des Francs-Bourgeois, ch’il vous plaît, j’ai fait, la bouche
comme quand on sort de chez le dentiste. L’exta était vraiment chargée. C’est
ici que s’arrête l’analogie avec l’alcool. Je n’étais pas gavé. Plein. Complet.
Rond. Pochard. Bu. Je n’avais pas ma culotte, mon casque, mon sac, ma
cuite. J’étais juste en pleine montée. Parti en live. Scotché. Au plafond.
Explosé. Méga-grave. Il m’a sucé dans le tax. J’ai voulu l’empêcher et puis je
me suis dit Et merde. Je me suis laissé faire. MMMMH. Quand j’ai rouvert
les yeux on était rue du Renard. J’ai enlevé sa tête. On est arrivés. Il a payé.
On s’est extraits. J’adore cet état chancelant. Ne plus savoir comment je
marche. Comment je monte les escaliers. C’est trois étages mais on dirait
qu’il y en a dix. Home. Il me suce. Mon jean est trempé de sueur.
Déshabillage. Je me demande si je vais mettre de la musique sur la chaîne
dans le salon, je pense à la voisine qui risque de monter, ça me fait chier, je
laisse tomber, dans l’état où on est ça va aller, pas besoin. Je reviens dans la
chambre. On s’embrasse. J’ai un problème avec sa gueule, enfin avec son
expression. J’aime bien qu’on me désire. C’est pour ça que je me tape
toujours des mecs moins bien que moi, physiquement je veux dire. Avant
quand j’allais mal il me fallait carrément des monstres. Ceux-là avaient le
plus à donner. Maintenant je n’en suis plus là. Mais j’ai quand même toujours
tendance à me laisser aller, même s’ils ne me plaisent pas, dès lors qu’ils me
veulent. Je me reprends plus vite, c’est tout. Si vite qu’en général je ne les fais
pas. Mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, ce n’est pas le cas ce soir. Ce soir
c’est l’inverse. Son corps me rend fou. J’ai envie de l’étouffer. Le mien ne lui
répugne pas, mais il n’en raffole pas spécialement. Je ne lui en veux pas. Avec
celui qu’il a, qu’il travaille dur pour maintenir dans cet état, il a accès à
d’autres, meilleurs. Pour la gueule, je dois être considéré par lui comme,
disons, plutôt moche mais assez sexe. Compréhensiblement, je n’ai pas envie
de voir ça. Alors j’opère. Cockring double pour moi, d’abord. Cagoule,
menottes aux mains, et barre aux pieds pour lui. Il est vraiment beau comme
ça, quand je ne le vois plus. Abstrait. Pourtant il y a toujours un truc qui
cloche. Son regard. Alors je lui bande les yeux. Maintenant nous sommes
réunis. Pour lui aussi c’est immédiatement une détente d’échapper à la pesée
de nos valeurs, à l’affrontement de nos forces, à ma haine (à sa haine) (que je
sois plus fort que lui). Maintenant il n’y a plus que le désir. Son désir de jouir
de ma force. Maintenant, il n’y a plus que la pulsion. Pour moi, prendre, c’est
avant tout voir. À chaque instant je pourrais déraper, faire mal au lieu de
bien. Je ne le fais pas. Ou bien je le fais. Un peu. Ce n’est pas mon genre.
J’observe l’autre à ma merci. Je le regarde. Être pris, c’est sentir. Sentir la
force. L’amour. Céder toujours plus à la force. Se reposer dans l’amour. Tout
cela, la cagoule l’amplifie, le magnifie. Chaque instant nous entraîne. La vie ?
Une immense patinoire sans aucun obstacle. Je roule un pétard avant de
commencer. Pendant ce temps-là il me suce. Il se branle de ses mains
entravées. C’est cool. Tiens, j’ai complètement oublié de me faire lécher les
pompes. Tant pis, de toute façon ça me fait plutôt chier, maintenant, ce genre
de trucs. Je suis trop love.
 
J’ai commencé par le goder. Ça ne marchait pas trop alors j’ai laissé
tomber et je l’ai enculé en tirant sur le joint et en prenant du poppers. Il ne
se donnait pas à fond mais je m’en foutais. Je me laissais vivre. Tiens prends
ça salope. Je débandais je lui bouffais le cul je lui filais des claques sur la
cagoule ça fait pas mal je connais. Ouais… Je l’ai pris sur le côté comme je
faisais avec Nelson. Ça marchait pas trop mais c’était pas grave je flashais sur
son corps je le palpais je me nourrissais. Je suis allé boire un verre d’eau.
Quand je suis revenu il m’a sucé. L’exta était tellement forte que j’avais des
moments d’absence complète. Je m’en rendais compte quand je revenais à
moi et que je me retrouvais entre ses jambes. J’ai attrapé la barre pour mieux
le baiser de face. Cavalcade. Il me faisait les seins tout le temps sans penser à
sa bite à moitié bandée, c’était cool mais il y allait tout de même un peu fort.
Quand j’ai commencé à être bien en profondeur il s’est mis à se branler. J’ai
senti qu’il n’allait pas tarder visiblement il n’avait pas l’habitude de se faire
vraiment bourrer. J’ai continué. J’y suis allé plus fort. Il soufflait comme un
phoque. Je suis trop gentil mais je m’en fous. Il a joui comme ça.
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ! Bon. J’ai attrapé le Ken Ryker que j’avais sorti
mais dont on ne s’était pas servis. Vas-y bourre moi. Il m’a défoncé avec. Ça
l’a bien fait. Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa-aaaaaaaaah  ! (J’ai entendu des
hurlements, m’a dit J-X le lendemain.) J’ai ouvert la porte de ma chambre. Il
était dans le salon le casque sur la tête en train de bosser. J-X, je veux dire. Je
me suis rincé et je suis revenu. Musclor dormait. Il était beau. Je me suis
branlé en le regardant. J’arrivais pas à bander à fond mais c’était pas grave.
Puis il s’est réveillé. On dort ?, il a dit. On s’est lovés, mis en sandwich, collés
sur le côté. Je l’ai pris dans mes bras.
 
Le téléphone a sonné. Au bout de huit sonneries, j’ai répondu. Tiens,
Nicolas. Il a commencé sécos. T’es toujours avec lui  ? J’ai fait Ouais. Ça a
duré, je ne sais pas, cinq à dix minutes, de monologue, de sa part. C’était
marrant, ça ne me faisait rien. J’y croyais pas. L’autre s’était mis à me sucer.
J’étais encore bien raide. Quand j’ai raccroché on s’est roulé une bonne pelle.
Il me branlait. Vas-y jute. Jute-moi dessus. J’y arrivais pas. Je l’ai sucé. Il
bandait mieux maintenant. Mouillait pas mal. C’était chiant sans la cagoule il
m’impressionnait, ça me la coupait. On s’est branlés sur le dos en se foutant
les doigts de pied dans le cul réciproquement. Il a joui. Puis moi. Sur lui.
J’étais content parce qu’il y en avait beaucoup. Il est allé se laver. Il était midi.
J’ai ouvert la fenêtre. Froid de chien. Tu veux pas que je te passe un truc, tu
vas attraper froid comme ça, j’ai dit. Le t-shirt Heaven crade, c’était just. Je
lui ai filé mon manteau et mon tel. À plus, j’ai dit. J’ai dormi sur le côté des
draps qui était à peu près propre. J’avais mal aux seins. Je me suis réveillé.
Petit déj. T’es parti super tôt, m’a dit J-X. Ben ouais mais t’as vu ce que je me
suis fait. C’était une urgence. Il était resté là-bas jusque vers six heures, ouais
c’était bien. Après le débriefing je suis retourné au lit. Je me suis réveillé tard.
Dans le coltard. J’ai fumé un pétard. Pris la soirée en notes en écoutant Paul
Johnson / Hear the music en boucle sur mon discman. J’avais envie de
danser. Dommage que Cafe con leche soit tombé, j’aurais bien fait un tour
aux Bains ce soir. J’ai dansé à plat sur mon lit. Continué à prendre des notes
de plus en plus délirantes. Le téléphone a sonné. Musclor. J’avais
complètement oublié le coup du manteau. Il appelait de son portable. La
porte a sonné. J’ai ouvert. Il était propre et plutôt sexe avec un autre fute en
cuir et un super blouson. Visiblement ce mec avait de la thune. Voilà j’y vais
j’ai des copains qui m’attendent pour aller dîner. J’ai refermé la porte. Quelle
vie. Mon Dieu. Étonnamment je n’étais pas déprimé. J’ai fumé un pétard. Je
me suis branlé.
 
15

 
Le vendredi suivant c’était mon anniversaire. Le  28  novembre. Je n’avais
rien prévu. On est allés bouffer au Rude avec J-X et Ramine. Je connaissais
de vue les deux petits mecs qui dînaient à la table d’à côté. Des copains de
Nicolas. J’aimais bien l’allure du petit rouquin. J’ai senti que je lui plaisais
aussi. J’ai pensé Mon cadeau. On est allés direct à la maison. Après je l’ai
caressé. Le lendemain J-X m’a dit que Nelson l’avait appelé sur sa ligne. Il
n’avait pas mon nouveau numéro. Mon anniversaire. Il avait pensé. Et moi je
n’avais pas pensé au sien… Le 23. Jeudi 27. Mercredi 26. Mardi 25. Lundi 24.
Dimanche 23. Je l’avais bien appelé dimanche. Il n’était pas là, j’avais laissé un
message. C’est cool d’avoir un inconscient qui fait le travail. Après l’avoir eu
je ne savais pas quoi faire. Je me suis demandé ce que j’allais m’offrir. Un truc
dont j’avais vraiment envie. Je me suis demandé ce dont j’avais vraiment
envie. La réponse était claire. Un anneau dans le nez. Au milieu comme le
mec qui m’avait estomaqué à Londres avec Tina. Comme à un ours de foire
ou un taureau. Je suis descendu à Ttbm. C’est Loïc qui m’a fait ça. Le
lendemain c’était la Scream. J’y suis allé avec Christine. Le rouquin de la
veille me tournait autour avec ses chaussures à la main mais je n’avais pas
envie. J’ai causé à des connaissances. Tous les mecs faisables étaient en
couple. Comme j’étais explosé et que j’en avais marre que personne ne
m’aime quand je suis retombé nez à nez avec le bodybuilder de la Dispatch,
je lui ai demandé pourquoi il me faisait la gueule. Il m’a dit Je suis séroneg.
J’ai fait Ah. T’as pas mis de capote. J’ai fait On n’a pas mis de capote. Il a fait
Ouais mais j’étais pas dans mon état normal, t’aurais dû en mettre. J’ai fait
Ouais enfin si ça te gênait tu pouvais le dire. Il a dit J’ai fait un test. J’ai dit
Ben je vois pas pourquoi ça sert à rien avant trois mois. Il a dit Non, non,
maintenant ça a changé on le sait en un mois. J’ai dit Ben dis-moi le résultat
quand tu l’auras, et puis je me suis cassé. Lourd. J’ai pensé à Nelson sur
toutes les chansons love. Christine se faisait tourner autour par un pois
sauteur over-souriant, ça m’a changé les idées. À la sortie je l’ai emmenée
boire un verre de rouge au comptoir sur la place entre Anvers et Barbès. Le
rouge de huit heures du mat’ après l’exta, c’est un bonheur, une vague de
bien-être. Je suis rentré en tax. J’ai fait du minitel. Un mec est venu. Je l’ai
baisé sans capote en lui disant que je voulais lui faire mal. Je lui ai giclé dans
le cul. Je n’ai pas pris de lexo pour la descente. Je me suis réveillé à fond dans
le gaz pour mon goûter d’anniversaire, heureusement j’avais tout acheté la
veille. Ça a été assez drôle, Tom, Christine et moi totalement trashés de la
veille et Jev et Al qui n’en avaient jamais pris en train de discuter super
sérieusement des extas. Christine m’a dit qu’Alexandre  –  le pois sauteur  –
  l’avait appelée. À la sortie des Folies il était allé au Sacré-Cœur et il avait
pleuré. J’ai pensé qu’au moins ce genre de soirées servait à faire sortir la
tristesse. J’ai dormi.
 
16
 
(décembre 1997)

 
Je n’avais plus d’argent. Lessivé. Tout le fric de P.O.L était parti. À
l’horizon, rien. Un vague projet de guide gay pour Sandrine, une hyper
vieille copine, membre de la bande, qui fait des guides sur Paris avec son
mec. Ça m’aurait fait huit mille balles, 50 % à la signature. J’ai fait un texte de
présentation :
 
Projet de guide. Auteur  : Miss Psiggy (pseudonyme de Guillaume Dustan,
romancier, traducteur et journaliste). Cible : il existe déjà plusieurs guides de
Paris gay. Ceux-ci se bornent néanmoins à fournir une liste d’adresses, parfois
commentées. Le projet ici présenté est tout autre  : il s’agit plutôt d’une
présentation sélective des lieux et activités les plus intéressants de la vie gaie
dans la capitale. L’histoire récente n’a pas été facile pour les homosexuels. Le
guide de manière parfaitement délibérée, ne fera pas état de ces aspects noirs,
sinon par la mention d’adresses d’associations ou d’organismes de lutte contre le
sida, dans le cadre de sa partie répertoire. De même, un aspect important de la
vie gaie est susceptible de choquer le large public auquel le projet s’adresse : une
partie des homosexuels, qui n’est d’ailleurs pas la majorité, pratique une
sexualité débridée. Là encore, il n’en sera pas fait état, sinon de manière
allusive et au moyen de formules humoristiques. Le guide s’adresse en effet non
seulement aux homosexuels parisiens, provinciaux ou étrangers de passage à
Paris (dans cette perspective, et alors que le tourisme gay se développe de
manière notable, il est envisageable de publier le guide en version bilingue,
entière ou abrégée), mais également à un plus large public curieux de
découvrir par le biais d’une lecture légère et amusante, des modes de vie qui lui
sont étrangers  –  ou non. En effet, dans les dernières années, on a pu voir
apparaître une organisation communautaire de la vie homo à Paris, tout
comme elle existe pour des communautés ethniques ou des catégories socio-
culturelles. Aujourd’hui, on peut vivre gay comme on vit portugais ou
béninois, ou techno ou BCBG… Les gays ont maintenant, non seulement des
lieux de rencontre et de fête, mais aussi de très nombreuses associations
sportives, intellectuelles, etc. Structure : après une introduction qui développera
la perspective retracée ci-dessus, le guide s’attachera à présenter quatre
parcours différents se déroulant dans Paris, et retraçant une semaine de la vie
de quatre gays types  : Patrick, le gay des Halles, Marc, le gay du Marais,
Antoine, le gay culturel, et Éric, le gay périphérique. Ces quatre types
représentent les quatre grandes tribus gays : respectivement, la tribu mode, la
tribu techno, la tribu intello-bcbg, et la tribu sportive. Ils seront présentés de
manière à les rendre chacun le plus sympathique possible, tout en conservant
un côté légèrement moqueur, mais qui s’appliquera plus aux embarras de la vie
dans une grande ville qu’aux activités de chacun. Pour bien mettre en valeur la
diversité de la vie gay à Paris, le guide sera présenté sous forme de semainier
décrivant le lundi de nos quatre amis, leur mardi, etc., pour finir, en beauté,
par leur week-end, car si les gays savent bien faire quelque chose, c’est la fête…
Le guide est complété par une partie adresses qui regroupe l’ensemble des
bonnes adresses évoquées, avec quelques autres.
 
Mais ça me foutait trop les boules de ne pas pouvoir parler de sexe, et la
perspective de devoir écrire un truc aussi politiquement correct me donnait
carrément envie de gerber. De toute façon l’éditeur, que ça faisait flipper, n’en
a pas voulu. Pendant deux ou trois nuits j’ai pensé que j’allais m’immoler par
le feu devant le Conseil d’État. C’est pas drôle. Et puis j’ai cherché une
solution. J’ai fini par demander à Christine si elle serait d’accord pour un
mariage blanc avec Nelson. Ça voulait dire qu’il fallait habiter ensemble tous
les trois pendant un an. Dieu merci la loi venait de changer à nouveau pour
la nationalité, et puis à Paris il n’y a pas trop de contrôles. Si jamais ça
tournait mal je ferais une grève de la faim en médiatisant le plus possible. J’ai
dit à J-X que je ne pouvais plus rester chez lui et qu’il devait chercher un
autre coloc. J’ai appelé ma mère pour lui demander si je pouvais m’incruster
temporairement. Après tout ça pouvait être une bonne occasion de resserrer
les liens. C’était bon. Avant de quitter Paris j’ai reparlé à P.O.L de mon vieux
projet de traductions de bouquins pédés américains. Il m’a dit qu’il ne
pouvait pas mais qu’il allait en parler à Jean-Jacques Augier, le patron de
Balland, maison alliée. Quelques jours après il m’a demandé de venir le voir.
Jean-Jacques Augier était très intéressé. Je devais faire une présentation du
projet en trois pages. Le ciel s’ouvrait. J’ai fait ça :
 
Projet de collection à l’intention des éditions Balland
 

Auteur du projet et responsable de la collection éventuelle :


 
Guillaume Dustan, écrivain et journaliste  ; a publié, aux éditions P.O.L,
Dans ma chambre (1996) et Je sors ce soir (1997)  ; a en préparation trois
ouvrages pour 1998.
 

Descrition du projet :
 
Il est proposé aux éditions Balland de publier une collection de poches ou de
quasi-poches consacrée à l’écrit homosexuel sous toutes ses formes. S’agissant
d’un public habitué à la concurrence de nombreuses formes de distraction, il
est essentiel d’offrir un produit à prix réduit (entre  40  et  60  francs) et à la
présentation accrocheuse sans être vulgaire. La qualité du papier est ici très
secondaire. En revanche celle du contenu sera élevée et constante, quel que soit
le genre concerné, essai, document ou fiction. Est envisagée la parution de huit
à dix titres par an, se composant majoritairement de fictions, et pour le reste
de documents et éventuellement d’essais. Il serait enfin nécessaire de réfléchir à
la possibilité d’éditer des albums de dessins, photos, peintures, le graphisme
homosexuel étant lui aussi peu et mal publié alors qu’existent en France des
auteurs de talent (Fury 161, Éric Raspaut, Teddy, etc.).
 
Le titre proposé pour la collection, et qui doit s’accompagner d’une
présentation originale la distinguant des autres produits de la maison d’édition,
est «  Rayon gai  ». Ce titre porte en lui, par une image, l’ambition de la
collection : donner un accès aisé à une production écrite, aussi bien littéraire
que documentaire et théorique, consacrée spécifiquement à l’homosexualité.
En publiant une telle collection, les éditions Balland combleront un vide dans
l’édition française, tout du moins si on la compare à l’édition anglo-saxonne, et
plus particulièrement américaine, florissante dans ce domaine (cf. la liste de
titres proposés par le Gay book service de Gay Times, dont copie jointe).
«  Rayon gai  » se veut une allusion directe au fait qu’aujourd’hui toutes les
grandes librairies en Angleterre, aux États-Unis, au Canada, etc., possèdent
une Gay section. Ce n’est bien entendu pas encore le cas en France, mais cela
indique l’existence d’un marché et d’une demande spécifiques qu’il s’agit de
satisfaire.
 
La production en langue française n’est pas, pour l’instant, très importante
en la matière, bien qu’elle soit vouée à s’enrichir avec l’apparition d’une part de
nombreux jeunes auteurs de fiction (G. Le Touze, B. Duteurtre, Rachid O, L.
de Graeve, E. Ménard, G. Dustan, etc.), d’autre part le développement des
études homosexuelles, équivalent des Gay  &  Lesbian studies anglo-saxonnes
(on peut citer le colloque organisé en juin 1997 par D. Eribon). Le directeur de
collection cherchera cependant à y publier des ouvrages de langue française. La
recherche de tels ouvrages pourra se faire en synergie avec la promotion de la
collection, et, dans des conditions qui seront le cas échéant arrêtées en plein
accord avec l’éditeur, par le moyen de commandes. Il sera ainsi possible d’éviter
la critique, qui ne manquera pas d’être adressée à la collection si celle-ci se
cantonne au domaine américain ou même anglais, d’être le reflet d’une
idéologie communautariste, objet de la méfiance de nombreux intellectuels (A.
Finkielkraut, F. Martel) et d’une partie certainement moins nombreuse du
public. L’ouverture de la collection sur le domaine français ne pourra
cependant se faire, faute de manuscrits, que progressivement. De ce fait, mais
aussi parce qu’à la fois la majeure partie et la mémoire de la culture gay sont
américaines (argument qui permettra de justifier les choix éditoriaux
proposés), l’essentiel des titres publiés par « Rayon gai » sera, dans un premier
temps, composé de traductions de l’anglais.
 
Parce que la spécificité de la culture gaie est liée par essence au sexe, la
collection fera une large place au thème de la sexualité gaie. Celle-ci apparaîtra
sous ses différents aspects, du plus « classique » au plus « hard ». La collection
montrera ainsi qu’au sein même de l’homosexualité coexistent les formes les
plus diverses de rapports interindividuels, ou encore d’amour. Au lecteur de se
situer face à ce qui lui sera ainsi proposé – et, nous le souhaitons, ce ne sera pas
là chose facile. De manière à constituer une véritable bibliothèque de
«  l’honnête gai  », il serait enfin souhaitable de reprendre au sein de la
collection des titres déjà traduits, demeurés en édition courante chez d’autres
éditeurs et souvent épuisés alors qu’ils constituent des classiques de la librairie
gaie contemporaine (par exemple, La Piscine-bibliothèque d’Allan
Hollinghurst, Rush de John Rechy), ou encore qui n’ont pas fait et ne feront
sans doute jamais l’objet d’éditions de poche (Cité de la nuit de John Rechy,
mais aussi l’autobiographie de Boy George, parue chez Laffont en 1995, et qui
n’a manifestement pas trouvé son véritable public).
 
Titres proposés pour la première année (les références ne sont pas complètes
mais seront précisées ultérieurement) :
 
Les titres proposés pour la première année sont le reflet du projet éditorial :
donner à lire la culture homosexuelle sous toutes ses formes, mais toujours à
son meilleur.
 

fictions :
 
–  Allan Hollinghurst, The Folding Star, Penguin  : le second roman de
Hollinghurst, le romancier homosexuel anglais actuel le plus classique et le plus
sérieux – qui plus est éditeur du Times Literary Supplement, n’a toujours pas
été traduit ;
– Dale Peck, Fucking Martin : premier roman, d’une rare beauté d’écriture,
d’un jeune romancier américain ;
– John Preston, Tales from the Dark Lord, Badboy publications, 1992 : les
contes sm de John Preston sont des classiques du genre ;
– Aiden Shaw, Brutal : le premier roman d’Aiden Shaw, par ailleurs star du
porno gay, à la thématique violente centrée autour du sida, du sexe et de la
drogue, vaut par sa franchise et l’émotion qui s’en dégage ;
–  Aaron Travis, Big Shots, Badboy publications, New York  : Travis est à
mon avis un des plus grands auteurs pornographiques de l’histoire de la
littérature, que seule l’opprobre qui s’attache à ce genre empêche de mettre à la
haute place qu’il mérite ;
 
documents et essais :
 
– Bruce LaBruce, scénario de Hustler White, probablement non publié, et
qui devra être présenté en édition bilingue : le scénario du film-culte de Bruce
LaBruce, sorti cette année après avoir échappé au classement X par la grâce de
l’intervention de Jack Lang, a toutes les chances de devenir un livre-culte ;
– Larry Townsend, The Leatherman’s Handbook : ici encore, il s’agit d’un
classique  ; même si les conseils de Larry Townsend sont le témoignage d’une
époque révolue du sm gay, le livre vaut pour sa technicité à l’américaine, aussi
dépourvue de cynisme que dénuée d’états d’âme ; cet ouvrage pourra cependant
être remplacé par un des nombreux titres figurant sur la liste du Gay book
service de Gay Times ;
–  Charles Isherwood, Wonderbread and Ecstasy, The Life and Death of
Joey Stefano : la biographie de Joey Stefano, première star passive du porno,
constitue un apport exceptionnel à la problématique des rôles sexuels dans la
culture homosexuelle ;
– un ou deux titres du genre manuel de vie à l’américaine, à choisir sur la
liste de Gay Times ;
–  la biographie gaie de James Dean, si jamais elle n’est pas trop
catastrophiquement écrite (cf. liste Gay Times)
 
Pour l’année suivante est d’ores et déjà envisagée la parution des titres
suivants :
– Gregg Araki, scénario de Totally Fucked Up (édition bilingue) ;
– Jack Hart (édité par), My biggest O, Alyson books, Los Angeles-New York,
1993 ;
– Dave Kinnick, Sorry I Asked, Badboy publications ;
– Dale Peck, The Law of Enclosures ;
– John Preston, Tales from the Dark Lord II, Badboy publications, 1992 ;
– Larry Townsend, The Leatherman’s Handbook II (ou autre dans le même
genre) ;
– Aaron Travis, Exposed, Badboy publications, New York ;
 

Conditions économiques :
 
Le directeur de collection reçoit cinq mille francs par titre apporté. Il perçoit
en outre 2 % du montant des ventes des ouvrages de la collection. Les ouvrages
achetés par le directeur de collection dans le cadre du travail effectué pour la
collection lui sont remboursés sur présentation des factures.
 
17
 
(décembre 1997)

 
Trois jours après que P.O.L lui eut passé le truc, Augier disait O.K. Je l’ai
rencontré début décembre, moi bafouillant, lui aimable. On s’est mis
d’accord. La collection devait servir à sauver des gens. À la campagne au
bout de deux jours à me reposer, faire les courses et cuisiner, j’ai commencé
à me faire chier grave. Pas de bars. Pas de boîtes. Pas de sexe. Je me suis mis
à écrire, des trucs, des articles, en me disant que je pourrais peut-être les
placer à Ex Aequo ou à Têtu, plutôt Têtu vu que j’ai commencé par une
descente en flèche d’Ex Aequo. Puis j’ai écrit sur l’homosexualité. La vie
moderne. J’ai appelé Thomas Doustaly, le nouveau rédac-chef de Têtu. On
s’est vus. Il voulait changer la ligne du journal, il se séparait de Mark
Simpson, il était intéressé. J’ai écrit une série d’articles. Comme convenu je
lui en ai envoyé cinq, les plus achevés. Finalement il n’en a pas voulu. Les
voici :
 
ANTI-ANTI-GAY

 
La culture gay… C’est tellement out… C’est ça qui m’avait frappé en juin
dernier quand je débattais chez Smith avec l’abominable Mark Simpson1,
Aldo Busi2  et Frédéric Martel3  (incapable de m’expliquer ce que
« l’homosexualité n’existe plus, il n’y a que des homosexuels », à peu près la
dernière phrase de son livre, veut dire). Tout le monde était d’accord  : la
culture gay, c’est cheap (c’est du cul)  ; c’est fascisant (tout le monde en
bomber) ; c’est vu et revu (on en a marre des mecs à poil) ; ça n’existe pas.
Sans même relever la contradiction interne qui mine ce discours (on ne voit
pas comment on peut être à la fois insignifiant et dictatorial), il convient
déjà de se rendre compte à quel point il est aujourd’hui courant. Le numéro
de décembre d’Ex Aequo, journal par ailleurs estimable, est à cet égard
éclairant (je ne parle pas de Têtu pour ne pas me faire plus d’ennemis que
ceux que j’ai déjà parmi mes nouveaux collègues). Page  32, pour
commencer, Claude Lejeune, fondateur de l’association des médecins gais,
dérape allégrement en décrivant les années pré-sida. Je cite  : «  Au plan
quantitatif c’est le stakhanovisme. On se “fait” un mec, deux, trois dans la
soirée, cinq le week-end  ; et les moyennes mensuelles sont inaudibles à
l’oreille du profane. La devise  : n’importe qui (ou presque), n’importe où,
n’importe quand et n’importe comment. Au suivant. Hier… la grande
éclaterie, puis la foudre. » Ça veut dire quoi, un truc comme ça ? C’est quoi
la foudre qui frappe le vilain petit pédé qui baise trop pour les oreilles
profanes du bon docteur  ? Ça veut dire quoi d’écrire qu’avec le sida, «  on
revient à la comasturbation, qui somme toute, avait été satisfaisante des
lustres durant  »  ? Ça veut dire quoi d’écrire  : «  Que reste-t-il de cette
déferlante qui n’aura rugi que l’espace d’une embellie avortée ? », juste après
s’être félicité de ce que le sida avait poussé les mecs à se mettre en couple
(«  on découvre, on développe des gestes supra-sexuels (sic) qui excluent
toute pénétration anale et buccale »). Embellie ? J’ai pas compris là. Attends
Cloclo, c’est la belle époque de l’épidémie que tu regrettes ? Ça veut dire quoi
d’écrire que dans les bars, les boîtes, le réseau, le minitel, les saunas, «  la
rencontre sexuelle, affective, passe par l’argent  », que les pissotières c’était
mieux parce que c’était gratuit. C’est quoi cet article dégueulasse qui pue la
haine ?
 
Page  39, Jean-Marc Lalanne4  (que je ne connais pas) analyse l’évolution
récente du cinéma gay. Je cite  : «  Usé jusqu’à la corde par l’ensemble des
machines à produire des images (?!), l’homoérotisme n’a plus rien de
subversif.  » Ah ouais Jean-Marc  ? Alors vas-y essaye de rouler une pelle à
ton mec dans une cité, tu vas voir si c’est plus subversif l’homoérotisme…
Attendez c’est pas fini. Je cite  : «  Banalisé à la fois comme sujet dans les
fictions les plus mainstream et comme mode de représentation spécifique
(tu veux dire quoi, là, mon Jean-Minou ?), le cinéma gay, pour redevenir une
parole de résistance, doit (toi tu sais ce qu’il lui faut au cinéma gay, chéri)
peut-être (modeste tout de même, mon Jean-Mimi) tout simplement (c’est si
simple…) fuir la représentation  –  (sic, il a mis un tiret, là c’était trop) au
profit de l’abstraction comme par exemple dans le travail expérimental de
Yann Beauvais. » Abstraction. Ouais, abstraction. Carrément. Quand on n’y
comprend rien le cinéma gay est tellement plus révolutionnaire… Je ne vous
épargne pas la suite. Le cinéma gay « est moins un maquis qu’un marché ».
C’est une règle  : toujours, pour les âmes pures, dire du mal du commerce.
Comme tout se vend, on peut dire du mal de tout. Donc, Bruce LaBruce,
Araki, etc., « incarnent moins la relève d’une esthétique gay révolutionnaire
que la gestion pépère d’une micro-culture  ». Micro-culture… Un hétéro
essaierait de nous fermer la gueule en nous renvoyant à notre statut de
minorité, on hurlerait, non ? « Gus Van Sant, ou même Almodóvar », c’est
mieux, nous dit Jean-Marc. Ils n’ont plus mis de personnage homosexuel
dans leurs films depuis dix ans, mais c’est mieux. Et mon Jean-Mimi de se
réjouir de ce qu’avec Happy Together, la preuve est faite  : «  les hétéros
peuvent parler des pédés de façon aussi intime et aussi habitée que nous ».
Mot de la fin  : «  la parole homosexuelle (…) circule au-delà des
communautés. C’est une bonne nouvelle  ». Un cinéma gay fait par des
hétéros… J’ai du mal à la voir, la bonne nouvelle.
 
Enfin, page  57, la chronique de Stéphane Bouquet5  (que je ne connais
pas). Sous le titre «  De l’homomanie  », l’auteur commence par se payer
Fernandez et sa tentative de lecture homosexuelle de Don Quichotte, objet
d’une préface refusée par le Seuil. Admettons, bien que j’en doute, qu’il y ait,
je cite, « un vrai risque d’anachronisme à lire des textes anciens à la lumière
de préoccupations on ne peut plus contemporaines  ». Depuis quand
l’homosexualité est-elle une pratique contemporaine ? Ce qui en revanche,
ne passe pas du tout, c’est la suite  : «  On voit bien dans quelle mauvaise
conscience, dans quelle honte non encore dépassée, s’origine ce désir de se
trouver des modèles glorieux. » Il fallait le trouver : si tu veux être fier, c’est
que tu es honteux, et si tu es honteux, c’est vraiment que t’es conne. Mais il y
a mieux : « Je ne pourrais me sentir fier d’être comme eux », continue notre
jeune ami, «  que si c’est d’être “comme ça” qui les avait rendus géniaux.
Autrement, il faudrait se rendre à l’évidence [toujours bonne à invoquer
quand on s’apprête à dire quelque chose qui ne l’est pas] que la communauté
idéale de gens raffinés [un peu de démagogie populiste pour bien faire…]
que construisent Larivière ou Fernandez est plutôt une communauté de
pratiques qu’une communauté de talent ou de pensée, et quelques pratiques
identiques, ça ne fait finalement pas grand-chose à partager  ». En d’autres
termes, ce que nous dit Stéphane Bouquet, c’est que sucer de la bite, ça ne
constitue pas une culture. Le raisonnement de la nouvelle droite gay est
toujours le même : il ne peut pas y avoir de culture gay (et a fortiori de fierté
gay) parce que gay ça veut dire homosexuel, donc sexuel, et que le sexe ne
saurait fonder une culture. Mais c’est quoi une culture  ? Ce ne sont pas
seulement des œuvres de l’esprit, de l’art, pour aller vite. Une culture c’est
avant tout des mœurs – des pratiques, dirait avec dégoût Stéphane Bouquet,
de la sociabilité humaine avec des gestes et des mots. Or, en ce sens, il est
hors de doute qu’une culture gay existe. Certes elle est avant tout une culture
du sexe, et le sexe, l’Occident judéo-chrétien n’aime pas ça, mais c’est ainsi : il
n’y a pas que l’esprit que l’on peut cultiver. Il y a le corps aussi, et dans le
corps il y a le sexe. La façon de le faire. La façon d’en parler. La façon d’en
jouir.

1. Mark Simpson, journaliste anglais né en 1965.


2. Aldo Busi, écrivain et traducteur italien né en 1948.
3. Frédéric Martel, intellectuel français né en 1967. Il est l’auteur du Rose et le Noir, paru en 1996 au
Seuil.
4. Jean-Marc Lalanne, journaliste et critique de cinéma né en 1964.
5. Stéphane Bouquet, poète et critique, né en 1967.
 
NOS VALEUREUX AÎNÉS

 
C’était un truc que j’avais remarqué quand je faisais beaucoup de minitel
(entre 1990 et 1994). Le trip n’était pas le même entre ceux que j’appelais les
vieux SM et les nouveaux. Eux fonctionnaient vachement plus sur des trips
Yes master, et nous on trouvait ça carrément grotesque. On était pour des
trucs plus souples, échanger les rôles, au minimum ne pas les formaliser
d’une manière qui nous semblait excessivement théâtrale. C’est Kiki de
Projet X qui m’a rappelé ça en analysant dans le numéro de
novembre 1997 (je sais, j’ai du retard), de manière très judicieuse, ce même
clivage entre ce qu’il appelle plus joliment vieille garde et jeune garde. Pour
aller vite, la vieille garde, c’est les clones cuir flics-motards, la jeune garde, les
petites salopes rasées en treillis-rangeos. On peut résumer les principaux
termes du clivage par ce tableau :

  Vieille garde Jeune garde

Look : moutache- skin-


cuir treillis

Idéologie : militantisme hédonisme


SM

Codification des pratiques/ rôles


sexuels : forte faible

Intégration au groupe : forte faible


Le tableau semble à l’avantage de la vieille garde, mais il y a matière à
nuances. Le milieu cuir des années  1970  était très certainement un truc
génial, secret, initiatique, etc. Mais il ne pouvait que l’être à une époque où
les lieux publics pédés n’existaient pas, ou presque. Malgré cette
confidentialité dommageable pour qui veut en faire l’histoire, la scène hard
des années  1960-1970  peut être restituée à travers un certain nombre
d’œuvres : le roman SF-SM de Francis Berthelot, La Lune noire d’Orion, paru
chez Calmann-Lévy en  1980  en donne un écho extrêmement intéressant,
avec un éloge de la virilité franche et honnête, du fist comme révélation du
plaisir suprême, de la violence sexuelle entre hommes, le tout situé sur fond
de complot interplanétaire contre les pédés. Les œuvres de Tom of Finland
évidemment, mais aussi de Nigel Kent, Rex ou de Martin Holland, donnent
à voir cet univers englouti. Et ce qu’on voit c’est une époque où énormément
de travail a été fait. Le passage de la tante au pédé viril a été fait par ces gens-
là. Il s’est fait, certes par une récupération du look mauvais garçon de
l’époque (le biker-Marlon Brando), mais surtout par celle des figures les plus
machistes de l’univers hétéro : le cow-boy ; le construction worker ; le flic en
uniforme. Il s’est fait par la réappropriation de ces caractères sexuels,
secondaires, mais si importants : le poil, la barbe, la moustache.
 
Subversion des apparences, au sens strict. C’est sans doute cette
problématique qui explique la valorisation de la douleur et de la résistance à
la douleur dans le vieux SM : c’est en prouvant son endurance, vertu virile,
que le mec passif, «  l’esclave  », manifeste sa virilité malgré son rôle d’objet
(rôle «  féminin  ») dans le plan cul. Ainsi peut être préservé le rêve d’un
monde pédé 100 % viril, indépendant du monde hétéro, un monde meilleur,
peuplé d’hommes libres, vivant leur virilité jusqu’au bout, en assumant la
violence qui en serait constitutive, mais en la doublant de qualités
chevaleresques qui l’ennoblissent : courage de l’esclave, sollicitude du maître
(un bon maître ne bousille pas son esclave). Il ne faut pas oublier que
l’apparition du code des foulards portés à droite = passif, à gauche = actif, est
rendue nécessaire par le fait que les mecs de cette scène participent tous à la
même esthétique macho. C’est le monde des clones. Tout le monde est
bodybuildé (aux États-Unis, puis en France) et habillé en chemise à
carreaux, 501 moulant et grosses pompes. Impossible de distinguer l’enculé
de l’enculeur… C’est de cette manière que le doute séculaire sur la virilité du
pédé a été levé et nous devons remercier nos aînés pour ce legs infiniment
précieux  : c’est grâce à eux que nous pouvons jouir de cette conquête  : on
peut être pédé, et même être un enculé, et être un homme.
 
Ce qui aurait pu être aussi légué par cette génération, et qui ne l’a pas été,
ou très peu, pour cause de disparitions massives, c’est toute une
connaissance, un savoir technique, de nature proprement artisanale,
concernant le sexe. La scène hard des années  1960-1970  a radicalement
bouleversé le rapport au sexe dans le monde occidental. Appuyée sur une
culture de la drogue déjà bien développée aux États-Unis, elle a mis le travail
au centre de l’acte sexuel. Il ne s’agit plus de prendre son plaisir en dix
minutes dans les fourrés, mais de rester chez soi, à l’abri, avec du matériel,
pour des plans longs qui permettent de réaliser une progression dans le
plaisir par une exacerbation des sensations. Travail de la bite (à la main, en
la laçant, à la pompe  –  voir l’interview de Nigel Kent dans Projet X
d’octobre 1997), travail des couilles, travail des seins (les piercings sont déjà
dans les dessins de Rex), travail du cul, au gode, à la main. C’est la grande
époque de l’inhaleur à poppers en alu autour du cou…
 
Le corps sexuel se développe : il s’agit d’une découverte majeure. Et cette
découverte s’est progressivement diffusée dans l’ensemble de l’univers pédé :
les cockrings, les tétons développés, les godes, à la limite le fist ne sont plus
l’apanage des seuls SM. À moi aussi, un certain nombre de connaissances
essentielles ont été apportées par la rencontre avec des mecs de cette
génération, le plus souvent formés aux États-Unis. Si je n’étais pas tombé sur
l’interview de Nigel Kent, toujours dans Projet X (no d’octobre 1997), je ne
me serais jamais acheté la Boston Pump (mille balles, tout de même…), et je
n’aurais pas connu ce qui fait mes délices du moment : ma bite hyper-gorgée
de sang, tuméfiée (mais sans que ça fasse mal et sans stigmates), avec tout le
sang qui reste en avant dans le gland boursouflé et le haut de la tige, et c’est
le délire pour se branler après. Je ne l’aurais pas connu parce que personne
n’en parle (sauf pour dire que ça ne fait pas grossir la bite, ce qui, à mon avis
et à la longue, n’est pas si sûr : si j’en juge par les seins, moi qui les avais plats
comme une pièce de monnaie, certaines parties du corps peuvent être
avantageusement distendues). De manière incroyable, le truc est vendu sans
mode d’emploi : j’ai passé deux nuits épouvantables à essayer de retenir mes
couilles à l’extérieur de la pompe avant de me rendre compte qu’il fallait y
aspirer doucement tout le paquet…
 
Le sida a donné un coup d’arrêt à la capitalisation de cette haute technicité
sexuelle. Plus grave, la transmission de ce savoir a été empêchée par la
disparition brutale de ses principaux dépositaires. Le fait est relevé par
Robert, le patron du Keller, dans l’interview réalisée là encore par Kiki
(Projet X – janvier 1997). Et Robert a encore raison de relever une régression
dans les pratiques : l’ignorance engendre la peur, et la peur n’encourage pas à
aller plus loin dans des pratiques qui posent problème, non seulement à
l’ensemble de la société mais encore à la majorité des pédés, et qui
comportent effectivement des dangers parce qu’elles flirtent avec les limites
physiques et psychiques. L’épidémie de sida a stoppé net la transmission,
essentiellement orale et imitative, de ces façons d’être qui n’ont pas été écrites
d’abord en raison de leur caractère scandaleux, mais aussi de la difficulté à
transcrire des pratiques corporelles, difficulté redoublée en France par le
mépris national pour la technique. Là où les États-Unis nous laissent des
manuels (The Leatherman’s Handbook, de Larry Townsend, par exemple, est
une mine), nous avons eu Navarre et Les Loukoums, ou Guibert et Les
Chiens : pertinence psychologique totale, technicité zéro.
 
Or, malgré ou à cause de l’épidémie, la sexualité hard s’est aussi
incroyablement banalisée. En témoignent l’explosion des sex-clubs et leur
orientation, comme la multiplication des associations, mais aussi celle des
sex-shops-magasins d’accessoires. Le phénomène n’est pas seulement
français  : on assiste à la même montée en régime un peu partout sur les
scènes gays occidentales. Et la mutation n’est pas seulement quantitative. Ce
qui est nouveau, et à mon avis, excellent, c’est le développement de toute une
esthétique hard clean, limite bècebège, à base de chaps aux Bains-Douches et
de vidéos de butchs US bodybuildés rasés qui se font faire des lavements
sans merde et se prennent un poing sans lever un cil. C’est ce tournant anti-
underground qui est le gage de l’acculturation de la culture hard dans la
culture gay. Il signifie en effet que le lien entre ce type de pratiques et le Mal,
la Faute, le Diable, les Ténèbres, est rompu. La voie est libre à la redécouverte
heureuse de toute une culture presque perdue.
 
SEX REQUIEM

 
Parler vraiment de cul est en Occident presque impossible. La place, au
sens propre, extra-ordinaire qui lui est assignée fait que la sexualité n’est pas
traitée comme les autres activités humaines. Une des manifestations les plus
nettes de cet état de choses est que l’inégalité en matière de compétence
technique, de technicité sexuelle, est totalement taboue. Tout le monde est
censé être un foudre de guerre en matière de sexe. Ou, plus exactement,
personne n’est prêt à reconnaître les limites de son expérience. Résultat : je
ne peux pas dire que je baise bien sans que tous les mecs qui en savent
moins long sur la question  –  faute d’expérience, et j’ai évidemment été
comme eux avant de l’avoir, cette putain d’expérience – me tombent dessus.
Le grand argument : il n’y a pas de bons et de mauvais coups, il n’y a que des
gens qui s’accordent ou pas. Eh bien non. Le mec qui me fait les seins
n’importe comment, qui me suçote, ce n’est pas un tempérament, c’est un
manque de savoir-faire. Après c’est une question d’univers érotique, et
comme je ne crois pas à l’infini éventail des possibles, il me semble qu’il
n’existe là encore que deux grands pôles, entre lesquels chacun oscille : d’un
côté, se la jouer mecs, en force, en confrontation, de l’autre, se la joue
pervers, en finesse, en connivence. Mais dans chaque style, il y a bien du
meilleur et du pire, il y a de la technique : si je suis un des meilleurs suceurs
de Paris, c’est que je sais y faire. Je laisse la bite bander toute seule au début
en n’offrant aucune résistance autour d’elle, je pompe en fond de gorge, et
après je reviens en force sur toute la tige, je pompe le gland avec en même
temps la main autour des couilles qui les dégage vers le bas sans pincer, je les
gobe l’une puis l’autre et puis en même temps et puis carrément je les bouffe,
je les mâche, à la limite de mordre mais sans mordre, et puis je reviens sur la
bite et là en général le mec n’est pas long à pleurer sa mère et à exploser.
 
Le seul discours technique autorisé sur le sexe serait alors celui de la pute.
Difficile en effet de nier que la pute est une professionnelle. Or qui dit
professionnel dit professionnalisme, donc compétence technique. Mais je
n’ai pas assez fait la pute pour pouvoir me targuer de ce type d’expérience. Je
dirai seulement comme Madonna dans un des remixes d’Erotica : I’m a love
technician. Il n’y en a pas assez. Mais il va y en avoir de plus en plus. C’est
logique : à partir du moment où la sexualité rentre dans le rang, se banalise,
elle ne peut qu’être traitée comme le reste, comme objet, non plus seulement
de rêverie mais de science, c’est-à-dire comme objet d’expériences ou
d’expérimentation, puis comme objet de discours. Expériences. Et par
conséquent changements, évolution, devenir. On va donc redécouvrir que
pour chacun le sexe est une histoire. Qu’il n’y a pas d’actes sexuels, mais une
activité sexuelle qui court tout au long de la vie de l’homme, réprimée,
cachée, oubliée. Se branler est une histoire  : je ne me branle pas comme
quand j’avais quinze ans et que je me foutais jusqu’à trois cotons-tiges dans le
cul (aïe, ça fait mal !). Ni comme quand j’avais vingt ans et que je le faisais
cinq fois par jour en préparant mes concours. Je ne me branle pas comme
quand j’avais vingt-trois ans et que je me mettais des tas de trucs dans le cul
(rassurez-vous je m’en mets toujours, moins souvent, mais je sais mieux me
le faire). Je ne me branle pas comme quand j’avais vingt-six ans, que j’étais en
dépression et que je n’arrivais pas à bander. Etc., etc. La même chose vaut
pour ma façon de me faire baiser, pour ma façon de baiser, pour ma façon
d’embrasser…
 
Ce devenir de la sexualité existe aussi au plan collectif. Il y a une histoire
du sexe. Avec des progrès (la découverte du fist-fucking au XXe siècle), et des
retours en arrière. Comme celui qui a été provoqué chez nous par quinze
ans de sida, au point de mettre en danger, de manière déplorable et
dangereuse, la culture du plaisir qui avait fleuri aux États-Unis depuis les
années soixante, en France la fin des années soixante-dix. Le sida a produit
une régression des conduites individuelles vers des pratiques moins fortes,
moins amoureuses, moins signifiantes, moins adultes. Moins fortes  : la
comasturbation, n’en déplaise à certains, ça ne donne pas des sensations
aussi intenses que la pénétration. Moins amoureuses : la fusion de deux êtres
en un, ça ne s’obtient pas aussi facilement par d’autres moyens que par une
pénétration de face qui permet de se regarder (éventuellement même de se
parler) et de s’embrasser en même temps qu’on se prend. Moins signifiantes :
la prohibition du sperme a fait baisser l’envie de jouir et de faire jouir. Si le
sperme tue, comment en avoir envie ? Or le sperme, en mettre partout, un
bel orgasme juteux, c’est la manifestation du plaisir de l’homme. Quelle
sexualité avoir si la clef de voûte en est suspecte  ? Moins adultes  : j’ai
l’habitude des insultes, alors je vais carrément me payer le luxe de dire ici
que je suis persuadé qu’une sexualité qui exclut la pénétration est une
sexualité non aboutie, une sexualité d’ado flippé. Chez les hétéros, le sexe
sans pénétration, ça ne s’imagine même pas. D’un autre côté, les hétéros ne
mettent pas trop de capotes… Faites un test, demandez autour de vous s’ils
en mettent. S’ils en mettent c’est les deux trois premières fois et puis ça fait
chier le mec, et puis comme de toute façon ils sont séronegs (c’est-à-dire
qu’ils n’ont jamais fait le test), la nana qui en a marre de le voir débander
et/ou ne pas arriver à jouir dit que c’est bon et ils n’en mettent plus.
 
Donc le sida a été la catastrophe absolue. Déjà que pas mal de pédés
avaient des doutes sur leur virilité (pédé et mec, non, ça ne va pas encore de
soi dans notre culture  : cf. tous les pères qui renient, virent leurs gamins
homos), ça ne les a évidemment pas aidés d’avoir à se rajouter ça. Certes, le
discours sur la capote a changé radicalement ces deux dernières années, plus
personne ne prétend que ça ne pose pas de problèmes, et c’est tant mieux.
Mais ce qui n’a pas été évalué et dit clairement, ou alors pour être
joyeusement évacué comme si ça n’avait aucune importance, ce sont les
ravages faits par ce truc à la sexualité génitale des mecs : un copain à moi qui
a encore la patience de se faire mettre avec capotes (il faut dire qu’il est
séroneg) me disait dernièrement que sur les sept mecs qui lui étaient passés
dessus au QG, trois n’avaient pas pu jouir et avaient fini par se retirer
débandés. Près de la moitié de taux d’orgasme inatteignable, ça fait
beaucoup, surtout si on pense aux mecs qui ne lui sont même pas rentrés
dedans parce que la capote les fait débander tout de suite et qu’ils n’essayent
même plus.
 
Cela étant dit en passant, et seulement pour rappeler des choses connues.
Après, évidemment, chacun se cherche les stratégies qu’il peut : avec, sans,
un peu des deux, plus du tout. Le vrai problème, ce n’est pas ça. Le vrai
problème, c’est tous les menteurs et les coupeurs de couilles, tous ceux qui
ont soutenu que ce n’était pas une catastrophe et une mutilation que de ne
plus pouvoir s’en mettre plein le cul, avec de la bite et du foutre. Le vrai
problème, c’est tous ceux qui ont fait porter (ou font encore porter) la
responsabilité de la maladie et de la mort aux mecs qui baisaient, en
backrooms, trop souvent, en ne mettant pas assez de capotes. Le vrai
problème, c’est ce discours de peur et de haine du sexe et de tous ceux qui
continuaient. Le vrai problème, c’est que le discours des nouveaux curés est
devenu, à la faveur de l’état de crise de la sexualité anale, le discours
dominant pendant de longues, longues années. C’est le vrai problème parce
que ce seul discours autorisé était un discours faible, un discours pauvre, un
discours sans énergie. L’énergie est sexuelle.
 
Elle est passée ailleurs alors, dans l’entraide, la rage, dans les associations
hurlantes et moins hurlantes. Heureusement. Mais on n’a pas vu assez tôt (en
tous les cas moi) que le discours anti-sexe n’avait aussi facilement triomphé
que parce que le sida avait aussi violemment réactivé, en chacun de nous, et
par conséquent collectivement, le sens de la faute. Que le sida soit un
châtiment divin, je pense que chacun l’a pensé, n’a pas pu s’empêcher de le
penser, tant nous sommes marqués par le fait que nous, homosexuels, ne
sommes pas comme il faut, pas comme prévu, pas comme les parents
auraient voulu, et quand on fait de la peine aux parents, c’est qu’on est
méchant, non ?, et les méchants sont toujours punis. You couldn’t get away
with it, and now you’re gonna die, you dirty faggot… Si tu es séropo c’est que
tu as (trop) baisé avec des mecs… Il l’a bien cherché… Toute cette merde
dans la tête… Tous ceux qui baisaient beaucoup et qui auraient pu parler de
manière forte et libre de leur sexualité, morts, incapables de répliquer aux
petits serpents qui crissaient  : «  Promiscuité  »… Take a minute to think
about it.
Sur celui-ci je ne suis pas allé très loin. Pourtant c’était intéressant.

 
SUPERNATURE

 
Vitamines. Stéroïdes. Antibiotiques. Tranquillisants. Shit, exta, coke, héro,
amphètes, poppers, acide, special K. Adrénaline. Techno. Chirurgie
esthétique. Alcool. La civilisation occidentale contemporaine est
entièrement fondée sur la technique. Or la technique, qui a longtemps été
appliquée à des objets extérieurs, est aujourd’hui appliquée très largement et
très couramment au corps. L’idéologie naturaliste, qui veut que les choses
soient laissées comme Dieu les a faites, avait trouvé son dernier refuge dans
l’intime. Elle a connu et connaît toujours une telle série d’échecs que l’on
peut espérer qu’elle ne s’en remettra pas. Souvenons-nous de la réponse, dans
Pédale douce1, de Fanny Ardant à la bourgeoise catho qui va ensuite la gifler
(on voit bien de quel côté se trouve la violence…) : « Je suis pour Picasso, la
plupart de mes amis sont homosexuels, je suis divorcée, je suis pour la
chirurgie esthétique…  » Tout cela a une cohérence parfaite. Pour la
philosophie d’ancien régime, il ne faut pas toucher au corps – corps entendu
bien évidemment comme fait pour procréer par la voie «  naturelle  » un
maximum d’enfants à la plus grande gloire de Dieu –, de la même manière
qu’il ne faut pas toucher à la nature en général. En revanche, pour la
philosophie individualiste libérale telle qu’elle est définie par Locke et
Descartes, chacun est libre de faire ce qu’il entend, à la seule condition de ne
pas faire tort à autrui. Nous n’avons toujours pas fini de tirer les
conséquences d’une telle affirmation, tant elle rompt de manière éclatante
avec le substrat théocratique des civilisations occidentales. La philosophie
individualiste libérale est une philosophie de la libre volonté. Je fais ce que je
veux (toujours à condition de ne pas nuire objectivement à autrui). Et la
technique est au service de ce projet : « me rendre maître et possesseur de la
nature… », dit l’autre, et c’est un scandale, et il faut fuir en Hollande (déjà…)
parce que, qui, à part Dieu, peut se dire maître et possesseur de la nature ?
 
L’homosexualité est structurellement une pédégogie  ; une formation
permanente ; de N j’ai appris le Renu, les crèmes caramel du commerce, le
loop house, de P la téquila champagne et le poppers pour monter, de x le
madécassol, de  ;  ;  ;  ;. La multiplicité des amours multiplie la connaissance
des choses, les mutations  : la technologie en général et la technologie
d’accompagnement (à la Batman ou à la Bond)  : les drogues, les gadgets
sexuels, les portables, fax, chewing-gum, voiture, avion  –  bientôt la
technogénétique va vraiment nous transformer en mutants bioniques (les
sportifs sont déjà transformés aux anabolisants, les artistes aux
psychotropes) ça plus l’eugénisme génétique : on sera comme des dieux et on
pourra faire des bébés à deux ovules ou deux spermatos, ou des petits clones
 
l’homme est un mutant : le langage mute, les outils sont de plus en plus
puissants
l’homme se rêve
chaque époque rêve la suivante
espérance de vie au Moyen Âge 35 ans
now 75
taille adulte au MA 1,60 ?
now 1,75 m ?
1. Pédale douce, film de Gabriel Aghion, sorti en 1996.
Après je me suis attardé sur des trucs que je connais.

 
QU’EST-CE QUE L’ECSTASY ?

 
« I am E
All you need is to feel »
LaTour / E
 
L’ecstasy est une drogue que je prends régulièrement depuis 1988. À côté
d’autres  : du thé depuis  1975, de l’alcool et du café depuis  1981, du shit
depuis 1988, et d’autres trucs de manière épisodique (acide, coke, special K,
crystal… Les champignons, l’héro, je trouve ça trop fort. Je suis une petite
nature). L’ecstasy (je ne parle que de la vraie, évidemment) est remarquable
pour ses extraordinaires pouvoirs énergisants et euphorisants. Il est très
difficile de faire un mauvais trip sous ecstasy (c’est possible, mais il faut
vraiment être très mal au départ). L’ecstasy est de ce point de vue très
différente de toutes les autres drogues. L’ecstasy appuie sur le bouton de
notre chimie interne qui produit le bien-être moral et physique. C’est ça qui
est cool.
L’ecstasy m’a fait découvrir mon cul. C’est comme ça que je l’ai d’abord
utilisée, avec un de mes ex, pendant plusieurs années. J’étais très coincé. Ce
truc me donnait envie de m’ouvrir, encore et encore. Plus de murs, plus de
plafond. Plus que mon appétit inextinguible de sensations. De délire.
L’ecstasy m’a fait découvrir la joie. En boîte, les mouvements du corps et
spécialement les oscillations de la tête, font tressaillir le doigt sur le bouton
du plaisir. Ma tête est comme une bouteille de champagne que j’agite sans
cesse. De plus en plus de bulles. C’est ça la montée. Une montée toujours
cool (pas comme avec les champignons ou l’acide trop dosés). « When you
get like this. Tears of sweat are running down your chest. You’re dancing like
you were some kind of animal in heat. You get everyone around so excited
they can tell they’re in for a treat. When you get like this you lose completely
control of your senses. You’re a spectacle of incredible force (…). Showing
all you’ve got to everyone around. All you take is to the extreme. You can’t
help yourself when you hear the beat. Refrain  : Jungle beats creep inside
your brains. Jungle beats popping through your veins. You lose your self-
respect. The adverse effects of jungle beats  » LaTour / Jungle beats. C’est
tellement bon. Je suis trempé de sueur. De plus en plus fort, de plus en plus
lumineux, difficile de marcher, mais la conscience est toujours là. Réduite à
celle d’un animal ou d’un homme primitif ou d’un bébé. Tout ce que je veux
faire c’est à l’aise, Blaise. Bouger sur le beat. Ça dure des heures. Ça dépend
du dosage. Au moins cinq heures si l’X n’est pas complètement nulle. Une
telle conscience de mon corps ne m’était jamais arrivée.
 
Finalement je me laisse aller au plaisir de m’identifier totalement au
groove. La tête en avant, j’aspire chaque nouveau son comme si je tétais le
lait de ma mère. Bien-être total, d’autant que je sais que cet état va durer. Si
le dj est bon il ne mettra jamais quelque chose qui fait retomber. Progressive
regressive house. Christophe Vix dit très justement que la techno est à la fois
physique et cérébrale. Elle est physique parce qu’il y a un beat = le battement
du cœur de ma mère quand je tète = la pulsation de la vie. Elle est cérébrale
car elle joue sur les oppositions-analogies des sons pour réaliser un véritable
massage sonore du cerveau. La conjonction de l’ecstasy et de cette musique
qui a été composée pour elle est explosive. Alors qu’un trip ne dure que deux
heures si on reste sans bouger chez soi, la même exta me fait danser sans
arrêt pendant sept heures. Je suis le lézard à la crête jaune et rouge (the Cujo,
comme on dit dans Nowhere). Équilibré. Je suis le poisson qui nage vertical.
Ondulatoire. Je suis le guerrier masaï, lance au poing. Fort. Comme une
gymnaste chinoise, je fais tournoyer les lassos dans mes mains, autour de ma
tête, au sol. Fais monter la sauce. L’énergie passe d’autant mieux entre moi et
la foule de la boîte que tout le monde est dans le même état. Je suis la
panthère noire avançant l’amble sur le chemin de jungle. Smiling (les
palmiers s’inclinent sur son passage pour la saluer). Alors je pense à mon
Lapin, et je pleure, et je m’étonne de n’avoir aucun succès ce soir. Mais c’est
Bien de penser très fort à quelqu’un. « In the music, in the sea, in the leaves,
in an act of kindness, I see what people call E in all these things » LaTour /
E.
 
La musique d’ecstasy n’a pas toujours existé. Je situerais son apparition
en 1993. C’est l’année du disque de LaTour / Home on the range. La pochette
est explicite  : cet homme a un trou dans la tête. Depuis il y en a eu une
tonne. La house, happy, deep, la progressive, la trance, la techno, le hardcore,
l’acidcore sont toutes des musiques d’X (quoique de plus en plus d’acide soit
nécessaire au fur et à mesure que les bpm augmentent). Il n’y a qu’à voir le
nombre de titres qui en parlent, de manière parfaitement explicite. Exta-si,
exta-no. Living in ecstasy. Faith, hope & ecstasy. Etc., etc., etc., etc. Ils ont un
trou dans la tête. Les fêtes sous ecstasy sont les seuls endroits où la
jouissance collective est possible. Les seuls endroits où la jouissance de
chacun peut se montrer sans déclencher l’agressivité autour. Parce que
chacun ne se préoccupe que de son propre état. Sauf pour se sourire et
s’encourager. Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! Allez !
Allez ! Allez !, comme gueulait cette fille complètement folle aux Bains cet
été. Go for it ! comme disait ce mec à Substation Soho cet été. Alors que je
me lançais dans mes tours sur moi-même.
J’ai fait des progrès depuis 1994. Ce n’est plus dix tours à la suite, mais une
bonne minute… Après ça j’ai la tête qui tourne, c’est top. J’ai retrouvé le
secret des derviches, mes chéris. Les petits enfants savent ça aussi : faire la
toupie ça euphorise. Le mouvement de la vie est une vis sans fin, qui tourne
sur elle-même et, ce faisant, fore. Pousse vers le haut comme l’enfant qui veut
naître, comme l’arbre qui veut s’étendre. Euforie.
 
Alors je me sens le feu. Je visualise l’énergie sortant en flammes de mes
bras. La Torche, comme dans Strange. C’était de loin le plus sexy des
Fantastic Four. J’ai toujours rêvé d’être un mutant. Avec la drogue je le suis. E
= énergie. Toute la soirée consiste à se remettre droit. La colonne vertébrale.
Les abdos qui remontent. Aucune gymnastique n’est meilleure que la danse.
E = thérapie. Après ça en plus tu vas baiser comme un sauvage (si tu as gobé
vers une heure du mat’, ce sera le moment vers dix heures et demie…). Ce
n’est pas pareil de baiser en montée, c’est un peu du gâchis… Mieux vaut le
faire après, quand on est parfaitement rééquilibré-stabilisé. Après soit on a
envie de se taper la descente (impossible de dormir), ou bien on prend un
lexomil et on récupère. Le lendemain comme on est crevé il est plus que
vivement recommandé de ne rien faire. Avoir de quoi bouffer et boire et du
pétard à la maison. Mater des vidéos. Dormir. On ne recommence pas à
vivre normalement sans morfler si on n’accorde pas un temps de
récupération proportionné à la dépense d’énergie formidable qui a eu lieu.
Sinon c’est clair que ça fatigue, et alors, ça rend parano, dépressif, agressif…
Pas cool. Bon, ben voilà.
 
À QUOI SERT UNE BOÎTE DE NUIT ?

 
« Everybody’s jumping
House music is pumping… »
People Underground feat. Sharon Williams
 
House music all night long, comme on disait en 1990… Et pourquoi all
night long ? Parce qu’on n’a pas envie que ça s’arrête. Et pourquoi on n’a pas
envie que ça s’arrête ? Parce qu’on est bien. Comment, bien ? La tête lavée, le
corps en joie. Le beat binaire de la musique congédie l’intellect au profit de
la seule perception, pour la conscience, du beat binaire du corps. La
vibration recherchée des sons électroniques recrée un univers englobant de
sensations cérébrales et corporelles agréables, sans discontinuité. Si on y
ajoute la lumière douce ou l’obscurité et la chaleur de la boîte de nuit, on a
un dispositif analogue, au choix, à la danse tribale autour du feu ou à la vie
intra-utérine. Beat = tambours tribaux = cœur et sang de la mère. Son
difforme = chant collectif = sons de l’extérieur, déformés et assourdis pour le
fœtus. Obscurité = obscurité = obscurité. Chaleur de la boîte = chaleur ou
feu = chaleur intra-utérine.
 
Une boîte de nuit n’est plus ce qu’elle était. Avant l’exta, c’était un endroit
plutôt snob où les gens s’habillaient à la mode et buvaient de l’alcool en
dansant juste assez pour être de bonne humeur mais pas trop pour ne pas
tacher de sueur leurs beaux habits. Depuis l’exta et la musique qui va avec, la
vocation de la boîte de nuit, son usage, ont radicalement changé. Le but est
désormais l’expérience de la sensation, pendant cinq à dix heures ou plus,
provoquée par l’association drogue-danse. La communication n’est
évidemment plus la même. On ne parle plus, ou à peine. On ne s’habille
plus, ça n’est pas la peine de sortir en autre chose qu’en t-shirt lavable. On
danse. Les plus exhibitionnistes montent sur le podium, mais on ne s’y
trompe pas, on sait faire la différence entre ceux qui sont dans la musique et
ceux qui n’y sont pas. On ne drague plus. À la rigueur on se retrouve face à
face et on se roule une pelle et c’est parti sans dire un mot.
 
Tous ces gens sont-ils des imbéciles  ? Non. Les boîtes de nuit sont des
sanatoriums ou des monastères. Les gens qui souffrent y viennent s’y
décharger de toute angoisse. Les gens qui souffrent viennent y vivre leur
ressourcement sur l’Énergie. Les pédés qui dansent ne meurent pas. Les
boîtes, la house et l’exta ont sauvé des milliers de séropos. Dont moi. À une
époque où je ne croyais plus à rien, et surtout pas à l’avenir, danser fut ma
prière. Une prière qui évidemment ne se savait pas telle, mais qui marchait
tout de même, parce qu’elle n’était pas prière pour demander quoi que ce soit
mais pur recueillement dans le rythme. Maintenant c’est une vraie prière. Il
faut dire que je me suis beaucoup branché zen-tao-bouddhisme tibétain-
shinto-yoga ces dernières années – comme plein de gens, dont de nombreux
musiciens techno-house (Techno for Tibet, la trance Goa avec les bouddhas
dessus, O.K. ?). Donc j’en profite pour délirer à fond sur le cosmos (très cool
quand je me vois dans un cône d’énergie verte qui ruisselle autour de moi).
Et pour faire ma gym. Je ne fais plus de gym, ça me saoule trop, je
m’emmerde en salle, en plus comme je suis parano je suis sûr que 1) tous les
mecs plus musclés se foutent de ma gueule et 2) tous les mecs moins musclés
veulent ma mort. Bref, je ne fais plus de gym, je danse. Très longtemps et
très fort, ça suffit à m’entretenir.
 
Tension-détente. Ma prière ou ma gym n’est autre que le processus même
de la vie. C’est comme ça que le spermatozoïde avance, comme les serpents,
comme tous les animaux qui se déplacent, mais évidemment ça se voit plus
sur un lombric ou tous les trucs sans pattes (quoique avec un iguane, un
koala ou un paresseux, toutes ces bêtes préhistoriques hyper-lentes, ça se
voit bien aussi). Ils poussent vers l’avant, et puis ils se laissent aller et ça
glisse. Pousser vers l’avant, pour les animaux, vers le haut pour les végétaux,
c’est ça la vie. Pousser. S’étirer. C’est ça qu’on répète de manière extrême en
dansant sous exta. Pousser. Monter. Monter. C’est quoi ce qu’il faut faire
pour monter  ? Avaler un truc et puis se laisser aller. Pas se laisser aller
bêtement, style avachi par terre, c’est pas de l’héro là. Se suivre. J’ai soif, j’ai
faim, j’ai envie de faire un tour, je danse comme ci et puis comme ça, j’ai trop
chaud j’enlève mon t-shirt, j’ai trop froid j’vais dans le fond. Il s’agit d’être
tout le temps en accord avec ses envies. Le corps est l’unique baromètre.
Mais le plus important c’est la danse. Quand je suis revenu de Tahiti
début 1997, j’ai remarqué un truc nouveau dans la façon de danser des gens,
un truc qui ne se faisait pas en 1994, avant que je parte. Un truc des mains,
une sorte de piétinement sur place, un truc surtout de la tête, comme
dodeliner mais vers le haut (plus tard aux Bains j’ai rencontré un mec qui
faisait carrément le ruban de Möbius avec la tête). C’est ça le truc que j’imite
chez mon copain Georges dans Je sors ce soir. J’ai fini par comprendre. Ce
mouvement surtout de la tête parce que c’est dans la tête que ça se passe, c’est
une façon de danser faite pour monter sous X (monter sous exta comme
monter à cheval). Bravo Paris. Le poppers aussi, j’ai appris (ne pas prendre
tout de suite, ça casse la montée), ça peut être utile, parce qu’il amplifie le
processus de tension-détente : un bon sniff t’écrase vers le bas, et puis tu te
redéplies mais plus loin et plus haut… Le special K aussi c’est bien, ça rend
souple. L’acide (ça je savais déjà) et le crystal aussi c’est bien, ça donne la
pêche. Bref. On en était à la prière là. Cette danse est une prière. Une extase.
Un jeu avec l’énergie comme peuvent l’être le yoga, le zen, les arts martiaux,
et tous les autres trucs qu’on peut faire quand on est défoncé (voir ma
chronique «  Qu’est-ce que l’extasy  ?  » ou acheter Encore  !, mon prochain
livre, bientôt aux Mots à la bouche, à la Fnac et chez Virgin)…
 
J’écoute les paroles. Elles sont rares, mais elles sont fortes. Keep on. I got
faith. You got the love. You got to be strong to survive. I can feel something
in my heart. You’re free. Les paroles des chansons disent toujours l’essentiel.
Simplement ici elles ne parlent pas d’amour comme les chansons d’esclaves
de toujours. Les paroles de la musique d’extasy parlent de la conscience,
d’états d’esprit, de soi strictement par rapport au monde, d’être au monde
dans un état plutôt qu’un autre. J’adore ces paroles, surtout quand elles
correspondent à ma politique du moment. Elles sont ma prière. Je peux aussi
les chanter pour d’autres. Quand je suis bien parti sur le podium je bénis les
gens aux Bains. Les boîtes sous X sont d’énormes partouzes. Les boîtes sous
X sont le seul endroit – à part les backrooms (et peut-être les raves mais je
n’y vais jamais, il paraît qu’il y a des trucs – les technivals, on m’a dit, où il y a
cinq mille défoncés en permanence sur de la techno dans une
champignonnière pendant deux jours) – où non seulement on peut jouir en
public, mais où la jouissance des autres fait plaisir à voir parce que soi-même
on est tellement bien qu’on n’en est pas envieux. Sourires entendus. Chacun
est tellement occupé à s’occuper de soi qu’on a la paix. Chacun est tellement
en paix avec lui-même qu’on a l’amour. Une boîte de nuit ça sert à ça.
Régresser. Grave. À la place de s’agresser. Grave.
À l’époque je ne connaissais pas l’épigraphe qui aurait été idéale pour
celui-là : « Darling ? Now I know why it’s called house, by the way. It’s called
house because you want to live in it. » Alan Hollinghurst, The Spell1

 
QU’EST-CE QUE LA HOUSE ?

 
House = maison. La house music, c’est la musique faite à la maison, par
opposition avec la musique de studio. La house est en effet née de la
révolution micro-informatique appliquée à la musique. Il ne s’agit donc pas
que de musique électronique, telle qu’elle s’est développée depuis les années
1970 avec les synthétiseurs. Il s’agit de musique à faire soi-même, dans une
liberté d’expression qui rappelle celle de l’écrivain, lui aussi scotché
désormais à un écran d’ordinateur, celui de son traitement de textes. Le
musicien de la fin des années quatre-vingt – la house est apparue en 1986-
1987  à Detroit et Chicago  –  n’a plus besoin de potes, ni de guitares, ni de
cave pour répéter : il bidouille des samples au casque. Dans la mesure où elle
est une musique électronique, la house rompt avec le cliché rock du super-
musico qui touche trop bien. La house n’est pas une musique de virtuose, ni
même une musique d’instrumentiste, mais seulement une musique de
compositeur. Ou bien s’il existe un orchestre, ou un musicien, ce n’est plus au
même stade que dans la musique traditionnelle qu’il se trouve  : art
d’exécution, la house est jouée par un DJ qui selon les cas se borne à
enchaîner les titres selon une progression logique, ou, de manière plus
ambitieuse, les mixe.
 
On touche ici un élément de définition angulaire  : la house est de la
musique pour danser. Et attention, pour danser au sens où l’on danse depuis
l’apparition de la disco  : seul. Plus à deux, mais seul. Il s’agit là d’une
mutation lourde de conséquences pour l’Occident. Danser à deux implique
une contrainte structurelle : pour que ce ne soit pas le bordel, il faut qu’il y
en ait un qui guide. L’homme ! C’est dire à quel point l’ensemble des danses
traditionnelles, dites de salon, et le rock n’y échappe pas, étaient inadaptées
aux mœurs de deux parties importantes du public de boîte des années
soixante-dix : les femmes libérées et les pédés (eux aussi libérés depuis peu,
rappelons-le sans peur de lasser). La disco était une bombe. À retardement
bien entendu. Que s’est-il passé  ? La danse tout seul ne requiert pas les
mêmes qualités que la danse à deux. Là où la polka, la valse, tango ou paso
valorisaient l’exacte restitution d’un mouvement imposé, donc aussi une
certaine raideur, la danse seul implique l’improvisation. Ce qui ne saurait
poser aucun problème à un bébé a plongé une génération entière (celle de
mes parents) dans le plus profond embarras. C’est que désormais pour
danser il ne fallait plus suivre les temps, mais, de façon cénésthésique, sentir
la musique, se laisser porter / emporter par elle, faire un avec elle… Une fois
laissée de côté la tentation, intrinsèquement contraire à la nature
antiformaliste de cette nouvelle pratique, des pas version Saturday Night
Fever, la disco emportait avec elle l’impérieuse nécessité d’être son corps.
 
Ce n’est évidemment pas pour rien que c’était de la musique noire. La
disco. La house aussi c’est de la musique noire. Bon le rhythm’n’blues aussi
c’était de la musique noire, et ça bougeait bien aussi, d’accord, d’ailleurs ça se
danse aussi très bien tout seul, mais ça n’était pas de la musique électronique.
Et le rock ? Le rock, on l’a déjà beaucoup dit, est au r’n’b ce que la techno est
à la house. La version blanche. C’est quoi la version blanche ? C’est quand ça
devient moins cul. Mais j’anticipe. De la musique noire, donc. C’est quoi la
musique noire  ? C’est quand ça ondule du bassin. C’est quand il y a des
percussions. C’est quand il y a l’Afrique derrière. C’est quand il y a le beat.
Battement du cœur = pulsation = rythme de la vie en tant qu’elle est vie du
corps. Un truc pareil (je parle toujours de la disco) n’aurait évidemment pas
pu exister au bon vieux temps des curés. La disco est en ce sens le résultat de
la lutte politique gaucho des sixties. Et elle a provoqué avec elle une
révolution plus profonde que l’évolution politique elle-même. La bride était
lâchée, l’animal en a profité. C’est qu’était à nouveau permis ce que l’Église
avait constamment et victorieusement combattu depuis sa naissance  : se
mettre en transe. Les rites primitifs de transe, liés, dans l’ensemble des
cultures primitives, aux cultes originels de la nature, et qui sous leur forme la
plus ancienne emportaient la copulation publique, par exemple à Tahiti ou
très probablement lors des cultes des Mystères grecs et romains, avaient été
sévèrement réprimés comme pratiques de sorcellerie. Les sabbats de
sorcières de nos campagnes n’ont longtemps été que l’écho assourdi des
danses païennes autochtones.
 
La transe a sa logique. Elle est liée dans toutes les cultures primitives à des
pratiques de divination et d’illumination, qui ont lieu le plus souvent sous
l’emprise de drogues. Chez nous aussi on avait des psychotropes puissants à
portée de main  : au Moyen Âge ou avant, on avait des champignons
hallucinogènes (qui poussent toujours, de la Normandie en Auvergne, au
e
XX siècle… et il y a des amateurs). La transe est liée à la célébration de la vie.
En état de transe, la conscience est à la fois réduite quant à son champ (on
oublie ses soucis), et augmentée quant à son intensité. De conscience des
choses elle devient beaucoup plus conscience de soi, c’est-à-dire en dernier
lieu, conscience de son corps, et d’un corps qui est beaucoup plus vivant que
d’habitude. La disco, parallèlement au punk qui de son côté inventait une
autre danse à un, le pogo, avait donc tout ça dans son programme. Ce n’était
certes pas complètement évident au plus fort de la période paillettes-
plateformes, mais ça l’est devenu depuis, lorsqu’elle s’est faite house. La
supériorité absolue de la house sur la disco, ce qui fait aussi plus simplement
qu’on peut les différencier, c’est le son. Là où la disco se contentait d’un son
pauvre, la house a tiré parti de l’informatique pour bâtir un univers sonore
englobant. C’est en ce sens que la house peut vraiment être dite maison. La
musique est alors le lieu où j’habite.
 
Et elle n’a pas arrêté d’aller dans ce sens, depuis Marrs/Pump up the
volume et Inner city/Big fun, qui nous semblent aujourd’hui si immatériels
et pauvres, jusqu’au son vibratoire, à la fois sourd et assourdissant, de la
house actuelle. Je dis house actuelle avec plaisir, parce que le mot a failli être
perdu  : en  1993-1994-1995-1996, house était devenu quasiment synonyme
de dance commerciale pérave (quoique j’aime la dance commerciale), et ce
que j’appelais toujours house était rangé sous le terme de techno. En réalité
house et techno ne sont que des directions prises par la même musique-
mère, la house. Comme l’écrit Warrio pour présenter sa musique, il y a le
beat techno et les loops house. La techno s’est lancée dans l’exploration des
percussions, du beat, du choc. Le hardcore ou l’acidcore portent à l’extrême
cette exploration du choc. Dès lors il y a décrochement entre le rythme du
danseur et celui de la musique : on ne peut pas suivre, donc on se met sur un
sous-rythme, deux ou quatre ou même huit fois plus lent que celui de la
musique. C’est pas mal mais moi j’aime être exactement dans le rythme.
Dans la répétition de la mélodie autour du rythme. Ce que j’appellerais la
mélopée. Warrio parle de house hypnotique dans le texte de présentation de
son double cd : en effet, la house est fondée sur le cercle, le retour du même,
la répétition non pas d’une note ou d’un beat mais d’une séquence sonore
qui fait boucle. Ondulation de la musique sur laquelle je cale l’ondulation de
mon bassin, de tout mon corps. La house explore le cercle, c’est-à-dire la
perfection, c’est-à-dire l’énergie se nourrissant d’elle-même sans déperdition.
Le serpent se mord la queue. Les balles du jongleur redescendent et
remontent sans cesse, sans effort autre de sa part qu’une exactitude
maximale. Le lasso du cow-boy tourne sur lui-même sans effort autre de sa
part qu’une exactitude maximale. Baiser n’est pas une chose tellement
différente. Pumping house. J’ai bien dit  : Pumping. On pompe tellement
qu’on jouit.

1. Allan Hollinghurst, écrivain britannique né en 1954. The Spell date de 1998.


Je n’ai pas pu aller très loin sur celui qui vient. Le sujet était délicat. Je
pensais à Nelson.

 
AMOUR MYSTIQUE

 
Avant il n’y avait que l’alcool. Du moins en Europe. Chaque culture
traditionnelle avait son euphorisant-tranquillisant. Sa drogue. N’importe
quel upper est un downer si on en prend trop. C’est ça la drogue. Un truc qui
rend plus fort si on en prend la bonne dose, et qui terrasse si on en abuse.
Donc ça peut servir à deux choses diamétralement opposées : enrichir sa vie
et l’oublier. C’est comme les dauphins pour le mec du Grand Bleu : l’extrême
c’est cool seulement si on y fait des excursions qui donnent la pêche pour
faire les efforts si longs, si lourds, qu’il faut faire pour avoir une vie qui
ressemble à une vie. Sinon on n’est jamais clair et là on n’avance pas. On
échappe, temporairement. Donc je suis contre la toxicomanie. Abuser des
drogues est mauvais. Donc je suis pour la drogue parce que la drogue est
bonne pour l’homme. Elle lui sert depuis toujours et en tous les temps,
depuis la préhistoire où on était des bêtes et on a tout essayé et on a trouvé
des trucs qui défoncent dans la nature et on les a gardés pour nos danses nos
rites d’initiation de purification collective, d’amour les uns des autres.
 
Prendre Dieu dans le cul. C’est ça danser dans toutes les civilisations
primitives. En état de transe rythmique c’est le rythme du monde qui est
rejoué. Le tambour est le sein de la mère et le danseur identique au fœtus qui
pousse. Toutes les sensations qui arrivent sont bonnes : chaque nouveau son
est une nourriture pour l’esprit et le corps. For your mind, for your body, for
your soul. Il s’agit d’un rite. Ce qu’on fait ici c’est pour l’âme. Une boîte de
nuit est un monastère. On prie. Pour soi pour les autres pour le monde. Sur
le podium des Bains-Douches sous extasy, je recycle l’énergie. Je me suis.
Follow me. I got hope. I got faith. I got ecstasy. Did you test ? Révolution.
Les paroles des chansons comme toujours disent l’essentiel. Mais ce ne sont
plus les mêmes l’aviez-vous remarqué (La crise ? La crise ? Non, ça n’est pas
arrivé jusqu’à Sèvres). It’s Saturday night, and I’m a motorbike. Fill me up
with your gasoline. Fill me up with your gasoline. Baby Jesus takes a ride.
Ride. Ride. Sheep on drugs / Motorbike est probablement ma chanson
préférée1. Elle résume tellement bien ma vie… C’est clair que les mecs
malins sont plutôt dans la musique actuellement. Mais comme c’est en
anglais on y a peu accès en France, enfin ça commence. La techno est une
musique révolutionnaire parce que thérapeutique et consciente de l’être.
Pour la première fois dans la civilisation occidentale depuis que le judéo-
christianisme a dénoncé les danses primitives comme sorcellerie et défait la
grande thérapie instinctive du peuple des hommes qui existait ailleurs et en
d’autres temps sous le nom de samba, tamure, danse de la pluie, cultes
animistes. Il s’agit de l’âme. Il s’agit de participer entièrement, physiquement
et spirituellement à l’âme du monde. Rien de moins que ça. Le yoga de la
danse. Le yoga est l’ancêtre direct du zen, qui en est la simplification. « Zen ;
autre nom du MDMA. Également une pratique ascétique visant à atteindre
l’extase (ou satori) par le seul biais de la méditation. » Collectif FTP / Petit
dico des drogues. C’est la même chose. Idiote ! Écoutons la parole de Sueño
latino  : Sueño que me lo das. Y lo siento todo dentro de mi. Besame. Me
estoy bañando. Agua fresca esta entrando en mi. Amor… Tu voz. Es como
un canto. Que me lleva en un mondo de agua e poesia. Donde ni el tiempo
ni el spacio non me separan de tu amor. Te quiero. Te siento. Siento tu amor.
Como un… Te quiero. El ritmo de tu cuerpo. Es como una simphonia.
Donde l’agua y la poesie hacen el amor. Besame todo el cuerpo. Hasque el
tiempo y el espacio non si estan. Y que nos dos cuerpos sian como el arbusto
y la… In harmonia con el amor. L’harmonia de tu cuerpo. Y el sueno soave
de tu voz. Me dan la vida. Y me llegan el corazon. Te quiero.

1. Motorbike, groupe de musique.


Dans celui-ci je m’étais un peu énervé.

 
REINES

 
« I got hope
I got faith
I got ecstasy »
Stubborn mule/Faith, hope & ecstasy
 
Dix ans. Dix ans de réaction. 1985-1995. Ça a été long. Un peu plus
longtemps encore de sida sans espoir. Très long. On a l’impression que c’est
fini. On tend la main. Encore quelques gouttes. Qu’est-ce qu’on va faire
maintenant ? Déjà se rendre sûrs que la réaction est finie, que le backlash est
derrière nous, reprendre pied sur les bases des années  1960-1970  assainies
par la connaissance acquise entre-temps que la révolution est micro et pas
macro, individuelle et pas collective. Ne plus se faire avoir par tous les réacs
déguisés en progressistes qui pleurent des larmes de crocodiles sur le milieu
vendu aux marchands, gnagnagna. Fini. Ne plus écouter ceux qui nous
parlent de dictature du sexe et du look. Fini. L’anti-gay est mort.
Ouvrir les yeux et regarder autour de nous la réalité vécue des pédés et
des lesbiennes. La grande majorité n’a pas fait ce que les curés de droite ou
de gauche lui avaient dit de faire  : vivre en couple stable, ne pas trop
s’enculer, ne pas prendre de drogues (souvenons-nous des médecins qui
soutenaient que ce n’était pas le sida mais les extas qui tuaient), ne pas
essayer d’avoir des enfants, ne pas vouloir se marier. La grande majorité des
pédés a fait comme d’habitude  : vouloir le beurre et l’argent du beurre,
vouloir plus que ce qu’on voulait bien lui concéder, vouloir vivre. C’est ça qui
est intéressant  : être amoureux tout en voulant se taper des inconnus,
continuer à expérimenter des trucs sexuels qui font tripper, essayer d’avoir
des gosses, se marier en jaquette et pantalon de rappeur.
 
Les pédés disent merde aux curés de gauche parce qu’ils pensent qu’ils ont
bien le droit d’être comme tout le monde, un couple heureux promis au
divorce (sauf que nous ne divorcerons peut-être pas parce que nous nous
laisserons libres), passé à la mairie, qui se fait chier à élever les gosses,
comme tout le monde (sauf que quand on est un couple libre qui sait faire la
différence entre fidélité amoureuse et exclusivité sexuelle c’est pas la peine de
payer une baby-sitter pour aller au cinéma, l’un des deux va en backroom
pendant que l’autre garde les chiards). Les pédés disent merde aux curés de
droite parce qu’ils pensent qu’ils ont bien le droit de baiser avec plein de
partenaires dont ils ne connaissent même pas le nom, et de s’envoyer en l’air
avec un tas de substances même pas encore connues.
 
Le monde avance. Les gamins font leur come-out à treize, quatorze ans
maintenant. Les pédés de vingt ans n’imaginent pas ce que c’est que la honte
(enfin bien moins que tous leurs prédécesseurs)  : ils ont grandi dans un
monde où l’homosexualité était là, pas moche, pas ridicule. Pas plus
dangereuse qu’autre chose parce qu’ils ont cru au discours du tout-sida.
Maintenant ils ont envie de goûter au sperme. On les comprend. Ils sont
beaux. Ils sont naturels. Folles. Machos. Le cul entre trois ou quatre chaises.
Comme nous. Sauf qu’on ne les voit pas. Ils ne sont pas dans le ghetto. On ne
sait pas ce qu’ils font. Je ne sais pas ce qu’ils font. Étant de nature
paranoïaque grave, j’aimerais une enquête sérieuse (permettant par exemple
de savoir combien parmi eux préparent un roman  ?, un film  ?, une
sitcom ?…). Alors je m’accroche à ma micro-culture. Je m’accroche à Araki
et à ses ados toujours les mêmes depuis Totally Fucked Up, ils étaient déjà
géniaux à l’époque. Est-ce que vraiment personne n’a vu Nowhere ou bien
c’est juste les intellos qui n’ont pas fait gaffe comme d’habitude  ? Araki je
l’aime parce qu’il a fait le même parcours que moi depuis hyper-déprimé
jusqu’à je réévalue. À mon avis il est seulement un peu en retard sur ses
propres idées. C’est ça qui m’a frappé dans Nowhere  : normalement on
devrait être flippé de voir ces pauvres minous désorientés qui n’ont rien de
mieux à faire que de jouer à chat sous extasy et de chercher LA super-fête
(droguéeissime). Mais pas du tout. Le film déborde d’énergie. Il y a tellement
de narration qu’Araki peut se permettre de laisser filer des trucs aussi drôles
que le gang des Atari. Les personnages sont bourrés de désir. Les
personnages prennent du plaisir. Un  ! Deux  ! Trois  ! on attaque la forêt-
noire. Il sera toujours temps de prendre des amphètes pour se couper
l’appétit après pendant trois jours et rester jeune et beau.
 
Araki me donne de l’espoir parce qu’il me fournit la première
interprétation non morbide du surhomme des années 1980 depuis… disons,
Absolutely Fabulous. Je m’explique. Il y a la culture classique, bourgeoise,
salariale, des années  1950. Et puis dans les années  1960  aux États-Unis,
1970 en France, ça commence à bouger : drogue, libération sexuelle, projets
révolutionnaires divers. Et puis il y a la réaction de droite morale
(représentée en France par Mitterrand) et le sida : un triomphe. On nous fait
croire que c’est fini, que tout est rentré dans l’ordre. Que la révolution n’aura
pas lieu. Que c’est la fin de l’histoire (Fukuyama). Mais ce n’est pas vrai. La
révolution a lieu. L’énergie qui ne peut plus se dépenser dans les lendemains
trotsko-mao-etc-ro qui chantent va ailleurs  : quand on n’est pas convaincu
qu’être un yuppie et perdre sa vie à gagner beaucoup d’argent c’est la vraie
vie, ou quand on sait très bien que si on reste dans la légalité on ne gagnera
jamais assez d’argent pour ne pas être méprisé, on se replie sur l’amour. Et
puis quand on ne peut plus croire à rien de transcendant, aucune solution,
parce que l’amour on n’y croit plus… Less than zero. On déprime. On se tue.
Oublie-moi.
 
Mais : I feel like shit, but I look great, dit le héros d’American Psycho. Au
moins les années  1980  nous auront appris à rester glamour. Les nouveaux
défoncés ne puent jamais de la gueule (cf. Doom Generation) et ils ne
s’autodétruisent plus après trente ans. La culture de la défonce, la vraie
culture moderne, n’a pas disparu. Au contraire elle s’est démocratisée,
amplifiée. La France vit sous un nuage de shit, les flics sont les premiers à le
savoir. Les bècebèges lubriques de trente-cinq balais, les petits couples de
Neuilly, les raveurs couverts de bouse, les pédales, tout le monde se défonce
aux extas. Les acides sont parfaitement dosés aujourd’hui  : un bon trip de
six-huit heures, facile à gérer en dansant ou en baisant, pas les méchants
buvards surdosés qu’on chopait encore au début des années 1990.
 
Il ne s’agit de rien de moins que l’avenir de la civilisation occidentale où
désormais une masse critique de gens, pédés et non-pédés, élevés à la
culture de soi, donc libres d’inventer leur vie, est atteinte. C’est le résultat de
plusieurs dizaines d’années de culture de la drogue, aux États-Unis, puis en
Angleterre, aujourd’hui en France. Se droguer, pour tout le monde, être pédé
et se droguer, pour les pédés, ça enseigne des choses. Ça enseigne à s’écouter.
Ça enseigne à avoir envie de ses envies de vivre autre chose que salarié-
fonctionnaire-j’fais pas c’que j’ai envie d’faire. À ne pas croire les gens qui
disent que salarié-fonctionnaire, avec les horaires d’esclave que ça implique,
c’est cool. À créer sa vie. À décorer sa chambre (les sublimes décors psycho-
total look des chambres des ados de Nowhere). On ne la fait pas aux pédés
drogués. Les pédés drogués savent que c’est de la daube, la hiérarchie sociale,
les hommes supérieurs aux femmes, les hétéros aux pédés, les gens qui
savent parler aux gens qui ne savent pas, les gens pas très puissants qui font
semblant de vivre, les gens plus puissants qui font semblant de ne pas vivre.
Ils savent que si, dans notre culture, le seul moment où on a le droit de
prendre du plaisir à toucher son corps, c’est quand on l’essuie après l’avoir
lavé, c’est que notre culture est fondamentalement viciée. Les pédés drogués
sont absolutely fabulous. Mark Simpson dit très justement que les pédés sont
des espèces de célibataires sacrés. Il dit ça je crois à propos de leur rôle dans
la mode, donc de manière sarcastique, mais je pense qu’il formule quelque
chose de tout à fait juste : les pédés parce qu’ils n’ont pas à élever des gosses
restent disponibles pour expérimenter un tas de choses. De préférence les
meilleures. Les derniers yaourts, les nouvelles soirées, la musique la plus
délirante… Nous les folles, on est des espèces de filtres. Des filtres pour
savoir ce qui est le plus cool. On ne croit pas les gens qui prétendent que le
ping-pong c’est l’éclate. Le ping-pong c’est l’éclate seulement quand on a
sniffé un gros rail de bonne coke. On n’est pas des chiens. On est des reines.
On ne peut pas nous faire avaler n’importe quoi, on sait faire la différence
entre un truc nase et un bon délire. J’y suis allé à New York, comme dit le
mec des Grands-Pêchers, la cité de Montreuil dans le film des Tavernier. Je
peux m’habiller en meuf et faire peur comme les scary drag-queens body-
buildées de Nowhere. Je peux me faire tatouer et percer et marquer au fer
rouge si j’ai envie vu que je m’appartiens, et pas à mes parents ni aux curés ni
à la société. Que c’est ma vie. La mienne. Les pédés drogués n’ont plus peur
de leurs désirs exacerbés. Les pédés drogués n’ont plus peur de rien. Les
pédés drogués sont FIERCE1. Ils ont la rage. Ils sont l’espoir. Il va falloir s’y
faire. C’est pas fini, mes chéris.
1. FIERCE, « sauvage ». Un groupe lesbien radical porte le nom de « fierce pussy ».
Là, je me suis souvenu que je suis aussi juriste :

 
QU’EST-CE QUE JE VEUX ?

 
Le droit au séjour des concubins et époux gays. Le droit à l’adoption pour
les couples et les célibataires homosexuels. Le droit au mariage entre
personnes du même sexe. La légalisation de toutes les drogues et
l’enseignement de leur bon usage à l’école. Un plan Marshall européen pour
la destruction de toutes les cités et leur remplacement par des endroits
beaux. L’enseignement de toutes les sexualités à l’école. Des épreuves de cul
au bac (théoriques). L’enseignement du droit à l’école, pour que les gens
comprennent ce que c’est que la cité, leur cité. Des boîtes de nuit associatives
subventionnées par les autorités. Les verres moins chers comme à
Amsterdam ou à Londres. Pouvoir danser tous les jours. Des sex-clubs
associatifs subventionnés par les autorités. L’enseignement des philosophies
et sagesses non occidentales à l’école  : yoga et/ou tai-chi et/ou méditation
assise obligatoires pour tous les gosses. Le droit à l’euthanasie. L’interdiction
absolue du cumul des mandats. Précompter l’impôt sur le revenu des salariés
pour qu’on se rende compte qu’ils sont trop pauvres. La disparition de toute
forme de fonctionnariat. Porter l’impôt sur les successions aux taux
américains pour casser la classe dominante par la naissance et laisser la place
à une aristocratie du mérite. Une helpline gay ouverte 24 heures sur 24. Une
helpline spéciale ados gays en détresse, gratuite, ouverte  24  heures sur  24,
subventionnée par les pouvoirs publics, avec de la pub partout (30  % des
ados suicidés sont homosexuels). Qui me vend ses vieux jock-straps tailles S
(si bien distendu) et M ? Prix à débattre.
L’avancée politique en notre fin de XXe siècle se joue autour du corps et du
sexe. C’est quoi les conquêtes politiques les plus importantes depuis trente
ans ? Le divorce par consentement mutuel, l’avortement, la reconnaissance et
la protection légales de l’homosexualité, la reconnaissance juridique du
transexualisme, bientôt le PACS. De quoi s’agit-il, de manière commune,
dans ces différents cas  ? Du droit à disposer librement de son corps, sans
référence à une norme majoritaire héritée du judéo-christianisme et
imposée par l’État. C’est aussi ce que proclament les tatoués et les percés, et
tous les mecs qui se droguent : je fais ce que je veux avec mon corps. L’arrêt
Spanner rendu en février  1997  par la Cour européenne des droits de
l’homme a marqué de manière exemplaire l’embarras et les difficultés issus
de la contradiction interne, insoluble, pour la classe dominante entre, d’un
côté, l’inspiration libérale qui la fait avancer depuis le XVIIe siècle et le Bill of
rights anglais de  1688, et de l’autre, l’idéal théocratique intégriste qu’elle a
hérité de l’Église. De quoi s’agissait-il ? Plusieurs dizaines de majeurs s’étaient
réunis au domicile privé de l’un d’entre eux pour y pratiquer diverses formes
de relations sexuelles. Certaines d’entre ces dernières comprenaient des
atteintes physiques mineures. Aucune des blessures infligées dans l’affaire n’a
entraîné d’hospitalisation, ni de dommages physiques irréversibles. Or de
manière absolument incroyable, la Cour, contrairement à la Commission, a
relevé une absence de violation de la Convention européenne des droits de
l’homme et notamment du droit au respect de la vie privée. Au contraire, la
Cour a affirmé le droit pour les États de s’opposer à de pareilles pratiques, au
besoin en les sanctionnant pénalement. Et pour quelle raison ? Au nom de
l’intérêt de la santé. Mais de quelle santé peut-il s’agir ici  ? Puisque
précisément aucune atteinte substantielle à la santé des participants n’a en
l’espèce été portée… La Cour ne nous l’explique pas, vu qu’elle se sent un peu
short sur le sujet. Alors on ne peut que supposer : puisqu’il y avait blessures
et plaies, peut-être la Cour a-t-elle voulu protéger le droit de l’État à
préserver par des descentes de flics chez les particuliers la santé des personnes
ainsi exposées à un risque d’infection aggravé par rapport à des
circonstances normales  ? Cela semble peu concevable, car un tel
raisonnement conduirait à reconnaître également la légalité de contrôles
administratifs a priori du port du préservatif lors de n’importe quelle
relation sexuelle, dès lors qu’aucune certitude n’existe que les partenaires ne
sont pas porteurs de maladies sexuellement transmissibles. Il est peu
probable que la Cour soit d’accord pour que les États se mettent à faire la
police des chambres à coucher.
S’agit-il plutôt de la protection de la santé non plus seulement physique
mais aussi mentale des participants ? Cela semble infiniment plus probable.
Selon une conception classique, que l’on peut raisonnablement estimer être
celle des membres de la haute juridiction, le «  sadomasochisme  » est un
trouble mental, une déviation sexuelle. Il est donc louable de prévenir les
atteintes physiques pouvant être infligées à des personnes qui, même si elles
sont apparemment consentantes, ne sont en réalité que le jouet de pulsions
insanes. L’analogie pourrait être faite avec les victimes de l’excision qui sont
consentantes, mais dont le consentement ne peut être pris en compte car
insuffisamment éclairé. Mais elle ne tient absolument pas la route, pour
deux raisons : d’abord, les participants à Spanner n’étaient soumis à aucune
pression individuelle ou collective les poussant à se soumettre aux atteintes
physiques contestées  ; leur consentement était donc bien libre et éclairé  ;
ensuite, contrairement à ce qui prévaut dans l’excision, aucune atteinte
physique irréversible n’a été portée en l’espèce.
 
Dès lors, il n’est que de se rendre à l’évidence : la santé, que la Cour donne
aux États le soin de protéger en emprisonnant des personnes, n’est qu’une
apparence et un prétexte. En réalité, la Cour ne fonde sa position que sur
deux principes liés, profondément contraires à la philosophie libérale qui
inspire la Convention européenne et l’ensemble de la philosophie des droits
de l’Homme : l’ordre moral comme composante de l’ordre public d’une part,
la soumission de la volonté individuelle à des règles transcendantes d’autre
part. L’ordre moral, c’est décider qu’il y a des choses qui ne se font pas, même
si les gens ont envie de les faire et qu’ils ne portent pas atteinte à autrui en les
faisant. Par exemple, qu’on n’a pas le droit de se faire mettre des aiguilles
sous la peau par un copain. L’idée est évidemment corollaire de celle selon
laquelle la volonté individuelle n’a pas le droit de vouloir n’importe quoi,
mais seulement le programme qui a été mis au point par des instances
supérieures (Dieu, la Providence, ce qu’on voudra). L’idée, c’est que nous ne
nous appartenons pas. Nous n’avons donc pas le droit de faire ce que nous
voulons de nous-mêmes, mais seulement ce que Dieu veut que nous en
fassions. À partir de quoi on n’enterre pas les suicidés ni les comédiens en
terre consacrée, on brûle les sorcières, les protestants, les bigames, les juifs,
les sodomites, etc., etc. Il ne s’agit de rien de moins que de la philosophie
théocratique et absolutiste d’ancien régime. L’arrêt Spanner de 1997 en est la
parfaite illustration.
e
Le libéralisme individualiste tel qu’il s’est développé depuis le XVII siècle
met au contraire en avant la légitimité de la volonté de chacun à tendre vers
ce qu’il souhaite, à condition bien entendu de ne pas porter tort à autrui. À
autrui, mais pas à soi-même. Puisque nous sommes propriétaires de notre
corps, il est de notre liberté d’en user et d’en abuser comme nous l’entendons,
avec les conséquences les plus extrêmes. Je ne reconnais à aucun pouvoir le
droit de m’empêcher de me tuer, de me mutiler, de me percer, tatouer,
scarifier, ou de demander à autrui, ce qui revient strictement au même dès
lors que mon consentement est éclairé, qu’il me tue, me mutile, me perce,
me tatoue, me scarifie. Il ne s’agit que de l’exercice naturel de ma libre
volonté. A fortiori ai-je le droit de me droguer de toutes les façons possibles
et imaginables. Que cela puisse me faire du mal n’a pas la plus petite
importance, car je m’appartiens. Pas à ma famille, pas à la société, pas à l’État,
pas à Dieu. À moi. A fortiori ai-je le droit de vivre avec qui bon me semble,
homme ou femme, de quelque nationalité qu’il soit, car mon droit à l’amour
est une conséquence directe de mon droit à la vie, et lorsque l’État ne
respecte pas mon droit à l’amour, c’est mon droit à la vie qu’il bafoue. Je ne
reconnais à personne le droit de décider ce que ma vie ne doit pas être.
 
18

 
C’était décembre à la campagne. Je n’avais pas d’argent, rien à faire. En
même temps je transcrivais le cahier rouge de ma grand-mère, celui qui
avait été trouvé dans ses affaires. Passer de mes articles à ça me fascinait. J’en
ai transcrit presque la moitié avant de m’arrêter. J’aurais bien aimé le publier
avec une couverture dans ce genre, un joli petit in-octavo sur vélin bleu :

 
Une petite dame de quatre-vingts ans
 
récit

 
nrf
 
[sur un petit rectangle de carton gris retrouvé au milieu du cahier :]
 
12 soutiens-gorge
7 combinaisons
9 [surchargés : 7 et 8] chemises de nuit
manches longues
3 chemises de nuit
à manches courtes
3 chemises de nuit
avec peignoirs
11 [surchargé : 10] culottes blanches
3 – noires
6 – beiges
Inventaire le 17/7/90
 
[au verso ;]
 
20 [surchargé : 19] – serviettes éponge
___________________________
 
2 très grandes –
2 sorties de bain
2 [surchargé : 1] marron
 
[en marge :] jeudi 20 juillet

 
Ce soir j’ai eu la joie et la surprise d’entendre un petit coup frappé à la porte
en l’ouvrant j’ai trouvé Jean-José qui est venu m’embrasser et m’annoncé qu’il
m’avait fait un abonnement pour prendre canal + il a été très satisfait de ma
peinture je suis heureuse d’avoir son opinion sachant [barré au-dessous  :
connaiss] sa connaissance en ce domaine Je lui ai raconté l’ambiance dans
laquelle je vivais et la gentillesse de toutes les charmantes persones qui
s’occupait de moi. [en marge :] vendredi 21 Il est cinq heures et demi du matin
dans la pension où je suis ayant une belle chambre avec un grand balcon dans
lequel j’ai des pots de géraniums cette maison est installée dans le jardin des
Plantes aussi au cœur de Paris nous avons l’impression d’être à la campagne il
y a de beaux arbres on y voit des moineaux des pigeons, il y a aussi en face de
moi un cours de tennis dernièrement ont a installé un petit terrain de boulles
Mes voisines des dames assez andicappée, aussi elles se mettent au lit dès huit
heures après le repas que nous prenons ensemble aussi dès leurs retour le
silence s’installe, on n’entend que le pas des gardes de nuits quant à moi je
regarde la télévion. l’imeuble est de cinq [surchargé : 5] étages il y a surement
d’autres pensionnaires qui veillent mais au rez de chaussé ou se trouve ma
chambre c’est très calme aussi je my enferme pour ne pas géner mes voisines. Je
desine je fais un peu de peinture et lis un peu en attendant que l’on vienne me
porter mon petit déjeuner. Je suis une petite dame de quatre vingt ans, mais
j’aime la musique, mon fils m’a offert un poste de radios que j’entends toute la
journée cela ne m’empeche [rajouté au-dessus  : pas] d’aller faire une petite
sortie le matin après avoir pris ma douche et débarasser ma chambre J’essaye
d’avoir de bons rapports avec mon entourage nos aide soignantes sont
charmantes et très patiantes quant à la directrice et toutes les dames qui
l’entourent nous les aimons beaucoup. J’admire la patience et la gentillesse
qu’elles ont pour nous tous il y a quelques messieurs très agés en partiquelier un
homme de quatre vingt dix neuf ans, qui se conduit comme un petit enfant,
sitôt que l’infirmière le place à sa table, il regarde de droit à gauche, et il se
sauve se dirigeant vers les assenceurs on le ramène il commence à manger il se
faufile parmi les tables et repart aussi tôt Nous avons des personnes qui ne
marche pas on les transport [rajouté en dessous : ent] dans des petites chaises
roulantes la vieillesse est bien triste pour certaines personnes. A sept heures je
prépare le plateau pour mon petit déjeuner hier matin en faisant ma petite
promenade j’ai appercue une belle plante un genre de lilas, et très gentiment j’ai
ceuilli un beau bouquet je croyais pouvoir en prendre très heureuse je
retournais à la pension Un monsieur vient vers moi et me dit madame qu’avez
fait  ? Je lui répond vous voyez j’ai pris ces fleurs pour garnir ma chambre,
[rajouté au-dessus ; il m’a dit] Je me présente je suis le jardinier qui fait tout ce
travail Allez ma petite dame et surtout n’en parlez pas à vos amies et ne
recommez pas Je l’ai remercier et en ce moment je regarde mon bouquet que j’ai
mis dans un beau vase que m’ont offert mes enfants Cet après-midi je suis
installée sur mon balcon il y fait une chaleur torride le ciel est tout bleu et le
soleil brille et donne aux arbres de beaux coloris de tous les tons de vert, le
gazon est très haut les joueurs de tennis sont absents on n’entend que le gazoui
des oiseaux. Je suis sortie vers les 3 heures j’ai acheté quelque petits pinceaux il
fait très chaud dans les ruesJ [rajouté au-dessus ; ai] acheté une glace que j’ai
savouré assise sur un banc Mes enfants et petits enfants sont en vacances J’ai
refusé toutes invitations Je préfère que ma petite famille ai toute liberté [barré :
toute liberté pour] [rajouté en marge  : sans] avoir l’oblication de me tenir
compagnie. Ils m’ont dit que je ne les genez pas au contraire, qu’ils seraient
heureux de m’avoir auprès d’eux, mais moi je pense qu’il faut que la jeunesse
soit libre et heureuse C’est tout mon bonheur. J’ai tant voyagé [surchargé ; er]
dans ma jeunesse nous étions papito et moi obligés de nous déplacer pour
placer les films de W. B. (les initiales ne sont pas celles de William mon grand
garçon que j’admire quant à ma Sophie je suis fière d’elle sans oublier Julie
branche de mon fils. Attendez J’ai ma Simone mon aînée qui à trois garçons
encore une joie pour leur grand’mère Je pense à Stephen je lui souhaite tout le
bonheur du monde Greg je ne t’oublie pas ainsi que Fabrice [voilà [en marge :
je pense] n’avoir oublié personne, mes chéris vous êtes la joie de ma vie. Vous
voyez combien je pense à vous tous. La suite au prochain jour, peut [rajouté
au-dessus : être] cette nuit.
 
samedi 22
 
Ne pouvant supporter la chaleur j’ai toujours un évantail sitôt que je
m’installe à la salle à manger il y a une dame qui s’énervait à la vue de
l’évantail [rajouté au lieu de à  : qui avait] l’effet de la contrarier. Ne voulant
pas avoir à faire souffrir cette pensionnaire hier matin je l’apercue [rajouté  :
dans] le hall elle souffrait de la chaleur et essayait de faire un tour pour mieux
respirer. Je me suis adressée à elle, et lui ai parlé gentilment Je l’ai prise par le
bras et la [en marge  : Je lui ai acheté un petit éventail qu’elle ne quitte plus]
voyant sourire je lui ai demandé si elle voulait faire un petit tour avec moi. son
visage s’est éclairé d’un beau sourire, et nous voilà devenues les meilleures
amies du monde, à l’étonnement de toutes les autres pensionnaire hier soir j’ai
entendu le tonneur j’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu ce septacle le ciel était rose
les arbres se détachait sur ce fond des éclairs [barré : éclairé tout] j’ai refermé
mon balcon pour voir ma television, il est six heures ce matin j’écris [barré  :
un] pendant que toutes les pensionnaires dorment encore. Tout est calme.
 
[en marge : Samedi après-midi]
 
Paquita est venue me voir et m’a apporté un bouquet de roses énorme. Nous
avons coupés les tiges et fais la chambre égayée avec les deux vases c’était
charmant je lui ai offert un petit dessin, elle est restée longtemps près de moi et
m’a parlé un peu de tout. Il est [en marge : lundi 24] 5 H 1/2 je suis installée au
balcon il fait bien chaud mais la vue est si belle avec tous ces arbres et le beau
gazon qui [surchargé  : ont] a été lavés par la pluis ça rafraichi tout mes
geraniums ont été bien arrosés Je suis sortie ce matin j’ai acheté sirop d’orange
je ferai avec de l’eau une boisson pour la journée étant donné que les oranges
sont sèches en ce moment, hier je n’ai pas pu retirer beaucoup de jus avec un
kilo. J’ai les [en marge  : remplacés] par du sirop En bas de chez moi les
cuisiniers lancent des morceaux de pain aux oiseaux les pigeons arrivent
nombreux devorent le tout laissant les petits moineaux malheurreux quant ils
peuvent voler un morceau de pain ils viennent des fois le porter près de moi en
qui ils ont toute confiance mais je m’aime pas quant ils viennent faire leur
visite à la rampe je vais de suite prendre une éponge mouillée pour réparer les
dégats. Les joueurs de tennis se relayent ils sont infatiguables on a aussi
arrangé un terrain de boules mais il n’y a pas encore d’amateurs, peut être
qu’avec les beaux jours nous aurons des joueurs Pour le moment se sont les
cuisiniers qui viennent entre la préparation des repas faire une petite partie de
boules Nous avons une pensionnaire qui à  99  ans, elle m’a demandée de lui
faire quelques courses Je viens d’arriver Je lui ai acheté une robe que j’ai
raccourcie en faisant un bel ourlé. [en marge : Mardi nuit] J’admire toutes ces
jeunes dames qui sont chargés de nous servir Quand ont voit toutes ces vieilles
personnes certaines avec un déambulateur d’autres avec des béquilles, des canes
on lit la tristesse sur tous les visages Les cuisiniers croyant bien faire nous
préparent des repas qui vraiment ne nous conviennent pas. Souvent toutes les
assiettes restent pleines et le tout est versé dans une grande bassine ce sont les
poubelles qui prennent le tout Je vois de pauvres personnes très agées qui enlève
leur dentier et essayent de manger péniblement. Avec la chaleur qui fait
malgrés les frigidaires souvent les laitages yaourts fromage perdent leur
fraicheur. Je comprends qu’il est difficile de nourrir  135  personnes Enfin la
directrice vient nous voir et nous dit (c’était bon ? que voulez-vous répondre je
vois les personnes sourire gentiment Nous ne demandons pas des festins nous
voulons un peu de compréhension. Je suis désolée de parler de cela mais
j’entends tant de plaintes C’est pourquoi j’écris cela (la suite au prochain
numéro)
 
[en marge : Ce matin 26]
 
Ma petite Claudine est venu ouvrir ma porte J’ai été très heureuse et surprise
hier au soir elle m’avait dit qu’elle allait prendre des vacances. Ce matin je
sortirai et j’essayerais d’acheter quelques fleurs (et voila le dicton que j’aime
«  Jette moi dans le feu (dit l’or.) Je n’en brillerai que davantage. Mais je t’en
prie, ne me mets pas en contact avec le rebut des choses inférieures  » [en
marge  : Dicton népalais] Je suis décue de l’attitude de mes voisines je
m’apperçois combien certaines personnes agées deviennent si égoïstes, se
plaignent et deviennent d’un contact si difficile. Mon enfance a été calme et
sereine, ma mère était pour moi la plus belle des femmes. Mon père très bon,
travailleur, née de parents simples, ayant cinq frères et une sœur. Etant l’ainé, il
a commencé très jeune à aider les siens après de simples études il a travaillé
pour aider son père qui était courtier en cuir. ma grand-mère était sage femme.
Dans le temps ce n’était pas les docteurs enfin très rarement on avait recours à
un médecin pour aider une personne à accoucher. Moi j’étais l’ainée de trois
enfants, ayant une petite sœur et deux frères. Ma mère a eu un chagrin affreux
en ayant perdue une petite fille à l’âge de dix mois morte d’une méningite.
Aussi j’étais toujours aux petits soins pour elle Je surveillais son beau visage, si
j’y lisait un peu de tristesse je souffrait et j’essayer toujours de la distraire, si
mon père tardait le soir ma mère étant d’un caractère inquiet je partageait son
angoisse J’ai un oncle très gais et dinamique quand il venait nous voir. Il me
disait Veux-tu sortir avec moi. J’étais tout de suite prête il m’emmenait au
cirque et je revenais auprès de ma sœur à laquelle je portais toutes les sucreries
que l’on m’avait donné, nous faisions des échanges une image contre un bonbon
Les garçons s’amusait en découpant des catalogues et laissait un peu de
désordre. Mais le plus âgé était soigneux, il allait chercher le balais et mettais
tout en ordre.
 
Puis quand j’ai eu seize ans j’ai appris à conduire. Oncle m’a offert une petite
fiat et je devenue le chauffeur de la famille. J’ai été élevée dans une école
religieuse tout en étant de religion Israélite ma mère ayant été dans une école
protestante n’aimais pas que ses enfants ailles dans des écoles laiques. En
Tunisie il y avait tant de familles qui s’y étaient réfugier après des pogromes
celui qui a été en Espagne sous le règne d’Isabelle la catolique. Ma grand-mère
et les siens sont arrivés dans une petite embarcation et ont débarqué à bizerte
qui est un port important. Ils ont du repartir avec de faibles moyen et
beaucoup de courage. Ils avaient laissé toute leur fortune en Espagne, mes
grands oncles avaient une bonne instruction Ils ont créé des magasins
d’antiquité ont refait une bonne situation Ils ont eu des contacts avec des
Indiens ont eu des objets d’art [très, barré] rares. J’aimais tellement aller chez
eux pour admirer tout cela. Et c’est à six ans que j’ai commencé à dessiner.
C’était ma plus belle distraction. Je me suis mariée à vingt cinq ans Mon mari
était emploié chez des personnes qui avaient plusieurs salles de cinéma Il était
secrétaire d’un homme qui avait un grand consortium cinématographique. Et
je suis devenue son aide. Tenant les écritures Nous avons travaillé ensemble.
Nous avons eu deux enfants que nous avons élevé ensemble Lui préparait les
biberons faisant le bain. J’avais eu en premier une fille nous étions en extase
devant elle. cinq ans après j’ai mis au monde un fils Ils sont toute ma joie. Et
jusqu’à présent Ils sont si attentionés. Ils ne pensent qu’à me gâter et me faire
plaisir. Ma fille est modéliste et gagne très bien sa vie, elle a trois garçons qui
sont naturellent des hommes maintenant. J’ai la joie de voir grandir mes petits
enfants très fière de leur réussite J’ai une petite fille ma Sophie qui fait du
théâtre elle fait déjà des tournées. Ma deuxième donne des récitals de piano
qui n’a que quatorze ans c’est ma petite Julie, mon William un garçon
charmant réussisant à tous les concours. C’est un enfant qui a six ans faisait
des vers, je les ai gardés. Son grand-père lui avait appris à taper à la machine
je les ai gardés (Il sont chez ma fille) (qui habite la Tunisie) Je demandé à
William ce qu’il pensait faire Il m’a dit (Mamina si j’écrirai un livre ce sera
dédicasé à toi. Ayant Sciences politiques, il sera surement dans l’administration
[en marge  : Dexieme épisode] Je vais te confier mon tendre cahier, ceci est
entre nous) J’ai eu la très grande joie d’avoir un petit mari. Tellement beau et
séduisant que j’ai menée une grande bataille pour le garder, ça ne l’a pas
empecher d’être entouré d’une cour surtout de jeunes et belles artistes. Je défie
l’homme le plus fidèle et le plus sérieux de pouvoir résister à tous ses visages de
femmes, qui l’écoutait et le regardait avec admiration surtout qu’il savait griser
son auditoire. J’ai su le mener par le bout du nez lui laissant l’illusion qu’il
avait une liberté totale. Il faut reconnaître que malgré sa vie mouventée il
adorait ses enfants. Notre Simone était pour lui la plus belle fille du monde
Quand à Jean-josé. Il avait toujours espéré que son fils étonnerai par son
savoir et son équilibre. En ce jour où plutôt cette nuit du  7  août (il est onze
heures du soir) assise sur mon lit le cahier en équilibre sur mes jenoux La
télévion qui est ma compagne en cette viellesse, si je ne la regarde pas en ce
moment c’est que le film qui passe n’est pas très intérresent. Je vais arreter pour
ce soir je vais prendre la quatrième chaine je pense que je vais voir un bon
policier [en marge : A très bientôt.]
 
À une de mes soirées j’ai assisté à la première de la comédie musicale West
side story que je vois en ce moment après tant d’années cela me fait tant plaisir
de revoir toute cette jeunesse Américaine. J’avais connu tant d’artistes de
l’époque J’ai connu les débuts de Tino Rossi de Charles Trainet. J’ai connu
Maurice Chevalier Nous avons passé des soirées ensemble Nous sortions après
le spectacle nous allions chez Maxime pour manger et bavarder ces séances ne
se terminait qu’au Matin c’était des rires avec Mistinguette des plaisanteries
avec Joséphine Baker qui était une personne très agréable charmantes étaient
toutes ces personnes. Certaines soirée se passait chez Lipp. Comme mon mari
s’est toujours occupé de théatre, c’était pour nous une obligation d’accompagner
un peu ce monde du spctacle. Ensuite nous avons connu beaucoup
d’americains étant donné que nous représentions la Warner Bros. Quand les
directeurs étrangers venait, il fallait leur montrer le Lido le Moulin Rouge, les
Follie Bergère, [rayé : le Moulin rouge] Et le jour c’était le Sacré Cœur. La place
du Tertre Les musé, la Tour eiffel, le Trocadéro, l’Arc de Tiomphe, enfin tout ce
beau Paris. Mon fils est neuropsychiatre c’est lui qui s’occupe de moi Il habite
pas loin, et sitôt qu’il a un moment de libre, il me téléphone, vient me voir, ma
belle-fille est charmante et chaque fois qu’ils viennent me comblent de cadeaux
Pour la fête des mère mon fils est arrivé avec un énorme paquet dans lequel il y
avait un petit frigidaire, et sa compagne m’a porté une très belle plante que j’ai
placé au balcon
 
[en marge : Episode Zana – Tunisie]
 
Je me suis marié en Tunisie mes parents nous avaient loué un bel
appartement pas loing du cinema ou travaillait mon mari. Un jour un ami,
qui était propriétaire d’un journal nous a dit ’venez habiter dans mon
immeuble, vous aurez toutes les pièces avec un grand balcon ma fille avait cinq
ans nous avons déménager et vraiment c’était un appartement spacieux très
clair, en angle sur l’imprimerie qui était immence. Chose curieuse Monsieur
Zana ne savait pas lire ou très peu mais avait une élocution très riche Il avait
trois enfants Roger était marié avec une charmante personne qui devint mon
amie elle habitait au-dessus de chez moi, et tous les jours en allant faire ses
courses elle venait me voir, pour me demander si j’avais besoin de quelque
chose J’était enceinte [en marge : Marche St Pierre] et très allourdie je devais
entrer en clinique les premiers jours de mai c’est le sept de ce mois qu’est né
mon Jean José Ensuite se fût la guerre.
 
(…) J’ai oublié de vous dire qu’avant de venir ici, j’avais été dans une maison
de repos, à pontoise À l’époque je me reveillait, le matin je faisait ma toilette et
sitôt après avoir pris mon petit dejeuné. Je sortais et je commençais à marcher.
J’allais jusqu’à une marre on y voyait de beaux signes, auquels plusieurs
personnes venait [rayé : leur] donner du pain. Quant à moi je marchais sans
but. Souvent le docteur, m’appercevait, il venait avec sa voiture. il s’arretait et
me disait «  Alors madame B*** comment vous sentez vous, chez nous  » Je
répondait bien, puis je continuais à marcher. Je n’avais pas d’appétit Je
regardait mon repas, j’y goutait à peine, j’esayais de lire, moi qui aimais tant
avoir toujours des livres autour de moi. J’étais très malheureuse, d’être si
étrangère à tout. J’étais lasse, inactive, indifférente j’ai beaucoup souffer Et ici
j’ai vecue des jours, assise, sur le fauteuil, je pleurait, je n’arrivait pas à prendre
contact avec mes voisines, pendant longtemps j’ai été hors du monde. J’ai été
soignée par un grand Docteur, qui se nome Legoues il était à l’hopital
Rothchilde. il a fallu pour les premières visites que mes enfants
m’accompagnent. Ensuite mon fils m’a dit «  ma petite mère il faut te
débrouiller  », j’étais affolée à l’idée de prendre un taxi (Moi qui avait été si
active avec mon mari. Depuis sa mort, je n’avais plus de courage) enfin j’ai pris
un taxi et j’ai commencé à aller voir le Docteur à toutes les dates qu’il
m’inscrivait Aujourd’hui je suis très reconnaissante à tous ceux qui m’ont aidé
à sortir de mon désespoir. Après deux ans d’inertie je vis normalement. Je suis
heureuse de lire et de comprendre Mes enfants m’ont offert de très bons livres.
J’en suis entourée.
 
(…) Ce soir vingt-deux août. Je viens de voir une émission sur Pablo Casals
grand musicien que j’ai connu. C’était un refugiers Espagnol. Il est venu avec
un grand orchestre dans une salle que nous expltoyons en Tunisie Les
quarantes Ingénues. C’était des filles superbes choisis qui formais un ballet
somtueux le décors cittillant sur un dégradé de bleu clair et or. La salle était
comble. Sitot le rideau tiré Papito heureux c’est installé sur un fauteuil et la
panne d’électricité, la plus grave que nous ayons jamais eu a été provoquée par
un orage avec des tonnerres Le remous se fit dans la salle nous avions mis un
éclairage de secours bien faible. Papito a pris sa moto et son manteau de cuir,
la tête nue, a été à la compagnie d’électricité. Avant il été monter sur la scène
pour calmer le public, et surtout les artistes qui s’évoussait. Heurement grace à
son intervention, on nous a aidé avec de gros projecteurs et nous avons terminé
le spctacle Ce fût feeric, les aplaudissements était chaleureux le public debout
criait des bravos. Mais de ce spctacle, le directeur Albert Boralevi à choisi la
première danseuse et en fait son épouse Les Boralevi était quatre. L’ainé se
nomait Alexandre, puis le second était Albert, puis Arnold le quatrième
Aurelio. Mon mari était le secrétaire de cette société La chose curieuse, il
ressemblait à cette famille, que tout le monde le prenais pour le cinquième
frère. Le grand patron c’était Monsieur Seberasse, avait des salles dans toute
l’Afrique du nord. Il habitait Alger. Et de la bas il envoyait ses ordre. Papito
s’occupais de tout cela, supervisait et surveillait toutes les salles de Tunisie.
C’était un sircuit très important. Il y avait le Palmarium L’A.B.C., le Royal, le
Capitol l’Empire. À Bizerte une salle où travaillait mon beau-frère Edmond,
chef opérateur, donnant à mon mari les plus gros soucis de l’affaire. Puisque je
parle d’Edmond, il faut dire, que c’était le benjamin de notre famille. Je dois
nommer Isaac, Jack, Henri, Edouard, et une petite belle-sœur du nom de
Yolande. Ma belle mère etait d’origine Italienne, elle se nomait Sierra Nina,
mon beau père se nomait Scialom. Et mon mari aidait tout ce petit monde
était donné que son père avait perdu un œil, malgrés tous les soins Il ne
travaillait plus Jack a aidé les siens il travaillait jour et nuit pour enlever la
charge à son père Isaac travaillait chez son oncle. Sauveur, un grand avocat
batonnier, c’est le frère de mon beau-père. Nous avons acheté des voitures pour
Henri, qui a crée une affaire de transport, entre Sousse, Tunis, il avait pris des
chauffeurs, ça marchait bien. Puis nous installam Edouard dans un magasin
pour vendre tout ce qui était en rapport avec l’électricité. Quand à Yolande on
lui envoyait tout ce qui pouvait intéresser une fillette. Nous avons gaté ma
belle-mère. Nous avons payé des fourrures. Quelques temps après notre
mariage, mon beau-père, après une courte maladie est décedé. Nous avons
ramené ma belle-mère et Yolande que nous avons gardé près de nous. Mon fils
est né. Après la mort de son grand’père. Puis se fut la tristesse de ma belle-
mère, qui restait assise des journées entières, sans vouloir manger, ça a duré un
an Puis la pauvre, elle n’a pas survecue à la disparition de son époux. Nous
sortions Yolande, puis un jour nous avons connu un jeune homme, qui était
fabriquant de chemises, il avait une belle affaire, c’est un garçon instruit
champion de bridje, puis un soir se fut Edouard Sarfati qui à demandé la
main de Yolande Ce fut un mariage heureux, ils urent deux garçons, Alain et
Charles. En ce jour Edouard sarfati est decédé, Yolande vie seule entre ses deux
enfants.
 
Je vais vous parler de mon mariage mes parents avaient un grand
appartement. Quand nous avions proposer de nous marier à la synagogue. Ma
mère vexée, m’a dit Je voudrais vous avoir encore un peu de temps chez moi.
Alors je propose qu’on fasse venir les rabbins à la maison nous avons accepté.
Mais son gendre lui à répondu, à la condition que j’amène tout l’orchestre du
Palmarium, qui se composait d’une trentaine de musicien ainsi que le chef
d’orchestre. Ma [rajouté  : mère] a fait un petit sourire forcé, et à répondu
d’accord, c’était le vingt sept juin trent quatre. Toute la famille de mon mari à
débarqué de Sousse, puis les Boralevi au complet femmes et enfants. Une
grande table s’est remplie de fleurs Papito a fait porter une corbeille immence.
Chez lui tout devait être parfait puis [en marge : d’autres personnes ont offert]
des cadeaux. Après la Bénédiction l’orchestre s’en ai donné à cœur joie. C’était
étonnant d’entendre cette sonorité. Ma mère et mon père étaient heureux, il y a
eu une petite anectode. Une cousine nièce de ma belle-mère. Cette jeune fille
avait une grosse voix elle [en marge : C’était la fameuse Lola connue pour son
agrecivité, elle était vieille fille] est venu tout près de nous, a pris un air
malheureux et à dit (Quand je pense que mon beau et charmant cousin a
épousé une négresse j’en suis toute retournée) mon mari l’ayant entendu, lui a
repondu Si tu restais un peu au soleil tu serais devenu peut être à peine
bronzée. Garde ton grand chapeau et conserve ton teint de rose (fanée) elle
repartie en claquant les portes. Se fût un rire général. Simone vient de me
rappeler ce passage le 23 aout à minuit et demi
 
Quand nous avions des artistes tel que Lucienne Boyer, Marie Duba, Lise
Gauti, Fréelle Nous annoncions dans les journeaux soirée de gala, tenue de
rigueur. Toutes femme sortait tout ce qu’elles avaient comme bijoux, et ca
devenais un concours d’élégance. Nous faisions des salles combles Après cette
soirée, fatigués, nous allions dans une brasserie Ongroize, pour prendre un
petit souper froid. De la nous montions à la maison, qui se trouvait en face de
la brasserie. Et le lendemain nous reprenions nos activités surveillance du
nettoyage, des fauteuils préparation de l’affichage, pour la fasades. N’ayant pas
autour de moi des personnes avec lesquels je peux exchanger des idées. Alors
j’écris, tout ce dont je me souviens, sans ordre, je remplie des pages.
Dernièrement, j’ai trouvé un monsieur qui avait été professeur dans des Collège
en Algérie, et au Maroc. En ce moment, il ecrit une thèse sur la chine antique.
Mais il est très dimunier, malgrés cela, il a des absences de mémoire, très
corecte, et heureux de parler avec moi. Il se souviens de ses élèves, il a connu
des musulmans, des Israelites, des étrangers, le monde mélangé d’Afrique du
nord. mes enfants ne m’en veuillez pas si je mélange tout cela. C’est que j’étais
tant de temps si indifférente à tout. Je suis étonnée de pouvoir me rappeler au
fur et à mesure d’un peu de tout de ma vie Je suis donc sortie ce matin j’ai fait
mes quelques courses. Il faisait frais, aussi ce soir je profite d’un magnifique
soleil, j’ai arrosé mes plantes, et je fait des jours aux petite serviettes de
Martine. La chambre est toute ensoleillé, j’ai même eu la visite d’un beau
papillon Les arbres son rutillants de soleil, étant donné que ce matin, il y a eu
un peu de pluie, le terrain de boules est désert, il y a quelques jeunes qui jouent
au tennis. Je viens de prendre ma tasse de thé, il est  4  heures 1/2. J’écoute la
radio. J’ai téléphoné à martine, et à ma petite Julie. Jean-José est rentré à Paris
hier au soir. Mes voisine de suite après le dejeuné, se précipitent dans leur
chambre pour faire la sieste, cela ne les empêche de retourner au lit de suite
après le dîner C’est à dire sept heures et demi, et le matin, il ne faut faire de
bruit jusqu’à huit heures le repos c’est chose revé.
 
le vingt sep Août mille neuf cent quatre vingt neuf.
 
J’ai téléphoné à ma fille, et comme toujours, nous avons égrené des
souvenirs. Elle se souvenait tout ce que je lui avait raconté. Nous avons eu le
fou rire Ça m’a fait du bien. C’est aussi quand Jean José vient auprès de moi,
j’ai tant d’émotion et tant de joie. Que je bavarde sans arrêt. [en marge  :
Souvenirs] En arrivant à Paris nous avions pris en location une salle de
spectacle abandonnée qui s’appelée le Clisson Palace elle était située à la rue
Rochechouart. Pour avons fait venir des ouvriers pour la mettre en état et
Papito a fait la façade nous y avons passé des films Warner Bros, nous avions
commencé à travailler il y a eu la [rajouté  : salle] comble, mais
malheureusement c’était vetuste ayant demandé à un architecte de nous faire
un devis et celui-ci m’a dit les travaux vont vous couter très cher. Donc nous
avons reflechis puis nous décidame de remettre les clefs au propriétaire Puis un
jour avons appris que Bourguiba serait de passage à Paris, il avait été à l’école
avec Papito Nous lui avons laissé un mot à l’hôtel, l’invitant à venir avec tous
ceux qui l’accompagnait Il nous a confirmé le jour. Nous avons fait préparé par
un traiteur qui est venu à apporté des nappes et tout le matériel pour un coktel.
C’était parfaitement organisé une réception Donc Bourguiba est venu à été très
heureux de revoir son camarade de classe et nous avons passé un après midi
charmant. Puis ce fût les souvenirs d’enfance. Après son départ le traiteur à
tout ramasé et nous avons pu faire notre soirée de cinema. Ensuite une fois
nous avons reçu des artiste Egytiens, tel que Farid Latrace, Samia Gamal qui
tournait un film avec Fernandel dans les studios de Joinville. Puis ce fût
d’autres acteurs Yuseph Yahbi et ses deux filles et sa femme venues pour
acheter des toilettes chez les grands couturiers parisiens Ensuite nous avons
remis les clefs au proprietaire, et depuis le cinema à été détruis il devin un
grand garage. Il y avait à Tunis un très grand parc. Il y avait une salle de jeux
en face de cette salle, il y avait un grand terrain. Nous avons installé une scène
et nous avions fait de la publicité, et fait venir des artistes d’Egypte et du
Liban. Entre autres, il y avait une artiste très belle qui avait une superbe voix,
c’était Laure Dacache. Nous avons reçus beaucoup d’autres artistes C’était l’été
le décors en pleine verdure. Nous l’avions appelé le (théatre de verdure) Tous les
soirs, il y avait un monde fou, des voiture venait de toute la Tunisie, il a fallu
prendre un personnel stylé. Papito était dans son élément Puis un soir les
Boralevi qui avaient a diriger plusieurs salles de spectacle ont passé une soirée.
Ayant remarqué le travail que faisait Papito ils lui ont demandé s’il ne voulait
pas devenir secrétaire de leurs affaires, et ce fût un autre épisode de notre vie.
 
Il était une fois une dame très âgée qui a voulu prendre son indépendance.
Elle mène sa petite vie bien organisée sans s’occuper de tous les bavardages de
toute sa pension. Elle se trouve bien dans sa chambrette son coin peinture un
autre couture, lecture. La radio est sa compagne de jour et sitôt la nuit tombée,
c’est la télévision. Grace à ses enfants elle ne manque de rien, elle se suffit à
elle-même. Dine à l’heure qui lui plaît, sans obligations, et heures fixés par la
maison. Elle est calme et sereine depuis qu’elle a pris toutes ses dispositions, elle
a trouvé le chemin de la tranquillité
 
[en marge : Gilbert Bécau 1 000 volts]
 
À 11 heures du soir. Ce dimanche 27 août
 
je ne suis sortie qu’un moment entre deux averses, si demain il fera meilleur
je sortirai pour acheter jus de fruits un petit paquet de sucre en poudre. Je suis
heureuse de lire. Un siècle débordé de Bernard Franc – J’ai entendu à la radio
Line Clevers1 (les mandarines) 1934. C’est à cette époque que je vivais entourée
d’artistes. En ce moment je vois où plutôt j’entends Jean Gabin, dans un ancien
film de Jean Delannoy (1967) Jean Topart, Robert Stack, Lucienne Bogeart.
Avant j’avais vu le Sicilien, un film très dur sur Canal +. Ce matin, j’ai
téléphoné à Lagnes, et j’ai eu la joie d’entendre la voix de Jean José. J’ai des
nouvelles de Martine et de ma petite Julie. La petite dame à qui j’avais offert
l’evantail, qui se nomme Mme Esten Berger je me suis apperçue, qu’elle était
blême, à table, aussi j’ai allerter les infirmières. Ce soir elle va un peu mieux,
elle est venue me voir pour me remercier Roger Pierre et Jean-Marc Thibeau
nous avons tourné un film qui a été un beau navet. Ils sont bien meileurs sur
la scène qu’a l’écran. Garçon très simpathiques, et plein d’humour. D’ailleurs ils
ont eu du succès jusqu’a présent, malgré ses cheveux blanc Roger Pierre à gardé
son humour, et son charme Jean Marc joue, dans quelques film, mais leur
succès a été leur association, ils savait faire rire et donner de la joie à tout le
monde, [en marge : Robert Lamoureux] à toujours eu beaucoup d’humour, et
d’esprit d’appropo. Pince sans rire, et savant tourner ses phrases, il à été très
ami avec Papito, ils faisait des photos que j’ai gardé, Sacha Guittri,
 
Aujourd’hui vingt huit Août je me suis reveillée à 6 heures, j’écoute la radio.
Il me semble que le temps se rafraichi. Dans un moment je vais revoir mes
charmantes personnes qui me porte mon petit dejeuné. Hier au soir j’ai donné
un peu d’eau, a la belle plante que m’avait offert Martine, j’ai vu s’epanouir
deux belles fleurs. Le soir j’écoute et regarde la télévision assez tard. J’ai
demandé aux gardes si le bruit pouvait jeiner mes voisins. Elles m’ont dit
surtout ne vous inquietez Pas. Nous entrons dans les chambres souvent il y a
des personnes profondément endormis et leur télévision est très forte d’après les
dernières nouvelles elles ont toutes leurs appareils auditifs dans les tiroir de la
table de nuit. Et j’ai su qu’il y avait une équipe qui veillait toutes les nuits.
Souvent des personnes tombait de leur lit, c’est sans [rajouté  : doute] qu’elles
font des cauchemard. Que Dieu protège toute la Résidence du jardin des
plantes ! Amen, Madame Doury est venue me voir elle a trouvé une table de
travail installée près de mon lit, le cahier et les livres que je lis. Elle s’est arrêté
pour regarder les tableaux et m’a dit. Je suis très heureuse et très contente de
vous voir si bien occuper votre temps Cela m’a fait bien plaisir. C’est une
personne qui m’a beaucoup aidé quand je suis arrivée ici Maheureusement en
entrant dans la salle à manger je m’aperçois qu’a peu près toutes les
pensionnaires declines, on voit de plus en plus la terrible vieillesse s’installer
avec toute [rajouté  : sa] rigueure. C’est démoralisant. Je n’ai pas le droit de
critiquer. Je suis une des leurs.
 
(…) Je n’ai pas parler de mon papa qui m’a toujours gâté, il n’était pas
expensif, mais charmant, discret, il se nommait Victor Abraham Berrebi, très
intelligent, ayant fait des études Hébraïques, il avait une belle voix, et était
chantre et pour les fêtes. On venait lui demander de chanter dans la grande
Synagogue de Tunis. Il était satisfait de me savoir heureuse. Il venait souvent,
m’apporter de petits cadeaux. Il aimait prendre sa Simone dans les bras. Mes
deux frères, Jules, et Jacques. Ma sœur s’entendait bien, nous n’avons jamais eu
de problème en famille. Aussi quand mon frère devenu avocat, a annoncé qu’il
voulait se marier, ma mère et mon père. On accepté leur fils épousait une
jeune fille catolique, dont la tante était carmélite. Ils se sont dit si c’est le
bonheur de notre enfant, d’accord. Et puis mon frère a présenté sa jeune
fiancée, elle était très belle Monique, et surtout très distinguée. C’était une fille
Noguès, l’oncle était général, c’était une famille honorable. Ils se marière à la
mairie, pas de mariage religieux. Ce fut un couple heureux. Ils eurent un petit
garçon, qu’ils ont nommé Philippe, la suite est bien triste mon frère est décedé
accidentellement. Son enfant n’avait que cinq ans. Depuis ce jour ma mère à
perdu toute envie de vivre. Entre temps Papa est mort.
 
Maman, ne s’occupait plus de sa maison. Elle avait une femme qui s’occupait
d’elle. Puis elle pris un peu de courage et elle s’est occupée a encaissé les loyers.
Mon père avait laissé plusieurs imeubles, il fallait prendre un gérant. Mon
époux ayant un ami qui avait une salle de cinema, sur l’avenue Jules Ferry,
avec un café. C’était un fils Brami un garçon charmant du nom de Victor. Nous
avons organisé une sortie. J’ai demandé à ma sœur, si elle voulait déjeuner
avec nous Je vais vous décrire cette journée Victor nous attendait au restaurant
puis [rayé : en trio] nous avons fait les présentations. Après le repas Victor s’est
penché sur Jack et lui dit Est-ce que je pourrais demander ta belle sœur en
mariage. Jack lui a repondu, nous y réfléchirons Ma sœur était élégante,
distinguée mais très renfermée Nous lui avons dit que passe tu de ce garçon ?
elle a répondu il n’est pas mal. Nous [rajouté : avons] laisser aux deux le temps
de la réflexion. Victor, n’a pas attendu. Il demandé, à son père d’aller
demander la main de Mimi. Puis nous devions partir en voyage. À notre
retour ce sont les deux jeunes mariés qui nous ont accueillis à l’aréoport Nous
inviter chez eux. Ils était installés à la rue Thiers, le centre cinématographique.
Dans un immeuble appartenant à notre nouveau beau-frère, et comme, dans
les histoires. Ils furent heureux et ont eu deux filles, Michelle, Katie.
Quand a Jacques mon frère, s’est marié, avec une gentille fille qui travaillait
dans la fourrure, à la maissance de son troisième enfant elle est décedé. Mon
pauvre frère, desemparé avec ses petits garçon. Heureusement la famille de sa
femme à pris toute la charge. Puis les années ont passer. La famille s’est
installée en Israel, emmenant les enfants Et Jacquot s’est remarié avec Frida qui
était directrice d’un grand garage. Et de cette union naquirent deux enfants
[rayé  : Hubert] Aline et Hubert. Ce neuveux qui s’est occuper de toutes mes
affaires, à la mort de mon mari Il a épousé notre petite nièce Sylvia, elle eu un
fils, qu’ils ont appelé Guillaume.
 
[En marge : Ce matin jeudi 31 août]
 
Il est huit heures moins le quart Je viens de téléphoner à mon fils croyant
qu’il était reveillé, je suis désolée et peinée, j’ai appris qu’il avait travailler tard
hier au soir comme presque toutes les nuits, il prépare des articles pour des
livres médicaux. Ma petite Martine est ancore à la campagne avec Julie.
 
[en marge : Aujourd’hui 1er septembre]
 
J’ai changé les chiffre de Canal +. Je suis sortie ce matin, j’ai vu le marché
que l’on installe, le mardi et vendredi, près de la poste J’ai fait quelques
emplettes le temps était beau mais frais Cet après-midi, j’ai commencé un petit
tableau ; Usines (par Paul Cesanne) Je suis allée commander un tube de blanc.
Je ne l’aurais que mercredi prochain.
 
Ce matin deux septembre, reveillée à cinq heures, je me suis débarbouillé, et
je continue à lire, j’ai preparé mon plateau pour le petit déjeuné. J’ai mis des
gants de chirurgien, et j’ai continué à peindre, je crois que ça prends de l’allure.
N’ayant pas trouvé de toile, impossible de s’en procurer. Je demanderais aux
enfants de m’en acheter. J’avais raté la femme et l’enfant j’ai desiné à l’envers ce
petit tableau auquel je travaille en ce moment. Madame Duchesne s’est cassé le
col du fémur, elle est encore en clinique. Quand à madame Estenberger (celle
qui ne supportait pas l’évantail, je crois qu’elle est grave, elle vient accompagnée
par une aide soignante, et sa tête retombe dans son assiette. Depuis quelques
jours, c’est une ecatombe, presque toutes ces dames déclinent à vue d’ail, le
Docteur qui remplace madame Salomon, à diminué tous les médicaments, il y
a un vent de détresse. Presque toutes les tables se vident. Aussi on nous sert des
repas de bataille, et vite en très peu de temps la salle à manger est vide, et ces
dames regagnent leur case. Les infirmières perdent leur latin, courrent de
chambre en chambre, hier à six heurres du matin, j’entends la porte s’ouvrir et
je vois une garde de nuit, qui vient me voir et me demande. C’est vous qui êtes
tombée du lit  ? (C’est une infirmière qui m’avait connue à mon arrivée à la
Résidence) Elle m’a trouvé devant mon chevalet en train de peindre.

1. Lyne Clevers, chanteuse sentimentale française, 1909-1991.


 
19

 
J’ai arrêté. C’était trop long. Il fallait que je sorte quelque chose vite. J’ai
décidé de me remettre à mon projet de cul. J’ai relu mes cent pages. Il y avait
des choses qui tenaient la route. Bientôt la fin du mois. Christine en
vacances dans le Sud me filait son studio rue de Verneuil pour les fêtes.
Cool, comme ça j’allais pouvoir aller à la Dispatch de décembre. L’histoire
avec Nicolas (Milon) s’était remise à foirer. Le matin où je l’ai largué, retour
d’after au Gibus après la Dispatch, je ne savais pas quoi faire, j’avais trop
envie de baiser à cause des extas et du stress, il m’a laissé faire du rézo chez
lui, oui c’est vraiment un mec cool, je suis parti chercher une teub énorme
sans capote dans le XXe. Arrivé à l’étage après les trois codes le mec était
immonde, vieux, moche, mal gaulé, les cheveux gras et longs mais le slip
kangourou bien rempli, alors j’y suis allé, je m’en foutais qu’il se venge de
tout sur moi, juste je refusais de lui rouler des pelles baveuses pendant trop
longtemps, c’est pour ça que les putains n’embrassent pas, ce n’est pas une
question de sentiments, c’est que le vrai viol c’est avec la bouche qu’ils le font,
c’est mécanique, au bout d’un moment à embrasser soit tu leur ouvres ton
cœur soit tu leur tartes la gueule. J’ai été sauvé par l’arrivée du chevalier noir,
un mec plus jeune et moins moche qui me baisait mieux, toujours sans
capote mais je ne sais pas, sa façon de me tirer ça me semblait presque
humain, alors au bout d’une heure pendant que le vieux était à la cuisine je
lui ai proposé qu’on aille chez lui pour continuer tout seuls, j’espérais faire
l’amour. Dans sa voiture je lui ai quand même demandé pourquoi il faisait
ça, il m’a dit que son mec était mort du sida l’année dernière. Point. On est
passés par la Nation, je ne me doutais de rien, c’est juste quand il s’est garé
que j’ai vu deux Saint-Antoine, l’hôpital où je suis né et où ma grand-mère
était morte quatre mois plus tôt. Je n’étais pas repassé là depuis la morgue.
Quand j’ai vu qu’il avait un chat je me suis dit Vingt minutes. Je suis
allergique, après ça peut être dangereux, genre méchante crise d’asthme et ça
fait tout de même sept ans que je ne me promène plus avec ma ventoline sur
moi en permanence. Dans l’appartement blanc les étagères étaient vides.
Mais c’est quand on s’est remis à baiser que j’ai commencé à me sentir
vraiment mal. Il était loin, loin, et c’était méchant, et j’ai réalisé que là-bas il
était chaud seulement parce qu’il voyait le mal que me faisait l’autre,
d’ailleurs maintenant il débandait. Il m’a demandé de le baiser. Je l’ai baisé. Il
ne se laissait pas prendre en profondeur malgré tout le poppers. Il serrait le
cul. J’ai commencé à m’entendre avoir du mal à respirer. Je me suis arrêté. Je
suis allé me laver à la salle de bains. Quand je suis sorti de la douche j’ai vu
que j’étais rouge et gonflé. C’était bizarre, d’habitude les chats ça me donne
plutôt des taches blanches. Je suis resté à me regarder dans la glace. De plus
en plus rouge. Alors j’ai pensé que c’était peut-être autre chose, et j’ai parlé à
voix haute pour sentir ma gorge, je ne sais plus ce que j’ai dit, un truc du
genre Bonjour  ! C’est là que j’ai compris que j’étais en train de faire mon
deuxième œdème de Quinck. C’est pas cool l’œdème de Quinck, si on ne fait
rien on gonfle tellement qu’on ne peut plus respirer et qu’on meurt. En plus
chaque fois c’est plus rapide et plus violent. Bornes m’avait expliqué ça la
première fois à Tahiti. Je me suis dit Vingt minutes, autant y aller à pied, je
ne voulais pas rester là. Je suis retourné dans le salon, j’ai dit ce qui se passait
au mec, je me suis rhabillé, posément, je pensais que plus je flipperais plus ça
irait vite, j’ai vérifié que j’avais tout, j’ai claqué la porte. C’est trompeur
l’hôpital. À Saint-Antoine les urgences sont à perpète de l’entrée. Je me
marrais tout seul en mettant un pied devant l’autre le long du parcours
rouge, prochain tournant, prochain tournant, prochain tournant, j’avais plus
qu’un filet d’air quand j’ai fini par voir la porte. Je suis entré au ralenti,
travelling sur la salle d’attente bondée, j’avais pas le temps d’attendre alors je
suis allé direct à l’accueil, la bonne femme avait déjà un mec en train, je me
suis dit Bon je suis sauvé ça peut encore attendre trente secondes. Je
m’appliquais à respirer. Quand elle va lever la tête elle va halluciner. J’étais
collé à son client, je savais parfaitement qu’elle avait perçu ma présence. Le
problème c’est qu’elle ne la levait jamais sa putain de tête, trop occupée à
l’enfoncer entre les épaules pour qu’on lui foute la paix. Votre adresse,
Monsieur ? Ah non j’ai pas ça sur l’ordinateur. Je me suis regardé dans mes
lunettes de soleil pour voir ce qu’elle allait voir quand elle se serait enfin
décidée. Pas mal. J’étais écarlate et tout ce qui pouvait le faire avait
quasiment doublé de volume : paupières, joues, lèvres, cou. Excusez-moi, j’ai
fait. On m’entendait pas trop. J’ai réessayé, plus fort. Quand elle a levé les
yeux elle a quand même fait une sale tête. Bon, j’ai quand même dû filer ma
carte de sécu et épeler La Madeleine sur Loing avant de me faire embarquer
en coulisses. Bref. Là j’ai attendu cinq bonnes minutes (j’avais l’horloge en
face de moi et que ça à faire de la regarder) l’arrivée de l’interne de garde. Il a
prescrit un truc qui n’était pas ce qu’il fallait. Je l’ai appris plus tard mais le
risque avec ce vieux Quinck en fait c’est pas vraiment l’asphyxie, c’est le choc
anaphylactique. La tension baisse tellement qu’on perd connaissance et que
le cœur s’arrête. C’est pour ça qu’il faut shooter à l’adrénaline
immédiatement, par précaution et puis aussi parce que ça fait dégonfler
aussi sec, mais je ne sais pas, apparemment les médecins français n’aiment
pas les traitements efficaces, déjà à Tahiti Bornes n’avait pas fait ça en
premier lieu, il avait fallu qu’il voie que ça ne s’améliorait pas pendant une
demi-heure après la première piqûre pour qu’il s’y résolve. L’interne est parti.
Dix minutes après une aide-soignante m’a collé une perf sans gants et en
foutant du sang partout, j’étais vert mais à ce moment-là je n’arrivais plus
vraiment à parler. Save your breath, je me suis dit, si elle le fait avec toi elle
doit le faire tout le temps. L’aide-soignante est partie. Je me sentais
vaguement mieux. J’ai fermé les yeux. Quand je les rouverts il n’y avait plus
personne dans la pièce. La porte était fermée. J’ai flippé. Ça m’a coupé le
souffle. L’air qui passait était gros comme une paille. Je me suis forcé à
respirer tout doucement. Quand la porte s’est rouverte et qu’un black s’est
engouffré sans me regarder pour aller chercher quelque chose j’ai tapé du
pied pour l’arrêter. Il est venu. J’ai mis une minute à arriver à dire que ça
n’allait pas et que je voulais que la porte reste ouverte parce que j’avais peur
de mourir. Il l’a coincée avec une chaise et deux minutes après il est même
revenu s’asseoir pour me tenir compagnie. Au bout d’un quart d’heure je ne
me sentais pas mieux du tout et avec le stress évidemment je me suis remis à
gonfler. J’ai refait signe. Demandé à être revu par l’interne. J’ai fermé les
yeux. Quand le type est arrivé, ce n’était pas l’interne mais un mec aux yeux
bleus lavés, la blouse en place et l’air persuadé de l’importance de chaque
instant. J’ai pensé que ce coup-ci c’était bon. Il a demandé ce qu’on m’avait
prescrit. L’espace d’une seconde son visage s’est littéralement décomposé
quand on le lui a dit, mais il s’est raidi tout de suite pour ne pas que ça se
voie. Je lui ai fait signe que je voulais lui parler. Il a approché son oreille de
mes lèvres. J’ai soufflé qu’il fallait de l’adrénaline. Il m’a regardé dans les
yeux. C’était la première fois que ça m’arrivait depuis que j’étais rentré dans
cet endroit. Il a dit On va vous en donner tout de suite. Il a donné des ordres.
La pièce est devenue hyper-speed, comme dans Urgences, j’ai pensé. Trente
secondes après et j’avais la seringue dans le bras. Je vous préviens ça va vous
faire un choc, il a dit. Une demi-seconde après j’ai ressenti une espèce
d’explosion partout dans le corps. Je me suis mis à hyperventiler. Ma gorge
s’est dégonflée comme un ballon. Pulp Fiction. Quand j’ai pu reparler j’ai
demandé au docteur si je pouvais dormir un peu sans risquer de mourir. Il a
souri et il a dit Oui. Quand je suis ressorti de l’hosto le lendemain midi après
m’être arraché mes perfs j’ai appelé Nicolas pour lui demander de venir chez
lui. J’étais trop mal, je ne voulais pas être seul. Il a fait chier et puis il a dit
Oui.
 
20

 
J’étais en train d’écrire ce qui précède quand je suis allé dans un vieux
fichier, un fichier que j’avais appelé Encore ! à l’époque. J’ai trouvé ça :
campagne
tour chez Nicolas : on va au ciné on rebaise
dispatch : kiki érik rémès éric lamien la chose le petit doc ségurel et olivier
hervé bernard tim hervé bodilis la chose bmk son mec nirvana pamphile manu
la salope du QG thomas doustaly (t’as vu comme mon mec est mignon ? pas un
mot sur les articles) henri maurel le hardos et salope pierre emmanuel alain S
deux ou trois mecs que je connais de vue et à qui je roule des pelles celui qui
me dit que je pue le cdp élisabeth l et sa meuf ludo tim – causerie avec la drag
et ludo et rv bodilis n’a plus droit à l’exta, thomas m nicolas richard pascal et
leur copine et ts cx que j’avais déjà vus eric le salaud le motard dealer le mec de
chez mugler le copain du taxi un dealer de scream christophe vix désolé pour
ton anniv j’étais hs j’aime bien qd c’est aquatique roberto sorti de taule stephen
wilson frédéric de éric bertrand du rude frogier et son mec david de rexx la
pute motarde charly : je connais beaucoup trop de monde ; je suis accaparé par
toutes ces relations à gérer, impossible de penser à moi, c’est l’horreur  ; avec
deux extas dans le nez je ne monte qu’à six heures du mat, enfin…
 
Suspect : 3e X, je tape du poppers ; plus jamais sans, c’est ma défense contre
les flux d’énergie des autres ; le manège d’Éric ; je récupère un peu la danse sur
la fin beaucoup bouger la danse en courant danser avec les abdos mon tour
parfait pour finir – c’est bien là ouais !! – le donneur de leçon : tu devrais te
concentrer sur ton énergie ; retour chez N il tchatche ds la rue ça me gonfle il
paraît que c’était que des amphèt…, je le largue, rézo, il va au QG ; je vais dans
le 20e puis chez le luthier aux étagères vides tu n’as pas de chat ? je le bz il me
bz mou on jouit lui sa main ds mon cul presque sans gel sans pop sans rien, je
réalise que ce qui l’excitait c’était de me voir me faire violer  ; j’ai cherché le
sperme ss le trouver ; dès que j’ai relevé la tête j’ai senti la crise d’allergie ; j’ai
pris ma douche j’étais mal mais c’était normal ds le contexte ; le masque ; j’ai
rangé mes affaires en chancelant il faut que je parte vite j’ai senti la gorge qui
commençait à gonfler ; il était dans sa douche ; j’ai dit j’y vais je suis en train
de faire un o de q il faut que j’aille aux urgences ; il avait fermé à clef ce con ; je
savais que j’en avais pour quinze, vingt minutes avant d’étouffer ; je croisais les
gens qui voyaient que ça n’allait pas ; je suis en train d’étouffer de plus en plus
le chemin des urgences ?, au coin, ce sera long ? ; la salle était bondée ; excusez-
moi j’ai un œdème de q ; oh la la vous avez une pièce d’identité ; l’horloge était
en face de moi  ; quatre heures et demie  ; pas traité pdt cinq minutes  ; mon
piercing au sein  ; la perf ratée «  mettez des gants  » puis mise à vide pdt dix
minutes  ; on me rase pour l’ecg  ; je les regardais comme des danseurs
souriants  ; j’arrive à dire  : ventoline  ? il faut demander ça au médecin  ; le
médecin finit par arriver ; Laurent Casenove, c’est marqué sur sa blouse : il a
quoi ? ; o de Q ; cb de tension ? ; 9/5 ; il a recu quoi ? 200 ? qui a prescrit ça ?
on me passe de 200 mg d’hydrocortisone en goutte à goutte à 500 mg, plus de
la polaramine et 0,1 mg d’adré en shoot et un aérosol respiratoire ; Est-ce que
ça sert à qqch ce que j’ai ds la perf ? Oui mais c’est peut-être pas suffisant. Et
avec l’exta l’adrénaline ça va  ? j’avais peur de m’endormir et de ne plus me
réveiller Vous devez avoir de l’adré sur vous en permanence, il m’a dit
l’ambulance est arrivée au bout d’une heure, vers six heures et demie je veux
garder mes vêtements la brancardière branchée piercings les couloirs en
brancard je suis resté en jeans et cho  7  prêt à repartir on rerase pour l’ecg le
tensiomètre automatique me réveille le bel infirmier pédé tout doux qui se lave
bien les mains – je vais vous faire – euh, je vais vous porter à manger ; la prise
de sang artérielle – il a fait très attention mais il a dû s’y reprendre à deux fois ;
il voit le piercing ; vous aimez avoir mal ? oui mais seulement quand c’est moi
qui décide ; alors c’est prendre des risques sans en prendre ; oui c’est ce que je
préfère, la comptabilité des risques
j’étais branché de partout comme mamina ; j’en veux pas de votre sonde ça
fait mal  ; on le fait tout le tps on se rend pas compte, il a dit  ; c’est pas trop
mauvais j’adore la bouffe d’hôpital, steak haché sur biscotte et endives en sauce
rousse et tt petit bout de pyrénées et deux clémentines ; à côté douceur avait
une converse sur les chiens d’aveugle avec la dame  ; il m’a refait mon
pansement de perf avant de me souhaiter bonne nuit essayez de dormir j’ai dit
oui il a dit bon et puis faites ce que vous voulez bonne nuit ; je me faisais chier
je regardais l’aiguille des secondes ; à quatre heures j’ai mangé un demi pampl
et du sucre ; je me suis auto prescrit un demi lexo ; réveil ; ça va être long ; petit
déj ; j’ai retiré ma perf tout seul j’en avais marre d’attendre ; j’ai lu mon dossier :
« chat » ; un œdème de Quinck ce n’est pas psychologique avait dit le chef de
service ; on m’a fait passer aux admissions je serais bien resté pour le déjeuner
mais c’était râpé ; j’ai appelé il voulait pas que je vienne : Ne me demande pas
ça je ne le supporterai pas ; j’ai raccroché je me suis dit bon soit c’est fini soit je
le rappelle ; je suis sorti de l’host ; j’ai marché jusqu’à nation je l’ai rappelé j’ai
dit je veux être en sécurité si tu sortais des urgences et que tu me demandes ça
tu sais très bien ce que je dirais il a dit bon ben viens.
 
J’ai pris le trom nation oberkampf. J’ai acheté un tombeau de roses rouges de
la paella et du vin espagnol à étiquette orange pour son anniv. Il est allé bosser
je me suis lavé, lundi quinze heures je ne m’étais pas lavé depuis samedi midi
j’ai regardé mes poches c’était la première fois que j’avais des poches sous les
yeux j’ai commencé à me raser je me suis regardé  –  la barbe plutôt à
l’horizontale ou comme ça en pointe ?, ça le faisait bien barbe et pierced nose
d’ailleurs j’avais eu un max de succès à Dispatch alors que je faisais la gueule.
En fait ça m’a bien chauffé ce truc j’ai pensé aux Docks à dix minutes à pied ;
ça m’a fait bander. J’ai pensé Heureusement que j’ai pris deux lexomils sinon
j’irais… J’étais en train de me passer de l’après-rasage Clinique au lieu de lotion
Clinique (N n’a plus de fric en ce moment). On a frappé. C’était N avec du
courrier  : Fait chier la concierge m’a filé le courrier. J’ai pensé que ça ne
l’obligeait pas à remonter. Il m’a dit Regarde. Un truc genre carton d’invitation
avec un point d’interrogation et marqué dimanche 4 janvier 16 heures. J’ai dit
Putain ça veut dire qu’ils vont dépenser deux fois en mailing… On s’est marrés.
Il a dit O.K., dors bien. J’ai dit Merci mon cœur. J’ai dormi de quatre à huit il
avait fini plus tôt que prévu. Il a voulu me virer, j’ai refusé, j’avais pris deux
lexo, il est pas allé chez ses parents, on voulait aller au resto mais il était deux
heures, finalement je me suis fait des pâtes, j’ai dormi de trois heures du mat à
trois heures pm. Th a laissé un msg pr dire qu’il venait de rentrer, qu’il avait
fait un petit événement, bref qu’il avait passé la nuit à l’hôpital que là il
prenait le train de nuit pour aller chez ses parents. Quand N est rentré de faire
des courses, j’étais au lit en train de lire un truc new age. Tu pourrais pas
arrêter de faire le ménage ?, il m’a dit. J’ai balancé les roses. J’ai dit Merci et va
te faire foutre, et je me suis barré.
 
21

 
Le passage suivant se déroule chez Christine. Je n’ai corrigé que les fautes
de frappe.
 
j’ai claqué la porte je ne savais pas trop quoi faire j’avais décidé à l’hosto que
j’irais faire des courses à la gde épicerie du bon marché vu que c’était à côté la
bouffe est la dernière satisfaction qd ttes les autres sont épuisées, j’ai marché
jusqu’à saint germain par le châtelet je crois et saint michel je ne savais plus
trop où était sèvres babylone  ; j’ai regardé sur un plan d’arrêt de bus laennec
était loin de la rue de verneuil ça me faisait chier de rentrer avec des sacs de
courses ou de payer encore un taxi en plus il n’y en aurait pas les rues étaient
pleines de gens en train d’acheter noël. J’ai regardé l’ancien drugstore où j’avais
comme beaucoup de gens autrefois déjeuné acheté des cigarettes, en train de
devenir une superboutique, au début j’étais mélancolique et puis j’ai trouvé que
ça faisait un plus bel ensemble avec la place les deux magots l’église  ; plus
international. A gauche il y avait monoprix qui proclamait être ouvert
jusqu’à 21 heures À l’intérieur un panneau indiquait que les livraisons étaient
gratuites à partir de  500  F pour s’excuser de la gêne occasionnée par les
travaux. j’ai cherché l’alimentation et il y en avait un et je suis allé à la caisse et
j’ai demandé si je pouvais être livré ce soir, c’était possible entre  19  heures
et  21  heures il était  18  h  30  alors je me suis lancé j’ai décidé de faire un
mégastock et de m’enfermer pour écrire  ; j’ai acheté pour une fois sans trop
réfléchir à l’argent ce dont j’avais envie. J’ai commencé par la viande  : les
protéines : des steaks hachés mais j’en ai marre des steaks hachés alors j’ai pris
un vrai morceau, de l’araignée, et puis deux os à moelle et du poulet et du foie
de veau, et puis je suis passé au rayon surgelés et j’ai pris un tiramisu et pas de
glace lenôtre, et de là aux yaourts et j’ai pris des crèmes aux œufs et de la
faisselle 0 % je n’aime pas les yaourts et de là je suis passé aux vins j’ai pris du
costières de nîmes et du châteauneuf du pape blanc j’adore le côtes du rhône
blanc c’est un vin incroyablement varié et complexe et puis de la finlandia
cranberry il n’y avait pas de pisco, sinon j’aurais fait pisco nectar en fait il n’y a
que les souvenirs avec nelson que j’aime toujours.
 
Et puis d’autres choses  : des œufs de saumon, de la soupe de poisson en
bouteille plastique (je regarde toujours la date limite de consommation et si elle
est trop proche je fouille au fond du rayon) et puis j’ai mis cinq bonnes minutes
pour choisir quelle soupe de légumes toute prête en plastique (tomates, non,
d’automne avec des champignons, non) et j’ai fini par opter pour légumes variés
du beurre salé, de la crème fraîche des galettes de pomme de terre pour le petit
déj, le bacon ne m’inspirait pas alors j’ai pris du parme (toujours en barquette,
l’idée est de n’avoir aucun eye-contact avec un autre être humain) et puis du
fromage râpé et du parmesan et de la BBQ sauce des biscuits roses de Reims
des madeleines de Commercy dans leur jolie boîte des macarons aux amandes
«  plaisir d’offrir  » pour C dans leur jolie boîte j’ai vu qu’il y avait différentes
couleurs de rubans alors j’ai pris un vert qui était tout au fond du rayon, je n’ai
pas pris la Newman’s own vinaigrette ni le pain tranché au muesli remplacé
par du pain américain wholemeal plus moelleux, mais j’ai pris du miel de base
et de la confipote de myrtilles et de la confiture allégée de reines claudes je ne
l’ai jamais goûtée en allégée celle-là avant j’en faisais moi-même c’était ma
spécialité et puis six mini nans au coriandre et puis j’ai changé de rayon
conserves je n’y vais pas trop mais c’était en face de la bouffe US alors j’ai
acheté un pack de maïs individuel en souvenir de ce connard de Nico et pas de
jus de pomme trouble (marre) ni de nectar d’abricot (le français n’a pas assez
de goût) mais du sirop pêche-abricot à l’ancienne je le connais à Toulon j’avais
pris poire mais j’ai pris le jus de fruits rouges mélangés 100 % jus, et là je me
suis dit que tout cela manquait dramatiquement de légumes mais les légumes
ça me fait chier parce qu’il faut s’en occuper alors je suis quand même allé dans
l’idée de prendre des avocats et puis je suis tombé sur une armoire spéciale gens
speeds avec des poireaux prêts à cuire, du chou blanc émincé comme chez le
japonais une betterave sous vide j’ai pensé que ça irait, je n’ai pas pris de
myrtilles à  21  la barquette elles venaient d’argentine et il ne devait pas y en
avoir plus de cent grammes mais j’ai pris un mélange de fruits secs les fruits
secs c’est bon l’hiver là je suis retourné aux yaourts prendre quatre aromatisés à
la vanille des girolles en bocal d’habitude j’en achète pas parce que c’est trop
cher des moules à l’escabèche en boîte (à Jaurès cet été je m’étais tapé cinq
boîtes de calamars et de moules à l’huile et j’avais été un peu écœuré) du café
du guatemala pour changer du colombie mais aussi sûrement de manière
inconsciente et maintenant que j’y pense à cause de rigoberta menchu qui
disait à la télé sur arte qu’elle parlait au nom des morts, du riz mas du grand
badon que j’avais découvert au monoprix gourmet lafayette quand j’habitais
insouciant à la madeleine chez Delphine et Tina, retrouver paris qu’est-ce que
c’était bien, douze œufs, des spaghettis et de la sauce Barilla aux olives je suis
retourné changer la Finlandia (trop marqué par quand j’en buvais chez tim)
pour du whisky (je voulais être moins speed) et j’ai pris un Islay malt j’ai appris
au dos de la bouteile que c’était une île spéciale et ça m’a plu du camembert de
chèvre de l’étorki du saint-florentin (l’autre idiote de Nicolas qui s’extasiait que
je lui aie fait découvrir quelque chose elle croit qu’elle sait tout celle-là) de la
crème de pruneaux et pour tout ça je n’ai payé que 970 francs. je n’avais pas
pris de champagne. La carte a marché. j’ai speedé pour arriver avant mes
courses. j’ai rangé ma livraison. J’ai bouffé la salade d’épinard croutons toute
prête c avait bien de l’huile et du vinaigre (balsamique de modène of course) en
écoutant fg et puis je me suis assoupi. Je me suis couché à dix heures et demie.
Je me suis réveillé à une heure et demie du mat j’ai décidé que j’allais
m’organiser comme suit : promenade aux tuileries en face et puis boulot tte la
journée comme qd je préparais sc po il y a dix ans, et m’acheter un grille pain
chez darty la madeleine pas aux halles trop flippant et un abattant de chiottes
il n’y en avait pas (l’éducation protestante ?) j’ai faxé ma carte de sécu comme
promis. Je me suis mis à raconter ce que j’avais fait en commençant par la fin et
en remontant. C’est après avoir raconté les courses (je suis allé plusieurs fois au
frigo regarder si je n’oubliais rien) que je me suis rendu compte que Monoprix
c’était pour moi comme les boîtes avant  ; un lieu où j’étais seul sans contact
avec aucune vibration dirigée vers ou contre moi (surtout contre) entouré de
gens occupés à satisfaire leur désir et qui pour cela me laissaient en paix – le
zen du supermarché. Une question me taraudait pourtant  : où allait-elle
acheter ses kleenex 100 % recyclés ?
 
Je suis au lit avec un pétard après avoir commencé à écrire ce weekend.
Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Qu’être ici c’est pour vivre. Sa vie. Je me suis
réveillé à trois heure et demie. J’ai fait un petit-déjeuner avec du café, je ne
pensais pas manger d’abord et puis finalement j’ai fait deux œufs au plat et une
tranche de pain de mie dans la poêle des œufs, il n’y a pas de grille-pain ici j’ai
pensé que C ne devait pas aimer les miettes. Et puis j’ai ouvert le jambon de
parme qui était coupé très fin comme il faut vu que c’était de l’italien. J’ai
mangé ça sur le pain poêlé. Et finalement je me suis refait du pain et j’ai mangé
correctement. J’avais prévu d’aller acheter un abattant de chiottes et un grille-
pain, dans un grand magasin ça serait marrant un 24 décembre. J’ai pris ma
douche. C avait un rideau hyper classe du papier plastique bulle-pack accroché
avec des pinces crocodile. Après je ne voulais pas remettre mon jean de l’hosto
plein de germes qui était le seul que j’avais d’à peu près propre. J’ai fouillé dans
les siens, vu qu’elle est grande et maigre je pensais que je trouverais ce qu’il
fallait. Je suis tombé sur un vieux gris parfaitement à ma taille. Ça me faisait
un cul d’enfer. Je retrouvais mes vieilles sensations en descendant l’escalier et en
traversant la cour. Mes cuisses rappelées à ma conscience à chaque pas par la
pression du tissu. Il pleuvait mais il ne faisait pas trop froid. J’ai décidé d’aller à
pied à la Samaritaine. J’ai longé le musée d’Orsay. Traversé au Louvre, je
n’aime pas m’éterniser rive gauche. Des kilomètres de voitures s’embouteillaient
vers Noël. J’ai pris par le Louvre, traversé la place carrée, remarqué pour la
première fois le pavage intérieur du bassin. Longé Saint Germain l’Auxerrois.
Fait la sourde oreille à un pauvre qui mendiait. Je n’ai que des dollars, j’ai dit à
mi-voix. J’avais pris les 280 dollars que j’avais retrouvés à la campagne de mon
dernier voyage aux États-Unis, quand j’étais riche. J’ai pénétré dans la Samar
complètement relookée, très classe. Pris l’escalator vers l’électro-ménager au
troisième. Me suis arrêté avant aux sous-vêtements masculins, ça me rappelait
quand on venait s’acheter des slips avec Quentin le fétichiste des sous-
vêtements il m’a tellement fait claquer de fric et gonflé lyrique avec ça que j’ai
fait un rejet, maintenant je ne mets plus que des Hanes à dix balles. Pourtant
je me suis arrêté. J’avais envie du nouveau Hom spécial contention
avantageuse, j’avais vu sur Philippe que ça faisait effectivement un gros paquet,
et si maintenant je me remettais au moulant ça pouvait être utile. Mais je n’ai
pas acheté, je trouvais que c’était trop cher. (Et un boxer Calvin Klein orange,
ce serait sympa  ? Ouais t’aurais vraiment l’air d’une conne.) J’ai rêvé sur la
copie Dim à quatre-vingt-dix balles pendant cinq bonnes minutes mais ça ne le
faisait pas, il n’y avait pas la poche, donc pas l’avantage.
 
Je suis reparti les mains vides en évitant de regarder la vendeuse qui m’avait
conseillé une taille 4. À l’électroménager la vendeuse des grille-pains m’a dit Je
ne vous ai pas vu à la télé vous ? J’ai dit Oui, surpris qu’elle se souvienne de
moi cinq jours après. Évidemment le piercing en or dans le nez doit aider à
fixer, surtout quand il est accroché à quelqu’un qui revendique ses pratiques sm
sous psychotropes. Mais elle n’avait pas l’air hostile, au contraire. Elle était
jeune, mignonne, moulée. J’ai dit Je cherche un grille-pain. Elle a embrayé au
quart de tour  : Vous voulez quelque chose de classe ou plutôt du pas cher  ?
Classe et pas cher, j’ai dit, ça serait l’idéal. Elle s’est marrée, elle a dit Non ça
c’est pas possible, soit c’est des trucs comme ça autour de deux cents francs, soit
c’est plus looké, mais vers cinq six cents. Et puis il y a le modèle dessiné par
Porsche.
Le modèle dessiné par Porsche était effectivement sublime et coûtait mille
cinq cent balles. J’ai dit Ouais ça le fait mais pour que ça le fasse vraiment il
faut la cuisine qui va autour. Elle a dit Ouais c’est clair. J’ai dit Bon je vais
continuer à me prendre la tête avec les autres modèles. Elle m’a dit Bonne prise
de tête alors. J’ai dit Merci. Aucun de nous deux n’a dit ni Joyeux Noël ni
Bonnes fêtes. C’était déjà pas mal. J’ai encore zoné pendant dix minutes devant
les grille-pains. Je n’ai pas acheté de grille-pain. Je n’en voyais plus l’utilité, en
l’absence d’un chez-moi où le brancher. Et puis c’était un peu comme pour le
slip, passer autant de temps avait fait à peu près comme si je l’avais acheté,
sans le stress de la dépense. Je suis redescendu au sous-sol pour l’abattant de
chiottes qui lui était véritablement nécessaire. J’ai pris un modèle en bois laqué
blanc avec couverture intégrale à l’arrière, après avoir un peu hésité par
rapport à un modèle bois bois vu que C aimait visiblement le bois, mais avec
un chiotte en porcelaine bleu ciel ça risquait de jurer, donc mieux valait blanc.
Et me voilà reparti après ne pas avoir acheté de crème de jour Clinique. J’ai
repris les quais en regardant les poules et les lapins blancs du quai de la
Mégisserie. Il ventait fort et il pleuvait. Encore plus de voitures que tout à
l’heure. Bientôt la dinde. Je suis descendu vers la Seine pour voir qui pourrait
bien être en train de draguer dans ces conditions. Personne. J’ai marché. À
l’entrée du pont du Carrousel, dans la forte lumière jaune, une silhouette se
découpait. J’ai pensé au black que j’avais sucé là quelques mois plus tôt. Le mec
était petit, pas très beau, maigre, moulé dans un 501 beige. Il avait à la main
un sac Samaritaine, beaucoup plus petit que le mien. Je me suis planté devant
lui. Il détournait le regard. Je suis resté sans rien faire. J’ai regardé son paquet,
pas inintéressant. Et puis j’ai dit Viens là dans le coin on va se toucher la bite.
Il a suivi. Le coin était aussi illuminé que le reste mais on ne pouvait nous voir
que du dessous du pont. J’ai mis la main. Il avait une grosse bite, avec un très
gros gland. Pas très dure pourtant ou enfin qui mollissait durcissait. Moi j’étais
bien dur la situation me plaisait.
 
Il m’a embrassé, sa langue était souple et fraîche, c’était pas mal, mais il
poussait trop fort avec, c’était trop nerveux, j’ai pensé que c’était de mauvais
augure pour le reste. J’ai dit T’habites où ? Il a dit Dans le XIIIe. J’ai dit Oufff,
moi j’suis pas loin. Mais je n’avais pas envie de le ramener, je ne nous voyais
pas du tout dans le cadre chez C. J’ai continué à le palper, il était de plus en
plus mou. Je ne voulais pas le sucer. Je ne voulais pas qu’il me suce, j’étais sûr
qu’il le ferait mal, il aurait fallu que je le viole pour que ça m’excite mais le viol
en général ça ne m’excite pas trop. Au bout d’un moment il a fait un pas en
arrière. Il a dit quelque chose que je n’ai pas compris, j’étais sûrement trop dans
mes pensées. J’ai dit Quoi ? Il a dit Je cherche un mec pour ce soir. Le soir de
Noël. Tu m’étonnes. Il est reparti vers le Châtelet dans la nuit noire. J’ai
continué dans l’autre sens, après le musée d’Orsay il faut aller jusqu’à la
Concorde c’est chiant mais il y a le vieux spot des Tuileries qui marchait encore
un peu il y a quelque temps. Les bateaux de touristes qui passent avec leurs
lumières vertes. Je ne les regarde pas. Au passage piéton des Tuileries il n’y
avait que deux jeunes mecs lookés caillera. Je ne suis pas descendu, j’avais peur.
Mais j’étais excité alors je suis resté. Deux autres mecs genre beaufs dèpes sont
arrivés. Puis un grand en imper noir plus inspirant. Je suis descendu dans le
passage. Dans mon souvenir il était fermé la nuit (je n’avais plus de notion du
temps). Dans le passage il n’y avait que de l’ombre. Les quelques mecs
tournaient. Ça me faisait bander mais je savais que je n’avais pas intérêt à
faire quoi que ce soit en vrai si je ne voulais pas redescendre en piqué. C’est
bizarre. J’ai toujours envie de baiser mais les mecs ne m’excitent plus. Ça me
fait tellement chier d’avance. Cette année j’ai eu cinq liaisons  : Alexandre,
Dimitri, Philippe, Pierrick, Nicolas. Aucune n’était satisfaisante sexuellement.
Peut-être que c’est comme ça la vie. Mais je ne crois pas. En fait si je réfléchis
bien les deux trucs qui m’ont le plus excité cette année ça a été de baiser Nelson
cet été dans sa chambre du campus  : l’entrée jusqu’au bout d’un seul
mouvement, parfaitement lent, en l’embrassant et en le tenant dans mes bras,
puis je l’ai baisé absolument progressivement, une montée exactement
géométrique, comme la diagonale d’un carré et la jouissance est montée pour
nous deux exactement en même temps et je me suis vidé dans son cul pour la
première fois il n’a pas été content parce que c’est quelque chose qu’on ne faisait
pas et il avait peur mais cette fois-ci c’était trop naturel et tellement parfait que
je n’avais pas voulu me retirer. Finalement il avait compris que ça voulait dire
quelque chose comme un serment. L’autre fois c’est quand je me suis fait fister
sur le podium à la soirée Projet X, un verre de vodka dans la main droite, le
poppers dans l’autre, d’habitude quand je prends du poppers en me faisant
dilater le cul la lumière est violette (c’est la lumière du haut, celle qu’on voit
quand on a les yeux fermés, quand ils se révulsent), ce coup-ci elle était verte et
elle tournait sur elle-même. Je ne bandais pas. Je sentais mes abdos
entièrement relâchés sans résistance aucune aux coups de poing à l’intérieur du
mec qui, quand je me suis relevé parce que c’était assez, a fait thumb up avec
son poing dégoulinant de crème à cul  –  il avait pendant ce temps son autre
main dans le cul d’un mec lui-même en train de fister un mec que je
connaissais, l’ex de Jean-Hughes. Les deux choses qui m’ont le plus excité sont
les deux choses qui me font le plus peur. Je dis que je veux être avec lui mais j’ai
peur. Je dis que je veux recommencer le sexe extrême mais j’ai peur. Ils m’en ont
tellement fait baver tous les deux. Je suis reparti en direction du Louvre.
Remonté sur le pont. Il pleuvait de plus en plus fort. Je me suis dit que j’irais au
Trap acheter des clopes si jamais il m’en fallait encore. Arrivé au studio j’ai fixé
l’abattant aux chiottes. Une bonne chose de faite. Après je n’avais absolument
plus de force pour rien. Je me suis mis au lit tout habillé, en enlevant seulement
mes bottes, avec FG très bas. J’ai dormi jusqu’à dix heures et demie. Je me suis
fait à bouffer. J’avais envie d’un truc cuisiné, c’était quand même Noël. J’ai fait
réchauffer des rognons sauce madère en faisant brûler du riz dans l’autre
casserole. J’ai jeté le riz. Appelé la campagne pour quand même parler à ma
mère. Elle m’a dit que Nelson avait appelé. J’ai appelé Santiago
immédiatement. Noël. Il était dans sa famille évidemment. J’ai dit que j’étais
seul. Que je n’aimais pas ma vie en ce moment. Il m’a dit Moi je l’aime ta vie. Il
va peut-être venir en France, dans deux semaines. Confirmation demain.
J’ai pensé que ce serait bien comme fin pour mon livre. Alors j’ai arrêté
l’ordinateur et je me suis roulé un pétard. Le Trap, j’avais encore du temps. Je
repensais à ma dernière visite là-bas, splendide et misérable comme ma
sexualité du moment. J’ai goûté l’Islay malt en fumant, en prenant des notes.
J’ai toussé, j’ai vomi un tout petit peu de whisky (pauvre petit ours !). Je me suis
regardé dans l’armoire à glace. C’était pas mal. Je pensais au rézo, à la quand
même très très grosse bite de ce sale con du XXe qui venait d’enrichir le trésor
de mes souvenirs érotiques, à une autre annonce, trou de 32 ans poilu à fister
goder baiser en me disant on voit bien que t’étais pas en forme sinon c’est ça
que t’aurais fait et la forme de ma bite de profil me paraît suffisamment grosse,
et même si c’est un peu moins suffisant de face je m’excite bien alors je me
pogne en n’ayant pas peur de me faire mal, en tirant sur ces couilles et en
forçant sur ce gland et je fantasme sur un tas de trucs excitants et je suis au
bord de jouir alors je prends du poppers et je débande un peu mais c’est pas
grave vu qu’il n’y a que moi alors je continue à faire tout ça je m’imagine en
train de mater un poing qui fiste un cul et je vais le baiser après et puis c’est
carrément un tas de petits culs notamment d’un certain nombre de mecs que
j’ai vu à Dispatch et à Scream qui se font fister sous mes yeux, etc., etc., et je
me branle à deux mains avec plus de crème, assis à genoux maintenant sur le
bord du lit bas et je bande dur dur dur comme quand je baise pendant des
heures et je commence à pouvoir carrément danser dans mon poing en restant
dur et en imaginant des trucs la musique est super bonne je commence à
bouger et je me rends compte que je suis en train de pousser du cul et que ça ne
me gêne pas pour bander au contraire alors comme je suis de bonne humeur je
continue et poussant toujours voilà que je finis par être d’accord pour que ça
s’arrête et pour jouir et je ne peux que vaguement viser le demi-Libé qu’il y a
au sol alors que je gicle, je pense, sept gorgées super épaisses de la plus grosse
purée que j’ai jamais envoyée en me masturbant (il y a eu mieux mais à deux
seulement, faire l’amour à quelqu’un ça m’a toujours plus fait monter que de le
faire à moi-même, mais peut-être que tout cela est fini ou du moins en bonne
voie d’être réglé aujourd’hui). Je descends pour regarder les taches. Il y en a
tellement que ça coule à l’horizontale. C’est donc ça le secret des gros gicleurs :
pousser du cul progressivement du même mouvement que pousser de la bite.
Solidarité. Je me suis regardé dans la glace.
 
Je me suis mis immédiatement à danser (expliquer toute l’histoire : Brad les
abdos toulon philippe georges nicolas le photographe paul johnson la
campagne La tour Éric à suspect) et pousser avec le cul –  une danse de
bodybuilders  –  une danse d’hommes forts  –  c’est pour ça que c’est un raz de
marée. C’est là que j’ai réalisé que j’étais en plein retour d’exta. C’est là que j’ai
compris quel pouvait être mon pouvoir d’attraction sexuelle et que le donneur
de leçons m’avait fourni l’occasion de m’en donner une à moi-même, comme
souvent. C’est FG c’est pour ça que je suis monté aussi haut à la soirée Projet X
c’est à cause de la progressive de Sex Toy, je comprend des choses c’est bon d’être
défoncé j’ai soif qu’est-ce qu’il y a à boire je me verse un verre de jus de fruits
rouges  ; j’ai commencé à me faire à bouffer en titubant d’abord je me suis
planté sur les moules à l’escabèche et puis j’ai réalisé que je pouvais avoir qqch
d’aussi bon que des œufs de saumon crème fraîche galette de pommes de terre
avec du pulco sûrement frais de C qui est si méthodique (capricorne). bonheur
j’ai lancé tout ça en pensant que finalement aucune situation n’est parfaite à la
campagne il y a plus de place à paris plus de enfin des considérations de junk
et puis tout d’un coup la musique était tellement bonne que j’ai carrément dû
aller danser et c’est là que j’ai compris que j’étais encore en plein retour d’exta.
j’ai continué à faire la cuisine en faisant tout tomber par terre et en flippant sur
le bruit pour les voisins décidément la campagne avait du bon pour la défonce
 
Deuxième tartine de saumon après avoir pigged-out la première et réalisé
que j’avais vraiment un problème avec la peur de manquer d’argent et de
nourriture (vieille peur infantile) j’ai débouché le château neuf du pape blanc
c’est divin comparable seulement au vermentino.
 
Le lendemain je suis allé au Trap. J’avais envie de me faire sauter. J’ai décidé
d’employer les grands moyens. Donc j’avais pensé au jock-strap, j’aurais pu en
acheter un à l’IEM de secours aux Halles, mais le temps que je me décide à
bouger (j’écoutais FG en rêvassant sur le lit à une place de C), il était déjà dix
heures. Trop tard. Il fallait trouver autre chose. Un fute troué au cul, ç’aurait
été pas mal. Quand j’étais à Sébasto, en 93, j’avais fait un plan minitel comme
ça, un minou blond motard qui était venu en fute en cuir troué au cul avec un
plug (le double boule noir) à l’intérieur. Évidemment ça m’avait excité grave.
J’avais pris des Polaroïds avant de le sauter. – J’aurais pu faire ça avec mon fute
en cuir trop serré à la taille, celui que j’ai acheté à Toulon le jour où l’horoscope
sagittaire de Didier Dehrlich indiquait «  achat inutile  », mais il était à la
campagne. Ou avec mon  501  de salope ultra-moulant… Non celui-là était
carrément aux States chez l’Américain. Je me demande ce qu’il est devenu. J’ai
réfléchi à ce que j’avais sous la main. Un jean de C l’aurait bien fait, mais
bon… J’ai pensé à mon survêt de caillera noir à bande jaune, celui que j’ai
acheté à Toulon. Trop court et trop flash, il ne me servait que pour zoner à la
maison. Je l’ai essayé sous les chaps pour voir. Pas trop brillant. J’ai pris la
marque du trou. Fait une encoche avec mes ciseaux à ongles. Découpé au-
dessus et au-dessous de quoi passer la main. Ce n’était pas forcément pour me
faire fister. Plutôt pour les bites. Quand un mec ne trouve pas l’ouverture, ça le
fait flipper.
 
J’ai raté les Docks à cause d’un coup de fil de Georges. On est en voie de
réconciliation. Il voulait savoir ce que je faisais. J’ai dit que j’avais envie de
sexe, que j’allais juste faire un tour à côté au Trap. On a dit qu’on se verrait
probablement pour le 31 à la prochaine Scream, avec Tom. J’ai fumé un demi-
pétard, juste de quoi être high. J’aime bien en avoir qui reste quand je rentre.
J’ai mis un t-shirt bleu qui me va bien, une chemise en jean qui descendait bas
derrière pour cacher mon cul, mon blouson en jean et je suis parti. Une fois
dans la rue je me suis rendu compte que je n’avais pas pris le fric que j’avais
préparé, un billet de cinquante et cinquante en pièces, assez pour l’entrée
(donnant droit à une consommation), le vestiaire et un paquet de clopes. Je
suis allé tirer du fric au carrefour Bac-Saint Germain, en flippant à mort qu’on
voie mon cul si jamais le survêt se mettait à glisser dans les chaps, j’avais fait
une ouverture de quinze centimètres. Bon O.K. il y avait la chemise mais elle
ne descendait pas complètement. Devant c’était carrément oublie, avec le cuir
qui attire toujours l’œil, et le nylon brillant du survêt qui mettait bien en valeur
ma bite sans rien en dessous. Je n’aime pas l’idée de me faire casser la gueule.
Mais tout s’est bien passé, et je finissais par me sentir assez gonflé par la
situation, après tout ça faisait des années que je ne m’étais pas trimballé dans
la rue avec un aussi gros look de salope, et puis je me suis mis à croiser de plus
en plus de bècebèges et ça commençait à être lourd de me faire regarder comme
un monstre. J’ai speedé jusqu’au Trap. À la porte il n’y avait plus Tino et son
pilonnage massif de séduction poilue et virile, ça faisait sans doute déjà
longtemps, la dernière fois non plus ce n’était pas lui. J’ai tendu mon billet, le
mec m’a filé l’entrée une capote et du gel. Après j’ai mis cinq minutes à me
déshabiller, commander une bière, j’étais hyper-énervé à cause de ce qui allait
ou non se passer, quand j’ai dit Une bière le barman m’a carrément dit Faut
pas dire ça d’un air désespéré, ils ont le chic à Paris pour vous mettre à l’aise.
Connard. Enfin il m’a pris mon blouson et ma chemise ensemble pour dix
balles alors que c’était marqué vingt francs par objet.
 
J’ai regardé deux minutes de porno et puis je suis monté vers les choses
sérieuses. J’étais en pleine décharge d’adrénaline. J’ai fait le tour. Trois moches,
un bien. Le bien m’a suivi. J’ai fait ce que Nicolas m’avait conseillé quand je me
plaignais que personne ne voulait plus me sauter parce que je suis trop vieux :
j’ai été clair. Je me suis arrêté net, de dos, au milieu du passage. Il s’est arrêté
tout contre moi, derrière. Il a passé la main gauche sur mon torse et mon
paquet. J’ai pris sa main droite et je l’ai posée sur la fente du survêt, à l’arrière.
Ça lui a carrément donné un genre de commotion quand il a senti le trou et
mon trou, rasé de frais en plus, et qu’il a compris : grosse salope. Je lui touchais
la bite à travers son fut – en cuir, épais, un peu ringard, mais cher. Grosse bite.
Ça a toujours été le profil du Trap  : les grands mecs baraqués à grosse bite,
plutôt à l’aise socialement voire carrément bourges. En tout cas c’est pas mal
pour se faire mettre. Ce qui m’est rapidement arrivé, une fois que j’ai eu un peu
pompé bien à fond la bite du mec et lui mis deux trois doigts bien à fond aussi
dans mon cul  –  je couinais la tête contre la paroi de la cabine où on s’était
rangés sans fermer la porte. On s’est embrassés. Caressé le torse. Il n’avait pas
les seins très développés, moi maintenant avec les piercings je suis assez
repérable. À un moment, je le pompais à nouveau à genoux par terre, il me
tenait la tête, j’ai senti qu’il montait, il m’a fait relever, a mis une capote, deux
heures, j’ai dit Ouais putain tu vas me la mettre là, je me suis pas mal libéré au
niveau de la bande-son ces derniers temps. Il me l’a mise. D’un coup. Pas trop
vite. À fond. Je me pognais bien fort, penché en avant en cambrant bien les
reins pour être dans l’angle. Il me tenait par les hanches en me bourrant de plus
en plus fort. Vas-y mec défonce-moi ce cul putain, j’ai dit pour l’encourager. J’ai
attrapé ses doigts qui traînaient près de ma bouche pour les sucer, ce qui m’a
évidemment donné envie d’aller chercher sa bite plus loin, en poussant contre
le mur de la main gauche je reculais le bassin pour le prendre plus à fond.
Quand il a senti ça il s’est senti aimé. Ou bien je l’ai aimé. J’ai touché sa cuisse
musclée, doucement velue, tendue par l’effort. Assez vite il a joui, évidemment
à ce régime, clair et sans poppers, c’est difficile de tenir longtemps. Bon. Comme
il se sentait mal de ne pas avoir tenu la longueur et que je ne bougeais pas il a
continué à me limer au cas où je veuille jouir, mais je ne voulais pas, j’étais là
pour plus, je l’ai laissé faire parce que c’était toujours bon à prendre, et puis il a
fini par s’extraire. Je suis revenu à la verticale. On a échangé les espèces de
caresses qu’on se donne après ce genre de contacts quand ça s’est bien passé.
J’aimais bien son ventre, large, plat, le poil doux. C’est là que j’ai vu qu’un autre
mec, grand, probablement pas très beau, était là en train de mater, juste
derrière. J’ai été clair. Je suis resté de dos. J’ai juste envoyé ma main gauche sur
son paquet. La bite était dehors. Très grosse et un peu molle, exactement le
genre pour lequel j’ai un faible qui ne s’explique pas autrement que par
l’attirance des contraires, étant pourvu moi-même d’un engin très correct mais
pas très gros, mais vraiment très dur quand je suis bien excité. Il y a des mecs
qui ne sont jamais très durs, même quand ils sont très excités, ou alors ils se
raidissent vraiment une fraction de seconde avant de gicler. Là, c’était ça. La
méga-bite un peu molle, facile à pomper en fond de gorge, le nez dans l’odeur,
en tirant sur les couilles de la main gauche et en me pognant à fond avec la
droite. Un peu de poppers juste pour ne pas jouir. T’en veux ? Non. En fait ça
n’a pas commencé comme ça. J’étais bien en train de lui tenir le gland – gros,
mou et un peu visqueux –  quand il m’a rentré, lentement, deux doigts en
même temps. Il fouillait tranquille avec. Ouais…, j’ai fait pour montrer que
j’appréciais. Il me les a mis à fond et il a gratté tout en me caressant le torse et
en me faisant le sein droit…
 
Le lendemain le téléphone m’a réveillé. J’ai estimé qu’il était absolument hors
de question que je réponde. Il a rappelé cinq minutes plus tard, en pensant que
ce n’était pas normal que C n’ait pas branché son répondeur. J’ai continué
vaillamment à refuser d’y aller. J’avais bien raison, comme me l’a confirmé le
réveil : dix heures. Il faisait froid comme d’habitude dans le studio chauffé par
un seul radiateur électrique. Je hais les radiateurs électriques et les
propriétaires mesquins qui en foutent partout. Ça donne une chaleur sèche,
trop forte ou trop faible, minable et chère. Les gens qui en mettent partout
iront en enfer. Je me suis rendormi mais pas longtemps. Vers onze heures il n’y
avait plus moyen de dormir. Il faut dire que je dors dix heures par nuit, ou par
jour, en moyenne en ce moment. Je me couche entre quatre et huit heures du
matin. Je me lève quand je me lève. Il faisait soleil. J’ai ouvert la fenêtre en
faisant passer par-dessus le battant la ficelle qui sert de tringle. Pas hyper froid.
En me faisant mon thé au caramel (souvenir de Nicolas) et en avalant mes
madeleines (de Commercy), je me suis trouvé un peu plus de pêche que
d’habitude. Ce trip sexe m’avait fait du bien. D’un autre côté ça ne m’empêchait
absolument pas de me sentir parfaitement seul et abandonné. Mais
aujourd’hui j’avais prévu de faire une chose constructive : laver mes fringues.
De toutes façons j’étais obligé, ça faisait trois jours que je remettais le même
caleçon (donné par Nicolas) et le jean de Christine était crade.
 
J’ai ouvert mon gros sac de voyage vert Ushuaïa (je sais c’est nase mais ce
n’est pas marqué dessus et c’est très solide et très pratique pour bouger
beaucoup, la capacité est ahurissante). Il n’y avait pas assez de blanc pour faire
deux machines séparées. J’ai pensé Tant mieux, pour les économies. Au départ
j’avais décidé, en l’absence totale de tout lavomatic à l’horizon de la rue de
Verneuil, de laisser mon linge au pressing d’en bas où la dame m’avait indiqué
qu’il serait lavé et séché pour la modique somme de soixante-neuf francs les
trois kilos. Et puis hier C avait appelé et j’en avais profité pour lui demander où
elle allait. Rue de Seine. Pas tout près mais bon, d’après elle c’était très sympa
de prendre un pot au café d’en face en attendant. J’ai remis les couleurs dans le
sac et foutu le blanc dans l’évier de la kitchenette. Le seul problème, c’est qu’il
n’y avait rien pour le boucher. J’ai essayé diverses méthodes artisanales qui ne
marchaient pas, comme le maintien de slip au fond à la main dans l’eau
brûlante. Dans le bac à douche ou le mini lavabo des chiottes il était clair que
ça n’allait pas le faire. J’ai décidé d’y aller. Je savais qu’il y avait une droguerie
rue de Buci. Je me suis douché et puis j’ai remis le caleçon et le jean de la honte
et je suis parti. J’ai pris la rue de Verneuil, passant avec haine le long du fruits
et légumes hyper-chic qui ne vend pas de potirons mais des pâtissons (c’est la
même chose, mais ça justifie le prix exorbitant). Je paranoïais à fond sur la
gueule que faisaient les passants en voyant la mienne, hyper mal rasée avec le
piercing dans le blair. Mon sac était lourd. Tout allait bien mal. Après j’ai pris
un bout de Saint-Pères puis à nouveau Jacob, comme hier, j’ai pensé, sauf que
Dieu merci je n’avais plus la même tenue. Je ne croisais que des gens normaux.
Ça me faisait chier. J’ai fini par arriver rue de Seine, en me disant J’espère que
je ne vais croiser Papa ça serait le comble. Il est tombé sur moi par hasard au
téléphone l’autre jour à la campagne. Il me l’a joué tragique en me disant Je
vais juste te répéter ce que j’ai dit à ta mère, et qu’elle avait shunté : n’attends
pas que je sois mort pour me reparler. J’ai dit que Non, je n’allais pas attendre
aussi longtemps que ça (Papa n’a pas soixante ans, et aucune maladie connue),
de toutes façons il y avait le carnet de Mamina que j’étais en train de
retranscrire et que j’avais promis de lui rendre courant janvier. Ce qui
caractérise le plus mon père, c’est son sens de l’humour farouchement sous-
développé. J’étais en train de pester contre l’absence de signalisation du
lavomatic recherché quand je l’ai trouvé. Bien que j’aie traîné à la maison au
lieu de sortir tôt – à l’heure où je m’étais réveillé, un samedi, c’est clair qu’il n’y
aurait encore eu personne, le lavomatic était quasiment vide. J’étais un peu
décontenancé de voir que les choses ne se passaient pas mal.
 
Je le connaissais, ce lavomatic. Une fois même j’étais déjà rentré à l’intérieur,
non pas pour laver du linge, la rive gauche n’étant pas mon territoire, mais en
passant dans la rue j’avais remarqué un truc spé, les glaces au-dessus des
machines portaient des titres. You are modest. You are creative. Il y en avait
toute une série. You are intelligent. You are glamorous. C’était visiblement de
l’art. J’avais trouvé ça hyper cool que quelqu’un, deux personnes au moins en
fait, le propriétaire de la laverie et l’auteur de l’installation, à moins qu’ils
n’aient fait qu’un, aient pensé au moral de merde des gens que la vie oblige à
laver leur linge dans une laverie. Il y avait le choix. J’ai pris You are modest,
mais parce qu’elle avait l’avantage d’être dégagée, je n’aurais pas à me cogner
dans les coudes des gens penchés sur leurs petites culottes pour retirer les
miennes. Après ça j’ai passé cinq bonnes minutes à ne rien comprendre aux
indications répétées sur tous les murs, et puis je les ai quand même comprises,
alors je suis allé acheter de la lessive au distributeur. Ça marchait. J’ai réparti
la lessive dans le bac prélavage (un tiers), et le bac lavage (deux tiers). J’ai
fermé la porte, vérifié qu’elle était bien fermée, je sais que ça ne marche pas
quand la porte n’est pas bien fermée. Après ça je suis allé m’acheter un jeton.
Tout s’est bien passé, sauf que la machine ne voulait pas de mes quatre pièces
de cinquante centimes pour aller jusqu’à vingt-deux (comme j’avais un peu
honte, j’avais commencé par les plus grosses). J’ai dû aller demander deux
francs à des dames. Heureusement, elles avaient. Et puis le jeton est ressorti en
bas de la boîte. J’ai réessayé, plus doucement. Même chose. Encore. Rien à faire.
J’ai vérifié la porte. Fermée. Je l’ai rouverte. Refermée, en cognant dedans.
Remis mon jeton. Rien. J’étais fou. Humilié publiquement. Ma machine ne
marchait pas. J’ai commencé à récupérer mon linge pour aller le mettre à la
main dans une autre et puis je me suis rendu compte que j’étais vraiment un
peu trop speed. J’ai rerempli mon sac. Deux mètres plus loin, il y en avait une
libre. Je l’ai remplie. Là je suis allé récupérer ma lessive. J’ai pioché dedans avec
les mains pour la refoutre dans le cul de bouteille d’eau minérale qui m’avait
servi à la transporter initialement. L’horreur totale. Je n’osais pas regarder
autour de moi pour ne pas voir les gens qui se disaient Le malheureux est
tellement pauvre / radin qu’il ne reprend même pas de lessive au distributeur…
J’ai fait démarrer. J’ai vu que mes mains étaient complètement blanches de
lessive. Je les ai frottées l’une contre l’autre. Ça ne partait pas. Dieu merci j’ai eu
assez de présence d’esprit pour ne pas les essuyer sur les côtés de mon jean
comme d’habitude. J’ai jeté mon sac sur mon épaule. Je suis parti.
 
22
 
(nouvel an 1998)

 
À la Scream du 31 j’ai rencontré un jeune mec séropo que j’ai baisé chez
moi sous X sans capote. Je l’ai rappelé chez ses parents. Il a rappelé. On s’est
donné rendez-vous au Queen avec une X. J’ai continué à lire Robert Rodi,
Fag Hag1. Lu le beau monologue de Peter sur leur amour. Peter says. Le soir
venu je suis allé au Queen très calme. Trop clair. Arnaud n’avait pas d’X. Le
musclor de Dispatch était là. Je savais depuis la Scream qu’il était toujours
séro-neg, une bonne chose. La Chose était là, justement, en civil, l’air
nostalgique. Je ne lui ai pas parlé, je suis timide et puis je ne voulais pas le
déranger avec ma tristesse. Il y avait le petit serveur du restau où avait bossé
Pierrick, avec qui on avait fait ce plan à trois merdique et que j’aimais bien,
non je ne sais pas qui en vend ce soir. Mes colocs de cet été, des têtes de
Scream, quelques autres, un mec du QG, le go-go que j’aime bien parce qu’il
ne fait pas semblant de ne pas souffrir, les chiottes où j’ai été tellement
défoncé. J’ai pensé à Marcelo à cause de Sueño Latino qui passait. Je lui ai dit
à voix haute Je ne peux pas vivre sans toi. Je ne peux pas vivre sans toi. C’est
là que j’ai vu un mec que je connaissais de Romans. 1990. Il y a huit ans. Un
pote parisien de Frédéric Debanne. Il avait pris un méga coup de vieux, j’ai
trouvé. Je suis allé vers lui. Salut tu te souviens de moi ?, j’ai dit. Il n’avait pas
l’air. L’énarque, j’ai dit. C’était comme ça qu’ils m’appelaient. Il a fait signe que
oui. T’as des nouvelles de Frédéric  ?, j’ai demandé. Je n’en avais plus eu
depuis longtemps. Il est mort, il a dit. Ah, j’ai fait. Je suis resté silencieux
trois secondes. Il est passé sous un bus  ?, j’ai demandé. Je fais toujours la
même blague pour le sida. Ouais, c’est ça, il a dit. Quand  ?, j’ai demandé.
En 94, il a répondu. Ah ouais, j’ai fait. Et toi ça va ?, j’ai demandé. Ouais, ça
va, il a dit. Moi aussi, j’ai dit. Je suis resté silencieux trois secondes. Bon ben
salut, j’ai dit. En y repensant je regrette de ne pas lui avoir demandé où il
était enterré. Mais ç’aurait été un peu lourd. Sûrement chez lui, à
Montélimar.
 
Je suis allé vers le bar. Arnaud y était. Il a commencé à se frotter. Je lui ai
dit ce que je venais d’apprendre. Il m’énervait. Il dansait mal. Je voulais un
mec qui bouge comme moi. Il n’avait toujours pas d’X. En fait j’étais assez
content. Ça n’allait pas le faire. Il m’a payé un verre et puis il s’est encore
barré pour chercher. J’ai attendu. Ah, marine nationale, a fait un mec bourré
en désignant mon t-shirt. J’ai pas fait l’armée, j’ai dit, c’est le t-shirt d’un
copain qui est mort. Justement je suis tombé sur le veuf. L’ex d’Alain.
Toujours aussi con, j’ai trouvé. Toujours le même air hautain, Bonne année,
je lui ai dit. Je ne souhaite pas bonne année, il a répondu. J’ai dansé avec un
petit gros sympa habillé seventies. On s’est mis à parler de capotes. Trop
compliqué. Arnaud était parti. Il a raison, j’ai pensé. J’ai fait un dernier tour.
Pris un taxi. C’était de plus en plus dur de me distraire de Marcelo. La place
de la Concorde ressemblait à Madrid.
 
Je me suis décidé à me battre pour lui. Demander un titre de séjour au
titre du droit à une vie familiale normale. Il serait refusé évidemment. On
attaquerait. Je répétais mon speech pour l’audience devant le tribunal
administratif. Si ça ne marchait pas je me lacérerais devant le Conseil d’État.
Ça me semblait plus utile que l’immolation par le feu. C’est à cette époque-là
que je me suis mis à voir les arbres. Tous les soirs sur le chemin du QG, des
Docks, des quais, ils étaient là le long de la Seine, les bras ouverts, tournés,
courbés, figés. Je les ai vus comme les danseuses d’une chorégraphie d’Esther
Williams, arrêtés par le flash du photographe. Ils étaient avec moi, les arbres.
Ces nuits-là j’ai croisé un fou, plusieurs fois. Entièrement vêtu de noir, il
ployait sous le poids de deux grands sacs de marin, noirs, bourrés à craquer,
en se murmurant des choses à lui-même. Au début j’ai cru que c’était un
touriste un peu con. Ce n’est que la deuxième fois que j’ai compris.
 
Je suis allé aux Docks, en chaps-string cotte de mailles pour exciter le
chaland, t-shirt US army bordeaux moulant pour rester intouchable, sous
acide pour me faire moins chier. Au bout d’une demi-heure je me suis fait
mettre la main à la raie, direct, par un vieux, quarante ans, correct. Je me
suis dit que pour se permettre un plan comme as’ il devait vraiment en avoir
une énorme. Cash, même si en fait c’était parce qu’il m’avait pris pour un
autre, un reubeu salope qui zonait ici dans la même tenue. Bref, on était
partis en live. Il m’avait d’abord baisé nokpote dans une cabine pendant une
bonne demi-heure, puis comme j’étais en pleine montée d’acide j’avais
suggéré qu’il s’y mette lui aussi. On est repassés au studio pour que je prenne
mon matos et un buvard pour lui, après on a baisé chez lui, moi en pompe à
bite, j’ai bien dû la garder pendant une heure, c’était pas mal visuellement
sauf que je me suis fait violer comme d’habitude, il m’a fisté trop profond,
sous acide ça passe trop bien y a rien à faire, j’avais envie de le tuer, ça c’était
rigolo, l’acide me dissociait très légèrement et je pensais Connard tu sais
même pas que j’ai envie de te tuer, je pourrais t’arracher les yeux. Je gagnais
une intériorité.
 
Le lendemain j’ai fini Rodi. J’ai repensé à ma soirée. Ça te donne l’air
patibulaire, m’avait dit le type à propos du nez. C’est fait pour ça, j’ai
répondu. Pour pas qu’on m’fasse chier. Et ça marche  ?, il avait demandé.
Ouais. Et pourquoi pas à la langue ? À la langue c’est pas pareil, c’est sexuel,
là c’est un détecte-connard. Le premier qui me tire dessus ça me donne trop
envie de lui mettre une claque. Mais c’est pas fait pour tirer dessus, il a dit.
J’ai dit Non. Je me suis rendu compte que ce truc me donnait tout
simplement de la dignité. Assez confiance en moi pour réagir quand on
voulait me profaner. J’ai pensé que j’allais expliquer tout ça, que Marcelo
comprendrait maintenant, que tout allait bien se passer maintenant que
j’avais compris que je n’étais pas fait pour qu’on me tire dessus.

1. Robert Rodi, écrivain américain né en 1956. Fag Hag (« fille à pédé ») date de 1991.
 
23
 
(janvier-février 1998)

 
Christine est revenue de vacances. Je suis retourné à la campagne. J’ai écrit
Plus fort que moi, en partant d’une centaine de pages manuscrites que j’avais
accumulées depuis 95. Et puis un texte pour des copains de Christophe Vix
qui faisaient un bouquin de photos sur les DJ et qui étaient un peu short sur
le bla-bla. Le mec m’a appelé au téléphone pour m’expliquer. Pas de rencard,
pas de perte de temps, O.K. Là où j’ai moins aimé, même si j’étais content
qu’ils aient publié le texte, c’est quand ils ne m’ont pas payé (pas grave), pas
envoyé le bouquin (déjà plus lourd), ni invité à la fête pour sa sortie
(carrément pas cool). C’était pour M&M’s / Normal People. Un bon truc. J’ai
fait ça (comme ils ne m’ont pas fait signer de contrat, il n’y a pas de problème
de copyright).
 
Last night the Dj saved my life (from a broken heart)
 
Il y a une disposition idéale des lieux. Il faut des miroirs ou des ombres.
Pour s’enchanter. De la place. Pour ne pas se cogner. Du sombre. Pour ne pas se
fatiguer. Du chaud. Pour être à l’aise. D’habitude je monte sur le podium. C’est
le bon endroit pour faire ce que je veux. N’importe quoi. N’importe quoi ne
vient pas facilement. C’est plus facile s’il y a une perche.
 
Le son doit venir de tous les côtés. Il doit tomber sur le podium. Il faut une
scène. Il faut une salle. Il faut quelque chose à voir. L’été dernier à Cafe con
leche tout d’un coup ces trois mannequins parfaits en commandants de bord,
tout le monde était plus ou moins torse nu, il faisait tellement chaud. Ils
dansaient parfaitement bien en uniforme, cravate, chemise blanche. Surréels.
Mais ce doit être les gens la plupart du temps. Les gens qui se la donnent.
 
Il faut la musique. C’est ça que j’aimais aux Bains. Le Dj n’est pas caché. Pas
enfermé dans une boîte au-dessus ou loin des danseurs. Au Queen on ne le voit
même pas c’est nul. La bonne hauteur c’est entre les deux : au-dessus de ceux
qui sont par terre, au-dessous de ceux qui planent sur le podium. S’il est plus
haut il s’éloigne, les danseurs deviennent une masse inhumaine, il les hait, il les
méprise, il se dit qu’il peut leur faire faire ce qu’il veut. C’est vrai les gens sont
là pour devenir fous, ils se foutent de tout. S’il n’est pas croyant il ne se passera
rien. Il faut la sensation d’ensemble. L’énergie se rassemble au-dessus des têtes,
liquide elle danse avec lui. Il n’a même pas besoin de les voir c’est un exercice
spirituel : Sex Toy à la soirée Projet X. Je n’aime pas les mecs manipulateurs. Ni
les snobs (pas de noms). J’aime ceux qui savent qu’il y a plus fort qu’eux. Qui se
rendent à la musique. Qui tournent avec le dehors. Monter monter monter
monter monter monter monter monter monter monter monter.
 
Là passer quelque chose de sensé. Revolution. Bang Bang Bang Go Let’s go !
To the Batmobile. Let’s go ! Todd Terry aux Bains a passé Week-end son vieux
tube. Mon plaisir est de faire thumbs up au moment du second souffle. Quand
il me surprend. Quand je suis déjà en transe, transporté, là il en met un coup,
il me baise encore plus fort. Plus amplement. Envoie la sauce Warrio, envoie la
purée  !, j’ai crié cet été. (J’avais fini par comprendre sa musique). Le Dj est
yang. Les danseurs sont yin. Le Dj est Dieu. Il sauve. LE DJ EST DIEU QUI
ME BAISE. Je suis tellement en confiance que je m’abandonne. Jamais il ne va
me faire redescendre, oh non. Le Dj est l’homme non violent, non violeur,
l’homme tel qu’il devrait être. Ce qui veut dire  : Slave to the rhythm. (Tom
Stephan à Substation Soho a fini comme ça : Grace Jones.) Aucun bon Dj ne
finit sans une dernière caresse fine après l’amour.
 
24
 
(mars-avril 1998)

 
À côté de ça je me suis remis à lire. Pour Balland. Il y avait des trucs bien,
très bien même, des trucs qui me faisaient réfléchir sur moi-même. Timothy
Murphy / Getting Off Clean. Lee Williams / After Nirvana. Philippe Tapon /
A Parisian from Kansas. J’ai relu Aaron Travis / Big Shots. En avril, avec la
thune de Balland, j’ai enfin pris mon billet pour Santiago. Ça faisait sept
mois qu’on ne s’était pas vus. Je l’ai retrouvé. Il me plaisait toujours aussi peu.
Les deux ou trois premiers jours rien qu’en le voyant nu j’avais une trique de
licorne. C’est vrai que ça faisait trois mois que je n’avais pas couché avec un
mec, enfin dans un lit, enfin fait autre chose que sucette-branlette, mais il y
avait quand même autre chose. Je suis resté trois semaines, chez lui, dans la
banlieue pas chic au sud du centre-ville. Il en avait pour une heure et quart
en bus le matin pour aller au boulot, une heure et demie le soir, rentrait
sonné, se couchait, dormait devant la télé, se relevait pour blaguer avec ses
sœurs, son neveu, sa nièce (ces deux-là vivaient à la maison entretenus par
Marcelo parce que leur mère était morte flinguée par son amant et que le
père ne voulait plus s’occuper d’eux), sa mère, la voisine, le voisin, les petits
du voisin.
 
J’ai compris ce que c’est que la pauvreté. Il n’y a pas de quoi rire. La
première fois que j’étais venu j’avais esquivé, une heure chez sa mère et on
s’était cassés direction Viña del Mar, Valparaíso, la région des lacs et la
maison sublime du copain pédé d’Isabelle (Rodriiiiigo nous avait tiré le tarot
de Bhagwan. D’abord j’avais tiré une carte dont je ne vous parle pas. La
deuxième fois une autre qui disait d’inspirer noir et expirer blanc, et que ça
changerait ma vie. Ça j’en avais envie, que ma vie change. La méthode je la
connaissais, c’est aussi un truc tibétain  ; il faut visualiser l’angoisse sous
forme de boule, nuage, vase noir et inspirer ça pour petit à petit le vider en le
rejetant sous forme de sérénité blanche et utile pour le monde à l’extérieur. Je
l’ai fait, régulièrement. C’est vrai que ma vie a changé), le parc national avec
les petits veaux, Las Condes où on s’était baignés dans la piscine avec une
vedette de télé et l’héritière de cinq millions de dollars, j’étais content, je le
trouvais parfaitement à l’aise, il a la classe Lapin. Il faut dire que ses dix ans
avec son mec médecin héritier plein aux as dont il piquait la gold pour aller
faire du ski en Argentine avec son amant lui avaient donné l’habitude d’être
respecté.
 
La pauvreté c’est la prison. Le week-end quand enfin ils avaient du temps
après la semaine à trimer il n’y avait pas d’argent pour sortir alors on restait
là à se bourrer la gueule au pisco. Ils étaient forts pour la plaisanterie. La
pauvreté c’est l’ennui. On me trouvait froid. J’ai emmené tout le monde, enfin
une sœur, et les deux gosses, le neveu et la nièce, sauf la mère qui ne pouvait
pas se déplacer à cause de l’arthrose, c’est marrant l’arthrose à cet âge-là on
ne voit pas ça dans nos familles, à Fantasylandia (Fantasylandia, tu diverción
total !), un Disneyland en plus petit. Après deux heures de jeux nous nous
sommes couchés dans l’herbe lui et moi. Les autres étaient sur les manèges.
Sous les arbres nous avons passé un de ces moments dont on sait tout en les
vivant qu’on s’en souviendra toujours. Dans le grand parc solitaire et glacé /
Deux spectres ont tout à l’heure passé. Il est fou de Verlaine1. Nous nous
sommes levés. Il fallait retrouver les autres. Il s’est assis comme un enfant
pour prendre le petit canot jaune avec son neveu et descendre le long des
boyaux de plastique noir. Je l’admirais dans la vie simple. Mes amis
m’appellent Princesse Puante. Moi ce que je préfère c’est la rivière aux
pirates. On glisse. On met ses mains dans l’eau. Il y a des trésors et des
batailles. À la sortie la nièce, la petite, a gagné un petit ours rouge à une
loterie de fortune tenue par deux pauvres. Sans un mot elle me l’a tendu. J’ai
dit Merci. J’ai pleuré en restant en arrière pour qu’on ne me voie pas,
personne n’a remarqué sauf Marcelo qui me connaît si bien. Excusez-moi si
je me répète. Une autre fois je les ai emmenés au cinéma. Sa sœur n’y était
pas allée depuis dix ans à cause du prix, l’argent était d’abord pour les
enfants.
 
Je ne suis pas sorti seul de leur banlieue pourrie. Je m’étais dit que c’était
important que cette fois-ci je connaisse. Plus on connaît quelqu’un plus on
l’aime. J’ai vu sa vie, leur vie. J’ai vu que c’était une vie véritable. On ne pense
pas ça, nous les riches. On pense que les pauvres sont des cons. On
n’comprend rien à c’qu’ils disent ! Ils ont d’ces touches avec leurs fringues à
deux balles ! Et puis il y en a qui ont d’ces trognes, ça fait peur ! Ils ne savent
pas se tenir. Ils ne connaissent rien. Un rien les amuse. Vous n’allez quand
même pas me dire qu’on ne vaut pas mieux que ces gens-là ! Comme on se
moque d’eux. Comme on se fout de leur gueule. Pendant plusieurs jours
j’étais tellement mal à table avec la mère avec qui je restais seul pendant la
journée où tous les autres étaient à l’école ou au boulot, le monde n’existait
pas, elle n’était jamais sortie de chez elle, je ne pouvais décemment pas parler
de tout ce que je connaissais, tout ce qu’elle ne connaîtrait jamais. J’ai esquivé
le déjeuner pendant une semaine en me couchant à pas d’heure. Je voyais
qu’elle était peinée. Je suis revenu. J’ai fini par trouver ce dont on pouvait
parler. Ce dont il était bon de parler. La vie. Le passé, c’était difficile à cause
du malheur, le présent aussi vu qu’il ne se passait pas grand-chose, alors on
parlait des enfants. De leur insouciance. Du souci.
 
Les pauvres n’ont rien, pas de biens, pas de gloire, c’est pour ça qu’ils ne
sont pas distraits de l’amour. Ils connaissent ça, la poésie, les pauvres, il ne
faut pas croire. C’est tout ce qu’ils peuvent se payer. Le temps qu’il fait. Les
fleurs. Les couchers de soleil. Tout ce qui brille. Les choses douces, les
napperons brodés. Les surfaces planes ne sont pas belles dans une salle de
bains quand il n’y en a que dix centimètres sur dix. C’est là que le napperon
brodé et les petits animaux deviennent indispensables pour ne pas se mettre
une balle dans la tête ou devenir une épave. J’ai travaillé. Pierre Salducci
m’avait demandé de participer avec d’autres, Edmund White, Laurent de
Graeve, pas mal de Québecois que je ne connaissais pas, à un ouvrage
collectif sur la littérature homosexuelle. J’étais content d’être obligé de
réfléchir. Mettre les choses en forme. J’ai fait ça :

1. « Colloque sentimental » est un poème tiré des Fêtes galantes.


 
UN DÉSIR BIEN NATUREL

 
1
Généralités.
 
J’ai oublié d’emporter le courrier où Jean-Pierre Salducci nous pose plein de
bonnes questions pour cadrer ce papier sur… justement je ne sais plus très bien
sur quoi. La littérature homosexuelle, je crois. L’angoisse. Déjà je ne sais pas ce
que c’est que la littérature (peut-être, ne pas mentir ?). Je ne sais pas ce que c’est
que l’homosexualité (peut-être, désirer un contact sexuel avec une personne du
même sexe ?). Alors, la littérature homosexuelle. Est-ce qu’il y a des écrivains
homosexuels ? Il y a des écrivains. Enfin il y a des gens qui publient des livres.
Certains d’entre eux sont homosexuels. C’est-à-dire qu’il leur arrive d’avoir de
désirer avoir un contact sexuel avec une personne de leur sexe. Ça veut dire
quoi, une personne de son sexe  ? Moi par exemple, je n’aime pas les blonds.
Enfin je ne désire pas les hommes blonds. J’ai un blocage à cause de la guerre,
je pense (je suis 75 % juif). Pour moi un blond c’est un nazi, au minimum un
viking, enfin il y a tout le trip race supérieure derrière ça, et ça me coupe
l’envie. Sauf si c’est un blond très poilu, parce que là j’associe sur le pauvre dans
Le Riche et le Pauvre. Les blonds très poilus sont américains. Il n’y a pas de
problème. Quoique je puisse désirer (très violemment) certains blonds, surtout
s’ils sont jeunes et minces (et lisses évidemment). Mais c’est là un désir d’une
toute autre nature. Dans mon esprit ces blonds-là ne sont pas des hommes,
enfin ils représentent une virilité douteuse, incomplète. Ça me donne envie de
les faire pleurer. En fait ils me font penser à moi. Celui que j’étais quand je
n’étais pas un homme. C’est excitant de baiser avec eux pour jouir de ma
supériorité. Pour sentir aussi que je suis sauvé maintenant de ce péril-là. Ne
pas être un homme. C’est ce désir qui m’excite quand je baise avec un brun
poilu. Le désir des hommes qui sont comme moi. L’idée de notre virilité. Les
blonds poilus sont peut-être encore plus excitants parce qu’à la ressemblance
s’ajoute le contraste des couleurs. Sauf quand ils sont très poilus, et alors je les
désire du même désir que j’éprouve pour la plupart des bruns poilus. Le désir
que j’ai des bruns lisses est d’une tout autre nature. C’est un désir qui vient du
désir que j’aurais d’être comme eux, lisse et la peau mate, parce que je trouve
que c’est ce qu’il y a de plus beau. Je ne sais pas pourquoi je pense ça. J’ai dû
faire une fixette sur Stéphane Dray en primaire. Les femmes c’est encore autre
chose. Il n’y a pas le même danger. Le même trouble. Il n’y a pas la bite. Elles
ont des petites bouches. Des longs cheveux qui effleurent. C’est comme de
baiser avec une autre espèce. Je ne me sens pas très à l’aise. D’un autre côté ce
truc d’être ouverte de tous les côtés, à prendre, c’est excitant. Ça fait six ou sept
ans que je n’ai pas couché avec une femme. Ça ne me déplairait pas mais ça ne
cadre pas avec ma vie actuelle. Bon. Une fois que j’ai dit ça est-ce que ça a un
sens de dire que je suis homosexuel  ? Évidemment non au regard de ma
sexualité  : certaines femmes m’excitent plus que certains hommes  ; mais c’est
vrai que beaucoup plus de sortes d’hommes que de genres de femmes
m’excitent. Je suis théoriquement bisexuel mais statistiquement homosexuel.
Évidemment oui aux yeux de ceux qui se définissent comme ne l’étant pas.
Attention. Nous vivons dans un monde où le désir est réprimé. Un monde où il
n’est pas facile d’être soi. Ni d’« être homosexuel », par voie de conséquence. Si
le concept de littérature homosexuelle a un sens (en fait je veux dire une
valeur) à mes yeux, c’est d’abord celui-là  : consigner nos désirs. Écrire ça, ça
vaut la peine. Moi qui suis plutôt du côté du silence, je trouve que ça vaut la
peine. On a le droit de dire des évidences quand ces évidences ne sont pas
évidentes pour tout le monde. Et encore plus quand ces évidences n’ont
tellement pas la cote que quand on a eu le malheur de naître, par exemple,
afghan, et qu’on a ce genre de désir, on a de bonnes chances de finir écrasé sous
un mur.
 
Bon, j’en étais aux écrivains homosexuels. Très probablement (et même s’il
me semble que c’est de moins en moins courant), il y a des «  écrivains
homosexuels » cachés, qui écrivent des livres qui ne parlent pas de ce genre de
désirs. Les leurs. Mais en général ils en parlent. Au moins dans un livre. Qu’au
moins une fois la vérité soit faite. Montherlant. Colette, Verlaine. Il y en a aussi
sûrement, des «  écrivains homosexuels  », qui ne savent même pas que ces
désirs sont les leurs. Woolf ? Je me suis toujours demandé pourquoi elle s’était
suicidée. Probablement parce qu’elle n’arrivait pas à quitter son mari. Le loup
l’avait mangée, ah, ah ! Est-ce qu’un « écrivain homosexuel » qui écrit un livre
qui ne parle pas de ce genre de désir cesse d’être un écrivain homosexuel ? Par
exemple Radiguet, Colette  –  mauvais exemples, ils étaient bisexuels  –,
Cocteau ; moi, si j’écrivais un livre comme ça – mauvais exemple. Est-ce que
leur expérience de ces désirs est telle qu’elle modifie leur perception du monde ?
De la vie ? Sûrement oui. Moi par exemple quand j’étais plus jeune je haïssais
la campagne, la terre. C’était pour moi le monde des hétéros. La ville était le
monde libre. Enfin, plus libre. « Hay una discoteca por aqui ? », demande Neil
Tennant dans une chanson brillamment analysée par Terry R. Myers dans
«  Pet Shop Boys mode d’emploi  » (in Bloc-notes, janvier-février  1997,
Mutations), comme étant la question de la liberté matérielle homosexuelle. Où
est-ce que je peux libérer mon regard de la censure constante que je lui inflige,
partout, dans la rue, dans le bus, chez le boulanger (au supermarché ça va
déjà mieux, les gens sont tellement en extase qu’ils se rendent moins compte
qu’on les regarde), au boulot. Il est dangereux de manifester son désir à
l’homme normal, vu que l’homme normal est persuadé de son droit
imprescriptible de détruire la tantouze (intérieure et extérieure), « Tu veux ma
photo ? », m’avait lancé le mec genre loubard que je matais dans le métro, il y a
quinze ans peut-être. Humiliation. Peur. Personne ne va me défendre s’il
m’attaque. Évidemment pas les trois bonnes femmes qui sont là. Mais pas non
plus les deux hommes normaux. Je suis rouge. Le souffle coupé. « Non merci »,
j’arrive à sortir, l’effet de surprise passé. Le contraste entre ma honte et ma peur
d’alors et la tranquillité de ma conviction actuelle que l’identité hétérosexuelle
est construite sur le refoulement de l’homosexualité. « On n’est pas des pédés. »
O.K., et qu’est-ce que vous êtes alors, les mecs  ? Certitude maintenant que le
discours psy qui attribue l’homosexualité à la peur des femmes doit être
renversé  : être hétéro, c’est avoir peur des hommes. De son désir des autres
hommes. Un désir pourtant bien naturel : sentir la force résonner avec la force,
se transmuer en douceur, osciller d’un pôle à l’autre, du yang au yin et retour.
La littérature homosexuelle donc. Un certain nombre de textes figureraient
à son Panthéon s’il en existait un  : Teleny1. Le Livre blanc2. Maurice3.
Pompes Funèbres. Notre-Dame-des-Fleurs4. Corydon5. La Gloire du
vaurien6. Sodomie en corps onze7. Les Chiens8… Le concept choque parce
qu’il ne recoupe pas nos catégories habituelles  : il y a la littérature (= la
littérature hétéro). «  La littérature  » est une chose très importante, tellement
importante qu’elle est renvoyée aux États et non pas aux langues utilisées : il y
a la littérature française, belge, québécoise, anglaise, américaine, australienne.
De manière transversale aux langues et aux nations, il y a des genres  : le
roman, la poésie, le théâtre. Des sub-genres : le roman policier, le roman à l’eau
de rose, la science-fiction. Manifestement la littérature homosexuelle ne trouve
pas sa place dans ce paysage. Elle ne correspond ni à un État, ni à une langue,
ni à un type de narration spécifique. Elle est susceptible de se décliner dans
tous les États, les idiomes, les types de narration existants. Il existe déjà des
romans gays de science-fiction, d’aventure, des polars gays, du fantastique gay,
des romans d’éducation gays, des romans à l’eau de rose… Qui sont quoi en
définitive ? Juste des histoires où il y a une masse critique de gays. Comme il
existe des histoires où il y a une masse critique de Juifs (Singer), ou de Noirs
(Chester Himes), ou de femmes (Mansfield. Les Femmes savantes, Le
Misanthrope). La littérature gay est une littérature nationale des nouvelles
nations, des nations opprimées, des nations sans État. Elle nous éclaire sur le
rapport de forces politiques des groupes sociaux  : si les hétéros étaient
minoritaires, leurs droits bafoués par des États contrôlés par les homos, on
parlerait de littérature hétéro avec autant d’embarras qu’on parle de littérature
homosexuelle. Ce n’est que parce que le monde est ce qu’il est pour le moment
que « la littérature » est identifiée à la littérature hétéro.
 
Parler de littérature homosexuelle c’est donc aussi ouvrir à une relecture des
littératures d’État, se rendre compte que si littérature française il y a, au-delà
des catégories politiques, c’est en raison d’une participation à une généalogie
d’artistes, et non pas de l’utilisation d’une langue, le français. Il n’y a pas de
génie des langues, il y a le génie des gens. Littérature française il y a dès lors
qu’existe cette filiation, ou cette familiarité, au sens propre d’appartenance à
une famille – toute d’adoption, c’est à noter – de gens qui se répondent les uns
aux autres, qui se sont lus, ces lectures ayant eu pour effet qu’ils n’écrivent pas
n’importe comment (en français de France, par exemple, on ne peut pas
utiliser beaucoup d’adjectifs, on doit être elliptique, on ne peut pas répéter  :
héritage du XVIIe siècle – Boileau : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – ;
e
du XVIII aussi  –  Ninon de Lenclos  : un homme d’esprit ne se répète jamais).
Dès lors de nombreux auteurs britanniques du XVIIIe siècle, Swift ou Thackeray
pourraient être rangés dans la littérature française, tant ils en sont imprégnés.
Rien de plus facile que de lire Vanity Fair, ou les Instructions aux domestiques
dans le texte : la structure des phrases n’est rien d’autre que du français de cour
classique. À l’inverse on pourrait soutenir que Dans ma chambre est un roman
américain tant il est influencé par la syntaxe de l’anglais des États-Unis, et
particulièrement par la langue de Bret Easton Ellis.
 
Je vois chaque famille d’écrivains explorant des zones différentes : la famille
mythico-épique des épopées voyageant dans la violence et l’exploit ; la famille
rhétorique-intello (James Joyce, le Nouveau Roman) explorant les formes  ; la
famille des femmes anglaises et assimilées (Woolf, Lehmann, Mansfield)
explorant la violence des sentiments de l’intime et la famille  ; la famille des
écrivains de la cruauté sociale (Balzac, Edith Wharton), la famille des
inventeurs de fables qui se mordent la queue (Borges, James, Eco, Kafka, Paulo
Coelho), la famille des pornographes (Sade, Guibert, Genet, Artaud, moi).
Explorer ça veut dire quoi  ? Ça veut dire donner de la valeur. De façon
absolue, en tant que tout art proclame la valeur de la vie en créant du plaisir.
De façon subversive et, je dirais, « justicielle », dans la mesure où la littérature
permet de montrer le bon dans ce qui est ordinairement dit mauvais, et
l’inverse. Comme l’histoire de la peinture, l’histoire littéraire est
ontologiquement progressiste, c’est-à-dire orientée vers le bas. De la peinture
religieuse à la peinture d’histoire et de bataille, puis à la peinture de genre, de
mœurs, jusqu’à la peinture du corps chez Bacon et de la merde chez
Gilbert  &  George, le sujet du tableau est toujours plus bas. Dignité est ainsi
rendue aux sujets prétendus vils par le système de pouvoir politique
autoritariste théocratique-monarchique-bourgeois-machiste. L’histoire de la
peinture est une histoire de libération politique. Montrer les non-nobles, les
femmes, les frigos, c’est rendre dignité à ce qui en est injustement privé.
Montrer la souffrance contre le mensonge de ceux qui prétendent que tout va
pour le mieux. Montrer le beau dans ce qui est prétendu laid (Chardin, Van
Gogh), le laid dans ce qui est prétendu beau (Goya).
 
À cet égard, et à de rares exceptions près (Guibert pour le sexe dans Les
Chiens, le seul texte qui me plaise vraiment  –  et encore la fin est tellement
triste, mais c’est déjà mieux que toutes les autres horreurs morbides  ; Duras
pour la première personne et le mauvais français, le mal écrit des livres des
années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, quand elle s’est libérée ; Sagan pour la
simplicité), la littérature française me semble dramatiquement prisonnière. Je
la trouve vieille. Je la trouve snob. Je la trouve de droite, prisonnière des valeurs
aristocratiques sur lesquelles elle s’est fondée. Bien écrire au lieu d’écrire la vie.
C’est à ce piège qu’on doit sans doute aussi notre filon d’écrivains de l’extrême
(Sade, Artaud, Bataille, Genet, Tournier du Roi des Aulnes, Guibert, moi),
que n’ont pas les Anglo-Saxons. Les valeurs de cour sont retournées  : au
sublime on oppose l’horrible. La gauche française est de tradition
révolutionnaire, et non pas réformiste. Mais snobisme et révolution vont
aisément de pair. On coupe les têtes. Ce qui ne peut vraiment pas entrer en
littérature française, c’est le commun, l’ordinaire. Horreur de l’écrivain français
pour la vie quotidienne à moins qu’elle ne soit soumise à un traitement ultra-
formaliste (Nouveau Roman, Perec), pour le langage parlé (le grand absent
chez tous sauf Queneau et Duras), le corps – quand ces humbles sujets ne sont
pas transcendés par un rattachement nostalgique à la campagne, la tradition,
la religion. La littérature bourgeoise française est tellement calquée sur les
valeurs aristocratiques de distinction qu’elle a le plus grand mal à créer une
littérature moderne. Sainte Marguerite priez pour nos péchés. Il faut le dire
clairement  : la littérature moderne (c’est-à-dire échappée au patriarcat
autoritariste) en France date de Duras. Avant il n’y en a pas. Sade est méchant.
Cocteau dit n’importe quoi sur les femmes dans Thomas l’imposteur, Proust
est resté prisonnier de son snobisme. Comment est-ce qu’on peut être aussi
intelligent et accepter de correspondre avec quelqu’un d’aussi vain que la
princesse Bibesco ? Alors relisons Duras. La Vie matérielle, justement, pp. 42-
45, même si elle dit aussi des conneries comme d’habitude. «  Parler  ; c’est
parler de sa sexualité  »  ; «  La bourgeoisie française est pour une femme
toujours mineure » ; « Les femmes sont renseignées sur elles-mêmes depuis
des siècles par l’homme qui leur apprend qu’elles sont inférieures  »  ;
«  Sexuellement les hommes interprètent souvent les choses de mes livres
comme relevant d’un parti pris de ma part. Ils trient tout ce qu’ils lisent, tout
ce que nous faisons. Et ils rient de toute sexualité qui n’est pas la leur » ; « Les
hommes sont homosexuels  »  ; «  Ensuite j’ai essayé de lire Fragments d’un
discours amoureux mais je n’y suis pas parvenue. C’est très intelligent, très
évidemment. Bloc-notes amoureux, oui c’est ça, amoureux, s’en tirant de la
sorte en n’aimant pas, mais rien, il me semble, rien, charmant homme,
charmant vraiment, de toute façon. Et écrivain, de toute façon. Voilà.
Écrivain d’une certaine écriture, immobile, régulière. »
 
Aujourd’hui je vois mieux la part de choix qui a été la mienne dans cette
histoire d’homosexualité. Le choix du refus. Ça me choquait tellement de
devoir être blâmé, fustigé, montré du doigt, tabassé pour un truc qui était
exactement aussi indépendant de ma volonté qu’aimer les fraises. Je ne pouvais
pas être du côté des bourreaux. J’ai donc choisi de suivre un goût qui n’était pas
choisi. C’était un choix quand même. L’homosexualité était du côté de
l’aventure. De l’excitation. De la simplicité aussi. Ce que les autres hommes
avaient et que je n’avais pas (l’assurance), il me semblait plus direct d’aller le
chercher à la source. Je ne voulais pas faire semblant d’être sûr de moi en me
restreignant aux petites choses que je maîtrisais, comme faisaient la plupart
des autres intellos. C’est marrant de se voir faire partie de l’histoire : baba-cool
gaucho soixante-dix, clone-cuir eighties, miraculé des nineties. Tout a été
tellement vite. Un jour on se réveille et le Marais existe. Les milieux sont tout
petits mais c’est à l’intérieur de chacun que se font les estimations véhiculées
ensuite bien au-delà d’eux et qui les dépassent. Ce sont les gens de théâtre qui
assistent aux pièces, les gens qui travaillent dans la nuit qui sortent en boîte,
les gens des mots qui lisent, les artistes qui vont dans les galeries, etc. Il n’y a
que le cinéma que tout le monde regarde. C’est pour ça qu’il faut en faire. Donc
tout est petit mais aussi beaucoup plus grand. Comme la littérature
homosexuelle. Ça n’existe pas tant qu’on ne se réunit pas. Si on ne se réunit pas
il y a des écrivains qui écrivent des livres tout seuls dans le désespoir. Si on se
voit, même un tout petit peu, on se dit qu’on participe à la libération. Chaque
fois qu’un élément des troupes d’élite de la classe dominante hétéro la trahit en
larguant son boulot hétéro pour un boulot pédé (même à temps partiel) –
 patron de bar, gestionnaire de Centre Gai & Lesbien, responsable associatif,
écrivain gay, journaliste gay, éditeur gay, photographe gay, peintre gay – la
libération progresse. Consommer pédé c’est bien, faire de la valeur ajoutée pédé
c’est mieux. Il faut travailler à agrandir et renforcer le milieu. Nous devons
travailler, comme l’ont fait pour nous nos prédécesseurs, à ce que nos
successeurs vivent mieux que nous ne l’avons fait. L’avenir des futures
générations de petits pédés et de petites lesbiennes est entre nos mains. C’est ça
l’histoire humaine. Notre vie humaine.

 
2
Ma culture gay.
 
Comment ça, vivre mieux ?, j’entends à ma droite. On n’est pas bien comme
ça, tolérés à condition d’être discrets ? Sans pouvoir s’intégrer à la société, sans
droit de se marier, de vivre avec un étranger, d’adopter, de succéder  ? Sans
pouvoir regarder quelqu’un dans la rue sans avoir peur de se prendre un poing
dans la gueule ? Pourquoi est-ce que les hétéros trouvent normal de regarder
les filles et pas normal d’être regardés par nous  ? Je veux que le désir puisse
circuler sans encombre. Je veux qu’on arrête de tuer des pédés partout dans le
monde. Je veux arrêter de trouver bizarre de voir deux personnes du même
sexe faire l’amour. Je veux arrêter de penser que je suis sale. Je veux arrêter de
penser que je suis moins viril que les hétéros. Je veux qu’on reconnaisse que ma
participation à la société est ni plus ni moins de même valeur que la leur. C’est
un truc qui m’a frappé cet hiver en revoyant Shoah à la télé ; le témoignage du
diplomate polonais raciste contacté par les responsables du ghetto de Varsovie9.
Ils essayent de le persuader d’avertir les alliés de ce qui est en train de se
passer  : «  Nous ne sommes pas un État. Nous n’avons pas de voix dans le
concert des Nations. On nous tue. Mais nous avons participé à la culture
humaine. Nous lui avons donné des artistes, des savants. Nous sommes
humains. » J’ai réalisé que c’était mot pour mot ce que pourraient dire les chefs
de la Queer nation, s’il y en avait. « Je parle au nom de la souffrance », dit la
Nobel guatémaltèque de la paix, Rigoberta Menchu. Longtemps la littérature
homosexuelle n’a pas existé. La répression était tellement forte qu’il n’était pas
concevable d’écrire sur ces choses-là. Heureusement qu’il y avait la Grèce et
Rome (je me souviens de m’être branlé sur les passages homos dans Suétone.
e
Dans Tacite il n’y avait que des allusions), et la littérature libertine du XVIII

siècle et Les Onze mille verges10. Parce que sinon il n’y avait rien. Rien à la
télé, rien au cinéma, rien dans la vie. Mon désir n’était situé, cadré, justifié par
rien. Ou presque : les prostitués folles rue Sainte-Anne où ma mère passait en
voiture parce que c’était le plus court chemin. Antirouille que je feuilletais chez
le marchand de journaux, ça allait parce que c’était politique. Acheter Gai Pied
était absolument impossible. Je ne voulais pas faire l’expérience du regard du
kiosquier posé sur moi comme si j’étais une pustule dégoûtante, une aberration
de la nature, un monstre.
 
Après il y a eu Rinaldi11 mais ça me faisait chier, c’était tellement resucé de
Proust et puis triste. Fernandez12, trop ringard, l’homosexualité opératique
bcbg m’a toujours gonflé. Tournier, mais c’est un pervers, ça embarrassait mon
identification. Les Chiens de Guibert a été le premier truc où je me suis
retrouvé en dehors de Teleny. Mais là encore dans les deux cas, la fin était
tragique. P.-S. Heudeaux (alias Mathieu Lindon13), plutôt bandant mais la
pédophilie non consensuelle me choque. Camus (Renaud, évidemment) a été
très important, le Journal d’un voyage en France très exactement (je n’osais
pas lire Tricks), pour tous les passages sexuels, et puis aussi pour l’allégresse
qu’il dégageait encore à l’époque. Tout ça était avant le sida. J’oublie Si le grain
ne meurt, pourtant libérateur à cause de l’autorité de Gide14. Si quelqu’un
d’aussi révéré par les manuels était homosexuel (bien que pas très sexy à mon
goût – et puis là encore, le trip petits Arabes me dégoûtait un peu – je ne me
rendais pas compte qu’il n’avait probablement pas trop le choix), je pouvais
peut-être l’être moi aussi. Lu Montherlant mais je ne me connectais pas. Qu’est-
ce qu’il y avait d’autre ? Pas grand-chose. Genet, mais là aussi l’équation pédé =
folle et/ou criminel ne m’exaltait pas spécialement. Pas un seul des livres que je
lisais ne me parlait d’amour – sauf Teleny (masturbations répétées sur le
passage où ils s’enculent mutuellement en se disant qu’ils s’aiment, et où c’est, je
cite, « divin »). Merci Oscar de m’avoir tiré vers le haut pour une fois. Et puis il
y a eu Guibert. J’ai arrêté de le lire À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie parce
que j’étais déjà séropo et que je ne pouvais pas, mais avant j’ai tout lu.
Évidemment il y avait ce trip gore-morbide un peu lourd, mais il y avait du
sexe, et surtout, surtout, des relations amoureuses, foireuses O.K., mais des
vraies. Après j’ai commencé ma dépression et je n’ai plus rien lu ou presque :
Bret Easton Ellis ; Larry Townsend15 (The Leatherman’s Handbook : le
Manuel du mec cuir – non traduit en français) ; Sandra Bernhardt. De toute
façon en français il n’y avait plus rien vu qu’ils étaient soit morts, soit d’une
autre génération, et qu’en ce temps-là je ne cherchais pas les leçons de la
sagesse mais seulement une identification positive à des histoires de mecs qui
contiennent de l’énergie. C’est ça que je ne trouvais pas, l’énergie. Cette chose
pourtant si présente dès que je me retrouvais aux mains avec un autre homme,
ou en boîte pédé (une énergie tellement forte d’ailleurs qu’elle me faisait très
peur, peur de me brûler, de me rôtir…).
 
Cela dit je ne sais pas comment j’aurais fait sans eux. Les susmentionnés. Je
serais sans doute mort, au moins pendant une dizaine d’années. Marié, avec
des enfants qu’évidemment j’aurais aimé. Vide à l’intérieur. Je me serais réveillé
à quarante ans, volé de mes années de séduction maximale, de mes années
sans mal au dos et sans sciatique. Excusez-moi si je m’égare. Si je ne parle plus
de littérature pure. D’art pour l’art. L’art, je n’en ai jamais rien eu à foutre (sauf
si on souscrit à l’opinion de Linsey Abrams, qui soutient dans Our History in
New York – non traduit en français – que « l’art sert à essayer de nouvelles
identités importantes16  »). C’est ma vie qui m’intéresse. Marguerite again
(ibid.) : « J’écris sur les femmes pour écrire sur moi, sur moi seule à travers
les siècles. » L’intérêt de toute cette tendance apparemment narcissique de l’art
contemporain  : se prendre pour sujet, c’est aussi faire éclater la dichotomie
débile entre artiste et non-artiste. Montrer qu’il n’y a que des gens qui
travaillent. Sur eux. Ce n’est évidemment pas un hasard si ce truc-là est
pratiqué par des pédales et des gouines et des femmes féministes plus que par
des hommes hétéros catholiques. Comme disait Hegel, le maître n’a pas besoin
de travailler. Il devient con. C’est l’esclave qui finit par triompher.
Renversement dialectique. La difficulté d’exister des pédés, c’est du pain bénit,
du grain à moudre pour tout ce grand mouvement en littérature  –  moment
toujours en train d’intervenir –  d’abandon de ce qu’on pourrait appeler la
grande fiction, par analogie avec la grande peinture ou la grande musique, au
profit d’une sorte de narration domestique. «  House literature  » comme
«  house music  ». Auto-fiction comme auto-gestion ou auto-édition. J’aime
bien. «  Je sors ce soir  » au lieu de «  La marquise sortit à cinq heures  ».
Évidemment qu’on n’est pas les premiers à faire ça : Le Sous-sol de Dostoïevski,
c’est déjà ça  –  et c’est pour ça que je peux le lire alors que Les Frères
Karamazov me tombent des mains. Le je proustien aussi bien sûr.
 
C’est qu’il n’y a pas trente-six solutions en littérature : soit on invente tout et
on s’expose à une relative pauvreté de détail (sauf à réintroduire des petites
merdes vécues dans l’histoire inventée) ; soit on raconte sa vie et on s’expose à
une relative faiblesse dramatique (sauf à faire des mutants en greffant des
événements et des personnages les uns sur les autres). En fait j’ai envie d’être
beaucoup plus radical. En littérature, soit c’est soi, soit c’est du bidon. Les
Vagues et La Promenade au phare c’est de l’autofiction. Madame Bovary c’est
lui. Etc. De l’autre côté il y a Borges, Joyce, Faulkner, Robbe-Grillet (Robbe-
Grillet  !!! Il était venu donner une conférence à Henri-IV quand j’étais en
hypokhâgne  ; j’avais eu envie de le sortir par la peau du cou tellement on
voyait que c’était un escroc), Perec, l’Oulipo, Claude Simon, Jean Rouaud…
Litanie, liturgie, léthargie… D’accord il y a toujours des pages à sauver, quand
par miracle ils mettent quelque chose vraiment d’eux sur le papier  : les
monologues de la putain enfermée dans Faulkner, des trucs dans le jeune
Joyce. Mais enfin je suis désolé quand on a choisi l’art conceptuel il faut savoir
faire court. Une fois qu’on a compris on a compris on passe à autre chose. Cf.
les arts plastiques. Ces mecs ont monté des coups, c’est tout. Des hold-ups
intellectuels. Malheureusement il se trouve que répéter le même tic ad lib n’en
fera jamais autre chose qu’un truc. Ça marche parce que les gens sont
impressionnables, et aussi parce qu’un certain nombre de mecs qui ne vivent
rien trouvent ça super d’être légitimés dans leurs choix de merde par les
cathédrales de non-sens érigées par d’autres mecs qui ne vivent rien. À noter
que je dis mecs exprès. À quelques exceptions près, rares sont les femmes qui
construisent ce genre d’usines à gaz.
 
Merde à la dictature du Vrai Roman, dans sa version de droite (classique
avec un héros jeune et beau), ou de gauche (expérimental avec des chaises),
analogon dans le ciel des idées de la dictature hétérosexuelle réelle. Merci
Renaud Camus pour la liberté que vous m’avez donnée. Moi aussi j’avais essayé
de faire de la Vraie Littérature. Échec total. Alors que je n’arrivais pas à
comprendre ma propre vie, comment est-ce que je pouvais passer mon temps à
raconter celle de gens que je ne connaissais même pas  ? MD again  : «  Le
passage d’un homme de l’hétérosexualité à l’homosexualité est une crise très
violente. Il n’y a pas de changement plus grand que celui-là. L’homme ne se
reconnaît plus. Il est comme naissant. La plupart du temps il n’arrive pas à
dominer la crise, à la décrypter » (ibid. p. 46). La littérature homosexuelle dit
je. Ce faisant elle se donne pour sujet le sens même de la vie, le sens de la vie :
devenir soi. Évidemment devenir soi est beaucoup plus complexe, parce que
beaucoup plus possible, dans une société, la nôtre, où on commence (à peine) à
être libre de faire ce qu’on veut, de coucher avec qui on veut, vivre avec qui on
veut, manger ce qu’on veut, vivre à l’heure qu’on veut, s’habiller comme on
veut, que dans toutes les sociétés connues dans l’histoire et la géographie (à
part certains aspects des cultures d’Afrique et du Pacifique sud), où on ne l’était
pas. À noter que le sida frappe deux grands groupes de gens qui font à peu près
ce qu’ils veulent, au moins sexuellement  : les pédés occidentaux et les Noirs
africains, ce qui devrait suffire à faire voir qu’il n’est pas un châtiment divin,
mais l’arme la plus puissante, l’arme du martyre, donnée par Dieu à ceux qui
en ont le plus besoin. Violent pour ceux qui y passent, mais très efficace pour
ceux qui restent, comme l’a montré l’histoire des Juifs après la Seconde Guerre
mondiale.
 
Il arrivera bien entendu pour la « littérature homosexuelle » ce qui est arrivé
pour la « littérature féminine » : un moment où on sera assez habitué à la prise
de parole des homosexuels pour ne plus en parler. Mais pour le moment ça
reste assez nouveau et choquant pour que ce soit jouissif et libérateur de parler
de l’homosexualité. Et plus volontiers, dans l’homosexualité, de ce qui gêne
vraiment, c’est-à-dire le sexe. Il y a un livre d’Aaron Travis qui est impubliable
en France pour le moment, un livre pornographique fantasmatique17. Non
seulement les hétéros mais la plupart des pédés ne veulent pas lire ça à mon
avis, la violence du désir (des jeux de pouvoirs) sexuel entre hommes. C’est
quand même ce qui est le plus important en littérature, l’apparition progressive
de la liberté, Beaumarchais, « il n’a fait que se donner la peine de naître ». La
différence entre l’écriture féminine et l’écriture homosexuelle, c’est que les
stratégies ne sont pas les mêmes. Dans le monde barbare aristocratique c’était
un peu différent, il y avait eu quelques possibilités  : Louise Labé, écrivain
bourgeoise dans une ville bourgeoise en un espace-temps où là était la liberté
par rapport à la noblesse, au roi, et puis Mmes de Scudéry, de Lafayette, de
Sévigné, d’Andilly (la nièce janséniste du grand Arnault), de Duras, de Staël –
  nobles, nobles, nobles, tellement nobles qu’elles pouvaient se le permettre…
Mais qu’une femme écrive en France après la révolution, c’est-à-dire la prise en
mains fasciste industrialiste scientiste hygiéniste bourgeoise, était en soi
tellement scandaleux qu’elles ont commencé par devoir être très gentilles, écrire
des jolies choses, parler des fleurs et des enfants  : Marceline Desbordes-
Valmore, la comtesse de Ségur, Marie Noël, Anna de Noailles… La seule
exception c’est George Sand qui précisément, porte un nom d’homme et
s’habille en homme… Et puis ça s’est dégradé (c’est-à-dire amélioré) : Louise de
Vilmorin, Colette, Sagan, Duras… À noter que le monde anglo-saxon a connu
l’irruption des femmes dans les lettres beaucoup plus tôt que nous  : Jane
Austen, les sœurs Brontë, Woolf, Rosamond Lehmann, Clemence Dane18,
Edith Wharton (le génial Chez les heureux du monde, qui montre comment
les femmes sont littéralement broyées par le jeu social)… Cf. la date d’octroi du
droit de vote. Depuis le seizième siècle, les protestants ont une longueur
d’avance sur les catholiques en matière de remise en cause du pouvoir.
Évidemment la littérature homosexuelle ne peut advenir que plus tard. Le
scandale est plus grand. La gifle au fascisme fondamental de la société
prétendument civilisée, à ses soi-disant valeurs, plus violente. Jusqu’à Proust et
Gide, les textes sont soit cryptés (Villon, dont on vient de traduire les poèmes
sodomites, les sonnets de Shakespeare), soit anonymes (Teleny encore, Le Livre
blanc, si je ne me trompe), soit hors commerce (Hommes de Verlaine et
Rimbaud).
 
Comme si les histoires incarnées remettaient en cause de façon beaucoup
plus violente que tout discours, théorique, esthétique, plastique, poétique.
Raconter une histoire, c’est donner un modèle. Une histoire est toujours
exemplaire. Dans la grande ignorance de la bonne manière d’orienter sa vie,
dans la lutte des passions et de leur répression sociale, une histoire racontée
indique le chemin. Dire c’est faire exister. Légitimer. Donner le droit à être. Dire
que ce qui est jour après jour proclamé l’ordre parfait des choses n’est qu’un
ordre arbitraire et mauvais. Comment avoir la nostalgie du passé quand le
passé c’est l’esclavage, les serfs, les petites bonnes violées, les mariages arrangés,
l’ignorance de toutes choses, les femmes muettes sauf à la cuisine, la torture,
l’absence de droit de vote, le suffrage censitaire, le service militaire obligatoire,
et pour en revenir à ce qui nous intéresse, les sodomites brûlés vifs ? On vient
de loin. Et ça n’est pas fini. Contrairement à ce qu’a soutenu la grande vague
réactionnaire des années quatre-vingt, nous ne sommes pas arrivés à la fin de
l’histoire. La « fin des idéologies » ne marque aucunement une telle fin, mais
simplement la prise de conscience qu’une forme de confiscation du pouvoir ne
saurait avantageusement en remplacer une autre.
 
Il me semble que nous sommes en train de sortir d’une conjonction de
facteurs particulièrement sombre  : la lutte pour le travail muselant les
travailleurs, la gauche trahie par ses chefs (Mitterrand, González, Blair), le
sida tueur des voix libératrices (Foucault, Mapplethorpe, Keith Haring, Pascal
de Duve19, dont j’ai eu tort de ne pas parler… et tous ceux qui sont morts
avant d’avoir commencé leur œuvre), et puis un problème structurel celui-là :
la prochaine vague de droits remet en cause aussi bien la droite que la gauche.
Il n’y a aucune plate-forme institutionnelle pour la porter. Parce que la
dernière vague de revendication de droits ne concerne pas simplement le
pouvoir des classes dominantes sur les autres (bien qu’il s’agisse aussi de cela,
chaque vague de revendication de droits reprenant les vagues précédentes pour
exiger leur actuation concrète quand le plus souvent les droits n’ont été
concédés que nominalement et incomplètement  : le soi-disant droit de vote
universel interdit aux femmes et aux domestiques  ; le soi-disant droit au
travail sans revenu minimum garanti, etc.) mais se heurte ni plus ni moins au
patriarcat, que tant la droite que la gauche identifient avec la moralité et les
valeurs. La famille socle de la société. Ils chantent tous la chanson alors que les
gens ne vivent déjà plus comme ça ! C’est quoi la famille quand un mariage sur
trois éclate ? Moi et mon mari, le fils adoptif de son mec, son neveu et sa nièce,
nos ex, ma sœur, nos mères, deux ou trois amis très proches, est-ce que nous ne
sommes pas une famille ? Une famille bien plus chaleureuse que celle que nous
formions dans le temps, mon père divorcé deux fois pour une femme plus riche
puis plus jeune, ayant entre-temps foutu sa mère en maison de retraite, ma
mère éblouie (ne pas donner une mauvaise image du père même quand celui-
ci est un despote imbécile), ma sœur et moi et nos failles narcissiques larges
comme le Grand Canyon… On aimerait bien qu’on nous foute la paix. Qu’on
nous laisse nous organiser comme on veut pour élever nos enfants. Ce qui veut
dire qu’on est dans l’illégalité. Forcément. On va vouloir faire des bébés avec
deux spermatozoïdes et pas d’ovule et ça sera interdit. On veut élever nos
enfants dans notre couple monosexuel et c’est interdit. On veut adopter et c’est
interdit. On veut vivre avec un étranger et c’est interdit. On veut se marier et
c’est interdit. Il n’y a plus que nous et les fous et les enfants qui n’avons pas le
droit de nous marier. Avant il y avait aussi : les esclaves, les serfs, les couples
interraciaux, les bonnes (ou alors c’était la porte). Diviser pour régner. C’est
toujours le même truc. Et puis avilir.
 
3
Mes livres : pourquoi et comment.
 
Chaque fois que je me trouve dans une réunion consacrée à la littérature
gay, il se passe la même chose. À un moment un homme, un jeune homme, en
général bien de sa personne, bien vêtu, prend la parole et dit qu’il en a assez de
toutes ces histoires de pédés qui finissent mal et il demande pourquoi on ne
pourrait pas raconter des histoires qui se passent bien. À chaque fois je me fais
tout petit (Dieu merci la question ne m’a jamais été adressée directement
jusqu’à présent). Parfois je réponds, parfois non. Je réponds que la littérature
gay retranscrit l’expérience de ses auteurs, et que cette expérience est celle du
rejet (de la même manière que la littérature patriarcale retrancrit l’expérience
de la vie patriarcale, et que celle-ci, quand elle n’est pas dénonciation, est
mensonge et vide de sens). D’un rejet tellement violent, meurtrier, que pour
l’instant on n’a pas eu tellement le temps de parler d’autre chose que de la mort
physique et psychique reçue, que de la torture, de la peur et de la honte
endurées. Mais que ça vient. Les deux pseudo-Harlequins gais sortis cette
année en France (aux Éditions gaies et lesbiennes) sont un signe que la survie
commence à être derrière nous. Que maintenant on va pouvoir parler de la vie
possible. La rêver, la raconter.
Il faut dire que le sida ne nous a pas vraiment aidés. Peut-être que si,
pourtant. Moi je pense que les gens sont morts de honte, de solitude et de
tristesse (la première produisant la deuxième qui produit la troisième). Tous
les gens que je connais qui sont morts étaient enfermés dans la honte, la
solitude et la tristesse d’être pédés. Tous ceux qui ne sont pas morts partagent à
mes yeux une forme de conviction irréfléchie, plus profonde que leur pensée, de
leur innocence. Je sais qu’on va dire que je dis n’importe quoi. Moi je dis
simplement regardez autour de vous et voyez. Voyez si ça n’a pas de sens. En
toute modestie je suis bien placé pour en parler. Moi aussi j’ai failli mourir de
ça. Que même les soi-disant intellos de gauche me disent que j’aimais le Même
et que ce n’était pas aussi bien que d’aimer l’Autre. Que mon père me regarde
comme si j’étais un monstre. Comme c’était bizarre ! De l’enfant modèle (bien
élevé, premier de la classe), de l’adolescent idéal (bien élevé, premier de la
classe), que j’avais été, je devais devenir un marginal, un malade qu’une bonne
psy aurait certainement pu guérir, un élément non fiable à un poste d’autorité,
au mieux une curiosité, une erreur de la nature. Dans ces conditions, attraper
une maladie qu’on disait obligatoirement mortelle (tellement pratique pour
régler ce douloureux problème), est-ce que ça n’était pas d’une certaine façon
un soulagement ? La vie est tellement plus simple quand on est mort.
 
Les pédés ne sont pas des hommes. J’étais persuadé de ça. J’ai mis trente ans
à me remettre de cette idée-là. Un truc que m’avait bien fait comprendre mon
père, qui était d’accord sur ce point avec pas mal de monde. Et c’est pas de la
rigolade, parce que ce que mérite un homme qui n’est pas un homme, c’est de
disparaître. Un homme qui n’est pas un homme s’annule. C’est aussi simple que
ça. C’est logique. Un pédé n’a pas le droit d’exister. Un bon Indien est un Indien
mort. C’est un vieux truc qui marche encore très fort : les Noirs ne sont pas des
hommes, les Juifs ne sont pas des hommes, les fous ne sont pas des hommes, les
femmes ne sont pas des hommes, les enfants ne sont pas des hommes… Je
haïssais mon corps, ce corps qui désirait les hommes. Je haïssais ma bite, mes
couilles, tout à fait normales, mais que j’aurais voulu énormes pour me prouver
et prouver aux autres que ce n’était pas vrai que je n’étais pas un homme. Mes
poils si abondants étaient une sorte de plaisanterie suprême. Je pense
sérieusement que si j’avais eu une bite vraiment petite et pas de poils je me
serais suicidé.
 
J’ai toujours pensé que je n’étais pas en règle. Toujours eu peur des flics.
Même des profs il fallait avoir peur : ce connard d’Elbaz avait dit en septième
devant toute la classe que « ce n’est pas de la sensibilité, c’est de la sensiblerie ».
Ce qui voulait dire : pédale. Il n’y a que pendant Sciences-Po que j’ai senti que
les flics étaient avec moi. Il faut dire que j’étais à ce moment-là une parfaite
caricature de bourgeois, en ascot et loden. Il n’y a que là que je n’ai plus eu peur
des flics. Quand j’ai eu l’air de faire partie des gens qui font les lois qui
permettent de couper l’eau et l’électricité et de mettre à la rue les gens qui n’ont
pas d’argent. Quand j’ai eu l’air assez impersonnel pour avoir l’air d’avoir le
pouvoir. MD again  : «  Pendant quinze ans j’ai jeté mes manuscrits aussitôt
que le livre était paru. Si je cherche pourquoi, je crois que c’était pour effacer
le crime, le dévaloriser à mes propres yeux, pour que je “passe mieux” dans
mon propre milieu, pour atténuer l’indécence d’écrire quand on était une
femme, il y a de cela à peine quarante ans. »
 
Il était hors de question d’écrire sur ma vie honteuse, ma vie de rat.
Impossible. Si j’ai pu écrire mon premier livre, c’est parce que je pensais que
j’allais mourir. Dans un testament on est libre. On déshérite. J’ai déhérérité
mon père et tous les flics. J’ai dit que je me droguais et que je me faisais mettre.
Les deux grands trucs politiquement incorrects. Les deux trucs qui donnent
une mauvaise image de l’homosexualité (comme si donner une bonne image
allait changer quoi que ce soit). « L’intrigue : le narrateur se prend des godes de
plus en plus gros », a écrit Éric Loret dans Libération. Un peu réducteur, mais
très to the point. Je voulais dire la vérité. Montrer que celui qui faisait ça était
quand même un être humain. Pas un chien. Maintenant que j’y pense quel
titre atroce : Les Chiens. Je savais qu’il fallait être très prudent pour « passer »
dans mon propre milieu. D’ailleurs je ne suis « passé » qu’en force. Descendu
par Têtu sur la baise sans capotes alors qu’il n’y en a qu’une dans tout le
bouquin. C’est l’anonymat qui m’a mis en position de force. Les gens ont dit que
c’était Didier Lestrade qui avait écrit le bouquin, ou Vincent Borel, enfin des
gens importants et respectés. Ne pas me montrer a fait comprendre que je ne
faisais pas ça par vanité. C’était la vérité. Le livre était la suite de ma
psychanalyse, arrêtée dès que j’ai estimé (contrairement à mon analyste, lequel
était bien décidé à faire le maximum de séances à trois cents balles en liquide
sur ma souffrance) que j’allais à nouveau suffisamment bien. Suffisamment
bien pour ne plus y aller, mais il me fallait quelque chose pour exprimer toutes
les choses trop dures qui m’arrivaient. Et puis je trouvais que ma vie était
vraiment incroyable. Tellement qu’elle valait la peine d’être racontée. J’allais
très mal en fait. Dès que j’ai plaqué le mec avec qui j’étais, j’ai commencé à
descendre. De plus en plus bas. Mais il y avait le livre. J’avais toujours voulu
être écrivain, depuis tout petit. Je me suis dit que je pouvais quand même faire
ça avant de mourir. Et comme si je restais à Paris j’étais sûr que j’allais mourir
(de honte, de solitude, de tristesse – cf. ci-dessus), il a fallu que je parte. Alors
je suis parti pour que le livre soit écrit avant ma mort. J’avais laissé une
disquette du premier jet à ma mère pour qu’elle essaye de le publier si jamais je
mourais dans l’accident de l’avion qui m’emmenait hors de France.
 
Bret Easton Ellis m’avait montré la voie avec son minimalisme stylistique et
son absence de «  psychologie  » au sens traditionnel du terme (chez Ellis
l’intériorité des personnages n’est montrée qu’à travers le récit de leurs actions),
en fait je dirais pour son esthétique filmique (cf. le travelling d’ouverture
d’American Psycho, et évidemment Less than Zero, sauf les passages en
italiques, trop creative-writing), et bien sûr pour le trash-gore inédit avant lui à
ce point en littérature, si je ne me trompe. Mais, étant fondamentalement d’un
naturel optimiste et volontariste, je n’étais pas d’accord avec la désespérance
absolue qui a fini par plomber son écriture dans The Informers. En dehors de
lui mes points de référence les plus importants étaient René Ehni, Aldo Busi et
Aaron Travis. J’avais carrément vibré en lisant La Gloire du vaurien en 10/18,
à dix-sept ans. La charge érotique. Mais ce qui n’allait pas, comme le titre le
laissait entendre, c’est qu’à côté de la gloire, il y avait le vaut-rien. Le livre
finissait tout de même sur le suicide du narrateur. Comme s’il n’était pas
possible d’être, même pas un pédé, mais un bisexuel heureux. Ça me faisait
chier. De toute façon Ehni n’était pas pédé, pas pédé comme les pédés
américains de stricte obédience que je ne connaissais pas encore. Il racontait
un truc très seventies, une sexualité expérimentale comme ma mère aurait pu
la comprendre. Pas assez militant pour moi, bien qu’il ait indéniablement
réalisé une percée dans le contexte moralisateur et cul serré de la domination
idéologique de l’extrême gauche trotsko-mao-stal de l’époque (voir Ensuite
nous fûmes à Palmyre et Babylone vous y étiez. Mauvais titres mais bons
livres. Livres libres). À l’opposé, dans Sodomie en corps onze, Busi présentait
une image tellement sans problème de l’homosexualité que je n’arrivais pas à y
adhérer. Un coup satisfaisant toutes les trente secondes, je n’y croyais pas même
si c’était drôle, et surtout si c’était bon de lire autant de sexe dans un livre (et le
titre, un peu genre, mais tout de même il fallait être gonflé pour mettre
sodomie sur la couverture d’un bouquin). En rencontrant Busi, beaucoup plus
tard, je me suis pourtant dit que ce qu’il racontait n’était pas impossible, eu
égard à son physique totalement surhumain  : grand, hyper bien foutu, hyper
belle gueule et à n’en pas douter vu son assurance, grosse bite. Mais justement
c’était ça qui posait problème  : l’absence de problèmes. Le narrateur de Busi
était encore un héros de légendes, inapte à rendre compte de la merde qu’était
la vie telle que je la vivais, en n’ayant pas l’impression d’être le seul. Quant à
Travis, il m’avait montré qu’on pouvait écrire du cul vraiment hard d’une
manière sèche et sans fioritures, mais aussi sans dégoût de soi excessif. Comme
si de tels désirs étaient licites.
 
Au début je pensais romancer, comme on dit. Changer des trucs. Mourir à
la fin. Et puis je n’ai pas voulu. Dans l’état d’esprit où je me trouvais à l’époque,
un happy end était hors de question. Il ne fallait pas trop m’en demander. Au
moins j’ai choisi une fin non seulement ouverte, mais qui valorisait ce qui
pouvait l’être : être aimé, se sauver. J’étais heureux que tout ce que je racontais
soit vraiment arrivé. J’ai seulement changé les noms. Je ne voulais pas écrire
une seule chose inventée. Je ne voulais pas ajouter de mensonge au mensonge
(à part la taille de ma bite, que je n’ai pas pu m’empêcher d’allonger d’un
centimètre. Jeff Stryker l’avait fait en premier). Je crois qu’il n’y a qu’une seule
métaphore dans le livre. Je concevais le livre comme un film. Le cadrage et les
mouvements de caméras étaient dictés par la force de l’émotion. Les dialogues
et les voix off par la vivacité du souvenir. Je pensais que ce qui restait dans mon
esprit était là pour de bonnes raisons. Il n’y avait plus qu’à monter. J’ai rajouté
plusieurs scènes à la réécriture pour rendre le parcours du personnage plus
sensible. Les trucs les plus horribles. C’est là que j’ai commencé à devenir
écrivain. En me mettant du côté de la réaction du lecteur. Un minimum.
 
Quand le livre a été fini, en janvier  1996  (je l’avais commencé en
mars 1994), une amie l’a confié à une copine à elle, lectrice chez Albin Michel.
La copine a aimé, fait un bon rapport. Le livre est monté jusqu’au responsable
de la littérature française qui était O.K. Ça a bloqué au cran au-dessus, « Pas
de ça chez nous ». Je n’étais pas étonné outre mesure. Je l’ai fait envoyer par la
même amie à une dizaine d’éditeurs qu’elle pensait susceptibles d’être intéressés.
Neuf refus. J’avais dit que je ne voulais pas l’envoyer à P.O.L, probablement
parce que je savais que c’était le seul qui en voudrait. Il était l’éditeur de Duras,
Renaud Camus, Harry Matthews, Jean-Pierre Ceton, Leslie Kaplan. Surtout il
publiait Dennis Cooper. Je pensais qu’il n’aurait pas peur. Il n’a pas eu peur.
C’est un homme sans préjugés. Je ne voulais pas faire de promo. Le livre était
tout ce que j’avais à dire et puis je ne voulais pas être reconnu. P.O.L ne savait
rien de moi, pas mon nom, ni mon adresse. Les contacts passaient par une
autre amie. Et puis j’ai faibli. J’ai donné mon numéro de téléphone. Mais je n’ai
pas signé les services de presse. J’avais dit que je ne voulais aucune interview
sauf éventuellement par écrit  –  le genre de truc qui dégoûte les journalistes.
Finalement je n’ai pas tenu. Quand le livre est sorti en septembre  1996  j’ai
rencontré des gens. Fait une radio avec Éric Lamien qui m’a pouponné comme
si j’étais un grand malade (ce que j’étais d’une certaine façon, reclus en moi-
même depuis tant d’années – je n’avais pas ri depuis 1991 je crois). Une autre
avec Alain Royer. Des photos où on ne me reconnaissait pas (je suis allé chez
John Foley récupérer les négatifs de toutes celles où on voyait quelque chose. Il
était vert). « Le Cercle de minuit » à contrejour avec la voix déformée (mais
pas tout le temps parce que les mecs de la régie ont fait n’importe quoi). Et puis
je suis reparti. Porteur d’un grand changement pour moi-même  : la prise de
parole avait donné de la valeur à ma vie qui n’en avait plus à mes propres
yeux, Éric Lamien me regardait comme s’il pensait que c’était bon pour les
autres que je parle.
 
Un certain nombre d’éléments ont fait que j’ai décidé d’arrêter mon travail et
de revenir en France. Je suis rentré fin 1996. Je travaillais sur un projet sur le
sexe depuis que P.O.L m’avait dit que Dans ma chambre était le Tricks des
années quatre-vingt-dix (moi j’avais plutôt pensé à L’Attrape-cœurs mixé avec
Less than Zero, mais bon…). Ça n’allait pas. Moi avec le sexe ça n’allait pas.
J’avais peur. Peur de me perdre dedans comme je l’avais fait avant ma désintox.
Envie aussi de recommencer. Je sentais que les choses n’étaient pas assez figées
pour être écrites. Ça bougeait encore. Et puis j’ai vécu cette soirée au Tea Dance
de la Loco, en avril, et c’était tellement choquant que j’ai décidé
immédiatement, dès le lendemain en fait, d’en faire le prochain livre. J’aimais
l’idée de changer la vitesse de l’observation, comme dans ces documentaires sur
la vie des fleurs qui filment leur éclosion en accéléré ou au contraire qui
ralentissent le vol des mouches : après un an en cent cinquante pages, raconter
sept heures en cent pages. Temps réel : les sensations, les émotions, les idées, les
souvenirs. Un projet très proche de ce que fait Fabrice Neaud en bédé (cf. la
conversation décisive pour lui avec son ami peintre qui lui dit qu’il en a marre
de tous ces récits au passé à la troisième personne où on ne retrouve pas
«  l’effroi et la glace  » des vrais moments vécus au présent et à la première
personne). Fondamentalement d’ailleurs, et comme Barthes qui pensait que la
littérature devait céder la place à l’auto-écriture de tous, je pense que tout le
monde devrait faire la même chose  : raconter sa vie. Connais-toi toi-même.
Mets-toi en forme. Mets-toi en ordre. J’ai noté tout ce dont je me souvenais et
je suis parti à Toulon chez un ami pour pouvoir écrire tranquille. J’ai fini le
livre en juin  1997. Je suis remonté à Paris pour la Gay Pride et les salons
littéraires de l’homosexualité organisés par Alter Ego. Rencontré d’autres gens.
Hugo Marsan qui me regardait comme si j’étais le Diable (« Parce qu’en plus
vous êtes moral ? », il m’a demandé. J’ai dit « Oui »). Lui disait des choses très
intelligentes, je trouvais. Comme s’il y avait vraiment quelque chose à dire.
 
En septembre il y a eu notre Stonewall20, la mobilisation générale contre la
fermeture des boîtes. C’était génial, on se retrouvait tous les jours dans le
Marais avec un vrai but. J’ai rencontré encore d’autres gens. Élisabeth Lebovici
avec qui on a lancé une pétition pour le droit de parler des drogues qui a bien
ratissé dans le milieu gay, moins au-delà puisqu’on n’est pas arrivés à en faire
parler par la presse hétéro –  mais on peut penser que ça a bien préparé le
terrain pour l’appel des 111 d’Act Up, quelques mois plus tard. Jacky Fougeray
qui a été le seul à me dire qu’il n’y avait pas assez de sexe dans Dans ma
chambre. En même temps je traînais dans le monde de la nuit, un monde que
j’avais beaucoup traversé, mais sans y être vraiment intégré (il faut dire que ça
n’est pas facile de s’intégrer quand on est incapable d’adresser plus de trois mots
à quiconque). Ça a été une période très intéressante. Petit à petit je devenais
moins masochiste. En janvier je me suis retrouvé mal, très seul  ; je dormais
toute la journée pour ne pas voir le jour ; mais le soir je sortais quand même
pour voir quelle allait être la suite. Écrire ma vie me donnait la force de la
vivre. Et puis je me suis retrouvé sans une thune et j’ai été obligé de filer à la
campagne chez ma mère. C’est là que j’ai écrit le troisième, en quatre mois, à
partir des trucs que j’avais accumulés pour mon projet sur le cul depuis le
printemps 96. Le livre sort en juin 1998. Dans quinze jours maintenant.
 
Je sors ce soir était évidemment complètement sincère, l’idée étant de rendre
justice au monde de la nuit, ou plus exactement à la vie de nuit, de la même
manière que ce qui avait été fait pour la vie homosexuelle dans le premier
livre : montrer que c’était des vrais gens qui étaient là, avec des vraies vies, des
vraies douleurs, et pas juste des pantins imbéciles qui ne pensent qu’à s’amuser.
Cela dit, c’était aussi un livre calibré pour ne pas faire peur. Je me suis fait
plaisir en écrivant les passages aux chiottes. Les héros ne vont toujours pas
chier dans la littérature bourgeoise, vous avez remarqué ? Mais je n’ai pas mis
de sexe, enfin pas beaucoup. Il y avait de la drogue, mais pas en même temps
que le sexe. Profil bas, quoi. Je voulais la presse hétéro. Mais c’était aussi
cohérent avec mon projet qui était de faire venir le lecteur aux côtés du
narrateur-personnage, à la moindre distance possible. Tout le truc c’est de ne
pas décoller  : raconter seconde par seconde ce qui se passe autour du
personnage, dans son corps et dans sa tête. Comme si le narrateur était sur
Mars et racontait tout ce qui se passe aux Terriens, en direct à la radio. Et c’est
vrai d’ailleurs que les boîtes sont comme une autre planète pour la plupart des
gens. Le récit est très axé sur le corps du personnage aussi pour obtenir cet effet
de proximité. Et puis ça faisait des années que je me plaignais qu’on ne voie
jamais les gens aux chiottes dans les films. Je me suis servi. Enfin il y a le
passage sous exta. Là aussi il s’agissait de dire les choses, dire ce qui se passe, ne
pas laisser toute la place à l’ignorance et au mensonge officiels. J’ai flippé
pendant des semaines en me disant que je ne pouvais pas écrire que j’achetais
de l’exta au Tea Dance, que j’en prenais sur place, et que je n’étais pas le seul.
Briser la loi du silence. Et puis je me suis dit que sur ça non plus je ne voulais
pas mentir.
 
C’était aussi ma sortie du placard. Ce n’était pas que ça m’enchantait, mais
publier un second livre qui disait tout tout en restant caché n’était pas tenable.
J’ai refait des photos. J’avais honte. La seule bonne, la seule où je n’avais pas
l’air d’une victime, était celle où j’étais protégé de l’objectif par ma cigarette.
C’est celle-là que j’ai choisie pour la promo. Je voulais qu’on voie mes forces.
Bon, j’ai eu Libé, un article nettement plus gros que pour Dans ma chambre
(toujours d’Éric Loret, que je ne connais pas). Le «  Panorama  » de France
Culture. La première partie de « Nulle part ailleurs ». Et puis c’est tout. Pas Les
Inrocks, pas Le Monde, pas Marianne, pas l’EDJ, pas Le Nouvel Obs. J’ai l’air
prétentieux là, mais, honnêtement, est-ce que le même bouquin, version hétéro,
avec le côté tour de force dont les Français raffolent (une seule soirée en cent
vingt pages), ne les aurait pas eus ? Le seul article qui a compris le livre a été
celui de Laurent Goumarre dans Ex Aequo. J’ai appris plus tard que Laurent
Goumarre était plasticien et j’ai compris. Les plasticiens savent ce que c’est que
l’art moderne. Faire de l’art moderne c’est faire l’histoire au sens le plus hégélien
du terme. L’histoire de l’art. Dire les choses nouvelles de façon nouvelle. Sinon
on s’en fout. Sinon il y a dire les choses anciennes de façon ancienne, ce qui est
faire de l’art fossile. Dire les choses anciennes de façon nouvelle, ce qui est être
un social-traître. Dire les choses nouvelles de façon ancienne, ce qui est con au
premier degré, mais peut être une bonne ruse.
 
Je me suis dit que ce n’était donc pas la peine d’essayer de donner une bonne
image. Je veux dire, une fois que je me suis remis de mes dernières vapeurs
d’exta et que j’ai été à nouveau capable de penser, je me suis rendu compte que
j’en avais pour des mois et des mois à faire un livre des notes que j’avais prises
après une autre soirée mémorable, projet qui de toute façon ne me satisfaisait
pas trop parce que je n’aime pas refaire deux fois la même chose (et même si la
tonalité de la soirée était très différente de celle de Je sors ce soir. Disons à peu
près dix fois plus trash). Donc je me suis rabattu sur mon manuscrit sur le cul.
Il y avait déjà pas mal de pages et je pensais qu’en un mois ça serait fini. Je
pensais que j’étais mûr vu que j’avais arrêté de baiser. Je veux dire que le
carburant de ma persistance à être est devenu, très lentement comme tous les
changements de notre personne, le travail, au cours de cet hiver 97-98, quand
j’ai refait du sexe sous haute défonce et que je me suis rendu compte que ça ne
marchait plus. Que ça ne me happait plus. Que ça ne me faisait plus
disparaître dans un truc plus grand que moi. Donc je m’étais dit que
maintenant je pouvais écrire là-dessus. Je voulais aussi écrire sur le sexe pour
des raisons militantes liées à sa situation après le sida. À cause du sida le sexe
était devenu mauvais. Je ne pouvais pas supporter ça. Parce que si le sexe était
mauvais, nous les homosexuels on était mauvais aussi : précisément la chose
qui avait été à l’origine de toute ma révolte. L’antisémitisme n’avait pas été
l’origine de ma révolte. Je trouvais ça normal qu’on n’aime pas les Juifs. J’avais
honte d’être juif. Je ne le disais jamais. J’étais totalement aliéné par
l’antisémitisme. Mais par l’homophobie je ne l’avais pas été. Du moins à
l’origine. À l’origine j’étais intimement persuadé de l’innocence de
l’homosexualité, alors qu’être juif était une faute. Et puis le sida m’avait
désespéré en me faisant vivre, et croire moi aussi, que l’homosexualité était
fautive. Il faut dire que pour mon malheur je me suis retrouvé vivre pendant
cinq ans avec quelqu’un qui était persuadé de la faute du désir homosexuel.
Qui pensait que c’était contre nature. Qui était d’accord pour être un monstre.
Il y a pas mal de pédés qui retournent la honte comme ça, à la Genet. Restent
exactement aussi aliénés qu’avant. Enfin plus ou moins. C’est ça que ça veut
dire Plus fort que moi. C’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas. C’est pour ça
que c’est vrai. Je voulais restaurer mon innocence (et celle de mes semblables
par la même occasion). Il n’y a pas de quoi rire. Comme dit un des personnages
de Linsey Abrams  : «  I don’t see what’s so gay about it now.  » Mais dans le
monde moderne il y a beaucoup de bonnes choses nouvelles quand on est
pédé  : les livres, les stars qui ont fait leur come-out, les magazines, Pierre et
Gilles, Gilbert and George, internet : les listes de correspondants pédés dans le
monde entier. Ça par exemple c’est déjà mieux. Créer son réseau.
 
Ça a été beaucoup plus dur que prévu. Bien aidé en cela par P.O.L qui avait
refusé le manuscrit dans l’état où je le lui ai montré la première fois. Le livre
était entièrement rédigé à la deuxième personne du singulier. P.O.L m’avait dit
que quelqu’un de la maison (quelqu’un que j’avais immédiatement identifié
comme étant Frédéric Maria, à qui j’avais aussi fait lire le manuscrit, et qui
restait silencieux) pensait que c’était ça qui n’allait pas. J’ai dit à P.O.L que je ne
voulais pas dire je, qu’il fallait bien que je me protège. Et puis le lendemain
dans mon lit je me suis dit que depuis le début toute l’entreprise consistait à ne
pas me protéger. Sans jeu sur les mots please. Bon d’accord avec. De toute façon
je m’en fous, les capotes je suis contre. Ça y est je l’ai dit. La réinfection j’y crois
pas, moi j’avais déjà HIV 1 et HIV 2 en 1990. Je crois plutôt à la peur. Je crois
que le spectre de la réinfection dans le discours des médecins et de tous les
pauvres gens terrifiés aujourd’hui est ni plus ni moins la même chose que le
spectre de l’enfer dans le discours des prêtres et dans celui de tous les pauvres
gens terrifiés hier. Ça y est, je l’ai dit. Ça va déjà mieux. À dire la vérité malgré
les risques réels ou imaginaires. J’ai pensé à Busi qui écrit que le boulot de
l’écrivain, c’est d’être fragile. Le plus fragile donc le plus fort, comme dans la
pensée asiatique. J’ai tout réécrit. Plus fort que toi est devenu Plus fort que
moi.
 
Et puis il y avait autre chose. La période racontée cette fois était un cycle,
long, 1988-1998, dans le projet initial. 1970-1995  à l’arrivée. Mon voyage à
travers le sexe. L’idée était d’écrire une sorte d’Odyssée, une histoire de ma vie
sexuelle qui était aussi une découverte, un voyage dans les contrées sauvages et
inconnues du sexe, peuplées de monstres divers. Ma « vie sexuelle ». Un truc en
fait assez peu exploré par la littérature, alors que dans la vie de chacun il y a
des transformations incroyables, profondes, dans le rapport à ces choses-là au
cours de la vie ou de périodes suffisamment longues de la vie. Encore une fois
l’idée était de donner de l’importance à des choses dont on ne parle pas et qui
sont pourtant de l’essence même de la définition de soi. Mon projet m’a
emmené là où je n’avais pas envie d’aller. C’était bien, au sens où je continuais
à économiser une analyse. Hard aussi. Il a fallu que je commence à parler, dire
ce que je pensais au lieu de me borner à rapporter les faits. J’avais déjà un peu
fait ça au début de Je sors ce soir. Prononcé quelques paroles de deuil. Mais ça
n’était pas de moi que je parlais. Ça allait encore. Là j’étais obligé, parce que
mon sujet n’était plus assez événementiel pour que je puisse m’en tirer sans
donner du sens. Et aussi parce que petit à petit mon sujet était devenu ça : non
plus seulement parler de/montrer des choses non dites/occultées, mais essayer
de dire le sens pour moi de ce qui s’était passé. Il ne s’agissait pas de faire
d’analyse rétrospective, mais seulement d’aller jusqu’à la vérité cachée de la
pensée sur le moment, la vérité qu’on sait mais qu’on ne veut pas s’avouer
quand on fait n’importe quoi, pris dans le cercle vicieux du n’importe quoi (je
devrais le quitter mais je ne peux pas parce que j’ai peur d’aller encore plus
mal, je devrais ne pas me droguer autant mais je ne peux pas parce que j’ai
peur d’aller encore plus mal). Aller plus loin, mélanger les temps de la voix
intérieure entre alors et maintenant, aurait empêché l’effet de présentification
(de présentité) de l’action, empêché le lecteur d’accompagner le personnage pas
à pas. Je voulais être explicite (pour éviter des situations aussi embarrassantes
que celle où un copain de copain m’avait demandé au Queen après avoir lu
DMC si j’avais déjà été amoureux), mais sans me couper de la charge vitale
d’effroi et de glace, sans trop me situer sur le calme plan de l’après-coup.
 
Le prologue et l’épilogue du livre qui se situent dans le présent, au moment
de l’écriture, sont explicitement le lieu de cette reconstruction (reconstruction
au sens strict en ce qui concerne le rêve final où s’objective celui que le
narrateur a été pendant tant d’années : un singe innocent et meurtri). Le lieu
de la compréhension des raisons du voyage : la malédiction originelle jetée sur
la sexualité de son fils par le père ainsi criminel (redoublée par le meurtre réel
de la meilleure amie par son propre père), choc qui oblitère pour le fils tout son
rapport au réel et à son propre corps (cf. son initiation sexuelle vécue dans
l’horreur et le dégoût), d’un côté, la force vive du désir sexuel et
l’expérimentation sexuelle qui va être le lieu de sa réappropriation de son
propre corps à travers masochisme (puisque la sexualité est vécue comme
fautive, coupable, devant être punie), puis sadisme (vengeance contre la
violence subie de la part du père, de Quentin, du sida), pour arriver enfin à la
possibilité de reconnaître l’autre non plus comme menace, comme inférieur ou
comme supérieur, mais comme semblable («  je me suis senti proche  »). C’est
cette tension qui joue durant tout le voyage, redoublée par la séropositivité qui
est la répétition et la confirmation de la malédiction paternelle (cf. la
contamination comparée à une chute de cheval – alors que le week-end fatal
pour la meilleure amie était un week-end de cheval en forêt), et qui ne peut
être conjurée que par un redoublement d’activité sexuelle.
 
Le livre s’arrête en  1995, sur ma rencontre avec Marcelo. Je rentrais à la
maison. Ce n’était pas la fin de mon histoire avec le sexe, mais c’était la fin de
mon voyage en solitaire. Une autre histoire donc. Posant d’autres problèmes
narratifs. L’histoire non pas d’une mais de deux transformations  : ma lente
désintoxication  ; la sienne. Mais je pense que ces transformations sont déjà
présentes à l’arrière-plan du livre, ce qui a fait que le livre était possible dans la
tonalité qu’il a, porteuse de vie, je l’espère. J’ai très envie d’en parler, mais je
dois attendre. J’attends l’évidence. Il faut attendre parce que j’essaye de faire des
choses de moins en moins faciles. Dès que ça devient facile il faut faire autre
chose. Sinon ça n’a pas de sens. La récompense de tout ça étant que je me
connais de mieux en mieux. À propos de Dans ma chambre, Edmund White
m’avait dit qu’on sentait que le narrateur avait un QI de dix de plus que le
personnage. C’est vrai que je n’arrive pas à, ou ne souhaite pas, écrire
strictement au présent. Il y a dans chacun des livres, je crois, des passages au
passé composé où s’exprime cette distance du personnage vis-à-vis de celui qu’il
était  –  l’expérience positive du temps n’est sans doute possible qu’en cela,
expérience de la croissance du sens qui s’oppose à celle moins réjouissante de la
dégradation du corps.
 
Voilà. Je suis en train de préparer une collection de littérature gay à paraître
début  1999  chez Balland. Jean-Jacques Augier est totalement inconscient des
ennuis sans fin que ça va lui rapporter, alors j’en profite. Je veux publier des
histoires de libération. Sexuelle. Amoureuse. Individuelle. Collective. À part ça
j’ai plusieurs bouquins sur le feu, je ne sais pas exactement ce qui va en sortir,
mais c’est pour  1999, cette fois-ci je me donne un peu de temps. La suite de
mon épopée noctambulo-sexologique, mais probablement mixée avec une dose
de valeurs familiales du troisième type. J’aimerais aussi parler des choses qui
m’ont donné une colonne vertébrale. Des vraies et des fausses valeurs. J’ai envie
de lien avec le lecteur. De métaphore. Envie de discours aussi. J’ai envie de faire
des photos pornos trash-glamour avec mon nouveau personnage, Miss Psyggy
la folle du cul. Du cinéma aussi. Je deviens de moins en moins déprimé. De
plus en plus politique.
 
(Santiago-Paris, avril-mai 1998)

1. Teleny, roman érotique d’Oscar Wilde, écrit en 1893.


2. Le Livre blanc, de Jean Cocteau, écrit en 1927, publié par Maurice Sachs en 1928.
3. Maurice, roman de E.M. Forster, écrit en 1914, mais publié en 1971 puis en 1987 sous son titre
initial.
4.  Notre-Dame-des-Fleurs (1944) est le premier roman de Jean Genet. Pompes funèbres est paru
en 1948.
5. Corydon, essai sur l’homosexualité d’André Gide, publié en 1920 (tirage privé).
6. La Gloire du vaurien, roman de René Ehni, paru en 1968.
7. Sodomie en orps onze, roman paru en 1991, signé Aldo Busi.
8. Les Chiens, roman de Hervé Guibert, paru en 1982.
9. Shoah, de Claude Lanzmann est sorti en 1985.
10. Les Onze Mille Verges, roman pornographique de Guillaume Apollinaire paru en 1907.
11. Angelo Rinaldi, de l’Académie française, auteur des Roses de Pline.
12. Dominique Fernandez, de l’Académie française, écrivain français né en 1929.
13.  Mathieu Lindon, écrivain et critique français, auteur de Nos plaisirs, sous le pseudonyme de
Pierre-Sébastien Heudaux, Minuit, 1983.
14. L’autobiographie de Gide est parue en 1926 (édition définitive).
15. Larry Townsend (1930-2008) est un écrivain américain spécialisé dans la littérature s-m cuir.
16. Linsey Abrams, écrivain et universitaire américaine.
17.  Pseudonyme de Steven Sailor, écrivain américain né en  1956. Il a publié Slaves of the Empire
en 1985.
18. Clemence Dane, écrivaine et scénariste britannique, 1888-1965.
19. Pascal de Duve, écrivain belge né en 1964 et mort en 1993 du sida. Il a publié Cargo vie, Lattès,
1992.
20.  Les émeutes de Stonewall qui ont eu lieu à New York en  1969  sont un moment clé de la
répression anti-homosexuelle aux États-Unis.
 
25
 
(avril 1998)

 
Un soir Lapin est monté réparer le toit de plastique ondulé qui fuyait, les
pluies s’annonçaient, je lui passais les outils dans le crépuscule, c’était une
chose sérieuse, je l’aimais. À part ça c’était la catastrophe – enfin, le mur. En
boîte il me serrait le bras comme si j’allais disparaître dans la seconde,
l’horreur. Une fois où il m’a laissé en ville, je me suis précipité au parc, fait
sucer. Le mec voulait avaler, je l’ai laissé faire. Mais quand je me suis fait
draguer par un minot, dix-neuf ans, j’ai esquivé. Trop compliqué. Trop triste.
À la fin je ne voulais plus baiser du tout. Quand c’était moi qui le sautais ça
allait. Je le faisais religieusement. Une fois je me suis dit que je n’étais pas loin
du bouddhisme tantrique. J’avais mis une musique planante. Je ne bougeais
presque plus. Je méditais. Quand c’était lui ça n’allait toujours absolument
pas. Il m’explosait tout de suite. Au bout de cinq minutes il aurait tout aussi
bien pu me traiter de pute et de salope, ce qu’il s’était déjà laissé allé à faire
autrefois, naguère, sans comprendre que je n’apprécie pas. J’en avais marre
d’être l’exutoire de son malheur et de sa haine de soi. Je lui avais déjà dit
pourtant que je pensais qu’il y avait un problème à cause de sa honte d’être
pédé, qu’il se vengeait sur ses partenaires du désir inassumable qu’il avait
pour eux. mais il ne suffit pas de dire la vérité aux gens pour qu’ils changent.
Peut-être qu’il fallait la dire autrement ? If you don’t love me, then who do
you love  ?, comme dit Deborah Cox sur le deuxième cd de la compile de
Junior Vasquez (Stéphane A n’a que de la bonne musique). Un soir je ne
bandais plus. On a arrêté sans en parler. Le lendemain je lui ai dit que j’en
avais marre qu’il me viole. Il m’a dit qu’il était paralysé par mes critiques. Il
passait son temps à regarder la télé. Moi ça allait parce que je savais que
j’allais me tirer. On ne sait pas s’ennuyer ensemble, il m’a dit. Je déteste
m’ennuyer. Lui apparemment ça ne le gênait pas. Parfois je me demande si je
n’ai pas un problème. Je ne supporte personne. Je ne drague plus. Depuis que
je suis rentré je n’ai toujours pas couché avec quelqu’un, je veux dire
vraiment couché. Ma sexualité est devenue celle de tout le monde. Pas de
pénétration. Je ne trouve pas ça sinistre, juste un peu bizarre. Enfin avec les
stocks que j’ai, je peux sans doute me le permettre. Et puis c’est bon de ne pas
faire toujours la même chose. J’ai envie d’être amoureux.
 
J’emporte avec moi les petits ours qu’il m’a donné. Pas tous. Il y en a tant.
Des images derrière lesquelles il avait écrit des légendes, des figurines, une
peluche blanche. Dans la maison que nous rêvions, il voulait une chambre
remplie de peluches. Quand je voyais son visage se fendre d’un amour fou je
savais qu’il y avait un bébé. Il avait un enfant, Juan-Carlos, mongolien,
adopté à cinq ans par son ex médecin là-bas ; il l’avait élevé pendant les dix
ans qu’ils étaient restés ensemble. Nous étions pour chacun la peluche de
l’autre. Il me reniflait. Il me disait que j’étais sa drogue. Quand je lui ai
montré la première version du livre (Dans ma chambre), il ne m’a dit qu’une
chose  : le personnage n’est pas assez sympathique. Tu ne montres pas ses
bons côtés. Un peu comme ce que je fais maintenant. Je pense que je suis
quelqu’un en qui on peut avoir confiance. Je tiens mes promesses. Je suis
gentil, prévenant, fidèle. Généreux. Je sais pardonner. El osito / Caminando /
Por el bosque / El va feliz / Lavadito / Y penadito / Y rojito / Sul nariz / El se
dise / Caminando / A la escuela / Voy a studiar / Y sarè / Un buon osito /
Obediente / Y collegial. C’est une chanson de marche, une chanson
d’enfants. La chanson du petit ours. Il me l’avait fait apprendre. Au début je
n’y tenais pas trop. J’ai mis des années, jusqu’à maintenant, à comprendre. À
approfondir la vision qu’il avait eue de moi, une vision où, au lieu de
coupable, j’étais innocent.
Je t’aime Lapin. Jamais je ne t’abandonnerai.
 
Je ne voulais pas qu’il meure. Chaque fois que j’avais le dos tourné il était
au bord, chaque fois qu’il retournait au Chili. Maintenant il dit qu’il ne veut
plus. J’espère. Ça fait juste un an et demi que chaque fois que j’entends une
chanson d’amour en boîte je pense à lui. Quand je n’ai pas de nouveau flash
je veux dire. Mon Dieu faites qu’il vive. Je ne pouvais pas vivre avec lui. Je ne
peux pas vivre avec quelqu’un qui aime la dance. Au téléphone je lui ai enfin
dit qu’on n’allait pas vivre ensemble. Ça fait longtemps que je le sais, il a dit.
De sa voix douce. J’ai dit que j’allais écrire sur lui, sur nous. Écris des choses
belles, et aussi des choses horribles, sinon ça n’est pas intéressant, il a dit. La
coriandre, que je n’aimais pas. Le Fanta («  le nectar des dieux  »). Le maïs
(« Pastel de choclo »). Les fruits de mer (« J’adore les fruits de mer »). Mettre
du sel sur le jaune de l’œuf au plat et du poivre sur le blanc améliorer la
soupe au persil et à l’huile d’olive ; les sandwiches-club maison ; n’importe
quel titre de soupe dance ; les films d’horreur en général et John Carpenter
en particulier  ; les films d’action américains  ; Verlaine  ; la Vierge Marie  ;
vouloir se taper des hétéros («  rien n’est impossible  »)  ; Cathy
Bates1  («  J’adore Cathy Bates  »)  ; Demi Moore  ; les paréos  ; la salade de
pâtes  –  c’était moi qui la faisais, pour les fêtes à Tahiti. Lui s’occupait des
cuisses de poulet qu’on achetait surgelées par boîtes entières, du poulet
américain qu’il faisait mariner au citron et à la coriandre ; tout nettoyer à la
Javel ; l’eau transparente des lagons ; le fond de la mer où nous plongions ;
ses gestes ; tout ce que nous avons fait ; les enfants. Il est en moi à jamais.
C’est aussi pour ça que je lui ai acheté un fax. Pour qu’il y ait un lien tangible.
Dans ma tête ce n’est pas du tout comme le téléphone. Ça ne coûte rien. On
ne pense pas au décalage. C’est matériel. Ce qui sort de la machine, c’est un
peu de lui, ça se regarde, ça se touche. Nous ne sommes plus séparés.

1. Kathy Bates, actrice et réalisatrice américaine née en 1948.


 
26
 
(mai-juin 1998)

 
Je suis rentré début mai. Pierre m’a proposé de m’incruster chez lui pour
l’été. Il y passe la journée quand il est à Paris, le soir il va dormir chez son
mec. J’ai accepté, of course. Je me suis occupé de Balland, je suis sorti, j’ai vu
des amis, je me suis réinscrit à la gym, j’ai faxé un mot d’amour à Lapin, je
me suis fait ma première piqûre de stéroïdes avec les anabolisants qu’il
m’avait filés au Chili, il lui en restait de 1993 quand il avait fait une cure, ils
étaient encore bons jusqu’à juin. C’est vraiment bien les anabos. Un peu
comme l’acide, au sens où on sent que ça mobilise tous les muscles. Il y a un
super afflux d’énergie. Évidemment ça ne défonce pas la tête mais ce n’est pas
l’idée. En tout cas moi ça m’a redressé, rouvert la cage, donné un bon coup
de fouet, quoi. À la fin du mois j’ai reçu un fax, le premier qu’il m’envoyait. Il
me demandait de l’appeler vite. J’ai flippé. Effectivement il y avait une merde.
Il s’était mis à gonfler, sur tout le corps, on ne savait pas ce que c’était, de
l’insuffisance rénale probablement, mais pourquoi ?, le sida ?, il fallait faire
des analyses, ce n’était pas entièrement pris en charge, il fallait que j’envoie de
l’argent. J’ai gardé ce fax, du 26 mai :
 
Nounours, ma maman m’a dit que tu m’avais appelé pour savoir combien
d’argent ce truc de merde m’allait coûter. En tout, j’en ai pour 3  000  $ mais
l’Isapre me rembourse le 75 % – hospitalisation, médicaments, biopsie, analyse
etc. donc moi je dois payer 750 $ à peu près. Si tu pouvais m’envoyer le no ou
bien me faxer le récépissé ça serait pratique.
Je pars demain matin à 10 heures à l’hôpital. Le médecin pense que je vais
rester 2 ou 3 jours.
J’ai très peur, je pense à toi très fort, à Dieu et au peluche que tu m’as envoyé.
Il sera avec moi.
Je t’aime mon petit ours.
 
Évidemment j’ai pleuré. Je n’avais que trois ampoules, je me suis contenté
de me shooter pendant un mois et demi, une fois tous les quinze jours.
J’adore essayer ce qui est nouveau. Mais je suis aussi très conservateur. J’aime
conserver. C’est ça qui m’avait gêné quand j’avais eu ce projet de magazine
consacré au dessin érotique homosexuel. Corpus, je voulais appeler ça. Je
voulais que le travail soit sauvé. C’est important les livres. J’en ai un, de
dessins de cul pédés justement, un bouquin que j’ai trouvé totalement par
hasard, un soir dans le quartier chaud à Toulouse, il y a longtemps, on y était
avec Quentin, de retour d’Espagne et du Portugal. Homogravures, ça
s’appelle. Le prix est en francs belges. Il n’y a pas de nom d’éditeur. Pas de
date. Dedans il y a des trucs incroyables. Magnifiques. Des dessins de Rex
d’une finesse d’exécution et d’un pouvoir érotique suprêmes. Des trucs hyper
trash d’un certain Martin of Holland. Un tas de trucs super. Dans un
premier temps je m’étais dit que ça serait bien de faire une revue. On en a
discuté avec Jacky Fougeray. Mais je n’étais pas satisfait. Une revue vendue à
mille exemplaires (le point d’équilibre), c’était bien, oui, mais pas suffisant. Il
fallait garder les trucs. Il fallait un musée. Je sais, je ne suis pas le seul à avoir
eu l’idée. C’est toujours comme ça que ça se passe avec les idées, tout le
monde les a en même temps. On s’en tape. Ce qui compte c’est de s’y mettre
tous ensemble pour les réaliser. Comme je n’étais pas d’humeur, j’ai
commencé par penser à un mémorial du martyre homosexuel. Je voulais
juste montrer. Montrer comment mes semblables avaient été battus, torturés,
immolés. Comment ils le sont encore aujourd’hui. Pas suffisant, mais
nécessaire. L’idée s’est développée au fil des jours. Un musée, c’était la mort.
Il fallait un truc vivant, un centre culturel. Beaubourg gai. Un musée, des
expositions temporaires, une salle de spectacles, une bibliothèque, une
vidéothèque, un bar-restau-coffee-shop. Je voulais absolument qu’il y ait une
boîte, une boîte associative pas chère pour les jeunes qui n’ont pas accès au
ghetto, le Marais c’est beaucoup trop cher, attention si ça continue nous les
vieilles on va se retrouver toutes seules… Il fallait faire un truc genre Trüt à
Amsterdam, le dimanche soir jusqu’à pas tard et la bière à dix balles. J’ai
proposé à J-X de faire la déco des caves du futur immeuble du Centre, dans
le Marais bien sûr, si c’était ailleurs ça serait toujours vide et puis il fallait
impérativement se regrouper dans un même lieu, j’avais compris ça en
septembre quand on avait manifesté  –  «  On est chez nous  !  »  –  et
effectivement on l’était, à cause des quelques dizaines d’endroits qu’on y avait
et des quelques centaines ou milliers de mecs et de nanas qui y habitaient.
Logique territoriale. Je me suis dit qu’il fallait appeler ça Maison. Un centre
on en avait déjà un, le Centre gai et lesbien, et je ne voulais pas lui faire de
concurrence. À chacun son boulot  : eux, le travail communautaire, les
workshops, l’aide directe aux gens, les dortoirs pour petits banlieusards
venus faire la fête à Paris pour leur éviter d’aller se faire troncher chez
n’importe qui. À nous la culture. Maison de la culture gaie. Pas gay, gaie. On
est français tout de même. Et puis dire gaie, accordé comme ça, permettait
d’éviter « et lesbienne ». On traduisait « queer », sans le concept d’anormal,
que je n’aimais pas. Pour le fonctionnement, il faudrait demander des
subventions à l’État, à la région, à la ville, faire du fund-raising dans le
milieu, auprès des entreprises, mobiliser la communauté, faire les dix francs
de la Maison gaie dans les bars… Que des trucs sympas. Bref. Quand j’ai
parlé du projet à Jean-Jacques Augier, il m’a dit Il vous faut dix millions pour
l’immeuble, ça fait cent personnes à cent mille francs, c’est bon. Je me suis
dit que c’était bien parti. Lausanne était proche. Le  4  juillet, fête de
l’Indépendance… J’ai appelé Nelson pour avoir des nouvelles. Il m’a dit qu’il
allait m’envoyer un fax. Son deuxième. Il s’exprimait. C’était important.
Le 2 juin, j’ai reçu ce fax :
 
Nounours,
je t’envoie ce petit mot pour que tu saches que je vais beaucoup mieux, que
je pense à toi et que je t’aime.
Je suis en vacances d’hiver à partir de demain donc je vais m’occuper de mes
analyses la semaine prochaine (N.B. : les premières n’avaient rien donné) je te
tiendrai au courant.
Embrasse ta maman et tous ceux qui t’aiment
Lapin
 
J’ai été content. Ça fait un mois que je suis sur ce truc. Le passage que
vous êtes en train de lire. Lapin, etc. Je ne l’ai pas écrit le soir de ma défonce
à Paris, comme je vous l’ai fait croire jusqu’à présent. C’est marrant, c’est la
première fois que je triche. Sur l’enchaînement des choses, je veux dire.
Aujourd’hui nous sommes le  8  août. Nicolas Pages est à New York depuis
le 11 juillet. En fait il m’a largué à la minute où on s’est retrouvés, vers une
heure et demie à la terrasse de je ne sais plus quel café, le Flon, à Lausanne,
le  4  juillet. Il avait rencontré quelqu’un d’autre la semaine d’avant, un
peintre, un Zurichois, Stefan, je crois. J’ai demandé Quel âge  ? Il m’a dit
Vingt-six, un an de moins que moi. J’ai demandé Vous avez eu des rapports
sexuels complets ? Il m’a dit Oui. Après il a dit que quand c’était le bon, on le
sentait. J’ai dit Oui, comme moi avec toi.
 
Hier c’était le 7, le 7 août. Je suis sorti acheter quelque chose à lire pour la
piscine avec Stéphane. Je suis allé à Maxi-livres parce que c’est pas cher et
que j’aime l’idée de tomber sur quelque chose d’imprévu, quelque chose que
je ne cherchais pas. Il faut se laisser guider par ce qu’on sent. J’ai tout de suite
bloqué sur la cuisine des mecs, qui était exactement ce que son titre laissait
entendre, un vrai bouquin de cuisine moderne, non traditionaliste et
efficace. Et puis je suis tombé sur Petit lapin. Petit lapin était un tout petit
livre jaune, un livre pour les tout petits enfants. Je l’ai ouvert. Petit lapin aime
sa maman. Petit lapin aime son papa. Petit lapin aime s’amuser. Petit lapin a
construit un garage. Petit lapin a vu quelque chose de rouge. Petit lapin a vu
quelque chose de bleu. Petit lapin a vu quelque chose de noir. Mais quand
petit lapin regarde dans le miroir, il voit un bon petit lapin  ! Bonne nuit,
mon petit lapin !
 
Il y avait une dame dans l’embarras. La marchande ne voulait pas lui
vendre Petit lapin et sa famille parce que les deux premières pages n’étaient
pas coupées. J’ai demandé combien il en restait. Deux. Je suis venu en aide à
la dame, et à moi aussi, en disant que ce n’était pas un problème, qu’on ferait
attention pour couper. C’est pour le même enfant  ?, m’a dit la marchande
quand j’ai demandé si je pouvais avoir un paquet cadeau. J’ai dit Oui. Vous
comprenez pourquoi je ne voulais pas vous raconter ça. Ça fait un mois que
j’ai commencé ce passage. J’en rajoute presque tous les jours un peu. Je me
réveille la nuit. Je pleure. Ça fait huit ou neuf fois que je pleure. Ça arrive à
chaque fois que j’écris des trucs comme : Bonne nuit, mon petit lapin ! Je suis
bien content d’avoir acheté le livre. Je lui avais déjà donné des peluches mais
c’est la première fois que j’arrive à faire ça. Le voir comme ça. Un bon petit
lapin. Le lui montrer. Je l’ai appelé hier au téléphone pour lui confirmer pour
Tahiti. Il m’a dit qu’un copain à lui s’était pendu. Ils n’arrêtent pas de se
suicider dans cette bande. Tina se marie le 25 septembre. Nous y serons.
 
TROIS bis
 
(mardi 30 juin 1998)

 
Où nous revenons à la soirée durant laquelle Guillaume nous raconte, après
coup, la visite de Nicolas Pages à Paris, et très précisément la soirée Dispatch
spéciale Gay Pride.
 
Petit à petit je m’endors. Je me réveille pour me souvenir des mots. Je
m’endors. Bonne descente de shit. Et tout d’un coup la musique me fait
revenir et je, c’est, oh putain, un authentique retour d’exta. Comme dans les
livres. J’en avais déjà eu mais jamais d’aussi fort. J’ai chaud. Je me laisse aller.
Plus qu’à recevoir les vagues de bien-être orange. Bon moment qu’on a passé
comme ça dans ce lit lui et moi. La musique est toujours la même mais je
l’entends différente. Ce truc de Baby Ford est carrément l’ancêtre de toute la
house hypnotique. Je pense aux Bains-Douches, l’endroit où j’ai appris à
vivre. Quand j’étais petit en 1982 et puis bien plus tard, après ma mort, au
printemps-automne  1997. Les gens étaient tellement bien, défoncés, cool,
excités, unis, heureux, que les mecs les plus branchés du monde sont venus à
Paris spécialement pour Cafe con leche (j’exagère peut-être un peu). Les
fioles de special K circulaient généreusement. Je n’avais jamais vu ça. Je n’ai
jamais revu ça. Pour l’instant. Mystères d’Éleusis. Petit à petit j’ai compris le
truc que faisait Georges au Tea Dance le soir de Je sors ce soir. Ce truc que je
ne connaissais pas, avec les mains qui battent vers l’extérieur, un-deux, un-
deux et la tête pareil : les mains étaient des ailes et servaient à monter. C’était
ça le truc qu’ils avaient appris pendant mon absence, sur la house qui n’était
plus mélancolique Northern soul ou handbag trop folle mais de la véritable
transe, le sortilège puissant, préhistorique, de quand on tournait autour des
feux dans la brousse, dans les forêts, c’était ça qu’ils avaient retrouvé, la
magie des tribus. Les sons qu’ils utilisaient maintenant. Des basses sourdes,
des aigus vibratiles. Tout ça faisait comme un massage du cerveau, morceau
par morceau. Toute musique est psychédélique (je le savais déjà tout en
l’ayant oublié depuis le temps où en quatrième Mlle de Verteuil nous faisait
écouter de la musique indienne en classe. D’abord je fixais mes mains et
l’image se troublait. Puis je fermais les yeux et je voyais de la lumière
violette), mais celle-là l’était implacablement. Soit on décrochait soit il fallait
rentrer en soi et travailler. Danse-musique-exta. C’était ça le truc du fou
Philippe (c’est lui qui m’a branché sur le celtisme aussi, ça m’a parlé tout de
suite, quand j’étais petit j’écoutais Tri Yann. C’est passionnant le celtisme. La
mythologie est comme la mythologie gréco-romaine une descrition
métaphorique extrêmement fine de la psyché humaine, ouverte sur l’Orient,
comme leur art. En plus ils étaient pédés. Voyez La Guerre des Gaules), le
truc que je ne connaissais pas, moi qui venais du temps où on laissait faire.
Monter. Ne pas redescendre. Sous X il méditait, il m’a dit. Il pensait à Dieu.
C’était pour ça qu’ils tenaient jusqu’en after d’after d’after d’after. Les drogues
non plus ingérées mais gérées. On disait qu’il se gobait à Paris cent mille
cachetons d’exta chaque week-end. J’ai pris des leçons. Sur le podium la
Chose divine dansait sans faire attention. Révolution. J’ai écouté la parole du
Seigneur W.A.R.R.I.O. Faith, hope and ecstasy. Dansé dans le dôme de
lumière verte phosphorescente, luminescente, braqué sur moi comme sur
Batman le rayon des phares géants de Gotham City. Je suis allé écouter Todd
Terry le godfather of house. Il a passé Week-end remixé, j’étais fou. To the
batmobile, let’s go ! Alors je suis allé lui faire thumb up, il m’a serré la main.
Living in ecstasy. J’ai été la panthère noire, le Dieu Shiva, le Dieu Vishnou.
J’ai été le lézard géant à crête jaune, à crête rouge. J’ai été l’ours Baloo et
Mowgli. Avec la drogue et l’alcool et la musique et la lumière et la fatigue les
gens se faisaient tous tellement de bien chacun séparément, s’occupaient
tellement de leur cul qu’ils oubliaient celui du voisin, que le plaisir d’autrui
ne suscitait plus aucune envie mais précisément le contraire, que la violence
se dissipait. Le désespoir disparaissait. L’union le remplaçait. La certitude
que tout le monde était ensemble. Un soir une fille en lunettes noires criait
Allez !, allez !, allez-allez-allez-allez !, pour encourager les danseurs. Du haut
du podium je me suis mis à recycler l’énergie de la salle à travers moi et à
nouveau vers la salle en boucle sur la musique. Bien mieux qu’un dojo zen.
Je sentais leur excitation me répondre. J’ai aimé des dizaines et des dizaines
de gens que je ne connaissais pas. J’ai été aimé par des dizaines et des
dizaines de gens que je ne connaissais pas. Ce n’était pas à propos de quoi
que ce soit d’autre que ça. L’énergie. Chez moi elle est au top le lendemain
soir. Ah oui, les lendemains d’exta… Mal nulle part. Bon moral. Énergie
maximum. Et en plus je suis clair. Le top. Je ne me drogue pas, je me dope.
Soirée après soirée j’avais moins mal aux gens, à moi, à la solitude. L’endroit
est devenu tellement libre qu’un soir, ou plutôt une nuit, un mec s’est branlé
pendant cinq heures sans interruption au fond des urinoirs. Personne ne lui
a rien dit. Je l’ai fait jouir en lui touchant les couilles en enculant sans capote
une salope en blouson de moto qui cherchait à partouzer sous X sur le coup
de dix heures. La sécurité en haut nous a dit Ah c’est vous les rigolos. Je vous
jure. Ils ont seulement voulu savoir qui avait fait l’homme et qui la femme.
C’était un endroit sacré. La maison de la tribu. Ouverte à tous les gens cool.
Même les nains pouvaient rentrer s’ils avaient du style. Ce n’était pas un
château fort de la classe bourgeoise. C’était une église. C’était un temple.
Merci Cathy et David Guetta de nous avoir donné ça.
Underground therapy. J’aimerais bien donner des cours de danse-sous-
extasy. Des cours de danse en extase. For your body. For your mind. For
your soul. For your body  : boum-boum-boum-boum-boum-boum-boum-
boum. For your mind  : ouin-ouin-ouin-ouin. For your soul  :
iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii. Le ciel rose. Une hirondelle rouge. En
communion. Boum-boum-boum-boum-boum-boum-boum-boum, fait la
basse – jamais
 
ton corps ne fatigue.
 
(le
battement du cœur,
 
le
 
rythme de la marche)
 
Ouin-ouin-ouin-ouin, tournoie la voix – ton esprit part
 
loin
 
(bébé bercé dans son berceau)
 
iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
 
c’est Dieu
 
Mon criiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
 
à moi.
 
Feel the hope !
 
Feel the love !
 
May we live in peace of Lord above… (? : j’ai pas bien compris)
 
House music.
 
Chamber music.
 
Baby music.
 
L’exta c’est pour les enfants tristes.
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Paris mystique
 
Comme la colonne qui soutient le monde.
 
Il y a tant de souffrance.
 
Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum…
 
À Dispatch on s’est hystérisés grave en coulisses. Aziz était là, magnifique
comme toujours. On a répété jusqu’à ce que Pierre-Em se rebelle contre J-X.
Je trouve le titre : Le bruit et la fureur. Comment autant d’émotions peuvent
se réduire à un diagnostic. Cynique. Ah, oh, ah, oh, oh, chante Baby Ford.
Ah, oh, ah, oh, oh, oh, oh… Je suis bonne à marier. Juste un peu pot de colle.
Mais championne du monde de digression. Après Harlequin avec de gros
godemichets, Barbara Cartland sans capotes. Un truc qui m’a marqué c’est
une émission sur une colonie d’Juifs dans un bled au Portugal. Les mecs ça
f ’sait genre mille ans qu’ils étaient là, y parlaient même plus hébreu ou quoi
qu’ce soit, même pour les prières, à part trois pauv’ mots, et les Portos yz
étaient persuadés croix d’bois croix d’fer qu’les Juifs ils s’parlaient qu’en juif.
Tu vois, les feujs ils s’cachaient pour tout, quoi, la cuisson du pain azyme, le
shabbat, tout. Y s’mariaient à l’église et y s’faisaient carrément enterrer au
cimetière catholique, et quand on leur d’mandait pourquoi ben c’était parce
que sinon les tombes elles auraient été profanées. Et au bout du compte
quand on leur d’mandait pourquoi tout ça les mecs ils disaient On avait peur
qu’ils nous tuent.
 
Moi aussi j’ai peur qu’on m’tue, peur de perdre un œil, la main. Alors je
m’cache. Il suffit qu’il y en ait un qui soit un peu plus con qu’les autres, ces
lascars-là d’tout’façon y sont persuadés qu’on est rien que d’la vermine et la
vermine ça s’écrase. J’en ai marre de m’écraser, marre de contrôler mon r’gard
quand j’trouve un mec mignon parce que sinon ça va être un pain dans la
gueule ou alors  : Tu veux ma photo  ? C’est pas d’la parano, c’est seul’ment
que j’préfère esquiver les embrouilles. Les regards de travers. Quand j’étais
p’tit dans le neuvième tout l’monde m’aimait. C’était les grands sourires chez
l’boulanger, l’fruitier, l’boucher, l’fleuriste. Alors j’veux pas risquer la tronche
en biais qui veut dire Sale tapiole. C’est pour ça que j’reste chez moi, dans ma
chambre ou alors dans l’ghetto. Bref. Je ne voudrais pas être de mauvais goût.
Encore deux minutes et j’allais vous parler en détail du génocide
homosexuel. Ce roman est en train de se transformer en one-man-show
engagé, ce n’est pas bon pour la critique…
Je me lève, je pousse la musique, je tire sur le pétard, je danse, je me mets
torse nu, j’ai super mal au dos à force de m’asseoir sur cette putain de chaise.
Hello baby. It’s me. Je ne le dirai qu’en trois mots : Mort au patriarcat. Je ne
parle plus à mon père. Je ne sais pas pourquoi en ce moment à la télé je ne
tombe que sur ça : des fils et des pères qui s’aiment. Par exemple, Kung-Fu et
son fils dans une resucée TV de l’homme de Shaolin. Vous vous souvenez,
Caine, le noichi errant du Far West. Son fils est flic maintenant et il assure !
Ils vont ensemble à une émission de radio expliquer ce que c’est que la vie
(en gros  : être en accord avec soi-même) et au passage ils sauvent un mec
qui allait flinguer toute sa famille avant de se suicider. Air connu. Le soir, ça
recommence  : Péril en la demeure, de Michel Deville. Je regarde à cause
d’Anémone jeune, de Nicole Garcia jeune, de Christophe Malavoy jeune, de
Deville dont Dossier 51 avait été pour moi, très jeune, un choc, la preuve de
plus, s’il en avait fallu une, que quand on est pédé on meurt (dans le film,
des services secrets faisaient craquer un diplomate refoulé avec une espèce
d’ange théorèmique. Le diplomate se suicidait en lançant sa voiture contre
un arbre). Bref, dans Péril, Malavoy me ressemble, enfin ressemble à celui
que j’étais. Je veux dire, il va là où il ne faut pas, parle aux gens qu’il ne faut,
fait ce qu’il ne faut pas. Il est incroyablement faible. Il ne répond jamais aux
saloperies que tout le monde lui balance dans la gueule. Il ne bouge pas
quand on le touche. Tout le monde le touche. Lui met les doigts quelque
part, sur la main, sur la joue, sur le bras. Le viole, quoi. Il encaisse. Il cache
son corps de rêve dans son vieil imper. Mais par-dessous il y a, souvent, des
shorts, crème, trop courts, et, toujours, ses Converse montantes grises. Je
suis d’accord avec Deville : il n’y a pas de chaussures plus érotiques que les
Converse montantes. Ces pompes-là sont comme des gants. En plus, grises,
c’est bien parce que ça ne fait pas bècebège comme bleu marine, ou provoc
sexuelle comme rouge. Bref. En fait il est protégé sans s’en rendre compte.
Son intégrité fait que les gens l’aiment. Ils ne peuvent pas s’empêcher de le
protéger. À part Piccoli évidemment. Piccoli est le méchant, comme souvent.
Il est pédé, c’est sa femme qui nous l’apprend. En fait il veut se taper
Malavoy. C’est sa femme qui recrute. Ils l’invitent à dîner chez eux, Piccoli le
saoule au champagne. Mais Malavoy ne marche pas. Alors Piccoli veut le
tuer. C’est facile à justifier. CM a baisé sa femme : crime passionnel. Les jurys
sont coulants pour ces sortes de choses. C’est vraiment ça les gens méchants.
Ils veulent ta peau. Ce qu’il y a de bien dans le film c’est la façon dont tout le
monde est méchant au début. Tout le monde veut la peau de CM. CM est un
objet. Moi aussi ça m’est arrivé. Vouloir me taper quelqu’un pour m’enivrer,
me nourrir de sa faiblesse. Ce n’est pas joli-joli. C’est primitif. Barbare. Je ne
le fais plus maintenant. Je cherche un pair, ah, ah  ! Et précisément dans le
film. CM en a un. Un père qui est aussi un pair, je veux dire. Ils se
ressemblent. C’est sans doute aussi ce qui fait que CM ne cherche pas à ce
qu’on le détruise. Il joue.
 
Ça m’a quand même foutu les boules de les voir, ces pères et ces fils
ensemble. Moi par exemple j’adore le mien. Je pense que je l’aime plus que
ma mère. Enfin il me fait plus d’effet. C’est moi, quoi. En plus on se
ressemble pas mal physiquement. Enfin, les poils. Il a de l’allure, disait-il de
certains hommes. Il savait de quoi il parlait. De l’allure, il en avait beaucoup.
Il était beau. Un peu petit, mais très bien fait. Plus costaud que moi. Un
visage plus classique que le mien. Dieu merci je ne l’ai jamais vu en érection,
je ne sais pas s’il l’a plus grosse que moi. Au repos je l’ai vue une fois, au
tennis à Forest Hills. Normale, comme la mienne. Mes parents sont plus
beaux que moi, c’est chiant. Quand j’étais petit ce n’était pas comme ça. J’étais
magnifique. Jusqu’à treize ans les gens me prenaient pour une petite fille
tellement j’étais beau. Le cyclone hormonal de l’adolescence m’a littéralement
défiguré. Je ne me suis rendu compte que récemment à quel point ça m’avait
choqué de perdre brutalement ce pouvoir si fort sur les gens, le pouvoir
magnétique de la beauté. Un pouvoir tel que celui qu’exerce sur moi Nicolas
Pages, par exemple. J’en ai parlé à ma mère il n’y a pas longtemps. Elle m’a dit
que c’était un passage. Je lui ai hurlé dessus. Je pense qu’elle a peur de la
souffrance. Bref. Pourquoi je ne parle plus à mon père ? Ça n’a pas été une
décision facile. Disons que je me protège. Disons. Bon je savais bien que
c’était lui que je fuyais en me cassant à Tahiti. Deux jours avant de revenir en
France pour la première fois j’ai fait un rêve. J’avais gagné les trois
couronnes, la rouge, la verte et la dorée et je dormais dans une chambre du
palais. J’ai senti la porte s’ouvrir et quelqu’un s’avancer. Je voulais réagir mais
j’étais paralysé. Au-dessus de moi il a levé un couteau de boucherie. Et là je
suis arrivé par miracle à lui balancer un coup de pied, et je me suis réveillé
debout en hurlant avec Vincent à côté de moi qui ne comprenait pas. Je
venais de shooter dans le mur en me cassant un orteil. Bref. Quand je suis
revenu définitivement je l’ai revu. Mon père. Il insistait tellement. Pas
souvent, parce que ça me mettait trop mal. C’est Pierrick qui m’a ouvert les
yeux en septembre  1997. Je revenais de déjeuner avec lui. J’étais tellement
flippé que je me suis roulé un pétard dès que je suis rentré. J’étais vert. Il m’a
dit Attends mais si ça te rend aussi mal de voir ton père pourquoi tu
continues  ? Je me suis dit Ben ouais. Il y a une telle pression. Tes père et
mère honoreras. Oui mais s’ils te cassent ?
 
Je me souviens encore du boulevard Saint-Germain, juste avant la place
Maubert, la nuit, tellement je l’ai fixé par la portière de la voitière quand
mon père m’a demandé à treize ans si j’étais toujours vierge et proposé de
m’emmener voir les putes. Comme s’il avait pu croire une seule seconde que
je ne l’étais plus, moi qui étais tellement terrorisé par la vie que je la passais
caché derrière les livres. Il aimait bien me foutre les boules avec les trucs
difficiles, les trucs de mec : plonger, conduire. En revanche je me souviens
bien d’une fois où c’est moi qui les lui ai foutues. C’est quand je lui ai
annoncé que j’avais eu deux premiers prix au Concours général. Français et
anglais. C’était la fin de la première, j’avais seize ans. On était au café à
Maubert. J’avais attendu pour le lui dire, déjà c’est bizarre. Mais ce que j’ai
vraiment trouvé anormal c’est la couleur de sa gueule quand j’ai eu fini ma
phrase. Il était vert. Normal, il n’avait été que deuxième à l’internat. Enfin,
normal, je rigole, hein. Bref. J’en arrive à la conclusion que mon père me
considérait comme un rival. Un danger. Cela dit je ne suis pas le seul. Il a
cette manière de dépeindre tout le monde comme agressif à son égard. Sa
mère, ma mère, son père, moi (j’étais pédé pour l’agresser, selon lui).
Paraniaque, c’est comme ça qu’on dit  ? Mon père ne m’a jamais parlé
d’amour. Je n’ai jamais su combien il gagnait. Une fois j’ai eu l’audace de le lui
demander. Il m’a dit que ça ne me regardait pas. Mon père est du côté du
pouvoir, toujours. Du pouvoir des hommes, du pouvoir médical, du pouvoir
bourgeois. Les tableaux de femmes à poil partout, les menottes sur le lit
d’agonie de sa mère, et que j’coupe la parole systématiquement à ma femme
ou que j’reprenne c’qu’elle vient d’dire vu qu’par définition c’était pas malin.
Les vacances dans le Luberon. Maintenant c’est le Gers. Tellement snob.
Méprisant envers le personnel. Dans un magasin pseudo-chic de la rue du
Dragon où il m’emmenait m’habiller en bourgeois quand j’étais ado (une fois
j’avais demandé un blouson fourré Levi’s. Refusé, trop mauvais genre), le
genre de magasin où on est sûr que les vendeuses vont s’écraser, il faisait
carrément des scandales. Lourd. Il m’a renié quand je lui ai appris que j’étais
pédé, à vingt-deux ans, après lui avoir carrément joué la comédie en faisant
passer une amie pour ma copine vu que ça faisait trop longtemps que je n’en
avais plus eu de vraie à lui montrer. Renié, ouais. Je te renie, il m’a dit.
 
Ce qui a fini par me décider, dix ans après tout de même, c’est ce qu’il m’a
sorti à dîner chez ma sœur, en septembre  1997  toujours, deux semaines
peut-être après ce que m’avait dit Pierrick. On venait de me regarder à
« Nulle part ailleurs », première partie. Ma sœur avait enregistré. Ça a donné
lieu à une discussion sur la drogue. Papa était contre, évidemment. Il nous
saoulait avec la Loi et les limites, comme d’habitude. Mais j’étais ferme. Je
tenais bon. Alors il a pris un exemple scandaleux en parlant des petites
vieilles qu’on agresse. C’était tellement débile, une telle caricature de ma
position, que je lui ai dit qu’il était de mauvaise foi et que j’ai quitté la table.
En me levant j’ai compris pourquoi j’avais tant de fois fait le même geste
quand on bouffait chez lui le dimanche (mes parents sont divorcés depuis
que j’ai sept ans). Il me poussait à bout sciemment. Je le lui ai dit. Ma sœur
m’a empêché de partir. Papa était recroquevillé sur son siège avec un regard
en biais, un regard de loin. J’ai pensé qu’il ressemblait au monstre d’Alien. Je
me suis rassis comme si on allait pouvoir avoir une conversation normale.
On a recommencé à débattre. Je lui ai dit que je ne voyais pas pourquoi il
n’acceptait pas la drogue s’il acceptait l’homosexualité. Les deux étaient
affaire de liberté individuelle. Je suis pour le lien social, il a dit. J’ai dit Ah. Et
l’homosexualité ça n’est pas bon pour le lien social ? il a dit Non. Donc tu es
contre l’homosexualité ? Il n’a pas voulu répondre. J’ai dit Entre moi qui suis
homosexuel et le lien social tu choisis quoi ? Il n’a pas voulu répondre. J’ai dit
Je ne te parle plus. Et je ne lui ai plus décroché un mot de la soirée qui
heureusement s’achevait. Le lendemain il a appelé pour s’excuser comme
chaque fois où il sentait qu’il était vraiment allé trop loin. J’ai été ferme. J’ai
tenu bon. Je l’ai laissé parler et puis j’ai dit Excuse-moi Papa, j’aimerais bien
pouvoir discuter de tout ça avec toi mais je ne peux pas parce que je ne te
parle plus. Je l’ai réécouté parler encore un moment et puis j’ai dit Désolé,
mais je ne te parle plus. J’ai fini par raccrocher. Il a rappelé. Ça a longtemps
été la spécialité de la famille de se raccrocher au nez alternativement
pendant des heures. Je lui ai coupé la parole. J’ai dit Attends, t’as pas
compris, là. Je ne te parle plus. J’ai raccroché. Quelle jouissance. Quel
soulagement. Plus un mot. Sauf en cas d’acte de contrition sincère de sa part
bien entendu. Je ne suis pas rancunier, mais j’ai la mémoire longue, comme
dit Nicolas Pages. C’est marrant, il ne parle plus à son père, lui non plus. Il a
décidé ça après que son père lui avait dit qu’il était un danger pour la société.
De plus en plus longue. Ah, oh, ah, oh, oh, oh, oh…
 
Je danse renforcé par ce que je viens d’écrire. Je danse avec le poitrail
comme un homme préhistorique. Je danse en cognant les abdos contre le
rythme. Je suis la basse. Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum,
boum… C’est toujours sur huit temps. Je danse comme si je baisais
parfaitement libre. J’ai dû le faire deux ou trois fois. Baiser parfaitement libre
sur un rythme à huit temps, je veux dire. Boum, boum, boum, boum, boum,
boum, boum, boum… Bon voyage… Je suce mes abdos à l’intérieur, je me
grandis, la sciatique tire sur la hanche gauche, le dos coince je trouve un
mouvement qui ne me fera pas de mal je l’espère. Boum, boum, boum,
boum, boum, boum, boum, boum… Chères auditrices  ! Chers auditeurs  !
Vous assistez à l’enregistrement en direct d’une véritable défonce au shit et à
l’alcool. Legalize them all. LES DROGUES C’EST COMME LE SEL. Le sel ça
pique. Mais ça relève. Tout à coup j’ai tellement mal au dos que je suis obligé
d’arrêter d’écrire. Je pense que je vais juste fumer un pétard et dormir mais le
mal empire tellement que je suis obligé de m’allonger immédiatement. Ça
pince à mort sur deux vertèbres et je n’arrive pas à me détendre. Je pense Ils
sont morts. Ils sont tous morts. Les Juifs, les Noirs, les pédés, les protestants,
les pauvres, les fous innocents, les infirmes, les prisonniers, les Noirs, les
Tahitiens, les femmes, les enfants. Je veux détruire l’ordre social. Légitime
défense.
 
PHILOSOPHIE

 
1) « Aucune société à ce jour n’a réussi à être parfaitement respectueuse de
la personne humaine. NOUS SOMMES GANGRENÉS PAR LA PEUR. Même
les sociétés plus harmonieuses et paisibles du Pacifique, Tahiti, Samoa, Tonga,
les Marquises, Hawaii, Fidji, Cook ou les Trobriand – modèles qui, après avoir
permis la philosophie du XVIIIe siècle avec le bon sauvage et l’état de nature, ont
e
nourri l’ethnologie et l’anthropologie du XX , Malinowski, Marcuse,
notamment, ont noté l’importance accordée aux femmes  ; la propriété des
biens matériels qui leur est réservée exclusivement chez les Trobriand, ou la
supériorité hiérarchique des sœurs et de leurs enfants, sur les frères et leur
lignage dans l’organisation sociale des Tonga – ne sont pas conformes au droit
naturel conçu comme une théorie existentialiste et vitaliste. C’est-à-dire que
l’interdit a priori de désirs humains légitimes y prévaut. Considérons
l’homosexualité, l’inceste, la pédophilie, la gérontophilie, la zoophilie et
l’hétérosexualité. Quoi de plus naturel ? Quoi de plus légitime ? Quoi de plus
normal  ? Quel humain, curieux par définition, puisque animé d’un corps et
d’un esprit, n’aurait pas envie de faire l’expérience de coucher avec son
semblable, ses parents, sa fratrie, ses enfants, plus jeune ou plus âgé, un gentil
petit veau, l’autre sexe ? Nous n’en connaissons pas. Ce qui fait problème, ce ne
sont pas ces vétilles. C’est la domination. »
 
Commentez. (séries A, B, C, D, E, F, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U,
V, W, X, Y et Z).
 
2) «  Le langage est la meilleure et la pire des choses. N’oublions pas qu’au
début nous ne savions rien. Nous n’étions que sensations, émotions, extase et
abîme. Action = Vie. Dire la vérité libère. Silence = Mort. Mentir, taire,
emprisonnent. Le langage est la plus utile et la plus inutile des choses. Si c’est
juste pour raconter des histoires sans en tirer de leçons, comme en littérature le
plus souvent ça ne sert à rien. »
 
Commentez. (séries A, B, C, D, E, F, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U,
V, W, X, Y et Z).
 
3) «  Les bébés sont sous acide. Ils sont en pleine montée. Ils trippent
complètement. Pour eux il n’y a pas de mal, pas de bien, pas de garçons, pas de
filles, pas d’hommes, pas de femmes. Extension et orifice. L’extase et l’horreur.
Ils ne dorment jamais. Ils hallucinent.
 
Les enfants sont sous exta, mais plutôt en plateau. Ils vacillent, ils perdent le
fil, ils imaginent. Ils oublient la merde dans laquelle ils sont.
 
La danse-musique-exta ne ment pas. Elle en est incapable. La danse-
musique-exta soigne. Elle donne le la. Mieux que le sexe, car elle ne connaît
pas d’interférence avec le pouvoir, elle retrouve l’accord. »
 
Commentez. (séries A, B, C, D, E, F, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U,
V, W, X, Y et Z).
 
Mais revenons à nos tartes. Je vais à la cuisine. Porc au piment ? Y en a
marre ! Framboises ? J’en bouffe trois. Veux autre chose. À la crème, oui. Snif
crème. Mouais… Avec de la menthe, ça serait bien. Je fous du basilic.
Cuisine de Romains. Ces gens-là savaient bouffer. Pattes d’ours au miel. À
cause des orgies. Du changement pour ceux qui connaissent tout. La société
française actuelle approche seulement le degré de bien-être où se trouvait
Rome sous l’empire. On voit ça quand même avec toutes ces nouvelles
variétés de yaourts. Nicolas Milon les essaye toutes. Je goûte. Pas mal mais ça
manque de sucre. Faudrait mettre du miel c’est chiant. J’ouvre le placard.
Miracle  !!! Un paquet de cassonnade. Du vrai gros sucre brun qui croque
sous la dent. Je fais Ouf ! de plaisir en mâchant ma bouchée. C’est comme ça
que Quentin m’a tenu. Par le ventre. Nelson aussi d’ailleurs. Une véritable
œuvre d’art moderne doit donner quelques bonnes recettes. Est-ce que
l’intérêt faiblit là-dedans ? Parce que si vous n’êtes pas contents je peux aussi
vous raconter une histoire de blonde… La blonde à Dispatch, par exemple.
Alors, la blonde à Dispatch, elle passe parmi les danseurs, comme ça, la
musique, la fumée, tout ce qu’on peut imaginer, et il est là, écroulé contre un
mur ! Nicolas Pages. Elle dit Ça va ?, et elle passe. Ah ! Maintenant il danse.
Comme il est mignon, tout concentré, avec la tête en dedans, le menton
rentré, un peu penché, avec les bras qui balancent. Je ne le dérange pas,
allez… Plus tard je lui dirai juste Tu bouges bien sur la tribal, toi. Il me
répondra C’est ce que je préfère dans la techno. Pour une fois je n’aurai pas
trop parlé. Alors ? Show ou pas show ? Chaud.
C’est pas évident de se faire enculer. C’est une ascèse. Il faut savoir écarter
la peur. Accepter le pouvoir d’un autre sur soi. En jouir. Joie de recevoir. Je
me souviens comme ça m’énervait quand Frédéric Debanne, le mort, ricanait
en disant qu’il était «  donneur  ». «  Moi je donne, je ne reçois pas.  » En
attendant, son histoire avec son mec, l’Anglais qui était venu vivre avec lui,
n’avait pas marché à cause de ça, évidemment. Comment est-ce que ça
pourrait marcher entre deux mecs si y en a un qui fait l’homme et l’autre qui
fait la femme alors que tous deux sont des hommes ? Retomber en enfance.
C’est une gymnastique. Ça fait un bien fou. Moi par exemple j’ai un bas de
colonne vertébrale absolument magnifique à force d’aller chercher la bite
avec le bassin. Je n’ai jamais eu d’hémorroïdes. C’est plutôt depuis que je ne
m’en sers plus que mon cul me pose des problèmes, parfois j’ai un peu de
sang en allant chier. Ça fait des mois que ça m’arrive, rarement O.K., mais le
sang ça me fait flipper alors je suis allé voir un proctologue. Quand je me
suis assis devant son bureau j’ai halluciné. Il y avait un dessin en coupe du
cul. Ouais, le cul. La fin des intestins, le rectum, l’anus, les sphincters, des
petits trucs avec des points bleus qui étaient des veines… Je n’avais jamais vu
ça de ma vie. Il y a tellement de haine sur notre corps. Je suis bien placé pour
le savoir : en cours de stretching à la gym je n’arrive pas à mettre le cul en
l’air sans rougir de honte. À l’exploration je n’avais rien. Après j’ai discuté
avec le mec, un Grec barbichu père de famille. Évidemment il m’a dit que le
poster c’était exprès pour déstresser les gens. Il y a un problème avec notre
civilisation. Il ne faut pas dire aux enfants qu’ils sont sales.
 
Je vais à la cuisine. Vaisselle et verres partout, on voit qu’il y a la fête. Je
me coupe un morceau de parmesan. Ça m’explose la tronche. Après je me
bafre tout ce qui reste de porc au piment avec du parmesan en même temps
(la même combinaison que le rôti de veau Orloff) et un mélange de rosé qui
reste et de rosé du frigo. Le bonheur. Comme si la bouffe n’était pas une
drogue dure. Qu’est-ce qu’on a mangé hier  ? Qu’est-ce qu’on va manger
demain  ? Les Français sont des junks qui s’ignorent. Remarque que c’est
aussi pour ça qu’on ne peut pas leur faire avaler n’importe quoi, en politique
je veux dire. Les drogués ne pensent pas que le bonheur est impossible. Ils le
vivent. Un bout de pain pour neutraliser le goût avant d’en reprendre une
petite ligne. Je carbure sur Rome et la Grèce. Kalos k’agathos1. Je lance une
deuxième renaissance axée sur les aspects orgiaques-mystiques de la culture
antique. Ça me met tellement en forme que je range carrément la cuisine, je
remplis la machine à laver la vaisselle, je garde une tasse dehors pour le café
éventuellement – quand même, après un bon repas… Je me brosse les dents.
J’ai mal au dos. Aïe. Je vais sur le balcon. Il fait bon. J’étire mon dos. Ça fait
mal aussi. Je rentre. Je mets la machine en marche. Je prépare la poubelle (un
sac Shopi). Je rêve. Je suis en train de redescendre. J’ai la flemme de vous
raconter le show à Dispatch.
 
Allez, à demain, mes chéris !
 
Non, maman, non ! On veut une histoire !
 
Encore une histoire ? Mais vous n’êtes pas fatigués de toutes ces histoires
de tapioles et de drag-queens ?
 
Non, maman, nous on aime les papioles et les grag-queens !
 
Tapioles, mes chéris. Tapioles et drag-queens.
 
Grag-queens.
 
Bon, c’est pas grave.
 
Je trouve le titre : Blonde. James Blonde. My name is Blonde. J’arrête. Je
regarde ce que j’ai à faire demain. Rien, c’est parfait. Je me branle sur les
photos de bondage dans l’agenda de Projet X. Je m’étends. Je ne fume pas de
pétard. Je pense à des trucs à rajouter. Son t-shirt ne sent presque plus. J’ai la
flemme de
 
Je me réveille au milieu de la nuit. Je note les trucs.
 
Je me réveille le matin. Je fonce à l’ordinateur. Je vais finir aujourd’hui,
imprimer demain chez P.O.L  : Salut, j’ai un nouveau manuscrit. Ils vont
halluciner.
 
À Dispatch on est toutes montées sur le bar en perruque et en sac. C’était
parfait pour l’anniversaire de Sylvie. Après comme on n’était plus que cinq et
que le DJ ne voulait pas arrêter la techno pour passer notre BO lounging
décalée, on a fait un truc improvisé sur le catwalk. Quelques passages de sac.
Un peu de baguettes et de pistolets à eau avec J-X, on a l’habitude de danser
ensemble. Ils ont flashé les strobos. On a sauvé les meubles. Les extas
commençaient à faiblir. J’en ai racheté deux à une connaissance. Elles ne sont
jamais montées. J’ai retrouvé Nicolas. Il était temps d’aller à Scream. Lunettes
noires dans le taxi. Main dans la main. Ludo était de l’autre côté du
boulevard, j’ai dit Chéri tu nous fais passer  ? Il a dit À cette heure-ci c’est
cinquante avec une conso, j’ai dit Bon d’accord, on est montés. Sept heures
du matin. Il y avait encore pas mal de monde. Une demi-boîte bien pleine.
Bestial, a fait Nicolas content de retrouver la bonne ambiance d’after. Je l’ai
perdu tout de suite. Je n’avais pas envie de parler au peu de gens que je
connaissais. La musique ne m’inspirait pas outre mesure. Au bout d’une
demi-heure je me suis mis à le chercher sérieusement. Introuvable. Fuck the
world, je pensais. J’ai fait quatre tours de piste en tirant la gueule genre Je
vais tous vous bouffer, les poings serrés, démarche samouraï. J’ai vu
qu’Aurore Leblanc trouvait ça drôle. Ça m’a un peu soulagé. Huit heures. Je
me suis dit qu’il était en train de baiser dans les chiottes ou qu’il était parti
avec un mec. Puisque c’est comme ça, je rentre. J’ai descendu la butte jusqu’à
la maison. J’ai pris un lexo. Je me suis couché. J’ai entendu taper à la porte.
Guillaume  ! 8  h  30. Ça va  ? Pourquoi t’es parti  ? Il essayait de masquer sa
colère. J’ai pensé Monsieur n’aime pas les mauvais plans. J’ai dit ce que j’avais
à dire, je savais qu’il connaissait le code à cause du commentaire sur les
lettres neuves, il a dit Heureusement que je suis arrivé maintenant. On s’est
couchés enlacés comme d’habitude. Réveillés à 14 h 30. Dernières caresses.
Derniers citrons. On s’est embrassés dans le salon. Je me suis mis sur la
pointe des pieds pour être à sa hauteur. J’aime pas les grands, j’ai dit. J’aime
pas être petit. Il a souri. Ployé les genoux pour être bien aligné. J’ai essayé
d’attirer son attention en mettant ses lunettes rouges. Pathétique. Je suis allé
prendre des notes dans le bureau où il est en train de ranger ses affaires pour
le train. Rendu compte que j’étais encore en train de mendier. Je me suis tiré.
Concentré sur mon énergie. À la seconde où j’ai commencé à l’embrasser
pour la dernière fois nos bouches, nos corps ont disparu de ma conscience.
Je me suis fondu, anéanti dans la lumière violette, happé, dans l’humide,
dans ma rage infinie de le sentir, de me sentir le sentir, de ne plus rien sentir
d’autre. Ça a duré. J’ai décollé mon corps, retrouvé mon esprit, pensé que la
folle demande et l’exigence inacceptable, le don total, le gaspillage absolu
n’étaient possibles que dans l’étreinte. Que c’était le seul moment où la
politesse pouvait ne plus s’appliquer. J’ai pensé à Confucius. Il est parti.
Tcho  ! Pas d’effusions. Le glacier se détache. Mais il n’a rien fait de mal.
Philippe Joanny a appelé pour me dire qu’ils allaient danser au Trésor. C’était
exactement ce qu’il me fallait. J’y suis allé en blonde. Blond is beautiful. Tout
le monde était là. J’étais heureux d’avoir ma bande. On a bien rigolé. Dîné
chez le japonais. À la fête Wbpm je le voyais absolument partout. Je suis
rentré à trois heures après avoir fait tournoyer les sacs avec Laurent K.
Je me suis levé tôt, j’ai rangé le bordel. Ranger le bordel est vital après la
fête. Pierre est arrivé. On a fait un peu de bronzing sur le balcon. J’ai lu Libé.
J’étais dans « Lunettes noires ». Merci Éric Dahan de m’aider à défendre mes
poils. Je me suis foutu au pieu pour faire la sieste. J’ai débranché tous les
téléphones. Au réveil j’ai débriefé avec J-X. Et si je prenais quelques notes sur
tout ce qui vient de se passer ? J’ai dansé en blonde myope sur la table basse.
Allez, j’appelle. J’ai appelé Nicolas. J’écris sur nous, j’ai dit. Ah ouais moi aussi
j’m’étais dit que j’pourrais p’t’êt’faire ça, il a dit. Ah ? J’ai fini le livre. J’ai mis le
t-shirt à laver.

1. Kalos kai agatos : « beau et bon », idéal humaniste de la philosophie grecque.


 
QUATRE
PARIS-LAUSANNE
 
(jeudi 2-dimanche 5 juillet 1998)

 
J’avais fini le livre. C’est-à-dire ce que vous avez lu, moins toute la partie
qui raconte ce qui s’est passé entre 1995 et maintenant, l’Histoire de Lapin et
de Petit Ours. En huit jours, j’avais écrit ça. J’allais le lui donner à Lausanne.
C’était ma dot. En y réfléchissant bien ça faisait tout de même douze ans que
je n’avais pas été aussi amoureux, depuis que j’avais flashé sur Christophe
Beaux à vingt ans en smoking à l’anniversaire de Karine Lignel. Enfin mis à
part toutes les autres fois bien sûr, mais quand même. Je l’étais. Je m’animais.
Encore maintenant dès je me figure son visage, je m’ouvre, je prends place, je
m’illumine. Je deviens tout sucré, je bêtifie. Il desserrait pour moi l’étreinte
de la vie. J’ai bien senti qu’il pouvait y avoir un blème quand nos coups de fil
se sont soudain méga espacés. Mais il avait tellement de choses à faire.
Extirper toutes ses racines, comme moi avant de partir pour Tahiti. Il y a eu
tout un bin’s pour savoir où j’allais dormir pendant la Pride. Pas chez lui,
puisqu’il n’en avait plus. Chez sa sœur, je trouvais ça lourd, et puis
finalement ça a eu l’air d’être là où on allait se retrouver. Il avait eu un ton
bizarre en me racontant qu’il avait insisté pour que Payot me garde ma
chambre d’hôtel pour le samedi soir. Je ne voulais pas lui forcer la main.
Donc, pas la sœur. Brigitte something, la nana de Payot, m’a dit au téléphone
qu’un de mes fans se ferait une joie de m’accueillir. Renseignements pris, il
s’agissait d’un canapé dans le salon. Pas cool. Lundi soir, Nicolas a appelé. Il
m’a dit qu’il pétait les plombs, qu’il se cassait en montagne sans téléphone
jusqu’à samedi midi. Bon, je me suis dit qu’il valait mieux ne pas gueuler.
C’était très clairement indiqué dans mon horoscope sentimental de Elle pour
l’été, que venait de me lire Christine. J’ai juste dit O.K. je fais quoi vendredi
alors ? Il m’a dit Écoute, appelle Adèle, c’est ma meilleure copine ici. Elle est
hyper cool et elle peut te loger. J’ai fait Mmh. N’hésite pas, il a dit. Je savais
que c’était un mec à prendre au pied de la lettre. Je n’ai pas hésité. Enfin
presque. Je l’ai appelée le lendemain. La voix était cool, presque trop. Il n’y
avait pas de problème pour venir squatter chez elle vendredi soir. Bon, elle
avait vraiment l’air sympa. La fin de la semaine est très vite arrivée. J’ai écrit
un texte pour un numéro spécial Renaud Camus monté par une revue
littéraire belge. Comme ils ne m’ont pas fait signer de contrat, je peux le
reproduire ici.
 
TRIBU (T)
 
Renaud Camus m’a sauvé la vie. Je ne rigole pas. C’est la vérité. La mort
me talonne. Elle est après moi. Chaque fois qu’elle va me prendre, des gens
me portent. Ma mère pour commencer. Quand j’étais jeune, vraiment jeune,
quand j’étais enfant, dans les années soixante-dix (je suis né en  1965),
l’homosexualité n’existait pas. On ne la voyait nulle part dans le IXe. Mes
parents, des gens respectables, ne connaissaient personne comme ça. C’est à
l’école que j’ai appris que ça existait. Les pédés. Les enculés. Ceux à qui on
casse la gueule. Ceux qui vivent avec leur mère et qui meurent seuls. À Los
Angeles quand j’avais quinze ans, Éric et Eden Heinsheimer, qui étaient plus
petits que moi, m’ont demandé Are you bi ?, écroulés de rire. À Paris on ne
voyait jamais deux hommes ensemble. J’ai lu pour la première fois de ma vie
une petite annonce homo dans Antirouille, chez le marchand de journaux. Je
ne l’ai pas acheté. Après il y a eu celles du Nouvel Obs. H ch H. JH ch JH. Je
me demandais comment étaient ces H et ces JH. Je ne les imaginais pas
beaux. Je n’avais jamais embrassé un autre rat, touché le sexe d’un autre rat,
sucé un autre rat avant cette nuit, au Trocadéro, en 1981. On a fait ça comme
il sied à des rats, cachés, dans la nuit. Je n’ai même pas su son prénom. J’ai
essayé avec deux filles. Je ne bandais pas. Je me suis fait dépuceler par un
type qui me dégoûtait mais qui en avait une grosse. Je l’avais rencontré une
nuit, au Trocadéro, en  1982. C’était le deuxième. Dégoûtant, dégoûtant,
dégoûtant. Je suis tombé amoureux d’un camarade de classe qui se tapait
tout le monde, garçons et filles. Ça, ça faisait juste souffrir, ça ne donnait pas
la gerbe. Je suis retourné aux États-Unis à l’âge de vingt ans. À San Francisco
j’ai acheté The Advocate dans un distributeur automatique. J’ai dix minutes à
arriver à le faire alors qu’il n’y avait personne dans la rue. Plus tard à Paris
acheter Gai Pied était impossible à cause de la honte. Je me suis permis
quelques histoires avec des garçons au titre de l’expérimentation adolescente.
Ma mère pensait que ça allait passer. Je me faisais très peu de mecs à part
dans des dîners où je pouvais les charmer avant d’avoir à enlever ma chemise
et qu’ils voient que j’étais un monstre. Je me suis fait épiler le dos et les
épaules deux fois chez l’esthéticienne en haut de la rue des Martyrs. Pédé,
pédé, pédé, je voyais qu’elle pensait. Un vrai homme ne fait pas ça. C’est à
vingt-trois ans que j’ai compris que j’étais foutu. Je n’allais pas pouvoir me
marier. Être normal. J’ai commencé à me faire sauter, me faire punir, me
faire tuer. À vingt-cinq ans j’étais séropositif. C’était bon. J’étais mort. La
disparition de la honte est très récente. Quelques semaines en fait. Avec les
livres et le reste, j’imagine, elle est partie. Je ne savais d’ailleurs pas que j’avais
si honte. Pourtant je savais que j’avais cherché à me faire contaminer. Je ne
savais pas que j’avais si honte. Honte d’être poilu, honte d’être pédé, honte
d’être juif, honte d’être drogué, dans l’ordre de ce qui se voyait le plus à ce que
j’essayais de tenir caché. Singe, rat, vermine, sous-homme. C’est fou. Est-ce
que j’ai besoin d’expliquer la première phrase de ce texte  ? Il m’a porté. Il
racontait sa vie. Il n’avait pas honte. Il aimait les poils. Il portait le même
nom qu’un classique. Il était publié par un éditeur chic qui lui donnait de
l’argent pour se balader. Je me suis branlé et rebranlé sur le Journal d’un
voyage en France. Je n’ai lu Tricks que cette année, deux ans après avoir écrit
Dans ma chambre. Jusque-là j’avais peur. Un livre qui ne racontait que du
sexe entre hommes, je ne pouvais pas le lire. Je ne rigole pas. C’est la vérité.
 
Guillaume Dustan
1er juillet 1998
 
J’ai fait l’interview Bil Bo K. Puis ça a été le tour du mec des Inrocks. Il m’a
rappelé pour me demander si j’étais O.K. pour une photo. J’étais O.K. of
course mais ça m’a semblé bizarre qu’ils fassent une photo spécialement
pour un article si c’était un mini truc comme d’habitude. J’ai demandé
Quelle longueur, l’article  ? Le mec a dit Deux pages. Heureusement que
c’était la veille de l’inter parce que j’ai tellement flippé que j’ai carrément dû
dormir. Je travaille beaucoup en dormant. Le lendemain au réveil j’avais
décidé de faire la photo en perruque, ma perruque jaune préférée (jaune,
c’est la couleur du soleil, du créateur), pour que le message soit clair. J’ai
demandé au photographe Si on en fait des avec et des sans, ils en mettront
une sans, c’est ça ? Il n’a rien dit mais ça voulait dire Oui. Alors je les ai toutes
faites avec pour être sûr qu’elle y serait. Et puisqu’ils voulaient du porno, et
comme j’avais toujours voulu la voir en photo, et pour la netteté du concept,
j’ai sorti ma bite. Comme ça c’était fait. J’ai fait mon sac pour Lausanne au
plus juste, j’avais envie d’être mobile.
 
Vendredi matin Pierre est arrivé du Sud. Il a lu le manuscrit dans le
canapé du salon, en le finissant le cul en l’air accroché à l’accoudoir. J’étais
content. Moi pendant ce temps-là j’avais décidé de me fumer un petit pétard
au soleil du balcon. Après tout, c’étaient les vacances. Et puis il était temps.
J’ai pris mon sac. Je rentre dimanche soir, j’ai dit à Pierre. À lundi alors, il a
répondu. J’ai claqué la porte. Dans la rue je me suis dit qu’une demi-heure ça
risquait d’être un peu juste en trome. Je me suis dirigé vers la rue de
Maubeuge pour prendre un taxe. Pas de taxe. Enfin si, une tonne, mais tous
pleins. En plus une bècebège en attendait un elle aussi. Au bout d’un
moment on a sympathisé. J’ai dit que j’avais un train à prendre. Je vais
essayer avec mon portable, elle a dit. J’avais laissé le mien à la maison, pour
avoir la paix. Ça ne marchait pas. Moins vingt. Et puis tout d’un coup il y en
eut un et elle me l’a laissé. Je l’ai remerciée. J’ai dit Bonjour Monsieur, vingt
minutes pour la Gare de Lyon, c’est faisable ? Il a dit Ça va être dur. J’ai dit
Eh ben on va voir. Ça a bloqué rue du Quatre-Septembre. À moins cinq on
était à la Bastille. Je l’ai payé d’avance pour pouvoir courir dès qu’on serait
arrivés. Gare de Lyon, en haut ou en bas  ? C’est quoi le mieux pour les
TGV ? Ben ça dépend, mais à mon avis, en haut. Il m’a laissé en haut à moins
une. Je me suis retrouvé sur le quai à l’heure pile. Bizarrement les portières
étaient fermées. J’ai appuyé sur le bouton. Rien. Et puis le train s’est mis à
bouger. Merde. J’ai tapé sur la vitre, je sais c’est ridicule. Laissez-moi monter,
j’ai gueulé. Ça n’a pas marché, Nicolas Pages.
 
J’avais des palpitations. Don’t panic, j’ai pensé. Il y a sûrement un autre
train avant demain midi. Je suis allé me renseigner, en pleine crise de parano
à cause du shit et de ce qui m’arrivait. J’ai mis mes lunettes de soleil. Le
piercing dans le nez gare de Lyon, je ne le sentais pas du tout, et en plus
j’étais habillé beaucoup trop moulant. Merde, merde, merde. J’ai acheté de
l’eau. J’ai fait la queue au guichet Départs du jour en essayant de me calmer.
Ça a plutôt bien marché, au point que j’ai remarqué que la nana avant moi
avait oublié ses clefs sur le comptoir du guichet. Je les lui ai rendues. Et puis
il y avait un train dans une heure et demie et il ne fallait pas payer de
supplément. Ouf. Je suis allé téléphoner, d’abord à Adèle pour lui dire que
j’allais arriver plus tard que prévu. Elle m’a dit O.K. de toute façon je ne suis
pas sûre de mes plans pour le dîner, appelle-moi sur mon portable quand tu
seras à la gare. O.K. J’ai appelé Brigitte Houin à Neuchâtel pour avoir le
numéro du mec avec qui j’avais rendez-vous au buffet de la guerre pour
préparer la table ronde du lendemain, Brian Simpson ou quelque chose
comme ça. Brigitte Houin n’était pas là, mais sa remplaçante a été en mesure
de me filer le numéro du type. Je l’ai appelé. On a décalé le rendez-vous. Je
ne savais pas quoi faire en attendant mon train. Je suis allé acheter 20 ans et
une autre connerie pour les filles. J’ai acheté une grande bouteille d’eau pour
le voyage. Un Kit Kat. Pas envie d’aller au café. J’ai marché vers l’esplanade
devant les quais à chiffres, ceux d’où partent souvent les trains pour La
Madeleine. Je me suis assis sur un des sièges prévus pour ça, une coque en
plastique orange. Je me suis laissé aller en arrière avec précaution, ces trucs-
là ne sont adossés à rien, ça peut casser, je pense. J’ai fumé une cigarette,
toujours hypra parano, persuadé que tout le monde regardait comment je la
tenais. La dame et le bébé à qui j’avais souri sont partis. Je me suis détendu.
Ça n’a l’air de rien comme ça et je devrais le décrire en cent lignes pour le
faire correctement. Ça a été très long, très progressif. J’étais toujours raide.
J’ai fini ma clope, bu de l’eau, mangé mon Kit Kat, bu de l’eau. Je me suis
concentré sur mon corps, sur ma posture. J’ai fermé les yeux, prêt à dormir.
Et là je me suis mis à entendre les bruits. Tous les bruits. J’étais comme
englobé par les bruits. Dans les bruits. Et les bruits n’étaient pas hostiles, non
non. Rien de mal ne m’attendait. Il y avait les cris des oiseaux. Les voix des
enfants, le bruit des gens. J’étais entouré. Dans la sphère. Je n’avais pas peur.
Ils sont comme moi, j’ai pensé. Je l’ai répété. Ils sont comme moi. Encore. J’ai
senti que ça me détendait les sphincters. Encore. Parmi mes nombreuses
illuminations, j’ai compris que celle-ci était d’importance. Le satori de la gare
de Lyon, j’ai appelé ça.
 
Quand j’ai rouvert les yeux j’étais calme. Il était bientôt l’heure. Je me suis
levé sans hâte. J’ai marché le dos droit. La poitrine haute. Je suis monté près
du bar, j’avais une place sans réservation, je ne savais pas que ça existait dans
les TGV. J’ai attendu que le train parte en fumant une clope. Le contrôleur à
accent m’a trouvé une place. J’ai sorti tout ce dont j’avais besoin. Discman,
cds, bouquins, clopes, briquet, eau. Ça a été long. J’ai bouffé un truc, bu un
café, lu Pacadis. Un jeune homme chic, ça parle du punk en France en 1976-
1977, avec intérêt, je l’avais croisé dans des fêtes une ou deux fois quand
j’étais très jeune, en 83. Juste avant que son mec ne le tue1. Commencé Marie
Depussé2. Là où le soleil se tait. Commencé Caisses de C. Tarkos. C’est
Thierry Fourreau chez P.O.L qui me l’avait recommandé. Écouté de la
musique. Colourblind en boucle jusqu’à ce que mon discman soit déchargé.
On était en Suisse. Je regardais les montagnes en pensant à ce sale connard.
C’était beau. Je suis arrivé fin énervé à Lausanne. Pas de tireuse VISA. L’enfer
pour trouver le buffet de première classe, indiqué nulle part. J’ai fini par
retrouver mon contact, Howard Gibson. Téléphoné à Adèle avec sa carte
pour savoir où elle en était. Chez elle, O.K., à tout’. Après j’ai demandé une
tireuse. Je n’aime pas être sans fric à l’étranger. J’ai raconté à Gibson l’histoire
de Liège. Pas de tireuse VISA. Il m’a prêté cent francs suisses. Je lui ai
demandé des précisions sur la table ronde de demain. En gros, qui il y avait.
Il m’a dit qu’on était douze, Elula Perrin, Marie-Jo Bonnet, René de Ceccatty,
Patrick Mauriès et des gens qui avaient participé au colloque qu’il avait
organisé l’année dernière pour la Gay Pride à Paris, d’autres que je ne
connaissais pas, Nicolas et moi. J’ai pensé que ça allait craindre. On ne peut
pas dire des choses intéressantes à douze, ou alors ça prend des siècles. On
est allés dans un café. J’ai raconté ma vie pendant une demi-heure en
pensant que c’était sympa mais que ça ne risquait pas de servir à quoi que ce
soit. Enfin, c’est toujours bon de répéter. Et puis j’ai dit que je pensais que ça
suffisait, j’ai sûrement été un peu sec mais j’avais les boules. J’ai pris un tax
pour chez Adèle. Eu du mal à trouver l’entrée de l’immeuble. Me suis arrêté à
sa porte en étant certain que c’était la bonne à cause des dessins d’enfants
hallucinants, style Maman je t’aime, punaisés dessus. Elle m’avait dit qu’elle
avait des filles. Quand elle a ouvert j’ai eu un choc. Almodóvar à la bonne
époque, mais en plus belle. Aucune de mes copines n’était aussi classe.
Salaud de Nicolas. Nous avons sympathisé à toute vitesse et à la vodka-glace.
Elle avait de la très bonne herbe. Voilà, quoi, c’était bien. On a parlé de nos
vies. Un peu de lui. Pas mal du sexe. De musique. D’ecstasy. De l’éducation
des gosses. Et puis il a été trois heures. Il fallait se lever demain. J’avais
rendez-vous à une heure avec l’amour dans un café du Flon. Elle allait
bouger avec les filles à partir de midi. J’ai pris la chambre aux Barbie
suspendues, sans peur des chats, en principe j’ai de l’allergie mais ici même
Nicolas n’en avait pas.
 
Le lendemain il faisait beau. 4  juillet. Independance day. Adèle avait un
truc à déposer pas loin dans un coin cool. Les filles se foutaient d’elle
gentiment en voiture. En fait non d’ailleurs, elles étaient juste normales,
c’était moi que ça terrorisait de voir des enfants adultes. On a traversé
Lausanne clean et calme. Tiré du fric. Je suis arrivé au Flon. Assis à la
terrasse, j’ai attendu. J’ai commandé à bouffer, j’avais faim. J’ai bu, du blanc.
Le film repasse dans ma tête, obsédant. Il arrive face à moi, à deux cents
mètres, dans la rue qui descend. On le dépose. J’ai déjà halluciné, au sens
propre, sur tous les blonds qui passent depuis une demi-heure. Il est blanc,
blond et noir (son top adidas de Dispatch). Il vient vers moi. Coupez. Il
sourit. Tchô ! Ses yeux. Il met des larmes. Il n’a pas faim. Il boit son café. Il
me dit qu’il y a quelqu’un d’autre. Il me dit qu’il retourne le voir à Zurich
demain. Depuis quand ? La semaine dernière. Et., vous avez eu des rapports
sexuels complets ? Il dit Oui. Là, je sais que c’est foutu.
 
Image brouillée, lent travelling hélicoïdal commençant au niveau de la
taille de Guillaume et l’entourant pour finir au-dessus de sa tête.
 
Guillaume (off) :
Je ne me suis pas évanoui.
 
Nicolas (off) :
Comme il était deux heures, on est allés au rendez-vous avec la fille de
Couleur 3.
 
Scène 42. Le Flon, ext/jour (plein soleil)
 
L’endroit se remplit lentement pour la parade. Les gens de Couleur 3 ont
installé un studio de fortune sur deux tables au soleil.
 
Adèle R. :
Euh, salut, euh, ça va les garçons ? Euh, en fait je sais pas si on va pouvoir
y aller tout de suite, euh, y a un groupe de macramé lesbien guatémaltèque
d’abord, j’crois…
 
Guillaume (la coupe) :
Adèle ? Je vais être très clair. Soit on passe maintenant soit on ne passe pas
du tout. C’est clair ?
 
Adèle R :
Oh la la, t’es vachement agressif… Bon, j’vais voir c’que j’peux faire.
 
En fait, ça n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ça s’est passé comme ça :
 
Guillaume :
Et, vous avez eu des rapports sexuels complets ?
 
Nicolas :
Oui.
 
Silence.
 
Guillaume :
Est-ce que t’as des extas ?
 
Nicolas :
Ouais, tu veux en prendre maintenant ?
 
Guillaume :
Ouais, j’pense que c’est l’bon moment.
 
Nicolas :
Une demie ? Elles sont très fortes.
 
Guillaume :
Tu crois ?… Bon, une demie pour commencer, alors…
 
Nicolas se débrouille pour en sortir une de sa poche, la couper en deux. Il
me file ma demie, je gobe, pendant ce temps il commence à ranger la
sienne… Il se ravise, il récupère mon verre d’eau, il avale la sienne.
 
Moi :
Santé.
 
Lui :
Santé.
 
Scène 43. Le Flon, ext/jour (plein soleil)
 
L’endroit se remplit lentement pour la parade. Les gens de Couleur 3 ont
installé un studio de fortune sur deux tables au soleil. Guillaume et Nicolas
sont assis. Guillaume a sa perruque blonde. Ils parlent dans des micros. On
ne les entend pas. Ils boivent de l’eau sans arrêt. Guillaume enlève sa
perruque. Il a l’air un peu à côté de ses pompes mais ça ne dure pas.
Finalement ils se lèvent. Ils disent Au revoir. Ils partent.
 
Scène 44. Le Flon, ext/jour (plein soleil)
 
Adèle (la rouge) :
Salut…
 
(…)
 
À partir de ce moment-là il n’y a plus que des flashes grâce à l’exta qui
m’anesthésie. J’ai tellement mal que c’est comme si j’étais mort, mais mon
corps ne le sait plus. Nous quittons les lieux. N parle à P. Je regarde mes
pieds. On monte le sentier. On marche sous les feuillées. Il fait chaud à
nouveau. Il y a plein de gens. On s’arrête devant le Grand Hôtel pour être à
l’ombre. N parle à quelqu’un. On traverse. Il fait chaud. N et P parlent à
quelqu’un. Je suis tout seul. Je demande à N ce qu’il veut faire. Il propose
d’aller au lac. P nous laisse sa voiture. On dit À tout à l’heure et on part. On
traverse la place. Après il n’y a plus de gens. Je suis content parce que j’ai N
pour moi tout seul. L’X monte encore. J’hyperventile. Je dis Je suis en pleine
hyperventilation. Hyperquoi  ?, dit N. Je suis content de l’avoir épaté avec
mon mot difficile. On retrouve la voiture. Il conduit. Je me détends. Je
propose de rouler un pétard. Il dit Après, c’est bon. Je me détends. Je ferme
les yeux. On arrive. On se gare. Je fais une blague. Je prends mon sac de
femme jaune (assorti à la perruque qui est dedans). On traverse la route. On
marche. Lutry. Les bains de Lutry. Comme dans le livre. Je mange un œuf, je
veux dire. Tout d’un coup j’ai une montée de gerbe. Je me retiens. Je lui fais
signe. On reprend la marche. Comme il fait beau on a un bon prétexte pour
être lents. Sunglasses do what they like to do, anyway. On traverse la zone
familiale. On avance le long du rivage. L’endroit ressemble étonnamment à
Tahiti. Ça ne m’étonne pas du tout. Un endroit pour convalescents. C’est
pour ça qu’il est revenu vivre ici. N, je veux dire. Bon, il faut s’arrêter. La
plage ne va pas plus loin. On s’assoit. Il enlève ses chaussures et ses
chaussettes. Je n’ai pas la force de rouler alors j’attends. Il le fait. Je ferme les
yeux. On fume. Il dort, il plane. Je prends des notes. Même sous exta
maintenant je continue à penser, c’est terrible. Il faut que je passe à l’héro. Il
se réveille. Je vais dans l’eau. Je me mouille jusqu’aux mollets. Il est l’heure.
On y va. Au snack on achète à boire et à bouffer. On s’assoit deux minutes.
C’est drôle parce que je ne me rends plus compte que j’ai le sac mais les gens
si.
 
Retour en ville. Je le laisse conduire. Il est cinq heures et demie, le débat
est prévu pour six, mais rien n’est prêt. Il va y avoir du retard. Il n’y a rien à
dire, rien à faire. La musique est nulle, pas de house, nulle part où s’asseoir.
Je mets ma perruque. Au bout d’une heure je fais un tour sur le stand Payot.
J’arrive à parler à des gens. Puis je repars. Au bout de deux heures je me mets
par terre. Je me couche. C’est là qu’on vient me prévenir que c’est bon. Je
retrouve N. On monte sur l’estrade. On nous a placés exactement à l’opposé
l’un de l’autre, aux deux bouts. Il y a une faute à Pages sur le panonceau.
Oublié l’S. Je rectifie. Je corrige. Gilles Sioufi ne veut pas se décaler d’un
cran. Je comprends que je suis un peu lourd. Je vais chercher une chaise. Je
m’intercale. Ça commence. Rien que les présentations durent dix minutes.
Nous sommes douze qui devons parler. Il est huit heures du soir. Le débat
devait commencer à six. Il fait encore très jour mais le soleil n’est plus direct.
J’ai froid. Le public est peu nombreux. Cent personnes ? Je ne compte pas.
J’ai soif. Gilles Sioufi me refuse son verre de blanc. N est à ma droite. Au
bout d’un moment il dit Conflit de générations. Je dis Oui. Au bout d’un
moment je dis Et si on regobait ? Au bout d’un moment il dit Je me casse à
Zurich. Je dis Et moi j’fais quoi ? J’reste seul ? Il dit Va voir Adèle, elle a ce
qu’il faut. Je dis O.K., de toutes façons tu fais c’que tu veux. Et puis Est-ce que
tu pourrais juste me laisser un peu d’herbe, j’ai pas pris de shit à cause de la
frontière. Il fait signe que oui. Il me file sa boîte de pelloche plus qu’à moitié
pleine. Il se lève. Je ne dis rien. Il s’en va sans se retourner. Est-ce que vous
vous rendez bien compte que je suis en train de vivre un des moments les
plus horribles de ma vie ? S’il n’y avait pas l’exta je serais déjà aux urgences.
Évanoui. Mort, peut-être. Trop dur. Trop de souffrance. Le temps passe.
J’écoute les autres dire tout ce que j’ai à dire. L’amour homosexuel, c’est de
l’amour. Je ne sais absolument pas ce que je vais dire. Alors Marie-Jo Bonnet
me vient en aide. Elle commence à agresser les pédés. Je me lève. Je dis que
je ne suis pas venu pour me faire insulter. Je pars. L’organisateur me hèle. Je
ne réponds pas. Je descends les marches. Je cherche un soutien. Il y a la sœur
de Brigitte Something de chez Payot. Elle me dit Ne partez pas. Je dis Je ne
sais plus quoi faire. Brigitte Something arrive. Elle m’engueule. Je dis Je ne
sais plus. Je lève la tête. Je regarde mes congénères. Je regarde Marie-Jo. Elle
me regarde. Elle dit Nous avons tous des vies difficiles. Ce truc-là je vais le
répéter après, pendant des mois, comme un mantra. Je ne vais pas arrêter de
le répéter. Je n’arrête plus de le dire. Alors je remonte sur l’estrade. Je me
rassois à ma place. Gilles Sioufi me tend son verre de blanc. Je le remercie. Je
trempe mes lèvres. Et puis c’est mon tour de parler. Mais comme je n’ai rien à
dire je ne peux pas. Alors je dis Je suis désolé, je n’ai plus rien à dire, les
autres ont déjà tout dit. Je regarde les gens. Silence. Si j’avais voulu capter la
salle je n’aurais pas pu mieux faire. L’organisateur ne désarme pas. Il dit Bon
d’accord Guillaume alors vous allez peut-être nous parler de vous ? Mais moi
je ne suis vraiment pas convaincu, là. Alors je ne dis rien. C’en est presque
drôle. Je vais venir près de vous, dit l’organisateur. Il est de l’autre côté de
l’estrade. Il se lève. Il vient avec le micro, il dit Racontez-nous comment ça
s’est passé. Alors je dis Ç’a été dur. Ç’a été dur. Il s’assoit à ma droite, à la
place de Nicolas. Je sens sa présence physique très fort. Je ne le regarde pas.
Il me demande de raconter pourquoi et comment Dans ma chambre. Je dis
en peu de mots. Alors il me demande pour le second. Même chose. Et celui
qui vient de sortir  ?, il demande. Je dis que je parle du sexe. C’est très
important d’en parler. Et puis ça va bientôt finir et je n’ai pas parlé de ce qui
compte alors je dis Ç’a été une journée très difficile. Mais je tiens à remercier
Marie-Jo Bonnet pour ce qu’elle a dit et qui m’a fait revenir ici. Nous avons
tous des vies difficiles. Et je finis dans le ridicule le plus total : C’est pour ça
qu’il faut qu’on s’unisse. J’espère arriver à monter un centre culturel gai et
lesbien à Paris d’ici deux ans. L’union fait la force. Pédés et lesbiennes,
maintenant, on existe, il faut qu’on s’unisse.
 
Après je me suis reposé. Le soir tombait. Il n’y avait plus de monde. You
look so fine… J’étais un peu… pétrifié, peut-être  ? Va voir Adèle, elle a ce
qu’il te faut. Après tout jusqu’à présent je lui avais fait confiance. De toutes
façons, quoi d’autre ? C’était fini. Je suis descendu de l’estrade avec les autres.
On est allés au stand Payot. J’ai dit que je ne venais pas dîner, j’attendais une
copine. La nuit venait. Les gens ont commencé à ranger tous les livres. Sauf
les miens, vu que j’étais derrière. Comme j’avais froid j’avais remis ma
perruque. Autant la jouer authentique, pathétique. Des gens qui passaient
me faisaient signe. J’ai signé quelques dédicaces. Mis à tout le monde le
même truc, un truc que je n’avais jamais mis. Fraternellement. Guillaume
Dustan. Et puis il s’est mis à y avoir de plus en plus de gens dans la nuit. La
fille qui décidait de tout a dit de remettre les livres. Les gens de chez Payot
ont commencé à remettre en place tous les livres. Il y en avait énormément.
Des livres sur l’homosexualité. Que ça. C’est important les livres, j’ai dit à la
fille. C’est ce qu’on commence par brûler. Adèle est arrivée un peu après. J’ai
eu Nicolas, elle a dit. Tu viens avec moi ? J’ai dit Ouais, t’aurais pas un pull
pour moi, j’ai dit, j’ai super froid. Elle a dit Attends. J’ai attendu. Sauvé. Ou
presque. Elle est revenue avec un pull. Je suis avec des amis, tu viens ? Je l’ai
suivie.
 
Ses potes étaient très peace. Un couple d’extasiés mais clean, père et mère
de famille. J’ai rechargé tout de suite. Tout le monde était en pleine montée je
crois. On a traîné des heures autour du camion qui jouait Eddie Amador en
boucle, sur la place. House music. Dans la nuit. Not everyone understands
house music. It’s a spiritual thing. A body thing. A soul thing. A soul thing.
Ces extas étaient vraiment bonnes. Je ne sentais plus de mal. Seulement un
vide atroce. Alors je me suis concentré sur la musique.

Cigarette. À boire. Je vais m’acheter une bière. Boum-boum-boum-boum.

Au bout d’un moment j’ai pu assez relever la tête pour voir les gens. J’ai
cherché Adèle. On pense qu’on va bouger, là, elle a dit. On monte ? J’ai dit
Oui. On est partis. On s’est d’abord arrêtés dans un entrepôt transformé en
boîte. La musique était correcte mais il y avait vraiment trop de monde. On
va au D, a dit Adèle. J’ai suivi. Le chemin était beau. Les engourdis. Au D la
lumière était orange et violette. La musique excellente, pour autant que je la
comprenne (?), les gens, il y avait de grands verres d’eau qu’il fallait faire
attention… Comme ils ne vendaient pas de chewing-gums, et après que la
copine brune ait essayé ma perruque pour surprendre son mec de retour des
vécés, mais ça ne l’a pas fait marrer, on s’est cassés. Le paysage ressemblait à
Frisco, South of Market. Je crois. On a marchés jusqu’au Mad. Soirée gay.
C’était parfait, rue barrée, gens dedans. Je ne sais plus qui m’a présenté au
maître des lieux. L’homme a été charmant. Bref, j’ai perdu Adèle, rechargé,
traîné backstage, rencontré Emmanuel S (celui de Dahan), attendu l’after…
Évidemment j’ai commencé à mal me conduire. Ça allait mieux. J’ai roulé
des pelles à l’organisateur. Bu des verres. Passé mon pétard au dj. J’en étais à
quatre. Extas. Bon, même des vraies, sur quinze heures, je veux dire… La
soirée s’est finie sur un titre boum-tchac. Emmanuel faisait la danse du feu
autour de moi. Boum-tchac. Je me déhanchais presque de bonne humeur.
C’était un beau spectacle. Après il n’y avait plus rien. Ma chambre Payot à
l’Ibis… J’ai récupéré mon sac. L’organisateur que je méditais de faire était
parti. Emmanuel a assuré, demandé qu’on nous appelle un taxi. Ni lui ni moi
n’étions jamais allés à ce célèbre sauna, le Pink. Les mecs du show étaient là,
Friedrich et le petit, comment il s’appelle… J’ai fait le tour. Calme plat. Et
puis dans la steam-room je suis tombé sur âme qui vive. Je l’ai jouée macho.
Même à neuf heures du matin. Je ne lui ai pas sucé la bite. Pas tout de suite.
Je suis sorti. Il m’a suivi. Jeune, les oreilles en pointe, l’air ahuri. Finalement
on a cherché une cabine. On a pris la dernière, celle qui ne fermait pas. Là
on s’est bouffé le cul, sucés, embrassés. Tranquille. J’avais un peu oublié les
événements de la vie. On s’est enlacés. Endormis. Puis on s’est dit qu’il fallait
qu’on y aille.
 
Stéphane A. m’a fait marcher jusqu’au rivage. Le Beau-Rivage, pour être
précis. J’étais hâve, sale, amaigri. On a baisouillé lui et moi dans la chambre
de Mick Jagger, sans rien de très concluant sauf qu’on a joui, et puis après on
est allés rejoindre son copain Pascal au bord de la piscine (bonheur de
prendre une douche). J’ai écrasé. Au réveil Stéphane m’a proposé de repartir
avec eux à Besançon. En bagnole. De sport, noire, classe. Vu que je n’avais
rien de mieux à faire j’ai accepté.
1. Alain Pacadis, écrivain et chroniqueur français né en 1949, mort assassiné en 1986.
2. Marie Depussé, écrivaine française née en 1935 et morte en 2017.
 
BESANÇON
 
(dimanche 5 juillet-lundi 24 août 1998)

 
À Besançon je me suis senti mieux. Personne ne me connaissait. L’herbe
aidant, et ses qualités – sens de l’humour, calme et pas froid aux yeux –, j’ai
pu me croire amoureux de Stéphane pendant huit jours. Ça tombait bien, tu
avais tellement envie de l’être, m’a dit Adèle au téléphone depuis Lausanne. Je
l’avais appelée de passage à Paris, le temps de prendre mon ordinateur, mon
portable, mon discman, mes disques et trois fringues. En fait ils avaient
flippé là-bas malgré la note que j’avais laissée chez elle quand nous nous y
étions arrêtés Pascal, Stéphane et moi, en chemin. J’ai eu Nicolas au
téléphone juste avant son départ. Il avait aimé le livre. Je suis passé au Cox.
Ils m’ont épuisé. Je me suis juré comme d’habitude de ne plus jamais
retourner dans le Marais quand je n’avais pas vraiment la super pêche.
 
De retour chez lui je me suis assez vite rendu compte que Stéphane et
moi… Nous avons néanmoins décidé de ne pas nous séparer. L’idée était de
partager un truc à la rentrée à Paris où il comptait s’installer. Je travaillais,
Dennis Cooper et L’histoire de Lapin. Le soir, très vite je n’ai plus voulu
sortir dans les bars locaux. Nous allions au parc chacun son tour pour ne pas
être en concurrence. Stéphane a un problème avec l’autorité. Une petite
tendance à en abuser. On s’est engueulés grave. Besançon. J’ai appris par ma
mère que ma grand-mère, sa mère, y avait fait à la fin des années trente ses
études. Je passais devant sa fac en me souvenant des paroles qu’elles
m’avaient dites sur son lit de mort  : Nous ne nous sommes pas beaucoup
connus. Nous sommes allés à la piscine. Je la jouais top-model avec les
maillots Hom taille  4  que j’achetais aux Nouvelles Galeries. J’ai appris des
choses à Besançon. Mis des choses au point. Écrit aussi :
 
Le docteur Bon
 
Les noms des gens sont hyper importants. C’est aussi pour ça qu’il faut
pouvoir en changer. Avec leur nom reçu les gens fonctionnent comme s’ils
étaient prédestinés. Noir est méchant. Bon est gentil. J’avais choisi le docteur
Bon pour son nom, et la consultation privée à l’hôpital pour pouvoir
prendre mes aises, demander du temps – la médecine à l’ancienne, avec, je
l’espérais, ses bons côtés. Ça ne s’est pas passé tout à fait comme prévu. Bon
était sympa, mais aussi un peu speed. Il a diagnostiqué la gale. «  C’est le
doigt qui fait le chancre. » J’ai oublié de parler de mon infection anale. Je suis
reparti. On a gobé les cachetons révolutionnaires à deux cent cinquante
balles non remboursés Stéphane et moi. Lavé le linge, traité les matelas. Le
lendemain ça me grattait encore. Un peu. La nuit j’ai carrément pas dormi.
Le feu partout. J’ai appelé le service à neuf heures pile. Le docteur ferait
peut-être une apparition vers dix heures et demie. Je suis allé me recoucher
près de Stéphane. Le feu. J’ai rappelé la dermato à dix heures moins le quart,
insisté un peu, la dame a pris mon téléphone, dit qu’elle allait laisser un mot
sur le bureau. Je me suis recouché. Dix minutes après mon portable a sonné.
C’était lui. En chemin je me suis demandé si j’allais me plaindre. J’ai hésité.
J’ai senti que ça allait sortir. Tant pis s’il fallait repayer trois cents balles.
Après tout si des gens comme moi ne disaient pas ce qui n’allait pas,
personne n’allait jamais le faire.
 
Il m’a reçu dans son bureau neuf. Neuf et décoré d’un poster de Querelle
de Fassbinder1, pas l’affiche trash avec le phare en forme de bite (merci
Rainer), une version bleue et soft. Zarb. Il m’a demandé de lui montrer où ça
en était. J’ai baissé mon slip. Mon gland avait quand même bien dégonflé. Il
m’a expliqué que c’était la lyse des bestioles, qu’il y avait des anticorps, que
c’était pour ça que ça grattait. Les médecins ne s’occupent pas de la douleur,
j’ai dit. C’est sorti tout seul. Il a dit un truc marrant pour esquiver. J’ai pas
dormi de la nuit, j’ai dit. C’est pas marrant de ne pas dormir, j’ai ajouté. Il m’a
filé un grand flacon de lait hydratant Neutrogéna, «  pour me faire
pardonner  », il a dit. Il m’a prescrit un corticoïde. Dit qu’il me faisait une
consultation gratuite. J’ai dit Merci. J’ai dit qu’il y avait encore autre chose.
Que « pendant la consultation » (Serment d’Hippocrate !), je lui avais parlé
de mon infection anale et puis qu’on avait oublié. Il m’a posé des questions,
détaillé les différents diagnostics possibles, conseillé de voir un procto parce
qu’une anoscopie il fallait avoir l’habitude pour que ça soit utile. Je lui ai
demandé du kéto-derm pour pouvoir traiter les retours de pithiriasis
versicolor (j’ai ça depuis Tahiti). Et du lexomil. Après on s’est mis à parler.
C’était juillet. Il faisait beau. On avait le temps. J’ai dit qu’il fallait faire parler
les pauvres. Il a dit que l’institution corrompt, que l’argent corrompt, que le
pouvoir corrompt. Il a dit que Claudia Schiffer est une conne. J’ai dit que la
nana de Body Shop n’en est pas une. Il a dit que nous étions l’aboutissement
de l’évolution, un équilibre délicat entre des pulsions animales. Et un
dressage social excessif, j’ai ajouté. J’ai dit que le monde aurait vraiment
changé quand les femmes pourraient se mettre torse nu en boîte et que
personne ne les regarderait plus d’une seconde. C’est une question de
respect. Alors ce sera une appréciation esthétique et plus sexuelle, il a dit. Il a
dit qu’il aurait quand même envie de tirer Claudia Schiffer. J’ai dit O.K., mais
juste un coup. J’ai dit que bientôt il y aurait des clones, des trucs virtuels
pour qu’on puisse traiter les gens comme des objets, vivre nos pulsions
mauvaises sans que ça pose problème. J’ai dit que j’étais eugéniste. Non au
handicap. Les petites bites par exemple. On dit toujours que ce n’est pas
grave mais c’est faux. C’est un calvaire. C’est un supplice. C’est comme d’être
nain. On vous regarde avec commisération, on se marre. Je le sais, pas parce
que j’ai une petite bite  –  bien que par rapport à des mecs qui en ont une
vraiment grosse, la mienne ait l’air petite et que j’aie pu remarquer ce regard
de commisération et de rigolade  –  mais parce que c’est comme ça que je
regarde les petites bites des autres. Ce n’est pas que je sois méchant, non. Je
suis fonctionnel. Utilitaire. Une petite bite, quand on la suce, ça ne vide pas
la tête. Et quand on se fait tirer, ça agace. Il n’y a rien à dire en faveur des
petites bites, à moins d’être un menteur et un tricheur. Si on est franc, les
petites bites, on les jette. On va voir ailleurs. Ça n’intéresse pas. Maintenant,
si on se place du point de vue du mec qui a une petite bite, et qui regarde les
choses en face, il ne peut que se dire que sa vie serait meilleure s’il en avait
une grosse. Les mecs bien montés sont plus sûrs d’eux et plus heureux. En
plus, c’est une valeur sûre, ça ne passe pas avec l’âge. Une grosse queue, c’est
un bâton de vieillesse. Le génie génétique du XXIe siècle a l’obligation morale
absolue de nous faire à tous des bites de 20 centimètres minimum, épaisses,
avec un gland non pointu, et les burnes qui vont avec. Qu’on puisse se la
branler à deux mains et sentir le tout qui ballotte entre nos jambes au repos.
Respect de soi instantané. Je ne rigole pas.
 
On a parlé de la médecine, de la révolution des comportements, des
médecins qui craignent, j’ai dit que j’étais pour la disparition totale du
fonctionnariat, j’ai raconté comment quand j’étais juge au bout de trois,
quatre ans j’avais oublié que derrière les dossiers il y avait des gens, j’en avais
plus rien à foutre, je voulais juste qu’ils ne me fassent pas perdre plus de cinq
minutes, je les jetais, au moins les médecins vous avez les gens devant vous.
Il a dit l’essentiel c’est de soulager la souffrance, je n’écris plus d’articles, je ne
vais plus aux congrès, j’ai plus envie de les voir, c’est du show-biz, on devrait
être payés à l’acte ici à l’hôpital. J’ai parlé de mon père et de sa carrière
brillante construite sur des articles dont il m’avait dit lui-même, dans un
accès de franchise peu après sa sortie de l’HP où il avait fait un tour l’année
où j’avais fini par le larguer, qu’il les avait relus et qu’il avait réalisé qu’ils ne
voulaient rien dire, que c’était du vent, il n’avait pas dit Des mensonges. J’ai
dit que de toute façon là où il y a de l’institution ça craint, il faut réaliser sa
révolution intérieure perpétuelle (je suis jeune). On a parlé du sida qui a
changé un peu les choses dans les relations médecins-malades, du tabou
français sur les stupéfiants. Il a dit que dans le temps on ne pouvait pas
parler de la douleur. Quand les gens étaient subclaquants on les morphinait,
pas avant. J’ai parlé de mon projet de centre culturel gai. Il a dit qu’il ne
fallait pas faire comme les Juifs. Il a dit « problème juif », j’ai dit « problème
juif ? », il a réfléchi, il a répété « problème juif », il a dit que ça n’allait pas
cette manière de faire avec la guerre, qu’il fallait tirer des leçons de l’histoire
mais pas faire ça, j’ai dit que c’était vrai, les Juifs tiraient argument du
génocide pour se conforter dans l’idée qu’ils ne sont pas comme les autres.
Qu’ils sont supérieurs. Une race supérieure. Je comprends bien ça à cause de
pédé. Dès qu’on arrête d’être écrasé par le talon de la botte on surcompense.
À mon tour d’en mettre, et de bien luisantes, s’il vous plaît. On a dit que ça
craignait en Israël. La honte. On a parlé de l’homosexualité. J’ai dit que
quand j’étais petit c’était hard, qu’on était comme des sorcières, que je savais
que j’allais brûler, que ça existait encore, la honte, que c’était pour ça que je
n’avais pas insisté sur ma fissure, que si j’avais été hétéro je lui en aurais
reparlé parce que je n’aurais pas eu honte de m’être servi de mon cul à tort, à
mal, à vice, c’est marrant c’est depuis que je ne m’en sers plus que j’ai des
problèmes, j’ai dit, il a baissé les yeux en entendant ça. Gêné. Il a dit que
quand il était petit ça n’existait pas à part pour en rire. Il a dit On ne pensait
pas à ce que ça pouvait être pour celui qui l’était, dans sa vie. Il faut faire
parler les pauvres. On a parlé du centre, il a dit qu’il fallait se méfier des
adjectifs, culture gaie, là-dessus j’ai surréagi pour la première fois, parlé de la
culture dominante, blabla, je l’ai un peu pris pour un con, c’est délicat quand
les gens disent quelque chose qui a un sens avec des mots qui sont
normalement utilisés pour mentir. Il a dit qu’on était des hommes avant
d’être ceci ou cela. Je n’ai pas dit que je voulais sauver le monde. J’ai pensé au
Satori de la gare de Lyon. On a parlé du Mondial, de la fraternité qu’on avait
ressentie pendant quelques jours. Il a dit qu’il ne savait pas quoi penser de
l’adoption par un couple homosexuel. J’ai dit que c’était évident que oui. J’ai
pensé qu’il y avait du boulot. Il a parlé des patients. Dit qu’en fait il y avait
très peu de cons, 10  % de chiants anxieux. Mais il les comprenait, 0,5  %
d’agressifs. Les vrais cons. Les salauds j’ai dit. Les gens qui sont en guerre. J’ai
pensé à Quentin. Le reste, des gens bien. C’est une question de connaissance.
On ne sait rien. Et puis il y a les enseignants, il a dit. Ceux-là on sait au bout
d’une demi-seconde que c’est des enseignants et puis ils vous le disent dix
minutes après et on le savait déjà. En sortant de l’hôpital j’y ai repensé. Les
intellectuels abstraits. Tellement terrorisés par la vie qu’ils prennent refuge
dans le doux mensonge des idées. Dommage qu’ils en dégoûtent ceux qui en
ont le plus besoin. Nous tous. Et puis il y a les médecins. J’ai dit que je
pensais que c’était quand même moins grave que les avocats. Pensé que je
n’en étais pas sûr. Pensé à Marie Depussé : « Il y avait des femmes en tailleur
et des hommes d’affaires, alertes, qui nous doublaient, avec la rapidité, le
côté piaffant, des habitués d’un lieu. Des avocats, sans doute. Je commençai à
les haïr. » (Là où le soleil se tait, P.O.L, 1998.) Je ne sais plus pourquoi on a
parlé des fous. Il a dit qu’il ne supportait pas, qu’il avait fait un stage à
Sainte-Anne en 1975, à l’époque tout était fermé, la lie de l’humanité, il a dit,
des violents, des grands paranoïaques, qu’il avait pensé à l’extermination des
fous par les nazis, que c’était inexcusable mais pas inconcevable, qu’il
comprenait comment on avait pu en arriver là. J’ai répété que j’étais
eugéniste. Il faut débarrasser l’humanité de la souffrance. Avoir une toute
petite bite c’est un supplice. Être nain, ou géant. Ou obèse. Ou strabe. Ou
sourd. C’est pas cool. Je suis bien placé pour le savoir, moi qui ai des poils
plein le dos et les épaules. Je me fais jeter. On m’agresse verbalement. Oui,
mais les trisomiques  ?, il a dit. C’est pas c’qu’y a d’pire, j’ai dit. Ils sont
tellement mignons, j’ai dit, en pensant à Juan-Carlos, le fils de Marcelo. Oui,
mais ce sont des affectifs par obligation, il a dit. Ils sont limbiques.
Limbiques ?, j’ai demandé. Ils ont une excroissance de la région affective du
cerveau, il a dit. C’est pour ça qu’ils aiment les gens. J’ai dit qu’il faudrait
booster les limbes chez les futurs bébés eugéniques. Oui, mais il faudrait
aussi virer le chromosome Y, il a dit. On peut ?, j’ai demandé. Non, mais on
pourrait contrebalancer, faire Y double X. J’ai pas compris mais ça avait l’air
e
d’être une piste. Je lui ai recommandé le Dictionnaire du XXI siècle d’Attali.
On a dit qu’il était tard. Pendant qu’il finissait de remplir ma feuille de
maladie j’ai quand même demandé s’il était de la région. Il m’a dit, ses grands
yeux bleus virant presque au blanc, qu’il était un enfant du Boul’Mich. Né à
Boulogne-Billancourt, élevé dans le Ve, à l’angle de la rue Royer-Collard.
Qu’il avait eu une enfance merveilleuse. Des parents pas cons. Que Paris à
l’époque était cool. C’est vrai que les gens s’aimaient, étaient gais, j’ai dit. J’ai
pensé aux commerçants du IXe de mon enfance. Il a dit Après 68 ça n’a plus
été pareil. Le temps de l’innocence était fini. Il continue à Besançon, j’ai
e
pensé. J’ai pensé au XIX siècle en rentrant à pied. Le rêve d’abolir tout mal.
Que tout le monde soit gentil, se conduise bien, se discipline. Juste, il fallait
enfermer tous les malades pour que les gens sains puissent se sourire dans
leurs vêtements propres. Le temps de l’innocence. J’étais content d’avoir pu
me connecter au grand géant blond et barbu. Je me suis arrêté à la
pharmacie clean climatisée, Grande rue. Pris mes médocs, comparé le prix
du doliprane et de l’efferalgan avec la pharmacienne bourgeoise provinciale
teintée acajou. Je ne la haïssais pas comme je hais d’habitude ceux qui m’ont
fait tant de mal. Je me suis regardé dans le miroir en me demandant si dans
trente ans j’aurais une tête de Premier ministre ou de président de la
République  ? J’ai pensé que oui, ce serait bien pour la France d’avoir un
président juif, pédé, drogué, séropo, et avec une boucle d’oreille. Dans trente,
trente-cinq ans ça pouvait le faire. J’ai décidé de commencer ma carrière
politique sur-le-champ. J’ai souri à la dame les yeux dans les yeux, en
l’aimant.

1. Querelle, 1982, est le dernier film de Rainer Werner Fassbinder, mort la même année à l’âge de
trente-sept ans.
Et puis ceci :

 
Anouk

 
Je me suis réveillé la tête dans le cul à onze heures, j’ai laissé un message à
P.O.L pour avoir du fric, il m’a rappelé, pas de problème, c’était cool, j’ai
blablaté avec Anouk (les pédés, les femmes, l’hosto  –  elle est élève sage-
femme, et puis les percus, être ensemble sans chef, la guérison par le
tribalisme), on est descendus sur le quai voir un mec qui jouait du djumbé
qu’elle connaissait de la Gare d’eau, elle est remontée chercher le sien, ils ont
joué, j’étais aux anges, elle assurait, il était poète, j’ai appris de nouveaux mots
(voguer, esquiver, c’est parti en live, cash, il nous a endormi l’feu), Will le
Sénégalais, dix-huit ans, sublime, est passé en néo-boubou vert auto-cousu,
il a fait de la musique, Saïd m’a recommandé le pontarlier, Will m’a
recommandé le Ricard-fraise sans glace, Anouk a appris un rythme, j’ai
décidé d’avoir un groupe de percus pour la teuf Our house, Saïd a dit que
c’était chiant les percus quand c’était comme une secte, il voulait discuter
mais le moment n’est pas venu, Farid m’a estampé un bout de shit trop gros,
j’ai fait la gueule, Saïd était emmerdé, on lui a dit au revoir, on est remontés.
A est descendue acheter à bouffer, elle a fait deux escalopes de poulet au
curry et du riz dix minutes, j’ai comaté, elle m’a proposé d’aller voir La Vie de
Jésus ce soir, le film de Bruno Dumont sur les prolos du Nord, j’ai accepté, on
a sonné à la porte, A a dit Quand on parle du loup, elle attendait un pote
pour son emménagement, c’était deux vieilles, elles ont commencé à me
prendre la tête sur Jésus, en fait tout ce qu’elles disaient était génial, bon c’est
vrai qu’il n’y avait que Pierrette qui parlait, Francine se contentait de briller
des yeux en disant Oui, l’amour infini, n’ayez pas peur, plus on connaît
quelqu’un plus on l’aime, bon c’est vrai c’était un peu du par cœur, disons du
Sacré-Cœur, ah, ah, elle m’a filé le flyer où il est en robe blanche avec des
lasers qui lui sortent du cœur, j’ai pleuré en parlant de la souffrance, elles ont
fini par se casser. Elle a dû penser qu’elle avait touché, là, a dit Anouk. 36-
15  N’ayez pas peur, j’ai pensé. C’est Pierrette qui m’a dit qu’il l’avait
dit 365 fois, c’est vrai que c’est un truc à se dire tous les jours. J’ai dit à Anouk
que j’avais envie de lire les Évangiles, elle a dit Lâche-toi, et puis ça pourra
t’inspirer pour tes livres. On a comaté. Elle est partie. J’ai comaté. Stéphane
est arrivé, il n’a pas voulu que je le saoule, il avait raison, je me suis mis à
l’ordi, les potes d’Anouk sont arrivés pour le dém, j’ai continué à taper
pendant la tourmente.
 
PARIS
 
(lundi 24 août-mercredi 2 septembre 1998)

 
Je me réveille. Vaisselle, café. Je mets les plants d’herbe d’Anouk sur le
balcon de Stéphane. Je ne mange pas. Mon dos va mieux. Je travaille au livre,
je récupère mon truc sur les djs, je me prends la tête pour savoir si je dis du
mal des M&M’s, je me dis que c’est formateur. J’ai faim. Je pense à faire la
bouffe pour ce soir pour les petits, protéger ses enfants quelle source de
force inépuisable, c’est dégueulasse qu’on n’ait pas ça. Ça nous manque. Ça
nous tue. Je descends, je vois Duchamp en Taschen à la terrasse de
Maxilivres, toujours aller vers ce qui vous regarde, dit le New Age, je vais le
lire dans le train c’est parfait, j’achète Duchamp, je vais au Quick, je prend
juste un chicken toast, mélodrame entre le serveur et la chef bècebège
battante mais potable, je vais manger aux tables dehors, quand on n’a que ça
ce n’est pas ridicule, j’appuie sur le truc, la sauce ne sort pas sur les côtés, c’est
sûr ils ont changé de cuisinier, je mange, j’aime bien cette sauce, je jette mon
sac dans la poubelle qui déborde, y a quelqu’un qui va se faire engueuler, je
réfléchis sur le chemin de Monoprix, je décide de me faire des sandwiches
comme quand je revenais de Lagnes, je fais des courses utiles d’abord pour
moi, ensuite pour eux, je rentre, je suis fatigué, je prépare les sandwiches,
c’est long, je mets le temps qu’il faut, ça me calme, je vais au lit, je pense, je
repense au mec d’hier au Building et à la couve en jaune, je rêve, je dors, je
me réveille en pensant aux titres que je voulais donner au bouquin avant.
Non et puis Oui. je vais changer la 4e de couv., écrire Non au lieu de, non. Je
rajoute Oui. Je regarde le résultat. Le résultat me fait marrer.
François arrive avec les Fila. On y va. Je n’arrive pas à fermer la porte avec
le putain de double. O.K., je me calme. Rien à faire. François est déjà en bas.
Je pense O.K., qu’est-ce que j’ai oublié ? Je pense aux objets. Non. Je pense
aux paroles. Oui. Je dis O.K., je bénis Sandrine et Anouk. Ce coup-ci la clef
tourne à moitié. Bon d’accord, je dis, merci mon Dieu pour ce que j’ai vécu
dans cette maison. La clef tourne. Je descends les escaliers. On part. Je file
mon sac à ordi et le sac de romano à François. En s’engageant rue Battant on
croise le rêve. Vingt, vingt-cinq ans, brun, gueule sublime, musclé mais pas
trop, en t-shirt Adidas noir, short Adidas noir au-dessus du genou. Je fixe
sur ses poils ni trop fournis ni trop espacés, qui redoublent, parfaitement
réguliers, le contour de ses jambes. Je me retourne pour profiter. François est
d’accord. Je vais tirer du fric. Le bus arrive. On monte. Une minette me
broute le groin en restant dans le passage. Je vais au fond avec le gros sac. On
arrive. Le sac de romano lâche. C’est une des poignées en plastique. Je ris. Il
rit. On descend. Allez-y. Merci. Tabac-souvenirs. Le feu est rouge. Je décide
d’acheter du scotch. On entre dans le tabac. Vous avez du scotch, s’il vous
plaît ? Il y en a. Je demande des Kool en pensant qu’il n’y en aura pas et que
je pourrai prendre les Chester bleues dont j’ai vraiment envie mais qui sont
plus fortes. Je répare. On monte à la gare, le train est déjà là, je veux déposer
les trucs tout de suite, elle est où la voiture  17  ?, un black musclé en
débardeur Nike blanc ultra moule me regarde, on dépose les sacs voiture 17,
il y a une pub pour Ça m’intéresse qui demande si tous les couples sont
légitimes, ils ont fait un sondage, je vais au kiosque à journaux, je regarde. Le
Monde parle du PACS1, je prends Le Monde, je regarde Libé, Terry Gilliam
parle de Las Vegas Parano, je prends Libé, je regarde le sondage dans Ça
m’intéresse, les moins de 35 ans sont d’accord pour l’égalité totale des droits
entre couples homos et hétéros, y compris l’adoption et la PMA, les plus
de  35, moins de  60  sont d’accord pour tout sauf la PMA et l’adoption, les
plus de 60 sont contre tout. Je retourne sur le quai, je fume une clope, j’en file
une à François, je me fous torse nu, il y a des blacks musulmans sur le quai
mais ils sont cool, nous cohabitons sans problème, qu’ils gardent le meilleur
de leur culture et jettent le mal, je dis à François pour le sondage dans Ça
m’intéresse, Stéphane arrive, je lui paye Max, je m’achète un stylo et un bloc
de papier à lettres demi-format Triomphe, c’est de bon augure, enfin j’ai un
carnet qui s’ouvre par le haut, j’aurais voulu un modèle américain à spirale,
mais bon. On se dit Au revoir, dans le train je pleure en pensant à la petite
photo dans la coppa, je suis dans le sens inverse de la marche, je rentre à
reculons.
Le train roule. J’écoute la 1 en boucle, d’abord très fort. À Dijon monte un
bècebège triste mais pas mal, genre de mon âge, mais chauve et brushé,
chemise rayée évidemment, bleue, sac de voyage prétentieux en toile rouge
et cuir, enfin riche. Il est quand même en jean. Au début il prend la place qui
lui est assignée, à côté de moi. Il lit La Tribune de l’économie. Très vite il se
casse. Le bruit du discman à fond, ou mes ondes. Il porte des derbys en daim
crème. Ses derbys sont sales, je remarque en le matant quand il dort. Son
petit paquet m’inspire. Quand il dort il est sexe, il se détend. Je lis ce qui
m’intéresse dans Le Monde, puis dans Libé, c’est bien maintenant tout le
monde dénonce les années 1980. J’écris un brouillon pour la pétition pour le
PACS. Sharon Williams commence à me gaver. Je baisse le son pour pouvoir
continuer à l’écouter. Je cherche un sandwich. Je repère le poulet-tomate au
pliage de l’alu. Une heure après, un autre. Chance, c’est celui que je voulais,
coppa-avocat, je mate le bècebège endormi, il m’excite, il est comme moi, il
fait reubeu en fait, pas reubeu immigré de fraîche date, immigré depuis mille
ans, un peu comme les Charentais, il ressemble à mon père, la nana devant
lit Vos placements, je suis consterné et puis elle se place les genoux dans le
couloir pour lire et je la trouve sympa mais quand je la regarde elle se sent
réprouvée alors elle reprend sa place, dommage, je regarde les veaux blancs
dans le paysage, je me souviens du Chili, il y en a tout le temps, ça doit être
la saison, paysan pourquoi pas si c’est défoncé.
 
J’arrête Sharon, je me lève, je vais chercher Duchamp sous le sac, je vais
pisser un peu, je reviens avec style, je lis, je vois que D était un défoncé
comme moi, un mec qui bloque, c’est ça les ready-made, voir, je réfléchis un
max sur son enseignement, je trouve que le texte de Kandinsky : « Avec plus
ou moins d’habileté, de virtuosité, de brio, on a projeté sur la toile des objets
formant une “peinture” plus ou moins fine ou grossière. C’est
l’harmonisation de l’ensemble sur la toile qui fait l’œuvre d’art. On la regarde
d’un œil froid et l’âme indifférente. Les connaisseurs admirent la “patte”
(comme on admire un danseur de corde) et apprécient la “peinture” comme
on apprécie un pâté. Les âmes affamées s’en retournent affamées. La grande
foule se promène à travers les salles et trouve les toiles “gentilles” ou
“formidables”. L’homme qui pourrait parler à ses semblables n’a rien dit et
celui qui eût pu entendre n’a rien entendu. C’est cet état de l’art que l’on
nomme “l’art pour l’art”. (…) L’artiste recherche le salaire de son habileté, de
sa puissance inventive et de sa sensibilité sous forme matérielle. Son but
devient de satisfaire son ambition et sa cupidité. Au lieu d’une collaboration
aprrofondie, c’est une concurrence pour la conquête de ces biens que l’on
voit naître entre les artistes. On se plaint de cette concurrence excessive et de
la surproduction. La haine, la partialité, les coteries, l’envie et les intrigues
viennent en conséquence de cet art matérialiste détourné de son véritable
but. » Du spirituel dans l’art (et dans la peinture en particulier), Paris, 1954,
p. 56, s’applique parfaitement à la littérature actuelle, je me dis que je veux
faire la même chose pour elle que lui pour eux, on a assez dit Bête comme
un écrivain, on arrive à la gare sans que j’aie fini mais en me disant que ma
démarche est la bonne, je laisse ce qui reste d’eau, je descends, les sacs sont
lourds, j’ai un flip de perte, je m’arrête, je vérifie mon passeport et ma carte
dans le sac à journaux, c’est bon, je me relève, je marche vers la sortie, un
petit train à bagages me corne, je speede, il y a un peu de queue pour les
taxis, je laisse les sacs lourds sur le coin prévu à cet effet, je m’énerve sur
l’existence ignorée de moi jusqu’ici d’un coupe-file réservé aux abonnés
annoncé par un panneau, je m’énerve sur l’absence de mes privilèges, enfin
j’ai quand même de quoi prendre un tax, je crise sur la nana black qui fait
monter dans les taxes, je prends un tax black. Paris my home town, je pense
à Brian Eno Small town, you gotta get out of your small town boy, mais j’ai
des choses à faire ici. NYC ce sera pour plus tard. J’arrive. Je trouve le
manuscrit de Pierre avec un mot qui me demande mes corrections et me
conseille de ne pas utiliser la machine à laver qui déconne toujours. Je me
dis O.K., plus tard. Et puis un fax de Nicolas, daté du 10. Un autre avec les
épreuves de l’article sur Renaud Camus. Ils ont fait sauter tous les à la ligne.
C’est mieux comme ça. Je vais tout corriger dans le bouquin. Les lambeaux,
comme dit P.O.L. Plus de lambeaux. Je reconstitue. Je range mes affaires.
Mais pas vraiment. Je vide mes sacs. Je me sens las. Dans le salon Michel
Houellebecq est en couve des Inrocks. Je me dis O.K., plus tard. Je regarde le
dernier Ab Fab. Je pense qu’elles s’aiment. Je lis des bouts de journaux. Je
rédige le fax pour Nicolas, je revérifie le sens de la feuille pour la millième
fois, j’envoie le fax, cinq minutes après le tel sonne, je pense C’est lui. Allo
Guillaume  ?, c’est lui, je suis heureux, on parle longtemps, ça lui coûte de
l’argent, non ça va il est au bureau, il bosse comme un fou, il dit que ça va
mais ça doit être stressant, il me dit qu’il vient de fumer un pétard, j’adore
ses inflexions, son chant quand il dit ça, j’viens d’me fumer un gros p’tard, il
élide presque le « é » et marque beaucoup le « art », je lui dis : Crystal !, il ne
comprend pas, je répète : Crystal !!, il ne comprend pas, je lui dis : Crystal
meth !!!, il me dit qu’il n’a pas encore été dans les gros trucs gays, il est triste
parce qu’il n’y a pas d’héro, que de la coke et il n’aime pas ça, le pauvre, mais
il en a quand même sniffé une tonne, je le protège, je le rassure du mieux
que je peux, je l’aime, je lui parle, je lui dis pour Les Inrocks, pour Le Monde,
pour mes projets, le centre, la pétition pour le PACS, la vidéo sur / avec lui.
Nan et les drags de New York, pour la quatrième de couve, je finis par lui
dire Tu es pour moi l’emblème de l’homosexualité innocente, il me dit qu’il
avait commencé à m’écrire pour me dire qu’il n’était pas d’accord avec
l’ancienne quatrième. Tu te souviens ?, je sais qu’il y avait déjà Pur. Et puis il
me dit qu’en fait à la fin il était d’accord. Je dis Oui. Je t’ai vu. Je lui demande
de quelle couleur il a repeint sa chambre, il rit, il dit en blanc, il n’y a pas de
lumière, il a le mur d’en face au lieu du paysage de Lausanne, on parle du
cliché de Nan dans Libé d’aujourd’hui, il me demande ce qu’il y avait comme
légende, il me dit qu’il a faxé pour la rectifier mais qu’il ne savait pas quand
ça passait, c’est la bonne, je me dis Tout ça c’est du travail, c’est une longue
conversation sans pathos, à la fin on se dit Je t’embrasse, en même temps,
Ciao, en même temps. C’est cool. Après je rappelle S, après je pense à J-X, je
me dis Allez j’appelle, ça dure une heure comme d’hab, je pense à la note,
est-ce que Pierre va payer au titre du mécénat ?
 
Je plie tout. Je range. Je hais mes fringues. Elles sont vieilles. Je suis out. Je
n’ai plus rien à me mettre. Je commence à faire un tri. Je mets de côté pour
que Maman les donne aux pauvres à la campagne les trucs dont je ne veux
vraiment plus. Je décide d’affecter les trois cents balles du billet de train non
composté au retour de Lausanne à l’achat de vêtements neufs et un poil
moins moulants. Je suis consterné de voir que j’ai toujours le plus grand mal
à dépenser pour me vêtir. Pourtant Stéphane me l’a bien montré. Il le faut et
on le peut. Mon rapport à l’argent est toujours aussi débile. Tout pour les
autres et rien pour moi ou alors dans la peur. Je décide d’être habillé
correctement et plus comme un clodo ni comme un clone des années
quatre-vingt. J’ai faim. Je mange le dernier sandwich. Je retourne au salon. Je
lis le papier délirant de Marc Weitzmann sur Michel Houellebecq, puis
l’interview délirante de Michel Houellebecq. Michel Houellebecq est fou.
Déprimé depuis 14-16 ans exactement, c’est lui-même qui le dit (« Tout est
parti de l’observation de photos de moi, jeune, entre 14 et 16 ans. Je me suis
dit que j’avais bifurqué psychologiquement de manière incompréhensible »).
Quand il s’est perdu. Quand il a décroché. Quand il a abandonné la lutte.
Quand il s’est dit qu’il était trop moche pour être glamour. Quand il a décidé,
sans que ce soit une décision claire évidemment, qu’il serait un beauf. Coupe
de cheveux triste. Fringues tristes. Vie triste. Je lis le papier de Weitzmann
avec intérêt et consternation. Je lis l’interview avec intérêt et amusement, et
consternation. Comment peut-on dire qu’on est contre le libre arbitre  ?
Contre le désir. Contre l’individu. En fait évidemment ils sont pour. J’aime
bien Michel Houellebecq et Marc Weitzmann. Ils me touchent.
 
Je rallume mon portable pour avoir l’heure. J’ai deux nouveaux messages.
En fait le premier n’est pas nouveau. Le deuxième est de Stéphane qui m’a
appelé à sept heures vingt-cinq pour dire en substance qu’il pensait avoir été
trop sec à la gare et qu’il s’excuse. Des excuses… Il est tout mignon, il fait sa
voix de clubber hystérique pour dire qu’il ne veut pas que je sois fâché, je
raccroche douze mille fois à cause des instructions contradictoires, je pense
Il ne manque plus que Nelson. Je fume un pétard, je me lave le cul a minima,
je ne me douche pas, je me gode vite fait, c’est cool d’être seul dans un
appart, je me fais un peu mal pour commencer mais après je mate ma page
préférée dans Gay vidéo pris dans les trucs à jeter de Stéphane et je m’excite,
je m’enfonce, j’ai envie de jouir, je me mets debout, je fais contraction sur
contraction, au moins sept, peut-être dix, yeah !, je vais à la salle deub me
laver la main je rince le gode je reviens je suis nase je laisse le gode par terre
dans le t-shirt propre je me prépare au sommeil le cul me gratte je cherche la
chemise dans le noir je m’essuie le cul je me relève pour ouvrir la fenêtre.
Paris me stresse, ah, l’argent, l’argent, l’argent ! Il finira bien par y en avoir…
Je repense au lobbying gay et ça me fait déjà chier mais J-X a dit qu’au dîner
à la fin ils étaient tous bourrés et qu’il y en avait un qui avait chanté
Diamonds are a girl’s best friends, alors… Je rêve que je suis dans une cabine
téléphonique par moins vingt-cinq degrés ou quelque chose comme ça.
Comme je ne bouge pas je commence à geler. Je ne peux presque plus
bouger quand je m’en aperçois. Je sors raide. Je me mets dans le chemin de
Sophie et de son cheval pour qu’elle me sauve. Je me réveille. J’ai froid. Je
récupère le t-shirt Hanes autour du gode. Je pose le gode à côté de mon
oreiller. J’époussette le t-shirt. Je trouve le bon côté dans le noir. Je le passe. Je
n’ai plus froid. Je me dis qu’il faut que je récupère ma couette à la campagne,
depuis que j’habite ici j’ai froid la nuit. Je suis consterné de voir que j’ai
toujours autant de mal à m’assurer un confort minimum. Truc de déprimé.
Je repense à mes amours. Nelson, Nicolas, Stéphane. Mon trépied. Je les
imagine autour de mon lit. Je me dis que voilà de l’invention relationnelle. Je
pense à Nicolas. Je suis tellement content que notre histoire ne soit pas juste
un fantasme de ma part. Je pense La boucle est bouclée. Paris-Paris avec
escale. Je pense que c’est ici que doit s’arrêter le livre. Je pense que je vais
écrire la journée qui vient de se passer. Et dormir, non ? J’essaye mais sans y
arriver. Alors je me lève. La sciatique tire à cause du stress. Comme j’ai faim
je vais à la cuisine. Je pique de la confiture framboisée à Pierre. Je la
remplacerai. Je pense que demain je vais faire des courses raisonnables. Je
vois les croquants de Provence traîner. J’ouvre le placard pour voir. Je tombe
sur le Nutella des photos pornos, les thés de Christine, le miel Chailan. Je me
décide en faveur de Nutella-croquants. Je les prends avec moi. Je vais dans le
bureau.
 
Le lendemain je suis mal. Gueule deub de teuch, mal au bide. Je bois un
café. Je suis nase. Je me recouche. Je fume le reste de pétard d’hier. D’abord
ça m’excite, après ça me casse. Je me branle en pensant au message du mec
sur le rézo de Projet X hier : mec 30 ans cherche mec poilu à tirer reçoit IXe.
Vous vous rendez compte  ? Quelqu’un qui aurait eu envie de moi juste à
côté. Comme il était quatre heures et demie du matin (c’était après avoir tapé
ce qui précède), je n’y suis pas allé. Je me suis juste éjaculé sur la cuisse.
Pouff ! Je me traîne. Je dors. Il y a du bruit dans la cour. Vers quatre et heures
et demie je retrouve assez de conscience pour appeler chez P.O.L, prévenir
que j’arrive. Je m’habille avec des trucs neufs pour me soutenir  : le t-shirt
Nike taille M que Stéphane m’a conseillé. Mon nouveau shorty Dim à bande
fluo jaune. Les Fila de François. Je prends mes deux disquettes, un bouquin
à rendre au stock de P.O.L, Les Inrocks pour faire une photocope et l’envoyer
à Nicolas. Dans la rue je me rends compte que j’ai n’ai pas son fax. Tant pis je
le ferai ce soir. Je prends le métro sans rien. Pas de discman. Pas de lecture.
Juste mes Dark Reflecting Shades. Je déstresse en me disant qu’ils sont
comme moi. Il y a un petit con dominateur sapé provoque mais j’arrive à
échapper à son énergie. Je me demande si je vais descendre à Mabillon ou à
Odéon, etc., etc. Je passe d’abord chez Balland. Dis à la nouvelle que je ferai
demain les contrats d’auteur avec elle. Ris trois minutes avec Caroline pour
l’assurer de mon souci d’elle. Je lui dis que j’ai fait un gros bébé. Elle dit C’est
ce qu’il faut pour durer. Puis je passe. Thierry est total charrette avec un
truc. Il demande à P.O.L s’il ne peut pas m’aider. P.O.L s’occupe de moi
personnellement. J’en profite pour le briefer sur Nicolas Pages («  mon
premier livre majeur »). Il lance les impressions de son ordi perso. Plus de
toner, nous prévient Thierry. Bon, je reviendrai demain. Et puis le temps
d’échanger vite fait quelques autres infos, Marie Depussé, Marie
Darrieussecq, la couve en jaune, quelqu’un réalise qu’on peut aussi imprimer
depuis le poste de Caroline. Je suis content que P.O.L s’occupe de moi. Il me
demande des nouvelles de ma collection. Dit qu’il sent que ça va être bien.
J’ai besoin de ça. Je suis bien chez P.O.L. Je suis à la maison. Je fais rire les
gens. Je parle des signes de renouveau social avec Jean-Paul Hirsch. Je faxe à
Nicolas  : 1) un mot pour l’encourager avec I remember. 2) mon inter aux
Inrocks (comme on ne la voit plus sur la photocope, je précise que j’ai la bite
sortie du jean sur la photo). 3) la 4e de couve de Nicolas Pages, version
longue.
 
Sept heures et quart. Je reprends le métro. Cette fois j’ai la pêche. Les gens
me regardent avec intérêt. Ils sont fatigués, les gens. Nous avons tous des
vies difficiles. Je fais des courses à Shopi. Je m’achète ce qu’il me faut. Je paye.
Je rentre avec les provisions. Les sacs sont encombrants. Je prends
l’ascenseur. Je n’ai pas faim. J’ai mal à la tête. Le bruit du frigo me prend la
tête. Je ne sais pas ce que je fais. Si, j’appelle Stéphane. Je laisse un message.
J’ai besoin d’une famille. Ils sont ma famille. Sonia appelle. On se dit où on
en est. Je lui dis que je ne peux pas la voir avant le milieu de la semaine
prochaine parce qu’il faut que je finisse de traduire Dennis Cooper pour
payer Tahiti. Mais je ne flippe plus trop sur l’argent, en fait. Aaaaah  !!!, tu
découvres les joies du free-lance, elle fait. Je regarde la télé pendant des
heures. Un documentaire sur Ferrare. C’est beau. Je finis par lire le
manuscrit de Pierre. Ça, ça me calme. Il est bon. Vraiment bon. Je pense à la
collection. Il est trois heures. Je fume un pétard. Je me branle. Il fait moins
froid ce soir qu’hier où j’avais les pieds gelés. Je me couche avec deux
doliprane. J’aime Doliprane.
 
Je me réveille à peu près clair, mais l’estomac noué. Je fais une touche de
vaisselle. Ici il y a une machine. Ça me désorganise. Je fais un café. Je
m’organise. Je remets le petit meuble rouge en place dans le salon. Je surélève
une enceinte. Je mets La Tour, l’album bleu. Je prépare mes fringues pour
aujourd’hui. Stéphane appelle. Je ne lui ai pas encore parlé en live depuis
qu’on s’est quittés. Sa batterie est faible, il dit qu’il me rappelle après avoir
bouffé. Je traîne. Je déambule. J’entends la sonnerie du téléphone-fax. Je vais
le voir. Un fax va arriver. Je stresse. Nelson. Je reconnais son écriture. Sa
petite écriture. Et voilà le troisième ! Ce sont les coordonnées bancaires de sa
collègue pour le fric que je vais lui envoyer. Bon signe : il a trouvé tout seul
un plan pour nous faciliter la vie. Il dit aussi qu’il est, je cite : « total heureux
et hystérique de te retrouver en Polynésie  ». Nicolas, Stéphane, Nelson.
Nelson, Nicolas, Stéphane. Stéphane, Nelson, Nicolas. Je les aime. Ma plus
belle histoire d’amour, c’est eux. Alors je me fais deux muffins. Du riz pour
mon bide. Des œufs. Je mets les œufs sur les muffins. Je mange. Je bois du
café. Ça me réveille. Je prends mes affaires pour aller faire les contrats chez
Balland. Trois heures moins dix. Je vais appeler la Fnac pour Nicolas. Je
prends mon discman. Je vais me battre.
 
Comme hier j’étais mieux en sortant du boulot. L’impression d’avancer.
Sur le moment ce n’était pas une impression. J’ai appelé Nicolas (Milon). Il
venait de se faire larguer par Robert, mon successeur. Il travaillait sur la
traduction de Dorothy Allison. Il m’a parlé de ce qu’il pensait qu’il fallait
pour son livre, longuement, trop, j’ai trouvé. Je le lui ai dit, en pensant que
c’était peut-être manquer de tact, dans les circonstances. Puis je suis rentré.
Je n’avais pas envie de travailler dans l’appartement vide. J’ai mis la télé. Il a
appelé, vers neuf heures. Pour me dire que je lui avais fait mal. Et puis il a
raccroché. J’ai rappelé, j’avais envie d’en découdre. Heureusement c’était
occupé. Je me suis calmé, un peu. Je l’ai rappelé. On s’est expliqués. J’ai fini
par lui dire que je lui en voulais de ne pas m’être venu en aide le jour du Cox,
en juillet quand on s’était vus la dernière fois, quand j’arrivais de Besançon. Il
m’a dit qu’il avait bien vu qu’il y avait un problème, qu’il ne comprenait pas
pourquoi je ne partais pas avec la mauvaise ambiance, les mecs contre moi.
J’ai dit que j’étais tellement mal que je n’avais pas la force de partir. Il m’a dit
qu’il n’avait pas pensé que je pouvais être dans un tel état. Dans le courant de
la conversation il m’a dit qu’il regrettait la façon dont il s’était comporté avec
moi quand on se croisait en boîte pendant qu’il était avec Robert. Robert
était jaloux. J’ai dit que ce n’était pas grave. Mais quand je suis allé à la
cuisine faire tremper les reines-claudes dans le sucre pour les cuire demain,
j’y ai repensé. C’est vrai que ça m’avait fait mal. Très mal. Je m’étais dit qu’il
était con. Superficiel. J’avais fait une croix sur lui en fait. Je l’ai rappelé. Je lui
ai dit tout ça. On s’est encore parlé pendant longtemps. Du ghetto (que je
voulais ramener dans l’amour), de ma mauvaise réputation (que je trouvais
en partie méritée – avant, j’étais si méprisant), de nous, de lui, de Robert, de
la révolution à l’œuvre dans le cinéma, des films que j’avais vus cet été, Gadjo
Dilo et La Vie de Jésus2, l’exclusion vue de l’intérieur, de ce que nous faisions,
la même chose, de la littérature (j’ai parlé de Duchamp, j’ai dit que je voulais
la tuer), des bizarreries de l’esprit humain. Il était onze heures. Il m’a dit qu’il
allait descendre au McDo. Je l’ai imaginé place de la République. On a
raccroché. Je suis allé sur le balcon. J’ai pensé à eux  : Nelson, Nicolas,
Nicolas, Stéphane. Paris était différent maintenant. Je n’étais plus seul.
Je n’avais pas envie de travailler. Après l’avoir tant fait à Besançon j’avais le
droit. J’ai regardé la télé. Au moment de m’abrutir au pétard comme chaque
soir, j’ai bifurqué. J’ai ouvert le bouquin de Patrick Mauriès, enfin dirigé par
lui. Les Gays Savoirs, qui reprenait le colloque de juin (ils avaient fait chacun
le sien, lui et Eribon). Cela faisait des mois qu’il traînait au bureau, mais je
ne l’avais pris qu’aujourd’hui. C’est marrant avant j’en étais un. Un
intellectuel, je veux dire. Maintenant ils me font peur. Ils parlent trop bien.
Ils me font douter. Et s’ils avaient raison ? Si toutes les conneries qu’ils disent
étaient vraies  ? Plus besoin de mon Centre… J’exagère, il n’y avait pas que
des conneries. Un certain nombre, pourtant. L’argument de la marchandise,
pour commencer. Ça c’est un truc facile à repérer. Dès qu’un discours met en
cause une activité parce qu’elle gagne de l’argent, et seulement pour ça,
méfiance. Déjà je savais qu’il fallait se méfier de tous les mecs qui
blablataient sur le mercantilisme juteux du cinéma gay, des festivals de films
gays, de la littérature gay. Attendez les mecs je suis bien placé pour le savoir.
Les trucs pédés ça ne rapporte pas. En tout cas pas de fric. Après il y avait un
certain nombre de lamentations, de la part de Bruce LaBruce notamment,
sur le placard perdu, les joies de l’homosexualité secrète opposée au
néofascisme gay. No comment. Je ne peux pas entendre des choses pareilles.
C’est trop grave. Pourquoi ne pas demander le retour du bûcher pendant
qu’on y est. On me dira que je n’ai rien compris, que ce qui est condamné,
pardon, remis en question, est un conformisme de masse, blabla. Excusez-
moi si je suis bête. D’abord moi je pense qu’il n’y a que des conformismes,
que des uniformes. Et je vois plus le conformisme gay comme une recherche
collective d’un modèle d’homme compatible avec notre expérience de
pédés – incasables dans un genre socialement sanctionné, masculin hétéro
ou femme hétéro, que comme le fruit d’une conspiration dont on serait bien
en peine de désigner les cerveaux… La vieille jalousie du fort-en-thème
pour le fort-en-gym… Pas très chic. S’il y avait pourtant quelque chose à
pleurer, ce serait bien plutôt la terrible insécurité qui nous pousse, nous les
pédales, à devoir être à nos propres yeux les plus beaux, les plus drôles, les
mieux sapés, les plus branchés, les plus snobs… Comme si tout ça allait finir
par recouvrir la vieille certitude de notre méprisable essence. Nous ne
voulons plus y penser, tout va bien maintenant. Il n’y a pas de problème. En
Hollande, nous dit ce jeune homme qui ne parle jamais de sexe dans ses
romans, il n’y a plus que de l’indifférence. Peut-être a-t-il raison. Je l’ignore
et j’en doute. Nous existons. On nous laisse à peu près vivre. Mais on ne nous
aime pas. Les femmes normales ne veulent pas coucher avec des pédés. Elles
n’ont pas l’habitude, sans doute. Certaines rêvent de les convertir. C’est autre
chose. Les hommes ne tiennent pas à passer du temps en notre compagnie.
Ils ont peur. Ils sont mal à l’aise. Nous les troublons. Ils n’ont pas l’habitude.
Les intellectuels ne parlent pas de ce genre de choses. Dans leur monde, la
différence des sexes n’est pas aussi marquée qu’ailleurs. On y admire la
pensée, non la force. Les hommes y sont raffinés, les femmes rationnelles.
On y parle en généralités. On n’y parle pas de soi. Heureusement que j’ai tant
souffert. Car maintenant je sais. J’ai repensé à l’article où l’un d’eux évoquait
le projet de recension des érudits de la Renaissance. Recenser ce que fait
l’homme pour se souvenir de sa dignité. J’ai repensé à Gadjo Dilo et à La Vie
de Jésus. J’ai pensé que c’était ça que je voulais faire avec le Centre. Recenser,
simplement. Je suis allé dans la chambre. J’ai commencé à rouler pour le K.-
O. final. Et puis j’ai eu envie de consulter l’oracle. Je ne l’avais pas à Besançon.
Six semaines sans. Ça m’a fait marrer de me mettre en position avec la pièce.
J’ai pensé Centre. Est-ce que je fais bien de vouloir créer ce Centre  ? Au
moment de lancer j’ai pensé tout haut Tsa Dhi. J’ai fermé les yeux. Lancé.
Tsa. J’ai refermé les yeux. Lancé. Dhi. Je me souvenais que c’était un bon
truc, quand ça commence par Tsa c’est bon signe. Mais c’était un très bon
truc, celui qui m’accompagne depuis un moment déjà pour mes livres, mais
je ne veux rien savoir, mécréant que je suis. Tsa Dhi. La demeure des bonnes
nouvelles. Vous arrivez au sommet de la montagne et vous apercevez la
demeure des bonnes nouvelles. C’est un augure très favorable, qui signifie
que vos souhaits seront exaucés, votre travail accompli, et que vos liens
sentimentaux se renforceront. Ne cherchez pas plus loin ce que vous avez à
portée de main, ayez confiance en vous et tenez-vous prêt à accueillir toutes
ces bonnes nouvelles. C’est ce qu’a dit l’oracle. Sympa, non  ? Je me suis dit
que bien sûr que c’était une bonne idée ce Centre. On serait tous tellement
contents que ça existe, comme j’étais malgré tout tellement content que le
livre de Patrick Mauriès et de ses potes intellos existe.
 
Le lendemain je me suis réveillé tard. Je me suis foutu à l’ordinateur. J’ai
bossé sept heures. Puis je me suis écroulé devant un documentaire sur le
Grand Nord. Quand il y a des ours, je m’identifie, ça me fait du bien.
Stéphane a appelé sur le portable. Je sais qui c’est, ça s’affiche. J’ai répondu
parce que c’était lui. Il m’a demandé comment ça allait. J’ai dit Je suis fatigué.
Il s’est mis à parler. J’ai ponctué de quelques autres Je suis fatigué. Il a dit
Arrête de me dire ça, ça me saoule. Ça m’a déjà un brin refroidi. Il m’a dit
qu’il s’était retraité contre la gale. Une minute après il a dit Tiens j’ai retrouvé
ton bout de shit. J’en avais perdu un assez gros morceau chez lui. J’ai dit Ah
super. C’est pas vrai, c’est une blague, il a dit. Après il s’est plaint en détail de
ne pas avoir d’autre plan pour squatter à Paris qu’en banlieue. Il m’a
redemandé pour la troisième fois s’il ne pouvait pas s’incruster ici. J’ai dit
pour la troisième fois que je ne voulais pas demander ça à Pierre. Il avait sa
voix de pétasse haut perchée et langoureuse, genre gna gna gna. J’ai fini par
l’incendier. Ce que je trouvais le plus aberrant c’était le coup du shit. D’où ça
sort, un truc pareil  ? Surtout dans le contexte, à savoir agressions
caractérisées de son côté un jour sur deux, suivies du mien de gueulantes
pédagogiques dénuées du moindre effet. On s’est rappelés et raccroché au
nez pendant un moment. Et puis il m’a dit Dis-moi ce que tu veux que je te
dise  ? Tu veux que je te demande combien de livres t’as vendu  ? Vu qu’il
savait très bien que je ne sais pas combien de livres je vends, je me suis dit
que c’était l’explication. Rivalité. O.K., mais moi j’en ai marre qu’on m’agresse.
Ça faisait déjà quinze jours que je lui disais la même chose et que rien ne
changeait. Le pompon il l’avait gagné longtemps avant à Monoprix où on
faisait la queue aux caisses, j’avais mes lunettes de soleil comme la moitié du
temps. Enlève tes lunettes, il m’avait balancé. Genre ça l’énervait. La névrose,
c’est lourd. J’ai besoin de mes forces. Plus le temps de me faire bouffer. J’ai
imaginé le plan trop glauque si on habitait ensemble. Comment il allait me
miner. Me pourrir la vie. Et puis me dire que c’était pas normal que je crise
comme ça. Et après, être tout mignon. Alors, je l’ai viré. Je lui ai dit de régler
son problème, et qu’après, dans un an, cinq ans, dix ans, je serais ravi de le
revoir. Après je suis allé m’effondrer sur le canapé devant les championnats
d’Europe d’athlétisme. Tous ces muscles ça calme. Et puis comme j’étais
toujours malheureux je suis allé écrire ce qui s’était passé. C’est marrant j’ai
toujours pensé que si je faisais des choses, des exploits, passer l’ENA, publier
des bouquins, être un peu connu, on allait me respecter ou alors me
craindre, en tout cas me foutre la paix. En fait je pensais que tous les autres
étaient comme moi. Mais c’est pas du tout le cas. Il y a un tas de gens qui ont
envie d’en découdre. De se payer quelqu’un. Et plus ce quelqu’un est fort,
enfin remarquable pour une raison ou pour une autre, plus c’est jouissif. Je
ne dis pas que Stéphane est comme ça. Il a juste l’habitude d’être le coq
number one dans son poulailler. Bref. J’apprends à me défendre. À sauver
ma peau.
 
Dans la nuit je me suis réveillé en me grattant. La gale. J’étais vert. Demain
c’était dimanche. J’étais seul. J’allais devoir me retraiter, aller chercher les
trucs dans une pharmacie lointaine, changer les draps, changer la couverture
du canapé, faire au moins deux machines au lavomatic, flipper sur la
recontamination. Je me suis demandé si tout ça ne pouvait pas attendre
lundi. Ou plus tard. Je comprends les gens faibles. J’ai compris le sida aussi,
un peu mieux, l’horreur que ça doit être de ne jamais s’en débarrasser, jamais
être tranquille, la persécution. J’ai décidé de me tirer en laissant tout en plan,
d’ici quatre ou cinq jours les bêtes seraient mortes, ça tombait bien. Pierre ne
devait repasser que lundi entre la Provence et la Grèce pour reprendre son
manuscrit annoté. Je me suis rendormi. Le matin ça grattait encore bien que
je ne voie pas de boutons très probants. J’ai appelé ma mère pour lui
demander si je pouvais me réfugier à la campagne. En plus Paris me foutait
les boules, j’avais la chiasse, un retour de sciatique à cause du stress. J’ai fini
par me laver. J’ai remis des fringues contaminées : mon haut de l’armée US
orange et mon fut en cuir avec les Fila de François. De toute façon il fallait
que je descende, j’avais besoin de sérum phy pour remettre mes lentilles.
Chercher une pharmacie. Devoir sortir. Si la vie était normale, tout serait
livré à domicile gratuitement en moins de trente minutes. On ne mourrait
pas. On n’aurait mal nulle part. Je ne supporte pas la résistance du réel. J’ai
pris vers Pigalle. Il faisait beau quand je suis arrivé sur la place. J’ai regardé
l’ex-brasserie Pigalle devenue un bar vietnamien… Mon côté Le Pen.
L’immeuble à l’angle était en réfection pour devenir un petit bijou de
caractère, clamait une affiche, mais le cinéma X restait ouvert pendant la
durée des travaux, disait une autre. C’était le cinéma que fréquentaient
Stéphane T et Stéphane A, deux amoureux des Arabes. J’ai commencé à
bander. Je me suis arrêté devant l’entrée, sur la plate-forme de l’autre côté, là
où il y a les bus. Et puis j’ai traversé. L’entrée était refaite, tellement clean que
je n’imaginais plus que ce pût être le même cinéma, ou alors il avait dû
changer de destination depuis les travaux. J’ai avancé à l’intérieur en jetant
un œil sur les photos débiles, puis sur la caisse. Toute de verre teinté, on ne
pouvait pas voir à l’intérieur. Excitant. Je suis ressorti, j’ai pris en direction
de la pharmacie ouverte, plus loin sur le boulevard, celle de la place à côté de
l’ancien débouché de l’avenue Frochot était fermée, mon Dieu que je connais
bien Paris, j’en ai assez. Un mec et une nana sont sortis de Chao Ba. Rapidos,
il a glissé à elle. Ils se sont engloutis dans la rampe du métro. J’ai changé
d’avis, je suis retourné sur la plate-forme face au ciné. J’ai fait le guet. Un
vieux reubeu est rentré. Ouais, ouais, ouais. Ça se précise. Le soleil chauffait
tout d’un coup, j’ai enlevé mon haut, en dessous j’étais en débardeur blanc.
Un peu d’exhib, ça excite toujours, j’ai vérifié dans les glaces de la brasserie,
mes pecs et mes épaules étaient encore montrables. J’ai vérifié l’heure, il était
tôt, j’avais du temps avant mon train. J’ai pris la pose sur la rambarde.
Western. Un deuxième reubeu est rentré, tout aussi vieux et moche que le
premier. Et puis un grand black en veste néo-fifties, ni vieux, ni sale. Au
moins je pourrais me le faire. Je l’ai suivi. Les ongles et le bout des doigts du
caissier m’ont rendu la monnaie de cinquante. J’ai choisi la salle 1. Il faisait
tellement sombre que je n’y voyais rien. J’ai pensé que mes yeux allaient
s’habituer. Pas du tout. Au bout d’une minute j’ai commencé à monter des
marches en aveugle. Quelqu’un que j’ai touché sans le voir m’a engueulé. J’ai
dit que je n’y voyais rien. J’avais peur de tomber. Ça a duré longtemps
comme ça, et puis j’ai fini par comprendre les lieux. Le trou noir des
urinoirs. Les vieux reubeus qui me touchaient la main pour m’entraîner au
passage. La salle 2 avait l’air plus calme, sauf qu’une volée de marches vers la
sortie de secours devait pouvoir être détournée en baisodrome à l’occasion.
Personne n’avait la bite sortie. Des gens dormaient. Il n’y avait que des
monstres à part un ou deux mecs qui tournaient sans se décider, bon O.K.
j’avais mes lunettes mais quand même… J’ai pensé qu’ils ne devaient pas
assumer. La préoccupation était presque perceptible. La tristesse. Je suis
resté longtemps dans cet endroit. Le temps de décider de ne rien faire. Ceux
qui marchaient le plus étaient deux traves, deux vieux traves qui ne faisaient
pas le moins du monde illusion. J’ai vu l’un d’eux se faire jouir dessus, debout
au fond des urinoirs, par un vieux reubeu qui est allé se laver la bite au
lavabo, après. Je ne sais pas si c’était la même qui suçait en salle  2, un peu
plus tard. Je suis resté longtemps dans l’escalier de secours couvert de
graffitis, enfin plutôt d’annonces. Je n’appelle jamais les numéros de ces
annonces, j’ai sûrement tort. En tout cas elles m’excitent. Elles me fascinent.
David, bi, 33  ans, pour gros calibres et petits culs, deux numéros de
téléphone et un portable. Pas mal d’annonces de soi-disant nanas branchées
grosses bites de blacks et d’arabes. Samia la reine des salopes. Des conseils.
« La Scala, Strasbourg Saint-Denis, 33 francs, mieux qu’ici, ça baise. » Je le
savais, y étant allé sur les conseils de Stéphane T. Effectivement ça baisait.
Un obèse s’y était ventousé le cul sur ma bite au naturel. Après, il m’avait dit
Merci. Il faut baiser avec des moches, comme m’avait dit ce mec assez canon
lui-même à Lausanne, au Mad juste avant l’after. Eux, ils en veulent.
 
« Travelo sexy ch blacks bien montés pour la bourrer à fond. » « Elle est
séropositive en traitement, elle n’a rien à perdre. » J’ai regardé les plus petits,
ceux écrits au stylo pas au marqueur. J’aurais pu répondre à « Ch beur poilu
et viril (no de tel). » « Le meilleur moyen de se délivrer d’une obsession, c’est
d’y céder. » J’ai souri. « Mon Dieu délivrez-moi de cette obsession. Ce n’est
pas l’Amour.  » Et puis une croix. «  Je t’en prie, moi qui crois en toi et qui
t’aime. Tu viendrais dans cet endroit. »
 
Quand je suis ressorti de l’Atlas mes yeux ont mis du temps à s’habituer. Je
suis allé à la pharmacie. J’ai fait mes courses. Je suis rentré chez Pierre. J’ai
vaporisé partout. Je me suis traité. J’ai fait mes sacs. Puis j’ai posé des
panneaux «  Zone conta-minée (gale). Traitée le  22-08. Stay away from
zone » sur le lit et le canapé du salon, et je suis parti pour la gare de Lyon,
décidément c’est la saison. Ma mère est venue me chercher. J’aime ma mère.
À la maison les chiens m’ont fait la fête. J’ai critiqué le cheval de ma sœur
pour la forme, en réalité j’étais ravi. Le soir ils se sont engueulés – ma mère
et Thierry. J’ai gueulé sur ma mère. On a discuté. Comme on ne s’aime pas.
Comme on s’aime mal. Je me suis retraité avant de dormir. Je n’ai pas fait de
pétard. Je ne me suis pas branlé. J’ai dormi douze heures. La campagne ça
me rassérène maintenant, avant ça me faisait flipper. Maintenant le calme, ça
me calme. Le lendemain on a rediscuté. C’était bien. Ils sont partis pour
Paris. Je me suis dit que j’allais passer une journée blanche. En fait je me suis
assez vite mis à taper. En ce moment c’est terrible je n’arrête pas de penser à
des trucs à rajouter au livre, et plus j’en rajoute plus ça m’arrive, c’est comme
des vagues. Je pensais à mes bons souvenirs en prenant ma douche.
Quand je faisais n’importe quoi. L’imitation de Quentin. J’avais envie de
faire pareil, de fumer un gros pétard et de boire du whisky et de me
promener pendant des heures avec un gode dans le cul, un string en cuir et
des bretelles, des pinces à seins… Mais la campagne ne se prête pas trop à ce
genre de sports, n’importe qui peut passer dire Bonjour n’importe quand, et
je ne m’imaginais pas… Et puis Nicolas Pages est au Japon. Il faut que je lui
e-maile. Nelson est à Santiago. Il doit me faxer ses T4. Les autres sont à
Paris. Nous sommes là. Ce n’est pas fini. Et puis j’ai la tête pleine de travail.

1. Le PACS, pacte civil de solidarité, a été instauré en 1999 sous le gouvernement de Lionel Jospin.
2. Gadjo Dilo, film de Tony Gatlif, 1997. La Vie de Jésus est le premier film de Bruno Dumont, sorti
la même année.
 
INDEX
 
(mercredi 28 octobre-mardi 2 novembre 1998)

 
Guillaume Dustan : moi*.
Nicolas Pages  : artiste conceptuel, bourlingueur, jeune, beau, pas trop
con.
P.O.L : éditeur.
Fabrice : copain avec qui j’étais à Londres dans DMC, mais je ne l’ai pas
mentionné pour ne pas trop compliquer les choses. C’est lui le genre
mannequin qui mange pas loin de nous au Diable, toujours dans DMC, et
que je branche au cas où. On se revoit de temps en temps et c’est toujours
assez bizarre.
Frédéric Debanne (nom de scène : Frieda) : directeur commercial chez
Robert Clergerie. Membre de la bande Roland le chanteur, Rami et autres,
très active dans les années 1980.
Chip the Strip : strippeur londonien.
Cyril X : chanteur, danseur, et personnage charismatique du milieu.
Alain Royer : journaliste fondamental de la scène.
Gwen Fauchois  : autre journaliste fondamental de la scène (version
lesbienne).
Rahan : mon héros.
Docteur Justice : un modèle.
Quentin : ah, la, la… (= Olivier*). Ex de référence. M’a tout appris, sauf
l’essentiel. Voir DMC*, JSCS*, PFQM.
Laurent Goumarre : plasticien et critique d’art.
Michel Zumkir : organisateur de rencontres littéraires à Liège.
Anne-Emmanuelle  : hyper vieille copine géniale et dépressive (corse).
Rencontrée à H-IV*.
H-IV : Henri-IV. J’y ai fait mon hypokhâgne et ma khâgne.
Quentin Durward : héros de Walter Scott. Modèle.
Vivianne Bonne : ma chargée de compte à la Société géniale.
Nan Goldin : photographe global de l’intime.
J-X (ou J-X) : également connu sous le nom de DJ-X. Branché parisien.
M’a tout appris : m’habiller, glousser… Ma sœur.
Pierre : vieil ami caractériel (mais au goût musical affûté) chez lequel j’ai
squatté à mort…
Hervé Dubois : personnage mythique de l’époque de la bande*. A couché
avec tout le monde avant de disparaître (marié, père de famille, moche)
quelque part dans la plaine du Pô. Ex à moi.
Claire Lasne : ex à moi quand on avait dix-huit ans, devenue metteuse en
scène depuis (je dis ça pour me faire mousser).
Franck Lapersonne  : ex à moi, devenu acteur de boulevard depuis. M’a
beaucoup protégé à une époque difficile (1984-1985).
Gilles Rivière  : l’homme qui m’a fait voir la lumière violette pour la
première fois, Cf. PFQM*.
Marcelo (ou Nelson)  : Lapin, Chair de ma chair, Prunelle de mes yeux,
Cf. JSCS* et PFQM*.
Christophe Beaux  : idéal de beauté qui m’a valu ma première vraie
dépression (1986-1987), Cf. PFQM*.
Lydia Lunch : artiste-culte new-yorkaise.
Nathalie : celle qui aurait dû être ma femme si je n’étais pas aussi pédé, Cf.
PFQM*.
Mireille : patronne de bar à Liège.
Thierry : partenaire de vie de ma mère. Artiste fou.
Christine : amie.
Pierre-Em : chroniqueur mondain au pastis.
BMK : ou Bernard, organisateur de soirées (Dispatch*, Blockhaus*)
Dispatch : soirée-culte de la scène*.
Blockhaus : autre soirée importante de la scène*.
scène : là où ça se passe. Cf. ghetto*.
milieu : cf. ghetto*.
Jean-Hughes : vieille connaissance. Pilier de la scène*.
Aurore Leblanc : journaliste à FG*.
FG  98.2  (ex-Fréquence gaie)  : radio house. Voir Henri Maurel* et
Christophe Vix*.
Henri Maurel : patron de FG* : A mauvaise réputation à cause de l’époque
des Gais pour les libertés, on ne sait plus très bien pourquoi. Les militants
purs et durs le prennent pour un con.
Christophe Vix : un vrai bonheur. Cf. FG*.
CNL : Centre national du Livre (ex-Centre national des lettres).
QG : bar à cul du Marais.
CCGL  : Centre culturel gai et lesbien. Fantasme personnel débile et
mégalomane. En fait on le fera à l’intérieur du CGL, ce sera plus simple. Cf.
CGL*.
CGL : Centre gai et lesbien. Notre centre.
Bains (ou Bains-Douches) : mon club préféré depuis toujours, pour, je ne
sais pas, la disposition des lieux, la vibe…
PFQM : Plus fort que moi (mon livre d’avant).
DMC : Dans ma chambre (mon livre d’avant-avant-avant).
JSCS : Je sors ce soir. Ma plus grande réussite pour l’instant.
Mots à la bouche : seule et unique librairie pédé parisienne.
IDM : le sauna des années 1980, maintenant un peu out à mon avis.
Gibus  : boîte de rock nase (malgré un bref moment new-wave autour
de 1982), reconvertie techno avec succès en 1998.
Fnac Saint-Lazare : la seule qui ait le courage de présenter une sélection
de livres pédés (même si c’est dans un coin). Voir gondole à roulettes*.
gondole à roulettes  : bout d’étagère qui se déplace dans la librairie. Cf.
Fnac Saint-Lazare*.
Act Up  : mouvement militant anti-sida et pro-malades coaché
notamment par Didier Lestrade*, moins au top depuis les trithérapies.
Cherche son souffle du côté d’une action politique élargie.
Didier Lestrade : Didier Lestrade fut notre chef. Quelque chose comme
ça. Il était au centre de tout  : musique, drogue, mondanités, sex-appeal,
intelligence. Quand le sida est arrivé, il l’a dit lui-même, Didier a cessé toute
pénétration, même protégée. À la place, il a fait Act Up.
Balland : maison d’édition mainstream rachetée par Jean-Jacques Augier.
J’y prépare une collection de bouquins pédés. « Le Rayon gay ».
Garbage : groupe de rock.
Aurélie Grimaldi : connaissance de J-X. Minette de la scène*.
Christophe et Olivier : faux couple infernal de la scène*.
Dominique Perrault  : vieux (enfin, trente-huit ans, mais ne les paraît
pas) pilier du milieu*. Copain de J-X. J’avais (enfin, Olivier…) plus ou moins
partouzé avec lui et son mec, Ronald, en 1989 (?). Ou bien est-ce que nous
nous bornions à nous croiser au lavomatique place Gustave-Thoudouze ?
Érik Rémès : autre pilier de la scène*. A donné à Libération son journal
du sida pendant plusieurs années. Protégé d’Éric Lamien* et futur auteur à
moi*.
Mandana Curiaux  : copine de J-X qui nous a aidés à avoir le quota de
filles pour le Balaxia. Sœur de Ramine*, a épousé, c’est marrant, Alain
Curiaux, l’ex-meilleur copain d’Hervé Dubois* en première-terminale à
Jacques-Decour. Alain avait fait à l’époque un super dessin de moi en
rockabilly que je dois avoir encore quelque part…
Philippe Joanny : journaliste pipole de la scène*. Amant de Tim*.
Philippe Wozniak : copain de J-X. Ancien grand branché alcoolique des
années 1980, reconverti humanitaire à la campagne.
Stéphane Trieulet  : journaliste fondamental de la scène*. Écrivait un
agenda totalement délirant dans Tribus*, gratuit éphémère des années 1980.
Passé par la suite à Têtu. Parti depuis. Écrit un livre en ce moment, paraît-il.
Tim Madesclaire (ou Tim) (ou Tom, in DMC*, JSCS*, PFQM*)  : ex-
coup d’Olivier*, devenu par la suite un ami. Architecte, mais surtout
journaliste, puis chroniqueur mondain de la scène*. Longtemps en tandem
avec Bernard* ou Bao*, fondateur de Tribus*. Amant de Philippe Joanny*.
Tribus : le journal gay le plus drôle que j’ai jamais lu, en France tout du
moins. A paru dans les dernières années  1980, c’est-à-dire au début des
années 1990.
Sandrine (ou Sand’s)  : membre de la bande*. Fait chier tout le monde
avec ses gosses.
la Chose : la drag-queen trash conceptuelle de Paris.
Miss Sue : l’autre drag-queen de référence. À mes yeux, tout au moins.
Dario : l’autre drag-queen de référence. À mes yeux, tout au moins.
Friedrich : encore une drag-queen de référence. Enfin, à mon avis.
Chant des voyelles : mon ex-restau préféré. Sombre, calme, pas cher, ne
rend pas malade.
Rude : restaurant culte de l’année 1997. Cantine de la scène.
e-male : gratuit crucial des années 1990. Grâce à ses nombreuses photos, a
enfin donné une existence visible et concrète à la scène*. Son agenda qui
met sur le même plan les soirées en bars, en clubs, et en sex-clubs, a
révolutionné la perception de la scène par elle-même en ruinant la
distinction entre activités nobles (bars), semi-nobles (clubs), et viles (sex-
clubs).
Projet X : magazine essentiel des années 1990. Lancé par des anciens de
Gai Pied*, il est consacré à la scène hard*, mais aussi à des scènes voisines
(scène cyber, scène art conceptuel, scène tribale, etc.). Projet X qui est
mensuel et vendu sur abonnement et au numéro, édite également un agenda
gratuit, pendant hard de e-male*, Illico*, Double face* et autres Out*…
Kiki : chef de Projet X*.
Piano-zinc  : cabaret homo où on chante. Propriété de Jürgen, icône
moustachue des eighties.
Out  : gratuit parisien, un des titres innombrables successivement créés
par Pascal-Abel Basque. Chroniques de Pierre-Em*, Cyril X*, Philippe
Joanny*, etc.
Hervé Bernard (alias la Drummer*) : membre de la scène* mais aussi de
la scène hard*, successivement M. Drummer Europe, puis International M.
Drummer 1998. Bouddhiste en chaleur. Écrit un livre en ce moment…
Stéphane Prévost : cyber-cochonne de l’espace. Beauté, pilier de la scène*
et de la scène hard*.
Fabrice van den Bossche : dit aussi Bazook. Photographe pour Projet X*.
Je l’ai connu bien avant (encore un ex de Quentin*).
Shirtology : j’adddore ce qu’ils font.
Têtu  : journal. Dirigé par Thomas Doustaly*, après le départ de Pascal
Loubet. Patrick Thévenin* y a une influence non négligeable.
Patrick Thévenin (dit La pharmacienne)  : journaliste important de la
scène*, mais aussi du milieu*.
TGV  : pour Téquila-Gin-Vodka, soirée (ex-Thanx God I’m a VIP) de
Sylvie Chateignier, fondatrice de la boutique de fripes seucla Sky my
husband, héritière conceptuelle late eighties du dépôt en étage d’Anoushka*,
rue Pierre-Lescot (early to mid-eighties).
Anoushka  : reine de la nuit. Double féminin d’Alain Pacadis*, figure
historique de la scène* parisienne des late seventies-early eighties. On m’a
rapporté que les premières extas, enfin ma première exta, celle qu’on m’a
donnée en 1988 à la Jungle* au Rex*, venait direct d’une boîte à chaussures
de son dépôt en étage de fripes chic, rue Pierre-Lescot.
Alain Pacadis : héraut de la liberté, mort au combat. Professa dans Libé*.
Son enseignement et sa chaire ont été repris, après un