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D’abord répondre à « la juge belge ». Elle a parlé « de


terrorisme radical », eh bien pour Abdeslam, « ces
13-Novembre : « On a visé des civils, mais
termes créent la confusion ». Il corrige : « En réalité, il
ça n’a rien de personnel » ne s’agit que de l’islam authentique. »« Ces radicaux,
PAR KARL LASKE
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 16 SEPTEMBRE 2021 ce sont des musulmans », tente-t-il encore de rectifier.
Au premier jour d’audience, Abdeslam s’était présenté
en « combattant de l’État islamique », et il s’installe
un peu plus dans ce rôle aujourd’hui :
« Une partie civile a demandé [à la juge Panou]
pourquoi la France ? La juge n’a pas donné de
réponse. Moi, je vous dis : on a combattu la France.
On a attaqué la France. On a visé la population,
Photomontage Sébastien Calvet / Mediapart © Sebastien Calvet
des civils, mais ça n’a rien de personnel. On a visé
Devant la cour d’assises, mercredi, Salah Abdeslam, la France et rien d’autre. Parce que les avions qui
seul membre survivant des commandos du 13 bombardent l’État islamique ne font pas de distinction
novembre 2015, a présenté les attentats comme une entre les hommes, les femmes et les enfants. On a
riposte aux bombardements français contre l’État voulu que la France subisse la même douleur que nous
islamique. subissions. » Abdeslam dit « on » et « nous », et
Une guerre. Les attentats du 13 novembre 2015 ont été parle ainsi au nom de l’État islamique pour justifier les
comme l’irruption d’une guerre dans Paris. Soudaine. attaques de Paris. Difficile de ne pas y voir une forme
Fulgurante. Salah Abdeslam a livré, mercredi, cette de revendication des crimes.
évidence factuelle à la cour d’assises pour justifier
sa participation aux attaques des commandos de
l’État islamique. La guerre en Syrie s’était, selon lui,
légitimement déplacée en France pour riposter aux
bombardements de la coalition internationale. Ainsi,
Abdeslam, le « dixième homme », celui qui a déposé
les kamikazes au Stade de France avant de s’enfuir
en Belgique, plaide pour ainsi dire coupable. « On dit Photomontage Sébastien Calvet / Mediapart © Sebastien Calvet
souvent que je suis provocateur mais moi, ce que je En tenue de sport grise, il poursuit, particulièrement
veux, c’est être sincère », a-t-il proclamé. calme. Son visage en partie couvert d’un masque
Au début de l’audience, le président Jean-Louis Périès chirurgical noir s’affiche de multiples fois sur les
a demandé aux accusés de préciser « leurs positions » à écrans plats suspendus dans la salle d’audience. « J’ai
la suite des premières dépositions des enquêteurs entendu François Hollande dire que nous combattons
et de la juge belge Isabelle Panou, lundi et mardi. la France pour vos valeurs et vous diviser. C’est un
« Quelques mots », « un bref instant », « il ne s’agit pas mensonge manifeste. Quand François Hollande a pris
de faire un long discours », prévient-il, craignant des la décision d’attaquer l’État islamique, il savait très
déclarations à rallonge d’Abdeslam. Après avoir lancé bien que sa décision comportait des risques. Quand les
un « bonjour à tous », Salah Abdeslam annonce qu’il États-Unis ont demandé à la France d’attaquer l’Irak,
sera « un petit peu plus long ». « Par quoi commencer ? Jacques Chirac a refusé son soutien. Il a dit que ça
» lance-t-il aux magistrats, inquiets. provoquerait une haine anti-française et des attaques
meurtrières. C’est exactement ce qui se passe. »

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On relève au passage qu’Abdeslam parle de cette a participé à l’exfiltration d’Abdeslam, prétend qu’il
guerre au présent, en dépit de la défaite militaire de n’a « jamais été au courant de ce qui allait se passer » :
Daech en Syrie et en Irak. « Je sais que certains de « On m’a collé une étiquette de terroriste alors que je
mes propos peuvent choquer, heurter, surtout les âmes ne suis pas un terroriste », soutient-il.
sensibles, poursuit-il. Le but n’est pas d’enfoncer le Enfin Mohamed Abrini, qui a accompagné Abdeslam
couteau dans la plaie, mais d’être sincère vis-à-vis de lors des préparatifs en région parisienne (location des
ces personnes [les victimes présentes au procès – ndlr] voitures, et des logements à Alfortville), et qui est
qui souffrent. » Le terroriste remercie et se rassoit. impliqué dans les attentats de l’aéroport de Bruxelles –
Salah Abdeslam se présente donc comme l’opposé au cours desquels, il a été identifié comme « l’homme
d’un repenti. Mais sa parole éveille la curiosité. au chapeau » –, fait profil bas. « Pour ma part, je
Parlera-t-il ? Pourra-t-il éclairer les zones d’ombre sur reconnais ma participation aux attentats, dit-il. Mais
son rôle exact, l’abandon de sa ceinture explosive, je ne suis pas non plus Oussama Atar : je ne suis pas
son exfiltration au petit matin du 14 novembre ? le commanditaire ni le cerveau des opérations. »
Impossible à dire pour le moment. Les « opérations » sont justement le sujet du jour. Un
La plupart des accusés sont restés brefs. Ne lâchant responsable de la section antiterroriste (SAT) de la
qu’une phrase ou deux. Certains annoncent qu’ils ne Brigade criminelle, dit BC025, entendu anonymement
s’exprimeront que plus tard : le Tunisien Sofiane mais à visage presque découvert (il porte un masque
Ayari, qui partageait la planque d’Abdeslam lors chirurgical) résume la reconstitution par les enquêteurs
de sa cavale, dit qu’il n’a « pas de déclaration du déploiement des commandos de Daech dans Paris.
à faire aujourd’hui », le djihadiste suédois Osama Une opération de guerre méticuleusement préparée.
Krayem fait savoir qu’il est « prématuré de donner Rapidement, c’est l’identification d’un véhicule, une
[sa] position sur les faits ». Les deux hommes Polo, aux abords du Bataclan, et la découverte
sont soupçonnés d’un projet d’attentat simultané d’un premier téléphone dans une poubelle. Puis,
à Amsterdam, où ils sont allés le 13 novembre l’apparition d’un terroriste au téléphone sur une
2015. Parmi les logisticiens présumés, plusieurs se vidéosurveillance des abords du stade de France.
déclarent impatients de répondre aux questions (Ali Le bornage permet d’identifier cette ligne, puis un
Oulkadi, Muhammad Usman), ou encore innocents troisième téléphone dont le parcours va suivre le
(Abdellah Chouaa). Yassine Atar, le frère d’un des trajet des attaques des terrasses, et un téléphone belge.
commanditaires des attentats se plaint d’être là à cause Il y a trois équipes. L’enquête détermine que trois
de ses « liens familiaux ». Son frère Oussama est l’un voitures ont été louées, le 9 novembre, en Belgique.
des accusés fantômes du procès. Il aurait été tué en La Polo retrouvée au Bataclan. La SEAT utilisée
Syrie le 17 novembre 2017. par le commando des terrasses, retrouvée grâce à
Certains accusés reconnaissent leur culpabilité pour son trackeur, à Montreuil. Et une Clio, avec laquelle
l’aide apportée au groupe mais se disent étrangers Abdeslam a déposé le premier commando au Stade de
au terrorisme (Hamza Attou, Farid Kharkhach, Adel France ; une voiture retrouvée place Albert-Kahn, près
Haddadi, Mohamed Bakkali, Ali El Haddad Asufi). de la porte de Clignancourt.
« Je ne nie pas les faux papiers, dit Kharkhach. Par La téléphonie permet de reconstituer les échanges
malchance, je suis tombé sur ces personnes, mais entre les commandos et le numéro belge, dit B3,
je n’ai jamais pensé que les faux papiers auraient qui répercute les informations. Du Stade de France,
servi à des massacres. » Soupçonné d’avoir fourni des le téléphone baptisé B1 communique avec deux
voitures et des caches aux membres du commando, lignes, B2 et B4, entre les mains d’Abdelhamid
Mohamed Bakkali reconnaît « avoir commis certains Abaaoud, le chef du commando et son complice
actes » et en « conteste d’autres ». Mohamed Amri, qui Chakib Akrouh, dans la SEAT. B2 ou B4 répercutent

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à B3, qui réfère à B90, la ligne retrouvée près du 6, SEAT 7, SEAT 12. Puis celle de trois couteaux
Bataclan. La géolocalisation de ces téléphones permet retrouvés dans le véhicule également, des lames de
de reconstituer le parcours des trois véhicules. Et elle 17 cm, parfaitement aiguisées.
confirme la coordination et le minutage des attaques. « Plusieurs centaines de munitions ont été tirées,
Les explosions du Stade de France, à 21 h 16, résume le policier de la Brigade criminelle, en
puis 21 h 20, sont précédées d’échanges entre B1 décomptant les balles par lieu des attaques. Sur le
et l’équipe des terrasses qui communique avec la Carillon [et Le Petit Cambodge], la kalachnikov SEAT
Belgique avant de commencer ses attaques rue Bichat, 6 tire cinquante munitions, SEAT 7 : vingt-quatre,
à 21 h 24, rue de la Fontaine-au-Roi, puis rue de SEAT 12 : cinquante-six. Sur La Bonne Bière [et Casa
Charonne à 21 h 36. « La SEAT appelle la Belgique Nostra], rue de La-Fontaine-au-Roi, à cinquante-
qui appelle la Polo, résume le policier. C’est toujours six, vingt-cinq et vingt-neuf reprises. Sur La Belle
la Belgique qui appelle la Polo. » Après quoi, l’équipe Équipe, rue de Charonne, cinquante-cinq, trente-sept
du Bataclan envoie un dernier SMS : « on est parti, et soixante-douze fois. »
on commence ». L’attaque de la salle de spectacle
Ces trois attaques ont fait trente-neuf morts.
commence à 21 h 47. L’explosion d’un gilet explosif
par le dernier kamikaze du Stade de France est « Il y a un cheminement bien établi, surtout de la SEAT
déclenchée à 21 h 53. et de la Polo, on voit que la Polo fait plusieurs fois le
tour du Bataclan, que la SEAT part de façon directe
« Ce soir-là, on ne comprend pas ce qui s’est passé »,
sur les scènes de crime », relève le président Jean-
juge le policier. Il y a en particulier un doute sur
Louis Périès, qui s’interroge sur le parcours erratique
le nombre de terroristes engagés. L’identification
de la SEAT, après les attaques jusqu’à son abandon à
d’Abdelhamid Abaaoud sur une vidéosurveillance, à
Montreuil.
22 h 14, au métro Croix-de-Chavaux à Montreuil
relance les recherches. Après l’attaque suicide d’un des trois terroristes
du commando des terrasses (Brahim Abdeslam, le
La vidéo est brièvement visionnée par la cour
frère de Salah) au comptoir Voltaire, à 21 h 41,
d’assises. On y voit le chef du commando avec ses
Abaaoud et son complice sont repartis en voiture vers
baskets orange qui ont été remarquées un peu plus tôt
Ménilmontant, puis ils sont remontés vers la porte de
sur deux scènes de crime et filmées rue de Charonne.
Bagnolet et ont rejoint Montreuil, faisant une boucle
Abaaoud et son complice Akrouh paraissent détendus.
inexpliquée dans l’Est parisien. Où ils ont pris le
Ils échangent même quelques mots avec un voyageur.
métro.
« On voit des individus qui viennent de tuer une
« C’est quelque chose qui nous a surpris,
quarantaine de personnes et qui n’ont pas l’air
répond l’enquêteur. Ce cheminement n’est pas
stressés du tout, poursuit-il. On comprend qu’on a au
du tout logique. Mais en janvier, on a eu le même
moins deux terroristes qui sont toujours dans Paris, et
phénomène quand la voiture des Kouachi est repartie.
on entre dans un contexte de traque pour éviter un sur-
L’adrénaline peut-être.Un effet de décompensation au
attentat. »
niveau de l’adrénaline, un effet d’euphorie. Et il y a
Les autorités belges transmettent la position de la l’abandon de l’armement dans le véhicule qu’on a du
SEAT abandonnée, le 14 novembre – grâce aux mal à s’expliquer. »
données de géolocalisation du trackeur. À l’intérieur,
Les enquêteurs s’interrogent aussi sur ces lieux notés
les policiers découvrent trois kalachnikovs et dix-sept
sur un papier retrouvé dans la Clio : la place
chargeurs, dont treize entièrement vides. La photo
Charles-de-Gaulle, le Stade de France, la place de
des armes de guerre, crosses en bois, rafistolées au
la République, le bois de Boulogne… « Y avait-il
scotch, s’affichent sur les écrans de la cour d’assises.
d’autres projets ? », questionne une magistrate. Rien
Elles sont désignées par les numéros de scellés SEAT
de concret n’a été mis en évidence. Mais on soupçonne

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Abaaoud d’avoir eu des velléités de poursuivre son « C’est quelque chose de difficile, répond l’enquêteur,
périple meurtrier. « La revendication [de Daech] ne ému, parce qu’on était sur Charlie Hebdo, et là on se
parlait que de huit combattants, alors qu’on sait qu’ils dit : “Ça va être ça mais en pire.” Au Bataclan, le
sont dix », relève ainsi l’enquêteur. sentiment qu’on a c’est, clairement, l’échec. Je n’aime
pas le mot. Ça veut dire qu’on pouvait empêcher ça.
Un avocat des parties civiles, Me Jean Reinhart,
Et quand j’entre au Bataclan, je me dis : “Bon ben, ce
questionne le policier sur son arrivée sur la scène de
soir, on a échoué.” »
crime du Bataclan.
« Est-ce que vous pouvez nous dire avec vos mots ce
que vous voyez ? »

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