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LES RACINES RÉFORMÉES DU QUÉBEC

« Canadien-Français » ou « Québécois de souche » demeurent, dans notre imaginaire collectif, indissociables de « catholique ». Puisque les clercs ultramontains ont dominés la société canadienne-française des Rébellions des Patriotes jusqu’à la Révolution tranquille, on assume généralement qu’il n’y a pas eu – outre les Amérindiens et les minorités immigrantes – de communautés non-catholiques qui ont marqués significativement l’histoire de notre pays. Ce présent article vise à faire connaître les hauts faits des explorateurs, fondateurs, pionniers, et réformistes huguenots (protestants français) au Québec, dont l’importance est massivement méconnue mais auxquels notre patrie est grandement redevable.

TABLE DES MATIÈRES
La première tentative de peuplement………………………………………………………p. 2 La « France Antarctique » au sud du Brésil !.........................................................................p. 3 Des colonies huguenotes en Floride et en Caroline……………………………………….p. 3 Les fondateurs huguenots de la Nouvelle-France………………………………………....p. 5 La bêtise monumentale du cardinal Richelieu…………………………………………......p. 9 Une présence attestée… par le clergé romaniste………………………………………... p. 10 Dénombrer les calvinistes en Nouvelle-France…………………………………………..p. 13 Quelles formes prirent les persécutions ?...........................................................................p. 15 La lutte pour le gouvernement responsable………………………………………………p. 17 Le franco-protestantisme au Québec au XIXe siècle…………………………………….p. 20 Appendice – Champlain était-il huguenot ?.......................................................................p. 22

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LA PREMIÈRE TENTATIVE DE PEUPLEMENT
L’histoire des débuts de la Nouvelle-France est inséparable de celle de la diaspora huguenote. Le premier voyage que fit le navigateur Jacques Cartier en Amérique en 1534 fut financé par Philippe de Chabot, un magistrat réformé, Gouverneur de Bourgogne et de Normandie1. Amiral de France et ami de François Ier, il utilisa son influence pour convaincre le roi de l’importance d'une expédition française au Nouveau-Monde et demanda à Jacques Cartier d'être le chef de cette entreprise. Jacques Cartier lui-même, bien que catholique, était issu d'une famille protestante2. Plusieurs des matelots des équipages de Jacques Cartier lors des voyages de 1534 et 1535-1536 étaient des protestants3. Après un bref intermède, une première colonie fut établie à Cap-Rouge près de Québec en 1541 par Jean-François de la Rocque, sieur de Roberval, un huguenot originaire de Carcassonne au Languedoc. Le roi lui octroya le titre de Lieutenant-Général du Canada et lui donna le mandat de construire « des forts, des églises et des temples4 », ce qui est intéressant puisque les calvinistes appellent souvent leur lieux de culte des temples. Puisque les autorités civiles n’avaient fournies que des forçats à Roberval, cette tentative de colonisation s’avéra un échec cuisant et la colonie fut abandonnée dès 1543. Retourné en France, Roberval combattit pour le parti réformé lors des décennies subséquentes. Aucune tentative d’implantation définitive ne fut entreprise dans la vallée du Saint-Laurent au cours des six décennies suivantes. Cependant, il se développa pendant cette période une intense activité de pêche et de commerce dans l’estuaire du Saint-Laurent, au point que les historiens ayant étudié la question affirment que le trafic maritime était alors aussi important dans le golfe du Saint-Laurent que dans celui du Mexique (qui était à ce moment très achalandé)5. Des Français venaient annuellement sur les rives du Saint-Laurent à la saison estivale pour y faire du troc avec les Amérindiens. Comme les cités portuaires les plus portés à s’enquérir du Nouveau Monde étaient alors étaient alors des bastions huguenots comme La Rochelle, Saint-Malo et Dieppe, il est raisonnable de suggérer que bon nombre des commerçants venus en Canada pendant cette période étaient d’obédience réformée.

Marc PELCHAT et Marie-Claude ROCHER, « Lumière sur une présence oubliée : Les Huguenots en NouvelleFrance », Institut du patrimoine culturel – Université Laval, http://www.ipac.ulaval.ca/activites/colloques/leshuguenots-en-nouvelle-france/ (Consulté le 1er avril 2011). 2 Michel BARBEAU, « Les Huguenots en Nouvelle-France », Site généalogique de Michel Barbeau, http://pages.infinit.net/barbeaum/hugue.htm (Consulté le 1er avril 2011). 3 Richard LOUGHEED et al., L’étude de la religion au Québec – Bilan et prospective, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 2001, p. 63. 4 Michel BARBEAU, opere citato. 5 Denis VAUGEOIS, « Samuel de Champlain – Fondateur de Québec », Société Radio-Canada, http://archives.radio-canada.ca/societe/histoire/clips/15264/ (Consulté le 10 octobre 2011).
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LA « FRANCE ANTARCTIQUE » AU SUD DU BRÉSIL !
Au milieu du XVIe siècle, un des futurs chefs des protestants français, Gaspard de Coligny, Amiral de France et Gouverneur de Picardie, confia à Nicolas Durand de Villegagnon la mission de fonder un établissement permanent en Amérique du Sud. Coligny et le roi Henri II voulaient qu’une puissante base militaire et navale permette à la France de contrôler le sud du Brésil. Villegagnon, ancien chevalier de Malte passé au luthéranisme puis au calvinisme, espérait avec cette occasion fonder une nouvelle Genève6. Il avait visité le secteur du Cabo Frio en 1565 où plusieurs de ses marins coreligionnaires avaient déjà l’habitude de séjourner. En 1555, Villegagnon parti de Le Havre en Normandie avec une petite flotte mise à sa disposition par Coligny ainsi que 600 hommes et femmes (incluant des catholiques, dont deux bénédictins). Arrivé de l’autre bord de l’Atlantique la même année, il fonde le Fort Coligny sur l’île Villegagnon dans la baie Guanabara (bordant l’actuelle Rio de Janeiro) au sud du Brésil. Un bourg en briques, Henryville, est bâtit sur la côte en 1556. Villegagnon sollicita de l’aide auprès de Jean Calvin pour consolider le protestantisme en France antarctique. Le réformateur lui envoya une douzaine de Genevois dont le pasteur Pierre Richer et l’étudiant en théologie Guillaume Chartier qui débarquèrent en 1557 avec un second contingent (financé par Coligny) de 300 hommes et de quelques femmes à marier. Malgré que les principales problématiques qui surgirent étaient le cannibalisme des Amérindiens et l’indiscipline (sexuelle, notamment) de nombre de recrues, une vive division prit forme entre calvinistes et papistes. Il semble que les réformés se replièrent sur Henriville tandis que les catholiques restèrent au Fort Coligny. Malheureusement, la vie de la France antarctique fut de courte durée. La jeune colonie fut attaquée et décimée en 1560 par les Portugais catholiques. Les habitants français sont chassés, certains retournent en France comme l’écrivain Jean de Léry tandis que d’autres se réfugient dans la forêt environnante. Ils parviennent à maintenir des rapports commerciaux avec la France jusqu’à 1567 environ7.

DES COLONIES HUGUENOTES EN FLORIDE ET EN CAROLINE
Gaspard de Coligny, devenu entre-temps un des dirigeants politiques du mouvement réformé en France, ranima l’idée de créer une colonie refuge aux Amériques pour les Français d’allégeance calviniste. Il commandita donc les expéditions de deux huguenots, Jean de Ribault (natif de Dieppe) et René de Laudonnière (originaire du Poitou). Ribault tenta
Bartholomé BENNASSAR, « Dieu, le diable et le bon sauvage – La découverte du Brésil », L’Histoire, Numéro 243, mai 2000, p. 82-87. 7 Thierry WANEGFFELEN, « Rio ou la vraie Réforme – La France Antarctique de Nicolas Durand de Villegagnon entre Genève et Rome », Actes du Colloque franco-brésilien de l'Université de Paris-Sorbonne, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1998, p. 161-175.
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d’abord de s’établir à Charlesfort sur l’île Parris à l’extrême-sud de l’actuelle Caroline du Sud en 1562. Ribault installa une trentaine d’homme à cette localité, mais l’hostilité des Amérindiens et une mutinerie firent en sorte que le projet tourna au désastre, les mutinés prenant le large sur un radeau rudimentaire. En 1564, Coligny envoya un contingent de 300 hommes et quelques femmes de confession réformée sous le commandement de Laudonnière. Ils construisirent le Fort Caroline à l’extrême-nord de la Floride en 1562 (sur le site actuel de Jacksonville), mais leur colonie fut détruite par les Espagnols catholiques en 1565 qui tuèrent 142 Français pendant un bref siège puis assassinèrent 111 habitants après la reddition car ils refusaient d’abjurer le protestantisme. Un convoi de secours huguenots s’étant échoué sur la côte de Daytona Beach et du Cape Canaveral (en Floride centrale) à cause d’un ouragan, les Espagnols traquèrent les rescapés et en tuèrent 134 au Matanzas Inlet (la Crique au massacre), dont Jean de Ribault. René de Laudonnière, le peintre Jacques Le Moyne et une cinquantaine de survivants s’enfuirent en France8. L'assassinat de Gaspard de Coligny lors de l’hécatombe de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, mit temporairement fin à l'intention de créer une colonie refuge pour les calvinistes français aux Amériques. Bien qu’une série d’échecs, ces premières épopées huguenotes aux Amériques a fait couler beaucoup d’encre en Europe à cette époque. Dans le feu des Guerres de Religion, le parti protestant en France développe un internationalisme calviniste et dote l’argumentaire réformé d’un volet « colonial ». Divers savants, tel le cartographe et explorateur Guillaume Le Testu, s’approprient symboliquement le Nouveau Monde en publiant un corpus d’ouvrages faisant avancer nos connaissances géographiques et anthropologiques sur ces contrés exotiques9. Ce faisant, ces auteurs formulent un projet ambitieux : l’Amérique doit être investie et peuplée par les disciples de Calvin, Bèze et Viret au nom de l’avancement de la Réformation. Autrement dit, la lutte pour sort de la civilisation chrétienne est transportée en Amérique10. Ce projet, élaboré par des militants huguenots, fut récupéré par les puritains d’Angleterre au point qu’il est adéquat d’affirmer que « l’histoire de l’Amérique anglaise
Patrick COUTURE, « La Nouvelle-France en Floride », République Libre, http://www.republiquelibre.org/cousture/FLORIDE.HTM ; U.S. National Park Service, « The Massacre of the French », http://www.nps.gov/foma/historyculture/the_massacre.htm ; pour une gravure du Fort Caroline voir Florida Museum of Natural History, « Timeline of Menendez Fort and Camp », http://www.flmnh.ufl.edu/histarch/timeline_menendez.htm (Consulté le 10 octobre 2011). 9 Frank LESTRINGANT, Cosmographie universelle selon les navigateurs tant anciens que modernes – Par Guillaume Le Testu, Paris, Librairie Arthaud, 2012, 240 p. 10 Acerra MARTINIERE, Coligny, les Protestants et la Mer, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 1997, 277 p ; Frank LESTRINGANT, Le Huguenot et le Sauvage – L'Amérique et la controverse coloniale en France au temps des Guerres de Religion (1555-1589), 3e éd., 2004, Genève, Librairie Droz, 632 p.
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commence telle que l’ont pensée les protestants français11 ». Cette littérature huguenote a aussi inspiré la fondation de la Nouvelle-France12.

LES FONDATEURS HUGUENOTS DE LA NOUVELLE-FRANCE
Si on exclut la tentative ratée à l’Île de Sable (à 300 km au large de la Nouvelle-Écosse) faite par le catholique Troilus de La Roche entre 1598 et 1603, le prochain épisode est l'établissement d'un comptoir commercial à Tadoussac. En 1599, le réformé Pierre Chauvin de Tonnetuit, un marchand de Saint-Malo (en Bretagne) natif de Dieppe (en Normandie), obtint du roi Henri IV le monopole de la traite des fourrures dans la vallée du Saint-Laurent13 ainsi que le titre de Lieutenant-Général de la Nouvelle-France14. Il partit de Honfleur (en Normandie) avec une flottille de quatre vaisseaux dont le navire-amiral était le Don-de-Dieu (duquel la devise de la ville de Québec provient). Lors de ce premier voyage, Chauvin fut accompagné par deux importants collaborateurs huguenots : François Dupont-Gravé (natif de Saint-Malo) et Pierre Dugua de Mons (natif de Royan en Saintonge). Ils remontèrent le fleuve jusqu’à Trois-Rivières. C’est dès cette date que Dupont-Gravé proposa d’établir un poste permanent à cet emplacement15. Il faut dire que Dupont-Gravé fréquentait le Saint-Laurent depuis 158016. L’équipe réformée revint à Tadoussac l’été suivant, une quinzaine de colons y restèrent pour l’hiver et les cinq survivants furent rapatriés en 1601 par un navire envoyé par Chauvin. Celui-ci mourut au début 1603 et son monopole commercial fut transféré au Gouverneur catholique de Rouen, Aymar de Chaste, lequel resta en France en mourut à son tour avant la fin de l’année17. Pendant la saison estivale de 1603, François Dupont-Gravé dirigea une expédition additionnelle. À Tadoussac, c’est François Dupont-Gravé qui scella, nom d’Henri IV, une alliance avec le chef des Montagnais, Anadabijou, permettant l’établissement des Français dans la vallée du St-Laurent18. Un novice invité fait partie de ce voyage à titre d’observateurassistant voyage, c’est Samuel de Clamplain qui vient pour la première fois en NouvelleMarie-Noëlle BOURGUET, compte rendu de ibidem, Annales d’histoire et de sciences sociales, Volume 47, Numéro 5, juillet-octobre 1992, p. 917-920. 12 Bertrand VAN RUYMBEKE et al., Les Huguenots et l’Atlantique – Pour Dieu, la Cause ou les Affaires, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2009, 564 p. 13 Alain HUOT, « Henri IV – Lointain protecteur du Canada », Cap-aux-Diamants, Numéro 103, p. 35-40. 14 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, Nos Racines – L’histoire vivante des Québécois, Saint-Laurent, Éditions Transmo, Volume 4, 1979, p. 74. 15 Denis VAUGEOIS, « Un formidable tandem : Champlain et Dupont-Gravé », Cap-aux-Diamants, Numéro 92, 2008, p. 10. 16 Denis VAUGEOIS, « Champlain et Dupont Gravé en contexte », Les Dossiers du Septentrion, http://www.septentrion.qc.ca/documents/2008/08/champlain_et_dupont_grave_en_c.php (Consulté le 20 janvier 2012). 17 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, opere citato, Volume 4, p. 74-75. 18 Jean-Louis LALONDE, « Un livre important pour le protestantisme des débuts de la Nouvelle-France », Bulletin de la Société d’histoire du franco-protestantisme québécois, Numéro 20, juin 2008, p. 8-10.
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France. Ils passèrent l’été à explorer le fleuve Saint-Laurent jusqu’aux rapides de Lachine et une partie des rivières Saguenay et Richelieu. Pendant ce temps, Pierre Dugua de Mons réussit à se faire nommer Lieutenant-Général de l’Acadie par le souverain français. Il reçu notamment la mission de « convertir les Amérindiens au christianisme19 », la lettre patente royale laissait à sa discrétion de déterminer à quelle dénomination convertir les Amérindiens. Nous savons que les explorateurs huguenots n’emmenèrent que des ministres calvinistes lors de leurs trois premières expéditions, et qu’un pasteur et un prêtre étaient présents pour le quatrième voyage, ce qui ne fut pas sans générer de la mésentente. En 1605, deux navires transportant une quatre-vingtaine de Français menés par Dugua de Mons fondèrent Port-Royal en Acadie après avoir passé l’hiver 1604-1605 sur l’Île-SainteCroix de l’autre côté de l’actuelle Baie de Fundy. Dupont-Gravé et un catholique, Jean de Pourtnicourt, secondèrent l’entreprise que Champlain accompagna en tant que géographecartographe. Nous savons grâce aux écrits de ce dernier que plusieurs recrues du contingent étaient huguenotes. De Mons laissa le commandement de Port-Royal à Dupont-Gravé pour l’hiver 1605-1606. Au printemps, une cinquantaine de colons supplémentaires arrivèrent à Port-Royal. Malheureusement, des marchands normands jaloux du privilège commercial de ces huguenots, appuyés par le Parlement de Rennes, firent révoquer ledit privilège, ce qui força De Mons et Pourtnicourt à fermer la jeune colonie de Port-Royal en 1607 alors même qu’elle commençait à se consolider20. (Le Parlement de Rouen, anti-huguenot, avait saisit à plusieurs reprises les cargaisons de Dugua de Mons accostant à Honfleur21.) En 1608, Dupont-Gravé et Champlain persuadèrent leur supérieur, Dugua de Mons (entretemps devenu Lieutenant-Général de la Nouvelle-France) d’établir une colonie à Québec. De Mons investit donc ses collègues de cette mission, et il s’assura du financement nécessaire. Champlain n’est donc pas parti fonder Québec se son propre chef, mais il y a été délégué par De Mons et accompagné par son « mentor22 » Dupont-Gravé, lequel doit conséquemment être considéré comme le cofondateur de Québec. Le 3 juillet 1608, Champlain et Dupont-Gravé débarquent à Québec après être remontés jusqu’à Tadoussac avec le Don-de-Dieu de Chauvin.

Musée virtuel du protestantisme français, « Pierre Dugua de Mons (1560-1628) », http://www.museeprotestant.org/Pages/Notices.php?scatid=136&noticeid=664&lev=1 (Consulté le 15 janvier 2012). 20 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, opere citato, Volume 5, p. 80-84. 21 Christian RIOUX, « Sur les traces de Champlain – Le rival protestant de Royan », Le Devoir, http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/196043/sur-les-traces-de-champlain-3-le-rivalprotestant-de-royan (Consulté le 20 janvier 2012). 22 Denis VAUGEOIS, Les Dossiers du Septentrion, opere citato.
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Au cours des deux décennies qui suivirent, De Mons se désintéressa de l’Amérique et devint Gouverneur de Royan, contrairement à Dupont-Gravé qui ne cessa de faire des allers-retours entre les deux continents, fut commandant intérimaire de Québec lorsque Champlain devait rentrer en France, et a « ravitaillé sans relâche la colonie, […] maintenu les liens commerciaux et persisté jusqu’à la limite de ses capacités23. » Champlain a écrit que lorsque cela était possible, il ne prenait jamais de décision importante sans avoir au préalable consulté DupontGravé24. Pour revenir à Dugua de Mons, il est indiscutable que sans son l’appui financier, Champlain n’aurait jamais fondé Québec. « Sans De Mons, on peut présumer qu’il n’y eût pas de Champlain. Et qui sait si la ville de Québec aurait été fondée française25 ? » C’est « grâce à lui que Champlain a pu accomplir une grande partie de son œuvre. Il a sacrifié le gain personnel pour se consacrer à l’établissement d’une nouvelle France en Amérique. Marc Lescarbot [venu à Port-Royal en 1606-1607] l’a louangé en ces termes : “De Monts, grâce à votre grand courage, vous avez ouvert la voie à une aventure grandiose et c’est pourquoi, malgré le passage du temps, votre œuvre restera à jamais gravée dans l’histoire.”26 » Si des efforts récents ont été faits pour réhabiliter Dugua de Mons à sa digne place dans notre mémoire collective (notamment par un buste l’honorant sur les Plaines d’Abraham à côté de la Citadelle), François Dupont-Gravé demeure oublié. Pourtant, les historiens renommés ne tarissent pas d’éloges à son égard : « Champlain et Dupont-Gravé seront des inséparables jusqu’à la fin. Le 19 juillet 1629, les Kirke soumettent les articles de la capitulation de Québec aux “sieurs de Champlain et du Pont”. Ce dernier est malade. [...] Soutenu par son petit fils d’une douzaine d’années également prénommé François [...] Dupont-Gravé ne veut pas quitter [...] Il sait très bien que lui seul est responsable du parcours de Champlain depuis 1603. Il lui a tout appris du Saint-Laurent et de ses habitants. Le nom Quebecq, c’est lui qui l’a recueilli auprès des Indiens. C’est lui qui l’a transmis à Guillaume Levasseur [premier cartographe à inscrire cette localité sur une carte en 160127]. Qui d’autre aurait pu le faire ? C’est lui qui a fait connaître à Champlain le site de Québec, qui lui a fait connaître ceux de Trois-Rivières et d’Hochelaga. C’est grâce à lui que Champlain a pu cartographier des milliers de kilomètres de côte. C’est de lui que Champlain a reçu les fondements d’alliances franco-indiennes essentielles à la naissance de l’Amérique française.
Ibidem. Enquête Champlain, documentaire télévisé de la chaîne Historia premièrement diffusé le 20 mars 2008. 25 Gilles BOILEAU, « Pierre Dugua de Mons », Histoire Québec, février 2004, Volume 9, Numéro 3 ; citant Marcel TRUDEL, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Fides, 1966, 554 p. 26 Marc LESCARBOT, cité par Institut Historica-Dominion, « Pierre du Gua, sieur de Monts », http://www.histori.ca/champlain/page.do?subclassName=Biography&pageID=191 (Consulté le 20 janvier 2012). 27 Denis VAUGEOIS, Cap-aux-Diamants, loco citato, p. 10.
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François Dupont-Gravé est certainement celui qui a fait le plus de traversées de l’Atlantique à cette époque. Il a montré la voie à son fils Robert [...] et à son gendre Claude Godet des Maretz qui sera fréquemment aux côtés de Champlain à partir de 160928. » Il n’est pas anodin, non plus, que Chauvin, De Mons, Dupont-Gravé et Champlain étaient tous des vétérans des guerres civiles ayant combattus dans les rangs d’Henri IV et Philippe de Mornay29 contre la Ligue à la fin du XVIe siècle30. Protestants et catholiques doivent vivre ensemble et des frictions se créent. Dès 1616, les Récollets – arrivés l’année précédente – lancent une campagne de dénigrement contre les colons huguenots. En 1621, dans le contexte de reprise des Guerres de Religion en France, les Récollets réunissent les principaux colons catholiques et envoient une liste de leurs griefs au roi incluant la demande d’interdiction de l’exercice du culte réformé dans la colonie31, indication claire que des célébrations réformées y avaient lieu à ce moment. Dans la métropole, le récollet Le Baillif publie en 1622 un libelle virulent dénonçant l’activité commerciale des réformés à Québec32. En 1620, un autre monopole de traite des pelleteries fut accordé à la Compagnie de Montmorency appartenant à deux calvinistes, Guillaume de Caen et son neveu Émery33. Ils ravitaillaient l’habitation de Québec en vivres et nécessités et effectuaient leur commerce transocéanique avec leur flotte de cinq vaisseaux (dont le Don-de-Dieu). Émery fut Gouverneur de la Nouvelle-France en 1624-1626 puis 1632-1633, tandis que Guillaume devint Baron du Cap-Tourmente (fief incluant aussi l’Île d’Orléans) dès 1624. En 1625, un groupe de cinq Jésuites voulurent s’embarquer sur leurs navires pour passer en Canada. Guillaume de Caen, fervent huguenot, refusa d’embarquer ces agents du pontife romain, mais Champlain, soucieux de ne pas s’attirer les foudres des autorités, lui força la main et il s’exécuta à contrecœur. Arrivés à Québec, Émery, conscient du danger que les Jésuites représentaient, leur refusa l’hébergement dans l'habitation. Ceux-ci durent donc s’installer en périphérie34.

Denis VAUGEOIS, Les Dossiers du Septentrion, opere citato. Philippe de Mornay, Gouverneur de Saumur, était surnommé le « pape des huguenots » par ses adversaires catholiques puisqu’il était la tête-à-penser du mouvement réformé français pendant les années 1570-90. Dans les premières décennies du XVIIe siècle, Mornay défendit le projet de Nouvelle-France auprès des instances monarchiques : Alain HUOT, loco citato, p. 38. 30 Denis VAUGEOIS, Cap-aux-Diamants, loco citato, p. 11. 31 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, opere citato, Volume 5, p. 96. 32 Robert LARIN, « La monarchie française et l'immigration protestante au Canada avant 1760 », La mission et le sauvage – Huguenots et catholiques d'une rive atlantique à l'autre, Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 2009, p. 55-73. 33 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, opere citato, Volume 5, p. 84-86. 34 Louis LE JEUNE, « Samuel de Champlain », Dictionnaire général de biographie, histoire, littérature, agriculture, commerce, industrie, arts, sciences, mœurs, coutumes, institutions politiques et religieuses du Canada, Volume 1, Ottawa, Université d’Ottawa, 1931, p. 355-356.
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LA BÊTISE MONUMENTALE DU CARDINAL RICHELIEU
En 1627 le monopole des De Caen fut révoqué en faveur de la Compagnie des Cent-Associés (catholique) par le Cardinal de Richelieu. Un plus du monopole commercial, Richelieu accordait du même coup un monopole commercial et administratif à cette compagnie. L’historiographie considère traditionnellement que ce geste de Richelieu consiste en une interdiction pour les protestants de s’établir en Nouvelle-France. Or c’est inexact. La charte de la Compagnie des Cent-Associés établissait seulement que l’exercice du pouvoir était exclusivement réservé aux catholiques. Elle « n’interdisait absolument pas aux protestants de venir en Nouvelle-France à titre individuel35. » Elle les en a néanmoins massivement découragés. Notons que cette politique de réduction coïncide avec le siège de La Rochelle, un des principaux bastions du calvinisme français, par ce même Cardinal de Richelieu. La chute de la ville après quatorze mois de résistance en 1628, puis la terminaison de la dernière Guerre de Religion avec la ratification de la paix d’Alès entre Louis XIII et le duc Henri de Rohan en 1629, marqua la fin du pouvoir politico-militaire du protestantisme français36. Mais c’est quand même Guillaume de Caen que Richelieu chargea d’organiser la reddition de Québec (occupée par les Anglais depuis 1629) et Émery de Caen de faire exécuter cette reddition, ce qui fut accomplit en quelque mois37. Le monopole économique de la Compagnie des Cent-Associés est demeurée lettre morte, puisque « de tout temps, […] les protestants de La Rochelle approvisionnaient les navires destinés à passer en Acadie38 » et en Canada. La collaboration commerciale entre protestants et catholiques rochelais « marque le caractère biconfessionnel d’une bonne partie du commerce avec le Canada dans les années 1650-168039. » Jusqu’à la fin du régime français, divers autres personnages majeurs de la colonie provenaient du milieu réformé, bien que réformés ils ne le fussent pas toujours eux-mêmes. Le grand-père du Comte de Frontenac était calviniste et châtelain de Saint-Germain-en-Laye. Nul autre que
Jean-Louis LALONDE, « La Nouvelle-France, un refuge protestant ? », Bulletin de la Société d’histoire du francoprotestantisme québécois, Numéro 7, mars 2005, p. 6-7. 36 Musée virtuel du protestantisme français, « Les dernières guerres de religion (1620-1629) », http://www.museeprotestant.org/Pages/Notices.php?scatid=129&noticeid=614&lev=1 (Consulté le 1er avril 2011). 37 Mercel TRUDEL, « Émery de Caen », Dictionnaire bibliographique du Canada en ligne, http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?id_nbr=111 (Consulté le 20 janvier 2011). Trudel plaide qu’Émery était romaniste, mais le fait qu’il fut baptisé dans ce dogme ne prouve rien de ses convictions adultes, lesquelles furent clairement exprimées dans son refus d’intégrer les Jésuites à Québec en 1625. 38 http://www.ourroots.ca/page.aspx?id=791773&qryID=d3a0df6e-6d7e-42e8-882d-04cfd8b1d8f2 39 Didier POTON, « Le rôle des huguenots dans la vie économique de la Nouvelle-France », Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme franco-québécois, Numéro 20, juin 2008, p. 5.
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le Marquis de Montcalm était huguenot (de par son père) avant de se convertir au catholicisme pour des raisons nuptiales40. Durant les dernières décennies du régime français, ce sont essentiellement un réseau de compagnies marchandes aux mains de négociants huguenots qui contrôlèrent l’activité économique de la colonie. Nous connaissons l’obédience de 153 armateurs dont les navires accostèrent à Québec entre 1757 et 1759. Le ratio est parlant : 71 catholiques, 65 calvinistes et 17 juifs41. Quel aurait-il été si les huguenots avaient jouis de la pleine liberté ? Maints historiens pensent que le découragement du peuplement huguenot dans les colonies françaises d’Amérique fut une politique coloniale extrêmement peu judicieuse pour l’identité française au plan international. François-Xavier Garneau, le premier véritable historien canadien-français, jugeait au milieu du XIXe siècle que « si Louis XIII et son successeur eussent ouvert l’Amérique à cette nombreuse classe d’hommes [les réformés], le Nouveau Monde compterait aujourd’hui un empire de plus, un empire français42. » Le célèbre historien américain Francis Parkman partageait ce point de vue : « Si la France, au lieu d’exclure les huguenots, leur avait donné un asile à l’ouest et les avait laissés accomplir leur destinée, le Canada ne serait jamais devenu une province anglaise, et les États-Unis auraient partagé leur vaste domaine avec une population française vigoureuse43. » Comme nous le verrons, malgré la persécution, de nombreux réformés « résistent et entrent dans une clandestinité active, comme le démontre la correspondance des évêques se plaignant de la trop grande présence protestante en Nouvelle-France44. »

UNE PRÉSENCE ATTESTÉE… PAR LE CLERGÉ ROMANISTE
En 1635, les Relations des Jésuites mentionnent la présence de protestants à Québec. En 1642, Paul de Maisonneuve, le fondateur catholique de Montréal, y accepta les réformés à condition qu’ils soient des hommes de métier45. René Delavoye, de Rouen, fut marié par un jésuite en 1656 à Québec malgré qu’il soit un calviniste reconnu ; il abjura seulement l’année suivante. Il faut dire que les catholiques qui n’avaient pas tous le même degré de tolérance. En 1658, l’équipage du navire transportant Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys lors de leur traversée de retour sur l’Atlantique était presque entièrement composé de réformés. Les

Michel BARBEAU, « Les Huguenots en Nouvelle-France », opere citato. Robert LARIN, Brève histoire des protestants en Nouvelle‐France et au Québec (XVIe‐XIXe siècles), Granby, Éditions de la Paix, 1998, p. 103. 42 François-Xavier GARNEAU, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours, Seconde édition, Québec, Lovell, 1852. 43 Francis PARKMAN, Pioneers of France in the New World, Boston, Little Brown & Company, 1865, p. 399. 44 Marc PELCHAT et Marie-Claude ROCHER, loco citato. 45 Grand Québec, « Protestants en Nouvelle-France », http://grandquebec.com/histoire/protestants/ (Consulté le 20 janvier 2012).
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matelots chantaient des cantiques calvinistes matin et soir, ce qui n’émut pas Mlle Bourgeoys mais indisposât dramatiquement Mlle Mance46. On assista à une autre abjuration à l’occasion de la première messe célébrée par Mgr Laval en 1659. En 1661, l’évêque écrivit à Rome pour se féliciter de la récente promesse du roi de ne pas permettre aux « hérétiques » de s’établir dans la colonie : preuve qu’ils continuaient à y entrer. Les années passèrent et la situation ne changea pas. En 1665, 17 abjurations furent rapportées dans le diocèse de Québec47. En 1670, le prélat revint à la charge en publiant un mémoire dans la métropole visant à interdire l’accès des nouveaux territoires aux réformés48. Un dénommé Pierre Bonneau abjura à Québec en 1671 ; il était le fils du pasteur Ésaï Bonneau, un ancien du Consistoire de Thouars (Poitou) qui fut délégué au Synode national des Églises réformées de France en 1663 à Châtellerault49. Tout au long du régime français, malgré les récriminations du clergé papal, les autorités civiles de Nouvelle-France fermeront les yeux sur l’entrée de huguenots dans la colonie tant on avait besoin de main d’œuvre. Le clergé, se rendant compte de l’inutilité de ses efforts pour empêcher la venue des protestants, tentera alors de limiter leur activité. Ainsi en 1676, le Conseil supérieur de Québec édicte de nouvelles politiques concernant les réformés. On y stipule que les protestants n’ont pas le droit de s’assembler pour pratiquer leur religion, ce qui démontre que des célébrations du culte réformé avaient encore lieu. Cependant, on autorise officiellement aux marchands et à leurs commis de séjourner au pays durant l’été, ils devront avoir une permission spéciale pour hiverner, et leur établissement permanent sera permit s’ils « vivent comme des catholiques sans causer scandale50 », bref s’ils font semblant d’être catholiques. Bien entendu, l’évêque colonial ne se tint pas pour battu et continue de faire pression pour limiter l’entrée des réformés au pays. En 1683, le Ministre de la Marine, Colbert, assura l’évêque que les protestants ne viendront plus s’établir au Canada ou en Acadie. Pourtant, la même année, des protestants français obtinrent la permission d’établir une pêche sédentaire en Acadie. En 1685, la révocation de l’Édit de Nantes – qui accordait la liberté de culte dans certaines cités du royaume depuis 1598 – annonce un ralentissement dans l’arrivée des dissidents religieux au Canada51. Justement en 1685, Mgr Laval réussit à faire expulser
Grand Québec, « Traversée et religion », http://grandquebec.com/400-anniversaire/archives-de-quebec2008/histoire-curieuse/traversee-religion/ (Consulté le 20 janvier 2012). 47 Bulletin de recherche historique, Volume 2, 1905, [Extrait numérisé en ligne], http://pages.infinit.net/barbeaum/images/abjure.pdf (Consulté le 1er avril 2011). 48 Marc-André BÉDARD, « La présence protestante en Nouvelle-France », Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume 31, Numéro 3, décembre 1977, p. 325-330. 49 Robert LARIN, Brève histoire du peuplement européen en Nouvelle-France, Sillery, Septentrion, 2000, p. 18-23. 50 Ibidem. 51 Ibidem.
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Gabriel Bernon, un riche marchand de La Rochelle ; celui-ci fonda alors un établissement français près de Boston au Massachusetts52. Entre 1700 et 1715, un collectif représentant les huguenots résidant dans les Treize Colonies – surtout à New Rochelle et New York (ville fondée par des calvinistes wallons et français) dans la colonie éponyme, Manakin en Virginie, Charleston en Caroline du Sud, et Oxford au Massachussetts – envoyèrent alors une doléance à la monarchie française afin qu’elle accepte qu’ils migrent vers la Nouvelle-France, mais le Ministre de la Marine, Ponchartrain, répondit froidement que « le roi n’a pas expulsé les protestants de son royaume pour en faire une république en Amérique53. » L’historien français André Massonneau fit cette observation : « C’est une force française qui s’écoulera et dont la France sera privée. Numériquement, cette force [huguenote qui s’établit en Nouvelle-Angleterre] sera au moins d’importance égale à l’immigration catholique [en Nouvelle-France]. Cette perte de substance aura des conséquences importantes54. » La mort de Louis XIV en 1715 permet aux réformés de recommencer à venir au Canada au même rythme qu’auparavant. L’arrivée de protestants sous le régime français fut donc constante, omis ce ralentissement d’une trentaine d’années. Déjà en 1725, Mgr St-Vallier se plaint au Ministre de la Marine, Maurepas, de la présence de huguenots. En 1741, cette présence s’avéra suffisamment importante pour que l’Intendant Hocquart se sente obligé d’écrire en France pour rassurer le Maurepas, concernant la conduite des protestants dans la colonie. Il faisait suite à une lettre de Pontbriand, le nouvel évêque de Québec, qui s’était récemment plaint du nombre croissant de réformés. En 1749, un scénario identique se répéta et l’Intendant Bigot dut rassurer les administrateurs de la métropole alertés encore une fois par la cléricature55. En 1753, la situation restait inchangée, se lamenta l’épiscope de Québec au Ministre de la Marine, Jouy. Le Ministre de la Marine suivant, Arnouville, lui rappela deux ans plus tard que les marchands réformés « forment quatorze maisons qui font les trois quarts du commerce du pays, et que, si on les en chassait, ce serait faire un grand tort à la colonie, les négociants canadiens n'étant pas en assez grand nombre, ni assez riches, pour fournir tout ce qui est nécessaire56. » En 1759, l’archevêque constata laconiquement « que les choses restent toujours dans le même état57 » et que les protestants continuent de s’établir. Malgré les
Marc-André BÉDARD, loco citato, p. 325-330. Victoir DURUY, Histoire de France, Tome II, Paris, Hachette, 1877, p. 254. 54 André MASSONNEAU, L’Épopée française en Amérique du Nord, Paris, Presses universitaires de France, 1942. 55 Marc-André BÉDARD, loco citato, p. 325-330. 56 Jean‐Louis LALONDE, Des loups dans la bergerie – Les protestants de langue française au Québec (1534‐2000), Montréal, Éditions Fides, 2002, p. 38 ? 57 Ibid, p. 37.
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décrets explicites, malgré les menaces réitérées des prélats, il y eut donc, tout au long de la période de la Nouvelle-France, une présence permanente des protestants dans la colonie. Parfois, des calvinistes récalcitrants en France étaient même contraints de venir au Canada, ou d’y rester une fois qu’ils y étaient arrivés. Ainsi, Pierre Granet, un meunier natif de Melle (au Poitou), fut déporté en 1726 pour avoir hébergé un prédicateur sept ans plus tôt. Déclaré « absolument inconvertible », il se marie catholiquement à Saint-Augustin en 1740 et meurt dix ans plus tard sans jamais avoir renié sa foi58. Similairement, en 1664, Moïse Hilleret et Daniel Beau souhaitent rentrer en France et invoqué le fait d’être de la religion réformée afin d’y être autorisés, mais ils furent contraints à rester une année supplémentaire parce que leur expertise comme charpentiers de navires était indispensable et irremplaçable59. Une preuve supplémentaire de la permanence de la présence des protestants en NouvelleFrance est le journal d’un soldat britannique qui notait en 1759 qu’après la capitulation de Québec des réformés canadiens assistèrent à des cultes de l’aumônerie anglicane60.

DÉNOMBRER LES CALVINISTES EN NOUVELLE-FRANCE
Nous savons que quelques 10 100 Français émigrèrent en Nouvelle-France61, dont 8527 s’établirent au Canada. Nous connaissons la province d’origine de 7656 de ces fondateurs62. La recension des protestants de la Nouvelle-France constitue un travail ardu puisque les renseignements sont épars et fragmentaires. Dans sa thèse soutenue à l’Université Laval en 1973, Marc-André Bédard a recensé un total de 859 individus d’origine protestante qui sont venues en Nouvelle-France63. De ceux-ci, 258 étaient des soldats prisonniers natifs des Îles Britanniques ou de des Treize Colonies qui – après avoir été emmenés ici, décidèrent de rester. Parmi le 83 Européens continentaux non-français, 47 étaient Allemands, 21 étaient Suisses (des militaires étrangers incorporés aux troupes métropolitaines) et 15 provenaient des Pays-Bas septentrionaux et méridionaux. Cela fait un total de 341 protestants nonfrançais. Bédard n’a réussi à confirmer une origine française que pour 192 de ces individus 64

Robert LARIN, Brève histoire du peuplement européen…, opere citato, p. 18-23. Robert LARIN, « La monarchie française… », opere citato, p. 55-73. 60 Andréanne TURGEON, « La présence protestante en Nouvelle‐France – L’été 1759 vu par les huguenots à travers l’exemple de François Mounier », dissertation présentée au Département d’histoire de l’Université Laval, Sainte-Foy, avril 2009, 22 p. 61 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, opere citato, Volume 1, p. 7. 62 Université Laval, L’implantation du français au Canada, http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/francophonie/HISTfrQC_s1_Nlle-France.htm (Consulté le 1er avril 2011). 63 Alain GENDRON, « Les protestants francophones au Québec : Une présence qui ne date pas d’hier », Samizdat, http://www.samizdat.qc.ca/cosmos/sc_soc/histoire/eglqc_ag.htm (Consulté le 1er avril 2011). 64 Marc-André BÉDARD, loco citato, p. 325-330.
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(dont 116 abjurèrent65), plaçant à 326 le nombre d’individus dont il ne connaissait pas l’origine avec certitude. Nous pouvons prendre pour acquis qu’une forte proportion devait être française, mais on ne peut pas être catégorique sur leur origine en se fiant seulement aux patronymes. Lucien Campeau signale qu’« il est très difficile de retracer toutes ces personnes, car les notaires et les différents scribes de cette époque ont transcrit et fait évoluer constamment l'orthographe des noms étrangers. Sous leur plume Willet devient Ouellet et Formsworth se change en Fanef, Phanef et Phaneuf. Parfois un hasard permet de recouper deux documents, mais bien souvent des individus ne peuvent plus être identifiés à cause de ces multiples variations d'orthographe attribuables aux textes de l’époque66. » Nous savons que de nombreux étrangers étant initialement venus au Canada pour un séjour d’une durée prédéterminée choisirent d’y demeurer. Les archives du Conseil Supérieur de Québec contiennent les actes de naturalité de plus de 130 personnes d'origine étrangère. « Cette liste d’ailleurs est loin de rendre compte de la totalité des protestants étrangers établis au Canada, puisque plusieurs l’ont fait sans recevoir de naturalisation française67. » Le généalogiste et conférencier Michel Barbeau a placé en ligne une mise-à-jour de cette banque de données des huguenots français68. Il a pour sa part comptabilisé 328 individus (277 hommes et 51 femmes) d’origine française, dont 156 étaient mariés69. En combinant les données de messieurs Bédard et Barbeau, nous pouvons réduire le nombre de protestants dont l’origine est inconnue à 190. Des 859 protestants du départ, nous ne savons pas quel est le nombre de ceux qui ne furent que de passage et ceux qui s’établirent définitivement. De surcroît, cette figure de 328/859 est fort probablement bien en-dessous du nombre véritable. La plupart des réformés, pour ne pas subir la répression du pouvoir catholique, tâchaient de se faire discrets en dissimulant leur arrière-plan calviniste et se contentaient, pour être acceptés dans la colonie, de donner le nom de la paroisse catholique de leur ville ou village natal. « Des recherches dans les registres d'états civils des temples protestants en France permettraient surement d’identifier un bon nombre70 ». Puisque l’on sait que le nombre de protestants retracés n’est pas exhaustif, il faut reconnaître que « nos ancêtres d’origine protestante devaient être en Nouvelle-France beaucoup plus
Lucien CAMPEAU, « Compte rendu : Marc-André Bédard – Les protestants en Nouvelle-France », Revue d’histoire de l’Amérique française, Numéro 4, Volume 32, 1979, p. 630-633. 66 Ibidem. 67 Ibidem. 68 Michel BARBEAU, « Fichier Huguenots », http://pages.infinit.net/barbeaum/fichier/index.htm (Consulté le 1er avril 2011). 69 Michel BARBEAU, « Demography of the Huguenots in New France », [Diapositive], http://pages.infinit.net/barbeaum/huga/sld021.htm (Consulté le 1er avril 2011). 70 Michel BARBEAU, « Les Huguenots en Nouvelle-France », opere citato.
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nombreux que les quelques centaines à ce jour formellement reconnus comme tel. Obligés de s’adapter à la situation sociale et aux normes politiques en vigueur, les huguenots émigrés dans les colonies parvenaient souvent à échapper au harcèlement et à la discrimination auxquels ils étaient exposés en évitant d’attirer l’attention sur eux. C’est ainsi qu’ils parvenaient à s’insérer subtilement dans la population coloniale71. » « L’état des recherches ne permet pas de mesure adéquatement l’immigration d’origine protestante au Canada quoique, par échantillonnage, on en soit arrivé à avancer une estimation minimale d’environ 10 % de la population brute72, soit la venue avant 1760 d’environ 3000 individus d’origine protestante dont peut-être le tiers [un millier] se serait établi à demeure dans la vallée du Saint-Laurent73. » Cet approximatif millier de colons huguenots constituerait donc un huitième de la population génitrice du peuple canadienfrançais. Ainsi, des centaines de milliers de familles québécoises de souche descendent de ces fondateurs huguenots. Si vous êtes un Bédard, Brunet, Comeau, Gauthier, Girard, Jacob, Langlois, Lefèvre, Ménard, Morin, Perron, Petit, Richard, Rousseau, Samson, Tessier, Thibault, votre ancêtre direct est un protestant. Des localités comme Batiscan, Bécancourt et Champlain furent des lieux où une proportion importante d’huguenots s’établit.

QUELLES FORMES PRIRENT LES PERSÉCUTIONS ?
Il ne semble pas que des mesures persécutrices aussi sauvages que celles ayant cours en France furent prises en Nouvelle-France. Outre les abjurations (256 au total74) obtenues habituellement par pression, on se contentait d’exiger des protestants qu’ils exécutent un certain nombre des rituels visibles du culte catholique. Cette apparente conformité populaire masquait ainsi l’existence bien réelle de la dissidence spirituelle passive mais inébranlable de toute une partie de la société, comme le reconnaîtra éventuellement la monarchie française à la fin du XVIIIe siècle75. Les protestants étaient tenus de se marier à l’église catholique. À l’image du Désert français, il ne semble pas y avoir eu de lieu de culte officiel calviniste en Nouvelle-France. Certains écrits nous laissent cependant croire qu’un petit nombre de protestants furent enterrés dans les

Robert LARIN, opere citato, p. 18. Ou plutôt un dixième des quelque trente mille Français au total étant venus vivre en Nouvelle-France de façon définitive ou temporaire (comme soldats ou engagés), car seulement 14 393 Français s’établirent définitivement en Nouvelle-France (Acadie et Louisiane comprises), voir Hubert CHARBONNEAU et al., Naissance d'une population. Les Français établis au Canada au XVIIe siècle, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1897, 240 p. 73 Robert LARIN, opere citato, p. 18. 74 Marc‐André BÉDARD, Les protestants en Nouvelle‐France, Québec, Société historique de Québec, 1978, p. 62. 75 Musée du Désert, « Édit de Versailles (7 novembre 1787) dit “Édit de Tolérance” », http://www.museedudesert.com/article32.html (Consulté le 10 décembre 2011).
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champs, car on leur refusait la sépulture en « terre bénie »76. Il y eut des exclusions de l'exercice de divers métiers. Il était interdit aux protestants d’exercer les professions de médecins, d’apothicaires, de sage-femme, de greffiers, de notaires, de juge et de brigadier77. Au vu de ces discriminations, certains des huguenots de Nouvelle-France s’assimilèrent rapidement à la domination catholique tandis que d'autres continuèrent de pratiquer leur religion de façon clandestine comme il est largement attesté qu’ils le faisaient à la même époque en France. L’abjuration est souvent un acte opportuniste. « La façon d’encourager les conversions ne relève pas toujours du domaine spirituel : on peut offrir à un individu condamné pour un délit mineur une remise de peine ou une pension royale s’il abjure. Le mariage demeure l’une des principales raisons pour abjurer, la moitié des hommes de métier huguenots installés à Québec le faisant en général de deux à sept ans après leur arrivée. De plus, puisqu’elles ont généralement lieu quelques jours à peine avant la célébration nuptiale, il est permis de s’interroger sur la sincérité de ces conversions78. » Beaucoup d’abjurations s’expliquent aussi sans doute par le fait que tous les biens des individus décédés non-catholiques étaient confisqués. Les mourants abjuraient donc pour ne pas que leur famille soit déshéritée79. Les historiens ont relevés un seul cas de condamnation à la peine capitale en Nouvelle-France qui serait supposément relié à l’obédience protestante du condamné. Il s’agit de Daniel Voïl qui en 1660 fut accusé de sorcellerie, de blasphème et de profanation des sacrements. Or l’examen des faits démontre plutôt que se sont ses démêlées amoureuses avec une jeune femme, laquelle l’accusa – une fois leur idylle terminée – de la tracasser avec des fantômes, des démons et d’autres tours de magie80. Il y avait un certain trafic entre la Nouvelle-France et les collectivités huguenotes des Treize Colonies. Plusieurs soldats français de confession réformée déménageaient en NouvelleAngleterre une fois leur service militaire terminé, parfois après avoir pris femme en Canada. Certains prêtres romains désertaient dans les colonies anglo-américaines pour y poursuivre leur itinéraire spirituel dans le puritanisme. Le voyage inverse s’observait également : François Freté, Daniel Laforge et Jean Lalande, de l’implantation huguenote dans la vallée de

Jean‐Louis LALONDE, opere citato, p. 36. Jean‐Louis LALONDE, opere citato, p. 36. 78 Andréanne TURGEON, opere citato, p. 8-9. 79 Marc-André BÉDARD et Michael Arthur HARRISON, Canada’s Huguenot Heritage (1685‐1985) – Proceedings of Commemorations held in Canada during the Tercentenary of the Revocation of the Edict of Nantes, Toronto, Huguenot Society of Canada, 1987, p. 69-70. 80 Jean‐Louis LALONDE, opere citato, p. 35.
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l’Hudson (actuel État de New York), firent le trajet vers le Canada avec leurs familles entières et parvinrent à s’intégrer dans la société canadienne81.

LA LUTTE POUR LE GOUVERNEMENT RESPONSABLE
L’historiographie canadienne-française, à cause de l’emprise ultramontaine sur la majorité de nos premiers historiens, a passé sous silence tout l’apport franco-protestant dans notre histoire nationale. Ainsi, dans des manuels scolaires de la première moitié du XXe siècle, l’on mettait en scène Hélène de Champlain en train de prêcher le catholicisme aux Amérindiens, alors qu’Hélène était de conviction protestante et que Samuel mentionne lui-même qu’à cette époque, c’était plutôt les huguenots de l’habitation de Québec qui allaient évangéliser les Amérindiens82. On mentionne rarement qu’un nombre substantiel de Suisses protestants francophones participèrent au défrichement de la seigneurie de Deux-Montagnes à la fin du XVIIIe siècle83. D’autres calvinistes ont contribué à l’instauration du régime parlementaire dans la colonie. Des députés protestants de langue française furent élus à la première législature de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada en 179284. Un exemple flagrant de cette amnésie collective est l’ignorance de la contribution franco-protestante dans la quête du gouvernement représentatif et responsable aux XVIIe et XIXe siècles. C'est ainsi l’on entend presque jamais parler de Pierre du Calvet. Natif des environs de Montauban, Calvet s’embarqua pour la Nouvelle-France à Bordeaux en 1758. En 1759-1760, il dirigea deux missions de secours aux Acadiens. Il prit part à la Bataille de Sainte-Foy sous les ordres du chevalier de Lévis en avril 1760. Devenu juge de paix à la Cour des plaidoyers communs du district de Montréal en 1766, il milita activement pour une meilleure administration de la Justice et le respect des droits civiques, allant jusqu’à intenter des procès contre le tyrannique Gouverneur Frederick Haldimand et d’autres juges corrompus. Correspondant avec Benjamin Franklin, Pierre du Calvet fut en 1774-1776 un intermédiaire officiel du Congrès Continental américain au Québec, signant entre autres une Adresse dithyrambique85 des habitants des trois faubourgs de Montréal au Brigadier-Général Richard

Robert LARIN, opere citato, p. 18-23. Enquête Champlain, documentaire télévisé de la chaîne Historia premièrement diffusé le 20 mars 2008. 83 Pierrette LANGLOIS-THIBAULT, « Divers groupes s’établissent dans les Laurentides », Histoire Québec, 2011, Volume 16, Numéro 3, p. 15. 84 Richard LOUGHEED, « Mémoire protestante », Société d’histoire du franco-protestantisme Québécois, http://www.shpfq.org/node/33 (Page consultée le 10 octobre 2011). 85 C’est-à-dire volontiers pompeux et enthousiaste.
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Montgomery pour se joindre à un régime de liberté86. En 1784, Calvet publia un manifeste politique important dans cette quête intitulé Appel à la justice de l’État, dont l’influence fut immédiate : un comité réformiste rédigea l’année-même une Humble pétition des sujets anciens et nouveaux de votre Majesté demandant une Chambre d’assemblée. « Un qu’il faut restituer à l'histoire, c’est Du Calvet, un huguenot, qui inaugura la période la plus glorieuse de nos annales87. » Parmi les auteurs de cette pétition déclencheuse de notre marche nationale était un notaire montréalais, Joseph Papineau, qui sera élu député du Parti canadien à trois reprises entre 1792 et 1804. Insistons que « le premier champion de nos luttes civiques88 » (Pierre du Calvet) et Joseph Papineau n’avaient pas que leurs convictions morales et politiques en commun. Ils avaient également leur ancestralité huguenote : « L’historien du protestantisme d’ici, Rieul P. Duclos, signale que le fameux Louis-Joseph Papineau “ne cachait à personne ses origines”. Pour une historiographie d’ici fortement teintée de catholicisme, il apparaît fort difficile de présenter un de nos plus illustres politiciens comme un fils de la Réforme protestante 89 ! » En effet, le vaillant Président de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada de 1815 à 1823 puis de 1825 à 183790 était l’arrière-petit-fils du réformé Samuel Papineau, né en 1668 à La Foret-surSèvre au Poitou, arrivé en 1688 à Québec, et décédé en 1737 à Rivière-des-Prairies91. LouisJoseph se référa lui-même à l’Appel à la justice de l’État de Calvet dans au moins une de ses allocutions92. Les Patriotes qui osèrent se rebeller contre l’arbitraire britannique furent excommuniés par Mgr Latrigue (qui en retour fut déclaré coupable de haute trahison envers la nation canadienne par les journaux patriotes, conduisant à sa démission 93). Plusieurs de ces Patriotes furent accueillis dans le milieu franco-protestant qui commençait à se reconstituer. Parmi eux, mentionnons le médecin Cyrille Côté et Amédée Papineau.

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Portail montréalais des archives,

http://www2.ville.montreal.qc.ca/archives/500ans/portail_archives_fr/rep_chapitre5/chap5_theme2_doc8_page1.html

(Consulté le 15 novembre 2011). 87 Ève CIRCÉ-CÔTÉ, Papineau : Son influence sur la pensée canadienne, Montréal, Lux, 2002, p. 59. 88 Louis FRÉCHETTE, La Légende d’un peuple, 1877, http://fr.wikisource.org/wiki/Du_Calvet (Consulté le 15 décembre 2011). 89 Michel GAUDETTE, « Notre histoire falsifiée », Le Devoir, 9 novembre 2000, http://archives.vigile.net/0011/histoire-gaudette.html (Consulté le 1er avril 2011), citant Rieul Prisque DUCLOS, Histoire du protestantisme français au Canada et aux États-Unis, Lausanne, Bridel, 1913. 90 Georges AUBIN, Louis-Joseph Papineau – Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, Montréal, Comeau & Nadeau, 2001, p. 68-72. 91 Base de données du Programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l’Université de Montréal. 92 Louis-Joseph PAPINEAU, « Discours de 1867 à l’Institut canadien », République Libre, http://biblio.republiquelibre.org/Discours_devant_l’Institut_canadien_à _l’occasion_du_23e_anniversaire_de_fondation_de_cette_société (Consulté le 15 décembre 2011). 93 Normand LESTER, Le Livre noir du Canada anglais, Montréal, Les Intouchables, 2001, p. 99.

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De souche acadienne, Cyrille Côté fut élu député du Parti canadien en 1834. En 1837, il prononça des discours enflammés aux assemblées patriotiques de Saint-Ours et des SixComtés à Saint-Charles, puis coprésida l’assemblée de Napierville avec Louis-Joseph Papineau. Il effectua plusieurs désarmements de loyalistes et mena plusieurs charivaris pendant cette période. Sa tête fut mise à prix par le pouvoir britannique alors il se retira au Vermont pour planifier la contre-offensive. « Les deux camarades [Côté et Nelson] sont au sommet de leur influence sur les rebelles et seront les deux principaux dirigeants de la deuxième insurrection94. » La République du Bas-Canada est proclamée à Napierville le 28 février 1838. On y lit à haute voie devant sept cent soldats la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada, corédigée par Côté et Nelson, dont l’article 18 affirme « […] pour le soutient de la cause patriotique pour laquelle nous sommes maintenant engagés, avec une ferme confiance sur la protection du ToutPuissant, et dans la justice de notre conduite, nous, par ces présentes, engageons solennellement les uns et les autres de nos existence, nos fortunes et notre honneur le plus sacré95. » Refoulé derrière la frontière, Côté dirigea au début novembre 1838 la difficile mission d’établissement d’un camp militaire avancé à Napierville qui devait servir de base d’assaut pour l’armée des Frères chasseurs, une nébuleuse révolutionnaire mise sur pied par Côté et Nelson en mars 183896 et dont la formule d’assermentation commençait par « Je, __________, de mon consentement et en présence du Dieu Tout-Puissant, jure solennellement…97 ». Subséquemment à l’échec des Rébellions et à la répression terrible des Britanniques, Côté rédigea en 1839-1840 des précieuses biographies de plusieurs Patriotes notoires tués au combat ou exécutés illégalement par le régime britannique 98. Pendant son exil aux États-Unis, il se lia d’amitié avec les missionnaires helvétiques Louis Roussy et Henriette Feller (providentiellement réfugiés pour fuir les troubles accompagnant les Rébellions). Cyrille Côté, à ce moment-là déiste, accepta l’Évangile et devint rapidement le premier pasteur baptiste canadien-français99.

Annick CORBEIL et Sébastien PERRON, « Cyrille-Hector-Octave Côté (1809-1850) », Les Patriotes de 1837@1838, http://cgi2.cvm.qc.ca/glaporte/1837.pl?out=article&pno=biographie21 (Consulté le 20 décembre 2011). 95 Georges AUBIN, Robert Nelson – Déclaration d’indépendance et autres écrits, Montréal, Comeau & Nadeau, 1998, p. 27-31. 96 Gilles LAPORTE, Patriotes et Loyaux – Leadership régional et mobilisation politique en 1837 et 1838, Sillery, Septentrion, 2004, p. 28. 97 Marc OUIMET, « Frères chasseurs (organisation) », Les Patriotes de 1837@1838, http://cgi2.cvm.qc.ca/glaporte/1837.pl?out=article&pno=n711 (Consulté le 20 décembre 2011). 98 Georges AUBIN, Robert Nelson – Déclaration d’indépendance et autres écrits, Montréal, Comeau & Nadeau, 1998, p. 67-68 sur 92. 99 Annick CORBEIL et Sébastien PERRON, opere citato.
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Amédée Papineau, fils de Louis-Joseph, fut l’un des cofondateurs des Fils de la Liberté. Leur Manifeste du 4 octobre 1837 proclame que « les gouvernements ne sont institués pour l’avantage et ne peuvent exister avec justice que du consentement des gouvernés […] toute prétention de gouverner d’après une autorité divine et absolue […] est blasphématoire et absurde100 », relayant par là des principes (ceux du consentement des gouvernés, du gouvernement limité et le rejet de la notion césaropapiste de « droit divin ») venant de la théologie politique calvinienne101. N’ayant jamais pardonné à l’Église romaine d’avoir refusé la sépulture aux Patriotes morts l’arme au poing, Amédée abjura officiellement le catholicisme en 1893 (dix ans avant la fin de sa vie) et se convertit à la foi réformée102. Comme nous l’avons vu, ce n’était qu’un retour aux sources. Plus largement, les tribuns du Parti canadien affirmaient eux-mêmes en 1837 que « nous considérions comme rompu et nul le contrat social qui nous attachait à l’empire britannique, qui en cessant de remplir ses engagements nous relève des obligations que les traités nous imposaient 103. » C’est là également un appel à un élément central de la pensée politique calvinienne : la théorie du contrat social104.

LE FRANCO-PROTESTANTISME AU QUÉBEC AU XIXe SIÈCLE
1834 marque la reprise publique de la présence protestante francophone avec l’arrivée de missionnaires provenant de Suisse romande où un Réveil religieux s’était produit la décennie précédente. En 1836, la première église franco-protestante du Québec est fondée à GrandeLigne (aujourd’hui St-Blaise-sur-Richelieu) par Louis Roussy et Henriette Feller, ainsi que la première école. Cette école, qui deviendra l’Institut Feller, connaît un franc succès en dispensant instruction profane et sacrée à une population locale qui en avait sérieusement besoin. Avec le temps elle se transformera en pensionnat de quatre étages, sera équipée d’une ferme et d’un gymnase, et fonctionnera jusqu’en 1942. Une deuxième église francoprotestante fut créée à Montréal en 1841 sous l’appellation de Mission Saint-Jean, et Cyrille Côté en fonda une troisième à Saint-Pie en 1844, puis transféra en 1849 à Marieville. Les petites églises franco-protestantes commencent alors à essaimer au Québec, surtout en Montérégie et en Estrie.

Annik-Corona OUELLETTE, « André Ouimet – Les Fils de la Liberté », 300 d’essais au Québec, Montréal, Beauchemin, 2007, p. 27. 101 René PAQUIN, « Résistance et révolution politique dans la postérité calvinienne », Revue d’histoire de l’Université de Sherbrooke, http://pages.usherbrooke.ca/ctrhus/index.php?id=11 (Consulté le 20 janvier 2012). 102 Sébastien TESSIER, « Amédée Papineau (1819-1903) », Les Patriotes de 1837@1838, http://cgi2.cvm.qc.ca/glaporte/1837.pl?out=article&pno=n250 (Consulté le 15 janvier 2012). 103 Gilles LAPORTE, opere citato, p. 32-33, citant Louis Bouchard à l’assemblée patriotique de La Malbaie. 104 David HALL, « The Reformation Roots of Social Contract », Religion & Liberty, Volume 7, Numéro 4, juilletaoût 1997, p. 8-10, http://www.acton.org/pub/religion-liberty/volume-7-number-4/reformation-roots-socialcontract (Consulté le 20 janvier 2012).
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L’année 1847 voit la mise sur pied de l’Institut français évangélique de Pointe-aux-Trembles qui fonctionnera jusqu’en 1972. Dès 1900, il aura formé 70 pasteurs francophones et six mille élèves. En 1888 est fondé l’Institut méthodiste français à Westmount. On y dispensait l’enseignement élémentaire et une formation musicale et des cours d’affaires commerciales étaient offerts aux niveaux plus avancés. Un des directeurs de l’Institut, Paul Villard, médecin et homme de lettres, officier de l’Académie française, donna à l’Institut un rayonnement considérable. Les étudiants diplômés de ces institutions d’éducation tiennent, dans la petite bourgeoisie canadienne-française, une place dont l’importance n’est pas négligeable. Ainsi, entre 1880 et 1923, 200 enseignants et 52 médecins & pharmaciens firent leur éducation préparatoire à l’Institut de Pointe-aux-Trembles. Outre ces pensionnats, la plupart des localités où les franco-protestants réussissent à s’implanter en nombre substantiel (Rivière-Ouelle, Mistassini, Saint-Damase, Saint-Pie, SaintHilaire, L’Acadie, Napierville, Sabrevoie, Sainte-Thérèse, Deux-Montagnes, Saint-Eustache), des écoles rurales informelles accueillent gratuitement des habitants des environs le soir, combinant effort d’évangélisation et d’alphabétisation. Cette méthode est efficace, et c’est à ma connaissance la principale cause de l’augmentation des effectifs franco-protestants au Québec à l’époque. Le clergé romain était préoccupé par ce phénomène, au point tel où en 1914 l’archevêque de Québec, Mgr Louis-Nazaire Bégin, avertissait sa hiérarchie subalterne qu’« il y a deux dangers contre lesquels vous devez prémunir vos gens : ce sont les mariages mixtes et les écoles protestantes105. » Par ailleurs, Marie-Claude Rocher estime que s’est constitué à cette époque une petite bourgeoisie spécifiquement franco-protestante au Québec : « Les premières enquêtes semblent indiquer que le niveau d’instruction [des franco-protestants] est généralement plus élevé que celui des familles moyennes paysannes ou ouvrières du Québec et que la formation des jeunes dirigeait ceux-ci autant vers le commerce et l’industrie que vers l’agriculture ou les professions libérales. […] Il semble […] que les communautés franco-protestantes se soient mieux développées dans les villes de petite et moyenne taille que dans les campagnes. On semble donc se trouver en présence d’un groupe social différencié, dont une certaine proportion était instruite, libérale, urbaine ou périurbaine et engagée dans la production industrielle moderne, ce qui, pour l’essentiel, correspond à la définition de la bourgeoisie aux XIXe et XXe siècles106. »

Marie-Claude ROCHER, « Double traîtrise ou double appartenance ? Le patrimoine des protestants francophones au Québec », Ethnologies, Volume 25, Numéro 2, 2003, p. 227. 106 Ibid., p. 231.
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Comme nous l’avons vu, pendant la seconde moitié du XIXe siècle le protestantisme francophone ne cesse de croître. Mais outre les écoles, le milieu franco-protestant manque sévèrement d’institutionnalisation. À vrai dire, la communauté franco-protestante n’est pas structurée en réseau d’églises autonomes vis-à-vis des anglophones. Cette dépendance institutionnelle aux anglo-protestants fit en sorte que lorsque ceux-ci redirigèrent leurs ressources vers l’Ouest canadien en plein développement au tournant du vingtième siècle, on assista à une dégringolade des effectifs. Un sommet démographique d’environ 30 000 adhérents au Québec avait été atteint vers 1905, alors qu’au recensement de 1931, seulement 11 580 Canadiens-Français s’identifient comme protestants. Puis, « le mouvement évangélique français avait pratiquement disparu à l’aube des années 1950107. » Un petit réveil eu lieu dans la décennie 1970, puis les choses se stabilisèrent rapidement. Dans les décennies 1980-1990, les franco-protestants purent enfin recevoir un service conforme à leurs valeurs en retour de leurs taxes scolaires et jouir d’écoles publiques évangéliques. Ainsi, au milieu des années quatre-vingt-dix, 9000 des 14 600 écoliers franco-protestants de la province fréquentaient une des institutions d’enseignement évangéliques francophones108 (lesquelles malgré tout sous-financées). Au tournant du millénaire, l’ultra-laïciste classe politique québécoise, soutenue par un gouvernement fédéral progressiste, décréta la déchristianisation du système scolaire. Ce processus fut accompagné de multiples manipulations et violations de procédures, causant ultimement la fermeture de ces institutions contre la volonté clairement exprimée de la population 109. Pour les quelques 150 assemblées franco-protestantes du Québec, il ne reste donc en ce début de XXI e siècle que trois écoles primaires & secondaires évangéliques. Cela pousse à se questionner si la situation des franco-protestants n’était pas plus enviable pendant la soi-disant « Grande Noirceur » que sous l’actuel régime postmoderne.

APPENDICE — CHAMPLAIN ÉTAIT-IL HUGUENOT ?
Les origines de Samuel de Champlain, le Père de la Nouvelle-France, sont floues. On le croyait natif de Brouage (en Saintonge) avant de découvrir un acte de baptême protestant portant son nom à La Rochelle en 2012. Même si cet acte désignait un Rochelais éponyme, Champlain n’en provevait pas moins d’une protestante. Il portait un prénom que l’on ne donnait pas à un enfant catholique à l’époque mais qui était populaire chez les protestants. Son oncle & parrain était protestant. Champlain fréquenta au cours de sa jeunesse un collège

Wesley PEACH, Richard LOUGHEED, et Glenn SMITH,, Histoire du protestantisme au Québec depuis 1960, Québec, Éditions La Clairière, 1999, 220 p. 108 Marie-Claude ROCHER, loco citato, p. 226. 109 Guy DURAND, Expertise remise à la Cour supérieure du Québec dans « Lavallée contre Commission scolaire des Chênes », 4 mai 2009, Annexe 3, p. 8-10.
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réformé à Rochefort110. Lors des Guerres de Religion, Champlain a combattu pour le parti huguenot contre la Ligue catholique menée par les Guise111. En 1610, il épousa une protestante, Hélène Boulé, et c’est peut-être à ce moment-là qu’il se serait officiellement converti au catholicisme. Sa jeune épouse restera protestante jusqu’en 1612 (le contrat de mariage stipulait que deux années devaient s’écouler avant la cohabitation des conjoints car Hélène avait alors douze ans)112. En contrepartie, vers la fin de sa vie, il se montre favorable aux Jésuites afin de faire bonne image en France, au point de leur léguer ses biens avant de mourir le 25 décembre 1635. Alors comment considérer Champlain ? Calviniste ou papiste ? La réponse est selon moi ni l’un ni l’autre. Sa préoccupation première était la création d’une France nouvelle en terre américaine, pas l’adhésion à une confession religieuse particulière.

À la recherche de Champlain, documentaire télévisé de la Société Radio-Canada diffusé pour la première fois le 18 octobre 2008. 111 Magazine Historia, « Champlain », http://www.historia.fr/web/personnages/champlain-06-11-2009-44920 (Consulté le 10 octobre 2011). 112 Jacques LACOURSIÈRE et Hélène-Andrée BIZIER, opere citato, Volume 5, p. 93. Hélène était la fille de Nicolas Boulé, Secrétaire de la Chambre du roi (Louis XIII sous la régence Marie de Médicis). On comprend que c’était une union politique : Henri IV venait de se faire assassiner, Champlain avait besoin d’un autre appui auprès du nouveau pouvoir monarchique.
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