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LE DEFI HUMANISTE D'ALY MAZAHERI Né a Téhéran en 1914, Aly Mazahéri, un des plus grands savants iraniens, spécialiste éminent de Vhistoire de W'Iran, s'est éteint & Chartres, prés de Paris le 24 novembre 1991. Ce fut un des plus grands historiens de ce sidcle, méme si son oeuvre n'est pas bien connue du grand public. Son mérite est davoir été le seul Iranien a s’étre placé au plus haut niveau de l'Université francaise pour défendre la culture iranienne face & des spécialistes européens souvent froids, insensibles, indifférents ou malveillants, en tout cas pas toujours au fait des réalités dela 22 tradition historique et de l'ame_iraniennes. En effet, les Iraniens ont toujours eu Vhabitude dabandonner Vorientalisme le plus scientifique aux Occidentaux, imaginant méme pas que par le travail et la volonté, il parviendraient les rivaliser méme sur ce terrain qui, aprés tout, les conceme au premier chef. Il fallait, pour oser affronter les orientalistes sur ce quiils considéraient comme leur monopole, le courage, le patriotisme et Pimmense effort intellectuel d’Aly Mazahéri, qui a lu dans sa vie des milliers @ouvrages historiques, aussi bien dans les principales langues occidentales (frangais, anglais, allemand), que dans les langues orientales vivantes (persan, arabe, turc), antiques (avestique, vieux-perse, pehlévi) et dans les divers dialectes iraniens. Il allait aussi surpasser ses maitres dans Tuniversalité des ses connaissances: histoire (et pas seulement de Tran), linguistique et littérature iraniennes, sociologie, ethnographie, histoire des sciences, des arts et des techniques de Orient, histoire des religions, etc. Cette 23 richesse et cette diversité lui ouvrirent des horizons que ne pouvait pas soupgonner le simple spécialiste cloisonné dans une seule discipline. Mais, Aly Mazahéri était en méme temps un grand spécialiste iranien de Tian ancien, admiré et redouté a la fois par les savants occidentaux, car, intraitable sur la rigueur historique, grice 4 son érudition phénoménale, il n’hésitait pas, preuves et documents lappui, a contester les plus grandes autorités académiques, a s’interroger sur leurs conclusions et partant, sur leurs méthodes, & mettre le doigt sur leurs faiblesses, et ce dans un francais impeccable, chatié, et un ton vif, incisif et ironique. Il fit ses premigres études Téhéran, au collége modeme Dar al-Mo‘allémin oi il montra des son plus jeune age une grande précocité qui lui fit briler toutes les étapes de Lenseignement primaire et secondaire. A Yage de douze ans, il écrivit une "Histoire de Rome”, trés documentée et illustrée de sa propre main. Regu en 1927 parmi les meilleurs bacheliers de son pays alors qu'il niavait que treize ans, il recut une bourse du 24 gouvernement iranien pour aller faire ses études supérieures en France, de 1928 a 1932 4 Ecole normale de Saint-Cloud et & celle de Chartres, puis 4 la Sorbonne, dot il sortit, en 1938 a Page de 24 ans, avec un doctorat en sociologie. Dans sa thése intitulée "La famille iranienne aux temps ante-islamiques”, publiée la méme année & Paris aux éditions G.-P. Maisonneuve, il défendait le modéle de la cellule familiale homogéne de I’Iran antique, limitée aux deux parents et aux enfants, qui s’était constituée & P’époque sassanide sous influence du zoroastrisme, des changements économiques et de la structure étatique centralisée, Fondée sur des sources de premigre main, notamment les textes avestiques, pehlévis et persans anciens, ainsi que sur les travaux des savants parsis de Inde, des philologues européens, surtout allemands, et sur sa — propre connaissance des moeurs et des traditions de Viran, cette these fut Pune des plus brillantes en sociologie historique, d’aprés la préface écrite par son maitre Paul Fauconnet, Ce premier ouvrage est actuellement en cours de traduction en persan et sera publié 25 prochainement en Iran. Aprés sa these, Aly Mazahéri se trouva face & un dilemme: soit regagner son pays qui ne lui assurait plus sa bourse aprés Ia fin de ses études supérieures et lui demandait de revenir et oeuvrer pour la formation des cadres universitaires que réclamait la toute nouvelle Université de Téhéran, comme le firent tous ses condisciples qui stengagérent plutét dans Vaction politique, soit perfectionner ses connaissances déja trés poussées par rapport non seulement aux autres étudiants iraniens a I'étranger, mais méme a ses propres —maitres occidentaux comme Emile Benvéniste ou Henri Massé qui n'allaient pas tarder & prendre ombrage de cet étonnant prodige qui osait chasser sur leur propre terrain. Il comprit pourtant que sa vocation était 18: contester aux savants occidentaux ce monopole et leur prouver par son propre ‘exemple, que les savants Iraniens modernes, en se documentant aux meilleures sources sont, par la sensibilité quiils gardent de leurs traditions, plus & méme qu'eux de comprendre leur propre passé et peut-étre en 26 mesure d’éclairer méme histoire de POccident sous un jour ignoré des Occidentaux. Plutét que de s'engager dans une lutte sociale et politique éphémére et sans lendemain en Iran méme, comme certains de ses compatriotes armés de leur seules bonnes intentions, ou comme la plupart de ceux qui rentrérent aprés des études superficielles pout le seul prestige, de se contenter de postes et dhonneurs universitaires iraniens, Aly Mazahéri décida de mener un combat scientifique du plus haut niveau parmi les grands noms de Viranologie mondiale. Il mit sa force de travail extraordinaire, sa grande vitalité et sa mobilisation permanente au service de cette ‘cause: redonner aux Iraniens la connaissance de leur histoire, et il vibra a chaque grande date de histoire contemporaine de Tran, résistant par Péruditon lors de invasion de son pays pendant la deuxiéme guerre mondiale ou combattant par la science lors de la nationalisation du pétrole ou s’armant par [histoire pour dénoncer Pavénement de Pobscurantisme clérical. I se voua done & connaitre parfaitement le passé de son pays, sous tous ses aspects et & magnifier son 21 histoire plusieurs fois millénaire, role dans Iequel il se sentait plus utile a sa patrie, plutét que de jouir du plaisir, & la portée de tous, de fouler le sol d'un Iran qui n’était pas 4 la hauteur de Timage gandiose qu'il s’en faisait. I resta donc en France, épousa méme une Frangaise qu’il aima et qui fut son soutien durant cette vie de combattant sans relache, et avec laquelle il vécut quarante ans. Les premiéres années avec elle, dans le Sud- Ouest de la France, furent partagées entre Pétude et la vie des champs imposée par la guerre mondiale, et il en garda un grand attachement & la terre et & la campagne qui Tui sembla toujours plus authentique que la ville bruyante, polluée et cosmopolite. Aprés la guerre, ses excellentes connaissances en épigraphie persane lui permirent de travailler comme spécialiste des manuscrits persans a la Bibliotheque nationale a Paris. Peu apres, ses innombrables lectures des historiens iraniens ayant écrit en arabe, notamment sous les Bouides (Xe-XIe s.), textes trés difficiles 28 qu'il confrontait aux études les plus savantes menées par les historiens occidentaux sur Viran et le monde islamique, P'incitérent & écrire, en 1949, un nouvel ouvrage en frangais sous le titre "La Vie quotidienne des musulmans au Moyen-Age, aux Xe-XIlle siécles” aux éditions Hachette, 4 Paris, ouvrage qui fut plusieurs fois réédité et traduit dans une dizaine de langues, dont le persan. Il s‘agit du seul travail dans ce domaine jusqu’a aujourd'hui. Seule une érudition irés précise au sujet des moeurs et des usages non seulement de la Perse, mais aussi des autres pays dits "musulmans”, Papogée de la civilisation médiévale, avec la floraison de la littérature, des arts et des sciences, était en mesure de brosser un tableau aussi savant et en méme temps aussi attrayant, coloré et vivant, plein de poésie et humour, malgré la rigueur historique et les références aux textes anciens. Non seulement dans cet ouvrage, Aly Mazahéri parlait avec passion des coutumes concernant la vie de tous les jours des diverses classes sociales, des fétes, du berceau au tombeau, des cérémonies de mariage jusqu’aux rites funéraires, mais il 29