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3 Au-delà de l’attention et de la vigilance David Bohm : Au fil des ans,
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Au-delà de l’attention et de la vigilance
David Bohm : Au fil des ans, nous avons constaté
que la pensée naviguait d’une sphère à l’autre au
prix de contradictions inévitables. Nous avons sou­
ligné qu’il fallait s’efforcer de lui laisser la place qui
lui revient - celle de l’efficience technique - mais
sans plus, etc. Mais c’est pour découvrir ensuite que
la pensée est incapable de s’en tenir à cette place.
Krishnamurti : Est-ce à dire que la pensée - par
essence contradictoire -, lorsqu’elle veut remettre
de l’ordre dans ses contradictions, ne peut que pro­
voquer un surcroît de désordre, et ne sait jamais
s’en tenir à son juste rôle ?
D. B. : Oui, même s’il nous était possible de tout
recommencer de zéro, nous en arriverions au même
point.
K. : En effet. Nous voulons donc savoir s’il existe
une énergie qui puisse fonctionner sans être déna­
turée? C’est bien cela?
D. B. : Oui, car, si rien de tel n’existe, on est
contraint d’en revenir à la pensée.
98 Les Limites de la pensée K. : Donc, nous voulons savoir si la pensée
98 Les Limites de la pensée
K. : Donc, nous voulons savoir si la pensée peut
être un instrument capable d’explorer des choses
qui n’ont pas été dénaturées.
Actuellement, nous en arrivons au constat sui­
vant, à savoir que la pensée, étant contradictoire
par sa nature même, peut résoudre une contradic­
tion et en susciter une autre. Et elle ne cesse de
répéter ce même processus, espérant de la sorte en
arriver au point où elle constatera d’elle-même sa
propre absurdité. Alors, voyant son absurdité, la
pensée invente, ou conçoit un nouveau mode d’ac­
tion. Mais il s’agit toujours d’un processus de
pensée. Nous avons donc atteint ce point et nous
voyons que le mouvement de la pensée est forcé­
ment voué à la contradiction, à la redite, etc. Peut-
il se faire que cette pensée cesse et qu’une nouvelle
énergie entre en jeu dans l’univers du réel, sans y
semer la contradiction?
D. B. : Au niveau intellectuel, nous voyons la
contradiction, et à un autre niveau nous avons le
sentiment qu’elle naît du désir. Cela revient au
même.
K. : En fait, lorsque nous employons le mot
« désir», c’est pour désigner le sentiment, l’attente,
le besoin, la recherche du plaisir suprême sous des
formes diverses - des plus nobles aux plus basses.
Assurément, tout cela est du domaine de la pensée,
n’est-ce pas ? Le désir est l’un des bras de la pen­
sée, polir ainsi dire.
D.
B. : Oui, et c’est d’elle que naît le sentiment.
K.
: Le désir, le sentiment existeraient-ils si la
pensée ne s’immisçait pas dans cette zone ?
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 99 D. B. : Là est la
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
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D. B. : Là est la question. Au sein de notre
culture, on l’admet généralement. Mais d’un autre
côté, à moins que la pensée n’identifie les senti­
ments comme étant d’un certain type, ils seraient
difficilement appréhensibles.
K. : Effectivement. Je désire cette maison, ou
autre chose : ce désir porte en lui l’envie obsédante
d’un objet purement abstrait, né de la pensée. Cette
image que la pensée crée, et pare de dehors plai­
sants, suscite mon envie. Je veux ce plaisir. Je ne
pense pas qu’il y ait une différence entre le désir et
la pensée.
D. B. : Oui, et la contradiction au sein du désir
naît de la même manière. De même qu’il existe
une contradiction inhérente à la pensée, il y a une
contradiction inhérente au désir.
K. : Dans la jeunesse, c’est une femme que je
désire. Plus tard, c’est une maison. L’objet de mon
désir est fluctuant.
D.
B. : Là est la contradiction.
K.
: Mais le désir demeure.
D. B. : Le désir demeure, mais son objet est tou­
jours contradictoire. Jamais je ne m’en tiens à un
objet. Dès qu’il est atteint, un nouveau désir surgit.
Il est comme la pensée, qui passe sans cesse d’une
chose à l’autre.
K. : C’est bien cela. Je crois que les choses sont
claires.
Nous avons dit précédemment qu’il était dans la
nature même du désir d’être contradictoire, bien
qu’en apparence ses objets puissent varier. Mais en
essence le désir est contradictoire, de même que la
100 Les Limites de la pensée pensée est contradictoire. À présent nous posons cette question
100 Les Limites de la pensée
pensée est contradictoire. À présent nous posons
cette question : existe-t-il une énergie qui opère dans
le champ du réel sans se dénaturer?
Voyez-vous, chaque fois que j ’aborde ces ques­
tions avec des spécialistes venus d’Inde et d’ailleurs,
ils disent toujours que cette énergie est d’ordre
divin - ce sont leurs propres termes - et que jamais
elle ne peut opérer dans le plan de la réalité concrète.
Dans le cas où elle interviendrait, elle ne pourrait
jamais devenir contradictoire. Ils partent du prin­
cipe, ou ils s’imaginent qu’il existe une énergie
non conditionnée - Brahmâ, Dieu, ou que sais-je
encore. Si nous parvenons à éradiquer de notre esprit
ce processus d’invention ou d’imagination - et il le
faut, si nous voulons vraiment savoir -, alors que
nous reste-t-il? Nous n’avons plus que la pensée,
et le désir, aux effets essentiellement pervers, et le
résultat est la contradiction à perpétuité. Nous ne
connaissons rien d’autre. Je crois que ce constat
serait une base de départ saine ; en tout cas, c’est de
là que je veux partir.
Je ne connais rien d’autre que la pensée, faussée
par nature, et le désir qui s’agrippe à des objets
fluctuants. Je perçois ma propre conscience, et le
mouvement qui l’anime n’est que pensée et désir.
Cette conscience, étant constamment en mouve­
ment, n’a jamais croisé d’énergie qui ne soit pas
contradictoire, qui ne soit pas issue du désir et de la
pensée. Voilà tout ce que je sais. Mon problème est
donc le suivant : la pensée peut-elle jamais consta­
ter son propre mouvement, et voir combien celui-
ci est futile? «Futile» au sens de contradictoire,
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 101 conflictuel. La pensée peut-elle voir toute
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
101
conflictuel. La pensée peut-elle voir toute l’am­
pleur de son mouvement au sein de la conscience ?
Peut-elle le voir dans son intégralité ?
D. B. : On voit bien où sont les obstacles, ici, et
pourquoi une telle démarche semble quasi impos­
sible, puisque, en général, dès que nous pensons
à un objet, c’est la pensée même qui dissocie objet
et pensée. Qu’on se mette à dire : «Je suis cette
chose qui fait l’objet de mes pensées », et la pensée
est alors, semble-t-il, dans l’impossibilité de se
maintenir.
K. : Oui. Partons de là. Si ma conscience n’est
autre que moi-même, il n’y a aucune séparation entre
moi et le contenu de ma conscience, le contenu
n’est autre que moi. Cela, je le vois. Cette percep­
tion entre-t-elle dans le cadre de la conscience, ou
lui est-elle extérieure ? Quand je dis : « Je vois la
nature contradictoire de la pensée », cette perception
se limite-t-elle à des mots, ou est-elle authentique ?
En d’autres termes, est-ce une réalité tangible? Ou
bien est-ce le fruit de mon imagination - est-ce que
je crois voir, ou est-ce le désir de voir qui fait que je
vois ? Cette perception, cette vision, cette observa­
tion, etc., sont-elles un mouvement de la pensée ? Si
tel est le cas, alors je ne vois rien.
Alors, à quel moment l’esprit dit-il : «Je vois»?
D.
B. : Quand cesse le mouvement de la pensée.
K.
: C’est l’évidence même. Et qu’est-ce qui le
fait cesser ? Comment cela se produit-il ?
D. B. : En faisant le constat de ces contradic­
tions, de ces absurdités.
K. : Certes, mais, quand vous parlez de contra­
102 Les Limites de la pensée dictions et d’absurdités, la pensée en a-t-elle une vision
102 Les Limites de la pensée
dictions et d’absurdités, la pensée en a-t-elle une
vision lucide, ou s’imagine-t-elle l’avoir?
D. B. : Non, on est attentif à tout ce que fait la
pensée, à la réalité tangible de son action.
K. : Oui, on perçoit l’aspect tangible de l’événe­
ment qu’engendre la pensée. Le désir est engendré
par le mouvement de la pensée : tel est l’événe­
ment tangible. Mais qui le voit ? Et comment cette
perception se fait-elle ?
D. B. : En fait, il n’y a personne qui en soit
témoin.
Dr Parchure : Il semble que ce soit l’attention
qui perçoit.
K. : Je ne veux pas revenir en arrière, mais par­
tir sur des bases neuves.
Je me heurte donc au problème suivant: le
Pr Bohm m’a démontré que la pensée ne cessait de
basculer d’une option à l’autre au gré de désirs
contradictoires. Lorsqu’elle agit ainsi, il n ’existe ni
solution possible ni fin envisageable à cette situa­
tion. Et, selon lui, ni fin possible à la souffrance, à
la confusion, au malheur, au conflit. Je l’écoute,
car il me parle de choses sérieuses. Je suis attentif
à ses propos. J’ai du respect pour ce qu’il dit - et
vient un moment où je «saisis». Mais qu’est-ce
que je saisis? Un canevas de mots? Ce que j ’en­
tends, c’est la description verbale, je capte donc les
nuances de cette palette de mots. Ai-je une percep­
tion purement intellectuelle de ce qui m’est dit?
Ou au contraire ma perception n’a-t-elle rien à voir
avec tout cela : n’est-elle que pure perception?
J’ai écouté, et ce que j ’ai entendu me semble
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 103 logique, sain et conforme à la
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
103
logique, sain et conforme à la réalité des faits. Et, à
un moment donné, je dis : «Je vois, je vois tout»
- pas simplement par petits fragments mis bout à
bout, mais tout le mouvement du désir, de la pen­
sée, de la contradiction, le mouvement naviguant
d’un système à l’autre, les excuses qu’il se trouve.
Ce mouvement, je le vois tout entier; et l’acte par
lequel je le vois en tant que tout global est radica­
lement différent de la pensée/action.
Comment tout cela arrive-t-il, dites-moi ?
D. B. : On ne voit pas clairement ce que vous
entendez par ce «comment». Voyez-vous, en obser­
vant la pensée, quand j ’ai constaté qu’elle était
impossible à «redresser», je n’ai apparemment pas
réussi à décrire ce qui se passait, mais à ce moment-
là l’idée de vouloir redresser la pensée ne m’in­
téressait plus; j ’ai donc cru que «voir», c’était
constater tout cela.
K. : Oui. La pensée perçoit-elle son propre mou­
vement et ses propres contradictions ? C’est bien là
votre question ?
D. B. : Je dis que lorsque cette perception lucide
intervient, alors tout ce mouvement contradictoire
s’interrompt.
K.
: La pensée se voit-elle alors elle-même ?
D.
B. : Non, elle ne se voit pas. Il me semble
qu’en un certain sens, qui est assez vague, il existe
un mouvement, ou un espace plus vaste.
K.
: Qui n’est peut-être qu’imaginé par la pensée.
D.
B. : Oui,
ce peut être le fruit de son imagi­
nation.
K. : Les scientifiques affirment l’existence de
104 Les Limites de la pensée l’énergie cosmique. Personnellement, j ’ignore tout à ce sujet.
104 Les Limites de la pensée
l’énergie cosmique. Personnellement, j ’ignore tout
à ce sujet. Je sais seulement une chose : après avoir
écouté avec attention, avec respect, avec intérêt,
voici que soudain je peux dire : «Oui, je vois, j ’ai
tout compris, inutile d’ajouter un mot. » Qu’est-ce
qui a provoqué cette situation? Parler d’«atten­
tion», c’est supposer que cesse d’exister le centre
- en tant que lieu de la pensée - qui a donné nais­
sance au «moi», au «non-moi» et à tout ce qui
s’ensuit.
Cette perception authentique advient-elle quand
l’attention est là - cette attention qui sous-entend
l’absence de centre que crée la pensée -, et que
toute chose me parvient alors sans l’ombre d’une
distorsion ?
D. B. : C’est lorsque la pensée façonne ce centre
que commence la distorsion - est-ce là ce que vous
voulez dire ?
K.
: Oui.
D.
B. : Mais existe-t-il une pensée dépourvue de
centre? La pensée peut-elle exister avant qu’un
centre n’existe? La pensée est-elle incluse dans
celui-ci, ou pensée et centre ne constituent-ils qu’un
seul et même territoire ?
K.
: Il s’agit du même territoire.
D.
B. : Le point faible de la pensée, c’est qu’elle
se dissocie inévitablement de son objet. Elle s’en
crée un second, imaginaire, celui-là, qu’elle baptise
du nom d’objet, alors qu’on reste dans le registre
de la pensée abstraite.
Disons, par exemple, que je pense à l’image
d’un arbre. Ce à quoi je pense me paraît distinct de
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 105 moi-même. J’ai l’impression qu’il y a
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
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moi-même. J’ai l’impression qu’il y a d’un côté
l’image, et moi de l’autre. J’ai donc, semble-t-il,
créé deux images - celle de l’arbre et la mienne.
K. : Exactement. Le «moi» n ’est autre que
l’image qu’a créée la pensée. Il y a d’une part la
pensée se rapportant à l’arbre, et d’autre part celle
qui a suscité dans mon esprit une image ayant
forme de « moi ».
D. B. : Oui, et la pensée présente ces deux images
comme étant apparemment distinctes, alors qu’en
fait il s’agit d’une seule et même pensée.
K.
: C’est une seule et même pensée, en effet.
D.
B. : Il semble, à vous entendre, qu’il ne puisse
y avoir de pensée sans ce fameux centre.
K.
: Oui. Tout est là, c’est vrai.
D.
B. : Or, si une énergie quelconque pouvait
exister sans qu’il y ait ce centre, alors nous serions
débarrassés du problème.
K. : C’est exact.
La vraie perception ne déborde-t-elle pas du
cadre étroit de la conscience? Autrement dit, la
perception a besoin d’espace ; or existe-t-il au sein
de la conscience un espace vierge de tout contact
avec la pensée, d’où est issue la compréhension
totale ?
D.
B. : Oui, mais il fait partie de notre conscience.
K.
: C’est cela. Il fait partie du contenu de la
conscience qui a été conditionnée par la religion,
etc. Mais, alors, où cette perception a-t-elle lieu?
D. B. : Dans le cas que vous évoquiez, où l’es­
pace fait partie de la conscience, où donc intervient
la perception? C’est bien votre question?
106 Les Limites de la pensée K. : Oui. Je vois que cet espace fait
106 Les Limites de la pensée
K. : Oui. Je vois que cet espace fait partie de
notre conscience, et qu’il se trouve donc toujours
piégé dans cet univers de la contradiction, du désir,
dans ce champ du réel qu’a créé la pensée - cela, je
le vois clairement. Mais existe-t-il, hors de ce
champ, une perception, une vision qui engloberait
tout ? Et si pareille vision - permettez-moi le terme -
existe vraiment, alors la pensée, ou le centre qu’elle
a créé, avec sa périphérie et tout le reste, tout cela
disparaît. Cette vision lucide est la fin de la pensée.
Diriez-vous cela ?
D.
B. : Oui.
K.
: La perception n’est pas un mouvement de la
pensée.
D. B. : Dès qu’on perçoit une contradiction, la
pensée s’interrompt.
K. : Oui. On voit la vérité, qui se situe en dehors
du champ de la conscience; la vérité n’est pas
enclose dans la conscience. Si tel était le cas, vérité
et réalité ne feraient qu’un - avec tout ce que cela
suppose. On aurait alors votre vérité, ma vérité, sa
vérité
Or il n’est de vérité qu’en dehors de ce
champ-là. Et, parce que vous le voyez clairement,
votre action dans l’univers du réel n’est jamais
faussée. D’accord?
D. B. : Mais peut-il se faire que vous retombiez
dans les contradictions ?
K.
: Jamais - à condition que je voie la vérité.
D.
B. : Et il suffit de la voir une fois ?
K.
: Absolument. Si la vérité est perçue, com­
ment peut-on retomber dans quelque chose qui n’est
pas la vérité ?
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 107 D. B. : Mais comment se
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D. B. : Mais comment se fait-il, dans ce cas, que
l’on commette des erreurs?
K. : Nous disons que la vérité ne peut com­
mettre
aucune prétendue
«erreur» - j ’insiste sur
les guillemets.
D. B. : Elle peut faire des choses erronées impu­
tables à des données fausses. À l’image d’un bon
ordinateur : si on lui transmet des données fausses,
il fournira forcément un résultat faux.
K. : Oui, c’est exact, la comparaison est tout à
fait pertinente. Vous constatez que les religions
instituées ne sont pas détentrices de la vérité. Vous
en prenez totalement conscience - vous vous
détournez d’elles, et ne créez pas d’institutions à
visée religieuse -, tout cela, c’est terminé pour
vous. Et votre action sera parfaitement logique, ne
sera jamais contradictoire.
D. B. : Oui. Mais, voyez-vous, on a le sentiment
que pareille perfection n’est guère à la portée de
nous autres humains.
K. : Il ne s’agit pas de perfection. En tout cas,
pas à mon sens. Je dirai plutôt qu’il faut être vigi­
lant, sensitif, attentif, capable de voir le danger - et
donc de l’éviter.
D. B. : J’ai parlé avec quelques scientifiques,
plus particulièrement avec l’un d’entre eux, qui a,
je crois, une assez bonne notion de ce que vous
voulez dire. Mais il doute quelque peu qu’un être
humain puisse vraiment être sensible à ce point et
soit prêt à renoncer à tous ses attachements.
K. : Je ne vois pas ce qu’une telle attitude aurait
d’«inhumain» - si l’on peut risquer ce terme. Et
108 Les Limites de la pensée pour quelle raison la vision de la vérité serait-elle
108 Les Limites de la pensée
pour quelle raison la vision de la vérité serait-elle
inhumaine ?
D. B. : Vous êtes dans le vrai - il n’y a effecti­
vement aucune raison -, ce sont simplement nos
traditions qui sont en cause.
K. : Très juste - et aussi l’épaisseur des murailles
édifiées par la pensée.
D. B. : On a érigé la modestie en tradition, de
même qu’on
a coutume de dire : « L’erreur est
humaine », etc.
K. : Ce n’est pas de modestie qu’il s’agit. Je
crois que la qualité requise pour voir la vérité, c’est
une grande humilité. Mais l’expression de la vérité
ne passe pas par l’humilité et n’a rien à voir avec le
« moi ».
D.
B. : Oui, je comprends.
K.
: Mais revenons à notre question.
Y a-t-il au sein de la conscience un espace qui
ne soit pas né de la pensée? Y a-t-il dans notre
conscience une petite parcelle, un petit recoin que
la pensée n’ait pas touchés ?
D. B. : Je crois que c’est impossible, parce que
la pensée ne forme qu’une seule et unique struc­
ture. À mon avis, chaque facette de notre pensée
est en contact avec l’autre.
K.
: Je vois.
D.
B. : Elles se touchent toutes, directement ou
indirectement.
K. : En effet. Tous les fragments de la conscience
sont reliés. Il n’y a donc pas d’endroit, pas de
recoin secret que la pensée n’ait pas touchés.
Comme nous l’avons dit, toutes les pensées, jusque
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 109 dans leurs moindres fragments, sont liées
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
109
dans leurs moindres fragments, sont liées entre elles.
Dans ces conditions, qu’est-ce qui suscite l’acte
perceptif ?
D. B. : Vous posez fréquemment ce genre de
question qui n’a pas de réponse claire.
K. : Je crois au contraire que la réponse est
claire, lorsque nous disons que la pensée prend fin.
D. B. : Oui, c’est ce que nous avons déjà dit.
Mais votre question porte sur la cause de cette fin.
K. : Ma première question est celle-ci : la pensée
voit-elle son propre mouvement, en voit-elle la
futilité, et y met-elle fin par voie de conséquence ?
D. B. : Il me semble improbable que la pensée
puisse avoir ce pouvoir, car elle ne saisit que des
fragments. Tout ce qu’elle perçoit ne lui parvient
que par fragments. Mais elle pourrait avoir de cette
futilité une perception fragmentaire.
K.
: Oui, et par conséquent elle peut se contre­
dire.
D. B. : Une part d’elle-même voudra s’arrêter,
tandis que l’autre poursuivra sa route.
K. : Selon vous, la pensée ne peut donc avoir
d’elle-même une vision globale. Or seul l’esprit
qui voit le tout voit la vérité, et, pour voir ce tout,
toute pensée doit prendre fin. Mais «comment»
cela peut-il se faire ? La question n’est pas de s’en­
quérir d’une méthode ou d’un système, mais de
savoir ce qui déclenche ce phénomène. Si vous
dites que c’est l’attention, ce n ’est pas tout à fait
cela.
D. B. : Pourquoi dites-vous que ce n ’est pas
l’attention?
110 Les Limites de la pensée K. : Parce que, lorsqu’on n’est pas attentif, on
110
Les Limites de la pensée
K.
: Parce que, lorsqu’on n’est pas attentif, on voit
des choses que l’on n’avait jamais vues auparavant.
D. B. : Mettons les choses au clair. Vous êtes en
train de dire qu’au-delà de l’attention il existe une
perception qui se déclenche inopinément.
K. : Nul ne peut la solliciter. Cela revient à dire :
« Je vais être attentif afin que la vérité me soit don­
née » - quoi de plus absurde ?
D. B. : Le terme « attention » signifie originelle­
ment une tension, un élan vers quelque chose. Or
vous dites maintenant qu’en un sens, lorsqu’on
n’est pas tendu, quelque chose d’imprévisible peut
soudain survenir.
K. : Voilà pourquoi, lorsqu’on dit que c’est l’at­
tention, je réponds que ce n’est pas tout à fait cela.
D. B. : Il existe, dites-vous, une attention qui
n’est pas liée à la pensée - mais ce n’est toujours
pas cela qu’il nous faut.
K.
: Non, ce n’en est qu’une partie - et non le
tout.
D.
B. : Ce n’est pas tout à fait ce qu’il nous faut.
K.
: Il y a donc d’une part une conscience qui
n’est pas de la concentration, une conscience qui
s’abstient de tout choix, une conscience qui bouge
- et d’autre part l’attention. Dans cette attention on
est tendu, prêt à saisir. Cette attention s’inscrit dans
le champ du réel, de l’objet à capturer. Pour moi,
elle est insuffisante.
D. B. : Diriez-vous que l’attention suppose qu’à
force de se tendre on cesse d’être conscient?
K.
: Oui.
D.
B. : Donc, l’attention ne suffit pas.
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 111 K. : Non, si l’attention évoque
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
111
K. : Non, si l’attention évoque pour nous cette
tension vers un but, alors, en effet, elle ne suffit
pas.
D. B. : Oui, mais supposons que je prenne
conscience d’une chose et que je me tende vers
elle, que je veuille la capturer. Le mot même de
«perception» signifie capture. Et tout cela, qui n’est
pas de l’ordre de la pensée, est pourtant fondé sur
la mémoire.
K.
: Ce n’est pas encore tout à fait suffisant.
D.
B. : Cela dépasse la mémoire, et pourtant ça
ne suffit pas, car, ainsi que vous le dites, la pensée
est le mouvement de la mémoire.
K. : Il faut qu’il y ait une sorte de non-être, de
néant. Mais, dès que le choix s’infiltre dans notre
conscience, cette chose n ’est plus.
D. B. : Oui. Nous parlions de la conscience sans
choix, et à présent nous allons au-delà de l’attention.
K. : Et nous disons que l’attention, ce n’est tou­
jours pas suffisant.
D. B. : Mais l’attention, c’est quoi, au juste ? Une
sorte d’énergie ?
K. : L’attention, c’est une somme d’énergie, mais
c’est encore insuffisant.
D. B. : C’est la mobilisation de toute l’énergie
humaine.
K. : C’est une énergie humaine - insuffisante,
cela va de soi.
Donc, si l’esprit, à l’issue de tout cela, rencontre
le néant absolu - un néant d’où tout objet est
absent -, là, c’est beaucoup plus qu’une somme
d’énergie ; cela va bien au-delà !
112 Les Limites de la pensée D. B. : L’attention, c’est la mobilisation de toute
112
Les Limites de la pensée
D.
B. : L’attention, c’est la mobilisation de toute
l’énergie de l’être humain, et vous dites qu’il peut
exister une énergie qui aille encore au-delà ?
K.
: C’est exact.
D.
B. : Et qu’il serait erroné de qualifier de cos­
mique ; c’est néanmoins une chose qui transcende
ce que nous appelons le pouvoir de l’individu.
K. : Qui transcende l’énergie humaine
Il y a
un danger à dire cela, car on peut s’imaginer que
l’esprit a été témoin de tout cela.
D. B. : Mais vous avez effectivement vécu cette
découverte. En d’autres termes, ce que vous nous
dites en ce moment est une découverte. À moins
que vous n’ayez «vu» de la sorte tout au long de
votre vie ?
K.
: Je crains que ce ne soit le cas, en effet.
D.
B. : Dans ce cas, cela soulève une autre ques­
tion, que nous avons déjà abordée, et qui est le fait
que, pour une raison étrange, vous soyez ainsi fait ;
alors que nous sommes d’une autre eau. Je veux
dire que c’est une combinaison de tendances et
d’influences émanant du milieu ambiant qui condi­
tionnent l’individu.
K. : Oui, mais celui-ci est déjà pourtant passé
par là. Tel être humain ayant vécu cela est condi­
tionné. Et tel autre, ayant vécu les mêmes choses,
échappe au conditionnement.
D. B. : On ne voit pas bien d’où vient la diffé­
rence. Pourquoi y a-t-il une différence ?
K. : Deux êtres humains sont en présence : l’un
échappe au conditionnement, l’autre pas. Comment
se fait-il que l’un des deux y ait échappé ? Est-ce
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 113 en raison d’une santé défaillante au
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
113
en raison d’une santé défaillante au départ, est-ce
parce qu’il était si malade, si mal en point, qu’il n’a
jamais rien écouté? Le conditionnement n’a fait
que glisser sur lui, tant ce corps était maladif, et
cela expliquerait qu’il n’ait rien retenu?
D. B. : Je vois. Et, quand il est devenu apte à
retenir, il était déjà plus fort.
K.
: Oui, et il n’est jamais entré dans ce système.
D.
B. : Il a résisté à son emprise.
K.
: C’est à cette indicible «autre chose» qu’il
n’a pas résisté.
D. B. : Au cours de leur développement, les
enfants passent par des stades où ils sont extraordi­
nairement ouverts à certaines choses, puis vient un
âge où cette ouverture n’est plus possible.
K. : Mais lui, l’autre, celui qui n’est pas condi­
tionné, reste ouvert.
D.
B. : Oui, il demeure ouvert.
K.
: Mais comment cela se fait-il ? Il existe plu­
sieurs théories à ce sujet, dont l’une dit que l’entité
qui n’est pas conditionnée est déjà passée par une
multitude de vies antérieures.
D.
B. : Oui, je suis au courant de cette théorie.
K.
: L’autre théorie - je préfère éviter la termi­
nologie orientale - suppose l’existence d’un réser­
voir de bien. Le bien est-il présent dans le monde ?
Et le mal est-il présent dans le monde ?
D. B. : C’est un point que nous pourrions évo­
quer ensemble, car il n’est pas clair.
K. : Je veux dire qu’on a ces deux choses : le
bien et le mal. Je mentionne simplement qu’il
existe une théorie à leur sujet. Je ne veux pas les
114 Les Limites de la pensée qualifier de « principes », car ce serait en
114 Les Limites de la pensée
qualifier de « principes », car ce serait en faire une
abstraction.
D. B. : On croirait presque, à vous entendre,
qu’ils sont une substance, une énergie.
Dr Parchure : Deux forces.
K. : Gardons ce terme de « forces ». Voici donc
ces deux forces, et, en Asie, on croit souvent que le
bien échoit à ceux qui ont atteint un certain avan­
cement spirituel, que ce sont eux qui détiennent le
bien. Et le mal échoit à ceux qui combattent le
bien. Cette idée existe depuis la nuit des temps : les
Égyptiens y croyaient, les Romains, les Perses aussi,
entre autres. C’est tellement ridicule ! Si je cite
l’idée, c’est à titre d’information, et en visant à la
démolir. C’est l’idée selon laquelle la bonté peut
pénétrer un être humain et préserver son intégrité.
D.
B. : Oui, pour résister au conditionnement.
K.
: Non, pas pour «résister» - pour maintenir
l’intégrité de son être.
D. B. : En effet, «résister» ne va pas; mais il
devient imperméable au conditionnement.
K. : Oui, imperméable : rien ne pénètre en lui.
Le point essentiel, c’est que la force du bien sou­
tient un certain individu, fort peu égoïste et doté
d’un ego très discret.
D. B. ; Oui, mais là, cela pose problème, voyez-
vous.
K. : Bien sûr, je ne fais qu’exposer l’idée. Selon
une autre hypothèse, dans l’enfance, il aurait été
malade, retardé, replié sur lui-même, l’esprit dans
le vague.
D. B. : L’autre théorie, c’est que la santé de cet
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 115 être non conditionné était trop délabrée
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
115
être non conditionné était trop délabrée pour qu’il
prête attention au monde alentour, et lorsque, enfin,
il commença à le prendre en compte, il s’en était
déjà affranchi. L’hypothèse semble raisonnable.
K. : Oui, elle a l’air assez raisonnable. Mais cela
n’explique pas tout. Je ne dis pas que je ne sois pas
conditionné - ce serait une affirmation ridicule de
ma part.
Le problème est donc de savoir comment naît
cette perception qui va au-delà de l’attention, de
la prise de conscience, de la concentration ? Faut-
il pour en arriver là que tous les enfants soient
malades, en mauvaise santé ?
D. B. : La plupart des enfants en mauvaise santé
succombent de bien pire façon. La perception que
nous évoquions est donc assurément un effet fortuit.
K. : Peut-on la cultiver? Non, de toute évidence.
Car cela suppose l’intervention du temps, etc. Alors,
qu’est-ce qui la fait naître? Si nous approfondis­
sions un peu la question ?
La conscience claire est nécessaire. Cela signifie
être sensitif non à son propre désir - ce serait trop
facile -, mais à son environnement, à son entou­
rage. Or toute notion de choix intervenant dans
cette conscience claire est encore de l’ordre de la
pensée. Donc, dans la conscience claire, ce mouve­
ment de la pensée qu’est le choix cesse.
D. B. : Oui. Diriez-vous que le choix est l’es­
sence même du mouvement de la pensée ?
K.
: Oui.
D.
B. : Autrement dit, la vraie racine du pro­
blème est là.
116 Les Limites de la pensée K. : Oui, je crois aussi que c’est logique.
116
Les Limites de la pensée
K.
: Oui, je crois aussi que c’est logique. De
cette attention découlent l’affection, les égards, et
une communication profonde. Vous dites quelque
chose, et vos paroles trouvent dans l’esprit de l’au­
diteur un écho qui n ’est pas superficiel, mais très
profond. Pourtant, évidemment, cela ne suffit pas.
D. B. : On en reste toujours au niveau de l’in­
dividu ordinaire cherchant à savoir jusqu’où il a
pied.
K.
: Oui.
D. B. : La pensée, pourrait-on dire, est assez
superficielle, elle ne représente qu’une infime par­
tie de l’activité nerveuse et cérébrale. Dans la
conscience claire et l’attention, on va beaucoup
plus loin.
K. : C’est tout à fait juste. Donc, l’amour qui est
présent dans l’attention est différent de l’amour tel
qu’il existe au sein de la réalité.
D. B. : Dans le plan du réel, ce n’est pas d’amour
qu’il s’agit.
K. : Exactement. Dans l’attention, cette qualité
d’amour est présente. Je vous aime, voilà pourquoi
je m’ouvre intensément à vous, dans une commu­
nication qui n’est pas d’ordre verbal. Mais cela ne
suffit pas.
D. B. : Car on reste toujours au niveau de la per­
sonne humaine.
K. : Oui, d’où la question suivante : peut-on vider
cette conscience de tout son contenu? De sorte
qu’en elle il ne reste plus rien, rien qui soit le fru
de la pensée, des circonstances, du tempérament,
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 117 de l’imagination, des tendances, des aptitudes
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
117
de l’imagination, des tendances, des aptitudes de
chacun.
D. B. : Ce «plus rien» au sein de la conscience
auquel vous faites allusion ne s’applique donc pas
au fait d’avoir conscience de tout ce qui nous envi­
ronne. Autrement dit, ce dont vous parlez contient
et dépasse encore la conscience que nous avons de
notre environnement.
K. : Bien sûr. À ce niveau-là, il n’y a plus rien.
Mais cette chose est-elle possible ? Est-ce nous qui
l’imaginons ?
D.
B. : Eh bien
,
oui.
K.
: Non, elle n’est pas le fruit de notre imagina­
tion, car nous avons constaté dès le début le carac­
tère contradictoire de la pensée. Donc, dans leur
mouvement, la pensée, le désir sont inévitablement
source de contradiction et de fragmentation. Et c’est
à partir de là que l’on en vient à saisir comment un
fragment en contrôle un autre, le contredit ou s’y
oppose. Cela, c’est la concentration. Et nous perce­
vons cela. Vient alors une prise de conscience dans
laquelle la pensée fait intervenir le choix, et cela
est perçu. Puis vient cette attention empreinte d’af­
fection, qui n’existait ni dans la prise de conscience
ni dans la concentration.
D. B. : Donc, selon vous, cette affection est pré­
sente dans l’attention, mais pas dans la conscience
claire ?
K. : Oui, l’attention a en elle cette qualité
d’amour. D’où votre question : «Mais que voulez-
vous dire, et comment savez-vous?» Et cela ne
suffit toujours pas. La question suivante est de
118 Les Limites de la pensée savoir si cette conscience peut être totalement vide, au
118 Les Limites de la pensée
savoir si cette conscience peut être totalement vide,
au point que la conscience telle que nous la connais­
sons n’existe plus.
D. B. : En pareil cas, peut-on encore parler de
conscience ?
K.
: C’est toute la question.
D.
B. : Alors, serait-ce oui ou non de l’ordre de
la conscience ?
K. : Non. Ce que je dis, c’est que la conscience
telle que nous la connaissons n’est autre que son
propre contenu, que le mouvement - large ou
étroit - de la pensée. Dans le néant, il n’y a plus du
tout de mouvement. Le néant a pourtant son propre
mouvement, sous forme d’une énergie - restant à
définir - qui peut alors agir au sein de la réalité.
D. B. : Vos propos demandent à être clarifiés,
car vous dites en même temps que le néant n’a pas
de mouvement et qu’il en a un.
K. : Le mouvement que nous connaissons, c’est
le temps - la distance entre ici et là-bas, etc. Pou­
vons-nous utiliser le terme de «vide» au sens où
une tasse est vide, par exemple ?
D. B. : Cela signifie qu’elle peut éventuellement
recevoir un contenu - on ne peut pas employer le
mot dans ce sens.
K. : Non, ce n’est pas ce sens-là que je lui
donne.
D. B. : Si vous dites que la tasse est vide, cela
suppose que quelque chose va venir la remplir.
K. : C’est juste. Non, il ne s’agit pas de cela. Il
existe un néant dont le mouvement n’est ni le mou­
vement de la pensée ni celui du temps.
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 119 D. B. : On a donc
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
119
D. B. : On a donc deux types de mouvements : le
temps, et quelque chose d’autre.
K.
: Oui.
D.
B. : Il me vient aussi à l’esprit que le temps
est synonyme de contradiction. Pourrait-on dire
que, lorsque notre esprit se heurte à une contradic­
tion, il saute d’une pensée à une autre, puis à une
autre encore, etc., et que ce saut n’est autre que le
temps ?
K. : Exactement. La pensée poursuit son mou­
vement.
D. B. : D’où il découle que le mouvement de la
pensée, l’essence même du temps psychologique,
c’est la contradiction.
K. : Notre question est bien celle-ci : existe-t-il
une énergie qui soit exempte de toute contradic­
tion, qui ne saute pas d’un système à l’autre, y a-
t-il un mouvement qui soit absolument sans lien
aucun avec le mouvement de temporalité ?
D. B. : On pourrait avancer l’idée qu’il existe
une énergie qui se révèle à nos yeux à travers
l’ordre qui régit la réalité dans le plan temporel.
Cette formulation fait-elle sens ?
K.
: Oui.
D.
B. : Cette énergie se révèle, se manifeste.
N ’est-ce pas?
K.
: Exactement. Pouvez-vous répéter la formule ?
D.
B. : Une théorie dit, paraît-il, que ce mouve­
ment dont vous parlez - 1’« atemporel » - existe. Il
ne s’inscrit pas dans le temps, mais c’est dans le
temps qu’il se manifeste, qu’il se révèle.
120 Les Limites de la pensée K. : Nous disons la même chose, mais différem­
120
Les Limites de la pensée
K.
: Nous disons la même chose, mais différem­
ment, n’est-ce pas ?
D.
B. : Oui. De nombreux peuples ont sou­
tenu cette idée dans l’Antiquité, et certains Indiens
d’Amérique également.
K. : Oui, de même qu’en Orient : on dit aussi en
Inde que cette énergie se manifeste dans le plan du
réel.
D.
B. : Et dans le plan du temps. L’idée vous
paraît-elle acceptable ?
K. : Ce n ’est pas tout à fait
ainsi que je vois les
choses. Je commence d’abord par regarder les
faits. Sommes-nous en train de dire - mais en
d’autres termes - que celui qui perçoit la vérité
peut fonctionner dans le cadre du réel, avec pour
conséquence que jamais sa perception ne saurait
être déformée, bien qu’il vive dans ce cadre ?
D. B. : Oui, mais les témoins extérieurs le ver­
ront fonctionner dans le cadre du réel, auquel cas
on pourrait parler d’une manifestation.
K. : Oui, une manifestation ou, en sanscrit, un
avatar. Serait-il donc vrai que vous, en tant qu’être
humain, puissiez percevoir la vérité? Que vous
ayez cette perception tout en opérant dans le champ
du réel ? Que vous rendiez cette vérité manifeste au
sein même du réel ? Cette manifestation serait donc
l’essence même de cette intelligence qui ignore toute
distorsion ?
Puis-je formuler ainsi la question : pourquoi la
vérité devrait-elle forcément agir dans le champ du
réel?
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 121 D. B. : Voilà bien une
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
121
D. B. : Voilà bien une question qui ne cesse de
me tracasser.
K. : Ah, je vous ai « coincé » ! Pourquoi la vérité
devrait-elle nécessairement agir dans le champ du
réel?
D. B. : Eh bien, disons simplement que, selon
l’opinion générale, une telle action existe. Or ce
n’est peut-être pas le cas.
K. : C’est exactement ce que je demande : pour­
quoi la vérité agirait-elle nécessairement? Et cette
action, pour quelles raisons la prenons-nous pour
argent comptant ?
D. B. : Les raisons me semblent évidentes mais
ne constituent pas une preuve.
K.
: Non, en effet.
D.
B. : Nous prenons cela pour un fait accompli
dans l’espoir de pouvoir tabler sur quelque chose
de solide du côté du réel.
K. : Oui, nous voulons garder espoir. Nous avons
admis comme faisant partie de nos traditions, de
notre conditionnement, de nos espoirs, de nos désirs,
de nos pensées, l’idée selon laquelle l’être qui per­
çoit la vérité peut avoir une influence, et en a effec­
tivement une sur l’univers du réel. Et voici que
vous me demandez : mais pourquoi le ferait-il ?
D.
B. : Peut-être ne devrait-il pas.
K.
: Je crois qu’il s’agit là d’un fait authentique,
et non de l’effet d’un désir.
D. B. : Peut-être pourrait-on formuler les choses
autrement, et dire que cet homme a une influence
réelle, tangible. Cela, on ne peut que l’admettre,
n’est-ce pas?
122 Les Limites de la pensée K. : Bien entendu. D. B. : Mais on
122
Les Limites de la pensée
K.
: Bien entendu.
D.
B. : Mais on peut peut-être dire que le champ
du réel est de toute façon déformé, illusoire; il
n’est donc jamais tout à fait fiable.
K. : Voilà une affirmation très dangereuse, car, si
la vérité opère au sein du réel, cela sous-entend alors
que l’homme a en lui la vérité, que la conscience
humaine contient la vérité.
D. B. : Ou que, tout au moins, la conscience a un
lien avec la vérité.
K. : Cela revient au même - mais sous une autre
forme - que de dire : « Le principe suprême est
présent en l’homme. »
D. B. : Je crois que la façon la plus subtile de
l’exprimer consiste à dire que le principe suprême,
bien qu’il transcende l’homme, peut néanmoins
opérer en lui.
K. : Je conteste cela.
Notre question est celle-ci : pourquoi au juste la
vérité devrait-elle nécessairement investir le plan
du réel ? Pourquoi le principe suprême devrait-il se
manifester au sein du réel ? Quelle que soit sa for­
mulation, la question demeure : pourquoi ce prin­
cipe suprême devrait-il forcément se manifester?
Nous en avons envie et besoin, car c’est inscrit
dans notre désir, dans notre pensée.
D. B. : Nous voudrions croire qu’il peut agir
pour mettre de l’ordre au sein de la réalité.
K. : Oui, nous nous accrochons à cette idée.
Mais, si je ne m’y accroche pas, cela soulève une
autre question : pour moi, qui vis dans cet univers
du réel, comment faire pour y mettre de l’ordre ?
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 123 D. B. : Certes, mais, vous,
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
123
D. B. : Certes, mais, vous, est-ce que vous vivez
dans le plan du réel ?
K. : Prenons un homme vivant dans cet univers
du réel, et supposons qu’il dise : « Je vois cette ter­
rible pagaille, comment faire pour mettre de l’ordre
dans tout cela ? »
D. B. : On peut pratiquement conclure de vos
propos que la chose est impossible.
K. : Précisément. Car la pensée est incapable de
faire régner l’ordre dans cet univers du réel au sein
duquel vivent les êtres humains.
D. B. : En effet, puisque la pensée est le désordre
même.
K. : Et c’est ce qui fait dire à certains : «Ne vous
occupez pas de cela, restez à l’écart, partez dans un
monastère, fuyez en solitaire ou formez une com­
munauté, car vous ne pouvez pas faire régner
l’ordre dans tout ce désordre. »
D. B. : Il me semble que la meilleure démarche
consiste à prendre en compte les faits tels qu’ils
sont. Car, ainsi que nous l’avons mentionné dès le
début, la réalité a beau être réelle à nos yeux, ce
n’est qu’une fausse réalité. La vérité ne peut donc
opérer dans le cadre du faux.
K. : En effet, la vérité ne peut agir dans le cadre
du faux. Pourtant, ce faux, il est là, tout autour de
moi, et en moi-même. Vous suivez? Je suis moi-
même faux, puisque, sur le plan psychologique,
tout ce qu’a créé la pensée est faux. Comment la
vérité peut-elle agir dans le plan du faux ?
D.
B. : Elle n’y agit pas.
K.
: En effet, elle ne le peut pas. Mais l’ordre
124 Les Limites de la pensée peut-il exister dans l’univers du faux? Car c’est cela
124 Les Limites de la pensée
peut-il exister dans l’univers du faux? Car c’est
cela dont nous avons besoin.
D.
B. : Oui, nous pouvons jouir d’un ordre relatif.
K.
: Vous dites donc que l’ordre est relatif.
D.
B. : Ce que je veux dire, c’est que nous ne
pouvons pas en décider.
K. : L’ordre est relatif, mais il y a aussi un ordre
lié à la vérité, qui est l’ordre suprême.
D. B. : Oui, mais, d’après ce que vous dites, ce
dernier ne peut être présent au niveau de la réalité.
Nous pourrions cependant instaurer dans nos vies
un ordre relatif, dans le cadre de la réalité.
K. : C’est ce que font aujourd’hui les hommes
politiques. Et c’est notoirement insuffisant ! Voilà
pourquoi les êtres humains font entrer en jeu un
élément d’ordre divin, de vérité et d’espoir, voilà
pourquoi ils prient afín de recevoir la grâce de cet
ordre divin censé faire régner dans nos vies un
ordre plus que relatif. On ne peut se contenter de
cela, c’est si illogique que même d’un point de vue
strictement verbal c’est totalement inacceptable.
Il y a donc un double problème. D’une part j ’ai
besoin d’ordre ici même, dans le monde du réel,
car l’ordre rassure, il est synonyme de sécurité, de
protection. Je veux que tout le monde y ait droit, or
cet ordre n’est pas du ressort de la pensée, car c’est
elle qui a engendré le désordre, étant elle-même
parcellisée. D’autre part, la pensée ne peut donc
pas apporter aux hommes l’ordre qui leur est indis­
pensable. Certes, les hommes peuvent inventer Dieu,
créer de toutes pièces l’idée d’une source d’énergie
qui soit la vérité, qui va aider l’homme à instaurer
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 125 l’ordre. Certes, la pensée peut se
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
125
l’ordre. Certes, la pensée peut se projeter sous
forme de concepts tels que celui de vérité - mais
cette vérité-là est disqualifiée, je ne l’admets pas.
Pourtant, j ’ai besoin d’ordre. Pas d’un ordre
relatif - nous jouons à ce jeu-là depuis des siècles.
Ce dont j ’ai besoin, c’est de l’ordre absolu, dans ce
monde-ci. Cet ordre, pourquoi ne puis-je l’avoir
sans invoquer la vérité, sans me tourner vers elle ?
D. B. : Creusons d’abord cette question-là. À
première vue, on pourrait dire que ce qui détermine
la réalité, c’est la pensée, or cette dernière est
contradictoire. Quel est le facteur susceptible de
faire cesser ces contradictions ?
K. : Je fais donc entrer en jeu un élément que
j ’espère capable d’instaurer l’ordre.
D.
B. : La non-contradiction.
K.
: Mais tout cela est aussi une invention de la
pensée.
D. B. : Alors je ne vois pas comment vous pou­
vez obtenir le résultat désiré.
K. : Pourtant des êtres intelligents, sains, nor­
maux ont un besoin impératif d’ordre, ici, dans ce
monde qui est le nôtre.
D. B. : Essayons d’examiner cela, car d’une part
on voit bien que le monde est en proie à un
désordre quasi total, et d’autre part nous constatons
qu’il n’existe aucun moyen évident d’instaurer
l’ordre. De multiples tentatives ont été faites, mais,
tant que le monde sera sous l’emprise de la pensée,
le désordre continuera.
K. : Exactement. Et cela, je l’admets parce que
vous n’avez pas exposé les faits de manière logique.
126 Les Limites de la pensée Etje dis que c’est suffisamment convaincant, je n’ai besoin
126 Les Limites de la pensée
Etje dis que c’est suffisamment convaincant, je n’ai
besoin de rien d’autre. Je vais percer à jour, contrô­
ler et modeler la pensée.
D.
B. : Mais en avez-vous le pouvoir ?
K.
: C’est la pensée elle-même qui dit : «Je vais
être ordonnée. » Je sais que je nage dans le désordre,
que je saute d’un mode de pensée à l’autre, que la
contradiction règne en moi, etc. Je sais tout cela,
mais je vais faire très attention. Et cette maîtrise,
cette vigilance fera naître l’ordre, sans que son ins­
tauration dépende d’aucun agent extérieur.
D. B. : Êtes-vous d’avis que ce soit chose pos­
sible ?
K. : Je pose la question : pourquoi la vérité opé­
rerait-elle dans le champ du réel ?
D. B. : Considérez-vous la conscience claire
comme résultant de la pensée ?
K. : Non, la pensée dit : «C ’est moi qui ai sus­
cité cet abominable désordre, et je ne peux rien y
faire.» La pensée suspend donc son mouvement
coutumier et dit : « Je vois la situation, je ne vais
plus opérer de la sorte, je vais m’abstenir d’agir,
suspendre toute action, être intelligente.» Un tel
événement est-il possible ?
D. B. : Il faut aller au fond des choses, car une
question se pose : qu’est-ce qui, dans la pensée,
pourrait permettre l’éclosion d’un tel phénomène?
La pensée serait-elle à certains égards non méca­
nique ?
Dr Parchure : J’ai le sentiment qu’il y a dans la
pensée un élément qui n’est pas forcément entière­
ment mécanique.
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 127 K. : Vous dites que la
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
127
K. : Vous dites que la pensée n’est pas méca­
nique ?
Dr Parchure : Pour une part, elle n’est pas entiè­
rement mécanique, et c’est cette part qui peut sus­
citer l’ordre, sans en référer à la notion de vérité.
K. : Donc, certaines zones de la pensée seraient
saines et d’autres malsaines? Nous disons au
contraire qu’il n’existe pas de pensée qui soit saine.
Dr Parchure : J’emploie le terme de «réalité»
comme étant synonyme de «pensée», car c’est
ainsi que vous l’utilisez.
K. : En effet, nous gardons ce sens présent à
l’esprit.
Dr Parchure : Dans l’univers du réel, il y a des
souffrances qui requièrent une mise en ordre.
K. : Selon vous, donc, au sein du réel, la souf­
france elle-même dit : «Assez ! Plus jamais cela !»
Voyons cela de plus près. Cet intense sentiment de
souffrance suscité par la pensée dit : « Plus jamais
cela. » Ce « plus jamais », c’est un acte de la pensée.
Dr Parchure : Peut-être, en effet.
K. : Non, pas « peut-être ».
Dr Parchure : Effectivement, c’est exact.
K. : On reste donc sur le terrain de la contra­
diction.
Dr Parchure : Mais il y a tout de même un petit
peu d’ordre.
K. : Nous avons déjà discuté de cela en long et
en large. Je ne veux pas me contenter d'un petit
peu d’ordre dans ma vie.
Dr Parchure : Dans ce cas, vous ne pouvez pas
parler d’ordre absolu dans le champ du réel.
128 Les Limites de la pensée K. : C’est exactement ce que vous dites. Dans
128 Les Limites de la pensée
K. : C’est exactement ce que vous dites. Dans le
plan de la réalité l’ordre ne peut être que relatif.
Nous l’avons dit depuis le début. Or je refuse de
me satisfaire de cela : l’ordre relatif, je n’en veux
pas. C’est Vordre véritable que je veux, car je vois
le pauvre qui ne saura jamais ce que c’est que de
dormir dans un bon lit douillet et dans des draps
propres. Il n’a jamais été convenablement nourri,
et lorsque je vois cela, moi, en tant qu’être humain,
je
dis : «C ’est abominable, il faut de Yordre dans
tout cela !» - pas un ordre relatif. Nous, nous
sommes
bien nourris, et lui, il a faim.
D. B. : Certaines améliorations sont possibles,
on pourrait peut-être faire en sorte que chacun
mange à sa faim.
K. : Admettons
que j ’organise l’univers du réel
de telle sorte que chacun mange à sa faim. Dans
cette situation, il ne faut pas que ce soit une tyran­
nie qui me nourrisse, il ne faut pas que vous deve­
niez dictateur - cela engendrerait le désordre.
Mais, si tous les hommes peuvent manger à leur
faim sans que la tyrannie s’installe, c’est cela,
l’ordre.
D. B. : Mais ce n’est rien d’autre qu’une espé­
rance.
K.
: C’est vrai.
D.
B. : Je crois qu’il y a eu des périodes où l’on
a réussi à nourrir tout le monde, mais cela ne sau­
rait aller sans une certaine forme d’autorité.
K. : Les Incas avaient un système merveilleux
- mais l’autorité régnait. Comme régnait l’autorité
des pharaons
Cet ordre-là, je n’en veux pas. Mon
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 129 intelligence ordinaire d’être humain me souffle
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
129
intelligence ordinaire d’être humain me souffle :
«Tout cela ne nous est que trop familier; je n’en
veux plus. » Voilà pourquoi on fait entrer en scène
un ordre instauré par la vérité. Je dis que la vérité
ne peut pas entrer dans le territoire de la réalité.
Nous avons très envie qu’elle y entre, mais elle ne
peut pas. Je reste bloqué là. Vous, vous dites que
la vérité peut avoir accès au champ du réel, et un
autre être humain dit que la vérité est si absolue
qu’elle ne peut être relative, qu’elle ne peut se
réduire, sous l’effet de la pensée, à une simple opé­
ration au niveau du réel. C’est alors que vous me
dites: «La vérité ne m’intéresse pas si elle est
incapable d’agir et d’instaurer l’ordre au niveau de
ce monde-ci ; dans le cas contraire,
à quoi bon ? »
Ou alors ce n’est qu’un rêve fou, une douce illusion.
Dr Parchure : Mais nous avons dit que la rela­
tion n’était possible que dans un sens.
K. : Nous avons dit que la vérité pouvait peut-
être entrer en relation avec la réalité, mais que l’in­
verse n’était pas possible.
D. B. : Et à présent nous renions le point clé de
notre recherche.
K. : Oui, nous sommes en train de dire que ce
lien n’existe peut-être pas.
D. B. : Je crois qu’on pourrait dire ceci : l’esprit,
la démarche d’investigation, voilà ce dont nous
discutions - la dialectique. On fait telle chose,
ensuite on l’examine ; elle peut se révéler pleine de
contradictions, et l’on doit y renoncer. Telle est
donc la démarche.
K. : Absolument.
130 Les Limites de la pensée Dr Parchure : Voulez-vous dire que l’univers du réel
130 Les Limites de la pensée
Dr Parchure : Voulez-vous dire que l’univers du
réel ne dispose pas de ressources suffisantes pour
faire entrer l’ordre dans son propre domaine ?
K. : Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être qu’au
niveau même du réel la pensée se rend compte
qu’elle ne peut plus agir.
D. B. : Oui, je vois ce que vous voulez dire.
Mais cela supposerait que la pensée ait la possibi­
lité de n ’être pas entièrement mécanique.
K.
: Non, cela, je ne l’admets pas.
D.
B. : Mais le mécanisme, lui, peut-il constater
les faits ?
K. : La pensée est mécanique - on ne peut rien
dire de plus.
D. B. : Alors, est-ce le mécanisme qui pourrait
voir cela ?
K. : La pensée peut-elle se rendre compte qu’elle
fait erreur ?
D. B. : De toute évidence, oui, avec l’aide de
l’attention et de la vigilance, etc. La pensée peut
s’apercevoir qu’elle a commis une erreur, mais elle
a besoin, semble-t-il, de ces éléments pour l’aider.
K. : Tout à fait. Que reste-t-il donc à l’homme?
Il fait ce constat : « Je vis dans un monde de
désordre, et j ’ai besoin d’ordre dans ce monde où
je vis - et pas simplement d’un petit peu d’ordre. »
Et, ne rencontrant pas cet ordre absolu, il en vient à
vouloir contrôler la pensée. La pensée dit alors :
« Il doit forcément y avoir quelque chose, au-delà. »
C’est une contradiction par rapport à ce monde-ci,
car cet «au-delà» est une projection de la pensée,
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 131 et par conséquent il appartient toujours
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
131
et par conséquent il appartient toujours à l’univers
de la réalité, de la pensée.
D. B. : Oui. Une solution à ce dilemme peut-elle
être trouvée dans le cadre même de cette réalité ?
C’est bien là votre question, n’est-ce pas ?
K.
: Oui.
D.
B. : Nous pouvons donc être amenés à reve­
nir sur certaines des affirmations que nous venons
de faire, si nécessaire.
K. : Je ne crois pas qu’il y ait de solution au
niveau du réel !
D. B. : C’est impossible. Il n’y a donc pas de
solution dans le champ de la réalité.
K. : Pas sous forme de l’instauration d’un ordre
absolu. Et pourtant les hommes ont besoin d’ordre.
D. B. : Tout à fait. Mais la pensée peut-elle res­
ter en suspens, se mettre entre parenthèses jusqu’à
ce qu’elle ne soit plus source de désordre?
K. : Un instant. Je vois que ma vie baigne dans
le désordre; j ’en
suis conscient, et je me rends
compte que c’est la pensée qui est à l’origine du
désordre : elle ne peut donc pas instaurer l’ordre.
C’est une réalité tangible, un fait avéré - c’est vrai.
D. B. : Si la pensée part du principe qu’elle est
la seule énergie existante, elle dit alors : « Je dois
agir. » Ce qui l’amène à tout envahir. Mais si elle
dit : « Je m’abstiens de toute action
»
K. : Non. Une telle réaction de la pensée est-elle
obligatoire ? Se pourrait-il au contraire qu’un tout
autre événement soit en cause ?
D.
B. : Quel est cet événement ?
K.
: Je vis dans le désordre. Je vois clairement le
132 Les Limites de la pensée désordre, les contradictions, et tout aussi claire­ ment le
132 Les Limites de la pensée
désordre, les contradictions, et tout aussi claire­
ment le fait que la pensée est responsable de ce
désordre. J’en vois le danger. Lorsqu’on perçoit un
danger réel, la pensée n’agit plus, le danger est un
choc pour la pensée. Le danger, comme la beauté,
est un choc qui saisit la pensée et la met en sus­
pens, et c’est dans cette suspension de la pensée
qu’est l’ordre.
Disons les choses autrement. Nous allons à
Gstaad, et à la vue de toutes ces merveilleuses
montagnes la pensée est saisie. La beauté du spec­
tacle est telle que s’évanouit tout mouvement de la
pensée. Il en va de même quand la pensée est
confrontée à un énorme danger.
D. B. : Bien sûr, c’est avec l’aide de l’attention,
de la vigilance, etc., que la pensée voit tout cela
- mais elle le voit.
K. : Quand une voiture déboule dans ma direc­
tion à toute allure, ma pensée voit le danger et
l’élude d’un bond. Ce bond salvateur, c’est l’ordre.
D. B. : Oui, mais la perception du danger ne peut
pas persister indéfiniment.
K. : Il peut se faire aussi qu’on ne voie pas du
tout venir le danger. On ne voit pas le danger du
nationalisme, ce qui veut dire que nous sommes
pour la plupart névrosés. Quand on a connu dix
guerres et qu’on en fait toujours de nouvelles, c’est
que la névrose est en action.
D. B. : Oui, l’un des aspects du problème est que
la pensée émousse notre perception et l’empêche
de porter ses fruits.
K. : Ou est-ce parce que je suis conditionné ?
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 133 D. B. : Je suis conditionné
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
133
D. B. : Je suis conditionné à agir précisément de
la sorte.
K. : Et vous venez m’apprendre à échapper à
tout conditionnement, à voir le danger. Et, à mesure
que vous faites mon éducation, je vois le danger. Je
vais l’éluder.
Mais pourquoi donc la vérité devrait-elle entrer
dans le champ du réel ?
D. B. : Que fait alors la vérité ? Je veux dire :
quel est son effet ?
K. : Quelle est sa fonction ? Que fait-elle ? Quelle
valeur a-t-elle ? Sans être une marchandise ni une
monnaie d’échange, la vérité est-elle utilisable?
Quelles en sont les qualités, la nature ?
Voyez-vous, dès que nous disons : « La vérité
est l’intelligence suprême », nous sommes pris au
piège. Notre question à nous est celle-ci : la vérité
peut-elle opérer au sein même de la réalité? Si
tel est le cas, alors elle peut faire advenir l’ordre
absolu. Mais cette vérité, on ne peut ni l’atteindre,
ni la gagner, ni la percevoir grâce à l’éducation, à
la culture, ou par l’intermédiaire de la pensée.
D. B. : En effet. Pourtant, lorsque vous dites que
la vérité n ’opère pas dans le plan du réel, là encore
les choses deviennent floues, ambiguës.
K.
: La vérité ne peut entrer dans le plan du réel.
D.
B. : Quelle relation y a-t-il donc entre la vérité
et la réalité ?
K. : Mais voyons ! Quel lien le bien a-t-il avec le
mal?
D. B. : Aucun.
K. : Pourquoi vouloir à tout prix que le bien
134 Les Limites de la pensée agisse sur le mal ? Qu’il le camoufle, le
134 Les Limites de la pensée
agisse sur le mal ? Qu’il le camoufle, le métamor­
phose, le modifie ?
D. B. : Certes, mais serait-il exact de dire que le
bien peut dissoudre le mal? Qu’il est capable
d’anéantir le mal lui-même ?
K. : Le bien a-t-il un lien avec le mal? S’il en a
un, alors il peut agir. S’il n’en a pas, alors il ne peut
rien faire.
D. B. : Votre question est donc : quand le mal
prendra-t-il fin ?
K. : Quand le mal prendra-t-il fin, le mal étant
engendré par l’homme ?
D.
B. : Oui, par sa pensée.
K.
: Par sa pensée. On retombe sur le même pro­
blème. Le mal prendra fin quand la pensée prendra
fin.
Dr Parchure : Le bien suprême a-t-il un pouvoir
sur la pensée ?
K. : Le bien n’a aucun lien ni avec la pensée ni
avec le mal. Si un tel lien existe, cela suppose un
vis-à-vis, un opposé, et tout contraire contient en
lui-même son propre opposé et réciproquement.
Cette hypothèse est exclue. Le bien n’a donc pas
de lien avec le mal. Et le Pr Bohm demande si le
mal va persister. N ’étant pas lié au bien, il va per­
sister, c’est une évidence. Les êtres humains peu­
vent-ils voir ce mal qu’est la pensée, voir les
contradictions de la pensée ?
Notre préoccupation, c’est de montrer aux
hommes que la pensée ne pourra jamais résoudre
leurs problèmes - au lieu de demander : « Qu’est-
ce qui peut les résoudre ? »
Au-delà de l ’attention et de la vigilance 135 D. B. : On pourrait ajouter
Au-delà de l ’attention et de la vigilance
135
D. B. : On pourrait ajouter : «
alors même que
la pensée suit son cours », n’est-ce pas ?
K. : Oui. Tant qu’existera ce mouvement de la
pensée qu’est le temps, etc., le mal et la souffrance
perdureront. C’est pour moi une formidable révéla­
tion de vous entendre faire ce constat. Car la pen­
sée a toujours eu pour moi une extrême importance.
C’est dans cet univers que je fonctionne.
D. B. : Oui, c’est une révolution; et je me dis :
« Mais que vais-je faire sans la pensée ? »
K. : Exactement. C’est une immense révélation
- et c’est tout, je m ’arrête là.
J’ignore ce qui va se passer. Là est toute la
beauté de la chose. J’écoute, la chose est révélée, et
il n’y a pas la moindre action. Je ne fais qu’obser­
ver. Je vis cette révélation.
D. B. : Et c’est ce mouvement qui est au-delà de
l’attention.
K. : Un tout petit peu au-delà. J’ai prêté toute
mon attention à cet homme ; je l’ai écouté, il m’a
montré les faits, les a mis en évidence ; cette extra­
ordinaire révélation emplit tout mon être. J’ignore
comment elle va agir en moi, comment je vais la
vivre. Mais elle me suffit. J’ai vu cette chose. Et
c’est elle qui va agir, l’action ne viendra pas de
moi. C’est elle qui va se mettre en œuvre. Je n’au­
rai rien à faire. Auparavant, j ’étais habitué à agir;
mais, à présent, il me dit : «Non, ne faites rien.»
Blesser autrui, c’est mal. C’est un exemple parmi
d’autres. Nous avons examiné tout cela. Nous savons
ce que cela signifie - blesser, faire mal, au sens pro­
fond du terme, infliger des blessures psycholo­
136 Les Limites de la pensée giques -, c’est mal de blesser. Voilà ce qu’il
136 Les Limites de la pensée
giques -, c’est mal de blesser. Voilà ce qu’il me dit,
et je l’écoute sans résistance - la résistance, c’est
notre pensée. Cette parole est entrée en moi, dans
mon sang, dans mes veines, dans mon esprit, elle a
pénétré tout mon être. Et elle agit, elle fonctionne,
elle bouge. La vérité a une vitalité, un mouvement
qui lui sont propres. Demander quel rôle la vérité
peut jouer dans l’univers du réel est pour moi une
fausse question.
Brockwood Park, le 22 juin 1975.