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Denis O’Brien « L'hypothèse » de Parménide (Platon, Parménide 137 a 7-b 4) In: Revue

« L'hypothèse » de Parménide (Platon, Parménide 137 a 7-b 4)

In: Revue des Études Grecques, tome 120, fascicule 2, Juillet-décembre 2007. pp. 414-480.

Résumé Les critiques adressées à la théorie des formes dans la première partie du dialogue le Parménide restent sans réponse. Parménide fait toutefois miroiter la possibilité d'une solution aux difficultés évoquées en exposant une méthode hypothétique, illustrée, dit-il, par « l'hypothèse qui est la mienne » (137 β 3). « L'hypothèse », telle que Parménide l'a présentée dans ce contexte (137 a 7-b 4), ne semble pourtant pas répondre aux arguments développés dans la seconde partie du dialogue, ni non plus s'enchaîner aux lignes précédentes du dialogue. L'interprétation proposée dans cet article rétablit la cohérence des propos de Parménide.

Abstract The theory of forms put forward by the young Socrates in the first half of Plato's Parmenides is subjected to seemingly crushing criticism by the ageing Parmenides, who nonetheless holds out hope that the criticisms may be answered by practising the method of 'hypothesis' which occupies the second half of the dialogue. But Parmenides' preliminary account of his own 'hypothesis' (137 a 7-b 4) is entangled in difficulties, both of grammar and of logic. The purpose of the pages that follow is to solve these difficulties, and to show that scholars as rightly eminent as Waddell and Cornford, as well as a number of more recent writers, have failed to grasp the implication of the passage in its context.

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O’Brien Denis. « L'hypothèse » de Parménide (Platon, Parménide 137 a 7-b 4). In: Revue des Études Grecques, tome 120, fascicule 2, Juillet-décembre 2007. pp. 414-480.

doi : 10.3406/reg.2007.7872 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reg_0035-2039_2007_num_120_2_7872

Denis O'BRIEN

« L'HYPOTHÈSE » DE PARMÉNIDE

(Platon, Parménide 137 A 7-B 4)*

Résumé. — Les critiques adressées à la théorie des formes dans la première partie du dialogue le Parménide restent sans réponse. Parménide fait toutefois miroiter la possibilité d'une solution aux difficultés évoquées en exposant une méthode hypothétique, illustrée, dit-il, par « l'hypothèse qui est la mienne » (137 β 3). « L'hypothèse », telle que Parménide l'a présentée dans ce contexte (137 a 7-b 4), ne semble pourtant pas répondre aux arguments développés dans la seconde partie du dialogue, ni non plus s'enchaîner aux lignes précédentes du dialogue. L'interprétation proposée dans cet article rétablit la cohérence des propos de Parménide.

Abstract. — The theory of forms put forward by the young Socrates in the first half of Plato's Parmenides is subjected to seemingly crushing

criticism by the ageing Parmenides, who nonetheless holds out hope that the criticisms may be answered by practising the method of 'hypothesis' which

occupies the second half of the dialogue. But Parmenides'

of his own 'hypothesis' (137 a 7-b 4) is entangled in difficulties, both of grammar and of logic. The purpose of the pages that follow is to solve these difficulties, and to show that scholars as rightly eminent as Waddell and

preliminary account

Cornford, as well as a number of more recent writers, have failed to grasp the implication of the passage in its context.

* Remerciements. Lors de la préparation de ce texte, des amis ont bien voulu prodiguer conseils, corrections, critiques : Luc Brisson, Monique Dixsaut, Dimitri El Murr, Charles Ramond, Suzanne Stern-Gillet. Qu'ils trouvent tous ici l'expression de ma plus vive reconnaissance.

REG tome 120 (2007/2), 414-480.

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

Première partie Le texte de « l'hypothèse » (137 a

7-b

4)

415

Depuis de longues années, le passage cité ci-après (137 A 7-

b 4) a donné du fil à retordre aux commentateurs du Parménide

de Platon. Des difficultés de syntaxe et de logique s'y sont en effet mêlées, à tel point que plus d'un commentateur est amené

à modifier le texte des manuscrits, pour lui imposer un sens qu'il

juge plus conforme à la logique du passage pris dans son ensemble. Avant d'aborder ces difficultés et avant d'élaborer une solution qui ne repose pas sur une modification du texte, je transcris les lignes telles qu'on les trouve dans l'édition critique la plus récente, celle de C. Moreschini1. Le texte grec est assorti d'une traduction, dont les détails seront repris dans les pages qui suivent. Nous lisons, en 137 a 7-b 4 :

πόθεν οΰν δη άρξόμεθα και τί πρώτον ϋποθησόμεθα ; ή βούλεσθε, έπειδήπερ δοκεΐ πραγματειώδη παιδιαν παίζειν, άπ' έμαυτοΰ αρξωμαι και της έμαυτοΰ υποθέσεως, περί του ενός αύτοΰ ύποθέμενος, είτε εν έστιν είτε μη εν, τί χρή συμβαίνειν ;

Traduisons :

Quel sera donc notre point de départ et qu'allons-nous poser comme

objet de notre première hypothèse ? À moins que vous ne vouliez, puisque

ce jeu laborieux, que je commence par moi-

même et par l'hypothèse qui est la mienne, posant comme hypothèse, à

propos de l'un lui-même, ou

le parti

« non

un », ce qui doit en découler2 ?

est

pris de jouer

bien s'il

est

« un »

ou

bien

s'il

est

C. Moreschini, Platonis « Parmenides », « Phaedrus », recognovit brevique adnota-

(Edizioni

delPAteneo), Roma, 1966 (cité désormais sous le nom de l'éditeur du texte). Pour les lignes citées, le texte est le même dans les deux éditions de J. Burnet, Platonis opera recognovit brevique adnotatione critica instruxit J. B., t. II, dans la collection Scriptorum classicorum bibliotheca oxoniensis (Clarendon Press), Oxonii, lre édition

1901, [2e édition] 1910, ainsi que dans l'édition de A. Diès, Platon, Œuvres complètes,

tome VIII, partie 1, «Parménide»,

tione critica instruxit C. M., dans la collection Bibliotheca Athena,

1

5

Texte établi et traduit par A. D., dans la

Collection des Universités de France, publiée sous le patronage de l'Association Guillaume

Budé (Les Belles Lettres), Paris, 1923. Pour des éditions plus récentes, voir la notice bibliographique de L. Brisson, Platon, « Parménide », Traduction inédite, introduction et notes, dans la collection Œuvres de Platon, Garnier-Flammarion, Paris, 1994, p. 309-

310.2 (LaPar paginationune conventionest la arbitraire,même dansmaisla «utile,2e édition,je placerevue« un», »1999.)et « non un » entre

guillemets pour distinguer le numéral (que ce soit sous forme de substantif ou

d'adjectif) de l'article indéfini. La syntaxe qui, à la fin du texte cité, relie les

et interrogative : τί χρή συμβαίνειν)

propositions subordonnées (conditionnelles : ε'ίτε

, au verbe qui les précède (ύποθέμενος) fait l'objet d'une analyse à part. Voir « Un

είτε

416

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

I

Après les politesses d'usage, Parménide accepte d'illustrer, par un exemple précis, la méthode « hypothétique » telle qu'il l'avait exposée dans les pages précédentes du dialogue. Ce «jeu laborieux », entamé dans les lignes qui suivent de près notre citation

la discussion. Ainsi

s'explique l'emploi de la particule (οΰν), destinée à signaler « le début d'une hypothèse ou d'un exposé »3. Les deux phrases citées marquent en effet le passage de la première à la seconde partie du dialogue. Avant que ses interlocuteurs ne puissent répondre aux deux questions de la première phrase (indiquées par les deux interro- gatifs, πόθεν et τί), Parménide passe, sans s'arrêter, à une nouvelle question, signalée par la particule ή. Cet emploi de la particule laisse entrevoir l'abandon d'un premier projet à la faveur d'un second4. Aussi Parménide met-il de côté l'hypothèse éventuelle qu'aurait établie une recherche menée en commun (d'où l'emploi, dans la phrase précédente, des deux verbes au pluriel : άρξό- μεθα et ύποθησόμεθα), pour se rabattre sur l'examen de l'hypothèse qui est déjà la sienne (d'où la répétition des mêmes verbes, mais au singulier : άρξωμαι et ύποθέμενος).

(137

c 4 sqq.), continuera jusqu'à

la fin

de

problème de syntaxe dans le Parménide de Platon (Parm. 137 a 7-b 4) », REG, t. 119,

2006, p. 421-435. La traduction adoptée dans cet article est reprise ci-dessus. On peut juger l'emploi du mot « hypothèse », dans cette traduction, peu conforme à la langue d'aujourd'hui. Ne doit-on pas réserver ce terme à la proposition conditionnelle, donc

à la protase (είτε

L'apodose (d'autant plus qu'elle prend ici une forme

interrogative : τί χρή συμβαίνειν ;) ne doit-elle pas plutôt désigner les conséquences de l'« hypothèse » ? Peut-être. Tel n'est pourtant pas l'emploi que fait Platon du verbe

ύποτίθεσθαι et du substantif ύπόθεσις dans ce dialogue. Voir les dernières pages de mon analyse antérieure (§ X1V-XVII).

είτε

)?

3

É. des Places, Études sur quelques particules de liaison chez Platon, dans la

Collection d'études anciennes, publiée sous le patronage de l'Association Guillaume Budé (Les Belles Lettres), Paris, 1929, p. 58 (citant notre texte). La conjonction des deux particules (ούν plus δή) ne sert qu'à renforcer le sens précisé ci-dessus (voir Des Places, p. 85). Pour l'emploi que fait Platon de ces deux particules, J. D. Denniston, The Greek particles, 2e édition, Oxford, 1954 (« with corrections », 1966), p. 468-470, s'en remet à l'étude de son confrère français.

Voir R. Kiihner, Ausfilhrliche Grammatik der griechischen Sprache, Zweiter Teil :

Satzlehre, « Dritte Auflage in zwei Bànden, in neuer Bearbeitung besorgt von Dr Bern- hard Gerth », Hannover - Leipzig, 1898-1904 (cité désormais sous la forme Kiihner- Gerth, Ausfuhrliche Grammatik), Teil II, 2, p. 297 (§ 538.4) : « Wird ή zu Anfang eines Satzes gebraucht, wenn derselbe eine Folge ausdrûckt, welche fiir den Fall, dass der Gedanke des vorangehenden Satzes sich nicht verwiklicht, eintreten wird ».

4

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

417

La méthode « hypothétique » que Parménide se met à

pratiquer exige qu'à propos de l'objet de n'importe quelle hypothèse (ressemblance et dissemblance, mouvement et repos, naissance et disparition, être et ne pas être), on tienne compte des deux

possibilités : ou

bien cet

objet

« est »

ou

bien il

« n'est

pas »

(135

ε

8-136 c 5). « II ne faut pas seulement, » disait en

effet

Parménide dans les lignes précédentes du dialogue, « quand on pose

l'hypothèse que tel ou tel objet existe, considérer les conséquences qui découleraient de cette hypothèse ; encore faut-il poser comme hypothèse que cet objet, le même, n'existe pas ». Nous lisons, en

μη μόνον εί εστίν εκαστον ύποτιθέ-

μενον σκοπείν τα συμβαίνοντα έκ της υποθέσεως, άλλα και εί μη εστί το αυτό τούτο ύποτίθεσθαι. Les principaux éléments de la méthode « hypothétique » exposée dans ces lignes (135 ε 8-136 a 2) seront repris, presque terme pour terme, dans « l'hypothèse » de Parménide (137 Β 1-4). Aussi les « conséquences » de l'hypothèse sont-elles exprimées par un même verbe, soit sous forme de participe, dans le premier texte (135 ε 9-136 a 1 : τα συμβαίνοντα), soit sous forme d'infinitif,

dans le texte qui suit (137 β 4 : συμβαίνειν). Dans les deux textes, il s'agit des « conséquences » que devraient entraîner, soit deux propositions conditionnelles, l'une positive (135 ε 9 : εί εστίν), l'autre négative (136 a 1 : εί μη εστί), soit une proposition

disjonctive (137

également une particule négative (μη). Une difficulté n'en demeure pas moins. Si, dans le premier

texte, l'existence (135 ε 9 : εί εστίν) s'oppose clairement à la non- existence (136 a 1 : εί μη εστί), quelle est l'opposition exprimée, dans « l'hypothèse » de Parménide, par les deux membres de la

proposition disjonctive

135

Ε 8-136

A

2:

χρή

[

]

β

4: εϊτε

ε'ίτε

),

dont le second membre comporte

(137 β 4 : ε'ίτε

εν έστιν εϊτε

μη

εν)5 ?

5 Je traduis εϊτε

ou si

ε'ίτε

ε'ίτε

»), pour

Voir H. G.

par «ou bien si

bien mettre en évidence la force disjonctive de la

ou bien si

»

(et non point par un

Greek- English

simple «si

répétition είτε

Liddell, R. Scott et H. S. Jones, A

lexicon, 9e édition, Oxford, 1940 (cité désormais sous la forme Liddell-Scott- Jones),

s.v. είτε (p. 498) ; cf. sv. εί, C, 5 (p. 481). Plus d'un auteur remplace « ou » par « et », obscurcissant ainsi le sens disjonctif de εϊτε. Voir, par exemple, S. Scolnicov : « if the

(cité n. 19 infra), ou encore F. Fronterotta : « si l'un est et

si l'un n'est pas » (cité n. 114 infra). Cette traduction n'est pas conforme à la logique

du passage. Les « conséquences » qui s'imposent {cf. 137 β 4 : τί χρή συμβαίνειν) ne

découlent pas des deux branches de la proposition conditionnelle, prises conjointement. C'est tout le contraire : Parménide entend examiner, successivement, les « conséquences » qui découleraient de chacune des deux branches de la disjonction, prises séparément et indépendamment l'une de l'autre. D'où l'erreur radicale d'une

traduction par « et »

one is and if it is not »

et non point par « ou ».

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DENIS O'BRIEN

[REG, 120

II

le

jeune Socrate prêtait à Parménide dans les premières pages du

1 : εν φής είναι

W. W. Waddell suggère de faire intervenir ici la thèse que

(128 a

8-b

dialogue : « Le tout, dis-tu, est "un" »

το παν)6. « Le tout » (το παν), sujet de la thèse telle que la

formulait le jeune Socrate, serait repris implicitement, si nous en croyons Waddell, comme sujet des deux membres de la proposition

disjunctive dans le passage ultérieur, 137 είτε μη εν. La thèse selon laquelle « le

est "un" » (128 a

Β

4 : ε'ίτε εν

tout [

]

έστιν

[se.

το παν]

8-b

1

:

ëv

[

]

είναι το παν) serait ainsi transformée en

tout est

"un" » (137 β 4 : είτε εν έστιν [se. το παν]), tantôt sous une forme

négative : « si le tout est "non un" » (ibid. : ε'ίτε μη εν [se. έστι το παν]). L'interprétation proposée par Waddell dans les dernières années du xixe siècle est celle-là même qui, plus de cent ans plus tard, refleurit dans des pages de L. Brisson7. Le passage du temps ne l'a pas rendue plus convaincante : quand Parménide propose de commencer « par moi-même et par l'hypothèse qui est la mienne » (137 Β 2-3), il ne souffle mot de ce « tout » dont parlait le jeune Socrate dans les premières pages du dialogue. Ce n'est plus en effet le terme qui, dans la thèse formulée par

hypothèse, présentée

tantôt sous sa forme

positive :

« si

le

le jeune

Socrate, jouait le rôle de sujet (128

A 8-b 1 : « le

tout »,

το παν),

mais celui

qui jouait le rôle de prédicat (128

A

8 : εν)

qui

prédicat « un » (cf. 128 a 8 : εν), transformé en « l'un lui-même » par l'adjonction d'un article et d'un adjectif démonstratif, est l'objet « à propos » duquel Parménide entend construire son

est

mis

en

relief dans la

seconde partie du dialogue. Le

hypothèse (cf.

137

Β

3-4, cité

ci-dessus : περί

του ενός αυτού ύποθέ-

μενος)8.

6 Voir W. W. Waddell, The « Parmenides » of Plato after the paging of the Clarke

manuscript, with introductions, facsimiles, and notes, Glasgow, 1894, p. 110. Je traduis les propos du jeune Socrate ad sensum, faisant de φής, dans la traduction française, une incise (« dis-tu »), et présentant l'unité du « tout » sous la forme d'une

proposition indépendante (« le tout est "un" »). Dans le grec, φής gouverne l'infinitif qui suit (είναι), si bien que l'unité du « tout » est exprimée en oratio obliqua (littéralement :

« c'est "un" que tu dis être le tout »).

7

L. Brisson, « "Is the world one ?", A new interpretation of Plato's Parmenides »,

Oxford studies in ancient philosophy 22, 2002, p. 1-20. La thèse de Brisson fait l'objet d'une étude détaillée dans un article antérieur, « Le Parménide historique et le Parménide de Platon», dans A. Havlicek et F. Karfik (éd.), Plato's «Parmenides », Proceedings of the Fourth Symposium Platonicum Pragense, Prague, 2005, p. 234-256.

«

prédicat ». Dans la proposition « le tout est "un" », « un » est le « prédicat » au sens

J'espère ne pas dérouter le lecteur par mon emploi, dans ce contexte, du mot

restreint de ce terme défini par A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la

8

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

2007]

À cet « un lui-même » le lecteur candide prête spontanément le rôle de sujet dans la proposition disjonctive qui suit

et à « non

un »

même (περί του ενός αύτοΰ) », Parménide considère les deux possibilités : « ou bien s'il est "un" (εϊτε εν έστιν) ou bien s'il est

"non un" (εϊτε

traduction adoptée

directement les mots cités. Ce

419

faisant, il confère à « un » (εν)

« À

propos de

(μη εν)

la fonction de prédicats.

μη

εν) ». Telle

par A. Diès

l'un lui-

est, à une

nuance près, la

dans la Collection Budé9.

III

Cette syntaxe est de loin la plus simple si nous suivons le texte

des manuscrits. L'on objectera toutefois : à force de s'en tenir à la syntaxe la plus simple, ne se voit-on pas contraint d'abandonner la logique du passage, pris dans son ensemble ? Dans son exposé de la méthode « hypothétique », Parménide exige que l'on considère, à propos de l'objet de n'importe quelle

(135 Ε

8-136 a 2, cité ci-dessus). Pour rendre « l'hypothèse » de Parménide conforme à cette exigence, ne doit-on pas imposer au verbe de la proposition disjonctive (137 β 4) une valeur existentielle (écrivant, dans la première branche de l'alternative, non pas ε'ίτε εν έστιν, mais εϊτε εν εστίν), conférant ainsi à εν et à μη εν une fonction, non pas de prédicat, mais de sujet10 ?

hypothèse, ou bien

qu'« il est » ou bien

qu'« il n'est pas »

philosophie, « 13e édition », Paris, 1980, s.v. « Prédicat » (p. 812, sens b) : « Le prédicat est l'attribut qui est affirmé ou nié d'un sujet ». Ce sens « logique » de « prédicat » (reconnu par les auteurs de Port-Royal ; voir Antoine Arnauld et Pierre Nicole, La logique ou l'art de penser, 2e partie, chapitre m [première édition, sans nom d'auteur, Paris, 1662]) diffère de celui des grammairiens, pour lesquels « prédicat » comprend à la fois l'attribut et le verbe attributif. Voir Lalande, s.v. «Prédicat» (p. 811-812, sens a). Pour la distinction lexicale, voir Trésor de la langue française, Dictionnaire

« Prédicat »,

c, 3, a (p. 1033-1034). Pour l'enjeu conceptuel, voir H. W. B. Joseph, An introduction to logic, Oxford, 1916, p. 161-163.

au verbe

une fonction copulative, mais, dans la seconde branche de l'alternative, il fait porter

la négation sur le verbe

pas un ». La traduction proposée ci-dessus fait porter la négation sur le complément du verbe, donc sur « un » (ëv) : « ou bien s'il est "un" ou bien s'il est "non un" ». Aristote, Premières analytiques, I, 46, 51 b 28-31, établit une distinction entre ces deux formes de proposition (la négation porte soit sur le verbe, soit sur le complément du verbe). Voir aussi Joseph, An introduction to logic, p. 173-174. Mais je ne veux pas insister sur la distinction dans ce contexte. Pour le commun des lecteurs, affirmer, à propos de l'un lui-même, qu'il « est "non un" » (traduction proposée ci-dessus) reviendrait à dire qu'il « n'est pas "un" » (traduction adoptée par Diès). 10 Je me conforme à la pratique de la plupart des éditeurs modernes, en écrivant εν έστι si je traduis par « s'il est "un" », et εν εστί si je traduis par « si "un" est ».

(έστι sous-entendu). Il écrit : « ou qu'il est un ou qu'il n'est

de la langue du XIXe et du XXe siècle (1789-1960), t. 13, Paris, 1988, s.v.

9 A.

Diès, « Parménide », p. 71. « À une nuance près » : Diès confère

420

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Telle est le sens de la traduction adoptée par X Moreau dans la Bibliothèque de la Pléiade : Parménide examine « ce qui doit en être la conséquence (τί χρή συμβαίνειν) si "un" existe (ε'ίτε

εν εστίν) ou bien si "non-un" existe

(ε'ίτε

μη

εν) »n.

Cette traduction ne suffit toutefois pas pour rendre «

l'hypothèse » de Parménide conforme au modèle « hypothétique » exposé dans les lignes précédentes du dialogue. L'existence d'un « non- un » ne suppose pas la non-existence de « l'un », ne permet donc pas d'opposer, dans les deux branches de la proposition

disjunctive

l'hypothèse (« l'un lui-même »).

l'existence à la non-existence de l'objet de

(ε'ίτε

ε'ίτε

),

IV

Pour porter remède à cette inconséquence, une solution est indiquée. Il suffit de rectifier la traduction de la seconde branche de l'alternative, en faisant porter la négation, non pas sur le sujet de la subordonnée (εν), mais sur le verbe que l'on doit suppléer (à savoir εστί). Les deux branches de « l'hypothèse » deviennent dès lors : « ou bien si "un" existe (είτε εν εστίν) ou bien si "un" n'existe pas (ε'ίτε μη εν) ». Telle est la traduction adoptée par

A. E. Taylor12.

L'exégète parvient, par ce biais, à une opposition de l'existence et de la non-existence, rapprochant ainsi « l'hypothèse » du modèle qu'établit Parménide à la page précédente du dialogue. Inter-

La distinction (εστί, orthotonique, si le verbe est pris en son sens existentiel) ne reçoit pas l'approbation de J. Vendryes, Traité d'accentuation grecque, dans la Nouvelle

collection à

là une règle inventée par les éditeurs modernes, ignorée des grammairiens anciens et

contredite par les exemples qu'ils fournissent ». Le même auteur reconnaît toutefois,

ibid.

comme enclitique dans l'emploi de copule et comme orthotonique dans l'emploi de verbe d'existence ». Si je suis ici l'exemple de « certains modernes », ce n'est point par conviction, mais pour des raisons de simple commodité. En écrivant εστί (orthotonique, existentiel), je rends mes citations conformes à la norme adoptée par les deux éditeurs du Parménide cités ci-dessus. Burnet et Moreschini distinguent en effet

εν έστιν, en 141 Ε 12, et εν εστίν, en 142 c 7, voyant (correctement), dans le premier texte, un emploi copulatif du verbe et, dans le second, une valeur existentielle.

l'usage des classes, n° xvn (Klincksieck), Paris, 1929, p. 109-110 (§ 123) : « C'est

: « Certains modernes ont pensé qu'il fallait toujours considérer le verbe εστί

J. Moreau, Platon, Œuvres complètes, t. II, Traduction nouvelle et notes par Léon

Robin avec la collaboration de M.-J. Moreau (sic, lege M[onsieur] J[oseph] Moreau),

dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard), Paris, 1942, p. 208 : « suivant que c'est l'Un qui est ou bien le Non-un ». Dans ce volume de la Pléiade, Moreau est le

traducteur du Parménide ; voir la Note placée

11

au début du volume.

A. E. Taylor, The « Parmenides » of Plato, translated into English with

introduction and appendixes, Oxford, 1934, p. 64 : « Shall I assume the existence or non-existence of my own "one" ? ». Voir aussi Dillon et Morrow, n. 42 infra.

12

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

421

prêtés de la sorte, les deux membres de la subordonnée (137 β 4 :

είτε εν εστίν είτε μη εν) correspondent en effet aux deux propositions conditionnelles du passage antérieur (135 ε 8-136 A 2 : εί

εστίν

Mais le problème n'en est pas résolu pour autant, car, en suivant

la logique du passage, Taylor s'écarte de la syntaxe la plus simple et la plus convaincante. Comment en effet ne pas faire porter la négation (μη) sur le mot qui la suit directement (εν) ? Comment donc ne pas entendre, dans les deux membres de l'alternative, tels que les manuscrits nous les ont transmis, une simple

opposition de

(« un », εν), l'autre négatif

et

εί

μη

εστί).

deux

attributs, l'un positif εν)13 ?

(« non un », μη

Et pourtant, dès que l'on traduit de la sorte, le piège se referme. Si, en effet, on revient à l'opposition de l'« un » (εν) et du « non un » (μη εν) et que l'on maintienne la valeur existentielle du verbe, comment ne pas aboutir, dans la seconde branche de l'alternative, non pas à la non-existence de l'un, mais à l'existence d'un « non-un » ?

V

D'où l'embarras des exégètes. Le programme « hypothétique » proposé à la page précédente du dialogue (135 ε 8-136 c 5)

semble bien exiger un emploi existentiel du verbe. Mais comment

bien, tel

Moreau, on oppose

restant ainsi dans les limites d'une syntaxe convenable, mais sans parvenir à exprimer une opposition de l'existence et de la non- existence de l'un, ou bien, tel Taylor, on oppose l'existence à la non-existence de l'un, suivant ainsi la logique du passage, mais imposant à la phrase une syntaxe peu crédible. Pour sortir de cet embarras, une solution se profile à l'horizon, efficace quoique audacieuse : la correction textuelle. À la place de εϊτε μη εν, ne faudrait-il pas lire une simple négation : εϊτε μη?

satisfaire à cette

exigence ? De

deux choses

l'une : ou

l'existence de P« un »

à celle

du « non-un »,

13 Sur la position de la particule négative, voir Kuhner-Gerth, Ausfuhrliche Gram- matik, Teil II, 2, p. 179 (§ 510, Anm. 1) : « Ihre naturliche Stellung {se. aussi bien de μή que de ού) ist vor dem Worte, das sie verneinen ». Voir aussi A. C. Moorhouse, Studies in the Greek negatives, Cardiff, 1959, chap. IV, p. 69-120 : « The position of the negative ». Moorhouse, p. 75, émet des réserves sur la « norme » formulée par Kuhner- Gerth (citée ci-dessus), mais rien dans ses longues analyses n'autoriserait à faire porter la négation, dans notre texte, sur le verbe (εστίν sous-entendu), en sautant, si l'on peut dire, le mot qui suit directement la négation (ëv). Rien donc n'autoriserait à traduire ε'ίτε μή εν par « si "un" n'est pas ».

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DENIS O'BRIEN

[REG, 120

Si, en effet, on supprime, dans la seconde branche de l'alternative, le mot ëv, l'opposition de l'« un » et d'un « non-un » (ëv et μη εν) se transforme en une opposition du verbe et de sa négation. Parménide prendrait comme hypothèse (cf. ύποθέμενος) « ou bien si "un" est (εϊτε εν εστίν) ou bien s'il n'est pas (εϊτε μη) ». Telle est l'interprétation de ce passage adoptée par F. M. Corn- ford. L'exégète anglais propose de lire είτε εν εστίν (première branche de l'alternative), suivi (seconde branche de l'alternative)

ou bien de εϊτε μή [ëv]

εϊτε

verbe εστίν). Il

répétition du

and consider the consequences of assuming that there is, or is not,

a One14?».

(supprimant ainsi le mot ëv)

place

du mot

ou

bien de

itself

μή

<

εστίν

>

(restituant à la

ëv une

traduit par : « Shall

I take the One

VI

Pour étayer cette interprétation, Cornford fait appel à Proclus. Au début de son commentaire sur le Parménide, nous lisons

(col. 624.14-15 éd. Cousin) : βούλεσθε, εφη [se. Παρμενίδης], το εν

«Voulez-vous, dit-il

(se. Parménide), que nous posions comme hypothèse ou bien que

l'un, le mien, est ou bien qu'il n'est pas [

? ». Les deux textes

ύποθώμεθα το έμόν εϊτε εστίν εϊτε μή [

];

]15

14 F. M. Cornford, Plato and Parmenides, Parmenides' « Way of truth » and Plato's

« Parmenides » translated with an introduction and a running commentary, dans la

collection International library of psychology, philosophy and scientific method (Rout- ledge & Kegan Paul), London, 1939, p. 108. Voir surtout p. 108 n. 3 : « Reading εϊτε

εν

à supprimer ; le mot entre crochets angulaires dans le corps du texte est à ajouter.

Cornford propose en effet, sous forme d'alternative, deux corrections, dont l'une renchérit sur l'autre. Il suggère ou bien de supprimer, purement et simplement, le mot εν, lisant ainsi είτε μή, ou bien de remplacer ce mot par une répétition du verbe, lisant ainsi εϊτε μή εστίν. Que le verbe soit sous-entendu ou qu'il soit restitué au texte, le sens de l'énoncé est le même. Si l'on supprime ëv dans la seconde branche

de

ε'ίτε μή (se. εστίν), « si "un" n'est pas ». Cette syntaxe n'est pas possible si l'on retient

εστίν and either εϊτε μή [εν] or είτε μή εστίν ». Le mot entre crochets droits est

l'alternative, la répétition du verbe (sous-entendu) est commandée par la négation :

le texte transmis dans les manuscrits. On aurait du mal en effet à lire είτε μή (se. εστίν) εν, « si "un" n'est pas », faisant porter la négation sur le verbe, sous-entendu. Dans le texte transmis par les manuscrits, ëv fait corps avec la négation qui précède (voir

n. 13

ou bien

s'il est ou bien s'il n'est pas ». Cf. n. 2 supra. Cornford, Plato

n. 3, renvoie, sans plus de précision, à « Procl., iv, 12 », citant ainsi (suivant peut-être l'avis de Diès, « Parménide », p. 48-49) la page 12 du quatrième volume de la première édition de Cousin, Parisiis, 1821. Je cite ci-dessus les colonnes et la linéation de

tard, Procli

Parisiis, 1864.

philosophi Platonici opera inedita [

l'édition la plus récente, parue

supra), imposant à μή ëv le sens de « non un », si bien que, pour « libérer » la

négation et la faire porter sur le verbe sous-entendu, on doit supprimer ëv.

15 Une traduction littérale exigerait ici une proposition conditionnelle : «

and Parmenides, p. 108

en un seul volume plus de quarante ans plus

]

secundis curis emendavit et auxit Victor Cousin,

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

423

ε'ίτε εστίν ε'ίτε μη

(texte du commentaire de Proclus), είτε εν εστίν ε'ίτε μη (le texte de Platon, corrigé par les soins de Cornford). Cette mise en parallèle est tellement séduisante que la modification du texte adoptée par Cornford (ε'ίτε εν εστίν είτε μή) jouit d'une autorité qui va croissant. Les lexicologues d'Oxford l'ont gravée sur l'airain de leur dictionnaire16. L'éditeur de l'édition critique du dialogue signalée ci-dessus, C. Moreschini, lui accorde un « fortasse recte »17. L'auteur d'un commentaire récent, Constance Meinwald, plaide longuement en sa faveur18. Le dernier traducteur en date, S. Scolnicov, la reprend à son compte, sans scrupules ni réserves19. H. G. Zekl, éditeur du Parménide dans la Philosophische Bibliothek de Felix Meiner, va jusqu'à l'imprimer dans son texte, sans la signaler dans son apparat20.

se ressemblent à s'y méprendre: το εν [

]

Les éditeurs ne sont

toutefois pas cohérents. Quand ils citent le même texte pour illustrer, non pas le verbe, mais le substantif, ils retiennent la leçon des manuscrits. Voir Liddell-Scott- Jones, s.v. ύπόθεσις, III (p. 1882). Nota bene : dans les deux citations, les éditeurs écrivent ε'ίτε εν έστιν, indépendamment de la valeur (existentielle ou copulative) qu'ils confèrent au verbe. Ils refusent en effet la convention « moderne » mentionnée ci-

dessus (n. 10 : εστίν, existentiel, est orthotonique) ; voir les dernières lignes de la première partie de la notice consacrée à ειμί (Liddell-Scott-Jones, s.v. ειμί (sum) [p. 488]).

16 Voir Liddell-Scott- Jones, s.v. ύποτίθημι, III, 2

(p. 1898).

17 C. Moreschini

18 19 S. Scolnicov, Plato's « Parmenides » translated with introduction and commentary,

Constance C. Meinwald, Plato's « Parmenides », New York - Oxford, 1991, p. 39-45.

(cité ci-dessus, n. 1), ad loc. (p. 43).

Berkeley - Los Angeles - London, 2003, p. 78. Scolnicov traduit de façon plutôt laxiste :

« // the one is and if it is not », substituant ainsi

, article). Voir n. 5 supra.

traduire είτε

pour

et « the one» à «a One» (Cornford) pour traduire εν (sans

« and » à « or » (Cornford)

ε'ίτε

20

Voir H. G. Zekl, Platon, « Parmenides », ubersetzt und herausgegeben von H. G. Z.,

Griechisch-deutsch, dans la collection Philosophische Bibliothek, Bd 279 (Felix Meiner), Hamburg, 1972, p. 38. Si la correction du texte n'est pas mentionnée dans l'apparat, c'est parce que « der griechische Text wurde nebst kritischem Apparat der Burnet'schen Ausgabe mit freundlicher Genehmigung der Clarendon Press, Oxford, entnommen » (v° de la page de titre). L'éditeur ne s'est-il pas rendu compte de l'impossibilité de

conjuguer l'apparat de Burnet avec un texte qui n'est pas celui de Burnet ? Lisant,

dans le texte grec de Zekl, p. 38 : ε'ίτε εν εστίν είτε μή εστί (Zekl reprend sous cette

forme

la correction de Cornford), et ne voyant rien dans l'apparat, le lecteur est

amené à croire que les mots imprimés dans le texte sont les mots rapportés dans les manuscrits. Il ne peut se défaire de son erreur qu'en lisant la note rattachée à la

traduction allemande du texte (p. 39 n. 61 = p. 139). Mais c'est déjà trop tard :

consultant le texte grec et l'apparat, le lecteur doit pouvoir distinguer d'emblée la leçon rapportée dans les manuscrits de la correction, s'il y en a une, apportée par l'éditeur du texte. Pour l'interprétation de « l'hypothèse » (137 β 3-4), voir aussi, du même auteur, Der « Parmenides », Untersuchungen uber innere Einheit, Zielsetzung und begriff-

lichens Verfahren eines platonischen Dialogs, Marburg - Lahn, (= p. 213-214).

1971,

p.

16

n.

1

424

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

II s'est même trouvé un exégète, R.-P. Hàgler, pour reprocher à ses confrères un excès de prudence21. Pourquoi en effet se contenter d'élaguer le ëv qui alourdit la deuxième branche de l'alternative ? Pourquoi ne pas retrancher le même mot à la branche positive de « l'hypothèse » ? Le texte devient par ce biais (cf. 137 Β 3-4) : περί του ενός αύτοΰ ύποθέμενος, είτε εστίν είτε μη εστίν (c'est-à-dire : περί τοΰ ενός αύτοΰ ύποθέμενος είτε [εν] εστίν είτε μη [εν] <εστιν>)22. Toute ambiguïté est ainsi dissipée. « L'un lui-même » devient le sujet sous-entendu à la fois du verbe et de sa négation. « À propos de l'un lui-même » (περί τοΰ ενός αύτοΰ), Parménide pose comme hypothèse « ou bien qu'il est » (είτε εστίν) « ou bien qu'il n'est pas » (είτε μη εστίν)23.

VII

Les auteurs mentionnés ci-dessus - Cornford, Moreschini, Mein- wald, Scolnicov, Zekl et Hàgler - sont unanimes à faire remonter la suppression de εν dans la seconde branche de l'alternative à un savant allemand, Max Wundt, qui en avait fait état dans une note en bas de page de son commentaire sur la seconde partie du dialogue24. Mais Wundt ne prétend pas être à l'origine de cette correction du texte. Il affirme l'avoir tirée d'un manuscrit dont les leçons sont répertoriées dans l'apparat de l'édition de

Bekker25.

21 Voir R.-P. Hàgler, Platon's « Parmenides », Problème der Interpretation, dans la

22

23

24

collection Quellen und Studien zur Philosophie (Walter de Gruyter), Berlin - New York, 1983, p. 113-115.

Dans la citation du grec, les crochets droits indiquent les mots que Hàgler veut

retirer du texte conservé dans les manuscrits, les crochets angulaires, le mot qu'il pense restituer.

Les nombreuses traductions de ce passage proposées par F. Fronterotta font

l'objet d'une Note complémentaire (Note 1), placée à la fin de cet article.

Max Wundt, Platons « Parmenides », dans la collection Tiibinger Beitrdge zur

Altertumswissenschaft, Heft n° 25 (W. Kohlhammer), Stuttgart - Berlin, 1935, p. 6 n. 1. Meinwald, Plato's «Parmenides », p. 44, prétend être parvenu «indépendamment» à cette correction du texte, et n'avoir pris connaissance qu'après coup des commentaires de Wundt et de Cornford. Pour que son « indépendance » soit établie, encore faut-il supposer que cet auteur n'ait pas consulté la notice de Liddell-Scott-Jones consacrée au verbe ύποτίθημι, qu'elle ait ignoré les éditions de Moreschini et de Zekl,

et qu'elle ait négligé de lire la thèse de Hàgler (et bien d'autres publications encore, que j'ai n'ai pas eu l'occasion de mentionner). À vouloir souligner son « indépendance », Meinwald ne fait donc qu'exposer son ignorance.

scripta graece omnia ad codices manuscriptos recensuit

variasque inde lectiones diligenter enotavit I. B., vol. II, Londini, 1826, p. 169-271 (le Parménide). Pour notre texte, voir ad loc. (p. 203).

25 I. Bekker, Platonis

[

]

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

425

J'ai consulté sur place ce manuscrit (Parisinus graecus 1814)26.

D'après les auteurs du Repertorium der griechischen Kopisten, le copiste est un nommé Manuel (Μανουήλ), élève du grand helléniste Constantin Lascaris, auteur du premier livre imprimé en grec27. Son activité date de la seconde moitié du xve siècle28. Au folio 271 verso, ligne 4, du manuscrit copié par Manuel, είτε μη (seconde branche de l'alternative) est suivi par τί χρή συμβαί-

νειν. Le mot εν est donc effectivement absent. Nous lisons :

περί

του ενός αύτοΰ ύποθέμενος, εϊτε εν έστιν εϊτε μη, τί χρή συμβαί-

Le témoignage de ce manuscrit n'en est pas pour autant sans ambiguïté. L'espace qui sépare μη de τί n'est pas vierge ; il porte très clairement les traces d'un grattage. Qui plus est, la lettre que

scripta graece omnia, vol. I, Londini, 1826, p. cl, assigne

à ce manuscrit la lettre H. Il est donc à regretter que Moreschini (p. 17) ait assigné cette lettre à un manuscrit différent.

27 Voir E. Gamillscheg et D. Harlfinger, Repertorium der griechischen Kopisten 800-

1600, Teil 2, Handschriften aus Bibliotheken

26 I. Bekker, Platonis [

]

, A, Verzeichnis der Kopisten,

erstellt von E. G. und D. H., dans la collection Ôsterreichische Akademie der Wissen- schaften, Verôffentlichungen der Kommission fur Byzantinistik, Bd III / 2 A, Wien, 1989, p. 137 (n° 355). Pour ce « Manuel », voir aussi Teil 1 du même ouvrage, Handschriften aus Bibliotheken Grossbritanniens, A, Verzeichnis der Kopisten, dans la même collection, Bd III / 1 A, Wien, 1981, p. 140-141 (n° 256 bis). Pour se renseigner sur la vie et sur l'œuvre de Constantin Lascaris (1434-1501), voir J. E. Sandys, A history

of classical scholarship, vol. II, From the revival of learning to the end of the eighteenth century (in Italy, France, England, and the Netherlands), Cambridge, 1908, p. 76-78.

La datation d'Omont (xvie siècle) est donc erronée. Voir H. Omont, Inventaire

sommaire des manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, II, Paris, 1888, p. 147-148.

Je n'ai pas transcrit la ponctuation et les accents tels qu'on les trouve dans le

manuscrit. Le copiste fait suivre ύποθέμενος (f° 271

d'un point en haut, et il

fait suivre έστιν (à la même ligne) d'une virgule. En revanche, μη (accent grave) et τι ne sont pas séparés par une virgule, et τι, qui est surmonté par deux points (donc notre tréma), ne porte pas d'accent. Ici comme ailleurs, deux points, l'un superposé

28

29

v°, 1. 3)

à

l'autre (donc notre deux-points), placés à la fin de la phrase, marquent un

;). Wundt, Platons « Parmenides », p. 6 n. 1,

changement de locuteur (ici le passage des mots prononcés par Parménide aux mots

prononcés par Zenon). J'ai remplacé ces deux points par un point d'interrogation (en

écrivant donc non pas : mais

conformément à son interprétation de la phrase, écrit εν εστίν. Dans le manuscrit nous lisons

εν έστιν. Cette accentuation ne veut toutefois rien dire sur la façon dont le copiste a compris son texte. Ici comme ailleurs, Manuel accentue le verbe en fonction de sa position dans la phrase (orthotonique s'il est précédé, par exemple, de εί ou de μη), et non pas pour distinguer un sens existentiel d'un sens copulatif du verbe. Aussi écrit-il εν έστιν à la fois dans une phrase où le sens du verbe est indubitablement copulatif (141 E 12 = f° 275 r°, 1. 3 ab imo) et dans une phrase ou il est non moins indubitablement existentiel (142 c 7 = f° 275 v°, 1. 7-6 ab imo). Burnet, on l'a vu (n. 10 supra), suivant une norme différente (le verbe est orthotonique s'il possède un sens existentiel), écrit εν έστιν dans le premier texte (141 E 12), et εν εστίν dans le second (142 c 7).

426

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

î

le correcteur a voulu effacer est clairement visible, même à l'œil

!

à l'aide d'une loupe et d'un

faisceau de lumière, cet epsilon est surmonté d'un esprit et d'un

accent. Avant d'avoir été gratté, l'epsilon faisait corps avec le mot

nu : il s'agit d'un epsilon. Examiné

qui le

suit. Le

copiste a

écrit, non pas

τι, mais ετι30.

Que

ce mot

(ετι)

ait fait l'objet d'une

correction n'a certes

rien d'étonnant. En effaçant l'epsilon, remplaçant de la sorte έτι par τί, on restitue une proposition interrogative indirecte (τί χρή συμβαίνειν), indispensable à l'intelligence de la phrase dans son ensemble. Mais quelle est donc l'origine de l'adverbe (ετι) ? Une première réponse à cette question est d'ordre purement matériel. La leçon encore visible sous le grattage (ετι à la place de εν suivi de τί) se retrouve dans un manuscrit du XIVe siècle, conservé à Rome dans la Bibliotheca Angelica et qui, d'après Martin Schanz, aurait servi de modèle au manuscrit conservé à

Paris31. On le croira volontiers : si Manuel a écrit ετι, c'est parce qu'il a lu ce mot dans le manuscrit qu'il recopiait32. La question que l'on se posait à propos de la copie se pose donc plutôt à propos de son modèle. Comment expliquer, dans le manuscrit de la Bibliotheca Angelica, à la fois l'absence de εν et la présence de ετι ? Selon toute probabilité, l'explication à la

fois de cette absence et de

cette présence est la même : à la suite

30 Le mot que l'on peut discerner sous le grattage est écrit exactement de la même

façon que le ετι habituel de ce copiste. Voir, par exemple, au folio suivant, le ετι de

138

31

c 2 (f° 272 r°, dernière ligne).

Bibliotheca Angelica, codex graecus 107 (olim C.1.4), répertorié par Bekker,

Platonis scripta graece omnia, vol. I, p. cliv, sous la lettre u. J'ai pu consulter un microfilm de ce manuscrit, mis à ma disposition par l'Institut de la Recherche et de l'Histoire des Textes (Paris). Pour notre texte, voir f° 127 v°, 1. 3 ab imo. La

Bibliotheca Angelica est ainsi nommée en l'honneur d'Angelo Rocca, un religieux augusti- nien qui ouvrit la bibliothèque au public in 1604. L'inventaire des manuscrits grecs

Cavalieri et G. Muccio, « Index codicum graecorum

Bibliothecae Angelicae », Studi italiani di filologia classica 4, 1896, p. 7-184. D'après les auteurs de l'inventaire (p. 144), notre manuscrit est du xne siècle. Pour la

datation du xive siècle, voir T. W. Allen, Notes on Greek manuscripts in Italian libraries, London, 1890, p. 41, et L. A. Post, « A list of Plato manuscripts », § IV, p. 65-92 de son ouvrage, The Vatican Plato and its relations, dans la collection Philological monographs published by the American Philological Association, n° 4, Middletown,

Connecticut, 1934, p.

Pour les rapports du Parisinus graecus 1814 (Bekker H) et de YAngelicus graecus

est

dressé par P. Franchi

de'

73.

Pour les

recherches de

M. Schanz,

voir la note suivante.

32

107 (Bekker u), voir Martin Schanz, « Mittheilungen tiber platonische Handschriften »,

Hermes, 10, 1876, p. 171-177. Voir notamment § 3, p. 172-173: « Es unterliegt [ ] keinem Zweifel, dass H aus u abgeschrieben ist ». Voir aussi, du même auteur, Studien zur Geschichte des platonischen Textes, Wurzburg, 1874, p. 86 (rapport étroit de H et de m), et Uber den Platocodex der Markusbibliothek in Venedig append, class. 4 Nr. 1, den Archetypus der zweiten Handschriftenfamilie, mit einer voUstandigen Collation seiner Scholien, Leipzig, 1877, p. 54 n. 5 (H serait copié sur u).

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

427

d'une faute de lecture ou d'une simple inattention, le copiste a

écrit non pas deux mots, mais un seul, remplaçant par έτι33.

donc εν et τί

VIII

Rassemblant ces divers éléments, nous pouvons reconstituer un drame qui s'est déroulé en trois actes. Premier acte : ëv

accompagné de τί est amalgamé en ετι, suite à une simple erreur, que ce soit celle du copiste de YAngelicus ou d'un prédécesseur34. Deuxième acte : Manuel lit ετι dans son exemplaire et le recopie dans le manuscrit conservé aujourd'hui à Paris (Parisinus graecus 1814). Dernier et troisième acte : le correcteur de Manuel restitue

à la phrase une proposition interrogative indirecte, effaçant, pour

ce faire, l'epsilon et laissant à sa place le pronom interrogatif

τί35.

nul ne s'en étonnera - ce correcteur

n'a pas pensé à restaurer la leçon originale ëv. Ce dernier mot,

à la différence de τί, ne viendrait pas spontanément à l'esprit de

celui qui suit la logique du passage dans son ensemble. Se trouvant confronté à une leçon impossible (ετι) et cherchant à resti-

Agissant de

la

sorte -

33

D'après Post, The Vatican Plato and its relations, p. 55-56, le manuscrit de la

Bibliotheca Angelica est tributaire d'un manuscrit conservé aujourd'hui à Paris {Pari-

sinus graecus 1808), daté du XIIIe siècle selon Omont, Inventaire sommaire des

manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, II, p. 146. Voir aussi R. S. Brumbaugh, Plato on the One, The hypotheses in the « Parmenides », New Haven, 1961, p. 249. Le texte

en question (137 β 4) se trouve au f° 132 v°, 1. 19. En cet endroit précis

manuscrit, le

est ici très inégale

d'inattention, de ne pas tenir compte de la deuxième lettre du mot ëv (qui est d'une taille très réduite par rapport à la lettre qui la précède et à la lettre qui la suit), et par conséquent d'écrire ετι à la place de εν τι. Ici comme ailleurs, les esprits sont indiqués de façon très sommaire, et la différence qui sépare un esprit rude {cf. ëv) d'un esprit doux {cf. ετι), si différence il y a, est minime. Mais je ne veux pas insister sur une filiation directe : Parisinus graecus 1808 est à l'origine d'une nombreuse progéniture (voir Post, p. 53-55) ; qu'il ait été ou non l'exemplaire même copié par

l'auteur de YAngelicus est d'une importance toute secondaire. Voir aussi la note suivante.

« Ou d'un prédécesseur » : puisqu'il est difficile d'établir avec une certitude

été difficile pour un copiste, dans un moment

du

τι,

ne

portant

pas

d'accent, est

bien précédé

de ëv, mais la taille des lettres

et il n'aurait pas

34

absolue que tel manuscrit a été copié, sans intermédiaire, sur tel autre, je préfère ne pas insister sur une filiation menant directement du Parisinus graecus 1808 à YAngelicus 107 (voir la note précédente).

Le manuscrit {Parisinus graecus 1814) porte des corrections de Lascaris (dont

Manuel était l'élève) et de Giovanni Gioviano Pontano. Voir la notice déjà citée {Repertorium der griechischen Kopisten 800-1600, Teil 2 A, p. 137 [n° 355]). Pour la vie et pour l'œuvre de Pontano (1426-1503), voir Sandys, A history of classical

35

scholarship, vol. II, p.

89-90.

428

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

tuer une proposition interrogative, le correcteur s'y prend de la façon la plus expéditive, supprimant donc l'epsilon et remplaçant

de la sorte ετι par τί. Rien dans le texte de Manuel ne lui aurait indiqué que, pour remonter à la leçon originale, il aurait fallu, non pas effacer une lettre, mais en ajouter une autre, remplaçant

ainsi ετι non point

par τί, mais

par

εν, τί36.

Le drame en trois actes n'en est point à son terme pour autant.

Il lui manque un épilogue. Le texte recopié par Manuel (έτι à

la place de ëv suivi de τί)

a fini par jouer

moderne du Parménide.

et ensuite corrigé (ετι changé en τί)

un rôle dans l'étude

Dûment répertoriée dans l'apparat de Bekker, mais sans mention

de grattage, la leçon du Parisinus graecus 1814 prend l'allure d'une simple variante : « ëv post μη omfisit] H »37. Présentée sous cette

de Max Wundt et

lui a suggéré de prendre à témoin ce manuscrit pour restituer au dialogue ce qui n'est en réalité que le produit d'une erreur mécanique dans la transmission du texte38.

forme, la

« variante »

a mis

la puce

à l'oreille

IX

Ne brûlons cependant pas les étapes. Encore que ses origines ne soient pas telles qu'on les avait supposées, il ne s'ensuit pas que ce soit là une raison suffisante pour condamner la correction du texte proposée par Wundt. Dans ce qui n'était, à l'origine, qu'une simple erreur de copiste ne doit-on pas voir une felix culpa ?

36 J'ai présenté les « trois actes » sous la forme la plus simple, prêtant au

correcteur du manuscrit de Manuel la volonté de restituer à la phrase une forme interrogative, remplaçant donc ετι par τί. Cette thèse se heurte pourtant à un obstacle : tout

en

ce

mot un pronom indéfini, et non pas un pronom interrogatif ? Peut-être. Mais si le mot n'a pas ici un sens interrogatif, on voit mal le rôle qu'il peut jouer dans la phrase ; on a même du mal à voir le sens que peut avoir la phrase dans son ensemble si les deux derniers mots (χρή συμβαίνειν) ne sont pas précédés d'un interrogatif. Il m'a donc semblé plus simple de supposer que le lecteur de Manuel, effaçant l'epsilon, voulait donner à la subordonnée une forme interrogative (τί χρή συμβαίνειν), même s'il n'a pas restitué un accent au pronom interrogatif (allant ainsi à l'en-

supprimant l'epsilon, pour transformer ετι en τι, le correcteur n'a pas ajouté à ce

dernier mot un accent (voir n. 29 supra). Est-il donc possible qu'il ait vu dans

contre de la norme adoptée le plus souvent par Manuel).

Bekker, Platonis scripta graece omnia, vol. II, p. 203, note y (ad Parm. 137 Β 4).

Marwan Rashed et Christian Fôrstel (conservateur des manuscrits grecs à la

Bibliothèque nationale) ont eu l'amabilité d'examiner cet endroit du codex Parisinus graecus 1814. Je dois à Marwan Rashed l'explication proposée ci-dessus de l'origine

(avant grattage) et dans le

de la

manuscrit de la Bibliotheca Angelica.

37

38

leçon ετι, rapportée à la fois dans ce manuscrit

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

429

II est, certes, établi que la correction proposée par Wundt ne

bénéficie d'aucun appui réel dans la transmission manuscrite du

dialogue. Si Wundt a

correction, ce n'est que parce qu'il ignorait la leçon originale,

encore visible dans ce manuscrit (ετι), et qu'il ignorait aussi, sans doute, la présence de la même leçon dans le manuscrit de la Bibliotheca Angelica (manuscrit dont les leçons ne sont pas répertoriées dans l'édition que fit Bekker du Parménidé).

cité le manuscrit de Paris à l'appui

de

sa

Il n'empêche : la vérité naît parfois de l'erreur. Que Wundt se

soit fondé sur une présentation défectueuse de la tradition manuscrite n'enlève rien - dira-t-on peut-être - à la valeur intrinsèque

de la correction qu'il a proposée. Cette correction est minime. Elle restitue la logique du passage. Elle bénéficie, si nous en croyons Cornford, de l'autorité de Proclus. Pourquoi donc ne pas l'adopter ?

X

Ne nous emballons pas. Méfions-nous surtout de l'appel que

fait Cornford à Proclus. Bien que ce dernier ait eu

disposition un texte bien antérieur à celui de nos manuscrits, il n'avait

nullement pour intention de recopier ce texte dans son commentaire. En témoigne la phrase citée ci-dessus, tirée de son introduction au dialogue, au premier livre de son commentaire

(col. 624.14-15 éd. Cousin) : βουλεσθε, εφη [se. Παρμενίδης], το εν ύποθώμεθα το έμόν είτε εστίν είτε μη [ ];

première vue, cette phrase est un simple décalque du texte

du Parménidé, d'autant plus que Proclus reproduit fidèlement la syntaxe de Platon, en faisant suivre sans liaison le verbe βουλεσθε (« voulez-vous ? ») d'une première personne du subjonctif39. Mais la phrase de Proclus et celle de Platon n'en sont pas pour autant identiques. Platon fait suivre βουλεσθε à la fois de άρξωμαι et de ύποθέμενος, tandis que Proclus ne retient que ce dernier verbe, qu'il met au pluriel, si bien qu'il écrit, non pas βουλεσθε

[

Faisant suivre βουλεσθε d'un verbe au pluriel (ύποθώμεθα à la

place de άρξωμαι [

ύποθέμενος), Proclus a sans doute présents

à l'esprit les verbes au pluriel qui précèdent dans le texte de Platon (137 a 7-b 1 : πόθεν οΰν δη άρξόμεθα και τί πρώτον ύπο- θησόμεθα ;). Mais Proclus n'a pas recopié ces deux questions au

à

sa

À

]

άρξωμαι [

]

ύποθέμενος, mais βουλεσθε [

]

]

ύποθώμεθα.

39 Cette locution est fréquemment attestée. Voir Kiihner-Gerth, Ausfuhrliche Grant- matik, Teil II, 1, p. 221-222 (§ 394.6).

430

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

premier livre de son commentaire40. Puisque Proclus ne cite qu'une

seule question, celle

la particule (ή) dont la seule fonction, dans le texte original, était de ménager le passage d'une question à une autre. De telles divergences, dira-t-on, ne portent pas à conséquence. Si fait, répondrai-je : en supprimant la particule de liaison (ή), en faisant donc commencer la question par un simple βούλεσθε, pour ensuite remplacer les deux verbes au singulier (αρξωμαι et ύπο-

θέμενος) par un seul verbe au pluriel (ύποθώμεθα), Proclus ne

laisse plus voir la nuance qui, dans le texte original du dialogue, désignait l'abandon d'une éventuelle recherche menée en commun (d'où l'emploi des deux verbes au pluriel) à la faveur de l'hypothèse personnelle de Parménide (d'où la répétition des mêmes verbes au singulier)41. Si nous ne devons pas tenir rigueur à Proclus de cette

à

infidélité au texte du dialogue, nous ne devons

son commentaire une importance qu'il n'a pas. Proclus ne cite le texte du dialogue que sous forme de paraphrase. Ne prêtons pas à son commentaire l'autorité d'un manuscrit42.

il supprime

qui suit (137

Β

1 : βούλεσθε

),

pas non plus prêter

ζητήσας επί

ποίας υποθέσεως γυμνάσει την μέθοδον, avant de reprendre : βούλεσθε, εφη, κ.τ.λ. Voir col. 624.13-14 éd. Cousin. Ce n'est qu'au cinquième livre de son commentaire que

fait l'objet du présent article

(137 a 7-B 4,). Pour le texte intercalé ici dans le corps du commentaire de Proclus

(col. 1032.8-14 éd. Cousin = 137 Β 1-5), voir la note à la fin de cette section (n. 42).

40 Au premier livre de son commentaire, Proclus écrit simplement :

Proclus en vient à commenter le texte dont l'étude

41 Voir mes remarques portant sur l'emploi de la particule (§ I supra).
42

1032.8-14 éd. Cousin). Le texte (à

part les

accents

et le

En m'exprimant de la sorte, je fais abstraction des lemmata intercalés dans le

texte du commentaire. Le lemma correspondant à notre texte (137 β 1-5) est cité au

livre cinq (col.

fait que

έπειδήπερ soit écrit en deux mots) est identique à celui de Burnet ; nous lisons

(seconde branche de l'alternative) : είτε μη εν. Il est toutefois fort possible que ces lemmata ne soient pas rapportés dans les manuscrits de Proclus sous la forme où le

philosophe les avait recopiés

pas en droit d'y faire appel pour confirmer, ou pour infirmer, la correction de Wundt. Quand ce dernier, Platons « Parmenides », p. 6 n. 1, déclare que le texte du lemme

a été modifié et qu'il portait à l'origine soit ε'ίτε μή, soit είτε μη εστίν, il ne s'agit que d'une simple pétition de principe. - Le texte rapporté dans les manuscrits du commentaire de Proclus, 1032.12 éd. Cousin : ε'ίτε εν έστιν είτε μή εν, est aussi le texte que l'on peut deviner à l'origine de la traduction latine de Guillaume de Moer- beke, II 334.9 éd. Steel : « sique unum est sique non unum »). Dillon et Morrow, dans leur traduction du commentaire de Proclus, traduisent par un emploi existentiel du

Dillon et

G. R. Morrow, Proclus' commentary on Plato's « Parmenides », translated by G. R. M. and J. M. D., with introduction and notes by J. M. D., Princeton, 1987, p. 378. Pour

la traduction latine, voir C. Steel, Proclus, Commentaire sur le « Parménide » de Platon,

V à VII et Notes marginales de

Nicolas de Cues, édition critique par C. S., dans la collection Ancient and Medieval

philosophy, De Wulf-Mansion Centre, series 1, IV (Leuven, University Press), Leuven,

(voir la Préface de Moreschini, p. 15) ; on n'est donc

verbe : « // one assumes that the One

traduction de Guillaume

is,

or

that it is

not ».

Voir J. M.

de Moerbeke, t. II, Livres

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

431

XI

Revenons donc à « l'hypothèse » de Parménide telle que l'ont

transmise les manuscrits les plus autorisés43. Conférons à ces mots la syntaxe qui vient spontanément à l'esprit de tout lecteur qui

a l'habitude de lire Platon dans le texte : « À propos de l'un lui-

même (περί του ενός αύτοΰ), » Parménide prend comme hypothèse (ύποθέμενος), « ou bien si l'un lui-même est "un" (εϊτε εν

(εϊτε μη εν), ce

qui doit en découler (τί χρή συμβαίνειν) »44. Avant de nous éloigner des manuscrits et avant de renoncer à cette traduction, réfléchissons au sens cjue cet état du texte confère aux deux branches de l'alternative. À cette fin, mettons-nous à

έστιν

[se. το

εν αυτό])

ou

bien

s'il est "non un"

1985. Conférant au verbe une valeur existentielle, Dillon et Morrow peuvent se

de Taylor

(voir n.

§ IV supra). 43 Ce sont, pour le Parménide,

les manuscrits Β, Τ et W. Β

prévaloir de l'autorité

not», faisant ainsi porter la particule négative sur le verbe sous-entendu (et non pas sur le mot qui suit directement la négation), me semble difficile, voire impossible

(cf.

MS Ε. D. Clarke 39, daté par le copiste lui-même ; la date qu'il a donnée

correspond à l'an 895 de notre ère. Voir Waddell, The « Parmenides » of Plato, p. cxx-cxxi.

Τ

12 supra) ; mais traduire εϊτε μη εν par « it is

= codex Bodleianus,

= codex Venetianus, appendix, classis IV 1, Xe siècle, d'après les autorités citées par Duke et alii (voir ci-après). W = codex Vindobonensis, supplementum graecum 7,

Moreschini, dans la

xe-xie siècle,

Préface à son édition, plaide aussi en faveur de C (codex Tubingensis M b 14, XIe siècle)

etXIVedesiècle),D (codexretenuVenetianuspar Diès comme185, XIIeunesiècle).—source Leindépendantemanuscrit Y(« Parménide(Vindobonensis», p. 48),21,

ne le serait pas d'après Brumbaugh, Plato on the One, p. 246-247, et Moreschini, Prae-

fatio, p. 14. La valeur indépendante de ce manuscrit est aussi contestée par les éditeurs d'autres dialogues : voir E. R. Dodds, Plato « Gorgias », A revised text with

introduction and commentary, Oxford, 1959, p.

selon Moreschini ; XIe siècle, selon

Duke et alii.

35 et p. 54-56, et R. S. Bluck, Plato's « Meno »,

edited with introduction and commentary, Cambridge, 1961, p. 129 et p. 141-142. Ce

jugement négatif est partagé par A. Carlini, Studi sulla traduzione antica e médiévale

n° 10 (Edizioni dell'Ateneo),

Roma, 1972, p. 161-166, et par C. Brockmann, Die handschriftliche Uberlieferung von

Platons Symposion, dans la collection Serta graeca, Beitrdge zur Erforschung griechi- scher Texte, Bd 2 (Dr. Ludwig Reichert Verlag), Wiesbaden, 1992, p. 68-85. Voir aussi

la

Platonis opera recognoverunt brevique adnotatione critica instruxerunt E. A. D. [et alii], t. I, dans la collection Scriptorum classicorum bibliotheca oxoniensis (Clarendon Press), Oxonii, 1995, p. xviii (le manuscrit Y s'inscrirait dans un groupe de manuscrits secondaires présentant des conjectures). L'auteur d'une étude de la tradition manuscrite du Timée défend toutefois l'opinion contraire : ce manuscrit serait l'un des trois témoins d'une source indépendante perdue. Voir G. Jonkers, The manuscript tradition of Plato's « Timaeus » and « Critias », « Academisch Proefschrift » (Vrije Universiteit te

Amsterdam), Amsterdam, 1989, p. 94-111 (l'autorité du manuscrit) et p. 169-173 (les copistes du texte du Timée).

44 Pour suivre au plus près le texte, je reprends ici la traduction littérale de la

ou bien

del « Fedone », dans la collection Bibliotheca Athena,

préface au premier tome de la nouvelle édition d'Oxford, par E. A. Duke et alii,

subordonnée conditionnelle, signalée ci-dessus (ε'ίτε

si

εϊτε

,

«ou bien si

»). Voir n. 2 supra.

432

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

la place du lecteur (ou de l'auditeur) candide, qui n'a pas encore plongé dans les eaux troubles de la seconde partie du dialogue.

Pour un tel

l'ont transmis les manuscrits, est claire. Que « l'un lui-même soit

είτε εν έστιν) est

une

s'il n'est

pas ?

lecteur, la leçon

à

tirer

du

texte, sous la forme

[

de

]

"un" » (cf.

137 Β 3-4 : περί του ενός αύτοΰ

la thèse

proposition qui suppose

l'existence de l'un.

"un" »

Comment en effet se pourrait-il que

l'un

« soit

Relisons dans le même esprit la seconde branche de

l'alternative :

ενός αύτοΰ [

conclure, tout simplement, que « l'un lui-même » n'est pas ? Comment en effet s'imaginer que « l'un lui-même » puisse exister s'il est « non un » ? Nous revenons, par ce biais, au programme formulé par Parmé- nide dans les lignes précédentes du dialogue. En proposant

s'il est « non un » (137 a

d'examiner si « l'un lui-même » est

7-b 4), Parménide se propose d'examiner s'il est ou s'il n'est pas

τού

si

« l'un lui-même

]

est "non

un" »

(cf. 137

Β

3-4 : περί

εϊτε μη εν). D'une telle proposition ne faut-il pas

« un »

ou

(cf. 135

ε

8-136 c

5). Telles

sont en

effet les deux

conclusions

implicites dès que l'on confère à « l'un lui-même » les deux

prédicats contradictoires, « un » et « non un ». Si « l'un lui-même » est

« un », il existe. L'attribution du prédicat contradictoire lui ôte

l'existence : si « l'un lui-même » est

« non

un », il n'est pas.

XII

Interprétée de la sorte, la leçon des manuscrits suit fidèlement

la logique du passage. Le verbe conserve ici sa valeur copulative, conférant tant à « un » qu'à « non un » une fonction predicative.

« À propos de l'un lui-même (περί του ενός αύτοΰ) », Parménide

pose comme hypothèse (cf. ύποθέμενος), « ou bien s'il est "un" » (εϊτε εν έστιν), « ou bien s'il est "non un" » (ε'ίτε μη εν), « ce qui doit en découler » (τί χρή συμβαίνειν)45. L'emploi de la copule, dans ce contexte précis, entraîne pourtant une conséquence « existentielle ». Puisque le prédicat (« un ») ne fait que réitérer le sujet de la proposition (« l'un lui-même »), l'affirmation ou la négation du prédicat ne peut qu'entraîner l'existence ou la non-existence de l'objet dont il est question.

45 Ici encore, la traduction

ou bien si

ou bien si

suit au plus

près la syntaxe

»). Voir n. 2 supra.

du grec (είτε

είτε

,

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

433

à

Nous ne sommes plus, dès lors, contraints d'opposer la syntaxe

la logique

du passage. Nous ne

sommes plus

acculés à une

correction du texte transmis par les manuscrits. Pour rendre

suffit de mettre à nu l'arrière -

fond philosophique du passage et d'en tirer les conséquences qui

s'imposent. « L'hypothèse » de Parménide n'est pas en effet une

proposition comme une autre. La répétition du sujet (« l'un lui-même ») sous forme d'attribut, tantôt positif (« un »), tantôt négatif (« non un»), confèrent aux deux membres de la disjonction (ε'ίτε

είτε

une configuration logique bien

cohérents les propos de Parménide, il

«ou bien

ou bien

»)

,

précise. Le premier membre de la disjonction est une tautologie :

second, une contradiction : « si

l'un lui-même est "non un" ». Cette opposition d'une tautologie et d'une contradiction rend « l'hypothèse » de Parménide, telle que l'ont transmise les

manuscrits, conforme, ne fût-ce que de façon implicite, au modèle «

hypothétique »

tautologie permet d'affirmer l'existence de « l'un lui-même ». La

contradiction laisse deviner, au contraire, sa non-existence.

Opposant l'existence à la non-existence de l'un, nous donnons

raison à Proclus, sans forcer la syntaxe du passage

abandonner le texte des manuscrits. À propos de « l'un lui-même » Parménide pose comme hypothèse ou bien qu'il est « un » ou bien qu'il est « non un » (cf. ε'ίτε εν έστιν ε'ίτε μη εν). Ce faisant, il pose implicitement comme hypothèse ou bien qu'il « est » ou bien qu'il « n'est pas »46.

élaboré dans les lignes précédentes du dialogue. La

« si

l'un

lui-même est "un" », le

ni

non plus

46 Le principe qui permet de tirer, de l'affirmation « il est "un" », l'implication qu'« il est » ne fait évidemment pas l'unanimité de philosophes postérieurs à Platon. Déjà Aristote, De l'interprétation, 11, 21 a 25-28, fait remarquer que l'affirmation « Homère est un poète » ne laisse pas supposer que l'on puisse affirmer d'Homère

qu'il « est ». Joseph, An introduction to logic, p. 163-169, reprend en partie l'analyse d'Aristote. Mais quand le prédicat n'est autre que le sujet du verbe (quand on affirme, de « l'un », qu'il « est "un" »), et surtout quand le verbe est assorti d'une négation (quand on affirme, de « l'un », qu'il « n'est pas "un" »), il n'est nullement exclu que l'on ne puisse passer d'un emploi copulatif du verbe (« l'un est "un" », « l'un n'est

pas "un"

pas ici dans mon propos d'examiner la validité de cette implication. Qu'elle soit ou non fondée, l'implication n'est pas étrangère à la pensée du Parménide de Platon. L'argument « s'il est "un", il est » est exprimé en toutes lettres dans une page postérieure du dialogue (151 ε 6-7) et revient, ne fût-ce que de façon elliptique, à la fin de la première démonstration (141 Ε 10-11). Voir § XXVII-XXXII infra.

») à son emploi existentiel (« l'un est », « l'un n'est pas »). Mais il n'entre

434

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

Deuxième partie Le contexte de « l'hypothèse » (137 c 4-5)

Cette interprétation de « l'hypothèse » peut-elle s'intégrer dans

le contexte

arguments élaborés dans la seconde partie du Parménide, bornons- nous à examiner les premières lignes du premier raisonnement,

du dialogue ?

Sans entrer dans le dédale des

137

c 4-5 :

εΐεν δη, φάναν

« Allons-y », dit-il {se. Parménide).

cet un ne

ει εν εστίν, άλλο τι ούκ

αν ε'ίη πολλά το εν ;

« Si "un" est, n'est-il pas évident que

serait pas plusieurs47 ? »

Et le jeune Aristote de

répondre, en 137

πώς γαρ

« Comment le serait -il48 ? »

αν ;

c

5

:

Les variantes rapportées dans les manuscrits (et qui seront énumérées ci-après) ne mettent pas en cause le texte de ces deux

47 Burnet et Moreschini impriment ει εν έστιν. Pour des raisons exposées ci-après,

αν ε'ίη πολλά τό εν,

« réel » et d'un « irréel » en une

« cet un ne serait pas

j'entends ici le verbe au sens existentiel. J'écris par conséquent εστίν (orthotonique). Il reste un problème de traduction. Si l'on suit de près la syntaxe du grec, on se voit contraint de conjuguer un « réel » dans la protase : εϊ εν εστίν, « si "un" est », et un

plusieurs ».

Cependant, traduire de la sorte irait à rencontre du génie de la langue : la

conjonction d'un

dans la protase, « irréel » dans l'apodose), fréquemment attestée dans la langue de Platon (et d'autres auteurs de l'époque classique), n'est pas tolérée dans le français de nos jours. Suivant donc l'exemple de Diès (« Parménide », p. 72 : « S'il est un, n'est- il pas vrai que l'Un ne saurait être plusieurs ? ») et de Moreau {Platon, Œuvres

complètes, t. II, p. 208 : « Si c'est l'Un, n'est-il pas vrai qu'il ne saurait être plusieurs,

« irréel » dans l'apodose : ούκ

même proposition hypothétique (« réel »

l'Un ? »), j'introduis un verbe à l'indicatif (« n'est-il pas évident

l'expression άλλο τι (pour le sens de cette expression, voir ci-après) et je le fais suivre, dans la subordonnée, d'un verbe au conditionnel qui donne à l'apodose une tonalité

« irréelle » («

») pour traduire

cet un ne serait pas plusieurs »), faisant ainsi écho à l'emploi de

l'optatif et de la particule modale dans le texte de Platon. Traduisant pas serait et non point par saurait, je m'abstiens toutefois de faire intervenir, dans la traduction, une modalité (celle du possible et de l'impossible) qui n'est pas exprimée dans le grec

d'« irréel » en

un sens logique ; pour les grammairiens, il s'agit d'un « potentiel » négatif. 48 Diès et Moreau (voir ci-dessus) traduisent ici : « Comment le pourrait-il ? » Ces deux auteurs se voient en effet contraints à la répétition d'un verbe auxiliaire

{pourrait à la place de saurait) pour rendre parallèles, comme il le faut, la réponse du jeune Aristote et la question que lui pose Parménide. Dans la réponse comme dans la question, je préfère ne pas introduire, en ce moment particulièrement délicat du dialogue, une modalité dont on ne trouve aucune trace dans le grec. À la question :

cet un ne serait pas plusieurs?», le jeune Aristote

répond : πώς γαρ αν ; « Comment le serait-il ? », reprenant, ne fût-ce qu'implicitement, le verbe et la modalité de la question (πώς γαρ αν [se. ε'ίη πολλά τό εν]), se faisant ainsi l'écho fidèle des mots que vient de prononcer Parménide.

{saurait au sens de pourrait). Nota bene. Ici comme plus tard, je parle

ούκ αν ε'ίη πολλά τό εν; «

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

435

lignes ; il n'en reste pas moins qu'ici, comme dans l'examen de « l'hypothèse », les commentateurs ont achoppé sur des difficultés de logique et de syntaxe. Avant de considérer les rapports que peuvent entretenir l'énoncé de « l'hypothèse » (137 β 1-4) et le début de l'argument censé l'illustrer (137 c 4-5), il est essentiel d'écarter ces difficultés ; elles risquent, sinon, d'obscurcir la nuance précise tant de la question posée par Parménide que de la réponse apportée par le jeune Aristote (son interlocuteur dans la seconde partie du dialogue)49.

«N'est-il pas est évident

XIII

? » traduit άλλο τι. Cette expression

est une ellipse ; son emploi interrogatif appelle une réponse

affirmative50. Pour

formule telle

expliquer l'ellipse, nous

[se.

εστίν ή

suppléer une

ou encore άλλο τι

Mais, dans les dialogues de Platon, les deux

pouvons

]

que άλλο τι

].

ότι

[se.

λέγεις ή ότι

49 Dans l'apparat de son édition du Parménide, Bekker énumère des variantes :

άλλο τι ή à la place de άλλο τι est rapporté a manu recentiori dans un manuscrit de Venise, Marcianus graecus 189, xive siècle (Bekker Σ), ainsi que dans un manuscrit

du commentaire

πολλά à la place de πολλά est rapporté dans un autre manuscrit du commentaire de Proclus, Parisinus graecus 1810 (Bekker D, f° 175 v°, 1. 4 ab into, et f° 180 r°, 1. 25).

15) ; ή

de Proclus, Parisinus graecus 1836 (Bekker R, f° 154

r°, 1.

Cf. Bekker, Platonis scripta graece omnia, vol. II, p. 204, n. i et n. j. Parisinus graecus

1836

manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, II, p. 150 ; voir aussi Gamillscheg et

Harlfinger, Repertorium der griechischen Kopisten, 2 A, p. 25-27 [n° 3] ; cf. 1 A, p. 25-

Parisinus graecus 1810 a été copié par George Pachymère, « 1242-aVca

26 [n° 3]).

des

a

été « copié en 1536 par Ange Vergèce » (Omont, Inventaire sommaire

1310 » (voir Gamillscheg et Harlfinger, Repertorium der griechischen Kopisten, 2 A,

p.

54 [n° 89]). Proclus cite deux fois le même passage au livre six de son

commentaire, 1039.1-3 et 1064.18-20 éd. Cousin. Les leçons de ces deux passages sont les mêmes dans le ms. D (voir ci-dessus). Dans le second passage, le copiste du ms. R (f° 162 v°, 1. 3 ab imo) écrit άλλο τι, et non pas, comme dans le passage précédent, άλλο τι ή. Bekker n'a pas distingué les leçons rapportées en ces deux endroits du manuscrit. Les mêmes variantes sont énumérées par Brumbaugh, Plato on the One,

p.

(changement d'accent et d'esprit, absence de la deuxième lettre). Si j'exhume ici ces variantes, ce n'est pas pour suggérer que les manuscrits dont elles sont tirées pourraient contribuer à l'établissement du texte, mais parce que l'adjonction d'une particule comparative (ή), soit après άλλο τι (ms. Σ et R), soit avant πολλά (ms. D), témoigne, selon toute probabilité, d'une méconnaissance de la locution άλλο τι, erreur qui se trouve à l'identique dans les pages du dernier commentateur en date, S. Scolnicov, comme nous allons le voir. 50 Voir Liddell-Scott-Jones, s.v. άλλο τι (p. 70): « in interrogfative] sentences [ ] elliptical, implying an afftrmfativej answer ». Voir aussi F. Ast, Lexicon platonicum sive vocum platonicarum index, vol. I, Lipsiae, 1835, p. 107-108. Cf. Kiihner-Gerth, Ausfiihr- liche Grammatik, Teil II, 2, p. 529-530 (§ 589.11).

263, qui signale également des variantes portant sur le εν de la protase

436

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

mots (άλλο τι) se sont imposés comme une locution à part entière ; nul n'est besoin de préciser une formule qui puisse compléter

l'ellipse51.

L'expression άλλο τι porte sur l'ensemble de la proposition qui la suit (ici, sur l'ensemble de l'apodose). Elle diffère en ceci de la même expression complétée d'une particule comparative (donc άλλο τι ή), la présence de la particule (ή) limitant la portée de l'expression, de telle façon qu'elle ne gouverne que le mot, ou le groupe de mots, qui la suit directement52. Scolnicov, dernier traducteur en date du Parménide, méconnaît cette différence. Il écrit : « Would not the one be something other

than [άλλο τι] the many ? », faisant ainsi porter άλλο τι sur πολλά, et non pas, comme il se doit, sur l'ensemble de l'apodose53. Pour appuyer cette interprétation de la syntaxe de la phrase, et dans l'espoir de légitimer sa traduction de άλλο τι par « other than », Scolnicov va jusqu'à déclarer, dans son commentaire, que άλλο τι

τι

S'exprimant de la sorte, Scolnicov contredit - mais s'en est-il rendu compte ? - l'analyse subtile et détaillée de J. Riddell. Comme

ce dernier l'a bien expliqué, les deux expressions άλλο τι et άλλο τι ή ne sont pas synonymes. 'Άλλο τι commande l'ensemble de la question posée, à la différence de άλλο τι ή qui ne porte que sur tel ou tel élément précis de la phrase, celui-là même qui suit directement la particule55.

est ici

« l'équivalent »

de άλλο

ή54.

51

Voir J. Riddell, Digest of idioms, Appendix B, dans The « Apology » of Plato,

revised text and English notes, Oxford, 1877, p. 131 (§

./ namely, "any

22) : άλλο τι «

with a

different" proposition from that about

represents an unexpressed sentence

to be enunciated. The speaker, by άλλο τι, "puts the question" about this shadow of a

proposition, but anticipates the judgment by offering simultaneously for acceptance his own view ». L'expression est fréquemment attestée dans les pages de Platon (voir Liddell-Scott-Jones, s.v. [p. 70] : « espfecially] in Pl[ato] »).

Je ne fais que reprendre les observations de Riddell, Digest of idioms, p. 130-132

(§ 22), citées ci-après (n. 55).

Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 80. Les crochets droits et l'expression qu'ils entourent sont de l'auteur.

52

53

54 Cf. Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 80.
55

Riddell est formel sur ce point. Il écrit, Digest of idioms, p. 130-132 (§ 22) :

« Άλλο τι affects the whole of the sentence, like the French n'est-ce pas que. The interrogation it makes is not restricted to any particular portion of the sentence. [

interrogation strictly speaking belongs to the άλλο τι alone, though it spreads from it to the whole sentence beyond ». En revanche : « Άλλο τι ή challenges an affirmation with respect to some special portion of the sentence. It may be that it sometimes affects the whole; but (unlike άλλο τι) it can, and in most instances does, affect a particular portion of the sentence. And the interrogation is, in strictness, limited to the part affected ». À cette analyse, ajoutons simplement que la « partie » de la phrase qui fait l'objet de la comparaison est celle qui suit directement la particule (par exemple δίς, mis en opposition à άπαξ, dans le texte du Ménon cité ci-après, § XV).

] The

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

437

XIV

Ainsi en est-il quand Parménide demande, à propos de l'un,

143

3

β

1-3 :

άλλο

τι έτερον μέν ανάγκη

άλλ' την ούσίαν ώς

αύτοΰ

είναι, έτερον δέ αυτό, ε'ίπερ μη ουσία το εν,

début de la phrase, l'expressionεν άλλοουσίαςτι

porte sur l'ensemble de la proposition qui suit, donc sur l'ensemble de l'interrogation. Traduisons : « N'est-il pas évident que, de toute nécessité, son existence est une chose et que lui-même en est une autre si, comme il s'est avéré, l'un n'est pas l'existence, mais, en tant qu'"un", participe de l'existence, comme nous venons de le dire57 ? ». Et le jeune Aristote de répondre, 143 β 3 :

en

μετέσχεν56 ; Placée au

ανάγκη. « Nécessairement ».

même, une quinzaine de pages plus tard, quand

β

8-9 : άλλο τι ούκ εν όντα ουδέ μετέχοντα τού ενός τότε, ότε μεταλαμβάνει αΰτοΰ, μεταλαμβάνει58 ; Ici encore, άλλο τι porte sur l'ensemble de l'interrogation. Traduisons : « N'est-il pas évident qu'au moment même où ils se mettent à participer de l'un, ils se mettent à participer sans qu'ils soient "un" et sans qu'ils aient part à

9 : δήλα

l'un ? »

Parménide demande, à propos des « autres » que

Il

en va

de

l'un, en

158

Et le jeune Aristote

de

répondre ici, en

158

β

δή. « Voilà

Dans ces deux textes (143 β 1-3, 158 Β 8-9), ainsi que dans les

la

syntaxe est la même : l'expression άλλο τι porte sur l'ensemble

de la proposition interrogative qui suit. Dans aucun de ces trois

textes on n'est

premières

ce

qui est clair ».

lignes de

l'examen de

« l'hypothèse »

(137

c 4-5),

ή.

en droit

de remplacer άλλο τι

par

άλλο τι

56 À la différence de Moreschini et de Burnet, je place un point d'interrogation

57

La forme renforcée de la conjonction (ε'ίπερ), dans une proposition

à la fin de la phrase. Ici encore (voir n. 49 supra), un copiste, celui du Coislinianus 155, XIVe siècle (Bekker Γ), fait suivre άλλο τι d'une particule comparative, écrivant

donc άλλο τι ή (voir l'apparat de Bekker, Platonis scripta graece omnia, vol. II, p. 218, note j).

conditionnelle « réelle », laisse entendre que la condition formulée est conforme à la réalité, et pourrait même se traduire par «puisque». Voir Liddell-Scott- Jones, s.v. ε'ίπερ, II (p. 489) : « in Attfic dialect] and Trag[edians] to imply that the supposition agrees with the fact, if as is the fact, since ». Pour faire ressortir cette implication, je vais jusqu'à glisser dans ma traduction une incise (« comme il s'est avéré »). L'emploi de l'aoriste, μετέσχεν, sert à rappeler la conclusion dégagée dans les lignes précédentes du dialogue (143 a 4-9). Ici encore, je rends explicite cette implication par l'ajout d'une incise (« comme nous venons de le dire »).

58 Dans le manuscrit cité ci-dessus {Coislinianus 155, Bekker Γ), άλλο τι est suivi

de la particule ή, ajoutée supra lineam (f° 128 v°, 1. 3) ; voir l'apparat de Bekker, Platonis scripta graece omnia, vol. II, p. 252, n. s (« rc [se. a manu recentiori] Γ»).

438

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

XV

Croyant démontrer « l'équivalence » de άλλο τι et de άλλο τι ή, Scolnicov fait appel à un passage du Ménon où les deux

expressions se côtoient (82 c 8 : άλλο τι, d

1

:

άλλο τι

ή).

C'est

pourtant le contraire qui est vrai : à y voir de plus près, ce texte confirme la distinction relevée ci-dessus. Dans un premier temps, Socrate demande au jeune esclave, en

n'est-

il pas évident que l'espace aurait été d'une fois deux pieds ? ».

L'expression interrogative (άλλο τι) porte sur l'ensemble du calcul.

ή

l'espace devient-il quoi

que ce soit d'autre, si ce n'est deux fois deux pieds ? ». Ici, la même expression, assortie d'une particule comparative (donc άλλο

τι

évidence la différence du second calcul par rapport au premier. D'après le second calcul, l'espace « devient » (γίγνεται), non plus une fois, mais deux fois, deux pieds. La distinction (άλλο τι n'est pas synonyme de άλλο τι ή) risque certes de passer inaperçue, voire de faire l'objet d'une «

correction ». Ainsi en est-il dans le texte du Ménon commenté ci-dessus

82 c 8 :

άλλο τι άπαξ αν ην δυοΐν ποδοΐν το χωρίον ; «

question, en χωρίον] ; «

82

d

1-2:

Socrate pose ensuite la

το

άλλο

τι

δις δυοΐν γίγνεται [se.

ή), porte

sur le chiffre qui suit la particule, mettant ainsi en

(82

s'aviser des errements des copistes et des éditeurs (changement

de

c

8-D

2) ; il

en

suffit de

ή,

et

consulter

de άλλο

l'édition de

τι

ή

en

άλλο

Bekker pour

τι)59.

άλλο τι

άλλο τι

Ainsi en est-il également aux trois endroits cités du Parménide (137 c 4, 143 β 1, 158 β 8) ; dans chacune de ces trois phrases,

l'adjonction d'une particule comparative (άλλο τι ή à la place de

ne

soyons pas dupes. L'erreur n'en est pas moins une, qu'elle soit

le fait d'un copiste de

Renaissance et se trouve, par conséquent, dans les manuscrits, ou qu'elle soit issue de la méprise d'un auteur contemporain, tel Scolnicov. Négligeant cette distinction, tenant donc άλλο τι pour Γ« équivalent » de άλλο τι ή, Scolnicov, dans son commentaire du Parménide (137 c 4-5), croit pouvoir déplacer l'expression pour la faire porter, non pas sur l'ensemble de l'apodose, mais sur un terme

isolé

directe-

άλλο τι)

se

lit dans

tel manuscrit ou

la fin

dans tel autre60. Mais

ou de

la

du Moyen Âge

(137

c 4 : πολλά),

lequel

d'ailleurs

ne

la

suit pas

loc.

se lit en

c 4, Bekker Σ (a manu recentiori) et R (voir n. 49 supra) ; en 143 β 1, Bekker

Γ (voir n. 56 supra) ; enfin, en 158 Β 8, Bekker Γ (a manu recentiori, voir n. 58 supra).

59 I.

Bekker, Platonis [

]

scripta graece omnia, vol. IV, Londini,

signalées : άλλο τι ή à

la place

de

1826, ad

(p. 36-37). 60 Voir les variantes déjà

137

άλλο τι

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

439

ment, mais en est séparé par trois éléments distincts (une négation : ούκ, une particule modale : αν, et un verbe : ε'ίη). Cette syntaxe n'est pas possible61.

XVI

La syntaxe adoptée (άλλο τι serait l'« équivalent » de άλλο τι ή) est d'autant moins crédible qu'elle est assimilée, dans le

commentaire de Scolnicov, à d'autres emplois de άλλο qui ne interrogatifs ni elliptiques62.

sont ni

δε

« μη εστίν » όταν λέγωμεν, άρα μη τι άλλο σημαίνει ή ουσίας άπου- σίαν τούτω ω αν φώμεν μη είναι63 ; « Lorsque nous prononçons

"n'est pas", ne faut-il pas avouer (cf. άρα μη

expression ne signifie rien d'autre, si ce n'est une absence d'existence pour l'objet, quel qu'il soit, que nous affirmons ne pas être ? ».

Ainsi en est-il d'un texte où

nous lisons, en 163

c

2-3 : το

) que cette

61 Faisant appel, dans ce contexte, au Ménon, Scolnicov s'est peut-être laissé induire

en erreur par Bluck (Plato's « Meno »,

cité (82 c 8), s'est contenté de présenter άλλο τι comme une version « abrégée » de

άλλο τι ή, sans distinction de sens. Bluck (p. 296) renvoie à Dodds qui, lui non plus, ne semble pas distinguer clairement ces deux locutions. (1) Aussi Dodds met-il en

(Plato « Gorgias », p. 311 : « ή could

well have been added here as a gloss ») dans un passage, Gorgias, 496 D 5-6, qui correspond exactement au critère formulé par Riddell. Nous lisons : διψώντα δε δη

cause la présence d'une particule comparative

qui, commentant le passage

ad loc. [p. 295])

πίνειν άλλο τι ή ήδύ φης είναι ; L'interrogation porte exclusivement sur le mot qui

quand on a soif, tu dis, n'est-ce pas, que c'est agréable ? »

(2) En 481 c 3-4, si nous suivons l'édition de Burnet, Platonis opera, tomus III, dans

άλλο τι (Clarendonή ημών ό βίοςPress),άνατετραμ-Oxonii,

suit la particule : « Boire

lalre collectionédition 1903,Scriptorum[2e édition]classicorum1909, nousbibliothecalisons: oxoniensis

μένος αν ε'ίη των ανθρώπων [

] ; Allant à rencontre de

la leçon rapportée par la

majorité des manuscrits et retenue par Burnet, Dodds cherche à corriger άλλο τι ή en άλλο τι (Plato « Gorgias », p. 261 : « the ή of BTW is perhaps an interpolation »).

Mais la correction est-elle nécessaire ? Calliclès oppose, implicitement, la vie de la

pour nous autres, τών ανθρώπων], la

vie serait mise sens

textes, Dodds fait appel à des passages, 470 Β 1 et 495 c 6, où άλλο τι, en tête de

dessus dessous ? » (3) Pour appuyer sa correction de ces deux

n'est-ce pas, pour le commun des mortels [cf. άλλο τι ή ημών (

plupart des hommes à celle de Socrate. Entendons peut-être : «

)

phrase, confère une tonalité interrogative à l'ensemble de la proposition qui suit. Se croyant en droit de comparer ces deux groupes de textes (481 c 3-4 et 496 D 5-6 :

άλλο τι ή, 470 Β 1 et 495 c 6 : άλλο τι), Dodds n'est évidemment pas au courant de la distinction établie par Riddell.

Pour appuyer, ou pour illustrer, son interprétation de άλλο τι en 137 c 4,

62

63

Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 80, cite cinq occurrences de άλλο, tirées d'autres passages du dialogue : 129 a 1-2, 130 d 1-2, 151 ε 7-8, 163 c 2-3 et d 1-3. Ces cinq textes seront examinés ci-après.

J'ajoute des guillemets, absents des éditions de Burnet et de Moreschini, pour

faire ressortir le sens que doit avoir l'article dans ce contexte. Voir Liddell-Scott-

Jones, s.v. à, ή, τό, Β, 5 (p. 1195).

440

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

La particule άρα confère

à cette phrase

sa forme

complément d'objet direct

du verbe. Cet emploi de

comparable à l'emploi

La phrase citée (163 c 2-3) ne comporte aucune ellipse, et ne doit pas sa tonalité interrogative à la présence, en début de phrase,

d'un άλλο τι65. Il en va de même quand le jeune Socrate demande à Zenon,

οί λόγοι, ούκ

άλλο τι ή διαμάχεσθαι παρά πάντα τα λεγόμενα ώς ου πολλά εστί ;

la phrase, confère à

l'ensemble la forme d'une interrogation, indépendamment de la

présence de άλλο τι ή, qui porte exclusivement sur la

proposition infinitive (διαμάχεσθαι

tes arguments est ceci et rien d'autre : établir de haute lutte, à contre-courant de tout ce qui est dit à ce propos, qu'il n'y a pas une pluralité d'objets66 ? ».

en

interrogative64. Le rôle de τι άλλο est celui d'un

τι άλλο [

]

ή n'est donc en rien

de

άλλο τι

en 137 c 4, interrogatif et elliptique.

127

8-10 : άρα

τοΰτό

ε

έστιν ο βούλονταί σου

Ici encore, la particule άρα, mise en tête de

).

Traduisons : « Est-ce que le but de

64 Pour la conjonction de άρα et de μή, voir Denniston, Greek particles, p. 47-48

άρα, II [5] : άρα μή) : « It does not necessarily imply the expectation

of a

.]. It expresses,

» est censé

(s. ν.

negative reply, but merely that the suggestion made is difficult of acceptance

in fact, an antinomy, a dilemma, an impasse of thought, or, at the least, a certain hesitancy ». Denniston cite (p. 48), mais ne traduit pas, notre phrase (162 c 2-3). Si j'écris

« ne faut-il pas avouer

nuance dégagée par l'analyse de Denniston. « L'objet, quel qu'il soit

traduire la présence d'un subjonctif accompagné d'une particule modale (φ

Syntax of the moods and tenses of

the Greek verb, « rewritten and enlarged », London, 1897, p. 204-205 (§ 532) : « the relative clause refers in a general way to any act or acts of a given class ».

Voir Kuhner-Gerth, Ausfuhrliche Grammatik, Teil II, 2, p. 530 (§ 589.11, Anm. 6) :

«

l'auteur] blosse Fragpartikel. Wo es in seiner vollen wôrtlichen Bedeutung erscheint, wird die Frage gewôhnlich durch ein anderes Fragwort eingeleitet, und άλλο τι bildet das Subjekt oder Objekt ». Ainsi en est-il de la phrase commentée ci-dessus (162 c 2-3), ainsi que de la phrase qui sera citée ci-après (127 Ε 8-10).

», ce n'est que pour suggérer, de façon certes arbitraire, la

[attraction du relatif] αν φώμεν). Voir W. W. Goodwin,

65

Doch ist άλλο τι ή in der Frage keineswegs i m m e r [les lettres espacées sont de

66

Burnet et Moreschini impriment, 127 ε 10 : ώς ού πολλά έστι. J'entends dans

Ε

10 : ού πολλά εστί)

par « il n'y a pas

et par

trois emplois successifs d'une valeur existentielle du

verbe, 127 Ε 7-8 : εί γαρ πολλά ε'ίη, 127 Ε 10 (phrase citée ci-dessus) : ώς ού πολλά εστί, enfin, 127 Ε 12-128 Α 1 : ώς ούκ εστί πολλά. J'écris par conséquent εστί

(orthotonique, 127 Ε

une

pluralité d'objets ». Si je traduis le pluriel (πολλά) ad sensum (« une pluralité

Je traduirai plus tard, de façon

« les plusieurs »

(τα πολλά). Voir n. 93 infra.

ce passage (127 Ε 6-128 A 3)

10), et je

traduis (127

d'objets »), ce n'est que pour la commodité du français.

plus littérale mais aussi plus osée, par « plusieurs » (πολλά)

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

441

XVII

D'autres phrases citées par Scolnicov ne sont pas commandées

δε

είναι άλλο τί έστιν ή μέθεξις ουσίας μετά χρόνου του παρόντος

par une particule interrogative. Nous lisons, en 151

Ε

7-8 : το

]; [

«Le fait d'être est-il rien d'autre qu'une participation à

l'être à un moment du présent

en 163 D

[

]?».

Nous lisons également,

1-3 : το

δε γίγνεσθαι και τό άπόλλυσθαι μη τι άλλο η

ή τό μεν ουσίας μεταλαμβάνειν, τό δ' άπολλύναι ούσίαν67 ? « Venir

à l'être et périr ne seraient-ils rien d'autre, si ce n'est participer de l'être (se. quand on vient à l'être), faire périr l'être (se. quand on périt)68 ? ». Ces deux phrases ne comportent aucune ellipse. Les deux

font

la

sorte dans le corps

déjà commentées sont pas intégrées

la proposition qui suit (άλλο τι, 137 c 4, n'est

pas inclus dans la syntaxe de la proposition ουκ αν εϊη πολλά τό

fonction

expressions άλλο τι

partie du prédicat (au

[

]

ή (151

de

ε

7-8)

et

τι άλλο

[

]

ή (163

D 2)

sens large de ce terme). Intégrées

la phrase, elles n'ont pas

la même

de

que

c

les

trois

occurrences de άλλο τι

β

1-3,

158

β

8-9), qui

ne

(cf. 137

4-5, 143

dans la syntaxe de

εν,

« cet

un

ne

serait pas

plusieurs »).

Autre encore est la syntaxe des deux formules citées par

A 1-2 :

άλλο τι εναντίον [se. είδος], « une autre forme, contraire »

(littéralement : « une forme qui est autre, à savoir contraire »), et 130 d

Scolnicov comme préludant à άλλο τι (137 c 4), à savoir

129

1-2:

είδος [

]

άλλο ών ημείς μεταχειριζόμεθα, «

une forme,

67 Je transcris le texte et Moreschini, faisant foi

tel qu'il est rapporté dans les manuscrits, 163 D 2 : ή. Burnet à Heindorf, remplacent le subjonctif par un indicatif : ην. Si

je ne les suis pas, c'est parce que l'argument proposé par Heindorf est peu

contraignant : «

rogandi vim habet, non dubitandi ». Voir L. F. Heindorf, Platonis dialogi selecti, vol. III, Platonis dialogi très, « Cratylus », « Parmenides », « Euthydetnus », emendavit et anno- tatione instruxit L. F. H., Berolini, 1806, ad loc. (p. 290). La leçon des manuscrits (η) est en réalité parfaitement légitime. Voir Goodwin, Syntax of the moods and tenses of the Greek verb, p. 93 (§ 268, citant notre texte) : « In a few cases Plato has μη with the subjunctive in a cautious question with a negative answer implied ». Le subjonctif se retrouve notamment dans un texte du Phédon, 64 c 8 (cité dans la notice de Goodwin ainsi que par Denniston, Greek particles, p. 48) : άρα μη άλλο τι ή ό θάνατος

μη τι άλλο ην — Ita correxi vulgatum fj, quoniam μη h[oc] l[oco] inter-

ή τοΰτο ; « Se

(se. une séparation de l'âme d'avec le corps) ? » L'hiatus du Parménide (163 d 2 : ή suivi de ή) est certes tellement flagrant que l'on peut hésiter à tolérer sa présence ; mais la prétendue anomalie syntaxique n'en est pas une. 68 J'ajoute (entre parenthèses) les deux subordonnées « quand on vient à l'être » et « quand on périt » pour faire ressortir le balancement indiqué dans le grec par les

particules μεν et δε.

peut-il que la mort soit autre chose que

ce que nous venons de dire

442

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

autre par rapport aux objets que nous touchons de nos mains ».

Άλλο est ici un adjectif attribut, sans ellipse et sans aucune force

interrogative69.

J'en conclus que la kyrielle de textes rassemblés par Scolnicov

pour illustrer

simple amalgame : s'y côtoient divers emplois de άλλο, assortis ou non d'un pronom indéfini (τι), suivis ou non d'une particule

comparative (ή), précédés ou non d'une particule interrogative. C'est pour ne pas avoir reconnu ces multiples différences que Scolnicov s'estime en droit d'affirmer, à cet endroit de son

commentaire : « Plato

his ideological needs10 ». Comme tous les vœux pieux, celui-ci ne

to serve

et interrogatif) est un

άλλο τι

(137 c

4, elliptique

adopted, as he

often does,

a usual idiom

sert qu'à fortifier l'esprit de celui qui le prononce.

XVIII

L'erreur de syntaxe, aussi insignifiante qu'elle puisse paraître, est en réalité grosse de conséquences. Croyant pouvoir traduire

άλλο τι

one be something other than [άλλο τι] the many ? »), Scolnicov croit percevoir, dans la question de Parménide, une « définition de ce que c'est que d'être un » (« a definition of what it is to be one »), accompagnée, qui plus est, ne serait-ce que de façon « implicite », d'un « postulat parallèle à propos de ce que c'est que d'être » (« implicitly, with a parallel assumption about what it is to be »)71.

πολλά par «autre que plusieurs» («Would not the

[

]

69 En 130 d 1-2 le texte cité ci-dessus est celui proposé par Moreschini (p. 32).

Si l'on retient ce texte et que l'on prête au verbe un complément d'objet à l'accusatif (seule construction possible si l'on en croit Liddell-Scott-Jones, s.v. μεταχειρίζω [p. 1118]), le relatif se met au même cas que l'antécédent sous-entendu (donc άλλο ων à la place de άλλο τούτων ά). Voir Kiihner-Gerth, Ausfiïhrliche Grammatik, Teil II, 2, p. 407-408 (§ 555.2), et Gorgias, 519 A 8-b 1 : όταν κοά τα αρχαία προσαπολλύωσι προς οΐς [Le. προς τούτοις α] έκτήσαντο, « lorsque les Athéniens auront perdu également leurs biens d'autrefois, en plus de ceux qu'ils acquirent par la suite ». - Pour

parvenir au texte cité ci-dessus, Moreschini supprime les deux mots qui, dans les

manuscrits, précèdent le relatif (αυτών ή). Diès et Cornford récupèrent le premier de ces deux mots (sous la forme αύ των), qu'ils font suivre par une modification du

une

forme, autre encore par rapport aux objets tels que nous les touchons de nos mains ».

relatif (cf. 130 D 1-2): είδος [

Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 54, déclare retenir, lui aussi, l'article. Mais comment alors retenir également le pronom indéfini ajouté au texte des manuscrits par les

soins de Burnet (ibid.: είδος [

]

άλλο αύ των ο'ίων ημείς μεταχειριζόμεθα, «

]

άλλο αύ ή ων <τι> ημείς μεταχειριζόμεθα) ?

(ad

137 c 4-5).

70 Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 80

71

Les citations sont tirées du commentaire de Scolnicov, Plato's «Parmenides »,

p. 80.

2007]

La

 

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

443

tonalité et la

portée de la question

(137

c

4-5)

sont en

réalité d'un registre tout à fait différent. Parménide fait commencer la mise en œuvre de son « hypothèse », non point par une « définition » formelle de l'un, encore moins par une définition implicite de l'être, mais de façon bien plus simple, voire faussement ingénue, en sollicitant l'assentiment du jeune Aristote à une

proposition dont la vérité, à cette étape dans le déroulement du dialogue, est présentée comme allant de soi, comme une banalité presque.

Ainsi s'explique la forme de sa question : «

que cet un ne serait pas plusieurs ? » Ainsi s'explique aussi la réponse, sous forme d'écho, de son interlocuteur, 137 c 5 : πώς

γαρ αν ; « Comment le serait-il ? », c'est-à-dire : πώς γαρ

ε'ίη πολλά

Puisque Scolnicov n'a pas compris la question, il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas compris non plus la réponse. Il traduit en

effet, 137

présence de la particule modale

nouveau, la tonalité de l'ensemble72. Le jeune Aristote ne demande pas qu'on lui explique comment « l'un » se définit en vertu de

son altérité par rapport à qu'on lui propose une

formulée73. C'est bien plutôt le contraire : si le jeune Aristote répond à une question par une autre et si, par sa répétition de la particule modale, il s'exprime sur un mode « irréel », c'est parce que les propos de Parménide, en ce premier moment de sa démonstration, lui semblent incontestables. Le jeune Aristote ne peut pas imaginer comment il se pourrait que « l'un » soit « plusieurs ». La forme interrogative et

« irréelle »

serait-il ? », c'est-à-dire « Comment l'un serait-il plusieurs ? »), loin

d'exiger un complément d'information ou de solliciter

l'explication d'une « définition », exprime plutôt une certaine incrédulité,

tant la possibilité que l'un soit plusieurs lui semble

n'est-il pas évident

αν [se.

το

c

εν] ;

5

:

«

Comment l'un serait-il plusieurs ? ».

αν ;

par :

« How

πώς γαρ

so ? », négligeant

la

(αν), faussant de la

sorte, de

à

ce

« plusieurs ». Il

ne s'attend pas

de

« démonstration »

la proposition

de

sa réponse

(137

c

5

:

πώς

γαρ

αν ;

« Comment le

impossible74.

72 Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 80.

73 Commentant ce texte (137 c

Theorem is

set out in the full canonical form established by Parmenides (fr. 8.5-21) : first the

enunciation (later to be called πρότασις by Hellenistic mathematicians), followed by Aristo-

teles' request for a

(ici sous-entendu, 137 c 5 : πώς γαρ αν [se. ε'ίη

πολλά τό εν] ;), voir Goodwin, Syntax of the moods and tenses of the Greek verb,

p. 78-79 (§ 235-236) : « In most cases the limiting condition involved in the potential

optative is not present to the mind in any definite form.

condition is implied, like in any possible case » (les italiques de l'auteur sont transposés en caractères romains). La nuance de notre texte est proche de celle que l'on entend dans Platon, Euthydème, 290 a 7 (cité dans ce contexte par Goodwin). Quand

.] Sometimes a more general

4 sqq.), Scolnicov écrit : « This Basic

» Voir Plato's «Parmenides

demonstration (άπόδειξις)

», p. 80.

74 Pour cet emploi de l'optatif

444

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

XIX

Même si nous faisons abstraction de la présence de la particule modale, la traduction par « How so ? » ne rend pas la nuance du grec. Scolnicov ne distingue pas en effet πώς γαρ αν ; (137 c

(par

traduit les deux formules par une même expression, « How so ? »75. Ces deux questions ne sont pas du tout synonymes. Les deux particules (γάρ et δή) confèrent à l'adverbe interrogatif (πώς) un sens radicalement différent. L'adjonction de la particule δή renforce l'interrogatif, soulignant ainsi la nécessité d'une réponse. La conjonction de πώς et de γάρ diminue, au contraire, le sens proprement interrogatif de l'adverbe, au point d'en faire une question « rhétorique », donc une question qui n'appelle pas de réponse76. En dépit de sa forme interrogative, πώς suivi de γάρ exprime l'assentiment de l'interlocuteur. Πώς γάρ ; implique (comme dans

3), puisqu'il

5, cité ci-dessus)

et

πώς

δή ;

exemple, 138

a

notre texte) l'assentiment à une proposition négative. Πως γάρ ου ; fait suite à une proposition positive77. Aussi Parménide commence-t-il sa prochaine question par ούτε

άρα (137 c 5). Cet

entendre que Parménide passe à une étape nouvelle de son raisonnement, précisément parce que le jeune Aristote a signalé par la forme de sa réponse (πώς accompagné d'un γάρ) son assentiment à la question qui précède78.

emploi « logique » de la particule (άρα) laisse

Socrate fait semblant d'avoir écarté tous les candidats potentiels à une science du

τραποίμεθ' αν ετι ; « In what other direction

could we possibly turn ? » (traduction de Goodwin). Il en est de même

bonheur, il demande : ποΐ ούν, εφην έγώ,

dans notre

texte. Le jeune Aristote s'étonne : « How on earth could the one end up being many ? ».

Scolnicov, Plato's « Parmenides », p. 80 (traduction de 137 c 5 : πώς γαρ αν ;) et ρ. 82 (traduction de 138 A 3 : πώς δή ;).

Voir Denniston, Greek particles, p. 73 (s.v. γάρ, V) : « In answers » ; p. 76 (V [6]) :

« The answer is in the form of a question » ; ibid. (V [6], [i]) : « The question is

which gives the grounds for an implied

rhetorical, and virtually constitutes a statement,

assent ». Pour un exemple de πώς δή ; voir Greek particles, p. 210 (s. ν. δή, Ι : « Emphatic », [5], [i], [a])·

75

76

γάρ, VII): «πώς

Dans

règle. La question qui précède n'est pas négative

αν πτ\ ετι κινοΐτο ;), mais elle l'est bien par son contenu (162 2

ne subit aucune altération, ce qui ne tourne pas dans le même endroit et ce qui ne

D 8-E 1 : « Ce qui

άρ'

qui confirme la

γάρ ; confirms a negative statement »,

77 Je

ne

fais que répéter Denniston, Greek particles, p. 86 (s.v.

« πώς γαρ

162 Ε 1 n'est que l'exception

ου ; confirms a positive statement ».

par sa forme (162 D 9-E 1 :

se

mouvoir ? »), le jeune

notre dialogue, le πώς γάρ ; de

change pas de place, saurait-il encore se mouvoir de quelque façon que ce soit ? »).

Répondant ici

Aristote laisse bien entendre : « Non, d'aucune façon il ne saurait se mouvoir ».

(162 Ε

1) πώς γάρ ; (« Comment saurait-il

78

Pour l'emploi « logique » de άρα, voir Des Places, Étude sur quelques particules

de liaison chez Platon, p. 230-249. La même conjonction de particules (πώς γάρ ; suivi

de

άρα) revient fréquemment dans la seconde partie du dialogue. Voir 149 c 8, 150

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

445

Quand le jeune Aristote répond πώς γαρ αν ; il ne cherche donc

demande pas « How so ? ».

« question » ne fait qu'exprimer son accord. Pour le jeune

Aristote, il est de toute évidence (en ce moment du dialogue ; il

n'en

tard

La

pas une réponse

à sa question. Il ne

même plus

4-5 :

)

que «l'un» ne serait pas

« plusieurs ». On pourrait même assortir la traduction d'un « Mais

bien sûr »,

ira

pas

de

c

137

εί εν εστίν, άλλο τι ουκ αν εϊη πολλά τό

εν ;

πώς γαρ

Parménide

plusieurs ? ». Le jeune Aristote : « Mais bien sûr - comment le serait-il79 ? ».

αν ;

:

« Si "un" est,

n'est-il pas

évident que

cet un

ne serait

pas

XX

Plus subtile est l'erreur qui s'est glissée dans le commentaire de L. Brisson et qui porte sur le rapport de la protase et de

l'apodose80.

Je traduis τό εν de l'apodose

(137

c 4-5) par « cet un »,

conférant ainsi à l'article, dans ce passage précis, un sens démonstratif. Cette traduction n'est possible que parce que τό εν de l'apodose reprend le ëv (sans article) de la protase. Parménide parle, dans la protase, d'un « un » (ëv) indéfini, pour ensuite enchaîner par

A

Dans tous ces

1 (πώς γαρ civ ;), 159 c 5-6, c 7-D 1, 162 c 8 et 163 d 5 (six occurrences au total).

textes, le jeune Aristote répond par πώς γάρ ; à une question

(implicite) de forme négative, et chaque fois Parménide enchaîne avec une question

(implicite) comprenant άρα. Voir aussi 152 Ε

79 Voyant dans ces

2 et 154 Β 7 (πώς γαρ ου ; suivi par άρα).

3-4) une

deux lignes (137 c

« définition » de l'un, Scolnicov

s'est peut-être laissé influencer par Cornford, qui multiplie les références à une «

son commentaire consacrées à ce passage, Plato and Parme-

nides, p. 115-118 (ad 137 c 4-D 3). La « définition » de Scolnicov n'est pourtant pas celle de Cornford. Par son emploi de ce mot, Cornford entend tout simplement mettre en évidence la différence qui sépare « l'un », sans parties, qui commande la première démonstration (137 c 4-142 A 8), de « l'un », comportant des parties, qui commande

la

démonstration qui suit (142 Β 1-155 Ε 3). La première « définition », celle de l'un

qui est sans parties, se fonde, pour Cornford, sur l'ensemble du premier argument

definition » dans les pages de

(137 c 4-D 3), et non pas, comme pour Scolnicov, sur un sens prétendument « défi- nitionnel » de άλλο τι. En bon helléniste, Cornford traduit correctement cette

expression

voit donc pas, dans la conjonction de ces deux

expressions, une « définition » de l'un en fonction de son altérité (cf. άλλο) par rapport aux plusieurs. 80 L. Brisson, Platon, « Parménide », Traduction inédite, introduction et notes, dans

Platon, Garnier-Flamarion, Paris, 1994, « 2e édition, revue »

la collection Œuvres de

rapproche pas άλλο τι de πολλά, ne

différence de Scolnicov, Cornford ne

(il

écrit :

« of course »

[p.

116]) ; à

la

1999 (cité ci-dessus, n. 1).

446

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

« cet

un » (το εν), l'article servant à préciser que

« l'un »

de l'apo-

dose n'est autre que P« un » déjà mentionné dans la protase81.

l'apodose par « cet un » ;

mais, pour fonder sa traduction, il invoque la description de « l'un »

qui sera donnée

renvoi est non seulement inutile ; il est aussi symptôme d'une erreur. L'emploi démonstratif de l'article, dans notre texte, repose uniquement sur la syntaxe de la phrase (répétition d'un même

mot, tantôt sans article, tantôt assorti d'un article, la présence de l'article faisant ressortir l'identité de l'objet ainsi désigné). Cet emploi précis de l'article n'a rien à voir avec l'argument philosophique qui sera élaboré ultérieurement dans le dialogue, dans

les lignes citées par L.

L. Brisson traduit, lui aussi, το εν de

à la page suivante du dialogue

(138 A 5)82. Ce

Brisson (138 A 5-7).

XXI

L'erreur, une fois de plus, peut sembler insignifiante ; ici encore, elle est en réalité lourde de conséquences. Si, dans l'apodose, nous traduisons το εν par « cet un », nous pouvons difficilement faire de la même expression le sujet sous-entendu de la protase. Si, en

effet, nous conférons à l'article, dans l'expression το εν, une force rétrospective (« l'un » de l'apodose reprend P« un », sans article, de la protase), la même expression ne peut guère jouer en même temps, dans la protase, le rôle d'un sujet sous-entendu dont « un » serait le prédicat. Telle est pourtant la double fonction que doit assumer το εν, « cet un », dans la traduction de Brisson.

εν έστιν)

par : « Supposons qu'il soit un », et l'apodose (c 4-5 : άλλο τι

être plusieurs

choses, ou

ούκ αν ε'ίη πολλά το εν ;)

Aussi Brisson traduit-il la protase

par

:

« Cet

quoi alors83 ? »

(cf.

un

137

c

4

:

ει

ne saurait

Conférant à Ρέστιν de la protase un

rôle copulatif, dont « un » serait le prédicat, Brisson doit suppléer un sujet au verbe84. Or, la seule expression qui, dans le contexte, puisse remplir le rôle de sujet sous-entendu est το εν de l'apodose. Mais l'expression qui joue le rôle d'un sujet sous-entendu

Voir Kuhner-Gerth, Ausfuhrliche Grammatik, II, 1, p. 597 (§ 461.8, a), à propos

de l'emploi «démonstratif» de l'article: « Der Artikel weist anaphorisch auf einen

vorher erwàhnten unbestimmten, also ohne Artikel ausgesprochenen Gegenstand zurilck ».

81

82

83

Brisson, Platon, « Parménide », p. 114 (traduction), p. 262 n. 122 (renvoi).

Brisson, Platon, « Parménide », p. 114.

84 Dans la traduction de Brisson (137 c 4 : ει εν έστιν, « supposons qu'il soit un »), je prends « il » comme un pronom, donc comme sujet « personnel » du verbe, et non pas comme l'indication d'un emploi impersonnel (« il est » au sens de « il y a »).

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

447

du verbe de la protase (137 c 4 : ει εν έστιν [se. το εν]) peut

difficilement, en même temps, prendre le relais du prédicat (transformant le ëv de la protase en το εν de l'apodose). De deux

sous-

entendu du verbe de la protase (ει εν έστιν [se. το εν]), ou bien il reprend le prédicat sous une forme déterminée (« un », εν, de la protase, transformé en « cet un », το εν, de l'apodose). Contrairement à ce que laisse supposer la traduction adoptée par L. Brisson, une même expression (« l'un », το εν) peut

de

l'apodose est entendu comme sujet de la protase, il peut difficilement reprendre, sous une forme déterminée, le ëv, sans article, qui, dans la même protase, lui aurait servi de prédicat. L'emploi « anaphorique » de l'article (ëv, sans article, transformé en το ëv, « cet un ») suppose un passage de l'indéterminé (ëv, sans article, dans la protase) au déterminé (το εν, la même expression, assortie d'un article, dans l'apodose). Cet emploi de l'article est donc difficilement compatible avec un emploi antérieur de « l'un » sous

difficilement jouer

choses l'une : ou bien « l'un » est entendu comme le sujet

ces deux

rôles

à la fois.

Si,

en

effet,

« l'un »

une forme déjà déterminée (το ëv sous-entendu comme sujet de la protase). J'en conclus que si, dans l'apodose, nous traduisons το ëv par « cet un », nous devons conférer au verbe de la protase une valeur

existentielle (137 c 4 : εί εν εστίν, « si "un" est »), et non pas, comme le veut Brisson, une fonction copulative (« supposons qu'il

savoir « l'un »]

soit un »).

sujet du

verbe, à

présenté sans article, donc sous une forme indéterminée, alors que, dans l'apodose, l'adjonction d'un article transforme « un » en

est

Tant dans la protase

cette

que dans l'apodose, « un » est le

protase,

différence près que, dans la

« un »

« cet un », soulignant ainsi le passage de l'indéterminé (ëv, sujet

du verbe, dans la protase) dans l'apodose).

au

déterminé (το εν, sujet du verbe,

Nous revenons ainsi à la traduction proposée ci-dessus, 137 c 4 :

pas

« Si

plusieurs85 ? ».

"un" est, n'est-il

pas évident

que

cet

un

ne

serait

85 Brisson objectera-t-il que l'antécédent du pronom « il » dans sa traduction de

ce passage (137 c 4 : εί εν έστιν, « supposons qu'il soit un ») n'est pas « l'un » de l'apodose, mais « le tout » de la thèse que le jeune Socrate prêtait à Parménide dans

les premières pages

comme sujet de « l'hypothèse » de Parménide (voir § II supra) ? Quelle que soit la valeur de cette interprétation générale du dialogue, il ne me semble pas concevable que l'on puisse interpréter la syntaxe de ce passage (137 c 4-d 3) en faisant appel à un substantif mentionné dix pages auparavant (128 A 8-b 1 : τό παν) et qui n'a pas été rappelé par la suite.

du dialogue (128 A 8-B 1), repris ici, si l'on en croit Brisson,

448

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

XXII

Me fera-t-on remarquer que cet emploi « anaphorique » de l'article ne s'impose pas pour autant ? M'objectera-t-on qu'une

traduction « existentielle » du verbe de la protase (137 c 4 : ει εν εστίν,

« si "un" est ») n'est point, par

suffit d'abandonner la référence « anaphorique » de l'article

(répétition de εν sous forme de το εν) pour que le verbe de la protase retrouve une fonction copulative, « l'un » de l'apodose (privé de sa référence « démonstrative ») jouant de nouveau le rôle d'un

sujet sous-entendu (à savoir l'un) est

Interprétée de la sorte, la syntaxe de la protase deviendrait identique à la syntaxe de la première branche de l'alternative dans « l'hypothèse » de Parménide. Dans ces deux passages, le sujet de la proposition conditionnelle serait tiré, implicitement, du contexte. De même que, dans « l'hypothèse » de Parménide, nous devons comprendre (première branche de l'alternative) : « s'il est "un" (137 β 4 : ε'ίτε εν έστιν) », faisant de l'expression qui précède

même, au

commencement de la démonstration, nous entendons « s'il est "un" » (137 c 4 : εί εν έστιν), faisant de l'expression qui suit (το εν) le sujet à la fois de l'apodose et de la protase : « l'un, s'il est "un", ne serait pas plusieurs ». Telle est en effet l'interprétation adoptée par bon nombre d'exégètes, notamment par Diès et par Taylor86. Si cette traduction ne heurte pas la syntaxe de la phrase, elle reste néanmoins difficilement compatible avec la suite du raisonnement. Elle est surtout difficile à concilier avec l'affirmation de l'unité de l'un sur laquelle s'achève le premier argument de Parménide (137 7 D 2-3). Reprenons donc ce texte.

(περί

το εν], « s'il

conséquent, la seule possible ? Il

au verbe, 137 c 4 : εί εν έστιν [se. "un" ».

του ενός αύτοΰ)

le sujet

implicite du verbe, de

86 Diès,

« Parménide », p.

72 : « S'il est un, n'est-il

ne saurait

p. 64 : « If it is one, of course

pas

vrai que l'Un

être plusieurs ? » ; Taylor, The « Parmenides » of Plato,

the one will not be many ? » (les italiques, transposés ici en romain, sont de l'auteur).

Bien qu'ils traduisent de la même façon la formule citée (137 c 4 : εί εν έστιν, « s'il

est un », « if it is one »),

(137 Β 4 : είτε εν έστιν είτε μη εν). Diès, p. 71 (voir n. 9 supra), y voit

une fonction copulative du verbe (« ou qu'il est un ou qu'il n'est pas un »), Taylor,

I assume the existence or

non-existence of my own "one" ? »). Voir § II et IV supra.

p. 64

l'hypothèse »

Diès et Taylor diffèrent dans leur interprétation de «

existentielle (« Shall

(voir n. 12 supra), une valeur

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

XXIII

449

À la fin de la première partie de son raisonnement, Parmé-

nide

conclut,

en 137

d

2-3 :

ούτ' άρα όλον εσται

Si l'un

non plus de parties87.

ούτε μέρη εξει, ει εν εσται το εν.

sera donc pas

doit être

« un », il ne

entier ni ne possédera pas

La présence de l'article (το εν) ne laisse subsister aucune

(εσται) est ici copulatif, le sujet de

est « l'un » (το εν) et le prédicat est le même mot, privé

d'article, donc « un » (εν). Mais, à la différence de la proposition conditionnelle placée au début de l'argument, le temps du verbe

ce verbe

ambiguïté : le verbe

de la protase

de la protase n'est

plus au présent

(137

c

4

:

εστίν), mais

au

futur (137 D 3 : εσται).

L'emploi

du futur dans

la protase

(137

d

3

:

εσται)

comme

dans l'apodose

une force

de la conclusion

nous le voulions ou

(137

la phrase

en évidence la « nécessité »

que l'on tire de l'argument qui précède. Que

ce

sera

futur -

« n'aura pas de parties »88.

d

3-4 :

εσται

et εξει) confère

à

doit

être

à

« démonstrative » ; il met

et

non -

telle

est

« si

l'un

peu près la nuance

"un" »,

de

triple emploi du

pas

il

il

« ne

entier »

Cette force démonstrative est essentielle à l'intelligence de

l'ensemble. La démonstration n'en sera pas une si les deux protases,

se

répéter (137

est toutefois la conséquence malencontreuse qui s'impose si, comme

entendons, au début de l'argument, 137 c

4

nous conférons au verbe de la protase une fonction copulative, suppléant comme sujet « l'un » de l'apodose, nous imposons aux

εν

(εν).

εσται το εν), un même

La conclusion du raisonnement

la sorte

deux énoncés (137 c 4 : ει εν έστιν

celle du début et celle de la fin de l'argument, ne font que

το εν). Telle

c 4 : εί εν έστιν, 137 d

εν].

Si

3 : εί

au

[se.

εν εσται

début

το

εν],

de

et

Diès et Taylor, nous

:

ει

εν έστιν

[se.

το

en effet,

l'argument,

d

3

:

ει

sujet (το

εν)

et un même

3)

ne

prédicat

(137 d

serait de

87 Pour la commodité du français, j'intervertis les deux membres de la phrase,

Je

») à l'apodose («il ne sera pas

»), alors que, dans

»)

à l'emploi d'un verbe au futur (voir ci-après).

passant de la protase («si l'un

traduis 137 d 3 : εί εν εσται τό εν, par « si l'un doit être

», faisant appel à un verbe auxiliaire (« doit être » pour traduire εσται) à la fois

et pour suggérer la force de

« nécessité » que je prête ici

88 J. Humbert, Syntaxe grecque, 3e édition « revue et augmentée », dans la collection Tradition de l'humanisme, n° vm (Klincksieck), Paris, 1982, p. 152-153 (§ 255), parle d'une « nécessité impersonnelle » dans son analyse de cet emploi du futur.

pour éviter l'impossible mot à mot («si l'un sera

le "un" grec, c'est l'inverse.

450

DENIS O'BRIEN

[REG, 120

qu'une simple reprise de la prémisse (137 c 4). À la fin, comme au début, de son raisonnement, Parménide poserait une seule

condition, la même : si

« l'un »

est

(ou « doit

être »)

« un ».

Ainsi interprété, le raisonnement tourne à vide. L'unité de l'un, présentée sous forme de proposition conditionnelle au début du

passage

serait une fois de plus présentée sous forme de proposition

(137

c

4

:

εί

εν έστιν

[se.

το

εν],

« si

l'un

est "un" »),

conditionnelle à la fin du passage

(137

D

3

:

εί

εν εσται

το

εν,

« si

l'un doit être "un" »). Reconstitué de la sorte, l'argument piétine :

Parménide redit à la fin de sa

Diès et Taylor lui ont déjà fait dire au commencement (137 c 4-5)89.

démonstration (137 d 2-3) ce que

XXIV

Pour éviter cette répétition inutile, il faut distinguer, au début de l'argument (137 c 4-5), d'une part l'existence de l'un, exprimée dans la protase, et d'autre part la conséquence que Parménide tire de cette prémisse dans l'apodose, à savoir l'impossibilité que « cet un » soit « plusieurs ».

Pour ce faire, nous devons conférer au verbe de la protase, au début de l'argument, non pas une fonction copulative, mais une valeur existentielle. De l'existence de l'un (« si "un" est », 137 c 4 :

εί εν εστίν), Parménide passe à l'absence de pluralité dans l'un

n'est-il pas évident que

cet un ne serait pas plusieurs?»,

137

c

4-5:

άλλο

τι

ούκ

αν

εϊη πολλά το

εν;), l'unité

(plus

précisément l'unité-sans-pluralité) de l'un se présentant, non pas comme ce qui est énoncé dans la protase, mais comme une conséquence implicite de ce qui est affirmé dans l'apodose. Cette implication de l'unité de l'un gouverne tout le

raisonnement qui suit (137

l'absence de « parties » et l'impossibilité que

de « parties », donc « entier ». Il parvient ainsi à la conclusion de

« il

ne sera donc pas entier ni ne possédera pas non plus de parties ».

l'argument, 137

l'un soit un ensemble

c 4-d

2-3 :

3). Parménide

en déduit à

ούτε

la fois

εξει,

d

ούτ'

άρα όλον εσται

μέρη

89 Plus tard dans le dialogue, le futur s'emploiera pour rappeler la thèse de départ.

Mais dans ce passage

« si "un" n'est pas » (164 Β 5), « les autres »

finiront par avoir une semblance d'unité, mais une semblance seulement, « si, de fait,

le contexte

précis de ce raisonnement (164

existence de l'un, sous une forme appuyée - d'où le remplacement d'un simple ει par ε'ίπερ (« si, de fait ») - pour que l'apparence d'unité ne soit pas comprise comme une unité réelle. Rien de tel dans notre texte (137 c 4-D 3).

l'apparence et de l'être. Partant de la thèse

(164 Β 5-e 3) le rappel est dicté par une opposition de

8 et Ε 3 : ε'ίπερ εν μη εσται). Dans

8-e

3),

il

est nécessaire de

il ne doit pas y avoir "un" » (164 d

c

rappeler la non-

2007]

L'HYPOTHÈSE DE PARMÉNIDE

451

Pour fonder cette conclusion, Parménide rappelle, dans la protase

l'un

doit

simple répétition - inutile - de la formule de départ, prise en un

sens copulatif (137

de

au contraire, la conséquence que l'on a tirée de l'ensemble de la

c 4 : εί εν έστιν, « s'il est "un" »), la protase

de

la fin de l'argument, le principe de l'unité

être

un »

(137

D

3

:

εί

εν εσται

το

la fin de l'argument (137 d 3 : « si

de

l'un : « si

εν). Loin

d'être une

l'un doit être un ») résume,

proposition hypothétique énoncée au début de l'argument, à savoir

l'absence de pluralité dans l'un. « Si l'un doit être "un" », à la

fin de l'argument

(137 d 3), résume, non pas, ou non pas

seulement, la protase, prise

en

un sens existentiel (137

c

4

:

ει

εν

εστίν, « si "un" est »), mais la conjonction

de

la protase