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Une mobilisation culturelle

courage de dire que le choix n'est pas toujours entre la gestion publique centralisée et la gestion privée avide de profit. Il y a une autre voie : celle de l'initiative de collectivités « privées », composées de personnes ou d'associations, qui n'aient pas d'autre but que de se rendre service à elles-mêmes. Désétatiser la société, c'est permettre à tous ceux qui le désirent de se rendre à euxmêmes les services « publics » dont ils ont besoin, sur la seule base d'une égalité financière avec ce que l'Etat continue de faire pour d'autres. 3. Redéfinir les rapports entre l'Etat et les partis politiques. Les partis politiques sont aujourd'hui pour l'essentiel centrés sur l'Etat dont ils cherchent à préserver ou à gagner le contrôle. C'est pourquoi la société politique est aujourd'hui confondue avec l'Etat. Les partis doivent ainsi cesser de s'identifier à l'Etat pour permettre à une véritable société politique, lieu des débats et des choix collectifs, d'exister. Aujourd'hui, les partis politiques ne remplissant pas cette fonction dans la mesure où ils prétendent à la fois trop souvent encadrer le mouvement social, au moyen des organisations de masse, et gérer l'Etat. Ils retrouveront une force nouvelle en se définissant au contraire comme agents d'articulation de la société politique et de l'Etat, laissant toute leur autonomie aux mouvements sociaux.
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Ils étaient deux cents environ — deux cents innovateurs, ambitieux ou modestes, remplis d'espoir ou déjà pleins d'amertume — et, pendant deux jours, ils ont raconté leurs expériences, échangé leurs critiques, analysé leurs échecs, en essayant de retrouver ce qui les unissait et ce qui les séparait. De ces discussions passionnantes, il aurait fallu tout retenir — et ce sera fait, en effet, dans un numéro spécial du Nouvel Observateur et de Faire ». Dans l'immédiat, pour rendre compte, même imparfaitement et partiellement, nous avons rassemblé quelques témoignages, récits, interviews ou comptes rendus provenant de six des huit ateliers. Un des participants, Michel Foucault, explique ici, en guise d'introduction, ce que fut pour lui cette expérience unique et ce qu'il en conclut.

4. Faire des militants de nouveaux entrepreneurs. Le militant se définit souvent comme l'agent d'une organisation, au service de laquelle il organise, canalise et transmet les revendications sociales. C'est dire qu'il joue un rôle décisif dans la formation de la demande d'Etat et de réglementation. C'est une somme d'énergie sociale considérable qui se trouve ainsi confisquée pour renforcer un mode d'expression des besoins sociaux, dont on a vu à quelle impasse il conduisait. Investie dans la construction et dans l'expérimentation, cette énergie constituerait un formidable moyen de transformation de la société, fécondant le quotidien d'une masse de « révolutions » immédiates. En un mot, les militants politiques peuvent devenir les nouveaux entrepreneurs de la transformation quotidienne de la société et non plus seulement les hérauts d'un changement à venir. Ces tâches, nombreux sont ceux qui s'y sont déjà attelés aujourd'hui, dans la C.F.D.T., au P.S., sur le terrain d'initiatives ponctuelles ou dans le cadre de « mouvements » comme l'écologie. Il est temps que leurs efforts convergent pour que le pôle socialiste soit en mesure de donner à la bataille des législatives son sens véritable changer la politique pour changer la vie.
PIERRE ROSANVALLON

Qu'est-ce qui vous frappe surtout, à Fissile du forum ? M. F. — J'ai remarqué une chose : pendant ces deux jours de discussions serrées et de discussions profondément politiques, puisqu'il s'agissait de remettre en question les rapports de pouvoir, de savoir, d'argent, eh bien, pendant ces deux jours, aucun des trente participants du groupe médecine n'a prononcé le mot « mars 1978 » ou le mot « élections ». C'est important et significatif. L'innovation ne passe plus par les partis, les syndicats, les bureaucraties, la politique. Elle relève d'un souci individuel, moral. On ne demande plus à la théorie politique de dire ce qu'il faut faire, on n'a plus besoin de tuteurs. Le changement est idéologique, et profond. Autre observation • jamais non plus il n'a été question de « médecine de classe ». J'y vois le signe d'une disparition du terrorisme, de tous les terrorismes, autre chose remarquable. Ce refus total du politique, cette répugnance È à l'égard des pouvoirs constitués ne vous A semblent-ils pas,?dans une certaine mesure, 3 assez inquiétants
Michel Foucault

Qu'est-ce qui vous a poussé à vous inscrire

dans l'atelier « médecine de quartier » ? La curiosité ? L'intérêt ? J'écris et je travaille MICHEL FOUCAULT. pour les gens qui sont là, ces gens nouveaux qui posent des questions nouvelles. Aujourd'hui, les régions actives de l'intellect ne sont plus la littérature ou la spéculation. Un nouveau champ émerge. Ce sont les questions des infirmières ou du gardien de prison qui intéressent — ou qui devraient intéresser — les intellectuels. Elles sont infiniment plus importantes que les anathèmes que se jettent à la tête les intellectuels professionnels parisiens.
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M. F. — Non. Un grand mouvement s'est déclenché depuis quinze ans, dont l'antipsychiatrie a été le modèle et Mai 68 un moment. Dans ces couches sociales qui assuraient autrefois le bonheur de la société — comme les médecins — il y a maintenant toute une population qui se déstabilise, qui bouge, qui cherche, en dehors des vocabulaires et des structures habituelles. C'est une... je n'ose pas dire révolution culturelle, mais sûrement une mobilisation culturelle. Irrécupérable politiquement : on sent bien qu'a aucun moment le problème pour eux ne changerait de nature si le gouvernement changeait. Et, de cela, je me réjouis. Si nous allons vers la disparition des terrorismes, des monopoles théoriques et de la monarchie de la bonne pensée, tant mieux...
Le Nouvel Observateur 49