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Lettre ouverte

à Mehdi Bazargan
PAR MICHEL FOUCAULT

onsieur le Premier ministre, Alors que s'accélère, en Iran, le rythme d'une justice expéditive
Au mois de septembre dernier — plu-
sieurs milliers d'hommes et de femmes
qui envoie chaque jour au poteau d'exécution
venaient d'être mitraillés dans les rues de plusieurs responsables de l'ancien régime,
Téhéran --, vous m'avez accordé un entre- Michel Foucault, qui a vécu, à Téhéran,
tien. C'était à Qom, au domicile de l'ayatol-
lah Chariat Madari. Une bonne dizaine de
les semaines qui ont précédé la chute du chah,
ceux qui militaient pour les droits de s'adresse ici au Premier ministre du gouvernement
l'homme y avaient trouvé refuge. Des sol- mis en place par l'ayatollah Khomeini
dats, pistolet mitrailleur au poing, surveil-
laient l'entrée de la ruelle.
Vous étiez alors président de l'Associa-
tion pour la Défense des Droits de l'Homme de chercher leur avenir dans un islam dont défense et le plus de droits possible. Est-il
en Iran. Il vous fallait du courage. Du cou- ils auront à former, de leurs mains, le visage « manifestement coupable » ? A-t-il contre lui
rage physique : la prison vous guettait. Et nouveau. Dans l'expression « gouvernement toute l'opinion publique ? Est-il haï de-son
vous la connaissiez déjà. Du courage poli- islamique », pourquoi jeter d'emblée la sus- peuple ? Cela justement lui confère des droits,
tique : le président américain avait récem- picion sur l'adjectif « islamique »? Le mot d'autant plus intangibles-; c'est le devoir de
ment recruté le chah parmi les défenseurs « gouvernement » suffit, à lui seul, à éveil- celui qui gouverne de lui en donner acte et de
des droits de l'homme Beaucoup d'Iraniens ler la vigilance. Aucun adjectif démocra- les garantir. Pour un gouvernement, il ne
s'irritent qu'on leur donne aujourd'hui des tique, socialiste, libéral, populaire — ne le saurait y avoir de e dernier des hommes ».
leçons bruyantes. Leurs droits, ils ont mon- libère de ses obligations. C'est un devoir aussi pour chaque gouyer-
tré qu'ils savaient s'y prendre pour les faire Vous disiez qu'un gouvernement, en se nement de montrer à tous, je devrais dire au
valoir. Seuls. Et ils se refusent à penser réclamant de l'islam, limiterait les droits plus obscur, au plus entêté, au Plus aveugle
que la condamnation d'un jeune Noir dans considérables de la simple souveraineté civile de ceux qu'il gouverne, dans quelles condi-
l'Afrique du Sud raciste, c'est tout comme la par des obligations fondées sur la religion. tions, comment, au nom de quoi Pautorité
condamnation à Téhéran d'un bourreau de Islamique, ce gouvernement se saurait lié peut revendiquer pour elle le droit de punir
la Savak, Qui .ne les comprendrait ? par un supplément de « devoirs ». Et il res- en son nom. Un châtiment dont on refuse
Vous avez, il y a quelques semaines, fait pecterait ces liens : car le peuple pourrait de rendre compte peut bien être justifié, ce
interrompre les procès sommaires et les retourner contre lui cette religion qu'il par- sera toujours une injustice. A l'égard du
exécutions hâtives. La justice et l'injustice tage avec lui. L'idée m'a semblé importante. condamné. A l'égard aussi de tous les justi-
sont le point sensible de toute révolution Personnellement, je suis un peu sceptique sur ciables.
c'est de là qu'elles naissent, c'est de ce côté-là le respect spontané que les gouvernements Et ce devoir de se soumettre au jugement,
que souvent elles se perdent et meurent. Et, peuvent porter à leurs propres obligations. quand on prétend juger, je crois qu'un gou-
puisque vous avez jugé opportun d'y faire Mais il est bon que les gouvernés puissent vernement doit l'accepter à l'égard de tout
allusion en public, j'éprouve le besoin de se lever pour rappeler qu'ils n'ont pas sim- homme dans le monde. Pas plus que moi,
vous rappeler la conversation que nous avons plement cédé des droits à qui les gouverne j'imagine, vous n'admettez le principe d'une
eue sur ce sujet. mais qu'ils entendent bien leur imposer des souveraineté qui n'aurait de compte à rendre
Nous parlions de tous les régimes qui ont devoirs. A ces devoirs fondamentaux nul qu'a elle-même. Gouverner ne va pas de Soi,
opprimé en invoquant les droits de l'homme. gouvernement ne saurait échapper. Et, de ce non plus que condamner, non plus que tuer.
Vous exprimiez un espoir : dans la volonté, point de vue, les procès qui se déroulent Il est bien qu'un homme, n'importe qui,
si généralement affirmée alors par les Ira- aujourd'hui en Iran ne manquent pas d'in- fût-il l'autre bout du monde, puisse se lever
niens, d'un gouvernement islamique, on quiéter. parce qu'il ne supporte pas qu'un autre soit
pourrait trouver à ces droits une garantie Rien n'est plus important dans l'histoire supplicié ou condamné. Ce n'est pas se mêler
réelle. Vous en donniez trois raisons. Une d'un peuple que les rares moments où il se des affaires intérieures d'un Etat. Ceux qui
dimension spirituelle, disiez-vous, traversait dresse tout entier pour abattre le régime qu'il protestaient pour tin seul Iranien supplicié au
la révolte d'un peuple où chacun, en faveur ne supporte plus. Rien n'est plus important fond d'une prison de la Savak se mêlaient
d'un monde tout autre, risquait tout (et pour pour sa vie quotidienne que les moments, si de l'affaire la plus universelle qui soit.
• beaucoup ce « tout » n'était ni plus ni moins fréquents, en revanche, où la puissance Peut-être dira-t-on que, dans sa majorité,
qu'eux-mêmes) : ce n'était pas le désir d'être publique se retourne contre un individu, le le peuple iranien montre qu'il fait confiance
régi par un « gouvernement de mollahs » — proclame son ennemi et décide de l'abattre : au régime gui se met en place, donc à ses
vous avez bien employé, je crois, cette expres- jamais elle n'a davantage de devoirs à res- pratiques judiciaires. Le fait d'être accepté,
sion. Ce que j'ai yu, de Téhéran à Abadan, pecter ni de plus essentiels. Les procès poli- souhaité, plébiscité, n'atténue pas les devoirs
ne démentait pas vos propos, loin de là. tiques sont toujours des pierres de touche. des gouvernements : il en impose de plus
Vous disiez aussi que l'islam dans son Non pas parce que les inculpés n'y sont stricts.
épaisseur historique, dans son dynamisme jamais des criminels, mais parce que la Je n'ai, bien entendu, Monsieur le Premier
d'aujourd'hui, était capable d'affronter, sur puissance publique s'y manifeste sans mas- ministre, aucune autorité pour m'adresser
ce point des droits, le redoutable pari que le que, et qu'elle s'offre au jugement en jugeant ainsi à vous. Sauf la permission que vous
socialisme n'avait pas mieux tenu — c'est le ses ennemis. m'en avez donnée, en me faisant comprendre
moins qu'on puisse dire — que le capita- Elle prétend toujours qu'elle doit se faire lors de notre première rencontre que, pour
lisme. « Impossible », disent aujourd'hui cer- respecter, Or c'est là justement qu'elle doit vous, gouverner n'est pas un droit convoité
tains, qui estiment en savoir long sur les être absolument respectueuse. Le droit dont mais un devoir extrêmement difficile. Vous
sociétés islamiques ou sur la nature de toute elle se prévaut de défendre le peuple lui- avez à faire en sorte que ce peuple n'ait
religion. Je serai beaucoup plus modeste même la charge de devoirs très lourds. jamais à regretter la force sans conceision
qu'eux, ne voyant pas au nom de quelle Il faut — et c'est impérieux — donner à avec laquelle il vient de se libérer lui-même.
universalité on empêcherait les musulmans celui que l'on poursuit le plus de moyens de M. F.

46 Samedi 14 avril 1979