DEUX INTERVIEWS DE MIRBEAU

SUR LES MAUVAIS BERGERS

La Presse est un quotidien jadis prestigieux, fondé par Émile de Girardin en juillet
1836, mais cédé, vingt ans plus tard, à Millaud et tombé ensuite en décadence, sous les
directions successives de Debrousse et de Philippart : son tirage n’était plus que de 3 500
exemplaires en 1873 et .de 2 000 en 18801. Après avoir cessé de paraître en mai 1885, La
Presse fut relancée en juin 1888 par des boulangistes progressistes – car il y avait une gauche
dans le mouvement boulangiste –, avant d’être rachetée par Jules Jaluzot en 1891 et de
retrouver un tirage beaucoup plus en rapport avec ses lointaines origines, sous la direction de
Léon Bailby, secrétaire de Jaluzot : 70 000 exemplaires en 19142. Journal de droite, jadis
monarchiste, puis rallié à la République modérée pour des raisons de business, La Presse était
nationaliste et sera, naturellement, antidreyfusarde, comme presque toute la presse française,
d’ailleurs, à quelques exceptions près.
Malgré cette orientation qui ne dispose pas La Presse à se montrer bien réceptive aux
messages libertaires d’Octave Mirbeau, j’ai eu la surprise d’y découvrir un compte rendu très
élogieux des Mauvais bergers, signé J.-J. Croze, le 17 décembre 1897, ainsi que deux
interviews inédites de l’heureux dramaturge : l’une, antérieure à la première de la pièce, est
signée de Léon Parsons, journaliste qui ne va pas tarder à passer à L’Aurore dreyfusiste3,
cependant que l’autre, enregistrée au lendemain de la première, est l’œuvre d’un dénommé
Georges Virenque, dont je ne sais pas grand-chose par ailleurs, si ce n’est qu’il a perpétré
L'Album d'un saint-cyrien, deux années d'école (1896), Nos couleurs nationales (1902) et Le
Culte du drapeau (1903), dont les titres seuls suffiraient à révéler l’abîme séparant un
nationaliste vouant un culte à l’armée d’un pacifiste radical et un antimilitariste affirmé tel
que Mirbeau. Rien, pourtant, dans les commentaires qui accompagnent l’entretien entre les
deux écrivains ne dénote une radicale divergence idéologique et politique, ce qui ne manque
pas d’étonner un peu, comme si la complicité induite par le genre même de l’interview
permettait de mettre entre parenthèses, pendant le temps de la rencontre, leurs prises de
position, au moment où l’affaire Dreyfus vient d’être spectaculairement relancée et ne va pas
tarder à diviser l’opinion en deux camps irréconciliables.

1 Voir Pierre Albert et alii, Histoire générale de la presse française, tome III, Presses Universitaires de France,
1972, pp.213-214.
2 Ibidem, p. 340.
3 Il y mènera notamment une enquête sur les tribunaux militaires et y publiera la réponse de Mirbeau le 8 février
1898 (elle est recueillie dans sa Correspondance générale, tome III, L’Age d’Homme, 2006, p. 396). Il
participera aussi, aux côtés de Mirbeau, au Livre d’hommage des lettres françaises à Émie Zola,
Mais ce qui nous intéresse le plus, dans ces deux interviews oubliées, ce sont évidemment les
propos de Mirbeau qui y sont reproduits. Il convient tout d’abord de noter qu’il se montre très
élogieux à l’égard des comédiens en général et de Sarah Bernhardt en particulier, alors que, au
cours des répétitions, il se désespérait que, hors les trois principaux interprètes, les autres
acteurs ne comprissent rien à leurs textes ; quant à la grande Sarah, il regrettera amèrement
par la suite de lui avoir laissé tripatouiller son texte et d’avoir accepté, à sa demande expresse,
d’ajouter des tirades pathétiques à souhait, mais frôlant le ridicule 4. De toute évidence, il ne
lui était pas possible d’exprimer la moindre réserve à la veille et au lendemain de la première
et alors que l’hostilité d’une partie du public pouvait laisser craindre des lendemains difficiles.
Plus révélatrices et plus intéressantes à relever sont les confidences du néo-dramaturge sur sa
conception du théâtre et sur sa vocation tardive. Après avoir martelé, pendant un quart de
siècle, que le théâtre était mort et qu’il ne serait pas possible de jamais le ressusciter 5, il lui
fallait bien expliquer et ses réticences, et sa décision de se lancer malgré tout dans un genre
dont il n’avait aucune expérience. Il s’en tire en faisant d’une pierre deux coups : c’est parce
que le théâtre est par trop corseté dans des règles qui le figent et qui lui interdisent
l’expression d’une pensée originale qu’il ne s’y est point aventuré, malgré les exhortations de
ses amis ; et c’est précisément parce qu’il a refusé les conventions dramaturgiques et
langagières, les « trucs » suspects et les « ficelles » par trop faciles, et parce qu’il s’est laissé
aller au fil de l’écriture et de l’inspiration, qu’il a fini par accoucher d’une tragédie en cinq
actes, dont le ressort est la « fatalité ». Si cette fatalité constitue un « bon ressort
dramatique », comme le note Parsons, c’est « parce que, répond Mirbeau, nous en sentons
tous le poids », et non parce que le dramaturge a décidé arbitrairement de créer des effets et
imaginé des péripéties et des coups de théâtre. Un tel théâtre, qui évoque des êtres réels,
parlant la langue « de tous les jours » et confrontés à des situations que l’on rencontre dans la
vie même, n’est plus alors un simple divertissement pour oisifs et pour bourgeois blindés de
bonne conscience, mais devient accessible aux prolétaires, qui peuvent éprouver des émotions
et commencer à se poser des questions sur leurs propres conditions de travail et de vie : il
constitue alors un outil de conscientisation et d’émancipation intellectuelle. La réaction des
machinistes, notée par Mirbeau, lui apporte la confirmation que le théâtre peut toucher le
peuple : « C'est une preuve qu'il y a un public très varié qui peut s’intéresser à des œuvres
saines, loyalement pensées et écrites ». Ce n’est évidemment pas un hasard si, dans la foulée
de la bataille dreyfusiste qui s’engage, Mirbeau va se lancer dans la bataille pour un théâtre
populaire6.
En troisième lieu, Mirbeau est interrogé sur le sens à donner à sa pièce. Contrairement
à ce que soutiennent nombre de commentateurs, y compris Léon Parsons dans la formulation
de sa question, il se refuse à parler de pièce à thèse : « pas la moindre thèse », affirme-t-il,
histoire de ne pas être mis dans le même sac d’infamie que « l’honnête Brieux7 ». Non pas,

4 Voir notre article, « Octave, Sarah et Les Mauvais bergers », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, pp.
232-237 (http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-Octaveetsarah.pdf

5 Voir Pierre Michel, « Octave Mirbeau critique dramatique », in Théâtre naturaliste - théâtre moderne ?
Éléments d’une dramaturgie naturaliste au tournant du XIXe au XXe siècle, Presses universitaires de
Valenciennes, 2001, pp. 235-245 (http://www.scribd.com/doc/9586205/).
6 Voir Nathalie Coutelet, « Octave Mirbeau et le théâtre populaire », in Actes du colloque de Caen Octave
Mirbeau : passions et anathèmes, Presses de l’Université de Caen, 2007, pp. 13-115 ; et « Le Théâtre populaire
de la “Coopération des idées” », Cahiers Octave Mirbeau, n° 15, 2008, pp. 139-150
(http://www.scribd.com/doc/28704026/).
7 Bien qu’il partageât nombre de valeurs de son collègue Eugène Brieux (1858-1932), auteur des
Bienfaiteurs, de Blanchette et des Avariés, Mirbeau n’avait que mépris pour ses pièces, pleines de bons
sentiments, mais dramatiquement très faibles, d’où le qualificatif ironique d’« honnête » et ce jugement
certes, qu’il nie « la portée sociale » de sa tragédie prolétarienne. Mais, d’une part, il se
contente de poser le problème tel qu’il se présente dans la vie, sans prétendre apporter de
solution, ce que certains lui ont reproché ; et, d’autre part, il refuse tout manichéisme et ne se
contente pas, dans « la terrible lutte du Capital et du Travail », d’opposer les bons ouvriers et
les mauvais patrons. Ainsi va-t-il jusqu’à affirmer qu’Hargand, le patron de sa pièce, n’en est
pas moins un « bon patron », lors même que, par son intransigeance, il a fait échouer les
tentatives de négociations avec les grévistes et porte donc la responsabilité du massacre final :
« J'ai connu de bons patrons. Mon héros en est un. Ce n'est pas un monstre. C'est même un
honnête homme. Eh bien ! il ne peut pas faire le bonheur de ses ouvriers, et il en souffre. Il est
aussi bon qu'il peut l’être. » Ce qui revient à dire que ce ne sont pas les qualités personnelles
des patrons qui sont en cause, mais les conditions sociales imposées par le système capitaliste,
et interdisant aux patrons qui, par exception, seraient dotés d’une conscience éthique et
sociale, d’améliorer notablement le sort de leurs ouvriers. Les révolutionnaires auront beau
affirmer que la révolution à laquelle ils travaillent changera tout cela d’un coup de baguette
magique et promettre des lendemains qui chantent, Mirbeau, le vieux lutteur, ne voit en eux
que de « mauvais bergers ». Il est trop lucide pour avoir la foi chevillée au cœur et il reste
convaincu que la lutte ne sert à rien et que, au bout du compte c’est toujours la mort qui
triomphe, comme au cinquième acte de son drame. Paradoxalement, pour un homme qui n’a
jamais cessé de se battre avec l’arme de la plume et l’outil des mots, la conclusion de sa pièce
est pessimiste et décourageante : elle « conclut à l'inutilité de l'effort », confie-t-il à Léon
Parsons. Et à Georges Virenque : « La conclusion […] est brutale, terrible. C'est la lutte
acharnée qui sème la mort autour d'elle ; c'est la haine implacable ; c'est la négation de toute
justice, l'impuissance de toute bonté, c'est le nihilisme. C'est pis encore. » Et de fait, c’est pire
que du simple pessimisme, et Mirbeau n’a pas tort de parler lui-même de « nihilisme ».
Alors, que reste-t-il aux « damnés de la terre », aux « forçats de la faim », aux sans-
droits, aux sans-voix et aux « sans-dents », comme dit notre monarque ? L’espérance, tapie au
fond de la boîte de Pandore, et qui va pousser de nouveaux révoltés à sacrifier leurs vies en
pure perte, comme Jean Roule et Madeleine Thieux. Loin d’être un moteur de l’émancipation
des travailleurs, l’espérance n’est plus qu’un « opium », comme il le dit dans un article du 19
décembre8, ou qu »un « carcan », comme il le confie à Georges Virenque. Mais,
curieusement, ce « nihilisme » ne va pas empêcher l’intrépide Octave de se lancer à corps
perdu dans la lutte pour Dreyfus, pour Zola, pour la Vérité et la Justice…
Pierre MICHEL.
.
** *

Léon Parsons

Chez M. Octave Mirbeau

C'est hier soir qu'a eu lieu, au théâtre de la Renaissance, la première répétition
générale de l'œuvre nouvelle de M. Octave Mirbeau, son début au théâtre, Les Mauvais
Bergers.
Pour la première fois, Mme Sarah Bernhardt incarne une femme du peuple, une
simple ouvrière, Madeleine Thieux, brûlante de charité et d'amour. Autour d'elle, ce sont
encore des gens du peuple, des hommes simples, des femmes de cœur. Et puis, des amis de M.
lapidaire : « Le brieux est l’ennemi du bien » (dans L’Assiette au beurre du 31 mai 1902).

8 Octave Mirbeau, « Un mot personnel », Le Journal, 19 décembre 1897.
Mirbeau nous ont fait comprendre que le drame du brillant polémiste est d'un dessin très
simple et sans recherches d'intrigue ou de situations. C'est peu, pour soutenir l'attention d'un
public habitué aux traits d'esprit et aux situations originales ou forcées de la vie mondaine.
C'est peu, à moins que ce ne soit tout, si la pièce de M. Mirbeau atteint au chef-d'œuvre.
Aussi, malgré l'assurance des interprètes et la confiance de ses amis, M. Mirbeau était-il un
peu inquiet ces jours derniers. Je l'ai vu ce matin9, il a. maintenant confiance et s'attend à un
succès.

— Oui, me dit-il, je crois que ma pièce a produit beaucoup d'impression hier soir.
C'était la première fois que les interprètes jouaient en costume et dans les décors. Je dois dire
qu'ils m'ont donné de mon œuvre une parfaite réalisation 10. Dans la salle, il n'y avait que
quelques amis à moi et le personnel du théâtre. Eh bien, j'ai remarqué sur tous les visages une
attention soutenue et parfois des lueurs de tristesse, de doute et d'espérance, suivant les
péripéties du drame. Je pourrais m'illusionner, si je n'avais d'autre contrôle que le sentiment de
mes amis. Mais les machinistes ! Ils ont suivi le drame jusqu'au bout et n'ont pas caché
leur plaisir. Pour moi, c'est un bon critérium. C'est une preuve qu'il y a un public très varié
qui peut s’intéresser à des œuvres saines, loyalement pensées et écrites11.
— L'intérêt vient peut-être beaucoup pour ces hommes de la thèse soutenue, qui a une
portée sociale.
— Oh ! pas la moindre thèse. Ma pièce est la simplicité même. Depuis longtemps, mes

amis me tourmentaient. Ils me disaient : « Mirbeau, vous devriez faire du théâtre. Vous avez
des choses à dire et c'est un bon moyen pour le dire. » Moi, d'abord, je ne les écoutais pas. Je
pensais que le théâtre est un art trop étroit, qu'une scène, un acte, n'a pas assez d'ampleur pour
enfermer toutes les manifestations d'une pensée. Il y a tant de choses intéressantes, tant de
développements qui naissent sous la plume, lorsque l'on écrit. Eh bien, il faut refouler tout
cela.
— Je comprends très bien ce que vous voulez dire. Il y a vraiment trop de choses
qui se passent dans la coulisse et dans l'intervalle des actes.
— Oui, c'est bien ça. Aussi, ai-je attendu longtemps avant de me décider. Enfin, un
jour, je m'y suis mis. J'ai essayé d'écrire une pièce sans aucune intrigue ; simplement j'ai
raconté des faits ; j'ai mis en scène des personnages que nous entendons parler tous les jours.
Je ne connaissais rien à l'art scénique. Malgré cela, je crois avoir réussi à faire quelque chose
qui se tient. Je ne sais ce qu'en penseront les critiques. Ma pièce fourmille peut-être de
défauts. En tous les cas, je ne me suis servi d'aucun truc, d'aucune ficelle.
— Et la scène se passe ?
— Nulle part… je veux dire dans aucun lieu bien précis. Les personnages ? Des
ouvriers, des femmes du peuple, qui parlent leur langue, exposent leurs revendications, enfin
parlent de même qu'ils le font dans la vie réelle. Il y a aussi quelques patrons que je mets en
scène. Ceux-là s'cxpriment aussi ainsi que vous les avez entendus souvent le faire, avec
passion et sans intelligence, du conflit dans lequel ils se trouvent engagés.
— Ceux que Jules Huret a interrogés, lors de son enquête sociale12.
9 La Presse était un journal du soir. L’interview a donc dû être réalisée le 13 décembre au matin.
10 Mirbeau n’ose pas exprimer sa véritable opinion. En novembre, il écrivait à Georges Rodenbach que, hors les
trois acteurs principaux, « les autres ne soupçonnent pas un mot de ce qu’ils disent » (Correspondance générale,
III, p. 350). Il est vrai qu’on ne saurait exclure qu’ils aient progressé au fil des répétitions
11 C’est pourquoi Mirbeau a toujours reproché aux directeurs de théâtre de s’abaisser au niveau d’un public
préalablement crétinisé, au lieu de s’adresser à un public sans doute moins large, mais susceptible d’être ému,
touché et intellectuellement remué : ceux qu’il qualifie d’ « âmes naïves », tels les machinistes qu’il évoque.
12 Enquête sur la question sociale en Europe a paru en 1897, à la Librairie académique Perrin et Didier, avec
deux préfaces, l’une de Jean Jaurès et l’autre de Paul Deschanel. Elle a d’abord paru fragmentairement en
— Tout juste. J'ajoute cependant que j'ai connu de bons patrons. Mon héros en est un.
Ce n'est pas un monstre. C'est même un honnête homme. Eh bien ! il ne peut pas faire le
bonheur de ses ouvriers, et il en souffre. Il est aussi bon qu'il peut l’être, ses ouvriers sont
aussi intelligents et conciliants que possible. Cela n'empêche pas que ma conclusion ne leur
apporte aucune amélioration, aucun remède à leurs maux. Je reconnais qu'elle n'est pas
optimiste. Elle conclut à l'inutilité de l'effort, à la fatalité.
— La fatalité c'est un bon ressort dramatique.
— Oui, parce que nous en sentons tous le poids.
— Mais, j'y pense, vous ne m'avez point dit si vous étiez satisfait de vos interprètes.
— Comment ne le serais-je pas ? Sarah est merveilleuse. Jamais je n'aurais cru
qu'une femme pût se donner avec autant de passion à une œuvre. Elle comprend tout.
En retour, elle me fait comprendre mon œuvre. Elle a su incarner mon héroïne avec tant de
vérité. Elle m'étonne. C'est une toute jeune fille que je vois vivre sur la. scène. Au premier
acte, elle n'a qu'une robe simple, une robe bleue ; ensuite elle est en noir et les cheveux pris
dans un filet. C'ect d'un effet de simplicité saisissante !
— Alors, c'est un succès ?
— Pas si vite. Attendez encore quelques jours.
La Presse, 13 décembre 1897

** *

Georges Virenque

Chez M. Octave Mirbeau

Au moment où Me Gondinet, avocat de M. Dubout, dans l'affaire Dubout-Brunetière13,
relevait, en d'amusantes citations, les contradictions de la Critique théâtrale, celle-ci
émettait, à l'égard des Mauvais Bergers, de M. Octave Mirbeau, des appréciations
diamétralement opposées. Les uns affectent de n'avoir pas compris, sous prétexte que le
théâtre n'est pas fait pour l'exposé de thèses sociales, voire révolutionnaires, et ils demandent
à permuter avec leurs confrères de la Chambre et du Sénat. D'autres enregistrent la donnée
de la pièce, se refusant à prendre la responsabilité de la moindre appréciation. Quelques-uns,
cependant, et non des moindres, d'accord, d'ailleurs, avec tous pour reconnaître un immense
talent à M. Mirbeau, font de l'auteur et de sa pièce un émouvant éloge.
C'est que Les Mauvais Bergers est une œuvre extrêmement puissante14 qui met à nu,
sans ambages, dans des scènes de la plus vive intensité dramatique, le Mal social, qui
dévoile aux moins clairvoyants la terrible lutte du Capital et du Travail.

feuilleton à partir du 1er août 1892 dans Le Figaro, sous le titre « La Question sociale - Capitalistes et
prolétaires ». Huret y alterne les interviews d’ouvriers et de patrons, des reportages en France (Le Creusot et
Roubaix) et à l’étranger (en Allemagne, en Autriche et en Russie). On a souvent accusé Mirbeau d’avoir
caricaturé les discours des patrons qu’il met en scène à l’acte II, mais, en réalité, il se contente de mettre dans la
bouche de ses fantoches quelques-unes des énormités proférées très sérieusement par des patrons à l’homicide
bonne conscience interviewés par Jules Huret.
13 Un dramaturge du nom d’Alfred Dubout, fort mécontent de la critique que Jules Lemaitre, dans le numéro du
1er juin 1897 de La Revue des deux mondes de Ferdinand Brunetière, avait faite de sa pièce Frédégonde, créée à
la Comédie-Française le 10 mai 1897, aurait voulu l’obliger, par voie de justice, à insérer des extraits de sa pièce
au nom du droit de réponse. Il sera débouté le 29 décembre suivant. Mais la Cour de cassation en jugera
autrement, le 17 juin 1898, et obligera la revue à publier le prétendu “droit de réponse” de Dubout, le 1er juillet
suivant.
14 C’est aussi l’opinion du critique dramatique de La Presse, J.-J. Croze, dans son long compte rendu du même
jour.
À peine remis d'une fatigante soirée, M. Mirbeau a bien voulu me donner son
impression au lendemain de sa première et brillante bataille. Il l'a fait, d'ailleurs, très
modestement, presque avec timidité. II ne semblait point que nous eussions devant nous
l'écrivain mordant et audacieux.

— Je ne puis qu'être très satisfait, nous dit-il, de la représentation d'hier; que, mal-
gré quelques protestations15, je considère comme un succès. Si je n'ai pas à m'inquiéter des
appréciations mauvaises que je sens voulues16, je répondrai très volontiers à ceux qui me
reprochent de n'avoir pas conclu, qu'ils se trompent. La conclusion, mais elle y est tout
entière, brutale, terrible. C'est la lutte acharnée qui sème la mort autour d'elle ; c'est la haine
implacable ; c'est la négation de toute justice, l'impuissance de toute bonté, c'est le nihilisme.
c'est pis encore.
Et l'on n'a pas vu tout cela, parce qu'on a ou peur de le voir on a eu peur de s'avouer
à soi-même ce que mon héros, Hargand, reconnaît en pleurant : Ce qu'ils demandent
est juste !
Oui, la conclusion est affreuse une seule chose la domine encore, l'espérance,
l'espérance qui sans cesse diminue, jusqu'au jour où, à son tour, elle étreindra l'homme comme

un carcan.
Notez encore que je n'ai pas nié la Parole, comme le dit Catulle Mendès. Mais je la nie

lorsqu'elle n'est pas la génératrice de l'action à laquelle se dérobent toujours nos hommes
politiques17.

Puis, en nous reconduisant, M. Mirbeau nous conte joyeusement que celui qui le premier
siffla, hier, est un de ses amis, vexé sans doute d'avoir eu à payer sa place. Et
l'auteur ne nous cache pas davantage que, ce soir, les protestations pourraient bien être
plus nourries encore. Il y compte même avec une certaine fierté.
La Presse, 17 décembre 1897

15 D’après les comptes rendus de la première parus dans la presse du lendemain, il y aurait eu des sifflets, voire
carrément un « tumulte », quand, à la fin de la représentation, Lucien Guitry a donné le nom de l’auteur.
16 C’est-à-dire dictées par des considérations idéologiques ou des animosités personnelles, indépendamment de
la valeur de la pièce.
17 Autrement dit, les « mauvais bergers » du titre sont ceux qui abusent de la parole pour embobiner et mystifier
les larges masses exploitées au lieu de s’en servir pour les mobiliser en vue de leur émancipation

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