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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME ET LA NOUVELLE RHETORIQUE (*) Chaim PERELMAN Comme la plupart des notions philosophiques, celle de «pluralismes opposée au «monisme» est une notion confuse, car, en Sappliquant a des domaines différents. elle change de sens et de partée. Alors que, pour le sens commun, l'expérience révele des étres et des Phénoménes multiples ct variés, la naissance de la métaphysique accidentale date du grand poeme de Parménide. qui oppose a la multiplicité des apparences. une réalité. éternelle et uniforme. conforme aux exigences de la raison. La philosophie de Parmenide se présente comme un monisme ontologique. qui disqualifie, en les traitant d'ap- Parences, tous les phénoménes dont existence est affirmée par Topinien commune. Le monothéisme. l'affirmation qu'il n’existe qu'un Dieu veritable. immanent 4 univers ou créateur de tout ce qui existe, est une forme de Monisme qui ne voit que des idoles dans les divinités multiples des religions primitives, La conception philosophique de ce Dieu unique y verra un étre parfait. modéle de la raison humaine et garant de toute vérité. Les connaissances humaines ne seront comprises, d'aprés saint Augustin, que comme un reflet, pale et imparfail, de la connaissance divine. L'idéal des hommes de science, pendant des siécles, sera de retrouver les vérités que Dieu connait déja de toute éternité. Lidée que Dieu connait la solution de tous les problémes de morale, quil y a une solution juste. celle que Dieu connait, de tout probléme de conduite. a encouragé le monisme axiologique. lidée que. dans tout conflit de valeurs. il y a moyen de réduire toutes les divergences opinion. en ramenant toutes les valeurs. dans leur infinie diversité, a 4°1 Teate original d'une logon, faite en anglais, be I" aorembre 1977 a MUniversing McGill, & Montréal 6 . PERELMAN une seule, congue en termes de perfection. d'utilité ou de vérité. Les Phénomeénes et les valeurs multiples ne seront que les aspects d'une réalité fondamentale que l'on tachera de hiérarchiser et de systématiser dune fagon univeque. Dans cetle perspective, tous les conflits qui opposent les hommes sont dus au fait qu‘ils ne se laissent pas guider par la seule n. mais quills se laissent influencer par leur imagination. leurs intéréts et leurs passions. La philosophie de Spinoza. prototype d'une philosophie moniste. affirmera. dans L’Exhique (livre IV. pro« position 69), qu’est libre celui qui est conduit par la raison seule et comme lta liberté est conformité 4 la raison. ce que la raison conseille 4 un homme, elle le conseille 4 tous (livre IV. proposition 72). Les hommes libres ne peuvent done qu‘étre d'accord entre eux. Le monisme ontologique ow axiologique ira dailleurs de pair. le plus souvent, avec un monisme methodologique selon lequel il n'y a qu'une methode a suivre pour atteindre la verite. qui est la methode démonstrative. celle des mathématiciens et qui devrait. dans tous les domaines. nous procurer le méme genre de certitude que celle que nous procure la connaissance mathématique. Le dernier monisme que jaimerais signaler est le monisme sociologique qui envisage les rapports de individu avec la société & Vinstar de ses rapports avec un Dieu unique. Selon un sociologue comme Emile Durkheim, les régles auxquelles la conscience demande 4 chacun de se conformer, en lui dictant son devoir, seraient non des commandements divins. mais les injonctions de la conscience collective. expression de la société dans laquelle il vit. Dans cette conception. c'est Etat, la nation pelitiquement et juridiquement organisée. qui inculquerait 4 tous ses membres. grice a la tradition et a l'éducation. Fensemble des valeurs reconnues et des conduites obligatoires. en précisant & chaque membre de la sociéte ce qui est imterdit. ordonne et souhaitable Lavantage des monismes est de fournir, dans chaque domaine. une conception systématisée et rationalisée de lunivers, sows tous ses aspects, permettant d'envisager une solution unique et véritable a tous les conflits dopinions et a toutes les divergences. Liinconvénient des idéologics monistes. est de favoriser un réduction- hisme parfois difficilement tolérable. Quand elles n‘arrivent pas a faire prévaloir leur point de vue. elles peuvent justifier au nom de Dieu, de la raison, de la vérité, de Vintérét de |'Etat ou du pani. le recours a la LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 7 contrainte. usage de Ja force a légard des récalcitrants. Ceux qui résistent devraient étre rééduqués. ct ils ne se laissent pas convaincre. ils devront étre punis pour leur obstination et leur mauvaise volonté. Les guerres de religion. qui ont ensanglanté Europe au xvi‘ siécle, ont mene d'abord 4 un compromis politique, reconnaissant 4 chaque Prince le droit de determiner la religion de ses sujets lewjus regio efus religio), et puis ont amene une certaine tolerance en matiére religieuse, La lutte pour les droits de Thomme. pour la liberte de pensee et expression. pour la liberté religiewse ¢1 politique. allant de pair avec le progrés de Pesprit démocratique. a i les penseurs du xx* siéche a opposer aux philosophies monistes des philosophies dinspiration pluraliste. Ayant souffert des totalitarismes de gauche et de droite, ayant vu les abus résultant de la conjonction d'idéologies monistes avec Vusage de la force pour les imposer. les theoriciens des régimes démocratiques ont développé des idéologies pluralistes variées, qui font de lindividu concret le point de départ de leurs investigations. L'une des philosophies les plus suggestives et des plus fécondes est la doctrine développée par mon maitre Eugene Dupréel (1879-1967). et dont l'application aux problémes tant politiques qu'économiques a été exposée dans un petit livre, paru au lendemain de la derniére guerre sous le titre - Le pleralisme seciologique Au lieu d'opposer lindividu 4 la société comme s'ils constituaient des entités indépendantes une de lautre, Dupreel fonde sa sociologie générale sur Vidée du rapport social qui «existe entre deux individus lorsque l'existence ow lacti de Tun influe sur les actes ou sur les états psychologiques de l'autre, Une influence réciprogue, actuelle ou virtuelle, est le cas normal» (7), La capacité d'influencer autrui. caractéristique d'un rapport social. se sert. pour obtenir un resultat recherche. tantét de la contrainte. tantét de la persuasion. tantét de Péchange d'avantages. Celui qui posséde cette capacite d’agir sur les actes et les sentiments d'autrui par Pun des moyens indiqués ou par ces movens réunis. est pourvu d'une force sociale d'importance variable. Les rapports sociaux sont tres varies, dune durée et d'une nature fort différentes. [Is sont pasitifs sils sont 4 base d’accord, de consentement, U1) Office de Publicné, Bruvelles, 1945. 0 pages 12) EB. Durnese. Secinfuste wetwtrate, Prewes Universitaires de France. Paris, 1948. p. $ 5 (C. PERELMAN de collaboration. [ls sont négatifs sils ont pour élément constitutif un Antagonisme. une lutte. une concurrence. Alors que tout rapport social positif augmente de quelque fagon Ja force sociale de chacun des termes, le rapport négatif est destrwcteur de force sociale. Les rapports sociaux de signe contraire peuvent coexister. telles les compétitions Sportives entre clubs qui collaborent au sein de fédérations nationales ¢t internationales. Deux rapports sociaux sinterpéndtrent sils comportent un terme commun, Dans ce cas. un de ces rapports sera complémentaire de Vautre sil en conditionne soit |‘existence. soit la nature ; c'est parce que le juge exerce une autorite sur le gendarme qu'il exercera une influence sur laccusé, le premier de ces rapports étant complémentaire du se- cond (). Grace 4 la notion de rapport social complémentaire, Dupréel définira une autre notion fondamentale, celle de groupe social: un groupe Social ow une société est une collection din lus unis entre eux et distingués des autres individus par des rapports sociaux positifs et complémentaires (4). Les groupes sociaux seront familiaux. nationaun. religieux. sportifs, professionnels, etc, Les rapports sociaux entre groupes varieront pro- fondément selon que ceux-ci sont de méme nature ou sont hétérogénes. Normalement les groupes de méme nature sont extéricurs les uns aux autres. cCest-d-dire n'ont pas de membres communs. alors que le plus souvent des groupes hétérogénes auront des membres communs : on dira de ces groupes quls vivent en symbiose. Le pluralisme sociologique résulte du fait que des individus fon simultanément partie de plusieurs groupes qui tantot collaborent et lantét s‘opposent. dont chacun cherche a4 marquer son existence et, dans la mesure du possible. son autonomic. La vie spirituelle, avec ses Particularités. s explique en grande partic par la maniére dont l'individu amenage sa participation a la vie sociale. 4 tous ces groupes vivant en symbiose et dont chacun réclame son concours, faisant appel a sa loyauté et a sa solidarite. C'est grace au pluralisme sociologique que des notions aussi centrales en morale que celles de liberté et de responsabilite indi- viduelles pourront trouver leur explication. OY CE pour tout ce qui precéde. uhid . pp. 1M a 19. (a) fhid.. p. 2 LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 9 A sa naissance, lenfant est dressé comme un jeune animal. Il imite Spontanément ses parents, son entourage. On lui enseigne les conduites conformes aux habitudes et aux régles du groupe. Par des marques dWapprobation et de désapprobation. il saura quelles sont les conduites allendues et quelles conduites sont réprouvées. Plus une société est homogéne et isolée des influences extéricures. plus elle sera con- formiste et traditionaliste. Mais dés qu'une société se diversifie et que individu s‘intégre dans une pluralité de groupes vivant en symbiose. des conflits ne peuvent manquer de se produire, du fait que les régles de deux groupes dont un individu fait simultanément partie peuvent Savérer incompatibles. Le cas typique est celui de Vindividu faisant partie dun groupe national et d'un groupe religieux, qui ne se confondent plus dans les societés évoluées, Que doit-il faire si le groupe national exige de lui qu'il fasse son service militaire. alors que le groupe religieux lui interdit de wer. et méme. parfois. de porter les anmes ? Devant ces commandements incompatibles. individu est obligé de choisir : s'il se conduit en bon citoyen. il violera les prescriptions de sa secte religieuse et inversement. C'est devant un pareil confit que se trouve placé Tobjecteur de conscience. Au liew de se conformer aux exigences de Tun ou de Vautre des groupes dont il fait partie. il est amene 4 prendre position a leur égard. Il sera amené a comparer, a Juger les régles du groupe. en se plagant au point de vue d'une valeur qui transcende les convenances de tel ou tel groupe. C'est ainsi que. par ‘opposition a la société close, s‘élaborent des idéaux universalistes. ceux de la société ouverte, pour reprendre la terminologie de Bergson, et que Vindividu. ne sidentifiant plus entigrement 4 tel ow tel groupe dont i] fait partic, acquiert une certaine consistance propre. Son autonomic. sa liberté, le progrés de sa conscience sant une conséquence du pluralisme sociologique. du fait qu'il ne sidentifie plus enticrement a l'un des groupes dont il est membre. Il se peut que. comme dans le cas d'Antigone. il se révolte contre Vordre de lautorité qu'il juge inacceptable. Il se peut également que homme placé dans une situation difficile soit 4 Vorigine des efforts pour niner les incompatibilités. pour diminwer les conflits qui risquent de se produire entre groupes vivant en symbiose (*), (S1-CE pour des analyses plus détailloes E. Durntin. Trac ule Monafe, Editions de l'Universite de Bruxeties, Hruxelles. 167%, vol, 1p 308-440, 10 C. PERELMAN La vie sociale consiste 4 la fois en des efforts de collaboration. mais aussi en conflits, entre individus et entre groupes tendam a la domination. a la hiérarchisation et parfois a l'anéantissement de Vadversaire. L'histoire de Thumanité a abouti, aprés de longues périodes de désordres et de violences. a lélaboration d'une institution remarquable. VEtat politiquement et juridiquement organisé. auquel sera confié le monopole de lusage de la force a linterieur de ses frontiéres. les individus et les groupes renongant en principe 4 défendre leurs intéréts Par les armes, a se rendre justice a eux-mémes. Cest linstitution dun ordre juridique Gtatique, avec ses tribunaux, sa police et son armée qui sert de fondement, depuis la fin du Moyen Age, 4 Vordre public international. Dans |a conception pluraliste. Etat ne peut remplir efficacement son role de gardien de lordre. d'arbitre entre les individus et les groupes qui Wivent en symbiose sur son territoire. qwen ne sidentifiamt a aucun entre eux. A ia conception libérale d'Etat gardien de lordre sont Venues. avec le temps. s'ajouter d'autres missions. essentiellement celles que des individus ef des groupes sont incapables de remplir ou ne remplissent que d'une fagon imparfaite. Mais si Etat devait s'identifier avec |'un ou l'autre des groupes en présence. cn prenant a son compte Ses intéréts et ses aspirations, il risque de ne plus pouvoir remplir sa mission essenticlle. celle de gardien de ordre, jouissant du monopole de la force armée, Quand lEtat. groupe a base de force. adopte une ideologie ou une religion, devient detenteur du pouvoir économique. il tend a s¢ transformer en un groupe totalitaire, ne tolerant ni des groupes indépendants de Jui. ni des individus récalcitrants @ ses ordres Il voudra dicter 4 tous ceux qui habitent sur son territoire les vérités a admetire. les idéaux 4 poursuivre. Le chef d'un tel Etat. s'il n'est pas assimilé a un dieu providentiel et omniscient. sera au moins traité en homme providentiel dont les paroles et les actes ne peuvent dire contestés. Ce monisme. qui fait du chef la source de la vérivé ct de toutes les valeurs. s'accompagnera d'un mépris des droits de Fhomme. ainsi que de la persécution de tous les groupes qui prétendraient mener une existence indépendante de la direction de |Etat. Toutes les aspirations humaines, qu elles soient nationales ou religieuses. scienti- fiques ou artistiques. economiques ou sportives. ne seront encourages. LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME i el méme simplement tolérées. que si celles servent les desseins du pouvoir central. Elles seront subordonnées a la valeur primordiale, quelle qu'elle soit. qui servira de critere en toute matiére. ere qui sera précis¢ et interprété par la seule instance reconnue, celle qui deni ient le pouvoir, ef par ceux qui en émanent directement. Dans [Etat lotalitaire, le monisme des valeurs complete larsenal idéologique du pouvoir central. || saccompagnera. le plus souvent. du monopole des moyens de communication ; il voudra étre le seul 4 disposer de la force sociale. Toute opposition sera considérée comme révolutionnaire : elle ne pourra lutter quen recourant 4 la force. organisée tanthl a Vintérieur, tantét a Vextérieur de IEtat L'E.an pluraliste. par contre. est fondé sur le respect des individus et des groupes multiples qui tant: collaborent et tantet s‘opposent les uns aux autres. [| reconnait que lexercice des droits et des libertes peut avoir des inconvénients et provoquer des désordres : le rile de [Etat nest pas de supprimer ces liberiés. mais den modérer les exces trop dommageables. Ce pluralisme renonce a un ordre parfait, élaboré en fonction d'un seul critére. car il admet existence d'un pluralisme des valeurs incompatibles, De Ja. la nécessité de compromis raisonnables. résultant d'un dialogue permanent. d'une confrontation de points de VLE Opposes. La vie sociale et politique. dans une société démocratique. avec les libertés de pensée. de presse. de réunion et d‘associalion qui la condilionnent. nous presente une forme bien connue de pluralisme sociologique. Il va de soi que chacune de ces libertes peul donner lieu a des abus. 4 des empiétements sur les droits et les libertés des autres. Crest le réle du législateur. des tribunaux. de la jurisprudence. d'établir et de maintenir un équilibre. toujours fragile. entre les prétentions légitimes. II s'agit de rechercher. dans chaque situation. une solution acceplable, raisonnable. equitable. parce que équilibrée (*) ‘On consiatera que les qualificatifs dom mous nous servons pour décrire bes solutions correspondent 4 des notions vagues. que Jon ne peut réduire a des caractéres quantifiables. car elles résultemt de la confrontation d¢lements heterogenes tels que les droits des personnes: (6) Cette prosentaizon de TELat pluraliste. comme celle de FE.wt monte ot wediwire. ne constituent que det «types kdéauy» dans le sens de Maw Weber ; la réulité nem sera jamais qu'une upprOxNemakio® pus ou mevins impaefaite 2 . PERELMAN et des groupes. le bon fonctionnement des institutions, l'intérét général. léquité et l'utilité sociale. la protection des faibles. la confiance sociale fondée sur la prévisibilité, le respect des traditions et le souci des innovations ¢1 du progrés social et technique. Le pluralisme ne Saccommode pas de régles précises et quantifiables. car celles-ci impliquent la réduction d'une valeur 4 une autre, de lheterogene a Vhomogéne. Au contraire. le respect des diversites implique la recherche de solutions adaptées a des ations dont les éléments peuvent varier d'une fois 4 l'autre. ce qui exige une sensibilité 4 voures les valeurs en présence. Le juge auquel est accordé un pouvoir d'appréciation. dans lexercice de ses fonctions, devra juger non en s‘inspirant de sa vision subjective. mais en tachant de refléter la vision commune tant aux membres éclairés de la societé dans laquelle il vit qu’aux opinions ¢t traditions dominantes dans son milieu profession- nel. En effet. le juge. chargé de dire le droit dans les cas d'espéce, doit sefforcer de rendre des jugements qui seraient acceptés tant par les tribunaux supérieurs, Mopinion publique éclairée que — quand il s‘agit des arréts de la Cour de cassation ~ par te législateur qui ne manquera pas de réagir si les decisions de la Cour supréme lui semblent inacceplables Notons, a ce propos. que le pouvoir d'appréciation, accordé tant au pouvoir judiciaire qu’au pouvoir exécutif. signifie que l'autorite compeétente peut choisir. parmi un cenlain nombre d'options, celle qui aura son agrément. Mais ce pouvoir d'appréciation a toujours des limites : chaque fois que la décision parait déraisonnable. on la con- érera comme un abus de pouvoir, qui ne pourra dre tolere. Remarquons que. ce qui est raisonnable ou déraisonnable dans une société, 4 un certain moment de son développement, peut cesser de Vétre dans un autre milieu. ou a une autre epoque. Signalons, a titre dexemple, la motivation de la Cour de Cassation de Belgique. dans un arrét du 1] novembre 1889 concernant Vadmissibilite des femmes a la profession d'avocat, Une femme belge. remplissant toutes les con- ditions requises par la loi, avait demandé son inscription au barreau. en arguant du fait que Tarticle 6 de la Constitution belge proclamait Fégalite de tous les Belges devant la loi, et qu'aucun texte n‘avait expressement interdit aux femmes lacces du barreau. A cette demande. (7HCE Ch Prarisian, Loyique jueiifigue. Dallor, Paris, 1976, § 7S LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME LE Ja premiére dans l'histoire de la Belgique, la Cour de cassation répliqua que «si le législateur n‘avait pas exclu par une disposition formelle les femmes du barreau. it parce quill tenail pour un axiome tn p evident pour qu'il faille fénoncer que le service de la justice était réservé aux hommes», Une affirmation qui paraissait évidente il y a prés d'un. siécle Paraitrait non seulement déraisonnable. mais méme ridicule au- jourd’bui. Signalons. en passant. qu'il a fallu attendre le 7 avril 1922 pour que le législateur belge écarte les raisons invoquées en 1889 et permeue aux femmes dexercer la profession d'avocat ("). Dans la mesure of le droit est congu comme lexpression de la volonte nationale, il est normal quil paraisse comme une ceuvre ‘collective. fondée sur la coutume et des principes généraux élaborés au cours des siécles. mais qui pourraient étre formulés et interprétés différemment dans les différents systémes. Le plus souvent. ill sera Voeuvre d'un legislateur collectif et l'on veillera, dans les regimes démocratiques. qu'il soit appliqué par des juges indépendants de |"exé- cutif, devant lesquels il est souhaitable que les points de vue opposés Puissent éire défendus par des juristes competents. Dans les affaires importantes. on remplacera le juge unique par un tribunal composé de plusieurs magistrats ou par un jury populaire. On prevoira. le plus souvent, des instances d'appel ct de cassation. de fagon que le jugement Macquiére l'autorité de la chose jugee quaprés avoir subi plusieurs examens. On ne congoit pas une telle foule de précautions en mathématiques ou dans les sciences naturelles, C'est que les méthodes de raisonnement utilisées en droit, ne relevant Whabitude ni de la simple constatation, ni du calcul. sont d'une tout autre nature, Le pluralisme, tel qu'il se manifeste en politique. en droit et en morale. ne se congoit pas sans un Ppluralisme méthodologique. A la pluralite des disciplines correspond une pluralité des methodes, Cest ce quiavail note Aristote dans un passage célebre de I'Ehigue @ Nicomaque : «ll ne faut pas exiger la méme rigueur de tous les raisonnements. pas plus qu'on ne lexige de tous les objets manufactures .. il serait également absurde, cela saute 1B) CE Ch Pennies, Le probleme des lacunes.en droit, essai de symhese, in Le problime des Jacuies 4 droit, Bruylant. Bruselles, 1968. pp. $47-$48 14 ©. PERELMAN aux yeux. d'accepter d'un mathématicien des raisonnements probables et de réclamer d'un orateur des demonstrations ... Le menuisier et le géometre cherchent tous deux langle droit, mais pas de la meme manieére : le premier cherche l'angle plus ou moins droit qui est utile a son ceuvre. le second cherche lessence ou la difference spécifique de Vangle droit !uieméme. car il est un contemplateur du vrai» (livre 1. 1094b). Aristote, qui est le pére de la logique formelle. a insisté sur le fait qu’a cOlé des raisonnements analyliques. wtilisés dans les demonstrations, i] faut admettre Mexistence de raisonnements dialectiques. utilises dans les dialogues ct les controverses, ainsi que dans toutes les situations ou lon. cherche a persuader ct 4 convaincre par le discours. Il a examiné ces formes de raisonnement dans une célébre Rictariqne. et il se vante davoir cte le premier a exposer dans ses. Topiques les techniques de la controverse. En effet. quand il s‘agit de deliberer et de juger, de choisir et de decider. les raisons que lon fournit pour ou contre ne constituent pas des preuves démonstratives. mais des arguments plus ou moins forts, plus ou moins pertinents, plus ow moins convaincants. Ces arguments visent non a prouver la veriteé dune proposition, mais a gagner Vadhésion d'un ou plusicurs esprits. Or. ce qui parait un bon argument aux yeux de Fun peut sembler sans valeur aux yeux d'un autre. Tl faut qu'un discours persuasif s‘adapte 4 l'auditoire qu'il s'agit de persuader_ car il ne peut se développer qu'a partir de ce qui est admis par ce dernier. Lorateur qui observe pas cette régle fondamentale risque de commetire la faute d'argumentation la plus grave. une pétition de principe (*), Les philosophies monistes ont toujours cherche a reduire la pluralite opinions opposées a lunicité de la vérité. Pour y parvenir. elles ont imaging une raison divine. garant du vrai et du juste, dont la raison humaine ne serait qu'un reflet. Cette raison éternelle ef invariable. en reconnaissant l'évidence de certaines propositions, garantirait par le fait méme leur verité. quis imposerait 4 tout étre de raison. C'est ainsi que. pour les rationalistes. tels que Descartes ou Spinoza. la méthode des (01 A propos de la pétition de principe, of Ch. Pramas et L Ousmecurs-Tyrtca, Traits ate Forgumeniation, Le nowveile heiorique (1958). Editions de "Universite de Bruseles, Bruxelles, hore! 3 28. LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 15 géométres. qui procéde par intuition et par démonstration, servirail de modéle 4 tous les problémes humains. les régles valables en ma- thématiques s'imposant dans tous les domaines. Mais pour trouver la solution qui s'impase, il est indispensable de purger. au préalable, son esprit de toutes les passions, émotions, intéréts et imaginations, de tous les préjuges dont lesprit est rempli avant de commencer 4 philosopher. Pour pouvoir, sous la conduite de la raison. communier dans les mémes verités. il faut que les hommes oublient e¢galement leurs convictions et leurs croyances. apport de [histoire, des traditions et de la culture. également disqualifices en tant que préjugés. Ce sera 'utopic de la société universelle fondée sur la raison. ideal avoué de la Reévolution frangaise Mais on sait que cet idéal de fraternité universelle a éte le prelude des guerres révolutionnaires et des guerres napoléoniennes. Et méme Toeuvre la plus valable de cet esprit rationaliste, que fut le Code Napoléon, napparait aujourd'hui que comme lincarnation de lidéolo- gie bourgeoise du début du x1x* siecle. Faut-il donc que la philosophic pluraliste se passe de Midée de verité et de celle de raison ? Lidee de verité. en tant que norme des opinions. ne jouera ce role que dans la mesure of des techniques de controle et de verification permettent de utiliser a bon escient. sans vouloir imposer, au nom de la vérité. des idéologies contestables, Quant 4 lidée de raison. le pluralisme ne va pas identifier 4 une faculté éternelle ct immuable, commune a tous les hommes. et separée des autres facultés, ainsi que de histoire, mais la concevra comme un idéal duniversalité propre a la philosophie occidentale. Leappel a la raison, qui ¢st celui de la tradition philosophique depuis les Grees. devrait étre congu comme un appel a ladhésion de tous les hommes. qui ne sont pas. pour l'une ou l'autre raison. disqualifies comme membres de cet auditoire universel. S'tefforcer de convaincre cet auditoire idéal. qui est le plus grand effort que [on puisse demander a un philosophe. c'est renoncer aux techniques de persuasion el aux arguments qui. pour lorateur lui-méme. celui qui cherche a convaincre par ses discours ou ses écrits. ne sont pas susceptibles de gagner Yadhésion d'un pareil auditoire, En appeler a la raison, c'est se soumettre, dans le domaine du raisonnement, aux exigences que Kant 16 C. PERELMAN imposait 4 laction morale. se conformer 4 impératif catégorique selon lequel ne seront utilisés que les arguments qui peuvent étre admis universellement. Mais il va de soi que. dans le pluralisme philaso- phique. contrairement au rationalisme classique. Vidée de raison ne se limite pas aux techniques de raisonnement utilisées par les. mathémati- ciens: chaque philosophe élabore cet idéal de rationalite a sa fagon. conformément a lidée qu'il se forme de ce qui est acceptable par Vauditoire universel (") Cette idée, ou plutdt cet idéal. que chaque Philosophe se forme, devra étre constamment soumis 4 lépreuve de lexpérience, c'est-d-dire du dialogue. Alors que le rationalisme moniste recourt a levidence. ce qui lui permet de passer immeédiatement de ladhésion d'un seul a celle de tous. en disqualifiant ceux qui ne partagent pas les mémes évidences. \argumentation n‘etant jamais contraignante. le philosophe adepte du pluralisme admettra que des argumentations diverses puissent cor- respondre 4 des conceptions variables de l'auditoire universel. Au liew de prévendre imposer une vérité éternelle. le philosophe pluraliste aura des prétentions moindres ; il se contente de présenter une vision de homme. de la société et du monde qui lui parait raisonnable, et comme telle susceptible de gagner ladhesion de lauditoire universel, La tentative n'est qu'un essai imparfait. mais toujours perfectible, qui s‘inspire des opinions ¢t des aspirations de son milieu. dans la mesure of il les croit universalisables. et qui pourrait toujours progresser a travers le dialogue et la controverse ("). ‘Garder toujours ouverte la possibilité d'un tel dialogue. favoriser une conception de la société qui permete 4 tous dy participer, c'est une raison nouvelle que le pluralisme philosophique pourrait ajouter aux arguments de tous ceux qui se présentent en defenseurs des droits de homme ('7) Le pluralisme philosophique, partant de [homme concret. engagé dans les relations sociales et les groupes de toute espece, se refusera a accorder a aucun individu cta aucun groupe, quel qu'il soit, Ic privilege EO) Pour Vidte de Mauditeire universe, cf Ch Pentimay et L Oiaascnts-Trttea, Ibid, fi6a9 1110 CE Ch Pemtisten. Philosophie, rhétorique. liews commurs, in Bullet de- lr Classe dew het et des Sciences snuvales ot politiques de VAcaddnmie Rovale de Beleique. 1972. pp. 144-156 42H Cf mon essai =Peut-on fonder les droits de Whomme *», int Droit. morale er prifosypiie Librairie generale de Droit et de Jurisprudence, Paris, 1976! pp. 67 4 74 b oo LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 17 exorbitant de fournir ‘unique critére de ce qui est valable et de ce qui est opportun, privilége qui ne peul mener qua la démesure et au totalitarisme, car il risque d'étouffer et d’opprimer d'autres individus et d'autres groupes également respectables. Le pluralisme philosophique invite a la recherche de solutions modérées. ct donc equilibrées. de tous les conflits. qu'il considére ailleurs comme inévitables et récurrents. Se présentant sous le signe du raisonnable. il ne prétend fournir ni la solution parfaite, unique ¢t définitive. mais des solutions humaines. acceptables — mais amendables et perfectibles - aux problémes toujours renouvelés que pose la co- existence d"hommes et de groupes. qui préférent un compromis équi- table 4 la contrainte imposée sans ménagement au nom d'une valeur ‘unique, quelle que soit son importance, et méme sa prééminence. Université de Bruxelles,