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«Ilnes’agitenriend’unabécédairepolitique,encoremoinsd’unlexiqueou d’undictionnairequis’inspireraitdetelleoutelledoctrine.» Voiciaucontraireunlivrevirulent,provocant—une«stimulation»pouraller chercher,au-delàdestabousetdesinterditsdetoutesorte,lesréponsesaux besoinsdecettesociéténouvellequiseconstitueenpleine«crise». Lephilosopheouvrelespistes,nonsanshumourniverve;seproposeenguide dans«ledédalelabyrinthiquedumondial»,maislaisseàsonlecteurlamaîtrise des synthèses et des dénouements actifs. Il « donne à penser ». Sans «neutralité»,conscientdela«lutteàmortquiselivre»pourétouffertoute «critiqueconcrète»,notamment«lacritique“parlagauche”desinstitutions étatiquesetdeleurfonctionnement.»

HenriLefebvre

LERETOURDELADIALECTIQUE

12motsclefspourlemondemoderne

Messidor/Éditionssociales

Sommaire

Présentation

Pagedetitre

Épigraphe

LERETOURDELADIALECTIQUE-théorie

LESMOTSCLEFS

Présentation

A-État

Leoulapolitique

Étatetpouvoirpolitique

Brèvehistoiredel’État

Marxetl’État

Lasociétécivile

L’Étatetl’identité

Étatetsurproduit

Dialectiquedel’État

Lerésiduproblématique

B-L’histoire

Lefaithistorique—controverses

Ledeveniretl’historique

C-Information(communication)

Informationetscientificité

Informationetidéologie

D-Le(La)logique—(Le)Lalogico-mathématique

Lalogiqueetleslogiques

Lesexposésdeladialectique

Logiqueetmathématiques

Mathématiquesetdialectique

Lesystème

Logiqueetidéologie

E-Philosophie(et«méta-philosophie»)

Quelquesindicationsetremarquespourpréciser Tableauxdelaphilosophie

1ertableau:Lespectrephilosophico-théologique(dimension

thématique)

2etableau(deuxièmeversantoudimension)

3etableau(ouvolet;oudimension)

A—Lesdébuts

B—Lesommet

C—Déclin

F-Politique

Qu’est-cequele(la)politique?

Tactiqueetstratégie

Lepolitiqueetl’économique

Lesmodèlesetleprojet

G-Productionetre-production

L’auto-productiondel’espècehumaine

Productionetre-production

Re-productionetrépétition

Leproductivisme

H-Quotidien

Jadisetmaintenant

Lelinéaireetlecyclique Critiqueduquotidien(changerlavie?) Lequotidienetlascience I-Relation(relatif) Relationetobjectivité Relationetrelativisme Larelativitégénéralisée(universalisée) J-Révolutions Leterme Larévolutionculturelle

Tableaudu20esiècle

Supplémentautableaudu20esiècle

Mondeetmondial.Mondialisation,mondialité

Commentairedutableau

K-Socialisme

Qu’est-cequelesocialisme?

LesocialismeselonMarxetsaproblématique

Quelquesquestionsdu(au)socialisme

L-Urbain(L’)

Qu’est-cequel’urbain?

L’urbainhyper-complexe

Lasociétéurbaine

Ledroitàlaville

L’urbainetl’État

Conclusion

Àproposdel’auteur

Copyrightd’origine

Achevédenumériser

Celuiquisaitinterrogeretrépondre,

rappelles-tuautrementquedialecticien?

PLATON,Cratyle,390C.

LERETOURDELADIALECTIQUE

théorie

LESMOTSCLEFS

A-État

B-Histoire

C-Information(communication)

D-Le(la)logique—le(la)logico-mathématique

E-Philosophie(et«méta-philosophie»)

F-Politique

G-Production

H-Quotidien

I-Relation(relatif)

J-Révolutions

K-Socialisme

L-Urbain

Présentation

Bienquelesfragmentsdecediscourssuiventunordrealphabétique,ilne s’agit en rien d’un abécédaire politique (ou apolitique), encore moins d’un lexiqueoudictionnairequis’inspireraitdetelleoutelledoctrine:soitdel’esprit critique,soitd’uneperspectivepratique.Ilneseprésentepas,cepetitlivre, comme l’abrégé d’une encyclopédie. En tant que tel, il serait incomplet. Le lecteurn’ytrouverapasdesmotsattendusetindispensables:classe,capitalisme, crise,stratégie,etc. Pourquoi?D’abordparcequ’onabeaucoupécritsurcesmotsetàproposdes conceptsetidéesqu’ilsdésignent.Cequilesaplutôtobscurcisqu’éclairés.Ainsi lacrise.Quellecrise?dequi?dequoi?Sil’onnedéfinitpasla«crise», commentévoquerune«sortiedecrise»?Danscelivre,ontrouverapeut-être deséclairagesindirects,desreprisesdecestermesapparemmentomis;onles retrouvera,àuneautreplacequecelleescomptée,autrementperçusquedansun commentaireouuneexpositiondirecte. Que(se)proposecetécritdiscontinu?Ilsevoudraitunlivre-action,unguide dansledédalelabyrinthiquedumondial.Chaque«article»souhaiteoffrirune entréedansunensembleàcomposeravecsesfragments,dansuneperspectiveet une conception qui ne concluent pas, qui ne s’achèvent pas. De sorte qu’il reviendraitàchaquelecteurdeproduire,parrecoupements,cetensemble.Avec d’éventuellesvariantes,maiscependantavecuneorientationquisedécouvrira aucoursdelalecture. Cette façon d’exposer sans composer et surtout sans imposer diffère des formescoutumièresdutraitéquivadesprémissesauxconclusions;commede laconstruction«thématique»quiseproposelaséparationdesthèmesplutôtque laconvergence.S’agira-t-ilduglobalcontrele«ponctuel»?Delatotalité,si souventcherchée,siinquiétantequandoncroitlatenir?Non.Ils’agitsurtoutde donneràpenser. Comment?Parquelledémarche?Enexplorantl’avenirplutôtqu’enexposant lesfaitsaccomplisetlepassé—ensituantleséventualités—,enmontrant parmilespossibilitéslesraisonsd’unchoix(etnond’unepréférencesubjective, arbitraire).

Lechoixdecesdouzetermesn’ariendesubjectifnid’arbitraire.Pourquoi12

(ouXII)?Parcequecenombreaunequalitépropre,maldéfinie,maisqui compte:danslamesuredutemps.Douzeheures—douzemois—douzenotes (dansl’octavedenotremusique),etc.Paradoxe?Oui,maislamesuredutemps etlaconceptiondudevenirserapprochentdu«concret»,sisouventcherché, quines’atteintqu’enpassantparl’abstraction Lemot«paradoxe»manque,absentdecesdouzearticles.Ilfaillityfigurer, vusonimportance.D’autantquedespropositionsparadoxales»sedécouvriront àlalecturedecespages.Parexemple:«Lathéoriedescontradictionsnedoit pasêtrecontradictoire;ellepeutetdoitêtreexemptedecontradictions.»Le terme«paradoxe»seretrouvesisouventdepuisquelquesannées,danslesécrits littéraires ou journalistiques, que cette fréquence a un sens. Sans doute disparaîtra-t-ilunbeaujour,commeilestvenu:parsaturation,parpertedesens. Danslenœudpeuextricabledescontradictionsquis’entremêlentetcomposent le«mondial»,lescontradictionssedissimulentdansleparadoxal.Làoùvous lisezcemot,lisez:«contradictioncachée,dissimulée,étouffée;doncproblème

malélucidé,peut-êtreinsoluble,repoussédansl’ombre,lesilence,l’invisibleet peut-êtrel’indécidable »?Plusencorequele«paradoxe»etle«paradoxal» manquenticileparadigmeetle«paradigmatique».Motspleinsd’énigmes (énigmatique) Manquentaussilesdérives.Commentlemotsujetquidésignaitjadisunobjet cetarbreestvert)envint-ilàsignifiercette«subjectivé»,quen’épargnenila

crisedelaphilosophienicelledelasociété?Commentles«classes»devinrent-

elles en si peu d’années des « partenaires sociaux » ? et les luttes des «concertations»?

Encorequelquesremarquespréliminaires:

a)L’auteurdecetexten’engagequelui.Entantqu’individu?Non:entant que « théoricien ». Je ne représente rien. Au surplus, qu’est-ce le « représenter » ? Vous trouverez justement ici quelques critiques de la représentation, du représentant et du représenté, en philosophie comme en politique. Il va de soi que j’espère que ce livre correspond à des courants, visiblesousouterrains,etqu’ilauraquelqueseffets;iln’estpascalculédansce but b)LeProjetdesociétédontilseraquestionn’existepasencore.Uneutopie? Unvertueuxsouhait?Non.Unlongtravail,celuid’ungroupe,d’unecollectivité ouverte.Cepetitlivren’apportequ’unecontribution,aumieuxunestimulation. Toutefois,iltourneautourdecethème.

c)Lesouvragesquiontprojetéleurlumièreouleurombresurcespages peuventsecomptersurlesdoigts.

D’abordlesœuvresdeMarx,surtoutlesManuscritsde1844etlaCritiquedu

programmeduGotha:ledébutetlafindel’œuvre.PuislesLogiquesdeHegel.

PuisSeinundZeitdeHeidegger(1930,environ)etlepetitLivreduPhilosophe

(DasPhilosophen-Buch)deNietzsche.EtAdorno,surtoutlesMinimaMoralia. Et l’écrit de Constant Nieuwenhuis, Pour une architecture de situation (Amsterdam, 1953). Et bien entendu Musil. Et K. Axèlos, Problèmes de l’enjeu Eclectisme?Non.Mélange?Oui,peut-êtreexplosif.Sidesespritssubtils trouventd’autrestraces,peuimporte.Ilyena.Négligeables.Quelquesauteurs serontcitésencoursderoute.Maisya-t-iluneroute?Plutôtdessentiers,pas descheminsforestiersniàtraversdesjardins,maisdessentiersàtraversdes lieux escarpés, essayant d’arriver, par des détours, à un sommet peut-être inaccessible! d)L’écriture?Ellevoudraitpasserentrelaplatitudeetlarhétorique,le«trop bien»etlemalécrire,entrelasimpledésignationetlesmétaphoresdontplus d’unabusa.Est-ilpossible,sansenflureetsansaplatissement,dedirecequ’ily a?Etcequipeutadvenir?D’éviterleslanguesdebois,celledestechnocrates occidentauxvalantàpeuprèscelledesidéologuesdusocialisme?C’estun pari Lelangageetl’écriturephilosophique(commeleslangagesscientifiques) sedégagèrentlentementdulangagecourant,decequePatrickTortnommele «complexediscursif».Lelangagephilosophique,celuidelaVérité,passeentre larigueurlogique,toujoursprochedelatautologie,etlesfiguresrhétoriques,les métaphores.—Acquisprécieux,mêmesiaujourd’huilaVéritéphilosophique s’obscurcitets’occulte!

Enrésumé,danscespagesquetrouveralelecteur?Unou«le»projetde société?Nonetoui!D’abord:non.Lelivreessaieavanttoutdeprésenter,enla renouvelant quelque peu, une démarche, un projet théorique : la pensée dialectique.Maisiltenteégalementd’apporterquelquesélémentsd’unprojet pratique(doncconcernantlasociété). Il part d’une sorte d’axiome ou d’un postulat, que beaucoup récusent d’emblée:les«modèles»,le«capitaliste»etle«socialiste»,tombentdans l’épuisement et l’obsolescence. Lentement mais sûrement. Les tentatives « gauchistes », hypercritiques, subissent le même sort et sombrent dans le nihilisme,leuréchecpratiqueétantpatent!Donc:trouverautrechose!Non

seulementles«modèles»vieillissentetsefatiguentmaisilssebloquentl’un l’autre.D’oùdeuxeffets:unimmobilisateur—etunvide.Nousnevivonsplus seulementdansunmalaiseouunmalêtre,nidansledésarroi,maisdanslevide. Cequ’onpeutpréférerauconflit,ouvertetbrutal.Iln’enrestepasmoinsquece videsecreuse,devientpeusupportable,qu’ilyauneattente.Quedesannéeset plusencoreserontnécessairespourlecombler,pour«projeter»etpourréaliser autrechosequedespropositions,plusoumoinscomplètesoucrédibles. Ilfautaujourd’huimisersurleprobable,plutôtquesurlepossible—et l’impossible.Resteàconcevoirleprobableetinfléchirle«réel».Proposerune alternative?Levolontarismeafaitsontemps.Pouremployerenlesdétournant unmotàlamode,leprojetdevraitêtreflexible.Lelecteurdoncnetrouveraque des fragments qu’il pourra rassembler. Ce qui leur ajoutera quelque chose. Serait-ceunjeu?Enunsens,maissérieux:avecdesenjeux.Silejeus’introduit unpeupartout,aveclesparisetlesstratégiesetleschancesetlesprobabilités; cen’estplusunefrivolité,ouplusseulement! Inhérenteàcesfragments,lelecteurtrouveraunehypothèse,àlongterme, donc à caractère scientifique et stratégique. Elle parcourt, elle traverse ces fragments. Elle cherche à dépasser et la simple description de notre époque (descriptionqu’ilyauraitcependantlieudedévelopper)etlasimpleanalyse.Le lecteur découvrira cette hypothèse qui veut éclairer les « objets », mais qui appellecritiques,complémentsetsuppléments;illadécouvriraenlisant,s’ily trouveagrémentetintérêt. Uneindicationcependant:ils’agitdedécouvrirdesrelations(etnonpasdes «essences»oudes«objets»).Entrequietquoi?Entreletravailetcequise passe«horstravail»—entrel’entrepriseetlereste,quifaitaussiledestindes «entreprises»—entrelescentresetlespériphériesdansl’urbain,etc. Icidonc,pasdemodèle.Pasdeparadigme.Unevoie;essayantdepasser entrelarésignationetl’hypercriticisme;entrelepositivismeetlenégativisme.

NB:Cetécrits’inspiredirectement,endéveloppantcertainsmoments,des textesparusdansl’hebdomadaireRévolution,sousle titre«Fragments d’un discours politique ». Fragments diversement appréciés ; cette diversité, précisément,incitaàleurdonnerunesuite(quin’estpasunefin:aucontraire, un début prolongé des débats !). Plusieurs articles de cette publication ont disparudansleprésentouvrage;maisleurcontenus’yreconnaît,sanscrainte d’insister,desouligner,demettredesaccentuations;sousd’autrestermes.Donc

sansmodificationdel’attitudethéorique.Toujourscontestable,bienentendu:la

théorien’avancequeparlacontestation(voireparlesfalsifications,dit-on).

A

État

Leoulapolitique

Pourquoicommencerparcemot,l’État?Parcequel’État,avectoutcequile concerneetquil’implique,sedécouvreaucentredelamodernitéetdumonde dit moderne. Sauf pour ceux qui se perdent dans le détail, trouvant le «ponctuel»facileàsaisiretleseulobjetdesavoir.Al’entréedecerecueil figurel’Etat:leplusgrosdecesfragmentsd’unpuzzle,lemondial,etleplus lourd. Dèscedébut,unedistinction,d’ailleurscourante,s’impose,entrelapolitique (l’idéologie,lesdiscoursetbavardages,lesmanœuvresetmanipulations)etle politique,sphèredeladécision,ycomprisladécisionsuprême:laguerre.Or l’absenced’unethéoriedupolitiquevouel’actiondel’hommepolitiqueetses décisionsau«coupparcoup».Elleentraînel’absencedestratégie.Inversement, s’ilyastratégie,ilyathéorie,souventimplicite,inexprimée,sous-jacente.Le «coupparcoup»peutréussiruncertainlapsdetemps,carlepragmatismeet l’imprévunevontpasnécessairementetrapidementversl’échec.Celui-ciarrive, tôtoutard.Cequiémeutrarementleshommesd’État,toujourspréoccupésde l’actueletduprocheavenir;cequilesdistinguedupenseurpolitique,quiessaie deconcevoirlelongterme,entirantdel’analysed’uneconjoncturelaprévision decequipeutadveniretsortir,stratégiquement,destactiques.

Étatetpouvoirpolitique

Aucentredelaviepolitique,maiségalementdel’activitééconomiqueet sociale,ilestimpossibleaujourd’hui(etdepuislongtemps)denepaspercevoir leseffetsdupouvoirpolitique.Cequineveutpasdirequecepouvoirdisposede «tout»àsongré,mêmesouslerègned’unmonarque.Cependantriennesefait sans lui — jusqu’à ce qui se trame contre lui ! Antique et un peu ridicule comparaison, qui garde quelque raison : le pouvoir politique ressemble au soleil;chacunlevoit,personnenepeutleregaderenface,ilafalludelongs sièclespourle«découvrir»,etcen’estpasfini! Ilnes’agitd’ailleurspasde«pouvoir»engénéral,entitémétaphysique,mise àlamodepardesphilosophesspéculatifsquiontdiluéleconceptenletrouvant unpeupartout,danstoutesles«dépendances»;enl’oubliantlàoùsetientet siègelepouvoir«réel»:dansl’État,constitutionsetinstitutions.Desorteque cepouvoirpolitiques’estvutantôtfétichiséetadoré,tantôtméconnu,ignoré, alorsquerienn’échappaitauxfinsanalystesdesrapportsdedépendanceetde

domination entre les hommes et les femmes, les enfants et les parents, les humainsetlesanimaux,etc. Comments’exercelepouvoirpolitique?Comments’instaureetdureune forme de pouvoir ? Comment les « libres » citoyens, membres d’une

« communauté » politique (le peuple, la nation, la patrie se laissent-ils

)

déposséderdescapacitésdedécision,quandunedécisionlesconcerne?C’estun aspect non négligeable de l’Histoire — et c’est une sorte de mesure de la démocratie.Celle-cipeuts’apprécieraudegrédeconnaissancedes«citoyens» etd’interventoindeleurpartsurcequilesconcerne.Laplupartdecesquestions, après tant d’études expertes, tant d’expériences (fâcheuses) restent ouvertes.

Faut-il les laisser à des spécialistes qui n’appartiennent ni aux hommes politiques,niau«penseurs»politiques?Non.Leurexamenentredansunprojet d’ensemble.Ilprolongelaphilosophieclassique.

Brèvehistoiredel’État

Commetoutcequi«existe»,l’Étatnaquit,grandit.Onapuprésumerqu’il déclinera et disparaîtra. Ce déclin aurait-il commencé ? Coïnciderait-il avec l’apogée et la mondialisation, donc le triomphe apparent, de l’étatique ? La question se pose. Quoiqu’il en soit, l’État a son histoire, celle de sa généralisation(mondialisation)contemporaine. IlyeutdessociétéssansÉtat,cedontfirentrécemmentgrandcasdessciences etdessavantsspécialisés(anthropologie,ethnologie),substituantdetels«cas», nondépourvusd’intérêt,àl’analysecritiquedumondialetdelamodernité. Marxlesauraitrangés,defaçonunpeusimple,dansle«communismeprimitif» et ses survivances. Aujourd’hui de telles sociétés ne sont plus que fossiles historiquesettraces. Puisquel’Étatadébuté,commentetpourquoi?Les«conditions»,motlarge etvague,dupouvoirpolitiqueapparaissentaujourd’huipluscomplexesqu’à MarxetEngelsvoiciplusd’unsiècle:différencesetoppositions(luttes)de classes, certes, mais aussi richesses à piller, populations à dominer (et à exploiter) par la conquête et la violence — parfois façon d’écarter en les envoyantguerroyerdesgensdangereux,voireunexcédentdepopulation,etc. L’État, la guerre, la violence se lient dans le temps historique aussi indissociablementquelepouvoir(politique)etlesclasses,bienquelaviolence, n’expliquepastout!Peut-onenconclurequel’histoire,loind’avoirunsenset uneorientation,n’estqu’unchaossanglant,«pleindebruitetdefureur,et raconté par un idiot » (Shakespeare) ? Non. Cependant la thèse d’un déterminismestrictementorienté,d’unaxesanspointscritiquesdebifurcation, d’éclatement, de possibilités (contradictions) ne peut s’accepter sans examen sévère,sansprécisionsetcompléments.Deplus,l’histoirepolitique,cellede l’État, implique toujours des rapports de force, donc de violence, latente ou déclarée—desluttespourgagner,exercer,conserverlepouvoirpolitique;ce quisupposedesconjonctures,nonréductiblesàdesstructureséconomiques. Quecesluttespolitiquesneconduisentpasàlaguerre(civileou«étrangère») neseraitpasunedéfinitiondeladémocratie?—Unetellehistoirepeut-elle constituer un « objet » de savoir ? On peut soutenir qu’elle contient une rationalité,àconditiond’élargirleconcepttraditionneldelaraison.Peut-elle fournirunmodeouunmodèled’action?C’estuneautreaffaire.

Lepouvoirpolitiquevientdeloin;ildated’avantl’État-institution,constitué

commetel.Lesconquérants,chefsmilitaires,détiennentlepouvoir(ousil’on veut la puissance) sur les peuples soumis. Il leur fallut généralement un

« appareil » pour prélever les tributs sur les asservis ; ce qui a permis d’introduirelanotionde«modedeproductiontributaire»,queMarxn’apas rangéparmiles«modesdeproduction»,encorequele«modedeproduction asiatique»s’enrapproche.L’exigenced’untelappareilsembleavoirmenéàsa pertela«démocratiemilitaire»,c’est-à-direl’électionduchefdeguerreparle peupleguerrier.Dansl’Antiquité,lacité-Étatn’eutpasmoinsd’importanceque l’esclavage,impliquantcertainesrelationsentrevilleetcampagne,commerceet pillage, mers et continents. Dans la genèse de l’État moderne, la forme

« féodale-militaire » remplit une longue période, qui va jusqu’au 20 e siècle (l’Empire austro-hongrois, l’Empire tsariste, l’Empire ottoman, l’Empire chinois,etc.).

L’Histoirenedevrait-ellepasdistinguernettementl’Étatprénationaletl’État-

nation, prototype de la représentation contemporaine ? Ce qui introduit l’hypothèsedel’Étatpostnationaloutransnational. Plusieursformespolitiques(multinationalesouprénationales)ontcoexistéet coexistentencoreavecl’État-nation,lui-même«impérial»,(Angleterre,USA, etc.). De même que la cité-État accompagne politiquement le « mode de

productionesclavagiste»maisn’enrésultepaslogiquement,demêmel’État-

empire,gardantdesaspectsetdesélémentsmédiévaux(féodaux)accompagnela croissanceducapitalisme,sansenrésulter.CertainsÉtats-nationsexemplaires (Angleterre, France) furent à l’intérieur démocratiques et au-dehors impérialistes.L’Étatimpérial-militaireetmulti-national(l’austro-hongrois,etc.)

n’éclatequeparlaviolence:laguerre.Cependant,lafiguredel’État-nation dominelesrécitshistoriques(l’histoire),entantqu’«Étatdedroit»,depuis Hegel, et se pose comme sens, phase décisive, finalité du temps historique (l’histoireréelle). La nation et l’État-nation, comme valeurs et vérités suprêmes s’acceptent généralement,sansautreexamen,lacritiquedescritèrespassantpoursacrilège. Une thèse qui porte à l’absolu, de façon dogmatique, une phase historique, s’impose-t-elle à l’époque du mondial, du transnational, et aussi de la décentralisation et des différences dans l’homogénéité ? Question délicate, impossibleàéluder;lenational,lanationalité,neprendraient-ilspasunetonalité « culturelle » ou « politico-culturelle », en débordant peu à peu les déterminationsetdéterminismesgéographiques,historiques,politiques?Avoir

deprès!

Marxetl’État

Marx n’aurait pas accepté sans réserves la priorité ou primauté de l’État- nation,modèleetfinalitédelaviesocio-politiqueainsiquedel’histoire.Pourlui la nation comme l’État, à plus forte raison l’État-nation, produits du temps historique, ne pouvaient détenir qu’une réalité transitionnelle, et non transhistorique. Cette thèse hégélienne, dès le début de son œuvre, Marx la réfute;demêmequel’idéeduDroitattachéàl’étatico-politique,c’est-à-direà l’Étatdedroit,inacceptabledansunesociétésansclasses,doncparlaclasse ouvrière. Il repousse l’idée d’une communauté politique liant cette classe ouvrièreàlabourgeoisiedansunmodedeproductiondominéeparcelle-ci.Point dedépartpourMarx:déjàlecapitalisme,parlemarché,adébordélescadres étroitsdelanationalitéetdel’État-nation;ellelesfaitéclater;bourgeoisieet capitalismesontd’oresetdéjàinternationaux,mêmes’ilsconservent,entant quebaseterritoriale,lesnations;laclasseouvrièredoitaller,surcechemin,plus loinquelecapitalisme;lesocialismeetlecommunismeirontjusqu’auboutdu processus : jusqu’à l’organisation mondiale des rapports économiques et sociaux. Parailleurs,Marxn’attribueniréaliténivaleuràl’étatique.Le(la)politique? Unealiénationparrapportausocialetàlasociétécivile.Pasdeliberté,pas d’épanouissementpourlesindividussouslescontraintesétatiques,contraintes doubles:aunomdelaclassedominante—autitredel’État,desabureaucratie, desmanœuvresetdécisionspolitiques(laclassedominanteetl’Étatayant,dans lemodedeproductiondénoncé,leursintérêtspropres,prioritaires,convergents nonsansconflits).Autrementdit,lesœuvresdeMarx,surtoutlespremières, maisaussilesultimes(notescritiquessurleprogrammedeGotha)contiennentla critiqueradicaledel’étatismeetmêmedu(dela)politiqueengénéral.Marx (faut-illeredire?)n’apasinventélesocialismed’État,ouvragedesonamiet rivalF.Lassalle.Cequilégitimel’étiquette«lassallien»ou«lassallisme»pour cesocialismed’État. PourMarx,celuiquidit«État»ditaussi«bureaucratie».CequeHegela montré, en l’approuvant ; la bureaucratie étatique, constituée comme classe moyenne,estporteused’unerationalité,lacompétence.CequeMarxnepeut accepter mais que Ferdinand Lassalle entérine lors de la fondation du Parti social-démocrate allemand. Les institutions ? Les constitutions ? Les

gouvernements?MarxetEngelsnecesserontjamaisdelesconsidérerautrement que comme des « effets » des rapports de production : comme des «superstructures».Donclarévolution(prolétarienne)briseral’État(existant), selonl’acteexemplairedelaCommunedeParis. L’attitudedeMarxserait-elle«anarchisante»?Non,bienqu’ilaitpeut-être hésitéavantdetrouverlavoie,lasienne:nigarderl’État(mêmeenaméliorant sonfonctionnement),nil’abolirpurementetsimplement,étantdonnél’exigence d’uneorganisationsociale.Donc:lemeneraudépérissement,aprèsunerupture oucoupureradicale.Commetoutaumonde,l’Étatvadécliner,mourir.Ilfaut l’aideràdépérir,organiserce«veillissement»del’État,pourquel’inévitable s’accomplissesansdégâts.Aulieudes’employeràlerégénérer,àl’éterniser commeleMonumentdel’histoire(commeonrénoveunpalais,parcequ’ilest «beau»,parcequ’ilsesitueaucentred’unespaceetd’untemps,parcequ’illes organise, etc.). Tel est le sens des notes critiques de 1875, longtemps non publiées, encore plus longtemps incomprises. Tout ceci, déjà dit à maintes reprises,nefaut-ilpasleredire?Jamaisoninsisteraassezsurl’originalitédu projet,delavoiequipasseentre:

a)lefétichismedel’État,l’adorationpourlarationalitéinstitutionnelle,le socialisme étatique de F. Lassalle (qui a joué de mauvais tours à la classe ouvrièreenAllemagneetailleurs), b) la haine aveugle de l’étatisme et du politique, la volonté d’abolir « à l’instant»l’Étatpardécretousubversiontotaledel’ordre. SelonMarx,l’Étatetsonordre(ycomprisles«loisdelavaleur»qu’il protège, instaure, restaure, entretient) peuvent et doivent se résorber dans la sociétécivile,àconditionbienentenduquecelle-cisoitcapabledes’organiser (des’auto-organiser).Cettethèsesecomprendsil’onsaisitceconcept,lasociété civile,quinefournitplusexactementunmodèlemaisindiqueunevoie.

Lasociétécivile

Pourdébrouillerceconcept,obscurdèssonavènement,àlafoisélucidéet

obscurciparlasuite,ilconviendraitdereprendresonhistoire.Malformuléou

informuléetcependant«déjàlà»,ilfuttantôtdétourné,tantôt«réalisé»en pleine contradiction avec ce qu’il désignait. Que désignait-il ? Non pas une société, ou « la société », au sens courant chez les sociologues, mais très précisémentunesociétéquinedépendraitnidelareligionetnid’uneÉglise (donc«laïque»,encoreque«laïcité»necoïncidepasaveccivilité),nid’un pouvoirmilitaire,nid’uneinstancepolitiqueoud’unensembled’institutions codifiées, fixées, constituées autour d’un État. Les mots « société civile » désignent donc une société qui tient et détient, en elle-même, ses lois, ses

principesd’organisationetdefonctionnement,soncode.Cequi,selonl’avant-

gardedu18 e siècle,correspondauxidéesdecivilisation,decivilité(sociabilité) commeàl’idéejuridiqueduCodecivil(droitcivil,réglantlesrapportssociaux, lesrendantrationnelsetsurtoutdistinctsdudroitreligieux,dudroitcriminel, etc.).Lasociétécivilesecompose,danscetteperspective,delibrescitoyens, sachant vivre ensemble, selon des règles devenues coutumes. On parle de civilisationetnonde«culture»,desociété.Civilisationetcivilitéappartiennent auxcivis, le citoyen. Selon Saint-Simon, l’industrie contiendra les principes d’unetellesociété.SelonMarx,seulelaclasseouvrière,donclestravailleurset l’industrie,délivrésducapitalisme,peuventlaréaliser. Historiquement,leprojet(encoreinforme,audébut)sinonleconceptdela sociétéciviledatentd’avantSaint-Simon,d’avantlaRévolutionfrançaise:du

18esiècle:del’Encyclopédie,pourquilacivilisations’établitautourdusavoir

etdessesapplicationstechniques—delacritiquedelareligionetdel’Église (Voltaire,lafranc-maçonnerie)—du«contratsocial»selonJean-Jacques(alors qu’ilnes’agitpastantd’unliencontractuelqued’unepratiquesociale,desorte que«sociétécivile»et«contratsocial»necoïncidentpas). C’esteneffetdanslaviepratiqueau18 e sièclequenaîtetpercel’idéedu civil. En France, mais pas seulement en France. A l’abri momentané d’un compromishistorique,avantquece«compromis»porteunnometsoitthéorisé entrelesclassesdirigeantes—aristocratieetbourgeoisie;danslessalons,au doublesensduterme(mondanités,expositionsdepeintureetsculpture),dansles cafés où, moyennant quelques précautions, on parle beaucoup et librement

(presque),laviepubliquesedéploie.Lacréationlittérairechange;leroman supplantepeuàpeulethéâtreimitédel’antique,surtoutleromanparlettres, témoignaged’unecommunicationsocialequalitativementneuve.Lamusiqueen témoigne également, transformée par l’apport de techniques et d’instruments nouveaux,etsurtoutd’unconceptbouleversant:l’harmonie(aprèsRameau), conceptquitendversl’universeletlerationnelincarnésdanslesensible. Plus:aucoursdecesiècle,enFrance,disparaîtuneconvictionancienne, entretenueparlareligion:l’aveufaitpreuve.Or,l’aveus’obtientparlatorture (la«question»).Cettepratiquepolicièreetjudiciairelaisseplaceàlathèse civiliséeselonlaquellec’estaujuge(instruction)deconfronterlestémoignages, d’établirlesfaitsetlaculpabilité;l’interrogatoireentredansles«faits»,mais ne les établit pas, ni aucun témoignage privilégié. Les délits relèvent d’une rationalitésociale;lanotiondejusticeseprécise,débordantlamoraleetsurtout lesinterprétationsthéologiques,pourdevenirsociale.L’institutionjuridiquese soumet à des règles rationnelles, au lieu de disposer d’un pouvoir discrétionnaire. Ces principes fondent avant leur formulation les droits de «l’homme»etdu«citoyen»;donclasociétécivile. IladvintcependantquelaRévolutionetlesjacobinsquivoulaientréaliserla sociétécivileproclamèrentlanationetl’État-nationenlessituantau-dessusdes individusetdeleursrapportssociaux.Ilfautconsidérercetterévolutioncomme un éclatement de possibilités, de contradictions, d’incompatibilités. Ce qui engendre un « paradoxe » : la promulgation du Code civil par une autorité militaireetdictatoriale,cecodefavorisantlapropriété,l’héritage,lafamille,bref enl’orientantdansunsensimprévulorsdelapériode«philosophique»:un codemarquépar(orientévers)lecapitaletlabourgeoisie. Pourembrouillerunpeuplusl’affaire,Hegelreprendleconcept;ilmontreen quoiconsistelasociétécivile;ellerassembledesélémentsdiversetopposés,la famille,lesprofessionsetassociationsprofessionnelles(corporations),lesvilles, les classes sociales comme telles (hors la classe politique, bureaucratie compétenteliéeàl’Étatparlarationalitéinstituée).Hegeldoncvoitdansla sociétécivilelasociétébourgeoiseetlanommecommetelle.Orcen’estpourlui quelamatièredel’État,sonélémentnégatifaveclequeletsurlequell’Étatbâtit sarationalitétriomphale.Sansméconnaîtrelesclasses,maisattribuantlaplus grandeimportanceàlaclassemoyenne(oùserecrutelabureaucratie,cequi consolidecetteclasse),Hegeléliminelaluttedeclasses.Lasociétéciviliséese définitdonccommeunesociétésansconflitsnicontradictionsdeclasses:l’État lesdépasse,lesabolitparsalogiqueetsarationalitéomniprésente.L’Étatfait

régnerl’harmonie;l’Étathégélien,Étatdedroit,fondésurledroitetfondateur, adoncdroitauconsensus,légitiméparlaRaisonsouveraine. Dès lors, on comprend ce que Marx inverse, et ce qu’il conserve de l’hégélianisme.Ilgardelaconceptiond’unesociétésefondantsurdelibreset raisonnables associations, mais constituées par les travailleurs productifs, débarrassésdesrapportsspécifiquementcapitalistes(bourgeois)depropriété,de production,d’héritage,etc.Telleseraitl’essencedelasociétécivile:dansce qu’onappelleaujourd’huila«vieassociative»,enlareprésentanthorsdes rapportsdetravail(production),enréduisantlavieassociativeauxsyndicats. ToujoursselonMarx,lasociétécivile,préparéeparlarévolutiondémocratique (bourgeoise)seramenéeàtermeparlarévolutionprolétarienne,impliquantdes mesures et décisions dictatoriales pour en finir avec le mode de production antérieur.Sociétélibre,dégagéedescontraintesducapitalisme,nonsoumiseà uneinstancesupérieure,délivréedel’étatisme,doncsanspouvoirpolitiqueet sansclasses,maîtrisantlaproductionetl’économiepardisparitionprogressive dumarché,delavaleurd’échange,del’argent(disparitionquiaccompagnele dépérissement de l’État), ainsi se définit la société civile, autrement dit le socialismeallantverslecommunisme. CeuxquicherchentdanslesœuvresdeMarxunethéoriedel’Étatmoderne perdentleurtemps:iln’aconnuquelespremièresversions,incomplètes,decet État:bonapartisme,bismarckisme,plusprochesdel’Étatféodal-militairequede l’État-nation et de l’État-gestionnaire. Chez Marx et Engels, dispersés, se trouvent des éléments et divers aspects d’une critique de l’État, et non une théorie«positive».Certainesindicationsméritentqu’onlesrappelle.ToutÉtat s’efforcedes’érigerau-dessusdelasociétécivile;cequiapprofonditleconcept

delaviedémocratique:ramenerl’étaticopolitiqueauservicedelasociétécivile, puis le dissoudre en celle-ci, dès que possible, au lieu de le laisser croître, proliférerets’établir,selonlemodèlehégélien,au-dessus. Qu’arrive-t-illorsquelesforcespolitiques(enfonctiondeleur«base»de classes)s’équilibrent,desortequ’aucunedespuissancesenconflitvirtuelne peut l’emporter ? La stabilité devient idéologique, valeur, constitution. Avec l’identité et la permanence. S’il y a du changement il reste peu

visible—superficiel.Alorsl’États’élèveau-dessusdelasociétécivile,c’est-à-

dire des classes et fractions de classes, jouant à la fois sur le compromis historiqueetsurladivision;lepouvoirpolitiquedivisepourrégner.Alorsque toutdevientconflictuel,unordrelogiquetendàs’imposer.Cefutlecasdel’État de droit divin (« l’État c’est moi », prononce le monarque) au sein duquel

l’aristocratieetlabourgeoisieseconfrontaientsanscompromettrel’ordre.Ainsi danslebonapartisme. Or,unesituationanaloguesemblesegénéraliseraucoursdu20 e siècle;se mondialiser, contre l’attente et la plupart des prévisions. Hégélien, l’État moderne correspond-il à la conception « marxiste » de l’État qui fonde sa puissancesurl’équilibre(relatif)desforces?Hypothèsequipermetdemieux comprendrel’extraordinairepousséedel’Étatau20 e siècle,lapromotiondesa formenationalitairedanslestempsditsmodernes.C’estàl’échellemondialeque les États s’érigent au-dessus des peuples, pays et nations plus ou moins constitués(parfoisendeçà,parfoisau-delàdel’uniténationale).Cettesituation permet-elle à l’État et aux organisations étatiques de dominer les forces et courants transnationaux, soit en les combattant, soit en les canalisant et utilisant?C’estunequestion,nondesmoindres. Si les États prennent en charge la réalité nationale et sa cohésion (qu’ils représentent)lasociétéciviledanscecadrepeutalleràsadissolution:versune société«duale»(noyauxactifsetcentresdominants,périphériespassives)ou même « triale » (actifs-assistés-laissés pour compte). Elle peut devenir moléculaire(groupe)ou«atomisée»,disperséeengroupusculesterritoriauxou au contraire détachés de tout espace déterminé. Incontestablement, l’État (moderne, c’est-à-dire plus ou moins « gestionnaire ») dispose de puissants moyens, de réseaux multiples, d’institutions variées (fiscalité, enseignement, idéologies, police et justice, etc.) pour conserver l’unité nationale, la programmer;ilsefondesurl’identité:celledesindividusauxinstitutions. Ilarriveinévitablementquelesidentitéssetroublent,seretrouventmal,se reconnaissentmal.Sousnosyeux,autourdenous(dechacunetdetous!).Ces troubles,cesdécalagesquel’ondit«culturels»,peuvents’accentuer.Desorte que le négatif dont il sera question ailleurs et plus avant, travaillant en profondeur et à travers l’État le plus habile et le plus robuste, pourrait éventuellement l’emporter. Si aucune force sociale « positive » n’oriente la sociétéversuneunitéactive L’Étatpeut-iljouercerôle?Parquelmoyen?La «culture»?Lapolice?C’estunesituationéminemmentparadoxale.Peut-elle durerlongtemps?Lesinterrogationsposentd’abordcommequestionl’identité.

L’Étatetl’identité

Quel’Étatsefonde(ouse«base»)surl’Identité,onl’adéjàmontré.Sur l’Identité abstraite, purement logique ? Non, encore que soit formellement inhérenteàl’Étatunecapacitédemaintien,desoutien,depermanence.Ils’agit plutôtdel’identitéactive,suscitantetdominantuncontenu:l’identification.

Tout ce que l’État rassemble et contient doit se définir, se nommer, rester conforme à la définition et à la nomination, stable et facteur de stabilité. Identiquelui-mêmeetàlui-même,àtraverslesvarianteslocales,l’Étatmoderne n’en a pas moins trois dimensions en versants, comme l’espace occupé : la gestion (qui s’étend jusqu’au « privé », contrôlé, intégré, programmé) — la sécurisation(sécuritésociale,spatiale,morale)—lamort(répression,police, justice,armements,plansmilitaires,stratégies,etc.).

Danslapratiquequotidienne,c’estbienconnu,l’État,c’estd’abordl’état-

civil,l’identificationdechacundesanaissanceàsamort(nonsansrivalitéavec lareligion:dubaptêmeauxdernierssacrements!);c’estaussilespièceset papiers d’identité, que requièrent les autorités, que contrôle la police. D’où certainesdifficultésparadoxalesaveclesimmigrés,les«étrangers»,etc.La fiscalitécommelapoliceetl’arméeexigentl’identitédetoutcedontellesontà s’occuper,identitésfixéesdepuislongtempsparcodesetlois,bientôtoudéjàen banquesdedonnées.Qu’ilyaitàcettesituationmillebonnesraisonsobjectives, millelégitimations,c’estcertain.Ellen’enestpasmoinsremarquableparsa logiqueparadoxale. Ils’ensuiteneffetquelaformeetlaforcepolitico-étatiquenepeuventse séparerdurègnedelalogique.Entrée(voirplusloin)danslaproduction,la logiqueavecl’Étatentredanslapolitique.L’Étatasalogique;plus:il«est»

logique.Hegelaraison:ilapourluilarationalitélogique,bienqu’ilnel’aitpas

exposéemoregeometrico.Lepouvoirpolitiquearmédesalogiquepourchasse

lesconflits,lescontradictions,lesluttes,pourlesréduire,pourlesréprimerou

pourlesintégrerenlesabsorbant.Lalogiquedevientl’idéologiedominante.Se

liguentcontreladialectique,aveclalogiqueformalisée,l’idéologie,laculture,

lesactesvisantlacohérence,lastabilité,l’équilibre,laluttecontreletempsetle

devenir.

Pourquele(la)logiquel’emporteetquel’identitétriomphe,ellesdevraient

arrêterletemps.Ladialectique,traquée,seréfugiedanslescoinsetlesombres.

Elleressortlàoùonnel’attendaitpas:àtraverslesparadoxes.L’État-nation parfaitréaliseraitl’identitéparfaite:réductiondesdifférences,homogénéitédes éléments,localisationetfractionnementscontrôlés.CetÉtat-nationmodèlenese réalisenullepart,mêmeenAngleterreetenFrance,oùilyadunon—oudu mal — identifiable, des zones soit de résistance, soit de dépassement (de mondialité, de transnationalité). La logique, comme telle, reste thème d’enseignement.Danslapratique(socialeetpolitique),elles’exercemaisense fragmentantindéfiniment.Quedelogiques!Chaque«actant»alasienne;les plus générales (entreprises, institutions) ne sont pas toujours compatibles. Chaque stratégie comporte une logique. Ce qui facilite la tâche des informaticiens,maisnecontribuepasàlacohésion,tantsouhaitée,delasociété. Ilenvaaujourd’huidelalogiquecommejadisdel’Idéeplatonienne:aulieude l’Idéeabsolue,onadmetautantd’idéesqued’espèces,degenreset,àlalimite, d’individus. Ainsi,l’Identitéquinepeutresterimmobileengendredesdifférencesqu’elle combatetquilanient.Demême,laLoiimpersonnelle,égalepourtous(cequi ne peut que s’approuver), engendre dans les rapports sociaux existants les inégalités qu’elle combat et qui la démentent. Le mouvement fait entrer la dialectiquedansl’Entité;ilcorrespondàlapratique,soitqu’ellelerégisse,soit quecettepratiqueseporteaulangage(etquelathéorie,sil’onveutainsiparler, «exprime»lapratique,lareflèteoularéfléchisse). Au fur et à mesure que l’État se raffermit et s’affirme, les différences à l’intérieurdechaqueÉtatcommeàl’extérieur,sedéfinissent,parlesintérêts commeparlamémoireetla«culture».Chacunsechercheuneidentité.Pertede l’identitéetpoursuitedel’identitévontensemble,danscecadre,celuidela cohérence. La recherche de l’identité, soit perdue soit voulue, passe pour «culturelle»maisimpliqueaussiunlieu(l’espace:terreouterroir,plutôtque «territoire»,motgalvaudé),etuntemps,lemomentdelareconnaissance. L’État-identitaire,tôtoutard,échoueensuscitantcequiseretournecontrelui, avecousansviolence.Mêmeenseservantdetoussesmoyens,dontlesmédias, l’Étatneparvientpasàatteindrel’existenceimmédiate(stable)etdonnéequifait partiedesonprojet.Lamondialisationdel’Étatalesmêmeseffetsau-dehorsde chaqueÉtat:d’uncôtéelleuniformise,érodelesdifférencesoulesneutralise; d’autrepart,ellesuscitedesdifférences(pays«développés»etlesautres,etc.), etdes « besoins » divers, de lieux et de temps, d’équipements et de biens, d’immédiatitésetdeprésences,etc.L’État-identitairecherchantàs’immuniser contresesadversaires,laluttedesclassescherchedesoncôtédenouvelles

formes. L’action en retour des différences entraîne-t-elle le déclin — le dépérissement — de l’État ? Le certain, c’est qu’elle contribue à un balancement:tantôtmoinsd’État,tantôtplusd’État.Cequifaitpartiedujeu politique,etdes«enjeux». Or, pour créer une identité concrète ou pour la fonder, le rassemblement conjonctureld’élémentsdiversparaîtnécessaire:lelieu(un«territoire»,un

— favorable) — l’invention — l’accord ou l’amitié. Éléments extra- ou intrapolitiques,maisquiontdesimplications(etdesexplications)politiques.Si l’invention de rapports sociaux nouveaux ne s’accomplit pas, la force et la rigueurdel’Étatn’empêchentpaslasociétéetle«social»dedépérir.Oubien l’Étatdépérit,oubienlasociété(lapratiquesocialeconsidéréequalitativement). Pourques’accomplisseuneinvention(uneœuvre),ilfautuneconjoncture. Doncdes«conditions».Lesplusvisiblessontéconomiques,maisilyaaussi desconditionssociales,historiques,idéologiques,etc.L’inventionetlacréation nes’accomplissentpasn’importequand,n’importeoù.Nilerôledesindividus (pasforcément«grands»ou«célèbres»),niceluidesidées(ycomprisdes idées«souterraines»)nepeuventsenégliger.Cecipeutsedireaussibiend’un

sonnetdePétrarquequedessovietsetconseilsen1905ouen1917—aussibien

delaprisedupouvoirparBonapartequedelarelativitédécouverteparEinstein

en1905.Unetelleconjonctureserencontre,sedécouvre,sepréparepeut-être;

ellenesedécidepasàl’avance,commeune«opération»,selonunprogramme. Ilnemanquepasdegensquiestiment,sansleprouveretsanstoujoursle déclarer,queladissolutiondelasociété,sadissociation,ouvrelechemindu renouveau;quel’inventionderapportss’opèredanslesmarges.Or,cequise passedanslanature,oùlepourrissementproduitlerenouvellement,nesepasse certainement pas de la même façon dans la société. La connaissance et la conscience dite « humaine » ne devraient-elles pas éviter les grands dégâts, catastrophes,désagrégations?Pourallerverscetobjectif,unprojetprécisantet réconsidérantlasociétécivileestnécessaire(bienqu’insuffisant).Cequ’enItalie Gramsciaperçu,demanièreincomplèteetcontestableaujourd’hui:historiciste, carilacalquélerenouvellementdelasociétémodernesurleRisorgimento italienetsurlaRévolutionjacobine,etdeplus,etsurtout,antérieurementau stalinisme,àlathéoriecritique.

l’occasion

espace)

le

moment

(dans

le

temps

:

Étatetsurproduit

Lesidéologuesquicombattent,defrontoudebiais,lesconceptsintroduitspar Marx,n’ontjamaisréussiabienexpliquerleprofitcapitaliste,encoremoinsàle justifier.Ilsepeutquelesthéoriciensdelamonnaie,dumarché,desprixaux «marges»,del’investissementtechnologique,aientmisenlumièrecertains aspects de l’économique ; le fait fondamental reste admis, non analysé. Si, d’autrepart,la«crise»débordeparsonampleur,parsadurée,parlessituations qu’elle révèle ou qu’elle induit, la plupart des analyses « marxistes », elle confirmecependantl’essentieldesconclusionsdecesanalyses:la«crise» provient d’une croissance des forces productives (technologies) et d’une inadéquationdesrapportssociauxàcesforces.Sanssous-estimerlesefforts parfoishonorablesdesdirigeantspour«adapter»lesrapportsetlesforces,on peutdirequeceseffortsn’ontpasréussi.Mais,cen’estpas(encore)laquestion; cequivientici,àsaplace,c’estlarelationentrel’Étatetl’économique. Lesproblèmes«classiques»,àsavoirdanslescasoùl’État-nationparvientà prendreforme:«Quiproduitquoi?Est-celanationenformationquiaproduit l’État?Ou,aucontraire,l’Étatetlepouvoirpolitiquequiontmodelé,façonné, misàjourlanation?»Cesproblèmessemblentsecondaires.Danslecasleplus «classique»,celuidelaFrance,ilyeutvisiblementuneactionréciproque. Quantauxautrespays,onpeutlaisserlesoinàleurshistoriensderépondre, voire aux sociologues, aux anthropologues, etc. Il y a plus important : les ressourcesdel’État(desÉtats)—larelationaveclesurproduit. Lathéoriedelaplus-value,pluscomplexequ’onnel’exposegénéralement,a deux aspects complémentaires. En premier lieu, elle explicite ce que la comptabilitécourantedesentreprisesnomme:profit,bénéfice,etc.Leséléments delathéoriecritiquesontlesmêmesqueceuxdescomptesempiriques,mais portentd’autresnoms,quidégagentdesrelationscachées;cechangementade l’importance,puisqu’ilpassedufait(empirique)auconcept(science).Comptes empiriques : paiement des locaux et machines, investissements, matières premières, intérêts des emprunts, fond de salaire, productivité, prise sur le marché, etc. Conceptualisation : capital fixe, capital circulant, composition organiqueducapital,valeurd’échange,valeurdelaforcedetravail,valeuret prixdesproduits:plus-value. D’uncôtédonc,cettethéories’occupedelaplus-valuetiréedutravailetdes

travailleursàl’échelledesentreprises,dutravailproductif,delaproduction,de l’emprise et de la domination sur le travail des détenteurs des moyens de production,etc.Or,cen’estpastout!Laplus-valuedechaqueentrepriseetde chaquebrancheindustrielleseréalise(enargent)surlemarché.Cequisuppose réseauxdetransport,decirculationdesproduits,dedistribution,derépartition dessommes(réseauxbancaires,commerceslocaux)quicirculentenmonnaiede compte,enchéques,etc.Laréalisationetlarépartitiondelaplus-valueproduite danslesunitésdeproduction(entreprises)impliquedoncunesociétéavecses «services».Ycomprisceuxquiconcernentnonseulementlaproductionmaisla reproduction (avec ou sans croissance) des matériels, des techniques et techniciens, de la main-d’œuvre, des rapports sociaux. Ce qui comprend de multiplesaspects:biologiqueetdémographique(lesenfants)—sanitaire(les maladesetinvalides)—éducatif(transmissiondusavoir),etc. Sans ces services, la société ne fonctionne pas, qu’elle soit ou non «capitaliste»;lareproductionn’apaslieu(qu’ellesoitounon«élargie»).Qui paie ces frais généraux de la société ? Toutes sortes d’organisations, d’institutions,dulocalàl’étatique.Lareproductionsocialeexigedonc,au-delà des plus-values, un surproduit (surplus). Son prélèvement et sa répartition s’effectuentselondesprocédurestrèsdiverses:impôts,redevances,subventions, créditsbudgétaires,etc.Cequiresteduproduitsocialglobal,unefoispayésles fraisdelaproductionetdelareproduction,faitl’objetd’unelutteintenseet sourde:pourl’accroître,leprélever,lerépartir,en«bénéficier»(maisilne s’agitplusde«bénéfices»!). L’importancedecetteaffaireaétéétabliedanslesnotessurleprogrammede

Gotha(1875)alorsquepourbeaucoupde«socialistes»letravailleurdevrait

recevoirleprix(juste,exact)desontravail.Lesconflitsautourdusurplusse superposent aux luttes de classes, s’étendent aux fractions des classes dominantes (propriétaires, détenteurs de capitaux, détenteurs de réseaux commerciaux,etaussiservicesdits«publics»! )Cequirendpluscomplexe toutesituationdanslemondemoderne,parinterférenceentrel’économiqueetle politique. La séparation entre les « niveaux », les « instances », la « base » et la « superstructure » doit se reconsidérer. Dans un régime libéral, certaines organisations interviennent au cours de ce processus, conseils, parlements, comptes de la nation, etc. Toutefois, les pouvoirs du fisc restent partout exceptionnels, parfois exorbitants (discrétionnaires). Vers l’autre bord, à la limite, l’État et les institutions étatiques prennent en charge l’ensemble, des

prélèvements aux répartitions, de la production à la reproduction. C’est le «modedeproductionétatique»;ladifférenceentrel’économiqueetlepolitique tendàs’effacer,audétrimentdusocial. Unprojetdesociéténedevrait-ilpasspécifier(etlimiterenledéterminant)le prélèvementdusurplus,sonemploi,sonusage?Projetdifficile,vul’importance dans les États modernes d’un cas spécifique de l’emploi du surplus : les armements.Nedissimulonspaslesdifficultés Lesbagarresautourdecesurplusontcommencébienavantl’industrieetle capitalisme:d’abordparletributetlepillage.Ensuite,lescités-Étatssurent l’organiseretmêmelelégaliser(Empireromain).Lesféodauxemployèrentla pression extra-économique pour prélever des rentes. Ceux qui parvinrent à mettrelamainsurlessurplusenfirentlesemploislesplusdivers:fêtes,palais, monuments, cloîtres, cours princières, villes superbes, forteresses, châteaux, cathédrales,armées,œuvresd’art.Cettepoursuitedusurplustraversel’histoire jusqu’à l’État-nation ; elle se déploie aujourd’hui à l’échelle mondiale, son emploidevenantdeplusenplusénigmatiqueetinquiétant. Sansuncontrôledémocratique(parla«base»)lesnationalisationsmettent auxmainsdeceuxquigèrentl’Étatdesmoyensfabuleux.Cequitendversle MPE(modedeproductionétatique).Untelcontrôledoitfigurerdansunprojet quiéviteraitleMPE;ildoitcomprendredesdispositifsprécis.N’est-cepas aujourd’huil’aspectprimordiald’unéventueldépérissementdel’État?Detelles mesuresvontdansl’orientationdelacritiqueduprogramme(social-démocrate) deGotha GeorgesBataillearetenuleconceptdu«surplus»danssonlivrelaPart maudite.Ilnel’analysequed’unpointdevuelimité:anthropologique.Alors quecetteanalysemèneàl’examendufonctionnementdesÉtatsdanslemonde moderne:àlacritiqueduMPE.Lesenjeuxdesluttespolitiquesdanslesnations etlesÉtatsactuelsnesecomprennentpassil’unnetientpascomptedel’aspect «politico-économique»dessituations,sil’oncontinueàsépareretàdisjoindre l’économique,lepolitique,lesocial.Cequin’entraînepaslaconfusion

Dialectiquedel’État

Rappel:ilyaunecritiquedroitière(libéraleounéo-libérale)del’État—et unecritiquedegauche(allantplusoumoinsouvertementversladémocratie approfondie, voire directe). De plus, malgré la tendance à l’homogénéité mondiale,laquestiondel’Étatseposeentermesdifférents,selonledegréde développement,lamaturationouledéclindelanationalité(pratiqueetculture), selonlastructuresocialeetlaconjoncturepolitique.Enfin,enFrance(mais ailleurségalement),leproblèmeestleplussouventmalposé.Plusd’État? Moinsd’État?Versledehors,nefaut-ilpasunÉtatrenforcé,pourtenirtêteaux firmesmondiales,tenircomptedumarchémondialetdesstratégiesmondiales? Cequineveutpasdirebureaucratisation,maisaucontrairel’Étatappuyéparles forcessocialesdupays.Cependant,verslededans,lapressionbureaucratique pourrait s’atténuer : décentralisation, autogestion là où elle peut s’instaurer (territorialement, autant que dans la production). Ainsi, s’ébauche une dialectique de l’État (de ses contradictions) que seule peut mener à bien la connaissancecritique. Unmotsurl’autogestion,termeobscurciparl’emploiabstraitouutopique. L’autogestionsedéfinit,selonleconceptleplusgénéraletleplusfort,comme connaissanceetmaîtrisedesesconditionsd’existenceparungroupesocial:

atelier,entreprise,quartier,villageouville,etc.Lapoursuitedecesavoiretdesa mise en pratique peut orienter la stratégie des « concernés ». Cependant, connaissanceetmaîtrisen’excluentpasdesmodifications:l’autogestionnepeut seprendrepourprinciped’immobilisme.Quantauxrapportsdel’autogestion avecl’État,leplan,lemarché,lemondial,ilsfontproblèmes(ouvert)commele montrel’histoiremodernedelaYougoslavie«laboratoiredel’autogestion».

Lerésiduproblématique

S’ilestexactquel’État-nationsevoitmenacédudedansetdudehorspardes forces opposées (transnationales, avec le marché et les firmes ; mais aussi intranationales,avecladécentralisation),donctraversédepartenpart,iln’en restepasmoinsquecetÉtatsertdemodèleetdemesureàl’échellemondiale.Ce n’est pas à l’échelle des individus, des groupes et même des classes que s’apprécientlesstratégies,flux,réseauxquiconstituentlamondialité.L’échelle mondiale ? Elle déborde semble-t-il, nos moyens. Pour le moment : c’est «l’objet»desrecherches. L’Étatmondialpourrait-ilnaîtredesorganisationsquiexistentàcetteéchelle? Douteux!Pourrait-ilrésulterd’uneautreautoritéquecelled’unÉtatvainqueur? Mais après une guerre mondiale, y aurait-il un État-vainqueur ? Après une « guerre économique » et « technologique » ? Cependant, les État-nations s’intègrent à des unités plus larges — ou bien risquent la dissolution, le démembrement. Est-ilpossibleenfinderéduirelenationalau«culturel»?Etlaproductivité matérielleàlaproductivitétechniqueetscientifique?Ilyadesessaisencesens. Peuconcluants. L’État-nation paraît rester, jusqu’à nouvel ordre, le terrain et l’espace (l’échelle)oùl’actionpolitiqueaquelquespossibilitésdemaîtriserlesforces économiques.Commentagirsurlesfirmesmondiales?Commentlimiterleur puissance?Serait-ceens’appuyantsurl’espacenational?Laréalitédelanation et de l’État-nation semble (jusqu’à nouvel ordre) rester politique autant que culturelle.D’autrepart,lafusiondel’économieetdupolitiquedansleMPE (mode de production étatique) a montré ses limites et ses défauts, dont l’accablementdusocial(delasociétécivile). Nepeut-onenconclurequelemodèledit«capitaliste»etlemodèledit «socialiste»étanttousdeuxdiscrédités,ilfauttrouverautrechose:unprojetde sociététenantcomptedetouslesélémentsetaspectsdelaquestion?Aumoins pourdébuter,ilsesitueraàl’échelledelanationetdel’État,quitteàtraiter ensuite de ce qui se passe en deçà et au-delà de cette échelle. Ce qui ne manquerapasd’énigmesetdeproblèmes,lepremierétantpeut-êtredefixerun ordredepriorité.Parquoicommencer?Letravailetladivisiondutravail?Le mondial, le marché, firmes, flux divers ? L’éducation et la formation ?

L’informationetlacommunication ? Questiondouble,théoriqueetpratique.Qu’est-cequialeplusd’importance, risquantden’avoird’effetetderéalisationqu’àlongterme?Surquelterrain interveniretagirdansl’immédiat ?

B

L’histoire

Lefaithistorique—controverses

Lanotiond’histoire,jamaiscomplètementélucidée(mêmeparHegeletMarx) s’obscurcit,aveccelledetempshistorique.LematérialismehistoriquedeMarx passe aujourd’hui pour intégré à la connaissance : nécessaire mais insuffisant—admismaisquelquepeudépassé.Est-ceexact?Commentceux quisoutiennentcettethèsecomprennent-ilslematérialisme?Conçoivent-ilsla (le) dialectique dans le temps de l’histoire ? Mais, d’autre part, pourquoi l’histoire (comme connaissance, analyse ou récit de « ce qui s’est passé ») échapperait-elleàla«crise»quiébranleaussibienlaculture,lesorganisations culturelles, le savoir institué, que les organisations politiques établies ? La surestimationdel’histoire(auprofitd’un«historisme»quiexpliquetoutparle passé)etsasous-estimation(auprofitd’invariances,destructuresprétendument immuables)fontpartiedelamême«crise». Dans la perspective du devenir, au sens le plus vaste, l’histoire comme connaissanceetcommeréalitédoitaussinaître,grandir,disparaître.Qu’est-ce quecelaveutdire?S’ilyaeupréhistoire,puishistoire,ildoitadvenirune posthistoire.Cequedéclarèrent,chacunàsamanière,HegeletMarx,aumoment oùleconceptdel’historiquesemblaitélucidé.Aujourd’hui,est-ceclair?En quoi consiste le posthistorique ? Serait-ce le « postmoderne » ? Ou le «postindustriel»?Quedevientlefaithistorique?N’yaurait-ilplusquedes «faits»etdu«fait»?etc. L’histoiredel’histoire,commencéeàpartirdesGrecs,apportera-t-elleune réponse ? Peut-être l’historique comme récit, répertoire d’anecdotes, ou au contraire comme thèse globale, va-t-il se diversifier ? Cessant de se vouloir unitaire,l’historiquemondialva-t-ilengendrerunehistoiredutemps(social),de l’espace(social),dela«nature»,delavilleetdelacampagne,des«modèles» etdesmodes,del’individualité,etdelacitoyenneté,etc.?Sansaucundoute. Des controverses ont opposé l’histoire des événements et celle des institutions, l’histoire par statistiques et celle par anecdotes, l’histoire du quotidienetcelledesgrandesactionsstratégiques.Lanotiondefaithistorique nesortpasindemnedecetteépreuve—nicelledepreuve!Sil’onveutprouver, parquelleprocédure?Témoignages?Lesquels?Écrits?Textes?Quelssontles témoins « valables » ? Y a-t-il des témoins privilégiés ? Qui a menti ou simplement déformé ? Et comment atteindre les contextes ? Faudrait-il les

écarterparunedécisionépistémologique?Necontiennent-ilspasl’essentiel, «profondeurs»cachées?Cequise«découvre»? Voiciuncasexemplaire.Est-ceun«fait»parmitantd’autres?Unfaitdigne de l’épithète « historique » ? Un événement, un hasard, une rencontre

insignifiante?Unparadoxepleindesens?—En1917,àZurich,enSuisse,en

pleine guerre mondiale, se trouvent en même temps deux hommes. L’un, adolescent.L’autre,unhommemûr;unhommed’action,unpolitique(avecune pensée!).Chacunàsamatièreprojetteladestructionetlareconstructiondece quiexiste:l’unvisesurtoutlasociété,l’État;l’autrelaculture,lapoésie.

Lénineécritl’ÉtatetlaRévolution,livrepleindeprojets(qu’ilneréaliserapas;

ilréaliseraautrechoseetpresquelecontraire!).L’autre,TristanTzara,invente

ledadaïsmeavecArpetquelquescompères:négationdelacultureaunom

d’unepoésieàvenir.Consultés,depuislors,deshistorisantsontdit:«Sesont-

ils rencontrés ? Ont-ils parlé ? De quoi ? Des documents, des photos, des textes.»Plustard,Tzara,devivevoix,parlaitdeLéninetantôtcommed’un intime,tantôtcommed’uneénigme.Impossibledesavoirsilejeunehommede dix-septansavaitquestionnéavecprécisionl’hommepolitique(exilé)ous’il l’avaitsimplementaperçu,s’étantassisprèsdeluidansuncafé

En1917,Léninen’étaitpasLénine,etTzaran’étaitpasTzara.Cependant,une

telleconjonctionn’aurait-ellepasunsens?(N.B.questionposéedevantdes auditeursdivers.Agauche,côtéréaliste,saufunecertainegaucheintellectuelle etparfoisunpeuparanoïaque:«Tzara,quiest-ce?Dada?Connaispas!» QuantàLénine,unsurhomme.Donc,pasdeproblème:rencontrehasardeuse, sans intérêt.) — Et cependant ? Là où commence une double révolution, politiqueetculturelle,n’est-cepasunmoment,unlieuhistorique?D’autant qu’encemêmelieu,pastoutàfaitenmêmetemps,maisavecdesconséquences comparables,uncertainEinstein « Hasard ! » disent certains. « Déterminisme » disent d’autres. Or le philosophe répondra : « Mais peu importe ! Fortuité ou déterminisme, et d’ailleurspourquietpourquoi?Cetterencontreaunsensquejevois,queje formule,mêmesivousquivoulezdesfaits,desdocuments,despreuves,vousne voyezrien.Quoi?EnSuisse,pendantlemassacreeuropéenetmondial,unjeune poète plein d’audace et de fureurs, un homme politique, chef de parti révolutionnaire,seretrouventaumêmeendroit,écrivent,parlent,ontdesprojets qui se transforment mais iront jusqu’à nous. Ce qui s’agite en eux, c’est la Négatif:lacritiqueradicale.LeNégatifpoursuitsonœuvreenprenantcemonde affreuxpardespointsfaibles:lepaysneutre,l’État,lalittérature.

« Considérez maintenant la perspective einsteinienne, qui se devine à l’arrière-textedecessubversionsenmarche.Vousserezobligésd’admettre,dans la“modernité”,nonseulementlasimultanéitéduPositifetduNégatif,mais l’interaction de la révolution politique et de la Révolution culturelle au 20e siècle, tantôt l’une accélérant et approfondissant l’autre — tantôt l’occultant voirelaparalysant.Devenirdouble,pourlemoins,etconflitsévèreetcaché, bienqued’uneclartéaveuglantedèsquevoustournezlesregardsdececôté » Quantaudevenir,ilfautgarderenmémoirel’hypothèseselonlaquelleilfutdès ledébutetrestel’énigmephilosophique.Dèssanaissance,laphilosophiel’a posécommeproblèmecentral(Héraclite)etcherchéàl’éliminer(Parménideet les Éléates). Après quoi vingt et quelques siècles de pensée balbutiante ont tournéetretournélaquestion,tantôtpourl’écarter,tantôtpourlaremettreau centre.D’oùtoutessortesdeparadoxesaucœurdessystèmeslespluscohérents. Ceux qui déprécient le temps (et l’histoire) jusqu’à les nier (Spinoza, par exemple)nesontniplusnimoinsparadoxauxqueceuxquis’efforcentàpresser le temps (d’Augustin à Hegel, Bergson, Heidegger, etc.) sans parvenir à le définir,encoremoinsàl’épuiser.

Ledeveniretl’historique

Lanotionphilosophiquedudevenir,vaste,universelle,englobecelledutemps etdel’histoire.Nefut-ellepaslasourced’oùsortitlanotiondetempshistorique, alorsquel’expérienceetlequotidiennemontrentquedurépétitif,ycomprisles répétitions des catastrophes, des brutalités, des brusques interventions et interruptions? Philosophiquement,ledevenirresteénigmatique.Etletemps?—Dieu? devantDieu?horsDieu?Ledivinlui-même?Lesthéologienshésitèrent.Et pourquoi l’apparition et la disparition (de ceci ou de cela) ? Pourquoi la naissance,lacroissance,ladégradation,levieillissement,lamort?Qu’enontdit lesphilosophes,depuisHéraclite?LaplupartontéludélaquestionduTempsau profitdel’immuable—sainte—éternelleVérité,del’Être,duRéeldéfiniet définitif.Ceuxquitentèrentd’explorerleTempsontditqu’ilyaleMêmeet l’Autre,laRépétitionetlaDifférence,l’UnetleMultiple,leFinietl’Infini. Entre les termes considérés, il y aurait non pas intervalles, mais fractures, coupures, peut-être même abîmes, béances ? Ce qui ne mène pas loin. On attendaitmieuxdelaphilosophie! Lestentativesunitaireséliminentletemps:parl’Être,laSubstance,l’Éternel, le Vrai, l’Absolu, l’Identique ; cette position, si fréquente chez les métaphysiciensqu’ellesemblegénératricedelaphilosophie,impliquelerejetdu devenir dans l’apparence, l’illusion, l’erreur, le mal. Quand aux tentatives binaires, elles réussissent mieux à saisir (certains disent : à sauver) le mouvement,lechangement.Lesphilosophesontdressédeslistesd’oppositions pertinentesquipourlemoinsinterrogentledevenir,siellesnel’appréhendent pas:leMêmeetl’Autre(déjàcitée,maisquijoueunrôledanslagenèsede presquetouteslesphilosophies)—connaissanceetreconnaissance—mobilité etrepos—relatifetabsolu,etc.Parfoiscesoppositionsfraientlecheminversla connaissance:legrandetlepetit—lecontinuetlediscontinu—lepairet l’impair—lelinéaireetlecyclique,etc.,etc.Prèsdenouslesoppositionsdu dedansetdudehors,del’ouvertetduclos,delastructureetdelaconjoncture, ontunegrandeportée. Bien qu’elles semblent « dialectiques », ces oppositions se contentent de renvoyerl’uneàl’autre,dansunjeudemiroirsetdereflets;dansunefixitéqui passeencorepourl’intelligible.Uneanalogie(illusoire)entre«dialogue»et

« dialectique » a parfois fait croire qu’en toute opposition pertinente il y a mouvementdialectique.Pourtant,laformelaplus«rigoureuse»del’analyse binaire,lestructuralismeetl’analysequiisolelastructure,atoujoursécartéle devenir,aussibienenlinguistique(l’étymologie)qu’enethnologieetsociologie (lesnomenclatures),enépistémologie,etc. Ainsirevientaujourunethéoriequi,pouravoirmenélongtempsunparcours quasi souterrain et n’avoir émergé que tardivement, n’a pas eu moins de fréquence et d’influence que les thèses précédentes : l’analyse ternaire ou triadiquesaisitledevenir(oudumoinsl’atteintmieuxquelesautres,cequi n’exclut en rien des élargissements, des analyses multidimensionnelles, des entrées de paramètres). La triade hégélienne « thèse-antithèse-synthèse », à l’origine,avantsabanalisation,prétendaitconstruireledevenir.Illusion.Ellene construit qu’une représentation. La triade marxiste « affirmation-négation- négation de la négation » veut produire le devenir, qui depuis lors n’a pas confirmécettegrandeambition;notammentencequiconcernel’Étatetla communauté(niéeparl’histoirepuisrétabliedanslecommunisme).Ilsemble qu’ilyaiteudansletempshistoriquenonpasdesabîmes,dessurprisesetdes lacunesinfranchissables,maisdesbifurcations,desrebroussements,détourset détournements,quelatriadeinitialen’incluaitpas.L’hypothèsetriadiquen’est paspourautantépuisée.Resteladémarcheanalytique:troistermes,dansun mouvementcomplexe,oùtantôtl’untantôtl’autres’affirme,contreteloutel autre.Ilnes’agiraitqued’uneanalysedudevenir,etnonplusd’uneconstruction oud’uneproduction.Cequin’interditpasladécouverteoulareconnaissance d’unsens,d’unhorizondecedevenircomplexe.Cettethéorietientcomptedece qui advint au cours d’un siècle, et ne laisse pas indéterminé le devenir. Au contraire : elle permet une stratégie (sans certitude absolue d’atteindre l’objectif).Pasd’abîme.Pasdefailles,nidecontinuitésfaciles:desrapports complexesetchangeants.Doncdespossibilités,desincertitudes,deschanceset desprobabilités. Lecasd’analysestriadiquesexemplairesnemanquentpas.Lamusique,artdu temps,avecsestroismoments:lamélodie,l’harmonie,lerythme—lavie politique contemporaine, avec ses trois aspects : l’État, la nation, les classes—lanatureoumatière,avecsestroiscatégories:l’énergie,l’espace,le temps, etc. Chacun de ces termes peut se saisir en soi ou dans le rapport conflictuelaveclesautres,avectelautre Entrelestermesdetellestriadesapparaissentetsedéploientlogiquementdes contradictions;d’autrepart,danslesactesetlesactivités:desconflits.Ony

reviendra. Pourl’instantrevenonsautempshistorique,maldéterminé,encorequel’on puisse garder la thèse selon laquelle il a un axe : la croissance des forces productives—letravailetsonhistoire.Ceciposé,nemanque-t-ilpasàce schémadesdimensions,pourserapprocherdelacomplexitédudevenir?

a)L’histoiredel’histoirepourraitluiajouterunetelledimension,àcondition de ne pas se contenter d’une sorte de « second degré » des récits, d’un commentairedeshistoriens.Encherchantcommentunecertaineconscience,une certaine connaissance, une certaine mémoire (non sans interprétations idéologiques) des faits et des événements passés ont pu intervenir dans la pratique et la vie sociale des peuples. Comment se représentaient leurs

antécédentsceuxquifirentlaRévolutionde1789?Commententendaient-ilsse

rattacheràunpassé—ous’endétacher?L’histoiredel’histoiredéborderaitles événementsetlesinstitutions,lesinterprétationsetlesidéologies.Nonsansen tenir compte ! Ce qui la rapprocherait, sans confusion, de l’histoire des idéologiesetdelasociété.Histoiredelaconsciencehistorique,elletiendrait comptedesmonuments,desfêtescommémoratives,descérémoniesofficielles, maisaussiduvécu,duquotidien,decequecroyaientetfaisaientles«gens» selonleursconditionssociales.Cequimèneraitàladétection,àladécouverte, des«courantssouterrains»,endessousdel’histoireapparente,superficielle.

b) En élargissant l’historicité sans tomber dans l’historicisme, on peut concevoir une histoire de l’espace (social), du temps (social) qui s’ébauche depuisdesannées.Passeulementavecl’histoiredelamesuredutemps,cequi n’estpasnégligeable,maisavecl’histoiredescalendriers,quisaisitl’interaction entrelecosmologiqueetlereligieux,leprofaneetlesacré,lecycliqueetle linéaire;brefunepartdesrythmes.Lesnotionsdegenèseetdegénéalogie viennentenrichircelledetempshistorique.Lagenèsedutemps(pratique-social) etcelledel’espaces’intègrentàl’historicité.Cequirejointl’étudedesrapports declasse,carlesemploisdutempsetdel’espacerésultent,àleurmanière,de cesrapports.Quantauxgénéalogiesdetellereprésentation,detelleidéologie, ellesréserventdessurprises:les«courantscontraires»ou«souterrains»qui toutàcoupémergent,surgissent.

c)AvecMarx,uneformeprincipalelaforme-marchandiseetsesimplications

(échange,argent,marchés,transports,etc.)s’offraitàlarecherchehistorique;

elles’yengagera,ennégligeantetlaformepourelle-mêmeetlagenèsedes formes.Ceciaunom,parfois,dumatérialismehistorique:ens’attachantaux «contenus»,auxproduits,auxmatières,auxtravauxproductifs,àlacondition pratique des producteurs, aux rapports de production. Le déploiement de la forme et des formes, comme dimension de l’histoire, apparaît mal dans les travaux des écoles marxistes (bien que Lukács ait insisté sur la forme- marchande,etFredJamesonsurlesformesesthétiques,etc.).Orlaformeen généraletlesformesparticulièresengendréesaucoursdutemps(historique)ont prisuneexistence(socialeetpratique)encoremalcomprise:àlafoisabstraite, presque«irréelle»,etcependantconcrètement«réelle»—àlafoisrelative (composéederelations)etagissante,suscitantdescontenuspourlestraverseren impulsant « autre chose ». La forme-marchandise, au cours de ce vaste processus,segénéralise,traverselecapitalisme,semondialise(danslemarché mondial).Cheminfaisant,elleengendred’autresformes,violemmentefficaces. Parexemple:lasimultanéité,actemondialetsocial(pratique)parlequeldes «objets»distantsdansl’espaceetletempsserapprochentjusqu’àcoexisteret presquecoïnciderpourlescommunicationsetmédias,pourlaTV,etc.Immense processusencorepeuélucidé,niducôté«marxiste»,nibienentendudel’autre côté,l’onpréfèrenepasvoiretnepassavoir. Lamédiatisationproduituneimmédiatetéambiguë,simulantl’immédiateté sensible, appelant une immédiateté autre, une présence à nouveau sensible. Commel’identitéengendrel’identification,l’échangeengendrel’équivalence, quinesebornepasauxchosesévaluéesenargent,maisauxêtreshumains.Et aussilaréciprocité,formedel’engagementcontractuel(quiégalise l’inégal, aussibiendansle«contrat»—ouconvention—detravailquedanslecontrat de mariage). Plus généralement, la forme logique a été sous-estimée non seulementenraisondumatérialismemaisàcausedeladialectique,surestiméeet cependantmal«fondée». Laforme:conceptfondamental,motclef!Lanégliger,celaveutdirequ’on enlèveunedimension à l’histoire, à la genèse de l’humain (pratique-social). L’isoler, en la surestimant, en lui donnant une importance exclusive, quasi métaphysique, c’est aussi méconnaître le développement ; alors, c’est le formalisme.Ilenvademêmepourfonctionetstructure,conceptsfondamentaux quel’onporteàl’absolu,quel’onextrapole,danslefonctionnalisme(comme s’iln’yavaitquedesfonctions,sansgenèse,sansdevenir,sansruptures)etle structuralisme (comme s’il n’y avait que des structures sans conjonctures, égalementsansdevenir).

Inutilederevenirtroplongtempsenarrière:laformesedéploieàpartird’un commencement,humble,inaperçubienquedonnédanslesensible:lelangage, leséchanges,lespremièresmanifestationsdu«commerce»,letroc,lepillage, letribut.Laformecommetelleapparaît(seformule)enGrèce,bienquel’Orient (Chine )nel’aitpasignorée.Sedéployantsurplusieursplansdanstousles domaines(lapratiquedeséchanges,laconnaissance,l’artetl’esthétique),la formeseformulelogiquement. Annoncée par la philosophie présocratique, par la connaissance (mathématiqueetcosmogonie,maisaussirhétorique,grammaire,linguistiqueet sciencedudiscours,histoire,etc.)laformelogiqueetlaformeconceptuelle émergent avec Socrate et Platon, mais surtout avec l’aristotélisme, avec la somme des affirmations de Stagyrite concernant : la déduction et la rigueur démonstrative, le syllogisme, l’importance de la cohérence — de l’identité—danslaconnaissanceetdansl’action.Lelogosgrec,enmarche depuis Héraclite et Parménide (les Éléates), vient en pleine lumière dans la philosophie. Fait remarquable : pendant la même période, sans qu’il y ait coïncidence,laformesedéploiepratiquementavecleséchanges,lamarchandise et le marché, la navigation commerciale, l’importance de l’argent comme médiateurgénéral(entreceuxquiproduisent,ceuxquitransportentetvendent, ceuxquifontusage,c’est-à-direachètentetconsomment).Avecceséchangeset ce«commerce»s’affirmeunecivilisation,quidépérirabientôt,enraisondes rivalitésentrelescités-États. Touteslesformes,abstraites—concrètes,ontcedoubleaspect:d’uncôté logiques,donccodifiables,exprimablesaveccohérenceetrigueur—del’autre, pratiques,réglementantune(la)pratiquesociale,lasoumettantàdesprincipes d’abordcoutumierspuisstipulés.Cedéploiementdelaformegénéraleenformes diversifiéesmaisproches(lesdifférencesàlafoisnettesetminimales,comme danslesnombres),cedéploiementpeutsedire«dimensiondel’histoire».Ilne manquenideparadoxes,nideconflits.Ilseracontemal,seprêtemalauxrécits, surtoutsionleséparedes«contenus».Chaqueforme,dèsqueconstituée,se voitdéfinitive;onlacroitétablie.Unformalismes’institue;desortequeles formesn’entrentdansledevenir(historique)qu’enluirésistant.Cequinevas pas sans le complexifier, sans produire des illusions et des idéologies (représentationsdiverses).Lesformalismescherchentàinstituer,àéterniserles formes(rites,rythmes,répétitions,variations).Cependantàpartirdel’identitéet durépétitif,laforme«pure»entredanslescontradictionsmultipliées.Pasde formesanscontenu;dèsqueconstituéeetplusencoredèsqueinstituée,laforme

suscite des contenus. Ainsi les échanges débutent humblement : modestes excédents,trocs;puisilsstimulentlesactivités,pourlarichesse.Lemarché,des débuts du commerce à notre époque, se mondialise. La forme n’est plus seulementgénéraleougénérique,maisgénératrice. Lathéoriedelaformeetdesformes,exemplaire,commenceenGrècemais n’atteintlamaturitéqu’avecMarxetaprèslui,danslamondialisation:réseaux multiples, systèmes d’équivalences, etc. La forme (notamment la forme- marchandise)exerceunepuissancequipeutdevenirénorme:égalisationde l’inégal(cf.contratsdetravail,demariage,etc.)—identificationdesdifférences (lesethnies,lesrégions,lespeuples,dansl’État).Parlaviolence?Non.Parune puissance distincte du pouvoir (politique) comme de la violence et de la répression, bien qu’elle puisse s’en servir : la puissance du (de la) logique, entrantdanslapratique. Chaqueformepeutsesubordonner,recevoir,susciterdemultiplescontenus. Ainsilaformecontractuelle(réciprocité).Suivrel’histoiredechaqueformeen tantqueforme,ceseraitpeut-êtreingrat.Suivrelesrapports«formes-contenus» avecleursconflitsauraitsansaucundouteplusd’agrément,desens,d’intérêt,en restituant l’intégralité de cette dimension. Et aussi, et surtout, en faisant apparaîtreenpleinelumièrelaluttedansletempscontreletemps.Ellesemène, danstouslesdomaines,lelégislatif,l’architecture,l’entretienducorps,parla forme. L’effort pour « persévérer dans l’être », effort qui n’empêche ni la vieillesse,niledépérissement,nilamort,lesretarde:ilfaitpartiedutemps socialisé.Cesefforts,cesforcesmentalesetsocialesmodifientlesrythmes:

depuislecombatindividuelcontrelamaladieetlevieillissementjusqu’àlalutte

politiqueparlesmoyensdescommémorations,cérémonies,monuments,riteset

œuvres.

d)Encoreunaspectdel’éventuelleextensiondel’historicité.Leshistoriens

ontmisétantôtsurledéterminisme(économique,sociologique,etc.)tantôtsur

l’indéterminisme(contingenceradicale,irrationalité,chaosd’événementsetde

témoignages,etc.).Oruneanalysequiremonteàlapenséegrecquemontreen

touteactiontroisaspects:déterminisme(s)-hasard(s)-décision(s).Jeplanteun

arbre.Déterminisme:leterrain,laforceduplant,l’engrais.Hasards:lapluie,le

vent,lesprédateurs,etc.Décisions:monchoix,l’espace,lelieu,etc.

Undéterminisme?Unenchaînementlinéairedecausesetd’effets?Celane

peuts’admettre,danslanaturecommedansl’histoire,quin’admettentqu’une

pluralitédedéterminismes,diversitérelevantdesciencesdistinctes(économie,

géographie,démographie,histoire ).Lehasard?Sadéfinition,saplace,son importance, posent des questions. Quant à son « existence », aucun doute. L’efficacitéducalculdesprobabilitésdansbeaucoupdechampsetdomaines rectifie le déterminisme causal ; sans l’abolir, car l’analyse et la prévision s’occupentencoreettoujoursd’effetsenremontantauxantécédents,aulieude partir de ces antécédents. Quant aux décisions, comment contester que le politiquesoitlasphèredeladécision—oudesdécisions?Ilfautdonctenir comptedecestroismomentsdetouslesactes:lapluralitédesdéterminismes, intervenant inégalement dans la situation — l’irruption de tel hasard—l’habiletéoulastupiditéouleserreursdesdécisionsindividuelles.Du côtédeshasardsseretrouventleschances,lesparis(gagnésouperdus),les enjeux,lespossibilitésetprobabilités.Cequicomplètel’histoiredéterministe parunesorted’histoire«probabiliste»quiconsidèrechaquesituation,chaque «conjoncture»,chaquemoment,commeunegerbedepossibilités,deparis, d’actionsmenéesselontactiquesetstratégies,ayantdeschances—uneseulese réalise(éclaireaprèscoupcequilaprécède,effetpermettantdecomprendreles causesetraisons).Ilrestetoujoursàdécouvriroùsetrouventladécision,le «décideur»,l’instantdécisif,celuidel’erreuroudel’habileté.Commentse déroulèrentlescomédies,lestragi-comédies,lesdramesde«l’histoire»? Cequiveutdireune«histoire»pluscomplexequ’unrécit,qu’uncompte rendu, qu’une chronologie. Au lieu de suivre un temps linéaire, à finalités prévisibles, elle essaiera de relier des temps multiples, des genèses, des interférences et des discontinuités (avec bifurcations, points ambigus, rebroussementsetcatastrophes). Ce qui veut dire non pas une historicité fragmentée mais diversifiée et rassemblée par une conception, celle de la « genèse de l’histoire », de son commencementàsafin(commeletravailquicommençaetfinira,commela politique). Ce qui signifie une problématique au-delà de l’histoire, donc «philosophique»,bienquedansunsensparadoxal.Parexemple:deveniret répétition(qu’est-cequiserépèteetqu’est-cequidevient?—Lesformes?Les cycles?Commentlerépétitifetl’identiqueengendrent-ilsledifférentiel?Que furent,entelleconjonctionhautementcomplexe,tel«moment»,lesenjeux,les chancesetmalchances?etc.) Reconsidérée dans cette perspective, la connaissance historique pourrait «servir»sanss’abaisser.Ladémarcherégressive(allantduprésentaupassé pour éclairer le passé par ce qu’il est devenu et ce qui est advenu) puis progressive (revenant au présent à partir de ses multiples et complexes

conditions, ceci pour « l’analyser », non sans viser une « explication » difficilement exhaustive) permettraient d’explorer le possible. Non pour fabriquerl’avenir,maispoursaisirleprobable,écarterl’impossible.Lepasséde l’histoireetdudevenirprendraientainsiplace,danslaphilosophierenouvelée,à côtédelapenséedulogico-mathématiqueetdelapenséedupolitique.Dansun système ? Non dans un projet. Selon quelle démarche méthodique ? Par déduction(logique)?Non.Parinduction,c’est-à-direenextrapolant,enpassant àlalimite?Non.Partransduction,àsavoirparconstructiond’unobjetvirtuel, en tenant compte des « données » mais aussi des tendances et tensions, de l’héritagedithistorique,decequ’iladevivant—etdemort S’ilsevérifiequelesdeux«modèles»quel’histoirerécenteoffreànos lendemains, celui du capitalisme « réel » et celui du socialisme « réel », s’épuisent,montrentleurs«mauvais»côtés(ceuxparlesquelsselonHegel avanceletemps),sicelasevérifie,commentéluderunetelledémarche?Ni découverte, ni production. Or, sauf surprise paradoxale, cette constatation s’impose. Il est arrivé qu’on annonce, prématurément, la posthistoire, comme la postindustrialité,lapostmodernité.Orl’histoirecontinue.Cequineveutpasdire qu’elle ne se transforme pas et qu’il faut cesser d’être attentif aux formes nouvellesdesévénements,desfaits.Sil’histoire,commetelle,neseterminepas encore,c’est-à-direqueles«forces»etles«formes»nesontpasencore maîtrisées, qu’il reste de l’aveugle dans le mondial, peut-être entrons-nous cependantdanslapériodetransitionnelle:lafameusetransitionaucoursde laquelle«quelquechose»finitet«autrechose»commence

C

Information(communication)

Informationetscientificité

Personnen’ignorequelesmoyensdecommunicationsemultiplièrentdepuis

l’époque«moderne»defaçonimprévue,avecuneaccélérationstupéfiante,

jusqu’àl’informatiqueetles«technologiesrécentes».Certes,ilfautdistinguer parmicestechnologiescellesquis’appliquentàlaproductiond’effetsmatériels, remplaçantpeuàpeuletravailmanuelpardesmachines(automatisation,ces machines étant autorégulées, « autocontrôlées » plus ou moins parfaitement)—etlestechnologiesdelacommunication,commel’informatique proprementdite.Ilfautaussiremarquercontrelesextrapolationshâtives,quela productiondesignes,detextes,d’images,estloind’avoirremplacélaproduction dechoses,d’objets. Iln’enestpasmoinsexactqu’ilsepasseunchangementqualitatifdansla production:importancecroissantede«l’immatériel»encomparaisonavecle matériel.Encorenefaut-ilpasinterpréteràtortetàtraverscetteoppositiondela production«matérielle»etdelaproduction«immatérielle».Celle-ciatoujours besoin d’appareils, de « moyens » pratiques, de matériaux. La production «matérielle»continue,nonseulementenraisondebesoinssociaux(manger, habiter,sereproduire,sedéplacer)maisparcequelathèsed’undéplacementde l’économiqueversleculturelcontientuneidéologiesuspecte:uneextrapolation. C’est une thèse propagandistique à court terme. Assimiler la production matérielleàuneséried’actesvulgaires,quepeuventaccomplirdesrobots,—et laproduction«immatérielle»àlacréationbaptiséeculturelle,c’estnettement abusif. Admettons que l’informationsoitune forme, et même la perfection de la forme, la dernière en date, la plus puissante, capable de simultanéiser (l’instantanéisme)lemondial.Cetteformeefficacepeutappeler,susciterdes

contenus;elleabesoindecontenus!Ellenepeuts’enpasser.D’oùviennent-

ils?Commentetpourquoi?Pourrait-ellelescréer?Laformeetlecontenu

coïncident-ils,s’identifiantparunemagielogique?Onsaitquel’informationa

deslois,qu’ellen’yéchappepas,qu’avecellecen’estpaslacohérencelogique

quis’établitdansla«culture».

L’informationetlacommunication(lesmoyensoumédias)ontfaitnaître,

autantouplusquedescontenus,del’idéologieetdesmythes.Lacommunication

nesecontenteraitpasdefairevoirousavoir«cequ’ilya»(cequiest).Elle

auraitunpouvoircréateur.Elletransformeraitlasociétécommelascience.Toute

sciencedeviendraitsciencedelacommunication,àcommencerparlascience

(lessciences)delasociété.Ettout,depuislevécuquotidienjusqu’àl’œuvre

d’art,deviendraitsavoirscientifique(sciencedelacommunicationproductriceet

créatricedecequientourelesêtreshumainsetfaitleursrelations).Le«tout»

danslatransparence,danslalumièredevenuetransparencesociale.

Informationetidéologie

Qu’ya-t-ild’exactdansunetelleaffirmation,quiimpliqueuneméthodologie.

Ilyaunethéoriedel’information.Théoriescientifique,laquelleàlamême

ampleur (et peut-être des limites ou faiblesses analogues) que la théorie newtonienne de la gravitation, celle de la relativité, celle de l’énergie. Fait remarquable : cette théorie hautement scientifique naquit directement de la pratique sociale. Ce qui rend rétrospectivement d’autant plus dérisoire la positiondeces«marxistes»(plusoumoinsstaliniens)quijadismirentdansle même sac : l’idéologie bourgeoise, la relativité, la physique probabiliste (quanta),lathéoriedel’information,labiologiegénétique,etc.Cequifaillit coûtercher,ouplutôtcequiacoûtécherausocialisme«réel».Alorsquela

« révolution scientifique et technologique » venait emplir le vide laissé par l’échec(relatif)delarévolutionpolitiqueetsociale,onl’aprisepouridéologie! Sansplusanalyser:sansdiscernerlapartd’idéologie—celledusavoir—celle delapratique.Passons!Lathéorienaquitdel’étudedutéléphoneetdela recherchedeprocédéspermettantd’accroîtrelacapacitédeslignestéléphoniques (lenombredesmessagessurlemêmecanal).Ellenaquitaussiderecherchessur lafréquencedeslettres,defaçonàaméliorerlesdispositifsdesclaviersdes machinesàécrire. Ce qui distingue l’usage courant, pratique, et quelque peu trivial, du mot

« informatique » de son acceptation scientifique et théorique, c’est d’abord

l’exposé logico-physico-mathématique. Les messages se quantifient-ils ? Se prêtent-ilsàladéfinitiond’uneunité,d’unemesure(d’unzérooud’unétatnul), doncd’opérateurssurlesquantitésainsidéfinies,enécartantlequalitatif?(Le contenu étant mis entre parenthèses, ce qui ne veut pas dire inexistant, au

contraire!)Toutmessageimpliqueunémetteuretunrécepteur,plusuncanal, uneconventionconcernantlessignesemployés,lescodagesetdécodages,plus unetechniquedetransmission.Orils’avèrequetout«trajet»peuts’accomplir selonprogrammesetdesmachinesl’effectuer. Il n’y a pas lieu ici d’exposer cette théorie, à laquelle se consacrent de nombreuxtraités.Cependant,la«philosophie»del’informationneletdela communicationsedisperseenpublicationsfragmentaires,quitententparfoisde systématiser outrancièrement, mais réunissent mal les données. Ici, pour contribueràdégagercettephilosophie,indiquonsseulementque:

a) La théorie se développe mathématiquement, appliquant aux quantités

informationnelleslecalculdesprobabilités.Cequiévoqueunethéoriegénérale delamesure(venantdelapratique — définissant des abstractions — un commencement, une unité et des conventionsd’emploi—unretourverslapratique).

b)L’analogieentrelathéoriedel’informationneletlathermodynamiqueaété

remarquéedepuislongtemps.Desortequel’informationnelapparaîtcommeune

énergiesociale,énergiefine(comparable,sanspoussertroploinl’analogie,à

l’énergienerveuseetcérébraledansl’organismevivant;alorsquelaproduction

«matérielle»serapprocheraitdel’énergiemusculaire«massive»

c)L’informationneladeslois,notammentcelledelaconservationdel’énergie

(stockage,mémoires)etdesadégradation,aucoursdesmessages.Cequioblige à quelques réserves sur la fameuse idéologie de la transparence (la pratique sociale et politique s’éclairant, comme au lever du jour, par l’efficacité informationnelledesmédias!).D’autrepart,unedifficultémalexploréenepeut

s’éluder ; quels rapports entre la dégradation, la rénovation, l’invention, la productiondel’informationnel?L’entropieasonrôleetsonimportance.Au cours de « l’histoire », n’y a-t-il pas eu perte d’informations concernant la «nature»,lesplantes,lesanimaux,les«corps»etlecorps?

).

d) L’informationnel se reconnaît, à travers sa quantification et sa mesure,

commeuneforme,celledelacommunication.Avecuncontenu:cequel’on transmet,lemessage.Formeultime,dernieravatardel’identité,àtraversla simultanéité,laréciprocité,l’égalité(plusoumoinsfictives)?Peut-être.Pour beaucoup de modernistes l’information, à la fois production dominante et domination(gestion)delaproduction,del’espaceetdutemps,changelemode

de production. La société moderne passerait de la production matérielle aux « immatériaux ». Il est d’ailleurs pratiquement certain que l’information (productiondesignes,d’images,detextes)asuscitéouraffermidesnotions telles que : réseaux, flux, nœuds, etc. L’informatique, si cette théorie se confirmait,apporteraitune«fin»,unterme(peut-êtreuneimpasse).Société post-quelque-chose(industrie?matérialité?modernité?).Dèslorslevécuetla pratiquerésulteraientd’uneapplicationtechnologique,savoir«transformé»par la communication. Ce qui de toute évidence entraînerait des modifications «culturelles»—ouplutôttransformeraiten«culture»levécu,lesensible, voirelesensorieletlesensuel.

e)Quoiqu’iladvienne,l’informationneléclairerétrospectivementunaspect

del’histoire.Quirecevraitàtelmomentdesinformations?Parqui?Parquels

canaux?Avecquelenjeu?etc.

f)Maisvoiciuneffetbeaucoupplusimportantdelathéorieetdelapratique

informationnelle:lanotionderedondance.Ellesedéfinitmathématiquement:

l’inversedelaquantitéd’information:R=1/I.Plusunmessagesurprend,plusil

apporte d’information, mais plus il est difficile à décoder. L’occurrence, la surprise, le hasard s’intègrent au connaître, à l’organisation, à l’action. Ala limite ; l’indéchiffrable. Par contre, le message qui se répète (redondant) se comprendvite,sedéchiffretôtoutard;maislarépétition(identique)n’apporte plusrien.Alalimite,lemessagevide:aussitôtcompris. Or la redondance, c’est-à-dire la répétition, c’est bien l’identité. Ce qui confirmeetpréciselecaractèreformeldel’information.Latautologieidentitaire (AestA)estparfaitementredondante(avecunedifférencestrictementminimale entreAetA:leurfaibledistancedansletempsdel’énonciation).Qu’ilfaille répéter un message pour assurer la compréhension montre l’inévitable dégradationdel’énergie(bienquecettedégradationnerésultepasdel’identité logiquementpriseetdurépétitifcommetel,maisdelarépétitiondansletemps). L’aspect«philosophiquement»décisifdecetteanalysecritique,neserait-cepas unesuspicionvis-à-visdecetteintelligibilité—redondance—répétition?Si l’on en considère les conséquences, la suspicion se précise. Par exemple, l’architecturedite«moderne»etlesarchitectesn’ont-ilspascherchéàrendre l’espace—intelligible—parlaredondance,larépétition,donclamonotonie, obtenuesaisémentaumoyendubéton?D’oùviendrait,sil’onn’acceptepas cettehypothèse,l’uniformitédesquartiersrécents,despériphéries,alorsqueles traditionsarchitecturalesallaientversladiversité,lasurprise,voirelasingularité (Gaudi, etc) ? Autre cas exemplaire : la publicité par les média mise habituellementsurunmixted’information(pratique:l’emploidesproduits)et deredondance(formules,slogans,symbolesanciens,telsqueleblanc,symbole depuretéetdepropreté,etc.)Quantauxdiscourspolitiques,nesedonnent-ils pas à la fois pour novateurs et pour intelligibles, la redondance dominant l’innovation?Laconnaissanceelle-même,secrétant(engendrant,maisdansle secret)soncôtécritique,neseréduira-t-ellepasunjouràl’information,etparce biais, au redondant (citations, références, dictionnaires, encyclopédies, mémoires)? Dansl’orientationcritique,impossibledepassersoussilencel’emploides media, le « milieu » médiatique, la « mediatisation » massive et généralisée—leurrapportavecl’immédiatpassé,présent,virtuel.L’entréede l’image,massivement,au20 e siècle,danslaviepubliqueetprivéeàcomplétéla

triade : voix (et musique) — écriture (textes) — images (reproduisant ou «imaginant»).Laproductionetlatransmissionaccéléréesdetextes,designes etsignaux,demusiques,avecdesprocéduresdéjàconnuesmaisperfectionnées (codages-décodages,canaux,etc.)accompagnentl’usageàpleinrendementdes trois éléments du communicable. Ce qui tendrait à surmonter l’antique oppositionpertinente:«expression-signification»(expressiond’unsentiment, d’unvisage,d’uneauthentiquesubjectivité—significationvisantuneffetdans unautre«sujet»,doncrhétorique).Cetteoppositionclassiquedisparaît-elle? Non.Ellerevientavecd’autresconstatations,d’autresmoyens,àlafoisplus efficacesetplusabstraits.Carl’image,mêmesoutenueparlebruitetlesvoix (commentaires)nepeutquestimulerlesdrames«réels»etlevécuqu’elle prétendrendre«présents».Enfait,elleleurenlèveletragique,enlesréduisant audramatique,aupathétique,oumêmeàl’accidentel,quel’onregardeavecune certaineindifférence!Cetteabstractionn’empêchepaslapénétrationdesmedia (TV) dans la pratique, en insérant le « vécu » (l’immédiat) dans les intermédiaires,leséchangesauxdeuxsensdecemot:lesensétroit(venteet achat de l’image-marchandise) et sens large (la communication). D’où la question:quedevientlesensible?L’imagelesupplante-t-elleouva-t-elleau devant d’une immédiateté autre ? Laquelle ? Jusqu’où va l’imitation — la simulation—d’une«réalité»quivientenvisitechezvous? Bref,l’informationnepeutseréduireniàunetechnologieousavoirappliqué, niàune«infrastructure»ouàune«superstructure»delasociétéindustrielle (soitcapitaliste,soitsocialiste).Elleseproduitetentredoncdanslaproduction; bienqueleproduitnesoitpas«matériel»,l’immatérieln’estqu’unefiction. Figurant(faitseteffets)danslesforcesproductives,ellemodifiel’organisation dutravail(robotique,bureautique,donclesrapportsdeproduction.Elleaun coûtdeproduction,unusage(software,firmware,logicielsetprogiciels).Entant quemarchandise,ellesestocke,circule,sevend,seconsomme.Elleaunprix.Y a-t-ilunmarchédel’information?Lesfirmesmondialessontappuyéesparun systèmemonétaire,financier,stratégique,bienprotégé.Quedevientlanotion classiquedumarché?S’ilyamarchédel’information,ilrestecaché;onignore sonfonctionnement,bienquelesbénéficesdesfirmesmondialessoientpubliés. Le rôle de l’informationnel dans la production étant situé, il resterait à déterminersonrôledanslareproduction.Ilseveut,ilestpeut-êtredéterminant, pour autant que la gestion informatisée maîtrise les procédures depuis la naissancedesproduitsjusqu’àleurconsommation,encontrôlantlestockage,les transports, la répartition, jusqu’aux études de marché, au « marketing », au

«merchandising»,àlapublicité.Laprévisionquipermetlaprogrammationdu quotidien,c’est-à-diredesactesetrapportshorsdelaproduction,joueunrôle danslareproductiondesrapportssociaux. L’information se donne donc pour terme et fin (dans le double sens :

terminaison et finalité) de l’économique, éventuellement du politique par la gestion.D’oùlaquestion:Change-t-ellelavieouannonce-t-ellelapériodedu « réel » changement ? est-ce une fin ou un commencement ? Stagnation ? Catastrophe?Ouverture?Findequoi? Saint-Simon, suivi par Marx, prévoyait que l’administration des choses remplaceraitlepouvoirsurleshommes;defaçonimprévue,cevieuxprojetne seréalise-t-ilpas?Onpeutcroirequel’informationetlacommunicationne permettentpasseulementdesrapportssociauxintensifiés(enquelsens?dans quelle direction ?) mais permettent aussi le déplacement de capacités organisatricesetproductivesverslagestiondeschoses.Parmalheur,ilsemble (jusqu’ici) que l’informatique permette d’adjoindre la gestion des choses au pouvoirsurleshommes!Doncenredoublantlesrapportsdedépendance,de domination.Engérantaussil’espaceetletemps D’oùlaredoutableambiguïtédel’informationnel.Onledonnepourledernier avatardelaproduction,rendantpossiblecequisemblaitimpossible:lamaîtrise universelledes«faits»,desforces,desphénomènesnaturelsethumains.Ily auraitbientôtunbouclagedel’action,revenantverssessourcespourachever sontrajeteninformanttoutcequirestaitcaché,secret,non-découvert.Finde parcours!Partiedel’identitéabstraite(pure-formelle)définissantunpointzéro, un début du dénombrement de l’univers, puis procédant par répétition et moindresdifférences(toujoursdéfinies),l’informationnelaboutiraitàl’identité concrète,àlafoisgestionetorganisationetorientation;cequisaisiraitàlafois letemps,l’espace,l’énergie—ouencoreleschoses,lesgens,leursrelations. Donc, règne définitif du logique par réduction et même élimination de l’incohérence(dunégatif).Peut-êtrele«culturel»émergerait-ilainsi;àmoins quecenesoitun«farniente»perpétuel:écouteretvoir,passivement,«tout» étant automatique. Fin de quoi ? Une immédiateté, résultat de toutes les médiations,sesuperposeraitàl’immédiatinitial,lesensible,la«nature»;enle dissimulant.Oubienenlesimulant?Enréactivantl’originel,ouenl’oubliant? Redoutablesambiguïtés,enquisemêlentletechnologique,l’utopie,lafiction. Maisaussilamémoire,l’imaginaire,lerêve. Parailleurs,ouplutôtenattendant,l’informationnels’utilisepolitiquement:

pourmanipuler.C’estbienconnu.Parailleursencore,desprofitsgigantesques

vontauxfirmesquidominentl’informationnel.Cequinevapassansconflits.

Ontendàoublierquel’informationestunbiensocial(autantquelesavoir—ou

lesgrandsmoyensdeproduction).Ce«biensocial»quin’estpasseulementun

«bien»,consisteenuneénergiefine,richedestimulations(virtuelles).Cequi

permettraitàla«base»unjour,desereconstituer,deseraffermir,deprendrela

voixetl’image,laparoleetlesens,si

Ledroitàl’information?Malformulé,contesté,c’estpourtantlamoindre

revendication.Ilprendraittoutsonsens,siunprojetarrivaitàseproposerdans

cedomainesansfrontières;enallantverslesprésencesetnonversunprésent

hyper-médiatisé.

Onpeutconclureiciquel’informationnelestaujourd’huilethéâtreetl’enjeu

d’unconflitgigantesque,bienqueseulsensoientvisiblesquelqueseffets.Donc

aussil’enjeud’unenouvellealliancecontrecertainsusages—pourd’autres

usagesetuneautreproductiondel’informationnel.Sansquoicelui-ciiraversla

dégradation. Ce qui n’évitera pas les explosions, les délires collectifs. Au contraire ! Dans ce mode de production et cette société, s’accompagnent fidèlementlacréation,ladestruction,l’auto-destruction.Lanouvellealliance autourdemultiplesenjeux,partfondatriced’unprojetdesociété,sedistinguerait par sa force du contrat, par sa portée des pactes et programmes — par sa profondeurdesprisesdepositionpolitiques L’informationetlestechniquesditesavancéespermettent-ellesla«sortiede

crise»,tantsouhaitée,quiéviteraitdeplusvastesbouleversements?Permettent-

ellesdereleverletauxdeprofit? Onpeutseulementaffirmerquelemodede production qui se nomme, encore, « capitalisme », a jusqu’à présent trouvé moyende«sortirdescrises»pardiversesinnovations.Elleslestimulèrentau lieudel’abattre(mêmelesguerres!).Paradoxe?Oui,undeplus.Qu’ilyaitdes effortsencesens,avecdesauxiliairesdiversetimprévus,c’estun«fait» accomplietconstatable. Contreceseffortsunprojetdesociétédoitmettreaupremierplanledroità l’information, en le définissant concrètement, comme aspect important de la nouvelle citoyenneté. Ce droit ne se confond pas avec le statut juridique et institutionneldel’informatique,desbanquesdedonnées,etc.Statutqu’ilfaut aussiexaminerdeprès.

D

Le(La)logique—(Le)Lalogico-mathématique

Lalogiqueetleslogiques

Quelascienceentredanslaproduction(danslesforcesproductives),c’était uneaffirmationdéjàbanaliséeavantlapublicitédela«révolutionscientifiqueet technologique».Celle-ci,d’ailleurs,vintàsonheure,préparéepardemultiples «conditions»,circonstances,raisonsetcauses(dontleséchecs,relatifs,dela révolution politique et sociale). Ce qui semble moins banalisé, c’est de comprendrequele(la)logiqueestentrée,elleaussi,danslapratiquesociale. Sanslamoindreviolence?Parlaseuleactionpuissantedelapensée?Non.On aentrevu,onverraaussi,qu’ilyaunrapportentreviolenceetlogique,ainsi qu’une violence (une force, une puissance) propre à la (au) logique. Ce qu’occultelefaitquelalogiqueentantqueformes’enseigneséparément(hors pratique), soit à propos de la philosophie et de son histoire, soit dans des spécialitéshautementtechniques(logiqueopérationnelle,théoriedesstratégies, etc.).Ilnes’agitpasseulementdelalogiqueopérationnelle;ils’agitdetoute actionmenéedefaçoncohérente,nonseulementautitredel’individueletdetels individus qui dirigent telle ou telle opération, mais également au titre des groupes,desinstitutions,voired’uneglobalité,l’État(telÉtat)oulecapitalisme. Touteactionasalogique;l’extensiondutermevaau-delàpuisquedeslivres importants ont porté ces titres : logique du vivant — logique de l’inconscient—logiquedelasociété,etc.Ils’ensuitdeuxconséquencesla(le) logique se fragmente en multiples logiques, c’est-à-dire en logiques dont la diversitén’apasdelimites.Ilyadoncdeslogiquesrelatives,dontlerapportàla logique (formelle, rigoureuse) fait désormais problème. De plus chaque être humain pratiquant plus ou moins clairement une logique, la servant ou s’en servant, ne s’en trouve pas moins pris dans des contradictions également multiples. Il les réfute, refuse de les prendre pour ce qu’elles sont :

contradictions.Iltrouved’autresnoms(paradoxe,défi,confrontation,etc.).Les contradictionsmêmenonperçuesounonélucidéesn’ensontpasmoins(ici). Lalogiqueseretrouveenproieàladialectique—lathéorieetlapratiquedela cohérence,auxcontradictionsmêmesionécartelathéoriedescontradictions.Et cecidèsl’emploi(idéologiqueourhétorique)dudiscours,desmots.Ilyalutte constante entre la (le) logique et la dialectique. Celle-ci se trouve incontestablementsurladéfensive,depuispasmald’années.Maislamondialité comme le ponctuel montrent qu’elle n’a pas disparu, même si elle semble

obscurcie.

Lesexposésdeladialectique

Ellepeuts’exposer(théorie,démarche,concept)deplusieursmanières:à partirdelanature(matérielle)—àpartirdel’histoire—àpartirdela(du) logique.Lapremièreexposition,classiquedepuisEngels(élèvedeSchelling, philosophedelanature,plusquedeHegel,philosophedel’histoire)tireses argumentsdel’examendesforcesenconflits,desluttesetdelarelationentre l’humainetl’environnement,etc.Lematérialismeseliealorsclairementàla présencedelanature,àladécouvertedudéterminisme(gravitation,énergie).Ce lien,clairetdistinctau19 e siècle,aveclascienceaparlasuiteengendréun

dogmatisme,liélui-mêmeaupouvoirpolitique,avecdesconséquences:refus

desdécouvertesaccompliesducôté«bourgeois»,vitetaxéesd’idéalismeet

d’idéologie.

Deplus,lesargumentairesencettedirectionn’évitentpasdessophismes:

plusetmoins,grandetpetit,actionetréactionnesontpasdescontradictions. Substituerlacontradiction,sansautresprécautions,àla«contrariété»entraîne desdifficultés,enparticulierlorsqu’onveutcomprendrelesmathématiques:le grand et le petit, c’est-à-dire l’infiniment grand et l’infiniment petit. Les difficultésd’untelexposéetseslimitesproviennentdecequ’iltientcompte exclusivementdesrapportsàdeuxtermes(dontonditqu’ilss’affrontent).Ainsi lalumièreetlesténèbres,lereposetlemouvement,lepassifetl’actif,legraduel etlesubit. Orledualn’introduitquedesoppositions,constituantunestructure,donctôt outardunefixité.L’analysequiévitececôtéréducteurdelaréflexionduale commedelarationalitéunitaire,(identitaire)découvretoujourstroistermes. DéjàpourHegellelangagecourantetl’intellectquifragmentent,quiréduisent, n’aperçoiventqu’unoudeuxtermes.Laraisonetlapenséedialectiquerestituent unetriade:«Thèse—antithèse—synthèse».Aujourd’hui,plusd’unsiècle aprèsMarx,l’analyseneprétendplusaboutiràunesynthèse;elledécouvretrois termes(aumoins).Citonsencorepourillustrerànouveaucetteaffirmationla triadedelapuissance:«Avoir—pouvoir—savoir».Oucelledelamédiation:

«

«Déterminisme—décision—hasard»,etc.

Lanature?Ceconceptantiquen’apasterminésalonguecarrière,maisilse

débarrassed’unfinalismenaïfetsecomplèteavecd’autresnotions:matière,

Voix

texte

image

Ou

celle

de

l’action

».

:

énergie, processus, champs, etc. Établir une connexion dogmatique entre «matière»et«dialectique»,c’estrisqueruneextrapolation.Eninversantcette position(plus«idéaliste»qu’ilnesembleaupremierabord,carelleposeet suppose une sorte d’essence de la nature matérielle), on peut dire qu’une rechercheaniméeparladémarchedialectiquedécouvredansla«nature»des processusqued’autresdémarchesméconnaîtraient. Cetteaffirmationnesuffitpas.Ellerenvoieàlathéoriegénéraledesrelations entrelefinietl’infini,entrelecontinuetlediscontinu,entrelarépétitionetle devenir. Cette théorie prolonge la philosophie classique mais n’est plus philosophique, car elle tient compte de la logique et de la dialectique, des démarchesdelaconnaissanceenmathématiques,enphysique,encosmologie. Elle diffère beaucoup de l’épistémologie. Celle-ci se contente d’inventorier l’acquis;elle«nomenclature»etclasselesconceptsconsidéréscommedéfinis etdéfinitifs.Aumieuxellelesrangeenoppositionsàcaractèrelimitatiftelles quel’ouvertetleclos,ledémontrableetl’indécidable,lelogiqueetleparadoxal. Cequiéludeaudépartla(le)dialectique.Alorsqueladémarche(méthode)ici évoquéelaisseouverts(maisnonpointbéants)leschampsdelarechercheen cosmologie,enphysique,etc.;elleneposeàl’avanceaucunschémagénéralet laisseplaceàdesdécouvertes,àdessurprises,dansl’explorationdel’univers. Onsaitdepuislongtempsqu’ilestpossibled’exposerladialectiqueetdela fondersurl’histoire.Lematérialismehistorique,signéparMarxetEngels,se définit comme leur découverte cruciale, comme un tournant décisif dans la connaissance;ilimpliqueraitcettefondationdeladialectique.Encorequele rapportdumatérialismehistoriqueaveclematérialismedialectiquesoitsouvent admiscommeallantdesoi,alorsqu’ilexigeuneélucidation. Argument:l’essentieldel’histoiresedévoilantdanslesluttesdeclasses, agentsetmoteursdutempshistorique,lefondementdelapenséedialectiques’y découvre. Si vous niez que la dialectique s’enracine et se fonde ainsi, vous refusezàlafoislesluttesdeclassesetl’importancedesconflitsdansletemps historique.Vousabandonnezlemarxismeauprofitd’unrationalismeévolutif, conciliatoire,réformistedèslathéorie—avantmêmed’entrerdanslapratique; dèslors,laconnaissancedel’histoireseperdenanecdotes,enfaitsisolés,en détailsconcernantsoitlesévénements,soitlesinstitutions.Sansfilconducteur. Sansaxenicentre. Admettonsquelaluttedesclassesait«animé»letempshistorique.Encore faut-ilaussitôtajouterqueleschémaquireprésentecesluttescommeopposant deuxclasses,l’unedominante,l’autredominée,simplifielessituationsenposant

unesortedestructureconflictuelleàdeuxtermes. Pours’enrendrecompte,ilsuffitdelirelesécritshistoriquesdeMarx,oùil analyse telle conjoncture politique : par exemple le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.Cetteétudeconjoncturaleexposedesrapportsdeclasseshautement complexes,irréductiblesàuneopposition«structurale»polarisée,doncàune lutteausensschématiquegénéralementadmis.Yaurait-ilincompatibilitéentre les analyses qui opposent des structures de classes déterminées (plèbe et aristocratie, dans l’Antiquité — bourgeoisie et prolétariat dans le monde de production capitaliste) et les études de conjoncture exposant une situation concrète ? Non. Les notions de structure et de conjoncture ont un rapport dialectique:enconflitetcependantcomplémentaires,àconditiondenepas séparercequisedonneconjointement. Ilsembledoncdifficiledecaractérisersansréductionl’histoireetletemps historiqueparlesseulsrapports(conflictuels)declasses,etdefonderainsila dialectique. Il faut joindre à ces rapports de classe le rapport des sociétés globales à la « nature », la croissance des forces productives, l’innovation technique,lemouvement(conflictuel)desstructuresetdesconjonctures,qui correspondàlacomplexitédessociétésemportéesdansledevenirhistorique. Une considération déjà énoncée renforce ces arguments : la marchandise apparaîtenOccident,lorsdel’Antiquitégrecque,danslesrelationsd’échange entre les cités méditerranéennes (non sans violences, pirateries, agressions, rivalitésetguerres).Elleapparaît«danslespores»(Marx)decessociétés. Cependant,laformedel’échange,avecsesmoyens(lesmonnaies)n’enestpas moinsproduite(oucréée,carils’agitd’unecréation,celled’uneforme)par l’échangequiproduitàsontourdelarichesse;lesacquisitionsétendentle domainedelaforme,luifournissantdescontenus.Ilfaudraplusdevingtsiècles pour que la forme gagne le monde entier dans le marché mondial. Le capitalisme,avecsesrapportsspécifiques,apparaîtsurcefonds,qu’ilcontribue àaccentuer,àdévelopper,àmondialiser. Revenonsicisurunethèseexposéeparailleursplusieursfois.N’y-a-t-ilpas de vastes champs et processus que la dialectique permet d’explorer ? sans schématiseràl’avance;maisenfournissantdesconcepts?Lesrapportsdecette formedel’échange(marchandise)etdescontenus(leschosesmatérielles)—les rapportsdumarchéetdelamarchandiseaveclaformation,l’accumulationetle déploiement du capital s’explorent, sont champs de recherche. Bref, une historicitéliéeauxclassesmaisirréductibleàunesortedemécaniquedeclasses, irréductibleaussiauxévénements,commeauxinstitutions(doncauxdémarches

etméthodesévénementiellesetinstitutionalistes)s’éclaire«dialectiquement». Ilseraitdéjàpossibledeconclure.Laméthode(lapensée)dialectiquenepeut nis’exposernisurtoutsefonderselonlesschémasgénéralementadmis;niselon la philosophie (et l’opposition « sujet-objet »), ni selon la nature et la philosophiedelanature,niselonl’histoire,laphilosophiedel’histoireetle matérialismehistorique.Aucontraire:unefoisétablie,lapenséedialectique éclairecesdomaines.Elledoits’exposeràpartirdelalogique,exigéeparla logique,àpartirdeslimitesdesalogiqueetdesdéficiencesdéfiniesparson fonctionnementetdanssonincontestableefficacité. Al’immensepositivitérégieparlalogiquedansdiversdomaines(onpourrait dire : dans le royaume ou l’empire du logique) s’oppose une non moins formidablenégativité.Cequicaractériselamodernité:enversetrevers.Ici,ilne s’agit pas d’une opposition abstraite et paradigmatique, productrice de significationsetdesens,maisd’unconflitpratique,enprofondeur:d’untravail dedestructionetd’auto-destruction,immanentau«réel».S’ilestvraiquece qu’onpersisteànommernaïvement«crise»neseborneplusàl’économique, ouàtelleoutelleidéologie,cemotdésigneunvasteprocessusquiébranlela culture,puislepolitiqueetl’économique,l’État,puislatotalité(enconstituant cette totalité par la voie de la négation, et non point, comme l’ont cru les hégéliensetbiend’autresparlavoiedel’affirmatifetdupositif). Reste une énigme, parmi d’autres moins pressantes, un paradoxe, une interrogation : le destin de la philosophie. Écartée comme fondement de la dialectique,nonréalisée selon la promesse et l’annonce de Marx, comment résisterait-elleàl’entréedansla«crise»?S’ilya«crisetotale»,c’est-à-dire engendrantparlavoiedunégatifunenouvelletotalité,celledufini(terminé historiquement),ilyacrisedelaphilosophie Cette«crise»peut-ellesedéfinir?Oui,parcertainstraitsdelacriseen général,maisaussipardestraitsspécifiques.S’ilya«révolutionculturelle», avecousansrévolutionpolitique,laphilosophienepeutpasnepasensubir quelques conséquences. Elle se transforme. Sinon elle se dégrade, quelques spécialistes faisant de louables efforts pour la maintenir dans sa forme «classique» Mais, dira-t-on, la logique règne. Sans partage. On s’en réclame de tous côtés;orlalogiquefaitpartiedelaphilosophie.Réponse:justement,elles’en sépare;elleentrepoursoncomptedanslesavoiretdanslapratique.La«crise» delaphilosophieprovient,entreautresraisons,decetessoretdecetemploi autonomesdela(du)logique.Emploiquiseconstate,qu’iln’estplusquestion

de contester. Au contraire : il faut l’accepter et le prendre comme point de départ, comme commencement. En montrant les bornes, les limites de la logique.Enlamontrantenproieàladialectique,desortequelasituationse renverse ; dominante, la logique sera dominée. Pour le moment, c’est le mouvement,ledevenir,leprocessusquifont«l’objet»delathéorie:lemoment oùlasituationseretourne(danslathéorie). Lagrandeforcedelalogiqueetdeslogiciens,c’est:

a) d’avoir tenté de penser les mathématiques (ce qu’ont le plus souvent simplifié les dialecticiens, sans aller jusqu’à traiter les mathématiques «d’idéologiebourgeoise»); b)d’avoirposéquelesmathématiquesétantparessenceunepenséeetmême lapensée,ilétaitnécessaireetsuffisantderéfléchirsurelles,pourrépondreaux questions dites philosophiques, métaphysiques, religieuses. Pour éliminer les problèmesdusàl’incohérencedudiscours,doncsanssolutionniréponse.Car «effetsdelangage». Qu’ya-t-ild’acceptabledanscesambitions,liéesdeprèsàlaphilosophie classique ? La philosophie continue. Sans aucun doute. Mais, si elle ne se transformepas,netombe-t-ellepassouslecoupdelaloidedégradation,loidu négatifetdumortel,quiatteinttouteénergie,mentale,sociale,naturelle? Laquestiondelaphilosophiecommetellen’ajamaiscesséd’êtreaucentredu débat.Ellel’estencetinstant,icietmaintenant,plusquejamais;cars’ilest question de logique et de dialectique, c’est qu’il y a non pas une question philosophique,maislaquestiondelaphilosophie. D’autantquelestermesduproblèmesedéplacent,changent,aucoursdela «crise»etdanslacrise.Réaliserlaphilosophie,selonlemotd’ordredeMarx, est-cequecelaaencoreunsens?L’informatiqueetlalogiquevont-ellesence sens—oubienensenscontraire?Peut-onlesignorer?Lesdétourner?Sila philosophieadumalàentrerdansleréeletlevécudanssaforme«classique», nefaut-ilpasmodifiercetteforme?Doncinventer,pourl’insérerdansunprojet global,uneautreformedephilosophie?Est-cequecetteinventionnefaitpas partiedelarévolutionculturellequisepoursuit,(àtraverscequichangeou contreleschangementssocio-politiques);cedontilseramaintesfoisquestion parlasuite. Sil’ontireaujourd’huilesleçonsdupasséhistorique,cen’estplusseulement lesmathématiquesetlelogico-mathématiquequ’ilconvientdepenser(demener aupenser).C’estaussil’art.Marxaproposéderéaliserlaphilosophie.Effectué ounon,ceprojet,s’esttransformé,setransformeencore.N’est-cepasaussil’art

toutentier,depuislespoètesettragiquesgrecsjusqu’auxmusiciensmodernes,

quidoitpénétrerdanslevécu?danslapratiqueetdanslequotidien?Cequ’on

nomme«culture»va-t-ilencesensoubienensensinverse?

Logiqueetmathématiques

En ce carrefour particulièrement complexe, des itinéraires se croisent et s’embrouillent. Quel est le rapport de la logique aux mathématiques ? Les thèmesetthéoriess’opposent;l’empirismelogique,dontlestenantsontfaitdes travauxremarquables,tientdespositionsfortes.Pourrésumer,onpeutdirequ’ils insistent sur la rigueur (absolue) du raisonnement mathématique : sur la démonstration.Dansunedémonstration,laconclusiondoitsedécouvrirmais inhérente aux axiomes, principes ou prémisses. Type : le syllogisme aristotélicien, aussi proche que possible de la répétition à l’identique, de la redondance, donc parfaitement clair et intelligible. « Tous les hommes sont mortels,orSocrateestunhomme.»Laproposition:«AestA»estclaireet intelligible—évidentemaisvide.Comments’introduitun«quelquechose» dansunesuitedepropositionstellesque«AestB,orBestC;doncAestC». Variante:«SiAestvraietqueBsoitvrai,queCsoitvraiquandBestvrai,donc CestvraiquandAestvrai »Cequiintroduitlanotiondevérité. Bref,unetendancedanslareflexionsurlesmathématiqueslesréduit(cherche àlesréduire)àunevastetautologie.Pensons,lezéro(ousupposonslesansplus d’examen)etleun.Larépétitiondonneledeux.Unetunfontdeux.Deuxetun fonttrois.Onadonctouslesnombres,àpartirdesquelsseconstruisent(ouse déduisent)lesmathématiques,sciencedelaquantité.Cettesuccessionressemble àcequ’onfaitdanslapratiqueimmédiate:mettredesobjetslesunsàcôtédes autres (moutons, grains de blé, etc.) et les compter. Les mathématiques «reflètent»lapratique Cequinevapassansdifficultés.Admettonsquel’on passesanstropdemaldel’arithmétiqueetdesnombresentiersàlagéométrie.Il n’en faut pas moins se donner, avec un certain nombre d’hypothèses et d’axiomatiques,l’espace,lepoint,laligne,lasurface,lesdimensions,etc. Maisrestons-enauxnombres.Ondécouvrevitequ’ilsontdes«propriétés» remarquables:lepairetl’impair,lesnombresdits«premiers»,etc.Propriétés quiseprésententcommedes«faits»etnoncommeévidencestautologiques.Ou encore les nombres dits au cours de l’histoire des mathématiques et de la connaissance : « irrationnels » ou « imaginaires », tels que π (rapport du diamètre à la circonférence, qu’on ne peut ramener à un nombre fini de

nombres;ouencore√-1,nombre«impossible»maisdontonabesoindansles

calculs.Cesdifficultésapparaissentdèsl’Antiquité.Ellessuscitentuneautre

théorie, très opposée. Les nombres ont une « réalité » qui se distingue de l’évidence comme de la réalité pratique et sensible : une idéalité. Thèse pythagoricienne,repriseetpousséeplusloinparPlaton.Lesnombressont(ont) desIdées(uneréalitéquasi-mystique,presquedivine).Cetteconception(idéale, ousil’onveutsubstantialiste,essentialiste,doncidéaliste,etc.)duNombrea beaucoup d’influence (par exemple le Nombre d’or en architecture, etc.) L’aspectqualitatifdesnombressemetenpleinelumière,maislarigueuren souffre.Les«propriétés»?Onchercheàlesdécouvriretàlesdémontrer,sans toujoursyarriver.Cequisuscitedesparadoxes,parlesquelsonenvientànieret lenombreetmêmelasacro-sainteVérité.Quefairedel’infini?dunombreà unesuiteillimitéedechiffres,dessériesinfinies?Onlesnomme,onlesclasse dans«l’irrationnel».Orc’estparlàquepassel’inventionmathématique. Ilestcurieuxdeconstaterquel’interprétationplatonisanten’apasdisparu, revigorée dans les temps récents par le fait qu’il y ait des « théorèmes d’existence»,despropositionsindémontrablesouindécidables,etd’autresdont « l’objet » ne se représente pas, alors qu’on sait qu’il « existe », mathématiquement. D’autre part, la découverte en mathématiques a donné souventl’impressionqu’elleatteignaitun«quelquechose»préexistantetnon pas engendré par itération, la réitération ou la récurrence. De plus, les mathématiquesdepuisLeibnitz,Newton,lecalculinfinitésimal(différentielet intégral),parlathéoriedesensembles,explorentl’infini.Orlerépétitifetle tautologique se perdent dans l’illimité ; ils arrivent difficilement à poser l’«infini».Lathèsedel’idéalitéadonctrouvédesdéfenseurs!Parmalheur poureux,l’applicationdesmathématiquesau«réel»—àla«pratique»,àla technique—s’élucidemaldanscetteperspective.Orceprolongementdela mathématiquefaitàlafoiscritèreetproblème. Cetteproblématiquesuffiraitàmontrerquelesmathématiquesnesepensent paselles-mêmes,qu’ellesnesontpas«parsoi»et«ensoi»delapensée;qu’il yaitdonclieudelespenser.Cequisefaitenphilosophiedepuisl’apparitiondes théoriescritiques(Kant),maisaétéquelquepeunégligéducôté«marxiste»,et a suscité ou ressuscité l’empirisme logique (associé à des innovations en logique).Ajoutezaussiquecetteénigme,malrésoluedepuisplusdedeuxmille cinqcentsans,(cequin’apasempêché,aucontraire,ledéveloppementdes mathématiques) a aussi suscité les paradoxes, parallèles aux inventions mathématiques,lesmettantenquestion,stimulantlarechercheetdoncaussi importantsquelesdécouvertes.DepuisleparadoxedeZénonl’Eléatejusqu’à celuiduMenteur(l’Épiménide)etenfinjusqu’auxparadoxesdelathéoriedes

ensembles (Zermelo, Gödel, etc.) les paradoxes ont fait sortir au jour les contradictionsinhérentesàlarecherchemathématique,quelesdémonstrationsà lafoisdissimulentetrésolvent(ainsi,d’aprèsZénon,lerapportentrelecontinu del’espaceetlediscontinudesactesoccupantl’espace:lespasdelatortueet d’Achille,letrajetdelaflèche).Lesparadoxespréparent,auseindelalogique, deladémonstration,delapreuveparladéduction,larevanchedeladialectique. Cependantlarecherchesurleprocessusd’inventionmathématiqueestsortie lentementdel’alternativeetdudilemme:oubienrigueurettautologie—ou bieninvention,découverte,réalitéquasimystérieusedesnombres.Uneissue semble provenir de la notion d’opérateur (intermédiaire entre la logique «pure»,formelle,etlapenséedialectique). Anecdotecélèbre:onracontequeGauss,encoreenfant,huitouneufans,fut conduitparsesparentsàl’écoledesabourgade.Lemaîtred’école,pourvérifier leniveaud’intellectetd’instructiondunouvelélève,luidemanda:«Unetun, çafait ?»«Çafaitun»réponditl’enfant;obstinément.L’instituteur,dit-on,le renvoyachezlui,commedébilemental.Lesparentsrevinrentetdirent:«Mais ilfaitdéjàdescalculstrèssavants »L’instituteurreprislaquestion.Même réponse.Seulementl’enfantajoute:«Unplusunçafaitdeux».—Ildégageait delatautologielanotiond’opération,actementalproductif,quiajoutequelque chose(lamoindredifférence)àladonnée.Leplusdiffèreduet,lequelindiquela simplerépétitionàl’identique.L’actementalpeutaussienleveretretrancher, couper(segmenter,faireunecoupure),faireglisser,outourner,etc. Lanotiond’opérateurs’estdégagéed’unepratique:l’opération,actemental accomplidepuislestempslesplusreculés.Ellesegénéralisedepuispeu;les langagesdesmachinesdéfinissentdesopérationslogiques,avantdedéfinirles opérationspropres. Lathéoriedesformespermetd’élucider,sanspourautantl’épuiser,leconcept d’opérateur. La forme « pure », l’identité, Aest A, vide, a cependant une capacitéproductive(etnonseulementreproductive).Cecideplusieursfaçons,de sortequ’aussitôtseprésenteàlapenséeunesortedebifurcation.Premièrement, la forme pure engendre de l’abstraction : la rigueur logique, le même, le syllogisme,ladémonstration,desortequ’unstrictminimumdecontenuetde différence, définis comme tels, entre dans la suite des propositions. Secondement,danslapratique,l’identitéengendredesformesautres,maisaussi peudifférentesquepossible,donc«intelligibles»,nonsansquelquesrésidus:

l’équivalence,lasimultanéité,lerassemblement,laréciprocité.Troisièmement,

elleengendrel’illusionphilosophiqueconcernantl’Êtreidentique,(quiestce

qu’ilest),laSubstance,laVérité,l’Absolu.Maiscesformesentrantdansla

pratique,donnentdesopérationsetdesopérateurs.Parexemple,l’identitédans

l’identification;maisaussilasimultanéité:d’uncôté,formeprochedel’identité

et,del’autre,actemental(opération)parlequell’intellectrendsimultanécequi

dansletempsetl’espaceapparaîtsuccessivement.Ainsilasuitedesnombres:

Ou bien l’espace d’une ville, de l’information. La

«simultanéisation»opèreparprincipesurlenon-simultané,lesuccessif;de mêmel’égalisationopèresurl’inégal—laréciprocitésurlenon-réciproque.Ily a donc une sorte de violence dans cette efficacité des formes. Violence idéologique?Non,carelleestàlafoisabstraiteetconcrète.Violencementale, qui peut avoir des effets dans la pratique. Mais en mathématiques cette «violence»n’apaslieu,nes’exercepas.Lecalculmathématiquepose:unplus unfontdeux—deuxplusunfonttrois,etc,etc.Etceciindéfiniment.Puisun actementalposeetsimultanéisecettesuiteindéfiniedenombresgénéréslesuns après les autres ; ainsi naissent les notions capitales d’ensemble, d’infini dénombrable, de transfini. La puissance de la forme, ainsi devenue opérationnelle,agénéréouengendré(passeulementproduit)quelquechosede nouveau.Lerépétitifetladifférenceontunecapacitécréatrice. Ainsi, se dissipe une seconde illusion des philosophes, apparue après la première.«L’Êtreest»,cetteévidencenonseulementn’expliquerienmaisvoue le sensible, le phénoménal, le mouvant, au néant. On admet alors que les mathématiquessontdelapensée;qu’ilnefautpaslespensermaislesaccepter entantquelapenséedéjàlà,nonseulementréellemaisabsolue.Alors:«Dum deuscalculatfitmundus»(Leibnitz).

un plus un plus un

Mathématiquesetdialectique

Quelques grands philosophes (dont Spinoza et Leibnitz ont conçu la mathématiquecommeunvastedéploiement,parfaitementordonnéetrigoureux, interneàlui-même,del’Être:unAutomatedivin.Est-ilencorepossiblede « penser », d’adopter une telle conception du nombre et du monde, ce non seulementaprèslecriticismephilosophique(Kantetsessuccesseurs)maisen considérantlesmathématiquescommeun«produit»(ouuneinvention,ouune œuvre) dont on peut retracer la genèse et l’histoire ? Non. Insistons. Les mathématiquesne«sont»paslapensée,maisilfautparveniràpenserles mathématiques!Or,onpeutsoutenirquepourlesamenerau«penser»ilfaut introduire la (le) dialectique et concevoir dès lors une confrontation, un affrontement(sansviolence)entrelaformeetlecontenu,entrela(le)logiqueet la(le)dialectique.Cequirevientàmettreaujourlescontradictionsstimulantes pourleraisonnementmathématique,quitentedelesrésoudre(oudelesabolir!). Cettedialectisationdesmathématiquesdébuteparquelquespropositions,dont lesoriginesremontentjusqu’àlaGrèceetauxpré-socratiques;quidepuislors ontétéénoncéesetdénoncées,maintesfois. a)Qu’est-cequelepoint?S’ilauneépaisseur,unelongueur,unesurface, commecequevousmarquezsurlapageavecuncrayon,touteligne,toute surface,toutvolumecontientunnombrefini(déterminable)depoints.S’iln’a aucunelongueur,aucunesurface,aucunvolume,iln’estrien.Oruneinfinitéde riensnefaitrien!Ilseraitdoncàlafoisrienetquelquechose.Untrou?Un vide?Laquestionnes’entrouvenirésolue,nichangé.Qu’est-cedoncqu’un point?Uneligne?Est-ceunefiction,unrêve,unimaginaire?Ouunepure abstraction?Non.C’estd’aborduneforme,poséeparunactemental,quin’a riend’unapriori.C’estlamesurequelepointcommence,inaugure,instaureen dimensionnantl’espace:lemesurableetlemesurant.Onpeutdirequ’unpoint, commeun«zéro»,marqueundébut,uncommencement,uneréférence;celane luiconfèrepasencoreuneexistencegéométrique.Onpeutalorsledéfinir(et c’est un progrès) par une coupure dans une ligne. Mais qu’est-ce que cette ligne?A-t-elleuneépaisseur?Cettedéfinitionn’enestpasmoinsmeilleureet d’ailleurs le plus souvent adoptée ; elle fait intervenir un acte mental et cependantconcret:tracerlaligne,lacouper(segmenter)etdéfinilepointpour lalimite.Maisilrestequelquechosed’irréductible:lerapportdece«point»

auxdimensionsqu’ildéfinit,audénombrableetaunon-dénombrable. b)L’aporie(dialectique)concernantle«point»seretrouvedanslerapport (dontl’Antiquitéconnutleparadoxe)entrecontinuetdiscontinu.Enreprenant l’acte mental de coupure, toute continuité se découpe en une indéfinité de segmentsoudeparties,tousfinis.Cependant,lecontinuneserésoutpasen fragments.Ilcontientetimplique«quelquechose»deplusetd’irréductible:la puissance du continu, le non-dénombrable, l’inépuisable ; que cependant le mathématicien veut saisir, faire entrer dans son analyse et sa mesure après l’avoir nommé. Ce qui l’entraîne vers une « métamathématique » ou méta- théorie,selonqu’ilsupposelecontinud’innombrableounon-dénombrable.Ce quinevapassansparadoxes,propositionsindécidables,choix(bifurcations) entreplusieursmathématiques,selonlesaxiomeschoisisouselonl’hypothèse adoptée (sur « l’ensemble des ensembles »). L’exploration de « l’infiniment infini » à travers l’arithmétique des transfinis semble montrer que la mathématiquemoderne,champoumultiplicitédechampsimmenses,nepeutse cloreniaudébut,niverslecommencement(propositionparadoxaledeGödel:

pourdénombrerlesthéorèmesoulesnombresilfaudraitdisposerdececoncept denombrequel’onconstitue)—niversune«fin». Soitlasuitedesnombresentiers.L’actementalquipose«unplusun »et ainsidesuiteabolitcettesuccessionetlesréunitenunesimultanéité.Ainsise

définitletransfini.Sivousposezsousunnombre,le1,lasuiteinfiniedes

nombres entiers, 1/1, 1/2, 1/3, 1/4, 1/5, 1/6, etc. ou encore 1/1.2, 1/1.2.3,

1/1.2.3.4,etc.vousengendrezdenouveauxensembles«transfinis»,c’est-à-dire

àlafoisfinisetinfinis,lesunsplusgrandsquelesautres(transfinisordinauxet cardinaux). Alors que la philosophie tentait de sauter dans l’infini (méta- physique)parunbond—le«transensus»—lemathématicien,patiemment, explorel’infini:dialectiquement,qu’illediseounon,qu’illesacheounon.

Soientmaintenantdeuxlignesdroitessecoupantenunpoint0etdeuxautres

lignesABetA’B’déterminantdeuxtrianglesOABetOA’B’.Soitaussiune

droitepartantde0coupantABenCetA’B’enC’.AtoutpointCsurAB

correspond un point C’sur A’B’. Et réciproquement. Donc il y a le même nombredepointssurABetsurA’B’.DoncAB=A’B’(quantàlapuissancedu continu).EtcependantA’B’>B.Ellessontàlafoiségalesetinégales.L’acte mentaletladémonstrationmathématiqueégalisentl’inégal.CQFD. c) On peut soutenir que les nombres ont des propriétés qualitatives qui s’explorent,enmêmetempsquedespropriétésquantitatives,quisecalculent. Aveclesnombres«premiers»,aveccessinguliersthéorèmesqu’onénonceet

qu’ilfautdessièclespourprouver(théorèmedeFermat).Lenombre12(XII)

correspondaucosmique,aucyclique,au«sacré»parlerôlequ’iljouedansla

mythologie,lesreligions,maisaussidanslamesuredutemps.Alorsquele10et

ledécimalsemblentbienconveniraulinéaire,àl’espace;qu’ilesthomogèneet asamétrique(mesure). Cesquestionsmathématiquesnepeuventsetraiterendehorsd’unethéorie généraledelamesure,quidoitaujourd’huitenircomptedelarelativité.Iln’ya plusdemesureabsolue;toutemesureestàlafoismesuranteetmesurée,au nomd’unecommunemesure.L’ontented’enfaireunabsolu;orpratiquementet théoriquement, l’échelle humaine — taille, temps et rythmes — sert de commencement,deréférenceimplicite,dumicroaumacro,delaparticuleaux galaxies.Cette«dialectisation»adeslimites;ellefixeleslimitesdela(du) logique,maisresterelative:onnepeutprendreaucunecontradictionpourun absolu. La mathématique prend à la logique la théorie de la cohérence, de l’identité, plus la démarche de la formalisation qui cherche à résoudre les contradictions.Lalogiqueasaforce;unesuitecohérented’actesmentaux.La dialectique a une contre-force. Elles n’ont ni la même tactique ni la même stratégie.Lesnumérations,entreautreslabinaire(parzéroetun)si«pratique», siimportantedanslaconstructiondesmachines(àcalculer—pasàpenser)font un pas en avant dans la formalisation. Donc dans la réduction du (de la) dialectique;celle-ciprendsarevanche.Pasdansune«lutte»parlaforce,mais par la renaissance des contradictions, surtout dans la pensée critique qui continue:lenombreetlapenséedunombrenecoïncidentpas.

Lesystème

Lanotiondesystèmefaitungrandusageetmêmeabusdelalogique.Ellevient

deloin:delamusiqueetdesphilosophesgrecs,désignantunensemblede

règles,delois,depréceptes,constituantun«tout».Lacohérenceexigela

clôtureoufermeturedece«tout».Cequifaitquechaque«système»,unefois

constitué,chercheàsesuffireetpourtantàsediffuser,às’imposer.Alors,surla

pressiondudehors(faits,événements,découvertes,recherches)etdudedans

(contradictionsinternesquiserévèlent«àl’usage»)toutsystèmetôtoutard

éclate.Souventlesmorceauxensontbons,onlesremanieetonenfaitautre

chose(ainsiavecHegel).

Lanotiondesystèmesegénéraliseavecl’analysesystématique.Onsuppose

quetoutcequisemaintient(dureoupersévèredans«l’être»)constitueun

système,quis’auto-régularise,serétablitaprèslesperturbations,conserveson

identité,àtraversletempsetlesproblèmes.D’oùlesconcepts,formalisésparla

cybernétiqueetl’informatique,defeed-back,derétro-action,d’équilibreauto-

entretenu, de programmation (logiciels). Ce qui s’étendrait aux organismes

vivants,auxvilles,auxinstitutions,etc. Onamisainsinonsansraisons,l’accentsurladuréedansunsensquin’est plusceluidesphilosophes(Bergson)maisserapprochedela«persévérance» (Spinoza).Laduréerésisteautemps.Pourtantelledevient.Cequiapprofonditle caractèredialectiquedelatemporalité:ledurabledansletemps,queledevenir emportemalgrésesefforts Lanotiondesystèmeetd’analysesystématiquea abusédu«systématique»enlegénéralisant.Leconceptcependantévolue:

systèmesouverts—réceptionetdéperditiond’énergies(Prigogine).Alavictoire

dulogiquesuccèdeunecontre-offensivedialectique,surceterrainprécis.

Logiqueetidéologie

D’oùproviennentdesreprésentationsquineseclassentnidanslesutopies,et lesrêves,nidansl’imaginaireetlafiction?L’idéologiesort-elledel’idéologie etainsidesuite?Maiscommentsemaintient-elle,commentsediffuse-t-elle, alorsquel’absurditédel’idéologieapparaîttôtoutard?(les«préjugés»,par exemple,leracisme,ouencorel’individualisme«puretsimple»,etc.)Les idéologiestiendraient-ellesdel’interprétationerronéedesfaitsscientifiques? Oudulangage?Oubrutalementd’intérêts,ceuxd’uneclasse(dominante)?La questionresteouverte,vuelaforceencemondeactueldesidéologies,alorsque certainsidéologuess’époumonèrentàproclamerleurfin(devantlascience,la technique,l’information,la«transparence»). Hypothèse : une part au moins des idéologies naîtrait non pas du (de la) logique,maisd’unabusdelogique;ellessortiraientainsidelalogique,par extrapolation,enidentifiantceciàcela:telfaitparticulier,telfaitindividuel,à l’être,àl’essence,àlasubstance—telindividuauchef,auhérosaudieu.En portantàl’absolu(cequisefaitcouramment);engrossissantl’importanced’un constat.Quedetellesdémarchesrelèventdelaconnaissancecritique,c’està peine besoin de le dire. Cependant, elles ne vont pas sans danger : faciles, apparemmentlégitimes,logiquement,alorsqu’ellessortentdulogique,detelle logiquepartielleettendancieuse. Parl’idéologie(lesidéologies)qu’ellegénère,bienqu’elles’yopposeetles combatteentantqu’extrapolationsetpassagesinconsidérésauxlimites,la(le) logique n’échappe pas aux éclatements dans le devenir. Pas plus qu’elle n’échappe à la dialectique, qu’elle génère et combat également (non sans confusions),etquitôtoutardlafaitéclater! Entantqu’ilrégitles«complexesdiscursifs»,le(la)logiques’opposeaussi auxmétaphores.Illesinterdit:sansrigueur,sansportée.Pourtant,iln’yaurait pasdelangagesansmétaphores.Déjàmétamorphosedessensationsetduperçu (verslequelilrevient)lelangage—c’est-à-direlecomplexediscursif—mêlele logiqueetletautologiqueaveclesmétaphoresetlesidéologies.Quandildevient poésieouactioncréatrice,ilpassedelamétaphoreàlamétamorphose(celle-ci incluantetsupposantcelle-là).

E

Philosophie(et«méta-philosophie»)

Commentlaphilosophieéchapperait-elleàla«crise»,s’ilestvraiquecette «crise»s’accompagned’unetransformationourévolutiondite«culturelle»?Il est probable que l’état critique de la philosophie a des traits spécifiques, apparentésauxdifficultésd’autres«disciplines»,maisdistincts.Cequineveut pasdirequ’ilyaitune«spécificité»delaphilosophiequiferaitd’elleuncas particulier,enmargedelasituationgénérale:unsecteurprotégé,uneforteresse. Cequed’aucunssouhaitentouprétendent! Ilnes’agitplusd’une«crise»interneàlaphilosophiecommecellequisuivit le«criticisme»kantien;etquisuscitaunrebondissementdelaphilosophie, mettant au premier plan des catégories relativement neuves (le « sujet » et « l’objet »). Mais ensuite vinrent de nouveaux mots d’ordre : réaliser la philosophie,c’est-à-direfairequelebeau,lebien,levrai,nerestentpasdans l’abstraction spéculative et contemplative (Marx) — rejeter, refuser l’homme théorique, abstrait, l’humain trop humain (Nietzsche) — sortir de la métaphysique, rompre au nom du trajet et du projet avec le sujet et l’objet (Heidegger),etc.Touslesdéfautsdelaphilosophieetdesphilosophesclassiques ont à nouveau surgi en pleine lumière : systématisation hors de l’action—dogmatismeformel—dédainduquotidien—laissantenhéritage uneénormeetindécidableproblématique,etc.Plus:lanotionfondamentale, celledelaVérité,s’obscurcit;etpourtantquedecrimessecommettentencore ensonnom! Parconséquent,iln’yaplusseulementdes«problèmesphilosophiques»à discuter,aucoursdeconversationsérudites,élégantes,plusoumoinsmondaines, offrantdes«friandisesintellectuelles»avecdesjeuxd’espritsurle«sujet»et «l’objet».Ilyalaquestiondelaphilosophie;laphilosophieestenquestion. DepuisHegel,selonquel’Étatachèvederéaliserlaphilosophie

Quelquesindicationsetremarquespourpréciser

a)Plusieursconceptsd’originephilosophiquenepeuventpassecongédier,se renvoyeraux«poubellesdel’histoire».Ilspeuventsedéplacer,atteindredes ciblesimprévuesauparavant(aliénation:nepasréaliserlepossible,etnonplus avoirperduson«essence») —toutettotalité:inquiétants,dangereuxsionenfaitdessubstances,des véritésacquises—maisindispensablespourdéfinirunhorizon,unbutdela recherche, qui sinon se disperserait dans l’indéfini ou bien dans le discours infini)—(systèmeetsynthèse:àpasserparlecribled’unesévèrecritique,mais àutiliserjudicieusement),etc. b)Ilyadescatégorieslimitées,uséesparlesabus,périméesmaisencores utilesjusqu’àuncertainpointau-delàduquelonretombedanslevide,dansla métaphysiqueclassique.Casexemplaire:le«sujet»et«l’objet».Onacruque la relation (conflictuelle) entre le « sujet » et « l’objet » permettrait une descriptionetuneanalysephénoménologiquedusavoir,puislepassage(saut)du phénoménologiqueàl’ontologique.Orlediscoursencesensseperd,s’égare entre la tautologie (« pas de sujet sans objet ») et le discours infini, considérations illimitées sur ce rapport. Qu’est-ce donc que le « sujet » ? Individuel?Collectif?Quelestle«sujet»politique?Le«sujet»del’histoire, serait-cela«classe»(ouvrière)?La«société»?l’État?Lesréponsesàces questions n’ont plus guère de portée ni de sens. Le « sujet » c’est une conjoncture,uneconjonctiondeforces,un«moment».«L’objet»?c’estune stratégieetunetactique,lerapportentrelesdeuxfaisanttoujoursproblème. Cependantle«sujet»gardeunsens;ainsi,àproposd’undiscours,oud’un texte:«Quiparle?Etdequoi? » c)Placeàl’errance,àcôtédel’erreur.S’iln’yapasdevéritétoutefaite,prête à l’avance, que l’on considère aussi le mensonge. Car il y a mensonges et menteurs,etnonpasvéritéouerreur.Maisattention!Rappelez-vous:audébut desa«dialectiquenégative»,Adornodéclarequelaphilosophiecontinue,parce quelemomentdesaréalisationaétémanqué.Formulecapitale,Maisquestion:

qu’est-cequelaréalisation(selonMarx)delaphilosophie?Aquelmomentce

«manqué»?Nefaut-ilpasaussiconcevoirlaréalisationdel’art—faireentrer

l’artdanslevécu,danslequotidien?S’ilyaeu«manque»encesens,oùet

comment?Adornolaisselesréponsesdansl’ombre;nousnesortonspasdu

«royaumedesombres».Laphilosophiemeurt—vivelaphilosophie!Mais peut-ellecontinuersanssetransformer?sansmétamorphose?Sanspasserpar l’épreuvedunégatifradical?Impossibledeliquiderla«vérité»—nidelui faireconfiance.Maisvoici,pourannonceruneréponseencorelointaineàces questions,untableauquitentederésumerlaphilosophie,entantquepoursuite duVrai(etdelaVéritéabsolue).Aprèsletableau,reprisedequelquesthèmeset thèses,concernantlaphilosophie.Sansconcluredéfinitivement,selonl’espritde ceprojet.Cetableaun’ad’autrebutetsensquedeprésentersynchroniquement, dans une simultanéité, comme un ensemble, ce qui se présente dans une successionetunegenèse.L’unn’exclutpasl’autremaisl’éclairagediffère.

Tableauxdelaphilosophie

Cestroistableauxprésentent(condensent)vingt-cinqsièclesd’histoiredes idées,degenèsesetgénéalogies.Ils’agitdestroisversants(oudimensions,ou volets) de la recherche spéculative ; il s’agit également de découvrir le langage—lexique,syntaxe,grammaire—delaphilosophieetdelathéologie (delamétaphysique).

1 er tableau:Lespectrephilosophico-théologique(dimension thématique)

Entrelesextrêmes—laTranscendanceetl’Immanence—millenuancesont

place.

— Transcendance parfaite. Refus de l’anthropocentrisme et de l’anthropomorphisme des mythes. Aucun terme humain ne convient au «principe»;nil’Absolu,nileTranscendant,niDieu,nileSeigneuroulePère, ni le Vrai, ni l’Être, ni l’Idée, etc. Donc pas de philosophie (sinon l’agnosticisme) — Théologie négative — le silence comme ascèse, puisque «tout»(lesensible)n’estqu’apparenceettouteparolemensongère.

—Transcendanceatténuée.

a)Lemanichéisme,dontlesdeuxprincipes—leBienetleMal—se

manifestentdanslemonde.

b)Islam.LeprophèterévèleleTranscendant:

1—Chiisme

Figure centrale : le Témoin-martyr — la religion contre l’État (en principe).

2—Sunnisme

Figure:lejuge.Fusion:Religion—État.

Pasoupeudephilosophie.

c) Judaïsme. Le Messie incarne la Transcendance. D’où procèdent des

philosophies,ycomprisl’Hassidisme,attachéesàlafiguremessianique.

—Transcendancemitigée:Voied’accèsauVrai:

a)LesMystiques(ascèses).

b)Lesmédiations:Christ,Verbe,Raison,Vierge,Saints,Église,

etc.:leChristianisme.

Laphilosophiecommemédiation(Thomisme,etc.).

—DénégationdelaTranscendance

a) La philosophie critique (Kant) et la rationnalité autonome. (Le positivisme,lescientisme,l’empirisme,leperspectivisme,lerelativisme, l’historicisme.) b) La philosophie, autonome mais repliée sur son histoire, sur l’épistémologie, le subjectivisme — réduite à la critique des dogmatismes — s’inspirant des « disciplines » scientifiques qui se détachentd’elle

L’humanisme(l’enfantchéridelaNature,l’Homme,aucentredumonde).

Lenaturalisme—lesmatérialismes(mécaniste,historique,dialectique).

Philosophieréduiteàlathéoriedusavoir.

c) immanentisme mitigé. Le Bouddhisme (le divin partout mais il y a pourtantuneprésence,unepuissance,uneessenceprivilégiée,quise contemple).Lespanthéismes. d)Immanentismecomplet.Touteschosesdivinisées.Lesensiblecomme absolu (constituant un tout : nature, monde). Le shintoïsme. Pas de philosophiemaisdesrites,dessymboles:(lacorde«adorée»dansun templesymbolisel’inter-dépendanceuniverselle).Labouclesereferme:

toutestapparence—rienn’estapparence.

2 e tableau(deuxièmeversantoudimension)

Ladimensioncatégorielle.Lesgrandescatégoriesdelaphilosophie-théologie, présentées non pas isolément, mais en tant que constituant un ensemble

paradigmatique—doncàcaractèrebinaire—cequidonnelesensàchaque catégorieparrapportàunopposéetàdesdifférences.Tableauincomplet:le nombre des oppositions pertinentes (paradigmatiques, dans les discours philosophiques)estgrand.Cequilaisseunezoned’ombredansleslangagesdes philosophes,chacunmettantl’accentsurtellesoutellescatégoriesetoppositions etdélaissanttellesoutellesautres:

Être—Néant

Vrai—Faux

LeMême—l’Autre

Éternel—Mouvant

Infini—Fini

Divin-Diabolique(démoniaqueoudémonique)

Idéal—Réel

Abstrait—Concret

Rationnel—Irrationnel

Certain—Douteux

Inné—Acquis

Céleste—Terrestre

Lumineux—Obscur

Théorique—Pratique

Commencement—Fin

Formé—Informe

Parfait—Imparfait

Déterminé—Indéterminé

Vie—Mort

Sujet—Objet

Intelligible—Sensible

Savoir—Ignorance

Contemplation—Action

Masculin—Féminin,etc.

Ainsi,pourlesEléates,lerapport«continu-discontinu»sembledominerla formulation des paradoxes, avec le rapport « départ-arrivée », c’est-à-dire «commencement-fin»(del’apparentemobilité:Achille,laflèche,etc.). Lescatégoriesetleursoppositionsapparaissentdoncinégalementselonles « systèmes ». Dans telle doctrine, telle opposition domine, organise la

cohérence ; ainsi chez Fichte, le sujet prédomine — ou la connaissance contemplativedansleHassidismeetchezSpinoza.L’action—morale—ale primatchezKant,etc.

3 e tableau(ouvolet;oudimension)

La problématique, soumise à la question fondamentale : celle de la philosophieelle-même.

A—Lesdébuts

Pourquoilaphilosophieetlesphilosophes? Quefaitlephilosophequelleestlaplacedanslacité,lasociétégrecque,la civilisation?Médecindelasociétéoudestructeur? Savoir, pouvoir, avoir ? Sagesse et puissance ? Leurs rapports (dès l’Antiquité).

B—Lesommet

Sciences—Religions—Philosophies. De l’Antiquité à nos jours ; rapports conflictuels ou harmonies ? Leurs limitationsetcritiquesréciproques.

C—Déclin

Qu’afaitlaphilosophieclassique,dePlatonàKantetHegel?—Oùenest-

elleaujourd’hui?Distraction?Friandises?Divertissementintellectuel?—Ou ressource,fondementdupenser? Sesliensaveclapratique,lasociété,lepolitique,lessciences?Pédagogie? Médiatisationgénéralisée?Institutionspécifique?Préparationàlaviesocialeet politique? Qu’est-ce que cela signifie : « réaliser », « surmonter », « dépasser » la philosophie.(Marx,Nietzsche,Adorno,Heidegger). Quels sont ses rapports avec le monde, qui ont relevé et relèveraient éventuellement d’une pensée prolongeant la philosophie classique ? D’une «méta-philosophie»?

Pourterminer(provisoirement)qu’est-ce-quepenser?Lepenserconsiste-t-il

enunrapportavecsoi(réflexion)—unrapportavec«l’autrui»etlesocial

(méditation)—oubienenunrapportaveclemonde,avec«l’autre»dela

pensée,pouretparelle—Quelle«relationentrelepenseretlemesurer(la relation : échelles, proportions, rythmes) ? L’humain reste-t-il la mesure communedes«choses»,dumieux(relatif)aumoins(relatif)—desmolécules etparticulesauxgalaxies—dulent(relatif)aurapide(relatif)?Onpeutle soutenir,àconditiondenepasconsidérer«l’homme»commeProtagéras:en tantqu’individu,oureprésentantabstraitdel’espèce;maisavecsoncorps,son tempsetsesrythmes,sesrelations

Leterme«méta »peutetdoiticiseprendredansunsenslargeetfort, commedans«méta-morphose».Lamétaphilosophieneprétendpasveniraprès la philosophie, comme chez Aristote la métaphysique après la physique. La métaphilosophieveutaucontraireaccueillirtouteslesphilosophiesenfaisant d’ellesuntout,depuisleslointainessources.Enl’éclairant,enlaprojetantvers lefutur. Dans l’époque contemporaine, vis-à-vis de la philosophie classique, deux attitudessedessinent,qu’ilfautd’abordclarifier:

—Lapremières’orienteverslaliquidationdelaphilosophie;onopposela scienceàlaspéculation,lelangageprécisaulangageincertain,lalogiqueàtoute autre méthode ou démarche, le fait au concept, etc. C’est la tendance dite positiviste,scientiste,empiriste(logique);ouencorepragmatique(recoursou retouràlapratique). —Uneautretendanceveutaucontrairemaintenirlaphilosophie,restituer danssadignitélafigureduphilosophe(savantetsage).Elleveutobtenirce résultatparlapédagogievoireparl’institutionalisationdelaphilosophie.Cequi amèneunepromotiondel’histoire,quidonnelaprioritésoitàl’étudedestextes, soit à celle des contextes (économiques, historiques, etc.) ; ou bien encore entraîne le choix plus ou moins motivé d’un « système » parmi d’autres :

Aristote,saintThomas,Leibnitz,Hegel,etc.

OravecMarxetdeMarxnaîtuneorientationquiéchappeàcettealternative:

«Oubienconserveroubienabolirlaphilosophie.»Sedonnerpourtâchela réalisationdelaphilosophieenagissantdesortequelanatureetlasociétése transforment : il revient — mission à l’échelle historique et mondiale selon Marx—àlaclasseouvrièrederéaliserenlestransformantlesrêves,lesutopies, les idéaux des philosophes, qui sans la révolution prolétarienne restent dans l’abstraitauseconddegré.Etcen’estpasl’Étatquiréaliselaphilosophie,ceque soutenait Hegel, mais le socialisme et le communisme, usant de toutes les ressourcesdelascience.

Un siècle après Marx, qu’est-il advenu ? Beaucoup d’événements : une «histoire»danslaquellelapenséedeMarxintervientavecforce—maisquine se conforme pas à cette pensée. Notamment : la philosophie continue. Le momentdesaréalisationaétémanqué.Remarquedontilfauttenircompte. D’abord en transformant la philosophie elle-même. Elle ne peut continuer commeauparavant.Tenircomptedesdiversessciences?C’estnécessairemais nonsuffisant.Quelaphilosophieetlesphilosophessepréoccupentdoncde thèmes,deproblèmesquiéchappaientjadisàlaphilosophie(saufpeut-êtreaux premiersGrecs):lacité,laville,l’urbain,lequotidien—laguerre,laviolence, lesenjeuxdesterriblespartiesquisejouent—lapaix—le(la)politiqueetle mondial,etc.C’estl’entréeenscènedelamétaphilosophiedanslaphilosophie. Avec une recherche d’une exploration de la pensée elle-même, que les philosophessupposentengénéralsoitdéjàdéfinie,soitsedéfinissantaveceux. Oriladvientquedansnotremondemoderne,etnotammentaveclesmachines logiques(informatique),lepenserfaitproblème;sesimuleetdissimule Donc, pourlaméta-philosophie,uneproblématiqueetunethématiqueneuves:

a)Restituerlaphilosophie entière, depuis Héraclite et Parménide, comme intentions(manquées)—lamétamorphoserenunvasteprojetàlongterme, tenantcomptedu«mondemoderne». b)Reconnaîtrequela(le)logiqueetlesmathématiquesne«sont»pasdela penséetoutefaite;maisqu’ilfautles«penser»(enapprenantà«penser»;à quoi?àtous?) c)Renouvelerlathématiqueenyfaisantentrerlejeu,laviolenceetlapaix, l’urbainetlapolitique.Maisaussiledroit(transitionnel),lanouvelleallianceet citoyenneté,etc. d)Enfin,etsurtout,nepasmettreaucentreouàl’horizon,commesensetbut, lesystème,maislemondeetlemondiald’abord,sil’onveut,leplanétaireetle cosmique—.

Serait-ceicilelieuetl’instantderéintroduirenonsansprécautions,parune démarche qui ne serait pas métaphysique, l’infini? Tôt ou tard, il faut s’y

résoudre. La méfiance légitime vis-à-vis du métaphysique (de la ne peut

arrêterlapensée.Commentcomprendrelesmathématiquesetchercheràdéfinir

leursrelationsd’uncôtéavecle(la)logique,etdel’autreavecle(la)physiqueet

lecosmique,sanss’occuperdel’infini?Ilestlàdetouscôtés;danslemicroet

lemacro,danslesparticulesetlesgalaxies.Le«monde»nesecomprendqu’à

partirdel’infinitude(plusexactementd’untripleinfini:Temps-Espace-Énergie)

)

entrantdansleDevenir.N’estcepaslefiniquifaitproblème,c’est-à-direle

sensible,les«choses»etleursrelations.

L’«infini»sesubstituedanscetteperspectiveauxentitésphilosophiques:

l’Absolu,leTranscendant,leNouménal,leNoématique,etc.Ens’appuyantsur lesmathématiquesetlaphysique,ceconceptsembleplusproched’unepensée dumondequelesanciensconceptsphilosophiques.Toutefois,iln’élucidepasle « monde » et a besoin lui-même d’une élucidation. Il n’échappe pas aux objectionsdel’analysecritique;ilnedépasseounerésoutpasdefaçonclaire lesantinomiesdelaraisonspéculative(Kant).Sijeposed’abordlefini,comme le font les sciences et les savants (qui partent de finitude comme telle : le commencement,lezéroetl’unité,lasegmentationetlamesure),l’infinifait problème.Maissijeparsdel’infini,soitintuition,soitconceptc’estlefiniqui faitproblème!L’introductiondel’infini,aujourd’hui,danslacompréhension(la connaissance?lareprésentation?)dumondevadepairavecl’affirmationdesa complexité infinie. La triple dimension du devenir (espace-temps-énergie) n’épuisepascettecomplexité.Ellelaposeetl’implique.Cependantl’infinitude nepeuts’introduirequ’aveclesplusgrandesprécautions.Le(la)métaphysique, laplusfacilespéculationrestentauxaguets.Ilestparexemplefaciledeposerà «l’origine»absoluedumondeuneparticuleinfinimentpetite,dotéepourtant d’uneénergieinfinie,détenantenellel’indéfinitédespossibles.Lamythologie créationnisten’estpasloin! L’infiniappellel’analyse. Latripleinfinitude :«Temps-Espace-Énergie » n’impliquepasl’unitélogique.Cetteattitude«logique»alignel’infinitudesur laquantitéillimitée;orchaquetermeasaspécificité,etlesrapportsentreeuxne seconçoiventpaslogiquement.L’espacetendverslasimultanéitéquiniela temporalité,maisaussisefragmenteetnesemesurepasseulementpardes nombres entiers (dimensions). La connexion de l’espace avec le temps, leur relativité,faitproblème.Letemps,liéàl’espace,comprenddestempslocaux hétérogènes,(uneinfinitédetempslocaux).Quantàl’énergie,ellesedéploie dansletempsetoccupel’espaceselondiversesqualités,différences,propriétés:

implosionsouexplosions,étoilesnaissantesetmouvantes—vertigedestrous noirs. De plus, l’infini n’exclut ni des commencements ni des « fins ». Il se subdivise:l’infinitédénombrableetl’infiniténondénombrable—lefiniàla limite—letransfini—lapuissanceducontinu.Cequiposedesproblèmes persistantsetpeut-êtresetermine(provisoirement)enpropositionsindécidables. Lefiniappelleégalementuneanalyse.Toutdansl’espaceetletempsaun

commencementetunefin.C’est-à-diredeslimites.Cequiinclutducontinumais

aussideladiscontinuité.Cequisedécritenlangagemathématiqueoulogico-

mathématique(lescoupures,leslimites).Dansleréel,toutelimiteestcommune àcequifinitetàcequicommence.Ainsiserétablissentdansle«réel»les droits,pourainsiparler,del’infinisurlefini.Pourl’êtrefini,safinitudesignifie samort(toujourspossible,toujoursproche,«àlalimite»).Maisl’obsession,la fascinationdelamortdanslathéologieetpourlesphilosophiesmétaphysiques ne donne pas une analytique de la finitude. Ce n’est qu’un aspect grossi, dramatisé.L’infiniquis’étendendeçàetau-delàdelamorts’établitaucœurde la finitude qu’il produit, dans le « maintenant » (puisqu’il permet la maintenance,ladurée). Ilsepourraitque«lacrise»,dansetparsamultidimensionnalité,touchantet rapprochantdes«domaines»divers,révèleunaspectdudevenir.Cedevenirne procèdepasselonlacontinuitédutempsetdusenshistoriques.Nipar«bonds» et«sauts»,sinonspécifiés.Ilavancepartransformations,parmétamorphoses; commelalumière,iltransformele«réel»,le«donné».Dumétaphysiqueet desmétaphoresauxmétamorphoses,n’ya-t-ilpasunlien?La«crise»révèleet annonce une métamorphose de l’être humain, ce qui modifie les schémas habituelsdel’histoire,dutemps,dudevenir.

F

Politique

Qu’est-cequele(la)politique?

Etd’abord,pourquoicetteinterrogation,ceproblème?(Peut-êtrefaux?)Il n’yapassilongtemps,plusieurspropositionssemblaientfermementétablies (fermement : c’est-à-dire pour toujours, sinon depuis toujours). Avec Marx, Engels et Lénine, tout avait changé : apportant une (la) vérité totale, philosophiqueetscientifique,maisaussiéthique,esthétique,etsurtoutpolitique, le marxisme et la révolution (prolétarienne) coïncident. La révolution est vraie—lavéritéestrévolutionnaire.Propositionséquivalentes.Conséquence:

ledirigeantpolitique,lechefreconnudelaclasseouvrière,ditleVrai;seulàle connaître, il détient le droit de le dire. Ceux qui veulent changer le monde doiventlesuivre Conséquenceparlasuite:ledogmatismesanslimites;les dirigeantslégiférantnonseulementenpolitique,maisenscience,enphysique, enéconomique—enphilosophie!Bref,lafusionsanspartagedusavoiravecle pouvoir,ducôtérévolutionnaireetsocialiste(alorsquedel’autrecôté,règnela tendance à la confusion du pouvoir avec l’avoir !). Ultimes mais graves implications:lerejetdesrecherchesetdesdécouvertesdanspresquetousles domaines—ycomprisla«nature»—ycomprisdanslemarxismeetlapensée critique ! En un mot le stalinisme etsa diffusion planétaire, « cancer de la révolution»! Sila(le)politiqueneconsistepasenunescienceetuneactionliéesàune classeparunpartietlesdécisionsdeseschefs,sicetteattitudeaboutitàdes catastrophesetnotammentàsondiscréditentantquemodèlemondial(àla disparitiondesa«crédibilité»,jadisintense),qu’est-cequele(la)politique? Questionquifaitsuiteà:«Qu’est-cequelaphilosophie?laVérité?larigueur logique?»Jamaisonneclameraassezfortementlesravagesdela«vérité»et dudogmatismeenpolitique,lepireétantladiffusiondusepticisme:lerejet(de la) du politique. Mais pourquoi le (la) politique échapperait-il (elle) à la «crise»? Dèslorsqu’iln’yapasd’absolupolitiqueetdevéritépolitiqueopposéede

façon rationnelle (claire et distincte : scientifique) au mensonge politique,

commentla(le)définir?Serait-ceunetechnique,applicationd’unsavoirlui-

mêmeempirique(expérimental)?Sedéfinirait-ellecommeunart,c’est-à-dire

commeundon,untalentouungénie(doncindividuel)?Serait-celamanièrede

manipuleravecchancelesgens,le«public»,l’opinion?Unevariantedela

publicitéetdumarketing.Alalimite,yaurait-ilunehabileté,celledeseservir dumensonge,desmythes,desidéologies,quidéfiniraitlapolitique?Sices questionsontlemoindresens,c’estquela(le)politiqueestaussienquestion, queledouteetl’inquiétuderègnent,que«nous»nesommespasencoresortis du«royaumedesombres»! Depuisdesdécennies,quederailleries,qued’ironies,queldéferlementde sarcasmescontrelapolitique!Qued’explicationshistoriques,psychologiques, sociologiques,desonimportanceetdesoninanité! Réhabiliterlepolitique, c’estunmomentd’unvasteprojet.Difficileàaccomplir. a)Siladistinctionentrelaetlepolitiquetendàdisparaître,c’estquele politiques’absorbedanslapolitiqueauxyeuxdebeaucoupdegensetdans l’opinion. On ne voit plus que la politicaillerie, lès promesses vaines, les discoursdémagogiques,lesrivalitésdeclansetdepersonnes.Lahautedignité du politique s’efface. Il faut donc rétablir la distinction, sous peine de voir s’estomperl’idéeetlapratiquedeladémocratie.Nonpourfétichiseretidolâtrer lepolitique,maispourquechacunreconnaissesa«valeur».Commentlesgens, les«citoyens»,lesmembresdessociétéssesont-ilslaissésetselaissent-ils encoredéposséderdelacapacitédedécisionencequilesconcerne,c’estun problèmegrave.Lecheminversladémocratiedirecte,utopieouidéal,n’estpas tracéd’avance.Ladémocratie,faut-ilencorelerépéter,consisteenunelutte pourladémocratie—versunedémocratieoùlespouvoirsdedécisionétatiques s’atténuent,serésorbentdanslasociétécivile.Enattendant,lepolitiqueaune existenceredoutable:sphèredeladécision,deluidépendentlesactessuprêmes, paixouguerre,doncbonheurs(relatifs)oumalheurs(terribles) Lesdécisions politiquesnerévèlentqu’aprèscoup(parfoislongtempsaprès)leursens,leur portée:d’oùleurimportance,leurgravité,etlanécessitéd’uncontrôle(parla «base»).Lepolitiqueetl’étatiqueontuneproximitéévidente:lesgrandes décisions entrent dans l’ordre réglé par une constitution (ou sont in- constitutionnelles). b)Demêmequ’ilconvientdedistinguer(sanslesdissocier)leetlapolitique, ilfautdistingueretnonséparerlepenseurpolitique(lapensée)etl’homme politique(l’action).L’hommepolitiquepeutavoirunprojet,unestratégie,une actionàlongueportée;cequifaitdeluiun«hommed’État».Ilattribuera toujourslaprioritéauxcirconstances,auxdonnées,auconcretdansl’immédiat; disonsplusélogieusement:ils’inspiredel’expérience—ilena!Tandisquele penseurpolitiquechercheunethéorie.Ilanalysel’expérience.Illuiarrivede souhaiterl’action.Ilestrarequ’ilréussisse.Lesgrandspenseurspolitiquesne

furentpasdeshommesd’action.NiMachiavel(dontlesquelquestentativespour

entrerdansl’activitédirigeanten’eurentpasdesuccès)niHobbes,niRousseau.

QuantàMarx,onessaiedelefairepasserpourun«politique»alorsqu’ilavécu

enhommed’étude,debibliothèques,intervenantrarement,pardesécritsetdes discours.Cequirétablitl’importancedelathéorie(sarelationaveclapratique relevantdeconjoncturesetdesituationsdialectiquestrèsdiverses).Lassalle,lui, futunhommed’actionenmêmetempsqu’unbrillantécrivainetunorateurde grand style. D’où le succès dans la pratique de ce socialisme d’État que la théorie«marxiste»réfutait,maisdontellen’apuempêcherl’extraordinaire croissance(l’excroissance,dontaujourd’huionpeutsedemandersicefutle

coursdel’histoireoubiensondétouretsonaberration

LecasdeJean-Jacquesmériteraitunexamen.Penseurpolitique,?Certes.La

thèseducontratsocialpeutsereprendre,modifiéeprofondément,dansunprojet

desociété,danslaredéfinitiondelacitoyenneté,danslaconceptiondelasociété civile.—Hommepolitique?cetteimagefaitsourire,àproposdu«promeneur solitaire». Aupassageexorcisonslafiguredusoldatpolitique.Nonquecenesoitune grande figure : Alexandre, César, Henri IV, Napoléon, de Gaulle Si l’on restituelaplacedesgrandshommes,entantqu’individus,dansl’histoire,le

« soldat politique » y reprend son rôle. Si, d’un côté, on tient compte des «courantssouterrains»quitraversentpeupleset«masses»au-dessousdes idéologiesetdesémergences,pourquoinepastenircompteégalementdeces

« individus » que voulut éliminer une conception de l’histoire réduite (aux

peuples, aux masses, aux classes, aux conditions) ? Mais cette prise en considérationchercheàéliminertoutefascination,touteidolâtrie(le«cultedela

personnalité » n’étant que la manifestation superficielle d’une pratique engendrée par le pouvoir concentré aux mains d’un chef d’État, unissant la puissance réelle avec une connaissance fictive). Le mot de Nietzsche sur

Napoléonvaloin:«Touslestraitsdusur-homme;touslesdroitsdusous-

homme»;àmaintesreprises,desgestesetdesactesdetyransetdesoudards; toutefois : le Code civil, le « blocus continental », l’industrialisation et la libérationdel’Europeféodalisée,etc.QuantàStaline,qued’horreurs,quede crimes(celuid’avoirdétournélemouvementrévolutionnaire,del’avoirutilisé, d’avoirempêchéle«momentdelaréalisationdelaphilosophie» )—mais l’industrialisationdel’Orient,lavictoiredanslaSecondeGuerremondiale Est-ilpossibledeprononcerl’élogedupolitique?Del’hommepolitique?De lapenséepolitique?Plusdifficilemaisplusindispensablequejamais,cetéloge

)

nepeutexclureleprojetpolitique,mêmes’ilapparaît(ets’ilest)utopiqueà conditionquel’utopieretrouveleconcret,ledevenir,desaspirationsplutôtque desinspirations Cependantl’élogedupolitique,quivaàcontre-courantde l’«opinionpolitique»,supposequelepolitiqueseconsidèrecomme«vivant» donc comme subissant la loi générale des êtres. L’éloge ne prononce pas l’éternitéoul’immoralitédupolitique;aucontraire:ilannoncesafin,son dépérissement,àtraversconflitsetcontradictionsentrelathéorieetlapratique, entrelapenséepolitiqueetl’actionpolitique,entreleoulapolitique!

Tactiqueetstratégie

Qu’ilnesoitpluspossiblederangerle«jeu»ou«lesjeux»parmiles frivolitésetlesenfantillages,quelejeusoitaussisérieuxquelenon-frivole, c’estmaintenantreconnu.Sansqu’ilyaitlieu(bienquecelapuisses’envisager) d’entirerunephilosophieetunemétaphysique.Lejeuexistedanslascience (avec les probabilités) en même temps que dans la pratique. Le vocabulaire l’indique, à propos des affaires les plus importantes, les plus sérieuses (financières,militaires,politiques,économiques )onparletoujoursd’enjeux(ce

quisupposeunjeu),deparis(àgagnerouperdre),dechances,derisques,de probabilités. Rarement de certitudes, de déterminisme. Le jeu, en un sens différentdel’acception«puérile»,àlafoisplusprécisetplusvaste,entreàla foisdanslapratiqueetdanslathéorie.Lemotaveccequ’ilsignifieentredans lesconcepts,parmiles«objets»lesplusdignesdel’élaborationthéorique;ce qui commence à entrer dans les livres et traités philosophiques, historiques—dansleslexiquesetencyclopédies.Parunremarquabledouble mouvement, d’anciens objets sacrés (le cercle, la sphère, la poupée, etc.) deviennent des jouets pour enfants, tandis que l’activité ludique, longtemps réservée aux enfants, s’élève au rang des grands concepts. Ce qui ne peut étonner que si l’on oublie que les acteurs, les musiciens « jouent » sérieusement—quelespoètes«jouent»avecdesmots,etc.Lesdoctrines figéesdansundogmatismeadmettentmalcettepromotiondujeu;etd’ailleurs, le philosophe peut hésiter devant la transformation du jeu en principe «ontologique».Maisilestdifficiledenepastenircompteenpolitiquedela théoriedesjeux.Carcettethéoriecontribueàéluciderlesconceptsdetactiqueet destratégie.Commentoublierqu’aujourd’hui,danscestempsdits«modernes» sejouelaplusgrandepartiedetouslestemps,avecunenjeu:l’existencede l’espècehumaine,del’homme(possible)etdesonlieu,laTerre?

L’ampleurpriseparleconceptdestratégieétonneaussibeaucoupde«non-

modernes»,autantquecellepriseparlejeu.Ils’agitdelamodernitéthéorique (philosophique, si l’on tient au mot) et non pas du modernisme superficiel, idéologique, toujours « à la mode ». Si le jeu provient de la frivolité pour atteindreleniveaudela«gravité»,tactiqueetstratégieviennentdecequ’ily euttoujoursplusgrave:laguerre.Maisaussidesjeuxsimulantlaguerre,etqui servirentdesoutienàlaréflexionouauxméditationsdeshommesdeguerre:les

échecs,legô,(jeuxdel’espace).Lapratique,icicommeailleurs,adevancéla

théorie;celle-ciunefoisgagnéleniveauscientifique(mathématique)aréagisur

lapratique.

Leconceptdestratégiepassedelapratique(militaireetpolitique)auniveau théorique dans le livre célèbre de Clausewitz : De la guerre. Ce général allemand, qui combattit Napoléon, qui connaissait la philosophie allemande (FichtemieuxqueHegel)compritetsutexposerlastratégienapoléonienne; donc comment la vaincre. Empiriquement familières aux professionnels de «l’art»militaire,desnotionscommecelled’offensiveetdedéfensiveatteignent dansl’œuvredeClausewitzunstatutthéoriqueégalàceluidu«sujet»etde «l’objet»,àlamêmeépoque,chezlesphilosophes.Avecdesparadoxesetdes renversementsdialectiquessurprenants;ainsilathèsedelasupérioritéfinalede ladéfensive(stratégiquementconduite). MarxetEngelsont-ilsconnulestravauxdeClausewitz?C’estfortprobable. Lecertain,c’estqueLénineétudieattentivementletraitéDelaguerre.Ilyprit,

oudumoins,ilytrouvaconfirmationdesastratégie:nécessitéd’uneavant-

garde—conduitedesopérationsdemanièreàprendrel’initiativeau«maillon» leplusfaible—prévisiond’unreplidéfensifobligeantl’ennemiàdistendreses lignesdecommunication,etc. Depuislors,leconceptdestratégie(militaireetpolitique)aétédéveloppé. Notammentenfonctionducalculdesprobabilités,delathéoriedesjeux.En mêmetemps,danslestemps«modernes»,ils’est«mondialisé»ens’étendant àdesdomainesjusqu’alorsréservésàl’empirisme:lesquestionsnonseulement militaires et politiques mais commerciales, financières, etc. Aujourd’hui, les grandesfirmesontleurstratégie,commelespartisetleshommespolitiques.Une

erreur stratégique coûte cher. Le mondial se présente aux analyses comme interactionetinterférencesentrecesmultiplesstratégies. Pointimportant:l’approfondissementdelathéorieetdesconceptsn’apas effacéladistinction(différence)entretactiqueetstratégie.Aucontraire:une stratégieconsisteenunesuite,unenchaînementcohérent(logique)d’opérations tactiquessurleterrain.Uneopérationtactique,limitéeàuneposition,viseà révéler,àmodifier,àdissuader,ledispositifdel’adversaire.Cequiappelleune répliquedecelui-ci,quipeutmodifierlesdispositionsstratégiques.Lastratégie, scienced’unmoment,tientperpétuellementcomptedesforcesopposées.Cequi aunsens:lapenséedialectiqueneperdjamaissesdroits,bienquelalogiquene disparaisse jamais et qu’elle règle les opérations et leur enchaînement. Autrementdit,lapenséedialectique(plusoumoinsexplicite,maisnécessaireà

l’échellestratégique)n’exclutpaslaréflexionlogique,àl’échelletactique.Au contraire,ellel’inclut,enselasubordonnant.Fautedequoilesfautestactiques etstratégiquess’accumulent. L’analogiepersisteentrelaconduitedesactesmilitairesoupolitiquesetla théoriedesjeuxdestratégie.Ilyatoujoursenjeux,risque,calculdeschances. Unebataillen’estjamaisperdued’avance—ougagnée.L’intelligenceetles qualités éthiques (lucidité, courage) ne sont pas dépourvues d’importance ni d’efficacité. Ni le talent ou le génie (individuels). D’où la complexité des situationsetdesactionsefficaces.

Lepolitiqueetl’économique

Lathèsedesniveaux,desinstanceshiérarchisées(l’économique,lesocial,le politique)longtempsacceptéecommunément,defaçonexpliciteouimplicite,ne tient plus. Pour plusieurs raisons. D’abord, l’écrasement du social entre l’économiqueetlepolitique,accablementquele«socialisme»devraitnon seulementcombattre,maisremplacerparun«critèresocial».Cequ’onn’a guère fait jusqu’ici, même et surtout quand on prétend « animer » ou «réanimer»laviesociale. Second point : l’intervention, selon le vocabulaire courant, de l’État dans l’économique,n’aplusuncaractèreaccidentel;devenueperpétuelle,seservant detouteslestechniques,inventantaubesoindespratiques,(laplanificationpar bilans financiers, par gestion et contrôle de l’espace) elle tend vers la planification totale. Au besoin sous couverture d’une idéologie inverse : le libéralismeoulenéo-libéralisme.L’économiqueetlepolitiquefusionnent-ils? seconfondent-ils?Non.Ilsrestentdistinctsmaisseuleuneanalyseattentive saisit la différence. Le mode de production étatique, en qui cette différence tendrait à s’assimiler, représente, un cas limite : l’horizon vers lequel va la tendance, horizon qui semble lointain mais qui définit l’orientation. Cette possibilitépermet,etelleseule,decomprendrelemouvement(ledevenir)bien qu’ellenesoitnullepart«réaliséeintégralementetsansfaille».Critère:le surproduit ou surplus, son prélèvement, son emploi. En fait, les pays «modernes»oscillententrelelibéralismeplusoumoinsfictifetl’étatismeplus oumoinsatténuéparlesinstitutionsdémocratiquesetlejeupolitique.Même balancemententrele«libre»jeudumarchéetladisparitiondumarchédansla gestionétatiquedeséchanges—entrelapolitisationabsolueetlamiseàl’écart du(dela)politiqueetdel’État,tantôtdefaçonvisibleàl’œilnudanslemoindre détail,tantôtdefaçoninvisibleetcachée.

Lesmodèlesetleprojet

Dans la plupart des « modèles » la confusion entre le politique et l’économique,ladisparitiondusocialcommetel,seconstatentimmédiatement, àl’analysecritique.Presquetous,lesfabricantsde«modèles»supposentquele pouvoirpolitiquedisposedemoyensquinesontpasceuxquepossèdentles Étatsmodernes(propagande,idéologie,media).Leshommesd’Étatn’arrivant pasàtoutprévoiràtoutcontrôler,àtoutsavoir.Lesrésidussevengent,qu’il s’agisse des gens « laissés pour compte », des techniques aux effets et conséquencesimprévues,des«effets-boomerang» Les«modèles»perdentleurpoidsetleurintérêtthéoriquedèsquel’on distingueclairementlavoiedumodèle.Lavoiesetrace,sefraieàtraversdes obstacles,avecdeséchecs,desbifurcations,des«rebroussements»,alorsquele modèleexigecohérence,imitation.Unprojetpolitiqueetsocialdoitdéterminer unevoie,lajalonner,situerdesétapes,aulieudeconstruireun«modèle» impératif.Ilsedoitsurtoutd’évitercequetelmodèleaproposéouimposé. Aujourd’huilemodèlecapitalistes’use,sediscréditemontresesformes,avoue malgré lui (non sans s’efforcer de les dissimuler) ses échecs. Le modèle «socialiste»,celuidusocialisme«réel»,tombesouslacritiquedel’étatismeet dumodedeproductionétatique,(quieutaussisa«belleépoque»,quipassa pourvictorieux).Cemodèleexigedesmodifications,profondessinonradicales. Jalonner une voie, déterminer des étapes, donc des objectifs partiels, des actionslimitées,celacorrespondàunetactiquequis’inscritdansleprojetàlong terme : dans la stratégie. Les objectifs partiels ne sont pas pour autant des « réformes » alors que le projet aurait une portée transformatrice (révolutionnaire).Telobjectifpartiel,parexemplelaconstitutiond’undroit,la définitiond’unecitoyenneténouvelle,l’orientationversladémocratiedirecte, pourraientavoiruneportéetransformatrice.Lesmodalitéstactiquesduprojetde société,bienque«partielles»,peuventavoiruneefficacitéglobale,beaucoup mieuxqu’un«modèle».Aconditiondeseréaliser(danslapratiquesociale).Il envademêmepourl’éthiqueoul’esthétique(lesconduitesdanslequotidien,la «moralité»objectiveetsubjective)pouréviterlereplidel’individusursoietsa pertedanslesfoules.L’entréedel’artdanslaviequotidienne(pourqu’ilne fonctionne plus comme agent d’autodestruction), c’est une étape, mesure partielleàeffetglobal,doncàsituerdanslaperspectived’ensemble.Cequi

entraîneàlafoislavalorisation(ouplutôtlare-valorisation)dupolitiqueetson

dépérissement,enmêmetempsqueceluidel’État,dufaitqu’ilsdeviennent

moyenspouretdansunprojet,cessantd’avoirladignitéetl’importancedesfins

(ensoi,pourparlericicommelaphilosophieclassique).

Filconducteurduprojetpolitique:lepassagedeladémocratiereprésentative

àladémocratiedirecte,danstouteslessituationsetconjoncturesoùcelle-cipeut

s’introduireettrouverlieuetoccasion,fût-cemomentanément:groupesactifs,

villesetquartiers,territoires,sansexclurebienentendulesentreprises,ense servant des techniques (câblages, communications locales directes, etc.). Le projetdoitcouvrirl’étendueentièredelasociété,enaccentuantle«social» (l’associatifycompris),endéfinissantàtouslesniveauxlacitoyennetéactive.Si Lénineapudéfinirjadislesocialismepar«lessovietsplusl’électrification»,ne peut-on projeter aujourd’hui un socialisme défini par « l’autogestion plus l’informatique»?Leprojetdonneraitàcetteformuletropbrèveuneportée pratique,unsensconcret.Cequidépendévidemmentdela«situation»,terme imprécisquidésigneàlafoisunlieuetunmoment,uneconjoncturedansune

structurequeleconjoncturalpeutmodifier,orienter.Delarelation«structure-

conjoncture»onsaitdéjàqu’elleasadialectique,doncsesconflits,àdécouvrir danschaque«situation». Pour conclure, y-a-t-il une « science politique », une politologie ? Une pédagogiedupolitique?Lesobjectionsnemanquentpas.Ilyacertainement unethéoriedupolitique(casexemplaire:l’œuvredeMarx,bienqu’incomplète etdatée),autourdelaquelleetdanslaquellesedéroulentdesluttespolitiques.La pratique(lapolitiqueempirique),etsurtoutladistanceentrethéorieetpratique, quivajusqu’àladiscordance,faitaussil’objetdelathéorie. Lespartispolitiques,nésenEuropevoiciàpeinedeuxoutroissiècles(torys etwhigsenAngelterre;républicainsetlégitimistesenFrance)semblentsurle déclin. Le rôle politique de la spontanéité s’accroît, mais par définition la spontanéiténesaitpasoùelleva.Cequiproduitdesévénementsetdessuites

surprenantes(1968enFrance—larévolutioniraniennecaptéeparlesimans).

Lerôledespartisseperçoitquandilssontdéfaillants.Ilestdifficile—de

concevoiraujourd’huiune«avant-garde»politiquequisoitefficace.Difficile,

maispasimpossible:sielleproposeunprojet«crédible».Cerenouvellement

dupolitiqueparleprojetfaitpartieduprojetlui-même.

G

Productionetre-production

L’auto-productiondel’espècehumaine

C’est avec lenteur, mais irrésistiblement que s’éveillent à la conscience, s’élèventaulangage,puisauconcept,àlathéorie,àlapensée,lesactivités fondamentales : le travail (et la production) — la sexualité (et l’amour) ou encorelejeu.Etla(le)politique.Etlequotidien.Etlaguerre Les«conditions»historiques,économiques,etc.permettentdecomprendre, aprèscoup,lesobstaclesàcettemontée,etlamontéeelle-même.Ilaétéditbien desfoiscommentleméprispourletravail(productif)laisséauxesclaves,puis aux serfs, rendait difficile la connaissance de cette capacité productive ; et commentilfallutl’industrieetl’apparitiondu«libre»travailleur(aliénémais libre)pourqueletravaildeviennentcatégorie,concept,théorie. Ce mouvement n’a pas grand chose de commun avec le « passage de l’inconscientàlaconscience»,avecle«diredunon-dit»oula«penséede l’impensé ». Ces métaphores psychologiques et sociologiques tentent de condenserunvasteprocessus.Ellespassentàcôté;surtout,ellesévitentdetenir comptedesœuvresenquiémergecequ’unlongdevenirhistoriqueapréparé; entreautresl’œuvredeMarx,enquiviennentpourainsidires’épanouirdes «réalités»etdes«idées»enmarchedepuislestempsantiques:l’échange(la marchandise et le marché avec leurs implications, l’argent, le capital) — le travail(etlaproduction)—laclasse(socialeetpolitique).Cequifaitdate, mêmesionl’oublieouchercheàl’effacer. Leconceptdeproductionapassépardelonguesépreuves.Ilnes’agissait d’abordquedesproduits,deschosesproduites,des«objets»,oude«l’objet» en général, dans l’abstraction. Puis entrent en scène les actes productifs représentésd’abordcommeindividuels,subjectifs.Enfin,larecherchethéorique découvrele«sujetcollectif»,lestravailleurs,l’atelier,l’usine,l’entreprise.Ce cheminpasseparleséconomistesanglais(AdamSmith,Ricardo),lasociologie politiquefrançaise(Saint-Simon,Fourier)etlaphilosophieallemande(Kant, Hegel)pouraboutiràMarx.Cheminbiendesfoisretracé:baliséetbanalisé. Ce qui reste dans l’ombre, c’est le bond dialectique de ce concept (la productionetletravailproductif)desesprédécesseursàMarx.Sautouplutôt discontinuitéquin’estpasseulementdueàlaréflexion,àuneappréciationdu conceptetsurleconcept,maisàlapratique:àl’industrialisationducontinent européen, au début du 19 e siècle. Avec Marx, la pensée prométhéenne,

audacieusement,passeduconceptéconomiquedelaproductionàunconcept philosophiqueglobal:l’auto-productiondel’êtrehumain.Parletravail,l’espèce humainenesecontentepasdemodifierlanaturematérielle,deconnaîtreleslois dela«matière»,pourcontrôleretmaîtrisercelle-ci;elleseproduitdansetpar letravailproductif.L’hommeestsaproprecréation:ilavoléauxdieuxlesecret delacréation;Prométhée,lepremieretleplusgranddesphilosophes,asouffert sursonrocetsauvél’espècehumaine—ProméthéeetnonpasSocrate,ou Jésus,ouMahomet! Est-ceuneraisonsuffisantepourattribueràMarxunesorted’ontologiedu travail?Unephilosophiepratique,quelquepeudogmatique,delaproduction? Non.Qu’ilyaitcettetendancechezMarx,tendancedégagéeensuiteparcertains interprètes(Lukács),aucundoute.Maisiln’yapasdanslesœuvresdeMarxque cetaspect.Premierpoint:lanotionde«nature»resteambiguëchezlui.Chaos, danslequelletravailetlaproductionintroduiraientunordrerationnel?Maisla «nature»nesedéfinitpasparleseuldésordre,parles«luttespourlavie»sans finetsansbut,desespècesvégétalesetanimales.Ilysurgitunordre,sanslequel l’espècehumaineneseraitmêmepasapparue.Quelordre?Queldésordre?On sait que Marx se tourna du côté de Darwin pour trouver une réponse, la dialectiquehégélienne(même«renversée»)luisemblantinsatisfaisante. La question reste ouverte. De toutes façons, l’interprétation de la pensée «marxiste»commeontologiedutravailporteunedate.Danslasecondemoitié du20 e siècle,laproblématiquechange.Cequis’annonçaitauparavant:Marxà lafindesaviedécouvreleloisir,ilapprouveparadoxalementl’élogedela

paresse,parsongendreLafargue.Aujourd’hui,laproblématiquevientdunon-

travailquisedécouvrecontradictoirement:productionautomatisée,«usinesans

ouvriers»,abondancepossible—maisdanscethorizon,«crise»,chômage, famines, catastrophes (le négatif au soin du positif au cours de la métamorphose). L’auto-production de l’humain se confirme, mais de façon surprenante et imprévue,parl’auto-matisationdutravailproductif.Avecuncheminementqui réagitsurlaconnaissancedupassécommeduprésentetdel’avenir.L’histoire dutravailproductifseréécrit,entenantcomptedestechniques(queMarxn’a pasnégligées),maissurtoutdupassagedel’outilàlamachine,passagedifficile quin’estpasterminé.Deloin! Réalisationdel’êtrehumainparetdansletravail?Non.Maisfindutravail. Celui-ciaconnucommetoutaumondesondébut,sonapogée,safin—sa genèseetsondéclin.Finprochaine?Demain?Non,certespas,maishorizonet

sens—mutationet«crise».

Marxsavaitetdisaitquelaclasseouvrièredevaitenveniràsenierpourse

dépasser.Nousyvoici:HicRhodus,hicsalta(formuleempruntéeàMarx,quila

tenaitdelatraditionoccidentale:c’esticiqu’ilfautsauter).Laclasseouvrière

elleaussiaurasa«fin»:seréaliseramaisendisparaissant,enprenantselon

Marxladirectionetlamaîtrisedudevenirquivaverscettefin,demanièreque

leprocessuss’accomplisseavecleminimumdedégâtspossible—oubien,ce

seralemaximumderisques.

Productionetre-production

Mais voici un autre point, également central, et une problématique qui n’exclutpaslaprécédentemaisnes’accordepasavecelle.Quiditproductiondit aussire-production.Celle-ciaplusieursaspectsouniveaux:lebiologiqueet démographique (reproduction de la condition essentielle du travail : les travailleurs)—technologique(reproductiondesmoyensdeproduction,outilset machines, savoir et techniques, organisation du travail) — économique (reproductiondesobjetsdel’échange,desrelationsdel’échange)—etenfin socio-politique(reproductionounondesrapportssociauxdeproduction,donc depropriété). Sil’onacceptecetteanalyse,ilestclairquelesconflitsàl’intérieurdela production entre changement des rapports (sociaux de production) et reproduction sont inévitables. Les changements ne peuvent s’accomplir qu’à traverslareproduction;celle-cipeutconfirmerdanslareproductionduMême («dupareilaumême»ditlelangagecourant)lesrapportsexistants,le«réel». Ouinversement,produire(inventeroucréer)denouveauxrapports. Autrementdit,ledifférentsort(naît)del’identique;etledevenirpassepar(à travers)lerépétitif.Paradoxe?Oui:dialectique.Cequisepasseounesepasse pas,cequiadvientoun’advientpas,dépendd’uneconjoncture,quiréussitou échoueàbriserlastructure.Dansleconjoncturel,ilyaunepartdehasardetune partdedécisions(d’intelligence,d’initiativesindividuelles,deconnaissanceou deméconnaissance).Doncunepartd’imprévu:desenjeuxetdesprobabilités. Doncdesbifurcations,desrebroussements(possibles)etmêmedescatastrophes éventuelles,selonlathéoriedudevenirparmétamorphoses.

Re-productionetrépétition

L’analysequiprécèdereprend,àquelquestermesprès,lesanalysescritiques, souventincomplètesouincomprises,descourants«marxistes» Ellenetient pasencorecomptedecequis’estpasséau20 e siècle,surtoutdansladeuxième moitiédecesiècle.Laproductiontraverseencettepériodeunemodification qualitative.Auparavant,lacroissancequantitativeprédominaitdebeaucoup;on produit presque exclusivement des « choses », des « objets », des produits matériels,aussibiendansl’industrieditelourdeetlaproductiondesmoyens matérielsdeproductionsidérurgique(machinesetoutils)quedansl’industrie ditelégère,quiproduitpourlaconsommation.

Apartirde1960environ,onproduitdeplusenplusdesimages,destextes,

dessignes.Cequeplusd’unobservateurouanalysteaétudié,sanstoujours éviterunabusdelangage.Laproduction«matérielle»n’apasdisparu,annulée devantlaproduction«immatérielle».Maiscequicaractérisejusqu’àuncertain pointcettenouvelleproduction(nedisonspas:cenouveaumodedeproduction, carprécisémentlemodedeproductionrestelemême!),n’est-cepasqu’ellese rapproche«paradoxalement»delareproduction?Ambiguë,chacunsaitque l’imagepermetderêver,d’inventer,decréer;maisdanslaplupartdescas,elle reproduit, (ou imite et « simule ») une « réalité » déjà existante. L’informationnel reproduit ou suggère, ou mieux rend « présent » du réel. L’image, le texte, l’informatique reproduisent et sont reproductibles (indéfiniment). La production elle-même d’objets se sort de la reproduction (moulages,etc).Lerépétitifenvahitlaproduction,quisemblaitouverteàla nouveauté perpétuelle. Ce rapport entre la production, la reproduction et la répétitionpèselourdsurlapratiquesociale.Unconflits’ébaucheets’aggrave entre la productivité (répétitive) et la « créativité », conflit qui se résout fallacieusement en déclamations, mais qui fait parler de la « crise » et, par conséquent,delatransformationculturelle,qu’enmêmetempsilexigeetinhibe, qu’ilappelleetparalyse! Demême,danslapolitiqueetlesocial(accablésouslepoidsdurépétitif).La reconductiondesrapportssociauxsefait«toutnaturellement»,parlaforcedes choses,deces«choses»quin’ensontpas,decestraditionsquifontetquisont le«réel».Certesils’esttrouvédefinsanalystespourdénoncerce«réel»àla foisduretfantasmagorique,simulationetrigueurimplacable,ordrecontenant

sondésordre(àmoinsqueledésordrenecontienneetnesoutiennesonordre,ce quirevientaumême).Maiscesanalysesontpupénétrerdansle«public»qui lui-mêmepénètreenprofondeurdansle«privé»,viepratiqueetconscience. Pourchanger«quelquechose»nefaut-ilpasbeaucoupoupeut-être«tout» changer?Maisqu’est-cequece«tout»?Oùetcommentl’atteindre,sans risquedecatastrophes—oudeconsolidationdecequel’onveuttransformer? Pour changer le « mode de production », un effort titanesque, prométhéen réunissant dans une alliance — une conjoncture et un projet — des forces diverses,semblenécessaire.Amoinsquelehasardn’endisposeautrement

Leproductivisme

C’est une idéologie. Bien que ou parce qu’il entre dans le pratique, en stimulant la production à tous les niveaux : de la machine et de l’atelier à

l’invention technologique, des travailleurs aux gestionnaires. La stimulation idéologiquedissimulel’opérationsuicidaire.Celuiquisedonnedetoutesses forces à la production, qui l’accroît sans mesure ou effets, se voue à la destruction:auchômaged’abord,ensuiteauremplacementparl’automatique (machineàcommandesnumériques,etc.).Seulobstacle:lesdisponibilitéspour l’investissement. D’oùunconflitassezprofond.Lasociété,mêmeousurtout«socialiste», risquededevenirleconservatoiredeformespérimées(techniquement)dutravail productif. Ou bien d’exclure les travailleurs (qu’ils cherchent ailleurs et autrementdequoivivre,dit-ondéjàducôté«capitaliste».Nonsansrésultatsni effet!). Dans les conditions existantes, le productivisme facilite à la fois la reproduction(répétitive)desrapports(sociaux)deproduction(ousil’onpréfère unautremot:leurreconduction)—etlaformationdusurproduit,dontilest questionparailleurs.Sansoublierlabaissetendancielledestauxdeprofit(etla

luttecontre )

H

Quotidien

Jadisetmaintenant

Commeletravailetlejeu,commelamarchandiseetl’échange,commela

violenceetl’amour,commele(la)politique,lequotidiens’élèvepeuàpeuàla

conscienceetaulangage,àlaréflexion,puisauconceptetàlathéorie(àla

pensée).Pourchangerdeniveauetdeperspective,pouratteindrelethéorique,il

fallutàlafoisdesmodificationsdansleréel(lepratique)etdansl’attitudevis-à-

visdeceréel(del’idéologieauconnaître). Bienentendu,ilyatoujourseuuneviedetouslesjours.Ilatoujoursfallu manger,dormir,s’occuperdesenfants,«faireleménage»,etc.Saufaucours des catastrophes (naturelles : tremblements de terre, innondations — ou sociales:guerres,famines,révolutions),cetteviedetouslesjoursétaitréglée pardescoutumesquiorganisaientjusqu’àladivisiondutravailentreâgeset sexes.L’espaceetletempsentraientdansunordre:lecalendrier,lesterritoires. Laviequotidiennesedéroulaitdonctraditionnellementdansdescadresétroitset biendéfinis:levillage,lacommunautéterritoriale,lequartier,lesoccupationset lesfêtes,l’agricultureetl’artisanat,etc.Ilvasansdirequecetteinmutabilité n’étaitpasabsolue,qu’ilyeutdeschangementsnotables,etque«laviedetous lejours»n’étaitpasexactementlamêmesouslesRomainsousouslaféodalité, souslaroyauté,etc.L’histoirerendcomptedecesbanalités.Cependantquelque chose d’immémorial se conserve et revient à travers ces changements historiques:ladifférenceentrelejouretlanuit,lescyclesdessaisons,les rythmes des travaux, les attitudes sexuelles (érotiques ou non), etc. Bref, l’environnementduquotidienetlequotidien«coutumier»lui-mêmegardaient unestabilité. AprèslaSecondeGuerremondiale,l’environnementetleslimiteséclatentde toutesparts,dansl’espace(levillage,lequartier,lesterritoiresetfrontières,etc.) etdansletemps(lesfêtes,lesactivitésdiurnesetnocturnes,lesemploisdu temps).Onpourraitcroireégalementquelaviedechaquejouréclateégalement. Aucontraire:c’estalorsquelaquotidiennetés’installe,s’instaure,s’institue. Qu’advient-il donc ? Les moyens (non seulement de production mais de communication) brisent d’abord peu à peu, puis brusquement des barrières apparemmentinfranchissables,inamovibles.Lamédiatisation(d’abordlaphoto, puislecinéma,laradio,enfinlatélévision,lavidéo)s’emparedel’immédiat,du «réel»,dusensible;pourletransformer?Leplussouventpourledéformeren

le«respectant»,ensimulantleréalisme.Ladominationdesmédiass’installe alorsdanslaviequotidiennedesgens,nonpasseulementcommeunesorte d’invasiondudehorsdansleurvie«privée»,maiscommeprogrammationdela durée,dutempsdelajournée.Programmationàplusieursniveaux.D’abord,la télévisionetlaradiosontlà,àtouteheureoupresque(vingt-quatreheuressur vingt-quatre aux USA). Occupation passive, toujours à portée de la main. Jusqu’àdixheuresparjoursd’écouteetdevision,d’aprèslesenquêtes,pour beaucoup de personnes. Ensuite, les médias, par la publicité, proposent les produitslesplusvariés,defaçonalléchante(lespetitsfilmspublicitaires,très élaborés, souvent remarquables et bien faits, atteignent leurs « cibles »). La publicitéagitsurlesbesoins,lesdétermineoulesoriente;ellesprocurenten mêmetempsqueleschoses(les«objets»)lesconsommateursetusagers(les «sujets»)deceschoses.Enfin,lesmédias,etaussilespublications(journaux, hebdomadaires,mensuels)abondentenconseils,toujoursjudicieux:onditaux diversescatégoriesdegenscequ’ilsdoiventfaire,commentilsdoiventvivre danslesconditionsoùilsvivent,enfonctiondeleursdivers«paramètres» (ressources,âges,santé,datesetlieux).Onn’aplusqu’àselaisserfaire! Lequotidienestprévudanslemoindredétailcommeunetrajectoireouplutôt commeungroupedeprobabilités.Lescasisolés,lesimprévus,entrentdansles prévisions. Les conseils eux-mêmes (repas, habillement, modes, etc.) sont suivis;ilsconviennentàcettesociétébureaucratiquedeconsommationdirigée, réplique habile, anticipée à la société non-bureaucratique (autogérée) de productionplanifiée.Ainsis’établit,endehorsdeslieuxdetravail(entreprises), dans l’espace urbain, un certain nombre d’occupations et de rapports, dont dépendlaviedetravail,danslesentreprises.C’estlequotidien.

Lelinéaireetlecyclique

Le cyclique et le linéaire se distinguent aisément, aussi aisément qu’une rotationetunetrajectoire.Cesontdeuxmodalités,deuxtypesderépétition.Une rotation, ce n’est pas une trajectoire à telle vitesse, sur tel parcours bien mesurableetmesuré.Exempledeprocessuslinéaire:unesuitedecoupsde marteau,identiquesoupresque(jamaisd’identitéparfaite),àmêmesintervalles, avecuncommencementdelasérieetunefinbiendéfinis.Lecyclique:uneroue quitourne—ouplutôtlasuccessiondesjoursetdesnuits,lamontéeetledéclin delalumière,avecdescommencementsetdesfinsmomentanés,relatifs.Les réseauxdecommunication,aurasdusol,restentdanslelinéaire,maisplusou moins subordonnés à des cycles (nœuds, boucles, retours, etc.). Non sans problèmes. Ledifficile,cen’estpasdelesdistinguer,maisdenepaslesséparer.Carilya eu toujours dans la vie « de chaque jour » du linéaire et du cyclique, soit associés, soit dissociés, en interaction et en conflit. Les gestes, répétitifs et linéairesindispensables,onttoujourspeupléunepartiedutemps(unepartdela duréequisemblaitintangible,résistanteaudevenir:gestedunettoyage,dela petite production ménagère, réservés généralement aux femmes !). Mais ce répétitif linéaire était soumis, subordonné aux temps cycliques enchevêtrés :

joursetnuits,saisonsetmois,ansetcalendriers.Cescalendriers,déterminant fêtesettravaux,trèsdifférentsselonlescoutumes,lestraditions,lesreligions, mériteraientuneétudecomparative,quiapprofondiraitlathéorieduquotidien. Letemps(ledevenir)sesacralisaitpartoutessortesdemoyens:lescloches,les chants(lemuezzinenIslam),lescérémoniesobligatoiresounon,lesrites.De même l’espace, dominé par le clocher ou le minaret, parcouru par des processionsetcortèges. Onassistedanslestempsmodernesàunelaïcisation,audéclinducyclique,à lamontéedulinéaire.Celui-ciremporteunevictoireparlamesuredutempsqui se perfectionne et l’emporte avec la mesure du temps de travail (industriel) (doublementrépétitive:entantquemesureportantsuruneoccupationfaitede gestes de plus en plus répétitifs). Le temps homogénéisé, et cependant fragmenté,s’imposeaveclamédiatisation(quiproduitun«milieu»socialet pratiqueplaquésurl’immédiat,lesensible,donclenatureletlecyclique). Cederniernedisparaîtpaspourautant,maisilpartageladominationavecle

linéaire,quitend àprédominer.Nos rythmes se composent d’un compromis (conflictuel) entre ces deux aspects du temps, composé de répétition et de devenir;joursetnuits,moisetsaisons,rotationdelaterreautourdusoleil,etc., gardentleurimportance;maislesgestesetacteshomogènes,reproduisantet reproductibles, gagnent en intérêt. La faim, la soif, les besoins et désirs reviennent(oudisparaissent)selondesrythmes.Ilss’accordent,plusoumoins bien, avec les gestes et actes linéaires, imposés par la pratique et d’allure mécanique:gestesdulabeur,parolesbanales,toujourslesmêmes Riendeplusfacile:pourconstaterlesrythmesduquotidien,delavilleetde lacampagne,desvacancesetdesmétiers,dujouretdelanuit,delajeunesseet del’âgemûr,ilsuffitderegarder.Ilestplusdifficiled’analyser.Pourfaciliter l’analyse, voici un cas exemplaire, emprunté à un domaine privilégié : la musique(dontlerapportauquotidienadesaspectsremarquables).Lepiano:

unesuitelinéairedetouches,dedemi-tons,touségaux,dugraveàl’aigu.Des cycles:lesoctaves,avecdesprivilègesqualitatifs,latoniqueetladominantede lagamme.Pourquoilamusique(pianoouautreinstrument)rentre-t-elledansle quotidien?Pourledireetlerefléter?ouletransformer(momentanément)?ou lesdeux? Il se raffermit donc une quotidienneté qui correspond aux exigences de l’économiquedanslemodedeproduction,instauré«parenhaut»,ensimulant lasoumissionauxattentesetauxexigencesdu«bas»leplustrivial(lalessive, lacuisine,etc.).Lacapacitétrèsfortedesorganisationsproductivess’estétendue aucommerce(grandessurfaces),àlaconsommation.Cettequotidiennetéentre dansl’échangegénéralisé,etparconséquentdanslessystèmesd’équivalences quirèglentleséchanges:cecivauttant —celavauttant Ilenrésulteunetendanceàlarépétition,quiaccompagne lerépétitifdanslaproduction.Monotone(malgrélestendancesauxdifférences) laquotidiennetétendpartoutàêtrelamême.Sonrôleachangé.Elledevientla «base»dufonctionnement(autantquelesforcesproductivesetàtitreanalogue) de l’organisation sociale et l’État. Un État basé sur l’identité, la répétition, l’abstractionconcrète,autrementditsur«l’état-civil»etlesinstitutionsfixes,a danslequotidiensabase«idéale»sil’onosedire.Cequotidiencomportele rétablissementenlapermanencederapportsmenacés:lafamille,lemariage,la patrie.

Critiqueduquotidien(changerlavie?)

Lesévénementsde1968,enFranceethorsdeFrance,ontuneportéeetdes

sensmultiples,quel’ondégagerarementensembleetlesunsparrapportaux autres. Au surplus, les médias les déforment, fonctionnant à l’inverse d’une mémoire ou d’une historicité tant soit peu exactes. On met de plus en plus l’accentsurlesétudiants,surleur«révolte»dontonasuggéréetmêmeaffirmé l’inspirationétrangère:allemande,israélienne,etc.Alorsquel’essentiel,cefut lagrèvegénérale,grèveuniquedansl’histoire,atteignantjusqu’auxappareils d’État:répressifs,administratifs,idéologiques.Pourquoi?Cettegrèverépondait àla«prospérité»,àl’industrialisation,àl’urbanisationintensesetbrutales. D’oùl’accroissementdesprofits(delaplus-value)dontles«productifs»ne recevaientquelesmiettes.Donc,colère,rageaucœur.Maisaussic’étaitle momentoùs’imposaitlaquotidienneté:lanouvelle,avecl’actiondesmédias,la publicitéaussibruyantequ’efficace,lemarketing,lestechniquesdevente,les centrescommerciaux,etc.D’oùle«ras-le-bol».Lanouvelleorganisationdu quotidienappelaituneautrefaçondevivre;selonlacontradiction(dialectique) déjàmiseicienlumière,ellel’exigeaitet,enmêmetemps,s’yopposaitparla pressiondumodedeproduction.D’oùlesuccèsdumotd’ordre«changerla vie » qui allait devenir le mot d’ordre de la « gauche », après l’échec du mouvement—échecdûàl’absencededirectionpolitique. Lacontestationdeplusenplusradicale,depuisplusieursannées,gagnaiten influence:depuiscesévénementsetadvénementspresquesimultanés,àsavoir l’effondrement du stalinisme et du colonialisme les mouvements révolutionnaireshorsdescadrestraditionnels(FidelCastro)—l’entréeenscène destechnologies(cybernétique,etc.)—lestendancescritiquesdanslessciences, danslaphilosophie,danslasociologie,etdanslescourants«marxistes»—plus lemécontentementpopulaire.Conjoncturetrèsremarquable! 1968, mai : spasme de la classe ouvrière française, effort titanique, prométhéen,poursouleverl’énormepoidsquele«modedeproduction»,avec sesinnovationstechnologiques,luimettaitsurlesépaulesetlapoitrine.Cefutla contestation et la protestation contre la quotidienneté « moderne ». Cri de l’autonomiedes«travailleursproductifs»menacésdetoutesparts,percevantles menacesdela«modernité».Appelàl’autogestion,inentenduparceuxqui auraientpuentraînerlasociétéetl’appareild’Étatencesens! (Cequieut

provoquédeschangementsdansl’État,voiresondéclin.)

Après cet échec, seul le réformisme pouvait occuper la scène politique :

d’abordnéo-libéral,puissocialisant.Pourtant,danslesremousetletrouble,le

» persista longtemps, utilisé de façon

démagogique,alorsquelapratique(sociale:technologique)allaitàl’inverse, soutenueparlesappareilsrépressifsetadministratifs,dirigéeparlesinstitutions étatiques. Aujourd’hui,cetteproclamationgarde-t-elleunsens?Ouietnon.Oui:plus quejamais.Unprojetdoitdirecommentréaliseruneautreviequotidienne,dans l’horizondunon-travail,del’automatismegénéralisé(usinesansouvriers,etc.). Sanscatastrophes.—Etcependantnon:ilestincomparablementplusfacilede discourir,d’imiter,desimuler,brefdereproduirequedecréer.La«créativité» simule fort bien l’invention, et masque la reproduction, la répétition, la reconduction (des rapports sociaux). La possibilité d’une transformation ne semble pas immédiate, mais à long terme. Pour l’instant, à court terme, les «urgences»,commeondit,neparaissentpasévitables.Ilfautprendreles chosesetlesgens«telsqu’ilssont».Leprojetn’endoitpasmoinstenircompte àlafoisducourttermeetdulongterme. Une tâche non moins urgente : remettre à leur place les événements de 1968 — réfuter la déformation, les interprétations perfides ou fallacieuses — rappeler leur sens, qui se déforme Sans oublier qu’une conjoncturenesereproduitpas—quelesévénementsn’arriventjamaisdeux fois,saufquandlarépétitioncaricaturel’invention L’exigence d’une transformation radicale s’accentue ; les obstacles s’accumulent. Le non-travail, possible par l’automatisation (l’usine sans ouvriers)?Personnen’ignorequ’aujourd’huiilprendlaformedel’exclusion:

mot d’ordre : « Changer la vie

chômage, misère, famine pour les « laissés pour compte », exclus de la production,delasociété,delaviequotidienne!Ilnemanquepasdegens prévoyants,politiquesounon,quienvisageraientouaccepteraientaujourd’hui unemutationdelasociétéensensinversedecequ’onaespéré(envain)pendant cesiècle,unemutationlittéralementcontre-révolutionnaire:lafameusesociété duale(àdeuxvitesses,dit-onaussi).Ilenfutmaintesfoisquestion,quandla «droite»étaitaupouvoir.La«gauche»danssonensemble,etlesidéologiesde cette gauche, désignait cette éventualité comme le mal, le pire à éviter. Or, aujourd’hui,la«sortiedecrise»parlasociétédualesembleadmiseparune partiedelagauche aupouvoir!Plus:d’aprèscertainsindices,unecampagne semèneencesens,oralement,deboucheàoreille,plutôtqueparécrits.C’est

autour d’un tel contre-projet, laissant aller « librement » les choses, que se constitueraitleconsensuscherché«officiellement»autourdetellemesureoude telleinstitution. D’uncôté,l’élite,autourdestechniquesmodernes,desinstitutionspolitiques, des grands services indispensables (recherche, encadrement, enseignement, information). Donc un large groupe de « sur-hommes » (mot démarqué de

Nietzsche,quin’aencetemploiquepeuderapportsaveclavisiondupoète-

philosophe).Del’autre,des«sous-hommes»,travailleursounon,ayantun statutincertain,occupésaléatoirementdansdesatelierssoupleset«flexibles». Plus une masse incertaine. Bref, une sorte de néo-féodalité, mais avec conservation,plusoumoinsqualitativementélevée,duquotidien.Acoupsûr, unepartimportantedelapopulation«àstatut»,doncoccupéedefaçonstable, seraitauservicedel’élite,des«sur-hommes»enhautdelapyramidesociale. Les rapports sociaux de production, avec leurs implications (domination- exploitation-humiliation)sesontquelquepeudéplacésmaisn’ontpaschangéen profondeur.Aucontraire:aggravés(despaysoupeuplesentiersensouffrent)et dissimulés(parla«culture»etla«révolutionculturelle»).Pourtant,ilydes changements:ons’habitueàlasituation.Commelerépétitif,lapassivitéest

plusfacilequel’inverse.Lesouvenirdugrandspasme(1968),sonéchecetde

ses suites, va en ce sens. L’accoutumance remplace la coutume. On s’accommode.Mêmeleschômeursenfindedroits,lesmarginalisés,leslaissés pourcompte,tententdetirerpartidelasituationpartoutessortesd’expédients; lequotidienseperpétueàtraverslacrise(saufpourceuxquimeurentdefaim, enAfriqueouailleurs). Ladissociationdelasociétés’accentue.Allons-nousdélibérément(oumalgré nous)verslasociétédanslaquelleles«exclus»,les«déclassés»leseraient définitivement,entretenuscommetelsauniveauleplusbas,pardesmoyens institutionnelsetrépressifs—oumême«culturels»?Desortequ’enmême tempsqu’unemploirationneletpolitiqueduquotidienpourmaintenirunordre socialdanslasociétédissociée,ilseconstitueraituninfra-quotidien(pourles plusdéfavorisés)etunsupra-quotidienpourl’éliteousapartiesupérieure.Ne serait-cepasconstatabledèsaujourd’hui?Lescontradictionss’aggravent. Laproduction-reproductionentreenconflitavecla«créativité»réclamée, revendiquée,appeléedetouscôtés.L’art(lacréationdite«esthétique»)rend manifeste cette contradiction. D’un côté, le côté facile (commercial), l’art apparaît comme production-reproduction ; il tombe dans le kitsch, dans l’imagerie grossière. De l’autre côté, il apparaît comme une puissance de

métamorphose. Atravers les nostalgies, les voyages, dans les villes-musées, tellesqueRome,Venise,etc.L’architectureavaitcettepuissance,cettecapacité, limitée certes, et détenue par des élites de la richesse et du pouvoir, mais agissante:lieuxsuperbesetpublics,placespourlesfêtesetlesjeux.Lethéâtre et la musique, les grandes œuvres et les grands moments, transformaient le quotidien,jusqu’àlasouffranceetlamort,ensplendeur.

Lequotidienetlascience

Lessciencessociales,apparuesavecforcedanslemondemoderne,détachées delaphilosophie,sesontpartagélequotidien.Leshistoriensontétudiélaviede touslesjoursàtelleoutelleépoque,souventlointaine;oulaquotidiennetéde (sous)telgrandpersonnage.Lessociologuesontétudiélaviequotidiennedes paysans, des ouvriers, des entreprises dans des sociétés diverses. Anthropologues, ethnologues, ne manquant pas à l’appel, ont saisi la quotidiennetédessociétéssanshistoire,sansécriture,sansÉtat,etc. Lessciencesontainsitournéautourduquotidienenn’appréhendantpas,ou rarement, le concept en lui-même : en laissant de côté la formation de la quotidiennetédansnotreépoque,formationquijetteunelumièrerétrospective surlesépoquespassées,surlessociétésmoins«avancées».Cessciencesetces savants ont suivi, sans toujours le savoir, mais de façon le plus souvent incomplète,ladémarchedialectique;dufutur(possible)auprésent,decelui-ci au passé, régressivement — puis du passé au présent, génétiquement, progressivement. Avraidire,poursuivrelaformationduquotidiendanslamodernité,soustous sesaspects,defaçonscientifique,doncpourmontrerleschangementsetdu même coup ce qui n’a pas changé, il aurait fallu une publication ou des publicationsadaptéesàcetteétude.Despériodiques:etdanstouslesdomaines, l’architecture,l’urbanisme,lanourriture,lesvêtementsetlesmodes,letourisme etl’espace,lesmédiasetletemps Detellespublicationsontétéenvisagées. Ellesn’ontpuavoirlieu.Lalectureetlarelecturecritiquesdeshebdomadaireset mensuelspeutaujourd’hui,nonsansdifficultés,suppléercetteétude. Quantàlapénétrationdanslequotidiendessciencesduquotidien,ellen’apas toujourseudeseffetsfavorables.Considéronslapsychanalyse.Sansentrerici dans les discussions et polémiques à ce propos, il suffit de rappeler que le vocabulaire psychanalitique a suscité, dans la vie courante, des manies interprétativesquicontribuentàl’èredusoupçonetmêmeàl’èredelaterreur. Ons’entendmal;onsecomprendplusmal,etcecimalgrélaconnaissancedu discursif. Chacun interprète les mots, les paroles, les écrits. Comme il y a toujours plusieurs interprétations, on (chacun) choisit en général la plus mauvaise:laplusmalveillante,laplusinquiétante Celaneveutpasdirequelesdécouvertes,mêmepartielles;etponctuelles,de

ces diverses « disciplines » n’aient pas d’importance. Au contraire : c’est maintenantetdansleprocheavenirqu’ellesdevraientresterdansunprojet,donc avoiruneportée,uneefficacité.Ainsicommentconstruireunprojetarchitectural et urbanistique digne de ce nom sans avoir étudié, analysé, compris la vie urbainemoderne—sesproblèmes—seseffrayantesdéficiences?D’autrepart, leconçunecoïncidepasaveclevécu,nilesavoiraveclequotidien.Ilyaune absurdité:affirmerquelesdeuxs’identifient,entirantl’undel’autreparune déduction.Rienneremplacelaspontanéité,lavitalité.Nécessairelaspontanéité nesuffitpas.Resteàtrouverlelieuetlemomentdesonaccordaveclascience (lessciences). Il ne faut pas non plus oublier que la connaissance et les maîtres technologiquesdesénergiesetdelanature(etdelaviebiologique)nedonnent nilamaîtrise,nilecontrôledesénergiesetforcessociales.D’undomaineà l’autre,ilyacoupure(relative),denon-équivalence.Lessciencesditesdela « communication » permettent de manipuler, jusqu’à un certain point, non d’orienter. Certains cas (l’Iran, etc.) montrent au contraire que les forces sociales, les mouvements de masse, sont de plus en plus incontrôlables, spontanésmaisnonorientés.Neserait-cepasàpartirduquotidienetdesa connaissance critique que ces questions peuvent se poser clairement, et que l’apportespèrerésoudre?C’estàl’humbleniveaudu«quotidien»quese posent avec force et se résolvent, souvent avec violence, les « grands » problèmes.Unerévolutionsurvientquandlesgens(passeulementtelleclasse) ne veulent plus, ne peuvent plus vivre comme auparavant. Alors ils se déchaînentetinventent(encherchant)uneautrefaçondevivre.

I

Relation(relatif)

Relationetobjectivité

DèsledébutdesoncélèbreTractatus,livresaintdel’empirismelogique, Wittgensteindéclarequ’iln’yapasdechosesmaisseulementdesfaits.Formule bénie non seulement par les empiristes, mais par les « réalistes » et les pragmatiquesdansl’action.Lesfaitscommandent Doncpasdeprojets,tous taxésd’utopisme.Queveutdirecetteaffirmation?Quelaconstatationinaugure lascience?Cequinepeutsecontester.Pourtantla«chose»estunecroyance plus qu’une constatation ? En effet, si vous regardez ce crayon, si vous le nommezetsivousavezl’impressiondeleconnaître,enoubliantsesqualités(ce quefaitsouventlesenscommun),voussuivezunmauvaischemin:vouserrez. La remarque de Wittgenstein, qui explique son influence, porte contre un réalismeàcourtevue,un«chosisme»naïf,quiconfond«choséité»avec «objectivité».Orlachosesesuffitàelle-même,tandisquelefaitentredansdes énoncés,des«propositions»etdesprédicationstellesque:«Cetarbreest grand LeboulevardSanta-Monicavajusqu’àlamer »Cedontlalogique(les logiques)faitlathéorie.Exact!CependantWittgensteinometl’essentiel:ilya aussidesrelations,qu’onauraittortdenommer«subjectives»,carellesontune objectivitéquineseconfondniaveccelledela«chose»niaveccelledusimple fait,maislesenveloppe.Larelationdel’observateuretdel’observé,comme celle de l’organe sensoriel (l’œil, l’oreille) avec son « objet » est objective. Comme aussi celle de l’instrument avec sa « matière » (le microscope, le télescope,etc.,etpasseulementlemarteau,lahache,etc.). Cettecouleurbistre?Elleappartientàune«chose»,lecrayon,quevous définissez,nommez,utilisez.Maisc’estunerelationaveclalumière,avecvos yeuxetaussitôtavecvotremainetvotreconscience.Cettedernièrerelationaun sens,maisellenesesuffitpasetnepermetpasde«subjectiviser»l’ensemble desrelationsquiconstituentcet«objet».Aucontraire:lesoppositionsde «subjectif»oude«l’objectif»,celledelachoseetdufaitsedépassentsans disparaître.Larelationdececrayonavecl’éclairage,avecl’espace(latable,la fenêtre),cetensemble,constitueuneobjectivitérelative.Iln’yapasderéalitéet d’objectivitéabsolues. Le « fait » fait partie des relations, et la « chose » également.Le«chosisme»cependantnevoitquedeschoses,etnelesvoitpas làoùilfaudraitlesdéceler,leschangerradicalement:quandlesêtreshumains deviennentdeschoses(caslimited’unealiénationauxmillenuancesetformes).

Laformulecourante:«Toutestrelatif »exprimesouventlepessimisme,le scepticisme. D’après cette interprétation, le relativisme affirmerait que la « chose » en soi, inaccessible, ne s’atteint pas. Nous ne saisissons que des relations.Orlapremièrepropositiondurelativisme,c’estqu’iln’yapasde séparationentrelachoseetsesrelations;queleschosessontetnesontquedans etparleursrelations:desnœuds,desensembles(totalités)derelations.Donc chaquerelationpermetd’ensaisird’autresetàtraversellesd’atteindre«quelque chose»:leschoses!Nilesenscommunnilaphilosophieneseconsolentdene pastenir«toutetvite»dansl’absolu;dudéfinitif,del’immuable.Larelation semble le tombeau de la connaissance. Elle se réduirait à la subjectivité, sensorielleoumentale.Maisc’estjustementl’inverse!Chaquefoisquevous «appréhendez»quelquechose,soitparlessens(lesyeux,lesoreilles),soitpar lesmains,soitparlaconscienceetlatête,ce«quelquechose»renvoieàautre chose.Cequisenomme:l’interdépendanceuniverselle,l’interaction.Sansle renvoi,la«chose»resteraitisolée:alors,pasdeconnaître;unepoussièrede «faits»ouunesommede«choses».Pasde«monde».Ilestexactd’autrepart quelerenvoiperpétueldececiàceladéçoitl’actionetlesavoir.Impossiblede secontenterdecesformulesquiprennentquelquefoispourlehautsavoir«ce qui renvoie à » et ainsi de suite ; puis : le silence l’abîme. Donc faut-il s’arrêter, selon la sentence aristotélicienne ? Peut-être. Mais surtout il faut commencer!«Ledifficile,c’estdecommencer»,ditàmaintesreprisesHegel; etmême:lecommencement,c’estcequesouventontrouveendernier

Plusieursimplications:

a)Leconnaîtrepartnécessairementdelasurface:decelledelaterreetdela mer,des«choses»,dusuperficielaurasdusoletdel’humain.Lasuperstition del’ancienetdel’antiquefaitpartiedusuperficiel;c’estaussilesensdeces antiquesmétaphores:lemiroir,lereflet,la«réflexion».Cedépartn’estpas, inévitablement et nécessairement erreur, mais plutôt errance : recherche du «point»paroùsortirdelasurface,etsoitpénétrerenprofondeur—soit s’éleverenhauteur,enhorizonetperspective.Celaneveutpasdirequ’ilyait, endehorsdusensible,un«autremonde»,mais,aucontraire,quelesensible n’est pas une apparence : surface, sas, porte, il permet d’entrer dans la profondeur.Lessurprises,lescandaledusensible?Uneillusionphilosophique. Pourlapratique,anologuecheminement:delasuperficie(cueillette,pêche,et chasse)àlamaîtrisedesénergiesenprofondeur(mines,nucléaire)etenhauteur (solaire,espace).Lasurfaceetlesuperficielneseraientdoncpasdesfatalités

pourleregardoulaconscience,assistantauxfluxdesphénomènes.Cesontdes départspourunerandonnée(àtraverslemonde). Anoterquesileregard(lesyeux)resteensurface,commelalumièrequi effleureles«choses»etnepénètrequerarementlestransparences—quesi l’oreillenesaisitdutempsquel’écoulementsuperficiel,laconjonctiondel’œil et de l’oreille dans et pour l’organe essentiel (cerveau) pénètre au-delà des surfaces : avec le rythme (qui ne se perçoit que par cette conjonction — à laquelleilfautbienentendujoindrelamain).Cepassagedusensibleauperceptif resterelatifetrelationnel:lesmouvements,lesdéplacements,lesrythmesdes « choses » se perçoivent par rapport à nos rythmes : ceux de l’œil, de ses capacitésà«saisir»—del’oreille,quientendselonsapropreorganisationles bruits,lessonsetleursconsécutions—enfin,delamainetducorps,quiont aussileurmanièred’agirdansletempsetl’espacequ’ilsoccupent.Lenteuret rapidité,vitesseetaccélération(oudécélération)sont,àlafoisdanslesensibleet danslesorganesdessens,enrelation.Unitédusujetetdel’objet,commechez lespostkantiens?Rencontredusentantetdusensible,selonAristote?Cesdeux formulesphilosophiquesnesontnitoutàfaitfaussesnitoutàfaitexactes.Elles n’épuisentpaslerelationnel(lerelatif)danslequelchacun«metdusien»sans exclurel’apport(intentionnelounon)dupartenaire.Lerapportdoncestàlafois faitetchose—àlafoissubjectifetobjectif,et«quelquechosedeplus»:

expérience,découverte.Oùestdoncl’objectivité?Lesujetestobjectifàsa manière.Ilauncorpsetdesalentours.L’objetentredanslapratiquedusujet,et d’abordcommeobjectifd’uneactivité;l’objectivitéabsoluen’estnullepart,àla manièred’une«chose»quiexisterait«ensoi»,enarrièredesphénomèneset desapparences.Maisl’objectivitéestpartout:danscecrayonetsesrelations aveclatable,lemur,lalumière—avecmonregardetmonœil Cettelumière, quin’estpasune«chose»,quiéclaireetfaitsurgirdel’ombreles«choses», n’estpasmoinsobjectivequecequ’elleillumine.Elleaunautrerythme,certes, maisquinesedécouvritqu’auboutdelongssiècles,enpénétrantnondansun arrière-mondemaisdanscequecontientlasurfacelumineuseetqu’ellerévèle enlevoilant. b)Unefoisprisledépart,àpartird’unpoint,d’uneligne,d’unlieu,cedépart nes’effacepas.Ilnesuffitpasdelegarderenmémoire,qu’ils’agissed’un déplacement pratique, d’un itinéraire théorique, d’une recherche scientifique, etc.Celuiquisedéplaceabesoindeserepérer,d’apprécierladistanceparcourue dansletempsetdansl’espace.D’oùlanécessitédesréférences.Onlessouhaite stables,définitives.Audépartdansnotrehistoire,letempsetl’espacesacralisés

détenaientdesréférentielsquiparaissaientéternels.Cetempsetcetespacesont décrits dans de curieuses études (cf. la Géographie sidérale par G.-R

Doumayrou,coll.10/18,1976).Lalaïcisationquisembleprofanationn’entrepas

danslesanalysesdecesauteurs.Pourtantl’histoiredel’espaceetdutempsse compose de référentiels passant pour solides et qui s’estompent, qui disparaissent.Ilyeneutdeforts,d’émouvants:leclocherduvillage,veillant sur l’espace et donnant le temps avec ses cloches — le donjon, la tour du château — le beffroi avec les horloges à partir d’une certaine époque. Plus généralement : l’espace homogène, euclidien, tridimensionnel, optico- géométrique.Puisvintletempsdesmontresetdeshorloges,substituéauxtemps qualitatifs,cycliques,dusoleil,delaluneetdesastres. Al’échelle«micro»,lamaisonfamiliale,lafamille,lepèreetlamère, faisaientofficederéférentielspourlesindividus,commelevillageetsaplace,la villeetsonHôteldevillepourlescollectivitéspluslarges.Al’échelle«macro», lavéritécéleste,lefirmament,jouaitaussilerôlederéférentiel:leCiel(qui regarde,agit,prometunerécompense,seprendàtémoin,etc.).Pourqu’existent de tels référentiels, il fallait admettre le primat absolu du repos sur le mouvement,del’immobileetdustablesurledevenir.Ceques’acharnèrentà montrer les philosophes ; plus particulièrement Aristote, dont le système s’organiseautourdelathéoriedu«lieuderepos»,dulieu«naturel»dans l’ordre des choses et pour chaque chose. Le « chosisme » s’érigeait en philosophie,enordreducosmos.D’oùsoninfluence. Or,dèsledébutdu20 e siècle,cetordreterrestreetcélestedisparaît.Les référentiels s’effacent ; ils disparaissent, à peu près simultanément dans la théorie (scientifique), dans l’art, dans la pratique sociale : l’espace euclidien—laperspective—laVillehistorique—l’harmonietonale,etc. Implicationnondépourvued’importance:nepasconfondrelamesure(le mesurant)aveclemesuré.Parexemple,lamesuredutempsnepeutseconfondre avecletemps.Or,cetteconfusion,déjàdénoncéedanslaphilosophie,persiste. Elle vicie radicalement l’ouvrage récent de Jacques Attali sur l’Histoire du temps.Sonlivre,frauduleusement,nedonnepasl’histoiredutempsmaiscelle desappareilsàmesurerletemps.Confusioncaractéristiqued’uneépoque,d’une idéologie,d’unemode.L’auteurpasseainsiàcôtédesquestionsquipeuvent légitimement préoccuper : celle des calendriers, d’abord. D’où viennent nos calendriers ? Pourquoi et comment ces dates, ces fêtes ? Ces habitudes ? Pourquoilecalendrieraztèque,lechinois,l’islamique,lechrétien?—Quelest donc le rapport entre les temps religieux, sacralisés, cycliques et cosmiques

d’origine—etletempslaïcisé,social,linéaire?Comments’accordent-ilsouse désaccordent-ilsdansnotreviequotidienne? Lamesuredutempsn’estpasletemps;maiselleentrepourbeaucoupdans l’emploidutemps.Ellen’estpaslerythme,bienqu’ellemodifielerythme;elle sauted’unetechnique(clepsydre,sablier)àuneautretechnique(l’horloge).La mesure du temps pénètre dans le temps avec l’époque industrielle : avec le salariat,letravailpayéautemps(heure,journée),avecl’organisationdutravail selonletempsquifaitl’argent.Etcependant,letempsvécu,letempsquipasse, ledevenir,échappeàcesprises.Ilyadansletempscommedansl’espaceet l’énergie quelque chose d’irréductible à la mesure, aux calculs ; à la quantification.Toutemesureseprendpourdéfinition,pourabsolu.Or,tôtou tardelletombedansl’obsolescence,sedévalorise,sepérime.Quel’onmesurele tempsàl’échellegalactiqueouàl’échelledesmicro-ondes,cesmesuresn’en sontpasmoinsrelatives:l’uneàl’autre—ettoutesdeuxà«notre»échelle,à notrelieudansl’univers,ànosrythmes.Laluttedansletempscontreletemps, lecombatpourêtreet«persévérerdansl’être»fontpartiedutempsetdu devenir,unefoisdeplus.Cequirelativisel’unetl’autremaislaisselaplaceà l’uncommeàl’autre.

Relationetrelativisme

Legrandbouleversementdusièclecommenceainsi:lerelatifébranlepeuà peucequeles«gens»,lesmembresdesdiversgroupesetpeuplesprenaient pour absolu. Mais du coup le relatif et le relativisme entrent dans une contradiction,trèsstimulante.Ilnepeutpasyavoirderéférentielstable,durable, etcependantilfautdesréférentiels.Touteactivitéenabesoin.Pourquoi?Pour sesituer,pourdéterminersonsiteetsasituation;pourmesurer. Avraidire,iln’yaqu’uncommencement,qu’unseulréférentielquitienne bon:lezéro,lenul,leneutre—lepoint,lamarque(arbitrairementfixéeleplus souvent)—etconsécutivementlacoupure,lasegmentation,ledécoupagedu tempsetdel’espace.Doncl’introductiond’uneunité,telleoutelle(distincte maisindissociabledesautresunitésdemesure).Cequisupposetoujoursdes actes,àlafoismentauxetmatériels:desgestesquiannulentetquiindiquent, qui immobilisent et qui orientent. Le zéro : invention cruciale des mathématiques,maispratiqueancestrale:lecentre,lapierred’oùpartentles routes(Rome)etverslaquellesetournentlescroyants(LaMecque).Lepoint, tacheoutrou,maisavanttoutsansdimension,permetdedimensionnerl’espace. Deplusenplussingulièrementpuisqu’avecl’effacementthéoriquedel’espace tri-dimensionnel(oùcontinueàsedéroulerlaviequotidienne)onaconçudes

espacesà4,5,6dimensions—àunnombreinfinidedimensions—àdes

dimensionsfractionnées(l’objetfractaldeB.Mandelbrot).Cequitendàrétablir une continuité là où la discontinuité semblait établie (les dimensions de l’espace).Théoriedifficile,quiexigedelonguesméditations(cf.l’Espaceéclaté, de P. Virilio, Seuil, 1985). Ce qui modifie, sans l’abolir, la conception de l’objectivitéspatiale(ettemporelle). Lamesure?Sathéorie,enmarchedepuisl’Antiquité,nepeutseterminer. Comme l’activité mesurante : toujours en devenir dans le devenir. Toujours relative,c’est-à-direenrelation,danslarelation.Lamesurepartitdelasurfaceet ducorpshumain:lepied,lepouce,lacoudée,etc.Puisellesedétachadece départpourallerenétendue,enprofondeur,enhauteur.Sansabandonnerle relatif,toujoursencherchantunabsolu(unréférentiel)qu’ontrouvasoitdans uneforcefixeoccupantl’espace(gravitation) —soitdanslavitessedelalumière(Einstein).Maistoutporteàpenserque detelsabsolusnesontencorequeprovisoire.Poursuitesansfin,maisauxjalons

et aux étapes dénombrables. Et qui se rapproche de sa limite — à l’infini. Commeenmathématiques

Larelativitégénéralisée(universalisée)

Quele«grand»etle«petit»soientessentiellementrelatifs,c’estunthème etunepréoccupationdepuisl’Antiquité,aussibienpourlesphilosophesque pourlessavants.LaTerre?énormepour«nous»—quisommesénormespour uninsecte—estminusculedanslaGalaxiequielle-même Cettebestiole,un

moucheron,minusculepournous,énormeparrapportàunebactérie,quielle-

même! DéjàPascalnepouvaitéviterunfrissondecrainte«théorique»et métaphysiqueenconsidérantcetabîme.Quisecreused’autantplusquenous savonsaujourd’huiquelesespacesnediffèrentpasseulementparle«plusou moins»dansl’homogène,maisqu’ilsontdes«propriétés»localesetdes «qualités».Etpasseulementdessymétries,centresetnœuds,maisdel’imprévu (trousnoirs,etc.). Ilafalluplusd’effortsetilyeutplusdedifficultéspourconcevoirlarelativité durapideetdulent.Larapiditésedéterminaitparrapportaurepos,quise présentaitcommeunabsolu.LeshistorienssaventcommentGaliléeréfutacette thèsearistolicienne:iln’yapasderepos,d’immobile;c’estl’immobileetnon paslemouvementquiestapparent.Toutbouge,toutsemeut,plusoumoinsvite, mêmecescorpsetceschosesqui,entraînésdanslemouvementdelaTerre, paraissent immobiles. Il y a plusieurs sortes de mouvements : l’uniforme, l’accéléré(décéléré),latrajectoire,larotation,etc.Toussontrelatifslesunspar rapportauxautres.Ladescriptionetl’analysed’unmouvementdépendentdonc (dansunecertainemesure)dupointdevue;maistouteslesdescriptionset analyses, équivalentes, doivent donner le même résultat. La relativité qui se généralise ne détruit pas l’objectivité ; au contraire : elle fonde l’objectivité approfondie.Cequineveutpasdirequel’«objet»,ensemblederelations,soit épuisépartelledescriptionoutelleanalyse,prisdetel«pointdevue»oupartel «observateur». Lamesure n’atteint donc jamais l’objectivité absolue. Elle est relative au mesurant,aumesuré,etàla«communemesure»(etbienentendu,audépart,le zéroetl’unité).Dansl’espaceetdansletemps(d’abordmaldistingués,puis séparés,puisenvoiederéunificationdanslarelativitéelle-même)l’homme, c’est-à-dire l’espèce humaine, avec sa taille, ses forces (individuelles et collectives,naturellesouacquises),danssatemporalité(duréedelavie,âge, activités) se mesurant au monde, est la mesure du monde ; au sens le plus

rigoureux de la formule grecque, faussement accusée de scepticisme, de sophistique, d’éristique. Le chemin de la mesure introduit trois termes : le mesuré (par hypothèse mesurable) — le mesurant (l’humain, individuel ou collectifavecsesoutilsetsonsavoir)etlacommunemesuredansletempset l’espaceetl’énergie,quipeuàpeusedétachedel’humain,desesborneset limites,pourplongerous’éleverdansl’univers. Les rythmes, comme le mouvement et les grandeurs, sont relatifs. Doublement:prisàpart,analytiquement,chacunayantsamesure—etparce que pris dans des interactions et des interférences, toujours hautement complexes.Cequin’enlèvepasàchaquerythmesaréalité.Ainsivotrecœura son propre rythme, en rapport avec les autres rythmes de votre corps. Ses battements sont lents par rapport aux battements des ailes d’un moustique (environmilleparseconde,cequis’apprécieausonaiguqueproduitl’insecteà votre oreille). Mais comme ils sont rapides par rapport aux grands rythmes cosmiques!Commeilschangent,aveclesémotions,l’effort,lafatigue,l’âge! Etcetterespiration!Etlessécrétions!Vousêtesunegerbe,unbouquet,de rythmesliésetdistincts,detemporalitésdiverses,maisdansledevenir(mêmesi lesentant,vousrésistezàcedevenirquivousemporte,enutilisantteloutel rythmepartiel,parlesport,partelmédicamentoutellenourriture). Vosrythmes,naturelsouacquis,vitauxousociaux,seconjoignent.Conjoints ilsfontuneunité.Disjoints,ladisjonctionengendredestroublesfonctionnels, quipeuventamenerdeslésions.Cequineveutpasdirequetoutemaladieait pour«cause»uneperturbationdesrythmes,unepertede«l’eurythmie»;mais ilsemblequetoutétatpathologiqueentraîneunetelleperturbation—demême, peut-être,danslasociété? De ce qui précède, il s’ensuit que le relativisme n’entraîne pas la fin de l’objectivité : à condition d’approfondir simultanément l’objectivité et le relativisme. Objectivité approfondie et relativisme approfondi se rencontrent dans un mouvement dialectique. Le relativisme oblige à toujours poser et supposerundépartetunterme,uncommencementetunbut,unzérotoujours, souventens’éloignant(encequiconcernelesrythmes,parexemple).L’absolu serelativiseetlerelatifprendmomentanémentlaplaceetlavaleurd’unabsolu (ainsi dans la théorie d’Einstein la vitesse de la lumière ou en politique la situationdelaclasseouvrière).Ilarrivequ’untelmomenttendeverssafin;la pensée critique a son rôle : elle entre en scène. Les sociétés ne changent vraimentquelorsqu’ellesinvententunenouvellefaçondevivre(danslavie«de tous les jours », donc des rapports et des rythmes) et non quand elles ne

modifientquedesformespolitiquesoujuridiques.D’ailleurs,commentnepas comprendrequ’ilestplusfacile,pluscommode,etsurtoutplusrentable,àcourt termed’imiter,destimulerl’invention,qued’inventer? ContrairementdoncàcequeditNietzsche(DasPhilosophen-Buch,fragments 100 et suivants) l’espace, le temps, la causalité ne sont pas des effets de discours:desmétaphores.Ilsontuneréalitémaisrelative.Ilssesituenten surface ; chacun de ces termes désigne une surface, en deçà et au-delà de laquelle la théorie et la pratique creusent, approfondissent. Le métaphorique apparaîtquandl’undecestermes,oul’undesesdérivés,seporteàl’absolu,se prendpourunabsolu.Doncquandl’und’euxseprendpourletout.Relatifsles uns aux autres, le temps, l’espace, l’énergie, ont une unité, le monde, que poursuitleconnaître,bienqu’ellesoitinépuisable

J

Révolutions

Leterme

Avantd’aborderlamodalitélaplusrécentedelatransformationquitraversele siècle,àsavoirlarévolutionculturelle,ilfautrevenirsurleterme«révolution». Latraditionmarxistedistinguelesrévolutionsdémocratiques(bourgeoises:type

1789-1793)etlesrévolutionssocialistes(prolétariennes:typelarévolutionde

Russieen1917).Ordepuiscesdateslacoupureoucassureentrecesdeuxtypes

derévolutions’estatténuée:ilyadesrévolutions«démocratiques»plusou moinsavancées:laplusavancéetendàfranchirlesautqualitatifquilasépare du « socialisme » (qui lui-même a besoin d’être défini ou re-défini !). Les grandesrévolutions,spasmesdelasociétéetdel’histoire,ontdesconséquences complexes;desretournements,bifurcations,choix,options,fontqueledevenir historique n’a rien de linéaire ; le « sens de l’histoire » n’apparaît plus prédéterminé. Premier exemple d’un retournement : Thermidor en France. Dernierexemple:larebellionquifittomberilyacinqansl’Étatetl’arméedu shahd’Irann’était-ellepasunerévolutionpopulaire?Orleclergéshiite,seulà disposerd’unréseauàl’échelledupays,puts’enemparerpourréaliserl’État théocratiqueleplus«réactionnaire»! Lestempsdits«modernes»ontsuscitétroisgrandsmouvementsvisantla transformation de la société, donc révolutionnaires : les mouvements paysans—lesmouvementsouvriers—lesmouvementsurbains.Lespremiers visaient l’abolition de la propriété féodale (aristocratique) des terres et la

redistributiondecelles-ci.LaRévolutionfrançaise,audépart(le4août1789),

futagraire,paysanne;cemouvement,auboutdedeuxsièclesn’estpasterminé (Nicaragua).Lesmouvementsouvriersvisaientlapropriétéprivée(bourgeoise, capitaliste)desmoyensdeproduction,etl’organisationd’unesociétéindustrielle différenteducapitalisme.Lestroisièmesvisaientl’absencedepolitiqueurbaine, l’urbanisation«sauvage»maisprofitable,lamisèredanslesvillesetautour d’elles.LegéniepolitiquedeLénineetdeMaocefutdefaireappelauxforces paysannes,pourliquiderl’aristocratieetleféodalisme,ainsiquelessurvivances decommunauté«primitive»,enlesalliantauxforcesouvrières,pourliquiderle «capitalisme»etl’impérialisme. LénineetplustardMaosurentdonneràcesforcesalliéesuneorientation définie,empêchantainsilesmouvementspaysansenRussieetenChine,de dégénérer en jacqueries locales. Les révolutions du second type sont bien

connues.Lesmouvementsurbainslesontmoins;d’autantqueleurmontée,qui sembleavoirfournifondementsetraisonsàlacontestationradicale(quiculmine

vers1968),n’apaspersisté;ilsontdécliné.

Larévolutionn’estpluscequ’elleétaitetneleseraplus.Cetteaffirmation, voicipeud’années(cf.HenriLefebvreetCatherineRégulier,laRévolutionn’est plus ce qu’elle était, éd. Hallier, 1978) a surpris ceux qui admettent un «modèle»unique,défini,immuable,detransformationdumonde.Orilest admis, aujourd’hui, de tous côtés, que les situations révolutionnaires sont toujours nouvelles, spécifiques, donc conjoncturales. Si beaucoup de gens estimentaujourd’huiquelapratiquepeutetdoitsemodifier,ilsadmettentplus difficilementquelathéoriesemodifie.Iciseprésenteuneinterrogationtoutà faitpressante:larévolutionculturelle(etsonrapportaveclarévolutionpolitique et sociale). Pour comprendre l’interférence à notre époque de ces deux mouvements,ilfautconcevoirthéoriquementcetterévolutionculturelle,aulieu de discourir à tort et à travers, de la montrer à propos de n’importe quelle «nouveauté»,apparenteouréelle.Oupireencore:delalocaliser,enChinede

Mao,ouailleurs.Thèse:larévolutionculturelletraversele20 e siècle,maisen rapports conflictuels (dialectiques) avec celle-ci. La présentation du concept, celuidela«révolutionculturelle»,appelleunretourenarrière,unrecoursà l’histoire. Impossible d’oublier qu’il y eut, en France, en Europe, une « révolution culturelle » qui ne porte pas ce nom. Quand ? Au 18 e siècle, lorsqu’uneavant-gardeactive,efficace,commençaàremuerlesrapportssociaux dansleursprofondeurs,àpartirdelasurface«culturelle»(ousil’onveut:

superstructurelle). Pour bien percevoir un tableau, qui mette en parallèle les transformations culturellesetlestransformationssocio-politiquesdanslecadreéventueld’un

changementdumodedeproduction,unregardenarrièren’estpasinutile.Serait-

ceparhasard,commeondit,quepresquesimultanément(àl’échellehistorique), du14 e siècleàla«Renaissance»,apparaissentenEuropeoccidentale:

a) la mesure en musique, qui détache celle-ci de la parole (du discours

liturgiqueenlatin)etfraielavoieetlatonalitésystématique,del’harmonie,des

rythmesnouveaux,

b) la perspective (avec la ligne d’horizon) qui détache l’espace urbain de

l’espacenaturel,quifraielavoied’unenouvellearchitecture,d’unenouvelle

formeurbaine,

c)l’extensiondeséchanges,lacroissancedesvillesetleurpoidspolitique,

d)lalanguenationaleetlesentimentnational,l’unité«culturelle»dupays(la

France)—l’Étatcentraliséetlamonarchiedeplusenplusforte, e) des pas en avant dans les sciences : mathématiques, cosmologie, etc. amenantl’effondrementlentmaisdéfinitifdesreprésentationsanciennesduCiel, delaTerreetdesEnfers, f)larapidecroissanceducapitalisme(d’abordmarchand,puismanufacturier), avecl’inventiondetechniquesbouleversantes:l’imprimerie,letéléscope,etc., g)lesremousetschémasdanslareligion;leprotestantisme,lejansénisme,le paraclétisme.Danslaphilosophie,unnouveaurationalisme,etc. On pourrait établir un tableau de ces changements, montrant que leur ensemblemétamorphoselaviesociale;desortequ’ilnes’agitpasseulementde laproduction,oudelaphilosophie,oudel’État,maisd’undevenirquiprocède parbondsouplutôtparabondanceetcréationdeformes:métamorphoses.La «culture»etlasocio-politiqueentrantenintéractionsincessantes.

Larévolutionculturelle

Plusonparlederévolutionculturelle,moinsoncomprendcedontonparle.La notion se confond avec les représentations (vagues) de « mutation », de «changement»profond,voireradical,ousimplementde«crise».Certains (beaucoup) affirment que les techniques ont une portée révolutionnaire et transforment la société, rapports et façon de vivre. La droite espère que l’effondrementdesthèmestraditionnelsdelagauche(rationalisme,humanisme, universalisme) ramènera à la surface sociale ses valeurs, ses obsessions, ses thèses.Agauche,chaquetendancecomptesurla«mutation»pourvaloriserses propresorientations,pastoujoursbiendéfinies. Larévolutionculturelle?AutempsdeMao,onsavait(plutôt:oncroyait savoir)cequec’était;uneconséquence,unesuitedelarévolutionpolitique. Cettereprésentationprestigieusecontribuera,enFrance,auremplacementdu terme«civilisation»parcelui(plusvagueetlongtempssuspect)de«culture». Danscecolossalpays,laChine,peupléd’unemajoritépaysanne,Maovoulait établirunemanièredevivre,unecommunautédesentimentscontrelestraditions etleshiérarchiesrécentes;danslapauvreté.Ceciendétruisantàlafoisunpassé richeettroplourd,etlesambitionsdel’appareildéjàenplace;defaçonà orienterledéveloppementversun«socialismeégalitaire».Bref,larévolution culturelle visait aussi bien Confucius et les traces du mandarinat que la bureaucratieinstalléeaunomdeMaolui-même!Coûtsocialdel’opération:

énorme.Lesdégâtsfurentàlahauteurdelatâche;ilenrestedessouvenirs:les médecinsauxpiedsnus,lescommunesetlavalorisationoutrancièred’unevie paysanneetartisanale.Etlesexploitsd’unecertaine«bande»;lesabusde pouvoiraucoursd’unetentativededésordrecréateuretdesubversionradicale. DanslalignéedeLénine,faut-ilajouter.L’ébranlementdel’ordres’étenditaux paysoccidentaux En arrivant dans ces pays (Italie, France, USA, Angleterre) l’idée de la «révolutionculturelle»rencontradesaspirationsanalogues,desappelsetdes souvenirs, des obstacles. Dans l’histoire et l’expérience occidentales, la «révolutionculturelle»précéda,annonça,préparalarévolutionpolitiqueet sociale;enlalégitimant,toutenycontribuant.Ellecommenceau18 e siècle,en

France,avecl’Encyclopédie,vers1750.MaisDiderotetlesencyclopédistesne

représentèrentqu’unefraction,ungroupedansuneavant-gardeeuropéennequi

comprenait les « philosophes », les savants, la plupart des artistes et des écrivains,lafranc-maçonnerieetunepartieduclergé,delabourgeoisiecultivée, des artisans, bref tous les critiques de l’ordre féodal-militaire-ecclésiastique (religieux).Donctouslespartisans,plusoumoinslucides,d’unesociétécivile possédantenellesesprincipes,sadéfinition,sesloisetsoncode,aulieudeles tenird’uneinstancesupérieure,laroyauté,l’Église,lepouvoirmilitaire.Tousles «progressistes»desplusidéalistesauxplusmatérialistes,avaientencommun untelprojet;plusoumoinsexplicitement,leconsensusseconstituaitautourde la«sociétécivile»,assezclairementdéfinie(parJ.-J.Rousseauetpard’autres); jusqu’aumomentoùKantlaformulaenAllemagne,cependantqu’enFranceelle se réalisait d’une manière révolutionnaire, non conforme aux prédictions et attentes. Société civile : dégagée de l’ordre déterminé par la priorité de tel «ordre»,dureligieux,(doncsociété«laïque»)maisaussidel’Étatdedroit divin. Réalisée « explosivement » en 1789 et par la suite, mais pleine de contradictionsanciennesetnouvelles Le projet de société civile liait le civil à la civilisation, à la civilité : il impliquaitladisparitiondespratiquesliéesàladominationdesordresetdes « états » privilégiés. La torture, par exemple, appliquée aux accusés, l’aveu passantpourpreuve.Détail?Non.Pointsecondaire?Non:essentiel?Dansla société civilisée, c’est à la justice (au juge) d’établir la culpabilité, de reconstituerledélit,detrouverlespreuves. Déjà deux schémas se présentent : selon Mao (et Lénine) la révolution culturelle suit la révolution politique, condition préalable, nécessaire (non suffisante) d’un changement global. En Occident, la révolution culturelle précèdelarévolutionpolitique.Cedernierschéma,Hegell’aretenumaisen essayantdemontrer(aprèslaformationdel’Étatnapoléonien)quelarévolution n’adésormaispluslerôleessentiel.AlorsqueMarx,quiintroduitlanotionde classe (ouvrière), critique Hegel, son projet, sa réalisation « démocratique- bourgeoise»etl’arrêtdel’histoireàcestade.Plustard.Gramsciretientlerôle delacultureetdelarévolutionculturelledansl’acquisitiondel’hégémonie (conquête)progressive,enprofondeur,dupouvoir.D’oùnouveauxproblèmes! Est-ilprouvéquele20 e siècle,ousadeuxièmemoitié,suivel’unoul’autrede ces schémas désormais classiques, historiques ? N’y a-t-il pas d’autres possibilitésqueceprocessusdecauseàeffet? Orcettepossibiliténonseulementexiste,maisseréalisesousnosyeux.Ne suffit-ilpasderegarder?Lestransformationspolitiqueset«culturelles»se déroulentsimultanément,defaçoncomplexe,sansquel’uneprécèdel’autredans

une relation déterministe, causale ou finalisée ; mais au contraire dans un enchevêtrement conflictuel, ou tantôt l’une induit l’autre, l’accélère, l’intensifie—tantôtl’obscurcit,laparalyse,voirel’arrête.N’est-cepaspresque clairàl’échellemondiale,quandontientcomptenonseulementdelaFrance,de l’Italie,del’Europe,maisaussidel’Iran,del’Asie,del’Amériquelatine,des payspétroliers,del’Afrique,etainsidesuite? Impossible d’établir un tableau complet, mondial, de ces intéractions et interférences.Ilfautplusmodestementsecontenterd’untableauréduitquimette aujourlasimultanéité,laréciprocitédialectiquedesdeuxgrandsmouvements, lepolitico-socialetlescientifico-culturel:cequidetouteévidencenepeutplus seréduire(bienqu’illesenglobe)auxrapportsclassiques:«vérité-idéologie» oubien«réalité-reflets»,«rationalité-irrationnel»,etc.Letableaudoncmontre que le politique et le culturel ne se superposent pas, mais interfèrent sur le mondeconflictuel(unité-contradiction).

Tableaudu20 e siècle

Tableaulacunaire,biensûr,etincomplet,établidansuneorientationetvisant cette cible : la contemporanéité, les rapports de la révolution culturelle (idéologique, scientifique, etc.) avec le politique (économique, social, etc.). Donc ni tableau logique comme le souhaitait Wittgenstein — ni tableau génétiquecommelevoudraientdenombreuxhistorisants.Illaissedecôtéles précurseurs(Hegel,Marx,Nietzsche),maisaussiStirner,Lassalle,Bernstein,la Commune de Paris, et d’autres faits ou événements (le colonialisme — les Empires,etc.).

1900

Ouverturedusiècle—optimismetranquille;confiancedansleprogrès:dela

science,del’industrie,delaRaison.Onentredansl’èredelastabilité;de

l’équilibre(entrelespuissances)—danslerègnedutempsréglé,del’espace

quadrillé—del’or,valeursuprême,garantiedelastabilité—delaloietdu

droit,delapropriétéetdelaLiberté.L’Expositionuniverselle—(maisl’affaire

Dreyfus,laluttepourlalaïcité,commefonddetableau).

1905

Guerre Russie-Japon. Victoire du Japon. Première révolution en Russie ; apparition des Soviets (Conseils). Montée de l’Impérialisme — Montée du mouvementouvrier;sadivision(bolcheviks-mencheviks,etc.)—Découverte delarelativité;ébranlementdescertitudesconcernantl’espace,letemps,la matière,l’énergie.Séparationcommençanteentrelequotidienetlaconnaissance (le quotidien persiste dans le temps des horloges, — dans l’espace tridimensionnel,optico-géométrique,euclidien,«absolu»).

1900-1914

Les impérialismes. L’Internationale contre la guerre. Guerres locales (Balkans).Impuissancedelaphilosophierationaliste,del’humanismelibéral. Conceptionsnaïvesdudroit,dusocialisme,delajustice,delaLiberté.Retarden

France de la théorie (sauf quelques écrits, dont ceux de Jaurès, rien de comparableauxtravauxdeKautsky,deRosaLuxemburg,deLénine).

1910(auxenvironsde

)

Désagrégation, dans l’art et le connaître (la culture, l’idéologie) des référentielsadoptésetmaintenusparlesenscommun:l’espacedelaperspective (aveclecubismeanalytique)—letempsdesmontresetdeshorloges(avecdes mesuresplusfines)—lafamilleetlapaternité(débutsdelapsychanalyse)—la ville(éclatementenbanlieues)—l’Histoire(quis’obscurcit),etc.—Entrée danslamodernitémaiscatastrophesilencieuse.LeNégatifàl’œuvre.Séparation accentuéeetconflitsvirtuelsentrelequotidienetlaconnaissance,l’art.Lafindu systèmetonalenmusique,commedel’espaceperspectifenpeinture,bientôten architecture. La figure de « l’homme sans qualités » comme figure de l’Européen.Hypothèse:c’estainsiques’inaugurelarévolutionculturelle;elle annonce les événements (guerres, crises, révolutions) sans pour autant les déterminer. Épicentres de l’ébranlement : Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Paris.

1914

Défaitedumouvementouvrierinternationaliste,pacifiste,anti-impérialisteet antimilitariste. Meurtre de Jaurès. La guerre ! Débuts incertains de la radicalisationrefusant«l’Unionsacrée»,pourlaPatrie,laCivilisation,leDroit, contreles«barbares»

1917

Lénine et Tzara à Zurich. La négativité radicale à l’œuvre : l’État et la révolution de Lénine — Dada et Tristan Tzara — la révolution d’Octobre. Séparationdelathéorieetdelapratiquepolitique:Lénineetl’État(aprèsla prisedupouvoir).Conjoncturalement:allianceenRussiedespaysans,ouvriers, soldats.Lessoviets.

1920-1921

LatroisièmeInternationalecontrel’InternationaleII(socialiste-réformiste)et

contreles«libertaires».Lesvingtetuneconditions.Succès,puiséchecsdu mouvement révolutionnaire en Europe (la bataille de Varsovie, perdue par l’ArméerougeetTrotsky,etc.)—FondationduPCF.DominantsenFrance:le «bleu-horizon»,lesancienscombattants,laquestiondesréparations,etc.A gauche:débutsdusurréalisme,dudadaisme,del’anti-littérature,du«grand refus»

1925

«Stabilisationprovisoireducapitalisme»selonlatroisièmeInternationale.

MaisguerreauMaroc.Dévoilementdel’impérialismefrançais.Avant-garde,

constituéeparunmouvementdesintellectuelsverslePC(philosophesetpoètes,

artistesetsavants).L’espoirrévolutionnaireetleprojetd’unnouveloptimisme.

TrotskyécartédupouvoirenURSSparStaline.MontéedufascismeenItalie.

1925-1930

Findel’après-guerre;ordrerétabli,maisarchaïsmedelasociétéfrançaise,

stagnationéconomique,tendanceau«capitalismerentier»appuyésurlepartage

àVersaillesdesinfluences(enEurope,Afrique,Asie).ConsolidationduPCmais

avecletrotskismetrouble,débutsdel’èredusoupçon(touteobjectionsevoyant

taxéedetrotskisme).Caractèreattractifdutrotskismesurleplan«culturel»:

trotskismeetsurréalisme;lesurréalismecommeprojetderévolutionculturelle (commençantparlapoésieetla«culture»)—CaractèreattractifdesPCsurle plan de l’action contre l’impérialisme, le capitalisme, la bourgeoisie. Luttes internes allant jusqu’à la base. Les questions paysannes, posées à partir de l’URSSmaisbientôtdélaissées«horsrévolution».Leplanquinquennaletla rationalitééconomique.Formationdel’appareil(stalinien)danslePCFetla troisième Internationale, contre le trotskisme, le réformisme, les courants et tendances«libertaires»,etc.

1930-1934

La«crise»commenceauxUSAdèsl’automne1929.Avecdesconséquences

imprévues.Ons’aperçoit(troptard)qu’unprogrammeéconomiquenesuffitpas,

nonplusqu’unepolitiquefavorisantletravailetlestravailleurs.Illusion,erreurs,

fautesdelatroisièmeInternationale.Latactique«classecontreclasse»;ses

échecs(enAllemagne,enFrance,etc.)Absencededirectionetd’orientation théorique du mouvement ouvrier. Absence de projet ayant une ampleur. Contradictions:enFranceetailleurs,persistancedel’antimilitarismeenmême

temps qu’admiration pour l’Armée rouge et dénonciation du péril hitlérien. Critique de « l’anarchie » du capitalisme financier mais acceptation de la rationalisationdutravailproductif,etc.Réductiondumarxismeàunpointde vueéconomique,àl’élogedelaplanification(soviétique)—Maisenmême tempsdécouvertedesœuvresphilosophiquesdeMarxetdesonmotd’ordre:

réaliserlaphilosophie.Renouvellementdel’humanisme,del’espoir—mais, contre l’attente, montée des nationalismes, de l’hitlérisme. Accablement (longtempsnié)delaclasseouvrièreallemande.Devantl’apologiedelaculture et de la grandeur germanique (de la revanche) incapacité ou impuissance

de

politique

Francfort—Brecht—ThomasMann,etc.)RedécouverteenFrancedelapensée

dialectiqueetformationd’uneécoleàtendance«marxiste»française.

de

la

grande

tradition allemande

(École

1934-1936

Inversiondesmotsd’ordredel’Internationale:abandonde«classecontre classe»—orientationversl’allianceavecles«forcesdémocratiques»,avecla «gauche,leradicalismeetlasocial-démocratie.Réalisationdecettetactique(ou stratégie)d’aborddansleculturel.Dissolutionbrusquéedel’AEAR(Association desécrivainsetartistesrévolutionnaires).FondationdelamaisondelaCulture (lapremièreenFrance).Constitutiondel’avant-gardeintellectuelle,contrôlée par le PC (malgré des divergences fortes, idéologiques et politiques, mais rassemblementcontrelefascisme,l’hitlérismeetleursanaloguesenFrance).En

1935,leCongrèsmondialdesintellectuels.Alafoiséclatetfin(éclatementde

l’avant-garde). Nombreux incidents au cours du congrès. Mise à l’écart du surréalisme, de la psychanalyse, du populisme et même du « marxisme », (domaineréservéauparti).Congrèssansconclusionniouverture«culturelle» sinonconfuses.Toutefois,impulsiondonnéeparle«culturel»(termeintroduit en France à cette occasion) qui se répercute sur le plan politique. Le Front populaireetsonsuccèsélectoral—puislesdéceptions,lescontradictionsvécues dansuneeuphoriepeudurable(laguerred’Espagne,etc.).

1939-1945

LaSecondeGuerremondialeetsesterriblespéripéties,del’hitlérismeetdu

fascismeitalien,dela«collaboration»pro-hitlérienneenFrance.—Yalta:

ascensiondesUSAetdel’URSS(Stalinevainqueur)—.Aucoursmêmedela guerre,l’impulsiondonnéeàlaconnaissancedepuisledébutdusiècle(Einstein, puis la physique probabiliste, etc.) s’accentue. Découverte de la logique opérationnelle(organisationdestransportsparmer,etc.).Entréeenscènedu

nucléaire (la Bombe !). Possibilité dès lors de destruction (nucléaire) d’un

mouvementinsurrectionnel,populaire,révolutionnaire.Possibilitéd’uneauto-

destructiondelasociété,delaplanète.Lescampsd’extermination.Aprèsla libération avec les désenchantements qui viennent vite, commence l’ère non seulementdusoupçon,maisdelaterreur(quis’annoncedèslafindelaguerre).

1945-1950

Restauration du capitalisme en Occident. Division du monde en deux

« blocs ». Triomphe du stalinisme (fusion et confusion savoir-pouvoir). Le moment de la réalisation de la philosophie est manqué. Constitution et découverteduquotidien(établi,manipulé,bientôtprogrammé).Laphilosophie

se prend pour une révolution culturelle (avec l’existentialisme) alors qu’elle dériveverslepsychologisme,lesociologisme,l’historicisme;maisaussivers l’absurdisme,lenihilisme,lepessimisme.Naissancedelacybernétiqueetdela théoriedel’information(ingénieursdelaBell,etc.).ÉmergenceenOccidentdu travail productif et du discours comme « valeurs » (de remplacement). RévolutionenChine.Formationdel’Étatd’Israël.Accentuationdesconflits:

« plan-marché », « dirigisme-libéralisme », « marxisme-philosophie », etc. Théoriedela«scienceprolétarienne»contrela«sciencebourgeoise»,celle-ci comprenantl’informatique,larelativité,lesquanta,etc.

1956(auxenvironsde

)

Faillitedustalinisme(lerapport«secret»K.)—Failliteducolonialisme

(guerred’Algérie,guerredeSuez)—MaintienenFrancedustalinisme.Vide

«culturel»maisnaissancedelacontestationradicale,desrévolutionshorsdes

partiscommunistes(Algérie,FidelCastro).EntréeenscènedelaChine,des

Tournant de

l’après-guerreversuneautreépoque,oppositionrenforcéeetrépriméedansle PCF au stalinisme. Débuts du déclin du PCF que commencent à quitter les

paysnon-alignés,del’autogestionyougoslave

Annéecruciale.

«hommesdeculture».

1960-1975(1968:paragraphequisuit)

La fameuse « révolution scientifique et technique » (accompagnée d’une démographiegalopante);sondoubleoutriplesens:substitutdelarévolution politiqueetsocialequin’apaseulieuenOccidentetquidéclineparailleurs, comblantdoncunénormevide—tentativederéconciliationentrelequotidien, lessciences(appliquées)etl’art—avancéesfulgurantes,ausensexactdece terme des forces productives. Industrialisation et urbanisation accélérées. Croissance sans développement. Techniques autonomisées (valorisées sans mesure,malcontrôlées).Renforcementmondialdel’État,desalogique,dela logique en général ou plutôt des logiques. Rentrée en scène du réformisme

(après l’explosion de 1968). Indépendance politique des ex-colonies ; tiers- mondisme, attente d’une transformation culturelle par l’apport des pays périphériques dits en développement — Idéologies technocratiques :

structuralisme,positivisme,empirismelogique,etc.Apologiedelastabilité,de l’équilibre.Obscurcissementdumarxisme,detouteconnaissancecritique,dela théorieengénéral.Lemondialcommeproblème(firmesmondiales;marché mondial ; stratégies mondiales, etc.). Le monde de la marchandise, système générald’équivalences(etd’inégalités,deconflitsvoilésouavérés,d’équilibres

instables ).

1968

AprèslarévolutionculturelleenChineetdiversmouvementscontestataires locaux, en 1968, apogée de la contestation et de la connaissance critique.

Contradiction : « prospérité-revendication ». Réplique des étudiants, de la «classeouvrière»,dupeupleentier,àla«prospéritécapitaliste».Situation

quasirévolutionnaire(enFrance).Grèvegénérale,uniquedansl’histoire.Leras-

le-bol. Sans projet. Confusion entre culturel et politique. L’État ébranlé ;

promptementrétabli.L’échecdes«mouvements»(subversifs),sessuites,ses tares.Lemotd’ordre:«Changerlavie »

1975etlasuite

La crise peu à peu s’étend, se mondialise : allant de l’économique au

politique, au « culturel », aux valeurs (éthiques, esthétiques). Le négatif totalisant,lescontradictionsaccumuléesmaisvoilées.Déclindelacontestation et du mouvement ouvrier. Compromis historiques et projets de sociétés. RévolutionenIran(contreleshahetl’occidentalisation):unpeuplenaissantà l’existencepolitiquemaisnonàlasociétécivile.Retour(enforce)desreligions. MouvementsenAmériquelatine.Lareligioncomme«culture»populaireou comme contre-culture ? Tendances à la dépolitisation, mais problématique globale.L’espècehumaineenquestionàtouspointsdevue(lanature—la guerre—lareligion—lepassagedel’èredulabeuràl’èredunon-travail,dela raretéàl’abondance,etc.).Lesparisetlesenjeux.Laphilosophie,leculturel,le possiblecommeproblèmes.Leconflitdialectiquedu«positif»etdu«négatif» (de la production-création et de l’auto-destruction). Tendances inverses à la reconstitution de la société civile, à l’invention sous les signes du désordre (apparent)del’auto-détermination,-gestion,-nomie).Qu’ensortira-t-il?

Supplémentautableaudu20 e siècle Mondeetmondial.Mondialisation,mondialité

Compléments et suppléments aux concepts de la philosophie classique, à savoir:universalité-rationalité-totalité.Ils’agitduTerrestre,duPlanétaire,non pas du Cosmos (lequel peut aussi se nommer : monde). Le mondial et la mondialisationdansle«moderne»seprésententcommeundevenirpleinde contradictionsettrèsinégal,avecdesrégressions,desdéplacements,desbonds, depuislemarchéetlaproductionjusqu’àlacréationdite«culturelle».Chaque pays,depuisdeuxàtroissiècles,enélargissantlescircuitsàpartirdel’Europe occidentale,devientleporteur(support)dumondialconjoncturalement.Cequi neveutpasdirequetouslesautrespaysretombentenarrière,sestérilisent,se «provincialisent». Au 18 e et dans la première partie du 19 e , l’Angleterre puis la France et l’Allemagne entrent en scène, inaugurant la mondialité au-delà de leur nationalité(cherchée).Puisla«Mitteleuropa»etlaRussie(Nietzschequitte l’Allemagne,maisl’inventionypersiste,jusqu’au20 e siècle,avecThomaset HeinrichMann,Brecht,l’écoledeFrancfort,Musil,etc.).Ensuitel’URSSetles USA,quis’opposèrentvite,puis,trèsremarquablement,l’Amériquelatine(y comprislathéologiedelaLibération),etc. Cemouvementenglobelathèsebienconnuedel’inégaldéveloppement.Mais lespaysporteursdelamondialiténesontpasnécessairementlesplusindustriels, lesplusavancéspolitiquement.Lenégatifentreaussienaction.

Commentairedutableau

D’où proviennent l’effacement, l’affaiblissement du « marxisme » aujourd’hui,alorsquedetouteévidencelesdifficultés,lesproblèmes,maisaussi les possibilités du monde moderne découlent de la croissance des forces productives(sciencesappliquées,techniques);cequientraînedesinnovations, desmodificationsdansletravail,dansladivisionetl’organisationdecetravail. Cequiconfirmelesthèses«marxistes»lesplus«classiques».Aconditionde lescompléter Leprésentouvrage(aprèsquelquesautres)proposecetobjectif. Les raisons de l’obscurcissement sont nombreuses ; elles ne peuvent se concevoirenseréférantauxseulesœuvresdeMarx-Engels.Ouaudogmatisme, austalinisme,auterrorismeintellectuel.Essayonsicid’enatteindre,dénombrer, définir quelques-uns. Et d’abord, d’où vint cette croissance, avec ses excroissances(idéologiques,institutionnelles)?Commentcetteexpansiondu mode de production (capitaliste) a-t-elle été possible ? La « révolution scientifiqueettechnique»,aprèsleseffondrementssimultanésducolonialisme etdustalinisme,introduisitunproduitderemplacement,leseffetsdébordant causesetraisons Orlesthéoriciensetchercheurss’inspirantdeMarxétaient(saufuneminorité infime)malpréparésàsubirceschocs;modeléspardesdécisionspolitiquesà courtterme,étenduesarbitrairementauconnaître,ilsassimilèrenttrèsmalles notions scientifiques (alors qu’ils s’affirmaient partisans d’un socialisme et d’unesociété«scientifiques»!).Passonssurleursurprisedevantl’élasticitéet la«créativité»dumodedeproductioncapitaliste.Surprisemotivée:guerreset crises n’ont pas abattu le capitalisme ; elles l’ont stimulé. Ils croyaient non seulement à l’objectivité (des représentations et connaissances) mais à l’essentialité,àlasubtantialitéabsolue(du«réel»,du«matériel»).Dansleur grandemajorité,ilsenrestaientàunmatérialismesommaire,ennedécouvrant que les contradictions des autres : bourgeoisie et capitalisme. Matérialistes, « réalistes », « mécanistes », ils s’en tenaient à la chose, à « l’objet » élémentaire ; là, devant nous, ce caillou, ce métal, ce marteau existent «réellement»,«objectivement»,pratiquement,avecévidence,telsquenousles voyons,touchons,manions.«Lapreuvedupudding,c’estqu’onlemange » Test:latristepolémiquesurleshybridesmendéléensetlagénétique,oùl’onprit pourcritèredel’espècelastabilité,l’immobilité.Dédaignantàlafoislapratique,

ladialectique,ledevenir,proclamant«scienceprolétarienne»opposéeàla sciencebourgeoisecetteidéologiesommaire,des«marxistes»l’imposèrentau nomdeStaline.Lestalinisme?Cefutundogmatismegrossieretimposé,fusion etconfusiond’unsavoirbornéavecunpouvoirsansbornes. Unecaused’ennuispourlesmarxistesfutetresteledestindel’œuvreetdes concepts venus de Marx-Engels. Ils entrèrent dans l’idéologie (couvrant une pratiques’éloignantdelathéorie);deplus,enOccidentilsentrèrentdansle « culturel » mais aussi dans les sciences spécialisées (histoire, économie, sociologie,etc.).Perdantlesprivilègesdel’idéologieetleprestigedelatotalité théorique,le«marxisme»sevitpeuàpeuécarté,écartelé,reléguéauvoisinage descontestationsdépréciées. Le matérialisme ? Comme les autres concepts de Marx concernant l’économique,lepolitique,larévolution,lematérialismeasimultanémentraison et tort. S’il est exact que l’activité productive se déplace de la production d’objets(dechoses)verscelledesimages,dessignes,destextes,l’apologiedes «immatériaux»n’enestpasmoinsdémagogique.Les«immatériaux»,images, signes,textes,nepeuventsepasserd’unebase«matérielle»,tantducôtédes appareilstechniques,deleuremploi«réel»etdeleurmanipulation,queducôté desélémentsprélevésdanslesensible,danslapratique.Opposerla«créativité» àla«productivité»matériellerévèleunedégradation«culturelle»quipeut alleraveclefétichismeetlaculture!Sansenrevenirauxconceptsanciensdela nature(lesconcepts«naturalistes»etromantiques,etc.)le«réel»sensible, pratique, peut et doit se concevoir comme tel. Maintenir quelques vérités premièressurlaproduction,letravail,lestravailleurs,etsimultanémentnepas admettrechangementsetmodifications,cetteattituderévèleaussiuneincapacité théorique;ladégradationdelaconnaissanceengendrecelledelaculture(quine peutseséparernidu«pur»connaître,nidusavoirutilisétechniquement). La«crise»?Lemot,banalisé,aperdudepuislongtempstoutsensbien défini.Dequi,dequoiparle-t-on?Delasociétéfrançaise?Biensûr,elleesten crise,voireenétatcritique;maisadopterunpointdevueconfussuruneréalité bornée,cen’estpasl’affairedelathéorie.Lemonde?Alorsilfautdévoiler toutes les contradictions, y compris et surtout les plus cachées, celles qui atteignentcequi«nous»estlepluscher!Unecontradictionessentielle,sinon principale, concerne la relation déjà signalée, toujours surprenante, entre le positif et le négatif. Effets ambivalents, conflictuels, s’étendant à tous les domaines, des acquisitions techniques, les éléments d’une positivité autre s’accumulentmaisrestentfragmentaires,émiettés.Danslatransformationopère

enprofondeurlenégatif.IIn’ariendecommunaveclanégationindividuelle décriteparuneséried’écrivains(depuisSade).Ilnes’agitplusde«sujet»alors quece«sujet»etlasubjectivitésontemportésparletorrent.La«crise»?Oui; elle est totale; le négatif la totalise ! L’ébranlement général des idées, des représentations,dela«culture»,enbreflarévolutionculturellequisepoursuità travers la « crise », entraîne le discrédit de l’État comme des formes de la domination-exploitation-aliénation.Cequientraîneparfoisl’obscurcissementde cequisemblaitleplussimple,leplustraditionnel,lemieuxacquis:lespratiques de la langue, de la lecture, de l’écriture. Mais ce qui n’entraîne pas la déconstruction de l’État, encore moins sa reconstruction dans une société modifiéeenprofondeur.Lecritèred’unerévolution,c’estqu’elledétruiseune forme politique historiquement engendrée, et en produise ou crée une autre. L’État ne peut s’abolir immédiatement, sur un ordre ; il faut le reconstruire—différemment.Ainsiparviennentjusqu’ànotreépoquelavoixde MarxetcelledeLénine. Ils annoncèrent, avec les mots et les concepts de leur temps, quelques profondes métamorphoses de l’être humain, au cours de son devenir, cours partiellement prévisible (déterminisme) mais en partie imprévu : invention, créations—etaussihasards,rencontres,voirecatastrophes. Iln’enrestepasmoinsqueMarxetaprèsluibeaucoupde«marxistes»ont sous-estimé,sanslesignorercomplètement:

a)lesquestionsdelaterre,dusoletdusous-sol,desrentes,delaproduction agricole,despaysans,del’agro-alimentaire; b)desvilles,del’urbanisation,del’urbain. Ilsontmisésurl’industrieetl’industrialisation.Cequiaaussijouéquelques tours(mauvais)au«socialisme». L’autogestion ? Bien sûr, mais il faut dire comment la mettre en place, commentlafairefonctionner(dansl’État;enrapportaveclemarché,quiases lois et que personne ne peut abolir par décret). La maîtrise, le contrôle des conditionsd’existence,passentnonsansraisonpardesconquêtesàpartirdela penséedeMarx,àtraverslesexpériencessoviétique,yougoslave,chinoise.Cette maîtriseetcecontrôleentrantdansladéfinitiondusocialisme.Cequimèneà l’idéedeladémocratiedirecte.Maisoùetcommentlaréaliser?Est-cequ’elle « s’institue » ? Relève-t-elle d’une constitution ? Ou d’une pratique, d’une manièredevivre? Pouressayerdevoirclair,nefaut-ilpasrepartirdeMarx,enapprofondissant l’histoiredusocialisme:desaconception—etdesaréalisationaucoursdu20 e

siècle?Cettehistoire,quisembleaccomplirdanslesouvragescontemporains peutetdoitseréécrire,enfonctionprécisémentdel’histoirecontemporaine, depuisunsiècle.Ilsetrouvequecetteexpérience—cetteépreuve—projette uneautrelumièresurl’œuvredeMarxlui-même.Paruneffetrétroactifquifait partiedeladémarchedialectique. Autreinterrogationéventuelle:peut-onconcevoirl’alliancedunationalavec lemondial,enpassantparletransnational,puisqu’ilsembleyavoircarencede l’international ? Mais comment ? Par quelle procédure — ou par quelle métamorphose?

K

Socialisme

Qu’est-cequelesocialisme?

Depuisquelquesdizainesd’années,lesnotionslesplusélémentaires,celles qui semblaient acquises définitivement, ont été troublées ou ébranlées. Par exemple, la notion de croissance, pourtant simple. Des gens intelligents et perspicacesontdéclaré:«Depuislongtemps,iln’yapaseudecroissance, puisquelesforcesdedestructions’accroissentaussiviteetmêmeplusviteque lesforcesdeproduction »Raisonnementbienfondéetpourtantparadoxal. Incontestablement, les capacités de destruction s’accroissent avec une accélérationplusqu’inquiétante.Cependantlescapacitésdeproductionrelèvent également des innovations technologiques, à tel point que « l’usine sans ouvriers»(etdeplusenplusproductive)monteàl’horizon.Peut-on écrire «croissance+Aetdestruction—Aégaleàzéro»?Calculsophistiqué!Iln’en restepasmoinsqueladéfinitiondesocialismeparlaseulecroissance,quieut cours pendant la première moitié du siècle, n’a plus qu’une importance idéologique. Comment définir le socialisme (transition vers le communisme) si la détermination « classique » depuis Marx ne fonctionne plus ? Certains théoriciensreconnaissentqu’ilfauttrouver«autrechose»,cequiaccentuela problématiqueduprojet.Lequelnepeutpasnepasimpliquerunetelledéfinition etdevraitmêmes’appuyersurelleetouvrirlavoiedesaréalisation.

LesocialismeselonMarxetsaproblématique

Ya-t-ilchezMarxetchezEngelsunedéfinitionformelledusocialisme?Non. Marxsedéfendaitàlafoisdel’utopismeetduprophétisme;n’a-t-ilpasdéclaré ou suggéré que les gens (les hommes d’action) de l’avenir devraient se débrouiller?Marxadmettait-ilundéterminisme(historique?économique?) allantverslesocialismeetlecommunisme?Oui.Certainement,encorequele déterminismequ’ilconcevaitn’eutpasl’unilatéralité,lasimplicitéquepromut par la suite le dogmatisme. Les forces productives selon lui ont plusieurs composantes,dontlestechniques(avecladivisionetl’organisationdutravail), laclasseouvrière —lesalariatétantàlafoisforceproductive,forcesocialeetstructuredes rapportsdeproductionetdepropriétédanslemodedeproductioncapitaliste. Certainement, Marx a envisagé la disparition des classes moyennes et la croissance (quantitative et qualitative) de la classe ouvrière, donc sa prédominance. Prévisions mal vérifiées encore que le maintien et l’accroissement(qualitatifetquantitatif)desclassesmoyennesneveuillepas direqueleurpoidspolitiqueaitaugmenté.Neservent-ellespasde«massesde manoeuvre»?Nesont-ellespasmanipulablesetmanipulées?Nesont-ellespas lepivotd’idéologiesassezsommaires(auxUSAetailleurs)? Acoup sûr, Marx ne croyait pas à la survie, à l’élasticité, à la capacité d’innovationducapitalisme.Ilvoyaitàproximitélafinducapitalismeetune périodetransitionnelle,dontlaconceptionrestetoujoursdiscutableetdiscutée aprèslui(jusqu’ànosjours).Iln’auraitjamaiscruquelecapitalismesurvivraità descrises,àdesguerres;queloindeleruiner,sescontradictionslestimuleraient jusqu’àuncertainpoint.Cequientredanslaconceptiondialectiquedudevenir; maispasexactementdanslaconceptionqueMarxmetenavant Cequinousobligeàrevenirenarrière,enaccentuantcertainspoints,surle

chemindéjàparcouru.DepuislecentenairedelamortdeMarxen1883,les

théoriciens marxistes ou réputés tels ont tenu de nombreuses réunions, cérémonies,colloquesetcongrès.Anoterquecescélébrationseurentdespoints communs,etd’aborduncurieuxcaractère«rétro»différentdeladémarche dialectique;illaissaitl’impressionqu’onenterraitlapenséedeMarxplutôt qu’onnel’actualisait.Telcommentateurtrèssavantaexpliquéquelapenséede MarxsetrouvaitdéjàchezAristote;telautreadiscourusurlesManuscritsde

1844,leurétatactuel,leurchronologieexacteetleurstraductions.Surlerôle

qu’onjouécesManuscrits,aucoursdesannées1930à1940,danslapensée,

rien.Cetteentréesurlascènephilosophique,encompétitionaveclaphilosophie deHeideggeretenconfrontationaveccelle-ci,n’amêmepasétémentionnée. Onasouventoubliéquelemarxismenevautquesil’ons’ensert,quesiles œuvresdeMarxnedeviennentquedessourcesdecitationscommecellesde RousseauoucellesdeMachiavel,ellesnevalentplusuneheuredepeine!La penséedeMarxnepeutseconcevoircommeun«pur»objetdesavoir;elle n’estpasunobjetderéflexionépistémologique,encoremoinsungadgetque l’ondéconstruitetreconstruitdansunesortedejeuintellectuel.Lapenséede Marxsertàcomprendrecequiadvientdanslemondemoderne,enessayant d’agirpourl’orienteretletransformer:touteautreinterprétationimpliqueune méconnaissanceradicaleetconduitlapenséedeMarxàlaruine. Les colloques internationaux furent passablement révélateurs. Ce fut l’occasiond’unemiseaupoint.Lesdiscussionstournaientautourdelasituation politique,cequiparaîttrèslégitime;maisonarépétébiendesfoislemême discours.Onavulesparticipantsàdesréunions«mondiales»sediviseren deuxclans;d’uncôté,lesgensaupouvoirouprochesdupouvoirtrouvaientque toutallaitassezbien,sinonpourlemieux;quelesproblèmesdanslathéorie commedanslapratiquevenaientdel’autrecamp,celuidesimpérialistes.Quant auxgensquin’étaientpasaupouvoir,ilsadmettaientune«crisedumarxisme», cette crise affectant les pays socialistes et n’étant qu’un aspect d’une crise mondiale.Dialoguedesourdsentreles«étatistes»etles«non-étatistes»!Le dogmatismen’avaitpasdisparu.Plusd’unefoislapenséecritiquefuttraitée d’instrument de l’impérialisme ; injure classique. Cette situation n’a rien de nouveau.Ilfautlarattacherauquestionnementgénéralconcernantl’État.Depuis longtempslesmarxistesou«marxiens»sedivisentenpartisansd’unsocialisme étatique(pluslassallienquemarxiste)etenmarxistescritiquesdel’État(donc plusoumoinsautogestionnaires). On peut aujourd’hui discerner les thèmes traités, ainsi que les concepts utilisés,ouaucontrairemanquants. Acettequestionqu’est-cequelemarxisme,quis’imposaaucoursdeces années,ilyaexplicitementouimplicitementplusieursréponses.Pourcertains, lemarxismesedéfinitparlesœuvresdeMarx;alorsseposeunequestion secondaireenapparenceetpourtantdécisive:quellesœuvres?Unecertaine tendancerejettelesœuvresdejeunessecommeidéologiquesetphilosophiques. Lemarxismesedéfinirait-ilseulementparlesœuvresdelamaturité?Oubien

parlesdernièresœuvres,enmettantaupremierplanlesécritssurlaCommune deParisainsiquelaCritiqueduprogrammedeGotha?DoncquelMarx? Seconderéponse:lemarxismesedéfinitparlesœuvresdeMarxetd’Engels. Mais,entreMarxetEngels,ilyadenotablesdifférences,surtoutencequi concernelaphilosophiedelanature.Celle-cipasseaupremierplanchezEngels alorsqu’ellen’apourMarxqu’uneimportancesubordonnée.Donc,danscette hypothèse,MarxetEngels,maisquil’emporte?Etoùsetrouventlestextes fondamentaux? Troisièmeréponse:Marx-Engels-Lénine.Mais,pendantlongtempsStalinefut promuaumêmerangqueMarx,EngelsetLénine.D’autrepartle«léninisme» sembleaujourd’huifragile.Ilcomportedespointsfaiblesetdespointsforts. Pointfort:lathéoriedesinégalitésdedéveloppement.Pointfaible:lathèse selon laquelle le capitalisme dès les années 1920 devait stagner, se montrer incapabled’unecroissancedesforcesproductives.Etsansdouteaussilathèse politiqueselonlaquellelesavoirs’apporte«dudehors»àlaclasseouvrière. Thèse au surplus « kautskyenne », bien que souvent attribuée à Lénine et incorporéeauléninisme.Peut-onmettreaujourd’huil’œuvredeLénineaumême rangquecelledeMarxetd’Engels? Enfin, dernière réponse : admettre dans le marxisme tous les courants de penséeissusdesouvragesdeMarx;dansleurdiversité,dansleurpluralité,y comprisl’oppositionentreledogmatismeetlerelativisme.Maisalorsseposela questiondesréférences.Touscescourants,touscesouvragesfont-ilségalement référenceàMarx?Oùsetrouvelalignededémarcationquiséparelapensée dite«marxiste»decellequinepeutsedire«marxiste»?D’ailleurslapensée contemporaineetle20 e siècletoutentiersontimprégnésde«marxisme»,même chez ceux qui l’ont combattu ou qui en ont divergé comme Schumpeter et Keynes.Ilrestedoncunproblèmededémarcation;d’autrepart,cesremarques rendentabsurdeslestentativesdeliquidationpureetsimpledelapenséedite marxiste. PourquoinepasadmettrequelapenséedeMarxconstitueunnoyauinitial,un germeeffervescent,fermentd’uneconceptiondumondequisedéveloppesans éviterlaconfrontationavecdesœuvresdifférentes,commecellesdeFreudoude Nietzsche ? Ce ferment déposé dans le monde moderne agit dans et sur ce mondeencontribuantàsatransformation;ilvadesoiquelapenséemarxiste n’estpasleseulélémentdecettetransformationdontonnesaitpasdefaçon certaineoùelleva.Ils’agitd’undéploiementouplutôtd’undéveloppementà traversdescontradictions.Aucoursdecedéveloppementcontradictoire,ilya

des stagnations, des reculs et des déclins, mais aussi des innovations, des adjonctionsdenouveauxconceptsquiaccompagnentledépérissementd’autres concepts.C’estlathèsesoutenuedansUnepenséedevenueMonde—Faut-il

abandonnerMarx?(Fayard,1980).Cettehypothèsed’unepenséemondialisée

etmondialisantedansunmondeendevenirsembleraffermieparlesdébats, encorequ’ellen’aitpasétéunanimementacceptée,deloin. Pourlegroupedesmarxistesétatiquesetautoritaires,ilnepeutêtrequestion d’unecrisedumarxisme.Pasplusqued’unecrisedusocialisme.Lacrise?Elle estchezlesautres.Poureux,toutevéritésetrouvechezMarx,dansunrépertoire qu’ilsuffitdedivulguer.Acesaffirmationsquigardentplusd’unetraced’untrès vieuxdogmatismeparailleursrépudié,s’opposelathèsed’unmarxismetoujours encrise,etcecidèssesdébuts.Dèsledépart,ledébatconcernel’État;ilse dérouleentreLassalle,c’est-à-direlesocialismed’État,etBakouninequiveut l’abolitionimmédiatedel’État.LapenséedeMarxfraiesoncheminentreles deux;elleseformuleàtraversceconflit.Faut-ilrappelerunefoisdeplusque MarxapprouvaitlaCommunedeParisentantqu’abolitiondel’Étatexistantet dépérissementdel’Étattoutcourt?Affirmationincompatibleaveclesocialisme telqu’ilseconstitueenAllemagne,entantquemouvementetpartidelaclasse

ouvrière,àpartirdesannées1860.CeconflittransparaîtdanslaCritiquedu

programme de Gotha, lequel contenait déjà virtuellement tout le socialisme d’État.Contradictionsstimulantesmaisprofondes,donccrisepermanentemais féconde! Danscettehypothèse,ilfautsoulignerquele«marxisme»futioujourset resteenproieàdescontradictionsaussibieninternesqu’externes:internesdans sonpropredéveloppement—externesaveccequisepassedanslemonde.Est-il encorebesoindesoulignerlaconsolidationdel’Étatau20 e siècle,alorsquedans lesœuvresdeMarxilmanquelathéoriedecetÉtat«moderne»?Est-ilbesoin derappelerledéploiementdumodedeproductioncapitalistedepuisunsiècle,ce quin’entraitpasdanslaperspectivedeMarx?Cescontradictionsn’ontpas amenélamortdumarxismemaisaucontrairelaprogressiondelathéorie.De mêmequ’ellesn’ontpasamenédelafaçonprévueledépérissementdumodede productioncapitaliste.D’oùleprojetd’introduiredesconceptsdanslathéorie inspiréeparMarx.Pourcomprendrelemondemoderne,ilfautretenirquelques concepts de Marx mais y adjoindre de nouveaux concepts : le quotidien, l’urbain,letempsetl’espacesociaux,latendanceverslemodedeproduction étatique.Cedernierconceptrendcomptedurôledel’Étatdanslessociétés contemporaines,oùilgèreleursdiversaspects;simultanémentillesdomineet

lespénètre.Ceconceptn’apasététrèsbienaccueilli;ilnedésignepasquelque

chosed’accomplimaislatendanceversuneformepolitiquequineseréduitpas

auxformestraditionnelles.

Dans cette perspective, le « marxisme » se conçoit comme méthode dialectique ; donc en mouvement ; mais solidaire d’un certain nombre de concepts établis et d’autre part analytique et critique d’un devenir dont fait partie,bienentendu,lesocialisme«réel».Cemouvementfaitqueleréelva verslepossibleenéliminantcertainesvirtualitésetqued’autrepartl’impossible s’opposeaupossiblemaisnes’endiscernequ’aucoursdel’actionpratique.

Cette

réalité/possibilité/impossibilité. Ainsi, la pensée de Marx continue à devenir mondiale, c’est-à-dire à se développerauniveaudel’actualitémondialepourlacomprendreetbienentendu pourl’infléchir. Quelquechosepersistedurablementdanscettepensée.Onl’adéjàvu.Et d’abordlalogiquedelamarchandise;ensuitelacompréhensionanalytiqueet critique des rapports de dépendance, d’exploitation et d’humiliation, non seulementdecertaines«couches»ouclassesmaisaussidepeuplesentiers.Des peuplesetdespayssontréduitsàladépendanceetàl’exploitation;parmiles paysdits«non-alignés»ou«endéveloppement»—parmilesquelslespeuples d’Amériquelatine,d’Asieoud’Afrique. Iln’enrestepasmoinsqueplusieurslacunesdanslapenséedeMarxn’ontpas étécombléesouplutôtn’ontétécombléesqueparlerenforcementdel’Étaten payssocialistes.Etquedèslorsleconceptde«socialisme»s’obscurcitetmême s’occulte. Essayonsderésumer,decondenserdestexteséparsdeMarxetd’Engelspour retrouverleurprofilinitial.Nonpaspourseremettredanslaperspectivedes

«pèresfondateurs»,tradition«ecclésiastique»—maispourretrouverles fondements, que l’action politique peut et doit développer, et qui servent de référencespourapprécierl’accomplietlepossible.

Collectercestextes,ceseraitunénormetravail:unouvragecollectif.Serait-

ceunesimpleinterprétationquiseproposeici?Non:cecondensérésulted’une

longuefréquentationdesoriginaux.Inévitablementilrésulteaussid’unsiècle

d’histoire,desexpériences,desréussitesetdeséchecs,desidéesconstatéeset

analysées.Cequipermetunrepérageetunrecentrageautourduprojetinitial:

celuideMarx.

attitude implique l’analyse

triadique

du

devenir

en

:

SelonMarxetEngels,unefoisposéleprincipequelesocialismemèneversla

disparitiondusalariat;qu’illaréaliseenmarquantainsilepassageàunesociété

supérieure(communiste)aprèsunetransitionplusoumoinslongue,troiscritères

seformulent:

a)Lemodedeproductionreprendetcontinueenl’accélérantlacroissancedes

forcesproductives,plusoumoinsdélaisséesparlemodedeproductionantérieur

(capitalisme), géré et orienté par la bourgeoisie. Il pousse cet accroissement jusqu’à la raréfaction des besoins matériels des peuples, besoins eux-mêmes croissants dans tous les domaines. Le mode de production nouveau donne l’impulsion à tout ce qu’implique la croissance : notamment les progrès scientifiquesettechniques.SelonMarxetEngels,lesentravesàlacroissance qu’établissentlesrapportsdeproductionetdepropriétécapitalistes-bourgeoisse brisentrévolutionnairement,laissantplaceauxnouveauxrapportsdeproduction dégagésdelapropriété(privée)demoyensdeproduction.

b)Lesocialismecontinueetaccélèreledéveloppementdelasociété;c’est-à-

dire l’enrichissement et la complexité des rapports sociaux, de la pratique sociale,delasociétécivile,appauvrisouanéantisparlemodedeproduction antérieur(quinonseulementneprogressepasmaisrégressedanscettesphère, plus encore que dans les forces productives). Avec ce qu’implique ce développement:dansla«culture»,danslarelationetl’insertionréciproquesde lacréationesthétiqueetdelaréalitésociale.Lesentravesaudéveloppementsont égalementbriséesparlarévolutionprolétarienne(socialiste). c)Unediscontinuitéradicaledansletempshistoriquebrisel’Étatexistant, institué par le mode de production antérieur. Elle le remplace par un État transitoiredépérissant;lescontrôlesetgestionsétatiques(l’États’érigeantainsi

au-dessusdelasociétécivile)sontremplacésparlesassociationslibresdes travailleurs-producteurs(MarxetEngelsn’emploientpasleterme:autogestion, maisleprojets’ytrouve,dominéparl’idéed’unplanrationneldelaproduction, élaboréparlesproducteurs).Ladémocratiedirecte,finetsensdel’Étatcomme del’histoireetdesclasses,sesubstitueàladémocratiereprésentatricecomme auxpouvoirsautoritairesetrépressifs.Bref,selonMarxetEngelslesentravesà lalibertésontégalementbriséesparladictatureduprolétariatrévolutionnaire. Paradoxe?Non,pourMarx.Laclasseouvrière,dontonpeutdirequ’elleagit comme « sujet » de l’histoire et « objet » de sa propre action, établit une nouvellepositivitéàtraverslanégation(révolutionnaire)radicale;elleniele capitalisme,labourgeoisieetsonÉtatetleurhistoirequileslégitimeàleurs yeux.Ellesenieelle-mêmeenpassantàlasociétésansclasses,sansÉtat,donc

sanshistoireausenshabitueldumot.