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Ac t e s « C o n c e p tu a l i s a t i o n e t S u r d i t é »

Le développement
de la conceptualisation
chez l’enfant sourd
Synthèse des travaux existants

Cyril COURTIN
Chercheur, universités Paris V et Caen

Résumé : La question du développement de la conceptualisation chez l’enfant sourd implique la prise en


compte des différentes variables influant sur son évolution psychologique et cognitive : le niveau
biologique (aspects neurologiques de la maturation des aires cérébrales frontales) ; le niveau
familial (choix du mode de communication, oral ou bilingue) ; le niveau éducatif (qui peut conduire
à privilégier les structures de surface au détriment du sens). Pour analyser le processus de
conceptualisation, il est nécessaire de distinguer les concepts communs (classification d’objets),
les concepts scientifiques (cellule, angle…) et les concepts abstraits (croyance, pensée…). Il
s’avère que, d’une manière générale, les différences de stimulations linguistiques et sociales
sont déterminantes dans ce domaine. Ce n’est pas la surdité qui, par défaut d’accès à la langue
orale, entraînerait une difficulté d’abstraction, mais plutôt un défaut de communication par un
mode pleinement accessible à l’enfant sourd (la LSF, par exemple). Au-delà du linguistique, il
faut rappeler l’importance du niveau expérientiel pour l’élaboration des concepts (par exemple, 181
à partir de scripts). Le bagage d’expérience antérieure (connaissances générales) est essentiel,
et notamment sur le plan de l’apprentissage et de la maîtrise de la lecture.
Mots-clés : Bagage culturel - Bilinguisme - Communication - Conceptualisation - Développement cognitif -
Éducation - Expérience - Langue des signes française - Maîtrise de la langue - Surdité.

ORSQUE l'on s'intéresse au déve- ra réellement comprendre ce qu’il en est

L loppement cognitif de l'enfant sourd,


dans une approche très globale afin
de bien cerner le problème (donc approche
de la conceptualisation. Je précise que
la très grande majorité des documents
sur lesquels je me suis appuyé sont issus
de psychologie cognitive, mais égale- de la recherche internationale, et donc
ment de neuroanatomie, de psycholin- publiés en langue anglaise. Et il est hélas
guistique, niveau socioémotionnel, affectif, particulièrement difficile d’accéder à
etc.) la complexité de parler du dévelop- certains de ces documents en France.
pement de l'enfant sourd apparaît dans Je précise également que je vais parler
toute son ampleur. Je vais donc ici tout de conceptualisation, et non pas de déve-
d’abord présenter successivement diverses loppement cognitif. Aussi n’aborderai-je
variables d’ordre biologique, familial, pas les capacités de cognition spatiale,
linguistique et éducatif, influant sur le d’imagerie mentale. Je n’aborderai pas
développement psychologique de l’en- non plus le développement du langage
fant sourd, après quoi seulement on pour- pour lui-même, ni celui de la lecture-écri-

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ture, si ce n’est dans leur relation à la dérés comme neurologiquement sains,
conceptualisation. car leur développement cérébral est iden-
Un premier problème majeur lorsque l’on tique à celui des entendants (particuliè-
veut parler de la surdité, est que l’on ne rement sur les aires cérébrales dévolues
peut pas le faire en termes généraux. à la réflexion : les aires frontales). En
Différents types de surdité existent, de revanche, chez les enfants sourds de
la surdité totale (impossibilité d’entendre parents entendants, on note parfois un
quelque bruit que ce soit) à la surdité moins bon développement et matura-
légère (possibilité d’entendre la voix pour tion de ces aires frontales. Ces enfants
peu que celle-ci soit forte), avec ou sans sont alors considérés par les auteurs
possibilité d’appareillage (ex: les contours comme neurologiquement à risque.
d’oreille) pour améliorer l’audition (et Mais quelle valeur accorder à cette obser-
l’éventuel refus de l’enfant de porter ces vation ? Doit-on penser que le fait d’être
appareils), avec un début précoce de la neurologiquement à risque a une quel-
surdité (dès la naissance) ou apparition conque influence sur le développement
plus tardive (après avoir déjà entendu, cognitif ? D’un point de vue réduction-
voire acquis, quelques mots de la langue niste et simpliste, on dira oui, puisque le
orale), surdité d’origine héréditaire ou développement cognitif dépend de la
non, etc. Il est alors impossible de parler qualité du substrat neural. Cela serait
de surdité en général, ni a fortiori d’une cependant une grave erreur que d’ap-
psychologie de l’enfant sourd. Dans cet porter une trop grande importance à cette
exposé, il n’est question que d’enfants thèse. S’il est évident qu’un enfant céré-
sourds profonds, sourds de naissance ; brolésé, disons un enfant à qui il manque
la discussion présentée ne peut donc l’ensemble du cerveau, ne risque pas de
182 pas être étendue aux enfants malen- développer une forme de réflexion bien
tendants sans de grandes précautions. évoluée, il faut préciser que les risques
observés au niveau frontal ou ailleurs
LES DIFFÉRENTES VARIABLES chez les sourds de parents entendants
INFLUANT SUR LE DÉVELOPPEMENT sont présents à la naissance (car secon-
PSYCHOLOGIQUE DE L’ENFANT SOURD daires à la surdité, dont la cause primai-
re sera rubéolique par exemple) et, lorsqu’on
Niveau « biologique » connaît la façon dont se développe le
Certaines idées reçues sont à combattre, cerveau, il apparaît plus que probable que
mais d’autres faits sont à mentionner les phénomènes de réorganisation céré-
également. brale (la grande plasticité du cerveau, sa
Considérons la base du développement capacité à contourner les problèmes)
cognitif, émotionnel…: le substrat neural, permettront au cours de l’ontogenèse de
le cerveau. La question serait alors de pallier les éventuelles microlésions à
savoir si des différences au niveau céré- quelque niveau que ce soit.
bral pourraient exister entre sourds et D'autre part, à côté de ce réductionnis-
entendants, amenant à devoir envisager me, un gros problème avec ces études
des différences au niveau cognitif. différenciant enfants neurologiquement
Les études de qualité sont peu nombreuses. à risque et enfants sains, c'est que les
On peut alors constater deux choses : chercheurs passent à côté d'un point
les sourds de parents sourds sont consi- extrêmement important (et on peut se

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demander comment ils ont fait pour ne exécutives). On note par exemple des
pas s'en rendre compte !), à savoir que différences au niveau attentionnel, avec
les neurologiquement à risque sont les des sourds de parents entendants moins
enfants de parents entendants qui ne concentrés, plus distractibles, plus impul-
bénéficient donc généralement pas d’un sifs, mais aussi plus rigides que les autres.
apport linguistique facilement accessible Concernant ce manque apparent de concen-
dès le plus jeune âge. Les enfants sourds tration ou apparente hyperactivité, il convient
sains sont généralement ceux dont les de prendre en compte les nécessités atten-
parents sont sourds, et qui ont accès à tionnelles des enfants sourds. Un point
la langue des signes dès leur naissance. évident mais encore peu étudié par les
On peut penser que cette variable linguis- chercheurs, est que toute personne sour-
tique est primordiale. D’ailleurs, les auteurs de, du fait de sa surdité, dépend de la
notent que, parmi les enfants dits neuro- vision pour capter les informations envi-
logiquement sains, les enfants de parents ronnementales. Si l’enfant sourd était
entendants mais à fratrie sourde (dont la exclusivement focalisé sur sa tâche en
surdité est donc héréditaire, sans consé- cours, il n’y aurait plus la fonction d’aler-
quence au niveau cérébral), ont une moins te à l’environnement (danger possible,
bonne maturation frontale que les sourds etc., toutes choses que les entendants
de parents sourds. Mais les auteurs ne captent par l’audition). Ces deux sources
font pas la relation avec l’accès linguis- d’information, (environnement, et travail
tique, à savoir qu’un enfant sourd ayant en cours) sont en compétition et la person-
une fratrie sourde mais des parents enten- ne sourde doit cognitivement pouvoir les
dants ne bénéficie pas forcément d’un gérer simultanément. Chez l’enfant de
système linguistique pleinement acces- parents sourds, on s’aperçoit que les
sible dès sa prime enfance, même s'il parents, parce qu’ils ont les mêmes besoins 183
est neurologiquement sain. attentionnels que leurs enfants, savent
Donc, une première idée à combattre ici inconsciemment qu’il ne peut pas toujours
est que la surdité par elle-même entraî- fixer un point dans l’espace, mais doit
nerait des problèmes de maturation des pouvoir aussi regarder ailleurs de temps
aires frontales, aires essentielles dans la à autre. Ce n’est pas, cela ne doit pas être
réflexion. Les études montrent plutôt que considéré comme un déficit d’attention,
certains auteurs feraient bien de se rensei- mais comme une adaptation nécessaire
gner sur la surdité avant d’entreprendre du système cognitif. Les parents sourds
leurs recherches. Les difficultés, les diffé- enseignent d’ailleurs à leurs enfants à
rences de maturation sont à expliquer en passer d’un point à un autre par le regard,
privilégiant d'autres variables qui se rappor- etc. Donc attention à ne pas confondre
tent aux différences de stimulation linguis- inattention et flexibilité attentionnelle.
tique et sociale. Ceci ne signifie pas pour autant que les
Il est pourtant évident que l’on observe sourds n’ont pas de problèmes atten-
des différences entre sourds de parents tionnels. Mais quand on prend en comp-
sourds et sourds de parents entendants te cette variable, il n’est pas évident que
quant à leurs performances sur des les sourds soient effectivement plus inat-
domaines considérés comme assez direc- tentifs que les enfants entendants.
tement liés aux structures cérébrales Enfin, on dit que les sourds sont plus
frontales (ce qu’on appelle les fonctions rigides que les entendants, mais il n’exis-

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te pas d’étude pour étayer ou réfuter tiens pour le moment au côté officiel de
cette idée. Au niveau expérimental, il la chose.
existe des tests qui ont montré des diffi- Comment se fait le choix de la méthode
cultés d’enfants sourds en matière de de communication par les parents ? Ce
créativité. Seul problème : ces tests se point est important car, on va le voir, il
font par écrit, alors évidemment, des sous-tend des attentes différentes, et
enfants (tels les sourds) qui maîtrisent influera donc sur le développement cogni-
mal l’écrit ne peuvent qu’échouer. Si on tif de l’enfant sourd. Plusieurs auteurs
considère les performances à d’autres ont noté que ce choix est déterminé par
tests (non linguistiques, E.G. Torrance, les attentes préalables des parents. Il ne
avec construction d’images, figures incom- s’agit pas pour eux de choisir entre une
plètes, etc.) évaluant les critères d’ori- langue et une autre, mais plutôt entre
ginalité (créer quelque chose qui ne soit un modèle d’insertion sociale et un autre.
pas une simple copie du réel), ou si on Je dois préciser que ces recherches ont
regarde les performances écologiques été menées aux États-Unis, mais la situa-
(au niveau artistique, ou dans le jeu et tion me semble parfaitement valable en
les récits), on constate alors de grandes France. Il semble donc que les parents
capacités chez les enfants sourds. Sur choisissant l’oral privilégient l’insertion
le test Torrance, il semble que les sourds par le partage d’un même mode de
soient plus flexibles et fluents (capaci- communication, les parents choisissant
tés à générer des idées) que les enten- les signes déclarent, eux, vouloir un déve-
dants, mais moins originaux et élaborés loppement par partage des valeurs sociales.
(encore que pour ces derniers points, Donc, dès le départ on est confronté à
cela dépend des études: dans l’ensemble, des attitudes différentes de la part des
184 on ne relève pas de différences sourds- parents dans leur vie de tous les jours
entendants pour ces deux dimensions). avec leur enfant sourd. Certains privilé-
En résumé, il semble qu’il n’y ait pas de gient la forme (la parole), d’autres le
risque neurologique, mais plutôt cogni- contenu (connaissances sociales). Je
tif. Il y a une autre façon d’expliquer les précise que je ne suis pas ici pour faire
différences entre sourds de parents le procès de l’une ou l’autre méthode, il
sourds et de parents entendants, bien serait d'ailleurs bon que ces deux méthodes
plus simple et sur laquelle on peut agir : soient efficaces, afin que l’enfant sourd
l’explication en termes d’accès à la commu- se développe correctement quel que soit
nication. le choix de ses parents.
Je reviens sur la relation mère entendante
Niveau familial – enfant sourd dans la dyade oraliste.
En France actuellement, en théorie, deux Quelles sont les conséquences de ce
choix éducatifs sont possibles : oral ou choix de développer avant tout le moyen
bilinguisme. Par convenance, je vais pour de communication qui permettra à l’en-
l’instant considérer le bilinguisme comme fant de se faire (théoriquement) comprendre
étant la maîtrise du français oral-écrit et de tout un chacun ? Les chercheurs ont
de la LSF (c’est la définition officielle, relevé que cela entraîne une certaine rigi-
avec laquelle je ne suis pas d’accord d’un dité de la part des parents, qui insistent
point de vue cognitif, et d’un point de beaucoup sur l’aspect de surface (la paro-
vue personnel également, mais je m’en le elle-même), quitte à faire répéter ses

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propos par l’enfant jusqu’à ce qu’il les Bref, face à un même niveau apparent
prononce correctement (le niveau séman- de performance linguistique, il ne faut
tique passe après !), et les mères sont pas oublier la présence de différences
alors particulièrement dirigeantes. Le but interindividuelles énormes au niveau expé-
de la communication n’est plus de commu- rientiel, au niveau des phénomènes (scripts)
niquer de l’information, mais du conte- plus ou moins clairement labellisés (niveau
nant, des structures linguistiques, pour linguistique), bref des connaissances
elles-mêmes. Je laisse à chacun le loisir préalables à l’apprentissage et à la concep-
d’imaginer combien cela peut être préju- tualisation.
diciable à l’établissement de concepts Définir un style cognitif de la dyade signeu-
fondamentaux. se est donc assez difficile, car la variabi-
Un changement de taille est cependant lité est importante. Si l’on peut dire qu’elle
apparu ces dernières années, pas enco- s’attache plus au contenu que la dyade
re assez étudié au niveau de la psycho- oraliste, si l’on peut dire que les parents
logie cognitive, c’est l’utilisation conjointe signeurs s’attachent à faire passer le
du LPC à l’oral, qui facilite cette percep- message, en changeant la formulation,
tion des traits de surface et pourrait alors, en tentant d’autres stratégies, on ne peut
en théorie, permettre à la dyade de s’axer pas aller beaucoup plus loin, car il y a limi-
un peu plus sur le contenant, le niveau tation linguistique des parents enten-
sémantique. dants en langue des signes.
Certains enfants oralistes, qui échouent De plus, les chercheurs ont noté que le
à développer ces capacités orales, sont style maternel, en fait, est lié aux croyances
alors envoyés chez les signeurs. D’où que se font les parents des capacités de
l’extrême hétérogénéité des groupes leur enfant et non pas lié aux réelles capa-
d’enfants signeurs. Certains sont aux cités des enfants. Certains auteurs ont 185
signes depuis tout petits (de parents montré que les enfants sourds (parents
sourds), certains communiquent en LSF entendants) avaient des capacités de
depuis leur entrée en classe, d’autres résolution de problème, des connais-
l’ont apprise encore un peu plus tard car sances, que les parents ne soupçonnaient
ils étaient d’abord à l’oral. Au niveau pas, et donc les parents attendaient moins
comportemental, ces différents enfants que ce que leur enfant était effective-
peuvent parfois avoir les mêmes capa- ment capable de faire. La dimension
cités de communication en signes (à un fantasmée du niveau de l'enfant sourd
niveau d’observation assez grossier, sans considéré comme handicapé joue contre
entrer dans l’analyse linguistique fine). le niveau réel de cet enfant.
Cependant, il faut être conscient qu’ils Deux conséquences : par manque de
ne sont pas tous du même niveau de stimulation d'un niveau adéquat, l'enfant
connaissances préalables. Les signeurs sourd va finir par ne plus recevoir l'infor-
natifs ont un bon bagage culturel de mation critique, nécessaire à son bon
connaissances générales. Les signeurs développement, sans que cela soit à
plus tardifs (ayant appris à partir de l’éco- mettre au compte de la surdité par elle-
le) ont un retard par rapport aux natifs, même. Deuxièmement, si on compare
mais ils sont tout de même un peu mieux deux dyades (oral - signes) à performances
placés que les signeurs que l’on a mis linguistiques égales des enfants sourds,
aux signes après qu’ils ont échoué à l’oral. les mères oralistes ne sont pas plus rigides

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que mères signeuses. Donc, chez les nement des établissements où les profes-
oralistes, il semblerait que les capacités seurs sont très bons en LSF, j’en ai visi-
des enfants sourds soient sous-estimées té quelques-uns uns au cours de mes
par les parents, et que de ce fait ces voyages de travail ; il y a également des
parents deviennent rigides dans leurs établissements oralistes où des profes-
interactions. Pour provoquer un peu, je seurs passionnés par leur travail se permet-
dirai qu'ici apparaît l'idée d'une néces- tent des entorses à la règle contre les
sité de rééducation des parents enten- signes et tentent de faire comprendre
dants plutôt que des enfants sourds. le maximum de choses), il est évident
pour moi, en tant que psychologue dans
Niveau éducatif le domaine du développement et du fonc-
Au niveau éducatif, on retrouve la même tionnement cognitif, qu’on ne peut pas
chose qu’au niveau familial. L’option oralis- parler de bilinguisme dans les pratiques
te semble s’attacher à la structure de actuelles.
surface, au détriment du niveau séman- En conséquence, il convient de se poser
tique. Encore une fois, il faut nuancer les questions suivantes : le niveau cogni-
tout cela quant à l’utilisation du LPC. tif de l’enfant sourd tel qu’observé par
Dans l’éducation bilingue, c’est encore les chercheurs ou par les professeurs
plus délicat. Car, à côté de la version offi- eux-mêmes, son aptitude à conceptua-
cielle, il y a l’épreuve de réalité. L’option liser, correspond-elle à son niveau réel
bilingue recouvre tout et n’importe quoi. (suite à sa surdité) ou n’est-elle pas plutôt
Une heure de LSF par semaine fournie une mesure, le révélateur, de l’efficien-
aux enfants et l’établissement peut se ce de l’entourage et du milieu éducatif,
proclamer bilingue. D’autre part, il faut l’efficience à communiquer, à se faire
186 aussi se poser la question des compé- comprendre de l’enfant ? L’aptitude à
tences des professeurs (généralement conceptualiser est-elle le résultat de tel
non sourds) en LSF, souvent faibles. Dans ou tel mode d’éducation, de moyen de
ce cas le niveau sémantique passe géné- communication, ou plutôt le résultat de
ralement au second plan, exactement manque de moyen de communication ?
comme chez les oralistes, par manque Chacun devra y réfléchir : il s’agit simple-
de capacités linguistiques des profes- ment de ne pas tout mettre au compte
seurs entendants. Mais inversement, de la surdité, de bien comprendre pour-
mettre un adulte sourd excellent signeur quoi nous sommes tous en partie respon-
pour professeur (en matières générales : sables des facultés et des difficultés que
histoire, mathématiques…) n’est pas nous observons chez les enfants sourds.
forcément la solution, car il n’est pas Ceci étant clairement précisé, j’entre
toujours compétent pour l’enseignement. maintenant dans la seconde partie de
Il s’agit d’un simple constat, nous sommes mon exposé : les compétences cogni-
ici pour faire l’état des lieux, sans conces- tives, conceptuelles des enfants sourds.
sion, afin de savoir si l’enfant sourd a des
difficultés au niveau de la conceptuali- LA CONCEPTUALISATION
sation, ou si les difficultés sont ailleurs. Pour reprendre les idées de Gérard
Donc, par rapport au tableau très géné- Vergnaud quant à la conceptualisation,
ral que je viens de dresser (et certains trois phénomènes principaux sont à
pourront ne pas être d’accord, il y a certai- prendre en compte : la reconnaissance

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des éléments caractéristiques du concept ration, toujours redéfinis par l’expé-
(les connaissances préalables et/ou défi- rience.
nition formelle); dénomination du concept; On va voir qu'en tout cas, si on est loin
réinvestissement et généralisation (ce de connaître exactement le développe-
qui nécessite : plasticité de l’esprit – flexi- ment de ces concepts chez les enfants
bilité –, pensée réflexive – métacognition sourds, les variables sous-jacentes à leur
– et créative). Étant donné les déficits développement sont assez semblables
expérientiels et linguistiques dont on a partout, et ce que l'on apprendra d'un
pu parler auparavant, les difficultés de domaine sera généralisable aux autres.
conceptualisation peuvent paraître évidentes, Je vais donc présenter tout d'abord la
et c’est contre cette évidence que je vais conceptualisation de type abstrait, j'abor-
maintenant m’inscrire, j'aime m'attaquer derai les concepts communs et scienti-
aux évidences, histoire de compliquer fiques après.
encore la situation.
On ne peut réfléchir aux capacités de Concepts abstraits
conceptualisation sans commencer par On va considérer ici le développement
définir le type de concepts dont on parle. du concept de pensée, de croyance, c'est-
On distingue : à-dire de la relativité des points de vue
- les concepts communs (classification mentaux, amenant à une bonne sociali-
d’objets : arbre, voiture…). Ce sont des sation. Le développement de ce concept
concepts de vie quotidienne qui peuvent (non scientifique, mais primordial) psycho-
être issus de scripts ou de scénarios logique est dépendant de la compré-
c’est-à-dire de groupements ordonnés hension de la valeur relative de vérité et
dans la mémoire d'informations corres- de la notion de représentation. Les connais-
pondant à une suite stéréotypée d'ac- sances ne sont pas en effet un simple 187
tions se manifestant dans une situation reflet de la réalité.
bien connue. Les scripts peuvent être Ces capacités conceptuelles sont étudiées
spatiaux et/ou temporels. dans le domaine de la psychologie déve-
Le problème pour les sourds reste le loppementale de la métacognition, plus
déficit expérientiel, les scripts ne sont particulièrement des théories de l’esprit.
donc pas toujours bien établis. Les recherches sur ce thème commen-
- Les concepts scientifiques (cellule, cent à être nombreuses au niveau inter-
angle…). national, et elles sont relativement
Ces concepts communs et scientifiques concordantes.
apparaissent plus simples, car les fron- Schématiquement, pour cette branche
tières sont bien définies. du développement conceptuel, et en
- les concepts abstraits (croyance, pensée…) prenant les enfants entendants comme
sont souvent flous, mal définis (ex : norme, on constate que les enfants sourds
pensée/opinion, tout le monde ici n’est de parents sourds ont d'aussi bonnes
peut-être pas en mesure de définir la performances que ces entendants. Cette
différence, si différence identifiable il y apparente identité des performances
a; car différents contrastes peuvent être cache cependant une façon différente de
établis). Ces concepts, qui sont souvent se développer, influencée par la structu-
à définir par opposition à d'autres concepts, re de la langue utilisée. Les sourds de
sont des outils d’explication, d’explo- parents sourds signeurs natifs compren-

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nent les différents concepts de ce domai- sition, on ne peut pas dire par exemple
ne dans un ordre différent des enfants que le concept de croyance ou de pensée
entendants (ex : [croire] par opposition à est défini différemment par l’enfant sourd
[savoir], [être] opposé à [paraître]). La de parents sourds et l’enfant entendant.
nature du développement est différen- Il semble au contraire (si on regarde ce
te, et il ne s'agit pas dire que l'une est qu'il en est de l'organisation de ces
meilleure que l'autre, car cela n'aurait concepts chez l’adulte sourd) que l'or-
aucun sens au niveau cognitif. Simple- ganisation finale soit identique chez les
ment chaque enfant se développe selon sourds et les entendants.
la voie qui est la meilleure pour lui et il Pour les enfants sourds de parents enten-
serait vain (tout autant que dangereux) dants, là encore rien n'indique que la
de vouloir que l’enfant sourd signeur natif nature des concepts soit différente de
se développe de la même façon que l’en- celle des enfants entendants, par contre
tendant : il faut prendre en compte les un retard assez clair apparaît au niveau
différences de structure de la langue et des épreuves classiques testant ce déve-
les différences attentionnelles (proces- loppement conceptuel. Les études,
sus visuels). nombreuses, sont hélas concordantes
Quand je parle de structure de la langue, entre elles. Les seules différences entre
il s'agit ici des structures grammaticales, études apparaissent au niveau de l'esti-
les levées de références ou perspectives mation du retard des sourds (entre 1 ou
(ou transferts, pour reprendre la termi- 2 ans et 8 ans). Ce point m’apparaît cepen-
nologie de C. Cuxac et de M-A. Sallandre). dant peu pertinent, j’y reviendrai plus
Ces levées de références au niveau linguis- loin. Ce que l’on garde en mémoire, c’est
tique sont généralisées au niveau percep- la similarité de nature des concepts entre
188 tif (savoir qui voit quoi, sous quel angle, sourds et entendants, mais avec un retard
etc.) puis au niveau conceptuel (savoir apparent chez les sourds de parents
qui sait quoi/qui pense quoi), et donc aux entendants (ce retard existerait dès les
concepts de savoir, croyance, etc. Ainsi premières années, dès 24 mois en fait,
la langue devient ici un outil dans l’ac- au niveau des précurseurs de ce déve-
quisition des concepts de façon totale- loppement conceptuel, tel qu’observé
ment différente de celle imaginée par dans les jeux de faire-semblant; cf. Spen-
Vygotski par exemple : le langage n’est cer).
plus un véhicule des pensées entre parte- Une autre chose à noter est la différen-
naires de niveau de développement diffé- ce de performance entre signeurs et
rent, n'est plus un outil pour se diriger oralistes. Là, les études divergent, certaines
soi-même dans la résolution d'un problè- montrant une avance des signeurs, les
me, mais un processus cognitif dont la autres une égalité, une recherche montrant
structure, étendue à d'autres domaines, une supériorité des oralistes (mais avec
favorise la formation, la compréhension un problème méthodologique: les oralistes
de certains concepts (caractère amodal sont malentendants et les signeurs sourds).
de la structure linguistique). Le problème de divergence des méthodes
Si le développement est différent dans employées par les différents auteurs
sa nature, rien n'indique cependant que empêche de voir bien clair dans tout cela,
les concepts eux-mêmes soient diffé- et si pour ma part je crois que les signeurs
rents. Mis à part cet âge de leur acqui- sont un peu en avance (par artefact linguis-

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tique ?), mieux vaut attendre des études de la communication (même tâtonnante
complémentaires pour être fixé. au commencement). Cette idée attribue
Donc le résultat le plus évident serait que au langage et à l’expérience un rôle prépon-
les sourds de parents entendants sont dérant dans le développement concep-
en retard pour ce développement concep- tuel, au détriment de bases biologiques.
tuel métacognitif, par rapport aux enten- Je précise que l’important est donc ici
dants et aux sourds de parents sourds de développer un langage, notamment
(mais je précise ici à nouveau que ce un langage intérieur, quel qu’en soit le
retard ne semble pas avoir de consé- mode. Dans la question du langage inté-
quence sur l’organisation des concepts, rieur, le problème n’est pas de savoir si
leur définition à l’âge adulte). le mieux est l’oral ou la LSF, mais de four-
L’explication commune avancée par l’en- nir effectivement à l’enfant un langage.
semble des auteurs est que pour comprendre Reste maintenant à savoir si les auteurs
ces concepts relatifs aux états mentaux ne se trompent pas lourdement dans
(de même que pour les concepts de bien leurs estimations (car concernant les inter-
ou de justice), le déficit linguistique et prétations, elles semblent difficiles à
expérientiel de ces enfants sourds est contredire). Comme beaucoup d’autres
trop important. Je rappelle ici l’impor- épreuves du développement de concepts
tance du niveau expérientiel, au-delà du abstraits, les épreuves d’évaluation du
linguistique, pour l’établissement des développement métacognitif sont large-
concepts à partir de scripts, par exemple. ment tributaires du bon développement
Les concepts s’acquièrent par l’ensei- linguistique des enfants. Certaines subti-
gnement mais aussi et surtout par le lités dans les questions posées impli-
bagage d’expérience antérieure, que l’en- quent un niveau de performance linguistique
seignement ne fait que rendre saillante que les enfants n’ont pas forcément 189
aux enfants. atteint. Et la question est alors de savoir
Ce n’est qu’en entrant à l’école que les si on a évalué la présence de ce concept
enfants sourds de parents entendants chez l’enfant ou le développement linguis-
commencent à avoir de réels échanges tique, si l’échec de l’enfant est une preu-
(en langue des signes), avec leurs cama- ve de la non-compréhension du concept
rades plus qu’avec leurs parents ou profes- ou le résultat d’une mauvaise technique
seurs dont les capacités linguistiques d’investigation. C’est un problème récur-
sont parfois faibles en LSF. Ce manque rent dans la recherche psychologique, et
d’expérience, tant linguistique que socia- il apparaît ici que le doute est fondé. En
le, joue contre le développement de ces effet, sur des épreuves non verbales, ou
enfants sourds. Je rappelle que, chez plus écologiques, les enfants sourds de
l’entendant, ce développement concep- parents entendants peuvent faire preu-
tuel atteint une première étape de matu- ve d’une maîtrise implicite du concept.
rité vers l’âge de cinq ans, aussi certains Par exemple, alors qu’il échoue aux tests
auteurs ont-ils fait l’hypothèse (et l’ont psychologiques classiques, on voit dans
validée) que les enfants sourds de parents ses récits que l’enfant énonce et comprend
entendants réussiraient ces épreuves le concept de connaissance ou de croyan-
d’estimation du développement méta- ce. Ainsi, l’enfant peut dire, face aux répri-
cognitif cinq ans après leur entrée à l’éco- mandes de l’adulte qui l’a surpris en train
le, soit cinq ans après le début effectif de manger un gâteau par exemple, je

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croyais que je pouvais faire ça… : il utili- auteurs de l‘étude émettent l’hypothèse
se donc des termes, des concepts, mais d’un rapport avec le style d'éducation que
pas encore de façon explicite, c’est-à- l’enfant reçoit), ne vient pas argumenter
dire qu’il n’en fait pas un usage contras- contre la parole de l’adulte. L’enfant est
tif (contrastif : oppose deux concepts : tu alors jugé ne pas faire preuve d’une bonne
croyais que ceci mais moi je savais que maîtrise du concept, il n’en aurait au mieux
cela). L'usage contrastif (s’il est correct) qu’une compréhension intuitive.
permet seul d'être sûr : les concepts Alors que retenir de tout ce qui précède
abstraits sont souvent définis par rapport au niveau des concepts abstraits ?
à d'autres concepts. On a constaté la difficulté à établir le niveau
Apparaît alors une nouvelle difficulté: quand de conceptualisation : on va distinguer un
on parle développement conceptuel, parle- niveau de compréhension (c’est l’implici-
t-on de maîtrise explicite ou de maîtrise- te) et un niveau de maîtrise (explicite).
compréhension implicite (l’enfant comprend, Concernant les sourds de parents sourds,
a le concept, mais ne peut pas, ne sait pas on peut dire que le niveau de maîtrise est
encore l’exprimer sous forme plus ou moins le même que chez l’entendant, grâce à
artificielle, décontextualisée, ou constras- une exposition dès le plus jeune âge à un
tive). L’exemple que je présente ici, le cas mode de communication accessible. Ce
du développement métacognitif, est géné- mode influe sur la nature du développe-
ralisable. Sans approfondir pour le moment, ment, mais pas sur la nature des concepts
on constate par exemple que les enfants (du moins, on n’a pas de preuve pour
peuvent posséder le concept (niveau impli- étayer l’idée d’une différence de nature).
cite), mais ne pas savoir en rendre comp- Concernant l’enfant sourd de parents
te à l’observateur (exemples des concepts entendants, si on considère le niveau expli-
190 de sériation, de morale d’une histoire, de cite, utilisant des tests rigides d’évalua-
conservation piagétienne, etc.). tion, les enfants sourds sont en retard,
Le problème du test des enfants sourds, alors qu’au niveau implicite les enfants
pour mettre en évidence le caractère expli- sourds semblent comprendre les concepts.
cite du concept donné, c'est aussi que les Ivani Fuselier, a montré dans ses travaux
enfants doivent savoir s'opposer aux sugges- comment les sourds isolés parviennent
tions des adultes expérimentateurs. Par à exprimer les concepts hors de toute
exemple (il s'agit, encore une fois, d'un langue signée institutionnelle : comment
exemple, mais que chacun ici doit pouvoir créent-ils des labels correspondant aux
généraliser à d'autres situations), face au concepts qu’ils veulent énoncer.
concept de justice, on constate que l'en- Il s’agira donc de réfléchir à comment
fant peut parfois donner de prime abord faire passer ce niveau de l’implicite à l’ex-
une explication, un comportement qui se plicite. Enfin, réfléchir aux méthodes
conforme à l'idée adulte du juste, mais d’éducation, qui font que les enfants
ensuite, quand l'adulte tente d'estimer la sourds sont si suggestibles.
fermeté du concept qu'en a l'enfant, et
qu’il propose donc des contre suggestions Concepts communs
(parfois totalement contraires à l'idée du (effets de la LSF dans les épreuves
bien ou du juste), l'enfant sourd se plie de catégorisation intentionnelle)
presque constamment aux dires de l'adul- Les concepts communs (classification
te. L'enfant refuse le conflit cognitif (les d'objets) ne semblent pas, a priori, poser

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Ac t e s « C o n c e p tu a l i s a t i o n e t S u r d i t é »
de problèmes. Comment évaluer la maîtri- de base, alors que les entendants posent
se de ces concepts ? On peut le faire de des questions d’un niveau plus organi-
diverses façons, mais qui interfèrent avec sé. Cela montrerait une approche diffé-
d’autres mécanismes cognitifs qu’il rente des problèmes, les sourds s’attachant
conviendra donc de séparer. aux détails, les entendants allant direc-
La catégorisation en intention consiste à tement à des généralisations. On ne peut
savoir reconnaître les différents attributs s’empêcher de penser à un niveau de
du concept (de la catégorie). Ici, la struc- conceptualisation différent, les enten-
ture de la langue peut avoir un impact sur dants s’attachant à des classifications
l'établissement, l'accès à ces concepts. générales (catégories, concepts), alors
Concept d'arbre, concept de table, mais que les sourds restent au niveau super-
on peut pousser plus loin et aller au concept ficiel.
d'angle: dans le domaine scientifique, (cf. Cette idée est cependant en contradic-
Bexiga), le signe donne à voir des traits tion avec les données que j’ai pu collec-
définitoires de la catégorie (tronc, branches; ter personnellement à différentes épreuves
surface plane, etc.) et implique la caté- avec des enfants sourds de parents sourds
gorie. On constate alors que les sourds (catégorisation, théories de l’esprit sur
signeurs natifs accèdent au niveau de base l’épreuve d’apparence/réalité où il s’agit
du concept plus précocement que les de savoir faire abstraction de tout un
entendants non signeurs. Mais attention, versant cognitif de la réalité, pourtant
ce point ne semble concerner que le niveau particulièrement saillant.) Par exemple,
de base des objets: arbre (et non pas végé- on montre à l’enfant une boîte ressem-
taux), voiture (et non pas véhicules). blant très fortement à un livre. Après que
Le problème est alors de savoir si c’est l’enfant a pris conscience de l’aspect
la nature même du concept qui est diffé- trompeur de l’objet, on lui demande à 191
rente, ou si c’est la façon d’atteindre ce quoi ça ressemble, et ce que c’est en
concept qui diffère, ou encore si au-delà vrai. Il s’agit donc pour l’enfant de faire
de l’atteinte du niveau de base (ex: arbre), abstraction de tout un pan cognitif : l’as-
il y aurait difficulté pour atteindre un niveau pect visuel de l’objet pourtant particu-
conceptuel plus général (ex : végétaux). lièrement saillant et d’aller à la structure
En fait, il semblerait que ce soit la secon- profonde, l’identité réelle de l’objet, à
de possibilité qui soit à retenir (façon d’at- savoir une boîte et non un livre. En revanche,
teindre le concept), qui influerait ensuite mes résultats ne peuvent pas infirmer
sur la capacité à atteindre le niveau géné- cette hypothèse concernant les enfants
ral. Par exemple, une étude de Marschark sourds de parents entendants. Et on en
(1999) sur les 20 questions : dans cette revient donc à l’idée de l’importance de
épreuve, il s’agit pour l’enfant de trouver, la communication : ce n’est pas la surdi-
parmi une quarantaine de personnages, té qui, par défaut d’accès à la langue
lequel a été choisi par l’autre enfant. Les orale, amènerait à une quelconque diffi-
questions peuvent être de plusieurs culté d’abstraction généralisante au niveau
niveaux : rudimentaire (Est-ce Mme des concepts quotidiens, mais comme
Machin ?) ou plus organisé (Est-ce une pour les concepts abstraits un défaut de
femme ? Ses cheveux sont-ils bruns ?, communication par un mode pleinement
etc.) Les auteurs remarquent que les accessible à l’enfant sourd (dans mes
sourds restent très souvent à ce niveau études, cela a été la LSF, je rappelle cepen-

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dant la nécessité d’évaluer les capacités Totalement à l’opposé, Oléron argumente
des enfants oralistes éduqués au LPC en faveur d’un déficit linguistique. Notons
dès la prime enfance). que ces auteurs s’accordent en général
pour attribuer le retard qu’ils pensent
Concepts scientifiques observer, à des variables linguistiques
Se pose à nouveau le problème de géné- et expérientielles (encore une fois, on
ralisation du concept, de décontextuali- retombe toujours sur ces mêmes idées),
sation, de l’éventuelle difficulté de l’enfant qui, manquant chez les enfants sourds,
sourd de s’abstraire du niveau perceptif. empêchent l’acquisition implicite et expli-
Cette décontextualisation est importan- cite des catégories et autres relations
te pour la réussite aux épreuves piagé- conceptuelles.
tiennes (épreuves de conservation, de Encore une fois, cependant, a-t-on bien
sériation, etc.). On passe ici à la limite mesuré les capacités des enfants sourds?
entre concepts communs et concepts Ainsi pour l’épreuve de sériation, en utili-
scientifiques, il faut prendre conscience sant l’épreuve piagétienne (bouts de bois
que ces frontières ne sont pas toujours de différentes tailles, à classer du plus
claires et que la maîtrise d’un concept petit au plus grand) il semblerait que les
relève bien souvent de différents autres sourds soient en retard par rapport aux
concepts d’autres catégories. entendants (mais les études, peu
Les différentes études menées (en géné- nombreuses, sont anciennes et mal
ral peu récentes, c’est-à-dire dans les faites). Si on prend une méthode plus
années 50 et 60, cf. Oléron, Furth, Mykle- écologique, avec des dessins d’un singe
bust…) ont souvent noté un retard des grimpant à un arbre par exemple, là les
enfants sourds sur les épreuves piagé- enfants sourds n’éprouvent aucun problè-
192 tiennes (catégorisation extensionnelle, me pour sérier, comme les entendants.
conservation, maîtrise de la sériation…), Alors la question est : quel matériel utili-
mais en utilisant des méthodes d’inves- ser pour tester l’un ou l’autre concept ?
tigations telles que l’on ne peut pas en On ne peut pas vraiment répondre aux
tirer grand chose maintenant (par exemple, questions soulevées ici, car les épreuves
les auteurs mélangent tous les types de piagétiennes sont quelque peu tombées
surdité, de la surdité légère à profonde, en désuétude. Il est donc particulière-
certaines tranches d’âge ne compren- ment difficile de savoir ce qu’il en est des
nent pas plus de 3 ou 4 sujets, donc pas capacités des enfants sourds sur ces
d’analyses statistiques, etc.). Plus récem- concepts. On est donc obligé de laisser
ment, on a pu relever que les difficultés ce point sans conclusion pour le moment.
aux épreuves de conservation de Piaget Pour ce qui concerne les mathématiques,
diminuent avec l’âge, mais ne sont pas qui préoccupent les professeurs, mais
en rapport avec les performances linguis- qui passent souvent au second plan dans
tiques. Le problème des sourds n’est l’éducation des enfants sourds, le constat
pas dans le déficit linguistique, mais dans est le suivant : les enfants sourds sont
le déficit expérientiel (d’après Watts, mais en général en retard sur l’algèbre ; je ne
c’est critiquable). Trop d’importance serait parle pas de la géométrie, car on dispo-
donnée au langage dans l’éducation des se encore de peu de données issues de
enfants sourds, pas assez au bagage la recherche internationale (voir le mémoi-
expérientiel. re de recherche de Vincent Bexiga).

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Ac t e s « C o n c e p tu a l i s a t i o n e t S u r d i t é »
Leur niveau de performance est corrélé de différentes langues orales. En effet : si
à leur niveau de lecture. J’ai deux idées sa théorie est exacte, alors des langues
d’explication : dans lesquelles les chiffres sont particu-
1. Le déficit de communication chez les lièrement longs à nommer, comparée à
professeurs : les enfants doivent alors l'anglais (monosyllabique jusqu’à 10, excep-
comprendre par l’intermédiaire de la té le 7), alors on devrait voir une différen-
lecture. ce dans l'empan mnémonique pour ces
2. On peut penser que l’écrit aide l’en- chiffres. L'avenir le dira. Pour ma part je
fant à poser sa réflexion mathéma- pencherais plutôt comme Bebko pour un
tique, mais on constate qu’en fait problème de fluence linguistique.
l’enfant explique mieux le concept s’il La conceptualisation mathématique (mais
le fait par LSF que par écrit (ici, diffi- je rappelle ici que les chercheurs se sont
culté écrite plus que conceptuelle). plutôt basés sur l’algèbre, le calcul et non
Cette reformulation, obligation de pas la géométrie) nécessite tout de même
coucher par écrit, ou d’expliquer en une mémoire et un système linguistique
LSF à un autre élève, aide l’enfant à efficients.
mieux comprendre le problème. Je pars du principe que les sourds ont
Autre point, fondamental en fait: les enfants les mêmes capacités de base au niveau
sourds seraient plus lents en calcul mental, cognitif, donc qu’ils ont le même empan
avec une mémoire des nombres plus faible. en mémoire de travail. Il est utile de rappe-
Selon certains auteurs (Marschark), il y ler ici une idée de base en psychologie
aurait une différence de modalité de la cognitive, idée actuellement défendue
langue, notamment en ce qui concerne la principalement par Case (1985), Bjork-
boucle articulatoire. Je ne suis pas sûr lund & Harnishfeger (1995) :
d’être d’accord, mais c’est une idée : il Soit une mémoire de travail dotée d’une 193
faudrait alors considérer les enfants sourds énergie donnée. Cette énergie sert :
comme fondamentalement identiques aux - à garder en mémoire le matériel sur
entendants et que le mode de communi- lequel on travaille,
cation rend moins facile le traitement des - à agir sur ce matériel.
nombres. L'idée ici, selon les auteurs, c'est Pour que le système soit pleinement effi-
que les signes sont plus lourds en mémoi- cace, il faut que les opérations cognitives
re de travail, comparés aux mots (chiffres) soient bien maîtrisées et le matériel faci-
en anglais. Pour être plus clair (et de façon le à mémoriser. Si le matériel est diffici-
totalement schématique) disons que l'em- le à mémoriser, cela nécessite plus
pan en mémoire de travail soit de 10 unités, d’énergie pour le garder en mémoire, et
un chiffre en anglais nécessiterait par donc moins d’énergie sera disponible
exemple 2 unités pour être mis en mémoi- pour les opérations cognitives. Inverse-
re, alors qu'un chiffre en LSF nécessiterait ment, si les opérations cognitives sont
3 unités. En conséquence, à même capa- particulièrement complexes, l’énergie
cité de mémoire de travail (10 unités), les sera principalement dévolue à ce traite-
entendants conserveraient 5 chiffres et les ment cognitif, au détriment du nombre
signeurs 3 seulement. Je ne suis pas d’informations gardées en mémoire.
convaincu par cette hypothèse, et j'attends Pour revenir à l’enfant sourd, au problè-
des recherches que M. Marschark doit me du calcul, si l’enfant maîtrise mal la
mener (à ce qu'il m'a dit) auprès de sujets langue, son empan mémoriel sera moins

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bon, car l’énergie mentale sera perdue On pourrait ainsi comprendre que les
dans le processus de dénomination des sourds de parents sourds signeurs sont
nombres et de leur conservation en souvent dits meilleurs lecteurs que les
mémoire. Donc on voit l’importance de autres sourds. Il resterait cependant à
la fluence linguistique : plus l’enfant sera savoir si cette affirmation est exacte.
compétent au niveau linguistique, plus À un niveau de simple observation, je
son empan sera élevé (mais il y a une dirais oui, les sourds signeurs bons lecteurs
limite naturelle à cet empan). Je ne pense que je connais seront plutôt sourds de
pas, contrairement à Marschark, que ce seconde génération que de parents enten-
soit affaire de mode linguistique (signes dants. Mais nous ne disposons pas, là
vs. oral). Même si la structure de la langue encore, de données d’investigations éten-
des signes peut entrer en jeu là-dedans dues, donc je ne peux rien dire (et il faudrait
(une très belle recherche est en cours voir le cas des sourds éduqués avec le
par Jacqueline Leybaert, mais difficile à LPC, les études de J. Leybaert et son équi-
traduire en LSF, car la langue des signes pe sont particulièrement intéressantes à
belge a une autre façon de dénombrer). ce propos). Cette donnée serait confor-
Donc concluons à l’importance de la fluen- me à l’idée selon laquelle ce qui compte
ce linguistique. Elle est évidemment est le bagage de connaissance linguis-
meilleure chez les sourds de parents tique, ensuite transféré vers l’écrit. De
sourds que chez ceux de parents enten- nombreux auteurs ont fait l’hypothèse
dants. que l’essentiel est de maîtriser un systè-
J’ai dit que le niveau de développement me linguistique (quel que soit le mode,
en mathématiques est corrélé au niveau oral ou signé) et que, plus tard, l’enfant
de lecture. C'est un indice que le problè- transférera cette maîtrise grammaticale
194 me pourrait en partie venir du manque vers une seconde langue. Cependant,
de communication entre professeur et comme l’a indiqué un chercheur très récem-
enfants sourds, qui doivent alors apprendre ment (Marschark, 2000), rien n’est jamais
par la lecture. Or le niveau de lecture venu réellement appuyer cette idée. Sauf,
souvent est faible chez sourds. Pourquoi? peut-être dans le transfert entre deux
Vaste question qui déborde du thème langues orales. Mais pas de transfert entre
de ces journées de travail, et qui néces- langue orale et langue écrite, ou langue
siterait non pas une journée mais certai- signée – langue écrite. Les connaissances
nement plusieurs semaines de débats. générales sont évidemment transférables
Je ne vais surtout pas prétendre ne serait- (il s’agit de maîtrise de concepts), mais il
ce que cerner ce problème de l’accès à n’y a pas de transfert des capacités linguis-
la lecture, je ne ferai que donner quelques tiques d’un domaine vers l’autre. L’édu-
indications critiques. La lecture est un cation dans les deux modes (signé, écrit)
moyen d’accéder à la connaissance, donc est donc primordiale. Mais alors il convient
aux concepts. Ceci étant, si on n’a pas de ne surtout pas sous-estimer les capa-
un bon bagage culturel avant, on n’est cités de compréhension des enfants.
pas capable d’intégrer ce qu’on lit. Ici se En effet, et de façon peut-être surpre-
fait jour l’idée que ce qui importe, tout nante, les enfants sourds ont de bonnes
d’abord, ce sont les connaissances géné- aptitudes à comprendre les métaphores,
rales, un certain savoir qui sera ensuite pour peu qu’on les incite (c’est là un
étendu au domaine de la lecture. point important) à dépasser le niveau

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EN CONCLUSION

Ac t e s « C o n c e p tu a l i s a t i o n e t S u r d i t é »
littéral : les enfants ne sont pas habitués
à ce genre de réflexion, car peu soute- Quelle conclusion générale à mon propos?
nu par l’éducation. Encore une fois, le J’ai bien peur que certains ici soient déçus,
niveau d’attente est en deçà des capa- je n’ai apporté aucune information du
cités réelles des enfants qui compren- type : les enfants sourds maîtrisent tel
nent les concepts évoqués dans les concept, mais pas tel autre… Alors que
textes. je n’ai fait que mettre en évidence les
Un résumé en ASL (Langue des signes difficultés d’estimation de ce dévelop-
américaine) fait avant la lecture aide à la pement. Les enfants sourds compren-
compréhension de la morale de l’histoi- nent énormément de choses, mais ne
re. Selon certains auteurs, l’enfant de 10 maîtrisent pas tout. Les différences inter-
ans comprend ce qu’il lit, même sans individuelles au niveau linguistique mais,
qu’on l’aide par des questions particu- encore plus, au niveau du bagage de
lières pour guider sa lecture (questions connaissances préalables, sont énormes.
pour aider à trouver le fil général de l’his- J’ai tâché de montrer le rôle primordial
toire, la morale, etc.). En revanche, il a que devrait jouer le professeur d’enfants
des difficultés pour exprimer cette compré- sourds : faire passer le savoir concep-
hension, par manque d’auto évaluation tuel du niveau implicite au niveau expli-
de la réponse (savoir se décentrer, tenir cite, par une meilleure communication
compte du savoir des autres et s’y adap- professeur – élève, par une nécessité
ter). Donc le concept est mal rapporté de faire table rase de tout un tas d’idées
par l’enfant, alors qu’il le comprend. Ce préconçues, et une nécessité de repen-
qu’il faut, c’est donc aider l’enfant à expri- ser le système éducatif, tant bilingue
mer cette compréhension par des échanges (qui n’est pas assez bilingue) qu’oralis-
(et non par des questions courtes). Selon te (avec l’intérêt probable du LPC pour 195
Trembley, les stratégies les plus appré- passer au niveau sémantique), par amélio-
ciées pendant les cours par les étudiants ration, enrichissement du milieu éduca-
sont les discussions de groupe. tif (ex : Instrumental enrichment de
On notera cependant, belle contradiction Feuerstein, qui se révèle apporter une
entre auteurs au niveau théorique, que aide à la résolution de problèmes, la
certains estiment que la compréhension conceptualisation en mathématiques,
est plus difficile que l'expression, car pour la lecture, etc.)
comprendre des histoires il faut pouvoir J’insiste sur la nécessité de favoriser la
se situer du point de vue du protagonis- discussion de groupe, entre élèves pour
te, donc se décentrer, alors qu'expres- des échanges verbaux d’expériences (et
sion ne nécessite pas de décentration (du donc réduire le déficit expérientiel), ce
moins pas de décentration si on ne prend qui favorisera le développement des
pas en compte l'intelligibilité des propos). concepts tant scientifiques qu’abstraits.

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