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Éric Maillard

orendi@sfr.fr

Rudolph Stallmann

alias baron von Koenig

Rudolf Lemoine

alias Rex

Tentative de biographie
mise à jour Janvier 2018
2

L’odeur du silence est si vieille…


O. Milosz

Sous l'histoire, la mémoire et l'oubli.


Sous la mémoire et l'oubli, la vie.
Mais écrire la vie est une autre histoire.
Paul Ricœur
3

Tous les faits ici relatés et tous les détails y afférent, proviennent :

– des Archives nationales (Paris), cotes F/7/160062, F/7/12594, F/7/151471 ; le dossier de


naturalisation 6909X20 n’est pas disponible, égaré ?
– des Archives nationales (Fontainebleau), fonds Moscou, cotes 20010216/265, 19940503
art. 1, 19940508, 19940476 art 3, dossier 231, et 19990306 art 7 ;
– du Service Historique de la Défense (SHD à Vincennes) 7N 1201 à 1204, Fonds Moscou,
cotes 7/N2/3287 et 7/N2/2275 ; Archives des Victimes des Conflits contemporains (Caen), cote
AC 21 P 475901 ;
– des Archives du Ministère des Affaires étrangères, fonds Colmar cotes PDR4/89 à 110 ;
Correspondance politique et commerciale 1914 à 1918, Espagne, n° 21, 41, 42, 62, 63 et A-
Guerre 14-18 n° 469 à 488 ;
– de l’Association des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (ASSDN),
fonds privé du Colonel Paillole (au SHD), cote 1K 545, n° 947 à 1035 ; photos n° 1292.
– de la Bibliothèque nationale de France pour les Journaux officiels et périodiques.
– des Archives de la ville de Paris : Crédit Municipal, cote 1 ETP ; Tribunal de Commerce,
cotes D32U3 188, D33U3 1125 et 1154 ;
– du Centre d’Études Catalanes à Paris ;
– des archives municipales de la ville de Bad Wildbad (RFA) ;
1
- Cette cote porte la dénomination : « Dossiers sur les agents français en Allemagne trahis par le commissaire
Louit » – s’y trouve un ensemble de dossiers contenant des documents, certains signés de Christian Louit,
pratiquement tous en allemand, émanant de la Staatspolizei à Paris, adressés à Berlin ou reçus de Berlin, relatifs à
des surveillances, entre 1940 et 1944 – certains datent de 1934, 1938, 1939, – d’individus suspectés le plus
souvent d’espionnage ou d’activités anti-allemandes, et de longs rapports sur l’activité de certaines personnes ; le
nom de Lemoine s’y trouve plusieurs fois, associé à celui de Matthes, de Anna Wittkopp, et d’autres. Ces
dossiers ont, de toute évidence, été retiré du feu, ou bien le feu s’y est étouffé de lui-même, car les papiers en sont
tous fortement marqués ; il faut aussi remarquer que, vu leur fragilité et leur bon état de conservation, cette cote
n’a été que rarement consultée, si elle l’a été. Christian Louit était Commissaire principal à la Préfecture de
Police en charge de la surveillance des étrangers, On le retrouve en 1945 à Berlin travaillant pour la police
militaire française et provoquant l’arrestation de Lemoine qu’il connaissait d’avant la guerre et que la Préfecture
considérait depuis longtemps comme un malfaiteur. Voir aussi un opuscule publié en 2010 sur Internet par la PP
(http://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/Mediatheque/Publications/Plaquettes/Dossiers-speciaux), Au
cœur de la Préfecture de Police : de la résistance à la libération, 2e Partie La préfecture de Police : une
résistance oubliée 1940-1944, qui présente une biographie flatteuse de Christian Louit page 14 et suivantes. Je
n’ai pu exploité ce dossier des AN car hors du sujet principal, et je manipule difficilement la langue allemande.
Cette cote mérite plus ample exploitation.
4

– des quelques archives familiales restantes ;


– de pages consultées sur Internet en 2010.
Toutefois il reste d’importantes lacunes. Des recherches menées auprès des archives de la
Préfecture de Police de Paris, de l’Établissement de Communication et de Production
audiovisuelle de la Défense (ECPAD au fort d’Ivry), des Archives nationales d’Outre-Mer
(ANOM), des Archives départementales de Guyane, des archives de l’American Jewish Joint
Distribution Committee (JDC) à Paris – ces recherches n’ont pas permis de trouver d’autres
informations concernant Rodolphe Stallmann-von Koenig-Lemoine et les personnages qui
l’ont entouré ou qu’il a connu. Les archives de la Gendarmerie sont inventoriées de façon
administrative par dates et lieux, ne permettant pas d’effectuer des recherches par sujet. Par
ailleurs nous renvoyons au livre que le Colonel Paillole2 a consacré à l’affaire Enigma. Il y
raconte au mieux cette aventure qui s’est déroulée de 1930 à 1943 dans laquelle Rodolf
Lemoine a tenu une place importante ; son arrestation à Saillagousse en 1943, les
interrogatoires par les Allemands et puis par les Services secrets français à Wildbad. Pour la
période Espagnole-Barcelonaise 1914-1920, un dossier Madrid, ambassade, 396PO/B/467-552
existe au Centre des Archives diplomatiques à Nantes : pas encore consulté ; peut-être
contient-il des renseignements concernant sa naturalisation espagnole en 1915.
L’orthographe des noms cités ici, notamment celui de Rodolphe Stallmann alias von
Koenig, varie selon les sources d’informations ; les graphies choisies sont celles qui auraient
été le plus probablement fixées aujourd’hui, et qui seront donc utilisées d’une façon uniforme.

oxoxoxoxoxo

Louis Guillaume Rodolphe Stallmann est né le 14 avril 1871 à Berlin de nationalité


allemande. Son père, Dietrich, Gerhard Ludwig, prospère bijoutier au n° 98 de la
Orianenstrasse, né en 1822 mourut en 1888. Sa mère Friederike Anne Marie Hulda Paech née
en 1830 décédera en 1911. D'un précédent mariage elle a eu trois enfants dont une fille
Hélène, épouse Holtfretter, que l'on retrouvera à Nice en 1902, rendant visite à son demi-frère.
Remariée avec Ludwig Stallmann, Hulda lui donnera quatre enfants ; dont Anna, l'aînée qui
épousera Bernard Wittkop, négociant en vin cité au procès à Berlin. Rudolph est le troisième
enfant.

2
- Paul Paillole, Notre espion chez Hitler, Robert Laffont, Col. Vécu, 1985 ; que l’on peut trouver sur les sites
internet de livres d’occasion. Réédition juin 2011 par Nouveau Monde ; ISBN 978 2847365689.
5

En 1905, allant en Argentine, Rodolphe Stallmann alias von Koenig rencontre sur le bateau
Marie Renée Lemoine3 qui retourne avec sa mère4 auprès de ses grands-parents maternels5,
après le décès de son père6 en 1904. Le mariage sera célébré à Buenos-Aires le 1er novembre
1905. Un archevêque familial serait venu bénir cette union.
De cette union naîtront trois enfants : Randal François René, né le 30 juillet 1913, baptisé le
2 septembre 1915 à Fontarabie, décédé le 9 mars 2003 ; un second garçon Guy Raoul Rolf, né
le 19 juillet 1914 à Paris 16e,, décédé le 19 septembre 1983; et une fille, Rhoda, née le 22 août
1915 à Fontarabie. Les trois enfants, nés von Koenig, optèrent pour la nationalité française en
19237. Aucun des enfants n’assura sa descendance.
Rodolphe Stallmann fut naturalisé français et son épouse réintégrée dans la nationalité
française en 19268, nationalité qu’elle avait perdue en se mariant. Il prit le nom de sa femme
« Lemoine » en 19279. Le décret autorise le changement de nom de Stallmann et dit von
Koenig ; le changement s’étend aux enfants. Marie Renée et Rodolphe vécurent ensemble tout
au long de leur vie.
Rodolphe Lemoine est décédé le 3 octobre 1946 à l’hôpital de Bad Wildbad (Allemagne) à
la suite d’un œdème aigu du poumon. Une note des Services de renseignements précise :
« Lemoine a été inhumé au cimetière de Wildbad le 4 octobre 1946 à 16 heures dans le carré
français en présence d’officiers qui le connaissaient. » En 2011 un Conseiller municipal de la
ville m’a confirmé que son corps a été transféré en France le 11 mai 1949 (corps non réclamé
par la famille10), pour être mis en terre à la Nécropole nationale sise à Mulhouse (Haut-Rhin)
Les Vallons-Tiefengraben, rue Paul Winter, carré E, tombe 75 ; son épouse en a été avertie par
lettre du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre en date du 21 juillet
195011.
Marie Renée est décédée en 1983 ? à Ibiza.

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3
- Née le 14 septembre 1885 à Paris.
4
- Maria Lastenia Escalada Pujol, née le 18 déc. 1861 à Buenos-Aires ( ?), † le 14 sept. 1926 à Buenos Aires.
5
- Marcelino Escalada Baldez, 22 juillet 1838, Soriano, Uruguay, † le 18 mai 1918, Buenos-Aires ; Lastenia
Pujol Gonzalez, 21 mai 1845, Uruguay, † le 26 février 1916, Buenos-Aires.
6
- Émile Jules Aglaé Lemoine, né le 2 avril 1837 à Rigny le Ferron (Aube) médecin-chef à l’Assistance publique
de Paris ; † le 7 juillet 1904 à Paris.
7
- Déclaration des parents devant le Juge de Paix du 1er arrondissement de Paris, enregistrée au Ministère de la
Justice le 7 février 1923 n° 9956 et 9957 x 22.
8
- 17 juillet 1926 décrets de naturalisation française. (JO du 27/07/26, p. 8436 pour Rodolphe, et p. 8441 pour la
réintégration de Marie Renée).
9
Décret du 2 septembre 1927.
10
- AMAE Colmar RDT4/106 et 108.
11
- Caen, cote AC 21 P 475901.
6

Rodolphe Stallmann commença ses études à Berlin au Louisenstädtisches Real-


Gymnasium, puis obtint un diplôme de fin d’année en 1887 dans la plus ancienne école
luthérienne d’Allemagne, fondée au 16e siècle, le Gymnasium de l’abbaye Grey. Il y fit ses
« humanités » fortement teintées de religion. En 1887, à l’âge de 16 ans, Stallmann obtient un
diplôme de fin d’année qui n’est probablement pas « l’Abitur », l’équivalent du baccalauréat
français, le cycle d’études de l’abbaye Grey étant de 8 années, l’on y entrait à l’âge de 11 ans.
À la sortie de l’école il travaille dans une entreprise commissionnaire en gros à l’import-
export. Il y effectue un travail administratif qui ne lui convient pas et reprend des études de
langues étrangères. Des besoins d’argent le mènent déjà à commettre des actes délictueux : en
1889 il est condamné à Berlin à une semaine de prison pour violation de domicile et
dommages aux biens.

Sans doute à l'instigation de sa mère, le 16 juin 1889 il embarque à bord du Neko à


destination de Valparaiso au Chili où, à Valdivia, il travaille pour une maison de commerce. Il
revient à sa majorité toucher sa part d’héritage dans la succession de son père décédé en 1888
– entre 150 000 et 170 000 marks. Il décide de faire fructifier cette fortune et réussit dans ses
opérations, tout en voyageant beaucoup à l’étranger.
Rodolphe Stallmann arrive à Paris le 22 septembre 1895. Angèle Demay, la maîtresse d’un
de ses amis du nom de Mansmann, le met en contact avec une dame Junca qui lui sous-loue un
appartement meublé au 45 de la rue de Prony, non loin du parc Monceau. Il est accompagné
d’une femme et d’un petit garçon de 5 à 6 ans ; il semble n’avoir aucune occupation
professionnelle. Son train de vie est élevé et il reçoit fréquemment des étrangers, hommes et
femmes. Angèle Demay l’avait rencontré pour la première fois peu de temps avant à Dinant en
Belgique où Stallmann aurait remis à plusieurs reprises des sommes d’argent à Mansmann ;
elle les croit espions à la solde de l’Allemagne. Quinze jours après avoir emménagé, au
prétexte d’une dépêche de famille, Stallmann quitte son appartement en toute hâte. Le
voisinage le soupçonne d’être à la solde de l’Allemagne car son départ coïncide avec
l’arrestation d’un espion dénommé Schwartz. Stallmann et Mansmann sont considérés, à cette
date, comme individus suspects par les services de police français.
7

De Paris il part pour Spa où il fait la connaissance d’une demoiselle Gaum. Il continue avec
elle jusqu’à Munich. Là, il ne peut payer son compte d’hôtel et renvoie l’hôtelier à ses valises
et à être payé plus tard, moyennant quoi il est condamné à un mois de prison pour grivèlerie ;
et une nouvelle fois à 3 jours de prison pour usage de faux nom.

Au début de l’année 1896 il est impliqué avec un certain Rieger dans une histoire de faux
documents et d’abus de confiance. Rieger est condamné mais lui échappe à une condamnation,
les faits qu’on lui reproche bénéficiant du délai de prescription.
En 1896 et 1897, il voyage en Amérique du Sud. Parti d’Argentine il remonte à cheval,
jusqu’au Venezuela où il dira avoir participé à la révolution de Queipa12 dans un corps de
volontaires. Cette révolution avait pour motif des fraudes électorales commises lors des
élections présidentielles du 1er septembre 1897. Le chef du Parti Libéral National, donné
vainqueur du scrutin, avait été empêché de voter, ainsi que ses partisans, dans la dite ville de
Queipa. La contestation fut écrasée lors d’un combat en avril 1898.
S’il est possible que Stallmann se soit trouvé sur place au début de la révolte il est peu
probable qu’il y ait réellement participé bien qu’il l’affirmera lors de son procès en 1913. En
tout cas il est de retour à Nice en janvier 1898 après être passé par New York pour y toucher
de l’argent qui l’attendait à la Légation allemande. Ce qui lui laisse peu de temps pour jouer au
révolutionnaire.

En janvier 1898, à Nice, il attire l’attention de la Police qui, le mois suivant, le soupçonne
de vol. Le 4 février, Mathias Bershow, anglais originaire de Londres, en villégiature à l’hôtel
d’Angleterre où il occupe la chambre 49, découvre avec effroi que durant la nuit un monte-en-
l’air s’était introduit chez lui et l’avait complètement dévalisé. Stallmann suspecté, disparut
subrepticement de l’hôtel.
À la même époque il a pour maîtresse une jeune femme de nationalité allemande, Elsa von
Selten13, 23 ans, artiste, née à Cologne et demeurant en Angleterre. À Nice, elle loge 7, rue de
l’Hôtel des Postes. Elle semble se livrer à la prostitution dit la police, et partager ses gains
avec Stallmann qu’elle présente comme étant son mari. Elle disparut de Nice en même temps
que Stallmann, pour échapper à la surveillance du services des mœurs, dit la police.

12
- Révolution de Queipa, du nom de la ville où les premières fraudes électorales furent commises, justifiant la
rébellion de Jose Manuel Hernandez. Celui-ci fut militairement battu le 16 avril 1898 et arrêté 3 mois après.
http://fr.encydia.com/es/Jos%C3%A9_Manuel_Hern%C3%A1ndez. Consulté en 2010.
13
- De son vrai nom Agnes Ischen, elle lui intenta un procès en 1907 pour manquement à une promesse de
mariage. Se basant sur une lettre peu amène de von Koenig, le juge Gantham, à Londres, le condamna le 19 juin
1907 à lui verser une indemnité de 300 livres. (Daily Express 20 juin 1907).
8

Stallmann ne réapparaîtra à Nice qu’à la mi décembre, cette fois en compagnie d’un rentier
de Fontainebleau, W. B. Beaune. Ils s'installent au Grand Hôtel, où ils occupent les chambres
120 et 121. Stallmann obtient une carte d’admission dans les salons du casino de Monte Carlo
valable du 15 décembre au 15 janvier. Un mois après ils résident au Riviera Palace, chambres
182 et 183 d’où ils vont être congédiés le 3 février sur dénonciation pour escroquerie par une
lettre anonyme postée à Nice. Peu de temps avant, Stallmann avait adressé des lettres
d’invitation à un certain nombre de personnes pour un bal costumé au Riviera Palace pour le 4
février. L’accès au bal lui fut refusé ainsi qu’à la seule personne qui se présenta, un major de
Gana ( ?) alors installé modestement 21, quai du Midi. En quittant Nice, Stallmann et Beaune
disent partir pour l’hôtel Métropole à Monte-Carlo ; mais les recherches de la police
demeurèrent vaines : ils sont partis pour une destination inconnue.
Les relations que Koenig et Beaune entretenaient pendant leur séjour à Nice sont plus
qu’équivoques. En voici quelques unes :
Il y a le baron Ludwig ou/et Otto von Steinitz à la réputation bien établie d’habile escroc,
arrivé à Nice en même temps que Koenig. Joueur professionnel il gagne sa vie dans les cafés
et tire aussi des ressources de la prostitution d’une nommée Elisa qu’il présente comme sa
légitime épouse. Selon les circonstances Steinitz se présente sous différentes identités : comte
Douglas, baron Spactgen-Schiffer, comte Nikly, baron Hemper, baron Benazelle, baron
Knigge, et baron de Scheliha, du nom de sa maîtresse. Avec le nom de Spactgen il s'était fait
passer pour un capitaine de l’armée allemande. Sous le nom de baron de Knigge, il était
descendu à l’hôtel Saint James à Monte-Carlo. Il dut en partir le lendemain : l’une de ses
dupes l’avait reconnue et provoquée une scène publique. Parmi ses victimes l’on trouve un
dénommé Banest Betteloni, propriétaire à Nice du New Garden Bar, à qui il a réussi à
escroquer 1 200 francs en se présentant comme attaché militaire à la cour de l’Empereur
d’Allemagne. Il aurait commis des escroqueries analogues à Breslau et à Berlin.
On trouve ensuite Jacob Michel, originaire de Hambourg, vivant à Nice sous différents
noms: Georges, Michael, Bernard, et dont la maîtresse se livre elle aussi à la prostitution. Elle
est mariée à un riche anglais résidant à Londres qui continuerait à envoyer de l’argent à son
ancien « protecteur ». Le bruit court que, en 1896, à Ostende, Koenig et Jacob Michel, assistés
de deux autres individus auraient commis en plein jour, dans une villa, au préjudice d’une
femme galante attirée en ville par des complices, un vol de bijoux estimé à 25 000 francs. On
raconte aussi que Michel, joueur effréné, s’adonne à la pédérastie, mais de façon passive.
9

1899 est une année pour le moins active sinon agitée. Stallmann décide de se faire appeler
« von Koenig ». Il emprunte de l’argent ; joue à Monte-Carlo ; vend des terrains en Argentine,
travaille en Angleterre avec une maison de placements financiers, notamment d’une société
pétrolière en Roumanie ; et crée des clubs de jeux en Belgique avec un dénommé Georges
Marquet qu’il retrouvera en Espagne dans les années 1915/1920. Il est arrêté en avril à Nice à
la demande du Ministère de la Justice en raison d’un vol de valeurs commis à la poste de
Munster (Allemagne) dans la nuit du 7 au 8 septembre 1898. Interrogatoires sans résultats
mais « édifiants sur la moralité des individus : escrocs ne vivant que du jeu14 ». Première
mention par les services de police français du nom de « Koenig ».

1900. Le 11 septembre il reçoit une carte de membre temporaire du casino de Biarritz. Du


1er au 8 octobre il habite à Paris un garni, 10 rue du faubourg Poissonnière, annexe du Grand
Hôtel du Pavillon sis 36 rue de l’Échiquier, puis du 3 novembre au 15 décembre dans un hôtel
meublé 10 rue des Arquebusiers. Il y fait la connaissance d’un dénommé Victor Bouchet qui
se fait souvent appeler du nom de sa mère, Bannery ou Bennery. Le dit Bouchet a exploité au
n° 49 du port de Bercy un commerce de vin en gros. Déclaré en faillite le 10 Août 1868, il
réussit à obtenir le 6 Août 1870 un concordat de ses créanciers. Par la suite il ne s’est plus
occupé que d’affaires véreuses, fréquentant par intervalles les casinos et les maisons de jeux,
où sans doute il aura rencontré Stallmann. C’est par son intermédiaire que Stallmann fit la
connaissance des époux Corbière demeurant 33 rue Vilin, qui acceptent de recevoir sa
correspondance ainsi que celle de Ludwig Steinitz. Charles Jules Corbière15 et Rose, son
épouse sont tous deux sont très malades, elle est frappée de paralysie plus ou moins grave.
Dans l’indigence ils vivent des secours de l’Assistance publique et n’occupent leur logement
que grâce à la compassion du propriétaire de l’immeuble. Il n’y a pas à cette époque de
mauvais renseignements sur leur compte bien que Charles Jules ait été condamné en 1863 à un
an de prison pour coups et blessures. Bouchet connaît les époux Corbière depuis plus de
quarante ans. Mais, à la suite d’une dispute à propos des soupçons d’espionnage qui pèsent sur
les deux allemands, et du refus de Corbière de continuer à recevoir leur courrier, il décide de
rompre avec eux. De quel ordre était les relations de Bouchet avec Stallmann ?

14
- Archives nationales F-16006. Rapport à la Sûreté générale par le préfet des Alpes Maritime du 25 mars 1901,
répondant à une demande d’observation discrète d’un certain nombre d’individus.
15
- Charles Jules Corbière naît à Longjumeau (S & O) le 11 mars 1828, son épouse, Rose Petit est née à Saint-
Michel-des-Andaines le 18 Juin 1833.
10

1901. Le 13 mars, en s’interrogeant sur l’identité de Stallmann, la Sûreté Générale émet un


signalement aux fins d’observation discrète et très étroite à l’égard de Victor Bouchet – dont
on ignore les moyens d’existence – de Ludvig Steinitz et de von Koenig, qui sont soupçonnés
d’espionnage. L’identité de Koenig/Stallmann sera confirmée dans une note de la Sûreté du 6
juillet. Ce signalement est adressé aux Préfectures et aux commissariats spéciaux de 26
départements, il précise que selon certains renseignements l’on se trouve en présence d’une
association interlope de joueurs internationaux vivant du jeu, engageant au Mont de Piété de
Paris des objets provenant du vol, et s’empressant de vendre les reconnaissances de dette et
que von Koenig paraît plus particulièrement capable de tout pour se procurer le bien-être dont
il est avide. Signalement : von Koenig, alias Stallmann Rodolphe, 27 ans, originaire de
Hanovre, très grand, blond, longues moustaches blondes ; porte binocle ; silhouette d’officier
allemand. Ludwig Steinitz, 36 ans, taille un peu en dessous de la moyenne, corpulence assez
forte ; blond ; petites moustaches blondes relevées.
Ce signalement fut établi à la suite de plusieurs notes adressées à la Sûreté générale en 1900
et 1901. L’une d’elles, adressée au Ministère de la guerre et transmise à la Sûreté, émanant
d’un indicateur londonien, signale ce qui suit (sic) :
« Je suis ici toujours observé par des agents allemands et maintenant je vous annonce que
l’un d’eux est parti et reste à Paris, ou enfin en France. Le nom de cet agent est Rodolphe
Stallmann mais il voyage sous le nom de Rodolphe von Koenig de Hanovre. Vous pourrez
facilement le trouver parce qu’il reçoit ses lettres sous l’adresse suivante : Rodolphe von
Koenig, rue Vilin, 33, Paris. Cet agent a beaucoup de relations avec des officiers allemands de
l’État-major, vous trouverez sur lui les preuves. ».
Une note de la Préfecture de Police du 6 juillet pose la question : Stallmann, Steinitz,
Bouchet, forment-ils une association ? Elle ne sait répondre de façon précise. Tous trois
semblent tirer du jeu une partie de leurs ressources, habitués des établissements de jeux de
province ou de l’étranger ; mais ne paraissent pas se livrer au trafic de reconnaissances de
dettes du Mont-de-Piété. Le seul point acquis, c’est que ces personnages sont des gens sans
moralité et des plus aptes à se prêter à n’importe quelle besogne pouvant leur assurer des
bénéfices.
Maintenant la surveillance demandée par la Sûreté générale le 13 mars 1901 se renforce
autour de Koenig. Une note du 7 août indique qu’il détient le compte courant n° 20603 au
Comptoir National d’Escompte de Paris (CNEP), créditeur de 3 289, 45 francs. Il fera l’objet
de nombreuses notes des Commissariats spéciaux de la Police des Chemins de fer, adressées à
11

la Direction de la Sûreté générale, et ce jusqu’en 1903. Ainsi on peut le suivre dans ses
déplacements :
– Juillet 1901, il est signalé au Grand Hôtel des Alpes à Mürren ;
– du 5 au 7 août, il séjourne à l’hôtel Bristol d’Aix les Bains, à 50 m du casino dont il
détient un carte du Cercle de jeux ;
– le 11 août, se trouve à Hanz (Suisse) ;
– le 12 août au matin, il quitte Aix les Bains pour Interlaken où il fait suivre son courrier ;
– un arrêté d’expulsion de France est pris le 20 août. Il ne sera notifié que le 18 février
1902 à l’hôtel Bristol à Nice ;
– le 26 août, Koenig se trouve en Suisse, à Berne ;
– le 5 septembre, il est de retour à l’hôtel Bristol d’Aix les Bains, et en repart le 7 pour
Paris ;
– le 8 septembre, il descend à l’hôtel Continental à Paris, qu’il quitte 13 pour une
destination inconnue ;
– le 11 septembre on note sa présence à l’hôtel Victoria à Interlaken dans les Alpes suisses ;
– le 14 septembre, Koenig réapparaît à Paris à l’hôtel Continental. Il y fait suivre sa
correspondance chez Harper, 78, Newgate Street, Londres (adresse de Steinitz) ;
– le 19 septembre, la police signale qu’il est parti le 13 pour une destination inconnue.
– Fin septembre. Koenig passe deux jours à Genève. Il a été vu au Café du Nord en
compagnie d’individus fréquentant le casino municipal, le Kursaal, et les maisons de jeux
clandestines. Il est soupçonné de se livrer à l’espionnage. Deux jours après il repart pour
Londres où il se fait adresser sa correspondance 69, Gloucester Street, Warwick Square.
– En novembre, Koenig séjourne à Maritzbourg (Natal, South-Africa), sa correspondance
sera retournée à la poste restante de Naples, jusqu’au 16 décembre.

1902. La surveillance se resserre en vue de son extradition. Le 7 janvier la Préfecture de


Paris signale que le compte en banque qu’il détient au CNEP est créditeur de 6 000 francs. Et,
pratiquement tous les jours, du 26 janvier au 14 février la Police des Chemins de fer adressera
une note à la Sûreté générale pour signaler les déplacements de Koenig.
Une note du Service des jeux le décrit ainsi : « Stallmann Rodolphe dit von Koenig,
Allemand ; taille 1,75 m, cheveux blonds, front haut, yeux bleus, longues moustaches blondes,
relevées ; visage rond, teint clair, commencement de calvitie ; beaux garçon ; très distingué ;
lorgnon en or. » Il a 31 ans.
12

Le 16 janvier le baron Rodolphe von Koenig arrive à Beaulieu disant venir de Marseille. Il
descend à l’hôtel Bristol où il occupe successivement les chambres 410, 414 et 426. Le
lendemain, le casino de Monte-Carlo lui délivre une carte d’admission valable pour un mois.
À compter du 6 février une dame Hilda Stallmann est signalée comme séjournant à l’hôtel
de Russie à Monte-Carlo. Elle se dit rentière, originaire de Berlin et se déclare « femme de
directeur ». Elle est accompagnée d’une femme plus jeune, 30 ans environ, inscrite sous le
nom de Lina Hollfetter, qu’elle dit être sa fille et soeur de Koenig. Hilda Stallmann paraît la
cinquantaine, grande et forte les cheveux châtains rassemblés en un gros chignon tombant par
derrière, elle porte des lunettes. Lina Hollfetter est de corpulence moyenne, cheveux blonds,
des tâches de rousseur sur le visage, un nez fort. Elle est bien mise mais n’est pas jolie. Elle ne
ressemble en rien à son prétendu frère. Ces dames reçurent deux ou trois fois la visite de von
Koenig qu’elles disent être leur fils et frère. Le 11 février ils firent ensemble une promenade
sur le littoral puis se sont rendus en voiture à Nice. Koenig prit congé d’elles devant la Poste
où il entra pour y déposer une lettre. Ces dames rentrèrent en voiture seules à Monaco. Elles
quittent l’hôtel de Russie le 13 février et prennent le train de 10 h 50 pour l’Italie désirant se
rendre en Allemagne. Le jour même de leur départ elles ont adressé au directeur de l’hôtel une
carte postale pour le prier de leur faire parvenir à Munich, poste restante, toute correspondance
arrivant au nom de Madame Stallmann.
Au 16 février, von Koenig n’est allé à Monte-Carlo qu’à deux reprises. Il passe chaque fois
son après-midi seul au casino puis retourne à Beaulieu. Il quitte peu l’hôtel Bristol dont il
semble avoir fait son quartier général. Il y reçoit souvent la visite de trois individus habitant
Nice : Schwab et Owen, sujets britanniques, et un italien nommé Piacelli – ou Pigliacelli. Se
trouvent aussi à l’hôtel deux américains, Springer et Walsch, qui affectent ne pas connaître
von Koenig, et qui rentrent régulièrement chaque matin entre 5 et 6 heures, venant tantôt de
Monte-Carlo, tantôt de Nice. Walsch est rentré un matin avec la figure abîmée et en sang. Les
allures de ces deux individus sont jugées très louches et, dans l’entourage, on les prend pour
de hardis chevaliers d’industrie.
Toujours très élégamment vêtu, Koenig se trouve chaque jour dans le magnifique hall de
l’hôtel Bristol à l’heure du thé. Il est évident qu’il cherche à se lier avec les nombreux clients
présents à cette heure mondaine. Le fait qu’il parle couramment plusieurs langues, notamment
le Français, l’Anglais, l’Espagnol et l’Italien lui facilite les rencontres.
Dimanche 16 février. Le Préfet informe la Sûreté que Koenig n’a rien révélé de suspect au
point de vue national – c'est-à-dire pas d’activité d’espionnage. Il passe son temps dans les
salles de jeu de Monte-Carlo, lorsqu’il n’y est pas c’est qu’il joue dans sa chambre avec
13

d’autres voyageurs. Il a perdu d’assez grosses sommes à Monte-Carlo, il y a donc lieu de


craindre qu’il ne quitte bientôt la région. C’est pourquoi, dit le Préfet, il faut lui notifier
l’arrêté d’expulsion sans plus tarder et procéder à une perquisition. Sauf contre-ordre, cela sera
fait mardi matin 18 février.
À Nice, au Cercle de la Méditerranée et au Cercle Masséna von Koenig rencontrait Salies
Schwab, fils du général anglais, et Owen de nationalité anglaise. Ces deux derniers paraissent
être des jeunes gens bien cotés dans les salons mondains et devant appartenir à des familles
honorables. Tous les trois se sont retrouvés à l’hôtel Bristol ce dimanche et sont partis
déjeuner ensemble. Owen, était informé d’un bon coup à tenter à l’hôtel Bristol et venait
avertir ses complices et dresser avec eux un plan d’opérations. En effet, le fils du richissime
anglais fabricant du jus de viande Bovril, George Lawson-Johnston, était arrivé dans la
journée à l’hôtel. Le soir même, l’américain Springer se met en relation avec le nouvel arrivé.
Schwab et Koenig se joignent bientôt à eux. Ils entament une partie de billard au cours de
laquelle plusieurs bouteilles de champagne, offertes de part et d’autres, sont vidées. Owen et
Koenig cherchent alors à attirer le fils Bovril dans un salon particulier qu’ils avaient loué tout
à côté de leurs chambres. Mais le jeune anglais, avisé ou fatigué, préféra aller se coucher.
Lundi 17 février, von Koenig en compagnie de Piacelli, se rend à Monte-Carlo. Ils passent
la majeure partie de leur temps dans les salons du casino. Ils ne rencontrent personne et
rentrent tous les deux à Beaulieu dans la soirée.
Mardi 18 février, hôtel Bristol, chambre 426. À 9 heures du matin, sur instruction du Préfet
des Alpes-Maritimes l’arrêté d’expulsion en date du 20 août 1901 est notifié à Rodolphe
Stallmann alias baron von Koenig, par un Commissaire spécial accompagné de deux
gendarmes qui procèdent à son arrestation. Une perquisition en règle permet de saisir
différents papiers et objets. Interrogé sur ses antécédents et sa manière de vivre, Koenig
déclare :
« Je me nomme Rodolphe von Koenig et non Koenig, âgé de 31 ans, né à Hanovre 16 le 14
avril 1871 de Louis et de Ulda Paech, célibataire rentier. […] Le petit répertoire que vous avez
saisi renferme les noms et adresses des amis que j’ai un peu partout. Ce sont, pour la plupart,
des relations que je me suis créées dans toutes les parties du monde, autour des tables de jeux.
Je voyage constamment et joue partout. Parmi mes connaissances je puis vous citer une dame
Hélène Stallmann que j’ai vue à Monte-Carlo ces jours-ci avec une amie Mme Holffetter.
Mme Stallmann habite ordinairement Mulhouse. Je connais aussi M. Springer et un sieur
Mansmann que j’ai vus pour la première fois il y a 5 ou 6 ans au casino de Spa. J’ai aussi des
16
En réalité il est né à Berlin.
14

relations avec un sieur Victor Bouchet propriétaire à Guercheville 17. Je connais également un
sieur Steinitz, associé à la maison Harper et C° à Londres, 78 Newgate Street près de la
cathédrale Saint Paul. Je connais aussi M. Payn, bourgmestre à Maritzburg18 qui possède une
fortune colossale dans le sud africain. Il se trouvait à Londres il y a un mois environ, mais il a
dû repartir pour le Natal. Je suis intéressé dans quatre mines d’or que je possède en association
à Macequece, colonie portugaise située près du Transvaal. »

Von Koenig est incarcéré à Nice aux « nouvelles prisons » (construites en 1887). Une fiche
anthropométrique est établie par le gardien-chef le 22 février19 :
Taille : 1,82 m Envergure : 1,78 m Buste : 0,94 5 m
Tête : longueur : 19,6 cm Largeur : 15,4 cm Zygomatique : 14,5 cm
Pied gauche : 27,6 cm Doigt gauche, médius: 11,5 cm, auriculaire:8,8 cm
Coudée gauche : 46 cm
Le gardien-chef relève des marques particulières qu’il a transcrites en abréviations non
compréhensibles.
La perquisition de sa chambre d’hôtel a permis la saisie de différents objets et papiers : des
cartes à jouer, un répertoire, des cartes de visites, un carnet d’adresses, quelques
correspondances, notamment avec Payn, bourgmestre de Maritzburg ; et une photographie de
lui-même, certainement celle présentée ici car des objets et des correspondances se retrouvent
dans le dossier des Archives nationales (mais pas les cartes ni les dés…). La présence de deux
cartouches de guerre l’une anglaise et l’autre allemande émeut le commissaire et le Préfet ;
elles ne seront pas envoyées à Paris. Par une lettre datée à Londres du 25 mars von Koenig
demande qu’on lui restitue les différents papiers saisis et qu’on les lui les envoie aux bons
soins de Harper et C° à l’adresse du 78 Newgate Street ; notamment son répertoire d’adresses,
des lettres prouvant qu’on lui doit de l’argent et une enveloppe contenant des timbres-poste
neufs de différents pays d’Afrique. Et il précise « Comme on n’a jamais voulu me dire le motif
de mon arrestation, ni avant, ni pendant, ni après mon arrestation, je suppose qu’on m’a pris
pour une autre personne […]. »
En raison des relations suspectes de Koenig, le Préfet des Alpes-Maritimes demande le 20
février à la Sûreté générale son accord pour le garder en détention jusqu’à ce que sa situation
ait été examinée de façon très approfondie, notamment pour déterminer qui ont été ses
17
- Seine-et-Marne, près de Nemours.
18
- Aujourd’hui Pietermaritzburg en Afrique du Sud, pays Zoulou.
19
- Technique d'identification des personnes mise au point par A. Bertillon, appliquée depuis 1883, consistant à
relever des mesures de certains os. Voir Identification anthropométrique, instructions signalétiques, Ministère de
l'Intérieur 1885.
15

victimes. Le 25 février, une note de la Sûreté générale au Préfet donne l’ordre de libérer puis
d’expulser Koenig : « …il n’y a pas intérêt à retenir plus longtemps cet individu et je vous prie
de donner les ordres nécessaires pour l’exécution immédiate de l’arrêté d’expulsion. »
Mercredi 26 février, Koenig est « extrait des nouvelles prisons à midi », il lui est accordé
24 heures pour quitter le territoire. Le commissaire Hiriart est chargé de le suivre et de ne pas
le perdre de vue une minute. Il se rend chez son avocat, Maître Cassin, pour récupérer ses clefs
qu’il lui avait remis, afin que l’on aille préparer ses valises restées à l’hôtel Bristol. En sortant
il va directement au restaurant de la Régence et se fait servir à déjeuner en compagnie du
commissaire. Au cours du repas son ami Wessel, qui cherchait à savoir ce qu’il était devenu
depuis son arrestation, entra dans le café accompagné d’une jeune femme, Elsa May. Il parut
tout heureux de le voir. Koenig lui raconta son arrestation puis il fut convenu que la jeune
femme, que Koenig appelait par son prénom, irait à Beaulieu pour faire transporter ses malles
à la gare Riquier et l’attendrait au passage du train à 18 h 38. La conversation ayant repris
avec le commissaire Hiriart, von Koenig déclara qu’il ne comprenait pas pourquoi on
l’expulsait, lui qui était tout disposé à rendre des services à la France. Il fit répéter à Wessel
qu’ils avaient formés ensemble le projet de fournir au Gouvernement français des
renseignements.
Vers six heures, von Koenig fut conduit en compagnie de son ami Wessel et du
commissaire Hiriart à la gare Riquier pour y prendre le train de 18 h 26 allant à Vintimille.
Wessel le quitta sur le quai, le laissant avec le commissaire et Elsa May. Dans le train il confie
à Hiriart qu’il souhaite opérer seul pour plus de sûreté, si le Gouvernement français venait à
l’employer. Il prétend bien connaître un capitaine d’artillerie allemand, et aussi un lieutenant
qu’il se chargerait de corrompre. Il se dit intime d’un général allemand chez qui il est reçu
comme le fils de la famille et qu’il serait à même de surprendre dans son bureau tout ce que
l’on voudra. Von Koenig demande le secret à Hiriart. Si l’on consent à se servir de lui, il
faudra lui donner une réponse à Vintimille, hôtel Terminus où il résidera jusqu’à samedi avant
de repartir pour Londres. Il précise qu’il y aura lieu de correspondre sous des noms d’emprunt
et qu’il retournera en Allemagne sur ses ressources personnelles, ne désirant pour rétribution
que ce qu’on voudra bien lui donner, ainsi que le retrait de l’arrêté d’expulsion20. Tout ceci fut
dit en l’absence de la jeune femme et von Koenig recommanda au commissaire de ne jamais
lui faire part de cette conversation. Koenig croit avoir été l’objet d’une dénonciation
calomnieuse, il semble ne pas s’être rendu compte de la surveillance dont il était l’objet. Il
affirme avoir toujours joué loyalement et de ne s’être jamais mêlé d’affaires louches. Il
20
- L’arrêté d’expulsion ne fut rapporté que le 9 juillet 1920.
16

reconnaît dépenser beaucoup, mais prétend en avoir les moyens avec les revenus de ses quatre
parts dans une mines d’or au Natal. Sans s'engager sur un résultat, Hiriart promit de rendre
compte de cet entretien et laissa entendre à von Koenig que cet arrêt d’expulsion n’était pas
définitif, et qu’il pourrait facilement revenir en France s'il fournissait des renseignements
d’ordre militaire sur l’étranger. Koenig promit de réfléchir à cette question. L’un des gardes du
corps lui remit alors l’adresse d’un bijoutier de Nice, en lui disant que s’il avait un jour un
renseignement important à communiquer, il pouvait écrire à cette adresse en demandant un
rendez-vous en France. Le commissaire le laissa à l’hôtel Terminus en compagnie d’Elsa May
qui devait rentrer à Nice puis le rejoindre Londres peu après.

La surveillance de la Sûreté générale ne cessa pas pour autant : le 11 juin 1902, il est
signalé à Amsterdam. Le 22 août, il se trouve à Londres où il prend par à un projet de
financement d'une ligne de chemin de fer qui doit traverser les États Unis de Kansas City à
Topolobambo21. Le projet est dirigé par Arthur Edeward Stiwell président de la Kansas City,
Mexico & Orient Railways Company, qui est à Londres où il a constitué un pool financier
comprenant des Anglais et des Hollandais. Le 13 septembre il débarque du Philadelphia22, sans
doute avec les associés de Stilwell, à New York. Le 19 septembre ils sont à Kansans City pour
étudier le plan financier de la construction de la gare terminale. Puis ils continuent leur voyage
sur le terrain afin d'examiner le futur trajet. Ils sont de retour à New York le 21 octobre et
visitent la gare Grand Central23. Le 16 novembre, il est de retour à Londres, 8, Ebury Street, et
repartira dans ses tournées des palaces européens, abandonnant après on ne sait quel bluf, les
chemins de fer pour se tourner vers le pétrole roumain. Le 5 décembre, il est signalé à Vienne.

Le 16 décembre, une note de la Préfecture de Police de Paris signale aux services de la Sûreté
générale qu Rodolphe Stallmann dit von Koenig se trouve probablement à Paris et demande «
si on peut procéder sans inconvénient à son arrestation ». Réponse : « […] au cas où sa
présence serait constatée, faire procéder à arrestation pour infraction à l’arrêté d’expulsion
[…]. » Enfin, le 16 janvier 1903 une note du signale qu’il a quitté Londres pour le Palace
Hôtel à Saint Moritz en Suisse.

21
- Kansas City est au centre des USA. Tolobambo est au Mexique sur la côte ouest à l'entrée du golf de
Californie.
22
- Brookklyn Daily Eagle, 14 septembre 1902, p. 52.
23
- The Anthony Bulletin, Thursday, September 18, 1902. The Evening Transcript, Saturday, September 20,
1902. The Bute Daily Post, Tuesday, October 21, 1902.
17

Les années 1903-1904 sont pauvres en informations. Il semble toutefois qu'il se soit occupé
de commerce de pétrole en Roumanie et de mines d’or en Afrique du Sud pendant la guerre de
Boers, agissant pour le compte d’une société financière anglaise. En avril 1093 il est au Grand
Hotel du Quirinal à Rome24 et en décembre 1903 il est signalé à Gênes.

En 1905 il repart pour l’Argentine, sans doute pour spéculer à nouveau sur la vente de
terrains. Sur le bateau il rencontre Marie Renée Lemoine et sa mère, qui retournent à Buenos-
Aires. Le mariage sera reçu par un archevêque oncle de la mariée le premier novembre 1905.
Le 25 du même mois Monsieur et Madame débarquent du Thames à Southampton en
provenance de Buenos Aires, accompagnés du valet de Rodolphe, Frederik Barnes.

Le 29 juin 1906 Monsieur et Madame débarquent à Liverpool en provenance de Montréal


– pas de Barnes. Ils repartent certainement pour l'Argentine car ensemble ils franchissent à dos
de mulet la cordillère des Andes et se trouvent à Valparaiso le jeudi 16 août 1906, jour du
tremblement de terre qui a pratiquement détruit toute la ville faisant plus de trois mille morts.
Plus tard Marie Renée écrira le souvenir qui lui en reste, (voir ci-dessous chapitre Espagne).

1907 et 1908 sont deux années qui feront charnière dans la vie de Stallmann/Koenig : il
veut se rapprocher des services secrets français et il réussira. Le Commissaire spécial de Nice,
Hiriart, adresse le 22 mai 1907 au Directeur de la Sûreté générale une note l’informant qu’il a
reçu une proposition du baron von Koenig de faire parvenir à une adresse discrète des
renseignements et documents concernant la défense de l’Allemagne. Stallmann avait connu ce
Commissaire lors de son expulsion en 1902. Il invoque son mariage avec une française, qu’il
serait heureux de rentrer en France même provisoirement ; qu’il n’a jamais été espion et qu’il
désire par amour pour sa femme être utile à la France. Il faut lui répondre par son
intermédiaire, elle se trouve actuellement au Grand Hôtel à Lugano.
Le 30 mai Hiriart reçoit la réponse de la Sûreté : « Après entretien avec le Ministre de la
Guerre, vous n’avez pas à accepter les propositions qu’un étranger vous a adressées. Mais
vous pouvez lui répondre qu’il n’a qu’à écrire à l’adresse suivante : HK. 1925, poste restante,
bureau 31, Paris, en indiquant la nature des renseignements et documents qu’il se dit en
mesure de procurer. » Mais Koenig n’attend pas la réponse, et adresse ces documents, par un

24
- Brooklyn Daily Eagle du 19 avril 1903, p. 11.
25
- Une note séparée, manuscrite, anonyme précise : « HK 19 adresse donnée par le Colonel Brissé le 28 mai, il
n’y a aucun danger à l’envoyer à von Koenig, car elle est brûlée. Si sa proposition paraissait sérieuse, on lui
enverra une autre adresse. »
18

courrier posté à Ouchy-Lausanne, au commissaire qui les fait suivre à Paris le 3 juin. Il s’agit
de « trois plans d’un appareil destiné à remplacer la télégraphie optique par des drapeaux ». Le
commissaire doute de l’importance de ces documents bien que Koenig l’affirme. La Sûreté les
transmet à la Section Renseignement du Ministère de la Guerre qui les lui retourne le 11 juin
avec la mention : « sans valeur ».
En 1906/1907 Clémenceau, Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur, réorganise la
police en créant une structure centrale de police judiciaire à compétence nationale et de
brigades régionales mobiles qualifiées plus tard de « Brigades du Tigre ». Ces brigades sont
coordonnées par un service de Contrôle général dirigé par Jules Sébille, et ne tardent pas à
s’opposer aux inspecteurs de la Préfecture26.Les missions de contre-espionnage leur sont
confiées conjointement avec le ministère de la Guerre qui, lui, a en charge l’espionnage.
« Durant la première guerre mondiale le contre-espionnage militaire fut logiquement
reconstitué. Dès la déclaration de guerre, le SR […], dépendant du deuxième bureau du Grand
État-major, s’était vu adjoindre des policiers de la Sûreté dirigée par le commissaire Sébille
[…] à qui fut attribué le titre de « conseiller technique pour le maintien de l’ordre aux
Armées » et qui avait le rang d’adjoint du chef du SR27. » Il obtiendra d'importants résultats
dans le démantèlement de réseaux d'espionnage allemands. Sébille enverra Stallmann en
mission en Espagne, il y restera de 1914 à 1920.

Dans un texte en forme de curriculum vitae daté à Berlin du 22 août 1945 28, Lemoine
(Stallmann/von Koenig porte ce nom depuis (1927) raconte ses débuts à la Sûreté générale :
« Au cours de l’année 1908, je suis rentré en contact avec Monsieur Jules Sébille (à cette
époque Contrôleur général de la Sûreté par la suite Directeur de la Police d’Alsace Lorraine).
Il me chargea d’une affaire relative à un certain agent allemand, depuis longtemps soupçonné,
mais contre lequel on ne parvenait à réunir aucune preuve. J’ai mené l’enquête à bien. L’agent
qui se nommait, je crois, Wehrpfennig, a par la suite été condamné. À partir de ce moment j’ai
traité pour Monsieur Sébille différentes affaires, mais aucune de grande envergure. La plus
intéressante fut celle d’un officier allemand qui nous fournissait des renseignements sur les
questions relatives à la T.S.F. de Spandau 29. Je me suis toujours refusé à m’occuper d’affaires
policières n’ayant pas trait à la politique. Je n’acceptai qu’une fois, Monsieur Sébille m’en

26
- http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-35592724.html. Consulté en 2010.
Voir aussi : Jean-Marc Berlière, in Vingtième Siècle, revue d’histoire, 1993, n° 39, pp. 23-37.
27
- Bertrand Warufsel in http://www.droit.univ-paris5.fr/warusfel/articles/HistoireCE_warusfel96.pdf. Consulté
en 2010.
28
- Les Russes sont entrés dans Berlin en avril 1945 ; les Français sont présents dans Berlin depuis la mi-juillet.
29
- Ville banlieue de Berlin.
19

ayant personnellement prié. Il s’agissait de rechercher à Londres une collection de monnaies


d’or anciennes, volée au Musée d’Amiens. Je rejoignis Londres où se trouvait déjà le
commissaire Picard et où je connaissais un certain Maringer (le même qui a été exécuté en
1943 à Berlin dans l’affaire Cartun), qui fréquentait tout un genre de monde. Je lui donnai les
indications que j’avais reçues de Sébille et, trois jours après, il me donnait les informations
nécessaires en me demandant de n’appeler le commissaire Picard qu’en dernière extrémité.
Moi aussi je préférai un arrangement amiable. Je donnai à Maringer 5000 francs (or en ce
temps) et lui dis : « Dites-leur : ou arrestation ou vente. » Maringer revint avec la collection,
environ cent pièces d’or du temps des Romains jusqu’au moyen-âge. Je les remis à Monsieur
Sébille qui voulut savoir qui étaient les voleurs. Je lui répondis que je n’étais pas un indicateur
de police. Le musée d’Amiens ne connaît pas le nom de la personne qui a retrouvé la
collection. »

Feuille de journal, Marie Renée von Koenig écrit le jeudi 6 août 1908 :
« Départ de Franzesbad30. Déjeuner au restaurant de la gare à Eyer, station à peu près
semblable à toutes et, comme chaque gare, construite en longueur, passablement enfumée et
sale. Séjour sans particulier attrait. La proximité des stations thermales apporte un passage
d’étrangers de toute s classes. Les meilleurs sont Anglais, Allemands, Américains. Les
provinces de l’Empire fournissent la basse plèbe : Hongrois, Tchèques, Bohèmes, Polonais,
beaucoup de Juifs et de Russes. Tout cela passe et repasse dans la bousculade des waiters
(garçons d’hôtel) graisseux.
« Je suis passé déjà par cette ville un soir de la fin d’hiver. J’y venais attendre l’express
d’Italie. Je me souviens de ma promenade mélancolique le long des vieilles rues pierreuses et
d’un clair de lune adorable sur une place ronde entourée d’arcades romantiques. L’église était
éclairée pour un office du soir, peut-être celui du dimanche. La rosace flamboyait, envoyait
dans la nuit tranquilles des reflets rougeâtres de prunelle cyclopéenne aux contreforts de
pierres bleuies par la pénombre nocturne.
« Ici, quelques poitrinaires pauvres viennent l’hiver, dans les montagnes…
« Arrivée le soir à Frankfurt où m’attend mon mari ; et après, une demi heure de train
jusqu’à Darmstadt. Nuit. Réveil. Voyage. Jugenheim. Retour.

30
- Station thermale voisine de Marienbad ; aujourd’hui en République Tchèque, à l’ouest de Prague, proche de
la frontière allemande.
20

« Nous avons visité l’exposition de Darmstadt, ou plutôt quelques pavillons. C’est


principalement une exposition d’architecture et de mobilier, les quelques maisons devant se
vendre ou se louer à des particuliers une fois l’exposition terminée. Ordre admirable, propreté
et parfaite organisation ; peu de monde. Impression de très moderne Allemagne à qui on ne
peut rien reprocher si ce n’est le manque d’un peu de charme qui n’y est pas. Les décorations
sont entièrement art moderne et, comme tout art est moderne respectable elles sont batardées
de moyen-âge. Une cheminée de cuivre martelé, intéressante ; une salle de bains à marches
descendantes, etc. Je m’attriste aux chambres à coucher : c’est beau l’hygiène, la simplicité,
mais peut-être un peu plus de souplesse dans les lignes, hein ? serait plus satisfaisant ?
Retour à Frankfurt. Promenade. Départ pour Breslau. Solitude. »
Samedi 22 août. « À Marienbad depuis quinze jours et commençant à ressentir les
premières velléités de départ. Les averses intermittentes diluviennes coupent court à toutes les
promenades, enrhument tout le monde et réveillent les rhumatismes. Elles ont provoqué une
mauvaise humeur générale.
« Au début de notre séjour la bousculade était telle qu’il fallait envoyer un domestique faire
la queue devant la source pour obtenir un verre d’eau. On s’arrachait les tables de café.
Aujourd’hui le mauvais temps a éclairci les rangs. Ma vie s’écoule en babillages, massages et
promenades. »

Le 22 juin 1908 Koenig débarque du Rotterdam venant de Londres, à New York


accompagné de son valet F. Barnes, et disant se rendre à Montréal. Son épouse qui s'ennuie en
Allemagne le rejoindra. Peut-être depuis San Francisco31 ils rejoignent ensemble Honolulu où
ils embarquent le 16 novembre sur le Manchuria de la Pacific Mail Steamship. Sur ce même
bateau est présent un certain Maringer que l'on retrouvera sur la Côte d'Azur en 1942 (Voir
Paillole). Puis ils se rendent au Japon32 ; puis en Chine – Changhaï et Canton en décembre.
Arrivés fin décembre 1909/début janvier à Batavia sur le Rembrandt. Après un périple sue l'île
ils en repartiront le samedi 10 avril pour rentrer en Europe via Ceylan, Port-Saïd et Gènes. Et
ils continuent par l’Allemagne jusqu’en Hollande, pour, finalement, après être passés par
Londres et Paris, s’embarquer à Cherbourg le 21 juillet sur le Kronprinz Wilhelm à destination
de New York où ils arrivent le 26 juillet. Le voyage n’est pas fini : ils passent au Canada –
Montréal/Ottawa – pour se retrouver à Vancouver le 14 août. Là on perd leur trace exacte

31
- Comment d’Amérique du Sud ont-ils rejoint San Francisco ? Sans doute par le train, à bord du Overland
Limited, train utilisé par les compagnies Union Pacific et Southern Pacific. Voir, consulté en 2011,
http://en.wikipedia.org/wiki/Overland_Route_(Union_Pacific_Railroad)
32
- Sans doute sur le S.S. Mongolia de la Pacific Mail qui desservait les ports du Pacific à partir des USA.
21

jusqu’au 27 octobre, date à laquelle la Sûreté accorde à von Koenig une autorisation de séjour
à Paris.
La situation financière ne paraît pas très bonne. Marie Renée écrit à sa mère de Batavia le
14 février 1909 : « Pour tes chèques j’espère que tout s’est arrangé. Si ton 2e chèque de février
n’a pas été payé à la première présentation tu peux le représenter maintenant, il est bon à
présent. » et, en avril, de Bandung : « Ci-joint un chèque de 20 livres sur la Bankeverein de
Londres pour ton mois de mai. Le second chèque sur le Crédit Lyonnais est seulement un
duplicata du chèque de 500 francs que tu as déjà reçu pour ton mois d’avril. Si tu l’as déjà
touché, tu détruis ce chèque duplicata. C’est seulement par sûreté que nous te l’envoyons deux
fois. »

Lettre de Marie Renée à sa Mère, en date de l’Hôtel des Indes à Batavia du 23 janvier
1909 :
« Mother Dear – J’ai ta petite lettre écrite de Gênes d’abord puis finie à Paris et que j’ai
trouvé ce matin à la poste restante de Batavia. […] Nous espérons beaucoup en ce pays-ci : si
tout se passe selon notre désir nous partirons vers le 15 février pour l’Égypte et alors nous
serons tout prêt l’une de l’autre. […] Ma santé est très bonne jusqu’ici, je mange peu à cause
de la chaleur et aussi pour ne pas engraisser. Je suis à peu près dan le même état qu’à
Franzesbad, j’espère un peu plus mince – en tout cas pas enlaidie quoique très noircie. Il est
tout à fait intolérable de porter des gants par cette chaleur et l’ardeur de l’atmosphère, même
sans rayon directe de soleil, suffit à vous rôtir le teint. Quel déluge d’eau de roses et de
massages à « L’idéal fraîcheur » ! Les poils sont particulièrement exubérants et il faut se
plumer chaque matin ; je crois que ma pincette est l’objet le plus utile de tout mon bagage. Si
je la perd, j’en mourrai.
« Batavia est quelque chose de si parfaitement beau que je trouve plus vite fait de ne rien
dire. Il faudrait un livre. Tout ce que nous avons vu avant les Indes (hollandaises) n’était que
de la « roustampe » comme dit Rodolphe. On ne sait où regarder. Il y a des hommes nus avec
de grands chignons, des noirs drapés de pagnes de soie roses, coiffés de turbans verts et
pantalonnés d’orange ; des arabes tatoués, peints avec des anneaux de toutes les couleurs de
tous les côtés ; des femmes avec des boucles d’oreilles grands comme un tranche de melon,
des cornes dorées sur la tête, des sonnettes au cou – et des fruits violets, des fruits verts
perruche, des jaunes, des bleus paon, des noirs veloutés et des parfums ! et des chapeaux
tonkinois ! et des bœufs bossus ! et des palanquins ! et des femmes nues qui dansent dans la
rue ! et un soleil, et un soleil !! Bises gros fort de ta Renée.
22

Lettre de Marie Renée à sa Mère, en date de l’Hôtel des Indes à Batavia du 14 février
(1909) :
« Mère chérie – en cinq mois, deux lettres de ma Mère ! et impossible de faire autrement,
nous sommes trop loin pour communiquer avec le monde régulièrement après tous les zigzags
que nous avons exécutés sur la mappemonde. Maintenant notre séjour ici paraît se prolonger.
Rodolphe pense rester plus longtemps que au début, nous ne séjournerons pas en Égypte. C’est
le projet courant, modifiable au cours des évènements. Écris chez Krolik33 […].
« J’ai par les journaux quelques nouvelles générales et politiques sur la France. Nous
connaissons toute la ville ; tout le corps diplomatique dîne chez nous à chaque instant. Nous
sommes de tous les concerts, de toutes les fêtes de bienfaisance. On nous promène en auto, on
me couvre de corbeilles d’orchidées, de jasmins, d’hortensias. Notre impression définitive sur
ce beau pays n’est pas encore fixée. Mais quelle splendeur de végétation ! C’est l’extrême
tropique dans son absolu développement : le climat est irrésistible, en trois jours il nous a plié
aux habitudes du pays. Chaque matin à 6 heures nous sortons en voiture jusqu’à 9. De 9 à midi
c’est un défilé de visites dans notre petite véranda ; on s’offre du thé glacé, des fruits de toutes
sortes, bizarres inédits, des fruits poilus ou hérissés, rudes et cabossés, brillants comme de
l’émail ou duveteux comme des araignées, qui sentent la violette, le musc et le tanin. Après le
déjeuner nous nous couchons, non sans avoir barboté dans l’eau froide et nous dormons
jusqu’à cinq heures, heure où la vie reprend ici. […]. »

Lettre de Marie Renée à sa Mère, Bandoeng, avril (1909) :


« [Informations déjà citées sur des chèques adressés à sa Mère] Nous sommes toujours
dans l’île de Java, comme tu le vois. Le pays nous plait, nous enchante même ; nous resterons
ici jusqu’au 25 Avril, environ. Ensuite nous repartirons pour… ? Voilà, pour où n’est pas fixé,
peut-être directement pour l’Europe, pour Londres où nous arriverions au mois de Mai. Peut-
être rentrerons-nous par la même route que nous sommes venus, Chine et Japon. Nous serions
à Yokohama juste pour la saison chic des étrangers : le Printemps. Et nous rentrerions alors
par l’Amérique du Nord, à Londres au mois de Juillet. Alors, si les choses se passent comme
nous l’espérons nous pourrons nous offrir un vrai repos dans une confortable paix là où ça
nous chantera, sans autre préoccupation. Nous avons quitté Batavia hier après un séjour de
cinq semaines tout semé de triomphes et de plaisirs. On nous a couvert de fleurs à la gare et
nous devons revenir pour quelques jours avant notre départ définitif des Indes Hollandaises.
33
- Aucune indication de trouvée sur ce personnage dont c’est ici le seule mention.
23

Pour le moment nous visitons les petites villes de l’intérieur de l’île, les temples célèbres.
Nous ascensionnerons les grands volcans. tout est fleuri, verdoyant, touffu, branchu, coloré,
peinturluré, bigarré, cornu, nu et magnifique. Il y a des insectes fleurs, des insectes feuilles,
des insectes branches ; il y a des orchidées grandes comme des soleils et des orchidées comme
des mouches ; il y a des écureuils volants, des serpents de toutes les formes ; il y a des fleurs
qui mangent les insectes ; il y a de grands singes qui ressemblent à des hommes et beaucoup
d’homme qui sont des singes*. Mille bécots. Ta Renée.
* C’est en pensant à moi que Renée dit cela. Mille baisers. Rodolphe. »

Malheureusement dans ces trois lettres Marie Renée ne donnent aucune indication sur les
occupations de son mari. Comment se procure-t-il ses revenus ?

Le 18 juillet 1909, Rodolphe Stallmann adresse une lettre au Ministre de l’Intérieur 34


« sollicitant de la haute bienveillance de votre Excellence la suppression de l’interdiction de
séjour en France qui pèse sur moi depuis six années. » Il argue des qualités de son beau-père
décédé, de sa famille française, de ses revenus et de ceux de sa femme et des services qu’il a
déjà rendu à Sûreté générale. L’avis du Préfet de Police est sollicité le 23 juillet ; il répond le
11 août qu’il estime que « en raison des antécédents du nommé Stallmann […] il n’y a pas lieu
d’accueillir favorablement la demande35 […] ». Le 27 octobre la Sûreté avise le Préfet qu’elle
accorde à Stallmann l’autorisation de séjourner à Paris pendant un mois. Cette autorisation
sera prorogée de deux mois le 27 novembre et de trois mois le 25 janvier 1910, le Préfet en
étant avisé…
D’octobre 1909 à décembre 1909 les époux Stallmann demeure dans un appartement
meublé 35 rue de Berri à Paris ; loué au nom de Madame Lasténia Lemoine, la mère de Marie
Renée, au loyer de 1000 francs par mois. Ils tentent de lancer un journal sportif intitulé « Le
Turf ». Puis ils déménagent au 47 rue de Courcelles dans un appartement encore loué au nom
de Madame L. Lemoine et richement garni de meubles anciens achetés à crédit chez divers
antiquaires. Une voiture avec chauffeur égyptien assure le service. Ils reçoivent beaucoup de
visites qui intriguent la Préfecture. Puis ils quittent Paris pour la Côte d’Azur où Stallmann

34
- Cette lettre manuscrite est envoyée de Londres, 93 Edmond Road, Bedford Park. (AN F/7/16006). Georges
Clémenceau, Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur depuis octobre 1906, est renversé le 24 juillet 1909 ;
il est remplacé par Aristide Briand.
35
- C’est à cette époque que débute une « dispute Police/Sûreté » relative à Stallmann/Koenig/plus tard Lemoine,
la police ne voyant en lui qu’un malfrat et la Sûreté puis le contre-espionnage, un collaborateur extrêmement
efficace. Cette « dispute » durera jusqu’à la seconde guerre mondiale. C’est un commissaire de la Préfecture de
Police de Paris, Christian Louit qui l’arrêtera à Berlin en août 1945.
24

sera arrêté et relâché. Le 6 février le Commissaire spécial de Nice adresse à la Sûreté : « Je


m’empresse de vous informer que le Commissaire de Police de Menton a arrêté hier et déféré
au Parquet le nommé Stallmann Rodolphe dit baron von Koenig pour infraction à un arrêté
d’expulsion, mais que vous aviez autorisé à résider provisoirement en France. Mis au courant
de ce fait, j’ai fait immédiatement mettre en liberté Koenig. Par un rapport qui suit, je vous fait
connaître les circonstances dans lesquelles cette arrestation a été opérée et maintenue par le
commissaire de Menton malgré le télégramme que j’avais envoyé en temps opportun. »
Depuis octobre 1909, la Sûreté Générale française ne cesse de proroger une autorisation de
séjour à Paris au grand dam de la Préfecture de Police qui ne voit en lui qu’un aventurier et un
escroc. C’est qu’il rend des services au Contrôleur général de la Sûreté, un dénommé Jules
Sébille qui lui impose toutefois une obligation : s’abstenir de paraître dans les lieux où l’on
joue.

Au printemps 1910 Koenig est signalé à Rome, où il aurait escroqué un espagnol au jeu de
baccara ; le consul d’Allemagne à Davos y signale sa présence. Mais le 9 mars 1910 il
débarque au port de Wellington (Nouvelle-Zélande) du vapeur Ulimaroa en provenance de
Sydney36. (Pas d’autres informations).
Le 10 juin une autorisation de séjour lui est accordée par la Sûreté pour trois mois « à la
condition expresse [ qu’il ] s’abstiendra de paraître dans les lieux où l’on joue. » Le 9 juin à
l’issue du délai le Préfet de Police de Paris signale Stallmann comme étant revenu à Paris avec
son épouse et sa belle-mère. « Les nouveaux renseignements recueillis sur le compte de cet
étranger confirment en tous points ceux que je vous ai précédemment transmis et lui sont des
plus défavorables. » Il demande à la Sûreté de lui faire parvenir de nouvelles instructions.
Le 10 novembre la justice britannique lance un mandat d’arrêt avec demande d’extradition,
à l’encontre de Koenig sur une plainte déposée à Londres par Fritz Beckhaus et une autre par
Rudolph Kiepert – que l’on retrouvera lors du procès – pour escroquerie au jeu, à l’encontre
de von Koenig et de deux complices, le Comte Wolff-Metternich et Noël Newton.
En décembre 1910 le Ministère de la Justice avise la Sûreté générale que l’ambassade
d’Allemagne demande l’arrestation provisoire de Rodolphe Stallmann en vue de son
extradition, et la saisie de l’argent et des objets de valeur en possession de l’inculpé. Le
ministère transmet une copie de deux mandats d’arrêt du juge d’instruction de Berlin. Les
deux mandats en date du 17 et du 20 décembre, sont émis aux chefs d’inculpation

36
- Voir in Evening Post, périodique de Nouvelle-Zélande, 10 mars 1910, p. 6. Commandant Wyllie.
25

d’escroquerie et faux en écritures à l’égard de Georges von Dippe et de Fritz Beckhaus. La


Sûreté en informe le Préfet de Police de Paris.
Et puis le Ministère des Affaires Étrangères prévient que selon la police de Berlin, l’inculpé
serait depuis 8 jours au 47 de la rue de Courcelles ; et le Ministère de la Justice informe que,
selon les indications allemandes, Stallmann séjournerait à Villeneuve Saint Georges. Ce n’est
que fin décembre que le Préfet de Police transmet à la Sûreté générale un rapport indiquant
que le soi-disant baron von Koenig serait à Turin avec sa femme et sa belle-mère ; et qu’il
« serait affilié à une bande d’escrocs cosmopolites opérant surtout dans les villes d’eau, sur les
paquebots et dans les trains de luxe. »
Le mandat d’extradition britannique atteignit Stallmann le 26 avril 1911 en Inde. Il fut
arrêté sur le vapeur Caspian qui remontait la rivière Hooghly pour rejoindre le port de
Calcutta, et fut aussitôt placé en prison37. Les argument de ses avocats amenèrent la Haute
Cour de Calcutta à considérer que l’arrestation n’était pas conforme à l’Indian Extradition Act,
notamment parce que le fait de l’avoir emprisonné impliquait qu’il avait été jugé coupable, or
l’accusé n’avait pas eu la possibilité de présenter sa défense devant un tribunal. Un jugement
du 21 août 1911 le remit en liberté.
Stallmann, sous le nom de Korff-Koenig et le comte Wolf-Metternich sont appelés à
comparaître le 3 octobre 1911 pour avoir trompé des officiers au jeu. Stallmann ne
comparaîtra pas, il est en Inde et la Cour de Justice de Calcutta a refusé son extradition. En
raison de sa faiblesse d’esprit le comte n’écopera que de 3 mois de prison.
Un journal de Berlin publia un article au titre « L'Inde livre le baron Korff-Koenig – Le roi
des joueurs rentre ». L’information de sa libération n’était pas encore parvenue.
« Berlin, 19. Août 1911 – Rodolphe Stallmann alias baron Korff-Koenig Roi des Joueurs,
recherché pour cause de tromperie, est sur le chemin du retour des Indes à Berlin. Il a été
remis aux services de police allemands après de longues péripéties. Stallmann est issu d'une
famille de commerçants berlinois. Ici l’attendent beaucoup de désagréments, mais aussi le
plaisir de recevoir un héritage conséquent de sa mère.

Il n’a pas été facile d’exécuter le mandat d’arrêt du juge d’instruction de Berlin à l’encontre
de Stallmann. Au début de l’année le Consul général d’Italie avait établi que Stallmann
résidait dans un hôtel luxueux de Gardosa dans les Alpes. Il occupait une suite sous le nom de
Monsieur Kerner avec des domestiques. Stallmann fréquentait assidûment des officiels

37
- Voir in National Library od New Zealand : Waikato Argus, 3 mai 1911, p. 2 ; New Zealand Herald, 2 mai
1911, p. 5 ; Hasting Standard, 1 mai 1911, p. 1.
26

portugais avec qui il jouait de grosses sommes. Un jour il disparut ; un vapeur l’avait emporté
lui et son valet de chambre sans que son nom figure sur la liste des passagers, si bien que sa
trace avait disparu. Stallmann-Korff-Koenig possède un hôtel particulier à Paris et doit
disposer de ressources financières considérables. L’on sait qu’il a pris contact,
télégraphiquement des Indes, avec ses avocats berlinois, J Meyer et D. Werthauser ainsi
qu’avec Berstein, conseiller à la Cour à Munich. L’extradition a été demandée auprès du
gouvernement Indien sous la seule accusation de tromperie, une condamnation ne pourra être
prononcée que si des actes frauduleux sont prouvés.
Il sera finalement arrêté à Londres le 29 mars 1912 à la demande de l’Allemagne, sous
deux chefs d’inculpation : d’une part, escroquerie envers von Dippe et d’autre part, pour avoir
gagné 25 000 livres en 1909 à un fermier qu’il avait enivré. Il comparaît le 5 mai devant le
tribunal de Bow Street, ainsi que le relate un journal anglais. Remis en liberté, il est arrêté à
nouveau un soir du mois d’août au sortir d’un club de jeux et extradé vers l’Allemagne manu
militari. Débarqué à Hambourg le 17 août, il est remis à la police qui le transfert à Berlin.
Le 6 septembre 1912, le Ministère de la Justice français informe alors le ministère de
l’Intérieur que « Les autorités impériales se désistent de leur requête à l’égard de Rodolphe
Stallmann, cet individu ayant été arrêté à Londres et extradé par le Gouvernement
britannique. » Il faut dire que la Sûreté Générale n’avait pas mis beaucoup d’ardeur pour le
retrouver.
Les audiences du procès se tiendront à Berlin du 26 mars au 10 avril 1913. Ils auront une
répercussion médiatique importante, jusqu’en Australie. Stallmann/Koenig avec d’autres
inculpés pour les mêmes motifs et complicité, comparaît devant le tribunal de Berlin durant
deux semaines. Le 10 avril Stallmann est condamné à neuf mois de prison.
Quelle a été sa situation à Berlin pendant les neuf mois que dura l’instruction du procès,
c'est-à-dire entre le 17 août 1912 et le 10 avril 1913 ? Randal, son fils aîné naît le 30 juillet, ce
qui permet de déterminer un époque de conception : le mois de novembre durant lequel il était
sous le coup de la prison préventive. Rien ne permet de croire qu’il s’est « évadé » ;
conception en prison, ce qui paraît peu probable, ou remise en liberté sous caution ? Dans le
procès verbal des audiences devant le tribunal, il n’est fait, quant à Stallmann, aucune allusion
à sa présence en prison, ce qui conforte cette dernière hypothèse. Se pose alors la question de
la provenance de l’argent de la caution. Provient-il d’un compte bancaire ou d’espèces
détenues en Allemagne, ou d’Angleterre où il a été arrêté ? Son épouse qui, à n’en pas douter,
est à Berlin, lui a-t-elle apporté le nécessaire de Paris, l’a-t-elle été cherché à Londres ? Pas de
réponse. ?
27

Comparaissant libre devant le tribunal, la condamnation, prononcée le 10 avril 1913, à un


an de prison compte tenu des neuf mois de détention préventive, a-t-elle été effectuée pour les
trois mois restant ? Il semble que non, car en juillet – ou avant – il est en France et demande à
la Sûreté générale une autorisation de séjour qui lui est accordée le 19. Sa femme est à Paris
depuis le mois de mars, son fils naîtra à Paris, le 30 juillet à 6 heures du matin au n° 30 de la
rue de la Faisanderie.

Peut-être que, ayant compris qu’il avait été recherché en Grande-Bretagne, en Allemagne et
en France, il lui valait mieux en terminer avec cette activité de joueur. L’autorisation de séjour
accordée le 19 juillet « à la condition expresse [qu’il] s’abstiendra de paraître dans les lieux où
l’on joue. » est renouvelée en novembre. C’est à partir de cette époque que les relations de von
Koenig se resserrent avec la Sûreté Générale française pour laquelle il avait déjà effectué
plusieurs missions, et ensuite avec les services de contre-espionnage qui en sont issus. Il
s’assura ainsi leur protection jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale pour ses affaires
qui ne porteront plus sur le jeu.

Berlin 1913, le procès

En ce 1er juin 1910 le lieutenant Georges von Dippe du 10e régiment de Hussards, jeune
homme de vingt ans de bonne et riche famille, arrivait à la gare Lehrter de Berlin, en
permission de Stendal où son régiment est cantonné. Dans le train une vague connaissance
s’était présentée, von Hennrichs, qu’il avait déjà rencontré lors d’un derby au champ de course
de Magdebourg ; grand et mince, proche de la quarantaine, Hennrichs portait l’air moderne
des élégants viveurs des grands cafés. L’oisiveté du trajet facilita la conversation, les quelques
cent kilomètres en parurent plus courts. À l’arrivée, il invita le lieutenant à descendre au même
hôtel que lui, le nouveau Fürstenhof, place de Leipzig. L’ancien bâtiment devenu trop exigu
avait été remplacé en 1905 par une imposante construction à l’image de l’Allemagne
florissante de ce début de XXe siècle. Les vastes salles brillaient de vieils ors, les garçons de
service, attentifs, s’empressaient vers les clients. Dans le hall ils rencontrèrent le baron von
Koenig qui se joignit à eux pour le déjeuner. Ils mangèrent et burent largement, levant leur
28

verre de champagne à toutes leurs gloires. À la fin du repas, un dénommé Niemela les ayant
retrouvé, von Koenig invita tout le monde à prendre le café dans sa suite. Le café but on passa
aux alcools. La conversation allait bon train. On en vint à parler du jeu de bridge et, comme
von Dippe ne le connaissait pas, von Koenig se proposa pour le lui faire découvrir. Il sonna le
garçon d’étage et lui demanda d’apporter deux jeux de 52 cartes. Après lui avoir expliqué les
règles et montré le mécanisme du jeu, Koenig laissa le jeune von Dippe réfléchir à une donne
qu’il avait constituée et entama avec Hennrichs, une partie de Rouge et Noir, pariant 100
marks qu’il gagnerait. De son côté Niemela, bien calé dans un fauteuil, somnolait
tranquillement.
Le but du jeu Rouge et Noir est de ramasser le plus grand nombre de cartes de la couleur
déterminée. L’on dispose trois paquets de 17 cartes sur la table devant deux joueurs, chacun
choisit son paquet, le troisième est mis à l’écart. La dernière carte détermine la couleur, rouge
ou noire, à rechercher. Chacun des deux joueurs retourne une carte de son tas et l’oppose à
l’autre carte. Celui qui sort la carte de la couleur désignée l’emporte et ramasse le pli ; si les
deux cartes sont de la même couleur, la carte la plus élevée l’emporte. À l’épuisement des
deux tas on compte les points : les cartes de l’as au 9 valent 5 points, et celles du 10 au roi en
valent 10. D’apparence anodine ce jeu est en fait un jeu très couru des joueurs professionnels
et des tricheurs. Le mécanisme de l'escroquerie est simple, l'aigrefin qui aura manipulé, voire
marqué les cartes, propose de parier sur chaque carte retournée. Sûr de gagner il s'arrange
alors pour perdre les petits paris et gagner les plus grosses mises.
Le baron von Koenig et von Hennrichs étaient complices, voici comment ils s'y prirent.
Quelque temps après avoir entamé la partie, von Koenig invita von Dippe à venir le conseiller
sur le montant à miser. Encouragé par ses nouveaux amis il prend part au jeu évaluant avec
Koenig les chances de gagner le pli suivant. Les mises devinrent élevées, quelques unes
montèrent à 5000 marks et d’autres atteignirent jusqu’à 30 000 marks. Hennrichs perdait pour
les petites sommes, mais gagnait constamment pour les fortes sommes. Le jeu ne dura pas
longtemps, un quart d’heure. Puis on constata qu’il était inscrit au compte de la banque que
von Koenig et von Dippe étaient redevables de 160 000 marks. Là-dessus Koenig feignit de
s’insurger, cria que le montant de la perte était trop élevé pour lui et, de rage, déchira les cartes
en petits morceaux. Hennrichs prit Niemela à témoin, Koenig et von Dippe ayant perdus, ils
devaient payer. Von Dippe eut beau objecter qu’il n’avait fait qu’aider von Koenig et qu’on ne
jouait pas réellement, on lui répondit qu’il avait pris part au jeu et qu’il devait donc supporter
la moitié de la perte. On discuta alors de la manière de régler l’affaire. Hennrichs tira
opportunément de sa poche des formules de lettre de change. Koenig accepta une traite de
29

80 000 marks, il sait qu’il ne la paiera pas. Ne pouvant s’esquiver von Dippe se vit dans
l’obligation d’en faire autant ; il signa la traite : « Accepté quatre vingt mille marks. V.
Dippe. » Dans son désarroi il écrivit deux fois « 80 000 marks ».
L'escroquerie bien rôdée s'est parfaitement déroulée : les trois complices ont amené en
douceur von Dippe, jeune homme fortuné, à perdre une coquette somme grâce à un jeu de
cartes falsifié qui, en fin de partie, a été soigneusement détruit, toute preuve de tricherie se
trouvant ainsi supprimée. Il a ensuite suffi au gagnant, ici Hennrichs, d'établir une traite à son
nom et de la faire "accepter" par von Koenig, le complice perdant, pour conduire leur victime,
le pauvre von Dippe, à accepter la sienne.
Pour donner à l’escroquerie un minimum de vraisemblance, il est nécessaire que la traite
acceptée par von Dippe change plusieurs fois de mains. Hennrichs endossa la traite au profit
de Koenig, qui l’endossa à un troisième complice, Noël Newton. Ces deux endos doivent faire
accroire que la traite représente de réelles transactions, pour cela Koenig certifie en avoir payé
le montant en espèce à Newton, ce qui garantit qu'elle n'est pas fictive et permet à ce dernier
d'en réclamer le paiement au jeune grugé.
Par ailleurs, sachant que les jeux de hasard sont interdits aux officiers, les tricheurs
internationaux et les joueurs professionnels cherchent et reconnaissent dans les cafés et les
restaurants d’hôtels des grandes métropoles et des stations thermales, l’officier allemand mis
en civil, assurés alors de sa discrétion. Si besoin est, l’acceptation d’une traite permet,
d’exercer une pression sur l’officier par la menace d’une plainte auprès du Colonel du
régiment. Ainsi, en juillet, von Hennrichs informe par lettre le lieutenant qu’il avait endossé la
traite au profit de von Koenig, lequel, au mois d’août, l’invita par courrier à s’acquitter. Peu
après von Koenig endossait cette traite en faveur de Noël Newton, affirmant en avoir reçu le
montant en espèces et ajoutait de sa main « Payable Deutsche Bank, Banque principale
Berlin. », mention qui ne figurait pas sur la traite à la signature de von Dippe. Koenig sera
condamné pour ce faux.
En septembre le lieutenant von Dippe se trouvait en manœuvre à Rosslau (sur l’Elbe, au
sud ouest de Berlin), il vit s’approcher une automobile sur le champ de manœuvres, deux
messieurs en sortirent. L’un, se présentant comme étant Noël Newton, demanda le paiement
de la traite en sa possession. Von Dippe lui répondit qu’il allait se rendre à la Deutsche Bank à
Berlin et qu’il l’informerait de la date à laquelle il pourrait y toucher le montant. Von Dippe
prévient alors son avoué qui, avec l’aide de la police, réussit à se faire remettre la traite.
Newton, interpellé par la police, déclara alors avoir versé à von Koenig 40 000 marks pour la
30

traite. Von Dippe porta plainte, mais omit de citer la présence d’un troisième complice,
Niemela ; on verra durant le procès pour quelle raison.
À cette date von Koenig est connu dans toute l’Europe comme escroc international, de
même que Newton ; quant à Hennrichs, la police l’identifia sous le nom d’un ressortissant
roumain nommé Bujes.
Le procès se déroula à Berlin du 26 mars au 10 avril 191338. Le procès eut un certain
retentissement médiatique, des rieurs dans la salle, la présence d’un dessinateur, éconduit il est
vrai, la participation du Président à une démonstration de Rouge et Noir, et son refus que les
audiences soient filmées. Des informations de Presse circulèrent en Angleterre, en Hollande, à
Singapour et jusqu’en Australie. Stallmann comparut en compagnie d’autres joueurs et
quelques fois complices entre eux : Niemela et Kramer, Bujes alias Hennrichs qui, condamné
en mars 1912 à un an de prison pour tricherie au jeu, fut appelé comme témoin. Le tribunal
était présidé par un vieux monsieur d’allure aimable, qui avait perdu le bras gauche le 18 août
1870 non loin de Metz, à la bataille de Gravelotte.
Rodolphe Stallmann, de taille moyenne, très distingué, à l’allure d’un cavalier de classe
international ; son regard précis se devinait derrière des binocles en or, lui donnait l’air
supérieurement intelligent. Né le 14 avril 1871, fils du bijoutier Louis Stallmann et de Hulda
Paech, de confession protestante.
Benno Kramer, autre prévenu, était plutôt grand avec des épaules larges, à la figure
malicieuse. Né en 1855 à Nordhausen. Il avait déjà effectué à Londres en 1912 quatre
semaines de détention comme directeur d’une maison de jeux.
Edmund Niemela était un petit monsieur paraissant très jeune, soigneusement habillé, les
cheveux blonds coiffés avec une raie, la moustache blonde bien soignée. Militaire au grade de
lieutenant, il avait obtenu sa licence de pilote d’avion le 27 mars 1911 39. Un beau visage si ce
n’était la pointe du nez sectionnée lors d’un accident d’avion. Fils de vétérinaire, il était né en
1884 à Ratibor en Silésie.
Comme tous les prévenus doivent se défendre, parfois les déclarations et affirmations
affirmées à la barre du tribunal s’éloignent de l’exactitude des faits. Liberté oblige.

Le Président commence par interroger Stallmann.

38
- Le procès-verbal des audiences a été repris dans : Interessante Kriminal-Prozesse von Kulturhistorischer
Bedeutung, Volume 10. Auteur Hugo Friedlaender – Nabu Press 2010 – ISBN 1142769054, 9781142769055,
314 pages – d’où nous tirons ces extraits ; édition originale 1922.
39
- Licence n° 78, http://www.autoveteranen.de/flugzeug/piloten.html (Consulté en 2010).
31

LE PRÉSIDENT : Accusé Stallmann je dois tout d’abord examiner votre situation personnelle.
Votre père était propriétaire dans Orianenstrasse au n° 98. Qui était en réalité votre père ?
STALLMANN : Mon père était fabricant-bijoutier et alors rentier.
LE PRÉSIDENT : Racontez-nous donc quelque chose de votre passé.
STALLMANN : J’ai fait mes études à Berlin au lycée Louisenstädtische. Après avoir quitté
l’école j’ai pris des cours de langues étrangères chez un professeur privé.
LE PRÉSIDENT : N’avez-vous pas entamer alors une autre activité ?
STALLMANN : Bien sûr, je travaillais dans une entreprise d’import-export, commissionnaire
en gros. Le travail administratif de bureau à recopier des papiers ne me convenait pas. Alors,
une fois terminées mes études linguistiques, je suis parti pour l’Amérique du Sud. En 1897
j’étais stagiaire au Chili à Valdivia dans une autre entreprise d’import-export que j’ai quitté
pour rejoindre le Venezuela à cheval. Là j’ai participé à la révolution dans un corps de
volontaires.
LE PRÉSIDENT : Quels moyens de subsistance aviez-vous ?
STALLMANN : Je recevais régulièrement les intérêts d’un capital de 20 000 marks et ma mère
me faisait parvenir 3 500 marks supplémentaires. Je suis resté un an et demi en Amérique du
Sud et suis rentré à Berlin.
LE PRÉSIDENT : Et vous aviez encore de l’argent ?
STALLMANN : À New York je trouvais de l’argent à la légation allemande. Mais je n’en
avais plus en arrivant à Berlin.
LE PRÉSIDENT : Que faisiez-vous donc ici à Berlin ?
STALLMANN : À cette époque mon beau-frère était négociant en vin, société Witkop à Unter
den Linden. Il avait fait construire un nouvel entrepôt sur la Postdamstrasse. Je l’ai aidé à
transférer son stock de vin, ce qui a permis de me faire qualifier de « commis ». Cela a bien
duré deux mois. C’est alors que j’ai eu l’idée d’aller à Monte-Carlo pour y jouer.
LE PRÉSIDENT : Vous aviez l’argent pour faire cela ?
STALLMANN : Bien sûr, environ 20 000 marks !
LE PRÉSIDENT : D’où aviez-vous cet argent ?
STALLMANN : De Richard Meier et Pariser, deux prêteurs d’argent. Je suis resté environ
deux mois à Monte-Carlo.
LE PRÉSIDENT : Et là, avez-vous gagné de l’argent ?
STALLMANN : Non, pas un pfennig. Alors je suis allé à Paris et à Spa.
LE PRÉSIDENT : Et c’est là que vous avez fait connaissance de mademoiselle Gaum et que
vous vous êtes fait appelé Koenig ?
32

STALLMANN : Effectivement.
LE PRÉSIDENT : Comment êtes-vous venus à vous faire appeler de ce nom ?
STALLMANN : Je ne sais pas moi-même.
LE PRÉSIDENT : Vous utilisiez donc un faux nom ?
STALLMANN : Toutes les maisons de jeux établissent une liste des noms de leur membres,
elle est envoyée à tous les clubs d’Europe concernés. Pour moi il était désagréable que le nom
de Rodolphe Stallmann apparaisse.
LE PRÉSIDENT : Ainsi, d’après vous la profession de joueur doit être quelque peu mal
famée ?
STALLMANN : Bien sûr. En un certain sens, je peux pas contester cela.
LE PRÉSIDENT : Vous êtes vous-même joueur.
STALLMANN : Oui. Je joue volontiers avec passion. Cependant j’ai perdu non seulement
mon argent, mais encore l’argent de mon père et de mon oncle ; ce qui ne peut être le fait d’un
professionnel.

Sur une remarque du Président, Stallmann explique que de Spa il est allé en d’autres villes
et puis à Munich avec sa maîtresse Anna Gaum. Celle-ci avait déclaré à l’instruction qu’elle
avait soutenu Stallmann par la vente de ses charmes. Stallmann rejeta tout à fait cette
allégation. À Munich, ne pouvant pas payer son compte d’hôtel, il renvoya l’hôtelier à ses
valises et à être payé plus tard à son heure. Moyennant quoi il a été condamné pour grivèlerie
à un mois de prison. Un signalement a été rédigé par la police à son encontre. Le
Président évoqua d’autres affaires de contrefaçon de documents et d’abus de confiance pour
lesquelles le délai de prescription lui était favorable. Pour sa défense Stallmann invoqua la
fausseté des accusations, le manque de preuve, l’injustice. Toutefois il reconnaît que l’argent
lui file entre les doigts.

LE PRÉSIDENT : Par la suite, vous avez disposé de fortes sommes d’argent. D’où
provenaient-elles ?
STALLMANN : Comme je l’ai déjà dit, j’ai fait commerce de terrains en Amérique du Sud. Il
n’était pas nécessaire d’avoir beaucoup de capitaux car, à vrai dire, le terrain là-bas ne coûte
que le prix du tampon des autorités. J’ai peu à peu investi 5000 livres sterling et en ai retiré
environ 400 000 marks. Ensuite j’ai travaillé pendant dix ans avec une grande maison anglaise
de placements financiers, notamment dans le commerce de pétrole en Roumanie. J’ai gagné, et
aussi perdu beaucoup dans certaines affaires.
33

LE PRÉSIDENT : De Munich, vous alliez en Belgique et en Angleterre.


STALLMANN : Bien sûr. À cette époque un ancien maître d’hôtel belge du nom de Marquet
avait reçu la permission de fonder des clubs de jeux, mais sous la condition que le Président et
les membres du comité soient Belges. Parmi mes relations il m’a été facile de trouver de tels
personnes. J’ai pu créer neufs clubs. Ce qui m’a permis de constituer un capital d’environ
100 000 francs pour aller à Londres. Là je me suis occupé de commerce de mines d’or et
j’allais en Afrique ; c’était pendant la guerre des Bœrs.
LE PRÉSIDENT : Quand vous êtes-vous marié ?
STALLMANN : En 1905.
LE PRÉSIDENT : Pour quelle raison utilisez-vous un titre de noblesse ?
STALLMANN : Parce qu’aujourd’hui cela présente beaucoup d’avantages ; par exemple une
meilleure chance de garantie d’être bien reçu dans les hôtels. Pour les mêmes raisons, en
Allemagne, certains officiers qui n’ont que la particule « von » prennent le titre de Baron. Ces
messieurs gravissent une marche. J’ai fait comme eux.
LE PRÉSIDENT : Prenaient-on garde continuellement à votre état de noblesse ?
STALLMANN : Dans de nombreux cercles j’étais connu comme « von Koenig » et j’ai fait
tout mon possible pour porter noblement ce nom.
LE PRÉSIDENT : Comment êtes-vous allé en Argentine ?
STALLMANN : Monsieur le Président, j’ai fait neuf fois le tour du monde, j’ai pu aussi aller
en Argentine !
LE PRÉSIDENT : Vous y êtes allé en 1905.
STALLMANN : J’ai fait la connaissance de ma femme, une demoiselle Lemoine, sur le bateau
pendant la traversée vers ce pays. Ma femme et sa mère retournaient en Argentine car le mari
de ma belle-mère était décédé l’année précédente, et le grand-père de ma femme avait souhaité
que ces dames reviennent.
LE PRÉSIDENT : Votre femme est la fille d’un médecin catholique et vous, vous êtes issu
d’une famille protestante.
STALLMANN : Pour que le mariage à l’église fût possible, j’ai signé une lettre réversale, par
laquelle je m’engageais à faire éduquer mes futurs enfants dans la religion catholique. Un
oncle de ma belle-mère était archevêque, il a entrepris un voyage de 48 heures à Buenos-Aires
pour nous marier.

Sur une remarque du Président concernant ses revenus, l’accusé précisa que son beau-père
défunt, médecin-chef à l’Assistance publique de Paris, n’avait aucune fortune personnelle,
34

mais que le grand-père de sa femme, Marcelino Escalada Baldez, avait réussi à se constituer
une fortune de 25 millions.

STALLMANN : Il avait vendu un terrain pour 8 millions de pesos neuf mois avant notre
arrivée. Il verse annuellement à ma femme et à sa mère une rente de plus de 40 000 marks, qui
sont aussi à ma disposition. Cependant je n’ai jamais exigé un seul pfennig de ma femme, car
je ne suis pas assez minable pour me faire nourrir par mon épouse.
LE PRÉSIDENT : Est-ce que vous vivez ensemble avec votre femme ?
STALLMANN : Je ne me suis encore jamais séparé de ma femme. Elle ne m’abandonnerait
jamais. Lorsque j’avais besoin d’argent pour mes affaires, je lui demandais « Aurais-tu 5000
marks ? » Elle me les donnait et je remboursais promptement. Notre mariage n’a pas été un
mariage d’argent.
LE PROCUREUR WEISMANN : Il est certain que l’accusé n’est pas sans fortune, au contraire il
possède plus d’argent que nous le croyions. Je voudrais bien savoir comment il a acquis cet
argent.
STALLMANN : En faisant du commerce pendant 10 ans à Londres ! Le renseignement du
Consul général sur la manière dont j’ai gagné de l’argent est complètement faux !
LE PRÉSIDENT : Vous avez été expulsé de France en 1901 en raison d’un soupçon
d’espionnage. Cependant, d’après les renseignements officiels de Paris, vous n’avez jamais été
arrêté ou poursuivi pour tricherie au jeu. Mais en février 1910, un Espagnol du nom de Coma
de Mora vous a accusé de lui avoir subtilisé à Rome un grosse somme d’argent au jeu de
baccara.
STALLMANN : Il s’agissait d’une tentative de chantage de la part de Mora ; tentative qui n’a
pas réussi.
LE PRÉSIDENT : Alors comment se fait-il que vous soyez qualifié de tricheur par la police
d’un certain nombre de pays ?
STALLMANN : Je me l’explique de deux manières. Tout d’abord, cette opinion a été suggérée
au Gouvernement français par la rumeur publique colportée par la presse. Je suis encore
membre de tous les clubs de jeux de Paris. Ensuite, j’ai la conviction ferme que le nom de von
Koenig est celui d’un tricheur qui a gagné à Davos et à Chiavenna, de grosses sommes
d’argent. Je suis devenu l’objet de toutes sortes de chantage, à tel point que cela est devenu
intenable. À ma demande j’ai été confronté aux personnes concernées, et celles-ci ont
immédiatement déclaré : « Attention ! ce n’est pas le même homme. Le von Koenig que nous
avons vu avait un nez en bec d’aigle ! » J’espère pouvoir apporter la preuve au cours de cette
35

audience de l’endroit où se trouve ce von Koenig. Cette accusation doit être le fait de la
comtesse Rodolphe von Arnim que ce von Koenig a escroqué de 600 ou 800 marks.
LE PRÉSIDENT : La police centrale de Paris vous qualifie de chef de bande organisée qui vit
de vols dans des trains de luxe, de tromperies et de faux jeux.
STALLMANN : C’est absolument faux !
LE PRÉSIDENT : En outre il est affirmé que vous avez participé au vol d’un sac de poste
rempli de bijoux en septembre 1908 à Münster.
STALLMANN : Sûrement là, la police a été victime d’une mauvaise plaisanterie. Je ne suis
jamais allé à Münster. Mais tout ce que l’on peut dire sur moi est possible. Si on affirme
aujourd’hui que j’étais avec Trenkler, cet abominable assassin qui tuait durant les
cambriolages de commerces, je suis impuissant à prouver le contraire.

Comparution de Niemela

LE PRÉSIDENT : Maintenant, j’en viens à l’interrogatoire de Niemela. Accusé Niemela


approchez ! Pourriez-vous nous préciser si vous avez quitté l’armée en raison de ce que vous
avez enduré comme aviateur ?
NIEMELA : Non Monsieur le Président. Je me suis retiré de l’armée en raison de problèmes
musculaires et nerveux. Je reçois actuellement une pension mensuelle de 83 marks.
LE PRÉSIDENT : Vous avez fait vos études au lycée de Ratibor, et puis à l’école Fischer, rue
Zieten à Berlin ; vous avez été reçu à l’examen d’aspirant officier. Ensuite vous avez été
formé comme aviateur au 124e régiment d’infanterie.
NIEMELA : C’est tout juste, Monsieur le Président .
LE PRÉSIDENT : Quel était l’état de votre fortune à cette époque ?
NIEMELA : Je recevais une solde de 150 marks en moyenne. Cela suffisait à mes besoins,
dans une petite garnison on ne dépense pas beaucoup. Un petit logement coûte 20 marks et
l’on peut manger le midi pour 90 pfennigs.
LE PRÉSIDENT : Du vivant de votre père vous receviez une pension de sa part ?
NIEMELA : Bien sûr. Il m’envoyait des sommes importantes pour que je puisse entreprendre
des voyages.
LE PROCUREUR : Quand vous n’avez plus reçu cette pension, vous ne pouviez plus
entreprendre de tels voyages, et pourtant vous le faisiez.
36

NIEMELA : J’ai parlé de cela avec mon avocat le Docteur Schwindt qui demandera à mes
parents d’apporter la preuve que j’avais les moyens nécessaires. J’ai reçu de mon beau-frère
environ 50 000 marks.
LE PRÉSIDENT : Pourquoi avez-vous refusé de parler de cela durant l’instruction
préliminaire ?
NIEMELA : À l’époque j’étais si malade et complètement abattu que je n’aurais pu donner
aucun renseignement exact à ce sujet.
LE PRÉSIDENT : Vous auriez pourtant pu dire que vous ne pouviez donner aucun
renseignement et non pas « Je refuse d’en donner. »
NIEMELA : En tout cas je peux montrer que je disposais à tout moment de moyens suffisants.
LE PROCUREUR : Des moyens suffisants pour voyager en automobile dans tout l’Europe ?
NIEMELA : Je voyageais comme lieutenant après avoir hérité. J’avais été invité par mon
beau-frère à voyager en Italie et sur les bords de la Mer Noire, mais j’ai refusé car mon père
était mourant. C’est alors que j’ai touché ma part d’héritage.
LE PRÉSIDENT : Qui était de combien ?
NIEMELA : C’était beaucoup subitement. Cependant j’ai emprunté de l’argent à mon beau-
frère et à d’autres en hypothéquant un terrain à Ratibor.
LE PROCUREUR : Pourtant votre père ne payait d’impôt que sur 6000 marks de revenu. En
outre, le terrain a été évalué à seulement 30 000 marks et supportait déjà une hypothèque de
18 000 marks.
NIEMELA : Ce n’est pas juste ! Le terrain a été évalué à 136 000 marks.
LE PRÉSIDENT : Vous avez reçu plus tard votre brevet d’aviateur ?
NIEMELA : Exact. Comme officier aviateur j’avais droit à des congés, j’en ai profité pour
aller souvent en France. J’ai volé à Pau, à Châlon sur Marne et d’autres aérodromes.
Finalement j’ai eu un contrat avec l’entreprise française Nieuport-Delage. Je devais participer
comme unique aviateur allemand à la course Paris-Rome, et, pour préciser, avec l’appareil qui
avait concouru à la coupe Gordon Bennett. Les pilotes étrangers étaient interdits par le
Gouvernement français, mais il leva l’interdiction pour moi à la condition que je ne survole
pas différentes fortifications, par exemple celles de Dijon. J’ai donc reçu une offre de la
compagnie Nieuport-Delage. Plus tard, je devais diriger une course automobile d’Argentine à
New York que George Alexander Borwin, duc de Mecklenburg, voulait organiser avec la
banquier américain Drex. Le capitaine de Le Roi devait venir à Paris pour m’engager quand le
37

mandat d’arrêt a été émis contre moi. Et puis je me suis rendu à Londres pour me faire
engager dans l’armée turque afin de participer à la campagne de Tripoli comme aviateur40.
LE PRÉSIDENT : Vous avez refusé de donner la raison pour laquelle vous avez démissionné
de l’armée. Voulez-vous aujourd’hui nous dire pourquoi ?
SCHWINDT avocat de Niemela : Bujes détient une lettre qui a son importance ici. Le nom
d’une noble dame est mentionné, avec qui Niemela était fiancé au Wurtemberg. Bujes devrait
être appelé comme témoin.
LE PROCUREUR : Ne serait-ce pas plutôt une dette de jeu qui serait venue à la connaissance
de votre commandant ?
NIEMELA : La dette dont il s’agit était seulement de 1500 marks. Je l’ai payée. Au régiment
on ne m’aurait fait aucune difficulté pour une dette aussi faible.

La situation financière du père de Niemela est alors longuement examinée. Le procureur


s’étonna de ce qu’un simple vétérinaire laisse autant d’argent ou un tel capital dans Ratibor,
qui puisse permettre à l’accusé d’avoir un train de vie aussi luxueux. Le défenseur de Niemela
fit part d’un document officiel de l’administration de Ratibor d’après lequel le terrain était
évalué à 60 000 marks.

Le Procureur rapporte que, installé à Londres, Niemela fit paraître dans le Berliner Lokal-
Anzeiger, en tant que capitaine d’artillerie, une annonce pour rechercher, en vue d’un mariage,
« une dame aisée et très distinguée. » Les réponses adressées au journal étaient envoyées à
Londres.
NIEMELA : Cette histoire m’a coûté 3000 marks. Pourtant cela n’a rien d’extraordinaire,
dans ce journal il paraissait tous les jours au moins cinq annonces similaires dans lesquelles
des officiers allemands recherchaient un mariage.
LE PRÉSIDENT : Êtes-vous, vous-même, joueur ?
NIEMELA : Non, même si je joue parfois au skat et au baccara. Mais autrement rien.
LE PROCUREUR : Et pourtant d’après des renseignements du Gouvernement français, étant
suspecté de tricher, vous avez été interdit de tous les clubs de jeux.
NIEMELA : Ce n’est pas exact !
LE PRÉSIDENT : Comment se fait-il que vous vous trouviez toujours dans ces lieux de jeux ?
NIEMELA : Sur ce sujet je refuse de me prononcer. Je demande le huis clos pour
m’exprimer.
40
– Déclaration de guerre à la Turquie par l’Italie le 29 septembre 1911.
38

SCHWINDT, avocat de Niemela : L’accusé m’a expliqué que dans l’intérêt de l’État il ne peut
donner aucune indication en public. Il a développé en France, comme officier, une activité sur
laquelle il ne peut s’exprimer ici devant tout le monde.
LE PROCUREUR : C’est faux ! Niemela a déjà fait allusion à ces soi-disant activités J’ai reçu
des renseignements différents du Ministre de l’Intérieur français. Les enquêtes ont montré que
la présence de l’accusé dans les clubs de jeux n’avait rien à voir avec des affaires militaires.
NIEMELA : Ce n’est pas juste ! Je peux prouver noir sur blanc ce que j’ai fait, notamment
que j’ai participé à des manœuvres françaises.
LE PROCUREUR : Niemela a été expulsé parce qu’il était connu comme tricheur. Il avait des
relations avec des tricheurs comme Stallmann, Bela Klim, Schweinberg, et d’autres.
LE PRÉSIDENT : Et il commençait à se savoir que vous aviez une lettre de propositions de
collaboration que Schweinberg vous avait adressée ainsi qu’à Stallmann, cela est révélateur.
NIEMELA : Je ne veux plus vivre si cela est vrai !
LE PRÉSIDENT : Alors comment se fait-il que vous vous trouviez souvent en compagnie de
gens qui, comme Bujes ou Schweinberg, ont été condamnés pour tricherie ?
NIEMELA : Je ne savais pas du tout qui étaient ces gens là. Ils circulaient dans les cercles les
plus distingués. Stallmann connaît intimement un héritier du trône allemand.
LE PRÉSIDENT : Pourtant vous deviez avoir quelques soupçons puisque vous avez dit que
vous auriez voulu les démasquer.
NIEMELA : Ce soupçon est tombé lorsque j’ai su que Bujes était fiancé avec la fille d’un
général allemand, qui, certainement, s’était renseigné sur sa moralité.

Comparution de Kramer.

LE PRÉSIDENT : Monsieur Kramer racontez-nous votre parcours dans la vie.


KRAMER : Je suis allé au collège jusqu’à la classe de troisième. Ensuite j’ai suivi une
formation dans un pensionnat. J’ai effectué mon service militaire à Francfort sur l’Oder durant
trois ans et puis j’ai travaillé comme technicien dans la construction mécanique, au Portugal,
en Espagne, et en Russie. Plus tard je me suis installé en Russie. Je suis joueur professionnel.
Je fais du jeu mon métier, mais seulement là où la loi pénale ne l’interdit pas, c’est-à-dire à
l’étranger. Je gagnais à Londres environ 2 500–3 000 livres sterling par an, pour partie comme
bookmaker, pour partie à la bourse et pour autre partie comme associé dans des clubs de jeux.
Certain jour je gagnais 10 000 marks et d’autres jours je les perdais. Il m’est arrivé de perdre
jusqu’à un million de marks. En 1897 ou 1898 pour mon malheur j’ai fait la connaissance de
39

Stallmann. Ce jour là j’ai perdu entre 60 000 et 70 000 marks, et le lendemain j’ai encore
perdu 300 000 marks, que j’ai réussi à refaire en deux ou trois jours. Je n’ai pas de relations
personnelles avec Stallmann. À Londres j’étais connu sous le nom de von Kramer dans les
clubs les plus distingués. Comme je vivais depuis longtemps sous ce nom, je l’ai gardé.
Parfois je me suis fait appeler von Gilbert. Possédant une petite terre, je me tenais pour
autorisé à porter une particule. Je n’ai utilisé le nom de von Bredow que dans mon
intervention auprès de von Dippe, quand j’ai essayé, en vain, de dénouer l’affaire de façon
amiable. Le Gouvernement français doit vous avoir communiqué des informations très
particulières sur moi dans lesquelles il y a des choses trop énormes. Je conteste le fait que j’ai
été arrêté à Lugano pour avoir triché. Cependant, je me suis souvent trouvé en compagnie de
von Pauly qui se présentait comme propriétaire de mines et de plantations, et du tricheur
Maringer. J’avais toujours considéré ces gens pour convenables. Von Pauly est un homme très
riche qui a donné un million de marks en dot à sa fille. Cet homme possède aussi un château
féerique en Allemagne. Je n’ai jamais remarqué de mauvaise conduite de la part de Maringer.

Plusieurs affaires furent ensuite exposées pour montrer dans quel milieu vivaient les
accusés. Niemela raconta qu’il fit la connaissance d’un lieutenant Muntermann à l’hôtel
Kaiserhof à Berlin en mai 1910. Il lui présenta Bujes qui les convia pour le lendemain à dîner
à l’hôtel Esplanade. Niemela était pris par ailleurs, Muntermann accepta. Le baron von
Schenk41 se joignit à eux et après le repas tous les trois se rendirent au bar où Niemela les
rejoignit un peu plus tard. Ayant tous bien bu, von Schenk proposa que l’on joue l’addition de
la soirée aux dés. Jouèrent ensemble Niemela et von Schenk d’un côté, et de l’autre, Bujes et
Muntermann. À la fin de la partie, lors du décompte, Muntermann devait 3 000 marks à
Niemela et autant à von Schenk. Comme Muntermann ne pouvait pas payer immédiatement,
Bujes prit en charge le paiement et lui fit signer une lettre de change de 6 000 marks. Cette
lettre de change fut endossée au profit de Stallmann qui, un peu plus tard, envoya Wolff-
Metternich et Noël Newton au domicile de Muntermann pour se faire payer. Stallmann
contesta les affirmations de Niemela. Von Schenk qui s’était présenté à lui comme officier et
lui avait dit qu’il avait cru que le jeu était un simple amusement. Le lieutenant Muntermann ne
put être entendu comme témoin, son père l’ayant éloigné au Canada.

Une deuxième affaire impliquait aussi Stallmann, et Niemela alors en cure à Wiesbaden. À
l’hôtel Rose il avait fait la connaissance d’un agriculteur du nom de Kiepert qui y fréquentait
41
- Que l’on retrouvera ami de Lemoine durant l’entre deux guerres.
40

les meilleurs citoyens. Niemela le présenta à Stallmann, les dîners se prirent en commun et
l’on allait au bar souvent en compagnie d’un baron von Maltzahn. Niemela affirma que c’est
Kiepert qui proposa de jouer et que lui avait décliné l’offre. C’est finalement Stallmann et un
dénommé von Staël qui ont joué. Kiepert a perdu quelque chose comme 17 000 marks.

LE PRÉSIDENT : Il est curieux que, étant envoyé à Wiesbaden comme officier malade, vous
fréquentiez les bars tard le soir.
NIEMELA : Il faut que vous compreniez qu’à l’époque j’étais un jeune officier de 24 ans, et
que de nombreux officiers résidaient dans l’hôtel et allaient aussi au bar. J’étais avec eux.
LE PRÉSIDENT : Accusé Stallmann qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
STALLMANN : Je me suis arrêté un certain temps à Wiesbaden à l’hôtel Rose en raison d’un
accident d’automobile. Lors des jeux de fortes sommes étaient engagées, des mises de 5000,
10 000, voire 20 000 marks n’étaient pas rares. Kiepert, très au courant des affaires de jeu,
avait gagné la veille plus de 10 000 marks et avait quitté la partie, alors von Staël relança le
jeu et perdit 5000 marks que je lui gagnai. Il n’était pas le seul à avoir de l’argent. Un soir on a
joué 11 heures d’affilée, jusqu’à 9 heures du matin, l’argent a beaucoup circulé et, finalement,
Kiepert me devait 17 000 marks. Par ailleurs il me faut vous dire que l’opinion que le
commissaire Manteuffel a développée sur le jeu de baccara durant le procès de Bujes est
complètement fausse et il le sait. Manteuffel prétend que les chances de gagner du banquier et
des joueurs ne sont pas égales, ce en quoi il n’a pas tort. Mais il en déduit bizarrement que je
faussais le jeu à mon profit parce que je tenais souvent la banque et que je misais rarement.
C’est méconnaître les principes et les règles du jeu de baccara. Je pourrais me référer à des
milliers de joueurs qui confirmeraient mes propos. Le commissaire affirme que j’ai fait de
gros profits rien qu’en tenant la banque, il a raison et je peux prouver que c’est seulement dans
cette situation que l’on fait de gros gains. En faisant de simples mises contre la banque ou
contre un autre joueur on ne peut pas gagner beaucoup. Il n’est donc pas étonnant d’avoir
gagné une forte somme après 11 heures de jeu et des mises de 1000, 2000 ou 3000 marks.
Toutefois, on ne peut déduire du montant des enjeux qu’il y a eu tricherie. Monsieur Kiepert
s’est conduit en parfait gentleman en honorant sa dette. De plus, il est faux de prétendre que
les joueurs étaient saouls. Avec une personne ivre, pas la peine de tricher !
LE PRÉSIDENT : Autrement dit vous jouiez beaucoup.
STALLMANN : Certainement. Je joue volontiers lorsque je sais que les autres joueurs ont
beaucoup d’argent. Vous savez, quand je joue, je parie ma tête contre tous les autres! Je ne
veux pas contester que je joue beaucoup et de fortes mises, mais je ne suis pas un joueur
41

professionnel. Je reconnais avoir rencontré, il y a 17 ans, des joueurs professionnels,


cependant, depuis 10 ans je joue seulement pour mon plaisir.

Une autre affaire impliquant Niemela en février 1910 à Davos.

Le Lieutenant Wolf von Werder se trouvait à Davos avec sa cousine Marguerite von
Redern où ils firent la connaissance d’un nommé Horváth, connu comme tricheur et qui
s’appelait en réalité Szegerdin. Bujes sous le nom de « de Buire », Niemela et Stallmann
fréquentaient alors cette station et avaient fait leur connaissance. Après une excursion en
traîneau à Chiavenna, Niemela a proposé de jouer aux cartes, von Werder gagna 8 400 francs.
Niemela expliqua qu’étant en congé il était allé à Davos où il avait rencontré le baron
Szegerdin. Celui-ci m’a beaucoup plu, dit-il, parce qu’il avait un étonnant savoir des choses
militaires. Mademoiselle von Redern me fut présentée à l’hôtel, et j’y rencontrai d’autres
personnes que je connaissais déjà, notamment le fabricant de locomotive Henschel, et Henkel
négociant en champagne à Wiesbaden. Le soir nous jouions.

LE PROCUREUR : Ce que vous dites est très intéressant. Dites moi aussi comment le fils d’un
simple vétérinaire de Ratibor, un petit lieutenant d’infanterie, arrive à faire de grands voyages
dans des stations balnéaires à la mode pour y côtoyer tant de gens riches et estimés. Fréquenter
de telles personnes coûte très cher. L’accusé peut-il expliquer d’où il tirait tous ses moyens ?
NIEMELA : Je l’ai déjà dit, c’est par mon beau-frère que j’ai connu tous ces gens. Et il
mettait toujours de l’argent à ma disposition.
LE PROCUREUR : Je conteste tout à fait que quelqu’un de votre famille possède autant de
ressources financières pour soutenir votre légèreté par des dons. Il sera grandement intéressant
d’entendre votre beau-frère à ce sujet.
SCHWINDT avocat de Niemela : J’ai réclamé à plusieurs reprises le témoignage du beau-frère
pour savoir s’il est vrai qu’il a mis volontairement à la disposition de mon client, qui est la
fierté de sa famille, la somme de 25 000 marks.
LE PROCUREUR : L’accusé a non seulement vécu comme un homme riche, mais aussi comme
un millionnaire. Il a entrepris des voyages coûteux en automobile à travers l’Europe, il a
habité des hôtels de luxe, a dîné au champagne. Les soutiens financiers de sa famille ne
suffisaient pas quoi que vous fassiez dire à son beau-frère. Comment une famille peut-elle être
particulièrement fière de la solde d’un simple lieutenant d’infanterie ? Cette situation est très
honorable naturellement, cependant elle peut être prise par toute personne convenable. J’ai ici
42

un renseignement officiel du Club automobile impérial auquel vous avez communiqué de faux
renseignements à l’occasion du rallye organisé par le Prince Henri de Prusse, pour faire croire
qu’une voiture qui vous avait été prêtée était la vôtre…
NIEMELA : Ce n’est pas vrai. J’avais investi 2500 marks dans la voiture.
LE PROCUREUR : …et l’on sait que la participation à un tel rallye coûte environ 20 000
marks.
SCHWINDT : J’ai ici une lettre d’une banque suisse à Zürich qui indique que Niemela avait
bien à cette époque 15 000 francs suisses à sa disposition.
LE PROCUREUR : D’où cet argent provenait-il ?
NIEMELA : De mon héritage bien sûr.
LE PROCUREUR : Et moi j’affirme qu’aucun héritage n’était alors disponible.
SCHWINDT : Je ne peux que demander à nouveau l’audition du beau-frère, lui seul peut nous
dire tout ce qui est d’importance.
NIEMELA : Jusqu’en 1909 je ne faisait partie d’aucun club de jeux, mes supérieurs l’auraient
appris. Cinq commandants sont en mesure de confirmer et de prendre ma défense.
LE PROCUREUR l’interrompant: Je n’y crois pas du tout. Si vous continuez à l’affirmer, je
ferai citer ces messieurs qui ruineront vos dires. Qu’il est triste qu’un homme comme vous ait
été officier dans l’armée allemande !
NIEMELA : Toujours mes commandants m’ont défendu. S’ils ne le font plus maintenant c’est
à cause des informations de la presse, elles me donnent toutes comme coupable.
LE PRÉSIDENT : Revenons à Davos. Que s’est-il donc passé à Chiavenna ?
NIEMELA : À peine arrivé Bujes est entré dans l’église avec Mademoiselle von Redern et a
prié ; ils ont allumé deux bougies. Bujes est un homme très religieux, il serait intéressant
d’entendre le curé de Plötzensee à ce sujet car là aussi il est très pieux.
SCHWINDT : Bujes y est officiant. Je crois qu’une personne très pieuse ne peut être
mauvaise.
LE PRÉSIDENT : Effectivement Bujes fait bien ses dévotions, surtout au bar ! Il a pourtant
gagné 4 800 marks à Chiavenna, non ?
NIEMELA : Je ne sais pas ce qui s’est passé le lendemain. Mais lorsque des gens jouent et
que l’un perd, l’autre doit avoir gagné.
LE PRÉSIDENT : La partie terminée vous avez déchiré les cartes. C’est un des plus célèbres
trucs des tricheurs pour faire disparaître les traces de la tricherie.
NIEMELA : Ce n’est pas juste. C’est la coutume de déchirer les cartes, le perdant ne doit pas
retrouver le mauvais maléfice contenu dans le paquet. Dans la pièce de Henry Bernstein « Le
43

Voleur » un joueur connu avait gagné 80 000 francs, il a fait déchirer le jeu après avoir perdu
un petit montant. On trouve partout le texte de cette pièce de théâtre, en réclame pour 20
pfennigs.
LE PRÉSIDENT : Il est très révélateur que vous lisiez des livres sur les jeux de hasard. Vous
disiez que Bujes vous avait proposé de faire du commerce avec lui. Est-ce exact ?
NIEMELA : Bien sûr. Bujes m’a proposé 2000 marks si je ne mettais pas von Dippe en garde
contre le jeu. Un jour Bujes m’a montré une lettre du comte de Pourtalès ; il m’a dit : « C’est
un bon ami à moi. Il connaît beaucoup de gens riches, si vous participez nous pouvons gagner
beaucoup d’argent. » Cependant j’ai refusé car j’avais la ferme intention de me marier, et dans
ces conditions une bonne vie d’homme marié aurait été impossible. Bujes me disait aussi que
le comte de Pourtalès et un capitaine prussien dont j’ai oublié le nom, jouaient régulièrement
et gagnaient. J’en ai la preuve. Plus tard il m’a dit vouloir aller en Russie avec moi, que c’était
un très beau pays.
LE PROCUREUR : J’attire l’attention sur le fait que l’accusé met en cause un capitaine
prussien qui aurait entériné un faux jeu. Je reste sceptique sur les preuves que l’accusé pourrait
apporter.
LE PRÉSIDENT : Est-ce que vous voulez dire que les personnes citées ont participé à des jeux
truqués ?
NIEMELA : Des parties truquées, je n’en ai rien su à l’époque ; je l’ai compris après, aux
allusions de Bujes, comme s’il voulait dire que ceux-là aussi trichaient en jouant.

Au deuxième jour d’audience la Cour examina le cas du lieutenant Beckhaus qui avait fait
la connaissance, en juillet 1910 à Ostende, de Jean Pauly, joueur bien connu de la police. Ils
ont dîné ensemble au restaurant Gambrinus où ils rencontrèrent le comte Gisbert de Wolf-
Metternich et Noël Newton autre tricheur bien connu. Pauly se présentait comme industriel
d’Afrique du Sud et Newton comme officier de hussards. Quelque temps plus tard tous les
quatre se sont retrouvés à Londres durant l’exposition Grande-Bretagne-Japon, où ils
présentèrent Beckhaus au baron Korff-Koenig et à son épouse ; c’était Stallmann. Ce dernier
invita Beckhaus à dîner à son hôtel le Royal Palace À ce dîner assistait Wolf-Metternich et,
plus tard dans la soirée, Newton se joignit à eux. Stallmann pria ses invités en son salon où,
sur la table, se trouvait déjà des cartes à jouer. Une partie de Rouge et Noir débuta aussitôt. Au
début de petites sommes furent engagées, et puis, sur sa suggestion, Wolf-Metternich prit en
charge la banque avec Beckhaus. Alors Newton augmenta fortement les mises à 50 livres
sterling. La banque perdit coup sur coup, si bien que les deux banquiers perdirent 14 200
44

marks en peu de temps. Stallmann, lui, n’avait perdu que 100 marks. Beckhaus n’ayant pas
d’argent sur lui, le comte Metternich fit un chèque de la dette commune et demanda un titre de
créance de la moitié de la dette, soit 7100 marks. Comprenant qu’il était tombé entre les mains
de tricheurs, Beckhaus refusa de payer et porta plainte.

LE PRÉSIDENT : Stallmann, qu’avez-vous à dire sur votre présence à Londres à ce jeu ?


STALLMANN : C’est Pauly qui m’a présenté Beckhaus. Nous nous sommes rencontrés à
plusieurs reprises. Il m’a confié qu’il se trouvait dans une mauvaise passe financière et qu’il
avait emprunté 500 marks à la caisse de son régiment. Il voulait se rapprocher des officiers,
désirant lui-même le devenir, ce qui explique sa fréquentation de Noël Newton qui avait
appartenu à un régiment Yeomanry durant la guerre des Boers et qui a été décoré de la
Victoria Cross. Je conteste le fait que la partie à laquelle Beckhaus a pris part se soit déroulée
dans mon salon. Moi, j’avais demandé que les mises ne dépassent pas 10 marks. Pendant que
je tenais la banque les mises ont été modérées, c’est quand je me suis retiré qu’elles ont
augmenté. Beckhaus a certes perdu, mais n’a pas payé bien que Newton l’ait exigé. J’ai fait
valoir que la parole d’honneur d’un officier était suffisante, mais Newton ne s’en est pas
contenté, et il a pris en charge avec Wolff-Metternich la totalité de la dette.
LE PRÉSIDENT : Et il a tiré une lettre de change sur Beckhaus… Le jeu de cartes était-il
truqué ?
STALLMANN : Monsieur le Président, il y a une grande différence entre un tour de carte et
une tricherie. S’il y avait un jeu dans la salle je pourrais montrer la différence au tribunal !
UN HUISSIER : Monsieur le Président un dessinateur vient de s’asseoir dans l’auditoire.
LE PRÉSIDENT : S’il vous plaît, Monsieur, de quitter la salle immédiatement. Nous ne
sommes pas ici au théâtre. Hier on a même essayé de faire une prise de vue
cinématographique. C’est incroyable.
Le dessinateur quitte la salle dans un brouhaha.

La séance reprit le lendemain.

LE PROCUREUR au Président : Stallmann nous a dit qu’il était joueur par passion parce qu’il
s’attend presque toujours à réussir et gagner. S’adressant à Stallmann : Quel intérêt avez-vous
à un jeu tel que le Rouge et le Noir qui ne dépend pas de l’habileté du joueur, mais qui a la
réputation d’être un jeu de tricheur ?
45

STALLMANN : J’approuve entièrement ce que le Procureur vient de dire. Les gens qui
trouvent ce jeu régulier relèvent non de la prison mais de l’hôpital psychiatrique. Cependant, si
celui qui joue depuis 20 ans à d’autres jeux, joue une seule fois au Rouge et Noir, celui-là ne
peut en tirer aucune conclusion, je l’ai appris dans le cas de von Dippe. J’ai participé une fois
en Angleterre à la plaisanterie du Kümmelblättchenspiel42 et j’ai perdu 2 marks ; on ne peut
pas en déduire que je suis un Kümmelblättchenspieler.
LE PROCUREUR : L’accusé reconnaît avoir joué à ce jeu avec von Dippe, pourtant il aurait pu
le lui éviter.
STALLMANN : Par contre le Rouge et Noir est un jeu tout à fait sans danger si on ne mise pas
plus haut que 10 marks. Les personnes intelligentes ne jouent jamais à ce jeu.
LE PRÉSIDENT : Il aurait donc été de votre devoir d’empêcher un vos amis de jouer à un tel
jeu.
STALLMANN : Le lieutenant Beckhaus aurait pu s’en tenir à des limites raisonnables. On ne
doit pas traiter un officier allemand comme un enfant. Et, ce jour là, le lieutenant Beckhaus
n’avait pas bu. Newton, quant à lui, ne buvait que du lait.
LE PRÉSIDENT : Est-ce que Newton boit seulement du lait quand il joue ?
STALLMANN : Je ne sais pas ; en tout cas c’est la réalité. (Rires dans l’assistance). Par
ailleurs je me dois de remarquer que les allégations bien tardives de Beckhaus lui viennent
certainement par effet de suggestions tel que le commissaire Manteuffel sait les faire admettre
pour vérité et ainsi accréditer sa version. Si, de la rue, je vois un homme passer sur le haut
d’un toit, que je le montre à d’autres personnes et que je leur affirme que cet homme est un
voleur, il se trouvera toujours quelqu’un pour confirmer mes dires.

Le Procureur s’apprête à évoquer d’autres affaires mais les avocats de la défense s’élèvent
contre cette possibilité qui conduirait, disent-ils, à créer une ambiance malsaine autour des
accusés. Les faits qui seront rapportés ne seront prouvés en rien, ils sont contestables. L’objet
du procès concerne l’affaire von Dippe et non des circonstances anecdotiques extérieures. Les
avocats demandent que ces situations ne soient pas prises en compte pour la formation du
jugement.
LE PROCUREUR : Je refuse énergiquement cette requête. La présentation de plusieurs faits et
comportements montrera précisément que les accusés organisaient des parties truquées,
ensemble et avec d’autres tricheurs internationaux.

42
Bonneteau.
46

Ainsi d’autres affaires furent racontées et commentées par les prévenus. Affaires de
drogues.
En juillet 1906 le lieutenant von Westernhagen était en villégiature à l’hôtel Imperial à
Ostende. Un jour qu’il se trouvait voisin avec Maringer celui-ci commença une conversation
et le pria de l’accompagner à une course de chevaux à laquelle il devait assister en compagnie
de Kramer. Dans l’après-midi le fameux tricheur Pauly se joignit à eux. Le lendemain ils
prirent ensemble un petit-déjeuner commandé plus tôt au restaurant de l’hôtel, à côté de la
salle de cure. Ainsi que l’affirma von Westernhagen, très rapidement il se sentit mal, sans
doute en raison de substances ajoutées à la nourriture, plus particulièrement aux huîtres. « Je
perdis presque conscience tant les battements de mon cœur s’étaient accélérés sans que je
sache ou comprenne pourquoi. » Pauly proposa alors le jeu de « Häufeln » comme il l’avait
fait lors de sa rencontre avec von Fürstenberg. Très rapidement von Westernhagen perdit
2 890 francs pour lesquels il dut signer une lettre de change. Il ne récupéra toutes ses facultés
mentales et physiques que le lendemain. Apparemment il avait été mis dans cet état par
quelques additions chimiques à la nourriture ou par hypnose.

LE PRÉSIDENT : Comment croyez-vous que les huîtres ont pu être trafiquées ?


KRAMER : C’est complètement absurde ?
J. MEYER avocat de Stallmann : Au mois de juillet, celui qui mange des huîtres doit
toujours s’attendre à ce qu’elles soient mauvaises.
LE PROCUREUR : Et pourtant la fréquence des cas dans lesquels les victimes affirment que
quelque chose était mélangée aux nourritures, donne à réfléchir et pose un doute sérieux.
KRAMER : Il est très probable que les questions du commissaire Manteuffel ont réussi à
suggérer de telles choses aux témoins, ils ne l’auraient pas dit d’eux-mêmes.
LE PROCUREUR : C’est inexact. Plusieurs victimes en ont parlé dans leur témoignage.
KRAMER : Alors là on devrait faire des contrôles au hasard sur leur crédibilité. En tout cas je
peux prouver que ces messieurs mentent.
LE PROCUREUR : En outre, vous êtes sous la menace d’ une procédure judiciaire à Aix-la-
Chapelle, Monsieur Kramer. Vous êtes accusé d’avoir entrepris des voyages avec de jeunes et
jolies jeunes filles afin de faire du chantage auprès des messieurs qui s’en approcheraient.
KRAMER : C’est honteux ! Je conteste cela de la manière la plus résolue. C’est un parfait
mensonge !
47

Le capitaine baron von Fürstenberg se trouvait en 1908 à Rome. Un jour, se renseignant


auprès du portier de son hôtel pour aller jouer aux courses, il est abordé par un homme,
allemand comme lui : « Je m’appelle Kramer, je vais aussi aux courses, nous pouvons y aller
ensemble. » Huit jours plus tard von Fürstenberg prit le train pour aller à Florence. Le train
commençait à rouler quand il vit Kramer monter en toute hâte, accompagné d’un autre
homme. Celui-ci se présenta comme se nommant Maringer43, libraire. Tous les trois
s’aperçurent que non seulement ils allaient à Florence mais qu’ils descendaient aussi au même
hôtel. À Florence, dans une brasserie Pilsener un riche propriétaire de mines en Afrique du
Sud nommé Pauly se joignit à eux, comme par hasard. Il les invita à dîner à son hôtel pour le
lendemain soir. À la fin de ce dîner Pauly offrit un gros cigare à von Fürstenberg qui, selon ses
dires, s’en ressentit tout somnolent. Des cartes apparurent sur la table et Pauly expliqua le jeu
de « Häufeln44 » qui serait très populaire en Afrique. Von Fürstenberg gagna les petites mises
et perdit les plus fortes ; finalement Pauly gagna 16 000 lires. Kramer et Maringer se
proposèrent pour faciliter le paiement de la dette. Fürstenberg se sentit malade toute la nuit et
aussi le lendemain. Maringer lui expliqua alors qu’il avait arrangé les choses avec Pauly et le
pria de signer une lettre de change de 13 000 marks, ce que fit le baron.

KRAMER : Je n’ai jamais connu de joueur qui ait une telle envie de jouer. Monsieur von
Fürstenberg était très rigoureux quoique passionné.
LE PRÉSIDENT : Il est prouvé que Pauly avait donné un cigare si fort que Fürstenberg s’en
est trouvé tout somnolent.
KRAMER : Ce qui est caractéristique de l’état de baron !
LE PRÉSIDENT : Von Fürstenberg a perdu 16 000 lires, il devait être en quelque sorte bien
entouré, voire encerclé par vous, par Maringer et par Pauly ?
KRAMER : On peut affirmer ou émettre des hypothèses aventureuses ou hasardeuses. Par
exemple que l’on a été hypnotisé, que l’on a mangé des huîtres avariées. Il devient alors
suspect d’expliquer que l’on n’a pas mangé d’huîtres : il y a deux choses que je ne mange
jamais ce sont des huîtres et des oignons ! Tous ces soupçons sont des pratiques médiévales
qui rappellent les accusations en sorcellerie. Il est quand même bizarre qu’un officier croient
en de telles sornettes !
J. MEYER avocat de Stallmann : Monsieur von Fürstenberg a-t-il continué à participer au
jeu avec vivacité ?
43
- Stallmann s’adressera à Maringer en 1937 pour relancer des informateurs du contre-espionnage.
44
- Le banquier met au choix des joueurs des cartes retournées sur la table; il en garde une. Celle qui sera choisie
par un joueur doit, pour gagner, être inférieure à la sienne.
48

KRAMER : Naturellement.
M. ALSBERG avocat de Kramer : Avez-vous connaissance d’autres faits relatifs à un cigare
trop fort ?
KRAMER : Non.
M. ALSBERG : Qu’est-il advenu de la lettre de change ? A-t-elle été payée ?
KRAMER : Un jour je rencontrai von Fürstenberg à Aix-la Chapelle. On vint à parler de
Maringer et de la lettre de change. Il m’a fait remarquer que le « pedigree » de Maringer
n’était pas rassurant et m’a demandé d’aller négocier le montant de la lettre de change qu’il
avait pourtant acceptée. Je vis Maringer et j’ai réussi à le convaincre d’accepter un montant
plus raisonnable pour éviter une mauvaise affaire. Il a failli s’étrangler et ce n’est qu’à grand
peine qu’il réduisit la dette de 2 000 ou 3 000 marks.
S. LÖWENSTEIN avocat de Kramer : Le baron von Fürstenberg ne vous a jamais parlé de
cigare ou de jeu truqué ?
KRAMER : Non. Le premier qui a parlé de jeu truqué est le commissaire Manteuffel.
M. ALSBERG : Qu’est devenu le jeu de cartes ?
LE PRÉSIDENT : Le baron doit l’avoir emporté. Il disait que c’était un souvenir très cher !
KRAMER : Les cartes étaient neuves, elles avaient été mises à disposition par l’hôtel. Elles
ont été examinées et rien de suspect n’a été trouvé.
LE PROCUREUR : Je voudrais entendre le baron comme témoin, et pour qu’il présente le jeu
de cartes, s’il le possède encore.
KRAMER : Cinq ans après c’est ridicule. Aujourd’hui les cartes sont certainement usagées.

Le cas de von Dippe vient à être évoqué. L’accusé Niemela explique qu’il était bien à
Berlin le 1er juin 1910, qu’il connaissait von Dippe mais qu’il ne l’a pas fait venir à Berlin.
J’habitais par hasard, dit-il, deux pièces à l’hôtel Fürstenhof, et n’avais aucune raison
d’empêcher von Dippe, Stallmann et Bujes à venir boire un café à l’hôtel. Je n’ai pas participé
au jeu, si j’avais voulu le faire, j’aurais pu jouer depuis longtemps avec lui. J’ai eu
l’impression que von Dippe était un peu pris de boisson.
LE PRÉSIDENT : Von Dippe affirme que vous avez présenté Bujes comme étant von
Hennrichs.
NIEMELA : C’est faux, cependant à la demande de Bujes je l’ai appelé Hennrichs, car me
disait-il « C’est mon nom d’écrivain ». Cela m’a étonné. J’ai eu une certaine méfiance à son
égard, j’en ai averti von Dippe.
49

STALLMANN : Quant à moi, j’étais par hasard à la gare Lehrter lorsque sont arrivés von
Dippe et Bujes. Von Dippe m’a présenté Bujes comme étant Henrichs. Entre von Dippe et
Bujes-Henrichs une amitié cordiale s’était établie, comme s’ils se connaissaient depuis
longtemps. J’ai accepté l’invitation à l’hôtel Fürstenhof mais je n’ai pas commandé de cartes.
Après avoir perdu j’ai déchiré la moitié des cartes de colère, pas pour détruire un jeu soi-disant
falsifié. D’ailleurs, les cartes qui restaient sur la table pouvaient être facilement vérifiées en les
retournant. Comment voulez-vous que je triche alors que j’ai perdu moi-même 80 000 marks
au cours de cette partie.

Une affaire de chantage.

Von Seydl, riche propriétaire terrien, avait une liaison avec une certaine Anna Moll. Un
jour Kramer apparaît, se présente comme étant l’époux de la dame, et extorque 10 000 marks à
Seydl. Le paiement a été effectué à la centrale de recouvrement Fandreyer à Düsseldorf, par
deux lettres de change. Mais Kramer a continué son chantage en menaçant de dénoncer Seydl.
Il obtint 36 000 marks supplémentaires.
KRAMER : J’affirme que toute cette histoire de chantage est fausse du début à la fin. La
réalité est bien différente. Effectivement Anna Moll et moi-même étions intimement liés.
Elle m’a présenté Seydl à Aix la Chapelle en 1909 comme étant son nouvel ami. Il est fort
possible qu’elle m’ait qualifié d’époux en plaisantant, un soir de fête, dans l’humeur du
champagne. De plus Seydl savait très bien qu’elle n’était avec lui que pour la circonstance et
qu’elle se partageait avec moi dans toutes les distractions et attentions. Seydl a photographié
Anna à Aix la Chapelle et durant des excursions dans cinquante attitudes différentes et aussi
ils se sont fait prendre en photo tous les deux ensemble. Et puis Seydl lui a promis qu’il
l’épouserait en Angleterre. Il est vrai aussi que Seydl lui a donné deux lettres de change de
5 000 marks, mais pour de toutes autres raisons que celles malheureusement évoquées à tort.
Un jour, il m’a écrit que Anna Moll se trouvait dans une situation délicate et qu’il voulait
l’aider pécuniairement car il ne pouvait tenir sa promesse de l’épouser. Il voulait lui donner
20 000 marks pour qu’elle puisse ouvrir un commerce et m’a demandé d’avancer la somme.
En garantie il m’avait envoyé deux lettres de change de 10 000 marks dont l’une au comptant.
Un an plus tard, en avril 1910, Seydl a fait venir Anna Moll auprès de lui en Autriche pendant
deux mois et demi. En mai elle m’a écrit de Salzbourg pour me demander de lui avancer
30 000 marks, une lettre d’accompagnement de Seydl donnait son accord disant qu’il voulait
assurer l’avenir d’Anna. Alors je me suis rendu en Autriche où j’ai reçu les acceptations pour
50

36 000 marks. Anna pouvait recevoir l’argent à tout moment après un délai de huit jours. De
retour à Düsseldorf j’ai remis, à la demande de Seydl, les lettres de change entre les mains de
Fandreyer. Puis je suis parti pour l’Angleterre où une invitation à un voyage en Inde prévu
depuis longtemps, m’attendait. Entre temps j’ai appris la faillite et l’arrestation de Fandreyer
et j’ai demandé immédiatement à mon conseil juridique de faire le nécessaire pour que les
lettres de change de Seydl lui soient renvoyées. Je ne sais pas si Seydl les a effectivement
récupérées. Finalement, le voyage en Inde n’eut pas lieu à cause de la mort d’un des
principaux participants.

Une affaire de jeu.

Niemela raconta qu’une fois il avait joué avec un certain Reichenheim dans une boîte de
nuit à Davos et que Bujes avait gagné de fortes sommes. Plus tard, continua-t-il, j’ai appris par
le soi-disant baron Szegerdin – Horvart de son vrai nom – que Bujes était un joueur
professionnel. Il m’a aussi parlé du baron von Koenig qu’il tenait pour le joueur le plus doué
du monde, qui était millionnaire et possédait un hôtel particulier à Paris et un château. Quand
je lui rendis visite à Paris, j’ai été reçu dans un appartement luxueusement meublé où j’ai
rencontré la société la plus distinguée, dont un prince allemand de la famille des gouvernants.
La belle-mère du baron von Koenig était une personne très élégante originaire d’Argentine.
Ainsi lors d’un dîner, j’ai pu mener à table une belle jeune femme de 25 ans. Quand quelqu’un
fréquente un prince allemand, il n’est pas possible de le considérer comme étant un tricheur.
J’ai vu Bujes chez lui, c’est alors que j’ai eu des soupçons à son encontre. Et quand j’ai
rencontré von Dippe au derby de Hambourg je l’ai prévenu que quelque chose de pas correct
s’était passé à l’hôtel Fürstenhof. Il voulait porter plainte mais on le lui a déconseillé car,
disait-on, « un juge d’instruction monte toujours en épingle une petite affaire. » De plus, je
conteste le fait que von Dippe m’ait fait le reproche de l’avoir laissé jouer entre les mains de
tricheurs. Sur une question du Procureur, Niemela nia que von Dippe pût être sous l’emprise
de la boisson.

Troisième jour d’audience.

J. MEYER, avocat de Stallmann : Monsieur le Président j’ai reçu un renseignement


télégraphique de la part du Consul allemand à Davos. Ce télégramme confirme qu’un joueur
nommé « von Koenig » se trouvait bien à Davos en février 1910 et qu’il faisait affaire avec
51

Bela Klimm alias comte de la Ramée. Ils fréquentaient tous les deux la maison de la comtesse
Obreo.
LE PROCUREUR : Cela devient comique que Stallmann fasse croire qu’il se conduit
honnêtement et que le nom de von Koenig est utilisé par un imposteur, ce qui nous dirigerait
vers une injustice. Et pourtant il y a beaucoup de personnes honorables qui se nomment « von
Koenig ».
J. MEYER : Stallmann s’appelle à juste titre « von Koenig » à l’étranger. Il a le courage de
porter ce nom.
E. FREY, avocat de Niemela : Monsieur le Procureur, vous avez eu des mots très durs
envers mon client, aussi je voudrais apporter quelques précisions. Niemela s’est acquis de
grands mérites comme aviateur et n’a pas seulement voyagé dans le monde pour son plaisir et
pour distribuer de l’argent, comme vous l’insinuez.
LE PROCUREUR : Je n’ai jamais contesté que votre client se soit acquis de grands mérites
dans le domaine des sports aériens. En tout cas, d’après les renseignements du Secrétaire
général de l’Automobile Club, il a participé au rallye organisé par le Prince Henri de Prusse
grâce à de fausses indications. Si Niemela conteste cela je ferai citer le Secrétaire général.
NIEMELA : Monsieur le Procureur, il s’avère que les indications que je donne sont exactes et
que, comme vous, j’ai lu dans les journaux que j’ai voyagé continuellement à travers le
monde. Pourtant jusqu’en 1908 je n’ai reçu aucun congé et j’ai beaucoup travaillé pour rentrer
à l’Académie de Guerre. J’ai été envoyé en France en 1908. Si l’on est envoyé en France à 23
ans, c’est que l’on est capable de quelque chose. J’ai écrit en 1909 un livre sur la position des
officier au front et j’ai gagné de l’argent avec des articles dans les journaux. Ces messieurs de
la presse confirmeront qu’il est facile de gagner 300 marks et plus par mois si on écrit comme
officiers d’aviation ou comme sportif. Je ne puis en aucun cas accepter un discours qui me
présente comme étant continuellement en luxueux voyages, et qui insinue que je considère
mes temps de services comme étant une interruption désagréable de ces voyages.

Le tribunal reprend l’examen du cas von Dippe. Niemela raconte que, inquiet, il a
communiqué à Kramer le contenu de la lettre que von Dippe lui avait adressée pour lui
confirmer qu’il ne l’avait pas cité comme présent lors de la partie de carte au Fürstenhof ; ce
qui était un parjure, von Dippe ayant témoigné sous serment. Kramer, dit-il, m’a rassuré et
s’est proposé comme intermédiaire pour régler amiablement cette affaire. Je ne lui a jamais
demandé d’écrire à von Dippe.
52

Quant à Kramer, il repoussait l’idée qu’il avait voulu se servir de cette lettre pour exercer
un quelconque chantage, à preuve toute la correspondance échangée avec Rosenstock, le
Conseil de von Dippe. Mais le Président lui a opposé comme preuve contraire une lettre et des
télégrammes dans lesquels perçaient des menaces. L’accusé contesta avec une extrême
vigueur.
Une longue lettre de Niemela est alors lue dans laquelle il met en garde von Dippe contre
les agissement de Bujes et de ses camarades et s’exprime de manière peu flatteuse sur les
personnes dans la société desquels il s’était trouvé. La lettre donne encore des indications
détaillées sur le processus mis en œuvre lors de la partie de carte au Fürstenhof. Il se plaint
d’être harcelé pour avoir prévenu von Dippe des probabilités de tricherie, et que l’on cherchait
à récupérer par tous les moyens la lettre d’aveu de von Dippe, qu’il gardait dans un coffre-fort.
« On a essayé de récupérer cette lettre, écrivait-il, avec l’aide de policiers corrompus et du
facteur ; l’on a même tenté de forcer un coffre-fort ; on m’a aussi apporté du lait empoisonné.
Kramer est le plus grand méchant homme du monde et un ami intime du roi de Korff-Koenig.
Toute cette bande est la même, je ne souhaite plus rien que sa destruction. La soif de
vengeance de ces fripons est énorme parce que je me suis permis d’avertir von Dippe. Von
Dippe sait qu'il a avoué son parjure ; une seule personne le savait aussi : Kramer, qui se
présentait comme un ami, mais en réalité qui est un homme foncièrement mauvais. Cet
homme s'est rendu coupable de chantage dont naturellement je n'ai rien su. Les chiens ont
accompli les plus grandes crapuleries. Kramer a voulu me faire enfermer dans une maison de
santé. » La lettre se terminait ainsi : « Cher monsieur Dippe, vous voyez, je suis poussé dans
un funeste destin par l'incroyable esprit vindicatif de ces fripons. Quand je viendrai à Berlin
j’espère que nous nous rencontrerons, si vous êtes à ce moment une dernière fois mon
camarade. »

KRAMER : Si j’avais eu connaissance de cette lettre, je n’aurais pas qualifié Niemela de


crapule dans une lettre à Rosenstock. À entendre le contenu de cette lettre je dois dire qu’à
cette époque Niemela était complètement dérangé et qu’il est encore. J’avais déjà cru à
Londres qu’on devait le placer dans une maison de santé. Il répandait le bruit que j’avais mis
quelque chose dans son verre de lait pour l’endormir ou le tuer. Ce qu’il écrit là est d’une
absurdité complète, rien de moins qu’un fantasme ! Il transforme toujours l’accessoire en
principal. Je demande à Monsieur Niemela : Est-ce cela la vérité ? Oui ou non ?
NIEMELA : À l’époque j’étais très malade et des amis venus de Berlin me disaient que
Kramer voulait me faire enfermer. J’étais extrêmement furieux. C’est parce que j’étais malade
53

et aussi très en colère que j’ai écrit cette lettre dont je ne peux plus aujourd’hui maintenir tous
les points.
KRAMER : Il était si agité qu’il ne savait pas bien ce qu’il faisait. Il affirmait dans tous les
clubs que je voulais l’empoisonner. Quand ma logeuse m’apporte un verre de lait, disait-il, de
crainte je le donne au chat. Aujourd’hui nous sommes tous les deux en vie et le chat aussi !
Aujourd’hui je regrette ce mot de crapule, car non seulement Niemela est une personne
malade, nerveuse et faible, mais il est vraiment cinglé !
J. MEYER, avocat de Stallmann : Monsieur Niemela, dans cette lettre vous dites aussi que
Kramer aurait été convaincu par votre conseil, Rosenstock, de vous faire enfermer. L’avez-
vous cru ?
NIEMELA : Oui.
J. MEYER : Cela me suffit.
S. LOEWENSTEIN, avocat de Kramer : Je demande directement à l’accusé Niemela s’il peut
aujourd’hui maintenir son opinion que Kramer voulait effectivement commettre un chantage
au parjure à l’encontre de von Dippe.
NIEMELA : Je me suis assuré plus tard que ce n’était pas le cas.

Le professeur Klementine Niemela, soeur de l’accusé Niemela, domiciliée à Friedenshütte


(Silésie) est entendue.

K. NIEMELA : Avec mes frères et sœurs nous possédons effectivement trois terrains dans
Ratibor, deux sont bâtis. Au cours de ces dernières années j’ai soutenu mon frère en lui
procurant au moins 25 000 marks.
LE PROCUREUR : Ces terrains doivent rapporter beaucoup d’argent puisque vous avez fait,
vous aussi, de longs voyages. Vous êtes un vrai génie financier. Si vous pouviez donner de vos
gains, cela pourrait être utile à l’Allemagne.
K. NIEMELA : Effectivement, il semble je suis un génie financier !
W. B. SCHWINDT, avocat de Niemela : Quand votre frère était en Angleterre et vous
demandait de l’argent, lui en avez-vous envoyé ?
K. NIEMELA : Bien sûr, 3000 marks.
W.B. SCHWINDT : Donc il suffisait d’une simple lettre de la part de votre frère pour que
vous lui envoyiez 3000 marks ?
K. NIEMELA : Exact.
54

Vient à la barre le Capitaine Beckhaus qui avait joué au Rouge et Noir avec le Capitaine
Newton et Wolff-Metternich lorsqu’ils étaient à Londres avec Stallmann pour visiter
l’exposition Anglo-Japonaise en 1910. Beckhaus avait perdu 7000 marks. Il expliqua le
processus de cette partie : il avait perdu coup sur coup lorsqu’il avait pris en charge la banque
avec Newton et ce jusqu’à 14 000 marks. Puis sur l’insistance de son partenaire le jeu a repris
et il a réussi à récupérer approximativement sa perte. Toutefois le résultat final a été encore
une perte de 14 000 marks par les deux banquiers. Il avait donc signé une lettre de change de
7 000 marks représentant sa part de perte. Aucun doute ne l’avait effleuré sur la manière dont
le jeu s’était déroulé, la participation du comte Wolff-Metternich, neveu de l’ambassadeur
d’Allemagne, laissait croire qu’il avait à faire à des personnes convenables. Mais il eut des
soupçons lorsqu’il apprit que le comte Metternich et Newton étaient allés à Berlin encaisser la
lettre de change. Il consulta des avocats et acquit la conviction d’être tombé entre les mains
d’imposteurs. À Berlin il rendit visite au commissaire Manteuffel et lui raconta son histoire de
jeu. Il craignait que son nom apparaisse au public : le commissaire lui répondit que s’il s’était
passé quelque chose de répréhensible il pourrait poursuivre les tricheurs, mais qu’il ne pouvait
pas le protéger de la rumeur publique.. Le commissaire lui montra une photographie de
Newton qu’il reconnut parfaitement. Cet homme avait été interpellé mais malheureusement
libéré. Après mûres réflexions Beckhaus dénonça les agissements délictueux, acceptant les
conséquences sur sa réputation Sur les questions répétées de J. Meyer, avocat de Stallmann,
Beckhaus déclara que pendant le jeu personne ne pouvait suspecter que le jeu était faussé. Un
soupçon indéterminé était né lorsqu’il avait appris par la presse que Newton et Metternich était
venu à Berlin pour encaisser une lettre de change.

Quatrième jour d’audience.

J. MEYER, avocat de Stallmann : J’ai là un renseignement de la légation d’Argentine à Paris


qui confirme que Madame Stallmann, née Escalada, fait bien partie des premières familles du
pays et que le beau-père possède bien un fortune d’au moins 25 millions de marks dont
l’unique héritière est l’épouse de Stallmann. Sa belle-mère, Madame Lemoine à Paris
confirme qu’au moins 400 000 marks ont été versés à sa fille depuis son mariage et que
Stallmann a été autorisé à disposer de cette somme. Madame Lemoine est disposée à
confirmer ces déclarations au Consulat allemand de Paris. Le Procureur admet ce témoignage
pour vrai.
55

Puis le lieutenant Wolf von Werder vient témoigner.

VON WERDER, témoin : J’ai fait la connaissance de Niemela à l’hôtel de Saint Moritz en
février 1910. Il m’a présenté Bujes comme étant Monsieur de Buire. Un jour, avec sa cousine
Mademoiselle von Redern et deux messieurs ils sont allés en traîneau faire une excursion à
Chiavenna. Là ils ont joué et Niemela a perdu 8 400 marks et signé un titre de créance qu’il a
ensuite honoré. À la fin du jeu Bujes et Niemela se sont querellés, la cousine s’est interposée
et le différend a pris fin. Sur la route de retour de Chiavenna deux autres messieurs se sont
assis dans le traîneau. Bujes a dit que l’un de ces messieurs était le Baron Korff-Koenig.
Cependant l’accusé Stallmann ne ressemble pas à ce Baron Korff-Koenig. Celui-ci était plus
grand, avait une figure nettement marquée, un nez en bec d’aigle et une petite moustache
coupée ras.
J. MEYER : Nous apportons la preuve qu’il existe bien un Baron Korff-Koenig qui n’est pas
mon client. Aussi le signalement qu’il avait indiqué auparavant à la Cour est confirmé par
celui du témoin. Je dit que tous les délits commis par ce Baron Korff-Koenig sont imputés à
tort à Stallmann.
LE PRÉSIDENT : Messieurs ! Il est certain qu’à cette époque Stallmann n’était pas à Saint
Moritz ou à Davos. Monsieur von Werder, entre vous et Bujes s’est établi une correspondance
dans laquelle Bujes n’a pas été tendre à l’égard de Niemela.
VON WERDER : Exact. Bujes m'a écrit des lettres dans lesquelles il qualifie Niemela d'escroc
et de canaille.

Intervient Gaston de Fommervault, français, en qualité de témoin, assisté d’un interprète.

DE FOMMERVAULT, témoin : Stallmann détenait une lettre de change de 80 000 marks sur
von Dippe, établie pour le règlement de la dette lors de la conclusion d’un jeu avec Bujes à
l’hôtel Fürstenhof. Il voulait constater qu’il ne s’agissait pas d’un trafic illicite. Il avait acheté
la lettre de change en présence de von Dippe ou l’avait compensée par des dettes de jeu.
Je connais Mademoiselle Lemoine de longue date et, depuis qu’elle s’est mariée, von
Koenig est reçu régulièrement dans ma famille. J’ai rencontré fréquemment von Koenig à
Nice où on le voyait rarement dans les salles de jeux. À Paris j’allais quelquefois avec lui dans
un club où je l’ai vu perdre de petits montants, sauf une fois où il a perdu 35 000 francs qu’il a
payés très rapidement en billets de la Banque de France. En juillet 1910 j’ai été témoin du fait
que Stallmann a escompté et payé en chèque et en or une lettre de change de plus de 80 000
56

marks à une personne que je ne connaissais pas et qui avait de grosses pertes de jeu. Je lui ai
fait remarquer que c’était imprudent de payer une telle somme aussi rapidement. Stallmann
m’a répondu qu’il n’avait donné que 50 000 marks et qu’il s’agissait d’une perte de jeu. Il ne
pouvait en dire plus.
J. MEYER, avocat de Stallmann : Est-ce que le témoin peut décrire à quoi ressemblait cet
homme inconnu de lui, et qui semble bien être Bujes ?
DE FOMMERVAULT : Je me souviens seulement que ce monsieur parlait beaucoup avec les
mains et paraissait bien agité.
LE PROCUREUR : Cela fait beaucoup de monde ! (rires dans la salle). Monsieur Bujes peut
être présenté immédiatement au témoin. Il a été amené de la prison et est à la disposition de la
Cour.
Bujes entre dans la salle, il regarde autour de lui et adresse aux journalistes des signes de
tête avec un sourire furieux. Le témoin l’examine et affirme ne pas reconnaître la personne
qu’il avait vue en compagnie de Stallmann.
LE PROCUREUR : Pourtant l’aspect de Monsieur Bujes est tel qu’on ne devrait pas l’oublier
facilement. Si le témoin se souvient précisément des détails sur le paiement de la lettre de
change, il est étonnant qu’il ne se rappelle pas une personnalité aussi marquante.
DE FOMMERVAULT : Comme témoin je ne peux dire que ce que je sais, mais non ce que je ne
sais pas. J’ai vu la personne concernée dans une grande salle et sous un autre éclairage.
BUJES : De quoi s’agit-il ici ? Je veux le savoir ! Je dois le savoir !
LE PRÉSIDENT : Allons ! du calme !
STALLMANN : Maintenant que je vois monsieur Bujes je constate qu’il est très différent. Il a
beaucoup maigri.
BUJES vivement : Eh oui ! J’ai perdu 23 kilos depuis le temps qu’innocent je languis en
prison !
LE PRÉSIDENT l’interrompant : Attendez que nous en venions à votre interrogatoire !
BUJES : Bon ! À bientôt !
En sortant Bujes fait une révérence à la Cour.

Au 6e jour d’audience un nommé Helmuth Bergell fut appelé à témoigner. En 1910 au


cours d’une excursion à Nice il avait fait la connaissance du baron von Koenig qui se trouvait
en compagnie d’un Anglais et d’un Russe.
57

BERGEL : Je fus invité à un petit-déjeuner à l’hôtel, après le repas on a joué avec des cubes
dans une pièce particulière. J’ai perdu 2 500 francs en espèces et 9 000 francs en notes de bar.
Ce jour là, il est vrai, j’avais beaucoup bu et par la suite j’ai eu un fort mal de crâne. Je n’ai
soupçonné aucune tricherie, sinon j’aurais envoyé le gobelet à dés à la tête des joueurs. Plus
tard je me suis fiancé à une dame riche à millions et je voulais ouvrir une agence financière à
Londres. Pour cela j’avais besoin de 50 000 marks. Von Koenig à Londres se déclara prêt à
m’accorder une avance si je pouvais fournir deux répondants sûrs, mais il ne s’est pas présenté
pour la conclusion de l’affaire. J’ai rencontré von Koenig à son domicile qui est magnifique et
fréquenté par la meilleure société. Cependant j’y ai vu aussi un homme qui détonait dans ce
milieu. Je l’ai vu jouer au poker avec Newton et un autre Anglais. J’ai appris plus tard que son
vrai nom était Stallmann. Par ailleurs, j’ai fait la connaissance de Niemela peu de temps avant
le rallye organisé par le Prince Henri de Prusse, auquel il voulait aussi participer. Un soir, j’ai
rencontré Stallmann et Bujes. Alors je me suis inquiété auprès de Niemela : « Vous venez de
l’appeler von Koenig alors que ce n’est pas du tout son nom, c’est Stallmann son vrai nom ! »
Niemela m’a alors mis en garde sur son comportement et celui de Bujes et m’a raconté que
Stallmann avait acheté un « anneau magique » pour beaucoup d’argent. À cet anneau est
apposé un miroir qui permet de lire le côté inférieur des cartes. C’est utile au jeu du Rouge et
Noir, là les cartes peuvent aussi être marquées par un trait d’ongle. À ma demande Niemela
m’a fait une démonstration pour me montrer qu’il connaît bien tous ces secrets de joueurs. Il
m’a dit aussi à propos de Bujes que son vrai nom était Hennrichs, qu’il n’était pas Français et
qu’il venait d’une frontière asiatique. Un jour qu’il était déprimé il me confia et répéta
plusieurs fois : « Vous ne saurez jamais combien je peux souffrir de la présence de ces gens !
Si seulement je pouvais me débarrasser de ces chiens ; ils ne s’imaginent pas du tout ce que je
supporte ! » Il m’a raconté ce qui s’était passé à l’hôtel Fürstenhof, comment, avec Stallmann
et Bujes, von Dippe avait perdu 80 000 marks. Niemela m’a demandé d’avertir von Dippe et
de le mettre en garde. C’est lui qui a poussé von Dippe à ne pas payer la lettre de change et il
n’avait aucune intention de tirer profit de ses conseils.
STALLMANN : Si Niemela a vraiment raconté cela, cela ne concerne que Bujes et uniquement
lui. Du reste je tiens Niemela pour une personne entièrement embrouillée et confuse.
NIEMELA : Bergell ne fait ces remarques que pour montrer que Bujes, s’il avait perdu,
n’aurait pas payé. D’ailleurs, un jour il m’a raconté que von Dippe lui avait prêté 13 000
marks pour qu’il puisse payer ses dettes.
LE PRÉSIDENT : Celui qui s’assied dans la serre ne devrait pas lancer de pierres.
58

Bujes est appelé à témoigner. Il avait été condamné en 1912 à un an de prison pour avoir
triché au jeu et purgeait sa peine à la prison de Plötzensee. Il se présentait comme étant
commerçant, de religion catholique grec et de prénom Stephan. Homme grand et mince
d’environ 38 ans, élégamment habillé, portant un pince-nez doré, il avait l’air du dandy que
l’on rencontre dans les cafés. Il parlait vite et s’interrompait souvent pour être sûr que
l’assistance le comprenait .
BUJES : Monsieur le Président je demande votre indulgence pour mon parler allemand, car
si je le parle mal c’est parce que je visite la grande école de la prison de Plötzensee.
LE PRÉSIDENT : Vous ne témoignez pas sous serment, mais cela ne vous permet pas de
mentir. Vous ne devez dire que la pure vérité.
BUJES : Monsieur le Président, comme vous j’aime seulement la vérité. Et je me dois de
vous raconter ainsi qu’à Monsieur le Procureur l’origine de toutes ces affaires.
LE PRÉSIDENT : Non, nous voulons vous entendre seulement sur l’affaire du 1er juin 1910 au
Fürstenhof quand vous jouiez avec von Dippe.
BUJES : D’accord ! Cette fois là je suis venu à Berlin pour affaire. Je devais rendre visite à
une dame et ensuite aller à Rathenow où je voulais acheter une foreuse à pétrole selon la
commande de la West-Arabien. Chez Schmidt à Rathenow on m’a dit qu’il n’y avait pas de
foreuse, seulement des batteuses. Alors j’ai télégraphié à von Koenig qui était à Berlin et que
je connaissais de Paris. Je lui avais demandé où mange-t-on bien à Berlin ? Il m’a conseillé
d’aller chez Traube. Moi, je croyais que c’était chez Kaminski rue de Leipzig. (Rires sur un
lapsus, Kaminski signifiant « ski de cheminée »).
LE PRÉSIDENT : Moi, mon préféré est Kempinski.
BUJES : C’est le meilleur, Monsieur le Président, on mange très bien chez Kempinski.
LE PRÉSIDENT : Boire et manger semble être le principal souci de ces messieurs. Continuez !
BUJES : Comme j’étais assis dans le train qui va et s’en retourne de Rathenow à Berlin,
quelqu’un me frappe à l’épaule et me dit « Ça alors ! » Je regarde autour de moi et je vois un
monsieur sans moustache devant moi. C’était le lieutenant von Dippe ! Je le connaissais pour
l’avoir rencontré au champ de course, lui me connaissait sous le nom de Hennrichs qui est
mon nom de journaliste. J’avais faim, nous sommes allés au wagon-restaurant. Nous avons bu
du whisky et du soda et von Dippe m’invita à déjeuner. Alors je lui ai dit qu’à Berlin j’étais
attendu par le Baron von Koenig pour faire des affaires. J’ai mis le Baron en avant – noblesse
oblige. (À ce moment un greffier éternue). Vous voyez, Monsieur le Président, je dis la vérité.
Je suis très superstitieux, si quelqu’un éternue c’est que je dis la vérité !
LE PRÉSIDENT : Abstenez-vous de telles remarques et continuez !
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BUJES : Monsieur von Dippe m’a proposé d’aller déjeuner au Fürstenhof. Nous avons bu
deux bouteilles de vin et une bouteille de champagne. Cependant personne n’était saoul. Les
Allemands boivent courageusement, ils peuvent mettre à terre cinq ou six roumains (rires
dans la salle).
LE PRÉSIDENT : Arrêtez ces propos inconvenants !
BUJES : D’accord… Alors est arrivé le lieutenant Niemela et j’ai commandé le repas d’après
le menu. Il a bu un peu de champagne car, vous savez, Monsieur le Président, que si un
officier allemand se met à votre table, vous devez lui offrir à boire. Après le repas il nous a
invité à boire le café dans sa chambre. Là, on est venu au jeu. Vous savez, dans ma jeunesse je
suis allé à Monte-Carlo, ce paradis du Diable, ce cloaque, s’il vous plaît Monsieur le
Procureur de lire les documents en votre possession.
LE PRÉSIDENT : Nous savons déjà. Nous connaissons vos calculs pour arriver à gagner au
jeu. Continuez !
BUJES : Alors Niemela a proposé de jouer à l’écarté. Von Koenig et von Dippe ont voulu
régler une espèce de problème entre eux. Avec Niemela j’ai perdu 110 marks et puis il est
parti. Avec von Koenig j’ai commencé à jouer au Rouge et Noir et von Dippe nous a rejoints.
Il faut savoir, Monsieur le Président, que von Dippe était très intime avec moi, il me disait
toujours « Mon cher Hennrichs. » Mais il n’était pas saoul du tout. À un moment, une carte
noire était là, il lança avec force : « Ah ils veulent me rompre le cou ! alors banco ! » On doit
lui pardonner cette erreur, Monsieur le Président, si j’ai bonne mémoire. Donc von Dippe
jouait avec les noires, avec Koenig ils tenaient la banque. Je souligne. Je connais le système, je
dois toujours gagner. Le commissaire Manteuffel qui nous accuse n’a aucune connaissance du
jeu.
LE PRÉSIDENT : Ne vous écartez pas ainsi du sujet !
BUJES : Le Rouge et Noir n’est pas un jeu de tricheur, c’est un jeu de hasard, un jeu de
calcul. Quand je tiens les cartes je veux toujours gagner. Je peux jouer avec vingt experts,
mais surtout pas avec Manteuffel ! Mon système commence par 200 francs. J’applique une
méthode confirmée, on doit le reconnaître, non comme les Allemands qui perdent 50 millions
à Monte-Carlo, ce qui est une preuve comme quoi les Allemands sont riches.
LE PRÉSIDENT : Ne vous égarez pas. Restez sur votre sujet !
BUJES : Bon… Mes combinaisons marchaient bien, j’avais un gros tas d’argent devant moi
malgré l’habileté de Koenig. Tout allait électrique, c’était mon jour de bonheur. J’ai gagné
160 000 marks. Naturellement je me suis fait donner une lettre de change, je suis commerçant.
60

Aujourd’hui dans mon malheur je crois que von Dippe en toute connaissance avait écrit deux
fois 80 000 marks pour que la lettre de change ne soit pas valable.
LE PRÉSIDENT : Vous ne l’aviez pas remarqué !
BUJES : J’avais pourtant grande confiance en Monsieur von Dippe.
LE PRÉSIDENT : Êtes-vous convaincu d’avoir joué honnêtement ?
BUJES : Si quelqu’un perd il dit toujours que le gagnant est un tricheur. C’est fondé sur
l’hypnotisme et la suggestion. (Avec une voix suppliante) Je suis arraché à mon enfant, à mes
pauvres parents. Je languis entre les murs d’une prison. Heureusement en Prusse on est traité
humainement par le premier fonctionnaire et jusqu’au dernier, autrement on devrait se pendre.
Je peux pas que dire que le jeu était parfaitement honnête.
LE PRÉSIDENT : Est-ce que Stallmann a aussi signé une lettre de change pour ce qu’il a
perdu ?
BUJES : Bien sûr, pour plus de 80 000 marks. Je projetais de faire un grand commerce de
pétrole avec Stallmann. C’est lui qui m’a invité à jouer au Fürstenhof. Il m’avait invité à Paris
et puis d’autres fois le soir à Bruxelles et à Paris. Il est exact que j’ai été expulsé de Paris. Là
je suis dénoncé comme espion allemand et ici comme espion français. J’ai été dénoncé par des
indicateurs français parce que je regardais trop leur manière de jouer. Cependant j’étais toléré
à Paris. Quand j’allais voir von Koenig chez lui, j’étais épaté par sa femme qui est une
véritable noble dame. Von Koenig m’a invité à dîner. J’ai dit : « Avec plaisir. » J’étais comme
chez un prince. Après le repas on est allé à son bureau. Je lui ai promis des invitations pour les
fêtes d’anniversaire du roi de Roumanie. Von Koenig a exigé une revanche pour la perte subie
au Fürstenhof. Il a récupéré l’exact montant de la traite et moi je la lui ai endossée. Von
Koenig est l’unique victime.
LE PROCUREUR : Ne teniez-vous pas pour bizarre qu’un homme qui vous connaissait depuis
peu accepte une traite de 80 000 marks venant de vous ?
BUJES : Votre question est très louable, Monsieur le Procureur, mais Monsieur von Koenig
m’avait vu très intime avec von Dippe, il fait lui aussi partie de mes intimes et me disait mon
cher ami comme à von Dippe. Il savait aussi que j’étais un ami du frère du Président Gomez
du Venezuela.
LE PROCUREUR : Niemela, à ce qu’il paraît, vous tient pour peu riche. Si vous aviez perdu
80 000 marks vous auriez sifflé.
BUJES (d’un air fâché et moqueur à fois) : Moi, perdre 80 000 marks ? Allons je suis trop
astucieux ! (hilarité dans la salle et parmi la Cour).
LE PROCUREUR : Et pourtant vous avez perdu 160 000 marks un jour à Paris.
61

BUJES : Oui, mais vous voyez, Monsieur le Procureur, c’était de l’argent déjà gagné.
LE PROCUREUR : Cependant on dit que vous êtes trop astucieux pour perdre.
BUJES : Oui, mais vous voyez, Monsieur le Procureur, les sages ne sont pas toujours
empêchés de perdre. Ainsi, en Allemagne, un très grand roi des chemins de fer, qui faisait
preuve de beaucoup de bon sens, il a subi de grandes pertes.
LE PRÉSIDENT : Niemela au Fürstenhof a eu des soupçons à votre égard et attendait
seulement l’occasion pour vous démasquer.
BUJES (dans une excitation terrible) : Monsieur le Président, je veux vider mon cœur.
Monsieur le lieutenant Niemela a joué à Chiavenna, et aussi Horvart qui se faisait appeler
Baron von Szegedin, et encore Newton et Pauly et Rohleder. Le Gouvernement allemand n’a
jamais demandé leur extradition, mais la mienne, oui ! Malheur, je dois rester ici en prison
pendant des années alors que je suis innocent !
LE PRÉSIDENT : Nous ne sommes pas ici pour parler de cela.
BUJES : Monsieur le Président je fais appel.
LE PRÉSIDENT : Vous en avez le droit, mais ce n’est pas le lieu pour en débattre.
UN AVOCAT : Pouvez-vous affirmer précisément que Niemela trichait ?
BUJES (se détournant dédaigneusement de l’avocat) : Monsieur le Président, ce monsieur
est-il avocat ? Dois-je lui répondre ?
LE PRÉSIDENT : Certainement.
BUJES : Oui je crois qu’il trichait. 45.

Au 7e jour d’audience von Dippe fut entendu comme témoin. Interrogé par le Président il
dit ne pas se souvenir où et quand il a fait connaissance du lieutenant Niemela. Quant à Bujes,
il lui a été présenté par le propriétaire du domaine de Wrede sous le nom de von Hennrichs.
Toutefois il ne s’est pas créé entre eux de liens amicaux particuliers. Au printemps 1910 il lui
avait écrit qu’il participait au rallye automobile organisé début juin par le Prince Henri de
Prusse – 1944 Km de Berlin à Hambourg en passant par Strasbourg – et qu’il désirait le
rencontrer à l’hôtel Fürstenhof à ce sujet. Dans le rapide qui partait vers 10 heures de Stendal
où il avait sa garnison, il a rencontré, peu après la gare de Rathenow, celui qui lui avait été
présenté comme von Hennrichs. Bujes lui raconta qu’il avait voulu acheter du matériel
agricole et qu’il avait rendez-vous à Berlin avec le Baron von Koenig. Arrivés à 1 heure ¼ à la

45
- Voir in Colonist, périodique de Nouvelle-Zélande, 24 avril 1912, p. 6. Il y est relaté que Bujes lors de son
procès fit une démonstration du jeu de Rouge et Noir à la demande du Président, qui prit la place de banquier.
Tout le monde s'attroupa joyeusement autour de la table. Bujes gagna £70 au Président.
62

gare Lehrter à Berlin, Bujes lui présenta Stallmann-von Koenig, et ils sont allés tous les trois
déjeuner au Fürstenhof. Là, il a présenté Niemela à Stallmann et à Bujes.

LE PRÉSIDENT : Les accusés contestent qu’une présentation ait eu lieu.


VON DIPPE : Cependant je sais que cela est exact.
LE PRÉSIDENT : Les accusés affirment qu’une présentation n’était pas nécessaire et qu’ils se
sont salués comme de vieilles connaissances.
VON DIPPE : C’est incontestablement faux, ou alors ils ont fait semblant de ne pas se
connaître.
LE PRÉSIDENT : Est-il possible que vous ayez oublié ?
VON DIPPE : C’est possible car j’étais déjà fort éméché. Mais je me souviens que Bujes
parlait très bien allemand et n’utilisait que très peu d’expressions françaises. Je ne me
souviens pas que Koenig ait employé les mots de « Mon cher ami » à l’adresse de Bujes.
LE PRÉSIDENT : Que s’est-il passé ensuite ?
VON DIPPE : Après le déjeuner nous nous sommes retirés dans un salon où des eaux-de-vie
et du café ont été servis et très rapidement on en est venu à parler jeux de cartes. Von Koenig
fit apporter des cartes par le garçon d’étage et m’expliqua le jeu de bridge. Il posa une donne
que je cherchai à résoudre. Pendant que j’y réfléchissais il se mit à jouer au Rouge et Noir
avec Bujes et très vite m’a prié de venir l’aider car il était frappé de malchance. Au début les
enjeux se tenaient dans des limites raisonnables. Avec von Koenig j’ai tenu la banque et gagné
de petits montants. Très rapidement les mises sont montées jusqu’à 1 000 marks. Et puis tout à
coup von Koenig a crié « Je ne joue plus, la perte est trop importante » et il déchira les cartes.
Alors j’ai appris qu’il avait perdu 160 0000 marks. Le jeu avait à peine duré 20 minutes. Je ne
me souviens pas de tous les détails car durant le déjeuner au restaurant de l’hôtel nous avions
bu plusieurs bouteilles de vin blanc, du champagne et dans le salon du cognac, de la
Chartreuse et de la Bénédictine. Bizarrement je ne gagnais que lors des petits engagements et
je perdais toujours sur les plus importants. À la fin du jeu, Bujes a sorti deux formules de lettre
de change de son sac, von Koenig en a signé une pour 80 000 marks et moi aussi. J’étais trop
pris de boisson pour me rendre compte de ce que je faisais. Bujes a empoché les deux lettres
de change signées.
LE PRÉSIDENT : Que faisait le lieutenant Niemela pendant ce temps ?
VON DIPPE : Il se tenait assis à l’écart du jeu. Il m’a fait des reproches sur le montant trop
élevé des enjeux et m’a conseillé de ne pas payer immédiatement.
63

J. MEYER, avocat de Stallmann : Est-ce que le témoin a remarqué d’une manière


quelconque si le jeu de cartes était falsifié ou s’il y a eu tricherie durant le jeu ?
VON DIPPE : Sur le moment, rien ne m’a sauté aux yeux. Seule la circonstance que je
gagnais les petites mises et perdais les grosses, m’a rendu le jeu suspect. Peu de temps après,
alors que j’étais au casino de Stendal, Bergell est venu à moi pour me transmettre un message
de Niemela. Celui-ci me mettait en garde sur la manière de jouer des personnes au Fürstenhof,
et que en aucun cas je devais payer la lettre de change car le jeu n’avait pas été loyal et que
j’avais à faire avec une bande organisée de joueurs. Lors d’un rendez-vous à Berlin il me
conseilla d’aller raconter l’affaire à un Conseiller à la Cour, nommé Marcuse, qui, lui aussi,
m’a dissuadé de payer. En septembre 1910 je vis arriver une voiture sur le terrain de
manœuvres militaires, deux messieurs se présentèrent comme étant le comte Wolf-Metternich
et le capitaine Newton, ils me demandaient de payer la lettre de change. J’ai indiqué à ces
deux messieurs mon Conseiller, qui alors s’est chargé de régler l’affaire. Il a réussi à obtenir la
lettre de change des mains de Newton. Niemela m’a demandé de ne pas dire qu’il était présent
lors de la partie de cartes ni qu’il connaissait Koenig et Bujes. Il craignait d’avoir des
problèmes car il voulait se faire affecter à un régiment de cavalerie et aussi parce qu’il était
fiancé. Le Conseiller me confirma qu’il n’était pas besoin de le citer car il n’avait pas pris part
au jeu.
LE PRÉSIDENT : Je constate effectivement que le témoin von Dippe n’a pas cité le nom de
Niemela lorsqu’il a été interrogé.
SCHWINT, avocat de Niemela : Je ne tiens pas les dires du témoin pour vraisemblables
puisque Niemela a dit à von Dippe que von Koenig s’appelait en réalité Stallmann et que von
Hennrichs s’appelle Bujes. Le témoin a tout simplement éludé le fait que Niemela connaissait
ces gens.
NIEMELA : Je conteste le fait d’avoir demandé à von Dippe de ne pas me citer et de dire que
je connaissais pas Koenig et Bujes.
VON DIPPE : Ce dont je me souviens exactement c’est que j’ai présenté ces messieurs l’un à
l’autre. En tout cas ils ont fait comme s’ils ne se connaissaient pas.
STALLMANN : Si maintenant le témoin reconnaît que je perdais aussi, que j’ai payé ma dette
de jeu et qu’il se déclarait prêt à payer la sienne, comment me comparerait-il à Bujes et dirait-
il que je ne suis pas une personne convenable ?
VON DIPPE : Je ne veux pas dire cela. Le soupçon de jeu truqué est seulement venu de moi,
quand l’affaire pénale était déjà en cours. Il est possible que Stallmann ait signé une lettre pour
me pousser à signer l’autre.
64

Von Dippe décrit alors la tentative de chantage auquel il a été soumis par Kramer alias von
Bredow, pour ne pas avoir cité Niemela lors de sa déposition en tant que témoin ; ce qui
constitue un parjure délibéré. Kramer lui conseille de verser 140 000 marks à Niemela pour
qu’il ne le dénonce pas, et lui permettre d’aller refaire sa vie en Argentine. Von Dippe avait
signé cette traite.
M. ALSBERG, avocat de Kramer : Ne vous a-t-il pas été dit lors de votre interrogatoire que
vous ne pouviez rien cacher ?
VON DIPPE : Je ne m’en souviens pas. Mais dans la formule du serment il est prescrit que
l’on ne peut rien dissimuler. Je n’ai pas conscience d’avoir tu quelque chose, d’autant que mon
Conseiller m’avait dit que je n’avais pas besoin de citer Niemela à moins qu’on ne me le
demande explicitement.
M. ALSBERG : Ce que dit un avocat n’est pas toujours juste. En tout cas vous deviez avoir
conscience d’une dette, autrement vous ne seriez pas allé à Londres signer une traite de plus
de 140 0000 marks.
LE PROCUREUR : Je reconnais aussi que ce qu’un avocat dit n’est pas toujours très juste
(rires dans la salle). Le témoin a dit qu’il avait la conviction ferme qu’il n’était pas besoin de
citer Niemela puisqu’il n’avait pas participer au jeu, et que son Conseiller était entièrement de
la même opinion. Dans un journal à sensation, ce matin on pouvait lire : « Von Dippe qui est
un officier d’active a été entendu et s’y est très mal pris (rires dans la salle).
LE PRÉSIDENT : La presse peut dire n’importe quoi. Une fois, un jugement du tribunal a été
publié dans un journal à midi, alors qu’il n’avait été prononcé que le soir.

En fin de compte le père de Georges von Dippe, Conseiller économique auprès du


Gouvernement impérial, avait fait intervenir un de ses amis qui mit un terme à cette affaire de
chantage lors d’un voyage en Angleterre, en promettant à Kramer quelques marks et sa
protection – non sans avoir prévenu la police et la Justice allemande.

Au huitième jour le commissaire Manteuffel est appelé à témoigner.

VON MANTEUFFEL : Depuis 1892 je suis chef du département de la police mondaine à Berlin,
en charge plus particulièrement de la section « Jeux ». J’ai eu entre les mains un livre sur les
tours de passe-passe que l’on peut faire au jeu du Rouge et Noir. Ce jeu très couru des
tricheurs internationaux, se distingue du jeu connu sous le nom de « Kümmelblättchen »
uniquement parce qu’il est encore plus facile d’y tricher. Un jeu de cartes peut être falsifié en
65

marquant discrètement les cartes rouges ou noires. D’après mon expérience, le fait de déchirer
les cartes en fin de partie indique toujours que l’on à faire à un jeu truqué. Par ailleurs je
présente ici à la Cour la fiche signalétique du soi-disant Capitaine Newton avec sa
photographie. Cette fiche provient des services de police anglais. Il y est bien connu pour
avoir été condamné à 20 mois de prison pour tentative d’escroquerie.
STALLMANN : Cette affirmation de la police anglaise est complètement fausse. Newton n’a
jamais été condamné à Londres et n’a jamais été accusé de tricherie, donc encore moins pour
escroquerie
TRAIN, avocat de Stallmann : Au cas où le tribunal retiendrait une telle allégation, je
demande à ce que soit constaté le caractère aléatoire de ce renseignement anglais. Sinon que
l’on obtienne confirmation par l’ambassade d’Allemagne que, si Newton a été puni en
Angleterre, ce n’était pas pour tricherie.
TRAIN, avocat de Stallmann : Il a déjà été bien fait remarquer que dans une pièce bien
connue de Henry Bernstein « Baccarat » les cartes aussi sont déchirées en fin de partie. Et en
ce moment, se joue à Berlin un film dans lequel un simple ouvrier déchire des cartes après
avoir joué. Le fait de déchirer les cartes peut être expliqué par beaucoup de raisons et
n’indique pas que l’on est en présence d’un jeu de cartes falsifié.

Au neuvième jour l’instruction étant terminée, le Procureur puis les avocats prononcent
leurs plaidoiries.

LE PROCUREUR : Le 1er juin 1910 le lieutenant von Dippe a perdu 80 000 marks en jouant à
l’hôtel Fürstenhof avec Stallmann et Bujes. J’affirme que monsieur Georges von Dippe a été
floué de 80 000 marks. Ce que votre Cour a déjà constaté dans son jugement du 12 mars
dernier en condamnant Bujes. Il n’est pas facile d’apporter la preuve de la complicité de
Stallmann et Niemela, car ce sont des gens qui depuis de nombreuses années font métier de
tricheur d’une manière si raffinée que l’on ne peut précisément démontrer la tricherie. S’il
s’agissait de simples tricheurs qui tirent des cartes de leur manche, la preuve serait facile. Au
contraire il s’agit ici d’experts internationaux qui voyagent beaucoup et agissent de façon très
subtile. Pour cette raison il faut tout d’abord examiner la personnalité des prévenus. L’accusé
Stallmann n’a fait aucune étude de Droit. Il a obtenu un diplôme dans un lycée à Berlin et a
suivi les cours d’une école de commerce. Il a voyagé de par le monde et n’a jamais gagné
honnêtement un seul pfennig. Il a reconnu lui-même qu’il était un joueur professionnel et que
dès sa jeunesse il a vécu de cette pratique. Il a longtemps spéculé à la bourse de Londres,
66

notamment dans le secteur des mines. Il a eu des relations les plus étroites avec des joueurs
tricheurs internationaux connus. Par hasard une lettre qu’il a écrite il y a 15 ans de Wiesbaden
à Paris au baron Kreininger, nous est parvenue. Dans cette lettre il exprimait son regret de
devoir lui refuser le prêt qu’il sollicitait. La veille, avec un nommé Bouche-Bohn, il avait
gagné 10 000 marks, « malheureusement non en espèces », à un officier et il précisait « Nous
avons une facture hebdomadaire de 600 marks. Amitiés de la part de Bouche-Bohn. » Cette
lettre n’est pas arrivée jusqu’à son destinataire, elle a été retournée à l’hôtel Kaiserhof de
Wiesbaden où elle a été conservée. Comme l’hôtelier avait appris l’arrestation de Stallmann
par les journaux, il me l’a envoyée. Interrogé pour savoir s’il connaissait Bouche-Bohn, ce
tricheur notoire a répondu que c’était une connaissance de bain temporaire. Et il affirme que le
« nous » employé dans la lettre s’entendait de lui et de la dame de son cœur du moment. Mais
cela sonne faux.
L’accusé Niemela est le fils d’un simple vétérinaire de Ratibor dans les environ de
Cracovie. Loin de moi que de vouloir attaquer cette honorable profession – je le précise pour
que les vétérinaires ne se sentent pas offensés par mes propos. J’ai reçu plusieurs lettres
anonymes, dans l’une d’elles un vétérinaire m’écrit que Niemela a des revenus plus importants
qu’un juge ou qu’un Procureur – je suis le dernier à mettre cela en doute – et qu’il le
remercierait s’il voulait les échanger avec les siens. Cependant Niemela a des revenus
modestes ainsi qu’il ressort de différents rapports de police. Après avoir fait des études au
lycée jusqu’à la terminale, il entre comme lieutenant dans un régiment d’infanterie du
Würtemburg. Il perçoit une solde mensuelle de 150 marks, toutefois il possède sa propre
automobile avec chauffeur en tenue richement décorée. Il se rend dans les stations thermales
les plus en vue, fréquentées par une clientèle aisée. Il va de Monte-Carlo à Rome en une nuit,
puis, une autre nuit, de Paris à Berlin, et encore de Berlin à Monte-Carlo. Il vit dans un luxe
excessif. Il ne fait aucun doute que ses ressources financières proviennent du jeu. Il a
d’ailleurs reconnu lui-même qu’il était un joueur professionnel. Hier, lors d’une démonstration
l’on a vu Bujes faire disparaître des cartes entre ses doigts. L’on a à faire ici à un homme qui
maîtrise la manipulation des cartes. De plus il faut bien constater que les accusés présents au
banc sont tous intellectuellement supérieurs à leur victime.
Je ne peux pas affirmer que ces tricheurs formaient un groupe organisé dont la tête serait
Stallmann, mais il est certain qu’ils étaient fermement unis. Avec des regards de connaisseur
ils fréquentaient les stations thermales élégantes. Dans les cafés à la mode ils se liaient avec
des officiers allemands en civil, des agriculteurs aisés et d’autres riches commerçants auxquels
ils se présentaient sous des noms à particule. Ils les invitaient à des excursions à des dîners et
67

les entraînaient finalement à jouer. D’abord les mises étaient faibles, ils laissaient alors leurs
invités gagner, puis quand les engagements s’élevaient les malheureux perdaient coup sur
coup. Pour dissiper une éventuelle méfiance, si un étranger se proposait pour tenir la banque
on lui laissait la place ou on la tenait avec lui. Cela ne les protégeait pas de la perte. La banque
perdaient systématiquement lorsqu’elle était tenue par un invité. À la fin du jeu les cartes
étaient habituellement déchirées. Et comme souvent l’invité ne disposait pas immédiatement
du montant de la somme perdue, une formule de lettre de change apparaît, qu’on lui fait
signer. Les tricheurs attiraient leurs victimes en utilisant un rabatteur. L’un d’eux était le
comte Gisbert connu sous le nom prestigieux de von Wolf-Metternich ce qui le plaçait ainsi
au-dessus de tout soupçon. Ses capacités intellectuelles, ainsi qu’il est dit dans le jugement
contre Bujes, étaient telles qu’il ne remarquait pas ce à quoi il était utilisé. Un autre
« remorqueur » était Niemela. Celui-ci se devait comme ancien officier prussien qui avait
porté l’habit du Roi, d’avoir le courage de passer aux aveux et de dire « Je fais partie du cercle
des tricheurs. J’en suis répréhensible. Je veux prendre toute la faute sur moi. » Il n’est pas
étonnant que Stallmann et Kramer aient craint d’éventuelles révélations de la part de Niemela.
Pour cette raison ils ont voulu l’expédier en Argentine et ils ont expliqué que Niemela avait
une tête confuse et qu’il était déséquilibré.
Il est impensable qu’un homme comme Stallmann qui, durant des décennies, a fait du jeu sa
profession, ai perdu en 20 minutes, au Rouge et Noir, la somme de 80 000 marks. Cette perte
était évidemment une comédie. Il reconnaît lui-même que c’est un jeu de tricheur. Souvenez-
vous de ce que disait Bujes : « Il ne peut pas m’arriver de perdre. Je suis trop astucieux. » Et il
n’est pas non plus imaginable que Bujes qui connaissait depuis longtemps Stallmann, ai pu
l’entraîner à Paris et réussir à le plumer. Tout cela est une comédie. Pareil, lorsque Niemela se
fait présenter à Stallmann par von Dippe comme s’il ne s’étaient jamais vus. Niemela avait
compris que von Dippe devait être dépouillé. Et Bujes demande alors « Appelez-moi von
Hennrichs, c’est mon nom de journaliste allemand. » Je ne crois pas que ces messieurs avaient
une connaissance quelconque de l’activité journalistique de Bujes. Il est ridicule de croire
Stallmann lorsqu’il affirme « Je suis l’unique victime du Fürstenhof, car de von Dippe il n’y
avait rien à gagner directement, il n’avait qu’une solde de 300 marks. »
On peut dire que von Dippe est un gentil garçon, et les joueurs savaient que sa famille était
très riche et qu’elle paierait les dettes du fils pour que sa carrière militaire ne soit pas gâchée.
Quant à la tentative de chantage à laquelle il a failli succomber si le Conseiller ami de son père
n’y avait mis fin, je ne vois dans cette affaire aucun parjure de la part de von Dippe. Kramer a
tout fait pour que von Dippe lui verse 7 000 livres afin d’éloigner Niemela et percevoir le
68

montant de 140 000 marks de la traite signée par von Dippe. Les joueurs avaient donc tous un
intérêt à éloigner Niemela.
Pour ces raisons, je considère que les trois accusés, Stallmann, Kramer et Niemela, sont
coupables. Il faut remarquer que si la fraude au jeu est un fait dangereux bien qu’ordinaire, ce
n’est qu’en de rares cas que l’on réussit à surprendre les fraudeurs. Le cas de Niemela est
aggravé du fait qu’il était officier allemand. En prenant le rôle de rabatteur pour amener ses
camarades entre les mains des joueurs, il a sali l’uniforme d’officier. Les trois accusés ont
vécu durant de nombreuses années en trichant aux jeux de hasard,. Quand ils ne pouvaient
obtenir le paiement d’une dette de jeu, ils disposaient du chantage pour l’obtenir. Le chantage
est un des crimes les plus odieux. Il est puni en Angleterre de la prison à vie.
Je requiers contre Stallmann deux ans de prison en tenant compte des 6 mois de détention
préventive. Contre Niemela et Kramer, je demande trois ans de prison. En outre, je demande
que les trois accusés soient privés de leurs droits civiques pendant cinq ans.

JULIUS MEYER, avocat défenseur de Stallmann : C’est une lourde tâche de défendre
Stallmann, d’autant plus que dans le procès Bujes il a été reconnu comme tricheur. Toutefois,
je suis convaincu que la Cour n’examinera pas la cause qui lui est aujourd’hui soumise avec
cette prévention, mais accordera son jugement à ce qui réellement, dans les faits, est arrivé. Et
là mon opinion est qu’il n’est aucunement prouvé que mon client a agi par tromperie. On a
appelé Stallmann le Roi des Tricheurs, on l’a qualifié de chef d’une bande qui, dans le monde
entier, dépouille par de faux jeux les gens les plus aisés, qui encore commet des vols à la tire,
des vols avec effraction et des vols dans les trains de luxe. Oui, cela a été affirmé et déjà
Stallmann est condamné au pénitencier. Cependant aucun de ces actes n’a reçu le moindre
commencement de preuve. Ici il n’est question que du cas von Dippe qu’on a voulu
amalgamer à de tristes anecdotes d’où mon client est complètement absent. Vous remarquerez
qu’il ne peut être fait aucun reproche à mon client car en rien von Dippe n’a de dette envers
lui. Si Stallmann a été un joueur professionnel au cours de ses jeunes années, il est certain que
depuis longtemps il a abandonné ce genre d’activité, d’autant qu’il n’en a absolument pas
besoin. C’est pourquoi je demande l’acquittement.

Le lendemain, dixième jour du procès, le deuxième avocat de Stallmann intervient :

WERTHAUER : L’implication de Stallmann dans la dette de von Dippe n’est prouvée en rien.
Seulement des soupçons. Les indices péniblement ramassés montrent qu’un soupçon existe.
69

Cependant la loi pénale allemande ne connaît pas la peine pour soupçon. Le Procureur fait
référence à l’Angleterre. Mais, justement en Angleterre, il n’est pas possible d’accuser à partir
d’un simple soupçon. Le juge anglais ne juge pas en raison d’un soupçon mais de faits
prouvés. Le Procureur demande que Stallmann soit déclaré coupable en raison d’une preuve
indirecte, qui n’est rien d’autre qu’un soupçon. Cela n’est pas admis par la loi. Les conclusions
judiciaires dans le jugement contre Bujes montrent combien l’argumentation indirecte manque
de sérieux. De même pour Niemela, qui est accusé d’avoir nui à l’honneur du corps des
officiers. Ici encore aucune preuve stricte n’est intervenue. Autrement dit l’on est en présence
de preuves par indices, même s’il s’agit d’un détenu. Soyons prudent. Que faut-il qu’il arrive
de plus à deux personnes contre qui rien n’est prouvé ! Le même Droit doit être appliqué aux
accusés et à von Dippe. Ce qui est Droit pour la cavalerie doit l’être pour l’infanterie ! La
relation des faits par von Dippe n’est pas objective car il a tu la présence de Niemela pendant
le jeu. C’est l’intervention d’un conseiller ami de son père, qui a permis d’annuler sa dette. Il
aurait pu lui donner un autre conseil plus prudent l’affaire aurait pris alors une autre tournure
et le jugement rendu contre Bujes ne serait pas maintenant utilisé. L’on fait reproche à
Stallmann de s’être rendu souvent dans des lieux où afflue un public aisé. Qui a circulé, ne
serait-ce qu’une fois, dans ces lieux de divertissement sait que l’on y rencontre toujours la
même clique internationale. Ces lieux sont fréquentés par des joueurs professionnels et par des
gens qui portent un mortel ennui d’eux-mêmes. Le jeu de Rouge et Noir est arrivé de
l’étranger pour envahir les régions de la passion du jeu. L’on parie sur la couleur que doit
avoir la carte posée sur le tapis. Il n’est pas constaté que des cartes biseautées aient été
utilisées. Monsieur le Procureur confond continuellement le soupçon de mauvaise action avec
l’action proprement dite. Même avec l’imagination de Monsieur le Procureur, il n’est pas
possible d’appliquer des accusations générales au cas précis de Stallmann. L’on ne parvient
qu’à une impression, « c’est peut-être comme ceci donc il n’est pas impossible que ce soit
comme cela ». De telles affirmations ne peuvent justifier une quelconque condamnation. Sur
les bases oscillantes de la preuve par indices, les bâtiments disposés par l’accusation
s’effondrent entièrement.

Le troisième avocat de Stallmann intervient :

WALTER BAHN : La démonstration de Monsieur le Procureur a été, certes, de forme parfaite,


mais ce ne fut qu’un brillant feu d’artifices que la Cour ne peut utiliser pour émettre un
jugement de condamnation. Voici quelques faits qu’il est bon de lui rappeler. Ainsi le nommé
70

Bouche-Bohn que le Procureur associe à Stallmann dans une escroquerie au jeu qui serait
advenue à Paris, eh bien ! ce vieux monsieur de 75 ans n’a jamais été connu comme tricheur.
Je demande à ce qu’il soit cité comme témoin. Autre cas, le Capitaine Newton, il apparaît que,
contrairement à ce qu’affirme la police allemande, il n’a pas été condamné à Londres pour
avoir tric hé au jeu. De plus, je demande à ce que le baron Kreininger soit appelé comme
témoin, car dans la lettre citée datée d’il y a 15 ans, il ne fait aucune mention de tricherie ou de
jeu truqué. Par ailleurs, étant donné que la preuve de la dette envers Stallmann n’a pas été
apportée, je confirme les conclusions de mes confrères et demande que l’acquittement de mon
client soit prononcé.

SCHWINDT, avocat de Niemela : Le Procureur a usé de mots trop durs à l’égard de Niemela
et a souligné qu’il n’est pas digne d’avoir appartenu à l’armée allemande. Ce jugement abrupt
est injuste à son égard car il a été longtemps un officier zélé, habile, assidu à sa fonction, et
cela jusqu’au jour où il a fait connaissance à Paris de Monsieur Stallmann. Cela fut un point
d’inflexion dans sa vie. Ce point d’inflexion nous invite à la pitié et à la tristesse.
Il existe une accusation particulière, l’on porte plainte et des gens, à grands frais et gros
efforts diplomatiques, sont remis entre les mains de notre police en raison d’un unique fait
pour lequel ne sont apportées que des preuves artificielles. Et maintenant, le bâtiment oscillant
de l’accusation, pour reprendre les mots de mon confrère, se trouve étayé par des constructions
auxiliaires de toutes sortes, c’est-à-dire par d’autres faits qui ne ressortissent pas des
accusations que mon client subit. Les faits examinés ne sont imputables en rien à l’accusé
Niemela. Il est certain qu’il a joué avec ces gens, ceux-ci étaient expérimentés, il était un
partenaire silencieux qui faisait volontiers le jeu sans savoir qu’il prêtait la main à des
combinaisons malhonnêtes. Comment peut-on tricher au baccara ? C’est tout à fait
incompréhensible. Bien sûr, on peut aussi tricher au Skat ou au Whist et à tous les jeux !
Rien n’est prouvé quant à la qualité des relations entre Niemela et Bujes, certainement une
vague relation mondaine et superficielle. Le seul motif d’accusation réel concerne von Dippe.
Mais là, méfiance, car conclure que la forte somme de 80 000 marks implique que le jeu a été
faussé, me paraît prématuré. Il n’y a aucun fait qui le prouve. De plus rien ne prouve que
Niemela avec Bujes et Stallmann se soit présenté sous la couverture d’un faux nom. La
relation entre ces trois personnes, qualifiée de suspecte doit être rejetée. Aucune preuve n’est
apportée que Niemela a joué le rôle de rabatteur pour de prétendus tricheurs, qu’il ait attiré
von Dippe à Berlin pour le mettre entre leurs mains. Rien n’est prouvé qu’il ait apporté son
aide au cours des évènements du Fürstenhof. Il était assis à l’écart du jeu dans une complète
71

indifférence, et n’a pris aucune part à la signature des lettres de change. Niemela a démontré
qu’entre Bujes et lui aucune entente n’était constituée et encore moins avec les autres. Tout
cela éclaire l’accusé d’un jour favorable car on ne peut rien lui reprocher. À tout moment
l’accusation manque d’éléments de preuve, Niemela doit être acquitté.
Dans toute cette affaire le Procureur a eu des mots durs contre lui, mais n’a pas réussi à
convaincre. Il réclame trois ans de prison alors qu’il n’avait demandé qu’un an contre Bujes.
Pourtant Niemela est une toute autre personnalité non dépourvue de mérite. Certes, ceux qui
comme lui ont dû échanger le casque contre le haut-de-forme, considèrent le travail avec
hauteur. Il avait choisi une profession par laquelle on récolte peut-être la gloire mais où aussi
la mort guette l’aviateur. Niemela l’aurait obtenu facilement la gloire s’il s’était jeté dans le
jeu alors qu’il était jeune, car la vie dans les salles de jeux est plus confortable que lors de
périlleux essais d’avions, sa blessure le montre. Cet homme n’a pas perdu ses qualités même si
celles-ci ont été peut-être un moment obscurcies par certaines fréquentations. Il est à regarder
plus comme un pauvre bougre que comme un homme condamnable.

ALSBERG, avocat de Kramer : Dans sa réquisition le Procureur a brillamment mis l’accent


sur la preuve psychologique, rien de bon dans la personnalité de l’accusé. La preuve a réussi
au Procureur : le psychologue et l’esthète se doivent d’applaudir ce discours d’accusation,
mais le juriste non ! Celui-ci demande : qu’est-ce que doit prouver le Procureur ? Exactement
ce qu’il n’a pas prouvé ! Non le fait d’inciter à un jeu frauduleux, mais la tromperie au jeu, pas
de vouloir empocher 7 000 livres mais de les obtenir par la force. Kramer est le seul accusé à
devoir se défendre sur le fait qu’il aurait essayé d’obtenir 7 000 livres par la menace. Sur cette
accusation le Procureur n’a pas eu un mot. La jurisprudence d’Empire fait nettement la
différence entre l’avertissement et la menace, le Procureur a délibérément omis cette
distinction, à croire qu’elle lui est inconnue. Ainsi la qualification de chantage qu’il a retenue
à l’encontre de mon client ne peut être envisagée, parce que l’accusé n’a proféré aucune
menace. À une interprétation des faits défavorable à Kramer, l’on peut seulement répondre
qu’il s’était mis dans une mauvaise situation mais qu’il n’a eu aucune influence sur la mise en
place des faits et qu’il est intervenu pour qu’elle se rétablisse. D’après la jurisprudence
d’Empire cela ne suffit pas pour décider une condamnation. De plus, même si l’on accepte la
qualification d’essai de chantage, toute punition serait à exclure car l’accusé s’est rétracté de
lui-même dans l’exécution, qui de ce fait n’a pu aboutir.
72

Au onzième jour d’audience, la parole est donnée aux accusés pour une dernière
intervention.
Stallmann affirma que la meilleure preuve que le jeu avec von Dippe n’était pas faussé,
c’est qu’il a payé sa dette propre ainsi que des chèques en témoignent. Avec émotion il
expliqua qu’il se trouvait à Berlin pour se rendre sur la tombe de sa mère. À cette époque, à
Londres, il était connu mais pas à Berlin ; il aurait même déjeuné avec le Commissaire
Manteuffel sans être reconnu. Si quelqu’un a souffert à cause d’une mauvaise fréquentation
datant de quinze ans en arrière, c’est bien lui. J’ai passé quinze mois en prison alors que je
proposais 200 000 marks de caution, l’on m’a répondu « Non, nous ne vous libérerons que
pour un million ! » Je n’ai pas témoigné durant le procès de Bujes parce que, dans l’intérêt de
ma femme, je ne voulais pas que mon nom soit cité dans un scandale public. Et il termina par
ces mots : « Avec ma demande d’acquittement je remets mon destin entre les mains de la
Justice en qui j’ai pleine confiance. »
Niemela s’en prit longuement aux accusations du Procureur selon lesquelles il aurait en tant
qu’officier présenté des camarades, militaires comme lui, pour qu’ils perdent au jeu. « Je n’ai
jamais présenté un seul officier à des joueurs, et je défie le Procureur de présenter ne serait-ce
qu’un officier qui pourrait affirmer le contraire ! » Aussi l’affirmation qu’il aurait été endetté
est de pure imagination, en mai 1910 il n’avait pas un pfennig de dette. « Monsieur le
Procureur peut citer tous les rapports de police qu’il veut, il ne trouvera aucune pièce
justificative des accusations qu’il énonce contre moi. Je n’ai jamais attiré von Dippe à Berlin
dans un but malhonnête et ne me suis jamais présenté sous un nom de couverture. À Londres
l’on s’est servi de moi. On a voulu me faire partir pour l’Argentine et même me faire arrêter.
De cela il ressort suffisamment combien peu j’ai été mêlé aux joueurs. Bujes m’a menacé
directement de me détruire, j’avais peur de sa vengeance. D’avoir prévenu et mis en garde von
Dippe prouve mon honnêteté et lui a permis de sauver 80 000 marks. Je ne comprends pas du
tout comment je me retrouve accusé car je n’ai participé à aucun jeu, je n’ai faussé aucune
carte. C’est moi qui ai prévenu et mis en garde. Le Procureur accuse les joueurs, je n’en suis
pas un. Le destin que l’on me prépare montrera à chacun qu’à l’avenir il faudra éviter d’avertir
son prochain que des malversations s’organisent. »

Le Tribunal condamna Stallmann à un an de prison compte tenu des neuf mois de détention
effectués à titre préventif, en raison de la tromperie exercée en endossant la lettre de change et
à trois ans de perte de l’honneur. Kramer fut condamné à trois ans de prison pour tentative de
73

chantage – en tenant compte des trois mois déjà effectués et à cinq ans de perte de l’honneur.
Niemela fut acquitté.

Les attendus du jugement considèrent que


– la preuve a été apportée qu’il y a eu tricherie à l’encontre de von Dippe. La réunion entre
les quatre personnes à l’hôtel Fürstenhof n’était nullement fortuite mais bien convenue. Le fait
de jouer au Rouge et Noir montre que le jeu induisait une manipulation des cartes ;
manipulation que Stallmann a dissimulée en déchirant le jeu. Niemela a bien fait remarquer
qu’il en avait eu la conviction. Il a d’ailleurs fort bien décrit les artifices spéciaux utilisés ;
– ce que Stallmann a perdu ce jour là n’exclut en rien que la partie ait été truquée. Le but de
cette perte était de ne susciter aucun soupçon de la part de von Dippe afin de pouvoir
escompter la lettre de change remise à Bujes. Stallmann savait que la famille de von Dippe
était riche, qu’il était officier de cavalerie, donc qu’elle paierait. Toutefois, la manière dont le
jeu a été truqué n’a pu être constaté formellement ;
– Niemela a été accusé de complicité et extradé d’Angleterre. Il ne peut être accusé car il
n’avait pas été associé au jeu. Cependant les actes auxquels il est associé pourraient être
regardés comme des actions préparant la tromperie. Bien qu’un fort soupçon existe à cet égard
des circonstances plaident en sa faveur, et son affirmation de vouloir démasquer Bujes ne
paraît pas incroyable. Cela montre qu’il n’était pas d’accord avec un faux jeu et qu’il ne
voulait pas le soutenir ;
– Kramer a voulu profiter financièrement du contenu de la lettre que Dippe a adressée à
Niemela et lui a, par écrit, fait part des dangers d’un parjure. Les lettres ne contiennent pas de
menaces directes, mais des menaces cachées. Ainsi il a montré au Conseiller de von Dippe
lorsqu’il était à Londres, un télégramme par lequel il demandait 100 000 marks sous la menace
cachée de mettre à disposition des adversaires, c'est-à-dire de Stallmann et de Bujes, la dite
lettre si on ne lui remettait pas la somme. Cette menace est devenue plus claire dans le
télégramme suivant.
Stallmann et Kramer sont condamnés à payer les dépens et frais accessoires. Stallmann
renonça aux voies de recours indiquant qu’il apportera les documents qui prouveront son
innocence. Kramer, lui, fit appel du jugement.

10 mai 1913, samedi, entrefilet dans The Staight Times Singapore, p. 2


« Rodolphe Stallmann, alias Baron Korff-Koenig, surnommé le roi des tricheurs, qui avait
été extradé de Londres, a été condamné à Berlin à un an de prison pour fraude, compte tenu
74

des neuf mois déjà effectués durant l’instruction. Le Lieutenant Niemela, officier de l’armée
de l’air, accusé d’amener des amis militaires entre les mains des tricheurs, fut acquitté.
Kramer, connu à Londres sous le nom de Baron Cramer qui était sous l’accusation de tentative
de chantage à l’encontre du Lieutenant von Dippe, a été condamné à trois ans de prison. En
raison de l’astucieuse défense de Stallmann et de la difficulté de prouver la tricherie quand le
jeu de cartes est tenu par un expert, l’on avait cru qu’il échapperait à une condamnation. »

Le 19 juillet 1913 une autorisation de séjour en France de trois mois lui est accordée par la
Sûreté générale « à la condition expresse [qu’il] s’abstiendra de paraître dans les lieux où l’on
joue. » Randal, son fils aîné naît le 30 juillet.
Au mois de novembre 1913, Stallmann-Koenig est autorisé à nouveau à résider en France
pour une période de 8 jours. Venant d’Allemagne, il remet à la Sûreté générale un sous-
vêtement militaire fabriqué de capoc et de coton en cours d’évaluation depuis 6 mois dans
l’armée de l’air allemande. Ce sous-vêtement est testé à Saint-Cyr le 26 novembre, les
résultats s’avèrent bons. Le Contrôleur conclut à la reconduction de l’autorisation de séjour
Stallmann qui a « rendu des services très appréciés au Contrôle général de Recherches
judiciaires à divers point de vue et notamment au point de vue de la défense nationale. » Les
autorisations précédentes seront reconduites le 16 décembre ; il demeure rue de la Faisanderie,
n° 30 avec sa femme et son premier fils, chez sa belle-mère.

L’Espagne 1914–1920

1914, naissance de Rolf, son deuxième fils, le 19 juillet à Paris, rue de la Faisanderie ; l'acte
de naissance n'est pas signé par son père, sans doute absent de Paris.
Jules Sébille, qui est toujours en charge de la surveillance des étrangers – contre-
espionnage « civil » – à la Sûreté générale, mais qui va assumer cette mission auprès de l’État-
major, charge von Koenig de se rendre en Espagne « avec mission de se tenir au courant de
l’activité politique et militaire de l’Allemagne. » De nationalité allemande, tous ses papiers
sont au nom de « von Koenig » et portent les tampons allemands les plus officiels ; le
Ministère de la Guerre lui procure un passeport français à son nom et il part s’installer en face
75

d’Hendaye à Fontarabie, sur la rive espagnole de la Bidassoa où il loue une villa et achète le
casino46 ; le 22 août 1915 naîtra sa fille Rhoda. Cet établissement devint bientôt une source
importante de renseignements pour les services français, et le lieu de rendez-vous des agents.

Dans les années 1900/1901 Koenig avait créé en Belgique des clubs de jeu avec un belge
dénommé Marquet. Par la suite, celui-ci était devenu propriétaire du casino de Santander, ville
balnéaire où se rendait fréquemment le roi Alphonse XIII et sa suite. Le choix de Koenig de
s’établir à Fontarabie en 1915 et d’y acheter le casino, est, sans doute, à rapprocher de la
personnalité de Marquet. D’après Blasco-Ibañez, Georges Marquet était très proche du roi
Alponse XIII : « Tout le monde connaît les liens d’étroite amitié qui unissent le roi d’Espagne
et un Belge, M. Marquet, personnage dont le seul titre sérieux est d’être propriétaire de la
roulette et du trente-et-quarante à Saint-Sébastien. […] Le Casino de Saint-Sébastien ne
fonctionne que l’été. M. Marquet, songeant avec envie au Casino de Monte-Carlo qui est
ouvert toute l’année […] fonda, en plein centre de Madrid, ce qu’on appelle le Palais de Glace.
[…]. Les souverains espagnols assistèrent à l’inauguration de cette maison de jeux polaire
établie au cœur de la capitale47 » (inaugurée le 30 octobre 1922).

En 1916 certains établissements de jeux en Espagne furent fermés par ordre du


Gouvernement. Celui de Fontarabie fut du nombre, sans doute sur plainte du Consul
d’Allemagne au motif qu’on s’y livrerait à l’espionnage pour la France. En mai Koenig se
rend à Madrid où on le dit Allemand et espionnant pour le compte de l’Allemagne. Puis il
parcourt l’Espagne et vient se fixer à Barcelone à la fin de l’année 1916, Rambla de Catalonia,
n° 7, près du port. Le choix de Barcelone n’est pas anodin. La 1 ère guerre mondiale amplifia à
Barcelone une ère de prospérité qui avait commencé quelques années plus tôt. Des fortunes
rapides se construisirent par tous les trafics d’approvisionnement des nations en guerre dans
une société dirigeante nettement germanophile, en marge d’une classe ouvrière pauvre et
nettement pro Alliés. Des aventuriers et des spéculateurs menaient à grand train une vie
luxueuse, la vie nocturne était brillante. Au casino Arrabassada, dans les music halls, à l’opéra
les femmes arboraient leurs bijoux, les commerçants et industriels catalans se pavanaient dans
leurs imposantes voitures. Cette ambiance convenait au baron von Koenig pour y mener ses
intrigues et renseigner les services français, notamment sur les mouvements anarcho-
syndicalistes menant une rude lutte et subissant de violentes répressions.
46
- N° de téléphone du Nouveau Casino : le 35.
47
- In Blasco Ibañez, Alphonse XIII démasqué, La terreur militariste en Espagne, E. Flammarion 1924,
traduction Jean Louvre, p. 33 et suiv.
76

Après le décès de sa grand-mère à Buenos Aires le 6 février 1916, Marie Renée se rend en
Argentine. Elle rentre à Barcelone le 22 septembre à bord du vapeur Infante de Bourbon de la
Compagnie Transatlantique de Barcelone. Pendant son séjour à Buenos Aires elle aurait eu de
fréquentes relations avec un chargé d’affaires à l’ambassade d’Allemagne, le comte
Luxbourg48. Celui-ci correspondait avec Berlin grâce à la complicité de la légation suédoise de
Buenos-Aires qui transmettait ses dépêches au ministère des Affaires étrangères de
Stockholm, comme étant des messages officiels suédois. La neutralité diplomatique était de la
sorte rompue, d'une façon d'autant plus grave que le comte Luxbourg donnait des indications
sur les navires argentins49 qu'il convenait de couler « sans laisser de traces ».

Voici ce que Lemoine écrit en décembre 1945 de son aventure barcelonaise remontant à la
première guerre mondiale50 : « En 1917 le service s’intéressa particulièrement aux agissements
d’un commissaire de police espagnol Bravo Portillo, qui s’occupait de diriger une police anti-
syndicaliste et anti-communiste. En même temps il servait aux Allemands d’agents de
renseignements sur les mouvements des bateaux français et anglais, les désignant ainsi au
torpillage des sous-marins allemands51.
« À la demande du Gouvernement français qui se plaignait de ces agissements, Bravo
Portillo fut placé sous surveillance puis mis en accusation, se trouvant du coup dans une
position très périlleuse. Sa condamnation à un emprisonnement ne faisait aucun doute. Je me
présentai à Bravo Portillo52, lui fit admettre que son cas était désespéré. Je lui offris alors de le
sauver à la condition qu’il me fasse un exposé complet de toutes ses activités au service de
l’Allemagne et qu’il se mette désormais à notre service. Il accepta et me demanda comment
j’espérais parvenir à le tirer d’affaires. Je lui expliquai que je mettrai mon Bureau au courant
de nos négociations et tenterai d’obtenir que le Gouvernement français abandonne ses
accusations contre lui. C’est ce qui fut fait. Le Gouvernement français informa le
Gouvernement espagnol qu’il jugeait préférable d’éviter le scandale d’un procès, car la
défense ne pouvait manquer de citer des agents français, anglais, etc. Les poursuites furent
48
- AN Fontainebleau, Fonds Moscou, 19940508, fiche 403. Voir http://grande.guerre.pagesperso-
orange.fr/septembre17.html ; consulté en 2010. Début septembre 1917 le secrétaire d'État américain Lansing
avait publié le texte de télégrammes chiffrés, interceptés et traduits par la sûreté des États-unis. Désavoué par le
Gouvernement allemand, Luxbourg fut expulsé d’Argentine (La Vanguardia 24 sept. 1917, p. 9).
49
- L’Argentine approvisionnait les Alliés, notamment l’Angleterre, en viande bovine.
50
- Archives Paillole n° 950.
51
- Il transmettait les renseignements à un allemand, le baron Rolland, qui fut expulsé d’Espagne avec d’autres.
52
- Ce contact avec Portillo à dû s’effectuer peu après la publication les 9 et 16 juin 1918 par le journal de la
CNT, Solidaridad Obrera, de documents montrant l’implication de Bravo Portillo dans l’espionnage allemand
sous la signature de Pestaña. Le journal n'était pas encore à ce moment sous la coupe des finances allemandes.
77

abandonnées. À partir de cet instant j’ai travaillé avec Bravo Portillo tant les questions
allemandes que la question syndicalo-communiste. Un après-midi de l’été 191953, Bravo que
j’avais quitté peu d’instants auparavant fut abattu en pleine rue à coups de revolver par un
groupe de communistes54.
« La police anti-syndicaliste agissait sous l’étiquette de Police Patronale. Elle avait été
instituée pour la protection des industriels, fabricants et commerçants de Catalogne dont, au
cours de l’année 1918, quatre-vingts étaient morts, victimes d’attentats perpétrés en pleine rue.
En réalité cette police travaillait en contact direct et suivi avec la Sûreté espagnole. La Société
patronale m’offrit la succession de Bravo Portillo. Je demandai les ordres à Paris et reçus
l’instruction d’accepter, le Gouvernement français s’intéressant alors à l’agitation communiste
Catalane et à ses ramifications en France. Durant ma gestion on ne parvint à tuer aucun
patron ; un seul fut blessé. Les campagnes de la Presse adverse allèrent jusqu’à provoquer des
interpellations aux Cortès, qui continuèrent après mon départ d’Espagne, le mot d’ordre du
général Veyler, alors Gouverneur de Barcelone, ayant été : « À partir d’aujourd’hui les prisons
sont fermées, mais les cimetières sont ouverts. » « Je revins en France en juin 1920. »
Il est intéressant de remarquer que Lemoine ne mentionne pas l'attentat dont il fut victime
le 9 décembre 1919 à l'angle de la calle Del Asalto – nommée depuis calle Nou de la Rambla –
dans un quartier éloigné de celui où il avait son bureau, – Rambla de Catalunia n° 7. Le procès
des accusés de cette agression s'est tenu du 9 au 11 mars 1922, et les accusés furent acquittés 55.
En 1931 un journaliste du Mirador déclare, le 19 novembre, savoir que l'attentat avait été
organisé par Koenig lui-même, sans apporter plus de précision.

Les années 1917 à 1920 furent des années très dures à Barcelone, ponctuées de révoltes
ouvrières, de grèves, de lock-out – et de nombreux assassinats, notamment ceux commandités
par la Fédération Patronale auxquels répondaient ceux perpétrés par des anarcho-syndicalistes.
La participation de Stallmann (à l’époque Baron von Koenig) à ces assassinats, du moins à
leur organisation comme chef d’une bande de pistoleros, est mentionnée par de nombreux
historiens. Une mise au point précise reste à faire car il ne ressort pas de la “biographie” de
Stallmann qu’il ait eu un tempérament « sanguinaire ». Néanmoins, on peut facilement
constater que cette légende s’est construite au gré d’affirmations parfois contradictoires. Ainsi
en 1924, le romancier Blasco Ibañez, de retour des USA, écrit « Les Allemands, afin

53
- Portillo fut tué le 5 septembre 1919, La Vuanguardia du 6 septembre p. 11 ; en réponse à l’assassinat du
dirigent syndicaliste Pau Sabater secrétaire du syndicat des Teinturiers de Barcelone, le 19 juillet 1919.
54
- Il avait installé ses bureaux au n° 6 de la rambla del Pratt : « Gran detectivo privado ».
55
- Diaro de Valencia du 16 février 1922 et La Prensa du 11 mars 1922.
78

d’effrayer les fabricants espagnols qui travaillaient pour la France, organisèrent une troupe de
bandits chargés de lancer des bombes dans les usines et d’assassiner, si possible, les
propriétaires […] Le chef de la bande était un certain baron von Koenig56. » En 1933, le
dirigent syndicaliste Angel Pestaña, assure que la bande formée par Koenig se renforça par la
présence du commissaire de police Bravo Portillo à sa sortie de prison 57. En 1957, le dirigent
syndicaliste, Pere Foix, affirme que la première bande de pistoleros fut créée par Bravo
Portillo, puis reprise par Koenig. L’historien Albert Balcells affirme en 1965 que la bande qui
sévit entre 1918 et 1920, était dirigée par Koenig58. Et aussi, l’historien Jorge Venturats
Subirat en 1978, qui, pour étayer cette hypothèse, cite comme témoin de mauvaise moralité de
Koenig, Lucien Rebatet59, auteur plus ou moins fascisant « mas o menos facistizante » (!),
lequel, dans son livre ‘‘Les mémoires d’un fasciste I – Les Décombres’’, décrit sa rencontre
avec Koenig en 1940 ; puis il cite Roger Mennevée, journaliste adepte du « Grand complot
mondial », pour prendre appui sur une affaire de fuite relative à la guerre d’Indochine au
Ministère de la Défense en… 195060. Et enfin, le Professeur Subirat clos sa démonstration
sous le titre « Coronel » – Koenig n’a jamais été militaire et encore moins chef de régiment –
par le texte d’un article paru dans Le Figaro en 1948 à propos du second procès pour trahison
de la baronne von Einem, lequel article fait la part belle à la charge contre Lemoine ; il eut été
de mauvaise défense que de ne pas le faire. Mais, il est vrai que Venturats avoue aussi son
ignorance, car dit-il « …sans doute, tout n’a pas été écrit et peut-être ne sera jamais écrit de ce
qui s’est passé dans notre pays il y a un demi siècle61. » Quant à Jacques Soubeyroux,
professeur à l’Université de Saint Etienne, lui, il n’hésite pas, en 1992, à faire nommer Koenig
au grade de Colonel de l’armée française en… 1948 soit deux ans après sa mort62 ! Ceci pour
ne pas parler de l’Enciclopèdia Catalana qui confirme sous le titre Baró Koenig ; ni de
Wikipedia résumant un texte posthume du poète et essayiste américain David H. Rosenthal,
‘‘Banderes al vent! La Barcelona des utopies, 1914-1936’’63; et sans oublier, bien-sûr, ‘‘La
verdad sobre el caso Savolta’’ de Eduardo Mendoza, roman policier paru en 1975 dont
l’action s’inscrit dans le contexte historique de l’époque et qui camperait, notamment, le

56
- In Alphonse XIII démasqué, Flammarion 1925, p. 20-21.
57
- In Angel Pestaña, Lo que aprendí en la vida, 1933.
58
- In Sindicalismo en Barcelona, 1965.
59
- L. Rebatet, journaliste, écrivain. Fasciste notoire promouvant durant la guerre la collaboration avec les
Allemands. Condamné à mort en 1945, puis gracié. Les Décombres, réédition Pauvert 1976, p. 360 et sq.
60
- Voir Georgette Elgey, Histoire de la IVe République, 1re Partie ; La République des Illusions 1945-1951,
Fayard 1965. Réedition refondue et augmentée 2012, p. 577 et sq.
61
- Ventura Subirats, Jorge , "La verdadera personalidad del barón de Koenig", Cuadernos de Historia Económica
de Cataluña 1978 , pages 103-118.
62
- Centro Virtual Cervantes. AIH in Actas XI, 1992.
63
- http://ca.wikipedia.org/wiki/Friederich-Rodolphe_Stallman ; consulté en 2011.
79

personnage de Koenig selon la définition devenue habituelle. Ce roman fit couler beaucoup
d’encre universitaire sur le thème l’Histoire entre réalité et fiction. Beaucoup ont voulu
assimiler le personnage de Paul-André Lepprince à von Koenig ; mais, lecture faite, il y faut
vraiment beaucoup de bonne volonté64 et d’ignorance.
Par ailleurs, il est intéressant de noter que le nom de Bravo Portillo, entre 1917 et 1921
apparaît plus de 130 fois dans La Vangardia, alors que celui de von Koenig apparaît 6 fois : la
première dans l’édition du 24 septembre 1917 à propos d’une affaire d’espionnage à New
York ; ensuite 5 fois en 1920, entre le 21 juillet et le 21 octobre pour des assassinats qui sont
attribués à « la bande à Koenig »65. Certes, à la demande des Services français, il a remplacé
Portillo en tant que chef de la police patronale à la fin de l’année 1919, mais sera expulsé en
mai 1920, ce qui laisse peu de temps pour reprendre en main une telle organisation.
En mai 1920 les autorités espagnoles expulse Koenig au motif d’un défaut de papier de
naturalisation, en 1914 il avait obtenu la nationalité espagnole66. Il en suit une violente
campagne de presse à son encontre qui durera jusqu’à la fin de l’année. Le 10 juin il recevait
une autorisation de séjour en France de 1 mois demandée par la Sûreté générale. L’arrêté
d’expulsion de France datant de 1901 fut rapporté le 9 juillet 1920. Il en profita pour se faire
inscrire sur les listes électorales de Bois-Colombes. Note de la Sûreté du 29 juin 1920 :
« D’après les renseignements parvenus à la Sûreté générale en provenance de Madrid et de
Barcelone, l’expulsion aurait été obtenue par l’Ambassade d’Allemagne, et serait considérée
dans les milieux germanophiles comme une revanche à l’expulsion du baron Rolland 67 pour
qui avait travaillé Bravo Portillo. L’adversaire le plus acharné de Koenig a été Felix Graupera,

64
- E. Mendoza, La vérité sur l’affaire Savolta. Flammarion, Col. Points, 1986, traduc. J.M. Saint-Lu. L’auteur
présente ainsi le personnage de Paul-André Lepprince : « Le perfide et fuyant Lepprince, dont on ne sait rien,
sauf que c’est un jeune Français qui est arrivé en Espagne en 1914… (p. 31) ». Et plus loin p. 389 : « […] un
jeune dandy venu de Paris » – Stallmann, était allemand, marié et père de trois enfants, il avait 44 ans – […] La
police française disait ne pas le connaître […]. » – expulsé de France en 1902 et bête noire à la Préfecture de
Police de Paris. Faut-il voir le journaliste Araquistain dans Nemesio Cabra Gómez ? – R. Vallbona, Forasters,
Columna Ediciones 2007, ISBN 978 8466408776, Prix Nestor Lujan pour un roman historique qui débute en
1915 et se termine en Cerdagne en 1943 ; dans les pas d’un espion aventurier allemand.
65
- Voir aussi La Tribuna du 20 août 1920, un article intitulé El terrorismo en Barcelona, à propos de l’assassinat
de deux Gardes civils le 17 décembre 1919 – qui ne peut conclure à l’accusation de Koenig.
66
- Nationalité espagnole, obtenue le 31 mai 1914, enregistrée le 13 novembre 1916, dont il n’est pas fait mention
dans les décrets de naturalisation française en 1926 ; à moins qu’une indication figure dans le dossier de
naturalisation « égaré » aux Archives nationales.
67
- Le baron Rolland fut expulsé en novembre 1919, à l’issue d’une pétition parlementaire espagnole « Peut-être
est-ce là le fruit d’une initiative française ? » (P. Aubert, La propagande étrangère en Espagne dans le premier
tiers du Xxe siècle. In Mélanges Casa Velasquez 1995, Vol 31 f.3, p. 167.
H. M. Enzensberger dans son livre « Hammerstein ou l’intransigeance » (Gallimard 2010, Col. Du Monde
Entier, p. 69 ) raconte que une des filles du général trouva en 1932 « un emploi de secrétaire dans un mystérieux
bureau de la Lützowplatz, dirigé par un certain […] Baron Rolland, dont on disait qu’il travaillait pour
l’epionnage militaire allemand depuis déjà 1914. Il s’agissait prétendument d’une firme espagnole qui importait
des fruits méridionaux, mais tout cela ressemblait plutôt à un salon politique où se retrouvaient des personnages
impénétrables venant de la nébuleuse du renseignement. »
80

président de la Fédération Patronale d’Espagne dont il a dévoilé les relations plus que
suspectes avec des agents des services secrets allemands. » Cette note montre que Koenig
n’était pas le seul agent français travaillant en Espagne et que la Sûreté générale était informée
de ses agissements si répréhensibles que « Les Services de la Guerre, tant à Paris qu’en
Espagne font également le plus grand éloge de la collaboration précieuse et toujours
désintéressée qu’il leur a apportée. » !
Le nombre d’historiens et de textes68 construisant et/ou s’appropriant la légende d’un
Koenig agent double, assassin et tortionnaire, une fois d’ouvriers et une autre fois de patrons,
est impressionnant, ils la portent et la répètent jusqu’à la faire croire inscrite dans la réalité,
sans se rendre compte qu’elle n’est que le fait d’organes de presse financés par les allemands
au titre de la propagande. L’équation Allemand = franquiste = national-socialiste fonctionne
bien, déjà pour les années 1916/1920 ! Sans doute est-ce là une prise de revanche sur le silence
imposé en Espagne sur l’histoire des mouvements sociaux et de leur cruelle répression,
revanche soumise à des reports affectifs d’imaginaires et une volonté (consciente ?) de
manipulation de l’histoire ; la Bastille n’a-t-elle pas été prise grâce à l’intervention de la
« section française de l’internationale socialiste » ?…

Dans les années 1960 Marie Renée adressa à son fils aîné ses souvenirs de l’épidémie de
grippe qui sévit à Barcelone durant l’hiver 1917/1918 :
« Je vais essayer de satisfaire ton désir et de rassembler mes souvenirs de Barcelone durant
l’épidémie de grippe de 1918 mais je crains d’être incapable d'en faire une relation. Ma
mémoire a retenu des fragments d’épisodes, des taches de couleurs, des formes frappantes,
mais jamais un ensemble cohérent. Si je tourne la tête vers mon passé, je vois une plaine
d’ombres confuses enchevêtrées d’où surgissent de place en place, comme frappées d’un
rayon, des scènes minutieuses et nettes. Je pourrais dessiner, peindre chacune de ces scènes,
elles résument pour moi de longs épisodes. Sans raison apparente elles sont l’essence de ma
mémoire. Par exemple, du tremblement de terre de Valparaiso [17 août 1906] je n’ai gardé
qu’une seule image :
« En quittant la ville dès que cela a été possible trois jours après, nous dirigeant vers Vina
del Mar notre attelage, se frayant un chemin dans les décombres et les éboulis, s’arrêta près
d’un portail sur lequel on avait crucifié une pillarde. C’était une vieille femme recroquevillée
sur elle-même, décharnée, crochue, carabosse sinistre dans une pose contournée, noyée de
68
- Voir la bande dessinée de Alfonso Font et Juan Antonio de Blas, (Safcomics.com). A. Balent in Quarderns
d’Estudis Cerdans 1998-2, Ceretania p. 11-127. Le Monde Libertaire n° 1623, 17-23 février 2011. Pistoleros, the
chronicles of Farquhar McHarg, vol. 1, 1918, PM Press Déc. 2011, Isbn 978 1604864014.
81

haillons dont un retombait sur sa tête, ne laissant voir qu’une bouche et un menton moussu de
barbe. On avait accroché à son cou une pancarte qui pendait de travers, sur laquelle zigzaguait
une inscription : « Ladrina ». On apprit qu’elle avait été trouvée coupant les doigts et arrachant
les oreilles des femmes pour s’emparer plus vite des bagues et des boucles. Ce portail sur un
ciel bleu, cette bête humaine couleur de feuille morte est mon seul souvenir. Tout le
cataclysme se résume pour moi à cette image. Je revois les griffes du pied de cette harpie, une
mouche posée dessus fait une lourde tache noire. Le sol poussiéreux parsemé de gravats crisse
sous les roues de la voiture, nous tournons lentement, et le Pacifique étincelant efface la noire
vision.
« Si je veux être sincère, voilà mon souvenir. Bien sûr je peux compulser des textes,
m’informer du nombre de morts, des ruines, d’exécutions… mais, sincèrement je n’en sais
même plus la date. J’étais arrivée à Valparaiso avec deux jours de cheval dans les reins, morte
de fatigue ce soir là. J’étais couchée, on m’a secoué, mise debout, enveloppée dans un
manteau, on a placé entre mes mains la valise de mes bijoux ; j’ai vu l’armoire à glace avancer
vers moi, les marches de l’escalier monter et descendre, j’ai entendu une clameur immense et
continue faite de cris, d’appels, d’entrechocs, de chutes et puis c’est tout. C’était fini. Dans
l’attente d’une deuxième secousse je me suis jetée toute habillée sur un lit, et me suis aussitôt
endormie sans barguigner, jusqu’au lendemain.
« Venons-en à Barcelone. J’avais grand peine à trouver un appartement. J’étais en froid
avec mon mari et résolue à me débrouiller seule. En dix ans de mariage je n’avais pas eu une
seule fois à m’occuper de questions matérielles. Rodolphe était un mari qui se chargeait de
tout, n’expliquait rien, ne me demandait que de le suivre ; il me faisait une existence protégée.
J’en savais autant sur les embûches de la vie courante que le rat des champs. Je n’avais aucune
idée pratique sur rien. Je ne soupçonnai pas un seul instant que jeune, jolie, élégante et
française par surcroît, je représentais le parfait épouvantail pour les propriétaires catalans.
Forte de mon contrat de mariage, de mes trois enfants et de l’innocence de mes intentions, je
me présentais d’un pied pimpant, le nez en l’air et le chapeau sur l’oreille chez de braves
bourgeois ventripotents, avares et tatillons ; je semais l’épouvante dans leurs cœurs. Une
vision d’orgies nocturnes, de javas endiablées, de bouchons de champagne envahissant leurs
maisons bénites, salissant leurs planchers propres ou neufs et les murs oints de papiers fleurés,
se dressait devant leurs yeux. J’avais beau exhiber mes papiers, parler de mes enfants dans un
espagnol parfait, rien n’y faisait. Depuis j’ai appris à connaître ces bons dévots bien
hypocrites, leurs faux ménages, les petites danseuses sorties de misérables « casas de baile69 »
69
- Salles de danse.
82

des bas quartiers et promues « mantenidas70 » dans le pichepin, les fleurs artificielles et les
faux éventails japonais.
« Voilà quelques uns de mes souvenirs.
« Je me trouvai un matin dans un appartement d’une hideur sans remède devant la femme
d’un propriétaire, absent ce jour là. C’était une grande femme en forme de barrique, vêtue
d’une jupe noire, froncée autour des hanches à la façon des religieuses, et d’un caraco blanc à
larges basques comme je n’en ai vu qu’en caricature. Son visage aux joues carrées, aux yeux
porcins, ponctué d’un nez en flûte d’alambic au dessus d’une moustache de bonnes
proportions, suait toutes les envies, toutes les cruautés, toutes les platitudes. Cette tarasque ne
savait que répondre à toutes mes aimables explications.
« Je réfrénais une furieuse envie de lui casser sur la trogne la plus innommable de ses
innombrables potiches qu’elle croyait belles et il y avait le choix. Un flot de rage envoyait à
mes lèvres tous les sarcasmes les plus insultants
« Entre autres idées lumineuses, je m’étais adressée à un avocat qui faisait aussi du
courtage immobilier. Il tomba en catalepsie amoureuse à notre première entrevue,
m’empoisonna la vie en me suivant partout, se présentant chaque matin à mon hôtel,
m’apportant une liste d’appartements puis m’entraînait visiter des demeures excentriques où il
essayait de me coincer dans des angles de corridor ou de cuisine.
« Un jour, un vieux fantoche, bijoutier, bâti comme Polichinelle, le nez baisant le menton,
me demanda la description de mes meubles. La prunelle pâlie par l’âge, tout tressautant
d’hésitation, il répétait chaque énumération en passant sa langue sur ses babines de chèvre. Il
fut charmé d’apprendre que j’avais un piano. Cet instrument le fascinait comme garant de sa
sécurité financière.
« Enfin je sortis d’embarras. Un ami, viveur goguenard, rencontré par hasard, rit de mes
mésaventures, puis m’emmena chez un propriétaire catalan et signa un contrat de location.
Bien qu’il fut jeune et fort peu désigné comme porte-respect, tout se passa dans un
déploiement de sourires. Il y avait un homme, donc tout allait bien.
« L’appartement était charmant, clair, moderne. Le propriétaire, catalaniste enragé,
n’acceptait que des Catalans ou des Français. Pas un Espagnol ne pouvait loger chez lui. Les
inscriptions d’étages, les avis, les contrats, tout était écrit en catalan ; et tout était prévu, sauf
ce qui arriva : une grève des transports, d’usines et de je ne sais combien d’industries,
d’électricité. Dans mon bel appartement moderne je grelottais n’ayant aucune possibilité de
chauffage. Là-dessus vous arrivèrent tous trois, mes petits, amenés de Fontarabie par les deux
70
- Felles entretenues.
83

servantes que j’avais conservées. L’Alsacienne Marguerite et l’Aragonaise Elvira. Et tous trois
malades de la coqueluche contractée en route. Quel début ! Que de soucis, que d’efforts pour
chauffer vos chambres de malades avec des réchauds à alcool et des appareils puant le pétrole.
« L’hiver passé je louai sur la côte à Caldetas (Caldes d'Estrac) une maison meublée où
vous faire passer l’été. Caldetas était réputé le Deauville catalan. Ce n’était qu’un groupe de
villas et un casino familial, beaucoup de prétentions, un ennui profond et la caricature de
l’élégance. Pour vous c’était la plage de sable blond, du soleil et un jardin. Toi qui étais l’aîné
avais quatre ans. Il ne nous en fallait pas plus. Je faisais la navette entre Barcelone et Caldetas
ne pouvant supporter l’atmosphère de ces péteux.
« J’avais fait à cette époque la connaissance de deux sœurs Ursula et Mercédès. L’une
veuve, l’autre célibataire. Toutes deux vaguement infirmières diplômées, au reste Cubaine
d’origine, adroites, languides, généreuses, chaleureuses, bohèmes, elles m’étaient une trêve
dans la brusquerie catalane. Nous étions devenues amies. Leur appartement Calle Lauria, au
centre de Barcelone, était meublé de bric et de broc. Leur terrasse aux plantes grimpantes où
se balançaient des rocking chairs et des cages de serins qui devaient toujours concourir au
grand concours de chant annuel, et ne concouraient jamais, le petit chien bâtard Roji, tout y
était accueillant.
« Ursula, sans réelle beauté, pâle, l’ovale allongé du visage prématurément vieilli, les dents
saillantes gâtant de belles lèvres charnues, avait cependant un charme indéniable. Sa voix
nasale, de petites mains, sa taille pliante et mince, sa grande douceur doublée d’une discrète
énergie cachée en faisaient une personnalité attachante. Elle était brune et intrépide. Veuve
d’un Don Juan mort écumant dans ses bras, elle avait deux enfants, fille et garçon de 8 et 10
ans. Sa sœur, plus banale et bien moins séduisante était depuis l’âge de quinze ans la maîtresse
éperdument amoureuse d’un médecin cubain fantaisiste, marié et coureur de jupons. Pourtant,
il tenait à sa Mercédès et venait la voir chaque jour. Il avait de l’esprit et des amis intelligents,
politiciens, journalistes, artistes qui venaient, eux aussi, boire de l’orangeade sur la terrasse et
se balancer dans les rocking chairs.
« Et nous en arrivons à l’épidémie. Car c’est nous Ursula, Mercédès et moi qui fûmes
parmi les premiers atteints. L’une après l’autre et sans que nos amis médecins y comprirent
rien, nous eûmes ce qui devait devenir la grippe espagnole. Vomissements, migraine, fièvre et
puis après trois ou quatre jours, rétablissement. Les coquillages, le vent du soir, la fatigue, tout
fut accusé sauf ce microbe encore inconnu. Il s’écoula près d’un mois avant que la rumeur
commença de courir qu’une maladie redoutable se répandait dans la ville. Quelques années
auparavant un fléau typhique qui frappait et tuait sans rémission avait ravagé Barcelone. On
84

découvrit à l’époque que la canalisation principale des eaux potables traversait le cimetière,
que des infiltrations s’étant produites, l’eau empoisonnait la population. Cette belle
constatation fut faite, plus de cent mille personnes avaient succombé. On crut à une répétition
du même désastre. On visita les canalisations en vain. Il fallut admettre qu’une nouvelle peste
courait le monde. J’étais alors chez Ursula. C’était, je crois, la fin de l’été. L’épidémie est une
étrange épreuve, c’est une calamité lente et sourde qui use les nerveux, qui ravage par
démoralisation. Ursula et Mercédès s’en allaient chaque jour soigner des malades. Je restais à
la maison ou vaquais à mes plaisirs. Je ne me souviens pas d’avoir eu peur. Il ne me venait pas
à l’esprit que je serai atteinte. L’épidémie croissait jour après jour. Tant de gens mourraient
que les cercueils manquaient. Bientôt on en vint à envelopper hâtivement les cadavres dans
des draps, à les entasser sur des camions et à les emporter tels quels vers les cimetières. Les
noires annonces mortuaires couvraient trois pages des journaux quotidiens. Les portes des
maisons se fermaient une à une, indiquant suivant la coutume espagnole qu’il y avait un mort.
À notre réunion du soir des amis venaient annoncer des morts rapides de parents, d’amis.
L’épidémie semblait n’avoir pas de sens. Sur les côtes fouettées d’air pur des villages du
levant, de jeunes pêcheurs de vingt ans mourraient tout comme en plein Barcelone. La
jeunesse était plus touchée que l’âge mûr. Les femmes enceintes ou à une période délicate du
mois, mourraient sans rémission. En quelques heures asphyxiées par une force fatale, les
malades succombaient violacés, noircis et si vite décomposés qu’on n’osait les garder plus
d’une nuit. Il le fallait bien cependant, les secours manquaient et les morts restaient dans la
solitude des maisons dévastées, attendant que les services d’hygiène puissent venir les enlever.
« Un matin, Ursulita, la fille de Ursula, très jolie fillette de onze ans, vint nous dire tout
affolée, que la porte de Joaquina, une de nos plus gentilles amies, était fermée et qu’un voisin
lui avait dit dans la rue qu’elle était morte. Nous l’avions, deux jours auparavant saluée le soir
en passant sous sa terrasse. Assise près de son fiancé elle nous avait fait signe de la main et
jeté une rose en riant. Il y avait à peine 36 heures de cela. Et cependant, elle était vraiment
morte car en arrivant chez elle, toutes trois émues mais incrédules nous trouvâmes la gaie
petite maison plongée dans l’ombre, les cierges allumés et la charmante fille noircie et
méconnaissable. Sa mère, ses sœurs, son fiancé, stupides et désespérés, tassés à terre autour de
son lit, avaient perdu le pouvoir de pleurer. Le lendemain une aventure lugubre et grotesque à
la fois, advint à Mercédès. Passant Calle Lauria devant une maison à porte étroite qui donnait
sur un plus étroit escalier en colimaçon, elle reçut en pleine face, expédié comme par une
catapulte, un malheureux cadavre échappé d’un cercueil mal fermé que des fossoyeurs plus
bénévoles qu’adroits tentaient à grand peine de descendre d’un étage.
85

« L’épidémie était à son comble. Dans notre maison la mort faisait le vide. Nous habitions
le second étage. Au premier vivait une vieille dame mère d’un député libéral, Marcelino
Dominguez, qui disparut rapidement. Au 3e une famille où seul survécut le père ; femme,
enfant et servante moururent en trois jours. Plus haut un couple, la femme mourut pas son
mari. Au rez de chaussée, dans le magasin, l’homme et la femme succombèrent dans la même
journée et leurs corps attendirent trois jours pour leur sépulture. Par les fenêtres ouvertes sur la
chaude nuit fourmillante d’étoiles, je percevais l’odeur aigre de décomposition des corps.
« Nous avions adopté une prophylaxie assez primitive. Toutes trois buvions trois fois par
jour un verre de cognac contenant 10 gouttes de teinture d’iode. Probablement cela ne servait à
rien. Nous étions sans doute immunisées par notre faible grippe du début d’épidémie, car nous
étions toutes les trois à l’âge fatal, approchant la trentaine, et dans la meilleure situation pour
être contaminées. Aucune de nous n’eût rien. Toutes trois en rentrant le soir à la maison,
accrochions nos vêtements à des cordes disposées dans la cuisine où brûlait un petit réchaud
de souffre. Une friction à l’alcool et des vêtements frais complétaient la toilette. Personne n’en
savait plus long que nous sur ce chapitre et nos précautions n’étaient ni plus efficaces, ni plus
inutiles que d’autres. Tous les soins tentés furent vains jusqu’au moment où l’épidémie décida
de diminuer. Le virus s’affaiblit sans que personne, ni hier, ni aujourd’hui ne puisse en donner
une raison, excepté que c’est la manière de toutes les épidémies. Les médecins eurent alors
beau jeu à soigner des malades qui n’étaient plus assez empoisonnés pour mourir.
« La vie de Barcelone n’était pas suspendue pour autant. La ville était assez différente de
celle que tu as connue en 1935. En 1917 elle commençait seulement à tracer les grandes
artères nouvelles. Toute la vie se concentrait autour de la Plaza Cataluña et de la ramblas.
Pourtant j’avais vu lors de mon premier voyage en 1904, une ville plus provinciale encore et
plus réduite, cachée derrière les docks qui barraient toute la vue sur la mer et, à part la Rambla
centrale, toute faite de ruelles tortueuses et puantes, de quartiers à lupanars pour matelots, de
bouges à repris de justice, réfugiés anarchistes, arabes et contrebandiers et revendeurs de
drogues. La guerre, en refoulant l’or et le trafic de toute l’Europe sur l’Espagne avait
transformé Barcelone en capitale internationale. Étrangers refoulés, déserteurs, espions,
intermédiaires, trafiquants de toutes marchandises imaginables depuis les aliments et les armes
jusqu’aux consciences, tout s’y était empilé : Barcelone en perdait son âme. Des music-hall
remplaçaient les Casas de baile, des cafés, des restaurants à orchestre, les laiteries, les
Orchaterias71, les ventas d’Arroz con pescado72. Mais le mélange était encore pittoresque,
71
- Bar où l'on vend de la orchata (la orchata de chufa est un lait végétal élaborée à partir de tubercules de
souchet, aussi appelées amandes de terre) et des glaces.
72
- Guitounes vendant du riz au poisson.
86

savoureux par son contraste même. J’aimais m’y promener et je m’étais accoutumée aux
façons catalanes. À cette époque nombre de riches bourgeois n’auraient pas osé porter
chapeau, seule l’aristocratie portait chapeau ; les frères seniors, les maris y auraient vu une
insolence, une « afrencesada ». De belles femmes en robe de satin noir se promenaient
fièrement sur le rambla, leur luisante chevelure érigée en savant échafaudage impeccablement
combiné, un demi million de pesetas de brillants aux oreilles et aux mains, l’éventail aux
doigts. On arborait l’éventail du matin au soir, et il servait aussi d’ombrelle. Pour traverser les
rues, les places brûlantes et aveuglantes, l'ombrelle était jugée déplacée – cela faisait cocotte
française – mais s’abriter tant bien que mal derrière l’aile déployée d’un éventail était correct.
Tout cela a disparu depuis. Les désastres de la grippe n’empêchaient pas les Catalans de se
lever à onze heures, de se promener jusqu’à deux heures, de déjeuner et faire la sieste, de
ressortir à six heures, et de dîner à dix heures du soir. Je faisais comme tout le monde.
« J’allais vous voir à Caldetas fréquemment, et je vous y laissais avec l’idée que l’épidémie
aurait moins de prise là que dans la ville. Mais, je l’avoue, nous pataugions tous grandement
sur cette question. Le soir, étendues sur notre terrasse, chacune rapportait les propos entendus
et les symptômes les plus divers, les opinions, les diagnostics les plus contradictoires. À
chaque coup de sonnette Mercédès ou Ursula se levait languissamment et revenait dans
l’obscurité accompagnée de la silhouette confuse d’un ami venu en passant. « En somme nous
n’y pensions que par moments.
« Un certain jour, la brave Marguerite dont Rolf était le nourrisson adoré vint à Barcelone
pour je ne sais plus quels achats, m’amena ton petit frère et me le laissa pour la journée.
C’était alors un parfait angelot blond tout en cire rose, et moi une bécasse de maman
inexpérimentée. Ursula partie à ses affaires et Mercédès aux siennes, je le promène, lui achète
les joujoux rêvés et, revenue à la maison vers quatre heures je lui prépare un repas de gâteries
– œufs brouillés, « nata » chocolat, salade d’abricots au xérès. Nous étions tous deux
enchantés et nous nous arrêtions de manger pour faire marcher l’auto mécanique et le lapin
savant. Après le repas, au milieu de nos ébats, je vois tout à coup mon bambin passer du rose
au pourpre, ses yeux brillants prendre une étrange expression fiévreuse, et ses mouvements
devinrent si saccadés qu’il en perdait le contrôle, ses pas chancelaient, sa voix s’altérait. Une
horrible pensée me traverse : c’est l’épidémie… ! Et je suis seule ne sais que faire. Affolée je
rassemble mon courage, tente de le calmer sans autre résultat que de me faire taper sur la tête à
coup d’automobile. Je le déshabille à grand peine, le porte sur mon lit demie pleurante, je le
supplie de se calmer, je descends en courant implorer la portière de courir chez le docteur, je
remonte toujours en courant. Quel spectacle : ce bébé avec une force décuplée par un mal
87

étrange a descendu le matelas du lit en le tirant au milieu de la chambre, y a entassé les


oreillers et s’y roulait en hurlant. Je suis impuissante et reste épouvantée à le voir s’épuiser
puis s’endormir. Et j’attends, assise par terre près de lui dans le désordre des oreillers et des
draps, n’osant rien tenter, guettant la manifestation de nouveaux symptômes : il dort d’un
sommeil de plomb. Le docteur par bonheur ne fut pas long à venir pour bien me rire au nez,
car je l’avais saoulé, tout simplement saoulé avec mon imprudente salade d’abricots au xérès.
Du xérès à un enfant de trois ans. Je fus tout étonnée et le docteur s’en amusa franchement.
Tout le monde arrivait affolé. La concierge, racontait aux nouveaux venus qu’une catastrophe
était imminente. Les mines de circonstance se transformèrent en rires et des plaisanteries
finirent par se répandre dans toute la maison. Seule Marguerite, ma brave Alsacienne, fit une
mine des plus pincée en débarquant au milieu de l’assistance. Elle me demanda comment
« Madame pouvait faire ça au betit, et chuste pour le rendre malade ». Ayant bien dormi, mon
petit pochard s’éveilla fort à l’aise. J’ai gardé une défiance salutaire des salades de fruits au
xérès et, tout de même, je frissonne toujours au souvenir que j’ai gardé de ce petit enfant
traînant un matelas avec une furie d’homme en hurlant sans cesse. C’était tout de même un
petit drame, et ça a été ma plus grande impression de la célèbre épidémie de grippe espagnole.
150 000 morts et voilà les souvenirs qui me restent, choses vues dirait Hugo… »

Souvenirs 1920 à 1939

Ces textes sont repris d’un long texte rédigé par Lemoine, figurant dans le fonds Paillole.

JE ME SOUVIENS, AU RETOUR DE BARCELONE, nous habitions, ma femme Marie Renée et les


trois enfants, un petit pavillon en banlieue parisienne, à Bois Colombes. Je crois bien que ma
belle-mère était là aussi, mais, très âgée elle n’apparaissait pas beaucoup. Au 16 de la rue
Victor Hugo73 la maison en meulières n’était pas bien grande, deux étages et un dernier
mansardé. Du jardin l’on montait au rez-de-chaussée par un escalier de trois marches ; la porte
débouchait sur une petite entrée puis, de chaque côté, un salon et une salle à manger. Le
jardin, entouré d’une grille posée sur un muret bas, permettait aux enfants de jouer et d’inviter
tranquillement des enfants voisins. À quelques pas de chez nous habitait un attaché de légation
autrichien du nom de M. P. Bodo. Ses deux fils allaient à la même école que les miens et se

73
- Téléphone : Tél. Charlebourg 13 22.
88

retrouvaient pour jouer ensemble. En 1932 les fils Bodo devaient renouveler leur permis de
séjour. Pour leur éviter un longue attente dans les bureaux j’ai demandé à mon secrétaire
Drach de les accompagner chez le commissaire Louit qu’il connaissait bien, et cela fut fait
rapidement. Nous nous sommes liés d’amitié. Il ne gagnait pas beaucoup d’argent, je l’ai
persuadé de me raconter les nouvelles politiques qui étaient traitées à l’ambassade quand nous
déjeunions ou dînions tous les deux. Pour cela il touchait 2 000 francs par mois. Je lui ai même
fait installer gratuitement une ligne téléphonique à son domicile. Une fois, en 1936 ou 1937
Bodo a emprunté 18 000 francs au 2e Bureau, qu’il a remboursés petit à petit, et quand en 1938
il a voulu emprunter à nouveau 15 000 francs on le lui a refusé ; c’est moi qui les lui ai avancé
– il me les doit toujours… Après l’annexion de l’Autriche en 1938, il travaillait à l’ambassade
d’Allemagne et un jour il me parla longuement de l’ambiance générale qui y régnait :
l’opinion de l’ambassadeur, les préparatifs de départ, etc. J’en fis un rapport, mon secrétaire en
transmis un double au commissaire Louit à la Préfecture de Police de Paris où les allemands le
trouvèrent en arrivant à Paris en 1940, le personnel ayant tout abandonné dans sa fuite, laissant
bureaux et archives à leur disposition74. Je sais qu’il a été arrêté en 1943, qu’il a été envoyé à
Vienne et qu’il vivait encore en 1945. À dire vrai, j’aurais bien aimé qu’un tel attaché
d’ambassade qui avait travaillé honnêtement pour nous pendant 12 ou 15 ans, gagnât plus de
2 000 francs par mois (plus tard 2 800 fr.) et que l’on fît quelque chose pour lui après la
guerre.

JE ME SOUVIENS QU’EN 1923 OU 1924, je suis allé passer un mois à Zandvoort petite station
balnéaire proche d’Amsterdam. Je fis savoir au 2e Bureau que, s’il y avait quelque chose qui
les intéressait spécialement à Amsterdam, j’essaierai de m’en occuper. Le commandant
Messon me demanda de trouver quelqu’un chez le fabricant d’avions Fokker. J’ai trouvé un
jeune homme de bonne famille qui vivait chez sa sœur ; il s’appelait Ankel. Il m’a fourni
quelques bons renseignements que j’ai apportés par deux fois à Paris en avion. La deuxième
fois ce fut une collection magnifique de photos qui fit la joie du commandant. Il me remit
10 000 francs pour le jeune homme et 5 000 francs pour mes frais de vacances, que je refusai
malgré son insistance. « Vous êtes têtu !» me dit-il. Je remis l’argent à Ankel qui,
probablement poussé par sa sœur, est allé deux ou trois jours après à la police se dénoncer. J’ai
réussi à m’échapper, le plus vite possible, en taxi, en tramway, en train et encore en taxi
d’Amsterdam jusqu’à la frontière belge.
74
- Toutefois quelques archives suivirent l’exode mais furent abandonnées dans les eaux de la Loire, le camion y
ayant versé. Les autres, abandonnées sur place, furent largement utilisées par les allemands pendant l’occupation,
puis se retrouvèrent en Allemagne entre les mains des Russes qui les rendirent en 1994 et 2001.
89

JE ME SOUVIENS, À L’AMBASSADE D’ITALIE, j’avais fait la connaissance, je ne sais plus par


qui, d’un italien nommé Verde qui était très ami avec l’Attaché militaire. Il n’y avait rien de
sérieux à obtenir de lui, seulement quelques petits renseignements en déjeunant ou en dînant.
Sa mère était assez riche et vivait à Rome, mais lui ne pouvait retourner en Italie à cause de
ses opinions politiques anti-fascistes. En France on lui faisait des difficultés pour la
prolongation de son permis de séjour. Je le proposai chez nous au contre-espionnage et on
donna l’ordre de prolonger son permis. Un jour, je pense au début de 1939, Verde vint chez
moi et me dit qu’il avait en vue une importante affaire. Il avait rendez-vous à Cannes avec un
ami, ingénieur-chef d’une des plus importantes usines d’armes d’Italie. Il me présenta ce jour
là à sa fiancée, une jeune baronne allemande de 21 ou 22 ans qu’il devait emmener avec lui.
De Cannes Verde me téléphona deux fois et m’envoya une longue lettre violente anti-fasciste.
Son ami était arrivé et lui offrait de lui remettre à Milan des plans ou copies de plans
concernant un nouveau canon à tir rapide et toutes les indications techniques : tablettes de tir,
plans de fabrique, etc. Comme Verde ne pouvait pas aller lui-même en Italie, il proposait
d’envoyer sa fiancée à Milan chercher les papiers. Il me demandait seulement de l’aider pour
le passage de la frontière, de lui procurer une auto pour le voyage et de lui prêter une malle ou
valise à double fond. J’en parlai au colonel Manges au 2 e Bureau et je proposai de les aider.
Mais Manges me répondit : « Ça ne vaut pas la peine. C’est un italien… Il se débrouillera lui-
même si son affaire est tellement magnifique… » Verde devait donc faire lui-même tous les
arrangements et venir à Paris aussitôt que sa fiancée serait de retour. La jeune fiancée partit
pour Milan, reçut les papiers et, au retour, fut arrêtée. Elle avait caché les documents sous les
coussins d’arrière de la voiture. Elle a été condamnée à quatre ans de travaux forcés. J’ai
appris plus tard que ces papiers étaient très importants et que l’arrestation de la jeune baronne
avait fait beaucoup de bruit. Moi-même je n’ai jamais compris pourquoi j’avais laissé cet
italien organiser seul une telle opération.
Verde m’avait aussi présenté à une secrétaire de l’ambassade. Elle habitait avec sa petite
fille de 12 ans rue de Grenelle, à peu près vis-à-vis de l’ambassade de Russie. Cette femme n’a
jamais voulu accepter de l’argent, mais de temps en temps elle nous accompagnait ma femme
et moi, avec sa petite fille au cinéma, ou bien elle déjeunait le dimanche avec nous. Les
renseignements qu’elle nous fournissait n’étaient pas d’une haute importance, mais
intéressants, paraît-il. Le dernier renseignement qu’elle nous a fourni était la nouvelle qu’on
attendait chez nous depuis quelque temps : l’ambassadeur d’Italie viendrai à 14 heures
90

apporter la déclaration de guerre75. Je donnai la nouvelle au 2e Bureau à 11 heures. La seule


personne à laquelle j’ai parlé de cela était le colonel Manges qui avait avec lui à ce moment là
un Suisse, espèce de secrétaire, indicateur d’affaires et de renseignements, qu’il aimait
beaucoup. À l’arrivée des allemands cet homme se mit officiellement à leur service.

JE ME SOUVIENS DE L’AFFAIRE STRACHWITZ. Le comte Strachwitz, neveu de l’ambassadeur


d’Allemagne à Paris, m’avait été présenté par un de mes agents qui allait avec lui aux courses
où Strachwitz jouait très gros. Mon agent me disait qu’il était dans une situation désespérée.
Responsable de la caisse à la section « Cinéma » au pavillon allemand de l’Exposition
Internationale à Paris en 193776, il s’y était servi pour jouer, mais avait perdu 25 000 francs. La
caisse devait être contrôlée le jour suivant ; il risquait la prison. L’affaire me plaisait et j’ai
demandé à mon agent de m’amener de suite le conte à mon bureau77. Ils arrivèrent vers midi ;
nous sommes allés déjeuner. Comme il n’y avait pas de temps à perdre, d’emblée je lui dit :
« Cher comte, je connais votre cas et vos difficultés. Est-ce que vous connaissez le bureau où
je vous ai reçu et connaissiez-vous mon nom ? » Il me répondit que non ; je lui donnai les
explications nécessaires. « Il vous faut 25 000 francs aujourd’hui même, car demain à 10
heures c’est la révision de votre caisse. Vous dites vous-même que votre oncle, l’ambassadeur
Weltcheck ne vous les donnera pas et vous laissera aller en prison. Je peux vous les procurer,
mais voilà les conditions : votre beau-frère est officier à Berlin, il n’est pas très riche ; si vous
ou votre sœur pouviez lui soutirer et photographier des documents intéressants, je vous
donnerai l’argent dont vous avez besoin aujourd’hui et s’il marche avec nous je lui donnerai
aussi beaucoup d’argent. Allez à Berlin et voyez ce que vous pouvez faire. S’il n’y a rien là-
bas, revenez et vous essaierez à l’ambassade et chez votre oncle. Si vous n’êtes pas de retour
dans 15 jours je présenterai le chèque » Le comte accepta et je suis allé au 2e bureau proposer
l’affaire qu’on approuva. Je donnai donc à Strachwitz 25 000 francs, et lui me remit un chèque
signé comme délégué du Pavillon allemand et payable dans 15 jours. Le comte partit. Lors de
la révision de la caisse on découvrit d’autres escroqueries qui se montaient à environ 30 000
francs. N’ayant pas réussi auprès de son beau-frère Strachwitz se réfugia à Bruxelles où il fut
arrêté.
À la date fixée, je suis allé au Pavillon allemand présenter le chèque. On refusa le paiement
au motif que Strachwitz n’était plus délégué au moment où il l’avait signé. Alors j’ai alerté
75
- C’était le 10 juin 1940.
76
- De mai à novembre. Dessiné par Albert Speer le pavillon allemand se trouvait en face de celui de l'Union
soviétique. Il était conçu pour représenter une défense massive contre les assauts du communisme. Les deux
pavillons ont obtenu une médaille d'or pour leur conception. Les statues avaient été réalisées par Josef Thorak.
77
- 27, rue de Madrid. Tél. : Laborde 33 12.
91

avocats et huissiers pour faire saisir le Pavillon, mais le 2e bureau me fit savoir qu’il ne fallait
pas continuer et me remboursa les 25 000 francs. Comme l’affaire n’avait pas réussi, je refusai
d’accepter le remboursement des frais d’avocats et autres. Strachwitz fut condamné à deux ans
de prison pour escroquerie.

JE ME SOUVIENS DE L’AFFAIRE CARTUN, une affaire compliquée qui s’étale dans le temps à
partir des années vingt. À cette époque un ami, le baron von Shenk 78 – il est mort en 1935 –
m’avait présenté un certain Hauptmann qui connaissait à la Rhein Metal 79 un contremaître qui
voulait travailler pour nous. Le premier rendez-vous eu lieu à Haag en Hollande. Beaucoup
d’autres suivirent et les résultats étaient bons, Hauptman touchait chaque fois de 5000 à
10 000 marks. Il y a même eu, si mes souvenirs sont exacts, des rendez-vous en
Tchécoslovaquie à propos de canons. Mais un jour cette relation cessa, plus de nouvelles ni de
Hauptmann ni du contremaître dont je connaissais le nom et l’adresse. Entre temps, par un ami
anglais, je fis la connaissance en Hollande d’un lieutenant allemand nommé Cartun, plusieurs
fois il nous a fourni des renseignements intéressants. Après quelques temps il ne voulut plus
continuer et ne répondit plus à nos lettres. Il venait d’hériter et s’était retrouvé à Berlin avec
beaucoup d’argent. Naturellement on n’aime pas perdre une bonne source et le 2 e Bureau me
demanda si on ne pouvait pas repêcher les affaires Rhein Metal et Cartun. Je connaissais
depuis longtemps un certain Maringer80, que j’avais connu à Londres, il avait travaillé avec
nous en 1919 en nous indiquant des cachettes de tableaux de maître, volés en France par les
Allemands. Je pris donc rendez-vous avec lui à Bruxelles. Il accepta de faire le voyage jusqu’à
Düsseldorf et Berlin. Je lui expliquai qu’il devait aller chez le contremaître pour le décider à
reprendre du travail, et lui dire, entre autres, qu’il venait de la part de la même personne qui
avait reçu la marchandise auparavant. Maringer devait faire la même chose avec Cartun ; pour
lui je remis une lettre. À Düsseldorf il rencontra la femme de Hauptman, qui devait être au
courant des affaires antérieures car elle le mit à la porte et lui dit de laisser son mari tranquille.
Je n’ai jamais su ce qui s’était passé par la suite, mais par les journaux allemands j’ai appris
que Maringer avait été arrêté, qu’il avait tout avoué et avait été exécuté à la prison de Berlin
Moabit. Lors de mon interrogatoire en 1943 par le lieutenant Wiegand, j’ai appris que Cartun
aussi avait été arrêté, qu’il admettait m’avoir rencontré deux ou trois fois en Hollande, mais
que je ne lui avais proposé que des affaires commerciales et qu’il ne comprenait pas du tout la
lettre que je lui avais adressée, qui avait été retrouvée sur Maringer. Naturellement je ne
78
- Ancien compagnon de jeu avant la guerre de 1914-1918.
79
- Importante société de fabrication d’armes à Düsseldorf ; qui fonctionne toujours.
80
- Je l’avais connu dans des cercles de jeux à Londres dans les années 1910.
92

pouvais pas dire que la lettre n’était pas de moi, je l’avais écrite à la main, ni que les erreurs
mentionnées étaient de pure invention. Entre autres je parlais d’une petite somme d’argent que
je lui devais encore sur certaines fournitures. Les allemands savaient très bien que je ne faisais
jamais d’opérations commerciales, alors comment expliquer que j’avais fait venir un officier
allemand en Hollande pour lui proposer de m’acheter des autos ou je ne sais quoi d’autres que
Cartun avait mentionné dans son interrogatoire. Les Allemands savaient très bien que cela ne
pouvait être qu’une affaire d’espionnage et deux ou trois jours plus tard une confrontation eu
lieu. Nous sommes restés chacun sur notre position. Après son départ j’ai demandé ce qui
arriverait à Cartun. La réponse fut « C’est sa parole contre la vôtre, nous savons qu’il est
coupable. Nous le garderons dans un camp comme suspect. »
JE ME SOUVIENS, EN 1939, peu avant la déclaration de guerre, le 2e bureau cherchait à savoir
comment étaient positionnées les armées allemandes. Tout simplement j’ai obtenu les
renseignements par téléphone. Vers minuit je téléphonai aux casernes de certains régiments,
que mon Chef m’indiquait. À cette heure là il n’y avait qu’un soldat pour répondre,
naturellement je disais en Allemand « Allo ! Ici le lieutenant von Saldern (ou n’importe quel
autre nom), on me remet à notre ambassade un télégramme m’avertissant que je dois rejoindre
mon régiment. Je pars demain matin, est-ce que le régiment est déjà en route et où est-il, pour
que je puisse le rejoindre après demain ? » La réponse venait toujours et nous savions ainsi
dans quelles directions les régiments marchaient. J’ai dû passer une vingtaine coups de
téléphone et une seule fois la réponse a été : « Je rappellerai Monsieur le Lieutenant. » J’ai
évidemment raccroché ; le lendemain j’ai eu le renseignement.

JE ME SOUVIENS DU COMTE COLLOREDO, voilà comment je l’ai connu : fin 191981 le colonel
Lainey qui dirigeait le 2e Bureau me fit venir pour me demander si je pouvais m’occuper d’une
affaire d’armes cachées en Allemagne. L’homme qui connaissait l’endroit était à Monte Carlo
avec le comte Colloredo et il voulait que l’intermédiaire qui négociera avec lui montre qu’il
dispose d’argent, 500 000 francs comptant pour commencer. Lainey me communiqua
quelques précisions supplémentaires et me demanda si je croyais pouvoir mener l’affaire à
bonne fin. Si oui, je devais partir le jour ou le soir suivant avec un commandant dont j’ai
oublié le nom. La seule difficulté était l’argent comptant, pour cela il fallait des signatures
administratives. Je lui dis que je pouvais faire l’affaire sans l’argent du Bureau. On me donna
un passeport établi comme ex-ambassadeur d’Autriche ou de Hongrie, un jeune sous-officier
comme secrétaire et nous partîmes avec le commandant pour Monte Carlo. Je pris rendez-vous
81
- En 1919 Lemoine était à Barcelone, sans doute l’anecdote est-elle de 1920.
93

avec Colloredo au Café de Paris où il me présenta son ami. Colloredo savait naturellement que
je traitais pour le 2e Bureau. Après deux heures de conversation, j’étais convaincu qu’il
s’agissait d’une escroquerie. Je ne dis rien ; au contraire, j’invitai Colloredo et son ami à
déjeuner pour le lendemain à mon hôtel, et, dans la matinée, je suis allé prévenir le
Commandant. Comme il ne voulait pas me croire je lui dis : « Mon Commandant, soyez ce
soir à 19 heures à votre hôtel et l’ami Collorado viendra lui-même vous l’avouer ! » Le
déjeuner prévu eut lieu, y assistait aussi mon secrétaire du moment que j’avais prévenu : à la
fin du repas je l’envoyai chercher des cigares, il ne devait revenir que quinze minutes plus
tard. Le secrétaire parti, les choses se passèrent comme prévu. Je me retournai vers l’ami de
Colloredo :
– Et moi, combien est-ce que je touche ? »
Il resta ahuri puis me répondit :
– Mais… mais Excellence (pour lui j’étais ex-ministre) je ne comprends pas… Il est vrai
que je toucherai une petite commission et si votre Excellence le désire, je lui en donnerai une
partie, disons 50 000 francs
– Mon ami, dis-je, nous n’avons pas beaucoup de temps, mon secrétaire va revenir. Vous
n’avez pas d’armes, je suis renseigné, mais j’ai l’acheteur et son argent. Nous pouvons tirer
deux millions de cette affaire mais seulement avec mon aide. Je demande 60% pour moi. J’ai
en Allemagne un endroit où il y a un petit stock de fusils et beaucoup de caisses vides. Venez
me voir ce soir à 18 heures dans les jardins du casino et je vous expliquerai comment il faut
faire. J’ai la confiance absolue de l’acheteur et cela suffit. Et vous, n’avez-vous pas quelques
armes à ajouter aux miennes ?
– Je n’en ai pas une, me répondit-il en riant.
À 18 heures je rencontrai mon homme.
– Bonsoir, Excellence.
– Pourquoi me dites-vous toujours Excellence ?
– Mais parce que vous êtes Ministre, répondit-il.
– Je suis aussi peu Ministre que vous, je suis de la Police française ! Envoyé ici pour vous
arrêter !
Il resta stupéfait et je l’ai calmé.
– Accompagnez-moi chez mon chef et peut-être on pourra arranger votre affaire. Il faudra
nous dire toute la vérité.
Je le conduisis chez le Commandant où je le laissai. On m’a dit plus tard qu’il avait réussi
quelques affaires. Le Bureau n’était pas content quoique Colloredo fut de bonne
94

foi – naturellement il espérait toucher une commission – car c’était la deuxième fois qu’une
affaire qu’il proposait avait ratée. Quand il revint une troisième fois un ou deux mois plus tard
disant qu’il y avait des armes cachées près de Spandau, qu’il devait y aller avec sa femme et
qu’il lui fallait 16 000 francs, on refusa l’affaire. Comme il me paraissait qu’il y avait quand
même un fond de vrai, je dis au Colonel Lainey que je donnerai les 16 000 francs de ma
poche ; si l’affaire réussissait, on me rembourserait, si non, tant pis pour moi. Le Colonel
acquiesça et je perdis 16 000 francs ! Malgré tout je restais en contact avec Colloredo – que
nous appelions « Coco ». Un jour il m’envoya une lettre de Bâle m’offrant un « livre italien ».
Je proposai d’aller le voir, on refusa mais on me laissa écrire car je voulais savoir si c’était un
code consulaire ou un code d’ambassade. La réponse fut « C’est un code d’ambassade, venez,
vous serez content. » On me demanda alors d’y aller et, à partir de ce moment là, pendant
environ une année, nous avons acheté 5 ou 6 codes italiens que l’on payait entre 100 000 et
150 0000 francs chacun. Par ailleurs, je recevais 4 à 5 fois par semaine et dans deux grandes
enveloppes, les télégrammes originaux qui arrivaient, envoyés de Rome à l’ambassade
italienne à Berlin, originaux qui auraient dû être brûlés. Je recevais aussi copie de tous les
télégrammes envoyés à Rome par l’ambassade d’Italie à Berlin. Pour ces fournitures nous
payions Coco 30 000 francs par mois plus 1 000 francs pour les frais de timbres poste. Quand
cela s’est su il y eu un scandale terrible à l’ambassade de Berlin et un attaché fut arrêté. Nous
n’étions pas les seuls acheteurs des codes italiens, allemands, russes, anglais et des états des
Balkans, tous les pays les achetaient. Comme cette affaire avec l’Italie était finie et que les
fournitures cessaient, on m’envoya deux fois en Suisse pour voir si je ne pourrais pas retrouver
une autre source. À cette occasion Coco me présenta un ami suisse auquel nous n’avons pas
seulement acheté des codes, mais aussi d’autres fournitures d’Italie 82. Un jour cet ami vint à
Paris nous vendre un code allemand épais comme deux Bottin, je l’apportai au Bureau.
L’officier du chiffre me dit que c’était un code consulaire, donc sans intérêt pour lui ; il me le
rendit. Le vendeur ne voulant pas le rapporter en Suisse, je le mis dans mon coffre-fort où les
allemands le trouvèrent en 1943. Coco continua à travailler pour nous jusqu’au moment où les
troupes allemandes entrèrent en Tchécoslovaquie83. Alors il fut arrêté par les allemands pour
lesquels nous le suspections de travailler également.

JE ME SOUVIENS D’UNE AFFAIRE AVEC L’AMBASSADE DU JAPON. Un certain Koser s’était fait
arrêter à Paris sur les quais par la police parce qu’il avait mis dans sa poche un livre d’une

82
- Voir la tentative de négociation avec les Allemands en 1942/1943 du code italien Impero, à Saillagousse.
83
- Le 21 mars 1939.
95

valeur de 1,50 franc. Traversant la chaussée il était rentré dans un café tenant le livre à la
main. Le bouquiniste s’était plaint à des agents qui attendirent qu’il sorte pour lui mettre la
main dessus et l’emmener au commissariat. Il expliqua qu’il avait ressenti un besoin urgent et
n’avait jamais eu l’intention de voler un vieux livre de 1,50 francs. Quand on le fouilla on
trouva sur lui quelque cent francs, des lettres montrant qu’il essayait de négocier une invention
pour utiliser l’huile perdue des moteurs et – ce qui nous intéressait – que sa femme était
secrétaire à l’ambassade du Japon. On avait relâché Koser, mais l’affaire eu des suites. Le 2 e
Bureau me demanda de me mettre en contact avec lui et de voir si sa femme ne voudrait pas
travailler pour nous. Koser était autrichien et avait été aviateur durant la Grande Guerre. Sa
femme étant juive et lui-même aussi je crois, très opposés à l’Anschluss ils étaient venus
France. Je lui envoyai donc une lettre à en-tête de mon bureau, dans laquelle je lui disais que
j’avait appris qu’il voulait négocier une invention sur la récupération des huiles d’autos et
qu’il devait se présenter à mon bureau le jour suivant. Je l’ai convaincu de travailler pour
nous. Par la suite nous avons souvent déjeuné ou dîné ensemble, aussi avec sa femme. Mais
cela ne marchait pas avec l’ambassade du Japon non seulement parce que les Japonais étaient
très soupçonneux, mais aussi parce que sa femme avait peur. Toutefois les choses prirent une
autre tournure. Koser devint en 1938 acheteur expert d’avions pour les Japonais. Tout d’abord
en Italie où il accompagnait et conseillait les délégués japonais qui ne parlaient pas un mot
d’italien. Plus tard il alla avec eux en Allemagne et en Hollande. À la fin, les Japonais lui
offrirent une situation fixe au Japon, mais Koser refusa. Il avait acheté des avions pour des
centaines de millions de francs dans les usines italiennes et hollandaises et, comme les
fabriques lui payaient une commission sur chaque achat, il avait gagné une fortune. Pour nous
son activité était intéressante car il nous apportait tous les renseignements qu’il pouvait obtenir
dans les usines, notamment le nombre et la puissance des avions achetés, et aussi des
catalogues illustrés souvent secrets. En 1939, un renseignement de sa femme nous permit
d’intercepter à Marseille les plans d’un nouveau moteur d‘avion à l’étude chez Gnome-Rhône,
plans qui devaient être remis à un bateau japonais. Et puis, un jour il arriva chez moi très
excité et me dit : « Quelqu’un a fait une grande gaffe, les Japonais savent que je travaille pour
le 2e Bureau, tout est fini, je ne peux plus aller ni en Allemagne, ni en Italie, et même les
Japonais… je n’ai rien fait contre eux… ils n’auront plus confiance en moi. » Koser avait
beaucoup d’argent ; je l’ai revu une seule fois à Nice après l’armistice ; il a préféré partir pour
l’Amérique.
96

JE ME SOUVIENS DE LA BARONNE VON EINEM. Début 1939 ou fin 1938 un certain Leo Hirsh
que je connaissais depuis des années, mais qui n’avait jamais fait quelque chose d’intéressant
pour nous (autrichien il avait été banquier à Vienne), est venu me voir et me demanda :
– Voulez-vous gagner 500 000 francs ?
– Que faut-il faire pour cela ?
– Je suis ici, continua-t-il, avec la baronne von Einem84. Elle connaît bien le Feldmarschall
Gœring et est très liée avec son cousin. Comme tout le monde le sait, le maréchal est très
vaniteux, il payerait, par son cousin, de grosses sommes d’argent si son portrait paraissait dans
des journaux de Paris avec un article disant qu’il aime beaucoup le France et cœtera… bref,
disant beaucoup de bien de lui.
Je lui répondis que je n’étais pas journaliste et que je ne connaissais personne dans la
presse. Toutefois je voulais connaître la baronne, alors au moment de partir :
– Tiens, j’ai une idée ! mais il faut avant tout que je la rencontre et que j’entende ce qu’elle
a à dire.
Nous sommes convenus que je les inviterai tous les deux à déjeuner, mais que lui, au
dernier moment, n’y assisterai pas prétextant une obligation par ailleurs. Ce fut fait et je
déjeunai avec la baronne von Einem. Je l’ai fait parler sur ses relations à Berlin où elle
connaissait beaucoup d’officiers qui fréquentaient sa maison. Je voyais là des possibilités
d’affaires pour nous.
– Baronne, lui dis-je, Hirsch m’a parlé d’une affaire avec Gœring, qui ne m’intéresse pas.
Mais si vous avez besoin d’argent vous pouvez gagner avec moi autant sinon plus que par le
cousin de Gœring.
Et puis nous avons parlé pendant deux heures des possibilités et des manières de procéder.
Nous nous sommes vus le lendemain pour déjeuner et je suis allé directement au 2 e Bureau
rendre compte de mes conversations et des propositions. On me dit de tenter l’affaire. Je fis
venir Hirsch à mon bureau pour lui dire que l’affaire Gœring ne m’intéressait pas du tout, mais
que j’avais fait des propositions à la baronne Einem pour avoir des renseignements, qu’elle
m’avait promis de s’en occuper et que, s’il y avait de bons résultats, je lui donnerai toujours un
pourcentage. Pendant quelques mois je n’entendis plus parler de la baronne. Je rencontrai
Hirsch plusieurs fois, lui non plus n’avait pas de nouvelle et ne savait même pas où elle se
trouvait. Je crus que l’affaire était tombée à l’eau.
84
- La Baronne était la jeune veuve du général von Einem est mort le 7 avril 1934. Vétéran des deux guerres
franco-allemandes ; ministre de la guerre en 1903. Accusée en juillet 1939 avec Leo Hirsch et d’autres d'avoir fait
de l'espionnage, la baronne von Einem a été condamnée à mort par contumace le 30 mai 1940 ; Hirsch à 10 ans
de prison (Le Figaro 15 fév. 1940 et Ouest-France 31 mai 1940 p. 2). Le procès a repris en 1948 jusqu’en 1950 ;
décision inconnue, (Le Monde 17, 18, 20 juin 1950).
97

Quelque temps plus tard j’ai appris que la baronne von Einem était dans une ville d’eau
française, qu’elle y habitait dans un grand hôtel avec sa femme de chambre, qu’elle avait un
appartement magnifique ; somme toute elle menait grande vie. Au Bureau on soupçonnait
qu’elle faisait de la propagande pro allemande. Puis elle vint à Paris, à l’hôtel Meurice. Je lui
fis une visite. Elle était bien logée, ce qui coûtait beaucoup d’argent. Je lui fis reproche de
m’avoir laissé sans nouvelles, mais elle m’expliqua qu’elle n’avait pu s’occuper de rien. Sa
Tante étant tombée malade, elle avait dû se rendre dans la propriété de celle-ci pour la soigner.
En riant, je lui dis : « Et vous avez hérité ! » Je montrai les bagages, un nécessaire à toilette
très élégant, une belle bague. Au début lorsque je l’avais connue elle n’avait pas grand-chose.
Elle me promit de s’occuper de mon affaire, mais je n’y crus pas, elle avait trop d’argent. Et
même, je ne crus pas qu’elle faisait de la propagande allemande, car quel gouvernement
donnerait des sommes importantes à une femme âgée pour mener la grande vie dans une ville
d’eau où elle avait fait une cure et à Paris ? Pour moi l’affaire était terminée.
Environ un mois plus tard Madame Hirsch vint à mon bureau en pleurant parce que l’on
venait d’arrêter son mari. Alors elle me raconte que l’affaire Gœring avait été réalisée et qu’ils
avaient touché deux ou trois millions de francs. Je lui ai dit que je ne pouvais rien faire pour
son mari. Le jour suivant un rédacteur du Temps – que je connaissais depuis longtemps – vint
chez moi me raconter l’histoire que je connaissais déjà. Je lui ai demandé s’il avait aussi
touché de l’argent, il me répondit que oui : 10 000 francs. Alors je lui donnai le conseil d’aller
de suite chez un avocat car il serait sûrement arrêté ; ce qui arriva le lendemain. Une troisième
personne était compromise, je ne sais plus son nom, elle s’est suicidée en prison peu après son
arrestation. Je ne sais plus si on a fait paraître un ou des articles dans les journaux français, je
ne le crois pas. L’argent était probablement payé sur la simple promesse qu’on ferait paraître
des articles, Gœring avait confiance en son cousin et en la baronne Einem. Plus tard j’ai appris
que Madame Hirsch avait été interrogée par la police qui n’avait eu de cesse, pour
m’impliquer dans cette affaire, de vouloir lui faire dire que j’avais touché de l’argent. Malgré
les menaces elle maintint la vérité. Le commissaire n’a pas réussi non plus à faire faire une
fausse déclaration à son mari, comme on l’a vu au procès. Condamné, Hirsch a été relâché par
les allemands quand ils furent en France.

Extraits de Presse sur l'affaire von Einem

Le Figaro 15 février 1940


98

Une ordonnance judiciaire sur l'affaire von Einem, Hirsch, Aubin, Poirier, Amourelle. On
se rappelle qu'en juillet 1939 une affaire d'espionnage motiva une information judiciaire qui ne
put avoir son plein effet, la principale coupable, celle qui avait monté toute l'affaire, ayant pu
prendre la fuite et gagner Berlin.
L'âme de cette machination était la baronne von Einem, appartenant à l'aristocratie
allemande. L'enquête du 2e bureau amena l'arrestation du Tchéco-Slovaque Robert Bauer, de
l'Autrichien Léo Hirsch, du publiciste Aloys Aubin, du courtier de publicité Julien Poirier et
du sténographe du Sénat Jean-Gaston Amourelle.
La guerre ayant éclaté, l'affaire fut instruite par le capitaine Marchat, du 3e tribunal
militaire, et conduite, comme toutes les affaires d'espionnage, dans le plus grand mystère. Au
cours de l'information, Julien Poirier étant mort, l'action publique, en ce qui le concerne, se
trouva éteinte. Le magistrat militaire transmit le dossier, il y a quinze jours, au commandant
Lusan qui avait suivi l'enquête et qui la régla. Le dossier revint au capitaine Marchât qui a
rendu son ordonnance de renvoi devant le 3e tribunal militaire. Cet acte de procédure rend un
non-lieu en faveur de Robert Bauer, lequel, arrêté le premier, fit des aveux complets.
L'accusation retient contre la baronne von Einem le fait d'avoir organisé un véritable
service d'espionnage contrôlé par le bureau militaire allemand, en tentant de se procurer et de
se faire livrer des documents secrets intéressant la défense nationale. Elle se serait servie à
cette fin de l'Autrichien Léo Hirsch, du publiciste Aloys Aubin et du courtier de publicité
Julien Poirier. En conséquence, l'ordonnance renvoie devant le troisième tribunal militaire la
baronne von Einem qui, ayant pu se soustraire par la fuite à une juste répression, sera jugée
par contumace.
L'ordonnance renvoie Hirsch et Aubin devant le troisième tribunal, sous l'accusation d'avoir
dissimulé aux autorités françaises le fait de s'être mis en rapport avec un agent du
gouvernement allemand. L'ordonnance renvoie devant le même tribunal Jean-Gaston
Amourelle, sténographe du Sénat pour tentative d'intelligence avec l‘ennemi dans le but d
obtenir des fonds de la propagande allemande, afin de lancer un journal révolutionnaire et
anti-français qui aurait poussé au sabotage de la défense nationale.
En vertu de la loi du 26 juillet 1934, modifiée par un décret du 30 octobre 1936, la baronne
est passible de. la peine de mort. Le décret du 17 juin 1938 qui vise les cas d'Aubin et de
Hirsch, prévoit dix ans de prison.
Gaston Amourelle est justiciable de l'article 76 du Code pénal modifié par le décret-loi du
29 juillet 1929 il peut être frappé de la détention à vie dans une enceinte fortifiée s'il bénéficie
99

des circonstances atténuantes, la détention peut être de cinq à vingt ans. L'affaire ne pourra
être plaidée avant le début du mois d'avril, à cause des formalités du contumax.
Le Figaro regrette qu'une nouvelle remise des débats retarde l'heure où toute la lumière
enfin pourra être faite sur cette affaire. Par son décès, toute action judiciaire est éteinte contre
Julien Poirier. Mais il fut employé dans nos services de publicité. Le Figaro, dés lors, estime
qu'il a le droit d'être entièrement éclairé sur les agissements insoupçonnés auxquels Poirier à
pu se livrer en dehors du journal. Le public peut compter sur nous pour suivre attentivement ce
procès et le renseigner sur tout ce que les débats révéleront.

Ouest France 31 mai 1940


Paris, 30 mai. — Le 3e Tribunal a rendu hier soir son jugement dans une affaire
d'espionnage remontant à 1938, affaire qui avait commencé le matin à huis clos. La baronne
Einem, accusée d'avoir fait de l'espionnage en 1938 et actuellement en fuite, été condamnée à
mort par contumace.
Léo Hirsch, remisier, d'origine autrichienne a été condamné à 10 ans de prison, 20.000
francs d'amende et 20 ans d'interdiction de séjour ; Arnold Perroux, a été condamné à 5 ans de
prison, 20.000 francs d'amende et 20 ans de privation de ses droits civiques. Léo Hirsch et
Arnold Perroux étaient tous les deux accusés de n'avoir pas averti les autorités françaises de
leur contact avec un agent d’une puissance étrangère.
Jean-Gaston Amourelle, accusé d'avoir, de janvier à mai 1938 tenté d'entretenir des
intelligences avec les agents d'une puissance étrangère, est condamné à la déportation
perpétuelle dans une enceinte fortifiée pour des faits postérieurs à juin 1938 il a été condamné
a mort. En outre, l'argent qu'ils avaient acquis, soit 2.357 000 francs par la baronne von Einem.
220.000 fr. par Perroux et 323.000 fr. par Hirsch, revient au Trésor.

Le Petit Parisien 18 février 1940


Gœring aurait fait exécuter la baronne von Einem. Londres 17 février.
Le Daily Herald aurait obtenu des nouvelles de la baronne von Einem, dont le procès doit
arriver prochainement devant les tribunaux à Paris et qui avait quitté précipitamment la France
en juillet. Suivant 1e Journal, la baronne Einem avait reçu de Gœring une somme de 6 million
de francs pour les besoins du « travail spécial » dont elle était chargée et qui comprenait, entre
autres, une propagande personnelle pour le maréchal. Mais la baronne aurait détourné à son
profit propre la plus grande partie des fonds, de sorte que, à son retour en Allemagne, elle a été
arrêtée et exécutée dans une prison de la Gestapo, sur l'ordre direct de Gœring.
100

L’affaire fut reprise en justice en 1948 ; nous ne connaissons pas l’issue du procès.

JE ME SOUVIENS D’UN COMMUNISTE ALLEMAND qui avait offert ses services au 2e Bureau.
Entre autres il offrait de tuer Hitler donnant comme référence qu’il avait participé au complot
de la brasserie de Munich85. Le 2e Bureau ne voulut rien savoir de cette histoire. Alors il me
proposa de faire sauter un pont ou un tunnel, disant que les communistes avaient déjà la
dynamite nécessaire cachée quelque part. Pour cela il demandait 20 000 francs. Je proposai
l’affaire mais on refusa ; probablement il existait déjà des renseignements sur l’homme.
Comme je savais de source sûre que l’homme était réellement un communiste très connu en
Allemagne, je résolu de faire l’affaire moi-même s’il m’était indiqué l’endroit qu’on désirait
faire sauter. On me nomma un pont sur le Rhin ou un tunnel voisin. Je remis donc à l’homme
les 20 000 francs qu’il demandait et il partit pour la Suisse par où il voulait rentrer en
Allemagne. Peu de temps après j’appris que l’homme avait déjà dépensé avant de partir 4 000
ou 5 000 francs pour acheter des robes à sa maîtresse, qu’il était à Paris et n’était pas venu me
voir. Je le fis arrêter. On trouva sur lui 6 000 ou 8 000 francs qu’on me rendit et il fut
condamné.

IL Y A BIEN D’AUTRES AFFAIRES, concernant les achats de codes, ce dont je m’étais fait une
spécialité. J’en ai acheté à des ministres de Bolivie et du Chili, ce sont d’ailleurs les seuls
d’Amérique du Sud que j’ai approchés. Avec la Russie, son bureau de renseignements, j’avais
monté en 1934 un système d’échanges de documents mutuellement intéressants dont la
communication ne présentait aucun inconvénient pour la France. Ma première affaire avec les
Russes fut la revente du code autrichien pour 50 000 francs. Dès lors, j’allai fréquemment en
Hollande pour échanger, vendre ou acheter des documents. L’affaire a bien marché pendant
quelques années et tout le monde était très content. Au commencement je faisais l’échange
seul, plus tard, le capitaine Bertrand m’accompagnait souvent en Hollande. Un jour le chef
russe me dit « Mon gouvernement vous envoie 25 000 francs comme cadeau et il serait très
heureux si vous vouliez venir à Moscou comme notre invité. » Je lui répondis que je
demanderai à mon gouvernement et que je donnerai la réponse à notre prochaine entrevue. En
rentrant le soir à Paris, je trouvai devant la porte de ma maison à Bois-Colombes, un grand
paquet contenant un manteau de fourrure pour ma femme ; pas de carte ni de lettre,
évidemment. Je pris les 25 000 francs et le paquet, et remis le tout au 2 e Bureau au

85
- Brasserie Bürgerbraükeller ; 8 nov. 1923, tentative de prise de pouvoir par les National-Socialistes de Hitler ;
se solda par un échec.
101

commandant Perruche. Je ne sais qui il a consulté : je ne devais pas aller à Moscou mais
garder l’argent et le manteau. Je pouvais le faire car ce n’était pas de l’argent du
gouvernement français. En 1936, je dû partir pour la Guyane explorer dans l’Oyapoc des
terrains dont la concession m’avait été faite par le gouvernement86. Afin de ne pas perdre cette
liaison russe qui donnait toute satisfaction, je présentai l’agent russe à un officier du 2e Bureau
qui plusieurs fois m’avait accompagné en Hollande. Revenu de Guyane, j’appris que l’agent
russe n’était venu que deux fois durant mon absence et n’avait ensuite plus répondu aux
lettres. J’écrivis moi-même, sans succès. Le contact était perdu.

JE ME SOUVIENS ENCORE, de tous ces gens que j’ai pu rencontrer, de tous ces pays que j’ai pu
voir, mais c’est très loin tout ça ; je ne saurais plus en parler. Tous ces ministres, tous ces
ambassadeurs, tous ces pauvres diables qui en contrepartie de quelques centaines ou milliers
de francs ont pu me fournir des codes secrets, des renseignements de toute nature. À Prague, à
Rome, en Espagne, au Portugal, en Hollande en Suisse, en Allemagne, en Belgique et j’en
oublie… Et des hôtels, des grands hôtels et encore des hôtels partout…
Le comte Charles de Logthete, du moins qui se présentait comme tel, qui, à Madrid, me
présenta Bravo Portillo, le chef de la Police Patronale à Barcelone, peu de temps avant qu’il ne
soit tué en pleine rue.
Charles Mareng, un hollandais qui avait travaillé pour nous et qui pendant l’occupation
entretenait des relations commerciales avec l’Allemagne. Je l’ai retrouvé sur la Côte en 1942 .
Dans les années 1920, il avait œuvré avec le portugais Alves dos Reis, pour perpétrer une des
plus grandes fraudes de monnaie de l’histoire87. L’affaire n’a pas été sans intérêt…
Hamilton, un agent anglais que j’ai connu en Hollande.
Mes associés dans la société « Compagnie Foncière et Financière Memco », Pierre Baun-
Lœnstein, Hermann Goetzke et Jean Bellat, que nous avons créé en 1929,
Et ceux qui m’ont aidé à obtenir un concession en Guyane : Jean Philip, sénateur du Gers ;
Édouard de Navailles, directeur aux Affaires étrangères ; Gaston Joseph, conseiller d‘État ;
Maurice Signoret, conseiller au Commerce extérieur.

Et les autres…

86
- JO du 25 mars 1936, p. 2343. Jacques Stern est ministre des Colonies du 24 janvier au 4 juin 1936. À ce
décret est annexée et publiée une « convention réglant les conditions d’exercice du droit de recherche attribué et,
éventuellement, celles des droits d’exploitation de mines […] ».J.O. de la Guyane 4 et 11 septembre 1937.
87
- Alves dos Reis – 25 ans – avait réussi, grâce à de fausses autorisations, à faire imprimer en Angleterre de
« vrais » billets de banque en quantité telle que l’économie du Portugal en fut perturbée et la prise de pouvoir par
Salazar facilitée.
102

Enigma 1930 à 1945

Enigma est un type de machine qui a été utilisé par l’armée allemande pour le cryptage et le
déchiffrement de messages, à partir de 1926 pour la marine, et de 1929 pour l’ensemble des
armées. Pendant la seconde guerre mondiale des modèles Enigma furent utilisés pour toutes le
communications radio et télégraphiques. Le cryptage repose sur un système de substitutions de
lettres de l’alphabet, substitutions déterminées par les positions successives de trois roues (ou
plus) ; les positions de départ des roues sont introduites dans la machine par une série de clés,
qui est établie par les Services allemands du Chiffre pour être communiquées secrètement aux
utilisateurs88.

Les premiers renseignements obtenus par R. Lemoine, relatifs aux clés de décryptage furent
envoyés au Service du Chiffre français qui les déclara inexploitables, communiqués aux
Anglais, ils les considérèrent de même. À défaut ils furent transmis aux Polonais qui
travaillaient déjà sur les moyens de cryptage de la machine ; il furent rejoints par les Français.
Les mathématiciens polonais aboutirent presque en 1939 ; ils transférèrent leur savoir en
Angleterre pour y aboutir en 1940. Le déchiffrage des informations a joué une part importante
dans le conflit en Europe.
En 1931 les services de contre-espionnage français reçoivent de Prague une lettre datée du
1er juillet, elle est signée par un lieutenant travaillant au Service du Chiffre allemand du nom
de Hans Thilo Schmidt, proposant ses services. Informations complémentaires sur le
personnage reçues de l’ambassade de France à Berlin, rendez-vous est pris par le Service de
Renseignements français au Grand Hôtel à Bruxelles pour le dimanche 1er novembre.
Surveillé dans l’entrée par le baron von Schenk89, Schmidt sera reçu par Rodolphe Lemoine
accompagné par un officier. Un autre rendez-vous est convenu pour le dimanche suivant pour
concrétiser l’affaire et évaluer la qualité des documents que Schmidt pourra apporter. Au
deuxième rendez-vous, Schmidt apporta des documents importants contenant la description et
le mode d’emploi de la machine Enigma. Lemoine et lui se mirent d’accord sur les
rémunérations et l’on commença à organiser les transferts de documents et d’argent. Lemoine
prit le nom de code de « Rex » – Koenig en allemand – pour ses relations avec Schmidt.

88
- Pour de précisions techniques voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Enigma_(machine)
89
- Vieux compagnon de jeux de Lemoine, son nom est cité lors du procès de 1913.
103

Hans Thilo Schmidt est né le 13 mai 1888 à Berlin. Ancien combattant de la 1 ère guerre
mondiale, ingénieur chimiste, lui, sa femme et ses deux enfants subissaient la crise
économique. Financièrement en difficulté il avait obtenu une place de lieutenant de réserve au
Service du Chiffre, grâce à l’intervention de son frère qui en avait été le chef. Mais il
considérait cette situation comme peu compatible avec la place qui aurait dû lui revenir eu
égard à ses origines de noblesse prussienne. Révolté du peu de reconnaissance que la société
lui témoigne et de son maigre salaire, il est prêt à fournir des documents moyennant finances.
Rodolphe Lemoine a 60 ans, il est grand, « de fortes lunettes cerclent ses yeux étranges,
d’un bleu clair délavé. » Paillole le décrit ainsi : « Allemand d’origine, naturalisé français en
[1926], il servait, sans en faire un mystère notre Maison ; Sa loyauté avait été maintes fois
éprouvée et son efficacité s’expliquait par sa maîtrise à résoudre sans scrupules exagérés les
problèmes les plus divers et les moins nets. […] Dans le rôle capital de recruteur d’agents, son
entregent, sa psychologie, sa connaissance de l’étranger et tout particulièrement de
l’Allemagne, de sa langue, de ses dialectes, faisaient merveille. Sa haute taille, son regard
perçant et dominateur ajoutaient au prestige que lui conféraient en toutes circonstances le label
« 2e Bureau » et une aisance financière dont l’origine ne m’est jamais apparue très claire. Une
activité personnelle en tous genres, souvent au parapet des pratiques régulières90, lui ménageait
une couverture et des ressources dont le luxe tapageur de son installation démontrait
l’importance. »
En 1932 En juillet et en octobre Lemoine est envoyé à Berlin pour rencontrer Schmidt. Il en
revient non seulement avec des clés pour Enigma, mais aussi avec un rapport sur les
ressources industriels prêtes à être activées pour la construction de matériels militaires tant
maritimes que aériens, et un rapport sur la motorisation de l’armée. Schmidt a obtenu ces
documents grâce et à l’insu de son frère qui est directeur de l’École de guerre et favorable au
développement des armes blindées. Les livraisons de documents de la plus haute importance
durèrent jusqu’en 1940/1941, sur l’organisation de l’armée et ses objectifs. Rodolphe Lemoine
en fut la courroie de transmission et aussi l’organisateur des transferts d’argent et de
documents.

90
- Nous n’avons trouver aucune trace tangible de ces « pratiques ». Toutefois, Lemoine lui-même évoque son
aide à des juifs pour sortir d’Allemagne, il leur fournissait sans doute des passeports de sa fabrication ; à quel
tarif ? À leur arrivée à Paris, ils étaient pris en charge par l’Association mondiale juive. Et aussi, comme il le dit,
l’achat et la revente de codes de transmissions de tous pays. Était-ce tout ?
104

Je ne reprendrai pas l’histoire de cette affaire Enigma, elle a été très bien décrite par le
colonel Paul Paillole dans son livre « Notre espion chez Hitler91 », le titre faisant référence à
Hans Thilo Schmidt. De plus, ce livre raconte la participation de Rodolphe Lemoine aux
Services de Renseignements français durant la période 1935/1943, les modalités de son
arrestation et les interrogatoires qui en résultèrent, livrant ainsi quelques clés sur sa
personnalité.

oxoxoxoxoxoxoxoxo

91
- Notre espion chez Hitler, Paul Paillole, Robert Laffont, Col. Vécu, 1985. ISBN 2-221-01264-X. Réédition
juin 2011 par Nouveau Monde ; ISBN 978 2847365689.P. Paillole est décédé en 2002. Il fut, de 1935 à 1945,
chef de la section allemande de contre-espionnage, puis dirigea les Services secrets français dans la clandestinité
en France et à Alger. Il fut l’officier traitant de R. Lemoine dans ses rapports avec Hans Thilo Schmidt.
105

Stromates

I – Les sources de revenus


Rodolphe Stallmann commença dans la vie avec un maigre bagage scolaire, un peu de
langues étrangères glanées au cours de courtes études, mais qui permirent à ses parents de
l’envoyer au Chili faire quelques armes, et peut-être aussi pour l’éloigner de mauvais
penchants qui déjà le taraudaient : faire de l’argent et mener un vie luxueuse.
Durant un voyage qui débuta en octobre 1908 en Amérique du Sud, se continua en
Indonésie, Chine et Japon, pour se terminer en juin/juillet 1909. Marie Renée, de Bandoeng
sur l’île de Java, écrit à sa mère : « Alors, si les choses se passent comme nous l’espérons nous
pourrons nous offrir un vrai repos dans une confortable paix là où ça nous chantera, sans
autres préoccupations. » À quelles activités fait-elle allusion, à quelles préoccupations ? Le
jeu, de réception en réception dans les grands hôtels ? Pas de réponse.
En mars 1910 il est en Nouvelle Zélande ; en Indes en avril 1911, où il est arrêté et
incarcéré ; que venait-il faire dans ces pays ? Était-ce seulement les bateaux de luxe qui
l’intéressaient ? Était-il accompagné de sa femme ? Pas de réponse.
Quels trafics a-t-il mené en Espagne de 1914 à 1920, et dans Barcelone alors centre de
nombreuses activités liées à l’approvisionnement des pays en guerre ? Pas de réponse.
Dans les différentes archives nous n’avons trouvé que très peu d’informations concernant
les sources de revenu de Lemoine durant l’entre-deux guerres. Paillole qui l’a bien connu et
pour qui il a travaillé à partir de 1935 constate que lui-même n’en sait pas grand chose, ce qui
n’est pas crédible de la part d’un officier de renseignements, qui devrait quand même savoir
qui paye ses agents. Lemoine s’est toujours défendu d’être payé par les Services de
renseignements ?…
Paillole p 26. Sa haute taille, son regard perçant et dominateur ajoutaient au prestige que lui
conféraient en toutes circonstances le label « 2e Bureau » et une aisance financière dont
l’origine ne m’est jamais apparue très claire. Une activité personnelle en tous genres, souvent
au parapet des pratiques régulières, lui ménageait une couverture et des ressources dont le luxe
tapageur de son installation démontrait l’importance.
Corruption, prévarication, concussions, chantage, malversation, faux passeports pour des
juifs fuyant l’Allemagne, escroqueries, et cœtera… mais lesquels ? Il aurait pu obtenir
l’entreprise Thomson – en quelle année ? – mais le ministre qui devait approuver le transfert
106

dû démissionner le jour où il aurait dû signer. De quelle manière Lemoine a-t-il obtenu sa


concession de recherche d’or en Guyane assortie d’un contrat paru au Journal officiel ? En
remerciement de services rendus dit-on, lesquels ? à qui ? Il était devenu expert en achat, vente
et revente de codes secrets de transmission ; une fois obtenus sans doute les revendait-il à qui
était intéressé, c'est-à-dire plusieurs fois ?
Paillole p. 203. Mars 1941. J’ignorais le résultat de sa mission en Espagne, lorsqu’un jour
j’appris qu’il était de retour à Saint Raphaël et que, loin de rester tranquille et discret, il avait
repris avec Drach (son secrétaire) le cours de ses activités rémunératrices, à la limite ou au
delà de la légalité : trafic de devises, passages clandestins de frontières, marché noir…
Paillole p. 205. [En 1943] Rex avait dans ses bagages quelques kilos d’or et des centaines
de louis ainsi que des valeurs mobilières dont je n’ai jamais pu connaître le montant.
Lemoine n’a jamais été payé par les Services de renseignements pour les services qu’il
rendait, sauf à être remboursé de dépenses dont il faisait l’avance. Considéré à la Préfecture de
police comme un malfaiteur, particulièrement par le Commissaire Christian Louit dans les
années 1935, était-ce là le moyen pour lui de se procurer une protection efficace ?
Cet argent il l’avait caché à Saillagousse. Après les interrogatoires à Paris par les
allemands, mis en semi liberté en 1943, il a envoyé un de ses fils le déterrer et s’en est servi à
Paris pour faire la belle vie avec les allemands et leur acheter des services « de proximité ».
En Allemagne en 1944, puis à Berlin, cet argent lui permit d’y continuer des trafics avant et
après l’entrée des Russes en mai 1945, puis des alliés ; il fit des dons d’argent pour aider des
prisonniers français libérés, et ce à la demande du commissaire de police Christian Louit alors
militaire et qui le connaissait bien, la Préfecture de police de Paris ayant conservé sur lui une
attention particulière depuis 1909. Arrêté par ce commissaire en octobre 1945, conduit à
Wildbad au centre d’interrogatoires des Services de renseignements, il se servira de pièces de
vingt dollars-or pour subvertir un pauvre troufion qui affirmait pouvoir intervenir en vue de sa
libération ; depuis Paris, ces pièces étaient cachées dans l’épaule de son manteau.

II – Lettre de Rodolphe Lemoine du 19 décembre 1945.


Lettre manuscrite écrite au Centre d’interrogatoire de Wildbad, la Maison Carola, où il a été
transféré après son arrestation en octobre à Berlin ; elle ne porte pas de mention de
destinataire : Après la conquête de Berlin par les Alliés92 j’allais souvent au bureau de
rapatriement des soldats français prisonniers, qui rentraient de Russie. À ce bureau je

92
- Les Russes entrent dans Berlin en avril 1945. Le 5 juin les Français obtiennent une zone d’occupation en
Allemagne. Le 11 juillet Berlin est divisé en 4 secteurs selon l’accord du 14 novembre 1944.
107

connaissais plusieurs officiers du temps où je travaillais pour le 2e Bureau. Un jour, un de ces


officiers me fit appeler et me dit qu’il n’y avait pas assez de fonds pour remettre à ces
malheureux un peu d’argent pour arriver en France avec quelques francs. L’officier me
demanda si je ne voulais pas donner quelque chose. Sans hésiter un moment je sortis 5 livres
sterling en or, (la livre-or se vendait en ce moment, comme du reste aujourd’hui à Berlin à
4000 ou 3500 marks, donc 5 livres = 18 000 marks). Je disais au capitaine que pour mes
compatriotes qui étaient plus malheureux que moi et qui avaient plus souffert que moi, j’aurais
toujours de l’argent. Quelques semaines plus tard le commandant Louit qui était et est encore
au même bureau me tenait à peu près le même langage que le capitaine. De nouveau je sortais
sans hésitation 15 livres sterling en or (54 000 marks) et les remis au commandant Louit pour
les soldats français qu’on rapatriait. Les fait sont officiellement connus et dans les dossiers de
l’État Major français à Berlin, pas que je m’en vante et que j’en ai jamais parlé à qui que ce
soit ; ce sont les officiers en quartier, eux-mêmes qui l’ont déclaré. J’avais donc remis ces
72 000 marks pour les soldats blessés qui revenaient de Russie en loques, et cela seulement
parce que c’étaient mes compatriotes, des français !
Aujourd’hui c’est moi qui suis malheureux, je suis ici depuis 2 mois, au secret et je ne sais
même pas de quoi on m’accuse.
Je ne me plains de rien, je suis bien traité et on fait probablement tout ce que le règlement
permet mais il y a une chose : quelques jours après mon arrivée ici, le 4 novembre, j’ai eu une
grave attaque au cœur (je souffre du cœur depuis des années) et on m’a trouvé le matin par
terre sans connaissance. On m’a transporté à l’hôpital où je suis resté deux jours, paraît-il, sans
connaissance. D’après ce qu’on me disait, le docteur considérait mon cas très grave. Rentré
ici, moi-même, je ne croyais pas que j’allais m’en sortir. Je me sentais très malade et pendant
25 jours j’ai mangé au maximum seulement 20 à 25% de la nourriture qu’on me donnait
journellement. Pendant tout ce temps je restais au lit, j’étais trop faible, 2 fois en voulant me
lever, je me suis évanoui et je suis resté par terre environ 1 heure sans connaissance ; quand je
mangeais le pain noir, je le vomissais souvent, mon estomac ne le supportait pas.
De tout cela, je n’ai jamais parlé à personne ici, je ne suis pas un homme à se plaindre tout
le temps et j’avais peur qu’on m’enverrait à l’hôpital. Depuis 15 jours je vais mieux, je mange
bien et je crois que je vivrai, seulement il faudrait que je prenne des forces.
J’écris ce mot parce que je ne sais pas à qui m’adresser. J’ai de l’argent ici, n’est-il pas
possible de m’acheter un peu de pain blanc et un peu de nourriture supplémentaire ? Beurre,
fromage, saucisson ou viande en conserve, enfin n’importe quoi un peu fortifiant. Mon âge est
de 75 ans. – Signé R. Lemoine.
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Depuis son arrestation en février 1943, comment a-t-il fait pour conserver autant de pièces
d’or tout au long de ses tribulations ? Mystère. En 1946, il détenait encore dans son manteau
des dollars or dont il s’est servi à Wildbad au Centre d’interrogatoire pour subvertir un pauvre
2e classe qui devait lui communiquer des informations sur sa libération.

II – Une lettre de la Hollandische Bank en date à Amsterdam du 17 mai 1947 mentionne un


compte joint Rodolphe Lemoine et/ou Renée Lemoine ouvert le 6 janvier 1940. Le solde de ce
compte au 3 octobre 1946, date du décès, est de 2.937,55 dollars et 100 actions American
Metal Co Ltd – c’est cette lettre qui a déclenché tout le travail de recherches.
Une lettre de la Würtembergische Vereinsbank du 24 septembre 1948 mentionne au sujet
d’une demande de conversion de devise, un compte n° 9725, sans plus de précision.
La succession de Rodolphe Lemoine a été réglée par Maître Louis Asselin, notaire à Paris,
89 avenue Victor Hugo.

III – L’aventure rocambolesque d’un riche allemand en Amérique


C’est le titre d’un article paru dans Le Petit Parisien du 26 janvier 1939 sous la plume d’un
dénommé Eugène Quinche, et qui fit grand bruit aux Services secrets et à la Préfecture de
Police de Paris. L’aventure est ainsi relatée :
En France, M. Kurzinsky eut le malheur de rencontrer un certain M. Lemoine qui mit en
œuvre le début du guet-apens. Ce Lemoine fit croire à l’ancien Allemand qu’il allait le faire
naturaliser, que le décret allait paraître à l’Officiel, et il lui procura un passeport. Tout cela
pour le mettre en confiance. Au début de février 1936, M. Kurzinsky s’embarquait…
Qu’allait-il faire aux États-Unis ? Il partait, à vrai dire, en qualité de mandataire de
Lemoine qui se disait propriétaire de mines d’or. Ces mines, faute de capitaux, avaient été
mises en sommeil. M. Kurzinsky, grâce à ses relations, était chargé d’alimenter en eau ce
moulin…
Il voyagea, suivi pas à pas par les hommes qui allaient le séquestrer, les frères Sigmund et
Israël Schwarz. Arrivé à New York, il fut immédiatement conduit à Philadelphie, où il
descendit dans un hôtel choisit d’avance, avec soin. Et là, que lui arriva-t-il ?
Il apprit que les mines d’or de Lemoine n’existaient pas. Il découvrit que son passeport était
faux. Il put croire, chambré sans répit, qu’il allait être arrêté pour espionnage. Dès ce moment
sont état nerveux se ressentit de ces revers successifs et il glissa dans la dépression totale…
Écoutons encore Me Massot :
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– L’un des frères Schwarz ne quittait jamais le prisonnier. Bientôt, deux hommes surgirent,
armés de pistolets automatiques, et qui, sous la menace de leurs armes extorquèrent, pour
commencer 400.000 dollars au financier éperdu. Kursinsky, en effet, par téléphone, se fit
adresser d’Amsterdam la somme exigée… et que sa propre femme, logée dans le voisinage,
toucha sans difficulté quelques jours plus tard.
Et ce n’est pas tout. De Philadelphie, le malheureux Kurzinsky, absolument terrorisé, fut
ramené à New York et là, de la même façon violente, un acte de donation lui fut extorqué. Cet
acte accordait à sa femme, sa mère et sa fille le reste de sa fortune – une somme s’élevant à 2
millions et demi de francs français !
Kurzinsky, cette fois était ruiné. Il fut enfin libéré, c'est-à-dire conduit sur un paquebot en
partance pour la Pologne. À peine arrivé à Varsovie, il remit une plainte aux mains du consul
des États-Unis. Puis rentré en France, il déposa une seconde plainte au parquet – l’instruction
se poursuit – et une assignation en nullité de donation devant le tribunal civil. Et c’est
précisément ce procès que maintenant l’on plaide !
Dans une note interne du 16 mars 1939, le 2e Bureau prend la défense de Lemoine et
attaque la Préfecture de Police de Paris accusée de vouloir déstabiliser les Services de
renseignements en discréditant Lemoine :
« [Lemoine] déclare, en effet, non seulement n’avoir rien à se reprocher, mais avoir été lésé
gravement et moralement du fait de la campagne éhontée déclenchée par Kurzinski dans les
journaux de Paris […] Au surplus M. Lemoine déclare avoir été lésé matériellement, car du
fait de cette campagne de presse (je n’ai trouvé que l’article ci-dessus !) et des déclarations des
défenseurs de K. que les terrains aurifères dont Lemoine prétendait être propriétaire en
Guyane, n’était qu’un mythe, un acquéreur ou co-associé éventuel (Maison Rothschild) a
rompu les pourparlers. M. Lemoine demande, en conséquence, si le service voit un
inconvénient à ce qu’il attaque K. et les journalistes en dommages et intérêts pour le préjudice
causé. Pour notre part, nous estimons que cette affaire ne regarde en rien le service et que M.
Lemoine, après consultation d’un avocat, semble devoir être laissé libre de ses faits et gestes.
(Note au crayon dans la marge : Tout à fait d’accord).
« […] Il est de toute évidence que l’ON (sic) cherche à Ménager Kurzinski, homme riche,
qui fait ce qu’il veut avec les moyens dont il dispose et dont le seul but, malgré un passé et un
présent des plus douteux, est de pouvoir résider tranquillement en France. Bandit juif
international, il a en particulier trafiqué scandaleusement sur notre franc, a cherché à frustrer
sa femme légitime de son avoir et de celui de la mère de cette dernière (procès en cours : a
déjà été débouté aux E.U.), arrêté en Pologne pour détention de faux passeport.
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« L’un des moyens utilisé pour discréditer Lemoine est de faire courir la rumeur comme
quoi il fait part en public et à tout le monde de ses rapports avec le 2e Bureau, alors qu’à ce
propos il est au contraire très discret, mais Nous savons par expérience, que le premier
« salopard » venu déclare le contraire ; nous n’y pouvons rien. Mais ce n’est pas une raison
pour que les autorités judiciaires, policières ou autres, acceptent une déclaration de ce genre
pour véridique, sans contrôle.
« […] La vérité, en ce qui concerne cette question, est autre. Certain fonctionnaire de la
P.P. n’admet pas l’existence d’un organisme (SR 2bis) qui, soi-disant, le gêne et qui lui reste
un « Dorn im Auge » (épine dans l’œil). Il veut avoir le monopole. Il y a quelques mois encore
ce même fonctionnaire signalait régulièrement une « nouvelle histoire Lemoine » au Service.
Or jamais ses déclarations se sont confirmées, bien que M. Lemoine ait été chargé de tous les
péchés d’Israël. Ami avec Kurzinski ce même fonctionnaire a annoncé depuis longtemps la
« grosse affaire » contre Lemoine […].
« […] Qui a avantage à nuire voire éliminer M. Lemoine de ses fonctions actuelles ? Cette
élimination, il faut, à notre avis, l’éviter à tout prix sur la foi de simples racontars. M. Lemoine
nous sert avec beaucoup de dévouement et de fidélité depuis plus de trente ans. Il ne demande
qu’à suivre rigoureusement les instructions qu’il reçoit. »
Qui est ce certain fonctionnaire de la P.P. qui se place en compétition avec les Services de
renseignements militaires ? …On retrouve à Berlin en 1945 Christian Louit, commissaire à la
P.P., sous l’habit militaire, à la jointure entre les services de police et de renseignements. Il
arrêtera Lemoine en octobre 1945 après l’avoir fait contribuer en pièces d’or à de bonnes
œuvres.

IV – Femme(s ?)
Cherchez la femme ! Les documents consultés ne mentionnent que deux ou trois maîtresses
durant le cours de ses jeunes années, avant son mariage et après plus rien sinon son épousée de
1905, Marie Renée Lemoine Escalada ; il a 34 ans, elle en a 20.
À Buenos Aires Marie Renée a épousé Rodolphe sous le nom de von KOENIG et non de
Stallmann ; ses trois enfants sont nés sous le nom von Koenig.
Aux Archives nationales le dossier de sa naturalisation – 1926 –, mentionné sur deux
fiches, l’une concernant la réintégration de Marie Renée dans la nationalité française – elle
l’avait perdu du fait de son mariage avec un allemand en 1905 – et l’autre concernant
Rodolphe n’a pas été trouvé, égaré ou détruit du fait de ses activités auprès des Services de
renseignements ?
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Au Journal officiel le changement de nom s’est effectué de Stallmann en Lemoine ; et pour


les enfants, de Koenig en Lemoine. Sur le papier comment attribuer les paternités « von
Koenig » à Stallmann ? De nombreuses notes de la police et de la Sûreté mentionne les deux
noms.
Une lettre de son fils aîné à sa mère datée des années 1950 remarque que son frère Rolf
ressemble beaucoup à son père…

V – Sépulture
Agé, 75 ans, Rodolphe Lemoine est décédé malade à l’hôpital de Bad-Wildbad le 3 octobre
1946. Il a été inhumé le lendemain au cimetière de la ville en présence d’officiers qui le
connaissaient. Faut-il comprendre cette présence d’officiers comme un dernier hommage ?
Des photos prises lors de l’inhumation le laisse penser.
En 1949, son corps, n’ayant pas été réclamé par la famille, a été transféré au Cimetière
national français de Mulhouse – Sépultures de guerre – Les Vallons, carré E, tombe 75.