UN CONTE INCONNU DE MIRBEAU

Une nouvelle fois Gallica m’a permis de dénicher un texte inconnu d’Octave Mirbeau,
qui avait échappé à mes recherches et à celles de Jean-François Nivet, lors de notre
dépouillement systématique de la presse de la Belle Époque, dans la salle des périodiques de
la vieille Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu. Il s’agit cette fois d’un conte intitulé « Le
Petit cheval noir », paru dans Le Gaulois, le 6 mars 1891, et qui n’a donc pu être recueilli
dans notre édition des Contes cruels. S’il a échappé à notre vigilance, c’est probablement
parce que, à cette époque-là, Mirbeau collabore essentiellement à L’Écho de Paris, tout en
fournissant quelques chroniques au Figaro, et n’a plus rien donné au Gaulois depuis le 20
octobre 18871, soit trois ans et demi plus tôt. On sait que les relations entre Mirbeau, l’ancien
secrétaire, et son ancien patron, Arthur Meyer, sont fluctuantes et que quelques
réconciliations, généralement sans lendemain, suivent diverses ruptures, l’intérêt des deux
parties l’emportant alors sur des rancunes et récriminations réciproques et durables. En
l’occurrence, nous ignorons pourquoi Mirbeau a confié au quotidien monarchiste ce conte qui
aurait pu tout aussi bien paraître dans L’Écho de Paris, voire dans Le Figaro où, à la même
époque, il se plaint de n’avoir pas vu paraître un article expédié douze jours plus tôt 2. Mon
hypothèse, dans mon édition du tome II de la Correspondance générale, était qu’il s’agissait
probablement de la chronique intitulée « L’Opinion publique », qui a fini par paraître dans Le
Figaro le 8 mars, soit le surlendemain. Peut-être s’agissait-il en réalité du « Petit cheval
noir », ce qui expliquerait que Mirbeau, à défaut du Figaro, l’ait porté au Gaulois. Mais, en ce
cas, on ne comprend pas bien pourquoi Francis Magnard en aurait refusé la publication, à un
moment où, de surcroît, il fait assaut d’amabilités avec son ancien collaborateur, comme en
témoignent ses lettres, conservées à la Bibliothèque Nationale. Quoi qu’il en soit de ses
relations avec Magnard, toujours est-il qu’une nouvelle fois il n’y aura pas de lendemain à
cette nouvelle collaboration de Mirbeau au quotidien d’Arthur Meyer : il faudra en effet
attendre plus de quatre ans pour qu’il fasse au Gaulois un nouveau retour, fort remarqué, en y
publiant, de juillet à décembre 1895, les neuf livraisons d’« En mission », première mouture
de la première partie de ce qui, après mixage et collage, deviendra Le Jardin des supplices.
Pour autant ce conte n’est pas totalement terra incognita. Car, avant que de le
découvrir sur Gallica, j’en connaissais au moins le titre, qui apparaît au détour d’une longue
lettre de l’admiratif Paul Hervieu, datée du 7 mars 1891, soit le lendemain de sa publication.
L’ami fidèle y exprime son émerveillement devant ce conte dont je n’avais pas retrouvé la
trace, faute d’indices, lorsque je travaillais au tome II de la Correspondance générale :
« C’est vous, mon cher ami, qui avez écrit une nouvelle admirable avec votre “Petit cheval
noir” ! Il y avait là toute une des faces de votre magistral talent, qui secoue la conscience,
écarquille l’imagination, et laisse dans un long frisson de stupeur pensive. Je ne relèverai pas
vos prétentions à l’impuissance, après cette page-là 3.. » Et, de fait, à un moment où Mirbeau
est en crise, et pour longtemps, et se croit paradoxalement frappé d’impuissance créatrice,
c’est bien tout son génie qu’on y retrouve, avec ce mélange rare d’émotion et de cocasserie,
de réalisme et de caricature, et une sorte d’expressionnisme qui flirte avec le fantastique et
dont Hervieu a ressenti l’effet puissant sur l’imagination.
Pour ceux qui connaissent les contes recueillis dans notre édition des Contes cruels, ce
qui frappe, au premier abord, c’est le nombre élevé d’ingrédients que l’on retrouve quasiment

1 Signalons tout de même que Le Gaulois va bientôt publer également, le 21 mai suivant, sa réponse à une
enquête sur le roman romanesque (voir notre article dans ce même numéro).
2 Il écrit à Edmond de Goncourt, début mars : « D’ailleurs, je ne comprends rien au silence du Figaro. Voilà
plus de douze jours qu’ils ont un article à moi, et qui ne paraît pas » (Correspondance générale d’Octave
Mirbeau, Lausanne, L’Age d’Homme, 2005, p. 356).
3 Collection Pierre Michel. Lettre citée dans la Correspondance générale d’Octave Mirbeau, p. 351.
à l’identique dans un autre conte, « La Folle »., qui paraîtra l’année suivante, le 30 août 1892,
dans L’Écho de Paris. Dans les deux cas, la protagoniste est une vieille femme solitaire,
veuve, marginale, foncièrement différente de ses congénères et voisins, qui vit, à proximité
des Damps, sur une île de la Seine constituant pour elle un « repaire », dans une misérable
cabane entourée d’une végétation sauvage et foisonnante ; ces deux misérables femmes, qui
échangent, avec les mariniers, du poisson contre du vin, passent pour folles parce qu’elles
fuient les contacts, ne parlent qu’excessivement peu, sont incapables d’expliquer l’étrangeté
de leur comportement et ne sont, par conséquent, comprises par personne ; toutes deux font
peur, parce qu’elles dérangent les habitudes et les traditions et menacent, par le fait même,
l’ordre établi, qui rassure par sa stabilité ; toutes deux sont des proies désignées à la rapacité
des prédateurs, tels les deux maires des communes concernées, qui ont hâte de se débarrasser
d’elles pour pouvoir s’emparer de leur île pour une bouchée de pain ; toutes deux enfin sont
les innocentes victimes d’une organisation sociale oppressive et profondément inique, qui se
préserve grâce à l’alliance contre-nature entre l’aliénante religion ancestrale et une science
supposée progressiste, mais dévoyée pour servir les dominants, et incarnée ici par le médecin
qui interroge Francine. De la part de l’écrivain, les deux contes témoignent tout à la fois de
son ancrage territorial, de son désespoir existentiel face à « l’éternelle douleur humaine » et
de sa révolte impuissante contre une société inhumaine, où les sans-voix et « les sans-dents »,
comme dit l’autre, ne sont que des proies pour les nantis.
Néanmoins, plusieurs différences sont à noter. On peut tout d’abord observer une
différence de taille : « La Folle » est beaucoup plus ramassé, alors que « Le Petit cheval
noir », deux fois plus long et étoffé, comporte des dialogues – si l’on ose dire – et des rappels
du passé, et se clôt par un long épisode tragique qui confine au fantastique, le lecteur étant fort
en peine de distinguer à quel moment précis on bascule de l’observation à l’hallucination.
Tout se passe comme si, dans « La Folle », Mirbeau avait voulu concentrer l’attention du
lecteur sur l’arbitraire criminel de la distinction opérée par la société entre les fous, ou
prétendus tels, et les gens apparemment normaux et dotés de ce bon sens si bien partagé, à en
croire Descartes et Francisque Sarcey : « On n‘a pas le droit ! », s’écrie le narrateur, que l’on
est tenté d’identifier à l’auteur. À quoi le vieux jardinier, son voisin, répond avec autant de
fatalisme que de lucidité : « Contre les petits et les malheureux, contre tous les êtres qui sont
sans défense, on a toujours le droit, monsieur… on a toujours le droit !... »
D’autre part, la folie des protagonistes n’est pas présentée exactement de la même
façon dans les deux contes. Dans « La Folle », il est clair que la mère Roberval est
parfaitement saine d’esprit, nonobstant certaines bizarreries : elle travaille dur, elle entretient
très bien sa cabane, elle garde avec tendresse les reliques de sa petite fille morte, et c’est ce
qui rend son internement d’autorité particulièrement monstrueux. En revanche, le doute est
permis pour la Francine du « Petit cheval noir », dont on a du mal à savoir, dans l’état
d’hébétement où elle se trouve le plus souvent, sous l’effet de l’alcool, si elle est
complètement “à l’ouest” ou si l’hallucination finale n’est pas le simple effet du mauvais
alcool qu’elle ingurgite d’abondance et qui lui fait prendre le remorqueur pour le petit cheval
noir de ses rêves.
Il s’ensuit que la perception de la folie n’est pas non plus tout à fait la même dans les
deux contes. Dans « La Folle », c’est le refus de se soumettre aux règles de sociabilité en
usage qui suscite l’incompréhension des villageois et fait de la mère Roberval une étrangère
potentiellement dangereuse, car imperméable aux arguments supposés rationnels et, par voie
de conséquence, rassurants. Dans « Le Petit cheval noir », la présumée folie de Francine est
paradoxalement nimbée d’une forme superstitieuse de prestige, liée à l’incompréhension
même qu’elle suscite et qui est source d’un malaise difficilement explicable, comme en font
l’expérience le maire et le médecin qui l’ont interrogée: « Bien qu'ils ne comprissent rien à ce
que les fous ont, en eux, de mystérieux, de sacré et de divin, ils se retirèrent, en proie à un
malaise vague, dominés par une double, par une obscure impression de respect et de
crainte. » Tout en elle, aussi bien dans sa coiffure, son habillement ou sa cabane, que dans la
végétation exubérante qui l’environne – une « jungle » –, ou encore dans le passé de son mari,
ironiquement baptisé Prosper, apparaît comme « sauvage », c’est-à-dire contraire à ce qui est
supposé être la civilisation. Est sauvage ce qui est resté proche d’une nature pas encore
domptée par l’homme, et qui, par conséquent, est susceptible d’échapper à son contrôle et
apparaît potentiellement comme un « danger public ». La peur que suscite la sauvage, ou la
sorcière, s’accompagne d’une forme de révérence face à l’inconnu et au mystère de son âme.
La confrontation de ces deux cas de vieilles femmes unanimement considérées comme
folles oblige le lecteur à s’interroger sur le concept même de folie, décidément beaucoup trop
commode pour être honnête. Certes, Mirbeau n’a jamais prétendu qu’il n’existait pas
d’individus complètement coupés de la réalité et qui pourraient effectivement passer à juste
titre pour fous, selon l’expression la plus commune, et il a même souvent emmené ses lecteurs
dans des asiles où sont enfermés des fous méritant effectivement ce qualificatif sans
prétention à la scientificité. Il ne prétend pas non plus faire du fou le porteur d’une véritable
sagesse inversée, en prenant systématiquement le contre-pied de tous les usages et de toutes
les idées dominantes : il a trop le sens de la contradiction inhérente à toutes choses et de
l’infinie complexité de l’homme pour se contenter d’un mundus inversus qui serait aussi
mensonger que l’image mystificatrice qui est donnée de l’ordre en place. S’il inquiète, c’est
précisément parce qu’il refuse les rassurantes simplifications et nous montre, par exemple, à
travers le cas du père Pamphile, dans L’Abbé Jules, que le comble de la folie peut, par certains
côtés, apparaître paradoxalement comme le comble de la sagesse. C’est très déstabilisant
pour le lecteur, qui perd ses repères et ne sait plus à quels critères se vouer.
Ce qui lui importe le plus, c’est de nous révéler l’innommable chaos de la psyché
humaine, où coexistent en permanence des pulsions contradictoires et bien souvent
irrationnelles, et pas seulement chez les individus étiquetés « fous ». La prétendue rationalité
des hommes bien formatés ne résiste pas longtemps à une analyse critique un peu poussée et
n’apparaît alors que comme un vernis superficiel et trompeur, qui vise à créer une impression
de cohérence, lors même que l’individu, à l’instar de ce cas extrême qu’est l’abbé Jules, est en
permanence tiré à hue et à dia. Ce sont les abîmes de ces mystères du psychisme humain qui
font peur quand on en prend conscience et qui poussent la plupart des humains à rejeter dans
les culs de basse fosse de la société la minorité de ceux qui dérangent parce qu’ils ne sont pas
et ne se comportent pas comme tout le monde.
Pierre MICHEL

* * *

LE PETIT CHEVAL NOIR

A la pointe d'une petite île de la Seine, étroite, haute et touffue, située, non loin du
barrage, en amont de Brise-Joie4, s'élève, sur une éminence, que des ronces hérissent, une
cabane bâtie en planches disjointes et badigeonnées de coaltar. Solitaire et sinistre, elle
domine le fleuve, très large, à cet endroit, et garde les défiIés des bras du Val-Richard 5 et de
Port-Nelles6, vigilante, hostile, comme une cabane de gabelou. Mais son délabrement est tel
qu'elle éloigne, bien vite, toute idée de présence humaine. Pourtant, chaque nuit, à la même

4 Dans son roman Dans le ciel, qui commencera à paraître l’année suivante dans les colonnes de L’Écho de
Paris, Mirbeau a rebaptisé l’écluse de Léry du nom de Porte-Joie, d’après le nom d’une toute petite commune,
d’une centaine d’habitants, proche de Val-de-Reuil et des Damps, où habite l’écrivain à cette époque.
5 Le nom de Val-Richard est emprunté à un village du Morbihan, proche de la forêt de Brocéliande.
6 Aucun lieu-dit, en France, ne porte ce nom.
heure, dans l'étrange silhouette d'ombre noire qu'elle découpe sur les clartés ambiantes, on
peut voir s'allumer une lumière, un œil rouge s'ouvrir, triangulaire et clignotant, que l'eau
multiplie en mouvants reflets, et qui ne s'éteint qu'au jour. C'est là qu'habite Francine
Germaine. L'île s'appelle « l'ile à Germaine », du nom dé celle qui en fut l’unique habitante,
ou plutôt du nom de son mari, Prosper Germaine, mort depuis longtemps, une sorte de
sauvage à !a tignasse rousse, à la poitrine nue et velue, aux mœurs de phoque, qui a laissé !e
souvenir d'un écumeur de rivière, assez effarant, bien qu'il soit impossible à quiconque de
justifier, par un fait certain, la terreur vague, maintenant légendaire, que ce Germaine, moitié
fauve et moitié poisson, inspira aux gens de Brise-Joie.
Germaine, qui ne justifia pas, une seule seconde de son existence, les promesses de
son prénom Prosper, mourut de façon tragique et mystérieuse. Des pécheurs, un matin, le
retronvèrent, le crâne fracassé, le corps haché de coups, dans les roseaux de la rive. Comme sa
vie n'intéressait que sa veuve, et que sa veuve n'intéressait personne, on fit sur cette mort,
pour la forme, une brève enquête qui n'aboutit à rien, sinon à ceci, que Germaine s'était noyé,
dûment et congrûment noyé, aventure prévue et sans importance 7. L'affaire fut enterrée avec
le cadavre, et Francine, après avoir, vainement, demandé justice, continua d'habiter la hutte,
douloureuse, morne et seule.
Elle avait des allures bizarres, une sorte de beauté sauvage de bohémienne qui lui avait
attiré, d'abord, les désirs de quelques vieillards importants et fatigués, à qui ne suffisaient
plus, sans doute, les virginités rougeaudes et lourdaudes, toujours pareilles, du pays 8. Francine
ne répondit a aucune de leurs artificieuses avances, et elle s'enferma, dans son île, davantage,
se cachant dès qu'un canot rôdait autour de la rive et que se montrait un œil faunesque, entre
les feuilles. On la rencontrait aussi, très rarement, dans le bourg où, n'étant pas de la contrée,
elle ne connaissait personne, ne parlait à personne. Quand, par hasard, elle y venait pour
quelque indispensable achat, elle étonnait, toujours, les gens avec ses yeux noirs, au regard
fixe, ses cheveux noirs qui s'ébouriffaient, autour de son front, ses mèches laineuses, son
caraco noir qui serrait son buste souple et lui faisait très pâle son visage d'étrangère, pâle
d'une pâleur inconnue qui s'ombrait de bistre dans les creux.
Comment et de quoi pouvait-elle vivre en cette cabane, ouverte à tous les vents,
pénétrable à toutes les brumes malsaines du fleuve, en cette sordide cabane, dont les planches
minces se fendaient, se pourrissaient chaque année un peu plus ? Elle vécut, pourtant. Les
années s'écoulèrent et Francine vieillit, obstinée en sa solitude. Elle pêchait, cultivait un carré
de pommes de terre sa nourriture exclusive avec, quelquefois, du poisson, et récoltait, à
l'automne, un peu d'osier, qu'elle vendait aux vanniers du pays. On racontait aussi que, toutes
les nuits, elle allait accoster les trains de bateaux, échangeait, avec les mariniers, du poisson
contre un tonnelet de vin. Rentrée chez elle, à plat ventre sur les guenilles qui lui servaient de
lit, les lèvres collées en ventouse à la bonde du tonnelet, dans la lueur trouble que répandait,
autour d'elle, sur des objets hideux, une veilleuse sans cesse allumée, elle buvait, buvait, ne
s'interrompant de boire, ne s'endormant qu'au jour, le cerveau et les membres vaincus par
l'ivresse. Elle se réveillait dans la matinée, tard, hagarde et vacillante. Après avoir relevé ses
lignes, tendues la veille, elle s'accroupissait, devant la porte, parmi les épluchures de pommes
de terre et les débris de poisson, et, là, le menton soutenu par l'accotement de ses deux poings,
la bouche remontée, encore salie d'écume vineuse, elle restait, des heures et des heures,
immobile, à suivre d'un regard mort, à travers le lacis des branches riveraines, les lourds
porteurs, chargés de futailles, les lents chalands, bariolés, du touage, qui montaient et
descendaient le fleuve, tandis que, au-dessous d'elle, dans une petite anse, son canot, l'ancien

7 Pour Mirbeau, l’institution abusivement dénommée “justice”, peut-être par antiphrase, ne fait que contribuer à
renforcer le pouvoir des puissants et n’a que mépris pour les pauvres, les démunis et les sans-voix.
8 Mirbeau a traité maintes fois le thème de notables amateurs de jeunes vierges, notamment dans sa pièce en un
acte, Vieux ménages (1894), et dans Le Journal d’une femme de chambre (1900). .
canot de pêche de son mari, amarré au tronc penché d'un saule, se balançait, sur le clapotis
léger de l'eau. Et tes herbes issaient9 de partout, énormes et hautes ; les plantes, libres de
croître, poussaient d'étranges rameaux et de folles verdures ; les liserons, les lianes
s'entrelaçaient aux arbres ; une végétation formidable de jungle couvrait l’île, faisant à la
morne créature un inaccessible repaire de parfums violents et d'aériennes fleurs10.

* * *

Dès lors, il fut avéré que Francine était folle 11 et que, de la laisser libre, même dans
cette île d'où elle ne sortait presque jamais, cela perpétuait un danger public. Le maire de
Brise-Joie pensa qu'il fallait agir, suivant les normes administratives 12, et sans retard.
Accompagné du médecin, îl alla visiter Francine. Ils la trouvèrent accroupie, comme de
coutume, devant sa porte. À leur approche, des oiseaux qui, près de la folle, picoraient des
graines s'envolèrent enrayés et s'éparpillèrent, bruits d'ailes et cris sonores, dans les feuilles,
alentour. Le médecin examina la pauvre Francine qui, passive et lointaine, n'opposa aucune
résistance. Il lui tâta le pouls, lui massa le crâne ; d'un coup de pouce brutal, il lui souleva les
paupières et lui renversa les globes des yeux. Ces préliminaires terminés, il commença de
l’interroger.
— Croyez-vous en Dieu13 ?
Francine ne répondit pas.
— Avez-vous mal à la tête ?... Avez-vous de l'appétit ?
Francine ne répondit pas. Elle paraissait d'une tristesse infinie et ses yeux étaient
étrangement fixes, des yeux où le regard semblait mort. Dans ses cheveux, aux mèches
feutrées, étaient piquées des brindilles d'herbe sèche et des feuilles de saule. ElIe demeura,
sans un geste, le menton levé, les bras pendant le long de ses jupes en loques et boueuses. Le
médecin reprit :
— Voyez-vous des chats noirs14 dans vos rêves ?
Francine ne répondit pas.

9 Préciosité linguistique (usage d’un verbe vieilli, quasiment disparu), déjà utilisée par Mirbeau dans Sébastien
Roch : « À ses pieds une digitale issait de l'herbe, sa frêle tige chargée de clochettes pourprées » (Éditions du
Boucher, 2004, p. 175).
10 Dans « La Folle » (voir la note suivante), même inquiétante surabondance végétale : « En ce sol d'alluvion,
toujours frais, abondamment nourri de pourritures végétales, gorgé d'ordures fertilisantes que, sans cesse, l'eau
charrie et dépose, la végétation est extraordinaire. Les herbes prennent d'insolites proportions d'arbres ; les
orties montent et s'embranchent ainsi que des hêtres ; les verbascums aux hampes jaunes, les consoudes aux
pâles fleurs bleuâtres, y font des touffes anormales, monstrueuses : des voûtes de feuillage, des cavernes
d'ombre au fond desquelles on pourrait s'allonger et dormir. Et les liserons grimpent partout, se rejoignent,
s'enlacent aux osiers, secouant dans l'air leurs clochettes blanches... De grands hélianthes gardent le seuil de la
cabane ; l'unique fenêtre s'orne d'un pot de grès où fleurit un grêle géranium. »
11 Mirbeau fera paraître, dans L’Écho de Paris du 30 août 1892, un conte précisément intitulé « La Folle », dont
la protagoniste, la mère Riberval, habite elle aussi dans une misérable cabane, sur une île de la Seine, en face de
la maison de l’écrivain, aux Damps. Considérée comme folle simplement parce qu’elle est différente des autres
et qu’« on ne la comprend pas bien », elle finira à l’asile et tous ses biens seront vendus à vil prix, pour le plus
grand profit du maire du village.
12 L’ironie de l’auteur fait comprendre que ces normes sont imposées sans tenir le moindre compte de
l’humanité des personnes auxquelles elles s’appliquent.
13 Cette question incongrue est révélatrice du rôle que la société bourgeoise entend faire jouer à la médecine en
particulier, et à la science en général ; celui d’un auxiliaire, succédané de la religion traditionnelle, qui lui
permette de légitimer sa domination.
14 L’allusion aux chats noirs suggère que la pauvre Francine est perçue comme une sorcière, susceptible de
posséder des pouvoirs surnaturels. La mère Riberval, dans « La Folle », a aussi quelque chose de surnaturel qui
pourrait la faire ressembler à une sorcière nimbée d’un « diabolique mystère ».
— D'où êtes-vous ? Pourquoi ne parlez-vous pas ?... À quoi pensez-vous ?... Avez-
vous eu des enfants ?
Il hocha la tête et, tout à coup, il poussa deux cris aigus.
— Hi !... hi !...
Et comme Francine n'avait pas bougé, il recommença plusieurs fois l'expérience et, en
lui palpant l'épigastre, il demanda :
— Quand je crie « Hi ! hi ! », qu'est-ce que vous ressentez là ?
Francine ne répondit pas. Elle était de pierre 15. Et elle regardait le neuve, où, sur la
surface bleue, des remous dessinaient de grands cercles blanchâtres.
Bien que les deux rustres n'eussent rien vu dans la nuit de cette âme, dans cette nuit
habitée, peut-être, des cygnes et des anges ; bien qu'ils ne comprissent rien à ce que les fous
ont, en eux, de mystérieux, de sacré et de divin, ils se retirèrent, en proie à un malaise vague,
dominés par une double, par une obscure impression de respect et de crainte. Quand ils furent
partis, de branche en branche, de feuille en feuille, les oiseaux revinrent voleter et chanter
près de la folle, camarades.

* * *

Le lendemain, Francine se présenta chez le maire. Elle avait, misérable et caricaturale
Ophélie16, orné ses cheveux rudes de fleurs sauvages; une guirlande de chèvrefeuille traînait
sur les guenilles de son jupon.
— Je viens pour le cheval, dit-elle d'une voix saccadée.
Et, ayant dit cela, elle resta, sans un mouvement, le regard fixe, les membres raides.
pareille à quelque idole barbare.
— Quel cheval ? fit le maire, inquiet de cette attitude. Car, depuis que personne
ne doutait plus que Francine ne fût folle, une terreur venait d'elle, comme, autrefois, de son
mari. Elle répondit, très brève.
— Le cheval noir !... Vous souvenez pas ?
— Mais quel cheval noir ? répéta le maire, qui se recula, effrayé de l'hallucinante
immobilité qu'avait Francine, de la fixité de ses prunelles et de la déconcertante ironie de ses
fleurs.
— Vous souvenez pas du petit cheval noir… du petit cheval noir que vous m'avez
donné à garder ?
— Moi ?... grimaça le maire.
— Oui…
— Moi ?... Je vous ai donné un cheval à garder ?... un cheval noir à garder ?... Moi ?
— Oui… Tout noir et tout petit… et si joli !... Un cheval… Attendez donc…
Ses paupières battirent. Une lueur de raison traversa l'onde trouble de ses yeux et
s'éteignit. Elle tendit légèrement, en avant, ses bras, ses longs bras décharnés que nouaient,
aux poignets, de dures apophyses. Et sa bouche eut une contraction douloureuse. Puis, elle
baissa la tête, résignée et très douce. Le maire, rassuré, éleva la voix.
— Prétendez-vous encore que je vous ai donné un cheval à garder ?
— Je ne sais pas.
ElIe avait murmuré ces mots d'un ton si bas et si humble que le maire retrouva toute
son assurance.
— Qu'est-ce que vous dites ?... On ne vous entend pas... Qu'est-ce que vous dites ?
— Je ne sais pas.

15 Cette impassibilité apparente la rend inaccessible et a quelque chose de sacré, comme une « idole barbare ».
16 Allusion à la célèbre toile d’Everett Millais, exécutée en 1851-1852 et conservée à la Tate Gallery de
Londres.
— Enfin, oui ou non, vous ai-je donné à garder un petit cheval noir ?
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas… vous ne savez pas ? Voyez-vous, Francine, tout cela n'est pas
très clair… Et je crois que le monde a raison de dire que vous êtes folle… D'abord, pourquoi
parlez-vous aux oiseaux dans votre île ?... Oui, vous parlez aux oiseaux, dans votre île… Vous
leur dites des choses qu'on ne comprend pas17… Qu'est-ce que vous leur dites, aux oiseaux,
dans votre île ?
— Je ne sais pas.
— Et puis, vous qui n'avez jamais mis le pied à l'église – car, enfin, on ne sait pas de
quelle religion vous êtes – pourquoi, dimanche dernier, êtes-vous venue à la grand'messe,
avec une corde… avec une corde18 ?
— Je ne sais pas.
— Vous ne voulez pas me répondre ?
— Je ne sais pas.
— Et puis, vous buvez… On sait que vous buvez… Vous buvez du barda19… C'est
défendu20… Répondez.
— Je ne sais pas.
— C'est bien. Vous comprenez que ça ne peut pas durer plus longtemps… Tout le
monde a peur de vous… On n'ose plus s'approcher de votre île… Vous faites des micmacs
dans votre île… des gabegies, on ne sait pas quoi… Il y a trois jours, autour de votre île, on a
trouvé trois carpes mortes… Est-ce vrai ?
— Je ne sais pas.
— Regardez comme vous êtes mise !... Sommes-nous donc en carnaval ?... Et, tenez,
vous avez de la paille dans les cheveux. Vous devriez avoir honte. Allez-vous-en !... Allez-
vous-en !...
Francine s'en alla, sans rien dire, la tête basse. Des gamins la reconduisirent jusqu'à
son canot en la huant, en lui jetant des pierres.
Huit jours après, elle revint.
— C'est pour le cheval, dit-elle. Vous vous souvenez... le petit cheval noir ?
— Encore, s'exclama le maire.
— Il est parti ! Ça n'est pas de ma faute. Des mariniers sont venus avec de grands
avirons. Ils m'ont battue, et ils ont emporté le petit cheval noir.
Des larmes coulèrent de ses yeux et suivirent les rigoles de ses joues, pâles d'une
pâleur terreuse.
— Ils ont emporté le petit cheval noir, reprit-elle. Et, depuis, toutes les nuits, je le vois,
le petit cheval noir, qui remorque les bateaux des mariniers, à la nage… Pauvre petit cheval
noir !... Dans l’eau jusqu'à mi-corps, il se démène avec ses jambes de devant, il se démène, et
il tire, il tire !... Ça fait peine !… Il n'avance pas vite, petit et faible, comme il est, et sa queue
qui bat l'eau, remue de gros bouillons d'écume... Je n'aime pas voir ses yeux… Oui, ses yeux
me font peur… L'un est rouge, l'autre vert, et ils brillent, tous les deux, dans la nuit, ils brillent
comme des lampes d'église… Et il souffle, par les naseaux, il souffle des bouffées de fumée,
si épaisses qu'elles cachent le ciel. Ah ! que c'est triste !... Je l'ai appelé de la rive : « Hé, Petit
noir ! Petit noir ! » Mais il ne m'a pas entendue. Il se plaint pourtant… il pleure… Oh !
comme il pleure !.... Ça se répond d'une rive à l'autre, d'un coteau à l'autre, d'une écluse à

17 Dans « La Folle » on ne comprend pas davantage la mère Riberval.
18 Ce sera aussi le cas de la mère Riberval dans « La Folle ». Le conteur se garde bien de fournir la moindre
explication, obligeant le lecteur à s’interroger sur les notions de santé mentale et de folie.
19 Mot inconnu du Littré.
20 Selon les « normes administratives », ce n’est donc pas l’alcoolisme, fléau national, qui pose problème, mais
la simple transgression d’un interdit sans justification apparente.
l'autre, ça emplit toute la vallée et toute la nuit !.. « Hé, Petit noir ! Petit noir ! » Il ne m'entend
pas, et il tire, il tire !... Il ne m'entend pas !... C'est un grand malheur !...
Elle se tut, étonnée, épuisée d'avoir tant parlé.
Le maire réfléchissait au moyen qu'il fallait prendre pour se débarrasser au plus vite
d'une folle aussi authentique et qui était si triste. Il pensait :
— Un fou drôle, qui gambade, danse et fait des grimaces, amuse les gens, eh ! mon
Dieu, dans nos petits pays où les gens n'ont point tant de distractions, ça peut se tolérer…
Mais des fous comme cette Francine, qui ont toujours l'air sombre, avec qui on ne peut jamais
rire, ça n'est pas régalant pour la commune… Et puis Francine, une fois enfermée, je pourrais
acheter l'île pour rien21.
II ne la rudoya pas, affecta même d'endormir sa démence.
— Retournez chez vous, dit-il doucement… Nous allons voir ça !... Nous allons le
faire rentrer, le petit cheval noir.
— Vous écoutera peut-être pas, non plus, soupira Francine… C'est un grand malheur !
— Si, si, il m'écoutera… Il me connaît bien, n'est-ce pas ?... Retournez dans votre île.
Et il la reconduisit jusqu'à la porte de la rue, en la rassurant par de bonnes paroles.

* * *

Ce soir-Ià, Francine attendit la nuit avec plus d'impatience que de coutume. Accroupie
devant la porte de sa cabane, son cou maigre étiré par les cordes bandées des tendons, ses
mains à plat sur le sol, inquiète, frémissant an moindre bruit, elle écoutait. La nuit était claire,
le fleuve brillait d'argent, entre les lignes sinueuses et sombres de ses berges. Sur l'étincelante
nappe qui se pailletait de vives et courtes lueurs phosphoriques, quelques bateaux passèrent,
lents, étrangement lents, noirs, étrangement noirs ; quelques bateaux passèrent, silencieux,
lugubres et ras, ainsi que d'immenses cercueils. Francine écoutait, tous ses muscles tendus
comme un fauve, à l'affût, sous des branches. Tout à coup, au loin, de l'autre côté de l'écluse,
retentit le cri d'appel d'une sirène, d'abord plaintif, enroué, éructant une toux sèche de
pulmonique, puis aigu, rauque et déchirant tour à tour. Le cri grandit, se prolongea, cri de
colère et de douleur, long gémissement, et sanglot éperdu, puis cessa dans un suprême hoquet
de mort.
Francine, d'un bond, se leva, dégringola le talus, plus agile et preste qu'une poule
d'eau, se pencha sur le saule, où elle avait amarré son canot. Mais le canot n'était plus là. Le
lui avait-on volé ? La force du courant avait-elle détaché ou rompu l'amarre trop faible ?
— Mon canot !... Mon canot !... gémit-elle.
Elle se mit à courir, à bondir, le long de la rive; fouilla, sous la voûte des arbres, les
anses où l'ombre s'accumulait examina le fleuve, au loin, tout blanc de lune.
— Mon canot !... Mon canot !...
Et, à ce cri, poussé d'une voix implorante, le cri de la sirène, rapproché, répondit, un
cri maintenant strident, qui s'accompagnait d'un sourd halètement de souffrance.
— C'est lui !... Le voilà !… C'est mon petit cheval noir !...
Il apparut bientôt sur la rivière, noire silhouette, que trouaient des feux, rouge
et vert. Francine héla :
— Attends-moi. Arrête-toi, Petit noir !... Je t'en prie. Arrête-toi.
Cabré sur l'eau, la croupe enfoncée dans un bouillonnement d'écume, il avançait avec
peine, avec lenteur, traînant une longue suite de chalands, noirs aussi, séparés l'un de l'autre
par des alternances de clarté vive. Et la fumée qui montait au-dessus de lui s'échevelait dans
l'air, se tordait, éparse et fouettante, comme une crinière.

21 Il en va de même du maire, dans « La Folle ».
Francine regarda encore une fois le fleuve, et, avec une rage soudaine, arrachant son
caraco, son jupon, et criant :
— Attends-moi… Je viens… Petit noir, attends-moi.
Elle tendit ses bras en avant et se jeta à l'eau.
Elle eut d'abord à lutter contre le courant, très rapide au bord de l'île, et qui l'entraînait.
Mais elle était vigoureuse. Sa vigueur se doublait de toutes les énergies d'une résolution
farouche. En quelques brasses, elle eut vite franchi les passages dangereux. Une fois dans les
eaux calmes, elle nagea vers le cheval en mouvements souples et aisés. Sous la lune, sa tête
ébouriffée semblait un paquet d'herbes, s'en allant à la dérive. Le remorqueur s'était tu. On
n'entendait plus que le souffle régulier de sa machine, un tapotement sourd qui se mêlait au
bruit de î'eau hachée par les aubes de la roue. Francine, de temps eu temps, criait :
— Attends-moi !... Arrête-toi !.... Petit noir !... Hé ! Petit noir !... C'est moi !... Je
viens. Arrête.
Elle l'atteignit bientôt, surprise de le trouver si haut. Une chaîne pendait du bordage ;
Francine la saisit, et se laissa traîner, le torse hors du fleuve, les jambes collées contre les
rudes parois de la carène.
— Pourquoi es-tu parti ? disait-elle. Reviens… Je suis là… Ne me reconnais-tu pas ?...
Oh ! comme tu es gros !... Tu ne m'entends pas ?... Arrête-toi… Et pourquoi me déchires-tu la
peau avec ton ventre ?... Tu me fais mal… Mais comme tu es devenu gros !...
Un jet de vapeur l'aveugla. Francine lâcha la corde, étourdie.
— Oh ! fit-eIIe… Mon Dieu !...
Elle heurta de la tête, puis des pieds contre les flancs du remorqueur ; et, saisie dans le
remous bouillonnant de la roue, attirée dans le gouffre d'écume, le front fendu par le choc des
aubes, elle tournoya, .plongea, revint à la surface, tournoya encore, et coula à pic.
Le train de bateaux passa, lentement, lentement. Sur le dernier chaland, un timonier,
arc-bouté à la barre, chantonnait une chanson dolente.
Octave Mirbeau
Le Gaulois, 6 mars 1891