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COMPTE RENDU

SHAYKH AL-DABBÂGH :
Paroles d’or (Kitâb al-Ibrîz),
traduit et présenté par Zakia Zouanat.
Editions Le Relié, Collection : “Témoins spirituels”,
Gordes, 2001, 350 pages.

D epuis quelques décennies, les œuvres des


maîtres de l’ésotérisme islamique sont de plus
en plus accessibles en Occident. Les travaux de
traduction et de recherches dans ce domaine se
multiplient, apportant ainsi une meilleure connais-
sance de l’enseignement spirituel de l’Islam ; ils
s’inscrivent aussi dans un processus général
d’extériorisation et de dévoilement des doctrines des
diverses formes traditionnelles. De plus en plus, ces
études sont effectuées par des universitaires rattachés
à des organisations initiatiques, fait nouveau dont il
faut désormais tenir compte. Dans ce vaste ensemble
de nouvelles publications sur le Soufisme et ses
représentants, on pourra lire avec intérêt la récente
traduction en langue française du Kitâb al-Ibrîz 1,
recueil de l’enseignement du grand Cheikh marocain 1. Le titre complet de l’œuvre est Kitâb al-ahab
‘Abd al-‘Azîz al-Dabbâgh (m. 1720), écrit par son al-Ibrîz min Kalâm Sayyidî ‘Abd al-‘Azîz al-Dabbâgh,
Le Livre de l’Or pur (ou vierge) provenant du Verbe
disciple et successeur Ahmad ben Mubârak al-Lamtî, de Sayyidî ‘Abd al-‘Azîz al-Dabbâgh. Une nouvelle
connaissant versé dans les sciences islamiques, tant édition arabe de ce livre a été publiée en 1998 à
exotériques qu’ésotériques. Beyrouth. Signalons dès à présent qu’afin de nous
Répondant à de nombreuses attentes, et aussi, en tenir au plus près de l’original arabe, nous avons
dans une certaine mesure, au vœu de M. Chod- légèrement modifié la traduction de Mme. Zouanat
dans les extraits de Paroles d’or cités dans ce
kiewicz d’une « traduction complète du remarquable compte rendu. Les passages en arabe sont repris de
document spirituel que constitue le Kitâb al-Ibrîz » 2, l’édition de 1998.
Mme. Zakia Zouanat s’est plongée dans l’œuvre du 2. Cité dans la « Note sur la traduction », Paroles
saint de Fès avec un souci de « contact avec l’esprit d’or, p. 15.

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du texte » et d’« imprégnation de sa charge spiritu-


elle » 3. Elle nous livre une traduction d’un bon tiers
de l’ouvrage 4, ce qui répond partiellement au vœu
mentionné et constitue déjà un travail considérable.
Ce vaste recueil de doctrine ésotérique, précédé d’une
longue notice introductive 5 sur le parcours
initiatique, l’“Illumination” (Fat) 6 et les charismes
(karâmât) du Cheikh de Fès, repose sur une série de
questions / réponses, forme d’exposition rare et ori-
3. Ibid., p. 13. ginale qui met l’accent sur l’importance primordiale,
4. Une traduction complète du Kitâb al-Ibrîz au point de vue initiatique, de la question bien posée.
s’étendrait sur plus de mille pages environ. Le Livre de l’Or pur embrasse un large champ de
5. Les trois sections qui composent cette notice connaissances : versets coraniques, hadîth-s, sciences
sont intégralement traduites. cosmologiques, cheminement dans la Voie et conve-
6. Le passage sur l’Illumination est entièrement nances entre le Maître et le disciple sont ainsi éclairés
traduit en pp. 42-44. Sur ce sujet, voir également
l’article d’Elie Aoun et Philippe Parois : « L’Illumi- par le Cheikh al-Dabbâgh qui puise son inspiration
nation du Cheikh ‘Abd al-‘Azîz Dabbâgh » (La lumineuse à la source du Soleil 7 universel et
Règle d’Abraham n° 5, juin 1998). Cette étude com- transcendant de la Tradition primordiale, source qui,
porte également une traduction partielle du chap. dans son expression islamique, correspond au Kawar
4, consacré au “Conseil des Vertueux” (Diwân al- et à Muhammad 8. En effet, Mme. Zouanat résume
Sâliîn), ainsi que le récit du rattachement par
Khidr. Faouzi Skali a également traduit certains
ainsi le Kitâb al-Ibrîz : « l’enseignement d’al-Dabbâgh
passages de cette ouverture spirituelle pour illustrer montre que l’essence de la personne du Prophète
la notion technique de Fat nûrânî, “Ouverture Muhammad est la clé de toute manifestation divine
lumineuse” (La Voie soufie, pp. 178-180). Rappelons dans le cosmos, le summum de la perfection, et la
à ce propos que le cas du Fat du Cheikh ‘Abd al- source de toutes les lumières. Sa connaissance est le
‘Azîz « constitue l’un des documents les plus secret de tout savoir, c’est en s’imprégnant de ce qui
extraordinaires que l’on connaisse à ce sujet » (M.
Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, p. 112, Paris, fait son être spirituel qu’on devient saint à un certain
1986). degré. La doctrine d’al-Dabbâgh est de ce fait
7. Sur cette expression qui doit être appliquée essentiellement muhammadienne » 9. Précisons que
“techniquement” au Cheikh, cf. le passage concer- cette doctrine est celle de la Nûr muammadî, la
nant ‘Ayn al-Šams dans l’article « Iqra’ » de ce nu- “Lumière muhammadienne” produite directement
méro.
8. Ibid., p. 13.
par le “Commandement divin” à laquelle René
9. Paroles d’or, p. 12. Guénon fait allusion dans son article « Er-Rûh » 10.
10. E.T., nos 8-9, 1938, repris dans Aperçus sur Tout en louant l’intention de Mme. Zouanat
l’ésotérisme islamique et le Taoïsme, chap. 5. d’alléger sa traduction des répétitions inhérentes à la

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rythmique de la langue arabe, on regrettera cependant


que les « longues digressions, sciences parallèles à
celles du maître et du disciple, autres auteurs
classiques » 11, apports personnels d’Ibn al-Mubârak,
aient été supprimés. Loin de relever « du pur savoir
livresque de l’intervieweur » 12, ces données doc-
trinales participent de l’architecture du livre et le
“questionneur” leur a assigné une fonction bien
précise dans l’ensemble de l’ouvrage ; plutôt que
d’« étaler son savoir », il s’est livré à un véritable
travail de fixation des doctrines transmises par les
autorités de l’Islam, tant exotériques qu’ ésotériques.
Ainsi, ce vaste ensemble de traditions rapportées par
l’auteur représente une materia prima de choix qui
s’ordonne sous l’influence du Cheikh Illuminé, lequel
11. Ibid., p. 13.
en fait jaillir les vérités essentielles. Parmi les 12. Ibid.
nombreuses références d’Ibn Mubârak aux maîtres 13. Par exemple pp. 186, 216, 272.
du Taawwuf, on remarquera celles, discrètes, faites 14. Voir à ce sujet les constatations de M. Chod-
au Cheikh al-Akbar 13. Toutefois, un examen attentif kiewicz dans Un Océan sans rivage, p. 31, Paris,
des thèmes doctrinaux qui fondent les entretiens 1992.
entre le Maître et le disciple révèle l’omniprésence de 15. Paroles d’or, p. 10.
16. Un Océan sans rivage, p. 31.
la doctrine akbarienne s’infusant secrètement dans le 17. Al-Khadir ou Khidr est l’Initiateur caché, le
Livre de l’Or pur, lequel en est ainsi un support Maître intérieur, dont la rencontre, pour des
privilégié 14. Dans cette perspective, « ce qui fait d’al- individualités particulièrement qualifiées et de ce
Ibrîz un ouvrage exceptionnel » 15, c’est aussi, fait “exceptionnelles”, induit un contact direct et
soulignons-le, la propre “queste” spirituelle d’Ibn al- immédiat avec la Réalité divine. Sa fonction
Mubârak, qui n’est pas seulement le “savant théo- intervient notamment dans des moments cycliques
critiques pendant lesquels les organisations
logien” ou l’ “érudit” que l’on présente généralement, initiatiques ne disposent plus de représentants
mais un « lecteur assidu d’Ibn ‘Arabî » 16 et un “effectivement” qualifiés. Le Cheikh al-Dabbâgh
homme de la Voie. fréquenta pendant douze ans de nombreux
En effet, si le cas du Cheikh al-Dabbâgh maîtres, dont il ne tira pas le profit spirituel
apparaît comme “exceptionnel” quant aux modalités souhaité, avant de rencontrer Khidr sous un arbre
béni appelé “le jujubier de la délivrance” (al-sidrat
de sa réalisation, ce dont témoigne son rattachement al-muharrirah), (cf. Paroles d’or, pp. 39-41). La
initiatique par al-Khadir 17, pur don divin, Ibn al- fonction de Khidr fera prochainement l’objet
Mubârak a de son côté parcouru le chemin plus d’une étude dans le cadre de cette revue.

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“classique”, fondé sur l’acquisition d’une connais-


sance théorique transformée et réalisée. Il ne fait
aucun doute pour nous que la rencontre du Maître et
du disciple reproduit à son niveau celle, plus célèbre,
de l’initiateur al-Khadir lui-même et de Moïse, le
représentant par excellence de la Loi, histoire que
relate le Coran et qui a lieu au “confluent des deux
mers” 18. Cette indication, fondamentale pour bien
comprendre de quoi il retourne, nous permet
d’affirmer que le disciple ne resta pas prisonnier des
“limites du mental” dans une érudition cultivée pour
elle-même, et, qu’à l’instar du Législateur hébreu, il
bénéficia de l’apport purement spirituel de son
instructeur, en dépassant, sans la rejeter, la borne de
la Loi.
La rédaction de l’ouvrage, qui s’étendit sur
plusieurs années, débuta 19 quelques mois seulement
avant qu’il ne reçût de son Maître les principes de la
langue syriaque (luat suryâniyyah) 20, qui est, comme
l’enseigne René Guénon 21, la langue primordiale de
18. Cf. Coran, 18, 60-82. Mme. Zouanat constate, l’être adamique. Cette transmission, qui se présente
sans toutefois établir le rapport que nous signalons, en réalité comme une véritable investiture initiatique,
que « le livre peut être vu comme un ouvrage à
“deux têtes”, c’est-à-dire écrit à la fois par le Maître s’opère en effet le 8 de û-l-ijjah, le mois du
et le disciple » (Paroles d’or, p. 10). Cette heureuse pèlerinage, le jour même où son initiateur lui fait
indication évoque évidemment le célèbre duo cora-
nique réunissant les deux types de connaissances.
Elle rappelle également à propos d’Ibn Mubârak 19. « Au mois de Rajab de l’an 1129, Il m’inspira – Loué soit le
al-Lamtî que « ce savant, profondément versé dans Très-Haut ! – de consigner quelques-uns des enseignements du
toutes les sciences islamiques de son époque, a eu Shaykh afin que le bénéfice soit général et le profit total » (Ibid., p.
droit à plusieurs notices biographiques dans les 25).
dictionnaires des célébrités postérieures à son épo- 20. « Il m’a appris l’origine de la valeur des lettres en langue
que, mentions où il est question de sa rencontre syriaque le jour où les pèlerins s’approvisionnent en eau (le 8 de û-l-
avec al-Dabbâgh et de sa soumission initiatique à ijjah), en l’an 1129, et j’ai compris cela en un seul jour, louange à
celui-ci. Son exemple est souvent cité pour illustrer Dieu » (Ibid., p. 205).
ce que peut attendre un savant conventionnel d’un 21. Cf. ses articles capitaux sur le sujet : « La Science des Lettres » et
homme illettré dépositaire d’une science divine » « La Langue des Oiseaux » qui forment les chap. 6 et 7 des Symboles
(Ibid.). fondamentaux.

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cette singulière confidence : « Nous sommes en l’an   


       
1129, le jour de la tarwiyya, et, en ce moment, je ne
connais [plus] personne parmi les hommes de      
  !  "  #
l’Occident (marib) qui parle le Syriaque » 22. La $%& '() *+,
mention insistante de cette date, à la fois par le maître
et le disciple, est révélatrice des lois cycliques et du
symbolisme rigoureux sur lesquels repose l’Initiation.
En effet, c’est « le 8 de û-l-ijjah que les pèlerins
quittent La Mekke pour se rendre à Minā où ils
restent le temps d’une journée entière […] Ce jour
est appelé yawm al-tarwiyyah, le “jour de
l’abreuvement”, car les pèlerins, dit-on, y faisaient
leur provision d’eau avant d’entamer le pèlerinage
proprement dit » 23. Or, le nom Minā, ou Munā, qui
désigne cette localité près de La Mekke, véritable
point de départ du grand Pèlerinage a, entre autres
significations, celle de “semence vitale” et s’apparente
ainsi à l’“eau de vie” dont les pèlerins font provision.
Cette eau, à laquelle le Maître fait allusion, représente,
dans le cas de l’investiture évoquée, le flux sacré
proprement jaculatoire de la langue primordiale
déversé dans le vase d’élection que représente son
héritier spirituel en ce jour significatif. Son initiation à
la “langue des anges” ou “langue des esprits”, pour
reprendre les expressions du Cheikh al-Dabbâgh, est
ainsi le signe de sa renaissance purement spirituelle,
22. Paroles d’or, p. 203. Le terme marib peut
qui fait de lui un Ibn Mubârak, “fils béni”, prêt à également correspondre, en restreignant la portée
pérégriner dans les états supérieurs de l’être. du propos du Cheikh, au Maghreb, ou au Maroc.
Enfin, une dernière remarque critique Sous une autre approche, les “Gens du Maghreb”
d’importance s’impose quant au travail de Mme. (Ahl al-marib), en tant que catégorie initiatique,
Zouanat : si elle justifie l’amputation d’une bonne peuvent être rapprochés des “Gens des Secrets”
partie des apports traditionnels d’Ibn al-Mubârak en (Ahl al-Asrâr) dont la position géographique est à
l’Occident (cf. Science sacrée nos 1-2, p. 21).
affirmant que ce qui l’intéresse, « c’est la connais- 23. Ch.-A. Gilis, La doctrine initiatique du Pèleri-
sance infuse de l’interviewé » 24, pourquoi donc des nage, chap. 1, Paris, 1982.
pages entières de l’enseignement doctrinal du Cheikh 24. Paroles d’or, p. 13.

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al-Dabbâgh lui-même n’ont-elles pas été traduites ? Il


eût été souhaitable que Mme. Zouanat prît la peine
de prévenir le lecteur, plutôt que d’annoncer dans
son introduction que « ce travail de traduction couvre
la quasi-totalité […] des réponses d’al-Dabbâgh » 25.
Cela semblera évidemment bien plus regrettable que
ce que nous évoquions précédemment, car Mme.
Zouanat sèvre ainsi le chercheur d’indications doc-
trinales d’un intérêt considérable. A titre d’exemple,
le précieux chapitre 2 consacré à « l’exégèse de
versets coraniques au moyen de la Langue syriaque »
n’a malheureusement été que partiellement traduit :
des enseignements du Cheikh ‘Abd al-‘Azîz sur celle-
25. Ibid. ci, en étroite relation avec la doctrine du Roi du
26. Voici ce qu’il dit à l’occasion : « Sache que Monde telle que l’a exposée René Guénon, sont
notre Cheikh est étrange et que son cas est
extraordinaire. Ses semblables n’ont pas besoin de entièrement passés sous silence. Ces passages feront
démonstrations miraculeuses parce que lui-même l’objet d’une prochaine étude des collaborateurs de
est tout entier miracle. Il plonge dans des sciences cette revue. De notre côté, nous déborderons ici du
qui laissent derrière elles les étalons spirituels et il cadre d’un simple compte rendu en apportant
apporte en cela [des sciences] qui s’accordent à la quelques éléments d’appréciation sur la fonction
compréhension et à la saisie intellectuelle, bien qu’il
soit ummî, ne connaissant pas le noble Coran par
universelle de l’enseignement du saint de Fès.
cœur, encore moins peut-il être décrit comme
quelqu’un s’adonnant à une science [extérieure]
quelconque. Jamais on ne l’a vu dans une séance Sainteté ummîe et Langue Syriaque
d’étude, de son jeune âge à sa maturité » (Ibid., p.
59. Cf. également pp. 24, 169, 259).
27. Cf. Lisân al-‘arab, Vol. 12, p. 34.
Le Cheikh est qualifié à plusieurs reprises par
28. Néanmoins, dans tous les cas, ces êtres son disciple d’ummî, terme qui se traduit par
réalisés ne sortent jamais de l’orthodoxie et suivent “illettré” 26 ou encore, plus justement, par “non-
scrupuleusement les pratiques rituelles instituées lettré”. D’une manière générale, il désigne dans la
par la Loi divine. A propos de la Ummiyyah tradition islamique celui qui ne sait ni lire, ni écrire, ni
entendue dans ce sens général, René Guénon dit compter 27. Cependant, dans le Soufisme, il typifie
qu’ « un homme peut fort bien ne savoir ni lire, ni
écrire et atteindre néanmoins aux plus hauts degrés
précisément certains saints qui se caractérisent par
de l’initiation, et de tels cas ne sont pas extrême- l’absence d’instruction reçue dans le domaine des
ment rares en Orient » (Aperçus sur l’Initiation, sciences exotériques, à commencer parfois par
chap. 4). l’apprentissage même du Coran 28. Ces définitions

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sont toutefois exclusives d’autres significations que le 29. Futûât, Vol. 2, p. 644. Cf. également M.
terme ummî porte en lui-même en arabe. Sans vouloir Chodkiewicz, Un Océan sans rivage, pp. 52-54.
entrer dans de longs développements, puisqu’une 30. Coran, 18, 65.
étude détaillée sur la notion de ummiyyah sera 31. Cf. par exemple, Bukhârî, Kitâb al-‘ilm,
chap. 44.
prochainement publiée dans cette revue, nous
signalerons tout d’abord, comme l’a justement fait
Mme. Zouanat, que pour le Cheikh al-Akbar « la
ummiyyah ne s’oppose pas avec le fait d’être    
    
“gardien” du Coran (afî) ou d’être détenteur des          !"
traditions prophétiques, mais elle consiste à renoncer
à user de la spéculation et du jugement de la raison  , -. #$
% &'  (  ) *+
pour faire surgir les significations et les secrets […] 2$. 345 [...] ! .  /%0  &$ (1
Lorsque le cœur (qalb) échappe à la science
spéculative, tant sur le plan de la Loi que sur celui de 6 8
7
  7 9 (  * 2$  :$

l’intellect, il est alors ummî et se dispose à recevoir  @A   [...] #; < =$ 8
7 +> 6  7?
l’illumination divine […] il est alors nourri de la
Science ladunnî en toute chose » 29. Selon le Coran, le B#9 C6 /$ 2$%
détenteur par excellence de cette Science qui procède
d’Allâh directement et sans intermédiaire, et désignée
littéralement comme “science de chez Nous” (min
ladunnâ ‘ilm) 30 est le mystérieux personnage que
rencontre Moïse, et que la tradition prophétique
désigne sous le nom d’al-Khadir 31. Il est ainsi
l’archétype spirituel auquel tout être ummî s’identifie
par nature et dont le Cheikh al-Dabbâgh est une
saisissante figure.
D’autre part, interrogé au sujet de la ummiyyah
du Prophète, qui représente, sous un certain rapport,
un aspect “Khidrî”, le Cheikh ‘Abd al-‘Azîz apporte
un précieux témoignage : « [L’Envoyé] ne connaissait [+ ] G5 %   6 & D #E! F
5
pas l’écriture de manière conventionnelle et par
apprentissage de la part des hommes, mais du côté de = GK  ?  L  2$%  H8IJ+
l’Illumination seigneuriale, il en était Connaissant et   M6  G N6? 2$%  G'$%5 /+
même plus encore. Comment non ? Quand les Saints
non-lettrés (al-Awliyâ’ al-ummiyyûn) de sa commu- 2G$ H0  O &?   B 
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nauté, qui ont reçu l’illumination, connaissent les


&$ PQ   FK  2 RI" 5 % écritures de tous les peuples depuis Adam, et
 )! 6S+ T 3  U  V. P8>?  P8U connaissent les calames qui transcrivent toutes les
langues grâce à l’influence spirituelle de sa Lumière
 &+ M5 , alors qu’en est-il de lui  ? » 32.
Cette indication du Cheikh, qui nécessiterait
pour bien faire un long commentaire, nous laisse
entrevoir l’une des prérogatives des saints ummîs,
purs héritiers muhammadiens, qui est la connaissance
de la Langue primordiale, synthèse et principe-mère
de toutes les langues, appelée en arabe, sous un de
ses noms, luat suryâniyyah 33. Afin d’en mieux
percevoir la réalité, nous rappellerons que le titre
d’ummî dérive du mot umm, “mère”, ce qui a conduit
Ibn Manzûr, l’auteur du Lisân al-‘arab, à commenter
ainsi le hadîth  En vérité, nous sommes une
Q !? Z :UX   :  ;; ? ;? ;Y W communauté non-lettrée (ummah ummiyyah) : nous
 + '[$%  2G;? \Q CJ? ]$ 2G^? n’écrivons pas et ne comptons pas  : « le Prophète
veut signifier que [les ummîs] sont tels que leurs
_ 2G[$K ]$ 2G5 `Ua mères les ont enfantés ; ils ne connaissent ni l’écriture
ni le calcul, et ils sont dans leur nature primor-
diale » 34. Ce retour à l’état d’“enfance spirituelle”,
dans lequel la faculté raisonnable est pour ainsi dire
“dépassée” 35, est la condition préalable pour obtenir
la compréhension de cette langue primordiale et
32. Paroles d’or, p. 169. “naturelle”. René Guénon dit à ce propos : « c’est la
33. Pour le Cheikh al-Akbar, la langue arabe elle- langue que l’homme apprend directement par
même peut désigner ce langage universel par transmission orale (comme l’enfant, qui au point de
transposition herméneutique, comme c’est égale-
ment le cas de l’hébreu chez Dante. Guénon dit à
vue initiatique représente le néophyte, apprend sa
ce propos : « toute langue sacrée, ou “hiératique” si
l’on veut, peut être regardée comme une image ou
un reflet de la langue originelle, laquelle est la
langue sacrée par excellence » (« La Science des 35. Si la voie initiatique remonte en sens inverse le cycle du
Lettres », chap. 6 des Symboles fondamentaux). développement individuel pour parvenir tout d’abord à l’état
34. Lisân al-‘arab, Vol. 12, p. 34. C’est nous qui primordial, on remarquera qu’il existe une certaine limite symbolique
soulignons. à franchir : “l’âge de raison”, établi traditionnellement à 7 ans.

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langue maternelle), c’est-à-dire, symboliquement, la 36. René Guénon, « Nouveaux aperçus sur le
langue qui sert de véhicule à la tradition, et qui peut, langage secret de Dante », repris dans Aperçus sur
sous ce rapport, s’identifier à la langue primordiale et l’ésotérisme chrétien, p. 84.
37. Cf. Paroles d’or, p. 203.
universelle. Ceci touche de près, comme on le voit, à
la question de la mystérieuse “langue syriaque”
(loghah sûryaniyah) » 36. L’enseignement de René
Guénon sur cette langue “maternelle” nous apporte
un autre éclairage sur la transmission initiatique
évoquée au début de ce compte rendu : la fonction
du Cheikh ummî apparaît à l’évidence comme
“maternelle” lorsqu’il enseigne à son “fils” spirituel
les principes de ce langage universel.
Afin de montrer les liens étroits qui unissent
les enseignements de René Guénon et du Cheikh al-
Dabbâgh sur la Langue primordiale, nous donnons
un court extrait du chapitre 2 d’al-Ibrîz qui lui est
consacré. Le passage qui suit, en partie traduit par
Mme Zouanat 37, illustrera les considérations
précédentes : il est consacré à l’état d’“enfance” qui
est la trace, dans notre cycle d’existence individuelle,
de cet état primordial. Le Cheikh dit à ce propos :
« quiconque médite sur le langage des bébés trouvera
dans celui-ci des termes syriaques en grand nombre,  U K !b  P86 Cc 
ceci en raison du fait qu’enseigner à un enfant est B#O 2$% ? T 3 :.  2G86 7dN6
comme graver dans la pierre. En effet, Adam 
parlait à ses enfants en bas-âge en syriaque, et les gh  PQ 5 ea f
 6 b
consolait en cette langue. Il leur nommait les variétés i ? 2< #'U  j 2GU  b )Q?
de nourritures et de breuvages. Puis ils grandissaient
dans cette langue et l’enseignaient à leur tour à leurs k'$  G$ cO5 j `!O0  C6l0
enfants, et ainsi de suite. Lorsque des altérations  G5 C m> '$5 K 2$k  2kQ?
apparurent et qu’ils finirent par l’oublier, rien ne
subsista plus de cette langue dans les propos des plus  2G86 B#9 !  G n  o.
grands, tandis que les tout-petits gardèrent le dépôt.
Le secret de cela est que l’enfant ne reste pas
? k  " .  #
+  G !b  #
+
éternellement à l’état de nourrisson. Durant cette 
$% &! 45 iE F P Q  p
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q p r  o> T 3  ]$ B80+ période, l’esprit du nourrisson est attaché au Plérôme
suprême (al-Malâ’ al-a‘lā) 38. Le nourrisson en a ainsi
T 3 H 2 $b ` s d k!   la vision dans son sommeil. Si un adulte l’apercevait,
n. >  d ]$ q s 2 $t  o> il “fondrait” 39 sous l’emprise du pouvoir de l’Esprit
(al-Rû), ainsi que sous celle de l’Essence (al-ât).
q 3 ? '6   U #k H ! qb ? Nous avons précédemment dit que la langue des
H $ 2a  
+U q0 r  p Esprits est le syriaque. De même que l’essence du
bébé voit en rêve [le Plérôme], il s’exprime par des
H $ 2a   . u c+ nI > T s5 mots syriaques, et le pouvoir en revient à l’Esprit. Il
j nI v w? &* _% &Vx? '5  F> dit aussi : parmi les noms du Très-Haut, le mot
“areu” (a) 40 que prononce le nourrisson signifie la
 $%  %5 ]$ F 2. k  mE p grandeur, l’élévation, la douceur et la tendresse. Et il
m5!  #$  F
   zy G5 a  MI$ est au rang de celui qui dit ô Très-Elevé ! ô Très-
Haut ! ô Très-Doux ! ô Tout-Affectueux !
'U )'I5 3Y p r   MI    Considère le tout-petit quand il est sevré. On
iE k  ++ *$+ {'a  F CN & l’appelle, à l’instar du nom de la fève ou du pois
chiche par le mot bûbû, qui exprime en syriaque la
(N & ]'U s  F6c0 $|$  U douceur de l’aliment. C’est pourquoi ce terme
p Q !? 3Y  7}? 2. sj & mE  (s désigne aussi le téton du sein qui allaite le bébé.
Lorsque l’enfant veut aller à la selle, il avertit
iE k  i i F>  &? 2$? Rb ? sa maman en disant ‘eu ! ‘eu ! qui renvoie en syriaque
& ]'U p  q s ~" , "  U à l’idée de “sortie des déchets du corps”.
Le petit enfant appelle celui plus jeune que lui
iE k   $+ & bJ? " pJ par le mot mûmû, qui en syriaque désigne une chose

38. Michel Vâlsan définit al-Malâ’ al-A‘lā , le


“Plérôme Suprême” ou l’ “Assemblée Sublime” 40. En arabe, ce son est composé des deux lettres alif et ayn qui
comme étant « le Centre Suprême de la Tradition occupent respectivement la première et la dernière place dans l’abjad
primordiale et universelle » (« L’Investiture du oriental. Leur réunion sous un seul et même vocable, lequel
Cheikh al-Akbar au Centre Suprême », chap. 9 de synthétise ainsi toutes les lettres de l’alphabet, en fait un symbole
L’Islam et la fonction de René Guénon). approprié du Verbe, contenant en lui toutes les possibilités du
39. Il y a ici une allusion à l’opération alchimique Langage. Les valeurs 1 et 1000 de ces lettres viennent confirmer, sur
qui se produit lors de la vision de ces états supé- le plan numérique, l’Unité et la Perfection synthétique de cette
rieurs de l’être. C’est pour cela que le nourrisson première parole prononcée par le nouveau-né, qui n’est pas sans
fait “fondre”, par la puissance de son état intérieur, évoquer la Parole christique : « Je suis l’Alpha et l’Oméga » (Apoca-
tout être qui le regarde. lypse, 1, 8).

- 184 -
COMPTE RENDU

“de petite dimension”(qalîl al-ajm) et “précieuse” ]x T s  % 2ea C$


B#O$  U
(al-‘azîz) 41. C’est pourquoi on appelle la pupille de
l’œil (insân al-‘ayn) mûmû, car ces sens sont présents €% _Y }  
+U * + €% UY
dans [la notion] d’œil. De ce fait, on dit alors mûmû
al-‘ayn pour toute chose petite et précieuse. Il reste  % G5 C$
B#O (? €%  F
5
encore d’autres mots provenant de cette langue  P86 v  U u ? 
+ m
syriaque que parlent les bébés, mais cela serait trop
long [à mentionner], et Allâh – exalté soit-Il ! – est 2$? _% D  FI
plus Savant. »

L’Illumination solaire
Selon René Guénon, « la loghah sûryâniyah
est proprement, suivant l’interprétation qui est
donnée de son nom, la langue de l’“illumination
solaire”, shems-ishrâqyah ; en fait Sûryâ est le nom
sanscrit du Soleil » 42. Cet enseignement capital nous
permet de saisir le lien unissant l’Illumination du
Cheikh al-Dabbâgh et sa conséquence, qui est la
compréhension intuitive de la langue primordiale.
Intéressons-nous à l’expression mûmû al-‘ayn,
mise ici en relation par le Cheikh avec la pupille de
l’œil, qui renvoie, à n’en pas douter, à une pure réalité
initiatique. Afin d’en mieux saisir l’importance, nous
citons cette note de « L’Œil qui voit tout » 43 : « la
forme de la mandorla […] évoque aussi celle du
“troisième œil” ; la figure du Christ glorieux, à son 41. Ce terme comprend également les sens de
intérieur, apparaît comme s’identifiant au “Purusha “puissant”, “fort”, “rare” et “cher”. N’oublions pas
dans l’œil” de la tradition hindoue ; l’expression que le Cheikh est le serviteur (‘abd) du Nom divin
insânul-‘ayn, employée pour désigner la pupille de Al-‘Azîz.
l’œil, se réfère également au même symbolisme ». Cet 42. Il poursuit : « …et ceci semblerait indiquer
que sa racine sur, une de celles qui désignent la
“homme de l’œil”, traduction littérale d’insân al-‘ayn, lumière, appartenait elle-même à cette langue
n’est autre qu’al-Insân al-Kâmil, l’Homme Universel, originelle » (« La Science des Lettres »).
présent dans l’œil du cœur (‘ayn al-qalb). Il illumine, 43. Symboles fondamentaux, chap. 72.

- 185 -
SCIENCE SACRÉE

en tant que Nûr Muhammadî 44, le centre intime de


l’être, exprimé en syriaque par le phonème mûmû,
dont la valeur numérique est de 92, qui est également
celle du nom Muhammad 45, le nom par excellence du
Prophète, expression parfaite de l’Homme universel.
Notons enfin que l’expression “pupille de
l’œil” se prête en français à une double lecture. La
pupille est l’ouverture centrale de l’œil par laquelle
entrent les rayons lumineux ; c’est également, selon
son étymologie, un “petit garçon” 46. Cette expres-
sion réfère par conséquent, dans notre perspective, à
l’“enfant spirituel” qui réside en permanence dans le
3ème œil, dont l’ouverture entraîne l’irradiation de
l’être intérieur par la Lumière divine 47.
Dans le cadre de cette exposition, il n’est pas
sans intérêt de reproduire ici un extrait du passage
biographique de l’“ouverture lumineuse” (fat) du
saint qui se produisit à Fès, plus précisément à Bâb
al-Futû, “la Porte des Ouvertures” 48 : « alors une
 B# (s M‚ƒ @S 6 2* !+ 3Y  lumière intense, semblable à l’éclair éblouissant,
 v1   #>5  ! T 3 Be5 GK C6 arrivant de tout côté, vint d’au-dessus de moi, d’en

44. « Les expressions En-Nûr el-muhammadî et Er-


Rûh el-muhammadiyah sont équivalentes, l’une et Purusha (en réfléchissant sa clarté) ; c’est par sa splendeur que ce tout
l’autre désignant la forme principielle et totale (l’individualité intégrale considérée comme “microcosme”) est
de l’Homme Universel » (Aperçus sur l’Initiation, illuminé » (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, chap. 3). « C’est
chap. 47). avec l’Œil (le Soleil) que Purusha parcourt (carati) toutes choses
45. m + û + m + û = 40 + 6 + 40 + 6 = 92. mesurées », (Coomaraswamy, L’Arbre Inversé, p. 15 ; cf. également pp.
m +  + m + d = 40 + 8 + 40 + 4 = 92. 48-50). De même dans la tradition égyptienne « le Dieu solaire siège
Dans ce dernier calcul, le šaddah du 2ème mîm dans l’œil divin. On lit, dans Le Livre des Morts : Je suis Rê […] Je suis
n’est pas pris en compte. le Maître de l’Eternité. Je suis le Maître de la grande couronne, je suis
46. Du latin pupus, “petit garçon” et pupa, “petite celui qui siège dans l’œil divin, auquel rien de mal ne peut advenir »
fille” et de là “poupon”, “poupée”... (Waldemar Deonna, Le symbolisme de l’Œil, Paris, 1965).
47. Un symbolisme identique se retrouve dans 48. Mme. Zouanat a relevé opportunément cette coïncidence
l’Hindouisme : « dans le centre vital, résidence de providentielle (Paroles d’Or, pp. 42-43), qui témoigne de la toponymie
Purusha […] tout brille après le rayonnement de sacrée dans laquelle s’inscrivent les événements spirituels des Maîtres.

- 186 -
COMPTE RENDU

dessous, de ma droite et de ma gauche, d’en face de  #$"  #?   …†   ‡ˆ 


moi et de derrière moi 49, et j’en ressentis un froid
intense au point que je me crus mort. Je me hâtai de q!Q5 o /? o‰ Š 2* Q + & ‡+J?
me coucher sur mon visage pour éviter de voir cette '$5 ! T 3 _Y *? 8‹ #GK ]$ q>! 
lumière, mais quand je m’allongeai, je m’aperçus que
tout mon corps n’était qu’yeux, l’œil voyant, la tête L?   €% 7 2G$6 Œ 3 o?! q>!
voyant, le pied voyant et tous mes membres voyant,   #V}? m   CK  
je regardai mes vêtements et je trouvai qu’ils ne voi-
laient pas cette capacité de voir qui s’était propagée :e1  G^K5 #$ v `N _Y q *
(sarā) 50 dans mon corps… » 51. L’aspect solaire de q s r . (s * T 3
cette illumination provenant symboliquement des 6
directions de l’espace, et douant l’être d’une vision
transcendante et illimitée, trouve son complément
doctrinal dans un autre passage d’al-Ibrîz : « le regard V'N$„ &5 Y \d * F
  &%x 
de la vision intérieure (naar al-baîrah) contient
366 000 parties dont une seule constitue la vue G   BK BK M ? €.  .  BK M ?
sensible, tout le reste est intérieur à l’être du !% q 3 B K  #> €% *
connaissant. L’héritier parfait (al-wâri al-kâmil)
regarde avec tout son être comme l’un de nous  &%+ ? * '6 & s+ *5 C g! 

49. Il existe en Islam une demande (du‘a) d’illumination que le


Prophète a prononcée à l’aube. Sa partie finale est une pure
expression de l’Identité Suprême :  Allahumma, mets une lumière
dans mon cœur, une lumière dans mon regard, une lumière dans mon         
  

ouïe, une lumière provenant de ma droite, une lumière provenant de
ma gauche, une lumière au-dessus de moi, une lumière en dessous de              
moi, une lumière devant moi et une lumière derrière moi et rends-  
   !
"   ##$   %&
moi Lumière  (Ahmad ibn Hanbal, Musnad, Tome 1, p. 284).
50. A propos de la technicité de la racine SRY qu’utilise ici à dessein
le Cheikh, on se reportera à l’article « Iqra’ » dans ce numéro.
51. Coomaraswamy a mis en évidence le caractère solaire du
symbolisme du « Corps parsemé d’yeux », et il a montré le lien
existant entre les yeux, l’Esprit et la Lumière, dans un article de 1939
repris in Selected Papers, Vol. 1, pp. 370-375, Princeton, New Jersey,
1977. Dans ce contexte, nous soulignerons l’intérêt de l’expression
vêdique Sûryo nrn. “Soleil des hommes” qu’il mentionnait alors.

- 187 -
SCIENCE SACRÉE

 sk  F> G$6 B K i'ey ) *  regarderait avec son œil sensible. Son regard
s’effectue avec la totalité des parties. Cela est exclusif
&1 (s gb &+ ‡%   CK Y  à un homme “unique” (wâid) qui est le Secours
(aw) en dessous duquel se trouvent les 7 pôles
%U `I> (aq âb) » 52.
Si l’idée de “pluie” est associée au Pôle (Qu b),
conformément à l’étymologie de son attribut
principal (al-aw), l’ aspect complémentaire qui lui
est attaché est la “lumière” (al-nûr). René Guénon
enseigne à propos de ces deux aspects, lesquels
représentent les influences spirituelles du Pôle à
l’égard du monde, qu’ils ne doivent pas être
rapportés seulement au ciel, « mais plus spécialement
au soleil » 53. Cette précieuse indication permet
d’entrevoir les raisons profondes de la présence
constante dans l’enseignement initiatique du Cheikh
‘Abd al-‘Azîz du nombre 366 54, dont le symbolisme
éminemment solaire et eschatologique est manifeste.
Au regard des citations qui précédent, ce
nombre 366 représente, dans une de ses applications,
l’irradiation lumineuse, au centre de notre monde, de
la fonction polaire permanente à laquelle le Cheikh
eut accès en tant que pur héritier muhammadien 55.

52. Paroles d’or, p. 303. L’indication doctrinale qui évoque l’âge biblique du patriarche (365 ans, Gen., 5, 23) et la
donnée ici par le Cheikh vient appuyer les remar- sphère solaire dont il est le recteur ». Sur les liens étroits qui unissent
ques de M. Patrick Geay à propos d’Hénoch/Idris le nombre 366 à son “voisin” 365, cf. Science sacrée, nos 1-2, p. 78.
(Hermès trahi, Paris, 1996, p. 216), mises justement D’autre part, sur la définition technique du Pôle ou Secours, cf.
en relation avec l’Illumination du Cheikh al- l’article de Muhammad Vâlsan, « Saint Bernard Vivant » dans ce
Dabbâgh par ses collaborateurs Philippe Parois et numéro.
Elie Aoun (article cité, LRA n° 5, p. 8) et auxquelles 53. « La lumière et la pluie », Symboles fondamentaux, chap. 60.
nous renvoyons le lecteur. Voici en outre un extrait 54. Cf. Paroles d’or, pp. 55, 125, 128, 157, 235-236, 267-268, 303, 308.
significatif : « Ce dévoilement du regard constitue 55. A titre d’exemple, le Cheikh dit à propos du Diwân (Conseil des
une phase importante de l’angélomorphose hiérarchies spirituelles présidé par le Pôle) : « Qu’est ce que le Conseil
d’Hénoch où celui-ci se voit attribuer, en plus des Saints, quand tous ceux qui y participent se tiennent dans ma
d’une taille immense, 72 ailes et 365 000 yeux, ce poitrine ? » (Paroles d’or, p. 259).

- 188 -
COMPTE RENDU

Cette doctrine traditionnelle trouve sa source


archétypale dans le Coran, précisément dans le verset

de la sourate de la Lumière (al-Nûr) :  Allâh est la ” !˜ œ › Ž q
)“ !” ‘ •CN–Ž — “ ‫Ž^ Ž ا‬
‫' ا‬U   !‘ ‘ D ’ 
Lumière des cieux et de la terre. Sa Lumière est telle
une niche dans laquelle se trouve un flambeau…  56. H ™ Ž
˜ “ ŽG“5 \š –‫ا‬O
˜ '“ –6
Hallâj, qui possédait éminemment la Science des
Lettres, identifie, par allusion à ce verset 57, la “niche”
(miškâh) à l’être muhammadien, et le flambeau
(mibâ) à la Nûr muammadî. C’est une fois de plus
la Science des Nombres qui éclairera la doctrine 56. Coran, 24, 35.
cachée sous la lettre coranique. Tout d’abord, 57. Cf. La Passion de Hallâj, Vol. 1, p. 330, Paris,
rappelons que la descente de la Lumière s’effectue 1975.
par l’axe, ou rayon, qui traverse les différents 58. M + š + k + â + h
mondes. La rencontre de ce rayon avec le centre d’un = 40 + 300 + 20 + 1 + 5 = 366.
plan de l’existence correspond évidemment, dans le Nous reprenons ici la graphie habituelle de ce
terme, distincte de celle que l’on trouve dans le
verset cité, au mibâ, que nous traduisons à dessein “verset de la Lumière” reproduit ci-dessus. Signa-
par “flambeau” en raison du symbolisme polaire qu’il lons d’autre part que Muhammad Vâlsan a publié,
présente, puisqu’il a pour valeur significative 111. en annexe de sa traduction du recueil de hadîth-s
Quant au terme miškâh, le milieu de propagation de qudsî d’Ibn ‘Arabî, Miškâh al-Anwâr, La Niche des
cette illumination solaire, il a pour nombre 366 58. On Lumières, Paris, 1983, une étude sur les trois
sources lumineuses d’inspiration du Coran, du
a ainsi, dès le début du verset de la Lumière, les clefs hadîth qudsî et du hadîth nabawî selon l’ensei-
numériques d’un aspect du processus cosmologique gnement du Cheikh ‘Abd al-‘Azîz al-Dabbâgh.
que reproduit sur le plan initiatique toute “illumina- 59. Cf. Science sacrée nos 1-2, pp. 78-79.
tion” ou “ouverture spirituelle”. 60. Nous reprenons cette citation du commen-
Enfin, en raison du sens eschatologique qui lui taire du Cheikh sur une parole d’Ibn Mashîsh
est inhérent 59, le nombre 366 peut être envisagé concernant les vérités essentielles (aqâ’iq), (cf.
Paroles d’or, p. 308).
comme un véhicule privilégié des influences
spirituelles des diverses doctrines sacrées qui, à
l’approche de la fin du cycle, doivent s’étendre
comme autant de rayons lumineux et vivifiants pour
ainsi faire surgir « les secrets de Dieu (Asrâr al-aqq), .  V'N$„ #k  &
$" G> 5 v na ! .?
secrets qu’Il a dispersés dans Sa création et qui sont
au nombre de 366 » 60. Dans cette perspective s’inscrit . . 
également ce que nous disions au début de ce compte
rendu, à savoir la présence discrète, mais néanmoins

- 189 -
SCIENCE SACRÉE

61. Qâshânî, Šar Fuû al-ikam, Le Caire, 1996, effective, de la doctrine akbarienne dans le Kitâb al-
p. 59. Cf. le commentaire de Ch.-A. Gilis sur le Ibrîz. Sous un certain rapport, c’est Ibn ‘Arabî lui-
Chaton de Shîth, Ibn ‘Arabî, Le Livre des Chatons même qui est “présent” dans l’enseignement du
des Sagesses, Vol. 1, Beyrouth, 1997.
62. Cf. Fuû al-ikam, p. 62, édition de ‘Afîfî.
Cheikh al-Dabbâgh. En tant que Sceau de la Sainteté
63. Il s’agit d’une interprétation ésotérique du ha- muhammadienne, le Cheikh al-Akbar, détenteur par
dîth :    
     

! "  excellence de la “Sainteté solaire” (Wilâyah šam-
 En vérité, ce Coran est descendu selon sept siyyah) 61, occupe “la Niche du Saint qui scelle”
lectures (aruf), alors lisez ce qui en est facile  (Mikâh al-Walî al-âtim) 62 à laquelle les saints
(Bukhârî, Tawîd, chap. 53 ; Faâ’il al-Qur’ân, muhammadiens tirent leur lumière. La conformité du
chap. 5). nombre 366, valeur numérique du nom “Ibn al-
64. Paroles d’or, p. 128. ‘Arabî”, à la réalité initiatique qu’il recouvre, est révé-
latrice de la fonction du Cheikh al-Akbar, Sagesse et
Intériorité du Prophète, mais aussi du Coran dont
Muhammad  est l’expression par excellence. Inter-
rogé au sujet des 7 lectures du Coran 63, le Cheikh
‘Abd al-‘Azîz Dabbâgh scelle son enseignement
.  V'N$„   )sk    C6 #5 initiatique en déclarant : « il y a dans chacune de ces
lettres 366 aspects ; si je les expliquais dans chaque
C6 &K )sk o 9  7GK .  lettre et si je les démontrais dans chaque verset, alors
L$  &‚+ G*  C6 o+    apparaîtrait aux hommes l’intériorité du Prophète ,
aussi éclatante que le Soleil, mais cela relève du secret
&'6 : (s U  &  'O !G‰ qu’il faut taire » 64.

THOMAS BOUDIGUET

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