Vous êtes sur la page 1sur 175

1

— Mais pourquoi Belinda ne nous a-t-elle pas dit qu'elle portait l'enfant
de Pablo ? Pourquoi ?
Le beau visage d'Antonio, marquis de Rocha, s'assombrit alors qu'il
prononçait ces mots. Son inquiétude était perceptible.
Le soupir de dona Ernesta, sa grand-mère, fit écho à ses
préoccupations.
— Nous sommes à peine parvenus à lier connaissance avec Belinda du
vivant de ton frère... Par quel miracle se serait-elle tournée vers nous
après qu'il l'a abandonnée ?

Le regret teintait la voix aristocratique de la vieille dame.


— J'ai tenté de rencontrer Belinda, lui rappela Antonio, et ce à plusieurs
reprises ! Elle trouvait toujours un prétexte pour éviter une entrevue.
Finalement, elle m'a fait comprendre qu'elle n'avait aucun besoin de
notre aide et qu'elle ne nous considérait pas comme sa famille.
— L'orgueil devait lui dicter sa conduite. J'imagine que Pablo ne lui a
pas laissé grand-chose d'autre que sa fierté... A présent que nous savons
qu'il l'a abandonnée enceinte, mon cœur est encore plus lourd, avoua
dona Ernesta. Quand je pense à ma joie au jour de leur mariage !
J'espérais que ton frère allait enfin se ranger...

Le cynisme d'Antonio ne lui avait pas permis de tels espoirs. En vertu


de quoi Pablo aurait-il changé ? Il avait commencé par briser le cœur de
ses proches, avant d'étendre en dehors du cercle familial son étonnant
pouvoir de destruction. Bien qu'étant né au sein de l'élite, dans le clan
très fermé des grands d'Espagne, son jeune frère avait
consciencieusement gâché toutes ses chances.
Très vite, il s'était montré incontrôlable et, à vingt ans, il avait déjà
dilapidé sa part de fortune, ainsi que les subsides trop généreusement
prêtés par ses parents et amis. Au cours de ces années noires, la famille
avait eu à cœur d'essayer de comprendre Pablo, et d'innombrables
tentatives avaient été faites pour tenter d'amender son comportement.
En vain... Antonio détenait une explication simple à ces échecs successifs
: Pablo aimait la vie facile et rien ne lui plaisait plus que d'enfreindre la
loi.

Trois ans auparavant, c'était un Pablo repentant qui avait regagné le


giron familial pour annoncer son intention d'épouser une jeune et
charmante Ecossaise qu'il fréquentait depuis quelque temps. Le cœur
débordant de joie au retour du fils prodigue, leur grand-mère avait
organisé un somptueux mariage : possédant un hôtel particulier à
Barcelone, loin du château familial madrilène, elle en avait fait don au
cadet, et la cérémonie s'était tenue dans l’élégante demeure. Dans le
même temps, elle faisait au jeune couple une importante donation
d'argent Le mariage n'avait pas duré plus que le temps nécessaire à
dépenser la somme...

On an plus tôt, Pablo était revenu une nouvelle fois à Madrid, mais
seul. Quelques mois plus tard, il se tuait en voiture après une soirée trop
arrosée.
— Cela me navre que Pablo ait pu garder pour lui un tel secret, se
lamenta dona Ernesta. Et c'est encore plus triste que Belinda n'ait pas
assez eu confiance en nous pour nous présenter l'enfant à sa naissance...
— Je pars pour l'Ecosse demain matin et bientôt les choses rentreront
dans l'ordre, déclara Antonio, ennuyé de voir sa grand- mère si
soucieuse. Ne te laisse pas accabler par le chagrin, abuela.

Nous avons fait tout ce qu'il fallait du vivant de Pablo et nous ferons
notre devoir envers sa fille.
Antonio avait fait bon usage des heures écoulées depuis que l'avocat
de la famille les avait appelés, demandant un entretien urgent après qu'il
avait lui-même été contacté par l'exécuteur testamentaire de Belinda.

Ce qu'il devait apprendre lors de l'entretien avait fortement secoué


Antonio : non seulement la veuve de son frère avait donné naissance à
une petite fille six mois plus tôt, mais elle s'était éteinte, terrassée par
une pneumonie, il y avait de cela quinze jours.

La seule consolation d'Antonio était que Belinda, avant de mourir, ait


eu la présence d'esprit de le nommer tuteur, en dépit de l'indépendance
qu'elle avait toujours revendiquée. Et bien qu'il n'eût aucune raison de
douter de la filiation, Antonio avait accepté, à l'instigation de son propre
avocat, de faire pratiquer sur l'enfant un test ADN. C'était là une
précaution de bon sens.

Antonio avait aussi appris que Sophie, la sœur de Belinda, s'occupait


de l'enfant depuis la disparition de sa mère. Il n'en était que plus
heureux d'intervenir rapidement : à son avis, Sophie était beaucoup trop
immature pour une telle responsabilité. Son mode de vie lui semblait
foncièrement incompatible avec les besoins d'un enfant en bas âge.

Il l'avait rencontrée lors du mariage de sa sœur où Sophie était


demoiselle d'honneur. Les deux sœurs étaient si différentes que la
famille d'Antonio, de tradition conservatrice, en avait été choquée. Alors
que Belinda s'exprimait avec distinction et affichait l'aisance d'un milieu
privilégié, Sophie semblait issue d'un tout autre monde. L'anglais parfait
d'Antonio était sans nul doute plus correct que le sien ! En se
remémorant ces inexplicables disparités, Antonio s'assombrit. Un voile
atténua l'acuité de son regard. Sans qu'il l'ait voulu, le souvenir de
Sophie s'imposait à lui... Sophie, vive et avenante avec ses yeux d'un vert
brillant et la cascade de boucles fauves qu'elle ne parvenait pas à
dompter.
Contrairement à sa sœur, elle n'avait rien d'une beauté classique.
Pourtant, Antonio n'avait pu empêcher ses regards de dériver vers elle
pendant toute cette journée où elle avait brillé comme demoiselle
d'honneur. Pas un homme, il l'avait rapidement remarqué, ne se
montrait longtemps insensible à son charme.

Cependant l'attrait qu'elle exerçait avait été de courte durée, se rappela


Antonio, une expression de dédain pinçant ses lèvres pleines. Sophie
savait se montrer étincelante, sexy et intensément féminine. Mais elle
n'était qu'une traînée. La voir sur la plage, au petit matin, cheveux
défaits, vêtements en désordre, rentrant à l'hôtel au bras de son jeune
amant après une nuit de passion, s'était avéré une leçon très salutaire. Sa
belle-sœur n'était pas différente des hordes de touristes qui choisissaient
l'Espagne pour y assouvir en toute tranquillité leur penchant pour le
sexe et l'alcool.

— Une fillette... Ma première arrière-petite-fille, remarqua dona


Ernesta de sa belle voix grave, une amorce de sourire adoucissant des
traits habituellement sévères. Lydia... C'est un joli nom. Sa présence
illuminera les murs de ce vieux château ! Je désespérais de voir un jour
un bébé dans notre castillo...

Antonio se raidit. L'allusion de sa grand-mère était claire : il ne s'était


jamais pressé de trouver femme et encore moins de faire un enfant.
Après tout, il avait à peine trente ans. Le monde de la petite enfance ne
l'intéressait nullement et il n'avait jamais ressenti le moindre désir de
procréer. Quand un événement familial le mettait en présence de
nouveau-nés, il se penchait obligeamment sur le berceau et faisait
retraite en toute hâte. Quel intérêt pouvait-on bien trouver à ces petites
créatures bruyantes ? Curieusement insensibles à leurs braillements. les
parents les couvaient d'un regard admiratif. L’amour parental faisait des
miracles...
— Un bébé au château... Oui. Je présume que cela changera pas mal de
choses murmura-t-il sans enthousiasme.
Il faudrait installer une nursery en rénovant l'aile est du château et
engager du personnel spécialisé qui s'occuperait des moindres besoins
de l'enfant.
Car Antonio ne comptait pas y veiller lui-même. Il n'avait aucune
honte à privilégier son mode de vie : celui-ci lui convenait et il estimait
l'avoir mérité. Après des années d'efforts pour réparer les dégâts causés
par son frère à la fortune familiale, il jouissait d'un statut et d'un confort
dignes de son rang. Pendant que Pablo jetait l'argent par les fenêtres et
s'adonnait aux plaisirs, Antonio travaillait comme un forçat. Détente et
loisirs étaient des luxes inaccessibles pour lui. Depuis qu'il avait rétabli
l'équilibre financier et le rang de la famille parmi les plus grandes
fortunes d'Espagne, il s'autorisait à profiter de la vie. Il aimait l'élégance,
la sophistication, les femmes à la plastique sculpturale et, surtout, la
liberté d'agir comme bon lui semblait.

Cette liberté était-elle menacée ? Le changement était inévitable, à


présent qu'il avait un bébé à charge... Mais il était de son devoir d'aller
chercher la fille de Pablo et de la ramener à Madrid. Le sang de sa
famille coulait dans les veines de l'enfant et il l'élèverait comme si elle
était sienne.
— Il faudra donc que tu te maries, commenta sa grand-mère d'une voix
soigneusement détachée.

Antonio sursauta et reporta son attention sur la vieille dame, qui


prétendait se concentrer sur son travail d'aiguille. Un regard mi-furieux,
mi-amusé, joua dans les prunelles dorées d'Antonio. Il savait bien que sa
grand-mère brûlait de le voir marié.
— Avec tout le respect que je te dois, abuela... Il ne me semble pas que la
situation requière un sacrifice d'une telle ampleur !
— Un bébé a besoin d'une mère, lui rappela dona Ernesta d'un ton qui
n'admettait guère la contradiction. Je suis trop âgée pour tenir ce rôle, et
tu ne peux pas l'exiger du personnel. Quant à toi, tu voyages beaucoup
pour tes affaires. Seule ta femme pourra assurer la sécurité affective
nécessaire à l'enfant!

Au fil de son discours, l'amusement désertait le regard d'Antonio.


— Je n'ai nul besoin d'une femme.
Sa grand-mère leva vers lui un regard pétillant.
— Si tu parviens à t'en passer, tu auras droit à toute mon admiration.
Visiblement, tu as tout prévu...
— Dans les moindres détails, confirma Antonio, impassible devant la
prétendue innocence de la vieille dame.
— Et donc, tu es prêt à consacrer au bébé tout ton temps libre. Car si la
petite Lydia ne peut compter que sur toi, il faudra assurer à ses côtés une
présence quasi constante...

Cet aspect du problème avait échappé à l'analyse d'Antonio. Son


regard se voila. Il ne serait jamais capable d'un tel dévouement. Assumer
le rôle de parent célibataire, lui ? Cette simple idée frisait le ridicule.
N'était-il pas marquis de Rocha, fils d'une ancienne et noble lignée, et
millionnaire de surcroît ? Son temps était trop précieux, sa présence
indispensable pour mener à bien ses nombreux projets. Que savait-il des
enfants ? Rien. Et moins encore des bébés.
Mais se marier ! La seule évocation de l'état matrimonial résonnait
lugubrement dans son esprit, comme si la porte d'une prison venait de
se refermer sur lui. Antonio pâlit.

Le petit ventre de Lydia se tortillait de plaisir pendant que Sophie la


changeait. Sa tante ne put résister et plaqua un baiser sonore sur
l'estomac rondelet de la fillette. Hoquetant de rire, Lydia tendit ses bras
potelés pour qu'on la prenne. Son petit visage aux boucles brunes
rayonnait
— Je ne sais pas qui de vous deux est l'enfant, marmonna Norah Moore
pendant que son fils Matt. un grand costaud aux allures rustaudes,
arrangeait le transat dans lequel Sophie allait déposer la petite. On
croirait que tu as dix ans !

Menue et souple, Sophie rejeta en arrière, d'un air contrit, le désordre


de boucles dorées qui retombait sur son visage. Entre la fatigue et le
stress, sans compter son immense charge de travail, elle avait plutôt
l'impression d'avoir cent ans... Maintenir un précaire équilibre financier
relevait du pari impossible et depuis la naissance de Lydia, elle avait
pris un deuxième travail. Sa première source de revenus était son emploi
de femme de ménage chez les Moore. Norah et son fils possédaient un
parc résidentiel pour mobil-homes et caravanes. Depuis bientôt quatre
années, Sophie y vivait, s'occupant d'entretenir les mobil-homes loués
pour les vacances. Certains cependant étaient occupés en permanence
par des gens, qui, comme elle, ne pouvaient se permettre des locations
plus onéreuses. Sophie trouvait des ressources supplémentaires en
brodant des vêtements pour une firme haut de gamme de vente par
correspondance. Ses gains pouvaient être jugés minimes par rapport à
ses heures de travail mais, au moins, elle conservait assez de liberté pour
s'occuper de Lydia et la garder elle-même.
— Moi, je sais qui de vous deux est la plus jolie, déclara Matt de sa
grosse voix, avec un regard significatif en direction de Sophie.

Celle-ci attacha Lydia dans son transat sans relever le compliment.


Pourquoi Mère Nature encourageait-elle toujours le mauvais type
d'homme à la poursuivre de leurs assiduités ? Elle aimait beaucoup
Matt. Elle avait tenté, sincèrement, de le trouver attirant car il était
solide, travailleur, honnête et affectueux. Tout ce que son propre père
n'avait jamais réussi à être... Matt, lui, saurait faire le bonheur d'une
femme raisonnable. Ce qu'elle n'était pas... Pourquoi fallait-il qu'elle se
montre si exigeante, et si peu réaliste ?
— Matt, grommela Norah, ce n'est pas le moment ! Sophie a autre chose
en tête avec cette histoire d'avoué. Elle doit se demander ce qu'il peut
bien lui vouloir.

Norah, petite femme mince aux cheveux gris, secoua la tête avant de
reprendre presque brusquement :
— Je me demande pourquoi Belinda a pris la peine de faire un
testament ; elle n'avait rien à laisser !
— Elle avait Lydia, fit doucement remarquer Sophie. Et elle n'a rédigé
le testament qu'après la mort de Pablo. Une façon de protéger sa fille et
de sauvegarder son indépendance, sans doute...
— Oui, ta sœur a toujours été très à cheval sur son indépendance,
acquiesça Norah avec un reniflement méprisant. Même la petite était de
trop... On ne peut pas dire qu'elle se soit dévouée pour Lydia...
— Elle a vécu des moments difficiles, plaida Sophie, intérieurement
navrée de ne pouvoir mieux défendre une sœur dont les sentiments
maternels avaient cruellement fait défaut.

Et comment la défendre devant Norah ? ! Pour avoir souvent gardé la


fille de Belinda, Norah savait ce qui s'était passé. Elle avait le droit
d'avoir son franc-parler. C'était d'ailleurs une qualité que Sophie
appréciait chez les Moore ; rien n'était faux ou apprêté chez eux.
— Peut-être difficiles pour elle mais bien pires pour toi ! déclara Norah
sans ambages. J'ai eu pitié de Belinda quand elle est venue ici pour la
première fois. Elle avait traversé de rudes épreuves. Mais quand elle a
commencé à fréquenter ce type stupide et qu'elle t'a laissée te débrouiller
avec sa fille, j'ai perdu toute patience à son sujet
— Mais j'ai adoré m'occuper de Lydia, protesta Sophie.
— Ce qu'on aime n'est pas toujours bon pour nous, rétorqua vertement
la mère de Matt.

Lorsqu'elle avait pris Lydia en charge, Sophie souffrait encore du


décès de sa sœur et le bébé s'était avéré sa seule consolation. Bien que
n'ayant connu sa sœur que tard — elles avaient deux pères différents —,
Sophie s'était très vite attachée à son aînée :
Belinda lui offrait la première preuve d'amour familial qu'elle ait jamais
connue...
Pourtant, leurs milieux respectifs opposés ne plaidaient pas en faveur
d'un rapprochement. Belinda avait grandi dans une gentilhommière à la
campagne, elle disposait d'un poney et de tout le confort dont une petite
fille pouvait rêver. Pendant ce temps, Sophie, fruit d'amours illégitimes,
était élevée sur une île perdue du nord de l'Ecosse par un père qui ne
parvenait jamais à joindre les deux bouts. Sa mère, Isabel, avait eu une
aventure extraconjugale et conçu Sophie. Mais son coup de cœur n'avait
pas duré et elle avait laissé la fillette aux soins de son père. Celui- ci,
faible et inconstant, imposait à l'enfant l'incessant défilé de ses petites
amies. Sophie avait appris très jeune à ne pas gêner ces adultes égoïstes,
uniquement préoccupés d'eux-mêmes.

La première fois qu'elle avait rencontré Belinda, Sophie en était restée


bouche bée d'admiration : de cinq ans son aînée, Belinda était belle,
sophistiquée, dotée de la meilleure éducation. La distinction de son
accent rappelait à Sophie la famille royale ! Belinda, de nature
affectueuse, avait très vite gagné le cœur de sa cadette, ainsi que sa
confiance. Sophie avait été longue à s'avouer que, en dépit de ses
brillantes qualités, Belinda n'était pas très intelligente et tombait
facilement amoureuse de beaux parleurs au portefeuille bien garni...
Pourtant, loyale jusqu'au bout des ongles, elle n'aurait pas avoué sous la
torture le défaut qu'elle avait décelé chez sa sœur.

Laissant sa nièce aux bons soins de Norah Moore, elle monta dans le
pick-up de Matt. Celui-ci la conduirait jusqu'en ville. Il comptait même
l'attendre jusqu'à la fin de son entretien avec l'avoué mais, lorsqu'il la
déposa, Sophie refusa. Mieux valait ne pas donner de faux espoirs à
Matt dont l'air attendrissant de bon toutou faisait peine à voir.
— Je rentrerai en car, fit-elle d'un ton léger en quittant le véhicule.

Matt réagit exactement comme s'il n'avait pas entendu.


— Je serai au parking.
Sophie préféra faire la sourde oreille et se détournait lorsqu'elle
s'entendit héler.
— Hé, poupée !
C'était un jeune conducteur qui, au feu rouge, avait baissé sa vitre
pour l'interpeller.
Sophie lui jeta un regard blessé, dont la riche couleur verte avait pris
les teintes froides d'un océan d'hiver.
— Ne feriez-vous pas mieux d'être à l'école ? jeta-t-elle.

Le jeune homme parut interloqué. En ce qui concernait son âge, Sophie


n'en était pas à son premier malentendu... Son allure pouvait aisément se
confondre avec celle d'une fille de seize ans. Et pourtant, elle en avait
vingt-trois ! Mais sa petite stature et sa silhouette gracile donnaient trop
facilement le change.

En entrant dans l'impeccable bureau de l'homme de loi, Sophie, mal à


son aise, tira sur l'ourlet de sa jupe en coton. Les volants qui la bordaient
étaient passés de mode depuis longtemps et Sophie ne la portait que
pour éviter d'avoir à venir en jean. La jupe, seul autre élément de sa
garde-robe limitée, lui paraissait plus correcte pour la circonstance. La
plupart de ses vêtements étaient de seconde main et aucun n'avait
jamais orné la devanture d'une boutique.

Sophie s'installa dans la salle d'attente et patienta. Par la fenêtre, elle


suivait d'un œil indifférent le ballet des voitures quand une limousine
gris argent, d'une longueur inimaginable, vint se ranger devant le
cabinet juridique. Un chauffeur en uniforme en sortit et alla ouvrir la
portière à l'arrière.

Un homme de belle stature en sertit et soudain, la gorge de Sophie se


noua. Ses beaux yeux verts s’écarquillèrent sous l'effet de la surprise.
Etait-ce bien le frère aîné de Pablo qu'elle voyait, dans cette ville perdue
au fin fond de l'Ecosse ? Antonio Rocha, autoritaire, imposant... Sophie
se rencogna sur sa chaise, sans parvenir à quitter des yeux le nouvel
arrivant. C'était bien Antonio. Celui qui, d'un seul regard, avait su la
priver de toute confiance en elle-même...

L'homme lui faisait perdre tous ses moyens. Devant lui, elle redevenait
une adolescente effarouchée au rire convulsif, et battait des cils comme
une poupée... Ce souvenir la fit rougir. Quelle honte... Depuis trois ans,
elle tentait de se persuader qu'Antonio n'était pas aussi séduisant qu'elle
l'avait jugé à l'époque et voilà qu'il se dressait à quelques pas d'elle,
sublime de distinction, preuve vivante du mensonge dont elle
réconfortait ses nuits solitaires. Antonio, beau, lisse, aristocrate jusqu'au
bout des ongles, dégageait toujours la même aura de sexualité.
Ses cheveux drus, élégamment coupés courts, encadraient un visage
fin aux traits classiques, empreints de virilité. Où qu'il aille, les regards
féminins se portaient vers lui. C'était vraiment un homme superbe,
admit Sophie à contrecœur. Athlétique et svelte tout à la fois, il évoquait
ces dieux de la mythologie grecque. Dans son costume griffé de coupe
impeccable, il était tellement beau qu'elle en ressentit comme une
douleur. Pétrifiée, elle le vit s'avancer vers le cabinet de l'avoué et le
charme qui la paralysait ne se rompit qu'avec le bruit de la porte
d'entrée. Précipitamment, elle se réfugia dans un renfoncement de la
pièce.

Que faisait donc Antonio Rocha sur cette île reculée du nord de
l'Ecosse ? La plupart des habitants ignoraient l'aisance et ce milliardaire
était sûrement le premier qu'ils voyaient passer ! La raison de sa
présence ne pouvait que rejoindre la sienne : rien d'autre n'aurait
expliqué une aussi extraordinaire coïncidence que celle de leur
rencontre.

A l'entrée du marquis, une agitation soudaine emplit la pièce. La


réceptionniste, si indifférente envers Sophie, se précipita à la rencontre
du nouvel arrivant tandis que l'avoué sortait précipitamment pour
l'accueillir avec force courbettes. C'en était écœurant, songea Sophie en
entendant l'avoué, obséquieux, saluer Antonio du titre d'« Excellence ».

Elle s'était retirée dans le coin le plus sombre de la salle d'attente mais,
comme averti par un sixième sens, Antonio tourna vers elle sa tête
altière. Des yeux aux reflets mordorés, telles deux pépites inondées de
soleil, la clouèrent sur place. Sophie se sentit défaillir. Elle avait la
bouche sèche, comme après un effort. Une soudaine panique la saisit.
— Que faites-vous dans ce coin perdu ? lança-t-elle sans pouvoir
maîtriser son agressivité.
Aussi déconcerté qu'il ait pu l'être par sa présence, Antonio n'en laissa
rien paraître. Une seconde lui avait suffi pour détailler de la tête aux
pieds le petit bout de femme qui se dressait devant lui. Elle avait la grâce
d'une danseuse, mince et menue, et cet air craintif de biche prête à
détaler au moindre danger. Ses yeux verts étincelaient, sur le qui-vive.
Ses cheveux d'un blond chaud, aux reflets de caramel, tombaient sur ses
épaules en une masse de boucles indomptées, auréolant l'ovale délicat
d'un visage au nez mutin, parsemé de taches de rousseur. Détail le plus
charmant du tableau, sa bouche avait la forme d'un cœur.

Antonio s'arracha à la contemplation de cette bouche si féminine,


douce et provocante, dont l'opulence évoquait un fruit mûr. Il lutta pour
maîtriser l'afflux du désir inapproprié qui montait en lui.
Sophie avait croisé les bras pour dissimuler ses mains tremblantes.
— Je vous ai posé une question, Antonio ! reprit-elle d'un ton qui
exigeait une réponse. Qu'est-ce que vous venez faire ici ?
— Son Excellence a fait ce long voyage à ma requête, mademoiselle
Cunningham, déclara l'avoué d'un ton de reproche.

Antonio fit un pas vers la jeune femme, mains tendues. Ses yeux
profonds cherchèrent ceux de Sophie et avant même qu'elle ait pu
réfléchir, ses bras croisés s'étaient dénoués d'eux-mêmes et elle marcha à
sa rencontre, mue par une impulsion incontrôlable : il fallait qu'elle
reprenne contact avec lui, de façon physique. Elle mit ses mains dans les
siennes.

— Je sais combien vous étiez proche de votre sœur. Laissez-moi vous


présenter mes plus sincères condoléances.

Antonio s'était exprimé avec gravité. Sa compassion, le ton de sincérité


qui l'accompagnait, mirent Sophie au bord des larmes. Ses mains
tremblèrent dans l'étreinte chaude d'Antonio. Une émotion monta en
elle, brusque comme un raz-de-marée, menaçant de lézarder la façade de
sang-froid qu'elle parvenait à conserver. Avec ses manières de prince et
sa courtoisie innée, cet homme l'avait mise en défaut, répondant à son
accueil brutal en redoublant de politesse... Sophie en aurait pleuré de
rage mais elle refusa de se laisser impressionner. Où étaient donc
Antonio Rocha et ses belles manières lorsque sa sœur Belinda,
désespérée, aurait eu besoin d'un soutien ?

Elle s'arracha à son étreinte.


— Vous pouvez garder vos précieuses condoléances, lui retourna-t-elle
fièrement. Elles ne me servent à rien.
— Néanmoins elles sont vôtres, déclara Antonio d'une voix douce.
Sans pour autant se départir de son calme, il s'étonna de la trouver si
agressive. Cette attitude de rejet était nouvelle pour lui. D'habitude, les
femmes se flattaient de l'intérêt qu'il leur portait... Manifestement,
Sophie faisait exception.
— Votre Excellence, intervint l'avoué d'un ton navré, si vous voulez me
suivre... Mademoiselle, c'est par ici.
Sophie, toute pâle, releva le menton d'un air de défi.
— Je n'irai nulle part avant qu'on m'explique de quoi il retourne ! De
quel droit cet homme entendra-t-il lecture du testament de ma sœur ?
— Allons en discuter tranquillement, et plutôt en privé, suggéra
Antonio avec douceur.

Ses manières posées firent monter le rouge de la colère aux joues de


Sophie. Il avait raison sur ce point au moins. Elle ne devait pas se laisser
emporter par son ressentiment. Il l'avait blessée, cruellement, à une
époque où elle était trop naïve pour s'apercevoir que le sang bleu du
marquis de Rocha ne pouvait s'émouvoir durablement pour quelqu'un
comme elle. Il s'amusait à flirter, elle s'y était laissé prendre, il avait
piétiné sa fierté... Le souvenir était cuisant, au point de la rendre
agressive aujourd'hui encore, alors qu'elle aurait dû déployer le même
sang-froid que lui.

Lèvres serrées, déterminée à maîtriser ses émotions, elle suivit l'avoué


le long du couloir qui menait à son spacieux bureau. Sans mot dire, elle
prit le fauteuil qu'il lui désignait. Mais son esprit travaillait sans relâche.
Pourquoi Antonio Rocha avait-il pris la peine de venir alors que, depuis
la mort de son frère, le hautain aristocrate n'avait pas donné signe de vie
ni manifesté le moindre intérêt pour sa nièce ?

L'avoué entama la lecture du testament et la raison qui imposait la


présence d'Antonio devint bientôt claire aux yeux de Sophie. Claire,
mais cruellement insupportable...
— Vous dites que ma sœur a nommé Antonio cotuteur de sa fille ?
Le sang s'était retiré de son visage.
— C'est exactement cela, confirma l'avoué.
— Mais je suis très capable d'assurer seule la garde de Lydia ! explosa
Sophie.
— Permettez-moi de discuter cette affirmation, murmura Antonio
d'une voix toujours calme mais nettement plus incisive.

Sophie reçut sa déclaration comme s'il l'avait touchée avec la pointe


d'une épée et pour la première fois depuis qu'ils étaient dans le bureau,
elle porta son regard vers lui. Ses yeux verts s'étaient assombris et
présageaient une tempête imminente.
— Vous pouvez toujours discuter, vous ne changerez rien au fait que je
suis jeune, en bonne santé, et capable d'élever cette enfant ! se défendit-
elle avec fougue.
— Vos droits sont égaux à ceux du marquis, précisa l'avoué, inquiet de
la tournure que prenait l'entretien. Votre sœur y a veillé...
— Ses droits sont égaux aux miens ? répéta Sophie, paniquée.
— Egaux, appuya Antonio avec une sereine fermeté.
— Toute autre disposition devrait recevoir l'accord des tribunaux,
renchérit l'avoué.
— Mais c'est révoltant ! lança Sophie au visage d'Antonio.
— Avec tout le respect qui vous est dû, j'estime que ma famille est plus
à même que vous d'élever cette enfant, rétorqua le marquis.

Sophie jaillit de son fauteuil en un sursaut de colère indigné.


— En vertu de quoi ? Pensez-vous votre précieuse famille incapable de
reproduire avec Lydia les erreurs qui ont fait de Pablo ce qu'il était ? Je
ne tiens pas à prendre le risque !
Pour la première fois, Antonio parut déconcerté. Une ombre passa sur
son visage.
— Respectons la mémoire de ceux qui ont disparu, mon frère comme
votre sœur.
— Ne me demandez pas de respecter quoi que ce soit concernant
Pablo, jeta Sophie d'un air de dégoût. Il a brisé la vie de ma sœur.
— Pourrais-je parler à Mlle Cunningham en privé ? s'enquit Antonio
auprès de l'avoué.

Celui-ci, très gêné, s'empressa d'accéder à la demande et quitta le


bureau.
Asseyez-vous, reprit Antonio qui avait recouvré son calme, bien décidé
à ne pas se laisser entraîner sur le terrain des provocations. Sachez que je
ne discuterai pas les termes de ce testament avec vous. Les
récriminations sont vaines et égoïstes : c'est l'intérêt de l'enfant qui doit
nous faire agir.

Sophie était dans une telle fureur qu'elle en aurait hurlé.


— N'ayez pas l'audace de me faire la leçon, lança-t-elle, les poings
serrés, et laissez-moi vous dire...
— Vous n'avez rien à dire que je tienne expressément à entendre, coupa
Antonio, qui s'était levé à son tour avec une grâce flegmatique. Si vous
voulez vraiment que je vous écoute, il faudra vous modérer.
— Ne me parlez pas comme si j'étais une enfant stupide ! Vous
débarquez ici et vous décidez de ce qui est bon pour les autres...
— J'ai sans doute mes raisons, répliqua Antonio sans la moindre trace
de contrition. Je veux bien reconnaître que, après toutes ces épreuves, le
chagrin vous égare mais...
— Cela n'a rien à voir, rétorqua Sophie, les yeux étincelants de fureur.
Votre frère était un menteur qui a couvert ma sœur de dettes en
prétendant l'aimer tant qu'il a pu tirer profit d'elle. Il l'a ensuite
abandonnée en lui avouant qu'il l'avait épousée par opportunité ! Et
vous venez me dire que je dois vous confier l'éducation de ma nièce !

Antonio soupira. Ces révélations ne venaient que confirmer la piètre


opinion qu'il avait toujours nourrie sur son frère. A quoi aurait-il servi
de préciser qu'il avait tenté vainement, à l'époque, d'avertir Belinda du
caractère cruel et malhonnête de celui qu'elle s'apprêtait à épouser ?
— Je suis navré de ce que vous me dites. Mais je ne peux changer le
passé, seulement le déplorer.
— C'est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous dégagez bien facilement
votre responsabilité !
Antonio estima que le seuil de tolérance était franchi : les attaques
personnelles mettaient à rude épreuve la fierté qu'il tenait de ses
ancêtres. Il serra les dents, accentuant dans le mouvement la ligne carrée
de sa mâchoire. La longue lignée espagnole dont il descendait lui avait
enseigné l'importance de l'honneur et toute sa vie avait été guidée par
les principes chevaleresques. Il n'avait rien fait dont il ait
personnellement à rougir, et, révolté par l'inconduite de son frère, il
avait payé le prix fort pour réparer les dégâts que Pablo laissait sur son
passage. Il n'avait donc pas à subir ce genre d'agressions !

— Ma responsabilité consiste justement à m'occuper de ma nièce et c'est


le seul sujet dont je consens à parler avec vous !
Cet homme était un roc, songea Sophie, dont les yeux verts lançaient
des éclairs. Rien ne le ferait bouger de sa position ! Il n'avait pas honte,
même confronté à l'indignité de son frère, protégé qu'il était par sa
naissance, sa richesse et son détachement aristocratique des dures
réalités de ce monde. Il vivait dans un château, servi par une armada de
domestiques, possédait son propre jet et toute une flotte de limousines...
Son élégant costume coûtait sans doute ce qu'elle gagnait en un an et il
ne connaîtrait jamais l'angoisse des fins de mois. Comment, dans ces
conditions, pouvait-il plaindre Belinda ? Avait-il en lui une once
d'humanité ?
— Eh bien moi, répondit-elle furieusement, je refuse de discuter de ma
nièce avec vous. Vous êtes bien comme votre frère !

Deux taches sombres dessinèrent les pommettes altières d'Antonio.


Son regard s'alluma comme le brasillement d'un incendie.
— Sur quoi fondez-vous une déclaration aussi insultante ?
— N'ai-je pas une expérience personnelle des relations que vous
entretenez avec vos semblables ? lui renvoya Sophie, incapable
d'empêcher les vieilles blessures de remonter à la surface. Croyez-moi, je
me passerai très bien de vous! Nous ne faisons pas les mêmes choix dans
la vie !
— Il est vrai que je ne donne pas dans le tatouage, grinça Antonio d'un
ton destiné à blesser.

Ces paroles sibyllines laissèrent un instant Sophie sans voix. Puis elle
se rappela le papillon tatoué qui ornait son épaule, souvenir d'une folie
d'adolescente, et ses joues se mirent à brûler. Antonio ne perdait pas une
occasion de lui faire sentir sa supériorité !
— Quel snob vous êtes, fit-elle d'un ton de dégoût. Vous jouez les
raffinés mais cela ne vous a pas gêné de me laisser croire que je vous
plaisais pour mieux me rejeter ensuite !

Le regard d'Antonio, brûlant comme un fer rouge, était rivé à l'ovale


pur de son visage. La passion qui animait Sophie le fascinait. Elle
s'emportait, et la colère la parcourait comme un courant électrique.
Manifestement, elle ne parvenait pas à contrôler la rancœur que suscitait
encore, après tant d'années, la rebuffade qu'il lui avait fait subir. Assez
étrangement, cela l'amusa. Il en éprouvait même un certain plaisir.
N'avait-elle pas largement mérité ce qui lui était arrivé sur cette plage de
Barcelone, trois ans plus tôt ?
— Ce qui vous irrite, chère Sophie, c'est que j'ai pu découvrir si vite qui
vous étiez...
— Et pour vous, qui suis-je donc ? le défia Sophie, tremblante de colère.
— Il vaut mieux que je me taise, répondit Antonio dans l'espoir de la
provoquer un peu plus.

Elle était à deux doigts de perdre tout contrôle et il se demanda à


quelle extrémité il pourrait la pousser. Elle était incroyablement
sensuelle dans l'expression de sa fureur et encore plus féminine que
dans son souvenir.
Sophie se rapprocha à le toucher et se dressa de toute sa petite taille,
les poings sur les hanches, telle une furie miniature.
— Allez-y, dites-le-moi si vous l'osez !
Antonio s'amusa à marquer son désintérêt d'un infime mouvement
d'épaules, repoussant délibérément l'attaque qu'elle attendait.
— Si vous y tenez vraiment... Comme tous les hommes, j'apprécie une
certaine dose de provocation chez une femme. Qu'elle soit libérée ne me
gêne pas, bien au contraire. Ce qui me refroidit, par contre, c'est une
femme qui couche avec n'importe qui. Vous avez manqué votre but avec
moi…

Sophie leva la main pour le gifler. Plus rapide qu'elle, Antonio


l'intercepta et, moqueur, plaça un baiser brûlant sur sa paume ouverte.
Une onde électrique parcourut Sophie.
— Vous êtes ignoble ! Heureusement que les choses n'ont pas marché
entre nous ! Vous ne m'intéressez pas du tout !
Une ombre de sourire joua sur les traits acérés d'Antonio et il se
demanda pourquoi diable il s'amusait autant.
— Votre geste prouve le contraire, querida... Vous m'en voulez encore
après trois longues années...

Sophie dégagea sa main et battit en retraite vers la porte. La dérision


d'Antonio la ramenait à la réalité. Elle regretta amèrement de s'être
emportée.
— Je refuse d'avoir affaire à vous, murmura-t-elle d'une voix blessée.
— Pensez à l'enfant et tâchez de vous maîtriser. C'est son avenir qui est
en jeu ici, répondit-il froidement.

Il s'était obligé à cette froideur. C'était la seule arme qu'il avait trouvée
pour retenir ce diable de femme et s'empêcher d'employer un moyen
plus physique. Le corps menu de Sophie, agité de fureur, avait le plus
étrange effet sur lui et il s'en voulait de ressentir un désir si inopportun.
Ne savait-il pas qui elle était vraiment ?

A cette déclaration, Sophie s'était figée. Lentement, elle regagna son


fauteuil, sans lever les yeux. Elle ne voulait pas qu'il voie les blessures
qu'il était capable d'infliger. Jamais elle ne s'était sentie si humiliée, si
malheureuse. Jamais elle n'avait si farouchement détesté quelqu'un.

Antonio fit rentrer l'avoué qui poursuivit l'explication des différentes


dispositions. Sophie se sentait ligotée. Toute décision concernant Lydia
devait être prise en accord avec l'autre partie. En cas de refus, et en tant
qu'exécuteur testamentaire, l'avoué avait le droit de solliciter les services
sociaux pour qu'ils décident qui assurerait le mieux l'avenir de l'enfant.
— D'accord, je suis pauvre, décréta Sophie, se levant pour mettre fin à
l'entretien. Lui est riche. Le choix sera vite fait. Comment, dans ce cas,
prétendre que nous avons les mêmes droits ?
— Il ne faut pas prendre les choses au tragique, balbutia l'avoué, très
ennuyé par la logique de son raisonnement.
Antonio Rocha, à qui l'éducation commandait de ne jamais rester assis
en présence d'une femme debout, s'était levé par automatisme.
— Je ne vois aucune raison pour que nous ne parvenions pas à un
accord, fit-il d'une voix assurée, celle d'un homme qui venait de défaire
son adversaire et le savait. J'aimerais rencontrer Lydia ce soir. Disons 18
heures chez vous, Sophie ?
— Comment puis-je vous refuser quoi que ce soit ? rétorqua celle-ci
amèrement.
Ayant établi son autorité, Antonio la raccompagna à l'extérieur, le long
de l'étroit couloir qui desservait le bureau.
— Essayons d'établir des relations sereines. Nous ne sommes pas
obligés de nous disputer..., fit-il d'une voix profonde, presque rauque.
— Comment pourrait-il en être autrement ?

Antonio se tenait si près d'elle qu'elle aurait pu le toucher. Le timbre de


sa voix était d'une incroyable sensualité... Elle s'autorisa à lever les yeux
vers lui. Ce fut une erreur. Son monde bascula. En l'espace d'un clin
d'œil, trois ans s'étaient évanouis et elle se retrouvait ramenée dans le
passé, aussi fragile, aussi vulnérable que le jour où son regard avait
croisé l'or sombre du sien pour la première fois. Elle trembla. Une
excitation traîtresse s'emparait d'elle, paralysant sa volonté. Elle avait
soudain une telle envie de le toucher que ce fut, pendant une
interminable seconde, un tourment comparable à l'enfer que de ne pas
frôler le mur de sa poitrine. Elle entendait sa respiration, légèrement
accélérée, et imagina la brûlure de sa bouche sur la sienne. Il fallut le
souvenir des commentaires humiliants d'Antonio pour l'écarter de lui,
honteuse de sa faiblesse.
— Me croyez-vous assez stupide pour succomber une deuxième fois ?
fit-elle avec mépris.
Avec la prestesse de mouvement qui la faisait ressembler à du vif-
argent, elle se dégagea. Avant qu'il ait réalisé son geste, elle avait
disparu.
Antonio jura à mi-voix, longuement, et avec une férocité qui aurait
certainement déconcerté son entourage habituel.
2

Au retour, Sophie se contenta de résumer la situation à l'intention de


Matt, qui l'avait fidèlement attendue, puis elle tomba dans un profond
silence. Elle était trop bouleversée pour tenir une conversation.

Effrayée par le contenu du testament de Belinda, Sophie redoutait de


perdre Lydia. Ces retrouvailles inattendues avec Antonio Rocha
achevaient de la perturber. Comment sa sœur avait-elle pu choisir un tel
homme pour lui faire partager la tutelle de la petite ? Après tout, Belinda
n'avait eu presque aucun contact avec sa belle-famille après son mariage
! Le rôle qu'elle confiait à Antonio prenait Sophie entièrement au
dépourvu.

Mais il ne lui était pas bien difficile de comprendre ce qui avait motivé
le choix de Belinda... Sa sœur avait toujours aimé l'argent et elle
respectait le statut social de ceux qui en avaient. Antonio disposait en
plus d'un titre et d'un palais... Sachant sa sœur dans une situation
financière précaire, elle espérait, en offrant à Antonio la garde de sa fille,
assurer un bel avenir à l'enfant. Si seulement Antonio pouvait se
contenter de l'aspect financier des choses ! Pourvu qu'il ne cherche pas à
s'impliquer dans l'éducation de sa nièce...
Sophie en était venue à aimer Lydia comme sa propre fille. La première
raison était biologique : le lien du sang qui l'unissait à Lydia était le plus
proche qu'elle puisse jamais espérer avoir avec un enfant. En effet, elle
avait souffert petite d'une leucémie dont le traitement lui ôtait
pratiquement tout espoir de concevoir un jour. Mais au-delà de ce
drame personnel, le bébé s'était montré si adorable que cela seul aurait
suffi à créer un lien inaltérable entre elles. Et Lydia lui avait été confiée
au jour de sa naissance...

Après l'accouchement, Belinda s'était trouvée si faible qu'elle avait


préféré que Sophie s'occupe de sa fille. Mais lorsque sa santé s'était
améliorée, elle s'était éprise d'un homme d'affaires aimant la vie facile et
les sorties. Quelle place Lydia aurait-elle pu occuper ? Pour garder
l'homme, Belinda avait renoncé à l'enfant...
— Si je me mets à jouer les mères poules, il aura tôt fait de trouver une
autre femme que moi, gémissait-elle quand Sophie la poussait à
consacrer plus de temps au bébé. Il vaut mieux que tu prennes la petite.
D'ailleurs, tu ne pourras pas avoir d'enfant, alors n'est-ce pas mieux ainsi
? Je sais que tu t'en occupes mieux que je ne pourrai jamais le faire...

Sophie savait que peu d'hommes acceptaient la présence d'un enfant


qui n'était pas le leur. Son propre père, aussi charmant qu'égoïste, avait
quitté nombre de ses amies pour cette raison... Elle était donc devenue
responsable de Lydia dans les faits, sinon devant la loi.
— Mon Dieu... J'imagine à peine que ce soit possible, s'exclama Norah,
horrifiée. Belinda ne t'avait pas prévenue pour Antonio ! Décidément, ta
sœur ne valait pas grand-chose...
Câlinant Lydia dont la petite tête reposait au creux de son épaule,
Sophie soupira. Le contact de l'enfant la consolait de tout.
— Belinda l'a sûrement fait sur un coup de tête pour mieux l'oublier
ensuite... Elle n'avait pas de secrets pour moi.
— Ça, c'est encore à voir, grommela la mère de Matt.
Que veux-tu dire ? fit Sophie, se raidissant.

Ce n'était pas la première fois que Norah laissait filtrer des sous-
entendus peu flatteurs sur sa sœur et Sophie se sentait toujours obligée
de la défendre.

— Rien, rien, marmonna Norah en rougissant. Allez, rentre chez toi et


n'oublie pas d'emporter ta part de gâteau, sinon Matt va s'empresser de
te l'apporter...

Sophie plaça le bébé dans sa poussette et acquiesça en souriant. Norah


se montrait parfois grognon mais c'était un cœur d'or. Elle cuisinait
rarement sans penser à la part de Sophie... Celle-ci quitta le rutilant
bungalow des Moore et se dirigea vers sa caravane. Belinda avait haï
l'époque où, ruinée après la mort de Pablo, elle avait dû partager le petit
espace. Et elle s'était empressée de trouver un nouvel amant qui pût l'en
faire sortir. L'homme d'affaires possédait un vaste appartement en ville,
et un autre à Glasgow... Pour Sophie, le mobil-home représentait le seul
foyer qu'elle ait jamais eu. De la fenêtre, elle voyait les champs et leurs
troupeaux de moutons qui paissaient tranquillement. Bien sûr, elle
espérait un jour pouvoir en acheter un plus grand, bien à elle.

Elle coucha Lydia et se mit en devoir de rattraper le temps perdu chez


l'avoué. Les tâches de la journée étaient loin d'être terminées. Elle s'attela
au travail mais, tout en s'activant, elle ne pouvait empêcher son esprit de
vagabonder... Les souvenirs affluaient, ceux du mariage de Belinda et de
sa première rencontre avec Antonio. Il lui fut impossible de les chasser.

Quel bonheur pour elle lorsque sa sœur lui avait demandé d'être
demoiselle d'honneur ! Bien sûr, les restrictions émises par Belinda
avaient un peu refroidi son enthousiasme : sous aucun prétexte Sophie
ne devait dévoiler ses humbles origines devant la famille de son futur
mari... Belinda l'avait tant suppliée que Sophie avait fini par se plier à ce
qu'elle considérait comme un caprice.
Belinda payant tous ses frais, Sophie avait voulu voyager au meilleur
prix. Et la solution la moins onéreuse pour se rendre en Espagne avait
été de profiter des offres d'un voyagiste qui proposait cinq jours dans un
club de vacances à l'extérieur de Barcelone, où devait se dérouler le
mariage.

Le père de Sophie, sa petite amie de l'époque et le fils de celle-ci


avaient décidé de profiter de l'opportunité et de partager avec Sophie la
location. Sophie avait accepté, sachant qu'ils se verraient peu car, dès son
arrivée, les présentations étaient prévues avec la famille espagnole et elle
serait ensuite occupée par les cérémonies du mariage.
Le premier soir, lorsqu'elle découvrit l'hôtel particulier de la grand-
mère de Pablo, elle se sentit terriblement intimidée. Sa sœur avait insisté
pour lui offrir un tailleur rose très élégant mais Sophie n'avait pas
l'habitude de tenues aussi raffinées et craignait de parler ou d'agir
maladroitement... En telle compagnie, il lui fallait se surveiller pour ne
pas nuire à Belinda. Dès qu'elle le put sans manquer à la politesse, elle se
réfugia loin du monde, dans la salle de billard.
Ce fut là qu'elle rencontra Antonio.

Elle avait commencé une partie en solitaire lorsque, levant les yeux,
elle le surprit qui l'observait dans l'encadrement de la porte. Superbe
dans un pantalon noir et une chemise ouverte assortie, il lui avait
purement et simplement coupé le souffle.
— Depuis combien de temps êtes-vous là ? murmura-t-elle.
Antonio eut un rire de gorge.
— Assez longtemps pour apprécier votre habileté, répliqua-t-il dans un
anglais parfait. Qui vous a appris à jouer si bien ?

Sophie ravala tout commentaire : mieux valait qu'il ne sache jamais le


nombre de fois où elle avait manqué l'école, traînée par son père dans les
bars où son habileté lui permettait d'empocher l'argent des paris. Il avait
fallu l'intervention d'une assistante sociale pour qu'il consente à la laisser
suivre sa scolarité normalement.
— Personne. Je... je dois être douée, balbutia-t-elle, impressionnée.

Elle avait une méfiance naturelle envers les hommes beaux et celui-ci
était plus que beau : étourdissant. La simplicité de son costume n'en
dissimulait pas l'élégance subtile. Il parlait parfaitement une langue qui
n'était pas la sienne...
Soudain, Sophie paniqua.
— Je ne devrais pas être ici, fit-elle en mordant sa lèvre.
— Pourquoi pas ? N'êtes-vous pas une des demoiselles d'honneur ?
Elle hocha la tête, se gardant, au souvenir des recommandations de sa
sœur, d'ajouter d'autres précisions.
— Et vous vous appelez... ? demanda-t-il en s'avançant souplement
— Sophie.

Il tendit une main bronzée, longue et lisse.


— Je suis Antonio.
Maladroitement, elle effleura ses doigts et battit en retraite.
— Je ferais mieux de regagner le salon avant qu'on ne remarque mon
absence... Je ne veux pas paraître impolie à leurs yeux.
—A leurs yeux ?
Il arqua un sourcil amusé.
— Vous voulez dire aux yeux de ces terrifiants Espagnols qui sont vos
hôtes?
— Cela peut vous sembler bizarre mais comme je ne parle pas leur
langue et que ceux qui parlent la mienne me demandent toujours de
répéter... On dirait que personne ne comprend mon anglais ! confia-t-
elle, soulagée d'avoir enfin trouvé quelqu'un à qui parler. C'est un vrai
cauchemar !
— Venez avec moi. Je vais leur apprendre à vous effrayer à ce point !
fit-il d'un ton amusé.
— Vous vous méprenez, répliqua vivement Sophie, relevant fièrement
le menton. Je n'ai peur de personne !
— Dans ce cas, faites une partie de billard avec moi..., suggéra-t-il en lui
redonnant la queue qu'elle avait posée.
— Je vous préviens que je vais vous battre. A plate couture.
Les pupilles sombres d'Antonio brillèrent du plaisir de se voir défier
d'une façon aussi directe.
— Permettez-moi d'en douter.

Sophie joua le plus mauvais jeu de son existence. Elle était si


consciente de la présence d'Antonio qu'elle ne pouvait se retenir de
l'observer à la dérobée. Il l'attirait à un point qu'elle jugeait terrifiant.
Malgré sa jeunesse, elle avait pu constater les conséquences déplorables
des attirances physiques et elle fut presque soulagée de voir arriver sa
sœur. Celle-ci parut atterrée de les voir ensemble, et saisit le premier
prétexte pour entraîner Sophie à l'écart.
— Ne sais-tu pas qui est cet homme ? fit-elle d'un ton furieux. Tu n'es
même pas censée lui parler ! Il s'agit du marquis, figure- toi ! Le frère
aîné de Pablo, celui qui a le titre et le château dans la région de Madrid !

Pour un noble de chair et d'os, Antonio semblait très normal, constata


Sophie avec soulagement. Mais elle regretta qu'il n'ait pas décliné son
identité car, à présent, elle devait combattre la déception de le savoir
hors d'atteinte. On pouvait rêver, mais pas d'un marquis !

En dépit des efforts de Belinda pour les tenir à distance, Antonio


revint à la charge et prit Sophie sous son aile, lui présentant de
nombreux amis ou parents, et veillant à lui servir d'interprète quand
c'était nécessaire. Ce fut lui, qui, le soir venu, s'inquiéta de raccompagner
Sophie. Tout à l'excitation du moment, Belinda avait oublié ce détail...
— Je ne comprends pas pourquoi on ne vous a pas logée à l'hôtel avec
le reste de la famille, s'étonna Antonio en la reconduisant dans une
voiture de sport surbaissée, rouge et flambant neuve, qui aurait pu
figurer aisément dans n'importe quelle aventure de James Bond,
— Je ne voulais pas déranger...
— Cela ne me satisfait pas que vous résidiez seule dans cet
appartement éloigné. Je ne voudrais pas vous paraître critiquer les
dispositions prises par votre sœur mais il me semble normal que vous
profitiez de l'hospitalité qu'offre ma famille. Faites vos bagages, je vais
vous ramener avec moi.
— Je... Ça m'est impossible, bégaya Sophie, paralysée par l'interdiction
mise par Belinda sur toute mention des relations familiales.

Comment aurait-elle pu expliquer qu'elle vivait avec un père sans


emploi, qui n'était pas celui de Belinda, mais l'homme avec lequel leur
mère avait eu une aventure extra conjugale ? Sa sœur avait tellement
honte de cette histoire qu'elle n'en avait même pas parlé à Pablo !
— Je suis en fait... avec des amis, reprit-elle vivement, au désespoir de
trouver une excuse plausible.
— Des amis ?
Antonio avait haussé un sourcil perplexe.
— Oui, nous avons décidé de transformer l'occasion en un petit séjour
de détente. Quel mal y a-t-il à cela ?
— Aucun..., concéda Antonio d'un ton posé. Mais vous n'êtes dans mon
pays que depuis ce matin et vous n'êtes sans doute pas le meilleur juge
en matière de logement. Le club dont vous me donnez l'adresse a fort
mauvaise réputation. La police y est souvent appelée pour régler des
problèmes de bagarres et d'ivresse...

Sophie s'interdit de prononcer les mots qui lui venaient aux lèvres :
dans un tel environnement, son père se sentirait parfaitement chez lui !

— Je ne suis pas une fleur de serre, répliqua-t-elle. Je m'en


accommoderai.
— Mais je n'aime pas que vous ayez à vous en accommoder, murmura
Antonio avec douceur.
Le fait qu'un homme cherche à la protéger constituait une première
pour Sophie. Jamais elle n'avait reçu autant de considération depuis sa
naissance... Elle mit longtemps à s'endormir sur l'inconfortable sofa où
son père l'avait reléguée ; elle ne pouvait chasser Antonio de son esprit.

Il avait vraiment fait un parcours sans faute avec elle et chaque fois
qu'elle s'attendait, à le voir réagir comme les autres, il l'avait surprise par
sa disponibilité, son autorité ou sa douceur. Contrairement aux amis de
son père, il ne jurait pas, ne regardait pas les autres femmes, ne buvait
pas avant de prendre le volant, l'écoutait comme s'il semblait
sincèrement intéressé par ses propos et, surtout, n'avait fait aucune
tentative pour la pousser à boire et la bousculer ensuite dans un recoin.
A sa façon discrète, romantique et merveilleusement efficace, Antonio
Rocha s'était arrangé pour que Sophie se sente belle, intéressante et
digne d'attention. C'était la première fois que cela lui arrivait...
A vingt ans, Sophie n'avait jamais eu de relation sérieuse avec un
garçon, et elle était restée vierge par crainte de mal tourner. Elle avait eu
sous les yeux suffisamment d'exemples avec les amies de son père... Sans
avoir à se soucier d'une maternité non désirée, elle avait néanmoins
compris que des relations sexuelles débridées nuisaient à l'estime de soi,
et pouvaient briser toute perspective d'avenir. Sophie se jugeait assez
maligne pour éviter ces pièges mais, généralement confrontée à de
grossières avances, elle n'avait jamais connu de réelle tentation.
Jamais elle n'avait passé de nuit blanche à se demander quand elle
allait revoir un homme. Jamais elle ne s'était tourmentée pour savoir si
cet homme la trouvait à son goût ou faisait seulement preuve de
politesse ! Et jamais elle n'avait fantasmé sur le goût qu'aurait son
baiser... Antonio avait tellement enflammé son imagination que
lorsqu'elle le revit le lendemain, elle ne put s'empêcher de rougir. Une
timidité inhabituelle s'empara d'elle au point de la faire bégayer.
Antonio se montra aussi empressé que la veille et elle traversa la
journée des cérémonies avec la légèreté d'un papillon, flottant sur un
nuage. Jamais elle n'aurait pu imaginer que le mariage de sa sœur lui
procurerait un tel bonheur ! Le réveil n'en avait été que plus cruel,
vingt-quatre heures plus tard...

Antonio demeura quelque temps chez l'avoué pour tirer au clair


quelques questions qui lui posaient problème.
A l'évidence, au moment de sa mort, Belinda était sans le sou et
obligée de gagner sa vie comme serveuse. Pourtant, quand elle avait
épousé Pablo, elle disposait d'une très confortable dot et de propriétés
laissées par son père... Il ne fallut pas beaucoup d'imagination à Antonio
pour deviner ce qui avait réduit Belinda ; à une aussi piètre condition et
une bouffée de colère le saisit. Apprendre que Belinda avait pris un
amant lui expliqua pourquoi elle avait tenu à rompre tout contact mais il
regretta néanmoins ! Qu’elle n'ait pas fait appel à son aide.

Sophie était-elle aussi démunie ? Il en fallait beaucoup pour choquer


Antonio mais quand il lui avait demandé son adresse, elle l'avait stupéfié
en donnant celle d'un camping ! Comment imaginer qu'elle puisse
habiter à l'année un de ces parcs pour touristes ? Etait-elle victime de son
malhonnête cadet ?
Alors que sa limousine se garait devant le mobil-home qu'on lui
avait indiqué, Antonio se promit de faire ce qu'il faudrait pour la sortir
de là.
Sophie nettoyait le plancher d'un des mobil-homes les plus chics du
parc lorsqu'un coup frappé à la porte la fit se relever. Repoussant ses
cheveux en bataille, elle alla ouvrir. Et se figea. Des yeux mordorés,
assombris par une expression de déplaisir, affrontaient les siens. Son
cœur se mit à battre la chamade.

Elle savait qu'elle n'aurait pas dû le dévisager ainsi, mais elle ne


pouvait s'empêcher de contempler celui qui lui faisait face. Jamais elle
n'avait vu un homme à la fois aussi sexy et d'une telle prestance.
— Vous aviez dit 18 heures, s'obligea-t-elle à dire pour se tirer de la
fascination qui la paralysait. Pourquoi êtes-vous venu plus tôt ?
— Le moment ne vous convient pas ? s'enquit Antonio, laissant son
regard se perdre dans le torrent de ses boucles fauves.
Le visage de Sophie le captivait ; pris un à un, ses traits n'avaient rien
d'exceptionnel mais l'ensemble était d'une vivacité, d'un charme qu'il
subissait sans vraiment pouvoir se l'expliquer. Sophie était jolie à faire
tourner les têtes et sa bouche l'attirait d'une façon insensée.
— Ce n'est pas cela mais... je n'ai pas terminé mon travail ici. Lydia dort
encore et... ce n'est pas le bon moment, finit par exploser Sophie dans un
sursaut de protestation.
— Je le vois... Comme je n'avais rien à faire en ville et que j'ai hâte de
rencontrer ma nièce, j'ai pensé que le plus tôt serait le mieux, répliqua
Antonio sans faire mine de s'excuser.

L'attirance qu'il éprouvait pour la jeune femme le dérangeait au point


de l'obliger à plus de hauteur qu'il ne l'aurait voulu. Qu'est-ce qui lui
plaisait tant en elle ? L'attrait de l'inconnu ? Elle ressemblait si peu aux
femmes qu'il fréquentait...
— Puis-je entrer ?
Mal à son aise, se sentant rougir sous son regard, Sophie s'effaça pour
le laisser entrer et humecta subrepticement ses lèvres sèches.
La haute stature d'Antonio lui parut emplir tout l'espace disponible.
— Il vous faudra attendre, Lydia termine sa sieste.
Une contrariété impatiente durcit le visage altier d'Antonio.
— Rencontrer son oncle devrait être une occasion plutôt joyeuse.
Pourquoi attendre ? Je ne vais pas rester beaucoup plus longtemps en
Grande-Bretagne et j’apprécierais que vous me simplifiiez la tâche
plutôt que le contraire…
Sophie se raidit. Elle avait prévu une sieste longue pour que Lydia
profite mieux de la visite et que les choses se passent bien entre
l'homme et l'enfant Mais Antonio Roca, parangon de noblesse, en avait
décidé autrement... Lui que l’avoué traitait comme un prince détenait
forcément la vérité puisqu’on la traitait, elle, comme quantité
négligeable. L'avertissement avait au moins eu le mérite de la clarté : il
serait dangereux de s’aliéner homme mille fois plus puissant qu'elle ne
le serait jamais. Elle pinça les lèvres. Il lui fallait se montrer polie, quoi
qu’il lui en coûte.
— Lydia risque de se montrer irritable si je la réveille avant l'heure, fit-
elle d'une voix hésitante, essayant la persuasion.
— Nous verrons bien ! Je veux voir ma nièce à l'instant, décréta
Antonio, décidé à user d'autorité pour faire plier une résistance qu'il ne
comprenait pas.

Sophie marqua un temps de réflexion, puis céda. Après tout, Antonio


devait savoir ce qu'il faisait. Il avait certainement l'habitude des tout-
petits.
Elle alla chercher Lydia qui reposait dans son couffin et Antonio put
l'apercevoir pour la première fois, petit paquet de langes perdu sous les
couvertures. Sa nièce lui sembla minuscule et il s'inquiéta. Pablo comme
Belinda avaient été de haute taille. Comment Lydia pouvait-elle être si
petite ? Peut-être l'enfant tenait-elle de sa tante : après tout. Même s'il
était grand, Sophie lui arrivait à peine à la poitrine... Cela ne voulait pas
dire que la fillette était mal nourrie. De toute façon, il avait prévu toute
une batterie d'examens médicaux quand il la ramènerait en Espagne.
Son médecin de famille le lui avait conseillé, plusieurs enfants de sa
parentèle étant nés avec un léger souffle au cœur.

Il décida de manifester son intérêt en prenant l'enfant dans ses bras.


Cela se faisait, généralement. Et puis ainsi, il pourrait l'examiner de plus
près. Il repoussa les couvertures et se saisit du bébé. Il ne l'avait pas plus
tôt soulevée que l'enfant se crispa sur elle-même et poussa un hurlement
strident. Antonio en eut le tympan vrillé. Comment un son aussi
puissant pouvait-il sortir d'une si minuscule gorge ? Il s'étonna que les
fenêtres résistent et regarda Sophie, horrifié. Le visage de l'enfant
devenait cramoisi.
— Qu'est-ce qui lui prend ?
— Imaginez qu'un étranger vous arrache à votre lit en plein sommeil et
vous soulève dans les airs comme un jouet... Il y aurait de quoi hurler,
non ? rétorqua Sophie, résistant à l'envie de lui reprendre Lydia.

A la voix de sa tante, le bébé tourna sa petite tête et se mit à gigoter


d'une façon qu'Antonio jugea insensée. Visiblement, Lydia mourait
d'envie de quitter ses bras !
— Si vous nous aviez présentés d'abord, elle n'aurait pas pris peur,
répliqua Antonio avec la plus parfaite mauvaise foi.
Il se débarrassa du problème en confiant à sa tante le bébé qui
s'époumonait.

Les oreilles résonnant encore de ses vociférations, il la vit se calmer


d'un coup en se lovant contre l'épaule de Sophie. Lydia s'agrippait à elle
comme si sa vie en dépendait ! Le silence lui parut délicieux et il observa
le changement qui s'était opéré chez la fillette. Elle ouvrait tout grands
ses beaux yeux bruns, et Sophie l'encourageait de mots doux, de
caresses et de baisers. Pas étonnant, dans ces conditions, que l'enfant
fasse preuve de favoritisme à son égard, grommela intérieurement
Antonio.
— Je n'imaginais pas que la petite vous serait si attachée, admit-il
presque à contrecœur.
— Je m'occupe de Lydia depuis qu'elle est née. Au début, Belinda
souffrait de problèmes de santé. Ensuite... Eh bien, au bout d'un
moment, elle a déménagé et me l'a confiée.
— Elle a laissé sa fille dans ce mobil-home ?
— Il n'est pas à moi, ce serait trop beau... Le mien est plus vieux de
vingt ans. Celui-ci, c'est pour les locations d'été. Luxueux, non ?

Luxueux ? Les regards d'Antonio se portèrent sur l'espace décomposé


en pièces si petites qu'il en étouffait. C'était donc ce que Sophie
considérait comme du luxe ? Pour lui, c'était une véritable offense au
bon goût...
— Mais... si vous n'habitez pas ce mobil-home, pourquoi vous ai-je
trouvée ici ?
— Je fais le ménage. Les locataires arrivent demain.
Atterré par sa réponse, Antonio la dévisagea avec incrédulité.
— Vous voulez dire que vous êtes... femme de ménage ?
Sophie serra le bébé encore plus fort sur son cœur.
— Mon métier vous pose problème ?
La mâchoire d'Antonio se crispa. Fine mouche, elle avait senti sa
réticence instinctive.
— Bien sûr que non. Vous disiez que mon frère a volé votre sœur.
Vous devait-il de l'argent à vous aussi ?
— Pour cela, il aurait d'abord fallu que j'en aie !
— Votre sœur en avait. Pas vous ?
Sophie grimaça puis se résolut à parler. Cette histoire n'avait plus
d'importance à présent. Et sans explication, Antonio ne comprendrait
pas leur différence de situation.
— Belinda ne voulait pas que j'en parle mais nous n'avions pas le
même père. Je n'ai pas connu ma sœur avant l'âge de dix-sept ans.
— Toutes les familles ont leur secret, l'assura Antonio pour apaiser ses
scrupules. Essayons d'être francs l'un envers l'autre.

Sophie se raidit à nouveau, toujours sur le qui-vive.


— Je n'avais pas l'intention d'agir autrement.
Sentant l'inquiétude de sa tante, Lydia releva la tête et poussa un petit
gémissement.
Antonio fixa un regard profond sur Sophie.
— Et moi, je ne tiens pas à me disputer avec vous.
— Tant mieux. Mais je ne vois pas comment nous pourrions l'éviter,
répliqua-t-elle d'un ton acide.
Antonio lui adressa un sourire conquérant, celui de l'homme qui savait
pouvoir gagner en toutes circonstances.
— Nous trouverons un moyen, puisque l'avenir de cette fillette est
enjeu. Après les épreuves que vous avez traversées ces derniers mois, il
est naturel que vous soyez un peu tendue, fatiguée par la surcharge de
travail...
— Je suis en pleine forme, rétorqua Sophie d'une voix pincée, craignant
qu'il ne trouve là argument contre elle. J'adore Lydia et son éducation ne
me pèse pas du tout. La seule chose qui me stresse, c'est vous Antonio.
J'ai du mal à imaginer un avenir où vous seriez partie prenante dans
l'existence de Lydia.

Antonio vit les deux paires d'yeux, une verte et une sombre, qui le
dévisageaient avec anxiété. Et pour la première fois en trente années
d'existence, il se fit l'effet d'être le grand méchant loup... Lui qui passait
sa vie à réparer les erreurs des autres ! Qui était prêt à tout pour assurer
l'avenir de sa nièce ! Une bouffée de colère lui monta à la gorge.
L'approche diplomatique avait assez duré.
— Je suis justement celui grâce à qui l'avenir s'éclaircira. Chercheriez-
vous à vous montrer insultante ?
— Non, bien sûr, s'exclama Sophie, affolée qu'il ait si mal interprété sa
pensée. Je voudrais seulement savoir ce qui nous attend.

Le visage d'Antonio avait pris la dureté de la pierre mais, d'un signe


de tête, il accepta son explication.
— Vous avez fait de votre mieux pour cette enfant et je vous en
remercie. Je rends sincèrement hommage à vos efforts. Mais ma nièce ne
peut continuer à vivre dans une pareille pauvreté. Aussi, continua-t-il
d'une voix lisse et froide comme un morceau de verre, je compte la
ramener en Espagne où les meilleurs soins lui seront prodigués.

Au fur et à mesure qu'il parlait, toute couleur s'était retirée des joues
de Sophie.
— Nous... nous ne vivons pas dans la pauvreté, mais simplement dans
la gêne, déclara-t-elle d'une voix tremblante.
— De mon point de vue, la nuance est négligeable. Je ne souhaite pas
vous offenser mais il nous faut regarder la vérité en face... Je peux
procurer à Lydia une vie bien meilleure que vous ne le pourrez jamais.
Sophie crut qu'elle allait défaillir. La simple idée de perdre l'enfant lui
était intolérable. Une peur panique s'empara d'elle.
— Vous ne pouvez pas... me la retirer !

Antonio leva un sourcil noir. Il voyait Sophie trembler alors qu'il


n'avait à l'égard de sa nièce que de bonnes intentions ! La solution qu'il
proposait était la seule raisonnable.
— Si vous aimez l'enfant, vous comprendrez où est son intérêt.
Sophie recula, serrant la petite contre elle.
— Je crois que si vous me la prenez, j'en mourrai, dit-elle avec une
simplicité terrible. Je l'aime de toute mon âme, elle me le rend bien et si
vous me l'arrachiez, ce serait une affreuse injustice. Tout ça parce que je
suis pauvre...

Antonio se figea. Une tache sombre monta à ses pommettes sculptées.


Les pleurs qu'il voyait dans les yeux de Sophie, sa voix blanche, le
bouleversement qu'il venait de causer le déconcertaient. Il n'avait pas
l'habitude des sentiments à vif, avoués avec une telle candeur. Sophie
avait abandonné toute sa fierté, sa belle assurance n'était plus qu'un
lointain souvenir et il se retrouvait face à un minuscule petit bout de
femme luttant pied à pied, comme si elle devait affronter un taureau. Le
taureau, c'était lui... Lydia, sur qui l'émotion de sa tante déteignait, s'était
mise à geindre doucement sur son épaule.

— Je ne vais pas vous l'arracher ! Ce langage est celui du cœur, pas celui
de la raison ! lâcha-t-il, au bord de l'exaspération.
Sophie prit une respiration tremblante.
— Je n'en ai pas honte. Chez moi, le cœur l'emporte toujours sur
l'argent !
— Vous n'avez pas dû souvent avoir le choix, rétorqua Antonio, acculé
par l'évident chagrin qu'il lisait sur ses traits.
Comment était-il possible qu'il en soit, lui, réduit à se défendre ?
— De toute façon, tout ce que vous pourrez dire n'y changera rien,
hurla Sophie. Je l'aime, et pas vous !
— Dans ce cas, déclara Antonio avec un calme glacé, commencez par
vous taire. Vous l'effrayez.
Sophie lui décocha un regard apeuré et se rencogna, berçant
doucement l'enfant. Pendant qu'elle la calmait, Antonio réfléchissait
C'était une erreur de vouloir résoudre ce problème comme s'il traitait
avec une entreprise. D'ailleurs, rien n'était plus éloigné d'une femme
d'affaires que celle qu'il avait en face de lui ! Aller droit au but, comme il
en avait l'habitude, n'avait eu pour seul résultat que de l'affoler. Il n'y
avait rien de raisonnable chez Sophie, rien de contrôlé. Quelle nature
passionnée ! Jamais il n'avait rencontré quelqu'un qui se laisse aussi
facilement aller à l'émotion et la façon directe dont elle l'exprimait
exerçait sur lui une fascination presque indécente. Cette fascination
menaçait de prendre un tour nettement sexuel et, furieux contre lui-
même, Antonio tenta d'étouffer le désir qui le gagnait. Mais par
honnêteté, il devait bien admettre qu'il ne désirait qu'une chose, la
prendre dans ses bras et la jeter sur le lit le plus proche. Réponse peu
appropriée à sa détresse, reconnut-il avec une amère ironie. S'il cherchait
à la calmer, ce n'était pas le meilleur moyen ! Il se méprisa d'avoir eu une
impulsion aussi primitive. Depuis trois ans, rien n'avait donc changé ?
Sophie lui faisait toujours le même effet... Pour le présent, mieux valait
cesser les hostilités : poursuivre la discussion dans une atmosphère aussi
tendue ne produirait aucun résultat.

— Prenez le temps de réfléchir à tout ceci, conclut-il. Je repasserai vous


voir demain à 11 heures. Si vous voulez me parler d'ici là, voilà où me
joindre.
Il tendit la carte de son hôtel et reprit :
— Dites-moi où je peux vous trouver en cas de besoin.
— J'habite dans la caravane bleue tout au bout, celle qui se trouve face
aux prés à moutons.
— N'oubliez pas que je peux changer cela du jour au lendemain, pour
vous comme pour Lydia... Quant à demain... Il vaudrait peut-être mieux
pour la tranquillité du bébé qu'elle se repose quand je serai là.
— Que pensez-vous qu'il adviendra de sa tranquillité si vous la séparez
de moi? rétorqua Sophie d'une voix lourde d'angoisse. Vous ne serez
qu'un monstre pour elle !
Antonio s'imagina soudain, arrachant le bébé hystérique aux bras de
sa tante... Il ne put réprimer un frisson. Cette petite avait sûrement hérité
de sa tante un tempérament plus émotif que la normale. Il avait suffi
qu'il la sorte de son couffin pour déclencher une véritable sonnerie
d'alarme !
Il faudrait jouer en douceur. Un homme de sa trempe, réputé pour sa
logique, ses facultés intellectuelles et sa subtilité n'allait pas se laisser
démonter par un petit bout de femme aidée d'un bébé de six mois !
Il reprit confiance en lui. Bien entendu, il trouverait la solution au
problème. Il saurait persuader Sophie d'accepter ce qui était le mieux
pour l'enfant.
— Mais vous souciez-vous seulement de ce qu'elle ressent ? continuait
Sophie, accusatrice, tout en recouchant l'enfant qui s'était endormie
contre elle.
— Suffisamment pour ne pas vouloir qu'elle soit élevée dans les mêmes
conditions que vous !
Sophie lui jeta un regard peiné. Le vert de ses yeux était noyé de
brume.
— Comment se fait-il qu'un homme aussi riche que vous, qui a tout —
un titre, une éducation, du pouvoir — fasse preuve d'aussi peu de
considération pour les autres ?

Piqué au vif, Antonio l'épingla sous un regard d'or pur, filtrant à


travers d'épais cils noirs. Son honneur défié réagit avec une mordante
vivacité.
— Je suis peut-être tel que vous me décrivez, mais au moins je ne m'en
cache pas ! Je sais que vous n'êtes pas la fleur fragile dont vous offrez
l'image, querida... J'ai vu ce que dissimulait votre hypocrisie : une
impudente petite traînée qui, sous prétexte d'être malade, allait se soûler
et assouvir ses instincts sur la plage avec un marginal aussi peu
scrupuleux que vous l'êtes !
Blessée, écœurée par une telle mauvaise foi, Sophie répliqua d'une
voix sifflante, prenant garde cependant à baisser le ton pour ne pas
éveiller l'enfant :
— Et que faisiez-vous sur la plage à cette heure-là ? Vous cherchiez à
me piéger, n'est-ce pas ? Vous exerciez votre surveillance ? Je suis
certaine que vous vous êtes méfié de moi dès la première seconde...
— Cela n'avait rien à voir avec de la méfiance. Je venais prendre de vos
nouvelles ! Vous étiez censée être malade, je vous le rappelle...
— Et sans prendre la peine de vérifier quoi que ce soit, vous vous êtes
empressé d'adopter les conclusions que vous dictait votre méfiance ! lui
jeta Sophie avec toute l'amertume que trois années n'avaient pas effacée.
Pour votre gouverne, cette histoire de malaise n'était qu'un mensonge
poli destiné à préserver ma sœur. Je ne pouvais pas vous dire la vérité
sans la trahir et je ne pouvais pas non plus passer cette soirée avec vous !
Et tant qu'à faire, apprenez que le soi-disant marginal était le fils de la
petite amie de mon père, un gamin grand et costaud pour son âge mais
qui n'avait que quatorze ans et qui avait passé la nuit à chercher sa mère
avec moi. Nous étions tous deux morts d'inquiétude et de fatigue.
L'alcool et le sexe n'avaient rien à voir là-dedans ! Maintenant, laissez-
moi. J'ai un travail à finir.

Les yeux brillants de fureur, elle alla lui ouvrir la porte du mobil-
home. Son corps frémissant avait la grâce d'un elfe. Ses boucles
dansaient sur ses épaules et retombaient jusqu'à la chute de ses reins, à
la cambrure dessinée par le tissu usé de son jean. Cette vision eut un
effet explosif sur la libido d'Antonio. Il chercha à se maîtriser en prenant
une profonde inspiration, peu fier de lui-même. Mais le désir croissait en
puissance. Il aurait voulu saisir Sophie, la secouer comme une poupée de
chiffon, lui dire le mépris que lui inspirait une si piètre explication, que
seul un imbécile aurait pu avaler. Il aurait voulu lui demander ce qui lui
donnait le droit de lui parler avec une telle impudence, lui apprendre le
respect, la faire ployer dans ses bras, la faire crier de plaisir plus qu'elle
ne l'avait jamais fait sur une plage ou ailleurs. Il aurait voulu lui faire
l'amour comme personne avant lui.
— Mais étant ce qu'il était, un homme rompu à la discipline, il se
contenta de sortir calmement. Il ne pouvait plus ignorer l'évidence,
cependant : ce qui l'attirait chez elle ne pouvait être que ce qu'il
méprisait le plus chez les autres, une émotion et une sexualité affichées,
à fleur de peau…
3

C'était donc cela, le dessein d'Antonio... Lui enlever Lydia et


l'emmener en Espagne ! L'angoisse s'était emparée de Sophie et ne la
lâchait pas. Elle agonisait. Comment cet homme osait-il décréter la
meilleure façon d'élever Lydia ?

Pour combattre la panique qui menaçait de la submerger, elle s'occupa


frénétiquement. Le nettoyage du mobil-home terminé en un tournemain,
elle regagna sa propre caravane en compagnie de Lydia qu'elle baigna,
changea et nourrit. Plus calme, elle sortit alors le carton d'élégants
mouchoirs qu'elle devait broder. L'entreprise de vente par
correspondance lui envoyait régulièrement des travaux de ce type et elle
y consacrait tout le temps que lui laissait le ménage.

Sophie se lança dans un motif floral qui demandait beaucoup de


dextérité et, tout en tirant l'aiguille, fit le point de la situation.
Comment pourrait-elle s'opposer à Antonio ? Il avait tant à offrir, sans
parler de son titre et de son prestige... De là à décrire leur situation
comme misérable ! N'avaient-elles pas un toit, et à manger chaque jour ?
Leurs vêtements étaient rarement neufs, sans doute, mais Lydia était un
bébé heureux, en parfaite santé...
Norah passa vers 20 heures ce soir-là et dès qu'elle sut qu'Antonio
devait revenir, elle proposa de garder Lydia.
— Ainsi, vous pourrez discuter tranquillement. Où dis-tu qu'il est
descendu ?
Sophie mentionna le nom d'un hôtel en ville, se demandant
vaguement en quoi cela pouvait intéresser son amie. Norah répondit par
un petit sifflement de surprise.
— Plutôt chic, comme établissement. On voit qu'il ne regarde pas à la
dépense... En attendant, tu devrais aller faire un tour sur la plage, cela te
détendra.
— Me détendre ? Comment le pourrais-je ? Il est déterminé, Norah ! Il
va me prendre la petite et rien ne le fera changer d'avis !
— Ça, tu n'en sais rien. Attends de voir, répliqua la vieille dame de
façon énigmatique. Les bonnes surprises arrivent, parfois.
— Il faudrait un miracle...

Norah la prit dans ses bras pour une étreinte réconfortante et partit
sans ajouter un mot.
Suivant le conseil de son amie, Sophie se rendit sur la plage et marcha
longuement, laissant le vent jouer dans ses cheveux. Antonio n'avait pas
changé le moins du monde, se dit-elle fiévreusement. Il ne savait pas
s'occuper d'un enfant, c'était évident à la façon dont il avait saisi Lydia,
mais il était bien trop arrogant pour l'admettre ! Et il avait gardé contre
elle les mêmes préjugés qu'auparavant...

Ses souvenirs d'Espagne étaient curieusement vifs, malgré les trois ans
écoulés, et elle ne put empêcher les images d'affluer à son esprit. Le
mariage de sa sœur s'était déroulé comme en rêve. Antonio l'avait
complimentée sur sa tenue, était resté à ses côtés pour les séances de
photographies, s'était arrangé pour la faire asseoir près de lui aux repas,
sous le prétexte de lui servir de traducteur. Il avait bavardé avec elle,
dansé avec elle et agi constamment comme si le plaisir de Sophie
représentait son unique objectif.
De telles attentions étaient grisantes pour elle. Sans la présence
d'Antonio, elle se serait trouvée la plupart du temps mal à l'aise en
compagnie de ces aristocrates espagnols dont elle ne parlait pas la
langue. Mais avec lui, ces moments devenaient magiques. Elle flottait
sur un nuage de bonheur.

Belinda s'en était suffisamment inquiétée pour avertir sa cadette.


— Ne va pas te mettre d'idées en tête... Antonio est très gentil envers
toi, mais c'est un effet de son excellente éducation. Il t'a sentie perdue et
t'a prise en pitié. Il est impossible qu'il s'intéresse à toi ! Pablo dit qu'il se
montre si difficile en matière de femmes qu'une sainte ne trouverait pas
grâce à ses yeux...

Tout en protestant de son innocence, Sophie avait rougi. Elle savait


bien qu'Antonio l'attirait et s'était comportée comme une adolescente
énamourée... Heureusement que sa sœur l'avait prévenue ! Cela lui
éviterait de se rendre totalement ridicule !
— Ne vous donnez pas tant de mal, rétorqua-t-elle le lendemain à
Antonio lorsque celui-ci l'invita à danser. Je peux survivre seule !
— Que vous arrive-t-il ? s'étonna celui-ci.
— Je vois bien que vous me prenez en pitié depuis hier. C'est pour ça
que vous vous occupez de moi !
Antonio éclata de rire.
— Je ne suis pas chevaleresque à ce point-là ! Qui vous a mis pareille
idée en tête ?

Soudain sérieux, il plongea ses yeux d'or dans les siens et la maintint
captive sous le magnétisme de son regard. L'espace d'une seconde,
Sophie sentit que le monde basculait...

En la raccompagnant ce soir-là, Antonio offrit de l'emmener dîner le


lendemain dans l'un des endroits les plus en vue de Barcelone.
L'invitation était lancée avec le plus grand naturel, comme s'il n'y
attachait aucune importance particulière. Sophie accepta avec un égal
détachement, faisant de son mieux pour se mettre au diapason et le
quitta sur un désinvolte petit signe de main. Mais au plus profond d'elle-
même, elle se sentait sur des charbons ardents...

Le lendemain, elle tâcha de faire abstraction de son entourage — son


père et Myriam, son amie, se disputaient une fois de plus de façon
sordide —, et passa de longs moments à se pomponner. Elle voulait se
faire belle pour Antonio, plus qu'elle ne l'avait jamais été.
Au milieu de l'après-midi, Terry, le fils de Myriam, fit irruption pour
lui demander de l'aide. Sa mère était partie sur un coup de tête, suite à la
dispute, et il ne savait pas où elle pouvait se trouver. La sachant portée
sur la boisson, il se rongeait d'inquiétude.
Sophie ne se sentit pas le courage de l'abandonner. L'adolescent
paraissait paniqué et n'aurait pas su mener les recherches. Le cœur en
lambeaux, elle appela Antonio pour annuler leur soirée, prétextant un
malaise. Celui-ci n'offrit pas de repousser le rendez-vous mais il ne
restait de toute façon que peu de temps avant qu'elle ne reparte. Son vol
pour l'Ecosse était prévu le lendemain...

Elle passa toute la nuit en compagnie du jeune Terry, à écumer les bars
de la côte... En vain. Aux petites heures du matin, ils revenaient par la
plage à l'hôtel du club, défaits par la fatigue et l'inquiétude, lorsque
Sophie aperçut Antonio qui sortait d'une limousine garée devant l'hôtel.
Son cœur bondit de joie. Elle envoya Terry se coucher et obliqua vers
Antonio.
— J'avais tellement peur de ne pas vous revoir ! s'exclama-t-elle, trop
épuisée pour se rappeler l'excuse qu'elle lui avait fournie la veille.
— Vous ne me reverrez plus, décréta Antonio d'un ton glacial.
Il la jaugeait avec mépris. Echevelée, les vêtements sales et froissés,
Sophie se rendit compte à quel point elle était peu présentable. Les yeux
d'Antonio étaient devenus presque noirs...
— Pour quelqu'un de malade, reprenait-il d'une voix cassante, vous
n'avez pas hésité à passer la nuit dehors en compagnie d'un garçon...
C'est agréable de faire l'amour dans le sable ?

Du revers de la main, il fit tomber quelques grains qui maculaient son


T-shirt.
— Vous ne comprenez pas ! Nous avons passé la nuit à...
— Pas de détails, je vous en prie ! Il m'a suffi de voir comment vous
l'enlaciez avant de vous apercevoir de ma présence !
— Antonio, vous vous trompez ! Je vous assure que ce garçon...
— Assez de mensonges ! Ce n'est pas mon genre, pas plus que les
tatouages, fit-il en désignant d'un menton méprisant le papillon qui
ornait son épaule, et que le T-shirt découvrait. Je laisse cela aux amateurs
de débauche !

Brisée par son dédain, abattue par sa nuit blanche, Sophie rougit
d'embarras et se tut. Sa sœur avait raison, elle n'était vraiment pas à la
hauteur des exigences d'un marquis...
— De toute façon, cela n'a aucune importance, décréta Antonio. De quel
droit jugerais-je votre conduite ? Vous m'avez raconté des histoires, et
après ? Ce ne sera pas la première fois qu'on se ment au sein d'une
famille ! D'ailleurs, en dépit de nos liens de parenté, nous ne sommes
que peu susceptibles de nous revoir. Je vous souhaite un excellent retour
chez vous après ce petit intermède exotique...
Il lui avait tourné le dos sur ces entrefaites et Sophie avait compris à
quel point les bonnes manières pouvaient blesser. Cette façon de lui
souhaiter bon retour en souriant poliment était la flèche la plus acérée
qu'elle ait jamais reçue.
Il lui fallut longtemps pour s'en remettre. En l'espace de vingt-quatre
heures, elle était tombée folle amoureuse. Et de qui ? D'un grand
d'Espagne qui n'avait que mépris pour elle ! Par la suite, ressassant son
désespoir, elle avait mille fois souhaité que leur rencontre n'ait jamais eu
lieu. Au moins, elle n'aurait rien eu à regretter, au lieu de comparer les
hommes qui lui faisaient des avances à un noble espagnol beau comme
un dieu... et tout aussi hors d'atteinte.

S'obligeant à revenir au présent Sophie tenta de reprendre espoir. Tout


n'était pas perdu. Elle s'était emportée, au lieu d'essayer de convaincre
Antonio. Pourquoi aurait-il voulu se charger d'un bébé, lui qui,
manifestement, n'en avait jamais eu la responsabilité ? Les cris de Lydia
l'avaient irrité, il n'avait pas su quoi faire d'elle... Si Sophie promettait de
trouver un meilleur logement, peut-être se laisserait-il fléchir. En
admettant qu'il veuille contribuer financièrement à l'éducation de sa
nièce, ce qui semblait le cas, elle parviendrait sûrement à payer un loyer
plus élevé.
Elle piqua son aiguille avec une confiance recouvré. Un compromis
était sûrement possible.

Antonio prenait son petit déjeuner lorsqu'un serveur l'avertit qu'une


dame l'attendait au foyer de l'hôtel.
Intrigué, il s'y rendit sans perdre une seconde. Une femme d'un certain
âge aux cheveux poivre et sel était assise sur l'extrême bord d'un
fauteuil, visiblement mal à son aise. Elle se leva en toute hâte dès qu'elle
le vit entrer.
— Vous ne me connaissez pas, commença-t-elle, mais je connais Sophie
depuis longtemps. Je m'appelle Norah Moore.

Antonio s'inclina légèrement.


— Je suis Antonio Rocha. Voulez-vous vous asseoir, madame ? Puis-je
vous faire servir une tasse de thé ?
— Non, non, je vous remercie, répondit nerveusement Norah. Sophie
disait que vous étiez sacrement bien élevé... Elle ne s'est pas trompée. Je
me fais du souci pour elle, vous savez. Il est un peu tôt pour vous
déranger mais je voulais être sûre de vous trouver avant que vous ne
partiez la rejoindre.
— Et en quoi puis-je vous aider ?
— Sophie s'occupe merveilleusement de Lydia et elle l'adore, décréta
Norah de but en blanc. Vous ne devez pas les séparer.
— Je veux seulement le bien de ma nièce, affirma doucement Antonio.
— Justement. Elle et Sophie sont aussi proches que mère et fille. Je peux
vous dire aussi que Belinda, la sœur de Sophie, lui a confié la petite, de
son vivant. Je l'ai entendue le lui dire. Etiez-vous au courant de cela ?
— Non, concéda Antonio, on ne me l'avait pas dit.
— Ce n'est pas tout, poursuivit Norah d'une voix hésitante. J'aurais
mieux aimé ne pas en parler mais, dans ces conditions, je n'ai pas le droit
de me taire.
— Parlez sans crainte, je saurai me montrer discret.
— Eh bien... Sophie ne peut pas avoir d'enfant. Elle a souffert d'une
leucémie quand elle était petite et le traitement qui l'a guérie l'a aussi
rendue stérile. Le saviez-vous ?

Une soudaine pâleur se répandit sur les traits bronzés d'Antonio.


— Non. Comment l'aurais-je pu ?
La brutale révélation l'affligeait sincèrement. Comme Sophie avait dû
souffrir! Elle en voudrait terriblement à Norah si elle savait que cette
dernière s'était confiée à lui. De son côté, il en était reconnaissant à sa
visiteuse. Par ignorance, il s'était conduit de façon cruelle envers Sophie.
— Elle a une vie difficile, reprenait Norah, et le bébé est sa seule
consolation. Elle travaille sans relâche pour lui offrir une existence
décente. Ça peut ne pas paraître grand-chose, vu de votre train de vie,
mais ne sous-estimez pas les sacrifices qu'elle a faits pour Lydia...
— Je vous remercie d'être venue, madame Moore, déclara Antonio
avant de l'escorter jusqu'à sa voiture.

Retournant à l'hôtel, il évalua les nouveaux développements de la


situation. Celle-ci était bien plus complexe qu'il ne l'imaginait au départ.
Quand Sophie avait déclaré qu'elle en mourrait d'être séparée de
l'enfant, il avait délibérément choisi de ne pas accorder foi à ses paroles,
attribuant leur tonalité dramatique à une émotion exacerbée. Mais la
révélation de Norah venait attester leur sincérité. Sophie avait toutes les
raisons d'être attachée à l'enfant... Sa vulnérabilité lui apparaissait en
pleine lumière : pourrait-elle commettre un acte désespéré s'il l'obligeait
à une séparation ? Antonio prit une lente et profonde respiration.
Pareille supposition lui faisait mal. Et le risque était suffisamment
probable pour ne pas être couru. Pour la première fois, Antonio venait
d’admettre que Lydia était autant la nièce de Sophie que la sienne.
4

Sophie fut la première à l'apercevoir. Les limousines étaient assez


inhabituelles par ici pour être remarquées... Il sortit, dépliant son
imposante silhouette, et elle n'eut plus d'yeux que pour lui. D'une beauté
souveraine, impeccable dans son costumé de flanelle gris clair porté sur
chemise blanche et cravate de soie bleue, il semblait en route pour un
important rendez-vous d'affaires. Et c'était elle qu'il venait voir...

Péniblement, Sophie s'arracha à sa contemplation, essuyant ses mains


moites sur le meilleur T-shirt qu'ait pu fournir sa garde- robe. Elle
bondit sur le perron pour l'accueillir.
— J'ai confié Lydia à une amie, déclara-t-elle maladroitement, sans
même saluer Antonio. On pourrait descendre sur la plage... La journée
s'annonce agréable.
Agréable ? Il fallait vivre en Ecosse pour faire preuve d'un tel
optimisme ! D'un point de vue espagnol, il s'agissait d'une journée
grise, venteuse et plutôt fraîche de surcroît !
— Ne serions-nous pas mieux à l'intérieur pour parler ?
Sophie se crispa.
— Je préfère ne pas vous montrer l'endroit où je vis.
Antonio leva un sourcil étonné.
— Por que, Sophie ?
Embarrassée, elle retarda l'explication, empruntant le sentier qui menait
à la grève.
—A cause de ce que vous avez dit la dernière fois, répondit- elle enfin.
Sur nos conditions de vie... Du coup, cela me gêne de vous inviter à
entrer. Notre caravane n'est sans doute pas grand-chose mais je l'aime
comme elle est. Je ne tiens pas à vous entendre la dénigrer.
— J'espère bien que je ne me montrerais pas aussi impoli, protesta
Antonio, surpris.
— Vous l'avez été hier, ne put s'empêcher de rétorquer Sophie. Sur la
plage, au moins, nous serons à égalité.

Antonio n'était pas habillé pour une promenade au bord de l'eau.


Sophie voulait-elle le tester ? Sans doute espérait-elle qu'il craigne de
mouiller ses chaussures ? Ses derbies en cuir de Cordoue en avaient vu
d'autres. Il lui emboîta le pas et la vit courir vers les vagues comme
aurait pu le faire une enfant. Ses gestes étaient du vif-argent,
imprévisibles, incontrôlables... Tout comme son caractère ! Son émotivité
le rendait fou, cette sensibilité à fleur de peau lui semblait impossible à
raisonner. La proposition qu'il s'apprêtait à faire, cependant, devrait la
calmer. Et de toute façon, Sophie serait bien plus facile à manœuvrer
quand elle vivrait en Espagne...
— J'ai imaginé un compromis depuis notre discussion d'hier soir,
avança-t-il alors qu'elle revenait vers lui.

Les joues rosies par l'air vif du bord de mer, Sophie fixa son profil de
médaille. Contre toute attente, le velours de sa voix lui donnait de
l'espoir. Ou bien était-ce l'effet magique que la plage avait toujours sur
elle ?
— Vous pouvez vous installer en Espagne, déclara Antonio.
Sophie manqua s'étrangler.
— Moi ? Pas question !
L'or sombre des yeux d'Antonio se riva sur son visage rebelle.
— Essayez de ne pas m'interrompre. Bien sûr, Lydia vivrait au château
mais je possède de nombreuses propriétés alentour. Je pourrais vous
loger. Gracieusement, bien sûr. Et vous verriez la petite autant qu'il vous
conviendrait Elle s'adapterait bien plus facilement à la vie au castillo si
vous étiez avec elle.
Sophie s'arrêta net et croisa les bras sur sa poitrine, indignée.
— Donc, il ne me reste qu'à abandonner ma vie, à quitter mon pays
pour vous suivre à l'étranger et vivre dans votre ombre ! Vous pouvez
garder votre charité ! Je ne suis peut-être pas très fine mais de là à vous
céder Lydia contre un « château en Espagne », merci bien !
— Je ne comprendrai jamais votre façon de vous exprimer, soupira
Antonio, contrarié. Me « céder » l'enfant ! Comme si je comptais la
réduire en esclavage ! Il ne s'agit que de lui donner la meilleure
éducation, avec l'aide d'excellents professionnels !
— Nous y voilà ! Vous allez vous en débarrasser en la confiant à
d'autres ! lança Sophie, rouge de colère. Pourquoi ne pas reconnaître que
tout ceci vous pèse et que vous le faites uniquement par devoir ?

Sa perspicacité irrita Antonio. Il était assez honnête pour s'avouer que


l'accusation était partiellement fondée...
— C'est faux, répliqua-t-il néanmoins, piqué au vif.
— Regardez donc les choses en face ! Vous n'aimerez jamais Lydia
comme je l'aime parce que vous la considérez comme un fardeau.
— Vous vous trompez ! lança Antonio, presque violemment.
— Allons ! Elle n'est pas de vous et à ce que j'ai pu voir, les gamins ne
vous passionnent pas ! Si jamais vous vous mariez, votre femme la
prendra en grippe et...
— Je n'ai aucune intention de me marier.
Une décharge d'adrénaline inonda les veines de Sophie et elle
répondit avec fureur :
— Mais cette enfant a besoin d'une mère, Antonio, pas d'une
gouvernante ! Laissez-moi me charger d'elle, partez, et on vous enverra
des cartes postales, c'est promis !
Intérieurement, Sophie était au désespoir. Que faudrait-il donc dire
pour émouvoir ce visage de marbre ? Elle reprit avec fièvre :
— Vous êtes trop centré sur vous-même pour vous occuper d'un bébé.
Vos affaires, votre vie mondaine, votre harem de beautés prêtes à tout
pour vous plaire... Quelle place y a-t-il dans votre vie pour une enfant ?

La braise qui couvait dans le regard d'Antonio se changea en éclair. Il


saisit le poignet de Sophie et la rapprocha brutalement de lui.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire de harem ? fit-il d'une voix
dangereusement assourdie.
Sophie se sentit rougir.
— Belinda n'arrêtait pas de parler de vos conquêtes... C'était Pablo qui
lui racontait...
— Pablo ne savait rien de moi. Je ne lui confiais pas le moindre détail
de ma vie. Mais si je restais discret sur ce chapitre, cela ne veut pas dire
que j'ai honte de ma sexualité ! J'aime les femmes et elles me le rendent
bien. Voyez-vous un inconvénient à cela ?

Sous le poids de son regard, intense et profondément perturbant,


Sophie se sentit fléchir. Elle rétorqua d'autant plus vivement :
— Je me fiche complètement de vos histoires de lit !
— Je crois précisément que non, répliqua Antonio d'une voix rauque
qui fit frissonner Sophie.
Les sens exacerbés comme à l'approche d'un ouragan, elle avait une
conscience aiguë de son propre corps et du magnétisme qui émanait
d'Antonio. La tête lui tournait presque, une impatience la tenaillait, une
langueur qu'elle ne reconnaissait que trop bien !
Déjà, en Espagne, trois ans plus tôt, elle avait senti le monde chavirer...
Un baiser, un seul, de lui pour se convaincre qu'il n'était pas si différent
des autres, c'était tout ce qu'elle réclamait. Par la suite, il n'y aurait plus
aucune gêne, elle pourrait enfin être à l'aise en sa présence.

Le visage d'Antonio n'était plus qu'à quelques centimètres du sien.


— Je crois qu'il y a trois ans vous étiez très curieuse de moi, querida... Et
je sens que vous l'êtes toujours.
— Curieuse ? Oui, peut-être, admit Sophie en un murmure à peine
audible.
— Je sais que vous avez envie de moi...

Antonio n'embrassait jamais les femmes en public. Il regardait


intensément Sophie, et l'émeraude de ses yeux l'attirait comme un
aimant. Sa bouche à demi ouverte était une tentation irrésistible. Elle
semblait l'attendre... Il glissa la main dans ses cheveux et découvrit la
douceur de ses boucles rebelles. Malgré lui, il les imagina répandues sur
son oreiller. La suite échappa à son contrôle.
Sa bouche vint se poser sur la sienne et Sophie cessa de respirer. Il
effleura ses lèvres aussi légèrement qu'un papillon, puis, doucement,
raffermit son baiser.

C'était un tel délice que Sophie eut besoin de plus. L'impatience la


déchirait, elle aurait voulu s'emparer d'Antonio, le plaquer contre elle...
et en même temps, elle en avait honte. D'elles-mêmes, les pointes de ses
seins se dressaient sous le léger coton du T-shirt, sensibles au point de
lui faire mal. Elle sut qu'elle voulait la bouche d'Antonio à cet endroit
aussi et cette pensée la choqua. Mais elle ne pouvait pas plus réprimer
son désir qu'inverser le cours des marées.
— Antonio..., murmura-t-elle.
— Ce n'est pas raisonnable, gronda-t-il pour lui-même en reprenant sa
bouche.
Quel rôle restait-il à la raison ? Enflammé de passion, il approfondit
leur baiser et le goût de sa langue eut le plus extraordinaire effet sur
Sophie : une excitation sauvage s'empara d'elle, presque douloureuse, la
traversant comme une lame. Elle frissonna violemment, noua les bras
autour de son cou et lui rendit son baiser avec ferveur, se fondant en lui.

Ce fut Antonio qui, abruptement, s'arracha à son étreinte. L'espace


d'une seconde, Sophie se sentit partir à la dérive : son corps se tendait
vers l'élixir qu'il venait de lui retirer, ses sens exigeaient ce dont ils
s'étaient enivrés. Heureusement, l'instinct de survie l'ancra de nouveau
sur terre. Elle se recula, plongeant les mains dans les poches de son jean,
aspirant goulûment une longue bouffée d'air frais. Antonio avait sur elle
l'effet de la dynamite. Dire qu'elle espérait découvrir le contraire en
l'embrassant ! Mais elle venait de comprendre autre chose, aussi...
Contrairement à ce qu'elle avait cru pendant trois ans, se reprochant sa
conduite en Espagne, leur attirance était bel et bien réciproque.

Un sentiment de triomphe dissipa son embarras. Antonio, marquis de


Rocha, pouvait toujours prendre ses airs supérieurs, il n'en était pas
moins attiré par elle au point de perdre la tête sur une plage ! Electrisée
de plaisir, Sophie faillit esquisser un pas de danse. Il la désirait, en dépit
de son tatouage et de tout ce qu'il affectait de mépriser en elle !

Le silence s'était installé et s'étirait, obscurcissant l'horizon.


— Nous parlions de votre installation en Espagne, lui rappela-t-il tout à
coup d'une voix sèche.
Il semblait si calme, si maître de lui ! Comme si rien ne s'était produit.
La bouffée de bonheur qu'elle venait d'éprouver lui parut soudain trop
optimiste. Il ne s'agissait pour Antonio que d'un bref moment
d'abandon...
— Vous parlez dans le vide, fit-elle d'un ton neutre, s'efforçant d'égaler
son détachement. Je ne vous suivrai pas. Je ne tiens pas à me trouver à
votre merci, Lydia sous votre coupe et moi, sans moyen de faire valoir
mes droits.
— Qui vous dit que je chercherai à vous en priver ? Pourquoi ne me
faites-vous pas confiance ?
— Quelle raison aurais-je de tout abandonner entre vos mains ?
rétorqua Sophie sans l'ombre d'une hésitation. J'ai trop à perdre et le
jour où vous vous marierez...
— Por Dios ! Encore cette obsession ! Mais je ne veux pas me marier,
protesta Antonio, pas avant dix ans au moins ! Je chéris trop ma liberté !
— Eh bien le problème se posera dans dix ans ! Me retrouver privée de
Lydia, maintenant ou plus tard, c'est tout aussi insupportable ! Je l'aime
trop ! Vous comprendriez si vous l'aimiez seulement moitié autant que
moi !
Elle se détourna pour cacher les pleurs qui menaçaient. Antonio serra
les mâchoires. N'avait-elle pas raison, dans le fond ? Un risque existait
que sa future femme rejette l'enfant, ou veuille l'éduquer à sa façon...

Brutalement, il obligea Sophie à pivoter pour lui faire face.


— Venez déjeuner à l'hôtel avec moi, nous allons régler cela, fit-il
d'une voix sourde.
De nouveau, elle eut peur de sa confiance en lui, du masque
inébranlable qu'il affichait. Le ton un peu rauque de sa voix acheva de
la déstabiliser.
— Déjeuner n'est pas vraiment ce que vous avez en tête, lâcha-t-elle
tout à trac.
Un brusque sourire éclaira les traits altiers d'Antonio.

— Vous êtes très directe...

Il n'y avait dans son regard aucune trace de repentance et Sophie s'en
offusqua.
— Ne regrettez rien, je vous aurais déçue.
— Ça m'étonnerait...
Ses beaux yeux d'or sombre la jaugèrent un instant puis se perdirent
au loin, soudain pensifs.
— D'un point de vue purement spéculatif, reprit-il enfin, que seriez-
vous prête à concéder pour vivre avec Lydia ?
Elle fronça le sourcil.
— Tout. Elle est le centre de ma vie.
Il y eut encore un silence, lourd, oppressant. Sophie s'aperçut qu'elle
respirait difficilement. Le regard soutenu d'Antonio la déconcertait.
— Si le maintien de vos relations avec l'enfant était garanti, seriez-
vous prête à m'accorder ce que je demande ?
— Sauf si vous me demandez de tuer quelqu'un, répliqua
immédiatement Sophie.
Quelle curieuse question... Où voulait-il en venir ?
— Lydia a besoin d'une mère, reprenait Antonio. Donc il faut que je
me marie. D'autre part, j'aime ma liberté et je n'ai pas l'intention de
modifier ma vie... Là se trouve le cœur du problème. Mais si j'opte pour
un mariage de convenance, le problème n'existe plus. J'imagine une
union conclue pour cinq ou dix ans maximum, et terminée par un
divorce à l'amiable...

Il parlait avec une franchise qui l'étonnait lui-même. Jamais il n'avait


tenu pareil discours devant aucune femme. Sophie restait suspendue à
ses lèvres mais elle ne comprenait pas pour autant.
— Pourquoi me parlez-vous de ce projet ?
— Nous pourrions conclure un accord qui bénéficierait aux deux
parties, continuait pensivement Antonio. Bien entendu, la femme que je
choisirais ne devrait pas se faire d'illusion : je garderais toute liberté
d'aller où je veux, avec qui je l'entends.
— Vous parlez... d'un mariage blanc ? dit Sophie d'une voix
incertaine. Etes-vous en train de me proposer...
— Un contrat. Vous auriez tout à y gagner : Lydia, la sécurité
financière... Il faudrait être folle pour refuser.

Plus il y réfléchissait, plus Antonio était séduit par sa propre idée.


Troublé ou pas, il n'avait perdu aucune de ses facultés ! Cette solution
était proche de la perfection, étant donné les circonstances très
particulières auxquelles il était confronté. Evidemment, il faudrait
rédiger un contrat matrimonial méticuleux. Lui pourrait veiller aux
intérêts de l'enfant — sans s'impliquer personnellement — et sa
conscience serait tranquillisée. Depuis qu'il savait que Sophie ne pouvait
donner la vie, son esprit travaillait inconsciemment dans ce sens : lui
retirer l'enfant aurait été d'une intolérable cruauté.

Doña Ernesta allait peut-être trouver une telle union choquante... Mais
sa grand-mère avait du caractère, elle saurait s'adapter. La présence de
sa petite-fille au castillo lui deviendrait vite précieuse. Quant aux autres
— famille, relations —, s'ils n'étaient pas contents, tant pis ! Antonio était
assez individualiste pour s'en moquer. D'ailleurs, tous ceux qui avaient
rencontré Sophie au mariage avaient été charmés par sa spontanéité.
Doña Ernesta se chargerait de lui apprendre l'indispensable pour
évoluer dans la bonne société madrilène et au bout du compte, tout le
monde s'habituerait.
Sophie dévisageait Antonio, les yeux agrandis par un étonnement sans
borne. Il lui demandait sa main... Un mariage de convenance, car on
n'aurait pu imaginer deux personnes plus différentes qu'eux ! Et en
même temps... n'était-ce pas la solution rêvée pour la garde conjointe de
Lydia ? Elle en restait néanmoins sidérée : Antonio lui offrait son nom
pour le bien-être de Lydia et cette décision ne lui avait pas pris plus de
deux minutes !
— Dios mio ! Dites oui, qu'on puisse enfin quitter cette plage humide !
Sophie cligna des yeux devant cette impatience toute masculine.
Vous ne pouvez pas lancer une pareille bombe et vous attendre à ce
qu'on se décide en dix sec...

— Et pourquoi pas ? la défia Antonio, plantant dans ses yeux un


regard direct. Ne suis-je pas en droit d'attendre un « oui » enthousiaste
de la part d'une personne qui fait des ménages pour vivre et à qui j'offre
un billet pour le paradis?
Sophie rougit, presque gênée.
— Ce n'est pas si simple. Pour moi, ici, ce n'est pas l'enfer...
Antonio réprima un frisson. La grève déserte lui semblait glacée sous
son manteau de ciel gris. Les galets luisants crissaient désagréablement à
chaque pas.
— D'après mes critères, si.
— Evidemment, pour quelqu'un de riche et gâté...
— N'aimeriez-vous pas, vous aussi, être riche et gâtée ?
La voix d'Antonio avait la séduction de la soie. Doucement, il posa
une main au creux des reins de Sophie, la poussant vers le chemin du
retour.
— Je n'arrive pas à m'imaginer riche, confia Sophie d'une voix un peu
altérée. Gâtée, oui, je crois que j'aimerais bien... Mais vous n'êtes pas
sérieux.
— Mon offre est tout ce qu'il y a de plus sérieux, si vous en acceptez les
termes : durée déterminée et mari volage...

L'infidélité programmée... N'était-ce pas le contraire de ce que


représentait le mariage aux yeux de Sophie ? Pourtant, elle n'exagérait
pas quand elle se disait prête à tout pour garder Lydia. La tête lui
tourna. Elle avait peur mais, en même temps, une sorte d'excitation la
portait, faite d'étonnement, d'envie, de confusion...
Epouser Antonio tout en acceptant ses incartades ? C'était entièrement
contre ses principes mais il ne fallait pas considérer cette union comme
un vrai mariage. D'ailleurs, Antonio lui-même envisageait l'affaire
comme un simple «contrat». Un arrangement, qui ne lui coûtait pas
grand-chose et lui apporterait la tranquillité d'esprit. Mais Sophie y
gagnait Lydia, alors pouvait-elle vraiment blâmer Antonio d'agir dans le
sens de ses intérêts ?

— Je vous laisse jusqu'à ce soir pour vous décider, reprenait-il. Je vous


enverrai la limousine et vous me donnerez votre réponse à l'hôtel.
Parvenu en haut du chemin, Antonio avait fait signe au chauffeur
d'avancer. Ses yeux étaient froids et distants à présent, si différents du
moment où il l'avait embrassée ! Pour lui, ce baiser ne signifiait pas
grand-chose alors que pour elle... Rien qu'en y pensant, elle se sentait
chavirée. Tremblante, elle détourna le regard.
— A quelle heure ? demanda-t-elle d'un ton aussi détaché que possible.
— 20 heures.
— Je n'ai rien de chic à me mettre, prévint-elle.
— Aucune importance, nous dînerons dans ma suite.

Sophie comprit le message : tant qu'elle ne serait pas présentable, il


éviterait de s'afficher avec elle en public. Mais ne se montrait-elle pas
hypersensible en interprétant ainsi ses paroles ? Sa proposition était la
plus appropriée : si Lydia était fatiguée, la suite d'Antonio serait plus
confortable pour elle que la salle d'un restaurant. Il monta dans sa
limousine et la quitta sur un sourire, salut machinal qu'il aurait pu
adresser à n'importe qui. Et Sophie comprit qu'elle aurait tout donné
pour un vrai sourire, sincère, lumineux, qui lui soit réellement destiné.

Elle accomplit l'exploit de n'avoir qu'une demi-heure de retard


lorsqu'elle se rendit à l'hôtel d'Antonio le soir même. Etant donné son
emploi du temps, c'était une vraie victoire... Lydia était juchée sur sa
hanche, et elle la chapitra dans l'ascenseur.
— Rappelle-toi... Tu dois lui faire tout plein de sourires !
Le bébé fixa sur elle ses grands yeux bruns confiants tandis qu'elle
continuait :
— Il a horreur des cris, alors tiens-toi sage comme une image. Il ne faut
pas l'effrayer, tu sais, sinon, il te fuira comme la peste !

Un maître d'hôtel stylé l'introduisit dans la suite d'Antonio. A lui seul,


le salon était plus grand que sa caravane et Sophie, pleine d'admiration,
laissa son regard vagabonder sur la fabuleuse décoration tandis que le
maître d'hôtel, après lui avoir offert un fauteuil, allait prévenir Antonio.
Ce dernier ne fut pas long à apparaître et quand elle le vit franchir le
seuil de sa chambre, Sophie éprouva un curieux mélange de
soulagement et de tension.
— Désolé de vous avoir fait attendre, Sophie... J'étais au téléphone
pour affaires.
— Oh, ce n'est rien...
— Pour moi, si. J'ai un grand respect des bonnes manières. La
ponctualité, par exemple, glissa-t-il avec un regard entendu, me paraît
une vertu cardinale.
— Dans ce cas, rétorqua Sophie avec bonne humeur, nous allons très
mal nous entendre ! J'ai beau me presser, il y a toujours quelque chose
qui me retient et j'arrive invariablement en retard partout !
— Une meilleure organisation réglera ce problème.

Et comment comptait-il « organiser » le bébé ? Cet homme n'avait


aucune idée des contingences pratiques, songea Sophie en souriant.
— Voudriez-vous prendre Lydia dans les bras ? Il faut lui sourire et lui
parler. Elle adore les contacts, vous savez...
Elle s'avança pour lui donner l'enfant et fit de son mieux pour ignorer
le raidissement d'Antonio à son approche.
Il ne pouvait détacher ses yeux de Sophie. Elle était gracile comme un
faon et presque douloureusement jeune avec ses gestes vifs
d'adolescente. Sa veste de velours usée, bordée de fausse fourrure, lui
donnait l'air d'avoir seize ans. Il aurait voulu la protéger... et se
demanda bien pourquoi : n'avait-elle pas su, jusqu'à présent, se sortir
seule de conditions hasardeuses ? Avec un sourire timide, elle lui mit
l'enfant dans les bras.

Pour la première fois,- Antonio regarda vraiment la fillette. Elle était


plutôt jolie avec son visage de poupée aux grands yeux sombres et ses
boucles brunes d'une douceur surprenante. Rien de Pablo dans ses
traits, cependant. On aurait dit... une Sophie miniature, à l'exception de
ses cheveux foncés. Son téléphone portable se mit soudain à sonner et la
petite tressaillit. Antonio jeta un regard alarmé à Sophie... L'instant
d'après, Lydia huilait ! En toute hâte, Antonio la confia à sa tante et prit
l'appel.
— Désolé...

Sophie calma Lydia pendant qu'Antonio arpentait la pièce, parlant


dans une langue qu'elle ne connaissait pas, du portugais sans doute. De
sa main libre, il accentuait ses arguments avec une assurance qu'elle
jugea irrésistible. Son visage sculptural reflétait une intense
concentration et Sophie se promit qu'un jour, il la regarderait ainsi.
Comme si elle avait réellement de l'importance pour lui... Soudain, elle
rougit de sa propre audace. D'où tirait-elle des aspirations aussi peu
réalistes ? Elle était ici pour conclure une affaire, rien d'autre ! C'était
pour le bien de Lydia qu'elle accepterait d'épouser Antonio. Il aurait
vraiment fallu être idiote pour nourrir des idées romantiques à l'égard
d'un homme qui prévoyait d'être volage ! Le maître d'hôtel était revenu,
apportant un transat pour bébé dans lequel elle installa Lydia, lui
donnant un hochet pour l'occuper. Il était suivi de deux serveurs qui
dressèrent une table ronde, drapée d'une nappe damassée et ornée d'un
bouquet. Antonio termina son appel alors que les hors-d'œuvre étaient
disposés sur la table.
—Vous êtes un homme occupé..., fit remarquer Sophie en s'asseyant en
face de lui.
— Généralement, oui, et j'aime aller droit au but pour ne pas perdre un
temps que j'estime précieux. Alors ? Votre réponse ? enchaîna-t-il à
propos.
— Comme vous vous en doutez, j'accepte mais à deux conditions.
Tout en parlant, elle ouvrait le sac matelassé qui contenait les affaires
de Lydia et lui donnait un biscuit à mâchonner.
— Des conditions ?
— Tout d'abord, je veux un vrai mariage. Rien d'extravagant mais une
belle cérémonie, quelques invités et puis une robe pour moi, et des
photos de nous deux, que cela ressemble à un jour de fête. Je ne veux
pas que Lydia puisse deviner qu'il s'agit d'un arrangement.
— Elle n'a que six mois, fit observer Antonio.
— Elle ne les aura pas toujours. Et je ne veux pas qu'elle se sente un
jour redevable envers moi. Si elle comprenait que je vous ai épousé
pour assurer son bien-être, elle pourrait s'en vouloir...
— Pourquoi donc ?

Il l'interrogeait presque durement, étonné de ne pas comprendre. D'où


Sophie tirait-elle ces raffinements de sensibilité ? Quelle honte y avait-il
à agir pour le bien d'un enfant ?
— Je ne me rappelle que trop ce que j'ai ressenti, expliqua Sophie, le
regard assombri, quand j'ai compris, encore petite, que pour les adultes
de mon entourage, je n'étais qu'un fardeau... Je ne veux pas qu'elle
ressente cela...

Antonio réalisa que ses propres prévisions se trouvaient prises en


défaut. Il n'avait pas envisagé cet aspect des choses, mais il était évident
qu'il faudrait en passer par là : une vraie cérémonie s'imposait, sous
peine de prêter le flanc aux soupçons. Et il n'en était pas question. Pour
tous, il devait s'agir d'un vrai mariage. Les apparences comptaient, pas
tant pour lui que pour sa famille.
— Vous aurez ce que vous désirez, du moment que la cérémonie se
déroule discrètement. L'autre condition est... ?
Sophie mordilla nerveusement sa lèvre inférieure.
— Que vous tentiez d'être un vrai père pour Lydia.
Antonio se rejeta en arrière et darda sur elle un regard brûlant
d'indignation.
— De quel droit vous permettez-vous de me faire la leçon ?
Sophie avait pâli mais elle ne céda pas.
— Vous savez bien qu'il ne s'agit que d'un contrat pour vous. Mais
Lydia n'aura qu'un père ! Alors faites un effort !
— Le contrat ne concerne que les relations entre vous et moi. Je refuse
de négocier quoi que ce soit concernant ma nièce, rétorqua Antonio avec
hauteur. Bien entendu, je remplirai toutes mes obligations envers elle.

La suite du repas arrivant, la présence de tiers les obligea à


s'interrompre. Sophie gardait un silence blessé. Quand les serveurs se
furent retirés, Antonio reprit :
— Je ne m'excuserai pas. Vous vous êtes montrée insultante. Moi aussi,
j'ai des conditions, d'ailleurs. Vous devrez signer un contrat de mariage.
Inexplicablement, Sophie afficha un large sourire. D'un air soudain
ravi, elle s'exclama :
— Comme une star d'Hollywood ? Vous êtes riche à ce point- là? C'est
fou!
— Le contrat établira les dispositions financières qui...
— Vous pouvez bien y mettre ce que vous voulez, coupa Sophie d'un
ton léger. Je n'ai rien : qu'aurais-je à perdre ?
Antonio se sentit vexé d'une telle insouciance. Heureusement qu'il
était là pour penser à tout ! Lydia s'était mise à geindre et Sophie la prit
sur ses genoux, mangeant d'une seule main, sans se douter combien
Antonio admirait la dextérité dont elle faisait preuve avec l'enfant.
Tranquillisée, la petite ferma les yeux et glissa doucement dans le
sommeil. Comment Sophie s'y prenait-elle? Elle valait à elle seule une
armée de gouvernantes... Antonio se congratula sur la sagesse de sa
décision. Privée de sa tante, Lydia aurait constitué un fardeau explosif !
— Si vous le souhaitez, nous laisserons nos avocats discuter les termes
du contrat, reprit-il.
Sophie leva sur Antonio un œil amusé.
— Parce que vous imaginez que j'en ai un ?
— Je vous en trouverai. C'est la règle.
Sophie ne l'écoutait plus. Elle le dévisageait pourtant, admirant la
symétrie parfaite de ses traits bronzés. Son regard se fit rêveur...
— Parions plutôt de ma robe. Comment la souhaiteriez-vous ?
murmura-t-elle.
— Je ne voudrais pas me montrer brutal mais dois-je vraiment avoir
un avis sur la question ?

La bulle de bonheur dans laquelle Sophie s'était évadée un instant


éclata et ses joues se mirent à la brûler. La réalité faisait mal, elle était
humiliante mais c'était la seule chose que comprenait Antonio.
— Vous rougissez comme une écolière, se moqua Antonio.
Sophie repoussa son assiette. Elle n'avait plus faim. Quelle idée d'avoir
posé une question aussi stupide ! Pourquoi s'intéresserait-il à sa tenue
puisque pour lui, ce mariage n'était qu'une affaire de convenance ? Elle
s'en voulut de sa naïveté et répliqua d'un ton acerbe :
— Ne vous y trompez pas, cela fait longtemps que j'ai cessé de l'être
Puisque nous sommes ici pour affaires, énoncez donc les autres
conditions du contrat !
— Respect mutuel et coopération, querida, murmura Antonio d'une
voix de velours, emplissant leurs verres d'un vin d'Espagne couleur
rubis.
Il porta un toast :
—A nous...
Sophie n'avait aucun mal à y voir clair. Antonio était noble, riche et
puissant; elle pas. Il consentait à l'épouser, ce pourquoi elle devrait se
montrer éternellement reconnaissante en se pliant à ses moindres
désirs. C'était là ce qu'il appelait coopération !

Elle embrassa Lydia dont la tête dodelinait sur sa poitrine. L'enfant


s'abandonnait, confiante, et Sophie se reprocha son excessive fierté. Si
Antonio était prêt à assurer l'avenir de Lydia, il méritait vraiment sa
gratitude. En dépit de tout…
5

— Très coloré... C'est assez inhabituel, hasarda Norah, dubitative.


Le jour du mariage était arrivé. Comme Sophie entendait que ce jour
reste unique dans son existence, elle voulait en profiter au maximum.
Refusant de se laisser démoraliser par la perplexité de son amie, elle
virevolta, ravie de voir les pans de sa robe tournoyer autour d'elle. Ses
pieds étaient chaussés de fins escarpins de cuir rose, aux talons
vertigineusement hauts. Pour une fois dans sa vie, Sophie pouvait
s'adonner au plaisir de porter une tenue dernier cri... Elle qui adorait la
mode, elle n'avait jamais eu d'argent à y consacrer. Cette fois, elle avait
pu se rattraper et de plus, sans faire de folies car elle n'avait pas même
épuisé l'allocation fournie par Antonio ! Pour ne pas provoquer son
ironie, elle avait soigneusement choisi une robe éloignée des canons
traditionnels : pas de blanc, mais du rose, une coupe audacieuse qui
dégageait son dos et, pour couronner le tout, pas de voile mais un petit
bibi à plumes d'une impertinente couleur fuchsia. Antonio ne pourrait
pas l'accuser de romantisme exagéré !

Depuis qu'ils étaient convenus de leur mariage, trois semaines s'étaient


écoulées, durant lesquelles elle ne l'avait pas revu. Mais tout n'était-il
pas décidé? Norah Moore, elle, ne cachait pas son inquiétude au sujet
d'une telle union.
— Déride-toi ! lui enjoignit Sophie, voyant le pli soucieux qui barrait
son front. Cela va être une belle journée pour Lydia et moi.
— Epouser cet homme pour le bien de Lydia me paraît une erreur,
grommela son amie. Si j'avais pu imaginer...
— Qui l'aurait pu ? répondit Sophie d'un ton léger. Mais c'est la
meilleure solution pour que je reste dans la vie de Lydia. Je craignais
qu'Antonio ne finisse par m'écarter,..
— N'est-il pas réputé digne de confiance ?
— Aucun homme n'en est digne, et surtout pas lui !
Norah fronça les sourcils.
— Ne juge pas tous les hommes d'après ton père, ma chérie. Je suis
certaine qu'il aurait préservé tes droits même sans que tu l'épouses. Il
n'est pas trop tard pour renoncer, d'ailleurs... Je ne vois rien de bon pour
vous deux dans cette union.

Sophie lui jeta un regard stupéfait. Pourquoi sa vieille amie mettait-


elle tant d'obstination à la dissuader ?
— Qu'est-ce qui te permet un tel pronostic ?
Norah rougit et se détourna en grommelant une phrase indistincte.
Sophie décida de ne pas la tourmenter par ses questions : Norah avait
sans doute trop de pudeur pour reconnaître que son amie allait lui
manquer et peut-être aussi espérait-elle que, un jour, elle changerait
d'avis au sujet de son fils Matt... Bien que ne l'ayant jamais encouragé,
Sophie se sentait coupable envers lui. A l'approche du mariage, il
affichait une mine de plus en plus défaite et un air de dignité stoïque à
fendre le cœur.
— Pense à Lydia, reprit Sophie d'un ton plus doux. Elle va bénéficier
d'une excellente éducation comme... une vraie fille de riche ! Je n'aurais
jamais pu lui apporter cela et je crois que Belinda le souhaitait pour elle.
— Oui, sans doute, déclara pensivement Norah. Je ne devrais pas
gâcher ta fête avec mon pessimisme, excuse-moi.

Quarante minutes plus tard, la limousine d'Antonio les déposait


devant l'église. Sophie fut surprise du nombre de personnes qui
s'amassaient devant le porche. Antonio ne désirait-il pas une cérémonie
discrète ?

Le chauffeur lui ouvrit la porte. Norah était déjà sortie avec Lydia dans
son couffin. Sophie mit à peine le pied à terre qu'elle fut entourée d'une
nuée de journalistes. Des questions fusaient de toute part, des appareils
photo la mitraillaient.
— Votre nom ?
— Que pensez-vous d'un mariage si soudain ?
— Amie de la mariée ou du marié ?
Norah s'interposa.
— C'est elle la mariée, déclara-t-elle d'une voix bougonne. Laissez-nous
en paix, vous voyez bien qu'il y a un bébé avec nous !
— C'est vous, Sophie Cunningham ? lança un des photographes,
éberlué.

Sophie acquiesça avec un rire nerveux, et profitant de la stupeur


générale, elle se glissa dans l'église en compagnie de Norah.
Le vieux prêtre l'accueillit chaleureusement et comme Norah se
chargeait de Lydia, Sophie, le cœur battant, prit le temps d'examiner les
lieux. Le temps était inhabituellement radieux et la chapelle gothique
était baignée de soleil. Les rais jouaient sur les vitraux, projetant des
taches de couleurs vives qui dansaient sur la nef. Antonio se tenait
devant l'autel, accompagné d'un homme de stature plus petite, sans
doute son avocat. Il était tellement beau en costume sombre, exsudant
cette élégance discrète qui faisait toute sa distinction... Sophie en eut le
souffle coupé.

Tremblante, elle s'avança. Elle aurait tout donné pour qu'il lui adresse
un sourire ou un regard appréciateur... Rien de tel ne se produisit. Ces
trois dernières semaines, ils n'avaient échangé que des appels
téléphoniques, brefs et distants, pour régler des points de détail. Et
aujourd'hui, Antonio était venu finaliser le contrat... Qu'espérait-elle
d'autre ?

Le prêtre entama la bénédiction nuptiale et ils échangèrent leurs


consentements, elle d'une voix inégale due à la gravité du moment et
lui, d'un ton calme, incroyablement posé. Il glissa l'anneau à son doigt
sans l'ombre d'une hésitation.

Pourtant, malgré les apparences, Antonio maintenait à grand-peine sa


colère : d'où sortait donc cette armée de paparazzi ? Lui qui voulait un
mariage discret ! Sa famille évitait comme la peste ce genre de
publicité... Qui avait donc parlé ? Un membre du personnel de l'hôtel ?
Un de ses employés ? Celle qu'il venait d'épouser ? Belle mariée, en
vérité ! Il s'attendait à la voir parée d'une robe blanche, revêtue d'un
long voile de tulle ou de dentelle... Bizarrement — et sans vouloir
s'interroger sur l'étrangeté de ce fantasme —, il avait pris plaisir à
imaginer Sophie tout en blanc à son bras. Voilà qu'au contraire elle était
apparue vêtue de cette création extravagante, et rose de surcroît... Son
bibi emplumé remportait à lui seul le prix de l'insolence. Jamais
Antonio n'avait vu tenue moins appropriée mais c'était bien sa faute.
Quand elle lui avait demandé son avis, il avait botté en touche. Il était
puni par où il avait péché...

Les derniers vœux prononcés, ils redescendaient la nef lorsque Norah


les arrêta, appareil photo en main.
— Ne bougez plus ! intima-t-elle.
Antonio plongea son regard dans les yeux verts de Sophie, mystérieux
comme les profondeurs de l'océan. Ils étaient embrumés... Etait-ce
l'ombre portée des plumes de son chapeau qui donnait cette impression
? Cet invraisemblable chapeau rose dont le ton s'assortissait si bien à la
couleur de sa bouche, admit Antonio presque à regret...

Désolée, murmura-t-elle d'un ton penaud, lui agrippant le bras pour se


hausser jusqu'à son visage, mais il vous faut boire le calice jusqu'à la
lie... Faites semblant de m'embrasser, c'est pour l'album de photos que
Norah et moi composerons pour Lydia.

Antonio prit sa nuque, refermant les doigts sur ses boucles couleur
caramel, lui renversa la tête et, tel un oiseau de proie, fondit sur sa
bouche pour un baiser exigeant. Surprise, elle tressaillit. Rien ne l'avait
préparée à pareille démonstration et une onde de plaisir la submergea.
Antonio était bien un Rocha, se dit-elle avec un sursaut de bonne
humeur ! Et il faudrait qu'elle s'habitue : chez lui, on ne se pliait pas aux
ordres, on les donnait...
Il dardait sa langue en elle, conquérant, et une insoutenable douceur
s'insinuait en Sophie. La tête lui tournait. Pour garder l'équilibre, elle
noua les bras autour de sa nuque et lorsqu'il libéra ses lèvres, elle dut
s'abriter un instant au creux de son épaule pour reprendre son souffle. Il
l'écarta doucement, dans un tonitruant silence peuplé des battements de
son cœur. Norah les contemplait, bouche bée.

Rouge d'embarras, Sophie ne savait où regarder. Comment avait-elle


pu se laisser aller, oublieuse du lieu et des circonstances ? Antonio, lui,
ne semblait pas en éprouver le moindre scrupule et très naturellement,
la présenta à son avocat avant que celui-ci, ayant signé le registre, ne se
retire en offrant les traditionnels vœux de bonheur. Un autre homme
s'approchait, appareil photo en bandoulière. Il se présenta comme le
photographe officiel recruté par Antonio et demanda quand allait
commencer la séance de pose.
— J'ai bien peur qu'elle ne soit annulée, décréta Antonio d'un ton sans
réplique. La présence des paparazzi à l'extérieur nous empêchera d'y
procéder.
Sophie émergea du brouillard de honte où elle se morfondait.
— Vous ne pouvez pas annuler les photos ! s'exclama-t-elle, déconfite.
— Je peux faire exactement ce qui me plaît, murmura Antonio à son
oreille. Au fait, tutoie-moi, tu es ma femme, dorénavant... Et si c'est toi
qui as convoqué la presse, tu en seras pour tes frais. Nous allons sortir
par la sacristie pour les éviter...
Sophie secoua la tête, toute confuse.
— Ces gens sont des reporters ? Mais pourquoi les aurais-je convoqués
? En tout cas, on ne peut pas annuler les photos ! S'ils te dérangent,
conclut-elle d'un ton décidé, je vais aller leur dire leur fait et les chasser
d'ici !

Antonio n'eut que le temps de la retenir. Ce petit bout de femme d'un


mètre soixante à peine recelait le pouvoir explosif d'un tonneau de
dynamite ! Il imagina les gros titres sur la marquise de Rocha s'en
prenant à une bande de paparazzi au sortir de l'église... Il lui vint à
l'esprit qu'avoir épousé Sophie dans le but de préserver sa tranquillité
était peut-être une vision optimiste des choses.
— Mais nous ne pouvons pas les laisser gâcher la journée, tempêtait
Sophie. Il nous faut des photos !
Antonio se sentit acculé. Sophie luttait pour se dégager. Il lui fallait
trouver une solution, et rapidement.
— Très bien. Pas ici. Nous utiliserons le jardin de l'hôtel.
Sa concession à la paix conjugale fut immédiatement récompensée :
Sophie se jeta à son cou.
— Merci ! Merci ! C'est tellement important pour moi !

Norah s'avança pour prendre congé et leur confier Lydia, qui dormait
à poings fermés dans son couffin. En embrassant Sophie, elle lui glissa à
l'oreille:
— Quand nous avons parlé du mariage, tu aurais pu me dire que vous
deux... Enfin, ce baiser m'a mise au courant !
Sophie se trémoussa, rougissante.
— Ce n'est pas ce que tu crois, Norah…
— C'est très bien, en tout cas. Exactement ce qu'il te faut. Et ce sera bon
pour mon Matt de te voir mariée. Il a passé sa vie à te contempler
comme un chiot en mal d'affection, maintenant, il va falloir qu'il prenne
son avenir en main !
Antonio interrompit les effusions. Leur avion les attendait et il avait
hâte de mettre le cap sur l'Espagne, à présent que les formalités étaient
accomplies. Après les ultimes embrassades, Sophie le suivit dans la
limousine où le chauffeur avait déjà installé Lydia.

Emue de quitter son amie, Sophie réfléchissait au tournant que prenait


son existence lorsqu'elle se remémora l'accusation d'Antonio. Elle se
tourna vers lui, courroucée.
— Pourquoi pensais-tu que j'avais prévenu les reporters ? Je
n'imaginais même pas que ta vie pouvait les intéresser !
Antonio garda un mutisme prudent.
Agacée, Sophie lui coula un regard de biais.
— Tu ne comptes pas t'excuser ?
— Si je t'ai mal jugée, je m'en excuse...
— Si ? Tu n'en es pas certain, alors ?
— Il me reste à découvrir qui est responsable de cela, lui opposa
Antonio d'une voix de velours, d'autant plus douce qu'il était décidé à
ne rien céder.
— Eh bien, je n'y suis pour rien, affirma Sophie, se drapant dans sa
dignité. En outre, je te préviens que nos relations ne prendront pas une
tournure très amicale si tu continues à m'accuser de méfaits que je n'ai
pas commis !
Antonio s'adossa tranquillement dans le coin de la banquette de cuir
pour mieux profiter du spectacle. Il adorait voir Sophie vibrer
d'émotion. Dans son entourage, cette capacité à éprouver des
sentiments aussi intenses était rarissime... Il lui semblait avoir devant
lui un stradivarius dont il pouvait tirer les accords les plus exaltants. Il
n'allait pas s'en priver.
— Qui dit qu'il nous faut être amis ? la titilla-t-il.
— Mais... Quelle question ! Nous somme mariés, non ?
— Depuis quand le mariage et l'amitié vont-ils de pair ? poursuivit
Antonio, persifleur. J'ai toute une lignée d'ancêtres pour témoigner
qu'on peut cohabiter en se détestant !

Sa déclaration eut le résultat escompté. Sophie se tut, mais il la sentait


bouillir. L'étudiant à travers ses longs cils noirs, Antonio buta une fois
encore sur le mystère de son charme. Il était irrésistiblement attiré par
elle et son esprit d'analyse ne parvenait à lui fournir aucune explication.
Ce n'était pas seulement la passion qu'elle mettait à toute chose... Aussi
étrange que cela soit, il devait admettre que Sophie était incroyablement
sexy.

Ceci, au moins, pouvait s'expliquer rationnellement et Antonio se mit


en devoir d'y procéder. Son extravagant bibi lui parut soudain l'essence
même de la féminité. Sa robe, qu'il aurait qualifiée d'offense au bon goût
sur toute autre qu'elle, accentuait délicatement sa grâce, et le tissu fluide
bougeait à chacun de ses gestes. Le décolleté ne laissait qu'entrevoir la
naissance de ses seins, qu'elle avait ronds et pleins, bien plus que sa
petite taille ne l'aurait donné à penser. Le bustier ajusté les révélait dans
toute leur splendeur et à ce point de sa réflexion, Antonio s'aperçut que
sa libido n'y était pas insensible... Sophie, inconsciente de l'intérêt dont
elle faisait l'objet, se rencogna contre les coussins et son mouvement
découvrit une jambe bien galbée, qui se terminait par une exquise
cheville et un pied menu, enchâssé dans un berceau de cuir rose à
cambrure vertigineuse. Soudain, Antonio la voulut avec une sauvagerie
qui le sidéra. Il n'avait pas pour habitude de prendre les femmes à
l'arrière des voitures et n'en avait généralement aucune envie. Mais cette
fois... Il lui fallut un véritable effort de volonté pour se détourner d'une
telle idée.
— C'est peut-être ainsi dans votre famille, rétorqua Sophie, suivant le
fil de leur conversation. Pablo, lui, s'est montré cruel envers Belinda.
Sache-le, je ne m'accommoderai pas d'un pareil traitement
— Cruel ? s'étonna Antonio, fixant sur elle son regard d'or sombre.
— Tu ne le savais pas ? Il a sapé toute sa confiance en elle, à force de la
critiquer devant les autres.
— Je ne suis pas mon frère, établit Antonio d'une voix soigneusement
contrôlée. Et je déteste lui être comparé.

Sophie rougit. Elle n'était pas d'humeur à se montrer aimable envers


Antonio mais que cela lui plaise ou non, cet homme était un prince en
regard de son scélérat de frère.
— Vous ne vous ressemblez pas, admit-elle presque à contrecœur. Il ne
se serait jamais occupé d'une nièce s'il n'avait pas eu d'argent à y gagner.

L'arrivée à l'hôtel interrompit leur discussion et l'on procéda aux


photos en plein air, après que Sophie eut confortablement installé Lydia
sous un parasol. Le jardin fournissait un décor splendide, le soleil était
de la partie et pourtant, le photographe s'arrachait les cheveux. Jamais il
n'avait eu clients plus difficiles : pour de nouveaux mariés, ils refusaient
obstinément d'avoir l'air heureux ! Sophie ne se détendait que lorsque
Lydia était photographiée avec elle et se raidissait comme un piquet
lorsque Antonio, pressé par le photographe, acceptait de l'enlacer !
— Si monsieur le marquis veut bien sourire à sa femme, suggéra le
photographe d'une voix hésitante.
Antonio plaqua une sorte de grimace sur son visage, qui lui valut une
repartie agacée de Sophie.
— Pas la peine de te forcer !
L'incident mit fin à la séance de photos...
D'ailleurs, il était temps de se rendre à l'aéroport.

Le silence régna pendant le trajet, hostile et oppressant. Sophie se sentait


triste et en colère, humiliée même, sans véritablement savoir pourquoi.
Antonio reçut un coup de fil outragé d'une ancienne maîtresse qu'il dut
remettre promptement à sa place en lui confirmant la rupture définitive
de leur relation. Qu'avaient- elles donc toutes à se liguer contre lui de
cette façon ? Lui qui n'épargnait aucun effort pour se conduire en
gentleman !

A l'aéroport, les époux se séparèrent quelques instants et Sophie se


rendit aux toilettes pour changer Lydia. Elle avait à peine remis la
grenouillère du bébé qu'elle entendit son nom énoncé par le haut-
parleur. Elle remballa en toute hâte les affaires de sa nièce et se précipita
dans le hall réservé aux VIP. On n'appelait par haut-parleur qu'en cas
d'urgence... Que se passait-il donc ? Presque angoissée, elle déboucha en
vue de l'accueil et l'inquiétude fit place à l'étonnement. Un homme
jeune, puissamment bâti et dont elle connaissait bien la silhouette,
attendait patiemment son arrivée...
— Matt... que fais-tu là ? interrogea-t-elle.

Matt Moore devint cramoisi. Peu éloquent d'habitude, il se trouvait


cette fois paralysé par la timidité. Il balbutia une phrase inaudible en
tendant comme un automate le bouquet qu'il dissimulait derrière son
dos.
— Oh, Matt, comme c'est gentil...
Sophie n'en revenait pas qu'il ait osé la faire demander, lui d'un
naturel si timoré ! Elle accepta les fleurs de bonne grâce, tandis qu'il
marmonnait :
— Reviens nous voir à l'occasion, promis ? Et prends bien soin de toi.
— Tu as fait tout ce chemin pour me dire cela ?

Sophie se trouva émue aux larmes. Matt était touchant de fidélité,


alors même qu'aucun espoir ne lui était plus permis. Elle posa la main
sur la sienne et la serra très fort. Comme si ce geste libérait son audace,
Matt la saisit aux épaules et déposa un baiser appuyé sur ses lèvres
closes. Cela n'avait duré qu'un instant... Déjà, il était parti, de sa
démarche chaloupée de gros ours. Sophie avait frémi au déplaisant
contact de ses lèvres mais elle n'avait pas le cœur de lui en vouloir. Ce
serait la seule consolation qu'elle pourrait lui accorder...
Antonio avait entendu appeler sa femme. Il fit irruption dans le hall à
l'instant où Matt embrassait Sophie et se sentit trahi : la nouvelle
marquise de Rocha se laissait embrasser en public et essuyait ses yeux
au départ d'un inconnu ! Il lui fallut une volonté de fer pour maîtriser la
rage qui bouillonnait en lui. Bien entendu, cette union n'était qu'un
contrat mais ils venaient juste de le conclure, por Dios !
Il marcha droit sur Sophie. Elle tressaillit en le voyant.
— D'où viens-tu ?
— J'ai entendu appeler ton nom. Et j'arrive pour te voir dans les bras de
ce gros balourd !

De quel droit parlait-il ainsi du plus gentil garçon que la terre ait porté
? Etait-il jaloux de ses prérogatives ? Sa réaction irrita Sophie. Il avait
bien précisé que la fidélité ne faisait pas partie de ses obligations...
D'ailleurs, il suffisait qu'il aborde un lieu public pour que toutes les
femmes se tournent vers lui, attirées comme par un aimant. Comptait-il
lui interdire tout contact avec un homme ? C'était injuste et elle sentit
qu'elle le détestait. Elle lui en voulait d'être beau, de lui faire autant
d'effet, d'être devenu son mari avec la même désinvolture que s'il
accomplissait une formalité sans importance. Elle qui avait commencé la
journée sur un petit nuage ! Il ne lui avait épargné aucune occasion de
redescendre sur terre...
— Il s'agit d'un vieil ami, fit-elle, haussant les épaules et s'efforçant au
calme. Il venait me dire au revoir.

Les pleurs piquaient ses paupières mais, cette fois, ce n'était plus
l'attendrissement qui les provoquait Elle avait épousé l'homme le plus
insupportable qui pût exister, et s'apprêtait à quitter pour lui pays et
amis... Ne pouvait-il au moins arrêter un instant de la soupçonner ?
Il lui lança un regard noir, visiblement peu convaincu.
— Nous en reparlerons, gronda-t-il. A présent, si tu veux bien te
dépêcher, notre avion attend...
— Mais il faut nourrir Lydia ! Les avions peuvent toujours attendre,
pas les bébés !
Antonio leva les yeux au ciel alors qu'elle s'installait sur une des
confortables banquettes du salon VIP et commençait à déballer petit pot
et cuiller. Son agacement irrita profondément Sophie : croyait-il que les
bébés pouvaient sauter un repas ? A le voir soupirer, on aurait cru que
nourrir un enfant en public était le comble du mauvais goût II allait
devoir s'habituer à cela comme au reste !

En s'occupant de Lydia, Sophie s'aperçut qu'elle-même mourait de


faim. Antonio comptait-il l'affamer pour lui montrer qui était le maître ?
Elle enragea. Pourquoi fallait-il qu'elle dépende de son bon vouloir ?
Sophie lui jeta un regard noir, tout en imaginant leur tête-à- tête dans
l'avion... Merveilleuse façon de conclure une journée de mariage riche
en déceptions !

Le jet privé les attendait et Sophie oublia un instant son humeur


devant le luxe incroyable des aménagements. Au fond du jet, un
compartiment repos était équipé d'un sofa et à côté, on avait disposé un
petit lit pour Lydia. Sophie y borda sa nièce et jeta un coup d'œil au
confortable sofa. Combien de femmes l'avaient partagé avec Antonio ?
Elle se mordit les lèvres, les yeux soudain pleins de larmes, et s'étonna
du brusque chagrin qui lui serrait le cœur.

A l'avant, Antonio contemplait d'un œil morne le fond d'un verre de


whisky. Il était rare qu'il s'adonne aux vertus apéritives de l'alcool, mais
cette fois il avait besoin d'un remontant. Le statut conjugal était pire
encore que ce qu'il imaginait. Il se doutait que cela n'aurait rien de drôle
mais de là à voir sa femme enlacer un autre homme deux heures après
lui avoir passé au doigt l'anneau matrimonial !

Il sentit bouillir en lui une rage primitive, élémentaire, celle d'un


homme dont on défiait tout à la fois l'honneur et la virilité.
Il revit les yeux de Sophie, deux joyaux brillants de larmes alors qu'elle
serrait pathétiquement le petit bouquet qu'on venait de lui offrir. Ce
gorille arrivait donc à lui tirer des larmes ! Il se souvenait l'avoir croisé
chez Norah Moore quand il cherchait la caravane de Sophie, et à
première vue, l'homme était plus doué pour les grognements que pour
la parole. Etait-ce cela qui séduisait la marquise de Rocha ? se demanda-
t-il en avalant rageusement son whisky. Fallait-il grogner pour émouvoir
son visage d'ange ? Une brute pouvait avoir certains avantages au lit ! Il
reposa si brutalement son verre de cristal que le fond se lézarda...

A sa connaissance, aucune femme de la lignée des Rocha n'avait


jamais commis d'infidélités, bien qu'au fil des siècles quelques décès
suspects se soient produits... La mort avant le déshonneur. Pour la
première fois, Antonio plaignit ceux de ses ancêtres qui avaient dû partir
pour des chevauchées lointaines, laissant de jeunes et belles femmes au
château... Et pour lui, que se passerait-il quand il partirait en voyage
d'affaires ? Antonio blêmit. Une nouvelle et horrible dimension venait
de s'ajouter à l'image peu reluisante qu'il se faisait du mariage. Quelles
précautions allait-il falloir prendre pour éviter cela ?

Quand il releva les yeux, Sophie était devant lui. Il se leva


immédiatement, avec la détermination d'une panthère prête à bondir sur
sa proie mais Sophie l'ignora superbement et alla s'asseoir sans lui
accorder un regard.
Décidée à ne lui donner aucune prise, elle s'empara ostensiblement
d'un magazine et tenta d'oublier sa faim. Plutôt tomber d'inanition que
demander quoi que ce soit !

Fasciné malgré lui par la façon dont elle mordillait sa lèvre rose en
parcourant le magazine, Antonio se demanda comment elle pouvait
afficher une aussi tranquille assurance après l'avoir bafoué en public.
— Quelles explications peux-tu fournir pour la scène de l'aéroport ?
lança-t-il tout en arpentant la cabine.
— Matt m'a apporté des fleurs, répondit Sophie sans la moindre gêne.
Un cadeau d'adieu. Cela tombait bien, tu ne m'en as pas offert pour
notre mariage...
Elle gardait les yeux sur sa lecture, comme si tout ceci n'avait aucune
importance.
— Pourrais-tu me regarder quand je te parle ? explosa Antonio.

Sophie tourna la page avec lenteur, sans obtempérer. Antonio éveillait


en elle un instinct rebelle dont elle n'avait pas eu précédemment
conscience. Il suffisait qu'il lui parle sur un ton un peu trop autoritaire
ou hausse un sourcil supérieur pour lui donner envie de hurler. Elle qui
était le calme incarné quand il s'agissait de s'occuper de Lydia, elle
devenait un vrai volcan en sa présence !
Provoqué au-delà de toute expression, Antonio s'approcha d'elle, lui
arracha le magazine et le jeta au fond de la cabine.
— Parfait, commenta froidement Sophie. Voilà que tu ajoutes le
rudoiement à tes autres défauts...
Antonio lui jeta un regard incrédule.
— Quels autres défauts ?
— Oh, des tas d'autres, que je préfère passer sous silence à moins que
tu n'aies toute la soirée pour écouter ! Le dernier étant de me laisser
mourir de faim...
— Que vas-tu chercher là ? Dans cinq minutes, on va nous apporter un
plateau...
— Je n'ai rien avalé depuis ce matin, figure-toi ! lui jeta Sophie,
furieuse de le voir établir sa bonne foi avec autant d'aisance. Du
moment que tu n'avais pas faim, je pouvais toujours attendre !

Antonio tenta de ne pas remarquer combien la colère accentuait la


brillance de ses yeux et répliqua froidement :
_La seule raison pour laquelle nous n'avons pas déjeuné, c'était ta
précieuse séance photo et le détour par l'hôtel qu'elle nous a imposé. Je
te l'aurais expliqué si tu n'avais pas boudé comme une petite fille !

— Je ne boude pas !
— Je ne sais pas comment tu te comportes habituellement, mais cette
fois tu boudais, l'informa Antonio, se demandant comment elle réagirait
s'il fermait son impétueuse bouche rose d'un baiser. Et si cette scène
ridicule vise à me faire oublier ce qui s'est passé à l'aéroport, tu me crois
bien naïf !
Sophie rougit malgré elle. Son désir de provocation s'estompait devant
la blessure qu'elle lisait dans les yeux d'or sombre.
— Il ne s'est rien passé à l'aéroport.
— Rien ? tempêta-t-il. Les marquis de Rocha attendent un peu plus de
tenue de la part de leur femme !

En dépit de sa détresse, Sophie ressentit une infime satisfaction. Il était


bon qu'Antonio sache que s'il la tenait pour quantité négligeable,
d'autres s'intéressaient à elle...
— Matt n'est rien pour moi, s'obligea-t-elle à préciser par honnêteté. Il
m'a courtisée mais je ne l'ai jamais encouragé.
— Je crois ce que je vois, rétorqua Antonio. Non seulement tu l'as
embrassé, mais tu pleurais !
Toutes les frustrations que Sophie accumulait depuis le matin lui
remontèrent à la gorge :
— Je pleurais sur moi-même ! Tu m'as rendue horriblement
malheureuse !
— Malheureuse ? répéta Antonio, au comble de l'incrédulité. Mais
comment ai-je pu... ?
— Le bouquet de Matt est la première gentillesse à laquelle j'ai droit
depuis ce matin. C'était le jour de mon mariage, Antonio, et tu m'as
traitée comme une étrangère ! Je sais bien qu'étant donné les
circonstances cela ne pouvait pas être romantique, mais tu aurais pu
t'arranger pour en faire une occasion agréable ! J'ai passé deux jours à
faire les magasins pour trouver une robe élégante, mais qui n'évoque en
rien un mariage d'amour, et toi, tu n'as pas été capable de me faire un
compliment...

Deux taches sombres coloraient les pommettes d'Antonio. Si Sophie


avait su ce qu'évoquait sa robe, et ce que celle-ci lui avait inspiré à
l'arrière de la limousine, elle aurait sans doute préféré qu'il se taise !
— Oh, tout ça n'est rien, reprenait Sophie d'un ton peiné. J'ai bien
compris que je ne pourrai jamais égaler ton bon goût mais j'ai essayé,
entends-tu ? J'ai fait l'effort d'essayer et toi, tu n'as même pas tenté d'être
aimable... Depuis le début, tu te conduis comme si ma compagnie était
un pensum insupportable ! Matt, au moins, a su se montrer gentil et
quand je le compare à toi...
— Tu me compares à ce gorille ? gronda Antonio entre ses dents, trop
heureux de pouvoir se raccrocher à cet argument quand tous les autres
portaient, l'atteignant dans une zone trop sensible pour qu'il puisse en
débattre.
— Pourquoi pas ? Au moins, lui me donne l'impression que j'existe !
Pour toi, je ne compte pas !

Au bord des larmes, elle se leva.


— Sophie...

La voix d'Antonio n'était qu'un murmure tendu.


— Laisse-moi tranquille !
Elle le planta là, craignant d'éclater en sanglots, et se réfugia à l'arrière
du jet au moment où le steward apportait leur collation. Elle n'avait plus
faim, de toute façon...

Lydia dormait comme un ange. Sophie se recroquevilla sur le sofa,


essuyant ses larmes d'une main furieuse. Ne pouvait-elle se montrer
honnête, au moins envers elle-même ? La vérité était dure à admettre car
elle blessait sa fierté... Si son mariage avait tourné au désastre, c'était sa
faute : elle avait préféré oublier qu'il s'agissait d'un arrangement et non
d'une fête. Elle s'était laissé emporter par la fébrilité des préparatifs, elle
s'était prise pour une vraie mariée... Que n'aurait-elle donné pour un
regard d'Antonio ? Pour un compliment de lui, elle aurait marché pieds
nus sur des charbons ardents ! Mais pourquoi se serait-il conformé à ses
espoirs irréalistes ? Il s'était comporté en tout point comme un homme
d'affaires à la signature d'un contrat. La déception qu'elle en éprouvait
s'était vite muée en détresse. Antonio était-il à blâmer si elle s'était laissé
prendre à un rêve de midinette ? Il lui faudrait apprendre à vivre avec
une évidence : celle de son indifférence.
6

Lorsque Antonio rejoignit le compartiment repos, Sophie était


profondément endormie. Pelotonnée en chien de fusil sur le sofa, ses
boucles fauves inondant son visage délicat, elle ressemblait à une petite
fille, incroyablement jolie et d'une troublante vulnérabilité.

Cette poupée fragile était donc sa femme... Sophie Cunningham,


marquesa de Rocha... Son épouse !
Antonio avait du mal à réaliser. C'était un monde inconnu qui
s'ouvrait devant lui et toute son assurance ne le prémunissait pas contre
un faux-pas. Il en avait commis, d'ailleurs, et Sophie ne manquait pas de
raisons de se plaindre... Toute la journée, il avait critiqué la façon dont se
comportait son épouse sans une seule fois la traiter comme telle ! Sa
bouche prit un pli dur. Il n'avait pas l'habitude de se trouver en défaut et
le reconnaître lui coûtait.

Un mouvement dans le petit lit attira son attention. Il abaissa le regard


sur Lydia qui le dévisageait, ses grands yeux bruns écarquillés, pleins
d'espoir. Elle lui décocha un large sourire, découvrant ses gencives
roses, et se mit à gigoter avec une farouche énergie. Privée de mots,
Lydia savait néanmoins se faire comprendre : elle espérait quitter sa
couche, et comptait sur lui pour la délivrer de sa captivité ! Il s'en amusa
jusqu'au moment où, le voyant se retirer, la petite poussa un cri déçu. Il
revint vers elle sur la pointe des pieds.
— Si je te prenais, plaida-t-il, je ne saurais pas quoi faire de toi...
Les yeux bruns restaient rivés sur lui avec un imperturbable sérieux.
— Evidemment, je pourrais apprendre, murmura Antonio à mi-voix
d'un ton qu'il espérait apaisant, mais il faudra y aller doucement... Par
étapes. Ne me brusque pas.
Il recula d'un pas et les yeux bruns se mouillèrent de larmes. La petite
bouche rose se mit à trembler piteusement.

L'imminence de la menace tétanisa Antonio : d'un côté, il y avait


Sophie, qui jouissait d'un repos bien mérité après les tensions de la
journée, et de l'autre, la promesse d'un hurlement de sirène s'il n'agissait
pas rapidement. Rassemblant ses légendaires facultés d'adaptation, il
soupira et prit le bébé dans ses bras. Lydia se trémoussa de plaisir, le
remerciant d'un sourire béat.
— Tu sais y faire pour rouler ton monde, décréta Antonio. Mais les
ruses n'obtiennent pas toujours le succès escompté : pour toute
récompense, tu vas devoir lire les journaux financiers en ma
compagnie...

Sophie ne s'éveilla qu'en sentant une main sur son épaule. Ses longs
cils battirent et le beau visage sombre d'Antonio apparut devant ses
yeux. Immédiatement, sa bouche s'assécha. Elle avait beau lutter, il lui
faisait toujours le même effet...
— Nous arrivons dans un quart d'heure, murmura-t-il doucement. J'ai
pensé que tu préférerais être réveillée avant l'atterrissage. Tu as bien
dormi ?
— Comme un loir, déclara Sophie en regardant sa montre. C'est
incroyable que Lydia m'ait laissée tranquille si longtemps !
— Je me suis occupé d'elle.

Lui ? Avant qu'elle ait pu revenir de sa surprise, Antonio était sorti.


Dix minutes après, rafraîchie, Sophie le rejoignait à l'avant du jet. Lydia
reposait à ses côtés, paisiblement endormie dans son couffin de voyage.
Antonio avait su s'y prendre, c'était évident !
— Tu t'es débrouillé seul ? s’étonna-t-elle.
— Consuela, qui est membre de l'équipage, m'a prêté main-forte quand
la petite a eu soif, reconnut modestement Antonio. Mais pour le reste,
nous nous sommes accommodés l'un de l'autre. Je dois dire qu'elle s'est
montrée très raisonnable.
— Merci de m'avoir laissée dormir, dit Sophie, un peu gênée, s'asseyant
face à lui. Je…
Elle étudia ses mains croisées avant de reprendre :
— Je te dois des excuses pour m'être énervée...
— Tu ne me dois rien, déclara Antonio d'une voix posée, Je t'ai rendu la
journée particulièrement difficile et je le regrette. Tu avais raison de te
plaindre! Je dois avouer que la nouveauté de la situation m'avait mis à
cran.

La réaction instinctive de Sophie fut de poser la main sur la sienne, en


un geste de sympathie.
— Tu as déjà eu tant à faire du vivant de ton frère ! C'est très lourd
d'assumer à présent la responsabilité de sa fille. Ta réaction est humaine
et normale, n'en aie pas honte.
La générosité de son discours mettait en valeur les excuses qu'Antonio
avait eu tant de mal à prononcer... La compassion inattendue de Sophie
fut de l'acide versé sur sa fierté. Comment supporter qu'on discute ses
états d'âme ? Sa voix se fit glacée pour répondre :
— Tu te trompes sur ma façon d'envisager cette responsabilité. Elle ne
me pèse pas, puisque la loyauté envers ma famille fait intégralement
partie de mon honneur. Mais je ne m'attendais pas à ce que tu puisses
comprendre...

Un flot de sang monta aux joues de Sophie, pour s'en retirer aussitôt.
Les paroles d'Antonio venaient de réduire à néant la fragile estime
qu'elle avait d'elle-même. Quelle que soit la façon dont elle s'y prenne,
elle agissait toujours de travers avec lui...
— Je sais ce qu'est la loyauté, protesta-t-elle en un murmure blessé. Je
n'ai jamais trahi Belinda, sache-le, même si je ne viens pas d'une famille
aussi huppée que la tienne.
Une heure après, assise dans la somptueuse limousine venue les
attendre à l'aéroport, Sophie découvrait la campagne madrilène. Le
soleil couchant dessinait de pittoresques villages aux maisons de pierre
et des bosquets de chênes verts aux formes torturées.
— Nous voilà chez nous, l'informa Antonio très peu de temps après
qu'ils eurent quitté l'aéroport.
— Tout ceci fait partie de tes propriétés ?
— Oui. C'est mon arrière-grand-père qui a fait planter ces arbres,
répondit Antonio en désignant fièrement la rangée de chênes séculaires
qui bordait la route.
Le pont qu'ils passèrent un peu plus loin fut aussi attribué à l'un des
ancêtres d'Antonio.
— On croirait le marquis de Carabas, ne put se retenir de murmurer
Sophie.
— De quel marquis parles-tu ? s'enquit Antonio, perplexe.
— De celui du conte... Le chat d'un pauvre paysan voulait
impressionner le roi, expliqua-t-elle, et il prétendait que tout ce qu'ils
croisaient était propriété de son maître. Bien sûr, en ce qui te concerne,
c'est la vérité mais, pour moi, c'est aussi fabuleux qu'un conte. J'ai du
mal à réaliser ce qui m'arrive...
Elle s'interrompit. Le détour du chemin leur découvrait une colline
escarpée au sommet de laquelle se dressait le plus fabuleux château de
contes de fées dont elle ait pu rêver. Orné de tours médiévales crénelées,
il dominait fièrement le paysage verdoyant. Sophie en avait le souffle
coupé. Jamais elle n'avait vu aussi noble architecture et le château la
conquit dès le premier instant.
— C'est ici que va être élevée Lydia ? dit-elle à mi-voix pour s'en
convaincre.
— Et ici que tu habiteras. Quant à Lydia, j'ai fait engager une nourrice
pour t'aider.
—A condition qu'elle me convienne, c'est parfait.
Une aide serait la bienvenue, bien qu'elle n'en ait jamais eu l'habitude.
Mais il fallait s'adapter, songea Sophie : ce qu'elle considérait
auparavant comme un luxe deviendrait partie intégrante de son
quotidien...
Une porte monumentale donnait accès à une vaste cour intérieure. La
limousine s'y engouffra. Sophie avait l'impression de remonter le temps.
Une fontaine occupait le point central de la cour, bordée d'arcades en
pierres dorées qui rutilaient grâce à un éclairage intérieur ingénieux.
Des oliviers en pots soulignaient le cadre, et le murmure de la fontaine
parachevait l'impression de sérénité que donnait le patio. Le lieu était
magique.

Sophie sortit de la voiture, Lydia sur la hanche, et Antonio leur fit


passer une massive porte de bois clouté. Elle ouvrait sur un large
corridor au parquet poli comme un miroir... et de chaque côté s'alignait
la foule des domestiques. A l'avant se dressait une femme âgée,
élégante, dont le visage fier semblait sculpté dans du granit.

Sophie se figea. Antonio, très à l'aise, l'incita à avancer, d'une main


posée au creux de ses reins.
— Laisse-moi te présenter à ma grand-mère... Grand-mère, voici ma
femme. Sophie, voici dona Ernesta.
Dona Ernesta gratifia Sophie d'une brève et royale inclinaison de tête,
l'assurant que c'était un plaisir pour elle d'accueillir la femme de son
petit-fils et l'enfant. Sophie remercia, tout en demeurant sceptique. Au
vu des circonstances et de ses modestes origines, elle ne s'attendait pas à
une réception cordiale. L'attention se focalisa d'ailleurs très vite sur
Lydia dont la mine réjouie dégela l'expression glaciale de son arrière-
grand-mère. Le bébé eut droit à un sourire réellement chaleureux, avant
d'être confié aux soins d'une jeune nourrice au visage avenant. Tout le
personnel féminin se réunit autour de Lydia pour s'extasier.
— Il te faut rencontrer le reste de la domesticité, souffla Antonio à
l'oreille de Sophie, la pilotant vers une foule de visages respectueux.
Impressionnée, la jeune femme eut un mouvement de recul
qu'Antonio dissimula habilement en enlaçant ses épaules. Il procéda aux
présentations avec une courtoisie détendue dont Sophie lui fut
reconnaissante. Grâce à lui, l'arrivée se passait mieux qu'espéré...

Lorsque tout le personnel eut été passé en revue, Antonio prit la main
de Sophie et la conduisit vers un imposant escalier de pierre.
— Tu dois mourir de faim, murmura-t-il. J'ai fait préparer une collation
pour me faire pardonner ma négligence.
Ils montèrent à l'étage. Les pièces étaient monumentales,
vertigineusement hautes. Sophie, levant la tête, en éprouva comme un
étourdissement. Le bras d'Antonio fut là pour la soutenir.
— Il faut te reposer. Laisse-moi te mener à ta suite.
Elle découvrit un salon superbement meublé qui ouvrait sur une
chambre. Celle-ci, à son tour, donnait sur une salle de bains marbrée du
sol au plafond, avec dressing-room attenant. C'était sublime de
raffinement. Sophie, foulant un tapis de soie, avait du mal à concevoir
qu'elle était chez elle.
— Le dîner sera servi dans vingt minutes, précisa Antonio.
— Ici ? Quelle bonne idée...
Sophie redoutait de devoir s'habiller pour dîner en bas, dans une salle
à manger qu'elle imaginait impressionnante, toute décorée de portraits
d'ancêtres au regard sévère. Son soulagement fut palpable et amusa
Antonio.
— Pour une première fois, j'ai pensé que tu serais mieux dans ta suite.
Mais je veux que tu te sentes à l'aise au castillo. Tu es ici chez toi !
Il fixa sur elle le profond regard de ses yeux d'or et Sophie frémit
Comment pourrait-elle jamais se sentir à l'aise dans un décor aussi
grandiose ?
— Je crois que je vais avoir du mal à m'y habituer ! s'exclama-t-elle avec
un rire gêné.
— Mais non. Ma grand-mère t'y aidera.
— Le penses-tu ? Je ne sais pas si elle est très heureuse de ma venue...
— Ne te fie pas à la première impression. Ma grand-mère saura se
montrer très cordiale quand elle aura fait connaissance avec toi. Je
regrette que vous ne vous soyez pas vraiment vues au mariage de ta
sœur, cela aurait facilité les choses... Au fait, elle ne sait rien des
conditions de notre mariage. Je ne tiens pas à ce que notre secret
s'ébruite.
Sophie n'en croyait pas ses oreilles.
— Dona Ernesta nous croit réellement... mari et femme ? Tu devrais lui
dire la vérité !
— Mais nous sommes mari et femme, querida, lui rappela Antonio en
souriant. Pour le reste, cela ne ferait que compliquer les choses. Je
connais bien ma famille, laisse-moi décider de la meilleure façon de
présenter notre... arrangement.

Sophie détestait la dissimulation mais, en l'occurrence, Antonio avait


raison. Sa famille devait s'étrangler à l'idée que son titre de noblesse aille
à une Anglaise sans nom et sans le sou, mieux valait leur épargner le
reste...
— En attendant le dîner, relaxe-toi, tu en as besoin. J'ai prévu un
assortiment de tes mets favoris. Ce soir, tu manges encore à l'anglaise !
Sophie écarquilla les yeux.
— Mais... comment sais-tu ce que j'aime ?
Il se rapprocha d'elle et prit son menton de sa longue main fine et
bronzée.
— Je me suis renseigné, mi rica ; un petit coup de fil à Norah Moore m'a
tout appris... Tu es ma femme, et ton confort est de prime importance
pour moi, comme pour l'ensemble du personnel. Ce n'est qu'un des
nombreux égards dus à ton rang.

Le temps semblait suspendu. Sophie se perdait dans le profond regard


sombre d'Antonio, captivée par son pouvoir magnétique. L'attention
qu'il lui portait faisait naître en elle un dangereux sentiment de
bonheur... Une légère fragrance d'agrumes effleura ses narines. Elle
aurait voulu saturer ses sens de ce parfum qui lui était déjà terriblement
familier. Quelque chose se nouait en elle, chaque pouce de son être
devenait presque douloureusement perceptible, chaque carré de sa peau
développait une sensibilité exacerbée. Elle aurait voulu se pencher vers
Antonio, retenir le contact des doigts qui effleuraient sa gorge. Mais la
raison lui dicta de faire exactement le contraire et elle s'y plia, s'écartant
avec un petit sourire crispé. Pour une fois, elle triomphait de sa propre
faiblesse !
— Si je veux vraiment me sentir chez moi, il faut que je prenne un bon
bain avant le repas, fit-elle d'une voix mal assurée. Mais dis-moi d'abord
où se trouve Lydia, que je puisse vérifier qu'elle va bien.
Antonio lutta une brève seconde pour maîtriser le désir farouche qui
l'avait traversé. Il avait suffi d'une simple allusion au bain et son
imagination s'était emballée. Sophie nue, à deux pas de lui... L'éclat de
son regard se voila alors qu'il combattait l'envie de se saisir d'elle
comme le plus sauvage des hommes. Jamais il ne s'était laissé dominer
par ses pulsions au point d'en oublier qui il était. Puissance de
l'instinct... Il s'y abandonnait avec un étrange plaisir. Lui, marquis de
Rocha, à deux doigts de perdre la tête ? S'il y avait une explication
rationnelle, elle lui échappait totalement.

D'ailleurs, était-ce si compliqué ? Il ne s'agissait que de sexe. Cette


femme était incroyablement sexy et le fait même qu'elle ne s'en rende
pas compte ajoutait à sa séduction. Elle ne prêtait aucune attention à son
image. Sa seule préoccupation était le bien-être de sa nièce. Il n'avait
jamais rencontré une telle dévotion.

Il l'accompagna à la chambre de Lydia. Celle-ci riait aux anges, objet


de toutes les attentions d'une bonne moitié du personnel féminin.
Rassurée, Sophie put retourner chez elle et se laisser glisser dans l'eau
parfumée d'un bain. Elle avait bien mérité d'oublier ses soucis quelques
instants ! L'aménagement luxueux de la salle de bains, toute de marbre
et de céramique, l'éblouissait et l'impressionnait tout à la fois. Etre
l'épouse d'Antonio comportait une certaine dose de sacrifice mais à en
juger par ce décor de rêve, il y aurait aussi des compensations... Bien
sûr, d'autres femmes partageraient le lit d'Antonio mais, au moins, elle
gardait Lydia, se dit-elle en une bouffée d'optimisme. Parmi les autres
points positifs, on pouvait compter ce bain de déesse et la promesse d'un
bon repas ! Ensuite... Eh bien, elle se retrouverait seule pour sa nuit de
noces. Et après ? N'était-elle pas habituée à la solitude ?

Elle lutta vaillamment pour ne pas céder au chagrin. Il aurait fallu une
princesse pour intéresser Antonio, une de ces femmes sophistiquées que
sa grand-mère aurait aimé lui voir épouser. Elle n'était pas de ces
femmes-là.
Reposée, rafraîchie, elle émergea du bain pour se draper dans une
moelleuse serviette. Ses cheveux humides, séchés à la va- vite,
retombaient en boucles désordonnées sur ses épaules. Elle les coifferait
plus tard. Dans l'immédiat, elle désirait satisfaire un besoin plus
instinctif : l'arôme délicieux d'un repas mettait son estomac au supplice.

Au milieu du salon trônait une table dressée pour deux. Les couverts
d'argent et les verres en cristal étincelaient. Sur une table roulante,
plusieurs plats attendaient, soigneusement couverts, Curieuse, elle
soulevait l'un des couvercles quand elle aperçut Antonio. Du balcon, il
l'observait. Elle sursauta.
_Oh... C'est toi qui as apporté tout ça ?
Antonio dut faire un effort pour paraître naturel : n'était-il pas en train
de la fixer de façon vraiment indécente ? Elle l'avait pris en flagrant délit
d'admiration... mais comment ne pas l'admirer ? Avec ses joues rosies
par la chaleur du bain, ses cheveux en désordre et cette serviette de rien
du tout qui la dissimulait à peine, il aurait été fou de détourner les yeux.
— Non, répondit-il en souriant, reprenant tout son aplomb, mais je
compte bien le partager avec toi... ainsi que le reste.
Devant la mine ébahie de Sophie, il précisa :
— Ne crois-tu pas qu'on trouverait choquant que je passe cette première
nuit loin de ma femme ? N'oublie pas qu'il s'agit de notre nuit de noces,
les apparences comptent.
— Bien sûr, marmonna Sophie, consciente de l'obligation qu'il
s'imposait pour ne pas trahir leur secret. Eh bien, je ferais mieux d'aller
m'habiller...

Antonio résista vaillamment au désir de lui dire qu'il la préférait


ainsi... Il n'était plus un écolier pour se permettre de telles plaisanteries !
Lui jetant un regard détaché, il laissa tomber négligemment :
— Un peignoir fera l'affaire...
— Je n'en ai pas. D'ailleurs, à part mes jeans, je n'ai pas grand-chose...
— Un jean est un peu chaud pour la saison ; n'oublie pas que nous
sommes en Espagne ! Demain, nous nous occuperons de ta garde-robe.
Ce soir, reste telle que tu es...
La voix d'Antonio s'était voilée et sa suggestion fit courir un petit
frisson le long du dos de Sophie. La tension était soudain palpable entre
eux.

Lui s'était changé, adoptant un pantalon de toile noir et une chemise


assortie qui mettaient en valeur les muscles longs de sa silhouette.
Comment, dans une tenue de style décontracté, pouvait- il avoir l'air
aussi incroyablement sophistiqué et séduisant ?
— Tu parais moins collet monté que d'habitude, lança Sophie sans
réfléchir aux conséquences de sa franchise.
Une ombre colorée teinta les pommettes hautes qui donnaient au
visage d'Antonio une distinction toute patricienne. Il regarda
intensément Sophie alors que son esprit alerte passait en revue toutes les
connotations possibles de cette expression. Aucune ne lui parut
flatteuse... Collet monté ? Ceux qu'on désignait ainsi étaient
généralement de vieux parents ennuyeux, confits dans leurs traditions...
Etait-ce ainsi qu'il lui apparaissait ? Elle était plus jeune que lui mais
sept ans suffisaient-ils à creuser un tel fossé ?
Sophie comprit qu'elle l'avait blessé.
— C'est ta façon de parler, tu comprends, et puis tes costumes... Je n'ai
pas fréquenté assez d'hommes d'affaires pour y être habituée... Crois-
moi, je n'ai aucunement l'intention de te critiquer mais avec tes
excellentes manières et ton éducation, tu parais parfois...
— Collet monté, compléta Antonio avec un haussement d'épaules plein
d'une désinvolture qui était loin de traduire les sentiments qu'il
ressentait. Eh bien, je vais faire un effort pour me montrer plus direct.
Par exemple, j'aimerais savoir une chose que mes bonnes manières
m'avaient jusqu'à présent retenu de demander : comment se fait-il que
ta sœur et toi n'ayez pas le même père ?
— Oh, c'est une banale histoire d'infidélité, reconnut Sophie en
rougissant, prise à son propre piège. Le père de Belinda était un homme
d'affaires très riche et très pris. Sa femme, ma mère, s'est amourachée
d'un peintre.
— Un artiste ? interrogea Antonio.

Non, un simple peintre en bâtiments qui venait rénover ses murs... J'ai
été conçue mais ma mère, Isabel, a vite compris l'erreur qu'elle avait
commise ! Mon père sait séduire les femmes mais pas les garder. Et
comme il aime l'argent... Isabel l'a payé pour s'occuper de moi après ma
naissance et elle est restée avec le père de Belinda. Chaque mois elle
envoyait une pension. Je ne l'ai jamais vue.

Les yeux un peu trop brillants, Sophie releva le menton avec un


courageux sourire. Antonio perçut le chagrin qu'elle s'efforçait de cacher
et lui prit doucement la main, enlaçant ses doigts aux siens en un geste
de réconfort qui lui était totalement inhabituel.
— Je t'admire d'être ce que tu es sans avoir eu le soutien d'une mère,
querida.
Il s'était rapproché et le cœur de Sophie se mit à battre plus vite. Elle
murmura, le souffle court :
— Vrai?

— Tu résistes, en pliant s'il le faut, mais sans rompre.


Il pressa sa main et reprit sur un ton plus léger :
—A ce propos, je crois que j'ai assez testé tes capacités de résistance à la
faim pour aujourd'hui ! Si nous nous occupions de ce dîner ? fit-il en
désignant la table roulante.

Sophie ne se fit pas prier. Antonio avait su détendre l'atmosphère et


elle s'aperçut qu'elle mourait réellement de faim. Pendant qu'il
débouchait le Champagne, elle découvrit le festin qu'avait conseillé
Norah : travers de porc au barbecue, assortiment de légumes croquants
et fraises à la crème.., Ses plats préférés !
Avec une joie enfantine, elle se saisit du verre qu'Antonio lui tendait
mais, au lieu de s'asseoir à la table qui les attendait, elle alla ouvrir
toutes grandes les portes-fenêtres donnant sur le balcon d'où il l'avait
contemplée, et disposa quelques coussins bariolés sur le tapis. En
l'espace d'une seconde, baignée par l'air tiède de la nuit, la pièce prit une
allure tout à fait différente. Le salon, d'une élégance un peu compassée,
adoptait un air de fantaisie qui ravit Antonio. On se serait cru à un
pique-nique en plein air ! Sophie s'était assise en tailleur sur les coussins
et dégustait son barbecue avec les doigts, délicatement, se pourléchant
comme une chatte. Elle buvait à petites gorgées, renversant un peu la
tête pour mieux apprécier la sensation piquante des bulles le long de sa
gorge et Antonio, fasciné, en oubliait sa propre faim. Jamais il n'aurait
imaginé que regarder une femme prendre un repas pouvait s'avérer
d'une sensualité aussi troublante.

Elle en était au dessert à présent, trempant chaque fraise l'une après


l'autre dans la jatte de crème. Elle la portait ensuite à ses lèvres, du
même rouge que le fruit, et quand sa bouche en forme de cœur
s'entrouvrait pour la saisir, Antonio sentait son sang puiser plus
rapidement. Chacun des gestes de Sophie était d'un érotisme latent, et
elle ne s'en rendait absolument pas compte...

La brise du soir soulevait les voiles du balcon et venait jouer dans ses
cheveux, emmêlant ses boucles. N'y tenant plus, Antonio avança la main
vers son visage et remit en place une mèche folle qui s'était accrochée à
sa bouche.
— J'adore tes cheveux, murmura-t-il. On les dirait animés d'une vie
propre...
Son geste avait été doux, à peine la caresse d'une aile de papillon.
Sophie s'immobilisa, toute son attention centrée sur lui. Elle se sentait
oppressée soudain, le cœur battant. La serviette drapée autour d'elle la
serrait, il lui sembla que ses seins cherchaient à s'en échapper. Une
énergie sourde emplissait tout son corps. Elle eut tellement envie qu'il
l'embrasse qu'elle aurait pu en mourir.
— Et ta bouche, rouge comme ces fraises... Quand tu les mords, je
crains que tu ne te mordes, reprenait Antonio à mi-voix.

Son pouce vint jouer sur le renflement de sa lèvre. La braise de ses


yeux la brûla jusqu'au cœur et Sophie sentit se nouer de façon
insupportable la tension qui la vrillait. Soupirant son nom, elle se laissa
aller sur les coussins et ses boucles se répandirent sur les tissus
chamarrés. Sa propre impudeur la choquait mais ce qui la poussait était
bien plus fort que sa volonté. Elle s'abandonna sous le regard d'or
d'Antonio et sentit son souffle effleurer sa joue.

Il prit sa bouche avec une lenteur calculée, n'allant pas plus loin que le
simple contact de leurs lèvres. Le désir qui irradiait en Sophie se précisa
et ce fut un embrasement de tout son être, d'une soudaineté presque
effrayante. Impulsivement, elle attira Antonio à elle, sans même réaliser
ce qu'elle faisait. Il résista, avec un rire de gorge et une expression
d'intense satisfaction au fond des yeux.
— Doucement, querida... Chez moi, ce ne sont pas les femmes qui
prennent l'initiative...
Les mots d'Antonio lui firent l'effet d'une gifle et elle roula sur le côté,
se relevant d'un bond;
— Hé... je plaisantais, s'excusa-t-il aussitôt, frappé par la force de sa
réaction.
Elle était imprévisible, si différente de ces femmes chez qui le petit jeu
de la domination pimentait des élans pas toujours sincères... En dépit de
son expérience, Antonio eut l'impression que, avec Sophie, il lui restait
beaucoup à apprendre.
— Je ne suis pas un sujet de plaisanterie ! lança-t-elle avec un regard
blessé.
Sa fierté combative reprenant le dessus, elle ajouta :
— Ne va surtout pas imaginer que je me jette à ta tête, à moins que tu
ne veuilles pécher par arrogance !
Il s'était levé à son tour, et, la rejoignant, il l'enferma dans l'enclos de
ses bras.
— Tu es un vrai baril de poudre... Prête à exploser à la moindre
étincelle ! Ne crois pas que cela me gêne, querida, au contraire...
— Alors ne joue pas avec moi.
— Je ne joue pas... Crois-moi, admit-il avec une sincérité soudaine, tu
me fais un tel effet qu'à tes côtés j'ai du mal à calculer quoi que ce soit...

Il planta sur ses lèvres un baiser si fougueux qu'elle sentit la tête lui
tourner. Heureusement, ses bras puissants étaient là pour la soutenir.
— On ne peut pas toujours tout calculer, murmura-t-elle contre sa
bouche.
Il s'écarta un bref instant, presque irrité contre lui-même.
— J'y arrive bien, d'habitude ! Mais cela, je ne l'avais pas prévu dans le
contrat; gronda-t-il en reprenant ardemment ses lèvres.
— Dans ce cas, arrête ! fit Sophie en agrippant sa nuque et l'obligeant à
relever la tête.
Leurs regards se heurtèrent et ce fut un brasillement d'étincelles.
— Je ne peux pas, avoua Antonio d'une voix rauque. Je t'ai désirée du
premier jour où je t'ai vue, il y a trois ans... Et aujourd'hui, je te désire
encore plus furieusement !

Sophie voila de ses longs cils l'éclair de joie qui avait traversé son
regard. Jamais elle n'aurait espéré pareil aveu. Bien sûr, ce n'était pas de
l'amour mais elle ne s'autorisait pas à rêver d'un tel sentiment de la part
d'Antonio. Au moins, elle avait provoqué en lui une réponse et c'était
déjà merveilleux. Cela ne durerait pas, tenta-t-elle fiévreusement de se
raisonner mais c'était là, à sa portée. Antonio brûlait d'un désir qui
faisait écho au sien et elle n'était pas fière au point de le dédaigner.

Il écrasa de nouveau ses lèvres sur les siennes et la brusque intrusion


de sa langue arracha un gémissement de plaisir à Sophie. Galvanisé, il la
saisit dans ses bras et la porta dans la chambre. La force physique
d'Antonio l'enchanta : elle ne semblait pas peser plus qu'une plume dans
ses bras !
Ii l'avait déposée sur le lit et, dans le même mouvement, dénoua la
serviette qui la couvrait. Dans un réflexe instinctif de pudeur, elle croisa
les bras sur sa poitrine.
— Ne sois pas timide avec moi, querida... Je t'en prie, laisse- moi te
regarder...
— Je ne suis pas timide, protesta Sophie, pas le moins du monde...

Pour s'en convaincre elle-même, elle s'agenouilla sur le lit et agrippa


les pans de la chemise d'Antonio pour l'en débarrasser. Un grondement
appréciateur accueillit son initiative. Antonio la regarda faire et le
mouvement de ses seins dressés aiguillonna son désir. Il ne put résister
au plaisir d'attirer Sophie pour toucher leur douceur crémeuse. Livrée à
ses caresses expertes, elle se mit à onduler contre lui. Il lui semblait que
sa peau brûlait sous les mains d'Antonio et lorsqu'il se mit à tourmenter
les pointes roses de ses seins, gonflées de désir, Sophie ne put retenir
une plainte rauque.
— Tu es encore plus belle que je ne l'imaginais, mi rica... Et
éminemment plus désirable...
Il détaillait ses courbes pleines avec une admiration toute masculine et
ajouta :
— Si j'avais su, j'aurais arraché cette serviette plus tôt pour le plaisir de
te voir nue...
Sa voix de velours, le va-et-vient de ses pouces sur la chair tendre de
ses seins, la flamme de son regard, tout conspirait à la mettre au supplice
dans un brasier de désir. Il s'écarta d'elle une seconde pour finir de se
déshabiller, dévoilant des pectoraux sculptés où se dessinait un triangle
de boucles noires. Le cœur de Sophie battait la chamade : Antonio était
spectaculairement viril et elle ne put détacher ses yeux de lui, jusqu'à ce
qu'il déboucle la ceinture de son pantalon. Rougissante, elle détourna le
regard.
— Viens contre moi, ordonna Antonio au bout d'un instant.
Il l'attira à lui, la soulevant pour la plaquer à son corps musclé.
A la fois soyeux et rude, le contact de sa peau électrifia Sophie.
Instantanément, elle sentit la puissance de son érection et prit conscience
de son propre désir. Elle semblait faite pour lui de toute éternité,
programmée pour l'aimer. Aucune pudeur ne pouvait résister
longtemps à une telle évidence. La promesse du plaisir entre eux était si
forte qu'elle ne put réfréner la demande que lui dictait son corps :

— Touche-moi...

L'émotion brisait sa voix et Antonio, la renversant sur le lit, lui


répondit d'un ton âpre, métamorphosé par le désir :
— Tant que tu voudras, mi rica, et jusqu'à ce que tu me supplies
d'arrêter...
Il se dressa un instant au-dessus d'elle, superbe comme un dieu païen
dans toute l'intensité de son désir. Puis son beau visage fier s'abaissa
vers les aréoles roses de ses seins et il titilla l'un après l'autre les
bourgeons qui durcissaient sous sa langue. Sophie se cambra et cria
alors que, du bout des dents, il intensifiait la sensation, la portant à la
limite entre plaisir et douleur, jouant avec raffinement sur l'extrême
sensibilité de ses seins.
— Continue..., supplia Sophie en un souffle.
Elle se tordait, froissant les draps sous elle, brûlante, envoûtée,
captive.
Le regard d'Antonio devint un brasier liquide lorsqu'il glissa la main
entre les cuisses de Sophie, l'ouvrant à une caresse inédite pour elle,
pénétrant le cœur de sa féminité. L'intimité de son toucher fit exploser le
peu de contrôle qu'elle gardait encore sur elle-même. Il effleura le point
le plus sensible de son corps et Sophie se sentit défaillir, emportée par
une coulée de lave brûlante, un malstrom de sensations plus douces et
plus violentes que tout ce qu'elle avait connu. Rien d'autre n'existait
plus que cette vague qui enflait en elle au point de la submerger. Elle
sentit la spirale du plaisir se resserrer. Un gémissement lui échappa.
— Antonio...

C'était comme une prière sur ses lèvres, une supplication corroborée
par le rythme instinctif que l'attente imprimait à ses hanches. Elle le
voulait en elle.

— Enamorada... Je veux m'enivrer de toi, confessa farouchement Antonio, et te


donner plus de plaisir que nul autre sur terre...
Il vint au-dessus d'elle et la pénétra, lui arrachant un cri de douleur
qui, au bout d'un instant, se mua en cri de plaisir. La soudaineté du
déchirement avait pris Sophie par surprise. Elle musela la brève
souffrance en enfouissant son visage contre l'épaule d'Antonio.
Il s'interrompit pour demander avec douceur :
— Je te fais mal ?
— Non...

Le regard brûlant d'Antonio plongea dans l'eau pure du sien. Ses yeux
étaient deux lacs verts, lumineux.
— Je sais que je t'ai fait mal. Je me suis montré trop brusque ?
— Non, bien sûr que non, protesta-t-elle en rougissant, bien trop fière
pour avouer qu'il était son premier amant.
— Tu m'excites au-delà de toute expression, admit Antonio d'une voix
rauque, j'en oublie à quel point tu es fragile.
Il revint en elle à un rythme plus lent, parfaitement maîtrisé. Le corps à
présent réceptif de Sophie l'accueillit avec un frisson de plaisir. Peu à
peu, alors qu'Antonio accélérait le tempo, une vague brûlante de
sensations l'engloutit. Glissant les mains sous ses hanches, il la fit
basculer, se fondant encore plus intimement, plus crûment en elle. Le
cœur battant à tout rompre, Sophie cherchait sa respiration. La volupté
qui la taraudait était presque insupportable. Chaque parcelle de son être
implorait la délivrance. Un tremblement s'empara d'elle alors que son
plaisir culminait dans une explosion bouleversante. Se convulsant au
rythme des vagues qui déferlaient en elle, elle ne put retenir un cri
extasié.

Antonio la serra contre lui, l'enveloppant dans une étreinte possessive.


Ses yeux d'or luisaient sombrement : il réalisait qu'il n'avait jamais pris
autant de plaisir avec une femme. Et Sophie était sienne, sa femme,
légitime comme en attestait l'anneau passé à son doigt. La vie lui
apparut soudain sous des couleurs miraculeuses. Il s'était débarrassé
d'une maîtresse ennuyeuse pour découvrir chez sa femme un talent inné
pour les choses de l'amour ! Et à moins qu'il ne se soit lourdement
trompé, Sophie le gratifiait d'un cadeau dont il n'avait jamais rêvé pour
sa nuit de noces : elle s'était donnée à lui vierge. C'était... à peine
croyable. Le destin existait donc puisqu'elle s'était gardée pour lui, pour
lui faire don du corps le plus parfait qu'on pût imaginer. Il lui devait
d'humbles excuses pour ce qu'il avait cru d'elle trois ans plus tôt, la
trouvant au petit matin sur la plage. Et puis il y avait ce contrat entre
eux... Incroyable qu'il l'ait si vite oublié! Mais pourquoi se torturer
l'esprit ? Pourquoi chercher des complications ? Après tout, n'étaient-ils
pas mari et femme ?

Sophie reposait entre ses bras, heureuse. Elle flottait dans un océan de
bonheur tel qu'elle n'en avait jamais connu, sauf parfois en rêve, l'un de
ces rêves dont on n'aurait jamais voulu s'éveiller. Elle y marchait main
dans la main avec Antonio, le long de plages ensoleillées... Depuis leur
première rencontre, Antonio habitait ses divagations nocturnes. Elle
venait d'apprendre qu'il dépassait de loin tous les fantasmes dont elle
avait réchauffé ses nuits... L'infini plaisir qu'il lui avait donné lui
assurait la première place dans ses rêves et ce, jusqu'à la fin des temps !
Songea Sophie avec humour, se pelotonnant contre lui.

Pour la première fois depuis trois ans, elle osait s'avouer qu'elle aimait
cet homme. Bien sûr, il n'était pas question qu'il l'apprenne mais il lui
avait dérobé son cœur au premier regard. Et même si elle savait
qu'aucun espoir n'était permis, nul homme n'aurait pu le supplanter à
ses yeux. Duquel de ses atouts était-elle le plus éprise ? De son charme,
du raffinement de sa courtoisie, de son physique conquérant ou de son
fabuleux sourire ? Elle n'aurait pu le dire avec certitude mais il était le
seul à l'émouvoir, le seul aussi qui pouvait la blesser si vite et si
profondément. Face à lui, elle devenait hypersensible, prompte à
s'emporter... Il lui faisait perdre tous ses moyens, son bon sens s'envolait
aux quatre vents. Pourquoi diable avait-elle offert sa virginité à cet
homme qui lui avait promis l'infidélité par contrat ? Et s'il ne voulait pas
être un vrai mari pour elle, que faisait-il dans son lit ? Cette réflexion
assombrit son horizon et inconsciemment, elle bougea, cherchant à se
dégager.

Antonio crut qu'elle recherchait une position plus confortable et la fit


rouler sur les oreillers, l'embrassant à lui faire perdre haleine.
— Tu aurais dû me dire que tu étais vierge, querida, dit-il avec douceur
en quittant ses lèvres. J'aurais pris plus de précautions...
Ses paroles plongèrent Sophie dans une détresse absolue. Il s'en était
rendu compte... Elle aurait dû s'en douter. Antonio avait multiplié les
conquêtes et ce n'était sans doute pas la première fois pour lui...
Comment avait-elle pu croire une seconde qu'il s'y méprendrait ? La
suite, hélas, était prévisible : il allait en déduire la profondeur des
sentiments qu'elle nourrissait à son égard et elle en mourrait de honte !
Ne serait-elle pas perdue, à la merci d'un homme qui ne l'aimait pas et
qui saurait pouvoir tout obtenir d'elle ?
— De nos jours, un tel cadeau est si rare, je l'apprécie à sa juste valeur,
reprenait Antonio, non sans un certain contentement.
D'instinct, elle s'était raidie et il se méprit sur sa réaction.
— Novice ou pas, je t'assure que tu as été parfaite, confia-t-il d'un ton
qui se voulait rassurant, laissant courir une main satisfaite sur la ligne
de sa cuisse. Je crois que nous allons beaucoup nous amuser, tous les
deux, à parfaire ton éducation dans ce domaine...

L'anxiété de Sophie virait à la panique. S'amuser ? Parfaire son éducation


? Et la caresse distraite, suffisante, de cette main qu'il promenait sur sa
cuisse ! La croyait-il, gagnée, acquise ?
N'allait-il pas lui flatter la croupe, à présent, comme à un bel animal de
compagnie ? Elle se leva d'un bond, comme si un serpent l'avait mordue.
— Oh, je ne m'avancerais pas trop sur ce terrain, si j'étais toi, lança-t-
elle, une étincelle de défi dans ses yeux verts assombris par
l'appréhension. Nous avons passé un très bon moment, tu m'as rendu
un très grand service mais arrêtons là les frais, veux-tu ?
Les pupilles d'Antonio s'agrandirent. Interdit, il la dévisagea.
— Tu dis que je t'ai rendu... un service ?
7

Son visage était devenu d'une froideur de marbre.


— Peux-tu m'expliquer ce que tu entends par là ? s'enquit-il d'un ton
glacial.
Sophie lui renvoya la question, cherchant à gagner du temps pour
calmer l'anxiété qui battait à ses tempes.
— Ne comprends-tu pas ?
— J'aimerais être sûr de comprendre, rétorqua Antonio, la maintenant
rivée sous le laser de son regard. Alors réponds-moi, por favor.

Sophie revint s'asseoir au bord du lit, affectant une désinvolture qui


était loin de témoigner de ses sentiments.
— C'est bien simple...
— Permets-moi d'en douter, l'interrompit-il avec cette tranquille
assurance qui la mettait hors d'elle.
— Crois-tu si bien me connaître ? Tu n'es pas le seul à savoir profiter
d'un contrat ! lui jeta-t-elle au visage. Aurais-je accepté si je n'y trouvais
pas mon compte ? J'ai calculé que, à vingt-trois ans, il était vraiment
temps de perdre ma virginité. Mais tu auras peut-être remarqué que les
beaux mâles n'étaient pas légion autour de moi... Tu étais le seul qui
pouvait rendre l'expérience agréable.
L'atmosphère était devenue d'une épaisseur palpable, à couper au
couteau. Sophie s'interdit de trembler alors qu'elle peaufinait son
mensonge, Antonio avait pâli mais pouvait-elle reculer maintenant ?
— J'ai fait le nécessaire pour te prendre dans mes filets et,
effectivement, je me suis bien amusée, fit-elle d'une voix blanche,
reprenant à dessein le terme qu'il avait employé quelques instants plus
tôt. Peut-on parler d'autre chose à présent?
Antonio aurait pu douter de sa sincérité mais des images de la soirée
lui revenaient à la mémoire : Sophie ne s'était-elle pas promenée sous
son nez, quasi dévêtue ? Ne l'avait-elle pas attiré sur les coussins, d'une
manière aussi décidée qu'impudique ?
Le feu qui couvait dans son regard se déchaîna sous forme d'éclairs.
— Tu m'as sélectionné comme un étalon, conclut-il.
Sophie ne savait plus où se mettre. Elle sentait qu'elle était allée trop
loin, poussée par une peur qu'elle ne contrôlait pas et à présent, la
situation lui échappait.

D'un bond rageur, Antonio avait quitté le lit et il s'habillait, tendu,


pressé d'en finir. Un silence de plomb s'était abattu entre eux. Sophie se
sentait vidée de toute énergie, comme si le principe vital de son
existence lui glissait entre les doigts. D'une voix faible, elle se hasarda à
rompre le silence.
— Antonio...

C'était une supplique, un appel au secours. Il fit volte-face d'un


mouvement brusque, insulté de son audace.
— Tais-toi, lui intima-t-il d'un ton de profond dégoût. Dire que j'avais
commencé à te considérer comme ma femme... Que tonto ! Ta as fait de
moi un bel imbécile... On ne m'y reprendra pas. J'ai pu faire erreur sur
ton attitude la nuit qui a suivi le mariage de ta sœur mais je ne m'étais
pas trompé sur ton caractère. Tu penses et te conduis comme une traînée
même si dans les faits tu étais restée vierge !

Le sang se retira du visage de Sophie et sa bouche en forme de cœur,


soudain blême, se mit à trembler.
— Je t'en prie... Ne sois pas en colère...
—A quoi t'attendais-tu ? répliqua-t-il d'un ton glacial, la jaugeant d'un
œil méprisant. Tu ne t'imaginais quand même pas me faire plaisir avec
ton aveu ? Nous n'avons pas les mêmes valeurs, à ce qu'il semblerait.
Alors limitons nos contacts à ce qui est prévu par contrat !

Tétanisée, Sophie se détourna, cherchant à cacher le chagrin qui


ravageait son visage. Mais Antonio était déjà parti et le bruit de la porte,
sauvagement claquée, résonna longtemps à son oreille. Anéantie, elle se
traîna dans la salle de bains et baigna son visage en pleurs. N'était-ce
pas mieux ainsi ? Elle n'aurait jamais dû s'abandonner au point de faire
l'amour avec lui. Ne savait-elle pas qu'il tournait la tète à toutes les
femmes ? Une de plus ou de moins ne représentait pas grand-chose
pour lui... Elle s'était mise à sa merci. Ensuite, pour se protéger, elle
avait inventé cette histoire abracadabrante ! Oh, elle avait obtenu un
beau résultat ! Elle avait offensé la fierté d'Antonio et maintenant, il la
méprisait... Plus que tout, sa condamnation lui était insupportable.

Pourquoi l'avait-il crue ? Ne voyait-il pas qu'elle le trouvait irrésistible


?
Flageolante, elle regagna son lit pour sombrer dans un sommeil agité.
L'habitude la réveilla vers les 7 heures. Lydia devait la réclamer. Elle
s'habilla à la hâte et se rendit à la nursery.
A sa grande surprise, Antonio s'y trouvait déjà. Il tenait Lydia dans
ses bras et lui parlait doucement, en espagnol.
— Je ne m'attendais pas à te voir ici, commença Sophie d'une petite
voix.
Antonio leva sur elle un regard impénétrable. Son visage était celui
d'une statue.
— Je venais dire au revoir à Lydia, déclara-t-il avec un calme
impressionnant.
— Tu pars quelque part ? Tu aurais dû me réveiller...
— Je ne voyais aucune raison de te déranger si tôt. J'aurais téléphoné
plus tard, afin de te prévenir de mon absence. Mes affaires me
réclament.
Sophie sentit son estomac se crisper.
— Tu resteras longtemps absent ?
— Difficile à dire, répondit-il avec indifférence. Je dois aller au Japon, à
New York... Pour finir, je passerai quelques jours à Barcelone. J'ai aussi
un bureau là-bas, à côté de l'hôtel de ma grand-mère.
— Antonio...

Presque paniquée par l'imminence de son départ, Sophie avait du mal


à réprimer le tremblement qui l'agitait.
— Ne crois-tu pas que nous devrions parler avant ? reprit-elle d'un ton
mal assuré.
— L'essentiel a été dit hier. Il me semble qu'un peu de repos te ferait le
plus grand bien, répondit Antonio avec une courtoisie appuyée.
Sophie se sentit terriblement vulnérable. La seule chose qui lui aurait
fait du bien aurait été de lui crier son amour. Heureusement, la fierté lui
ferma la bouche, muselant les aveux qui auraient compromis son avenir.
N'avait-elle pas connu l'indifférence et le rejet au cours de sa jeune
existence ? Elle savait reconnaître ces deux ennemis au premier coup
d'œil et n'irait pas, tête baissée, se jeter dans le piège de la sincérité.
Parler, c'était s'exposer et de toute façon, Antonio se moquait bien de ses
sentiments. Il fallait qu'elle le comprenne une fois pour toutes : elle
n'était qu'un élément mineur de sa vie privilégiée.

— Buenos dias, Sophie.


Dona Ernesta franchit la porte de la terrasse où Sophie brodait, Lydia
jouant à ses pieds, confortablement installée sur un tapis.
— Vous devez être la mariée la plus industrieuse qui ait jamais franchi
le seuil du castillo, déclara la vieille dame en s'asseyant à ses côtés. Je
vous vois toujours si active !
Sophie leva les yeux de son tambour à broder, où elle terminait
l'exécution d'un point difficile.
— Je prends plaisir aux travaux d'aiguille, cela ne me coûte nullement !
Et puis, l'oisiveté m'est inhabituelle...
— Puis-je voir ce que vous faites ?
De bonne grâce, Sophie montra son travail que la vieille dame examina
d'un œil expert. Le complexe motif floral que Sophie déclinait lui valut
un compliment admiratif.
— Vous êtes extrêmement douée, ma chère. Mais on a déjà dû vous le
dire. Qui vous a appris à broder ? Votre mère ?
Le regard de Sophie se voila de tristesse.
— Je n'ai pas connu ma mère. Une vieille voisine a eu la gentillesse de
s'occuper de moi quand j'étais enfant. Elle m'a prise sous son aile et,
pendant plusieurs années, m'a enseigné son art...

Sophie resta un instant songeuse. Grâce à cette voisine compatissante,


elle avait pu échapper aux querelles bruyantes d'un foyer instable et
avait affiné une technique qui lui permettait, avant son mariage, de
joindre les deux bouts.
— Elle a dû être fière de vos progrès... Peut-être un jour voudriez-vous
faire un stage, de rénovation des broderies anciennes ? proposa doña
Ernesta, prenant Lydia sur ses genoux avec un sourire qui montrait son
affection. J'ai quelques pièces rares des siècles précédents qui auraient
besoin d'une main aussi habile que la vôtre.
— Même si j'étais qualifiée, je ne sais pas si Antonio voudrait que je
touche au patrimoine familial..., murmura Sophie, mal à son aise.
— Et pourquoi non ? s'étonna la vieille dame. Vous faites partie de cette
famille à présent.

Sophie étouffa un soupir. Tristesse et pudeur l'empêchaient parfois de


répondre librement à la gentillesse de la vieille dame. Dona Ernesta
faisait pourtant de son mieux pour se rapprocher d'elle et sa froideur
n'était plus qu'un lointain souvenir. Lors des visites de la famille, son
concours s'était avéré précieux pour Sophie.
Une jeune domestique les interrompit, le temps de déposer sur un
guéridon un service à thé et des biscuits anglais.
— Je les ai fait préparer spécialement pour vous, fit la grand- mère
d'Antonio, répondant d'un sourire complice à l'étonnement de Sophie.
J'espère que vous n'avez pas trop le mal du pays... Mon petit-fils vous a-
t-il appelée, récemment ?
Sophie rougit.
— Pas depuis deux jours...
— Il doit être exceptionnellement occupé, commenta dona Ernesta
d'une voix apaisante.

Occupé, sans doute... Mais par quoi ? Ou plutôt, par qui ? Sophie tenta
d'éliminer le doute insidieux qui la tourmentait. Pourquoi souffrir
inutilement ? Elle n'avait aucun contrôle sur Antonio et ne pouvait
prétendre à aucun, d'autant moins que ses paroles hâtives avaient
détruit le lien fragile qui se forgeait entre eux. Depuis huit jours qu'il
avait quitté le castillo, Antonio avait appelé plusieurs fois mais toujours
de façon brève et en évitant tout sujet personnel.
— Sophie, puis-je vous parler franchement ?
Quoique surprise par la demande, la jeune femme ne put
qu'acquiescer.
— Bien sûr...
— Je n'ai nul désir de me mêler de votre vie privée mais je vois que
vous n'êtes pas heureuse, mon enfant...
Sophie se hâta de protester.
— Je vous assure que si...
— Je comprends qu'il est difficile pour une jeune épouse de voir partir
son mari. Il est naturel qu'il vous manque.
Les paupières de Sophie se mirent à la piquer. Antonio lui manquait
terriblement, plus qu'elle ne l'aurait soupçonné. La profondeur de ce
qu'elle ressentait pour lui l'effrayait.
— Vous devez vous ennuyer dans ce grand château vide, reprenait
dona Ernesta. Pourquoi n'iriez-vous pas vous installer à Barcelone en
son absence, dans notre hôtel particulier ? Vous pourriez vous amuser et
revoir quelques jeunes gens de la famille qui se trouvaient au mariage de
Pablo.

Sophie, d'abord déconcertée, ne tarda pas à se trouver séduite.


Barcelone présentait pour elle bien des avantages. Elle pourrait sortir,
découvrir la ville qui était l'une des plus vibrantes d'Espagne, au lieu de
se morfondre seule ici. Chaque jour qui passait accentuait sa tristesse et
si elle ne réagissait pas, elle craignait de sombrer dans la dépression.

Mais comment Antonio prendrait-il la chose ? Son voyage d'affaires


devait se terminer par un séjour à Barcelone. S'il l'y trouvait installée,
n'allait-il pas en prendre ombrage ? Ou croire, au contraire, qu'elle se
jetait de nouveau à sa tête ? Sophie soupira. Etant donné leurs relations,
sa marge de manœuvre était limitée. Bien sûr, elle jouissait d'un confort
matériel exceptionnel et du privilège d'élever Lydia sans aucun souci.
Pour le reste, avait-elle le droit de se plaindre ?

Sans doute pas, mais l'intimité qu'Antonio avait acceptée lors de leur
nuit de noces bouleversait la donne. Qu'advenait-il de leur contrat dans
ces conditions ? Tout prenait une tournure si incroyablement
personnelle depuis qu'ils avaient fait l'amour ! Leur dispute en avait été
le premier résultat... Le fossé entre eux s'était énormément creusé mais
Sophie, dans ses rares moments d'optimisme, arrivait à se convaincre
que ce n'était pas irrémédiable.

En attendant, son installation à Barcelone lui permettrait de retrouver


Antonio plus vite, sans que cela ait l'air prémédité. En soupirant, elle
s'avoua qu'elle était vraiment prête à tout pour le revoir. Et si elle
échouait dans son effort pour renouer avec lui, ce ne serait pas faute
d'avoir essayé. Qu'avait-elle à perdre ?

Traversant l'aéroport de Barcelone, Antonio jeta un rapide coup d'œil


à sa montre. Il serait à son hôtel particulier dans moins d'une heure à
présent. Depuis trois semaines qu'il avait quitté le castïllo, il avait hâte de
revoir Sophie.
Et pas seulement de la revoir, admit-il intérieurement alors qu'un petit
sourire jouait sur ses lèvres. Le sourire se changea en grimace : comment
avait-il pu gâcher les choses à ce point entre eux ? Lui qui se targuait de
sa parfaite discipline mentale, qui n'était ni maussade, ni rancunier.,.
Mais jamais femme n'avait su déclencher sa colère comme elle. Un état
de grande morosité avait suivi leur dispute, dont il était sorti
extrêmement perturbé.

Lorsqu'il était redevenu lui-même, retrouvant enfin son calme et son


esprit logique, il avait clairement compris à quel point l'allégation de
Sophie était ridicule. Elle, le choisissant pour lui servir d'étalon ? Por
Dios, comment avait-il pu lui accorder foi un seul instant ? Il aurait dû
en rire. Mais son sens de l'humour s'était évaporé, par quel miracle, il
n'en savait rien ! Son départ précipité n'avait pas vraiment modifié son
état d'esprit, au point qu'appeler sa femme lui paraissait une épreuve à
peine surmontable et qu'il limitait la conversation au minimum.
Qu'était-il donc advenu de sa légendaire habileté à dénouer des
situations difficiles ?

La savoir à Barcelone avait aiguisé son envie de rentrer. Depuis une


semaine, débordé de travail et soumis aux impératifs du décalage
horaire, il ne réussissait plus à la joindre au téléphone et il imagina que,
à cette heure, elle serait à leur hôtel particulier. Peut-être aurait-elle
invité l'un ou l'autre de leurs cousins à dîner...

Son chauffeur l'attendait, et il partit vers sa résidence.

Antonio serait bientôt là, songea Sophie, répondant distraitement à


Josias, l'ami de Reina, qui l'invitait à danser. Fièrement, elle se félicita
d'avoir résisté à la tentation d'accueillir Antonio à l'aéroport ! Pour
respecter à la lettre les termes du contrat, comme il le faisait lui-même,
elle devait feindre l'indifférence. Que chaque seconde d'attente lui
paraisse un siècle ne regardait qu'elle... Pour donner un dérivatif à son
impatience, elle avait accepté l'invitation en ville de Reina, la cousine
d'Antonio avec laquelle elle s'entendait si bien qu'elle voyait déjà en elle
une amie.
Elle dansait depuis quelques instants quand la haute silhouette
d'Antonio s'encadra dans l'entrée. Il étudia la foule un instant. Leur
majordome lui avait indiqué où trouver Sophie lorsqu'il s'était étonné de
son absence. Quand il aperçut sa femme, son regard prit le tranchant
d'un laser. Elle évoluait sur la piste, gracieuse au milieu d'un
déferlement d'énergie. Le tissu métallisé de sa robe, rutilant sous les
spots lumineux, découvrait son dos, ses jambes et ses bras, et moulait
chacune de ses courbes alors qu'elle tournoyait. Ses cheveux déployés
comme une crinière, inconsciente de celui qui l'observait, elle riait et
s'adressait à un bel homme brun qu'Antonio reconnut comme... Josias
Marcaida, l'un de ses principaux rivaux en affaires. Un requin évoluant
autour de sa femme ne lui aurait pas causé plus de déplaisir. Il fendit la
foule et saisit Sophie par le bras. Elle se retourna et, l'apercevant, se
figea. Son cœur s'était arrêté de battre, comme chaque fois qu'elle se
retrouvait face à lui sans y être préparée. La beauté sculpturale
d'Antonio lui coupait le souffle : elle perdit conscience de tout ce qui les
entourait pour ne plus voir que ses yeux d'or. Une flamme naquit au
plus profond d'elle-même.

La main longue et brune d'Antonio serra son bras.


— Fais tes adieux à Josias, querida, déclara-t-il d'une voix sourde alors
que la musique s'interrompait pour laisser place au DJ...
Sophie se sentit comme enivrée. Au lieu de l'attendre à leur hôtel
particulier, il était venu la chercher ! Aurait-il grimpé les sommets de
l'Himalaya pour la retrouver qu'elle n'aurait pu être plus heureuse.
— Je pars, lança-t-elle distraitement à son partenaire.
Et elle suivit Antonio.
8

Antonio l'entraînait vers la sortie et ce ne fut qu'à la porte qu'elle


s'aperçut de son oubli :
— Il faut que j'aille dire au revoir à ta cousine...
— Reina ? Tu pourras l'appeler de la voiture.
— Je ne peux quand même pas partir sans la saluer ! protesta Sophie en
se libérant de son étreinte.
Zigzaguant parmi la foule, elle rejoignit la table où Reina était assise et
lui fit ses adieux. Puis, la conscience tranquille, Sophie courut rejoindre
Antonio. Grâce à Reina, elle avait pu connaître toute la bonne société de
Barcelone, avait renouvelé sa garde-robe qui était à présent du dernier
chic, et mené une vie mondaine active. Son moral lui devait beaucoup.
Et aujourd'hui, comble de bonheur, Antonio était de retour...

Il prit sa main une fois qu'ils furent installés sur les coussins de la
limousine et elle ne songea pas à l'en empêcher. Au contraire, un
délicieux petit frisson courut le long de son dos.
— Embrasse-moi..., murmura-t-elle malgré elle.
Antonio fixa son regard sur les lèvres roses qui se tendaient vers lui, en
une invitation sensuelle irrésistible. Son habituelle réserve fondit
comme neige au soleil.
Lorsque Sophie l'enlaça, il sentit l'assaut du désir dans ses reins et dut se
maîtriser pour conjurer les images tentatrices qu'elle faisait naître en lui
: il ne l'imaginait que trop bien nue sur la banquette, sa peau crémeuse
mise en valeur par l'écrin sombre du cuir... Ne pouvant se retenir, il prit
fougueusement sa bouche, dardant sa langue dans la douceur moite qui
s'ouvrait à lui.
Sophie réagit instantanément à son baiser. Antonio, d'une simple
pression de ses lèvres, la délivrait de toute crainte, la libérait de toute
inhibition. Elle se plaqua à lui, consumée de désir.

Le souffle court, jetant dans la bataille contre lui-même toute la force


de sa volonté, Antonio s'arracha au fantasme qui dansait dans son
esprit et repoussa Sophie.
— Doucement, querida... Nous ne sommes pas seuls...
Elle rougit, honteuse d'avoir oublié où elle se trouvait. Trop tard, elle
s'apercevait qu'encore une fois elle s'était jetée au cou d'Antonio.
N'apprendrait-elle donc jamais ? Comment pouvait-il susciter en elle
des réactions aussi peu raisonnables ?
Antonio la regardait intensément. Il prit une profonde inspiration et
posa la main sur la sienne.
— C'est ma faute, je n'aurais pas dû t'embrasser ainsi mais tu es si
attirante dans cette robe... Elle te va à ravir.

Sophie le remercia d'un sourire spontané.


— C'est vrai ? Tu la trouves jolie ?
— Très... mais je dois dire qu'elle est un peu trop provocante pour être
portée par ma femme, ajouta-t-il plus sobrement. Beaucoup d'hommes
te regardaient, mi rica...
Sophie baissa les yeux pour cacher le plaisir que sa remarque y faisait
naître. Elle se sentait à la fois ravie — Antonio était-il donc jaloux ? — et
amusée : ce n'était pas la première fois que des hommes l'admiraient et
la tenue qu'elle portait n'avait pas grand-chose à y voir ! Antonio
continuait, avec la plus grande détermination :
— Je n'aime pas que d'autres te regardent ainsi, Sophie. A vrai dire, tu
devrais surveiller non seulement tes tenues mais les endroits où tu te
montres.
Sophie fronça les sourcils.
— Pourquoi donc ?
— Un night-club fréquenté par des célibataires n'est pas un endroit
pour toi... Surtout accompagnée de Josias Marcaida, séducteur invétéré
!
— Oh, Reina m'a prévenue, fit Sophie avec légèreté. Mais elle m'a dit
aussi qu'il ne t'arrivait pas à la cheville !

Son commentaire lui valut un regard courroucé d'Antonio.


— Je n'aime pas être comparé ! Evite ces discussions à mon sujet,

veux-tu ?
Sophie lui retira sa main.
— Si je comprends bien, dit-elle avec humeur, ni mes robes, ni mes
relations, ni mes conversations ne te conviennent !
Antonio lui répondit d'une voix douce comme de la soie.
— Ce que j'essaie de te dire se résume en une simple phrase, querida...
— Eh bien, dis-la et gagnons du temps !
— Tu n'es plus seule au monde, tu es ma femme.
L'audace d'une telle affirmation décupla l'irritation de Sophie.
Elle se contint pourtant, car la limousine les déposait dans la cour de
leur hôtel particulier. Le temps de sortir de la voiture et de monter le
grand escalier puis de passer en flèche devant la domesticité et elle se
retrouva dans la chambre, suivie de près par Antonio.
— Je n'ai rien dit qui puisse te vexer, reprit-il, à peine la porte refermée
sur eux.
— Rien ? explosa Sophie. Quel toupet !

Antonio se jugeait remarquablement patient pour un homme ayant dû


récupérer sa femme dans un night-club, en train de danser avec un
play-boy notoire. Il ne put retenir un trait d'ironie.
— L'Espagne te civilise, querida, railla-t-il. Tu as attendu que nous
soyons seuls pour hausser le ton... Il y a encore un mois, tu aurais crié
sans te soucier de qui pouvait entendre...
— Sophie pivota pour le foudroyer d'un regard d'émeraude. N'essaie
pas de détourner la conversation !
— Tu es pourtant fort jolie quand tu es en colère, murmura Antonio,
appréciateur. Tu m'as manqué...
— Je ne vois pas pourquoi, lui jeta Sophie, toute à sa fureur. Cela ne
fait pas partie du contrat !
— Non, reconnut-il avec fatalisme. C'est pourtant un fait.

Sophie serra les poings. En des moments comme celui-ci, le calme


impérial d'Antonio la mettait en rage.
— Après avoir bien spécifié que tu gardais ta liberté, tu rentres de
voyage pour m'annoncer que je dois me comporter comme ta femme !
— Tu es ma femme, intervint Antonio.
— Techniquement, peut-être ! rétorqua Sophie. Mais cela ne compte
pas. Il serait temps que tu pratiques ce que tu prêches aux autres, ne
crois-tu pas ?
L'argument impressionna Antonio : Sophie n'avait pas recours à de
quelconques ruses pour dire ce qu'elle pensait. Elle parlait du fond du
cœur. Les femmes qu'il avait connues ne l'avaient pas habitué à une
telle candeur.
— Tu prétends garder ta liberté, continuait Sophie, le visage rosi par la
colère. Eh bien, cela ne peut se concevoir que si j'ai droit à la mienne !
— C'est impossible, querida... Je ne peux pas te voir danser avec un
autre homme sans réagir.
— Je n'en crois pas mes oreilles ! s'indigna Sophie.
— Tu portes l'alliance que je t'ai donnée, plaida Antonio, tu vis chez
moi. Comment pourrais-tu être ma femme et vivre avec indépendance ?
C'est une contradiction...
— Du même genre que « mari » et « volage » ? lui renvoya Sophie avec
à-propos. Je te préviens, je n'accepterai pas de règle à sens unique !
Antonio médita un instant ses paroles.
— Je devais être fou quand j'ai prévu ce contrat, avoua-t-il. Je n'avais
pas envisagé toutes les conséquences et certainement pas celles qui
découleraient de notre nuit de noces... Depuis lors, mon exigence de
liberté est injuste.

Un lourd silence suivit. Sophie pesait chaque mot et elle tremblait Que
suggérait-il ? Elle aurait tout donné pour devenir vraiment sa femme
mais elle serait morte plutôt que de le lui avouer.
— L'attirance que j'éprouve à ton égard n'est pas raisonnable, reprenait
Antonio d'un ton pensif.
— Si tu veux raisonner, tiens-t'en aux termes du contrat, jeta Sophie,
blessée.
— Ce serait la meilleure chose à faire mais je ne m'en sens plus capable,
admit Antonio d'une voix sourde. J'ai pensé à toi chaque minute depuis
notre séparation. Le désir de toi m'a tenu éveillé chaque nuit. Rien de
ceci n'était prévu dans notre arrangement mais aujourd'hui, ce que je
veux le plus au monde, c'est toi. Oublions le contrat pour l'instant, veux-
tu ? Et profitons de notre couple...

« Notre couple ? » La jeune femme manqua défaillir. Bien sûr, l'offre


semblait merveilleuse mais, à bien y réfléchir, elle était limitée. Sophie
était assez fine pour le comprendre. « Aujourd'hui », « pour l'instant »,
cela voulait dire qu'un jour l'agrément prendrait fin. Tout ce qu'Antonio
proposait, c'était d'étendre le contrat pour mieux jouir de ses avantages,
sans s'engager sur le long terme...
— Ne te voyant pas à l'aéroport, reprenait Antonio, j'en ai éprouvé une
telle déception que cela m'a aidé à comprendre à quel point tu m'avais
manqué.
— Pourquoi serais-je venue ? objecta-t-elle. Tu m'as à peine appelée au
téléphone, et tu étais d'une froideur...
— Je luttais contre l'évidence, contre mon propre caractère... Je suis
réconcilié avec moi-même, à présent, et les choses sont claires dans mon
esprit.
Il la couvrait d'un regard de braise et en dépit de ses réticences, Sophie
se sentait attirée par lui comme par un aimant. La douceur de sa voix, la
reconnaissance du manque, l'évidente bataille qu'il avait dû mener
contre lui-même pour admettre ses erreurs, tout cela l'émouvait plus
qu'elle ne voulait le reconnaître. Elle aurait pu se noyer dans les
profondeurs de son regard doré... La tête lui tournait légèrement,
comme sous l'effet d'une coupe de Champagne, une déraisonnable
bouffée de bonheur l'envahissait. Pourquoi compliquer les choses ? Rien
ne durait en ce bas monde. Elle aimait cet homme et plutôt que
d'espérer l'impossible, elle se contenterait de ce qu'il offrait : l'amour
physique et la fidélité, à plus ou moins long terme...

Pourquoi espérer un avenir à leur union ? Songea-t-elle en un éclair de


désespoir lucide. C'était impossible. Elle ne pourrait jamais porter son
enfant et, un jour, son titre devrait passer à son héritier. Son époux n'y
songeait pas encore mais il lui faudrait un fils... qu'elle ne pouvait lui
donner.
Antonio se rapprocha d'elle. La tristesse qui se peignait sur son visage
le peinait sans qu'il la comprenne.

Il l'attira d'une étreinte ferme, celle d'un homme sûr de son pouvoir
sur le destin. Sa détermination envoûta Sophie et elle se laissa aller
contre lui.
— Tu sembles malheureuse...
— Non, fit-elle d'une petite voix, l'enlaçant pour détourner le cours de
ses pensées.
Antonio ne se laissa pas prendre au doux piège de ses bras. Il saurait
ce qui la troublait et balaierait comme un fétu de paille la cause de sa
tristesse.
— Dis-moi ce qui ne va pas.
— Rien, cela ne t'intéresserait pas...
— Essaie, tu verras bien. N'aie pas de secret pour moi.
Sophie tenta de sourire mais le résultat était piteusement tremblant.
Comment avouer qu'elle ne deviendrait jamais mère ?
— Certains problèmes doivent demeurer privés..., murmura-t-elle,
passant le doigt sur la ligne carrée de sa mâchoire, qu'ombrait un début
de barbe bleuté.

Entre douceur et rugosité, le contact était d'une sensualité subtile. La


bouche d'Antonio, soulignée par la barbe naissante, paraissait encore
plus attirante et Sophie se sentit frissonner.
Il abaissa vers elle son visage altier et, du bout de la langue, dessina sa
lèvre rose. Sophie en eut le souffle coupé. Ses jambes ne la portaient
plus.
— Pas si je peux t'aider à les résoudre, querida, et crois-moi, je peux
faire beaucoup...
Sophie ferma brièvement les yeux, le temps de ravaler ses larmes. La
tranquille assurance d'Antonio la bouleversait, ainsi que le devoir qu'il
se faisait de l'aider. Etait-ce parce qu'il lui avait donné son nom ?
— Pas cette fois, répondit-elle âprement.

Une hypothèse effleura Antonio : la détresse de Sophie était-elle liée à


son incapacité d'avoir des enfants ? Il rejeta cette idée avec une vigueur
qui lui donna à réfléchir. Pourquoi se refusait-il à envisager cette
possibilité ?
Sophie avait enfoui son visage contre la poitrine d'Antonio. Jamais elle
n'avouerait qu'elle était stérile. Il pourrait réagir si négativement !
D'abord en s'apitoyant, ce qu'elle ne pourrait supporter. Mais il risquait
aussi de la trouver moins femme, moins attirante... Sans s'en rendre
compte, beaucoup de gens associaient la féminité à la fécondité.
— Un jour viendra où tu me feras confiance, gatita, promit Antonio
avec ferveur.
Il resserra son étreinte et prit sa bouche dans un baiser passionné,
auquel Sophie s'abandonna comme à une drogue. Dans les bras
d'Antonio, elle oubliait tout... C'était si bon de se sentir choyée, protégée
par un homme aussi viril !
Le lit s'offrait à eux et Antonio y déposa Sophie doucement, avant de
retirer veste et cravate. D'un mouvement du pied, elle se débarrassa de
ses escarpins.
— Si je dois te faire confiance, dis-moi, demanda-t-elle timidement, y a-
t-il eu... d'autres femmes quand tu étais au loin ?
Antonio jeta sa chemise sur un fauteuil et la regarda en souriant.
— Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai vécu comme un
moine, querida.

Elle le remercia d'un regard éloquent et instinctivement, se cambra sur


les oreillers, les genoux légèrement repliés, dans une pose de sirène.
L'une des bretelles de sa robe avait glissé, révélant la naissance d'un
sein. D'un mouvement languide de l'épaule, elle accentua l'effet,
découvrant un peu plus sa poitrine. Antonio vit qu'elle ne portait pas de
soutien-gorge. Cette découverte fut très agréable.
— As-tu pris des leçons de séduction en mon absence ? fit-il d'une voix
rauque.
Pour toute réponse, Sophie lui retourna un regard choqué.
— En tout cas, tu es très douée, murmura-t-il. J'aurais dû rentrer bien
plus tôt pour constater tes progrès...
— Peut-être n'étais-tu pas prêt ?
La finesse de Sophie le frappa : était-il prêt pour cet incroyable
imbroglio qu'était devenu son existence ? Sans doute pas encore. Mais
au moins, il semblait plus apte à en gérer les conséquences. Et l'une
d'entre elles allait focaliser toute son attention...

Il observa Sophie avec une acuité très masculine, irriguée d'un violent
désir. comment avait-il pu la juger simplement jolie ? Alanguie sous ses
yeux, elle avait un corps de princesse et un visage de rêve, auquel de
hautes pommettes donnaient une indéniable touche de distinction. Il
s'assit sur le bord du lit et fit lever Sophie pour la placer entre ses jambes
et la contempler à son aise.
Elle sourit, intimidée, craignant qu'il ne lui trouve quelque défaut.
— Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
— J'adore te voir, querida, et plus encore te voir nue...

Il fit rouler la seconde peau qu'était sa robe et Sophie en eut le souffle


coupé. Ses seins semblaient narguer sa pudeur par leur promptitude à
se dresser et, déjà, leurs pointes roses se durcissaient. Elle rougit
violemment
— Tu es parfaite, gronda Antonio avant de se saisir d'une bouche
impatiente des trésors qu'elle offrait.
Ses lèvres viriles la soumettaient à une torture si subtile qu'elle laissa
échapper un long gémissement de plaisir. Il acheva de la déshabiller et
fixa sur elle un regard brûlant. Sa main écarta doucement ses cuisses.
Sophie se sentait fondre dans l'incandescence de son regard. Un désir
sauvage, presque douloureux, l'inonda, alors qu'encouragé par le
frémissement voluptueux de son corps, Antonio explorait la moiteur
secrète qui se dissimulait derrière un délicat triangle de boucles fauves.
Il sut porter son excitation à son comble et elle réalisa que ses jambes
tremblaient.
— Je te sens prête, enamorada... prête pour moi, déclara Antonio d'un
timbre rauque où perçait la satisfaction.
Il n'avait qu'un geste à faire pour l'attirer sur lui. Sophie crut que son
cœur allait exploser... Jamais elle n'avait senti son corps si réceptif,
sensibilisé à l'extrême par l'habileté des caresses d'Antonio. Il la souleva
légèrement et entra en elle, lui arrachant un cri de plaisir. Elle accueillit
son assaut avec un vertige de volupté et bientôt, il n'y eut plus pour elle
que l'intime et magnifique domination de sa virilité. Farouchement sûr
de lui, il l'entraînait dans un ouragan de sensations dont il repoussait
toujours les limites. Sophie avait perdu tout contrôle d'elle-même. Elle
s'abandonna au plaisir qui la happait et s'accrocha au cou d'Antonio
alors qu'une merveilleuse vague d'implosions la secouait, la délivrant de
son délicieux tourment en la portant bien au-delà d'elle-même.
Antonio ne fut pas long à reprendre ses lèvres pour un baiser d'une
sauvage sensualité. Encore étourdie, Sophie s'était allongée à ses côtés, le
gratifiant d'un sourire ébloui. Mais il ne semblait pas rassasié d'elle.
— Ne crois pas que je vais te laisser dormir, querida...
Toute à la douce lassitude qui suivait les derniers soubresauts du
plaisir, Sophie se sentit néanmoins frémir d'anticipation. Comment
pouvaient-ils encore avoir envie l'un de l'autre, si vite, si passionnément
? Et dire qu'à une époque de sa vie, elle considérait la sexualité comme
une simple mécanique ! Avec Antonio pour guide, elle en avait compris
la merveilleuse alchimie. Ses baisers lui ouvraient le paradis. Elle se
pelotonna contre sa peau bronzée.
— Tu es fantastique, murmura Antonio. Et tu es mienne...
— Pour un temps, enchaîna Sophie sans réfléchir.
Comment aurait-elle pu oublier cette évidente réalité ?
Antonio se raidit immédiatement.
— Un temps qui pourrait être très long.

Hélas, un jour prochain, il retrouverait goût à sa liberté. Ou bien il


voudrait un enfant et alors... Une pensée soudaine frappa Sophie. Pas
plus ce soir que lors de leur nuit de noces Antonio n'avait fait usage
d'une protection. Il ne pouvait être à ce point négligent... Pensait-il
qu'elle prenait la pilule ?
Elle se souleva sur un coude pour l'observer.
— Tu ne t'es pas protégé, fit-elle doucement.
Antonio se figea. Il aurait dû s'en soucier, pour ne pas l'alerter. Sophie
lui en voudrait de connaître son secret.
— Je suis désolé, se hâta-t-il d'expliquer, j'ai pensé que tu y avais
veillé. Je te promets d'y penser la prochaine fois.

Il caressa tendrement ses cheveux et il lui sembla qu'elle se détendait.


Sophie, pourtant, n'était pas aussi calme qu'il y paraissait. Elle ne
pouvait empêcher son esprit de gamberger. Antonio, bien sûr, ne
pouvait pas savoir... Mais n'y avait-il réellement aucune chance qu'elle
puisse concevoir ? Pour la première fois, elle s'autorisa à imaginer un
miracle. A douze ans, lorsqu'elle avait parlé à son père après sa maladie,
il ne lui avait pas laissé d'espoir.
— On peut toujours rêver, avait-il répondu à sa question angoissée,
mais tu n'as vraiment qu'une si petite chance que tu ferais bien de
l'oublier ! D'ailleurs, les gosses, c'est tellement d'ennuis que tu devrais
t'estimer heureuse de ne pas pouvoir en faire !

Une chance sur un million, peut-être... Mais pourquoi se laissait-elle


aller à cette divagation ? Si elle tombait enceinte, Antonio serait sans
doute atterré. Ce n'était pas d'une femme comme elle qu'il voudrait un
héritier. Cette femme, elle l'imaginait grande et belle, aristocrate
jusqu'au bout des ongles. Et pourtant, avec tous ses atouts, cette rivale
ne serait jamais que sa seconde épouse, se dit Sophie avec un regain de
triste énergie. Rien ne pourrait lui ôter cela : elle aurait été la première
marquise de Rocha...
— Je vais m'arranger pour prendre quelques semaines de congé, reprit
Antonio pour lui changer les idées. J'ai besoin de vous voir plus souvent,
Lydia et toi. Crois-tu que vous arriverez à me distraire tout ce temps-là ?
Sa question arracha un sourire à Sophie et elle rétorqua :
— Oui, à condition que tu en vailles la peine... Nous pouvons nous
montrer très exigeantes... surtout moi !
Une suprême assurance se peignit sur le visage d'Antonio.
— Je crois pouvoir satisfaire à toutes les exigences, querida. En
douterais-tu ?
Le cœur de Sophie se gonfla de tant d'amour qu'elle crut qu'il allait
éclater. Curieusement, la confiance qu'Antonio avait en lui-même la
rassurait.
— Non, fit-elle en riant. J'aurais mauvaise grâce d'en douter. Aucun
homme ne me paraît te valoir.
Antonio ne put se retenir de l'aiguillonner :
— Pas même Josias ?
Sophie écarquilla les yeux.
— Josias est un ami... C'est ta cousine qui me l'a présenté ! Il m'a
emmenée au restaurant et m'a donné ma première leçon de conduite !
Bien sûr, si pendant ces quinze jours tu m'invites au restaurant, que tu
m'apprends à conduire et que tu me couvres de compliments, ajouta-t-
elle avec un brin de malice, je peux peut-être me passer de lui.

Antonio décida de se montrer magnanime.


— D'accord pour le restaurant, mais c'est non pour la conduite. Je serais
un professeur exécrable ! Quant à ses compliments, tu m'excuseras de ne
pas m'aligner. J'ai mes propres méthodes pour séduire, mi rica.
Tout en parlant, il avait glissé sur elle et l'ajustait à lui avec une
précision si intime qu'elle en frémit. Un frisson la parcourut à la pensée
du plaisir qui les attendait.
Mais ce fut son sourire qui conquit Sophie : elle savait qu'Antonio ne
le destinait qu'à elle et il lui donnait l'impression d'être la personne la
plus importante au monde. N'était-ce pas ce dont elle avait toujours rêvé
? Enfermant ses peurs et ses incertitudes au plus profond d'elle-même,
elle s'abandonna à celui qui la comblait.
9

Six semaines s'étaient écoulées et Antonio s'occupait de plus en plus de


Lydia. En vrai perfectionniste qu'il était, il avait lu les ouvrages les plus
récents sur le développement des enfants et mettait son savoir en
pratique à chaque occasion. Cette fois, il tentait d'apprendre à Lydia à
jouer avec des cubes colorés.
— Tu perds ton temps, lui lança Sophie en riant, délaissant sa broderie.
Elle est trop jeune pour reconnaître les couleurs !
— Si elle tient de son oncle, protesta fièrement Antonio, elle saura avant
les autres ! J'ai de grands espoirs pour elle !
Sophie sourit avec indulgence : Antonio s'efforçait d'être un père
attentif, comment lui en vouloir d'avoir de l'ambition pour sa fille
adoptive ? Celle-ci lui devenait très attachée et souriait aux anges quand
il la prenait dans ses bras.

Que de changements s'étaient opérés en quelques semaines ! D'abord,


ils avaient quitté Barcelone pour le castillo et pour fêter leur retour,
Antonio lui avait offert le plus délicat bijou dont on pût rêver : une fleur
de diamants montée en pendentif. Il ne perdait pas une occasion de les
gâter, Lydia et elle. Sa générosité n'avait pas de bornes.

Sophie profitait de son bonheur. Tout lui souriait. Antonio se montrait


un amant attentif, empressé, et il ne semblait jamais devoir se lasser
d'elle. Epaulée par la grand-mère d'Antonio, elle avait tout
naturellement trouvé sa place au castillo et avait même créé un groupe
de broderie pour les femmes du village. Son énergie comme sa
simplicité lui gagnaient tous les cœur, ainsi que sa volonté d'apprendre
l'espagnol. Elle progressait d'ailleurs rapidement.

— Vamos a corner ? proposa Antonio. J'ai une faim de loup...


Il remit Lydia aux bras de sa nourrice pendant que Sophie posait son
ouvrage. Ce fut tout naturellement qu'il l'enlaça pour descendre mais
Sophie, sensible à son contact comme à l'odeur de sa peau, se Mollit
tout contre lui.
— si tu continue comme cela, fit-il d'une voix chaude, nous n'allons
pas déjeuner avant un certain temps...
La jeune femme leva vers lui un regard embrumé de désir.
— Je croîs que je te préfère au déjeuner...
Sa franchise suscita un rire teinté de mâle satisfaction.
— Nous sommes vraiment faits pour nous entendre, mi rica, conclut
Antonio en prenant ses lèvres pour un baiser si urgent qu'elle en fut
enivrée.

La sonnerie d’un portable interrompit leur étreinte: Agacé, Antonio


fouilla sa poche. Sophie n'aurait pu lui reprocher de répondre : son
époux avait le sens des responsabilités, et c'était une qualité qu'elle
appréciait de plus en plus chez lui.
— Le docteur Navarro a besoin de me voir, querida. fit-il en éteignant
son portable. Pour les vaccins de Lydia. Mais avant, j'ai une surprise
pour toi.
Intriguée, Sophie l'accompagna et quand il ouvrit tout grands les
battants de la porte de leur chambre, une odeur de jasmin l'assaillit. La
pièce disparaissait sous une mer de fleurs blanches...
— Antonio ! C'est magnifique..., s'exclama-t-elle, ravie. Mais mon
anniversaire n'est que dans une semaine…
— Nous en reparlerons plus tard, querida… Aujourd'hui, nous
célébrons nos deux premiers mois de mariage…

Des larmes de joie montèrent aux yeux de Sophie. C'était une attention
tellement romantique ! Qu'était donc devenu leur mariage de
convenance ? Antonio avait proposé de l'oublier et elle était si follement
amoureuse de lui que cela ne lui était pas difficile... « Profitons de notre
couple », avait-il dit. Il ne se passait pas un jour sans qu'il ne donne à
Sophie mille raisons d'en profiter. Personne au monde ne lui avait jamais
procuré tant de bonheur, ni consacré tant d'attentions !

Laissant sa ravissante épouse-déjeuner seule, Antonio se rendit au


cabinet du docteur Navarro. L'heure inhabituelle de son appel le rendait
soucieux. Le médecin s'était montré peu loquace au téléphone et pour
éviter d'alarmer Sophie, Antonio avait parlé de vaccinations. Mais en
réalité il avait soumis Lydia à toute une batterie de tests. Il voulait
s'assurer qu'elle n'avait pas hérité ce souffle au cœur qui courait dans sa
famille. Il ne pouvait non plus écarter la crainte d'une leucémie, puisque
Sophie en avait été victime; A cette hypothèse, son esprit se révoltait.
Lydia, si petite, aurait déjà dû se battre... Pour finir, à la demande de son
avocat, il avait fait faire un test ADN.
Plus soucieux qu'il n'aurait voulu l'admettre, Antonio atteignit le
centre-ville en un temps record. Navarro le reçut immédiatement. C'était
un homme âgé, praticien réputé qui connaissait Antonio depuis
toujours. Le cabinet, désert à l'heure du déjeuner, était étrangement
silencieux.
— Entre, Antonio, et assieds-toi, veux-tu ?
Le visage fermé, Antonio déclina l'offre du vieil homme,
— Parlez vite, docteur. Mauvaise nouvelle ? Sa santé...
— N'a rien à craindre, mon cher. Lydia se porte comme un charme. Ce
que j'ai à te dire est d'un autre ordre.
— Partagé entre un immense soulagement et une inquiétude
renouvelée, Antonio se garda de l'interrompre
— Les résultats du test ADN sont arrivés ce matin...
— C'est pour cela que vous me convoquez ? s'étonna Antonio. J'ai cru
que Lydia avait une anomalie génétique !
— Sois totalement rassuré sur ce chapitre. Je sais bien que, pour toi, ce
test ADN n'était que de pure routine mais je tiens à ce que tu prennes
connaissance des résultats.
Il lui tendit une enveloppe qu'Antonio ouvrit sous ses yeux.
— Impossible ! s'exclama-t-il à la lecture du document.
— J'ai tout vérifié moi-même... Il n'y a pas le moindre doute. Lydia n'est
pas de ton sang. Les gènes ne peuvent mentir, elle n'est pas la fille de ton
frère. Mais tâche de ne pas juger trop durement sa mère, plaida le
médecin en voyant un violent dégoût se peindre sur les traits d'Antonio.
J'imagine à quel point cette nouvelle te bouleverse. Ce sera dur aussi
pour ta femme...
Antonio s'était levé. Même avec un vieil ami, il ne tenait pas à discuter
ce qui touchait à l'honneur de la famille. Comment Belinda avait-elle osé
prétendre... ?
— Je dois rentrer, dit-il sèchement.
— Tâche de te réconcilier avec cette nouvelle avant de l'annoncer, lui
conseilla le vieux médecin. Les erreurs des uns ne doivent pas être
payées par les autres...
Antonio n'écoutait plus. Il prit congé et regagna sa voiture, luttant
contre l'écœurement. Lui qui n'avait demandé ce test que sur l'insistance
de son avocat! Jamais il n'aurait pu imaginer tant de dissimulation de la
part de sa belle-sœur. Elle l'avait roulé ! Pour assurer un bel avenir à sa
fille tout comme à Sophie, elle avait menti de façon éhontée.

Quand il parvint au castillo, Antonio s'aperçut que ses mains


tremblaient. Il se versa un cognac mais la révolte qui lui soulevait le
cœur ne se calma pas.
Machinalement, sans réaliser où le portaient ses pas, il se rendit à la
nursery.
Lydia dormait à poings fermés et son petit visage, tout encadré de
boucles, exprimait une grande sérénité. Elle ressemblait réellement à
Sophie, reconnut Antonio. La même peau de pêche, un visage en forme
de cœur... Mais ses cheveux étaient plus sombres, tout à fait comme ceux
de... Non, elle ne pouvait pas les avoir hérités de Pablo ! Perplexe, il se
pencha sur le berceau : Lydia, qu'il avait appris à aimer, lui qui n'aimait
guère les enfants, Lydia était donc une étrangère ? Pouvait-on cesser
d'aimer un enfant ?
Sophie avait tout préparé. Lorsque Antonio rentrerait, affamé, elle le
conduirait à la chambre où, au milieu des jasmins, elle avait fait porter
un plateau couvert de tapas. Ils mangeraient avec leurs doigts, sur les
coussins, comme le soir de leur mariage. Pour que l'analogie soit
parfaite, il faudrait une conclusion à ce repas... Alors, pour séduire
Antonio, elle avait choisi une djellaba de léger coton, qui révélait ses
formes plus qu'elle ne les voilait.

Bien sûr, lui avouer qu'elle l'aimait était tabou, mais elle pouvait le lui
montrer, faire elle aussi son possible pour qu'Antonio « profite de leur
couple », comme il l'avait lui-même suggéré. Même si cela ne devait pas
durer toujours»..
Entendant son pas dans le couloir, elle se précipita pour l'accueillir. Il
s'engouffra dans la pièce sans un mot de salutation et la fixa d'un regard
où la colère le disputait à la stupéfaction.
Qu'était-ce donc que cette mise en scène, ce pique-nique organisé, cette
tenue légère ? Ne savait-elle pas d'où il revenait ? Intérieurement,
Antonio s'emportait, oubliant qu'il avait lui-même tout fait pour la
tranquilliser en partant.

— Sais-tu que Lydia n'est pas la fille de mon frère ? lui jeta-t-il au visage
sans la moindre précaution.
— Pardon ?
Sophie avait brusquement pâli.
— Tu as très bien entendu.
— C'est une plaisanterie, j'espère...
Sophie le connaissait-elle donc si mal qu'elle le pensait capable de
plaisanter sur une affaire d'honneur ?
— Pas le moins du monde, affirma-t-il d'un ton glacial. Les tests
ADN...
— De quels tests parles-tu ? l'interrompit Sophie, horrifiée.
— J'ai fait pratiquer des tests de routine, pour établir sans doute
possible la filiation.
— Tu veux donc dire que tu doutais du lien entre Lydia et ta famille ?
Antonio s'insurgea.
— Pas du tout ! Et j'avais tort, apparemment... Faire ces tests, c'était
assurer l'avenir de Lydia. Ils étaient obligatoires, de toute façon,
puisqu'elle est née après la mort de Pablo ! Sans cette preuve, on aurait
pu attaquer son héritage. Ainsi que la donation faite par ma grand-
mère.

Sophie tombait des nues. Elle avait l'impression de ne plus rien


comprendre.
— Une donation ? Dona Ernesta ne m'a rien dit...
— Dans ma famille, nous savons rester discrets sur les histoires
d'argent. Mais dans la tienne aussi ! Belinda a bien su monter son coup
pour nous rouler, et très discrètement !
Désemparée, emportée par cette tornade de révélations, Sophie ne
savait à quoi se raccrocher. Ce fut son réflexe de loyauté envers Belinda
qui lui fournit la bouée de sauvetage,
— Ne sois pas insultant envers ma sœur ! Il doit y avoir une
abominable erreur. Belinda n'a eu personne dans sa vie entre la mort de
ton frère et la naissance de Lydia !
— Désolé de te détromper, fit-il amèrement. Ta sœur s'est cachée de
toi. Mais tu peux la remercier ! Elle a fait ce qu'il fallait pour t'assurer
une vie facile !
Egarée par la douleur, Sophie lança :
— Cesse de l'accuser, ma sœur ne m'aurait pas menti !
— Dans ce cas, rétorqua Antonio, tu savais ce qu'il en était, et c'est donc
toi qui m'as menti !
Sophie se figea. Il lui semblait que son univers s'écroulait. Antonio vit
sa détresse et comprit que la fureur l'avait conduit trop loin.
— Pardonne-moi, querida, je n'ai pas voulu dire cela. Ce que je crois,
c'est qu'elle t'a menti pour te protéger, sachant que tu aimais Lydia et
que tu ne pourrais pas avoir d'enfant.
— Qui t'a dit cela?
Sophie avait sursauté, comme si un serpent l'avait mordue. Antonio
maudit son involontaire indélicatesse mais il était trop tard pour revenir
en arrière.
— Norah Moore. Pour me convaincre de te laisser Lydia... Sophie se
sentait trahie. Il savait tout d'elle à présent... Face à lui, elle n'avait
jamais été aussi vulnérable.
Mais elle devait être forte. Pas pour elle, puisqu'elle avait tout perdu.
Pour Lydia.
— Si le test dit vrai, Norah t'aura parlé pour rien. Tu ne pourras plus
m'enlever Lydia à présent. Elle n'est peut-être pas ta nièce, mais elle
reste la mienne ! Et je ne lui ferai pas défaut. Ne t'inquiète pas pour ton
héritage, ta fortune et tout le reste. Nous saurons bien nous débrouiller
sans toi !
10

Sophie s'était réfugiée dans la salle de bains, claquant la porte au nez


d'Antonio. Il avait eu beau tambouriner, elle s'était refusée à ouvrir.
Accroupie sur le marbre glacé qui carrelait la pièce, elle sanglotait,
étouffant dans ses bras repliés le bruit de ses pleurs. Pour rien au monde
elle n'aurait voulu qu'Antonio ne l'entende. Il venait de piétiner la
confiance qu'elle avait en lui. Pour une histoire de famille, d'honneur et
d'argent, il balayait tout ce qui existait entre eux. Mais qu'est-ce qui
existait, au juste ? Sophie comprenait que, pour lui, rien de leur couple
n'avait compté vraiment. Il en avait seulement profité, comme il l'avait
annoncé.

Et s'il l'avait épousée, c'était par devoir, vis-à-vis de Lydia... Comment


avait-elle pu oublier ce trait essentiel de la personnalité d'Antonio ? Il
était homme de devoir. A présent, le devoir ne le liait plus...
Sophie ravala ses sanglots. N'avait-elle pas honte de s'apitoyer sur elle-
même alors que la vraie victime était Lydia ? C'était elle qui avait le plus
à perdre : si réellement elle n'était pas sa nièce, comment demander à
Antonio de lui conserver ses prérogatives familiales ? Elle frissonna, en
proie à une vague de désespoir. Les tests ADN ne mentaient pas, ce qui
voulait dire que Belinda lui avait caché un secret... Tout en Sophie se
révoltait contre cette idée. Mais, soudain, il lui revint à l'esprit les
réserves de Norah Moore au sujet de sa sœur. N'avait-elle pas insinué
que Belinda ne lui disait pas tout ? Son amie ne semblait pas beaucoup
aimer sa sœur aînée... Peut-être Norah en savait-elle plus long qu'elle-
même. Sophie décida d'aller la voir au plus vite, pour tenter d'éclaircir la
situation.

En attendant, il fallait bien admettre qu'Antonio avait raison, aussi


pénible que cela puisse être... Pourtant, même confrontée à l'évidence,
Sophie avait du mal à incriminer sa sœur. Mais Antonio n'aurait pas
lancé une telle accusation à la légère et en lui annonçant les résultats du
test, il semblait aussi bouleversé qu'elle. Cette révélation avait dû
représenter un tel choc pour lui ! La gorge de Sophie se serra
douloureusement. Il avait fait tant d'efforts pour s'occuper de Lydia, il
avait appris à l'aimer... C'était pour elle qu'il lui avait donné son nom et
son titre. Et aussi parce que Norah, croyant agir pour son bien, avait
révélé son lourd secret !

Sophie comprenait la démarche de sa vieille amie : celle- ci voulait


l'aider à garder Lydia. Elle avait joué sur la corde sensible et réussi à
émouvoir Antonio. Il l'avait prise en pitié, elle, la pauvre petite femme
de ménage qui ne pouvait pas avoir d'enfant ! Un frisson révulsé la
parcourut. L'apitoiement était la dernière chose qu'elle voulait inspirer à
Antonio. Et d'ailleurs, cette pitié était peut-être sans objet... N'y avait-il
pas une chance, une toute petite chance pour qu'elle puisse concevoir en
dépit du traitement qui l'avait gardée en vie ? Elle aurait voulu hurler à
Antonio qu'elle n'avait pas besoin de sa pitié, qu'elle était peut- être
fertile, après tout ! Mais à quoi cela aurait-il servi ? Lydia n'en restait pas
moins une étrangère pour lui et par conséquent, Sophie aussi...
La tête vide, à court de larmes, elle sortit de la salle de bains. A sa
grande surprise, Antonio était resté là.
— Que veux-tu encore ? lança-t-elle, immédiatement sur la défensive.

— Te parler, querida... J'étais encore sous le choc tout à l'heure et je me


suis laissé emporter... Je ne voulais pas te blesser mais hélas...
— Ne t'inquiète pas, coupa Sophie brutalement, tu n'en auras plus
l'occasion.
Elle était passée dans le dressing et, hâtivement, fourrait quelques
vêtements de rechange dans un sac de voyage.
— Non, effectivement, fit Antonio de la chambre. Parce que nous
allons affronter ce défi ensemble.
Sophie leva les yeux au ciel. Toujours l'homme de devoir...
— Quel défi ? Où vois-tu un défi ? Ce n'est que la fin d'une histoire
qui n'aurait jamais dû commencer...
Antonio passa la tête dans le dressing.
— Que fais-tu là-dedans ?
— Je prépare mes bagages.
Elle le sentit se raidir.
— Tu comptes voyager ?
— Rentrer chez moi, oui.
— Tu es chez toi.
— Non, ni Lydia ni moi ne sommes chez nous ici. Tu nous as donné
l'hospitalité, merci et au revoir. Il faut que je voie Norah : elle pourra
peut-être m'apprendre qui est le vrai père de Lydia.
— Je t'accompagne.
— Rien de tout cela ne te regarde plus.
A quoi rimait un tel entêtement ? Sophie pinça les lèvres et continua
ses bagages.
— Ce n'est pas mon avis, rétorqua Antonio.
— Ecoute, tu ne m'as épousée que pour donner ses chances à la fille de
ton frère. Or, Lydia n'est pas la fille de ton frère. La conclusion s'impose
d'elle-même, non ? Tout à l'heure, ajouta-t-elle avec amertume, tu m'as
pratiquement accusée de t'avoir trompé pour améliorer ma situation
sociale. En partant, je te prouve qu'il n'en est rien...

Antonio avait pâli.


— Tout à l'heure, je n'étais pas moi-même, la nouvelle m'avait
bouleversé... Ne pensons plus à ces histoires d'argent, veux-tu ? Il y a
autre chose entre nous. Tu es ma femme et notre mariage...
— Quel mariage ? s'exclama Sophie, éclatant d'un rire désabusé.
Depuis quand s'agit-il d'un mariage entre nous ? Nous avons eu le sexe,
l'amusement mais cela s'arrête là ! Tu ne m'as même pas fait
suffisamment confiance pour me parler du test !
— Parce qu'il n'était que de routine ! Je n'imaginais pas un seul instant
un pareil résultat ! Mais en parlant de confiance, contre-attaqua Antonio
avec amertume, pourquoi ne m'avoir rien dit au sujet de ta stérilité ?
Sophie pâlit soudain.
— Parce que notre mariage n'était qu'un arrangement de pure
convenance, répondit-elle avec une expression de dignité blessée. Il
n'était pas question de faire un enfant. Seulement de profiter d'un bon
moment ensemble.
Les pommettes anguleuses d'Antonio se teintèrent d'une sombre
couleur.
— Tu marques un point... C'est bien ce que j'ai dit à l'époque,
reconnut-il, sombre et pensif. Néanmoins, je soutiens à présent que
notre mariage est un vrai mariage. Et c'est pour cela que je vais
t'accompagner en Ecosse.
— Si cela t'amuse, dit-elle en haussant les épaules. Du moment que tu
nous laisses en paix, Lydia et moi...
— Lydia n'ira pas.
— Pardon ? repartit Sophie.
— Lydia reste au castillo jusqu'à notre retour, décréta Antonio d'une
voix claire.

La jeune femme sentit une vague de panique l'assaillir.


— Mais je ne compte pas revenir !
— Il le faudra bien. Je te rappelle que Lydia ne peut voyager sans mon
accord et je ne le donnerai pas.
— Pourquoi te donnes-tu toute cette peine ? demanda-t-elle, en proie à
une impuissance rageuse. Elle n'est rien pour toi !
— Tu n'es pas en état d'en discuter, rétorqua Antonio calmement. Tu es
trop bouleversée pour y voir clair. Nous en reparlerons. En attendant,
elle reste ici. Je ferai affréter mon jet demain matin. Pas la peine d'arriver
là-bas en pleine nuit.
Tout en parlant, il fixait intensément le délicat visage de la jeune
femme, blême de colère et de trop de pleurs versés. Puis, subitement, il
tourna les talons. Sophie entendit le bruit de ses pas décroître dans
l'escalier. Elle était seule. Plus seule qu'elle ne l'avait jamais été.
Elle aurait voulu hurler. Mais hurler quoi ? Que dire à un homme qui
avait consenti un tel sacrifice — se marier, lui donner son titre — et tout
cela pour rien ? Elle aurait tant voulu le retenir à ses côtés... Mais il n'y
resterait que par pitié et cela, sa fierté ne pouvait l'admettre. Car elle, elle
l'aimait. A la folie. Et c'en était une que d'aimer un Rocha...

Le lendemain, fidèle à sa promesse, Antonio vint la chercher de bonne


heure. N'ayant pas fermé l'œil de la nuit, Sophie succomba à
l'épuisement dès que le jet eut décollé. Antonio ne la quitta pas des yeux
pendant qu'elle dormait, la recouvrant quand sa couverture glissait,
veillant à ce que son oreiller reste en place. Il ne se lassait pas de la
regarder, et pourtant, il n'y avait rien dans cette contemplation qui pût le
rassurer. Au contraire, plus il l'observait, plus il remarquait à quel point,
par mille petits détails, elle semblait s'être coupée de lui. Tout d'abord,
elle avait délaissé sa nouvelle garde-robe pour une de ses anciennes
tenues, un jean élimé et un blouson qu'il se rappelait avoir vus le jour où
elle l'avait rejoint à son hôtel. A son cou ne brillait aucun pendentif : la
fleur de diamants était restée au castillo. Pour finir, elle avait ôté son
alliance... comme si Antonio n'avait été qu'un épisode de son existence,
facile à oublier. Représentait-il donc si peu pour elle ? Pendant tout le
voyage, il rumina de sombres pensées.
Norah Moore avait été prévenue par téléphone, elle attendait Sophie
dans son bungalow.
Antonio l'y déposa.
— Laisse-nous, demanda Sophie avant d'entrer. Je te promets de te
rapporter exactement ses paroles mais j'aime mieux être seule avec elle
pour l'instant.
Antonio s'inclina Machinalement, il se retrouva sur la plage où ils
avaient marché tous deux, quelques mois plus tôt... un siècle en ce qui
le concernait. Sa vie avait tellement changé depuis ! Une mer grise
battait les galets, une bise glacée s'insinua dans son col. Comment
Sophie pouvait-elle songer à retrouver une île aussi inhospitalière ?
Cela dépassait son entendement d'homme du Sud. D'un pas lent, il se
mit à arpenter la grève.

Sophie ne perdit pas une seconde. Sa vieille amie avait à peine eu le


temps de mettre la bouilloire sur le feu qu'elle demandait :
— Savais-tu que Lydia n'était pas la fille de Pablo ?
A contrecœur, Norah hocha la tête.
— Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
— Belinda m'avait suppliée de n'en rien faire et après sa mort, tu avais
suffisamment de soucis sans que j'en ajoute...
— J'ai du mal à croire qu'elle t'ait parlé sans rien me révéler ! s'exclama
Sophie.
— N'oublie pas qu'elle était ton aînée... Elle ne voulait pas déchoir à
tes yeux, expliqua Norah. Mais le secret était trop lourd pour elle et un
jour, elle n'a pu s'empêcher de tout me raconter.
Sophie poussa un lourd soupir.
— Au moins, tu vas pouvoir m'éclairer sur la véritable identité du
père...
Norah eut une moue désolée.

— J'aimerais bien... Mais rappelle-toi que ta sœur était très déstabilisée


par la méchanceté de Pablo, qui la trompait sans même s'en cacher.
Belinda a voulu prendre du bon temps elle aussi, elle a couché avec un
peu n'importe qui, des hommes rencontrés dans des bars... Elle n'avait
aucune idée de qui pouvait être le père de sa fille.
Sophie lui jeta un regard consterné.
— Mais alors, pourquoi nommer Antonio comme tuteur ?
— Pour sauver les apparences, sans doute. Elle a dû avoir honte de ses
actes après la mort de Pablo, et elle aura voulu faire comme si l'enfant
était légitime.
— Quel gâchis... Quel abominable gâchis ! Il est trop tard à présent,
mais j'aurais préféré savoir la vérité. Cela nous aurait évité bien des
erreurs, comme mon mariage avec Antonio, soupira Sophie. Tu n'aurais
jamais dû aller le trouver pour lui parler de mon problème. Après coup,
il s'est senti obligé de m'épouser...
Norah avait rougi.
— Il est vrai que je ne m'attendais pas à cela... Mais une fois la chose
décidée, je n'ai pas eu le cœur d'intervenir. Ça aurait pu marcher pour
vous deux...
Avant que Sophie ne la quitte, Norah lui donna des nouvelles de Matt
qui s'était enfin décidé à courtiser une des filles du village. Selon toute
vraisemblance, ils seraient bientôt mariés. Sophie demanda à Norah de
lui transmettre ses félicitations et sortit rejoindre Antonio.
— Ne te sens pas obligée de me parler si tu as des réticences, déclara
Antonio d'un ton prévenant.
— Oh, cela n'a plus d'importance, à présent, fit Sophie d'un ton dégagé,
feignant de ne pas en être affectée. Ma sœur a eu des amants, pour se
venger des tromperies de ton frère... On ne sait pas.de qui est Lydia.
— C'est donc moi son seul père, conclut Antonio d'une voix très calme.
— Crois-moi, si Lydia était assez grande pour comprendre que tu
t'apitoies sur les pauvres petits orphelins et les femmes de ménage, elle
te dirait la même chose que moi : ne te donne donc pas cette peine !
— Et si je te disais... que je ne me suis pas apitoyé sur la femme de
ménage mais qu'au contraire j'ai voulu cette femme pour être la mienne
? murmura doucement Antonio.
Sophie lui lança un regard accusateur.
— Je ne te croirais pas. Tu dis cela parce que tu te sens coupable de
t'être emporté hier.

Le vol de retour lui parut durer une éternité. Et ce ne fut qu'une fois
dans la limousine qui les ramenait au castillo que Sophie s'autorisa à
regarder Antonio, à la dérobée. Après tout, elle n'aurait plus si souvent
l'occasion de le contempler... Leur mariage touchait à sa fin. Il lui
faudrait cacher la profondeur de son désespoir, car il ne lui restait que sa
fierté, et elle tenait à l'emporter intacte... Elle partirait la tête haute.
Antonio, perdu dans ses pensées, ne la regardait pas. Il semblait très
sombre. C'était sûrement une manifestation de son extrême courtoisie. Il
ne pouvait quand même pas exprimer de la joie à l'occasion de son
départ !

Sophie se demanda combien de temps il lui faudrait pour oublier


Antonio. Sa première expérience n'était guère prometteuse... Elle laissa
son regard s'attarder sur son audacieux profil, ses cheveux de jais,
plantés dru, ses longs cils noirs et la courbe sensuelle de sa bouche. Elle
sentit une chaleur monter au tréfonds d'elle-même. La beauté classique
d'Antonio lui serait désormais interdite et pourtant, elle savait que cet
homme aurait toujours sur elle le même effet dévastateur.

Bientôt se dessinèrent à l'horizon les tours crénelées du castillo et


Sophie comprit à quel point le somptueux domaine lui était devenu
familier... Il lui semblait connaître depuis toujours la pierre dorée des
hautes murailles. Dressé sur l'écrin de chênes verts qui peuplaient les
collines alentour, le château apparaissait dans toute sa gloire.

Sophie se mordit les lèvres, tentant de combattre les pleurs qui


menaçaient. Elle se rappelait les efforts d'Antonio pour lui faire
connaître son domaine, les attentions qu'il avait pour elle, et qui lui
donnaient l'impression d'être une vraie princesse, les petits déjeuners
partagés à l'ombre du patio, la confiance qu'il lui donnait en elle-même,
agissant en tout point comme si Sophie était bien plus importante qu'elle
n'avait jamais pensé l'être.

A peine arrivés, et sans s'être consultés, ils montèrent d'un même pas
dans la chambre de Lydia. Elle dormait paisiblement, ignorante de la
tempête qui agitait le monde des adultes.
— Il faut que nous parlions, fit Antonio à mi-voix au bout d'un
moment, dans le silence de la chambre...
— Non, souffla Sophie. Je n'ai rien à te dire, tu ne peux pas m'y forcer !
Je dois partir...
Antonio la saisit par la taille et l'adossa au mur, se plaquant contre elle
pour lui bloquer toute issue.
— Je peux au moins te retenir, fit-il d'une voix presque moqueuse. Et te
forcer à m'écouter, même si tu ne veux pas t'exprimer...

Il la souleva comme une plume dans ses bras et la porta sur le lit de
leur chambre. Sophie ne se débattit pas plus d'une seconde. La proximité
d'Antonio anéantissait toutes ses défenses. Furieuse contre elle-même,
elle déclara :
— Tu veux que je te parle, eh bien j'ai une chose à te dire : je sais que tu
ne m'as épousée que pour Lydia ! Tu t'y es senti obligé, parce que...
La voix de Sophie se brisa mais courageusement elle reprit :
— ...parce que tu croyais que je ne pourrais pas avoir d'enfant !
Antonio s'agenouilla devant elle, assise au bord du lit, et la regarda au
fond des yeux.
— C'est faux, mi amor. Cela ne compte pas pour moi.
— Comment peux-tu dire une chose pareille ?
— Parce que c'est la vérité. J'ai éprouvé beaucoup de tristesse lorsque
j'ai su cela mais le plus important pour moi, expliqua-t-il en liant ses
doigts aux siens, c'était que tu aies survécu à cette terrible maladie.
— Mais pourquoi ? demanda Sophie, déconcertée par des paroles aussi
inattendues.
Le regard d'or d'Antonio se mit à luire doucement.
— Je peux vivre sans avoir d'enfants, mi amor. Mais je ne crois pas
pouvoir vivre sans toi.

Pendant un instant, Sophie crut que son cœur allait s'arrêter.


Tremblante, elle prit une profonde inspiration.
— Ce n'est pas possible, fit-elle d'une voix déchirée. Tu dis cela par
pitié...
— Imagine un instant la situation inverse. Si je ne pouvais pas avoir
d'enfants, me quitterais-tu ? Ou bien resterais-tu avec moi par simple
pitié ?
— Ni l'un ni l'autre, admit Sophie. Mais... ce n'est pas pareil...
— Et en quoi est-ce différent, je te prie ?
— Je n'ai pas de titre à transmettre !

Antonio eut un sourire indulgent.


— De nos jours, les titres sont très dévalués. Et on peut recourir à
l'adoption...
Sophie déglutit convulsivement.
— Il existe une chance sur mille que je puisse concevoir...
— Tant mieux, car je vois que c'est réellement une cause de souci pour
toi. Mais je ne veux même pas envisager cette possibilité. Chacun de
nous n'a qu'une vie, Sophie, et j'ai compris que, avec toi, la mienne
prend enfin son sens. Tu m'apportes tant de bonheur que je ne peux y
renoncer.
Son regard brûlait de sincérité.

Sophie se laissa transpercer par ce regard, qui portait jusqu'au fond


d'elle-même la vérité qu'elle refusait de reconnaître.
— Tu veux dire que... tu tiens à notre couple, même eu sachant que je
ne pourrai pas te donner d'enfant ? soupira-t-elle, presque effrayée d'y
croire.
Le bonheur était-il à-portée de main ?
– Si, amor mio.
Les pupilles de Sophie se dilatèrent. Son regard était une émeraude,
l'eau la plus pure.
— Je te rends heureux à ce point ?
— Plus encore que tu ne l'imagines... C'est incroyable, je n'aurais
jamais cru pouvoir ressentir cela aussi fort mais... je suis désespérément
amoureux de toi, querida.
Le visage de la jeune femme s'éclaira.
— Tu parles sérieusement ?
— Je n'ai jamais été plus sérieux ! s'exclama Antonio. Lydia n'était
qu'une excuse pour t'avoir à moi, même si je ne l'avais pas compris
alors. Il suffisait que tu apparaisses et toute logique, toute raison me
désertaient ! J'ai mis longtemps à réaliser ce que je voulais vraiment. Et
dans l'intervalle, j'ai gâché le jour de notre mariage... J'aurais tellement
voulu te voir en blanc, comme une vraie mariée.
Sophie cacha brièvement son visage entre ses mains.
— Si j'avais su ! Je me suis défendue de revêtir une robe de mariée car
je craignais de t'indisposer !
— Tout était ma faute, mi rica. Je ne savais pas moi-même ce que je
voulais, comment l’aurais-tu su ?
— Ne t'inquiète pas. le rassura Sophie. La journée était peut-être un
vrai gâchis, mais tu t'es rattrapé pendant la nuit…
— Cette nuit a représenté un vrai bouleversement pour moi. Il a fallu
que je te fuie pour y voir plus clair après un tel choc. Mais loin de toi,
j'étais si malheureux... Cela m'a aidé à réfléchir. j'ai compris que mon
bonheur passait par le tien et que je devais tout faire pour te rendre
heureuse.
— Oh, Antonio..., soupira Sophie tendrement. Tu y es si bien parvenu !
Moi aussi, je te dois des excuses. Je n'ai pas été franche : je t'aime depuis
toujours, même si j'ai fait de mon mieux pour le cacher.
— En me menaçant de partir avec Lydia, par exemple ? murmura-t-il
en lui caressant doucement la joue. Ne fais plus jamais une chose
pareille, mi amor. D'ailleurs, je crois que nous devrions adopter Lydia, et
cela résoudra tous les problèmes. Je me sens vraiment son père à
présent, et tu as toujours été sa vraie mère…
— Tu crois que dona Ernesta l'acceptera, en sachant qu'elle n'est pas
vraiment sa petite-fille ?
— Une fois le premier choc passé, je suis sur qu'elle en sera ravie. Lydia
l'a conquise, comme tout le monde au costillo. Vous avez su y faire,
toutes les deux, ajouta-t-il en souriant. Nous sommés tous à votre merci.
Le visage de Sophie était radieux,
— C'est moi qui suis à la tienne, même si pendant longtemps, je n'ai pas
voulu te l'avouer. Tu m'as-envoûtée au premier regard...
Un éclair de feu traversa les yeux d'Antonio et il l'embrassa
fougueusement. Sophie lui répondit avec tout l'amour qu'elle avait si
soigneusement caché et bientôt la passion les emporta.
Lorsque l'ouragan de leurs sens se fut calmé et qu'ils reposèrent dans
les bras l'un de l'autre, Antonio glissa à l'oreille de Sophie :
— J'aimerais bien te revoir un jour dans cette djellaba transparente… Je
n'ai pas su en profiter la dernière fois et cela me donne bien des regrets.
Sophie éclata d'un rire dont chaque note égrenait son bonheur. Elle
savait qu'Antonio ne se laisserait jamais d'elle.
Un an plus tard, lorsque l'adoption de Lydia fut enfin finalisée, Sophie
et Antonio donnèrent une somptueuse soirée au castillo en l'honneur du
grand événement.
Sophie se sentit fatiguée à plusieurs reprises au cours de la fête et sur
l'incitation d'Antonio, consulta le docteur Navarro. Le diagnostic fut une
surprise qui les plongea dans une joie sans bornes : Sophie était enceinte
de trois mois... Chaque instant de la grossesse fut vécu par eux comme
une chance inouïe et quand leur fille Carisa vint au monde, ils en
ressentirent une immense gratitude.

La petite Lydia était tout excitée à l'idée d'avoir une sœur cadette et il
fallut toute la patience de dona Ernesta pour lui faire comprendre qu'elle
ne pourrait pas jouer tout de suite avec le bébé !
Sophie parlait à présent couramment espagnol et suivit des stages sur
la rénovation des textiles anciens. Dona Ernesta fut fière de pouvoir lui
confier la sauvegarde des trésors familiaux.

Cinq ans après, contre toute attente, Sophie se trouva de nouveau


enceinte et donna naissance à deux jumeaux, deux robustes garçons que
l'on prénomma Francisco et Ernesto. Leur baptême fut dignement
célébré dans la chapelle du castillo et lorsque la cérémonie prit fin,
Antonio entraîna sa femme à part.
— J'ai une surprise pour toi, mi amor, pour te remercier de celles que tu
m'as faites en me donnant ces beaux enfants...
Il lui fit fermer les yeux pendant qu'il glissait à son doigt un
magnifique diamant d'une exceptionnelle clarté.
— Mon Dieu..., déclara Sophie en découvrant la pierre à son annulaire.
Mais qu'est-ce que c'est ?
— Ta bague de fiançailles, querida, répondit Antonio en l'embrassant
tendrement. Avec quelques années de retard... Dirais-tu encore « oui » si
je te demandais en mariage aujourd'hui ?
La jeune femme darda sur lui un regard où la passion le disputait à la
tendresse...
— Mille fois « oui », querido... Je suis folle de toi. Ne le sais-tu pas ?
C'est tellement bon de te l'entendre dire, je crois que je ne m'en lasserai
pas, conclut-il en la prenant dans ses bras.

Centres d'intérêt liés