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GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE L'ALGÉRIE

Collection de Documents inédits


et d'Etudes sur l'Histoire de l'Algérie

1"
SERIE. —
CORRESPONDANCE GENERALE

VI

E I MARÉCHAL VflLÉE
Gouverneur Général des possessions françaises

dans le Nord de L'Afrique

III

(18 39)

PAR

Georges YVER
PROFESSEUR HONORAIRE A LA FACULTÉ DES LETTRES D'ALGER

PARIS (Ve) -

Editions LAROSE
1 1. Rue Victor Cousin

1954
Collection de Documents inédits et d'Etudes

SUR

L'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE


DE L'ALGÉRIE
PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES DU

Gouvernement Général de l'Algérie


DEJA PARUS:

lre
Série. —

Correspondance générale. I. Correspondance du


duc de Rovigo, t. I, II, III et table. II. Correspondance


du général Voirol. III. Correspondance du général


—■

Drouet d'Erlon, par Gabriel Esquer. IV. Corres>pon-


d-ance du général Damrémont, par Georges Yver. V. —

Correspondance du maréchal Clauzel, t. I et II, par


Gabriel Esquer. VI. Correspondance du maréchal Valée,

t. I et II, par Georges Yver.

2m*
Série. —

Documents I. Correspondance du capi


divers. —

taine Daumas, à Mascara (1837-1839).


consul II. Docu —

ments relatifs au Traité de la Tafna (1837), par Georges


Yver. —

III. Reconnaissance des ville, forts et batteries


d'Alger, par le chef de bataillon Boutin (1808), suivie des
Mémoires sur Alger par les Consuls de Kercy (1791) et
Dubois-Thainville (1809), par Gabriel Esquer. IV. L'Al —

gérie à l'époque d'Abd-el-Kader, par Marcel Emerit.

3me
Série. Etudes.

Les Bureaux Arabes et l'évolution des

genres de vie indigènes dans l'ouest du Tell algérois, par


Xavier Yacono.

Hors Série. —
Inventaire sommaire des séries E et EE (Corres
pondance politique générale) des Archives du Gouverne
ment Général, par G. Esquer et E. Dermenghem.

Répertoire de la Série H (Affaires musulmanes et sahariennes)


des Archives du Gouvernement Général, par G. Esquer et
E. Dermenghem.

Répertoire de la Série X (Dons et acquisitions diverses), par

G. Esquer et E. Dermenghem.

EN PREPARATION :

Correspondance du maréchal Valée, tome IV, par G. Yver.

Correspondance du maréchal Bugeaud, tome I, par G. Esquer


et P. Boyer.
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GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE L'ALGÉRIE

Collection de Documents inédits


et d'Etudes sur l'Histoire de l'Algérie

I"
SERIE. —
CORRESPONDANCE GENERALE

VI

OIIEMDiKE DD MAÛL Y0LÉE


Gouverneur Général des possessions françaises

dans le Nord de l-Afrique

III

M 839)

X
^
Georges YVER r

PROFESSEUR HONORAIRE A LA FACULTÉ DES LETTRES D'ALGER *"v

BUAlger
V

PARIS (Ve) —

Editions LAROSE
11, Rue Victor Cousin
-

1954
INTRODUCTION

A la fin de 1838, le maréchal Valée avait accepté de prendre


le portefeuillede la guerre dans un remaniement du cabinet Mole
envisagé par le Roi (1) Les vicissitudes de Ha politique intérieure
.

empêchèrent la réalisation de ce projet. Jugeant insuffisante la


majorité de 13 voix obtenue lors du vote de l'adresse, le président

du conseil et ses collègues donnèrent leur démission, le 22 janvier


1840. Elle fut refusée par le Roi et, la Chambre des députés dis

soute. Les collèges électoraux, convoqués pour le 2 mars renvoyè

rent à la Chambre la plupart des opposants. Mole se retira alors

définitivement le 9 mars. Après une période confuse, pendant

laquelle les affaires furent expédiées par un cabinet d'attente, la


crise fut définitivement résolue le 12 mai, par la formation d'un
cabinet que présidait le maréchal Soult avec le général Schneider
comme ministre de la guerre.

La situation de Valée avait été pendant ce temps assez incer


taine. Il avait lui même donné sa démission à la nouvelle de celle

de Mole, mais elle n'avait pas été rendue publique. Louis Philippe
lui avait, en effet, demandé de conserver ses fonctions, au moins
provisoirement, jusqu'à la fin de la erise que lui-même jugeait
prochaine (2) Le
. maréchal était donc demeuré à son poste. Il n'en

persistait pas moins dans l'intention de rentrer enFrance et, à


deux reprises, le 9 et le 16 mars, avait demandé son rappel (3).
Les raisons de santé qu'il invoquait n'étaient qu'un prétexte ; le
véritable motif de sa décision était le mécontentement qu'il éprou
vait de (l'opposition faite à son système de gouvernement, de
l'ajournement ou des modifications apportées à ses projets par le

(1) Cf. Correspondance de Valée. T. II, p. 145.


(2) Louis-Philippe àValée, 12 février 1840.
(3) Le ministre de la Guerre à Valée, 8 mai 1840.
VIII

ministre de la guerre et surtout par la direction des affaires

d'Afrique » (4) .

La détermination du maréchal n'était pas irrévocable ; il


montrait, remarque le ministre de la guerre, « moins de hâte à de
mander un successeur (5) ». « Appréciant les embarras du gou

vernement 1(6), il ne veut pas, répète-Wl au colonel de la Riie,


chargé d'une mission en Afrique, les augmenter en se démettant
en ce moment de ses fonctions ». Les marques de confiance que lui
donnent le roi, le duc d'Orléans, le président du conseil, l'appro
bation de son « système », la liberté d'action qui lui est garantie,
le décident, sans trop de peine, avec empressement même, écrira
de la Rue, à conserver ses fonctions. « Il m'est plus facile, décla
rera Louis Philippe, de trouver un ministre de la guerre, comme

cellui qui l'est qu'un gouverneur comme le maréchal Valée (7) ».

« Le gouvernement accorde à vos actes et à votre politique un©

sorte de blanc seing moral bien justifié d'ailleurs par leur succès
et leurs résultats... Le roi et ses ministres veulent unanimement
vous soutenir en Afrique et vous y soutenir dans la marche que vous

vous y êtes tracée... Ce que vous ferez sera trouvé bien et approu

vé, couvert par la responsabilité et l'appui du gouvernement », écrit


au maréchal le duc d'Orléans (8). Le président du conseil l'assure
« du soin qu'il mettra à seconder ses vues, autant qu'elles seront

conformes à celles du gouvernement du » (9). Et,


roi quelques

semaines plus tard, rectifiant l'interprétation, inexacteà son avis,

de ses instructions au gouverneur général, il affirmera de nou

veau : « Je partage entièrement votre manière de voir sur la


politique à suivre et à observer en Afrique (10) ».

Cette politique, Vallée l'expose dans trois rapports fort éten


dus (11). Il y reprend, coordonnées, complétées aussi par considé
rations résultant de l'expérience acquise, les idées émises et les me

sures proposées en 1838. Les principes directeurs restent les mê

mes : domination universelle, colonisation restreinte; affirmation

(4) Le ministre de la Guerre à Valée, 8 mai 1840, note 1.


(5) Le ministre de la Guerre à Valée, 8 mai 1839.
(6) La Rtie au ministre de la Guerre, 18 mai 1839.
(7) La Rue au ministre de la Guerre, 18 mai 1839.
(8) Le duc d'Orléans à Valée, 17 juillet 1839.
(9) Le du Conseil à Valée, 5 juin 1839.
président

(10) Soult à Valée, 17 juillet 1839.


(11) Valée à Soult, 17, 24, 31 août 1839.
IX

de la souveraineté française sur tout le territoire compris entre


les frontières du Maroc et celles de Tunis pour ilequel la dénor —

d'
mination ALGERIE est officiellement adoptée (12) organisa —

tion selon des modalités diverses des territoires que la France


s'est réservés. Dans les régions du littoral où les Européens sont
établis et où ils sont soumis à la loi française : administration
civile. Dans l'intérieur, les contrées militairement occupées sont
partagées en « cercles » commandés par des officiers ; un régime
mixte y prépare les voies à la colonisation. Celles où il n'existe
pas encore d'établissements militaires permanents sont gouver
nées, conformément à la loi musulmane et aux usages tradition
nels, par des chefs indigènes, sous l'autorité des commandants

supérieurs des provinces. La répartition des contrées entre ces


diverses zones, n'a pas, d'ailleurs un caractère définitif et immua
ble, mais pourra être modifiée au fur et à mesure des progrès de
l'occupation européenne. Inaugurée dans la province de Constan-

tine, où elle fonctionne, semble-t-il, avec succès, cette organisation

sera peu à peu étendue aux autres parties de l'Algérie (13).


La direction générale de la politique à suivre, appartient au

président du conseil : « Le soin de présider à nos relations avec

Abd el-Kader et les autres chefs de l'intérieur lui sera confié »,

mais, en Algérie même, tous les pouvoirs doivent être concentrés


entre les mains du gouverneur général. Assisté de chefs de ser
vices indépendants les uns des autres et ne dépendant que de lui,
il a seul, et c'est un point sur lequel Valée revient à plusieurs

reprises, la correspondance avec le gouvernement. Il est « l'inter


médiaire nécessaire entre les ministres de S.M. et les peuples pla

cés sous son administration ». La création à Paris d'une direction


des Affaires d'Afrique lui paraît inutile et même dangereuse (14).

Partisan de l'assimilation, il l'admet sans réserves pour les


Européens... Je désire, écrit-il, que le citoyen qui' quitte Toulon
«

pour venir à Alger, ne trouve aucune différence dans les garanties


qui lui sont données pour sa fortune et sa personne ». Il ne la
croit pas réalisable lorsqu'il s'agit des indigènes. La différence des
mœurs et des genres de vie rend même impossible, à son avis,

(12) Le ministre de la Guerre à Valée, 14 octobre 1839.

(13) Valée à Soult, 21 août.

(14) Idem.
X

l'existence en commun des deux populations. Les indigènes de


vront céder progressivement la place aux Européens « à mesure
que la Colonisation se portera en avant ». Ce « refoulement » iné
vitable devra, toutefois, s'opérer « sans froissement », avec « sa

gesse » l'administration préparant à l'avance un terrain pour re

cevoir lés populations dépossédées (15). C'est en somme le « can

tonnement » que pratiqueront plus tard Bugeaud et Randon (16) .

La question la plus importante en 1839, n'est pourtant pas

celle de l'organisation administrative, mais celle des relations


avec Abd el-Kader. Le gouverneur général avait cru résoudre les
difficultés relatives à l'exécution de la Tafna ; en particulier la
question des limites du territoire français par la convention recti

ficative du 4 juillet 1838, négociée avec Ben Arrach. Abd el-

Kader, occupé dans le sud au siège d'Aïn Madhi ne l'avait pas

Lorsqu'il fut de retour, le maréchal jugea le moment venu


ratifiée.

d'obtenir cette ratification et de rappeler à l'émir « les règles que


la France a posées à son pouvoir et les limites qu'elle lui a assi
gnées ». Le commandant de Salles envoyé près de l'émir au

mois de février, ne rapporta de sa mission qu'un refus formel


et de vagues affirmations de bon vouloir et de sentiments pacifi

ques. Le gouvernement français n'en considéra pas moins la con

vention comme valable : « Bien qu'il ne l'ait pas sanctionnée,


écrira, quelques mois plus tard, le ministre de la guerre à Valée,
nous devons la regarder comme la règle à laquelle il devra se sou

mettre, lorsque nous aurons besoin d'en faire l'application ».

Telle est aussi, l'opinion du président du conseil : « La convention

du 4 juillet, bien que non ratifiée, doit servir de base à la conduite

du gouvernement à l'égard de l'émir » (17). Elle est, d'ailleurs, si


bien considérée comme acquise que le ministre en fait état dans
la discussion des crédits pour l'Afrique et en fait publier le texte

en tête du Tableau des Etablissements français dans l'Algérie. De


là une situation équivoque qui pouvait peut être se prolonger quel
ques mois, mais devait tôt ou tard amener la rupture.

(15) Valée au ministre de la Guerre, 24 août 1839.

(16) Sur lies origines du cantonnement, cf. Xavier Yacono : les Bureaux
Arabes et l'évolution des genres de vie dans l'ouest du Tell Algérois. Paris
1953.

(17) Soult à Valée, 3 juillet.


XI

Maintenir cet équilibre instable, retarder la guerre jusqu'au


moment où elle ne pourra plus être la ligne de
évitée, telle est
conduite suivie par le maréchal Valée. S'il ne laisse passer aucune
occasion de signaler à l'émir les infractions au traité, commises
par lui-même ou par ses agents, jamais pourtant ses observations
n'ont le caractère d'une menace ou d'un ultimatum. Il insiste, au
contraire sur son désir de paix : « Je veux la paix, écrit-il à Abd
el-Kader, mais je crois être le seul qui la veuille » (18). Il n'ac
cepte en effet, que sous réserve les assurances que lui donne de
sa volonté de vivre en bonne harmonie
les Français, l'émir, à avec
la sincérité duquel il ne croit guère : « La franchise et même la
loyauté ne sont pas les qualités qui le distinguent » (19). La modé
ration dont fait preuve le maréchal, ne l'empêchera pas, d'ailleurs
de préparer et de soumettre au ministre les projets des opérations
qu'une reprise des hostilités rendraient nécessaires. Il pense seu

lement que l'heure n'est pas encore venue de recourir à la force.


« Le gouvernement du roi reste toujours le maître des opérations

en Afrique... la paix et la guerre dépendront longtemps encore de


sa propre volonté et des convenances de la politique » (20). Le
président du conseil est d'accord avec lui sur ce point. « L'inten
tion formelle du gouvernement, déclare Soult, est qu'aucune
action nouvelle ne soit entreprise... je partage entièrement votre

manière de voir sur la politique à suivre et à observer en Afrique :


la paix et non la guerre » (21). Le ministre de la guerre s'exprime

en termes identiques : « Le cabinet est parfaitement d'accord avec

votre manière de voir et avec vos propres intentions... Nulle in


jonction du cabinet ne vous porte à la faire sans nécessité et sur

tout malgré vous (22)... La guerre ne s'imposerait que si l'émir


s'opposait les armes à la main à quelque opération que le roi vous

aurait autorisé à faire » (23)... ou si l'honneur et les intérêts de


la France étaient Evitons même, recommande de
compromis. «

son côté le gouverneur général, de déclarer comme on le fait à la

tribune et dans la presse, la guerre inévitable et imminente, de

(18) Valée à Abd el-Kader, 18 juillet.


(19) Valée au ministre de la Guerre, 6 juillet.
(20) Valée auministre de. la Guerre, 25 mai.

(21) Soult à Valée, 5 juin.


(22) Le ministre de la guerre à Valée, 3 juillet.
(23) Le ministre de la Guerre à Valée, 17 juillet.
XII

peur qu'Abd el-Kader ne nous fasse attaquer à un moment où

nous ne serions pas encore prêts à riposter (24) ». A la veille de la


rupture, alors que, de son aveu même, la situation devient chaque
jour plus intolérable, il se dit prêt à faire à l'émir toutes les condi

tions compatibles avec l'honneur de la France : « La seule crainte

que j'aie en ce moment, c'est qu'il n'ait enfin compris la sagesse


des mesures adoptées par le roi et qu'il ne veuille essayer de les
déjouer par lia guerre sainte. Le roi peut être convaincu que tous
mes efforts auront pour but de prolonger une paix chancelante

depuis longtemps mais que je crois utile encore (25) ».

La temporisation offre en effet un double avantage : elle

affaiblit la puissance d'Abd el-Kader et laisse au gouverneur gé

néral le temps et les moyens de consolider les établissements fran


çais dans la province de Constantine. L'autorité de l'émir est,
tous les renseignements le montrent, beaucoup moins solide qu'elle

ne le paraît de prime abord. Abd el-Kader obtient à grand peine

l'obéissance de chefs, jaloux de sa fortune, et prêts, si l'occasion


s'en présente, à se soulever contre lui ; il mécontente par ses exi

gences fiscales les gens des tribus, dont certaines se voient privées
des ressources que leur procurait le commerce avec les chrétiens.

« Son influence et sa puissance éprouvent un véritable échec dont


le temps et la prudence ne peuvent qu'augmenter les funestes
effets... (26) La guerre sainte est le plus sûr et, peut-être, l'unique
moyen à sa disposition pour amener à lui et réunir contre nous

tous les musulmans, mais cette guerre, il ne veut pas la commen

cer, ne voulant pas se donner le tort, s'exposer au reproche d'avoir


rompu le traité (27)... Le meilleur moyen et le plus efficace pour
le détruire et lui faire perdre l'influence qu'il a pu acquérir est de
le forcer à rester en paix » (28).
Les'

résultats obtenus dans la province de Constantine ris

quaient d'autre part, d'être compromis par la reprise des hosti


lités. L'établissement de la domination française dans cette partie
de l'Algérie est la préoccupation constante de Valée qui poursui
vait avec méthode l'exécution d'un plan bien défini : prise de pos-

(24) Valée au ministre de la Guerre, 22 jiuin.


(25) Valée au ministre de la Guerre, 15 novembre.
(26) Valée au ministre de la guerre, 11 mai.

(27) Valée au ministre de la Guerre, 29 juin.


(28) Soult à Valée, 17 juillet.
XIII

session des principaux points du littoral ; occupation permanente


de points stratégiques sur les de
plateaux l'intérieur, formation
successive d'établissements dans toutes les vallées en se portant
à la fois à l'embouchure et à la tête des rivières. Des progrès im
portants avaient été réalisés en 1839. Djigelli avait été occupée
au mois de mai, la prise de possession de Collo et celle de Dellys
envisagées à bref délai. Un camp permanent installé à
Djemila,
commandait la route de Mila à Sétif et des dispositions étaient
prises pour faire de cette ville, le centre militaire de la Medjana.

L'autorité des Khalifas et autres chefs gouvernant le pays au

nom de la France était reconnue par les populations. Le Khalifa


de la Medjana, Mokrani, le cheikh el Arab, Ben Ganah, étaient en

mesure, grâce aux forces indigènes


leurs ordres, appuyées sous
au besoin par des détachements
français, de repousser les atta
ques des partisans d'Abd el-Kader dont les agents s'efforçaient de

soulever les tribus du centre et du sud. Ces intrigues avaient

d'ailleurs le
résultat'

plus souvent, pour de rallier à la France,


des populations* qui s'assuraient ainsi une protection efficace.

Deux régions, toutefois restaient, où l'autorité de la France


ne pas encore affirmée : d'une part, la région comprise
s'était

entreles montagnes du littoral et les hautes plaines de Sétif et de


la Medjana, d'autre part les pays situés au nord de la route
d'Alger à Constantine, dont Abd el-Kader nous contestait la pos
session. Hamza, au croisement des routes conduisant de Bougie à
Médéa et de Constantine à Alger par les Biban, avait une impor
tance stratégique aussi grande que celle de Sétif, à l'est de ce dé
filé. L'occupation s'en imposait « alors même que les empiéte

ments d'Abd el-Kader n'en feraient pas une impérieuse néces

sité » (29). L'opération préparée au mois de décembre 1838, alors

que l'émir n'avait pas encore refusé formellement de ratifier lia


convention du 4 juillet, avait dû être ajournée par suite du mau
vais temps. Valée se proposait de la reprendre lorsque les cir
constances lui paraîtraient favorables. Pour lui, comme pour le
ministre de la guerre, il s'agissait d'obtenir non la restitution
d'une province ou d'une partie de territoire, mais simplement un
aveu de l'émir dont on pouvait se passer et que l'on devait consi

dérer comme acquis (30). C'était enfin, pensait le maréchal, le

(29) Valée au ministre de la Guerre, 6 jluin, 22 juin, 18 juillet. Valée à


Soult, 17 août, 26 août.

(30) Le ministre de la Guerre à Valée, 3 juillet.


XIV

moyen le plus sûr de connaître les véritables intentions d'Abd el-

Kader. S'il laisse exécuter l'opération sans intervenir par les ar

mes « la question du territoire sera alors complètement vidée et

les limites du pouvoir de l'émir établies par le fait comme par le


droit » (31).

Le voyage du duc d'Orléans en Algérie fournit au gouverneur

l'occasion de tenter cette épreuve décisive. Valée se proposait de


faire visiter par le prince la partie de la province s'étendant de
Constantine aux Biban, et de faire reconnaître l'autorité de la
France dans des contrées où nos soldats ne s'étaient pas encore

montrés. C'est à Sétif seulement, déclare-t-il dans son rapport

officiel, qu'il se décida à franchir les Biban et à reconnaître la


grande communication qui doit réunir Alger à Constantine (32).
Les lettres du duc d'Orléans (33) montrent que, contrairement aux
assertions du maréchal, l'opération était longuement préméditée.

Aussitôt débarqué à Philippeville, il avait fait part de son projet

au prince royal, mais celui-ci refusa de s'associer à un acte qui

aurait l'air d'une provocation. « Cette affaire de Hamza, écrivait-

il, est son « dada » ; il eût voulu, en la faisant, m'en mettre toute la
responsabilité sur le corps. Je suis prêt à entreprendre toute opé

ration qui sera vraiment utile à la colonie... mais, sur ce point,


je ne consentirai jamais à rien qui puisse faire rompre la paix,
que je considère comme la base actuelle de notre colonie (34) ». A
Constantine, Valée revient à la charge, sans plus de succès (35).
A Sétif, enfin, il triomphe de la résistance du prince après une
discussion de deux heures, le 23 octobre, et une autre le lende
main. Le prince ne cède que sur l'assurance donnée par le maré

chal « d'après lès renseignements en sa possession », que la


guerre ne reprendra pas. C'est même, selon le maréchal, le meil
leur moyen de l'éloigner. « Quand on tend la main à Abd el-Kader,
il avance, quand on lui donne une saccade, il file doux... Le minis

tère du 15 avril m'a autorisé à faire l'occupation permanente de


Hamza... le ministère actuel ne m'a rien mandé qui soit contraire

à ces instructions, je me regarde donc comme parfaitement auto-

(31) Valée à Soult, 17 août.

(32) Valée au ministre de la Guerre, 4 novembre.


(33) Publiées sous le titre : Journal de ^expédition des Portes de Fer,
dans Redits de Campagne.
(34) Récits de Campagne, p. 161.
(35) Idem, p. 180.
xv

risé, sauf l'opportunité dont je suis seul juge et cette opportunité

je la trouve. Si l'on me désapprouve ensuite, je quitterai ma place


à laquelle je ne tiens pas, avec la conscience d'avoir fait du bien
au poste que le roi m'a confié ». Et, pour vaincre les dernières
hésitations de son interlocuteur, il use d'un argument auquel celui-

ci ne saurait rester insensible : « Pour vous, Mgr, c'est une occa

sion unique... C'est une grande chose, c'est une opération difficile
et qui sera appréciée un
jour, si, dans le moment elle n'est pas
jugée à toute sa valeur... Après, tout sera petit, tout sera mes
quin » (36).
L'opération militaire s'effectua sans difficulté. Partie de Sétif
le 25 octobre, la colonne française traversait les Portes de Fer,
le 28, reconnaissait la position de Hamza, où Valée ne jugea pas
à propos de laisser une garnison et, le
1"
novembre, faisait au
Fondoùk sa jonction avec les troupes de la division d'Alger. Elle
n'avait pas rencontré d'adversaires et s'était bornée à échanger
quelques coups de fusil les indigènes dans la
avec vallée de l'Isser
et sur les pentes du Bou Zegza.
Valée triomphait : « Cette grande entreprise préparée avec
soin rehaussera la gloire de la France », proclamait-il à la fin de
son rapport au ministre de la guerre... Elle aura une grande in
fluence sur l'avenir de l'Algérie. Le résultat immédiat n'en fut
pas moins la rupture qu'il s'était flatté d'éviter. Les lettres saisies

sur des courriers d'Abd eli-Kader pendant l'expédition, les infor


mations reçues d'Oran, les incursions répétées des Hadjoutes dans
la Mitidja ne laissaient aucun doute sur les intentions d'Abd el-

Kader. Le maréchal ne dissimulait pas son inquiétude (37). Il


s'efforçait néanmoins par un échange de lettres avec l'émir ins
tallé à Médéa, de gagner du temps et de retarder la reprise des
hostilités afin de pouvoir prendre l'es précautions indispensables
contre une attaque qui paraissait imminente. Le 18 novembre, en

effet, Abd el-Kader annonçait au gouverneur général qu'il s'était


« décidé pour la guerre ainsi que tous les croyants (38) ». Le 20

novembre, ses réguliers franchissaient la Chiffa, tandis qu'à l'est


les montagnards de Béni Moussa descendaient dans la plaine, in-

(36) Idem. pp. 233-237.


(37) Valée au ministre de là Guerre, 15 noverribre.

(38) Abd el-Kader à Valée, 18 novembre.


XVI

cendiaient les fermes, massacraient les indigènes amis de lia Fran


ce et les colons qui, malgré l'avertissement qui leur avait été
donné, ne s'étaient pas repliés sous la protection des postes mili
taires. Deux détachements étaient attaqués et détruits non loin
des camps de Mered et de Oued el AMeg. Pendant les semaines

suivantes, les déprédations et les destructions continuèrent ; des


engagements fréquents mirent aux prises les Français avec les
Hadjoutes et les réguliers de l'émir (39). Valée réussit à parer au

danger le plus pressant mais il était contraint, jusqu'à l'arrivée


des renforts demandés en France, de se tenir sur une stricte dé

fensive. Affaiblie par les maladies qui avaient sévi pendant l'été
et au début de l'automne, la division d'Alger disposait d'effectifs
tout juste suffisants pour assurer la défense des points où le ma
réchal avait concentré ses forces (Blida, Coléa, Douera), et cou

vrir contre une attaque toujours à craindre, la ligne du Sahel et

les environs immédiats d'Alger.

Les événements dont l'Algérie était le théâtre, suscitèrent


en France une vive émotion. Imparfaitement renseigné par les

communiqués officiels, le public était tout disposé à ajouter foi


aux correspondances privées —

qui, parfois témoignaient chez

leurs auteurs d'un véritable affolement. Les journaux de toute


opinion étaient unanimes pour réclamer une répression rapide et

énergique, mais les organes de l'opposition reprochaient au gou

vernement d'avoir accordé au gouverneur général une confiance

injustifiée en lui laissant entreprendre l'expédition des Biban. Le


National qui, quelques mois plus tôt, déclarait l'opération de Ham
za indispensable « pour compléter l'occupation et pouvant seule

protéger la colonisation appelée à se développer le long du litto


ral » (40), la qualifie d"« intempestive », de « marche furtive de

notre colonne dans le Djurdjura. Les faits ont donné le plus cruel

et sanglant démenti aux résultats prétendus pacifiques de l'expé


dition des Biban... Les Arabes ont répondu aux toasts et félicita
tions enthousiastes du banquet de Bab-el-Oued en coupant les
têtes de nos braves et malheureux officiers » (41). Moins violent
dans la forme, le Courrier français reproche au gouvernement de

(39) Valée au ministre de la Guerre, 15 décembre. Sur les événements


de cette période dans la Mitidja. Cf. Trumelet, Histoire de Biïida, T. I.
(40) National, 26 juillet.
(41) National, 28 novembre.
XVII

n'avoir pas prévu les conséquences d'une expédition qui devait


nécessairement amener la guerre. « Cette démonstration a précis
pité le conflit entre les Arabes et nous. Au lieu d'attaquer nous
sommes attaqués (42) ». Le Constitutionnel, ayant insinué que
l'expédition avait été entreprise sans autorisation ministérielle,
le National reprend à son compte cette insinuation et demande
une enquête parlementaire (43). D'autres articles condamnent « le
système de paix à tout prix dont le maréchal a été l'expression en

Algérie ». Valée lui-même


est rendu responsable de la surprise de

nos possessions, du massacre de nos soldats, de la ruine de nos


établissements de la Mitidja. Ces désastres n'auraient'-ils pas été
évités s'il avait eu la prévoyance de se renseigner sur les mouve

ments des tribus voisines de nos postes (44) Aussi bien les
. qualités

indispensables à un gouverneur lui font-elles défaut. « C'est un

grand capitaine d'artillerie... c'est un soldat, ce n'est pas un admi

nistrateur. Le désordre du service de santé, dont les effets ont été


si funestes pour l'armée, suffit à le montrer (45) ». La personnalité
même du maréchal est l'objet de jugements non moins sévères.

Son autoritarisme, son apreté de langage et de manières, le ren

dent insupportable à ses subordonnés, militaires ou civils, non

moins que la faveur injustifiée dont bénéficient les gens de son

entourage et de sa famille. Sa rudesse de « paysan du Danube »

se concilie fort bien avec la souplesse du courtisan, prodigue de


flatteries et d'éloges excessifs à l'égard des princes. Son gouver
nement est une espèce d'autocratie, y compris le cortège de toute
puissance absolue : une cour et des favoris (46). Une conclusion

s'impose : rappel du maréchal ou démission du cabinet (47).

Les affaires d'Afrique étaient avant tout pour lie National,


une arme qu'il brandissait contre les hommes au pouvoir. Plus

soucieux, semble-t-il, de l'intérêt national, le Courrier français ne


réclamait pas la révocation du gouverneur général, dont le rem

placement, dans la conjoncture actuelle, présentait plus d'incon


vénients que d'avantages. « Le maréchal est un homme probe, à

(42) Courrier français, 2 décembre.


(43) National, 15 novembre, ibd, 15 décembre.
(44) Courrier français, 5 décembre.

(45) Sur cette question, cf. les articles de A. Blanqui dans le Courrier
français, 19 octobre, 18, 10, 11 novembre.

(46) Courrier français, 16 décembre.


(47) National, 29 novembre.
XVIII

l'expérience et aux talents duquel tout le monde rend justice... Ses


fautes militaires sont principalement des erreurs politiques... Il
est à croire que, la guerre étant déclarée, les succès du général

effaceront la funeste, incurie du gouverneur... Il n'est pas vraisem


blable que le ministère songe à le remplacer (48). Un homme
nouveau, quelle que fût sa capacité, aurait à faire l'apprentissage
de la situation et perdrait nécessairement à tâtonner, un temps
précieux pour agir. l'auteur de l'article, s'il est main
Mais, ajoute

tenu à son poste, il importe de l'assujettir aux mêmes règles de


subordinations qu'observent tous les agents du pouvoir... Plus on

laissera de liberté au maréchal, plus il faudra tenir à ce qu'il exé

cute les ordres et tienne compte des conseils qu'il aura reçus » (49) .

Non seulement Valée est maintenu dans ses fonctions, mais

encore, il reçoit du gouvernement des témoignages réitérés d'esti


me et de confiance. Le ministre de la guerre s'engage à réfuter

devant les Chambres les accusations portées contre lui et à y faire


apprécier les actes utiles, son administration « désirant, déclare-

t-il, s'associer à vos entreprises pour repousser l'agression des


Arabes comme pour maintenir invariablement sous la domination
française toutes nos possessions algériennes » (50). Tout est mis

en œuvre pour lui fournir dans le


bref délai, hommes, maté
plus

riel, approvisionnements, toute liberté d'action lui est laissée pour


la conduite de la guerre. « Jamais, lui écrit le duc d'Orléans, gé
néral en chef n'aura été soutenu comme vous l'êtes » (51). Le
prince lui-même n'a pas ménagé ses démarches auprès des minis

tres et des parlementaires pour que satisfaction soit donnée aux

demandes du gouverneur, sous les ordres duquel il a résolu de


prendre part à la guerre. Il défend la colonie à Paris avant d'aller
la défendre à Alger. « La guerre d'Afrique, ajoute-t-iL est au
jourd'hui la première affaire de la France... non seulement par
l'importance intrinsèque de la question, mais aussi par le contre
coup qu'elle aura sur toutes les autres questions qui touchent le
pays et ceci se trouvent mêlés des intérêts français » (52).

(48) Le bruit avait couru du remplacement de Valée par le général


Trézel ou par le général Cubières. Courrier français, 12 décembre.
(49) Courrier français, 7 décembre.
(50) Le ministre de la Guerre à Valée, 23 décembre.
(51) Le duc d'Orléans à Valée, 4 décembre.
(52.) Idem.
XIX

Cette guerre, dont le duc souligne ainsi l'importance a, pour


but la destruction de la puissance d'Abd el-Kader et l'occupation
totale de l'Algérie. L'issue de la convention de la Tafna, avoue
Valée, a prononcé sur le système d'occupation restreinte (53).

« Déblayons le terrain des immondices de la Tafna, nous nous en


tendrons facilement sur le reste... Il ne doit plus y avoir de puis
sance rivale de la France en Afrique (54) ». La domination de la

France ne s'exercera plus seulement sur les régions du littoral


qu'elle serait tôt ou tard amenée à abandonner si l'intérieur lui
échappe. La conquête toutefois restera sans profit, si l'effort mili

taire ne s'accompagne pas de la mise en valeur, de la colonisation

du pays, de l'établissement d'une population européenne. Le duc


d'Orléans attire l'attention du gouverneur général sur cette né
cessité. « Le pays, lui écrit-il, est décidé à conserver Alger ; per
sonne ne peut songer à le garder comme une sorte d'arme de

gladiateur, comme un champ d'exercice pour l'armée ; il faut donc


y coloniser, y établir une population chrétienne qui comble le vide
chaque jour plus étendu que nos fautes ont créé autour de nous

(55) ». Profitons donc de « l'élan unanime de l'opinion en faveur


d'Alger » d'autant que l'état de guerre permettra de prendre des
mesures impossibles à prendre en temps de paix. Le prince invite
en conséquence le maréchal à présenter sans retard un plan de
colonisation qui sera, il n'en doute pas, accepté à l'instant, plan
d'ensemble, dont les diverses parties, pourront être exécutées par
étapes successives. C'est pour le gouverneur général un devoir, ce

sera aussi pour lui la gloire d'avoir été le fondateur de cette nou

velle France, « plus difficile à conserver qu'à conquérir » (55) La.

réalisation de ce programme exigeait, à la vérité, de longues


années ; Valée allait seulement en commencer l'exécution.

Georges YVER.

Valée au ministre de la Guerre, 23 novembre.


(53)
(54) Courrierfrançais, 3 décembre.
(55) Le duc d'Orléans à Valée, 10 décembre.
(i)
Correspondance générale

(1) L'abréviation H.M.A. désigne l'Histoire manuscrite de l'Algérie de


1SS0 à 1SS5 (n" 859-873 du Catalogue Tuetey, T. I, p. 167), rédigée par ordre
du ministre de la guerre en 1868. L'historique du gouvernement de Valée
(Tomes VII et VIII de l'ouvrage) a pour auteur le capitaine d'état-major
de Salles, petit-fils du maréchal, qui s'est borné à juxtaposer des « extraits »
des lettres reçues ou envoyées par le gouverneur général.
Le Ministre de la Guerre à Valée

(Archives de la Guerre Carton 257)

Paris, le 19 Décembre 1838

Je n'ai reçu qu'aujourd'hui votre avis télégraphique du 10 dé


cembre ainsi que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le même jour pour m'annoncer que le mauvais temps
vous avait forcé de retarder vos opérations sur Hamza. Vous me

faites connaître que les routes sont devenues impraticables, que


les torrents gonflés par des pluies continuelles présentent des
obstacles infranchissables en ce moment et qu'il est de toute né

cessité d'attendre le retour du beau temps pour mettre les troupes


en marche sur les Portes de Fer Je ne saurais qu'approuver le
parti que vous avez pris de suspendre vos opérations dans l'est
jusqu'à ce que le mauvais temps ait cessé et que les routes soient

devenues praticables. Je ne pense pas que ce retard, en vous rap


prochant de l'époque où la réduction de l'armée doit s'effectuer,
vous enlève la possibilité d'opérer avec des forces suffisantes.
En effet, ma lettre du 12 décembre, qui répondait à la vôtre du
30 novembre, vous informe que le renvoi des régiments qui doivent
rentrer en France n'aura lieu que successivement. D'un autre

côté, cette même lettre vous donne avis du prochain départ de


France des détachements destinés à remplacer les hommes libé
rables en Afrique, d'où il suit que la réduction des forces dont

vous disposez, réduction que vous supposez devoir s'effectuer au


1"
janvier, ne pourra avoir lieu au plus tôt qu'à compter des pre

miers jours de février. Ainsi vous conserverez encore longtemps


tous les moyens d'exécution dont vous disposez en ce moment.

J'ai remarqué, d'ailleurs, avec satisfaction, que vous ne prévoyez


point de résistance sérieuse et que, dans tous les cas, vous seriez

en mesure de comprimer l'opposition qui pourrait se rencontrer.

P.S. —
Vos dépêches du 7 décembre relatives à la réorgani

sation des régiments de cavalerie, à la réduction de l'effectif et


au commandement supérieur de Bône et de Constantine me par

viennent à l'instant.
— 2-

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre Carton 257)

Paris, le 26 décembre 1838

Ma lettre du 19 de ce mois approuvait la suspension de vos

opérations dans l'est, jusqu'à ce que l'état des chemins ait permis
de les reprendre. Depuis lors, j'ai reçu votre dépêche du 14 dé
cembre qui me fait connaître que les mêmes difficultés se sont

présentées dans la province de Constantine et que l'expédition


conduite par le général Galbois sur Sétif a été très contrariée par

le mauvais temps ; vous présumez même que la pluie et le mau

vais état des communications auront forcé cet officier général

à arrêter son mouvement et à prendre position à Jimmilah, toutes


les dispositions étant faites à Constantine pour faire parvenir
des vivres à la colonne expéditionnaire aussitôt que les pluies

auront cessé.

Il est très regrettable sans doute que vos opérations aient

rencontré des obstacles aussi insurmontables, ïnaas vous êtes


encoreà temps de les modifier, dans le cas où les difficultés qui
viennent de se révéler vous décideraient à restreindre l'ensemble

des mouvements que vous projettiez et à n'opérer sur la ligne inté


rieure de Constantine aux Portes de Fer que par une démonstra
tion sur Sétif.

L'objet principal, celui auquel nous devons surtout nous atta

cher, est d'assurer à la France la possession du territoire qu'elle

s'est réservé et sur lequel son droit est constaté par la convention

du 4 juillet ; or ce but sera atteint par la prise d'Hamza. En com

binant un mouvement sur Sétif, votre intervention était de faire


une diversion utile au succès de l'opération
principale1

et de rendre

évident à tous les yeux l'affermissement de notre autorité dans


l'intérieur de l'ancienne Régence ; enfin vous avez eu l'idée de
pousser jusqu'à Biban afin d'y faire rencontrer les colonnes par

ties d'Alger et de Constantine ; c'est ce complément d'opérations


qui devient d'une exécution difficile dans les circonstances ac

tuelles. Aussi, en raison du mauvais temps qui s'est déclaré, juge-


rez-vous à propos de limiter vos opérations à la prise du fort

d'Hamza en renonçant à diriger le général Galbois sur Sétif, la



3 —

marche d'Hamza aux Portes de Fer, pouvant elle-même être


ajournée jusqu'à l'époque de la bonne saison.
L'opération de Alger sur Hamza s'effectuera aussitôt que
le temps devenu entièrement favorable vous assurera des chances
suffisantes de succès. Quant aux forces à votre disposition, je
dois vousfaire observer, Monsieur le Maréchal, que vous n'avez
point à vous préoccuper de la réduction de l'effectif de l'armée ;
les renvois de troupes désignées pour rentrer en France ne pou
vant commencer à s'effectuer que dans les premiers jours de fé
vrier, ainsi que vous l'exposait ma lettre du 19 de ce mois, îl res
tera tout le temps nécessaire pour les préparatifs et pour attendre
que les pluies soient passées et que le temps ait acquis toute la
fixité désirable. D'ailleurs si, même à cette époque ou dans l'inter
valle, il survenait de nouvelles chances de guerre ou des événe

ments qui exigeassent de votre part le développement immédiat


de toutes vos forces disponibles, le gouvernement serait toujours
à même ou de suspendre ses dispositions de réduction tant que la

situation des affaires serait de nature à compromettre notre posi

tion en Afrique ou de ne les mettre à exécution que successive

ment d'après les circonstances.

Il n'aura pas échappé à votre observation, Monsieur le Maré


chal, que, parmi les chances de succès, l'expérience démontre,
qu'en Afrique, il faut mettre en première ligne les approvisionne

ments de vivres et de munitions en quantité suffisante, les moyens


de transport à tous les besoins, enfin le beau temps,
pour satisfaire

sans lequel il devient impossible d'opérer au loin et de tenir long


temps la campagne. Du reste, le gouvernement du Roi se repose

avec confiance sur la prudence qui a toujours caractérisé vos

plans d'opérations et qui n'a jamais cessé de présider à leur exé

cution.

Valée à Abd-el-Kader
(Archives de la Guerre, H. MA. VII)

27 décembre 1838

La France ne s'occupe pas de ce qui se passe dans le pays

dont elle vous a cédé l'administration directe, elle observe seule

ment les articles des conventions qui l'obligent à vous aider dans

4 —

toutes les circonstances et cela, elle le fait non seulement par

amitié pour vous, mais aussi parce qu'elle ne se croit pas le droit
de briser ce qu'elle a fait. Mais elle est libre de faire tout ce qui

lui plaît dans le pays qu'elle s'est réservé pourvu qu'elle ne sorte

pas des limites qui ont été fixées. Tout le monde sait que vous
ne pouvez avoir de pouvoir à l'est hors de la province de Tittery,
que celle de Constantine, toute entière est réservée à la France.
Il est encore dit dans le traité fait à Racheyoun (1) que le terri
toire au delà de l'oued Khadara appartient à la France. Ben Arach
a fixé les limites dans la convention du 4 juillet et je ne puis con

cevoir que vous n'ayez pas prévenu vos lieutenants qu'ils n'avaient

pas d'autorité à exercer sur tout ce pays. Cependant il est arrivé

que des hommes qui habitent sur notre territoire ont osé dire
qu'ils agissaient en votre nom et m'ont écrit qu'ils venaient pour

vous faire reconnaître comme chef des musulmans par les tribus
qui sont sur notre territoire.

C'est ce que je ne souffrirai jamais. Que les hommes qui

veulent être gouvernés par vous aillent vivre au delà de l'Atlas,


le traité le leur permet, mais ceux qui resteront seront soumis aux
chefs que je nommerai, ou, s'ils osent attaquer les Français, Dieu,

qui marche avec moi, les détruira. Soyez donc tranquille, jamais

je ne passerai la Chiffa, jamais je n'irai au sud de l'Atlas dans


la province de Tittery. Mais, pour tout le territoire qui est à l'est,
entre Alger et Constantine et soumis à mon autorité directe, je
le parcourrai lorsque je le jugerai convenable ; mais jamais pour

cela, il n'y aura de guerre entre vous et nous, parce que ces choses
ont été écrites, que la foi jurée ne peut être violée et que je puis

gouverner mes tribus comme vous administrez les vôtres...

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, Carton 258)

Paris, le 2 janvier 1839

Votre lettre du 21 décembre m'apprend que le mauvais temps


continue, que les chemins sont impraticables et qu'il est impos
sible de rien entreprendre dans les circonstances actuelles. Vous

(1) Rachgoun Le traité de la Tafna.



-5

pensez d'ailleurs que cet ajournement ne compromet en aucune


manière votre position dans l'Algérie et qu'il est préférable à un
mouvement au-delà de l'Atlas dans des conditions aussi défavo
rables que celles où vous vous trouvez accidentellement placé.

Le gouvernement du Roi ne pouvait qu'approuver votre réso


lution de ne rien donner au hasard et d'attendre pour franchir
l'oued Kaddara que le beau temps soit revenu.

Abd-el-Kader à Valée
(Marcel Emerit l'Algérie à l'époque d'
212-219)
Abd-el-Kader, pp.

Ain Madhi, le 12 janvier 1839

Le Séïd el hadji Abdel-Qader, prince des Croyants, à Mon


sieur le Maréchal représentant le Roi des Français à Alger.

Ayant lu dans les journaux divers récits mensongers et con

tradictoires sur mon expédition à Aïn Madhi et sachant la solli

citude que vous éprouvez pour tout ce qui me concerne, j'ai pensé

bien faire de vous envoyer une narration succincte de ce siège qui,


pour une armée sans matériel, est un véritable fait d'armes.
Mon secrétaire Omar (1) est chargé de vous faire le récit

de cette expédition où il a joué lui-même le plus grand rôle.

Sidi Mohammed, fils du fameux marabout Sidi Ahmed ben


Salem (2) enorgueilli du peu de succès des expéditions qu'avaient

dirigées contre Aïn Madhi, sa capitale, plusieurs souverains turcs


(3) et enhardi par le nombre de ses habitants et la solidité de ses
murs ne reconnaissait qu'à regret la souveraineté du prince des
croyants el Hadji Abdel-Qader et, sur la demande que lui fit ce
dernier de lui payer l'impôt prescrit par le Coran, il lui écrivit à
Médéah, qu'il consentait bien à payer, mais qu'il lui refusait l'en-

(1) Léon Roches.

(2) Né en 1737 et fondateur de la confrérie des Tidjanyia. '.,


(3) Le bey d'Oran, Mohammed el-Kebir en 1785 le bey Othman en
1799 ; l'agha Yahya en 1818 le bey d'Oran Hassan en 1820. D'autre part,
Mohammed el-Kebir, fils aîné de Si Ahmed, appuyé par les Hachem d'Eghris
avait attaqué Mascara en 1829 et avait été tué après s'être emparé d'un des
faubourgs de la ville. L'échec de cette tentative avait déterminé la rupture
de l'entente entre les Hachem et le chef de Tidjanyia. E. Mercier pense qu'il
faut voir dans cette rupture une des causes de l'hostilité d'Abd el-Kader à
l'égard du marabout d'Aïn Madhi.

8 —

du sultan, séduit par les promesses des espions du marabout. Il


avait persuadé à son nouveau maître que je suivrais son exemple,

ce fut la seule cause qui me donna l'entrée de la ville. Je fus de


suite entouré par une foule immense qui me conduisit ou plutôt

me porta jusque dans le palais de Tedjini sans que j'eusse le temps


de me reconnaître.

Le luxe de l'architecture la plus élégante régnait dans ce pa

lais bâti sur le modèle des maisons d'Alger. Dans une superbe

chambre et sur de coussins dorés était appuyé un


un monceau

homme de âge, le
moyen teint olivâtre, la barbe rare et frisée et la
figure sans la moindre expression. C'était Sidi Mohammed, fils de
Sidi Ahmed ben Salem, qui avait eu deux enfants seulement d'une
de ses négresses, l'un, Sid Ahmed, qui fut tué à Mascara, après

avoir échoué dans un projet de révolte qu'il avait suscitée contre

les Turcs, sous le bey Hassan, dernier bey d'Oran et le second

Si Mohammed, chef actuel d'Aïn Madhi.

Je lui remis une lettre du sultan. Il la lut et, fixant sur moi
ses yeux qui prirent une expression féroce : « Brave jeune homme

que Dieu a dirigé dans la vraie religion, tu as choisi un maître

bien ingrat, car il t'a chargé d'une mission bien dangereuse. Tu


es venu pour reconnaître ma ville et tu connais le sort réservé

aux espions ; le seul moyen qui te reste de sauver tes jours est

d'abandonner ton maître et de rester auprès de moi pour défendre


la bonne cause, tous tes moindres désirs seront comblés. »

Ma réponse hardie et négative le surprit. Il se prit alors

à me faire mille questions sur les usages de ma patrie, sur sa

force, etc., sur le sultan, les Français, etc..


sur ses rapports avec

Mes réponses lui plurent sans doute, car, changeant l'expression


de sa physionomie, il m'engagea avec douceur à partager une col
lation splendide qu'on lui servit sur des plateaux en argent. Je
ne consentis à prendre la moindre nourriture que lorsqu'il eut

juré de me donner l'aman et de me renvoyer à mon sultan.

« Je sais, me dit-il, que le mensonge est étranger à ta race.

Je vais te faire visiter en détail mes fortifications à condition que

tu me dises franchement si ton maître peut espérer de s'en em

parer. »

Accompagné de trente nègres et de deux de ses grands, je


commençai la visite des murs.

9

La bien bâtie, elle contient environ


ville est peu grande mais

400 maisons. Ses habitants


les armes montent à 800, les
portant
auxiliaires appelés par le marabout s'élèvent à 5 ou 600. La

ville est ronde et entourée d'un mur de vingt à trente pieds.

Il a plus de douze pieds de large et forme un parapet de huit pieds


environ qui sert de chemin de ronde autour de la ville. A partir

de cette hauteur, le mur est percé de meurtrières. Il est flanqué


dans son pourtour de douze forts faisant sortie de quatre mètres,
de manière à battre par ses meurtrières le pied du mur et deux
forts à droite et à gauche. Ils ont au moins vingt mètres d'éléva
tion, ils sont comblés jusqu'à la hauteur du parapet et sont divi
sés en deux étages. La ville adeux portes, une à l'ouest, l'autre
au midi, les battants sont doublés en lames de fer, elles sont sur
montées d'un fort semblable à ceux du rempart. Un chemin étroit,
bordé de deux murs de même force, conduit à un fort extérieur

dont la porte est elle-même défendue par des ouvrages d'une


extrême solidité. Ces fortifications été construites, il y a trente
ont

ans, par un Tunisien nommé Mahmoud, envoyé à grands frais par


Sid Ahmed, père du marabout actuel.

On me fit ensuite examiner des magasins immenses, les uns

remplis de blé, les autres d'orge, de beurre, de sel, de dattes, de

bois à brûler, etc.. Cinq puits abondants suffisent à tous les


habitants. Pendant tout ce trajet les nègres avaient peine à conte
d'
l'espion Abdel-
nir la foule qui poussait des vociférations contre

Qader.
« Que penses-tu du projet de ton maître de s'emparer de ma

ville ?» me dit le marabout lorsque je fus conduit devant lui.


« Il aura d'immenses à surmonter, lui répondis-je, mais
obstacles

sa volonté est de fer et, dût-il finir ses jours devant tes murs, il
s'en rendra maître. »

Un sourire de mépris fut sa seule réponse.

On nous servit alors un repas splendide, puis on apporta de

vant lui un superbe service de thé en porcelaine dorée. Des parfums

brûlaient dans des cassolettes en argent.

Enfin, sur mes instances, il consentit à me laisser partir et

il m'offrit une poignée de pièces d'or que je refusai. « Devant, lui


battre contre toi, je ne puis accepter tes largesses ».
dis-je, me

Il me força pourtant d'accepter un beau haïk djeridi. La nuit était


à l'endroit par où j'étais
arrivée, les nègres me reconduisirent

12 —

Nous espérions encore réduire les assiégés à l'arrivée de 400


bombes promises par la France (1) et de 150 autres venues de
Tlemcen. Elles arrivèrent. Les assiégés, en ayant eu connaissance,
envoyèrent un nouvel émissaire proposant des sommes immenses,
des otages, etc.. Le sultan persista dans ses premières exigences.

Les bombes furent lancées en ville un jour et une nuit et elles

ne cessèrent de tomber sur tous les points. Les maisons s'écrou

lèrent, mais l'ardeur des assiégés semblait augmenter. Ils firent


une sortie terrible pendant la nuit. Ils furent constamment re

poussés avec perte.

Cependant nous étions au 10 octobre et nous voyons encore


éloignée l'issue de ce siège. Je fis part au sultan du projet que
j'avais de pratiquer de nouvelles mines avec le plus grand
secret. En effet, je fis commencer de miner par des Euro
péens habitués à ce travail. Je fis descendre mes mines à une pro

fondeur de 22 pieds, attendu que les assiégés avaient entouré

leurs mines d'un fossé de huit pieds de profondeur pour déjouer


nos projets de mines.

Après un travail opiniâtre de plus d'un mois, le 16 novembre,


nous avions huit mines chargées chacune de 120 livres de poudre
sous les principaux forts.

Le feu devait être le lendemain. Dans la soirée arriva


mis

le seïd el Hadj Moustafa, khalifa de Mascara, beau-frère du sul


tan et son cousin. Lui seul a sur lui une grande influence. Il eh

usa pour le forcer à retarder cette terrible exécution. Le sultan,


naturellement bon, céda à ses instances ; un envoyé entra en ville
et porta au marabout une lettre qui lui enjoignait d'évacuer la
Ville s'il voulait échapper à la mort, lui et tous les habitants. Un
de ses conseillers sortit de la ville et fut conduit successivement
dans toutes les mines. La consternation se répandit dans la ville.

C'était la veille du mois sacré de Ramadan, mois consacré à


la prière et aux œuvres de miséricorde. Le marabout envoya au

sultan son fils unique comme otage ainsi que douze des principaux

habitants avec des présents d'une magnificence digne d'un sultan.

Il demanda l'aman dans une lettre dont le contenu aurait attendri

l'homme le plus cruel. Il me chargea de remettre moi-même cette

(1) Sur cet envoi : Cf. correspondance de Valée, II, p. 229.



13 —

lettré au sultan. Les ministres et moi unirent tous nos prières

et nous obtinmes de lui que, dans les quarante jours le marabout


eût à sortir, lui, sa famille et ses richesses du royaume et à payer

au trésor une somme égale aux dépenses occasionnées par le siège.

Le 2 décembre, nous levâmes le siège et fûmes camper à Tad-


jemout. De là, le sultan, seulement accompagné de quelques cava
liers, alla visiter la belle ville de El Laghouat aux superbes pal
miers. Tous les Arabes, effrayés de la suite du siège d'Aïn Madhi
qu'ils croyaient imprenable, se hâtèrent de
de toutes rejoindre

parts le sultan, de lui payer tous leurs impôts arriérés. Ce prince


est bien amplement récompensé des pertes que lui a occasionnées
ce siège. Son empire dans le désert est désormais irrévocablement
établi.
Les quarante jours expirés, le marabout a quitté sa ville, cause
de son exil. Six cents chameaux ont à peine emporté tous ses ba
gages, produits de la des Arabes qui, maintenant,
superstition

reconnaissent leur erreur et qui, sans la magnanimité du sultan,

auraient dépouillé et peut-être ôté la vie à celui que naguère ils

craignaient et considéraient comme un envoyé du ciel.

Le sultan, recevant exactement les journaux, nous avons eu


plus d'une fois l'occasion de nous divertir en lisant tous les men

songes consignés sur ces diverses feuilles (voir la « Gazette de

France » des 2 et 3 août, le « Toulonnais » du 24 août, la « Ga


zette de France »du 2 octobre, le « Siècle » du 7 novembre, le
« National » du 7 novembre, du 14 novembre, le « Propagateur »
des 6 et 7 novembre.

« Il m'est impossible de croire ces journaux, me dit-il souvent,

puisqu'ils tuent chaque jour des gens qui se portent si bien. »

Cette habitude d'insérer des articles sans rechercher leur


authenticité est vraiment déplorable.

Nous sommes entrés ce matin dans la ville qu'à quittée hier

le marabout Tedjini. Nous avons mis le feu aux mines pratiquées

sous les forts. La détonation a été terrible, la terre a été ébran


tous les forts se sont écroulés avec fracas. Une seule mine a
lée,
manqué.

Le sultan veut renverser complètement tous les remparts qui

ne lui sont plus d'aucune utilité. Il conserve la ville qui lui servira

d'entrepôt en cas de guerre avec les Français.


14-

Dans vingt jours environ, il sera de retour à Tagdempt.


Dieu veuille que la paix soit l'issue de l'entrevue qui aura

lieu entre vous et lui.

\ Valée au Ministre de la Guerre


Archives du Gouvernement Général, E. 135 1 (copie)

Alger, le 12 janvier 1839

Je n'ai pas reçu, depuis le dernier courrrier, de nouvelles


de la province de Constantine. Le bateau à vapeur « Le Cerbère »,
qui est parti le 30 décembre d'Alger pour Stora et Bône, n'est

point encore de retour et ce retard mefait craindre qu'il ne lui


soit arrivé un événement fâcheux. J'ai fait partir jeudi le
« Sphinx » pour la même destination ; il touchera dans tous les
ports de la partie est de la côte et, à son retour, il rendra compte

des motifs qui ont pu retarder ou faire retenir le « Cerbère ». M.


le contre-amiral de Bougainville (1), dont je désirais avoir l'opi
nion sur les travaux à faire dans le port de Stora, s'est embarqué
à bord du « Sphinx ».

Le temps continue à être mauvais ; les chemins sont encore

impraticables, il n'est pas possible de mettre les troupes en mou

vement.

Abd-el-Kader à Valée
(Arch. du Gouvernement Général, E. 135 (copie) (1)

14 Janvier 1839

Que le salut soit sur celui qui suit la droite voie.

Vous me connaissez assez et vous savez que je ne désire


que la tout le monde, et que je fais tous mes efforts pour
paix pour

arriver à ce but. J'ai été au Sahara et j'en ai fait disparaître

l'oppression et la révolte ; j'ai rendu les routes sûres et j'ai ramené

(1) Commandant de la marine en Algérie.


(1) Jointe à la dépêche de Valée au ministre de la guerre du 24 jan
vier 1839.

15 —

la tranquillité partout. De plus, je suis entré à Aïn Mâdhy, et cela


sera avantageux pour tout le monde.
De mon côté, je sais que vous êtes un homme doué d'un esprit
supérieur et que vous aimez l'ordre et la bonne harmonie. En
conséquence je vous écris une lettre en langue française afin que
vous soyez instruit du véritable état des affaires.

Le 28 de Chouwal, 1254.

Pour traduction conforme à l'original arabe :

Les interprètes de l"classe,


Signé : Zaccar, F. Mûller.

Valée à Galbois
(Girod de l'Ain, le Maréchal Valée. P. 200)

14 janvier 1839

... Je regrette beaucoup que vous ne m'ayez pas rendu compte

de Mila du résultat de votre expédition. Le général Guingret (1)


me la présentait, dans sa dépêche du 18 décembre, sous un jour

bien différent et il en est résulté que j'ai annoncé au gouverne

ment que cette opération avait été toute pacifique alors, au con

traire, que vous avez été obligé de combattre et que votre mouve

ment rétrograde pouvait avoir l'air d'un échec. L'occupation de


Jimmilah pouvait seule détruire cette apparence et, par une fata
lité malheureuse, la garnison que vous aviez laissée sur ce point
a été obligée de l'évacuer. Nous nous trouvons aux yeux des
Arabes avoir échoué dans notre tentative d'établissement en avant

de Mila et vous devez en ce moment vous préoccuper uniquement

de reprendre l'offensive et de former à Jimmilah un camp fortifié


qui domine le pays et montre aux populations que la prise de
possession du pays par la France est une affaire sérieuse.

(1) Guingret (Pierre, François) né à Valognes (Manche) 21 mars 1784


Soldat, 25 février 1804 élève à l'école polytechnique, 16 novembre 1805
-

Sous-Lieutenant, 10 octobre 1806 lieutenant, 14 novembre 1808


-

capitaine,
-

23 août 1811 chef de bataillon, 5 juillet 1813


-
lieutenant-colonel 19 mars
1823 -
colonel, 11 août 1830 maréchal de camp, 11 novembre 1837 décédé
à Paris, 11 janvier 1845.
Chevalier de la Légion d'Honneur, 6 août 1810, officier 25 novembre
1813, commandeur 24 septembre 1831.

16

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la guerre, carton 258)

Paris, 16 janvier 1839

Par les observations contenues dans la lettre que vous m'avez

fait l'honneur de m'écrire, le 28 décembre dernier, vous insistiez


12e
sur la fâcheuse situation du régiment de ligne que vous jugez

ne pouvoir de longtemps servir utilement en Afrique. Ce motif

me décide à rappeler ce régiment en France. J'approuve donc la


11e 12e
proposition que vous me faites de renvoyer d'abord les et
47e
régiments de ligne et ensuite les et 63e, les droits de l'ancien

neté se trouvant effectivement conciliés avec les exigences qu'im


12e
posent la situation morale et le nombre des malades du régi
11e
ment. A ces causes déterminantes, le réunit aussi celle de l'an
cienneté, car il est le troisième par ordre d'arrivée en Afrique.
Quant aux moyens de transport de ces premiers régiments à
renvoyer en France, je suis informé que les détachements destinés
à remplacer les militaires libérables en Afrique, qui arriveront à
Toulon jusqu'au 15 janvier (480 H.) seront embarqués, le 17, sur

« l'Egérie » que ceux qui y arriveront jusqu'au 24 (760 H.) se

ront embarqués le 26 et, qu'à leur retour, les corvettes de charge


« l'Egérie » et le « Tarn » pourront prendre des troupes désignées

pour rentrer en France, enfin que le vaisseau le c< Diadème », qui

a dû être disponible à dater du 15 janvier, sera également employé

au transport des troupes de France en Afrique et qu'il prendra

au retour celles qui doivent rentrer.


128
Mais, par suite du retour du de ligne, qui avait le plus
62°
fort effectif, il manquera 922 hommes au complet des de ligne
2e
et léger. Il y sera satisfait en grande partie sur 560 hommes
du contingent à fournir par les régiments stationnés dans les 7",
8e 17e
et divisions militaires (1) lesquels
, contingents vont être mis
en route et dirigés sur les deux corps ci-dessus désignés. Quant
aux 362 hommes à fournir pour atteindre à l'effectif déterminé,
j'attendrai pour y pourvoir que vous m'ayez indiqué le chiffre
des hommes restés volontairement en Afrique et que je connaisse
62°
les ressources des dépôts de ces deux corps. C'est donc aux
2° 11e 12°
et léger devront être affectés les volontaires des
que et
qui désireraient continuer à servir en Afrique.
Par votre dépêche du 28 du mois dernier, à laquelle je réponds
aujourd'hui et qui répond elle-même à la mienne du 12 décembre,

(1) Lyon, Montpellier, Bastia.



17 —

vous reconnaissez, Monsieur le Maréchal, ainsi que vous l'aviez


déjà fait par vos lettres des 31 août et 30 novembre, que l'effectif
de 38.000 hommes est suffisant pour la défense du territoire que
nous occupons dans les trois provinces, mais vous ajoutez que
votre dépêche du 31 août faisait seulement observer que, dans

le cas où la guerre recommencerait, le gouvernement du Roi de


vrait régler la force de l'armée d'après les circonstances du mo

ment.

Je ne puis à cet égard que m'en référer à la lettre que j'ai eu

l'honneur de vous écrire, le 12 décembre dernier et, comme votre


correspondance n'annonce rien qui doive faire craindre un état de

choses différent de celui que signalaient vos derniers rapports,


n'ayant d'ailleurs reçu de vous aucune proposition formelle au
sujet de l'accroissement de l'effectif budgétaire, je dois croire,
qu'avec les 38.000 hommes que vous accordent les lois de finances
et avec les quatre bataillons qui, ainsi que je vous l'ai annoncé

à plusieurs reprises, continueront à être tenus à votre disposition


dans les divisions du midi, vous seriez en mesure de pourvoir à
toutes les éventualités de guerre qui pourraient se présenter.

J'ai toujours pensé que la réduction de l'effectif des troupes


sous vos ordres devrait produire dans l'accomplissement des tra
vaux entrepris en Algérie et surtout loin des côtes, un ralentis

sement proportionné à cette réduction, mais je ne doute pas que

les bras des colons nouvellement débarqués ne remplacent avan

tageusement sur plusieurs points ceux des soldats rappelés en

France, et il est permis d'espérer que les bénéfices que ces colons

pourront réaliser en prenant part aux grands travaux publics

tourneront à l'avantage des établissements ruraux qu'ils forme


ront plus tard.

Au surplus, je crois, comme vous, Monsieur le Maréchal, qu'en


désignant pour rentrer en France les corpsles plus affaiblis mora
lement, le service aura moins à souffrir de la nécessité où nous

sommes de rentrer dans les chiffres prescrits par les lois de fi


nances.

10
Ben Allai à Valée
(Doc. Féraud, n°
7 (texte arabe)

18 janvier 1839

Après les salutations d'usage...

Le désir de notre Seigneur, que Dieu rendra victorieux, a

toujours été depuis le commencement de suivre les lois de la jus-


— 18-

tice. Il dans le Sahara avec l'intention de ne faire aucun


est parti
mal à
ceux qui viendraient à sa rencontre obéissants et soumis,

l'aman le plus complet leur était réservé. Mais lorsque Tedjini


est sorti de l'obéissance, il l'a combattu et assiégé.

Notre maître lui demandait de se soumettre parce qu'il avait

compassion de ces êtres, des femmes, des enfants et qu'il voulait


empêcher la mort de beaucoup de monde, car l'effusion du sang
est défendue dans toutes les religions. Quand Tedjini a vu la mau

vaise tournure que prenaient ses affaires, alors il a été convaincu

que son esprit l'avait mal servi et il a demandé l'aman, donné de


l'argent et envoyé sa famille et ses biens à Aïn Madhi. Notre Sei
gneur a fait enleverle tout, richesses et familles, toujours avec
l'aman, et l'a fait transporter chez les Béni Laghouat ; puis notre
Seigneur est entré à Aïn-Madhi avec ses troupes victorieuses. Il en
a fait sortir tous les habitants et il a fait procéder promptement

à la démolition des maisons, car les bombes qui ont été lancées
n'en ont épargné que très peu ; il veut en achever la destruction
complète. Je vous envoie cette bonne nouvelle parce que je con

nais l'amitié que vous portez à l'émir, notre Seigneur. Et c'est

notre devoir de vous informer. Salut.


Ecrit le 3 de doul kaada 1254.

11

Valée au Duc d'Orléans


(Girod de l'Ain : Le Maréchal Valée, p. 208, note 1)

Alger, le 19 janvier 1839

M. le ministre de la guerre m'a fait connaître l'intention qu'a

V. A. R. de visiter l'Afrique au printemps prochain et il me de


mande de lui indiquer l'itinéraire le plus convenable. Je ne crois

pas, Monseigneur, qu'il y ait avantage à tracer à l'avance la route

que suivra V. A. R. En Afrique, plus que partout ailleurs, il faut


prendre conseil des circonstances et il me semble plus convenable

de réserver de décider sur les lieux les opérations


à V. A. R. le soin

auxquelles elle voudra prendre part. La province de Constantine

est en ce moment le théâtre principal de nos opérations et, si la

paix est maintenue avec Abd el-Kader, tous les mouvements mili

taires auront lieu dans l'est. En cas de guerre, au contraire, nous

nous porterons sur Médéa et la vallée du Chélif. Il faut donc ne

pas faire connaître à l'avance des projets soumis eux-mêmes aux

événements qui peuvent survenir en Afrique et que, malgré tous


nos efforts, nous ne pouvons encore prévoir. Dans tous les cas,
19

Monseigneur, je ne pense pas que V. A. R. doive passer la mer

avant le mois d'avril, le mois de mars est presque toujours plu


vieux et nous voyons tous les jours que les opérations sont im
possibles par le mauvais temps.
Les troupes qui devaient marcher sur Hamza ont beaucoup
souffert quoiqu'elles n'aient pas quitté nos lignes de défense et
j'ai dû, dans l'intérêt de la santé de nos soldats, faire cesser les
travaux de route dans la Métidja. La division de Constantine a
eu à surmonter de grandes difficultés dans son mouvement sur

Sétif, par suite de la pluie que nous avons eue cette année plus tôt
qu'à l'ordinaire. Au mois d'avril, le beau temps rend possibles

tous les mouvements et l'on peut, sans craindre la chaleur, opérer


jusque dans les premiers jours de juin. C'est d'ailleurs l'époque
où les Arabes sont saisissables par leurs moissons et où la cava

lerie peut, sur tous les points de l'Algérie, trouver des fourrages
pour ses chevaux.

12

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135)

Alger, le 19 janvier 1839

Le bateau à Cerbère », que le mauvais temps


vapeur le «

avait retenu pendant plusieurs jours à Bougie, m'a enfin apporté


les rapports officiels de M. le général Galbois sur l'expédition de
Sétif. Le commandant supérieur de la province de Constantine,
après m'avoir fait connaître les difficultés que sa colonne a dû
surmonter pour franchir le contrefort de l'Atlas qui sépare la
vallée de l'oued Boussolah de la plaine de Sétif, me rend compte
d'une attaque que les Kabyles ont dirigée contre lui pendant qu'il
revenait sur Mila. Le succès n'a pas été un moment
douteux et,

d'après les renseignements donnés par les chefs du pays, les Ka


byles de Bougie avaient seuls pris part à cette affaire dans la
quelle nous eûmes quelques hommes blessés et qui a encore grandi

la réputation de nos troupes dans l'opinion des indigènes.


Le général Galbois, en parcourant de nouveau le chemin de

Djemila à l'impossibilité d'exécuter pendant l'hi


Mila, a reconnu

ver la partie de la route qui se trouve dans la vallée supérieure

de l'oued Boussolah ; il ne pouvait d'ailleurs envoyer à Djemila


les matériaux nécessaires pour mettre les troupes à couvert et

les denrées dont elles avaient besoin. Ces considérations l'ont dé


terminé à rapprocher de Mila le
3e
bataillon d'infanterie d'Afri-

20 —

que. Voici dans quels termes il me rend compte de cette résolution

que j'ai approuvée :

« J'aurais voulu laisser le 3e


bataillon d'Afrique à Djemila
pendant l'hiver, mais je n'avais aucun moyen de le ravitailler

le temps était pour


quand mauvais ; il n'avait aucun magasin

conserver des vivres et des munitions, il manquait totalement


de bois. Après douze jours de résidence dans cette position, j'ai
fait rentrer le bataillon qui n'a été inquiété ni à son départ ni pen
dant sa marche. Je l'ai placé en avant de Mila pour travailler à
la route de Sétif vers laquelle il a déjà fait deux lieues et demie. »

La position de Djemila avait été vigoureusement attaquée

quelques jours auparavant par les Kabyles de Bougie que la co


3e
lonne du général Galbois avait repoussés. Le bataillon d'Afrique
avait montré dans cette circonstance une grande énergie, le cou

rage de ces braves soldats avait forcé l'ennemi à renoncer à une

entreprise dans laquelle il avait déjà perdu plusieurs chefs im


portants. Le seradji (chef indigène) de Djemila était venu pen
dant l'attaque s'établir au milieu de notre camp ; il a combattu

avec nos soldats et son dévouement prouve que la population du


pays ne prenait pas part à l'entreprise des Mzaia (1) . Les Kabyles
de Bougie devront recevoir plus tard un châtiment que leurs
attaques précédentes contre cette ville justifieraient id'ailleurs

complètement.

L'expédition de Sétif a produit un grand effet dans l'intérieur


de l'Afrique ; tous les kaïds de la Mejana se sont rendus à Cons
tantine et ont demandé au général Galbois, par l'intermédiaire
du khalifa, de leur donner une nouvelle investiture. Ils sont en

suite retournés dans leur pays et ont déclaré que leurs forces
étaient suffisantes pour maintenir l'autorité d'Ahmet ben Mo
hammed et qu'ils n'auraient besoin du secours de nos troupes que

dans le cas où Abd el-Kader pénétrerait dans le pays. Ils ont assu

ré que nous trouverions alors dans les tribus un appui pour lutter
avec avantage contre un homme dont ils repoussent le pouvoir.

La colonne envoyée chez les Haractas a fait rentrer les


contributions de 1838. Les 30.000 francs ont été payés, mais on a
dû admettre comme valeur des bestiaux et des chevaux qui ont
été à l'administration. L'argent a été versé au Trésor. Toutes
remis

les tribus de l'est ont reconnu l'autorité du kaïd des Haractas et


cette partie de la province est parfaitement tranquille.

(1) Tribu à l'ouest et au sud-ouest de Bougie (Soummam M.).



21 —

Dans le Sahel, le pouvoir de Ben Aïssa se développe et s'affer


mit. J'ai nommé des kaïds pour administrer sous son autorité. Le
général Galbois, dans le dernier rapport qu'il m'adresse sur la si

tuation de la province, se sert des expressions suivantes : c< Le


Sahel est la partie de la province où il y a eu le plus de kaïds in
vestis. Dans peu de temps, le Sahel sera la partie de la province

la plus fortement organisée et la plus régulièrement administrée. »

L'ancien cheikh el-Arab, Boiziz ben Ganah, dont j'ai annoncé

précédemment la soumission à V.E., s'est rendu à Constantine ;


il a amené avec lui les principaux chefs du Djerid pour demander
le burnous. Cette démarche éclatante, qui montre à tous la plus
puissante famille de la province reconnaissant la souveraineté du

Roi, m'a déterminé à confier à Boiziz l'emploi de cheikh el-Arab.

Cette nomination sera très bien accueillie dans la partie de la pro

vince qui touche désert ; les tribus du Djerid désiraient depuis


au

longtemps se placer sous la protection de la France pour échap

per au joug dont Abd el-Kader les menace et Boiziz me paraît le


seul homme qui puisse lutter contre l'influence de l'émir ; il donne,
pour garantie de sa fidélité, sa famille qu'il établira à Constantine

où, ainsi que les autres khalifas, il veut avoir une maison (1) .

Il a fallu de graves motifs pour me déterminer à révoquer

Ferhat ben Saïd, mais la versalité de ce chef ne me permettait pas

d'hésiter. Ferhat a été trouver Abd el-Kader devant Aïn Madhi,


il l'a reconnu pour son souverain et quels que fussent les motifs
de sa conduite, je devais le priver du titre que nous lui avions laissé
reprendre. Boizis, son rival longtemps heureux, reprendra dans
la le haut rang que
province la force de nos armées lui avait en
levé. Dans l'avenir, la France sera probablement obligée de sou
tenir dans le désert une lutte d'influence contre l'émir et alors
Boizis sera pour nous un utile auxiliaire.

Les troupes laissées dans la position de Djemila ont eu 8


hommes tués et 46 blessés. La colonne du général Galbois n'a eu
personne de tué et seulement quelques blessés, qui
tous ont été

ramenés à Milah.

(1) Cf. dans le Moniteur du 19 février une correspondance de Constan


tine au Journal des Débats, datée du 20 janvier et donnant un compte-rendu
détaillé de la cérémonie d'investiture.

22 —

13

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la guerre -
carton 258)
*

Paris, le 23 janvier 1839


Monsieur le Maréchal, je réponds à la lettre que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire le 21 décembre. Elle était accompagnée
de plusieurs mémoires de propositions pour l'avancement et pour

la décoration.
J'apprécie les services importants rendus en Afrique par les

différents corps sous vos ordres, ainsi que les nombreux travaux

que les troupes ont exécutés sur plusieurs points du territoire


réservé à notre administration. Le gouvernement du Roi rend

toute justice au bon esprit qui les anime, il applaudit aux heureux

résultats que vous avez obtenus, résultats auxquels le dévouement


du soldat et sa constance à supporter l'intempérie des saisons et

la fatigue des camps ont autant contribué que sa valeur dans les
combats. Rien ne serait donc plus agréable au gouvernement que

d'accueillir immédiatement vos demandes de récompenses en fa


veur des officiers de tous grades et de toutes armes que vous me

désignez comme méritant un témoignage de satisfaction de S.M.


Mais il ne sera possible de donner suite à vos nouvelles proposi

tions d'avancement qu'à mesure que des vacances se réaliseront

dans les cadres des différentes armes, soit en Afrique, soit à l'in
térieur et lorsque j'aurai satisfait à celles de vos demandes anté
rieures qui ont dû être ajournées. Je ne pourrais d'ailleurs pro

poser au Roi que les nominations qui seraient conformes aux lois
et règlements en vigueur et auxquels il n'est permis de déroger
que pour faits de guerre, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous
le faire observer à l'occasion de quelques-unes de vos précédentes
propositions.

Quant aux deux colonels que vous désirez voir nommer offi

ciers généraux, je ne saurais préciser l'époque où ils pourront

être promus ; en effet, le nombre des maréchaux-de-camp d'artil


lerie n'étant que de 13 et l'ordonnance constitutive du 5 août 1829
permettant de le porter à 14, il sera possilble d'élever M. le colonel

Ocher de Beauprés à ce grade dès que la fixation des cadres de


l'état-major général aura été présentée et votée, ou dès que trois
vacances de maréchal-de-camp se seront réalisées.

12e
Par les mêmes motifs, M. le colonel Roux, du de ligne,
ne pourra être fait maréchal-de-camp qu'après la fixation du cadre
de l'état-major général. Je prends note que la proposition qui le

23 —

concerne est en seconde ligne et ne saurait avoir d'effet avant


celle relative au colonel
Ocher, que son ancienneté de service et
sa capacité placent au premier des colonels de l'armée.
rang

14

Louis Philippe à Valée


(Girod de l'Ain, te Maréchal Valée, p. 202)

Paris, le 23 janvier 1839


Mon cher Maréchal, j'ai reçu hier, à mon inexprimable re

gret, la démission du comte Mole et de tous ses collègues. Je ne

l'ai point encore acceptée. J'ignore autant ce que je ferai que ce


qu'il me sera possible de faire pour la composition d'un ministère ;
mais cette malheureuse circonstance me forçant à renoncer â
l'arrangement partiel auquel vous aviez bien voulu vous prêter
avec un zèle et undévouement dont j'ai été bien touché, j'ai voulu
vous dire moi-même combien je les apprécie et combien je serais

heureux que l'avenir me permît d'y recourir de nouveau. En atten


dant, ce que je désire vivement et ce que je vous demande avec
instance, c'est de continuer à rendre en Afrique, à la France et à
moi-même, les grands et importants services dont vous avez pour

suivi la glorieuse carrière avec tant de succès. Vous savez que

vous pouvez compter sur l'appui qu'il dépendra de moi de vous

donner et que ce sera toujours avec l'empressement le plus vif

que je saisirai les occasions de vous prouver tous les sentiments

que je vous porte et que je vous garderai toujours.

15

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, 1, 135 (copie)

Alger, le 24 janvier 1839

L'émir Abd el-Kader vient de m'annoncer la prise de posses

sion par ses troupes de la ville d'Ain Madhi. Tedjini a abandonné

(1) Molé démissionné le 22 janvier 1839 à la suite du vote de


avait
l'adresse obtenu seulement 13 voix de majorité. Le Roi refusa cette
avec
démission. La Chambre ayant été dissoute, de nouvelles élections eurent
lieu le 2 mars. Les partians du ministère étant en minorité, Molé se retira
définitivement. Après de longs pourparlers, un cabinet fut formé avec le
général Cubières au ministère de la guerre en remplacement du général
Bernard. Ce cabinet de transition fut remplacé, le 12 mai, par un cabinet
présidé par le maréchal Soult, avec le général Schneider comme ministre
de la guerre.

24 —

cette place en vertu d'une convention préparée par les soins de


Mustapha ben Tami, beau-frère de l'émir.
Abd el-Kader m'a envoyé le journal du siège qu'il vient de
faire. C'est le récit qu'il veut répandre en Afrique d'une opéra
tion qui a trompé toutes ses prévisions. Les détails, que contient

le rapport, prouvent la ténacité de l'émir et les difficultés qu'il


a dû surmonter. Les faits sont présentés avec art et entièrement

à son avantage, mais il ne peut cependant dissimuler les pertes


qu'il a éprouvées (1).
Abd el-Kader va revenir dans le Tell. Je ne puis prévoir les
événements qui seront la suite d'une victoire si chèrement ache

tée. Je vais, au reste, en répondant à sa lettre, lui rappeler les


règles que la France a posées à son pouvoir et les limites qu'elle

lui a assignées.

16

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la guerre, carton 258)

Paris, le 30 janvier 1839

J'ai reçu votre dépêche en date du 19 janvier qui me fait


connaître le résultat des opérations dirigées par M. le lieutenant-

général Galbois sur Sétif d'après l'ordre qu'il avait reçu de vous

de s'y porter, ordre que la lenteur et la difficulté des communi

cations ne vous permirent sans doute pas de modifier alors que

la mauvaise saison et l'état des chemins rendus impraticables par

la pluie vous eurent décidé à ajourner le mouvement que vous

projetiez sur Hamza, lequel devait se combiner avec celui de la


colonne partie de Constantine.
Je vois que, si cette colonne n'a pas été sérieusement inquié
tée dans sa marche sur Sétif, il n'en fut pas de même à son retour
3e
sur Milah, que le bataillon d'Afrique a eu besoin de toute l'éner
gie de ses chefs (2) et des braves sous leurs ordres pour se main

tenir à Djemila, pendant que le reste de la colonne du général

Galbois poussait jusqu'à Sétif et après que les troupes expédition

naires furent rentrées à Constantine, enfin que vous attribuez

(1) Cette relation, due à Léon Roches a été publiée par M. Emerit
l'Algérie à l'époque d'Abd-el-Kader (Collection de Documents inédits sur
l'Histoire de l'Afrique, II série Tome IV, pp. 212-219). Une autre relation,
tirée de la biographie d' Abd-el-Kader, rédigée par Léon Roches et Berbriiger
à la fin de 1839, a été publiée par M. Emerit dans le même volume pp. 220-
224. Elle donne des détails plus précis sur les forces dont disposait l'émir et
sur celles de son adversaire.
(2) Com. Chadeysson. Cf. Annales Alg., XXVII, 507.

25 —

les actes d'hostilité, auxquels nos troupes ont su résister sur tous
les points, uniquement aux Kabyles de Bougie accourus en grand
nombre sur la route de Sétif et qui, seuls, auraient pris part aux
attaques dirigées contre nos colonnes et contre nos postes, sans
que la population de l'intérieur se soit mêlée à cette agression
des M'Zaia.

Votre lettre du 19 m'indique aussi qu'il y a eu de grandes


difficultés à surmonter pour franchir plusieurs contreforts de
l'Atlas et pour cheminer à travers de dangereux défilés, elle
m'annonce qu'on a dû renoncer à exécuter pendant l'hiver les tra
vaux de la de Djemila, comme aussi à faire approvision
route
ner ce poste dont le général Galbois s'est vu forcé d'ordonner

l'abandon. Je suis heureux d'apprendre que tant d'obstacles pro


venant de l'âpreté des lieux, de la saison la plus défavorable
et des efforts de l'ennemi pour arrêter notre marche, ne se sont
pas trouvés au-dessus du courage de nos troupes et que leur per
sévérance ait pu les surmonter tous. Je pense, comme vous, que
leur réputation ne pourrait que s'accroître dans l'opinion des indi
gènes, témoins de tout ce qu'elles ont bravé de périls et de pri

vations dans cette entreprise qui avait pour but de faire péné

trer nos colonnes jusqu'au centre de l'Afrique. Il est à désirer


que l'effet, que vous en attendez pour le maintien de l'autorité
de khalifa de la Medjana, se réalise et que vous n'ayez do
notre

rénavant d'autres châtiments à infliger aux tribus de l'est que

celui que vous réservez aux Kabyles de Bougie et que leur ont

si justement mérité tant d'attaques anciennes et récentes contre

les établissements français.

Il est à regretter que le rapport de M. le général Galbois vous

soit parvenu si tardivement, d'autant plus que les journaux ont

donné, depuis quelques jours, des nouvelles alarmantes sur l'expé


dition entreprise par cet officier général et que le gouvernement

n'avait pu, jusqu'à présent, les démentir (1). Cette circonstance

(1) Le National du 10 janvier reproduit, lie titre Afrique, les asser


sous

tions du Messager, éprouvées par les effets des


relatives aux pertes qu'aurait

pluies une colonne sortie de Constantine le 5 décembre, sous les ordres du


général Galbois, pour faire jonction avec celle qui devait partir d'Alger sous

les ordres du maréchal Vallée. Le National profite de cette occasion pour re


procher à nos généraux la légèreté avec laquelle ils entreprennent leurs
expéditions et le silence qu'ils gardent sur des faits qu'ils ne peuvent
ignorer.
Le gouvernement a reçu, sous la date du 14 décembre, une lettre du
maréchal Valée, annonçant que l'expédition conduite par le général Gal
bois avait été contrariée par le mauvais temps, que la colonne avait ren-

•26

pouvant se reproduire, vous penserez sans doute, Monsieur le Ma


réchal, qu'il est nécessaire de prescrire aux officiers généraux

et autres qui seront chargés d'opérations importantes, de vous

rendre compte fréquemment et par des voies promptes et sûres

de la marchede leurs opérations, afin que, de votre côté, vous puis


siez me tenir informé de ce qui surviendra, car,
les nouvelles par
ticulières précédant presque toujours les dépêches officielles, il

importe que le gouvernement du Roi reçoive de fréquents rap


ports sur ces opérations, pour qu'il puisse démentir les exagéra

rassu
tions dont ces nouvelles sont ordinairement empreintes et

rer les familles inquiètent ; il importe également que je


qu'elles

puisse répondre aux demandes qui me sont faites en pareil cas et

même aux interpellations de tribune qui peuvent s'ensuivre. Il se

rait même utile, pour donner aux publications ou réponses du gou

vernement du Roi toute l'authenticité et la force qu'elles doivent


avoir, que vous me fissiez parvenir dorénavant les rapports en

original des opérations ou faits qui n'auraient point eu lieu sous

vos yeux. Ces documents me sont indispensables, principalement


pour connaître tous les détails des marches et des combats, ainsi
que pour apprécier le degré d'intelligence et de capacité des offi

ciers chargés du commandement des colonnes expéditionnaires (1) .

17

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la guerre, H.M.A., p. 209)
"" "~

Paris, le 30 janvier 1839)

Il est fâcheux que le général Galbois se soit cru obligé, no

nobstant l'état des chemins et l'inclémence du ciel, d'exécuter,

contré de grandes difficultés par suitela pluie avait mis la


de l'état où
route et que, suivant Galbois avait dû arrê
toutes probabilités, le général

ter son mouvement et prendre position à Jimmilah. Mais une dépêche du


22 décembre et, par conséquent, postérieure de huit jours, porte : La
division de Constantine s'est établie, le 15 décembre à Sétif, sans coup
férir, elle a été partout très bien accueillie par les indigènes et aucune hos
tilité n'a été commise contre elle. Le général Galbois, après avoir fait
reconnaître l'autorité du khalifat de la Medjana est rentré à Milah. Le
point intermédiaire de Jimmila est resté occupé pour les travaux de la
route ».
Ces détails n'ont,comme on le voit, rien d'alarmant. Sans doute, le
mauvais temps a pu et dû contrarier la marche de la colonne, mais toutes
ces difficultés ont été vaincues par l'énergie et le dévouement des troupes.
Le gouvernement n'a reçu ni rapport, ni avis qui fassent mention des
prétendus désastres annoncés par le Messager. Moniteur, 12 janvier 1839.

(1) Détails sur l'expédition Galbois dans le Moniteur algérien, 5 janvier,


et dans le Toulonnais (correspondance de Constantine, datée du 22 décembre
1839).
■27-

quoi qu'il dût arriver, les ordres qui lui enjoignaient d'être, le
9 décembre, à Sétif, où il ne put néanmoins parvenir que le 15 (1).
Il faudra, longtemps encore en Afrique, considérer comme un em

pêchement de force majeure l'impossibilité absolue de faire route,


de transporter les vivres et les munitions, d'arriver sur le point
et au jour marqué...

L'état des routes aurait pu être jugé pendant la marche sur

Sétif ; on avait pu également apprécier les ressources que Djemi


la offrait pour une bonne défense et la difficulté de ravitailler

la garnison. On ne conçoit pas, d'ailleurs, pourquoi le commandant

supérieur de la province qui, le 17 encore, laissait un bataillon à


Djemila aurait changé d'opinion, cinq jours après, si sa première

résolution avait été bien mûrie. Il faut croire que la situation


3e
critique du bataillon d'Afrique a fait seule décider son rappel.

Les considérations insérées au « Moniteur algérien » peuvent

suffire à cette explication donnée en cette forme, mais le gouver

nement a toujours besoin de connaître les motifs vrais et les


fautes, qui peuvent être commises, ne lui doivent pas plus être
dissimulées que les malheurs. Les innombrables organes de la
publicité ne s'imposent pas la même réserve et aux erreurs qu'ils

accréditent sur la foi de leurs correspondants nous n'aurions rien

à substituer.

Nos soldats ont été sur le point de manquer de munitions ;


privés d'eau, ils se sont vus réduits aux nécessités les plus cruelles ;
cernés pendant cinq jours dans des ruines qui ne leur offraient

d'abri ni contre la pluie ni contre l'ennemi, ils ont donné d'écla


tantes preuves de courage et de fermeté.

Il reste à expliquer comment la position a été jugée suscep


tible de défense dans d'aussi mauvaises conditions, comment à
une aussi grande distance de Mila, au milieu d'un pays tout à

fait inconnu, un corps français a été abandonné à lui-même par


la colonne qui s'éloignait, sans prévoyance suffisante d'une
attaque que tant de signes devaient faire juger inévitable et pro

chaine.

On croit que les Kabyles n'ont pas seuls attaqué, soit la co


lonne expéditionnaire, soit la garnison de Djemila ; des Arabes
du voisinage se seraient, dit-on, joints à eux.

■28

18

Bougainville à Valée
(Archives du Gouvernement Général, E. 1351)

Alger, le 2 février 1839

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre de ce


jour, relative à des embarquements clandestins d'Espagnols qui

auraient eu lieu à bord de nos bâtiments à vapeur de relâche à


Mahon. Je donne sur le champ des ordres en conséquence à tous
les capitaines des paquebots.

J'ai également l'honneur de vous informer qu'on me prévient

à l'instant même qu'une nouvelle avarie vient d'être reconnue

dans la machine du « Ramier ». Cette avarie est des plus graves

et ne saurait être réparée ici qu'à faux frais et dans l'espace de


plusieurs jours ; encore ce travail sera-t-il loin d'offrir une sécu
rité parfaite. Il faudra donc que le « Ramier » ne parte que sous

l'escorte d'un autre paquebot, et j'espère qu'il sera prêt à faire


route avec le courrier de samedi prochain.

19

Bougainville à Valée
(Archives du Gouvernement général, E. 135)

Alger, le 2 février 1839

En vous accusant réception de la lettre que vous m'avez fait


l'honneur de m'adresser, sous la date de ce jour et à laquelle était
jointe ampliation de l'arrêté du 1" février, qui suspend momen
tanément l'exportation des grains et farines sur tous les points

du littoral de l'Afrique (1), je m'empresse de vous informer que


je donne aux capitaines des bâtiments de la station les ordres les
plus formels et les plus précis pour qu'ils aient à assurer, en ce

qui les concerne, la stricte observation de la mesure que vous

venez de prescrire.

20

Le Duc d'Orléans à Valée


(Girod de l'Ain, Le maréchalValée, p. 208)
Paris, 6 février 1839

Je suis bien aise que l'exigence des saisons qu'il faut bien
consulter en Afrique, soit d'accord avec mon désir d'attendre
(1) Interdiction motivée par la mauvaise récolte de 1838. L'exporta
tion des grains fut de nouveau autorisée pair arrêté du 8 juillet 1839.

29 —

l'effet des graves mesures que le gouvernement du Roi a cru de


voir prendre, pour me faire ajourner, jusqu'au mois d'avril, le
voyage en Algérie que le Roi avait d'abord songé à me faire en
treprendre à la mi-février. Je profiterai donc du conseil que vous

voulez bien me donner et je comprends parfaitement qu'en Afri


que, moins encore que partout ailleurs, on ne peut ni ne doit in
diquer d'avance, les opérations qui devront être entreprises quand

la saison le permettra.

Une autre considération m'eût en outre forcément retenu ici


encore quelque temps. Le Roi vient de me nommer au commande

ment du corps de troupes rassemblé sur la frontière de Belgique.


Bien que j'espère et que je croie que cette armée, fort singulière

ment organisée, ne sera appelée à agir et que je ne compte exercer

mon commandement et le prendre au sérieux qu'autant que je pour

rai prévoir quelque chance d'action et non pas pour aller m'user

dans l'inaction d'une mission qui peut devenir fort désagréable,


cependant, quelle que soit ma résolution à cet égard, quels que
soient mes instincts sur la conduite que l'on peut attendre des
Belges, quel que soit mon désir de ne point me targuer de la fa
veur qu'on m'a faite pour imiter et encourager des fanfaronnades
que je réprouve et que je n'estime pas, comme c'est à la fois un

devoir, un droit et un besoin pour moi de passer le premier la


frontière, si l'armée doit la franchir, je ne puis m'éloigner tant
qu'il reste une seule chance que ce cas se présente, quand bien
même cette chance serait encore plus improbable qu'elle ne l'est
aujourd'hui. Mais j'ai l'espoir que nous touchons au dénouement
de cette affaire et que, d'ici à peu de temps, le sort en sera jeté,
et que j'aurai été appelé à agir, ou bien que l'armée sera dissoute.
Dans ce qui est de beaucoup le plus probable pour tous ceux
cas,
qui ont suivi les événements de la Belgique depuis huit ans,
je me
avant que les troupes rentrassent dans leur garnison,
bornerais,
à aller en passer une inspection ;ensuite je me mettrais en route

pour l'Afrique et, après avoir mis de côté mon ordre de comman

dement, que je l'aie exercé ou non, je viendrai me mettre à votre

disposition et sous vos ordres pour les opérations de paix ou de

guerre que comportera, au printemps, la situation de nos posses

sions d'Afrique.

Les journaux annoncent aujourd'hui la prise d'Aïn-Madhi par


de
Abd el-Kader. Je ne sais encore que penser de cette nouvelle,
son authenticité, ni surtout des entraîner, si
résultats qu'elle peut

elle se confirme ; j'attendrai à cet égard les événements qu'il est


— 30-

bien difficile en Afrique de voir venir de loin et, dans l'espérance


bien fondée de vous voir avant deux mois, je vous renouvelle, mon
cher Maréchal, l'assurance de tous les sentiments d'amitié que

vous me connaissez pour vous.

21

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la guerre, Carton 158)

Paris, le 6 février 1839

Votre lettre du 24 janvier m'annonce la prise de possession


de laville de Aïn Madhi par les troupes d'Abd el-Kader, en vertu

d'une convention conclue entre Tedjini et Mustapha ben Tami,


beau-frère de l'émir et à la suite d'un siège de plusieurs mois

dont la relation écrite langue française, qui était jointe à


en votre

dépêche, vous a été adressée par Abd el-Kader.


Un fait grave à mes yeux, qui peut avoir les plus fâcheuses
conséquences et qui n'aura pas manqué d'attirer votre attention,
résulte de la présence de transfuges parmi les troupes des chefs

arabes qui nous sont opposés, ainsi que du parti avantageux que

ces chefs peuvent en tirer pour la conduite des opérations mili


taires et pour l'organisation et l'emploi de leur matériel de guerre.
Une pareille coopération de la part de déserteurs sortis de nos

rangs, admis ou attirés dans ceux de nos ennemis, est aussi fâ

cheuse dans les circonstances actuelles qu'inquiétante pour l'ave


nir ; elle est, en quelque sorte, un élément nouveau qu'il faudra
désormais faire entrer dans l'appréciation des difficultés que nous

aurons à surmonter pour arriver à l'entière soumission du pays

et, sous ce rapport, elle mérite d'être prise en sérieuse considé

ration (1).
Le
récit du siège d'Aïn Madhi et des opérations dirigées dans

le Sahara, tout en signalant les pertes éprouvées par Abd el-Kader


et les nombreuses difficultés dont cette expédition était entourée,

nous révèle toute l'influence que ce chef exerce sur les populations

(1) Sur les déserteurs au service d'Abd el-Kader, Cf Daumas Corres


pondance. Appendice III.

31 —

et il «fait ressortir aussi la fermeté de caractère de l'émir et la


ténacité de ses résolutions. Le transport des gros projectiles de
l'artillerie du voisinage des côtes au Sahara (15 à 20 journées
de marche), la réunion des moyens de subsistance nécessaires à
l'armée assiégeante pendant plusieurs mois, ont dû exiger de pro

digieux efforts et un concours bien actif des populations. La per

sévérance de l'émir pour faire triompher son autorité à Aïn Madhi


peut donner la mesure de ce qu'il serait capable d'entreprendre
dans le but d'étendre sa puissance et de renverser ce qui pourrait

y faire obstacle. Il y a là comme un avertissement pour nous de


surveiller toutes ses démarches avec le plus grand soin et de ne

rien négliger pour pénétrer ses desseins.

Vous sentirez, Monsieur le Maréchal, combien il importe de


suivre pas à pas la politique de l'émir et d'être informé de ses

ressources, de connaître ses préparatifs, de découvrir ses projets

pour les déjouer et afin de se trouver toujours en mesure de conte

nir l'ambition de ce chef et de renfermer sa puissance dans les


limites que lui ont assignées la convention de la Tafna et celle

du 4 juillet dernier.

Je vois que votre intention est de rappeler Abd el-Kader à


la stricte exécution des traités. Nous devons prévoir, en effet,
qu'il cherchera à s'y soustraire autant que possible en fomentant
sourdement dans le pays des agitations qui pourraient nous créer

de graves embarras.

22

Abd el-Kader à Valée


Doc. Féraud

6 (texte arabe)

8 février 1839

Les gens de Béni Moussa venus de notre côté et sur notre ter

ritoire sont, les uns arrivés et les autres ont été arrêtés par vos

soldats sous vos ordres, de sorte que le mari a été séparé de sa

femme et la mère de son enfant. Je désire de vous que les gens

qui ont été ainsi arrêtés et séparés de leurs familles injustement


soient tous relâchés par vos ordres. Ecrit par ordre de l'émir.

21 de Kaada 1254.

32 —

23

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 9 février 1839

Un jugement emportant peine de mort vient d'être rendu à


Constantine. Je crois les circonstances de cet événement assez

importantes pour me faire un devoir de vous en rendre un compte

particulier.

Quelques assassinats commis par les indigènes sur des Fran


çais isolés entre Constantine et Philippeville avaient engagé le
lieutenant-général, la province, à prendre les me
commandant

sures nécessaires pour faire arrêter les assassins. II avait chargé

de cette opération le khalifa du Sahel (Ben Aïssa) ; le khalifa en


fit arrêter huit qu'il fit conduire à Constantine.
A leur arrivée, le lieutenant-général Galbois forma et convo
qua immédiatement un conseil de guerre indigène composé du
khalifa du Sahel, président, des khalifas de la Medjana et de Fer-
jioua, du cheik el-Arab et du caïd des Haractas. Réuni au palais,
dans la salle des conseils de guerre et en séance publique, le conseil
fit amener en sa présence les huit accusés. Lecture leur fut faite
de l'acte d'accusation, les interrogatoires eurent lieu par le pré
sident et les accusés entendus dans leur défense. La cause enten

due, les accusés ont été reconduits en prison, la salle évacuée et


les juges sont entrés en délibération. Peu de temps après, le pu
blic réadmis dans la salle, le président a prononcé le jugement
avec un calme et une dignité remarquables. Un des prévenus a été
acquitté, les sept autres condamnés à la peine capitale.

Le tribunal s'est ensuite rendu en corps près du lieutenant-

général, lui a rendu compte du jugement qui venait d'avoir lieu


et l'a prié de le sanctionner. Le prévenu déclaré innocent a été
mis immédiatement en liberté et les crieurs publics ont annoncé

par toute la ville le jugement du tribunal.


L'exécution a eu lieu le lendemain matin sur la place publique
en présence d'un grand concours d'indigènes et de détachements
de troupes assemblés.

Ce jugement généralement approuvé a produit un grand effet


et, ce qu'il y a de particulièrement remarquable, c'est que les cou-

33

pables ontété arrêtés, jugés, condamnés et exécutés par des


Arabes,
leurs juges naturels. C'est le premier exemple de condamnations
à mort prononcées contre des indigènes par leurs pairs pour assas
sinat commis sur des chrétiens.

24

Louis Philippe à Valée


(Girod de l'Ain, Le maréchal Volée, p. 202)

Paris, le 18 février

Mon cher Maréchal, je viens de recevoir la lettre que vous

m'avez écrite le 10 février (1). Je vois avec un vif regret que vous

ne croyez pas pouvoir continuer à vous charger de ce grand dépôt


que je m'applaudissais tant d'avoir placé dans vos mains et que
la France y voyait avec tant de confiance. Mais, mon cher Maré
chal, quand vous m'adressiez votre démission, vous ne connais
siez encore que celles que m'avaient données ie comte Molé et ses

collègues et vous ignoriez que les grands embarras où je me suis

trouvé m'ont déterminé à ne pas accepter ces démissions et à


recourir au vœu national par la dissolution de la Chambre des Dé
putés et la convocation immédiate des collèges électoraux. Dans
une telle position, devez comprendre, mon cher Maréchal,
vous qu'il

me serait impossible de procéder actuellement au choix d'un nou

veau gouverneur général et qu'il y aurait de graves inconvénients


à ce que vous quittiez l'Afrique avant que je n'y eusse pourvu. Je
vous demande donc avec instance, mon cher Maréchal, de ne pas

parler quant à présent de votre démission qui n'est encore connue

que de mes ministres et de rester à votre poste jusqu'à la termi


naison de la crise actuelle qui ne peut pas être bien éloignée. Alors,
si vous persistez dans votre intention actuelle, je n'y mettrai plus
d'obstacle et il sera pourvu à votre remplacement...

(1) Une analyse de lettre a été donnée par le général Azan


cette
(La guerre et la de l'Algérie, p. 219). Le maréchal demande
pacification

que l'on regarde comme terminée sa mission en Afrique. Il base sa décision


« existence d'un dissentiment profond avec le ministre de la guerre
1'
sur

sur le système à suivre en Afrique ». Depuis un an toutes les mesures pro


posées par lui ont été ou repoussées ou ajournées ou essentiellement mo

difiées ». Il a eu constamment à lutter contre des propositions dangereuses,


il incrimine la direction des affaires d'Afrique au ministère de la guerre.
34-

25

Valée à Abd el-Kader

(Girod de l'Ain : le maréchal Valée, p. 206, note 1)

Alger, le 14 février 1839

Je vous ai appris que le seïd Miloud ben Arach, à son retour

de France, a terminé toutes les affaires. Que louanges en soient

rendues à Dieu. Vous savez que votre envoyé a été très bien reçu

en France, qu'on lui a remis pour vous des cadeaux qui prouvent

l'amitié que le Roi a pour vous et que, de mon côté, je vous ai


envoyé 500 fusils, 100 quintaux de poudre et 100 quintaux de
plomb.

Les conventions ont été conclues de manière que votre puis

sance et votre élévation ne pourront que s'accroître, car la France


vous a donné une grande étendue de terrain et l'intention du Roi
est de vous donner les moyens de triompher de vos ennemis. La
convention conclue par le seïd ben Arach vous sera, de plus, utile
pour l'achat des armes et des munitions de guerre. L'accord que
vous avez fait avec la France ne peut qu'augmenter votre pouvoir.

Je vous envoie mon aide-de-camp (1), que vous connaissez

déjà, il vous parlera de toutes les affaires et vous saurez par lui
que tout ce que je fais est juste et contribue au bonheur de tous.
Il vous remettra pour vous et pour les vôtres des cadeaux qui sont

des témoignages de mon amitié et de mon estime et il vous dira


que je sais apprécier votre sagesse. J'espère que Dieu facilitera
vos affaire et qu'il accordera ce que vous désirez. Salut.

26

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135) (1)

Alger, le 23 février 1839

M. le lieutenant-général commandant la province de Constan


tine me rend compte qu'il vient d'être prévenu par le chérif de
Djidjelli que le brick français l'Indépendant », capitaine Brun,
«

parti d'Alger avec un chargement de blé pour le compte de l'Etat,

(1) Le chef d'escadron de Salles.


35 —

1"
avait fait naufrage, le janvier dernier, sur la côte à quelque
distance de Djidjelli et que les Kabaïles, après avoir blessé un des
neuf hommes de l'équipage, les ont fait prisonniers et ne veulent
les rendre qu'au moyen d'une rançon.

Le lieutenant-général de Galbois a chargé le khalifa du Sahel


d'envoyer chercher ces matelots français et de donner provisoire
ment en otages des Arabes d'une tribu du Sahel, celle de Béni Fer-

gath, jusqu'à ce qu'on ait réglé le prix de la rançon.


Je réponds au général que, si le temps affreux, qui se prolonge

si longtemps cette année, ne mettait pas un obstacle insurmon


table à tout mouvement de troupes, ce ne serait pas à prix d'ar
gent que l'on devrait traiter pour la délivrance de ces Français,
mais qu'il faudrait punir par les armes ces indigènes de l'acte bar
bare dont ils se sont rendus coupables. J'ai toutefois approuvé

forcément les démarches qu'il a faites et j'en attends le résultat.

Ce sera au gouverneur général à se rappeler en temps opportun

l'infâme conduite des Kabaïles de ce canton. L'occupation de


Mila et de Djemila rendra facile tout ce qu'on voudra entrepren

dre dans ce but.

27

Le Duc d'Orléans à Valée


(Récits de campagne, p. 398)

Tuileries, 26 février 1839

C'est avec un profond regret que j'ai vu dans votre lettre au

Maréchal, dans celle que vous m'avez écrite le


Roi, mon cher et

15 février, la pensée d'une retraite qui affligerait vivement tous

les partisans de l'Algérie et que déplorerait l'opinion publique dont


l'adhésion complète aux actes de votre administration doit être
une consolation des tracasseries subalternes. Il serait bien mal

où vous allez atteindre le but de vos


heureux, qu'au moment

au moment où la constitution définitive de nos posses


efforts,
sions d'Afrique va être accomplie, des dissentiments administra

tifs amènent un événement aussi préjudiciable aux intérêts de la


colonie et de l'armée. Mais j'espère encore que les obstacles que

vous avez rencontrés disparaîtront et que, dès que la crise sera

on avisera aux moyens de vous faciliter une tâche que


passée,
vous avez si dignement remplie.
36 —

Jusque là, le Roi vous l'a dit, mon cher


Maréchal, il sera à
peu près impossible qu'aucun parti soit pris, la vivacité de la lutte
électorale a absorbé toutes les pensées et ne laisse de temps pour

aucune résolution importante. Mais ce n'est pas là encore le plus

grand mal de la situation actuelle. Je puis, du moins, me réjouir de


trouver dans la tournure que prennent les affaires de Belgique,

la garantie de ma prochaine liberté. La solution archi pacifique

de ce différend me dégagera bientôt des liens qui auraient pu me

retenir ici et tout m'annonce que je pourrai partir après la séance

royale d'ouverture des Chambres, afin d'arriver au moment que

vous m'avez indiqué comme le plus favorable.


Toute incertitude ayant alors cessé, grâce à vos actives et
persévérantes démarches, sur la nature de nos relations avec Abd
el-Kader, je compterai avec une confiance entière sur vous, mon

cher Maréchal, pour régler de la manière la plus complète et la


plus efficace mon séjour en Afrique et dans tous les cas, même
celui que je ne veux point prévoir, je réclame vos conseils et votre
appui. j, ,

;
A la veille d'un grand événement, dont les suites sont bien
difficiles à calculer, je n'ai aucune nouvelle à vous donner, il me

semble pourtant, autant qu'on peut juger par conjecture, que la


majorité de la Chambre dissoute ne subira point de pertes et sera
plutôt en progrès dans la Chambre nouvelle ; mais cela résoudra-

t-il la difficulté ? C'est ce que le fait seul pourra nous apprendre...

28

Nicolas Mamucci à Abd el-Kader

(Archives du Gouvernement Général; E. 130 (1)

27 février 1839

Nicolas Manucci à Sa Seigneurie le prince des Croyants qui


rend la religion victorieuse, Notre Seigneur el hadji Abdelkader

ben Mahiddin :

Le Salut, la Miséricorde, la bénédiction de Dieu soient sur


Vous !
Nous avons reçu votre lettre, à laquelle nous sommes prêts
à obéir, par l'entremise du seïd el Hadji Mohammed el-Moktar,

(1) Joint à la lettre de de Salles à Vallée du 8 mars 1839.



37 —

votresecrétaire. Dans cette lettre, nous en avons


trouvé une autre
de Votre Seigneurie à l'adresse du
commissaire de police, relati
vement au renvoi du nègre et de la négresse qui
appartiennent à
votre secrétaire sus-mentionné. A la réception de votre lettre
nous nous sommes adressés au commissaire de police. Nous lui
avons remis votre lettre et après que nous l'avons instruit verba
lement, il a fait chercher le nègre et les la négresse. Nous vous
avons envoyés accompagnés par Si Kaddour el-Khaoui el-Chaouch
et escortés par deux gendarmes jusqu'à la Chiffa.
Nous n'avons
pas pu vous envoyer de réponse par Kaddour parce qu'il
est parti
le matin sans passer chez nous. Je vous envoie dans cette lettre
la gazette, afin qu'elle vous apprenne que le Roi de France est tout
seul au milieu de ses sujets et qu'il n'a plus de ministres, car ils
ont quitté les affaires. Les Chambres sont fermées, le gouverne
ment des affaires est suspendu. C'est pour cela que, si l'on vous

demande ce qui est impossible, il faut que vous leur disiez que
vous savez que la France, en ce moment, n'a pas ses affaires en
règle et que, lorsqu'elles y seront, vous verrez à faire quelque
chose. Vous vous débarrasserez ainsi de cette demande pour le
moment, jusqu'à ce que vous ayez terminé vos affaires.

Nous vous avons écrit par le seïd Mustapha el-Chérif et nous

vous avons instruit de tout- ce que nous savions. Nous attendons

toujours votre réponse, car il serait très utile que nous allassions

vous voir pour vous instruire verbalement de beaucoup de choses

importantes. Si vous désirez nous voir, nous vous prions d'écrire


au maréchal qu'il vous envoie Nicolas Manucci pour régler les
affaires qui existent entre vous et lui, parce que, si nous allions

chez vous sans permission, on penserait bien que nous y allons


pour vous instruire et nous voulons que ceci reste secret. Enfin
ne négligez pas de nous appeler vers vous, car vous en tirerez un

grand profit, comme le seïd Mustapha el-Chérif vous l'aura dit ;


et vous, Monseigneur, que Dieu conserve, vous nous avez tranquil
lisé en nous disant que, lorsque vous seriez de retour à Milianah,
vous nous enverriez tout l'argent qui nous est dû par vous. Je
vous prie de ne pas négliger cela parce que nous en avons besoin.

Sachez, Monseigneur, que nous avons trouvé chez un chré

tien environ 400 quintaux de plomb que cet homme se charge

de faire porter jusqu'à Milianah. Instruisez-nous, si vous désirez


qu'on vous les envoie. Nous désirons aussi savoir si vous voulez

38 —

tomber d'accord au sujet de la poudre de mine, car le marchand

que nous avons vu pour cela la garde à votre disposition et désire

avoir votre réponse définitive.

Salut de la part de votre serviteur Nicolas Manucci.

(13 Doul hadjah 1254.)


(Sur le cachet on lit facilement Nicolas ; le reste est confus.)

29

Bougainville à Valée
(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 28 février 1839

En m'adressant copie d'une lettre du ministre de la guerre

relative aux balancelles


1'
« Aratch » et le « Mazafran » destinées

à croiser entre Alger et La Calle, vous me demandez mon opinion

sur ces bateaux que vous croyez peu propres à exercer une sur

veillance active sur le commerce illicite qui pourrait être fait sur

la côte. Je le de même, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous


pense

le dire et de le donner à connaître au Conseil, dans l'état des dé


penses présumées à faire pour la marine de l'Algérie, durant

l'exercice 1839.
L'
« Aratch » et le « Mazafran » ne sont, à mon avis et ce

serait, je n'en doute pas, celui de tous les officiers qui connaissent

les côtes de la Régence, ni assez marins, ni assez bien armés pour


atteindre le but qu'on se propose en les y envoyant. Incapables de
tenir la mer pendant la mauvaise saison, c'est-à-dire pendant sept
mois de l'année, sans s'exposer à une perte presque certaine, ils
sont encore, par la nature de leur armement, la faiblesse de leur
équipage et le manque d'embarcations convenables, hors d'état
de s'emparer d'un contrebandier qui, poursuivi par eux et se ré

fugiant près de terre, se trouverait placé sous la protection des


Arabes. Il faudrait, en un mot, pour que les balancelles pussent
faire avec quelque sécurité, même durant l'été, le service auquel
elles sont appelées, que nous fussions maîtres de tout le littoral
et qu'elles trouvassent au besoin un refuge dans les petits ports

de Ginet, Dellys, Gigelli et Collo, dont la faiblesse de leur arme


1'
ment leur défend l'entrée. Ce que je dis des balancelles « Aratch »
39-

et le Mazafran » s'applique également aux autres petits bâti


«

ments de la station, tels que les lougres le « Rachgoun et le « Co-


lombi » et le chebek le « Bobrach », que l'on est obligé de garder
dans le port, tant que dure la mauvaise saison.

30

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 2 mars 1839

A son retour d'Aïn Madhi, l'émir m'écrivit la lettre dont copie

est ci-jointe pour me demander un nègre et une négresse appar

tenant à son premier secrétaire et qui s'étaient enfuis de Miliana

à Alger (1). Depuis lors, le chef d'escadron de Salles, en ce mo


ment en mission près de l'émir, me transmit de nouveau ses désirs

à cet égard et les prières les plus pressantes du secrétaire, qui


jouit d'une grande influence.
Je me suis fait rendre compte des antécédents qui pouvaient

avoir eu lieu et j'ai appris que la question de savoir « si les esclaves

possédés par les indigènes musulmans dans l'Algérie pouvaient,


au cas où ils viendraient à s'échapper de la maison de leur maître,
être réclamés par ce dernier » avait été posée peu de temps après

la conquête, qu'elle avait été décidée affirmativement et que, le


cas s'étant présenté, l'esclave avait été rendu. Mon opinion per

sonnelle est d'ailleurs conforme à l'opinion précédemment émise


et je me fonde sur ce que la France a promis et que tous les jours
nous promettons de laisser aux musulmans le libre exercice de
leur religion et de leurs lois. C'est, à mon avis, aller trop vite et
trop loin que de considérer déjà l'Algérie comme une portion du
territoire français, comme une partie de la France (2) .

(1) Cf. Tome II, 163, p. 310.


(2) Sur cette affaire: Cf Annales Algériennes, liv. XXVII et Rapport du


D. Warnier sur sa mission auprès d'Abd el-Kader. (Marcel Emerit l'Algérie
à l'époque d'Abd el-Kader, p. 182). Un article du National du 10 mars,
qualifie l'extradition de ces esclaves « d'action tout à la fois perfide,
impolitique, illégale et pusillanime. EJle donna lieu, le 17 juin 1839, lors die la
discussion du budget à une intervention de M. Isambert qui demanda au mi
nistre de la guerre des explications «sur un fait grave qui a été signalé par
les feuilles publiques et qui paraît l'avoir été avec assez de précision pour qu'il
ait un certain caractère d'authencité». Le ministre reconnaît l'exactitude des
faits et déclare « qu'il a écrit le 11 mars au maréchal Valée, en lui té-

40 —

J'ai fait renvoyer à l'émir le la négresse, mais cela


nègre et

m'a valu de la part de M. Pellissier la démission ci-jointe de ses


fonctions de directeur des Affaires arabes. En ne répondant pas
à cette demande datée du 25, mon intention était de lui donner le
temps de la réflexion, mais il a insisté par une autre lettre datée
du 27 et j'ai dû ne plus m'y refuser. Comme il se trouve dès lors
sans fonctions à l'armée et qu'il n'appartient à aucun des corps
qui la composent, je lui enjoins de rentrer en France où je vous
prie, Monsieur le Ministre, de lui donner telle destination et tel
ordre que vous jugerez convenable (1).
Je dois ajouter que les idées systématiques très arrêtées de
M. Pellissier sur le mode d'administration militaire, civile et poli

tique à suivre dans l'Algérie, ses antécédents, ses publications

mêmes et le peu de confiance et d'attachement qu'il a inspiré à


l'armée ainsi qu'à la population européenne, m'ont paru rendre sa

présence dangereuse dans la colonie du moment où il n'y exerce


plus d'emploi qui le soumette à une discipline, à une direction

quelconque (1).
J'ai déjà eu l'occasion de vous prier, Monsieur le Ministre,
d'observer que tout est grave dans ce pays, que tout y a une

immense portée, surtout en mal et l'expérience des sept pre


mières années d'occupation a prouvé par des résultats incontes

tables ce qu'avait de funeste l'esprit de système cachant trop sou

vent l'intrigue et l'intérêt personnel.

Quant à moi, depuis que je suis en Afrique, je n'ai cherché


qu'à déjouer ces intrigues, à consolider la conquête, à maintenir
la paix malgré tous les systèmes et, tant que je resterai à la tête
de la colonie, je ne cesserai d'employer dans ce sens la force et la
prudence dont je suis capable.

moignant son de l'application qu'il avait faite d'antécédents qui


regret
ne lui les mêmes, puisqu'ils avaient rapport à des esclaves
paraissaient pas
apartenant à des indigènes soumis à la domination française et non à des
étrangers. On a tout lieu d'espérer que de pareils actes ne se renouvelle
ront pas à l'avenir ». Moniteur, 18 juin 1839, p. 1423.
Une affaire analogue se produisit à Oran, où un nègre appartenant à
Mustapha ben Ismail s'était réfugié et était réclamé par son ancien maître.
Le substitut du procureur du Roi ayant refusé de le livrer, Mustapha adres
sa une plainte au général Guéhéneuc et au gouverneur général. Le conflit
fut réglé grâce aux assurances d'amitié du gouvernement français données
par Guéhéneuc à Mustapha (H.M.A. VII, p. 43).

Valée avait toujours craint que la direction des Affaires arabes ne


(1)
pritdes attributions trop étendues. Elles furent réduites après le rempla
cement de Pellissier de Reynaud par le capitaine d'Allonville.
41 —

31

De Salles (1) à Valée


(Marcel Emerit -
L'Algérie à l'époque
d'
Abd-el-Kader, pp. 187-192)

Alger, le 8 mars 1839

Monsieur le Maréchal,
En m'envoyant auprès d'Abd el-Kader pour lui remettre les
présentsde S.A.R. Mgr le duc d'Orléans, vous m'avez prescrit
de demander à l'émir d'approuver la convention conclue avec sidi
Miloud ben Arrach, le 4 juillet 1838. Cette négociation présentait
des difficultés qui vous paraissaient, comme à moi, presque insur
montables. Vous aviez remarqué que, depuis huit mois, Abd el-

Kader avait évité de se prononcer sur cette question si impor


tante, que toutes les lettres que vous lui avez écrites à ce sujet

sont restées sans réponse et que la lettre même, par laquelle l'émir
demandait que je me rendisse auprès de lui, ne parlait que des
présents du prince royal et ne faisait aucune mention des ques

tions l'exécution du traité de la Tafna ; enfin, Mon


soulevées par

sieur le Maréchal, vous aviez vu avec surprise, à la fin du journal

du siège d'Aïn Madhi, la phrase suivante dont les expressions


annonçaient nettement que toutes les difficultés n'étaient pas ter
minées : « Dieu veuille que la paix soit l'issue de l'entrevue qui

aura lieu entre vous et lui (l'émir) ».

J'arrivai au camp de l'émir avec la conviction qu'il ne serait

pas possible de lui faire approuver la convention explicative du


4 juillet ; les premières communications qui me furent faites par

Ben Arrach me confirmèrent dans cette opinion. Ce chef me dit,


dès les premiers moments de mon arrivée : « Les intrigants ont

tout gâté ; cependant, avec le secours d'Hadji Mustapha, nous

(1) De Salles (Charles, Marie, Joseph, Marius), né le 30 septembre 1803


à Bon Port du Mouillage (Martinique) Elève à l'Ecole spéciale militairet
-

1"
2 mars 1822 Sous-lieutenant, octobre 1823 Elève à l'Ecole d'appli
1er
cation d'Etat-Major, janvier 1824 lieutenant, 1" octobre 1827 capi

taine, 2 octobre 1830 chef d'escadron, 11 novembre 1837


-
lieutenant-colo
colonel 30 décembre 1840 maréchal-de-camp, 3 novem
nel, 22 mai 1839
-

bre 1847 général de division, 17 mars 1852 décédé à Mornas (Vaucluse),


1er
novembre 1858 Sénateur, 24 juin 1856 Chevalier de la Légion d'Hon
-

neur, 28 novembre 1828 officier, 16 juin 1832


-
commandeur, 27 avril 1845
grand officier, 11 août 1855 médaille militaire 14 avril 1858.

De Salles avait épousé, le 3 mai 1825, Caroline, Adèle Valée.



42 —

pourrons peut-être obtenir le consentement du sultan qui veut la

paix, mais cela est très douteux. »

Je fus admis chez Abd el-Kader le jour même de mon arrivée.

Je lui offris les présents dont j'étais porteur en lui adressant les

paroles suivantes : Emir, le maréchal gouverneur général m'a


«

chargé de te transmettre les présents que t'envoie S.A.R. Mgr le

duc d'Orléans, fils du Roi, comme témoignage de l'amitié qu'elle


a pour toi. Le prince royal a voulu te dire lui-même dans la lettre

que je t'apporte que, puisque Dieu avait voulu que cette terre
d'Afrique fût réunie au royaume de France, que ses ancêtres gou
vernent depuis mille ans, tu pourrais, ainsi que tous ceux qui t'en

tourent, compter sur son appui pour faire prospérer un pays au

quel tant de liens nous attachent désormais. »

L'émir répondit par quelques phrases très gracieuses ; il lut


ensuite les lettres que je lui avais remises, mais il ne fit aucune

observation et je remarquai une vive émotion chez lui lorsqu'il


rencontrait les expressions qui indiquaient la souveraineté de la
France et l'appui qu'elle lui avait accordé. L'émir me congédia

ensuite, en remettant au lendemain la conférence que je lui de


mandais sur les affaires d'Algérie.
Dans la soirée, je reçus la visite d'Omar (Roche) ; il me parla
assez ouvertement de la négociation pendante entre la France et
l'émir, me dit que, lorsqu'on avait appris à Aïn Madhi les dispo
sitions consenties par Ben Arrach, tous les chefs avaient déclaré
que le sultan ne pouvait les approuver ; que lui, cependant, espé
rait encore parce qu'il croyait que l'émir avait besoin de la paix.

Je reconnus aisément que cette confidence avait pour but de m'em-


pêcher de partir sans attendre la réponse de l'émir. Je compris
en même temps qu'Omar avait ébranlé la confiance qu'Abd el-

Kader avait eue jusqu'à ce jour dans Ben Arrach et dans les chefs

qui l'entouraient et que leur influence ne pourrait amener l'émir


à terminer à la satisfaction de la France les embarras produits

par les expressions ambiguës de la convention du 30 mai 1837 (1) .

Le 16 février, l'émir me fit appeler. Il était entouré de plu


sieurs Arabes et auprès de lui se trouvait Omar. Je mis sous ses

(1)C'est aussi l'opinion du Dr Warnier : « De Salles dut en grande


partie cet échec à M. Léon Roches qui était alors au service de l'emir et qui
se fit de réfuter les propositions de l'envoyé français » (Mar
un malin plaisir
cel Emerit, l'Algérie à l'époque d'Abd el-Kader, p. 181).

43 —

yeux la convention de la Tafna et celle du 4 juillet 1838 et, dans


une conférence qui dura m'efforçai de lui dé
plusieurs heures, je
montrer la justice des prétentions de la France. Il combattit l'opi
nion que j'émettais, en expliquant la valeur des termes du texte
arabe de la convention du 30 mai 1837 ; il me répéta plusieurs fois
qu'il avait été convenu avec M. le lieutenant-général Bugeaud que

la France ne posséderait dans la province d'Alger, comme dans


celle d'Oran, qu'un territoire entouré de toutes parts par celui

qu'il administre. Il expliqua, que l'expression de l'art. 2 « jusqu'à


l'oued Kaddara et au delà, qu'il traduit par « au devant », avait
été employée pour désigner les portions du cours de cette rivière
qui portent d'autres noms et conclut par me dire que la religion

ne lui permettait pas de laisser sous le gouvernement des chrétiens

des populations musulmanes qui l'avaient reconnu comme chef ;


qu'au reste, il s'occuperait de cette affaire, ferait chercher dans
la loi les dispositions pouvant justifier une semblable mesure, mais
qu'il fallait que j'attendisse sa réponse jusqu'après les fêtes qui

allaient avoir lieu. Je fus obligé de prendre ce parti. L'émir pro

testa, au reste, de son désir de conserver la paix ; il me dit qu'il

s'occuperait de prévenir et de réprimer les ; il


crimes avoua que

plusieurs de ses actes avaient dû nous blesser, mais il promit de


tout réparer, d'assurer la tranquillité du territoire soumis à son
autorité, déclara qu'il n'avait eu qu'à se louer de vos procédés à
son égard et exprima la volonté de faire tout ce qui dépendait de
lui pour être agréable à la France.

Je revis plusieurs fois l'émir pendant la durée des fêtes, mais


il ne voulut pas entrer dans de nouvelles explications. Je me mis
en relations avec les chefs qui l'entourent ; presque tous prirent

l'engagement d'appuyer ma demande ; ils y mirent des conditions


que je crus devoir prendre sur moi d'accepter ; elles avaient pour

but d'obtenir pour eux des cadeaux ou des sommes d'argent. Je


promis, pour le cas où j'obtiendrais le cachet de l'émir, et j'atten
dis avec résignation la fin de la grande fête.

Le 26 février, j'écrivis à l'émir la lettre ci-jointe 1 pour


le prier de s'occuper de l'affaire qui m'avait amené auprès de lui ;


il me fit appeler peu de moments après et nous discutâmes de
nouveau la convention du 4 juillet. La question était toujours au

même point et il me présentait la religion comme un obstacle insur


montable. Dans la discussion, il reprocha amèrement à la France
— 44-

de n'avoir pas tenu les promesses qui lui avaient été faites. Comme
j'affirmais que toutes les conditions du traité avaient été religieu

sement observées de notre part, il


des lettres dans
me présenta

lesquelles M. le lieutenant-général Bugeaud lui promettait : de

lui livrer 3.000 fusils ; d'empêcher les Douairs et les Smelas de

passer certaines limites ; d'envoyer à Alexandrie Mustapha ben
Ismaël, El Mezari et quinze des principaux chefs de ces tribus (1) .

Après avoir écouté la traduction de lettres, je répondis à l'émir


ces

que j'entendais parler pour la première fois des promesses du gé


néral Bugeaud, qu'il ne m'en avait rien dit l'année dernière, que

Ben Arrach ne vous en avait pas parlé lorsqu'il était à Alger, que,
tout ce que je pouvais dire, c'était que le gouverneur général avait

scrupuleusement observé toutes les conditions écrites dans le traité


et que je lui rendrais compte du nouvel incident qui s'élevait.

L'émir me répondit que le général Bugeaud était l'«oukil» du Roi


et que ses promesses avaient engagé la France. Je lui rappelai

alors que Ben Arrach avait été son «oukil» auprès de vous, Mon
sieur le Maréchal, que lui, Abd el-Kader, vous avait écrit que ce

chef était chargé de terminer toutes les affaires et qu'il approuve

rait ce qui aurait été fait par lui. Il me répondit que les pouvoirs de
Ben Arrach n'avaient pas une étendue aussi grande, que, dans au
cun cas, son envoyé ne pouvait faire quelque chose de contraire à la
religion. Toutefois, il ne voulut pas encore me donner une réponse
définitive, il me dit qu'il attendait des hommes de loi qu'il voulait
consulter et que, dans trois ou quatre jours, je pourrais partir. En

effet, pendant les trois jours qui suivirent, je vis arriver tous les
hommes influents du pays et je compris que l'intention d'Abd
el-Kader était d'échapper à l'influence de ses conseillers habituels
en tenant une espèce de divan dans lequel ils n'oseraient appuyer

la France et, qu'en même temps, il voulait trouver dans les sym

pathies populaires les moyens de résister à nos prétentions.

Enfin, le 2 mars, après avoir réuni autour de lui tous les chefs

du leur avis, l'émir me fit appeler ; il paraissait


pays et avoir pris

profondément ému et les personnes qui l'entouraient attribuaient

les larmes qui coulaient dans ses yeux au regret qu'il éprouvait
de ne pouvoir me donner une réponse favorable. Je ne fus pas

(1) Sur ces clauses secrètes du traité de la Tafna : Cf. Marcel Emerit,
L'Algérie à l'époque d'Abd el-Kader, pp. 137 s.q.q. et p. 174.

45 —

dupe de cette comédie et j'attendis en silence qu'Abd el-Kader


ouvrît une conférence dont le résultat n'était plus douteux.
L'émir me demanda d'abord s'il pouvait écrire au Roi et à Mgr
le duc d'Orléans. Je lui répondis que S.M. et S.A.R. lui ayant en
voyé des lettres, je croyais que c'était pour lui un devoir de les
remercier des présents qu'il avait reçus. Il me dit ensuite qu'il

répondrait aux demandes du maréchal et il entra dans de longues


explications sur ce qui s'était passé à l'époque où la convention

de la Tafna fut conclue. Il me répéta qu'il avait été convenu que

la France n'aurait autour des places maritimes qu'un territoire


peu étendu et entouré de toutes ; il me dit que la
parts religion

lui défendait de laisser sous le pouvoir des chrétiens les popula

tions musulmanes, que c'était pour cela qu'il avait été stipulé que
les musulmans pourraient quitter le territoire français ; il ajou
tait, qu'on lui demandait maintenant d'abandonner une étendue
de terrain tellement considérable qu'il lui serait impossible d'offrir
un asile à toutes les tribus qui l'habitent, que, d'ailleurs, les tri
bus kabyles ne consentiraient pas à quitter leurs montagnes.

L'émir ajouta, qu'il écrirait au Roi pour en appeler à la justice


de S.M. et qu'il me demandait seulement de ne rien oublier des
explications qu'il venait de me donner.
Abd el-Kader me dit ensuite que la province de Constantine
était limitée par le Biban, mais il ne voulait pas s'expliquer sur

la limite de ce point à la mer ; il contesta que l'oued Bouberak


servait autrefois de frontière aux deux provinces, insinua qu'il
prétendait étendre son pouvoir jusqu'à Bougie et revint plusieurs
fois sur la nécessité pour lui d'avoir tous les musulmans sous son

autorité et de ne laisser aux chrétiens que la terre qu'il leur avait

abandonnée. J'ai même cru comprendre que, dès le pourrait,


qu'il

il appellerait à lui les populations qui habitent au-delà du Biban.


Il a terminé en disant qu'il me donnerait des lettres pourle Roi,
le Prince royal, les ministres et pour vous, Monsieur le Maréchal,
et qu'il rappelait dans ces lettres les conditions du traité.
Nous avons ensuite traité très rapidement les autres ques

tions que vous m'aviez prescrit de soumettre à l'émir. Pour le com

merce, il a déclaré qu'il était libre, mais soumis à des droits sem
blables à ceux que nous imposions nous-mêmes à Alger. Quant aux

chevaux, il m'a dit qu'ils


étaient des instruments de guerre et
qu'il ne pouvait en autoriser
l'exportation parce qu'il n'en avait

pas en assez grand nombre.


— 46-

m'a dit qu'il n'avait pas fait verser les grains promis
L'émir
par la convention, parce que M. le lieutenant-général Bugeaud
avait manqué à sa parole pour les fusils et les affaires des Douairs
1'
et Smelas ; il a répété que cet officier général était « oukil »

du Roi et que lui, émir, avait dû croire à sa parole.

Enfin, il a promis de faire justice pour les vols et les assas

sinats, d'assurer la tranquillité du pays et la sûreté des commu

nications.

En terminant, l'émir m'a demandé si la guerre commencerait


immédiatement dans le cas où la France persévérerait dans ses
propositions. Je lui ai répondu que je n'étais pas venu pour lui

déclarer la guerre mais seulement pour réclamer l'exécution des


promesses qu'il avait faites, que je transmettrai exactement ses

réponses et qu'il ne m'appartenait pas de lui annoncer les résultats

qu'elles amèneraient. Il m'a encore témoigné le désir qu'il avait de


maintenir la paix dans les conditions actuelles ; il m'a ensuite

congédié avec de nombreuses expressions d'estime et d'amitié et

il m'a autorisé à partir le lendemain.

Dans la soirée, les chefs qui m'avaient promis leur concours


m'ont expliqué les causes qui, selon eux, m'avaient empêché d'ob
tenir un résultat favorable. Ils m'ont dit que lés chefs réunis le
matin chez l'émir avaient été presque unanimes pour rejeter la
convention du 4 juillet, que, néanmoins, l'émir hésitait encore

lorsque la lettre du nommé Manucci, que vous trouverez ci-jointe

2, l'avait décidé à

ne faire aucune concession.

Il ne m'appartient pas, Monseur le Maréchal, d'indiquer les


mesures qui doivent être la suite de la de l'émir, je dois
résolution

seulement vous faire remarquer que ce chef a clairement annoncé

l'intention d'appeler à lui tous les musulmans de la Régence et

d'être le seul souverain reconnu par eux.

D'un autre côté, je ne dois pas vous dissimuler qu'Abd el-

Kader a donné la plus grande publicité à la réponse qu'il faisait;


un grand nombre de chefs étaient présents à la conférence que

j'ai eue avec lui, soixante-dix personnes avaient pris part à la


délibération qui avait eu lieu le matin ; elles avaient hautement
annoncé dans le camp la résolution qui venait d'être prise et la
pensée qu'ils avaient que la guerre sainte devait être prochaine

ment proclamée.
■47-

J'ai quitté le. camp de l'émir le 3 mars et je suis arrivé le soir

à Blida ; je n'ai remarqué aucune agitation dans le pays. Plu


sieurs chefs, Kouider ben Rabbah (1) entre autres, m'ont parlé

de la réponse que m'avait faite l'émir et tous m'ont déclaré que

la religion ne lui permettait pas d'en faire une autre, que le Coran
défendait aux musulmans de vivre sous l'autorité des chrétiens

l'empereur Mahmoud, qui avait


et que cédé des populations musul

manes à la Russie, avait cessé à leurs yeux d'appartenir à la reli

gion du Prophète.

32

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 9 mars 1839

J'ai l'honneur de vous envoyer une carte de l'arrondissement


de Bône, indiquant les limites des différents cercles et les noms
des tribus placées sous l'administration de M. le général Guingret.
Ce travail que V.E. me demande par la dépêche du 9 février n'a
pu être terminé aussitôt que je l'aurais voulu par suite de la dif

ficulté des communications pendant l'hiver.

33

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 16 mars 1839

lieutenant-général de Galbois m'a rendu compte, à la


M. le
détachement qu'il avait
fin de février dernier, de la rentrée d'un
de Guelma pour faciliter à Resgui,
fait fournir par la garnison

kaïd des Hannenchas, son installation dans le pays qu'il


nouveau

doit gouverner et sur lequel, d'après sa déclaration, le général

grande influence. La colonne partie,


devait croire qu'il avait une
à une journée de marche.
le 8 février, de Guelma s'est avancée

mais avec un très petit nombre


Le kaïd Resgui est venu la joindre,
du chef de bataillon Janet étant de ren-
de cavaliers. Les ordres

(1) Chef des Hadjoutes.


■48-

trer après quelques jours de présence dans le pays des Hannen-

chas, il était de retour à Guelma le 17. Il avait été attaqué, le 11,

par quelques centaines de Kabyles qui, ayant éprouvé des pertes,


n'ont plus reparu. Il le fut de nouveau, selon la coutume des
Arabes, lors de son mouvement rétrograde et sa colonne a été
suivie jusqu'à quelques lieues de Guelma, où elle est rentrée en

bon ordre, ayant quatre tués et quelques blessés qu'elle a ramenés

avec elle. Resgui s'est retiré en même temps avec sa tribu et s'est

établi à cinq lieues de Guelma. Le général Galbois annonce que


plusieurs tribus lui sont restées fidèles et que les grands des Ouled

Siouan, Ouled ben Saïd, Ouled Koufar (1) ont demandé l'aman
et sont venus faire leur soumission. Le général m'a vivement

sollicité pour venir au secours de Resgui et lui prêter des grains

pour ensemencer les terres dans sa nouvelle position. J'ai pensé


qu'il ne convenait pas à la France d'abandonner ceux qui semblent

se dévouer à son service et j'ai autorisé le prêt de 100 quintaux

de grains, si cette quantité est reconnue indispensable.

Je regrette que cette opération n'ait pas mieux réussi. Le gé

néral était décidé à faire ce mouvement aussi promptement que


12e
possible et avant le départ du régiment, parce qu'il craignait
de ne plus avoir assez de forces pour soutenir Resgui, circonstance

qu'il regardait comme très importante pour la tranquillité du pays.

Rien de nouveau dans le reste de la province ; on travaille aux

routes et communications et on prépare le mouvement sur Dje


mila. C'est toujours, à mon avis, la véritable direction à donner
aux opérations, même contre Abd el-Kader.
Le lieutenant-général, commandant la province d'Oran, me

rend compte, qu'ayant acquis la certitude que 22 tribus dépendant


du beylik de Tlemcen avaient passé le Rio Salado et qu'elles étaient
venues dresser leurs tentes partie sur notre territoire, partie sur

celui des Béni Amer, il avait jugé indispensable de mette fin immé
diatement à cet empiétement et, qu'après avoir protesté contre

un pareil acte qui pouvait compromettre l'état de paix, il ordonna


un détachement de cinq escadrons qu'il fit soutenir par un ba

taillon et quatre pièces de canon, pour montrer l'intention for


melle de ne point souffrir de violation de territoire. Il assista à

la reconnaissance de Bredea et s'établit ensuite à Messerghin.

(1) Tribus faisant partie de la confédération des Haracta (Oum el


Bouaghi (M) Sedrata (M), Aïn Béïda (P.E.).
-
— 49-

Cette démonstration suffit pour décider les tribus étrangères à


repasser immédiatement sur la rive gauche du Rio Salado et leur
mouvement rétrograde se fit sans occasionner aucun des désordres
dont les Douairs et Smelas avaient conçu l'appréhension. Le but
que se proposait le général, c'est-à-dire l'éloignement des Arabes
et la sécurité de
territoire, étant atteint, les troupes ren
notre

trèrent dans leurs cantonnements, ayant produit à l'intérieur


comme à l'extérieur, l'effet moral qu'on devait attendre de ce

mouvement.

La province d'Alger est tout à fait tranquille. La garnison

de la citadelle de Blida va être formée, elle sera aux ordres de


M. le colonel Duvivier, qui commandera la ville, les camps et tous
les fortifiés sur ce
postes point dont la défense est confiée à son
24e
régiment, le de ligne.

Le temps permet de reprendre partout les travaux de répa

ration et d'entretien des routes.

34

Abd el-Kader à Valée


Doc. Féraud n°
17 (texte arabe)

22 mors 1839

Après les salutations d'usage... Un koulougli de Tlemcen est

allé dans votre ville d'Oran pour se livrer à des opérations com

merciales, il aété tout à coup arrêté et mis en prison sans aucun


sans prétexte. C'est un des habitants les plus dis
aucun
motif,
tingués de la ville de Tlemcen, il se nomme Mustapha ben Sari.
Beaucoup de violences ont été commises par les gens d'Oran; leurs
actesinjustes, leurs insolences se multiplient. Il faut absolument

que vous interveniez dans cet état de choses bouleversé et que

vdus remettiez bon ordre dans ce qui se passe dans vos villes.

J'ajouterai que notre fondé de pouvoir (oukil) résidant à Oran,


nommé El Hadj el Habib ben Mohor, est victime d'un redouble

ment de dureté de la part du commandant d'Oran et des habitants

de cette ville. Sa patience est à bout après tant de mauvais trai

tements. Voilà qu'il vient de nous écrire à ce sujet, nous adressant

ses plaintes et nous exposant tout ce qui lui est survenu de fâ


cheux. Je vous transmets sa lettre, afin que vous puissiez voir

50 —

vous-même ce la demande qu'il nous fait de


qu'elle contient et

quitter Oran pour retourner dans ses foyers. Que de fois ne vous

avons nous pas écrit à son sujet pour que vous le recommandiez et

que vous lui fassiez obtenir le respect et la considération qui lui

sont dus, mais point de réponse de votre part sur cette question.

Nous désirons de vous que vous autorisiez notre oukil à quitter

Oran. Le marché (le commerce), quoi qu'il en soit, ne sera pas

interrompu entre nous et vos villes. Votre consul de Mascara


continuera à résider chez nous et dans notre ville, entouré d'es
time de considération et ce n'est pas certes nous qui affaibli
et
rons le respect qui lui est dû. Puisque notre oukil a eu des désa
gréments à Oran sur votre territoire, permettez-lui de le quitter.

Notre oukil parti d'Oran, vos autorités puniront nos Arabes allant

sur vos marchés qui commettraient quelques fautes ou qui se con

duiraient mal chez vous. Cela s'appliquera bien entendu à ceux

qui voudront aller sur vos marchés.

Il faut absolument nous répondre, vous ne pouvez plus garder

le silence à notre égard. Voilà un grand nombre de lettres que nous

vous avons adressées et desquelles vous vous êtes détourné sans

y répondre. Un pareil état de choses ne saurait durer. Si, main

tenant, vous ne me répondez pas au sujet des questions traitées


dans la présente lettre et dans les autres, j'écrirai au Roi de
France lui-même et je lui ferai connaître ce qui a lieu, tant en ce

qui me concerne qu'en ce qui concerne les nôtres. Cette manière

de procéder ne saurait être celle d'un homme de jugement. Qu'avez-

vous donc pour ne point me répondre, puisque nous sommes amis


et en paix ? Qu'est-ce qui a pu vous blesser de notre part ou de
de la part des nôtres ? Faites-nous le connaître, afin que nous

puissions nous rendre compte de ce que vous avez contre nous.

Je veux me justifier des griefs qu'il y aurait et les faire dispa


raître. Voyez donc ce que c'est et ne nous négligez point, de même

que nous ne vous négligeons pas non plus. Il faut m'envoyer l'au
torisation de partir pour l'oukil d'Oran. Je la lui expédierai moi-

même, car son ami est ici près de moi et l'attend. Nous sommes

en paix complète et sous la foi des traités.

Ecrit par ordre de notre maître, que Dieu lui prête secours -

Amen 6 moharrem 1255.



51 —

35

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 30 mars 1839

La tranquillité la plus parfaite continue à régner dans les


trois provinces de l'Algérie. Depuis dernier rapport, je n'ai
mon

eu connaissance d'aucun événement tendant à changer cet état


de choses.

Abd el-Kader est campé sous Miliana depuis plus d'un mois.

Son rapprochement de notre territoire, sa non accession aux arran

gements qui été convenus,


avaient n'ont encore produit aucun

effet sur les populations. Il est en ce moment dans les montagnes

de Cherchell avec une suite très peu nombreuse.

Je fais reconnaître l'emplacement d'un camp au pied de


l'Atlas, vers les gorges par lesquelles l'Aratch et son con
fluent (sic), la Djemma, débouchent des montagnes. Cette position,
occupée par de la cavalerie française ou indigène, contribuera à

compléter la sécurité des colons dans la Métidja et maintiendra

la tranquillité dans le cas, surtout, où l'armée aurait quelque expé

dition à entreprendre.

Les travaux de routes et d'assainissement continuent.

36

Le Ministre des Affaires étrangères au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 144)

Parts, le 9 avril 1839

Le consul du Roi à Mogador vient de m'adresser une déclara


tion faite en sa chancellerie par le nommé J.J. Matic, français,
appartenu à la cinquième compagnie de chasseurs
renégat, ayant
d'Afrique. Je crois devoir, Monsieur et cher Collègue, vous trans

mettre cette pièce ainsi qu'une copie de la lettre de M. Delaporte


à laquelle elle était jointe et qui contient, tant sur ce militaire que

sur quelques autres dont la présence dans l'empire du Maroc a

déjà été signalée à votre département, des informations qu'il peut

lui être utile de posséder.



52 —

Le Consul de France à Mogador (1) au Ministre des Affaires.

étrangères

(Archives du Gouvernement Général, E. 144)

Mogador, le 15 février 1839

Le sept de ce mois, dans la matinée, s'est présenté à moi un

nouveau renégat français qui a appartenu à l'armée d'Afrique.


Il sort de la 58
compagnie des chasseurs d'Afrique d'où il a dé

serté, après avoir commis un meurtre sur la personne de son capi

taine, pour se rendre chez les Arabes. Il se nommait, étant chré

tien, Jean Jacques Matic ou Elmatic. Son nom actuel est Abdallah.
Il a fait en cette chancellerie une déclaration dont j'adresse copie

à V. E. pour constater l'existence de ce déserteur dans ces con

trées. Ce déserteur est le quatrième qui s'est présenté à moi depuis


que je suis chargé de ce consulat. Il vient actuellement de Safy
où il a été portier chez un négociant israëlite de cette place.

Le déserteur et renégat Mazelier, dont il a été question dans


plusieurs des dépêches de ce consulat, est de retour après une

absence prolongée dans cette ville où il exerce le métier de maçon.

C'est un mauvais sujet qui mène une vie de renégat. Le nouveau

venu, dont il est question ci-dessus, vient de lier connaissance avec

lui. Ils sont dignes l'un de l'autre.


Les deux autres renégats déserteurs dont il a été aussi ques

tion dans ma correspondance se sont montrés ici et ont disparu


sans qua j'aie pu suivre leurs traces. Ils se sont enfoncés dans
l'intérieur.
Il paraît que c'est à Taffilet que l'empereur a établi le dépôt
des renégats, surtout de ceux qui proviennent d'Alger. Il leur
donne une once 1/2 du pays (52 centimes 1/2) par jour et les
force à travailler aux constructions en pisai (sic) qu'il fait élever
dans l'endroit où il les emploie aux travaux les plus vils et les
plus rudes. Plusieurs d'entre eux préféreraient, s'ils pouvaient,
rentrer en France et y subir un châtiment temporaire pour expia
tion des fautes qu'ils ont commises, que de continuer la vie insup
portable à laquelle ils sont obligés de se soumettre, ne pouvant

pas mieux faire.

(1) Delaporte.

53 —

Déclaration du nommé Jean Jacques Matic,

déserteur et renégat de l'armée d'Afrique

(Archives du Gouvernement Général, E. 144)

L'an mil huit cent trente-neuf et le six février, par devanb


nous, Jacques Denis Delaporte, de la
chevalier des ordres royaux
Légion d'honneur et de Charles HI, consul de France à Mogador,
le sieur Emile Wiet, drogman chancelier, écrivant, s'est présenté
un individu couvert de vêtements
maures, lequel nous a dit être
Français et déserteur de l'armée d'Afrique ; interrogé par nous
sur ses noms, prénoms, âge et lieu de naissance, il nous a répondu
se nommer Jean Jacques Matic ou Elmatic, être né à Lille, dépar
tement du Nord, mais avoir été élevé à Val en Bretagne et être âgé

de 30 à 35 ans ; interrogé ensuite sur le fait de sa désertion, il


5e
a dit avoir fait partie de la compagnie de chasseurs d'Afrique
et qu'ayant tué, il y a environ quatre ans, son capitaine d'un coup
de fusil chargé de deux balles, il s'était vu forcé de fuir pour

échapper à la peine capitale qui l'attendait et était passé chez les


Arabes de l'Algérie et de là sur le territoire de Taffilet (empire
de Maroc) où il avait embrassé la religion musulmane ; que, de
Taffilet, il s'était rendu par l'intérieur du Maroc à Mazagan, mais

que, l'entrée de la ville lui ayant été refusée, il s'était rendu à


Mogador pour y gagner sa vie, s'il en trouvait le moyen, sachant

qu'il ne pouvait se rendre en France et qu'il se présentait à nous

pour nous demander des secours, ce à quoi nous avons répondu


qu'il ne pouvait être accordé aucun secours aux individus qui

s'étaient mis dans le cas où il se trouve et l'avons congédié en lui


faisant une légère aumône. Faisons observer que le dit déserteur
renégat porte le nom d'Abdallah ; qu'il est d'une taille d'un mètre

70 centimètres, qu'il est de barbe, qu'il a le


blond de cheveux et

teint blanc et qu'une balafre règne le long de sa joue droite depuis


la tempe jusque près du menton, qu'en outre, il est tatoué à la
tête et aux deux bras et avons dressé le présent verbal (tendant
à attester l'existence de ce déserteur) , que nous avons signé avec

le dit sieur Emile Wiet, drogman chancelier du consulat, les jour,


mois et an que dessus. Le dit Jean Jacques Matic n'a pu signer,

54 —

déclarant ne le vouloir et pour ne pas savoir écrire. Signé : J.D.


DELAPORTE E. WIET. -

Pour expédition conforme :

Le drogman chancelier du Consulat,


Signé : E. Wiet.

Vu par nous Consul de France, pour légalisation de la signa

ture ci-dessus de M. Emile Wiet, drogman chancelier de ce Con


sulat.

Mogador, le 16 février 1839.


Signé : J.D. Delaporte.

37

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives du Gouvernement Général, E. 144)

Paris, le 10 avril 1839

J'ai reçu votre dépêche du 30 mars, par laquelle vous me ren

dez compte de la situation générale de l'Algérie.

J'ai appris avec satisfaction que la tranquillité continue à


régner dans les trois provinces.

Les dispositions dont vous vous occupez afin de compléter

la sécuritédes colons dans la Métidja ont un but trop utile pour

ne pas obtenir mon assentiment et j'espère avec vous qu'elles

seront de nature à atteindre cet important résultat.

38

Alix Desgranges (1) au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135)

Marseille, le 3 mars 1839

Les cinq Arabes dont le voyage vous a été annoncé par M.


le maréchal comte Valée, ont fait avec moi la plus heureuse tra-

(1) Professeur de langue turque au Collège de France, éditeur et tra


ducteur de Na-Koula et Turk. Histoire de l'expédition des Français en
Egypte.

55 —

versée. Ils ont passé deux jours à Toulon et visité l'arsenal, le


vaisseau le « Montebello » et le fort Lamalgue. Je suis heureux,

Monsieur le Ministre, d'avoir ainsi devancé les instructions conte


nues dans votre dépêche à M. le général Sébastiani et rempli votre

intention que partout ces étrangers visitent ce qui peut le mieux


frapper leur imagination.

C'est en effet ce qui est arrivé pour Toulon. Leur admiration

n'a trouvé pour parler de tout ce qu'ils y voyaient que des expres

sions empruntées aux contes de géants et de génies de la litté


rature arabe, Marseille les a de même enchantés. Les autorités su

périeures, auxquelles je les présentés, leur ont fait partout un


ai

accueil amical et distingué, dont ils ont été profondément touchés.

M. le maréchal Valée m'avait engagé à attendre à Marseille


jusqu'au 3 mars les instructions de V. E. Aucun ordre direct ne

m'est encore parvenu de votre part ; je laisse ici les indications


nécessaires et j'écris à Toulon pour que vos lettres me soient en
voyées à Lyon. J'ai pensé que deux ou trois jours suffiraient pour
visiter cette ville et Saint-Etienne et nous partirons ainsi de Lyon
le 8 ou le 9 du courant pour Paris.

Le luxe de la vie et des voyages à la manière des Européens


ne serait pas compris de jeunes gens accoutumés à la sobriété et

à la simplicité la plus grande. J'ai soin que partout ils soient on

ne peut mieux suivant leurs goût, et je crois ainsi dépasser si

peu la somme de mille francs qui m'a été remise par M. le maré

chal Valée, que je n'ai pas eu besoin de faire usage du crédit que

vous avez eu la bonté de me faire ouvrir à Marseille.

39

Alix Desgranges à Vallet de Chevigny (1)


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Marseille, le 3 mars 1839

Le général, qui remplace M. Sébastiani à Marseille, m'a remis

votre lettre du 25 février et communiqué celle du ministre au gé

commandant la division militaire. M. le maréchal Valée


néral

Chef du bureau arabe au ministère de la guerre.


(1)

56 —

m'ayant dit que ce serait à Marseille que je pourrais trouver les


lettres du ministre pour moi, sorti de la quarantaine le 25 au ma
tin, j'en suis parti le 27 à la pointe du jour et les lettres de S. E.
seront arrivées après mon départ. J'ai écrit aussitôt hier pour me

faire adresser poste restante à Lyon tout pli à mon adresse à


Toulon. Jusqu'ici, à ma seule recommandation, les autorités supé
rieures ont fort bien accueilli mes jeunes voyageurs qui ont eu

partout toutes facilités pour voir et la réception amicale et distin


guée du commandant du « Montebello » et du préfet des Bouches
du Rhône, je connaissais, les a profondément
que touchés. Je ne

saurais autrement vous dire leurs impressions que je ne le fais


dans ma lettre de ce jour au ministre. J'ai rédigé de même quelques
lignes pour le journal de la préfecture de Marseille, afin de recom
mander par la publicité aux populations curieuses nos jeunes
étrangers, comme a bien voulu le faire le gouvernement pour les
autorités.Cet article, vu l'importance des matières politiques au
moment des élections, ne paraîtra qu'après elles et me sera adressé

à Lyon d'où je vous l'enverrai. N'ayant encore aucun document


direct et officiel du ministère pour constater la nature de mon
voyage, j'ai demandé une copie de la lettre du ministre à M. le
général Sébastiani, et cette copie doit m'être remise aujourd'hui.

Vous avez parfaitement bien calculé, Monsieur, l'époque de


notre arrivée à Paris vers le 11 ou le 12 ; nos places doivent avoir

été retenues à Lyon pour le 8 ou le 9.

Un trop long séjour ferait perdre le charme de la simple ins


pection à la première vue, de tout ce qui peut le plus frapper des
imaginations arabes. En trois jours, nous verrons, j'espère, faci
lement Lyon et Saint-Etienne.

La pensée que ce premier voyage pourra être suivi par suite

de plusieurs autres semblables pour porter des échos de la gran

deur de la France jusque dans les tribus les plus lointaines, me


fait voyager avec toute l'économie compatible avec le bien-être
de mes jeunes amis. Je n'ai pas encore épuisé les 1.000 francs qui

m'ont été remis par M. le maréchal Valée, je ne dépasserai que de


4 à 500 frs au plus, je crois, cette somme, et je n'ai point usé du
crédit que M. le ministre a bien voulu m'ouvrir ici ; j'ai cru épar
gner par là les doubles écritures d'une restitution et je désire, à
mon retour, présenter des comptes dont la régularité servirait

57 —

à la fois de base de
et règle pour l'avenir, si pareille occasion se

rencontre.

Avant, Monsieur, de laisser prendre au ministère des mesures


pour l'avenir de nos voyageurs à Paris, peut-être serez-vous bien
aise de pouvoir donner sur leur compte quelques renseignements
propres à fixer sur les meilleures directions à suivre.

Ils représentent deux familles ; la plus importante est celle

du caïd Ali, chef des Arabes de l'est, et l'autre celle du vieux

cheikh el-belad de Constantine, dont le fils, Hamouda, est le haqim.

Cinq en tout ; trois sont de la première famille, savoir : Saad,


âgé de 17 ans, époux de deux femmes et faisant la guerre depuis
deux ans ; il est fils du caïd Ali et petit-fils par sa mère de Ben

el-Hamlawi, chef des Arabes de l'ouest. Avec lui, sont son parent

Saleh, âgé de 20 ans et un guerrier Lamri, ami et serviteur de


son père, âgé de 35 ans et placé comme mentor auprès du jeune
homme. Cette première section est on ne peut mieux.

La seconde se compose du frère d'Hamouda, Maleq, jeune


homme de 19 à 20 ans, le seul pour qui le voyage sera peu fruc
tueux ; il est d'un caractère apathique et souvent ses allures sont

celles d'un grand enfant gâté ; il a près de lui un écrivain, Ahmed,


pleind'esprit, de bon goût et de tact et d'une conversation qui le
rendra partout l'orateur de ses camarades.

Vous savez toute la simplicité de mœurs de ces Arabes, vous

connaissez la rusticité de leurs maisons, la frugalité de leur vie,


et, sous ce rapport, c'est au gouvernement à savoir ce qu'il veut

dépenser pour eux et à calculer, le degré plus ou moins grand de


luxe dont il voudra leur faire l'honneur, car tout appartement,
toute nourriture saine et frugale sera pour eux le « nec plus

ultra » de l'existence de leur pays.

Mais pour leur instruction, deux choses avant tout sont à



prendre en considération : c'est que, mariés dans leur pays, ils

ne voudront volontiers rester à Paris que fort peu de temps ;



c'est qu'ils n'ont aucune espèce d'habitude du travail.
-58-

D'après cette double considération et dans le but de ne les


laisser à Paris, surtout ceux-ci, trop vieux pour une éducation
complète, que le temps d'y apprendre un peu le français et de
ne s'y pas ennuyer, de manière à ce que leur voyage soit un appât

pour de nouvelles expéditions, il serait peut-être fort utile de ne

pas les réunir et de les placer dans plusieurs maisons ; ils parais
sent le désirer, parce qu'ils sentent que, toujours ensemble, ils ne

feraient malgré eux que parler arabe ; tous ensemble, si le


spline (sic) attaque quelqu'un d'eux, ils n'ont plus de distraction
possible ; séparés au contraire, se voir, se visiter chaque jour
pour un temps donné, serait pour leurs affections une distraction
salutaire.

Je parle avec vous et entre nous, Monsieur, de mes idées sur

ce point par la longue expérience que j'ai des jeunes Turcs qui

viennent à Paris et de plusieurs jeunes Arméniens des premières

familles de Constantinople qui m'avaient été confiés.

Quant à un établissement provisoire, j'avais pensé aux em

barras où les élections devaient placer le ministère et, pour ne


pas vous prendre au dépourvu et ne pas vous fatiguer à mon arri

vée, je comptais placer vis-à-vis de Beaune,


ma porte, rue 2,
dans les hôtels qui sont en face de chez moi, nos jeunes gens qui

auraient ainsi eu ma maison à leur disposition, jusqu'à ce qu'en

les voyant, en prenant sur leur compte des informations, on eût

décidé de leur établissement définitif.

Dans les hôtels vis-à-vis chez moi, je puis les voir et les appe

ler de ma fenêtre et en même temps, en mettant à leur disposition


mon appartement, dont dix ou onze fenêtres donnent sur tous
les quais de Paris et sur le jardin des Tuileries, ils ne peuvent

avoir nulle part dans leurs habitudes d'une vie si souvent contem

plative, une plus belle vue et un spectacle plus grand et plus varié.

Ces hôtels, où j'ai quelquefois placé des Turcs, sont tenus par

des gardes nationaux fort honnêtes ; je ne verrais, puisque vous

pensez à me consulter, aucun inconvénient à ce qu'ils fussent pro

visoirement là ou allieurs (sic) , et, si vous décidez pour la rue de


Beaune, je puis vous éviter aucun soin et aucun embarras à

59 —

l'avance, parce que, connu dans mon quartier, on s'empressera


d'y faire tout pour le mieux et pour m'être agréable.

Si vous voulez me faire connaître les intentions du ministère,


soyez assez bon pour m'adresser ses instructions quai Voltaire,

21 bis, chez mon libraire, M. Guilbert, qui se charge de mes

affaires pendant mon absence. De Lyon, j'écrirai directement pour

lui annoncer le jour de mon arrivée, et mon domestique, qui vien

dra à la voiture me remettra votre lettre.

Si l'on ne doit pas séparer les cinq voyageurs, je crois que


ce serait se jeter dans de grandes dépenses que de leur donner
une maison à part ; le mieux serait, sauf tout autre meilleur avis,
de les placer à fort faix, à prix convenu et déterminé, dans quelque

famille ou dans quelque pension en chambres particulières.

Le fils de M. Landri, notre professeur de mathématiques, a,


rue du Mont Blanc, un établissement où les Egyptiens payaient

1.500 frs par tête. On est accoutumé dans cette maison aux mu

sulmans. M. Brédit, chef de bataillon d'artillerie, frère d'un de


nos camarades de collège et beau-frère de M. Landri, me disait

à Alger qu'il pensait que son beau-frère se contenterait, pour des

Arabes appartenant à la France, de 1.200 francs par an ; à ce

compte nos cinq Arabes ne vous reviendraient qu'à 500 frs par

mois. Je ne crois pas qu'ils soient mieux d'aucune autre façon et

surtout nulle part à meilleur marché, surtout dans un aussi beau

quartier. Notez bien que je ne connais nullement M. Landri et

que M. Brédit est le frère d'un camarade du nom seul duquel je

me rappelle, et, qu'en donnant ainsi mon avis, je ne cherche

pour le gouvernement et pour le succès du voyage des Arabes, que

les meilleures conditions possibles. Enfin, s'il fallait séparer ces

M.M. je pourrais aussi au besoin indiquer plusieurs combinaisons

que je dois de connaître aux antécédents des Turcs à Paris.

M. Neully a suivi, je crois, quelque temps mon cours au Col


lège de France, j'en entends dire partout beaucoup de bien et je

serais charmé de lui faire connaître d'avance les étrangers dont

on doit le charger d'avoir le soin.


— 60--

M. le général Sébastiani étant aux élections de Corse, je serai


privé du plaisïr de le voir et de celui de faire près de lui votre
commission.

Mille compliments bien sincères et les plus distingués, Mon


sieur, de V. t. h/. & t'. o. S.
Alix Desgrances.

P.S. On m'a remis copie de la lettre de M. le



ministre de
la Guerre à M. le général Sébastiani, ainsi tout est en règle de
ce côté.

J'ai reçu l'avis que nos places sont arrêtées à Lyon pour le
vendredi 8, à 8 3/4 du matin aux diligences des messageries gé

nérales de la rue St-Honoré,


130.

Je mets un mot sous votre pli pour en prévenir la personne

qui doit m'envoyer et votre lettre et mon domestique, lorsque la


voiture arrivera.

Veuillez faire jeter ce mot à la petite poste.

40

Le Président du Tribunal supérieur à Valée


(Archives du Gouvernement Général, 1 E. 130 2)

Alger, le 7 mars 1839

Il n'existe au Code Pénal que trois articles qui prévoient et

punissent les crimes et délits contre la sûreté extérieure de l'Etat


et ce sont les articles 76, 77 et 78. Ils sont ainsi conçus :

Article 76 : « Quiconque aura pratiqué des machinations ou

« entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou

« leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou


« à entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en pro-
« curer les moyens, sera puni de mort. Cette disposition aura lieu

« dans le cas même où les dites machinations ou intelligences


« n'auraient pas été suivies d'hostilités. »

Article 77 : « Sera également puni de mort, quiconque aura


« pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les
«. ennemis de l'Etat, à l'effet de faciliter leur entrée sur le terri-
« toire et dépendances du royaume, ou de leur livrer des villes,
« forteresses, places, portes, ports, magasins, arsenaux, vais-

61

« seaux ou bâtiments appartenant à la France, ou de fournir aux


« ennemis des secours en soldats, hommes, argent, vivres, armes
« ou munitions, ou de seconder les progrès de leurs armes sur les
« possessions ou contre les forces françaises de terre ou de mer,
« soit en ébranlant la fidélité des officiers, soldats, matelots ou

« autres, envers le roi et l'Etat, soit de toute autre manière. »

Article 78 : « Si la correspondance avec les sujets d'une puis-

« sance ennemie, sans avoir pour objet l'un des crimes énoncés
« en l'article précédent, a néanmoins eu pour résultat de fournir
« aux ennemis des instructions nuisibles à la situation militaire

« ou politique de la France ou de ses alliés, ceux qui auront entre-

« tenu cette correspondance seront de la détention, sans


punis

« préjudice de plus forte peine dans le cas où ces instructions


« auraient été la suite d'un concert constituant un fait d'espion-

« nage. »

Les peines édictées par chacun de ces articles le sont contre

quiconque, en général. Cette expression n'admet aucune distinc


tion et elle s'applique aussi bien à l'étranger qui a établi son do
micile en France, qu'au Français lui-même. La considération donc
que l'auteur de la lettre ci-jointe n'est pas Français, ne saurait
le soustraire à toute poursuite ou condamnation, si, d'ailleurs, il
était justifié que cette lettre donnât lieu à une pénalité.

Mais dans quel cas peut-il être fait application des articles

76, 77 et 78 du Code Pénal ? La lettre dont il (1) rentre-


s'agit

t-elle dans les dispositions de ces articles ?

La simple lecture de l'article 76 ne laisse pas de doute sur

ce point, que la peine dont il parle ne peut être encourue qu'au cas

où les machinations et intelligences incriminées ont eu pour objet

d'engager à commettre ou à entreprendre la guerre contre la

France, ou d'en procurer les moyens. Cela étant, il demeure évi


dent que l'auteur de la lettre précitée n'est point placé dans les
conditions de cet article, puisqu'il se borne à faire connaître l'état
de la France et qu'il conclut à l'ajournement, par Abd el-Kader,
des propositions dont on viendrait l'entretenir, en ce moment. Il
est bien question dans la lettre de 400 quintaux de plomb et d'une
certaine quantité de poudre de mine, qui seraient offerts à l'émir.

(1) La lettre de Nicolas Manucci à Abd-el-Kader, ci-diessus,



28.

62 —

Mais comme il n'est pas dit dans quel but ces offres sont faites,
qu'elles peuvent servir pour autre chose que la guerre, qu'il est
possible qu'Abd el-Kader les emploie contre les Arabes au lieu
d'en faire usage contre la France, il serait difficile dès lors de
formuler pour ces objets, contre l'auteur de cette lettre, une accu

sation précise de machinations ou intelligences criminelles entre

tenues avec une puissance étrangère, aux fins de procurer à cette

puissance des moyens de commettre des hostilités ou d'entre


prendre la guerre contre la France.

Les 77 et 78 sont rédigés dans de tels termes qu'on


articles

est obligé de reconnaître, en les rapprochant de l'article 76, que


leurs dispositions supposent un état de guerre. Pour que les ma
nœuvres ou intelligences soient, en effet, passibles de peines
d'après l'article 77, il faut qu'il s'agisse, avant tout, d'intelli
gences ou de manœuvres avec les ennemis de l'Etat. Il en est de
même suiivant l'article 78. La correspondance que cet article a

entendu frapper, n'est autre qu'une correspondance avec les su

jets d'une puissance ennemie ; ce qu'il faut donc pour pouvoir

conclure à son application, c'est également tout d'abord une puis

sance ennemie avec qui on soit en correspondance.

Le législateur, dans sa sagesse, a condamné des méfaits de


deux natures. Un seul article lui a paru suffisant pour garantir,

en temps de paix, l'Etat, contre les crimes et délits de sûreté exté


rieure : c'est l'article 76. En ce cas, il a regardé comme criminelles
les machinations ou intelligences entretenues avec les puissances

étrangères pour amener un état de guerre ou procurer les moyens

de commettre des hostilités.

En temps de guerre il n'a pas voulu que les ennemis trou


vassent des auxiliaires en France, et toute assistance, tout secours

prêté à une puissance ennemie a été puni comme criminel.

Comment devons-nous considérer Abd el-Kader ?... Pris


comme chef d'une puissance étrangère, les machinations ou intel
ligences qui ont été entretenues avec lui par l'auteur de la lettre
ne sont pas assez explicites et assez caractérisées pour les attein

dre avec le texte de l'article 76.


Les dispositions pénales des articles 77 et 78, plus générales

et plus larges, seraient de nature à s'appliquer à l'auteur de la


lettre ; mais un traité ne nous lie-t-il pas avec Abd el-Kader ?

63 —

Est-ce donc, en ce moment, un ennemi de la France ? Sommes-

nous en guerre avec Abd el-Kader ?


Puisque vous avez la bonté, Monsieur le Maréchal, de me

consulter et de me demander mon avis au sujet de l'issue probable


d'une poursuite qui serait dirigée contre la personne inculpée,
j'oserai vous assurer qu'elle ne serait pas condamnée par les tri
bunaux ordinaires.

Mais il reste une autre question à examiner : c'est celle de


savoir si les faits énoncés dans la lettre ne constitueraient pas un

délit d'espionnage et si, pour ces faits, il ne pourrait pas inter


venir une condamnation devant les tribunaux militaires... Sur cette

question, je suis dans un doute complet, j'éprouve véritablement


un grand embarras à me rendre compte du sens que la loi attache

au mot Espion. La législation met sur la même ligne l'espionnage


et l'embauchage et elle en attribue la connaissance à des conseils

de guerre spéciaux. Est-ce qu'il ne s'agirait pas, dans un cas

comme dans l'autre, de prévenir ou de punir des faits qui inté


ressent l'armée et qui, par ce motif, ont été réservés pour être
jugés par des tribunaux militaires ? Dans cet ordre d'idées,
'
l'espion serait celui qui s'informe du nombre, de la position, du
mouvement des corps armés et qui en rend compte aux ennemis

intéressés à le savoir... il ne répugne cependant nullement à ad

mettre que l'espion est, ainsi que semble l'établir la disposition


finale de l'article 78 du Code Pénal, celui qui fournit à une puis
sance ennemie, d'après les désirs ou les ordres de cette puissance,

des instructions nuisibles à la situation militaire ou politique de


la France ou de ses alliés, soit que ces instructions se rapportent

à l'armée, soit qu'elles s'occupent des autres corps de l'Etat.

De même qu'il existe des espions de guerre, existe-t-il aussi

des espions de paix ? en d'autres termes la législation reconnaît-

elle qu'il puisse y avoir espionnage, alors qu'il y aurait eu de sim

ples renseignements transmis à une puissance qui nous est alliée


la condition essentielle à l'espionnage criminel n'est-elle pas

qu'il aura guerre entre la France et la puissance qui doit en


y
profiter ? n'est-il pas au moins nécessaire que cet espionnage

ait pour but de lui fournir, pour le cas de guerre, les moyens de
succès dont elle peut avoir besoin ?

J'avoue sincèrement, Monsieur le Maréchal, que je ne sais

qu'en penser ?

■64

En résumé et après avoir bien pesé tous les termes de la


demande que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous la
date d'hier, je suis conduit à dire, quoique à mon grand regret

pour le bien du pays, que l'état de notre législation offre, sous

le rapport ordinaire, de grandes chances d'impunité au coupable

auteur de la lettre que vous m'avez communiquée (1) .

41

Rapport du Commissaire central

(Archives du Gouvernement Général, 1 E 130 2)

Alger, le 12 mars 1839

Le nommé Joly, que je vous ai signalé plusieurs fois et qui

était parti clandestinement d'Alger pour Miliana, est revenu de


puis quelques jours à Alger ; l'émir n'ayant pas voulu lui donner
de l'emploi, le sieur Joly est revenu.

Ben Durand vient aujourd'hui de réclamer du sieur Joly un

cheval et une selle qu'il a emportés de Miliana, Abd el-Kader lui


a envoyé une lettre au sujet de cette réclamation.

Je joins ici la lettre de l'émir. Faut-il que je fasse donner


satisfaction à Abd el-Kader ?

Les deux frères Manucci sont depuis ce matin cinq heures


au fort de l'Empereur.

Personne ne se doute de cet enlèvement ; les femmes restées

dans la maison croient qu'ils sont allés dans la campagne et les


attendent vendredi prochain.

Ces deux hommes disent que l'émir leur doit près de 40.000
francs et qu'ils auraient voulu régler avec lui.

Je les ai fait appeler hier soit à minuit par une personne tierce
qui ignorait absolument le motif pour lequel je les attendais sur

la place ; cette personne fut chez eux ; les frères Manucci ne se


la place ; cette personne fût chez eux ; les frères Manucci ne se.
doutant de rien vinrent de suite me joindre sur la place où je

(1) Manucci ne fut pas l'objet de poursuites mais fut frappé d'ex
pulsion.
65 —

me trouvais seul, mes hommes étant embusqués. Là je remerciai

le commissionnaire. Après nous être promenés un quart d'heure


sur la place, je leur dis de venir avec moi au bureau où j'avais
une lettre à leur communiquer. Ils me suivirent et là je leur dis
qu'ils étaient arrêtés ; ils ont passé quelques heures à la police et

ce matin de très bonne heure, ils ont été transférés au fort.


Mannucci Noël, âgé de 40 ans,
Mannucci Nicolas, âgé de 38 ans,
Natifs de Tunis où leur famille est domiciliée depuis très
longtemps.

Les Mannucci sont originaires de la Corse.


Le premier, étant interprète de l'armée à Constantine, fut
chassé par le général Négrier comme infidèle dans ses fonctions

et voleur (1) ; il fut mis en prison à Bône et postérieurement

se mit en correspondance avec Achmet bey. Il fut de nouveau mis

en prison, puis est venu à Alger où il continue ses intrigues avec

son frère.
L'autre était secrétaire du sieur Garavini et impliqué dans
les affaires de ce dernier. Il ne vit ici que d'intrigues. S'est tenu
constamment en correspondance clandestine avec Abd el-Kader

et vient d l'homme par la lettre dont copie...

Natif de Tunis, fils de père et mère corses.

42

Noël Manucci à Valée


(Archives du Gouvernement Général, 1 E 130 2)

Alger Fort l'Empereur, le 12 mars 1839

C'est depuis hier à minuit que je me trouve détenu par M. le


commissaire central de police, qui m'a fait coucher dans la prison

en ville et ce matin m'a fait conduire dans le Fort l'Empereur

ainsi que mon frère Nicolas. Je ne sais pas ce qui a pu former ma

captivité, me trouvant depuis peu de jours arrivé à Alger, pour

cause du malheur de là d'un autre de mes frères qui se trou


vait ici, et qui est décédé le mois de janvier dernier. Cepen-

Correspondance Valée, T. II, p. 171 id. 249.


(1)

66 —

dant, d'après ce que m'a dit M. le commissaire central, il paraît

que cela provient par suite de relations commerciales que mon

frère Nicolas a eues avec Abd el-Kader, mais comme je suis étran
ger dans ses affaires et que j'ignore complètement ce qui se passe,

j'ose, Monsieur le Maréchal, vous adresser la présente en vous

suppliant de vouloir bien avoir la bonté de prendre en considéra

tion ma position, car je ne suis que de passage dans cette ville,


mes affaires étant à Bône où j'ai tout ce que je possède employé

en propriétés et en marchandises, et je me trouve ici sans aucune

ressource.

J'espère que votre humanité, ainsi que votre équité ne per

mettra pas de détruire une personne, sans avoir commis aucune


fautej et j'ai lieu de croire que vous aurez bien la bonté de me

faire mettre en liberté, comme de justice, me trouvant complè

tement innocent de ce que l'on peut alléguer contre moi.

Daignez-vous, Monsieur le Maréchal, de jeter un regard

de bienveillance à ma position, et soyez persuadé que ce que j'ai


l'honneur de vous avancer est la pure vérité, pouvant en prendre

des renseignements de qui que ce soit.

Mannucci (aîné).

43

Nicolas Manucci à Valée


(Archives Gouvernement Général, 1 E 130)

Alger -
Fort l'Empereur, le 12 mars 1839

J'ai l'honneur de vous exposer que je me trouve depuis hier


à minuit détenu en prison par M. le commissaire central de la
police qui m'a dit avoir reçu votre ordre à ce sujet, pour motif
des relations que j'ai eues avec Abd el-Kader, en affaires com

merciales. C'est avec une vive peine et une extrême douleur que

je me vois dans ce malheureux état, ainsi que mon frère aîné, qui

est loin de toutes mes affaires.

J'ignore les dispositions que vous avez pris à mon égard, mais
si toutefois par suite des faux rapports vous avez décidé, Mon
sieur le Maréchal, de ne pas me laisser plus habiter la colonie, j'ose
vous prier de vouloir bien m'accorder un délai de vingt à trente

jours, sous la surveillance même de la police, afin que je puisse,



■67

moyennant votre protection, réaliser mes fonds d'environ 40.000


francs trouvent chez Abd el-Kader et payer les dettes que
qui se
j'ai faites pour lui envers les maisons Carantin, Brudo, Benaime
et autres, car tout ce que je possède se trouve dans les mains du
susdit Abd el-Kader, de manière que je me trouve sans le sou et
dans l'impossibilité même de payer la pension où je suis. J'espère
de votre équité que vous voudrez bien, Monsieur le Maréchal,
prendre en considération la triste position où je me trouve et que

vous aurez la bonté de faire droit à ma demande.


Je suis Français quoique je suis né en Afrique et vous devez
être persuadé, Monsieur le Maréchal, que j'étais toujours loin
d'aider un Arabe contre ma patrie. M. le commissaire central
et ses adjoints, MM. Marguo et Serra, s'ils veulent dire la vérité,

c'est moi que toujours je les ai instruit plusieurs fois des choses

qui se sont passées pour vous en rendre compte.

Je fonde mes espérances en vous, et dans cette attente j'ai


l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

44

Le lieutenant-colonel Marengo (1) à Valée


(Archives du Gouvernement Général, 1 E 130)

Alger, le 16 mars 1839

J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint deux lettres, trouvées


dans la chambre qui était occupée par les frères Mannucci, au fort

l'Empereur.

45

Bonfils (2) à Bougainville (3)


(Archives du Gouvernement Général, I E 135 1 (copie)

Alger, le 11 avril 1839

Conformément à vos ordres, je suis parti, le 29, pour aller

continuer dans l'est de la côte l'exploration que je venais de ter


miner dans l'ouest.

(1) Commandant la place par intérim.


(2) Lieutenant de vaisseau, commandant le Boderak.
(3) Jointe à une dépêche de Valée au ministre de la guerre, du 13 avril
1839.

68 —

Après le port de Dellys, longé la côte, être entré


avoir visité

à Corbelin, j'ai à Bougie, d'où je suis parti, le 4, pour aller


relâché
mouiller à Jigelli, voulant vous donner le chiffre exact du nombre

de sandales que ce port expédie annuellement sur la côte.

Là, j'ai appris que l'équipage du brick naufragé « l'Indépen


dant » (1) se trouvait à Ledjina, c'est-à-dire à six lieues dans

le S.-S.-E. du mouillage.

Ayant fait venir à bord le capitaine du port et 7 des princi


paux reis du pays, j'ai dû conclure, de l'intérêt que tous mettaient
à débattre le prix de 750 douros exigés comme rançon par les Led
jina, qu'eux-mêmes étaient intéressés dans la spéculation. Tous
assuraient que la tribu des Ledjina était leur plus grande ennemie,
et cependant, deux fois, une sandale de Jigelli était à Bougie,
allée

exclusivement pour traiter du rachat au nom des Ledjina.

J'ai pensé que la question était plus tard résolue par une
,si

dépense d'argent, il était urgent d'empêcher les Jigelli d'en pro


fiter. Je les aurais donc amenés à s'imposer, comme du temps du
dey, pour compléter une somme fixée, si j'avais eu un ordre par

écrit à leur montrer. En supposant même que ce fussent les Jigelli


qui aient fait comprendre aux Ledjina que les naufragés étaient
matière à spéculation, je les aurais forcés à me les conduire à bord,
soit par la menace, soit par des moyens violents, si j'avais eu des

ordres à cet égard, mais il était de mon devoir d'aller rendre

compte de cette entrevue au général commandant la province de


Constantine et, le 8, j'étais mouillé à Stora. Le 9, le général m'a
dit que le khalifa était en négociation pour cette affaire avec les
tribus et, au moment de mon départ, le khalifa m'a assuré qu'il

attendait incessamment une réponse.

Dans la soirée du 9, j'ai mis à la voile pour Alger, où je suis

arrivé le 11 pour vous rendre compte de ma mission.

Il y avait sur la plage de Jigelli 2.4 sandales, plus une en cons


truction.

(1) Ce navire avait fait naufrage près de Djidjelli, le l" janvier 1839.
Les hommes de l'équipage avaient été faits prisonniers par les Kabyles qui
ne voulaient les rendre que moyennant rançon. Le général Galbois chargea
le khalifa du Sahel de les envoyer chercher et de donner en otages quelques
individus des tribus du Sahel jusqu'au paiement de la rançon.

69 —

46

Valée à Galbois
(Archives de la Guerre H. M. A., VII p. 217)
24 mars 1839)

Vous devez trouver dans quelques journaux des infamies.


Vous et tout autre intéressé n'y serez sensibles que comme ils le
méritent. Je vois cependant avec peine l'esprit et la rédaction de

ceux de Bône relativement aux opérations de l'armée. Vous me

parlez de pertes qu'ont éprouvées les tribus des Hannenchas qui


ont attaqué votre colonne. Quelles qu'elles soient, elles ne rendent
pas l'affaire meilleure et j'en redoute encore les résultats. Elle
doit vous servir de leçon pour l'avenir. Veillez avec soin de ce côté.

Ne cessez d'avoir les yeux constamment ouverts sur tous les


chefs en général ; connaissez autant que possible tout ce qui se

passe chez eux et autour d'eux ; faites en sorte, sans paraître le


désirer, qu'ils aient leurs familles, leurs demeures à Constantine ;
faites-les tous surveiller, même les plus anciens et tâchez qu'ils

se surveillent les uns les autres ; attachez-vous-les par des pro

messes, par des cadeaux...


Quant aux partisans d'Abd el-Kader et aux tentatives qu'ils

font pour troubler la tranquillité du pays, faites une guerre conti

nuelle à eux et à leurs menées, montrez-les comme les ennemis


véritables du repos et de la prospérité du pays, indiquez-les comme
les instruments d'un homme qui, sous dehors de religion, cache
l'ambition et la cupidité portées au dernier point, qui ne convoite

la province de Constantine que pour ses richesses, qui ne flatte


aujourd'hui les habitants que pour les traiter un jour et au pre

mier caprice aussi inhumainement qu'il a traité les autres pro

vinces. Faites en sorte de découvrir ses partisans et de vous les


faire livrer. Faites une bonne et prompte justice s'ils sont pris

sur le territoire de la province de Constantine. Nous nous occu

perons de Zemmourah comme du Djerid lorsque notre position

et nos mouvements seront bien prononcés, bien arrêtés...

... Rapprochez-vous de Djemila, mais sagement et progressi

vement et toujours en mesure d'être soutenu et approvisionné. Cette



70 —

fois il faudra y aller pour ne plus revenir sur nos pas. Ayez un

camp intermédiaire et vous partirez de Djemila à Sétif,


pour aller

quand ce premier point sera bien fortifié et approvisionné. Il fau

dra trouver moyen d'être plus rapproché de la division, afin d'évi


ter de donner un nouvel exemple de 600 hommes qui se laissent
mourir de soif devant des ramassis d'Arabes. Dans la prévision

d'opérations futures, poussez les travaux de route principalement

vers Sétif et ceux de la communication entre Philippeville et Cons


tantine.

47

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 I)

Alger, le 13 avril 1839

La mer extrêmement mauvaise a empêché depuis deux jours


le bateau de Bône d'arriver et a occasionné le retard de la corres
pondance de Constantine, que je n'ai pas encore reçue au moment

du départ du courrier de France.


Plusieurs avaries ont eu lieu dans le port d'Alger. Les cons
tructions du môle et des quais ont souffert. Les torrents débor
dés, les ponts coupés ou enlevés interrompent toute communica

tion et rendent impossible toute espèce de travaux et tout mouve

ment de troupes. Plus de vingt fois déjà, ces circonstances ont eu

lieu depuis novembre dernier et des expéditions pendant cette

saison seraient certainement compromises malgré tous les efforts

de la prudence et de la sagesse humaines.

Les rapports des deux provinces d'Alger et d'Oran constatent

que la tranquillité y règne.


L'état de santé des troupes est très satisfaisant.

48

Valée au Ministre de la Guerre (1)


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 I)

Alger, le 27 avril 1839

La tranquillité la plus parfaite règne dans les trois provinces


de l'Algérie. Le courrier de Constantine, qui arrive ce matin,

(1) De la main de Valée.


71 —

apporte les nouvelles les plus satisfaisantes. Mgr l'évêque d'Al


ger (1) est rentré aujourd'hui de sa tournée à Bône et à Constan
tine. La division de Constantine prépare son mouvement sur Dje
mila ; le khalifa de la Medjana est établi à Sétif.
La des troupes est dans le même état que dans les gar
santé

nisons de France. On travaille avec activité sur tous les points


aux travaux de défense et aux routes de dessèchement et de com
munication.

Je rendrai un compte plus détaillé par le prochain courrier.

49

Le Ministre des Affaires étrangères au Ministre de la Guerre (2)


(Archives du Gouvernement Général, I E 144)

Paris, 3 avril 1839

Le consul général du Roi à Tanger écrit, sous la date du


6 mars, à mon département ce qui suit :

« Relativement à la sympathie constante de la cour de Fez


« et des Marocains pourAbd el-Kader, j'en acquiers tous les jours
« des preuves nouvelles. Après les nombreux envois en argent,

« vivres, munitions de guerre, etc.. (200 chameaux) qui ont été


« expédiés du Maroc à l'émir, pendant qu'il assiégeait Aïn el

« Mahdi, voici qu'on prépare un nouveau convoi de fusils, bou-

« lets, grenades, bombes et autres munitions. Ce convoi doit s'or-

« ganiser à Fez et partir vers le 10 mars. Plusieurs de ces objets

« ont été tirés de Rabat, de Salé, de Larache et de Tetuan. D'autres


« fusils ont été achetés tout récemment à Gibraltar par les agents
« marocains. Enfin, dans l'intérieur du pays, il n'est bruit que
« d'une prochaine attaque d'Abd el-Kader contre les Français.
« Ces rumeurs me parviennent de toutes parts avec une telle per-

« sistance que je me crois obligé de les transmettre à V. E. »

En vous transmettant ces informations, j'ai, Monsieur et

cher collègue, une observation à y ajouter. Avant la conclusion


du traité de la Tafna et lorsque la France ne voyait dans Abd el-

(1) Mgr Dupuch, qui avait pris possession de son siège à Alger le 5
janvier 1839.

(2) Lettre envoyée à Valée le 16 avril 1839.


72-

Kader qu'un sujet rebelle ou suspect, nous exigions de l'empe


reur du Maroc qu'il s'abstint de lui envoyer aucun secours. Ce
traité a fait à l'émir une position toute nouvelle. Il y est stipulé,

à la vérité, qu'Abd el-Kader achètera en France la poudre, le soufre


et les armes dont il aura besoin. Mais cette clause a-t-elle un sens

rigoureusement absolu, tel qu'il y ait pour l'émir obligation de


tirer exclusivement de France tous ses approvisionnements de
guerre, et n'a-t-on pas eu uniquement en vue de prévenir l'abus des
spéculations en ce genre qu'il pourrait entreprendre par mer ?
D'autre part, Abd el-Kader ne pourrait-il pas se prévaloir du silence
ou de la généralité même des termes du traité pour soutenir, d'une

manière au moins plausible, qu'il n'a point entendu s'interdire de


recevoir les armes ou les munitions qui lui seraient envoyées, à
titre gratuit, par ses coreligionnaires et, surtout, par un pays limi
trophe du territoire dont la France lui a fait l'abandon ? Ces ques
tions ne sauraient être bien appréciées que d'après la pensée qui
a présidé à la rédaction de la clause précitée et c'est à vous qu'il
appartient plus particulièrement d'en juger. Je vous serai obligé

de me donner connaissance de votre opinion à ce sujet.

50

Hadj el Habib à Abd el-Kader

(Doc. Féraud, n°
16, Texte arabe)

16 avril 1839

Je vous fais connaître, ô notre maître, que El Hadj Mustapha


ben Sacri, Coulougli de Tlemcen, est venu à Oran pour acheter
divers objets. Ceux qui se glorifient d'être avec le général, l'enne
mi de Dieu, sont allés le trouver et lui ont fait accroire que ce

négociant était arrivé dans le but d'emmener avec lui plusieurs

Goulouglis de sa race. Aussi, l'ennemi de Dieu le fit-il arrêter et


mettre en prison, quoique logé dans ma maison. Moi, votre servi

teur, j'ai été aussitôt parler en sa faveur et je l'ai fait relâcher.


Mais, le lendemain matin, on l'emprisonnait de nouveau. Je ne
puis plus supporter cette situation abjecte et la honte qui m'est
infligée par qui, par des chrétiens ennemis de Dieu et de son Pro
phète. On a voulu aussi mettre en prison un homme qui était venu

pour vendre et acheter sur le marché. Un juif s'en est plaint. Cet
homme s'est réfugié dans ma maison. Cependant des gendarmes

•73

y ont pénétré et l'en ont arraché. Ceci est une véritable humilia
tion. Je pourrais vous citer une foule d'autres exemples, mais je
me bornerai à vous dire qu'ici ce sont eux qui commandent aux

musulmans et que je n'y puis rien, oui, absolument rien, j'en


appelle à Dieu et je vous fais mon défenseur.

Maintenant, ô notre maître, réfléchissez au conseil que vous

devez me donner et envoyez-moi l'autorisation de m'éloigner d'un


semblable voisinage qui rassemble sur ma tête tous les malheurs.

Si je vous instruisais de tout ce qui arrive ici aux musulmans sous

l'autorité des mécréants, vous ne pourriez pas y tenir ; aussi tout


ce que je vous demande c'est de me permettre de m'en éloigner ;

je vous prie même de m'en délivrer au nom du Dieu sublime, soit


en vous concertant avec eux, soit en envoyant un autre à ma place.
Il le faut absolument ; ce qui a lieu chaque jour de la part des
ennemis de Dieu et de son Prophète met le comble à mon impa
tience. L'ennemi de Dieu, le mécréant, après avoir mis en liberté
El Hadj Moustapha ben Sacri, m'a dit : El Hadj el-Habib, venez
me voir demain dans la matinée avec Ben Sacri. Nous nous som

mes présentés et aussitôt celui-ci a été remis en prison. Il faut


absolument porter remède à cet état de choses, soit en le portant

à la connaissance du maréchal, soit en prenant vous-même l'initia


tive. El Hadj Moustapha ben Sacri est venu à Oran en vertu de
l'autorisation de Si Mohammed el bou Hamidi. (1)

De la part d'El Hadj el-Habib, agent d'Abd el-Kader à Oran.

2 moharrem 1255.

51

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 226)

Paris, le 18 avril 1839

... Permettez-moi de vous le dire, Monsieur le Maréchal, vous

ne vous êtes pas formé une idéesuffisamment exacte de la posi

tion d'un ministre placé entre les investigations de la presse et

les débats de la tribune. De pareilles exigences sont grandes, elles


deviennent immenses lorsque la malveillance et la mauvaise foi

(1) Khalifa de Tlemcen.


-74-

se mettent à harceler un ministre, quelle que soit d'ailleurs la


valeur de ses actes.

Quoi qu'il en soit, Monsieur le Maréchal, nous allons rentrer,


l'un et l'autre, dans des situations moins difficiles, chacun avec
la conviction d'avoir fait le bien autant qu'il a dépendu de lui de
le faire...

52

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 I)

Alger, le 4 mai 1839

Par ma lettre du 27 du mois dernier, j'ai fait connaître à V. E.


que l'ordre et la tranquillité régnaient dans les trois provinces de
la colonie d'Afrique. Les divers rapports des lieutenants-généraux
ont constaté cet état de choses.

Un violent coup de vent plus terrible que tous ceux constatés

pendant le cours de l'année dernière a causé de grandes avaries

et des pertes sensibles, dans l'est particulièrement. Dans la nuit

du 11 au 12 avril, les deux petits bâtiments de l'Etat « la Sey-


bouse » et « la Tafna », en rade près de la pointe du fort Cigogne

à Bône, ont couru beaucoup de dangers et toutefois ont été sauvés.


Douze bâtiments de commerce, dont cinq français, trois sardes,
trois toscans et un autrichien, au mouillage de Cassarin (1), se
sont échoués entre le caravansérail et l'abattoir. Deux seulement

ont été perdus, l'un d'eux est le trois-mâts autrichien « I veri


amici » ; le lendemain, un brig-goëlette chargé de foin et de chaux

pour Philippeville a pris feu et n'a pu être sauvé. De tous les équi
pages des bâtiments, cinq hommes seulement ont été noyés. Les
rapports officiels ont fait connaître ceux des marins de l'Etat

qui se sont le plus distingués dans cette déplorable circonstance

et qui ont contribué par des efforts inouïs à sauver un grand

nombre de leurs camarades. Ce


Andrieux, maître du port ;
sont

Martin, quartier-maître de la « Seybouse » ; Bosque, Sahreck, Ros-


tan, Salman, Ferdinand et Palmiéri, matelots de la direction du

(1) Situé vis à vis de la partie de la côte comprise entre le Ras el


Hammam et la pointe Cigogne (Tableau des Etablissements... 1838, p. 95).
75 —

port ; Drogur et Lagarde, de la « Tafna ». Il sera fait incessam


ment des propositions à leur égard. Le général commandant la
subdivision de Bône s'exprime ainsi au sujet de M. Fortin, lieu
tenant de vaisseau, commandant du port : « Si les désastres de
cette malheureuse nuit n'ont pas été plus grands, on doit l'attri
buer au sang-froid de cet officier, à son expérience, à son courage
et surtout à ses exemples. »

Au delà de La Calle, sur le territoire de Tunis, les pertes ont


été plus considérables parmi les corailleurs. Sept bâtiments
échoués près de Tabarka ont perdu 48 hommes de leurs équipages

et les débris des bâtiments ainsi que les effets qu'ils contenaient
ont été pillés par les Arabes. Je m'adresse au consul français de

la Régence de Tunis pour obtenir satisfaction.

A Bougie, deux bateaux maures et un toscan ont été jetés


à la côte et brisés ; personne n'a péri. A Mers el-Kébir, quelques
avaries ont eu lieu, mais on n'a pas eu de pertes d'hommes à dé

plorer. Le port de Stora a été le seul qui, pendant cette tempête,


a offert un abri sûr et tranquille. Cette circonstance établit en

core davantage la confiance des marins sur les avantages que l'on
peut en attendre, surtout lorsque les travaux projetés seront exé
cutés.

J'ai fait connaître à V. E. que des reconnaissances avaient été


faites entre Bône et Philippeville par MM. les généraux Galbois
et Guingret. Je ne puis encore vous adresser les plans et rapports

d'ensemble, mais il est d'avance constaté que, dès aujourd'hui, la


communication n'offre pas de difficultés et que les travaux pour

rendre la route praticable aux voitures ne sont pas considérables.

Le général Guingret avait avec lui de l'artillerie de campagne qui

n'a éprouvé que de faibles obstacles. Le pays parcouru est ma

gnifique. Il y a partout de l'eau et du bois en abondance et plu

sieurs positions semblent convenir parfaitement à l'établissement


de camps et de postes de sûreté. Il serait à désirer que ces postes

ainsi que la nouvelle route pussent être établis cette année. Les
chefs et cavaliers des Béni Méhenna (1) , des Radjetta, des Ellal (2) ,

(1) Béni Mehenna : Tribu du Sahel de Stora au nord de El Arrouch


(GastonvUle P. E. Saint-Charles P.E.)
-
Radjeta : Tribu du Sahel de Stora
-

à l'est de Safsaf (Jemmapes M).


(2) Eulma : Tribu partagée en deux groupes, Eulma el Haoût au sud du
lac Fezzara et Eulma Krecha, dans la montagne du même nom (Edough M.).
— 76-

principales tribus du pays, ont accompagné le lieutenant-général


Galbois et Zoualouy, cheikh des Radjetta, l'homme le plus influent
de la contrée, présenté au général par Ben Aïssa, a reçu le burnous
et l'investiture de cheikh des Radjetta. Il a déclaré vouloir servir

la France avec dévouement et fidélité. Le général Galbois se loue


particulièrement de Ben Aïssa, qui l'a accompagné dans ses dif
férentes courses dans le Sahel et a partout établi l'ordre et fait
rentrer les contributions.

Le khalifa de la Medjana continue à lutter avec avantage

Contre les intrigues des agents d'Abd el-Kader étabb's dans la


partie du Djerid limitrophe de la province de Constantine ; il a été
jusqu'à Zamoura (1) ; des députations des Saharis et de la partie,
des Abd el-Nour qui, jusqu'ici, ne s'étaient pas présentés, sont
venus à Constantine offrir leurs services et assurer de leur fidé
lité : « commençant, disent-ils, à connaître les Français et leur
manière d'administrer le pays, ils viennent de tout cœur s'atta
cher à eux ». Les tribus des environs de Djemila, qui s'attendent
à notre prochain retour pour nous y établir définitivement, ont

demandé l'aman et témoigné le désir de vivre en paix avec nous.

Le mouvement sur ce point va commencer incessamment. J'ai

donné tous les ordres nécessaires. Mila, mis complètement en état


de défense et approvisionné pour 3.000 hommes pendant plus
d'un mois, est notre nouvelle base d'opérations. La place de Cons
tantine est du reste approvisionnée elle-même pour plusieurs mois.

Les grains ont beaucoup diminué de prix et l'année promet une

grande abondance de céréales.

Dans la partie de la province formant la subdivision de Bône,


la tranquillité règne également. Les divers commandants de cer

cles commencent à obtenir des résultats par une bonne adminis

tration et une exacte justice. Ils tendent ainsi à substituer l'esprit


d'ordre et de paix à l'esprit de d'anarchie et obtiennent
rapine et

généralement la confiance des indigènes. Dans le cercle de La


Calle, la punition des Ouled Arif, où s'est commis l'assassinat
d'Ali Labrack, n'a pas encore eu lieu. Craignant peut-être le châ
timent qui les attend, ils sont en pourparlers avec le commandant

du cercle, mais, toutefois, des ordres sont donnés pour que, dans
tous les cas, les populations soient bien convaincues que la pro-

(1) Au N.-O. de Sétif. Les Turcs y avaient une garnison (Etablisse


ments.., 1840).

•77

tection de la France n'est point un vain mot à l'égard de ceux qui

servent de bonne foi.


On travaille aux fortifications, à l'approvisionnement et au

casernement de la place de Guelma qui est le principal point de


cette partie de la province. J'ai prescrit les mesures nécessaires

pour y placer un bataillon et deux escadrons.

Le bataillon de tirailleurs de Constantine a toujours son orga

nisation provisoire ; il rend de grands services malgré les incon


vénients résultant de cette position et il serait bien à désirer
qu'il fût constitué et augmenté dans son effectif. Il y a dans la
Medjana des Turcs qui demandent à y être incorporés, ce que je
ne puis accorder pour ne pas trop augmenter la dépense.

Il n'y a rien de nouveau dans la province d'Oran. M. le lieu


tenant-général Guéhéneuc, revenu de Mostaganem le 29 avril,
veille du départ du courrier, n'a pu envoyer le compte-rendu de

sa mission. La correspondance de l'officier français à Mascara


contient comme toujours et par suite indispensable du caractère

éminemment faux de tous les indigènes, à quelque classe qu'ils


appartiennent, des nouvelles contradictoires et qui n'ont, en gé
néral, d'autre objet que de nous tromper et de tromper les popu

lations sur l'ensemble de l'état du pays. Tout y est du reste calme

et tranquille.
Les travaux continuent dans la province d'Alger, l'ordre et

la sécurité des habitants sont de jour en jour moins troublés dans


la plaine de la Métidja, l'enceinte de Bouffarik est terminée. Les
colons s'occupent avec confiance de la des foins et, jusqu'à
récolte

présent, il n'est survenu aucun événement fâcheux.


Des ordres ont été donnés dans les trois provinces pour la
célébration de la fête du Roi. Elle a eu lieu avec la solennité habi
tuelle dans la province d'Alger. Les rapports des autres provinces

ne me sont pas encore parvenus. A Alger, la fête s'est terminée


par un triste accident. Une foule immense qui s'était réunie hors
de la ville pour voir le feu d'artifices, voulant éviter la pluie qui

commençait à tomber, s'est portée vers la porte Bab el-Oued avec

un tel empressement que, malgré toutes les mesures de précaution

prises à l'avance, il n'a pas été possible de la contenir. Le garde-fou


de la rampe du Fort Neuf a été brisé et 25 ou 30 personnes ont
été précipitées dans les fossés de la place, 15 ont été blessées plus
ou moins grièvement et 3 tuées ; un matelot et un soldat ont été
■78-

étouffés entre les deux portes. J'ai vu avec beaucoup de chagrin

qu'un aussi triste événement ait terminé par une scène de deuil
une fête à laquelle toute la population avait pris part avec tant
d'ardeur.

53

Ben Allai à de Salles


(Doc. Feraud, n"
46 -
Texte arabe)

4 mai 1839

Après les salutations.

Je vous informe qu'il y a des hommes des Béni Khalil qui


avaient voulu s'en aller chez les Hadjoutes. Ils avaient demandé
à leurs frères de venir les aider à accomplir leur projet de dépla
cement. Ceux-ci ont répondu à leur demande en se rendant à
l'haouch où ils résident, qui s'appelle l'haouch des Ouled Sidi
Yahya ben Merbouah. Tout à coup, pendant la nuit, des chasseurs

d'Afrique sont arrivés et ont enlevé leurs chevaux et un d'entre


les hommes. Le maréchal n'a pas ordonné de tels désordres. Com
ment ! lui et le sultan sont encore en relations d'amitié, comptant

l'un et l'autre sur les promesses réciproques et sur leur sincérité.

Ils ne désirent que la paix et la bonne entente. Il n'est pas douteux

que le maréchal et vous, en apprenant le fait en question, vous


ne le désapprouviez point et que vous ne punissiez ceux qui en

sont les auteurs. En résumé, il faut, il faut absolument que vous


parliez au maréchal pour qu'il ordonne à ceux des chrétiens qui

ont fait cela, de relâcher l'homme qu'ils ont enlevé, lequel se

nomme El Mouloud ben Ramdan et qu'ils nous rendent les sept

chevaux avec leurs selles ainsi que les quatre juments couvertes

de housses que nous ramènera le porteur de la présente lettre.

Quant à vous, je connais votre amitié. Les serments réci

proques ne veulent et n'exigent que le bien. C'est sur quoi nous

comptons de votre part.

21 rebia el aouel 1255.


79-

54

Le Ministre de la Guerre à Valée


Archives de la Guerre carton 158)

8 mai 1839

Des communications récentes dont j'ai cru devoir entretenir


le Conseil laissent penser que vous auriez aujourd'hui moins de
hâte de vous voir donner le successeur que vous aviez réclamé
avec des instances réitérées, par vos dépêches des 10
février, 9 et
16 mars derniers (1). Le gouvernement du Roi, qui déférait avec

regret à vos vœux si vivement exprimés, verra avec satisfaction

ajourner votre retour et se félicitera de vous voir rester encore


à la tête de l'armée et des affaires de l'Algérie, au moment, sur

tout, où les difficultés nées de l'exécution de la convention du


30 mai approchent d'une solution définitive que des circonstances
diverses vous avaient fait remettre jusqu'à ce moment (2).
D'après votre rapport du 27 avril, la plus parfaite tranquil
lité règne dans les trois provinces. La division de Constantine
prépare le mouvement sur Djemila qui ne put produire, en dé-

(1) Diverses incitaient Valée à demander un successeur, notam


causes
ment les retards à l'organisation de la justice conformément aux
apportés
propositions qu'il avait adressées au gouvernement le maintien à Paris
du directeur des services financiers la lenteur apportée à l'organisation
de la gendarmerie (H.M.A. VIII, p. 226). Votre demande, écrivait à Valée le 2
avril 1839 le ministre de la guerre Despaïis-Cubière, est sous les yeux du Roi;
elle occupe la pensée de S.M. Vous devez compter sur une solution aussi
prompte qu'il sera possible de vous la donner dans les circonstances actuelles.
Je désire ardemment que l'état de votre santé s'améliore et d'attendre sans
difficulté la solution que je vous annonce. J'espère encore que le retour de
la belle saison et les soins dont vous êtes entouré auront pour vous et pour
nous cet heureux résultat. (Girod de l'Ain, Le Maréchal Valée, p. 204).

(2) Le maréchal s'est rendu avec empressement au désir exprimé


par de lui conserver le gouvernement de l'Afrique, il m'a répété
V.E.
il1 ne veut pas
plusieurs fois, qu'appréciant les embarras du gouvernement,

les augmenter en se démettant en ce moment de ses fonctions de la Rue


au ministre de la guerre ; 18 mai 1839 (H.M.A., VIII, p. 228).
Le 23 avril, Valée avait écrit au ministre : « Nous sommes trop éloignés
de France pour juger sainement de ce qui s'y passe. Nous nous en rapportons
avec la plus entière confiance à la haute sagesse du Roi et l'armée d'Afri

que, uniquement préoccupée de ses


devoirs est et sera toujours fidèle et obéis
sante. Je vous remercie, mon cher général, de la communication que vous
avez bien voulu me faire par votre lettre du 2 avril ; j'espère que ce qui vous
concerne dans la nouvelle combinaison ministérielle aura plus de durée que

vous le pensez et je m'en féliciterai pour moi en particulier, comme pour le

service, tant que la volonté du Roi, à laquelle je serai toute ma vie, par
respect et dévouement entièrement soumis, me retiendra au poste où son au
guste confiance a daigné me placer». Girod de l'Ain, Le Maréchal Valée, p. 205.
— 80-

cembre dernier, les effets que vous en attendiez et le khalifa de


la Medjana est établi à Sétif. Vous m'annoncez que l'état sani

taire de l'armée est excellent et que, de toutes parts, on travaille


avec activité aux routes, aux ouvrages de défense, aux défriche

ments. J'apprécie dès à présent ces heureux résultats que viendra

confirmer le rapport plus détaillé que vous annoncez pour le pro

chain courrier.

Ilrésulterait des communications dont j'ai parlé plus haut

que, dans la nécessité d'arriver par la force à l'exécution pleine


et loyale du traité de la Tafna et de la convention explicative du
4 juillet 1838, après de longues et inutiles négociations dont la
rupture vient d'avoir lieu, vous seriez aujourd'hui sérieusement

préoccupé du choix à faire entre deux projets d'opérations mili

taires dont vous indiquez les buts et les moyens d'exécution. Le


premier devrait s'exécuter dans l'est, tout à la fois dans les pro

vinces d'Alger et de Constantine et comprendrait l'occupation de


deux nouveaux points du littoral, Collo et Djigelli. Le second con
sisterait à opérer simultanément dans les provinces d'Alger et
d'Oran et à se porter en même temps sur Médéa, Miliana et Mas
cara pour une occupation définitive.
Dans l'état actuel des choses, le gouvernement du Roi doit
laisser à votre haute expérience le soin d'apprécier ce qu'exigent
les circonstances, de juger dans quel projet se rencontrent les
chances les plus nombreuses de succès, tant pour les opérations

en elles-mêmes que pour les résultats qu'on en doit attendre,


de décider ce qui doit s'exécuter d'ensemble ou peut se séparer

pour une exécution successive, de n'entreprendre, en un mot, que


ce qui doit raisonnablement être tenté et probablement réussir

avec les moyens dont vous pourrez disposer.


Ces moyens ont été pendant toute l'année 1838 un effectif
1"
total de 48.000 hommes, réductible au janvier 1839 à 38.000
hommes.
Si cette réduction n'a pu être effectuée qu'en partie, les cir

constances dans lesquelles vous vous êtes trouvé et qui existent

encore, expliqueront suffisamment, je l'espère, l'impossibilité tem


poraire d'exécuter le vœu législatif. En l'absence de propositions

nouvelles depart, le gouvernemnt du Roi ne saurait prendre


votre

de parti définitif ; il pense aussi que le retard, qui va résulter


de l'absence de vos propositions, s'opposera sans doute à ce que
vous opériez sur Hamza avant le mois de septembre et c'est afin

81 —

d'être fixé plus promptement sur vos résolutions subséquentes,


que je vous adresse M. le colonel de la Rue, qui a déjà eu l'hon
neur de vous approcher et qui vous remettra la présente dépêche.
J'ai pensé que vos communications détaillées avec cet officier su

périeur, en qui je vous prie d'avoir pleine confiance, suppléeront

avantageusement au laconisme obligé, peut-être même aux lacunes


de la correspondance. J'aime à croire que vous verrez dans la mis
sion que je lui confie une nouvelle preuve de mon empressement

à prêter à vos desseins tout le concours qui est en mon pouvoir


et à vous préparer celui du successeur qui, probablement, me sera

bientôt donné.

55

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 I)

Alger, le 11 mai 1839

J'ai eu l'honneur dans ma lettre précédente de vous faire con

naître que, préparant pour le début de la campagne prochaine

l'occupation complète et définitive de la province de Constantine,


j'avais fait faire par M. le lieutenant-général Galbois et par M. le

maréchal-de-camp Guingret la reconnaissance du pays entre Bône


et Philippeville. Je voulais, avant de pénétrer davantage dans
l'intérieur de la province, être fixé sur les meilleures communica
tions à établir en arrière de nos bases d'opérations et chercher

à remplacer avantageusement la communication par Mjez-Ammar


beaucoup plus longue et moins avantageusement disposée que celle

de Bône à l'Arrouch avec embranchement sur Constantine et Phi


lippeville. Cette double opération a eu lieu aussitôt que la saison

l'a rendue possible et je vous adresse ci-joint un plan d'ensemble


du pays parcouru et un mémoire descriptif de la route et des éta
blissements qu'il paraît convenable d'exécuter et que je ferais
commencer immédiatement si j'en avais les moyens et si je pouvais

disposer en ce moment d'un ou deux bataillons pour le camp de


Nédès et les deux postes intermédiaires entre ce camp et celui

de l'Arrouch. Dans cette supposition, Guelma serait, ainsi que j'ai


eu l'honneur de vous l'indiquer, un point fortifié important et

un centre d'action défendant parfaitement l'intérieur de cette

portion de la province et la communication par Nédès en seconde



82 —

ligne remplacerait celle de Mjez-Ammar ou il me servirait au be


soin de tête de pont pour le de la Seybouse. Dréan devrait
passage

être plus tard reporté plus à gauche, à l'effet d'éviter les incon

vénients de sa position insalubre et de remplacer, pour la commu


nication de Bône à Guelma, le chemin toujours impraticable en

hiver de Bône à Dréan par une route tracée dans un pays moins

marécageux et mieux étudié sous le rapport des positions mili

taires. Le but principal de ces diverses dispositions serait d'occu


per le pays, d'en faciliter l'administration et d'y maintenir la tran
quillité avec le moins de troupes possible : ce but doit être atteint

lentement et progressivement et avec une constante détermina


tion.
Une autre opération importante, qui m'a paru devoir, sinon

précéder, du moins accompagner les premiers mouvements sur

la Medjana l'établissement définitif à Djemila,


et c'est l'occupa
tion de Gigelly, pour ne pas laisser sur nos flancs, entre nous et

la mer, une population insoumise et qui pourrait tourmenter,


gêner continuellement nos communications. Ce sera un port, un

point de sûreté acquis en plus sur cette côte inhospitalière où il


n'est pas possible de permettre qu'un événement semblable à celui

du mois de janvier dernier se renouvelle. On ne peut, on ne doit


pas souffrir que des Français naufragés restent impunément
esclaves de barbares indigènes qui se croient encore à cet égard
les mêmes droits que ceux qu'ils avaient sous le gouvernement du
dey. J'ai donné au lieutenant-général Galbois des ordres en consé
quence et j'ai pris des mesures dont j'espère pouvoir par le pro

chain courrier vous annoncer le résultat.

Constamment et uniquement préoccupé des moyens d'amener


à une heureuse fin l'œuvre difficile de l'établissement de la domi
nation française en Afrique et de l'occupation progressivement

proportionnelle aux moyens de colonisation que nous pouvons y


employer, je regarde comme une mesure efficace et même d'une
indispensable nécessité l'occupation de tous les ports et de tous
les points importants du littoral dans toute l'étendue de nos pos

sessions. Mais cette occupation, admise en principe, ne doit être


exécutée que successivement et à mesure que nos établissements
dans l'intérieur, arrivés à la hauteur correspondante avec chaque
point du littoral, y amèneront l'ordre et la tranquillité et donne

ront aux indigènes le désir et les moyens de tirer parti par le com

merce des produits de leurs terres et de leur industrie. La posses-


83 —

sion de Bougie, inutile jusqu'à ce jour, sera, dans ce système et

à une époque peu éloignée, améliorée sous le rapport du commerce

et même de la colonisation. Collo demande déjà une garnison fran


çaise etDellys sera bientôt dans la dépendance d'Alger. Là serait

tranchée la question des limites sur laquelle Abd el-Kader a fait


dernièrement une réponse peu dont il est, je crois,
satisfaisante

assez embarrassé aujourd'hui. Placé comme il le mérite, entre


les dispositions peu bienveillantes de la France, l'épuisement de
ses ressources pécuniaires et les embarras que lui suscitent sans
cesse des prétendants et les chefs turbulents des tribus considé

rables de l'ouest, son influence et sa puissance éprouvent un véri

table échec dont le temps et une prudente fermeté de la part du


gouvernement français ne peuvent qu'augmenter les funestes
effets.

56

De Salles à Valée
(Archives du Gouvernement général, E. 135 1)

Extrait du rapport du chef d'escadron de Salles, commandant l'expédition


de Gigelly, au maréchal gouverneur général des possessions françaises
dans le nord de l'Afrique (1).

Gigelly, le 14 mai 1839

Je me suis rendu à Constantine pour faire connaître à M. le


lieutenant-général Galbois votre projet d'occuper Gigelly et de
menacer en même temps la vallée du Rummel. Après m'avoir

donné ses instructions détaillées, il me chargea de diriger les pré

paratifs qui se faisaient à Philippeville et de m'entendre avec M.


le commandant de la marine à Stora, pour assurer le transport
et le débarquement des troupes.

Le 12 mai, à huit heures du matin, l'expédition quitta la rade


de Philippeville. Les troupes sous mes ordres se composaient du
1"
bataillon de la légion étrangère, de 20 canonniers et de 50 sa
peurs du génie. Le matériel mis à ma disposition consistait en

deux pièces de 12 de campagne et deux obusiers de montagne.

(1) Joint à la dépêche de Valée au ministre de la guerre, du 18 mai

1839.

84 —

La flotille expéditionnaire, après avoir doublé le cap Bouja-


roni, gouverna dans le nord afin de ne pas donner l'éveil aux Ka
baïles ; sa marche fut réglée de manière à arriver vis-à-vis Gigelly
vers le milieu de la nuit. La de Gigelly, quoiqu'elle eût été
rade

occupée par les escadres françaises sous le règne du roi Louis XIV,
n'était pas parfaitement connue.

Vers une heure du matin, M. le commandant de Marqué, M.


le capitaine de Champeaux, commandant le bateau à vapeur le
« Styx » et moi, nous nous embarquâmes dans un canot dans
l'intention de dans le port, d'en reconnaître l'entrée et
pénétrer

de reconnaître lede la côte. Nous ne pûmes parvenir


gisement

dans le port ; l'obscurité de la nuit ne nous avait pas permis de


reconnaître que les courants nous portaient dans l'est et que nous

nous trouvions encore à une grande distance du point que nous

voulions atteindre. Nous revînmes à bord et, aux premières lueurs


du jour, nous forçâmes notre marche et, vers huit heures du ma

tin, l'expédition entra dans le port dont elle venait prendre pos

session au nom du Roi.


Dès que les bateaux eurent mouillé leurs ancres, les troupes
se jetèrent dans les embarcations ; mais nous ne pûmes atteindre

la laquelle le débarquement devait s'effectuer, les em


plage sur

barcations touchèrent. M. le commandant de Marqué et moi, nous


nous décidâmes à longer la ville et à aborder au pied des murailles.

Je sautai à terre avec une compagnie de marins et les grenadiers

de la légion étrangère et, aucune résistance ne nous étant opposée,


nous traversâmes rapidement la ville ; nous nous emparâmes de
la porte de terre et le drapeau national, placé à l'instant même
sur la tour quila domine, fut salué par les troupes de terre et de

mer du cri de « Vive le Roi ».


La ville de Gigelly est bâtie à l'extrémité d'une presqu'île qui
n'est séparées de la mer que par un espace étroit, qu'une vieille

muraille protégée par une tour carrée, défend depuis deux siècles
contre les attaques des Kabaïles ; la presqu'île s'élargit ensuite
et se termine à environ 1.400 mètres par une ligne de collines

d'une élévation moyenne de 100 m. qui se courbe en fer à cheval

et vient se rattacher par un col peu élevé à une hauteur qui do


mine la plaine à l'ouest et s'étend ensuite jusqu'à la ville. Vers le
sud-est les hauteurs s'abaissent progressivement et laissent un
étroit passage entre elles et un cap qui commande la rade et sur
lequel la France avait autrefois fait construire un fort.
85-

L'on ne peut être maître de la ville et du port qu'en occupant

cette ligne de collines ; je dus les faire couronner promptement.


Je prescrivis au commandant Horain de former son bataillon en

avant de la ville et je fis rapidement porter des détachements en

avant. A la droite, les voltigeurs arrivèrent à la crête sans éprou


ver de résistance. Les grenadiers, qui se portèrent sur la hauteur

qui fait face à la ville, rencontrèrent quelques Kabaïles qui firent


feu sur eux ; la hauteur fut promptement couronnée et le feu
cessa de part et d'autre. Les troupes se trouvèrent alors placées

derrière un chemin couvert naturel, en avant duquel s'étend un

glacis en pente douce et dont il fallait fortement défendre les


flancs.
Dans les premiers moments de l'occupation, nous avions de
vant nous un groupe peu nombreux d'Arabes ; je me portai en
avant de ma personne et je les engageai à approcher de moi.

Après de longues hésitations, ils se décidèrent à entrer en confé


rence ; ils me demandèrent de me rendre auprès du marabout de

Gigelly qui était à peu de distance ; je refusai de me mettre ainsi

entre leurs mains, mais je consentis à faire autant de chemin qu'il


en ferait lui-même. Nous eûmes ainsi une conférence assez longue ;

je lui donnai l'assurance que les personnes et les propriétés se


raient respectées et il promit de rentrer prochainement en ville

et d'y amener tous les habitants.


Dans les premiers moment de l'occupation, un grand nombre
d'habitants avait fui dans la plaine ; ils me firent demander la
permission de rentrer dans la ville et, dans la journée, toutes les
maisons furent réoccupées. Je nommai commandant de la place,
avec des pouvoirs étendus, M. le capitaine Renaud, officier très
distingué et qui a rendu dans cette position si difficile de véritables

services.

J'envoyai des hommes dans les tribus voisines et je fis dire


aux cheikhs de venir me parler ; ils se sont présentés depuis deux
jours en assez grand nombre.

Après avoir parcouru toute la position avec les commandants

de l'artillerie et du génie, je réglai de la manière suivante les tra


vaux à exécuter pour en assurer la défense. A la droite, je fis cré
neler une maison qui domine la mer et je prescrivis de la réunir par
un ouvrage en terre à une tour en partie ruinée et qui me parut

propre à servir de réduit. Sur le point le plus avancé de cette hau


teur, se trouve une seconde tour que je fis aussi mettre en état
■86-

de défense. L'ensemble de ces ouvrages a reçu le nom de fort St-


Ferdinand : il domine la plaine de Gigelly et aperçoit au loin la
plage qui s'étend à l'ouest dans la direction de Bougie.

Pour assurer les flancs de la position occupée au sud de la


plaine, je fis établir à droite une redoute carrée en pierres à la
quelle je donnai le de fort Galbois ; à la gauche, je fis tracer
nom

une redoute pentagonale pour dominer les gorges qui s'étendent

vers la rade : elle est encore en cours d'exécution et elle portera

le nom de redoute Ste-Eugénie.


Enfin, pour dominer la rade et fermer l'entrée de la plaine
à l'est, j'ai fait rétablir le fort construit sous le règne du roi

Louis XIV et dont une partie considérable avait résisté à l'action


du temps (1) ; j'ai donné à cet important ouvrage le nom de fort
Duquesne, pour rappeler à la fois le souvenir de l'illustre amiral
qui fit flotter le premier drapeau sur la ville de Gigelly et celui de
la part que la marine a prise à l'expédition qui a mis cette partie

de l'Algérie en notre pouvoir.

Pendant que je parcourais la ligne, la fusillade, qui avait


cessé pendant quelques heures, recommença. Je fis alors amener
sur la hauteur les obusiers de montagne ; en ce moment les Ka
baïles se montraient en groupes assez nombreux sur les hau
teurs voisines ; ils ne tardèrent pas à descendre dans les vallées

et à essayer de gravir les hauteurs sur lesquelles nous étions éta


blis. A trois heures, j'ordonnai de lancer quelques obus dans les
groupes ; les Kabaïles se dispersèrent et regagnèrent lentement
les nombreux douars que nous apercevions autour de nous ; le feu
s'éteignit complètement et tout fut calme sur la ligne.
Les troupes se sont parfaitement conduites pendant cette
journée. J'ai les plus grands éloges à donner au bataillon de la
légion étrangère, aux détachements de l'artillerie et du génie.
M. le commandant de la marine avait mis à ma disposition des
détachements des équipages des bateaux à vapeur commandés
par les lieutenants de frégate Béchameil et Corail ; les officiers
et les hommes sous leurs ordres ont été constamment placés à

côté de fait remarquer par leur courage et


nos soldats et se sont
leur dévouement. La fut tranquille.
nuit

Le 14, à cinq heures du matin, je fis reprendre les positions


occupées la veille ; aucun Arabe ne se présenta. Je reconnus le

(1) Lors de l'expédition du duc de Beaufort en 1664. Celui-ci avait jeté


les fondements d'un fort appelé par les indigènes Fort des
Français.
87-

terrain en avant et je fis commencer les travaux. A 10 heures,


quelques coups de fusil furent tirés sur nos avant-postes ; le com

bat s'engagea bientôt


les Arabes, qui se montraient en masse
et

sur toutes les hauteurs, descendirent dans la vallée de gauche et

vinrent ensuite s'établir vis-à-vis de nos retranchements. De toutes

les montagnes à l'est, on voyait descendre des groupes nombreux ;


à l'ouest, tout était tranquille ; les cheikhs des tribus de cette

partie ne tardèrent pas à se présenter et renouvelèrent les assu

rances de paix qu'ils m'avaient déjà fait donner.


Les dispositions suivantes furent adoptées pour la défense
du à la droite, la compagnie de grenadiers, dans le fort
plateau :

Galbois ; le centre de la ligne fut occupé par les voltigeurs et les


deux compagnies de marins. Cette partie de la ligne était la plus
exposée. Les Kabaïles, profitant d'un pli de terrain situé sur le
plateau vis-à-vis le centre de la position, avaient élevé devant eux
un petit abri en pierres d'où ils faisaient feu. Je le fis détruire,
mais il fut promptement rétabli et je dus le faire encore une fois
démolir. La ligne était appuyée dans cette partie par les obusiers

de montagne, mais je ne fis tirer qu'à de rares intervalles. Der


le rideau dont nous défendions la crête, je plaçai en réserve
rière

deux compagnies d'infanterie ; l'une d'elles fut employée à tracer


et à rendre viable un chemin conduisant au centre de la ligne.
La fusillade se soutint sans résultat de part ni d'autre. Les Ka=-

baïles étaient environ 2.500, dont 8 à 900 seulement prenaient

part au combat. Ils paraissaient moins effrayés que la veille des


obus qu'on leur lançait et ils suivaient avec intelligence le pli du
terrain pour se mettre à l'abri de nos Vers midi, deux
coups.

embarcations armées en guerre, sous les ordres du commandant


du « Styx », s'approchèrent du rivage ; les Kabaïles descendirent
alors en grand nombre sur la plage et engagèrent une fusillade très
vive. Je demandai alors au bateau à vapeur le « Cerbère » de s'em-

bosser en avant du fort Duquesne. A une heure, il prit position

et commença son feu ; de mon côté, je fis tirer les obusiers et

l'infanterie sur tous les groupes qui se trouvaient à notre portée.

Après quelques instants d'hésitation, l'ennemi commença son mou


vement rétrograde ; il évacua rapidement toutes les positions qu'il
occupait depuis le matin ; à trois heures, nous n'apercevions plus

personne devant nous.

Je dois les plus grands éloges au courage et à l'aplomb des


troupes. Tout le monde a fait son devoir et, quelque étendue que
•88-

fût notre ligne, quelque peu avancés que fussent nos travaux, je
n'ai pas eu un moment d'inquiétude.

57

Valée au Ministre de lai Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 1 [copie])
___ ____

Alger, le 18 mai 1839

Ne voulant pas retarder le courrier de France, le temps me


manque pour vous faire un rapport sur l'opération de Gigelly et je
dois me borner à vous envoyer copie de celui que j'ai reçu hier
de M. le chef d'escadron de Salles que j'avais envoyé près de M.
le lieutenant-général Galbois pour recevoir ses ordres et les ins
tructions relatives à cette opération. Les dispositions arrêtées

par le général et dont il m'a informé furent que le détachement


destiné à l'attaque par mer, composé du 1er bataillon de la légion
étrangère et de 4 pièces de canon aux ordres du commandant de
Salles, arriverait, le
13, devant la place et que lui se présenterait

devant Gigelly, le même jour, du côté de terre avec 2 bataillons,


4 pièces de canon, 300 chevaux de chasseurs et spahis et 300 cava

liers indigènes.
L'occupation de Gigelly, point de la côte le plus important
après Stora, me paraissait devoir être coordonnée avec le mouve
ment de la division de Constantine sur Djemila. J'en ai développé
les motifs dans une de mes précédentes lettres à V. E. Ces deux
opérations ont été entreprises simultanément. Un camp intermé
diaire est établi entre Mila et Djemila et le lieutenant-général
Galbois, après avoir pourvu à tout à Gigelly, se rendra directe
ment à Djemila et y formera un établissement définitif qui pro

tégera Sétif et l'intérieur de la Medjana.

L'occupation de Gigelly a eu lieu le 13 comme il avait été


convenu, mais la marche des troupes venant de Mila avait proba
blement été retardée par les mauvais chemins. L'opération a été
faite avec habileté et vigueur. Les équipages de la marine s'y sont
distingués à l'envi des troupes de terre et je me plais à rendre
à tous un témoignage de leur vaillante conduite.
Le rapport de M. de Salles constate l'état de choses au 14 au
soir. Des lettres postérieures me font connaître que, le 15, jour de
départ du bateau le « Cerbère » pour revenir à Alger, les travaux
de défense continuaient avec activité et que l'on préparait ceux
■89-

nécessaires pour former une casbah dans l'intérieur de la ville ;


que les habitants rentraient en grand nombre, que le marché était
approvisionné et que l'administration s'occupait de l'approvision
nement de la viande. Dans la journée, un mouvement en avant de
la ligne avait engagé une petite affaire où les troupes se sont de
nouveau bien
conduites. On resta maître de la position et l'ennemi

se retira.De tous côtés, les cheikhs venaient demander la paix et


le commandant de Salles m'écrit qu'il a l'intime conviction que,
lorsque les ouvrages seront terminés, l'ennemi cessera de le tra
casser. Le général Galbois m'informe que les naufragés du brick
« l'Indépendant », retenus depuis janvier dernier en esclavage
dans une tribu près de Gigelly, sont arrivés à Constantine. Je ver
rai ce qu'il y a à faire à cet égard.
Je prends les mesures nécessaires pour pourvoir au complet

de l'établissement de Gigelly, à la subsistance et à tous les besoins


des troupes qui l'occupent. Le commandant de Salles conservera
jusqu'à nouvel ordre le commandement supérieur.

58

Grégoire XVI à Valée


(Girod de l'Ain, Le maréchal Valée, p. 181 (note)

18 mai 1839

A notre fils chéri, homme illustre, le comte Valée, comman


dant en chef de l'armée, gouverneur général de l'Algérie, salut et
bénédiction apostolique.

Nous t'écrivons cette lettre pour nous réjouir dans le Sei


gneur, de ta piété et te remercier du zèle particulier que tu mets

à donner assistance dans le pays où tu es à l'église catholique. Car,


été très fils en J.-C, Louis-
dès que tu as nommé par notre cher

Phlippe, roi très chrétien des Français, pour gouverner les pro

vinces de l'Algérie, tu as eu à cœur d'y protéger les prêtres que

nous y avons envoyés par notre autorité apostolique et tu as con

tinué depuis à veiller à ce que, forts de ton appui, ils propageassent


la lumière de l'Evangile et exerçassent plus librement et plus fruc
tueusement pour le salut des anciens et des nouveaux fidèles, les
autres parties de leur Avec ton secours, plusieurs
ministère sacré.

mesures pieuses ont été prises et, dans divers lieux, des temples

purifiés de la superstition mahométane ont été convertis à l'usage


■90-

du culte catholique. Ces bons offices rendus par toi à la vraie reli

gion resteront impérissables dans la de la postérité, qui


mémoire

se souviendra surtout que c'est dans le temps de ton gouverne


ment qu'avec l'aide de Dieu et par le zèle pieux et la munificence
du Roi très chrétien, nous avons pu relever le siège épiscopal de
l'Algérie, que tu as pris un soin tout particulier pour faire décorer
l'église cathédrale et préparer la demeure du nouvel évêque^
que tu l'as reçu à son arrivée avec la plus grande distinction
et que tu l'as soutenu de ton patronage pour lui rendre plus facile
le succès de son administration pastorale. Quant à nous, dési
reux dans notre sollicitude de rendre à l'église catholique dans
ces provinces, l'éclat qu'elle eut dans les temps passés, nous

te remercions de ces bienfaits et, autant qu'il est en nous, nous


t'exhortons vivement en J.-C. à protéger notre vénérable frère

l'évêque et le reste du clergé dans le libre exercice de leurs


charges et à ne pas cesser de leur être favorable par tous
les moyens et de tout ton pouvoir. Tu en seras très abon

damment récompensé par le divin auteur de notre foi. En atten

dant, pour que tu aies par devers toi quelque gage de notre bien
veillance paternelle que tu as sibien méritée, nous t'envoyons un
tableau en mosaïque qui représente l'église du Vatican et notre

demeure qui touche à ce Saint lieu. De plus, en témoignage des


sentiments de notre âme, si bien disposée pour toi, nous y ajou

tons, comme gage de toute grâce céleste, notre Bénédiction apos

tolique que nous te donnons très affectueusement, fils chéri et

homme illustre.
Donné à Rome auprès de Saint Pierre, le 18 mai '839, neu

vième année de notre pontificat.

Grégorius, P.P. XVI.

59

Valée à Guingret (1)


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 252)
____ "~-

19 moi ^39

... Ces punitions de l'innocent comme du coupable, ces guerres

de sauvages ne sont pas dans nos mœurs et ne peuvent que cor-

(1)A la suite de l'assassinat du cheikh Ali Labrack par les Ouled Arid,
qui de livrer le coupable, le commandant supérieur avait dirigé
refusaient
une razzia au cours de laquelle 4 douars avaient été saccagés et incendiés.
— 91-

rompre les Français qui en sont témoins. Qu'on batte rigoureu

sement ceux qui sont en armes, qui nous attaquent ou opposent

de la résistance à nos opérations, à nos armes, qu'on ne fasse pas

grâce, qu'on ne fasse pas de prisonniers, que l'on tue, enfin, les
hommes en armes, je le comprends et, si c'est une nécessité, la

circonstance fait pardonner ce que cette manière de faire la guerre

a de cruel.Mais les razzias, le saccagement, l'incendie, il n'y a rien


là que de détestable. Je serai heureux si ma manière de voir inter
prétée comme je le comprends, pouvait servir à faire chercher

d'autres moyens pour assurer ou maintenir la paix parmi les popu


lations avec lesquelles nous sommes en contact. Si, comme le disent
quelques personnes, l'estime des populations indigènes est au prix

du succès semblables opérations, je préfère ne pas l'obte


dans de
nir pour l'armée même et je ferai de constants efforts pour nous
faire respecter et craindre par d'autres moyens. Les principaux

sont de nous montrer partout forts, justes, généreux, en ayant

soin de nous immiscer le moins possible dans leurs intrigues inex


tricables, conséquences inévitables de l'esprit faux, avide et tur
bulent qui les caractérise.

60

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 1)

Alger, le 25 mai 1839

Ma dernière lettre, en date du 18 mai et le rapport qui y


était joint ont fait connaître à V. E. l'occupation de Gigelly et la
marche de l'opération jusqu'au 15. Depuis lors, le chef d'escadron

de Salles, commandant supérieur, s'est occupé à donner plus de


force à sa position. Il fit perfectionner et armer les ouvrages avan

cés et mettre la casbah en bon état de défense. Tout fut tranquille


jusqu'au 17 où des rassemblements de Kabaïles, plus considé

rables quedes jours précédents, annoncèrent une attaque


ceux

prochaine. En effet, vers dix heures, leur mouvement commença

et, à l'audace avec laquelle ils marchèrent, il fut facile de recon


naître que leur intention était de venir s'établir sur le même pla

teau que nos troupes et de les enfermer dans leurs propres ou

vrages. Le commandant de Salles résolut aussitôt de prendre

l'offensive et de donner aux Kabaïles une leçon qui leur ôtât tout

92

espoir de le voir abandonner sa position. Ils montaient la pente

ouest du djebel Aïouf ; des masses nombreuses, groupées dans la


plaine derrière des accidents de terrain, protégeaient les assail

lants par leur feu et se tenaient en mesure de les soutenir ; ils


n'étaient plus qu'à vingt pas, lorsqu'un obusier aux ordres du ca

pitaine Lebœuf (1) tira à mitraille. Le commandant de Salles fit


battre la charge et 200 grenadiers et fusiliers le culbutèrent dès
le premier choc et, descendant la pente du djebel Aïouf, chassèrent
les Kabaïles devant eux à coups de baïonnettes, tandis que l'artil
lerie tirait dessus leur tête sur les masses qui occupaient la plaine
et le revers du mamelon opposé. Les Kabaïles essayèrent de tenir
pour reprendre les corps d'un de leurs chefs et de ses fils que la
mitraille avait tués, mais ils furent obligés de les abandonner et

le terrain resta couvert de cadavres.

Pendant cette attaque, sur la droite, les postes de gauche

avaient aussi à soutenir les des Kabaïles ; ils essayèrent


efforts

d'enlever le poste avancé du fort Duquesne, ils arrivèrent jusque


sur le rocher derrière lequel se trouvaient nos premiers tirailleurs
et parvinrent à les débusquer un moment. Aussitôt, le capitaine
de voltigeurs Saint-Arnaud (2) se précipita sur eux à la tête de sa

compagnie ; quinze voltigeurs furent blessés, mais, arrivée à por


tée de la baïonnette, la compagnie attaqua l'ennemi avec tant
d'énergie, qu'il fut en un instant culbuté dans la plaine après avoir

éprouvé des pertes considérables. Les Kabaïles, voyant le bateau


à vapeur s'approcher de la côte, se retirèrent précipitamment et,

(1) Lebœuf (Edmond) né le 5 décembre 1809, à Paris. Elève à l'Ecole


1"
Polytechnique, octobre 1828 -
lieutenant en second, 6 août 1832 capi
taine, 13 janvier 1837 -
chef d'escadron, 15 septembre 1846 lieutenant-

colonel, 8 avril 1850 colonel, 10 mai 1852


-
général de brigade, 24 novembre -

1854 général de division, 31 décembre 1857


-
maréchal de France, 24 mars -

1870 décédé à Moncel (Orne) 7 juin 1888.


-

Chevalier de la Légion d'Honneur, 11 novembre 1837 Officier, 21 juin


1840 Commandeur, 11 août 1855
-
Grand Officier, 25 juin 1859 Grand
Croix, 12 décembre 1866 Médaille Militaire, 28 décembre 1867.
(2) Saint Arnaud (Leroy de) Jacques, né à Paris, 20 avril 1798 garde -

du corps du roi, 16 décembre 1815 sous-lieutenant, 6 mai 1818 en non -

activité puis démissionnaire remis sous-lieutenant, 22 février 1831


-
lieute ■

nant, 9 décembre 1831 capitaine, 15 août 1837


-
chef de bataillon 25 août
1840 -

lieutenant-colonel, 25 mai 1842 colonel, 2 octobre 1844 maréchal-de-


-
-

camp, 3 novembre 1847 général de division, 10 juillet 1851 maréchal de

France, 2 décembre 1852 décédé en mer 29 septembre 1854.


-

Chevalier de la Légion d'Honneur, 11 novembre 1837 Officier, 17 août -

1841 Commandeur, 25 janvier 1846 Grand Officier, 10 mai 1852 Grand


-

Croix, 23 décembre 1853.


93 —

peu de moments après, il ne restait plus d'ennemis à portée de nos

armes.

Cette affaire fait le plus grand honneur aux troupes ; elles

ont, sur tous les points, abordé l'ennemi avec une grande vigueur.

S'il est rare en Afrique que l'on puisse atteindre l'ennemi et plus

rare encore qu'on le force à abandonner les corps de ceux qui ont

péri, la fortune a accordé cette faveur aux troupes devant Gigelly.


Le commandant de Salles, après avoir rendu témoignage à la
manière distinguée avec laquelle l'artillerie, les troupes du génie
et les détachements de la marine ont servi, après avoir cité parti

culièrement, dans l'artillerie, le capitaine Lebœuf et le lieutenant


Rolland, dans le génie, le lieutenant Durand et dans la marine le
lieutenant de frégate Corail, déplore la privation momentanée

qu'il a éprouvée des services du chef de bataillon Horain (1),


frappé, près de lui, par une balle qui lui a traversé la poitrine. Il

espère, ajoute-t-il, que ce brave officier vivra encore pour servir

le Roi la France, à laquelle il est temps de le rattacher par la


et

nationalité et je vous prie, Monsieur le Ministre, de demander au

Roi de daigner lui accorder des lettres de naturalisation qu'il vient

de mériter au prix de son sang.

Nos pertes dans cette journée ont été de 4 hommes tués et

19 blessés ; les rapports constatent que l'ennemi a eu plus de 60


hommes mis hors de combat ; plusieurs chefs ont été tués et le fils
de Achmet Chérif a été blessé. Le père est un des chefs les plus in
fluents et le fils un des principaux instigateurs de la guerre. Le
commandant évalue à 4 ou 5.000 hommes le nombre de Kabaïles
réunis le 17 devant Gigelly.

Du 17 au 20, tout a été tranquille et les travaux de défense


continuent.

M. le commandant de Salles m'a envoyé quatre pavillons et

drapeaux qui ont été pris dans l'expédition de Gigelly. J'aurai


l'honneur de vous les faire parvenir. Si l'étoffe dont ils sont formés
n'est ni belle ni brillante, ils n'en ont pas moins été glorieusement

(1) Horain (Thadée) né à Varsovie le 30 novembre 1804 Emigré en


France et admis provisoirement comme chef de bataillon dans la Légion
étrangère, le 31 août 1832 confirmé dans ce grade par ordonnance royale
-

1834 passé au service de l'Espagne avec ce grade lieutenant-


du 19 avril -

colonel le 11 janvier 1836 démissionnaire du service de l'Espagne en août


-

1836 chef de bataillon dans la nouvelle Légion étrangère, 16 août 1837


décédé à Djidjelli 17 mai 1839.

94

conquis au prix du sang de quelques braves, ils peuvent à ce titre


être chers à la France.
Je reçois, à la date du 24, un nouveau rapport de Gigelly. Il
n'y avait pas eud'attaque sérieuse, seulement une fusillade assez
vive, le 21, qui n'avait fait éprouver aucune perte. Deux officiers,
le chef de bataillon Houvaux et le capitaine d'état-major du Mes-

nil ont été légèrement blessés.


Les renseignements que reçoit le commandant de Salles, ten
dent à lui faire croire que les tribus éloignées sont rentrées chez

elles ; celles qui habitent aux environs de la ville écrivent pour

demander à vivre en paix. En perfectionnant ses ouvrages de dé


fense, en repoussant avec autant de vigueur que de succès les
attaques de l'ennemi, le commandant fait tous ses efforts pour

pacifier le pays et ce qui se passe autour de lui lui fait supposer

qu'il y parviendra prochainement.


Cette heureuse expédition aura ajouté aux possessions de la
France en Afrique un port, une ville et une position importante.
Elle a été pour son commandant, comme pour les troupes à ses
ordres, une nouvelle occasion de se couvrir de gloire (1) .

61

Le Ministre de la Guerre au Ministre de la Marine (2)


(Archives de la Guerre [copie])

Paris, le 13 juin 1839

Monsieur l'Amiral et cher collègue. Dans une dépêche que

M. le maréchal Valée m'a adressée le 25 mai dernier, pour me ren

dre compte d'un engagement qui a eu lieu devant Gigelly le 17


du même mois et auquel des détachements de la marine ont pris

part, M. le gouverneur général s'exprime ainsi : « Cette affaire


fait le plus grand honneur aux troupes ; elles ont sur tous les
points abordé l'ennemi avec une grande vigueur... Le chef d'esca
dron de Salles, commandant l'expédition, après avoir rendu témoi
gnage à la manière dont les détachements de la marine ont servi,

signale particulièrement le lieutenant de frégate Corail. »

(1) Sur les combats du 11, 14, 18, 25 mai, autour de Djdgelli. Cf Lettres
de Saint Arnaud, T.I. pp., 211. s.q.q.
(2) Note jointe à la dépêche de Valée du 25 mai.

95 —

Il m'est bien agréable, Monsieur


l'Amiral, d'avoir à porter
à votre connaissance ce témoignage de M. le maréchal Valée pour
la honorable que les troupes de la marine ont prise dans
part si

l'action dont il s'agit. Je vous prie de leur en témoigner ma satis


faction...

P.S. —
Je vous envoie ci-joint extrait du rapport de M. le ma
réchal Valée relatif à la part qu'a eue la marine dans la prise de
Gigelly.

62

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 1)

Alger, le 25 mai 1839

Projetant l'occupation de Gigelly, j'avais ordonné au comman


dant de Bougie de pousser en avant de sa position une forte recon

naissance pour faire diversion et retenir autour de lui les Kabaïles


de la montagne. M. le lieutenant-colonel Bedeau me rend compte

de cette opération et de la mission dont il s'est parfaitement

acquitté.

Dans la nuit du 11 au 12 mai, le lieutenant-colonel Bedeau


s'est mis en marche à la tête d'une colonne composée de 600 hom
mes de la légion étrangère, 30 sapeurs du génie et 2 pièces de
montagne. Il arriva avant le jour au sommet du col de Tizi et le

fit occuper ainsi que deux points culminants à droite et à gauche

du col appuyant sa position. Il continua immédiatement sa marche

sur le col et le village de Teza, composé de douze à quinze maisons ;

il ne put y arriver que par un sentier presque impraticable. La


colonne dédoublée par un, les flanqueurs pouvaient à peine se

maintenir à quelques pas, tant la pente était rapide. Le col ne fut


pas défendu, les habitants se retirèrent avec leurs troupeaux. Le
lieutenant-colonel Bedeau laissa un poste sur une position impor
tante près de ce village et continua à marcher vers Mellalah (1)
où il parvint bientôt. Ce village est composé de cinquante à soixante
maisons bien bâties et couvertes en briques. Il y existe une mos

quée ; il est très facile à défendre, mais les habitants le quittèrent

(1) Mellalah (Soumman M.) faisait partie de la confédération des


Djehhara sous le commandement de la famille Ourabah.

96 —

et emmenèrent leurs troupeaux. Le village fut occupé. Quoique


abandonnées, les propriétés furent respectées et quelques habi
tants rentrèrent successivement.

Pendant la lutte, on vit arriver dans la plaine les cavaliers et


fantassins d'Amezian, provocateur actif de la guerre. Le lieute
nant-colonel Bedeau parvint à faire approcher près de lui quelques-

uns de ces cavaliers et, entouré d'environ 400 indigènes, il leur fit
savoir qu'il occupait Mellalah, que tout y était conservé et res

pecté malgré la fuite des habitants, tandis qu'Amezian ne savait

que brûler et piller ceux qui ne consentaient pas à coopérer à ses

violences. Il les engagea à rentrer chez eux et prépara son retour.

Six ou sept familles de Mellalah et de Teza voulurent absolument


le suivre, pour ne plus, disaient-elles, être exposées aux vexations
d'Amezian ; parmi elles étaient deux cheikhs des environs de Teza.

La fusillade s'engagea aussitôt que le mouvement de retour

fut commencé. 4 à 500 Kabaïles parurent y prendre part. La


marche s'exécuta dans le plus grand ordre ; une section de gre

nadiers qui se trouvait à l'arrière-garde fit preuve d'un calme

et d'un courage dignes d'éloges. Le lieutenant Lecomte, qui com


mandait ce détachement, s'y est particulièrement distingué. La
colonne rentra à deux heures.

Le cheikh Bou Messaoud a eu une jambe cassée, les pertes

des Kabaïles sont de 7 hommes tués et 25 blessés.

Le 13, 4 ou 500 hommes paraissant sur les pentes voisines du


col de Tizi y restèrent en observation.

Voulant accomplir le projet de reconnaissance par la plaine

et retenir les Kabaïles sur ce point, le lieutenant-colonel Bedeau


fit chercher un gué et prépara le passage qu'il se proposait d'exé
cuter le 14 ; il fit en même temps reconnaître la plaine du côté

des Mezaya. Ces divers mouvements parurent inquiéter beaucoup


les Kabaïles et surtout Amezian qui s'occupait à mettre ses ri

chesses en sûreté et appelait à la guerre toutes les tribus dont,


au reste, la plupart n'obéissaient qu'avec beaucoup de répugnance.

Le 15 et le 16, la pluie n'a pas discontinué, les Kabaïles res


taient à leurs postes et l'on continua à les observer. Le 17, on vou
lut entreprendre la reconnaissance de la rive droite, mais le pas
sage du était devenu impossible et, pendant la nuit, les
gué nou

velles de Gigelly en annoncèrent l'occupation.


— 97-

Le but se trouvant atteint, la garnison de Bougie reprit son


service ordinaire.

Le lieutenant-colonel cite avec distinction le capitaine de vol


tigeurs Rochat qui s'était déjà fait remarquer le 12 et avait été
blessé d'un coup de feu, le 14, au moment où il préparait le pas
sage de la rivière. IlM. Rochat comme un très bon officier
cite

qui a fait la campagne de Russie, a monté à l'assaut de Constan


tine et a été blessé trois fois devant l'ennemi.
Le lieutenant-colonel Bedeau donne aux troupes formant la
colonne d'expédition des éloges qu'il mérite lui-même et auxquels
je me plais à joindre mon suffrage. Il me signale particulièrement

le chef de bataillon Houvaux, le lieutenant Lecomte et les sieurs


Spaeth, sergent de grenadiers, Ahler, caporal de grenadiers, Vinc-
kler, grenadier, tous trois de la légion étrangère, que je recom
mande à votre bienveillance.

63

Valée au Ministre de la Guerre (1)


(Archives Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 25 mai 1839

J'ai reçu avec votre lettre du 16 du mois dernier, l'avertisse


ment donné par M. le consul général du Roi à Tanger pour infor
mer de l'existence d'une sympathie constante de la cour de Fez
et des Marocains à l'égard d'Abd el-Kader, sympathie constatée
par les nombreux envois d'argent, d'armes, de munitions de
guerre, etc., expédiés du Maroc pour l'émir. Tous les renseigne
ments qui me parviennent d'Oran sont dans le même sens et, sur

l'avis que j'en ai donné précédemment, le ministre des Affaires


étrangères, président du Conseil, m'a fait connaître qu'il faisait
faire des représentations en conséquence à la cour du Maroc.
Cet état de choses, de même que l'inobservation du traité de la
Tafna et les dispositions secrètement hostiles de l'émir à notre

égard, n'ont pas changé depuis l'époque du traité et on ne devait


pas s'attendre à une conduite différente de la part d'un homme
ambitieux, fanatique, fourbe, en qui on a imprudemment fait

(1) Le général Schneider, auquel le portefeuille de la guerre avait été


attribué dans le ministère du 12 mai présidé par le maréchal Soult.

98 —

naître l'idée d'être le régénérateur et le chef suprême de la na

tion arabe. Tel est aujourd'hui l'unique objet de ses méditations,

la base de tous ses projets et la règle de sa conduite ; il y est en

couragé par quelques mauvais Français qui l'entourent ou qui

correspondent avec lui. S'étant d'abord reconnu le lieutenant et

tributaire de l'empereur du Maroc, il a, depuis, pensé pouvoir

prendre le titre de «Prince des Croyants» et il n'est rien qu'il ne

fasse faire
pour se pardonner cette prétention et pour conserver

néanmoins l'amitié de Mouley Abderrahman à qui il fait régu


lièrement hommage de tous les présents et de tous les objets pré>-
cieux qui lui sont donnés. Il est constamment aux expédients pour

se procurer de l'argent et le pays qui est sous sa dépendance ne

peut suffire à ses exactions toujours croissantes et aux mesures

fiscales qu'il impose tyranniquement au commerce, telle que celle


de presser les indigènes de venir vendre leurs denrées sur nos
marchés mais avec défense expresse, sous peine de mort ou de

pillage, d'en rapporter autre chose que de l'argent. Ces mesures,


auxquelles quelques tribus ont déjà essayé de résister par la force
des armes, déconsidèrent et font détester son gouvernement.
Les armes et la poudre qu'il reçoit sont de fabrique anglaise ;
la plus grande partie lui vient effectivement par Maroc. Il en
reçoit aussi directement par une contrebande qu'il est impossible
d'empêcher entièrement, vu qu'il y a plusieurs ports, tels que Cher-
chell, Ténès et d'autres à l'ouest d'Oran que nous n'occupons pas
encore. L'excédent de l'armement de ses troupes inscrites qui sont

peu nombreuses et, en général, composées d'enfants qui peuvent

à peine porter un fusil, est dirigé sur Taza, espèce de ville qu'il
crée au sud de Miliana et où il réunit son trésor, ses objets d'ap
provisionnement .et ses munitions.

On m'assure qu'il entretient une correspondance suivie en

Angleterre. Je n'en ai ni n'en puis avoir les preuves matérielles,


mais je pense cependant que le gouvernement du Roi pourrait

faire connaître au gouvernement anglais qu'il a lieu d'avoir des


soupçons à cet égard.
Malgré le caractère équivoque des dispositions de l'émir, mal
gré l'appui secret qu'il peut recevoir, le gouvernement du Roi

reste toujours le maître de ses actes envers Abd el-Kader, de ses


opérations en Afrique et la paix ou la guerre dépendront long
temps encore, je l'espère, de sa propre volonté et des convenances

de sa politique.
99 —

64

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 1)

Alger, le 25 mai 1839 (1)

L'occupation de Gigelly se consolide malgré les efforts des


Kabyles de la montagne. Le commandant de Salles déploie autant
de bravoure que de capacité. Il est parfaitement secondé par le
zèle, le dévouement et le courage des officiers et des troupes sous
ses ordres.

Il n'y a pas eu d'attaque sérieuse depuis le 17 et, du 13 au 24,


date du dernier rapport, les pertes de la garnison ont été de 8
hommes tués et 42 blessés.

M. le général Galbois Djemila et a occupé la


s'est porté sur
position sans tirer
coup de
un fusil. Il annonce, en date du 20, que
tout est tranquille autour de lui et que les ouvrages de défense
seront bientôt terminés.

65

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives Gouvernement général, E. 135 1)

Alger, le 25 mai 1839

Une lettre de M. le lieutenant-général Galbois, datée de Dje


mila, le 15 mai, fait connaître au chef d'escadron de Salles, com

mandant à Gigelly, que, parti de Mila pour l'opération de Gigelly


et ayant été retardé dans sa marche par des chemins imprati
cables, il lui avait été impossible d'arriver à temps pour l'attaque
combinée et que sa présence ayant été réclamée par le khalifa
de la Medjana, qui lui annonçait l'entrée d'une colonne de troupes
commandées par Abd el-Salem et le frère de Ben Mes au nom

d'Abd el-Kader, il s'était dirigé sur Djemila. Le simple avis de


l'arrivée du général a suffi pour donner confiance aux habitants
de la Medjana qui ont attaqué les agents de l'émir, les ont battus
complètement, leur ont fait des prisonniers et coupé 40 têtes, entre

(1) Dépêche télégraphique —


de Toulon, le 28 mai à 8 h. 30 du matin.
— 100-

autres celle du frère de Ben Illès, que le fils du khalifa de la Med


jana a apportée au général, ainsi qu'un chapelet d'oreilles, la mu
sique et les drapeaux d'Abd el-Kader.

Le général Galbois se loue beaucoup de la conduite du chef

de Riga (1) dans cette affaire, à laquelle il attache d'autant plus

d'importance que les chefs et les habitants de la Medjana, en gé

néral, se sont compromis pour nous contre Abd el-Kader. Il est

arrivé à Djemila sans tirer un coup de fusil, accompagné d'une

nombreuse cavalerie légère indigène composée de Telaghma (2),

des Abd el-Nour (3), des Béni Achour.


Je lui recommande de nouveau de bien s'établir à Djemila,
d'assurer ses communications en arrière et d'explorer le pays
entre ces communications et la mer et de protéger Sétif où est

établi le khalifa de la Medjana. Je lui fais connaître que mon in


tention est, qu'à moins de circonstances imprévues, il n'étende

pas davantage sa position et que, jusqu'au mois de septembre et

pendant la saisondes chaleurs, il s'occupe de la fortifier et de


maintenir la province dans l'état de paix et de tranquillité dont elle

jouit.

Les deux autres provinces resteront de même dans le « statu

quo » sous le rapport des positions militaires et toujours, à moins

de circonstances imprévues, on s'occupera, pendant la saison des


chaleurs, d'entretenir bon état les communications et les ou
en

vrages de défense, de ménager la santé des troupes, d'assurer

et de répartir convenablement les approvisionnements, de perfec


tionner l'administration du pays et de maintenir la paix et la
tranquillité, unique moyen de contribuer à l'établissement de la
colonisation.

J'ai eu l'honneur de dire précédemment à V. E. qu'il ne fallait


pas pour cela une grande augmentation de troupes, que l'effectif
1"
au janvier suffisait, à mon avis, mais que cet effectif était
nécessaire. Je crois donc devoir insister auprès du gouvernement

(1) Righa au sud de Sétif


-
divisés en Righa Dahra et Rhiga Guebala.
-

Ils faisaient partie du cheikhat héréditaire de Ksar et Tir, soumis à la fa


mille des Ouled Ouadfel, représentée par Ahmed Chérif (Dahra) et Sghir
ben el Arroussi (Guebala).
(2) Occupaient la région de l'oued Seguin (Chateaudun du Rummel M.).
(3) A 15 lieues au sud-ouest de Constantine (Chateaudun du Rummel
M. Eulma M.).
101

du Roi pour qu'il veuille bien reporter l'armée à l'effectif du


î"
janvier, en lui rendant l'équivalent des deux régiments, 11*
et 12", rentrés en France, au moins de l'un d'eux, le plus tôt pos
sible, pour être employé dans la province de Constantine. Je le prie
également de donner suite aux autres dispositions projetées et
consenties précédemment par le ministre, telles que la formation
du 4e chasseurs d'Afrique, l'organisation du bataillon de tirailleurs
de Constantine, avec possibilité de le porter à 1.000 hommes et la
mise au complet de la gendarmerie française.

Si, d'ici au mois de septembre, la conduite d'Abd el-Kader de


vient plus hostile, si, malgré les assurances qu'il me donne jour
nellement de ses bonnes intentions et de son désir de conserver
la paix, assurances qu'il me répète aujourd'hui en me donnant
avis de la visite qu'il va faire à des saints marabouts dans le ter

ritoire des Zouaoua (est) où il se rend avec quelques cavaliers seu

lement comme compagnons et comme société, les infractions au


traité deviennent de sa part ou de la part de ses agents, trop ma

nifestes pour pouvoir être tolérées, si la guerre est le seul moyen


de le faire rentrer dans le devoir, la guerre alors devra être faite
à fond, l'occupation plus étendue à l'effet de le refouler dans le
désert et, alors aussi, il faudra une augmentation d'armée plus
considérable. Mon devoir sera de faire connaître tout ce qui se

passera, tout ce que je pourrai présumer avec quelque certitude

et le gouvernement du Roi décidera.

P.S. —
Une nouvelle lettre du général Galbois, datée de Dje
mila, le 20 mai, fait connaître que tout est tranquille autour de
lui et que les ouvrages défendant la position seront prochainement

terminés.

66

Bougainville au Ministre de la Marine


(Archives du Gouvernement général, E. 135 I)

Alger, le 25 mai 1839

Lorsque j'arrivai à Alger, au mois de juillet dernier, pour


prendre le commandement de la marine, je
trouvai la correspon

dance latérale parfaitement servie par trois bateaux à vapeur spé

cialement affectés à ce service et qui ne devaient être relevés,



102 —

comme ceux qui les avaient précédés, qu'après un séjour de six

sur
mois au moins sur la côte. Plus tard, M. le préfet maritime,

la proposition du commandant supérieur des bâtiments à vapeur


et avec mon assentiment, pensa qu'il était convenable de modifier
viendrait en
ce système et d'ordonner que chaque paquebot qui

courrier de France à Alger, ferait un voyage dans l'est et dans

l'ouest avant de regagner Toulon.


On se promettait quelques avantages de ce changement,

d'abord d'être juste envers tout le monde, en faisant faire à cha

cun le même service, ensuite de pouvoir remédier, s'il y avait lieu,


aux avaries des bâtiments au fur et à mesure de leur rentrée au

port et de surveiller de plus près leur tenue. L'expérience m'a dé


montré que les inconvénients résultant de ce nouveau mode de
vaient le faire abandonner.

En effet, le service de la côte est un service tout exceptionnel


qui ne se fait que par les paquebots et qui se compose d'une mul

titude de détails dont l'usage seul donne la connaissance ; il faut


encore, dans certains cas, savoir prendre sur soi. Aussi la plupart

des capitaines semblent-ils ne point comprendre au premier abord

quelques-unes de leurs obligations ou bien, dans leurs rapports


avec les autorités militaires établies sur divers points de la côte,
ils hésitent entre une correspondance nécessaire et les instructions
qu'ils ont reçues du port principal. De là ces tiraillements toujours
nuisibles au bien général.

Je demeure donc convaincu qu'il faut revenir au plus tôt à


l'ancien ordre de choses et j'ai l'honneur d'en faire la proposition

à V. E. Je la prierai de remarquer en outre, si Elle juge à propos

d'adopter cet avis, que, dans un moment où nous étendons nos pos

le littoral de la,' de la
sessions sur Régence, où le concours marine

estd'une si grande utilité pour ces sortes d'expéditions, il serait


bon que les bateaux à vapeur, appelés parfois à combattre, fussent
mieux armés ou, tout au moins, mieux approvsionnés pour la
guerre. A la prise de Gigelly, le Cerbère », embossé devant la
«

plage et dont la présence sur ce point a tant fait de mal aux Arabes,

était presque à bout de ses munitions, après avoir tiré 66 coups

de canon seulement.

Une chose indispensable surtout, Monsieur le Ministre, depuis


la prise de possession de Stora et de Gigelly, est de porter à
quatre le nombre des paquebots employés à la correspondance
•103

latérale ; trois ne sauraient désormais suffire à toutes les exi


gences du service, car la côte de l'est seule en demande deux main
tenant. Les envois de troupes, de matériel, de vivres et de muni
tions se succèdent sans interruption et nos bateaux étant toujours
forcément chargés au delà de ce qu'ils devraient vraisemblable
ment porter.

Il ne me reste plus qu'à prier V. E. de vouloir bien rendre au

port d'Alger le stationnaire qui y avait toujours été attaché depuis


l'occupation de la Régence et dont la suppression, qu'on annonçait
n'être que momentanée et qui date de plus d'un an, ne saurait

durer davantage sans de grands inconvénients. M. l'amiral de Ro-

samel, qui les a reconnus, avait ordonné au préfet maritime de


désigner un navire pour ce service; l'expédition du Mexique et les
armements qu'elle a nécessités à Toulon, ont fait remettre à plus
tard l'exécution de ce projet. Mais voilà la paix conclue et rien ne

s'oppose maintenant, ce me semble, à ce qu'on y donne suite (1).

67

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

Paris, le 29 mai 1839

J'ai reçu, avec la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de


m'adresser, le 18 mai, une copie du rapport de M. le chef d'esca
dron de Salles et un huilé représentant Jijelli et les collines qui

l'entourent.
Cette expédition ordonnée avec toutes les dispositions que

votre haute expérience vous avait suggérées pour en assurer le


succès, fait honneur aux troupes de terre et de mer qui l'ont exé

cutée et à leurs chefs. Le Roi me charge, Monsieur le Maréchal,


de vous témoigner sa satisfaction pour l'heureux résultat qu'elles

ont obtenu.

J'attends vos prochaines dépêches pour savoir quels obstacles

ont arrêté le mouvement combiné de la colonne du général Galbois,


partant de Constantine pour arriver à Jijelli en même temps que

(1) Pour obtenir réparation des torts causés à nos nationaux le gou
vernement français avait envoyé dans les eaux mexicaines une division na
vale qui bombarda et occupa la forteresse de Saint-Jean d'Ulloa le 28 novem
bre 1838. Un traité signé le 9 mars 1839, mit fin aux hostilités.

104-^

les troupes embarquées à Philippeville sous les ordres du chef

d'escadron de Salles.
Ces dépêches me feront aussi connaître vos vues pour l'éta
blissement et la sûreté de la garnison de Jijelli. Il paraît que,
d'après les formes du terrain, il faut occuper les collines qui do
minent la ville d'assez près pour qu'on ne puisse se défiler autre

ment de leur commandement. Il en résultera une notable aug

mentation des troupes destinées à ce poste et des travaux qui

devront y être exécutés pour leur sécurité, pour leur logement et

tous leurs autres besoins.


Quant aux communications avec Jijelli, elles devront se faire
par mer, soit de Constantine par Philippeville, si cette garnison
est placée sous les ordres du général Galbois, soit directement
d'Alger, si elle doit faire partie de cette dernière division.

P.S. (1). —
C'est avec le plus grand plaisir que je vous annonce

que votre gendre, M. de Salles, a été promu le 22, par le Roi,


au grade de lieutenant-colonel. C'est une justice et une récom

pense à laquelle je suis heureux de m'être associé dès mon entrée

aux affaires.

68

Le Ministre de la Marine (2) à Valée


(Archives du Gouvernement général, E. 135)

Paris, le 23 mai 1839

L'usage établi pour la durée d'un commandement est de


relever celui qui en est pourvu depuis deux ans, et c'est par ce

motif que M. Poutier avait été remplacé dans celui du « Tartare ».

Mais, d'après ce que vous me marquez de l'avantage qui résultera

pour le service de maintenir encore pendant quelque temps cet

officier dans le commandement du « Tartare », j'ai décidé qu'il

continuera à être employé sous vos ordres jusqu'au moment où

vous jugerez que sa présence ne vous sera plus indispensable.

L'officier, qui avait été désigné pour le « Tartare », atten

dra, pour en prendre possession, que vous ayez renvoyé ce bâti


ment à Toulon et j'en donne avis à M. le préfet maritime.

(1) De la main du ministre.


(2) Duperrê.

105

69

Mohammed ben Tayeb à Valée


(Doc. Feraud, p. 25 texte arabe)

mai 1839

Après les saJuts et le souhait de voir augmenter votre pou

voir, ce que je vous demande c'est que vous établissiez la sûreté


et la liberté des gens qui vont commercer à vos marchés et la pro
tection de leurs marchandises.

Vous prétendez que l'oppression et l'injustice ne viennent


jamais de vous, que vous ne dites que la vérité. Vous condamnez
d'après votre loi à la mort ou à la prison. C'est l'oppresseur qui
mérite ce châtiment avant tout. Nous ne pouvons pas être d'ac
cord si vous êtes injuste. Les gens de notre pays vont commer
cer chez vous, nous sommes les serviteurs de notre émir El Hadj
Abd el-Kader, que Dieu le rende victorieux ! et vous vous dépen
dez de votre grand chef qui est en France et, quoique vous ayez
votre loi, vous ne pouvez pas vous soustraire à l'obéissance et aux

ordres de votre grand chef. Voici ce qui est arrivé dans la nuit

dans le port qui est à un peu plus de deux milles de mon pays. Ce
port est à proximité de Bédouins qui ne sont soumis à personne.

Même les Turcs autrefois ne les ont jamais attaqués. Il y avait

un petit bateau avec quatre matelots qui disent avoir été dépouil
lés de tout «t même de leur argent. D'après leurs réclamations,
j'ai instruit le sultan de ce qui était arrivé pour que les coupables
fussent punis en jugeant cette affaire tout de suite. Il a ordonné

qu'ils fussent la loi, même jusqu'à la peine


arrêtés et punis selon

de mort, si notre loi le prescrit. Les Bédouins ont pris la fuite, ils
se sont réfugiés chez d'autres Bédouins de la montagne. Alors le

sultan a fait prendre ce qu'on a pu trouver sur les lieux abandon

nés par les coupables : une mule, deux fusils et des bestiaux et il
les a fait remettre aux plaignants. Lorsque Dieu fera tomber les

coupables au pouvoir du sultan, il fera en sorte que les plaignants

soient dédommagés de tout ce qu'ils ont perdu. Ceux-ci font des


démarches pour que vous fassiez arrêter les gens d'Outoudja (?)
qui vont commercer à Alger, dans le but de se faire rembourser.

Si cela arrive selon la demande injuste de ces plaignants, il en

résultera du désordre. D'ailleurs personne ne paierait pour le


compte des autres, car ce serait injuste et chacun réclamerait ce

106 —

qu'on lui aurait pris. Cela causerait une révolte et personne n'irait

plus commercer avec vous. Il faut donc que vous en informiez les
chefs et les généraux et tous ceux qui exercent l'autorité chez

vous comme le Maréchal et autres et, si vous n'êtes pas d'accord


avec ces gens-là pour cette injustice, écrivez aux gens d'Outoudja
qu'il y aura sûreté complète pour tout individu qui ira commercer

chez vous et pour leurs marchandises. Que le Maréchal pose son

cachet et m'envoie ses lettres. Au reste le sultan se charge de


tout. C'est lui qui punira les coupables. Nous ferons tout ce que

vous nous demanderez.


Safar 1255.

70

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 1)

1"
Alger, le juin 1839

Depuis le 25, époque de mon dernier rapport, jusqu'au 28 in


clus, aucun événement grave n'a eu lieu sur le territoire de Gi
gelly. Le 26 seulement, les Kabyles de plusieurs tribus des envi

rons de Mila, après avoir vainement excité les tribus du pays à


venir nous combattre, se sont montrés dès la pointe du jour en

masses assez nombreuses sur les crêtes des montagnes et dans la


plaine qui, de l'est, sépare la plage des montagnes. A deux
du côté

reprises, de faibles détachements de 150 et de 200 hommes sem


blèrent vouloir commencer une attaque à laquelle l'infanterie ne
répondit pas. Quelques coups de canon suffirent pour les arrêter

et ils remontèrent vers les crêtes. A midi, un mouvement rétro

grade commença sur toute la ligne ennemie et, vers trois heures,
on vit disparaître les derniers groupes derrière la chaîne de col

lines la plus éloignée de cette position. Depuis lors, tout a été tran
quille. Les chefs des tribus voisines (1) ont demandé au comman
dant à reprendre des relations de commerce régulier et, le 28, le
marché était très bien approvisionné. Les cheikhs des tribus de
l'ouest et du sud se sont présentés chez le commandant et le cheikh

Muley Cherek, l'un des hommes les plus influents des tribus de

(1) A l'est les Béni Hassen, à l'ouest les Béni 'Caïd, dans le Djebel Aïouf,
les Béni Hamet.

107 —

l'est, a écrit pour demander à être reçu. L'occupation de Gigelly


est un fait accompli et les Kabyles semblent avoir fait le sacrifice
du territoire que nous occupons.

Les travaux pour le perfectionnement des ouvrages de dé


fense et pour l'établissement des troupes continuent et, de mon

côté, je fais compléter l'approvisionnement pour deux mois ; le


tout sera prochainement terminé.
Un détachement de gendarmerie et un détachement de doua
niers sont partis hier, d'après mes ordres, pour Gigelly. Une com
mission sanitaire provisoire est nommée et le service est assuré
sous ce rapport important. Il ne manque qu'un capitaine de port

et la présence d'un officier revêtu de cet emploi est d'autant plus

nécessaire que, déjà, près de 50 bateaux corailleurs sont dans la


rade, qu'il y arrive plusieurs bâtiments de commerce et qu'il est

urgent de s'opposer par une bonne police à la contrebande d'armes


et de poudre qui se fait habituellement sur ce point. Je vous prie,

Monsieur le Ministre, de vouloir bien concerter une mesure à cet

égard avec M. le ministre de la marine.

Une lettre du lieutenant-général Galbois, datée de Sétif, le 25,


et que j'ai reçue par le commandant de' Salles, le 29 au matin, fait
connaître, qu'après avoir mis en état de défense la position de
Djemila, établi ses communications et assuré ses approvisionne

ments, le général s'est porté sur Sétif pour y organiser l'établis


sement du khalifa de la Medjana et rassurer les habitants contre

toute espèce d'attaque des agents d'Abd el-Kader. Il annonce que

les dispositions des indigènes sont excellentes et que tous les


chefs du pays sont venus à sa rencontre à la tête d'une nombreuse

cavalerie. Le général ne restera à Sétif que le temps nécessaire

pour y établir fortement le khalifa el-Mokrani. Ses instructions lui


recommandent de ne pas aller plus loin, à moins de circonstances

tout à fait imprévues.


Le maréchal-de-camp Guingret, commandant la subdivision
de Bône, a été établi à Guelma pendant l'absence de Constantine
du lieutenant-général Galbois ; il maintient par de fréquentes recon
naissances l'ordre et la paix dans le pays.

Aucun mouvement n'a eu lieu dans les provinces d'Alger et


d'Oran ; la présence de l'émir dans l'est de la province d'Alger,
du côté de Sebaou, n'a, jusqu'à présent, rien occasionné d'extra
ordinaire.

108 —

71

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 I)

1"
Alger, le juin 1839

Le capitaine Brun, du brick français « l'Indépendant »

échoué pendant du 31 décembre dernier sur la côte près


la nuit

de Gigelly, est arrivé à Alger par le dernier bateau à vapeur ve


nant de Philippeville avec quatre de ses matelots. Deux sont res
tés à l'hôpital de Constantine, deux sont morts de maladie chez

les Kabaïles Ceux arrivés à Alger partent aujour'hui pour Tou


lon, d'où ils se rendront dans leur pays ; je leur ai fait donner
quelque secours pour remplacer les vêtements qu'ils tenaient de
la charité publique.

Ces naufragés ont été rendus par les Kabaïles en échange


d'une rançon dont M. le lieutenant-général Galbois ne m'a pas

encore fait le montant, mais qui, je crois, n'a


connaître pas dé
passé 4.000 francs. M. le lieutenant-général a des ordres pour ne

pas laisser impuni cet acte de barbarie auquel, du reste, étaient


autorisés les Kabaïles du littoral par l'ancien gouvernement d'Al

ger. Il exécutera ces ordres aussitôt que les circonstances lui pa

raîtront favorables et j'aurai l'honneur de vous rendre compte

des résultats.

72

Ben Allai à Valée


(Doc. Féraud, n°
96 -
texte arabe)

4 juin, 1839

Je sais que vous vous appuyez toujours sur les promesses

faites, sur la sincérité et l'amitié, que vous n'aimez ni le désordre


ni l'oppression. Non seulement vous ne l'ordonnez pas, mais vous

châtiez ceux qui s'y livrent.

Vous dites toujours dans les lettres que nous avons reçues

de vous que vous n'empêchez personne de venir vers le sultan. Der


nièrement, il est arrivé que des chrétiens de Béni Khelil ont fait
une chose très grave et très mauvaise. Ils ont attaqué nos servi

teurs, les Hadjoutes, qui avaient passé la nuit en sûreté chez les

109

Oulad Sidi Yahyia ben Medbouah pour les conduire chez nous sans

danger. Lorsqu'ils les ont attaqués, ils leur ont enlevé 7 che
vaux, dont 3 sellés et 4 juments. Ils ont aussi pris un homme nom
mé Miloud ben Ramdan. Je pense que vous n'apprendrez pas cet

acte d'oppression sans punir les coupables. Je ne puis pas non plus

penser que cela ait eu lieu par votre ordre, parce que vous êtes
juste et de bonne foi et parce que l'action des chrétiens de Béni
Khelil pourrait causer des désordres entre vous et le Sultan. Vous
et nous n'aimons pas les désordres ; au contraire, nous voulons
la paix et la tranquillité et maintenir l'observation du traité. Si
vous êtes tel que nous vous jugeons, à la réception de la présente

lettre, vous donnerez des ordres à celui qui commande à Béni


Khelil pour qu'il rende les 7 chevaux ainsi que Miloud. Cet homme
nous ramènera les chevaux avec le porteur de la présente, c'est
ce que nous attendons de vous. C'est Dieu qui dirige, il n'y a pas
d'autre Seigneur que lui, ni force ni puissance qui ne vienne de lui.
21 rabia el aouel 1255.

P.S. —
Faites-nous rendre aussi le cheval de Ben Aouda, le
Hadjoute, qui a été volé. Il est chez ben Rabah. Il ne pourra pas

le nier puisqu'il a été vu et reconnu publiquement. Moi, je vous


ferai rendre les objets volés dont je pourrai avoir connaissance.

Note du traducteur : Les individus réclamés étaient des rô

deurs de nuit surpris par une patrouille et qui prirent la fuite, en

abandonnant leurs chevaux, se voyant pris.

73

Soult (1) à Valée


(Archives du Gouvernement général, 1 E. 144)

Paris, le 5 juin 1839

Depuis la formation du ministère que la confiance du Roi


m'a appelé à présider, la nécessité de prendre connaissance des
affaires générales de l'Etat ne m'a pas permis de me mettre en

communication directe avec vous comme j'en avais le désir et le


devoir, mais je profite du premier moment qui m'est donné pour

(1) Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, dans le


cabinet du 12 mai 1839.
110-

vous témoigner combien il m'est agréable d'entrer en relations

avec vous, au sujet du gouvernement de l'Algérie que vous dirigez


avec autant d'éclat que de succès. Je suis assuré de trouver en

vous empressement et déférence, même cette confiance et cette

amitié qu'en d'autres temps nous aimions à échanger entre nous.

J'ai donc l'honneur de vous prier, Monsieur le Maréchal, de


m'adresser directement celles de vos dépêches qui seront rela

tives à la politique et aux décisions qui précèdent et préparent

l'exécution des opérations militaires. Cette recommandaton s'ap


plique non seulement aux rapports avec les chefs indigènes, mais

surtout aux relations avec les Etats voisins et à tous les faits qui,
à raison de l'analogie des intérêts dans tous les pays musulmans,
vous paraîtraient de nature à affecter la politique générale de la
France. J'examinerai avec un égal empressement vos communi

cations les plus importantes sur les intérêts généraux et l'avenir


de nos possessions d'Afrique et vous pouvez compter sur les soins

que je mettrai à seconder vos vues autant qu'elles seront con

formes à celles du gouvernement du Roi. Il est bien entendu qu'un

duplicata de chacune de vos dépêches qui me seront adressées

directement, sera envoyé par le même courrier au ministre de la


guerre (1).
Dans les circonstances graves, je pourrai, comme président
du conseil, et après m'être concerté avec le ministre de la guerre,
vous faire connaître directement les intentions du cabinet.

C'est ce que je fais aujourd'hui pour la première fois, en vous

communiquant sur la situation présente des considérations qui

auront, je l'espère, votre assentiment et que vous serez disposé


à prendre pour règle.

Et d'abord je vous entretiendrai d'Abd el-Kader.

Peut-être la réflexion aura-t-elle décidé l'émir à revenir sur

son refus d'exécuter le traité interprétatif du 4 juillet 1838 et les


autres clauses de celui de la Tafna. Les espérances que, sur les

rapports mensongers de ses correspondants, il avait pu fonder sur

l'état intérieur de la France, seront maintenant évanouies. Quoi


qu'il en soit, vous lui ferez connaître que le gouvernement du Roi

entend exiger l'exécution pleine et entière des conventions exis-

(1) Le général Schneider.



111 -

tantes, celle du 4 juillet comprise. Vous lui déclarerez en même

temps que, si directement ou indirectement, il viole ou permet à


ses agents de violer, spécialement sur la des limites, les
question
engagements contractés par lui ou en son nom, dès ce moment le
traité de la Tafna et tout ce qui a pu le suivre sont anéantis. Abd

el-Kader devient, à notre égard, ce qu'il était avant que son com

mandement eût été régularisé et, désormais, la France seule dic


terait les conditions des arrangements nouveaux, s'il y avait lieu
d'en conclure.

Nos limites à l'est d'Alger demeurent toujours marquées par

la routedite «sultane» ou «royale» qui, partant de cette dernière


ville, se dirige vers Hamza, laissant cette position à l'administra
tion française et, de là, sur le défilé des Bibans ; en telle sorte que
le territoire au sud de cette ligne puisse être administré par Abd
el-Kader, mais seulement jusqu'aux limites anciennement recon

nues de la province de Constantine et sans pouvoir les dépasser.


Vous exigerez également le versement des termes de la contri
bution de guerre au fur et à mesure de leur échéance. Si le cours
des événements amenait sans rupture la possibilité de modifica

tions aux stipulations dont l'exécution nous occupe, la première


que le gouvernement du Roi vous recommande, c'est une meil

leure délimitation du territoire dans la province d'Oran. La limite


devrait alors être reculée vers l'est jusqu'à l'embouchure du Schelif,
et de là, remontant jusqu'au confluent de la Minna, laissant, de
la côte à l'intérieur, un territoire où l'administration française pût
se mouvoir librement. Votre prudence fera de cette indication

l'usage que comporteront les circonstances.

Dans la province de Constantine, l'occupation comprendra


tous les points où l'armée s'est déjà établie. Guelma exerce une

utile influence sur le maintien de la tranquillité dans la partie

du pays située entre Bône, le Ras-el-Akba et les frontières de Tu


nis. Mila a été heureusement choisi comme base des opérations

que pourrait exiger la soumission des khalifats de l'ouest et du


littoral et sa position facilitera les communications dans ces deux
directions.

Gigelly demeurera également occupé ; toutefois et jusqu'à


ce que des relations amicales aient pu être établies avec les popu

lations voisines, les communications habituelles de ce port avec

les autres points se feront par mer avec Stora directement, par

112 —

un service régulier que vous organiserez à cet effet, soit au moyen

des bâtiments de correspondance ou de transport qui se rendent


d'Alger à Bône et réciproquement et qui recevront ordre de tou
cher à Djigelly le plus souvent possible. Aucun poste intermé
diaire ne devant être fixé entre Gigelly et Mila, vous examine-

nerez si les communications ne pourraient pas être adressées sur

cette ligne par des camps volants, à intervalles irréguliers.

Des établissements permanents ne paraissent pas actuelle

ment nécessaires moins encore à Sétif, les opéra


à Djemila et

tions projetées sur les extrémités de la Mejana étant


Hamza et

ajournées. Cependant, puisque des retranchements s'élèvent à

Djemila et que la présence des troupes françaises sur ce point


a déjà produit des résultats favorables, le gouvernement du Roi

s'en remet à votre prudence sur les motifs qu'il y aurait de s'y
maintenir.

La route de Constantine à la mer paraissant devoir désormais


aboutir à peu près exclusivement à Stora et les dernières recon

naissances effectuées par vos ordres démontrant la facilité d'y


rattacher la route de Bône au point où est établi le camp de l'Ar

rouch, l'ancienne route par la vallée de la Seybouse n'aura plus


qu'une utilité fort secondaire ; dès lors vous aurez à examiner

s'il convient de conserver les postes qui étaient établis sur cette

ligne à laquelle celle qui suit le bord méridional du lac Fezzara


serait définitivement préférée.

Vous continuerez de donner vos soins aux fortifications de


Philippeville, Stora
Gigelly et, dans les rapports que vous
et

adresserez à ce sujet, vous comprendrez les dispositions que vous

avez prescrites ou fait exécuter pour la défense de


Bouffarick,
Blida, Koléa et l'est de la Mitidja.

Je de faire connaître vos vues actuelles sur


vous prie aussi

la des spahis, des zouaves et de tous les services


réorganisation

irréguliers en général. Vous voudrez bien considérer que l'exten


sion donnée à cette dernière espèce de
services, qui ne sont point
compris dans l'effectif voté pour l'armée d'Afrique, peut seule

augmenter les forces que les crédits ordinaires nous permettent

d'entretenir.

Je désire encore que vous vous occupiez de réunir les éléments


d'un aperçu général sur les travaux de toute nature, militaires
-
113 -

et civils, qui s'exécutent ou sont projetés en Algérie et leur in


fluence sur les progrès de nos Etablissements.

Vous donnerez à vos rapports de toute nature tous les déve


loppements dont ils seront susceptibles, en y joignant souvent co
pie de ceux des généraux et fonctionnaires placés sous vos ordres.

Je vous prie d'y donner place à tout ce qui peut exciter l'attention
ou la susceptibilité politiques. La nature de notre gouvernement

expose l'administration à des interpellations fréquentes auxquelles,


soit par la presse, soit à la tribune, elle doit et veut être toujours
prête à répondre, avec des documents émanés de vous, d'une ma
nière aussi précise que vous pourriez le faire vous-même.

Enfin, Monsieur le Maréchal, dans tous les cas où vos réso


lutions ne devraient pas être prises d'urgence, sous l'empire de

circonstances tout à fait imprévues, vous voudrez bien demander


des instructions assez à temps pour que le Conseil puisse s'assurer

si les dispositions que vous auriez projetées n'engagent pas sa

propre responsabilité au delà des limites dans lesquelles il croirait

devoir se renfermer.

74

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

5 juin 1839

J'ai lu avec un vif intérêt les dépêches que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser, le 25 mai dernier, et qui font suite à celle

du 18. J'y ai vu qu'une attaque sérieuse avait été faite par les
Kabaïles, le 17, contre Gigelly, mais qu'elle a été vigoureusement

repoussée par le lieutenant-colonel de Salles et que les tribus éloi


gnées sont retournées dans leurs habitations.

C'est encore une affaire glorieuse ajoutée à toutes celles de


l'armée sous vos ordres.

J'ai vu également avec satisfaction la belle conduite du com

mandant de Bougie et des troupes sous ses ordres dans la recon

naissance que vous avez fait diriger sur le col de Tizi, dans le but
de tenir en échec les populations kabaïles pendant l'expédition de
Gigelly.

114 —

Les détails dans lesquels vous entrez sur les, dispositions faites
par MM. de Salles et Bedeau témoignent de leur capacité, du zèle
que MM. les officiers sous leurs ordres ont mis à les seconder et

de l'élan qu'ont montré les troupes de terre et de mer dans les


divers engagements qui ont eu lieu contre des forces si supérieures

en nombre.

Je recevrai comme de nouveaux trophées les quatre pavillons

et drapeaux que vous m'annoncez ; ils seront présentés au Roi et

déposés ensuite aux Invalides.

J'ai mis sous les yeux de S.M. vos dépêches du 25 ; je vais

lui soumettre le travail des récompenses que vous proposez d'ac


corder par suite des affaires de Gigelly et du col de Tizi ; je m'em

presserai de vous les décisions de S.M. En attendant,


adresser

S.M. me charge, Monsieur le Maréchal, de vous prier de témoigner


sa satisfaction aux troupes de Gigelly et de Bougie pour les glo

rieux combats dans lesquels elles viennent de donner de nouvelles

preuves de leur valeur.

J'ai appris avec peine que le commandant Horain a reçu une

blessure grave et je désire que l'espoir donné par M. de Salles, que


ce brave officier supérieur vivra pour servir le Roi et la France,

se réalise bientôt. Je m'occupe de ce qui concerne sa naturalisation,


je serai charmé de contribuer ainsi à lui faire donner une nou

velle patrie. :« .

75

Valée à Abd el-Kader

(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 247)

Alger, le 6 juin 1839

Des intrigants se servent de votre nom pour mettre le trouble


dans la de Constantine, ils s'y sont présentés en armes.
province

Avec l'aide de Dieu, ils ont été battus par les chefs que j'ai nom
més et leurs têtes, leurs drapeaux, leur musique ont été portés

au général français.
Il faut, pour que la paix continue à exister, que vous défen
diez à tous ceux qui se disent vos lieutenants, à Abd el-Salem, à
Ben Azouz, entre autres, de venir, en votre nom, attaquer, piller,
115

ravager les populations tranquilles qui ne sont pas sous votre dé


pendance et s'efforcer par de perfides conseils, par des menaces

même, de les soulever contre nous en les appelant à la guerre

sainte, en annonçant en outre que, bientôt, vous ferez la guerre

aux Français, que vous ne feignez d'être bien avec eux que pour

vous donner le temps de vous procurer des armes, des munitions.


Ils répètent partout que vous avez nommé deux caïds dans la Med

jana, un pour les Ammers, un pour les Zamoras ; ils annoncent

que vous allez venir les installer et les soutenir avec une armée.

Des propos semblables sont répétés dans tous les pays où vous

vous présentez et dont vous approchez, en ce moment les Issers,


les Amarouas, les Béni Aïcha... Verbalement et par écrit on pro
voque à la désertion les indigènes au service de la France, on pro

voque à l'émigration les populations musulmanes, sous prétexte

de religion, on appelle enfin tous les fidèles à se préparer à la


guerre sainte ; des lettres sont envoyées dans ce sens avec votre

cachet, elles sont accompagnées de menaces contre ceux qui ne

viendront pas à vous...

Je ne puis, malgré la violation plus ou moins flagrante de la


convention du 30 mai, je ne puis y ajouter foi et penser qu'elles

sont votre ouvrage, je ne puis cesser de croire à votre parole, à


l'assurance, que vous me répétez encore dans votre dernière lettre,
de votre désir de maintenir la paix, de conserver l'amitié qui existe

entre vous et moi...

76

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)
"

Paris, le 7 juin 1839

Par une dépêche du 24 mai dernier, M. l'intendant militaire

du corps d'occupation d'Afrique me fait connaître que les rap


ports qu'il a reçus de Constantine ne confirment pas les espérances

favorables qui lui avaient été présentées sur les résultats de la


récolte des foins dans cette partie de nos possessions. Ce fonction
naire fait observer à cet égard que les opérations militaires, qui

ont eu lieu ou qui doivent s'effectuer dans la division de Cons


tantine, ne permettent de mettre à la disposition de l'administra
tion, pour opérer la récolte des foins, que très peu de travailleurs
militaires, d'où il résulte qu'il faut suppléer à ces derniers par

116 -

des ouvriers civils européens et indigènes que l'on ne peut trouver

qu'en très petit nombre. Ainsi, le sous-intendant Haussmann, qui

comptait sur une récolte de 30.000 quintaux métriques, n'en porte


plus le chiffre qu'à 10 ou 12.000 ; l'intendant militaire ajoute

qu'il craintdes résultats semblables à Philippeville et à El Arrouch


et, d'après cette insuffisance très probable de la récolte sur les
points ci-dessus indiqués, il expose que Bône sera encore appelé
à y faire des envois en 1840.

Si, d'après les prévisions de M. l'intendant militaire de l'ar


mée d'Afrique, il faut compléter l'approvisionnement en foin de

la place de Constantine par des envois expédiés de Bône, il en ré


sultera une très grande élévation dans le prix de la ration de four
rages, attendu que le coût du quintal de foin par ce transport ne

revient pas à de 30 francs, ce qui


moins porte à 1 fr. 35 la seule

valeur de 4 kilogs 1/2 de cette denrée.


M. l'intendant militaire vous aura sans doute fait de son côté

un exposé des motifs de l'insuffisance probable de la récolte des


foins dans la province de Constantine. Je suppose que, d'après ce
rapport, vous avez prescrit des mesures pour rendre la récolte

la plus productive possible et diminuer d'autant les dépenses consi

dérables et la fatigue des troupes d'escorte que nécessiteront les


transports de Bône à Constantine. Le commandant militaire et

l'intendant doivent suppléer au foin par de la paille dans une pro

vince qui produit beaucoup de blé.

77

Valée à Abd el-Kader (1)


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 248)

11 juin, 1839

...Vous ne direz point cette fois que je suis trompé par les
intrigants, les faits sont réels ; ce ne sont pas des chrétiens qui

sont coupables.

Vous voyez que votre autorité ne suffit pas pour maintenir

la paix que vous paraissez désirer... je dois prendre des mesures

pour la sûreté des personnes et des propriétés dans toute l'étendue


du territoire soumis à mon commandement...

(1) A la suite d'un vol de 350 bœufs appartenant à Ben Durand.


-
117 -

77 bis
Le Ministre de la Guerre à Valée
(Archives de la Guerre, carton 258)

Paris, le 11 juin 1839

Les dernières dépêches que vous m'avez fait l'honneur de


m'adresser sous la date du 25 mai, m'ont fait connaître que l'effec
tif de l'armée sous vos ordres devant être reporté à ce qu'il était
1er
le janvier dernier, vous demandez en conséquence que l'équi
11e 12e
valent des et régiments rentrés en France vous soit en
voyé ou, au moins, celui de l'un de ces régiments ; enfin, vous de
mandez le remplacement des hommes libérables des 47e
et
63e

giments d'infanterie.
Vous avez vu, Monsieur le Maréchal, par la correspondance
de mes prédécesseurs, que la loi de finances de 1839 les mettait
dans l'obligation de vous engager à réduire l'armée d'Afrique à
l'effectif de 38.000 hommes voté par cette loi. La même obligation

subsistant encore d'autant plus de force que, depuis le


et avec
1"
janvier dernier, l'effectif de l'armée d'Afrique excède d'envi
ron 5.000 hommes celui du budget, je ne puis ajouter à cette situa

tion en vous envoyant de nouvelles troupes. Toutefois, le gouver

nement du Roi, prenant en considération les nécessités de service


qui résultent de vos dernières opérations, est disposé à faire rem
47e 63e
placer par d'autres corps les et régiments.

Je donne des ordres pour faire transporter le plus prompte


22e
ment possible à Alger le régiment de ligne qui est à Marseille
ÎS3
et le léger stationné à Perpignan. J'écris à M. le ministre de
la marine pour le prier de faire embarquer ces régiments ; ils
vous arriveront successivement par bataillon. Les premiers bâti
ments qui aborderont à Alger devront ramener, d'abord les mili
taires libérables des 63e et 47e régiments de ligne et ensuite les
63e
autres bâtiments ramèneront le régiment, puis le 47e. Leur
remplacement vous procurera une augmentation des troupes ac

tuellement sous vos ordres. Après la des Chambres, le


session

gouvernement du Roi verra, selon l'état des choses et des événe


ments, ce qu'il sera possible de faire.
15e
P.S. —
Le léger étant stationné à Perpignan, je prie M.
le ministre de la marine de vouloir bien, pour accélérer son pas

sage en Afrique, le faire embarquer à Port-Vendres plutôt qu'à

Toulon.
118 -

78

Le Duc d'Orléans à Valée


(Récits de campagnes, p. 410)

Villiers, le 12 juin, 1839

J'ai suivi avec bien de l'intérêt, mon cher Maréchal, le détail


des opérations que vous avez ordonnées afin de consolider notre

établissement dans la province de Constantine. Les résultats in


contestables que vous y obtenez chaque jour me font désirer de
plus en plus vivement que le gouvernement se hâte de vous faire
parvenir les secours demandés par vous pour compléter les me

sures que vous paraît indiquer l'état de l'Algérie.


J'espère que le ministre de la guerre renoncera à son projet

de vous expédier l'insuffisant et trompeur renfort d'un bataillon


de chasseurs faible et non organisé, pour embarquer les deux régi

ments que vous lui avez demandés. L'envoi d'un bataillon de chas

seurs (1) n'est suggéré que par le désir de paraître augmenter l'ef
fectif de l'armée d'Afrique sans l'accroître réellement, dût-on
acheter cette apparence par la destruction d'une arme utile dans
l'armée. Mais, quoique le président du conseil vous ait indiqué,
dans sa première lettre, les difficultés qui s'opposeraient à un

accroissement notable de vos troupes, cependant je me flatte,


qu'après la discussion du budget, votre demande, soutenue par les
efforts des amis de l'Algérie et la voix de l'opinion publique,
obtiendra les renforts que réclament l'intérêt de la colonie et l'exé
cution des vues élevées que vous appliquez à son développement.
Le budget sera discuté dans trois semaines et j'espère que, peu

après, les résolutions seront prises.

Pour moi, ce serait dans les premiers jours d'août que je


quitterais Paris pour voyager dans le Midi, m'embarquer à Port-
1"
Vendres et arriver à Alger vers le septembre. Je me flatte que

ce sera vers ce moment qu'aura lieu l'occupation des autres points

du littoral, tels que Collo et Dellys où vous comptez établir une


garnison. Toutes les opérations de ce genre, nécessairement ajour
nées d'ailleurs par la saison des chaleurs, pourront alors s'encadrer

dans un voyage dont elles n'auront pas été le but unique, mais

auquel elles donneront un à propos et surtout une utilité de plus.

(1) Les chasseurs de Vincennes, devenus plus tard les chasseurs à pied.
-
119 -

Les dernières lettres reçues d'Orient sont plus rassurantes


et paraissent indiquer que, cette fois encore, l'orage qui s'y forme,
(1) lentement mais sûrement s'éloignera sans éclater. Cependant
le gouvernement persévère dans les mesures qu'il a cru devoir
prendre et continue ses armements maritimes.

J'espère que vous recevez toujours de bonnes nouvelles de


Djidjelli et de l'établissement que M. de Salles y crée et je m'em
presse de vous renouveler, mon cher Maréchal, l'assurance de tous

les sentiments d'attachement avec lesquels je suis votre affec


tionné. F.O.

79

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 1)

Alger, le 15 juin 1839

Les rapports du 12 juin de M. le commandant de Gigelly me

font connaître que les Kabaïles n'ont pas continué à faire des
attaques sérieuses contre Gigelly depuis le 4. Dans la nuit du 8
au 9 seulement, ils se sont présentés devant le fort Duquesne, sans
pénétrer dans la plaine et sans produire par leur feu aucune perte ;

ils ont été repoussés par l'artillerie. Les travaux de défense con

tinuent ; un nouveau fort contenant un blokhaus a été établi entre


le fort Duquesne et le fort Sainte Eugénie ; il ferme la trouée de
la plaine et contribue à la sécurité et à la force de la position. J'ai
demandé un plan d'ensemble que j'enverrai à V. E. aussitôt qu'il

me sera parvenu.

Je n'ai pas de nouvelles des autres parties de la province. Je


ne crois pas qu'il y ait eu aucun événement remarquable.

Dans la province d'Alger, on perfectionne les travaux des


camps de l'Haratch et de l'Arba, qui ont pour objet de compléter
la défense du chemin de ceinture le long du pied de l'Atlas entre
la Chiffa et le Khamis. Aucun mouvement militaire n'a été occa

sionné par la présence d'Abd el-Kader dans les environs du Sé-

baou où, comme j'ai eu l'honneur d'en rendre compte, il m'a annon
cé qu'il se rendait pour visiter des marabouts qui habitent ces

(1) Le conflit entre le sultan et Méhemet-Ali.


120

montagnes. La tranquillité du pays n'en a été aucunement

troublée.
mouvement de
Dans la province d'Oran, il n'y a eu aucun

troupes ; quelques vols et assassinats commis ont été réprimés

et deux des auteurs indigènes ont été condamnés à mort. L'exé


cution du jugement est autorisée.

Mgr l'évêque fait en ce moment sa tournée épiscopale dans la

province.

80

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives Gouvernement général, E. 135 1)

Alger, le 22 juin 1839

Dans la lettre en date du 12 juin que vous m'avez fait l'hon


neur de m'écrire, vous me faites observer que dans mes commu

nications durant tout le cours du mois de mai, vous n'avez trouvé


aucune mention du complot qui paraît avoir existé dans la pro
vince de Constantine et qui vous semble de nature à exciter au
plus haut point la sollicitude du gouvernement du Roi. Vous me

demandez en conséquence un rapport spécial et circonstancié sur

ce complot.

J'ai appris comme vous, Monsieur le Ministre, et indirecte


ment, l'existence de ce prétendu complot et j'ai, à plusieurs re

prises, fait à M. le lieutenant-général commandant la province la


demande que vous m'adressez. Je n'ai obtenu encore d'autres ren

seignements que ce qu'il me disait, en date du 7 mai. « Je savais

qu'Achmet entretenait des correspondances avec plusieurs habi


tants de la ville et des environs, je suivais cette affaire depuis
quelque temps avec attention et j'ai été bien servi par les gens

que j'ai employés dans la police secrète. Instruit du jour où les


courriers d'Achmet devaient partir de Constantine, je les ai fait
arrêter à quelque distance de la ville et on a saisi toutes les lettres
qu'ils emportaient. Le maréchal-des-logis s'est bien conduit dans
cette occasion : les coupables sont arrêtés ainsi que les corres

pondant d'Achmet. Le capitaine rapporteur près le 1" conseil de


guerre de la division instruit cette affaire qui a fait grand bruit
dans le pays ». Dans une lettre du 19 juin, il ajoute :< « Cette cor-
-
121 -

respondance d'Achmet avec des gens de Constantine, dont j'ai eu


l'honneur de vous rendre compte, n'est pas aussi importante que
quelques personnes ont voulu le faire croire. D'abord, il n'y avait
pas de complot et encore moins de
de Saint Barthélémy,projets
ce qui ne serait guère exécutable à Constantine. On
instruit cette
affaire au conseil de guerre et je vous en ferai connaître
les ré
sultats, mais, en tous les cas, je vous demande l'autorisation de
destituer et de remplacer les fonctionnaires publics indigènes qui
s'y trouvent compromis. »

J'ai su depuis par M. le colonel de La Rue, entre autres, qui


vient de Constantine, que cette affaire avait en effet beaucoup
moins d'importance qu'on ne lui en avait attribué et qu'en cela,
comme en toute autre chose, on devait faire la part de l'exagéra
tion et souvent de la malveillance (1).
Je transmettrai, dès que je l'aurai reçu, le rapport définitif
de M. le lieutenant-général commandant la province.

Ordre du jour de la division de Constantine (2)


(Archives Gouvernement général, E. 135 1)

Le 2 de ce mois, l'escorte du convoi d'Alger, composée de

1 maréchal des logis, 1 brigadier, 5 chasseurs, 6 spahis, a été atta


quée près du camp de Diz par une centaine de cavaliers arabes
embusqués dans les défilés qui bordent la route.

Sans se laisser intimider par l'immense supériorité du nom

bre, nos intrépides soldats ont opposé à leurs ennemis une résis

tance héroïque. 3 chasseurs et 1 spahi ont perdu la vie en combat

tant vaillamment, ce sont les nommés :

Pequilis, Eloi, Fabre, chasseurs ; Serir Bac Tach, spahi.

A la sortie du défilé, le maréchal des logis Palangié, voyant


sa petite troupe serrée de près et voulant donner un peu d'avance

(1) Parmi les individus poursuivis étaient Ben Atar, kaïd de Mila et
Ben Zerguine, kaïd du Sahel. Condamnés à mort, le 2 juillet, pour corres
pondance avec l'ennemi, ainsi que trois indigènes de Constantine, ils furent
graciés par le Roi. Annales algériennes, liv. XXVII.

(2) Copie jointe à la lettre de Valée au ministre de la Guerre du 22


juin 1839.
-
122 —

à la poste, s'est arrêté avec son brigadier, le nommé Bastien et


tous deux, le sabre à la main, ont maintenu) pendant quelques ins
tants une vingtaine de cavaliers ennemis en les attaquant vigou
reusement. Le maréchal des logis, blessé légèrement au bras, a

tué un Arabe d'un coup de pointe et amené son cheval au camp.

Pendant cette lutte, le soldat du train, le brave Paul, quoique

blessé de plusieurs coups de yatagan et sans défense, n'en a pas


moins continué à conduire le mulet porteur de dépêches, les spahis
d'escorte ont combattu avec courage pour protéger la marche.

Le lieutenant-général s'empresse de faire connaître à la divi


sion sous ses ordres les noms des; militaires qui se sont particuliè

rement distingués dans cette triste mais glorieuse affaire. Ce sont

les nommés :

3e
Palangié, maréchal des logis au régiment de chasseurs ;

Bastien, brigadier;

Paul, soldat du train, conducteur de la poste ;

Arbi ben Seri, spahi ;

Mohamed ben Assen, spahi.

Il rendra compte de leur belle conduite à M. le gouverneur

général en appelant sur eux toute sa bienveillance ; il espère que

tant de bravoure et de dévouement ne restera pas sans récompense.

Sétif, le 7 juin 1839.


Le lieutenant-général commandant la province :

Signé : baron de Galbois.

P.S. —
Le brigadier Bastien, qui venait d'être nommé maré

chal des logis, est mort d'apoplexie foudroyante.

Le rassemblement d'indigènes qui ont attaqué le courrier

était composé de gens (dont j'ai les noms) de diverses tribus


éloignées de la route, venus pour enlever le fils de Ben Aïssa afin
de le garder en otage, à cause du kaïd ben Zerghin qui est compro

mis dans l'affaire de la correspondance avec Achmet. Depuis cette

attaque du courrier par cas fortuit, la route a été parfaitement

libre et tranquille.
16 juin.

123 —

81

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 1 [copie])

Alger, le 22 juin 1839

J'ai annoncé, par ma lettre du 25 mai, que je ferais connaître


ce qui se passait et ce que je pourrais présumer avec certitude

relativement à la conduite d'Abd el-Kader. Je fais en sorte, comme


je l'ai toujours fait, de me tenir exactement informé et, jusqu'ici,
je trouve dans la conduite de l'émir la continuité de cet esprit
de duplicité qui le caractérise éminemment et qui a toujours été
reconnu par ceux qui ont eu des rapports avec lui. Toute sa cor

respondance contient des protestations réitérées de son désir pour

le maintien de la paix et, dernièrement encore, dans une lettre au

sujet de vols commis par des Arabes et contre l'impunité desquels


je réclamais, il me dit qu'il était dans les montagnes de Zouaoua,
premier but de son voyage, que son retour serait prochain, qu'il
emploierait toute sa force et son autorité contre les coupables,
qu'il punirait chacun selon la loi, qu'il y mettrait tout son zèle

dans la crainte que les désordres n'augmentassent et que son

intention constante était l'accomplissement et la conservation du


traité et de la paix entre la France
les Arabes, attendu qu'il en
et

résulte le repos, la tranquillité, le commerce et la culture. Je suis

loin de croire à cette loyauté de caractère, je pense même que le


voyage qu'il a entrepris dans l'est n'a d'autre but que de s'y faire
des partisans, de se rattacher d'amener à lui,
les populations et

par sa présence vénérée, en qualité de marabout, l'esprit fanatique

de ses coreligionnaires. Cette conduite a toujours été la même


du moment où il a signé le traité de la Tafna. On devait s'y atten

dre et on doit, je ne dirai pas s'en venger —


ce sentiment serait

déplacé de la part du gouvernement français envers cet indigène



mais s'en faire une arme et la lui opposer pour rompre le traité
lorsque l'intérêt du pays et les convenances de la politique le ren

dront opportun. Ce ne doit pas être, parce qu'il désire ou qu'il

craint la guerre, que nous devons avancer ou retarder le moment

de la lui déclarer si nous le jugeons nécessaire, mais c'est unique


ment notre convenance relativement à la saison et aux prépara

tifs que nous avons à faire qui doit la déterminer. Je ne vois pas

l'avantage de menacer longtemps avant d'être prêt à frapper; il


124

vaudrait mieux frapper et menacer en même temps. C'est ce que

je désirerais que l'on fît relativement à Abd el-Kader. J'admets


que l'on puisse trouver qu'il a assez fait pour que l'on ne soit

plus lié avec lui par aucun engagement, mais il faut attendre le
moment opportun pour le lui signifier et en tirer aussitôt satis

faction. Ce moment ne peut être celui actuel, à cause de la saison


des chaleurs ; attendons donc, préparons-nous promptement s'il

le faut, mais en silence et, surtout, ne laissons pas répéter haut


et partout que la dignité de la France réclame la guerre, que la
guerre est indispensable, imminente et que la demande de satis
faction est depuis trop longtemps ajournée. L'émir ne le saura que
trop tôt et, peut-être, prenant conseil de nos propres indiscrétions,
nous fera-t-il attaquer par les peuplades ameutées au nom de la
guerre sainte avant que nous soyons en mesure.

Ces réflexions me sont suggérées par sa conduite récente.

Je savais, qu'étant à Sébaou, il avait été appelé par Amezian, un


des chefs des tribus kabyles des environs de Bougie qui, insou
mises et même indomptées jusqu'ici par aucune puissance, pré

tendent à une indépendance complète et ne se reconnaissent appar

tenant ni à la province d'Alger ni à celle de Constantine. Le lieu


tenant-colonel Bedeau, commandant supérieur de Bougie, me rend
compte, en date du 19, qu'en effet, l'émir est venu dans le voisi
nage de Bougie (1) et il me fait un rapport dont je vous envoie
copie et dont les détails peuvent intéresser. J'ai approuvé la fer
meté, en même temps que la prudence de cet officier supérieur

et l'ai félicité du résultat qu'il a obtenu. J'en attendrai la suite

pour en rendre compte à V. E.

82

Valée à Abd el-Kader

(Girod de l'Ain, le marécihal Valée, p. 214)

Alger, le 22 juin, 1839

Votre voyage n'avait d'autre but, m'avez-vous dit, que de


visiter les saints marabouts qui sont dans les montagnes. Depuis

(1) Abd el-Kader s'était avancé jusqu'à la zaouia de Sidi Maâmer, en


face de Bougie, mais une sortie de Bedeau le décida à battre en retraite.
L'attitude menaçante des Kabyles transforma cette retraite en fuite; l'émir
ne dut son salut qu'à l'intervention du cheikh Amézian Annales algé
riennes : XXVII Féraud : Histoire de Bougie, p. 269.

125 -

lors, cependant, vous vous êtes occupé d'organiser le pays du Se-

baou et vous avez été jusqu'auprès de Bougie. Les lettres, que

vous avez écrites au commandant français et qu'il m'a envoyées,

font connaître que vous veniez pour mettre la paix parmi les tri
bus et arranger leurs affaires. Ce n'est pas dans votre droit, car

vous n'ignorez pas que ce pays dépend de la province de Cons


tantine et qu'il est réservé à la France par le traité que vous avez

signé. C'est enfreindre ce traité et le Roi ne le supportera pas,


je vous l'ai déjà dit.

Vos lettres contiennent toujours les assurances du désir que

vous dites avoir de conserver la paix entre les Français et les


Arabes pour le bonheur des peuples et, cependant, vous faites des
choses contraires au traité. Vos agents viennent en votre nom

et en armes mettre le désordre dans les pays qui ne dépendent


pas de vous et vous avez refusé votre sanction à des arrangements

que j'avais arrêtés avec votre ministre, Miloud ben Arrach, pour

le bien et la tranquillité des peuples et dans l'intérêt de votre

propre puissance. Ces arrangements pouvaient seuls faire régner

la paix entre la France et vous. Les refuser, c'est vouloir la guerre.

Dieu voit et sait combien tout ce que je pense, tout ce que je fais,
est pour le maintien de la paix. Si elle est rompue, ce ne sera pas

de ma faute. La malédiction des peuples retombera un jour sur

celui qui, dans l'intérêt de son ambition, aura fait le malheur de


ses semblables.

83

Le Ministre de la Guerre à Valée

(Archives de la Guerre, carton 158)

Paris, le 26 juin 1839

La commission du budget de 1839 et beaucoup de membres

des deux Chambres me donnent des témoignages de l'intérêt

qu'elles portent au corps des zouaves que, d'après vos propositions,


de 1840, la légion étran-
les budgets de 1839 et confondent avec
-
126 —

gère (1) On regretterait,


.
généralement, qu'un corps, qui a si ho
norablement pris sa place dans l'armée d'Afrique et qui, sous vos

yeux, faisait tête de colonne au glorieux assaut de Constantine,


disparût ainsi sans laisser d'autres traces que le souvenir de ses
services et du nom qu'il a naturalisé dans notre histoire militaire.

Mon prédécesseur vous a exprimé des sentiments semblables dans


sa lettre du 26 1838, je m'y associe pleinement
septembre et je
désirerais, Monsieur le Maréchal, que vos dispositions sur ce corps

le convervassent complètement distinct de la légion étrangère


dont le recrutement en soldats est uniquement réservé aux étran
gers, tandis que celui des zouaves comprend légalement et de fait
plus de Français que d'indigènes de l'Afrique.

Je vous prie de vouloir bien me faire connaître les moyens que

vous jugerez les plus propres à satisfaire ensemble aux vœux

publics qui se manifestent à ce sujet et aux arrangements que vous

projetez pour l'organisation définitive des forces indigènes dans


l'armée dont le commandement vous est confié.

84

Le Ministre des Affaires étrangères au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 144)

Paris, le 29 juin 1839

Le Consul du Roi à Tunis m'écrit, en date du 31 mai, ce qui


suit :

« D'après divers renseignements que je viens de puiser à une


« source sûre, il paraîtrait que l'ex-bey de Constantine se trouve

« à un jour de marche de la forteresse de Kef et qu'il cherche


« à enrôler des étrangers pour organiser son petit corps d'armée
« composé, dit-on, de Turcs fournis par le pacha de Tripoli et
« d'Arabes dont le nombre serait peu élevé. »

J'ai cru devoir vous faire part de cette information.

(1) A la séance de la Chambre des députés du 17 juin, Bertin de Vaux


proteste énergiquement contre le projet de suppresion des zouaves. Il fait
l'éloge de ce corps, rappelle les services qu'il a rendus, en particulier lors
de la prise de Constantine. Le ministre donne l'assurance formelle de son
intention de maintenir le corps des zouaves, au besoin de le rétablir. Il a
écrit ajoute-t-il, en ce sens au maréchal Valée Moniteur, 18 juin, pp. 1134,
-

sqq.
127 -

85

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 265)

Alger, le 23 juin 1839

Le traité avait donné quelque stabilité à nos établissements


bien que les limites aient été mal définies, par suite du manque

de connaissances des localités... S'il avait eu le tort de créer une


nationalité arabe, il avait permis, après la prise de Constantine,
de marcher vers le but de la France, son établissement définitif,
en n'attachant pas trop d'importance à des infractions de détail,
à des actes causés plus souvent par le défaut d'organisation que

par des intentions hostiles.

La province d'Oran, dans ses limites resserrées, était main


tenue dans l'état de défensive. La province de Constantine était

soumise et des positions fortement occupées y assuraient notre

domination de Tunis au Biban et de la mer aux limites du désert.


Et, dans celle d'Alger, des établissements militaires assuraient

la tranquillité du territoire.
La colonisation vraie commençait à se développer dans la
Metidja comme aux environs de Bône et à Philippeville.
... Mon opinion, conforme à celle des hommes sages et réflé
chis, est que la paix détruit la puissance d'Abd el-Kader en même
temps qu'elle consolide et fortifie notre établissement en Afrique,
qu'elle éclaire les peuples et leur fait sentir le poids insupportable
des exactions continuelles de l'émir, qu'elle donne à ses rivaux

le temps de détacher les tribus de son parti, en usant chacun de


l'influence et des richesses qui La guerre, au
lui sont propres.

contraire, qui est dans son cœur, la guerre sainte, est le plus sûr
et peut-être l'unique moyen à sa disposition pour amener à lui

et réunir contre nous tous les musulmans, mais cette guerre, il


n'ose pas la commencer, ne voulant pas se donner le tort, s'exposer
au reproche d'avoir rompu le traité et il voit avec regret, qu'en

nous y conformant, nous ne lui en fournissons pas l'occasion.


Aussi s'attache-t-il à nier, à rejeter loin de.lui, à ne pas accepter
la responsabilité de tous les actes qui lui sont reprochés comme
commis par lui ou commis en son nom. Enfin il donne, pour se

128 —

disculper, des raisons plus ou moins plausibles, plus ou moins

acceptables et l'honneur, la dignité, les intérêts de la France ne

sont aucunement compromis... (1).

86

Tedjini à Valée (2)


(Marcel Emerit : l'Algérie à l'époque d'Abd el-Kader, p. 224)

début juillet. 1839

Louanges à Dieu..., etc., etc..

0 vous
... qui êtes le plus illustre sultan, je vous supplie de
bien réfléchir, ne fut-ce qu'un instant, à ce que je vais vous dire.
Les grands des Arabes et des villages qui sont dans le désert

sont venus me proposer d'être leur émir. J'ai pensé qu'un émir
ne peut avoir de puissance sans munitions de guerre et je le leur
ai dit ; d'ailleurs, on ne trouve au désert rien de ce qui sert à la
guerre. Ma réflexion a été trouvée juste et ils ont tous été de mon

avis. Ils m'ont engagé à vous écrire à ce sujet ; ils désirent que
vous nommiez l'un d'entre
bey de Médéah et moi je serai le
eux

Grand de Badia (pays des Arabes). Ce bey serait un intermédiaire


entre vous et moi et nous serions tous sous votre gouvernement

et à vos ordres ; nous vous payerions tous les achour et les zaca,
nous nous habituerions à votre domination et éloignerions tout
le monde de vos ennemis. Vous auriez tout pouvoir sur les Arabes
et sur leurs affaires.

Les grands des Arabes sont très mécontents d'Abd el-Kader,


parce qu'il a renversé les grands et élevé les petits. Cet homme
ignore les règles des relations qui existent entre les puissants,
car c'est un bédouin et les bédouins ne comprennent rien à cela,
comme c'est écrit dans les livres des savants.

Si vous acceptez ce que je vous propose, je vous prie de me

répondre promptement et sans retard.

Le lieutenant-colonel de la Riie, dans ses lettres au ministre de


(1)
la des 18 mai, 25 mai, 29 juin, indique dans les mêmes termes, les
guerre
avantages qu'assure la conservation de la paix : consolidation de l'établis
sement français affaiblissement des ressources et de l'influence d'Abd el-
-

Kader.
(2) Jointe à une lettre de Valée au ministre du 17 août 1839.
-
129 -

Que le salut le plus parfait soit sur vous.

De la part du seigneur Mohammed ben Ahmed El Tidjani.


Ecrit à la fin de Rebia El Tani 1255.

Pour copie et traduction conforme

L'interprète principal,
Signé : Zaccar.

87

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre carton 158)

Paris, le 2 juillet 1839

Par ma lettre du 26 juin, je vous ai fait connaître que je


m'associais au vœu généralement émis par MM. les membres des
deux Chambres et, comme je vous l'ai déjà dit, par l'un de mes
prédécesseurs, pour la conservation des zouaves dans l'armée
d'Afrique.
Convaincu de l'importance militaire et politique de laisser
subsister un corps au nom duquel se rattachent de si honorables
souvenirs, je dois, aujourd'hui, vous faire connaître l'intention
formelle où je suis de rétablir ce corps. En conséquence, je vous

prie, Monsieur le Maréchal, de m'adresser des propositions pour

la réorganisation des zouaves en un corps distinct. Le projet d'or


donnance pourra être modifié de manière à se prêter au recrute

ment des indigènes ainsi qu'aux diverses considérations dont vous

êtes naturellement le juge, mais il importe que le nom de zouaves

reste dans les cadres de l'armée.

88

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

Paris, le 2 juillet 1839

J'ai reçu le rapport que vous m'avez fait l'honneur de


m'adresser, le 8 juin dernier, par lequel vous annoncez que les
Kabaïles des environs de Gigelly qui, du 26 mai au 2 juin, n'avaient

130 t-

fait aucune tentative hostile, ont, dans la nuit du 2 au 3, attaqué


nos positions sur toute la ligne, mais que, sur tous les points, ils
ont été vigoureusement reçus et repoussés ; que, la nuit suivante,
dans une nouvelle tentative faite entre les forts Duquesne et

Sainte Eugénie, l'ennemi a également été repoussé avec perte. La


garnison de Gigelly et son chef méritent des éloges pour les nou

veaux succès obtenus dans ces engagements.

J'apprends avec plaisir que les travaux des ouvrages exté

rieurs, ceux de l'enceinte de la place de Gigelly et des établisse


ments militaires seront bientôt terminés et que, désormais, vous
serez en parfaite sécurité sur le sort de la garnison de ce poste.

Il ne s'agira plus que d'exercer une vigilance active pour éviter


toute surprise et j'aime à me persuader que le commandant supé
rieur y apportera tous ses soins.

J'ai vu également avec plaisir que le camp de Jimmilah est

en bon état de défense, que la communication entre Mila et Cons


tantine se fait régulièrement et avec une faible escorte ; que,
l'
dans la province d'Alger, les camps de Aratch et de l'Arba seront

bientôt terminés et enfin que la situation des provinces d'Alger,


d'Oran et de Constantine est très satisfaisante.

Je ne puis qu'applaudir aux mesures que vous vous proposez

de prendre dans l'intérêt de la santé des troupes pendant l'époque


des grandes chaleurs.

89

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

Paris, le 3 juillet 1839

J'ai reçu par le dernier courrier, avec votre lettre confiden

tielle du 22 juin :

la copie d'une lettre du lieutenant-général Galbois, datée
de Sétif le 11 juin et de Constantine le 17 ;

un ordre du jour de cet officier général daté de Sétif,

le 7 juin, à l'occasion de l'attaque faite, le 2 du même mois, près


le camp de Diz sur le courrier de Philippeville à Constantine ;

enfin, un rapport du commandant du génie Niel, sur la
citadelle de Sétif.
-
131 —

Il devient toujours plus manifeste, par la correspondance


du général Galbois, que nos colonnes peuvent parcourir sans dan
ger les plaines de la province de Constantine et qu'elles peuvent
aussi laisser des détachements plus ou moins considérables dans

les lieux qui offrent le moins d'abri contre une surprise. D'ailleurs,
depuis que nous sommes en Afrique, les indigènes ne sont jamais
parvenus à nous enlever une seule redoute. Nous avons encore

une nouvelle garantie de la tranquillité des habitants dans la


saison actuelle où leurs récoltes approchent de la maturité.

La bonne discipline des troupes a rassuré cette population

et il est probable qu'elle ne cessera pas, après les récoltes rentrées,

de fréquenter les marchés établis dans nos stations militaires.

Les difficultés ne sont donc pas là mais dans les nécessités

qui résultent d'un si grand nombre d'établissements. Il faut pour

chacun de ces postes, des abris pour les hommes


si petit qu'il soit,
valides et malades, pour les chevaux, pour les munitions de guerre

et de bouche, des fortifications plus ou moins étendues afin de

s'assurer l'eau et le bois, lorsque, par un hasard assez rare, ils se


trouvent à portée des moyens de transport à travers des pays
où nous sommes obligés d'avoir des voies praticables en toutes
saisons, enfin un nombre de troupes qui suffise à cette circula
tion continuelle de convois, à leur sûreté et à la protection de tous
ces établissements en temps d'hostilités. L'attaque du courrier

de Constantine et, bien plus encore, l'état naturel des choses,


prouvent que l'on ne pourra de longtemps compter sur les bonnes
dispositions des indigènes que par la montre de nos forces. Le gé
néral Galbois a donc très bien fait de revenir de Sétif à Constan
tine par le territoire des tribus Abd el-Nour et des Télagma.

Je suppose, quoique la dépêche ne le dise pas expressément,

qu'il a mis au moins cinq jours à ce trajet, puisque, parti le 12,


il vous écrit le 17. Ce n'est pas plus de temps que par Djimmila
et Mila.

Le Roi a toujours de nouveaux motifs de faire témoigner


aux braves troupes que vous commandez sa satisfaction pour leur
constance et leur dévouement et je suis heureux d'être l'organe
de S.M. dans cette circonstance.
-
132

90

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

Paris, le 3 juillet 1839

J'ai reçu, avec la lettre confidentielle que vous m'avez fait


l'honneur de m'adresser le 22 juin, la copie du rapport du comman
dant supérieur de Bougie sur l'apparition de l'émir Abd el-Kader
dans les environs et à la vue de cette place (du 15 au 22 juin).

Sans doute, nous ne pouvons nous fier à sa protestation et

son intérêt bien ou mal entendu, son ambition, sa nationalité, ses


croyances, doivent le porter presque inévitablement à se faire
des partisans dans toutes les provinces et à nous serrer d'aussi
près qu'il le pourra. Sans doute, le gouvernement du Roi répu

gnerait à mêler le sentimentde la vengance aux considérations

qui doivent présider à nos rapports avec l'émir. Ils dépendront


absolument de sa conduite à notre égard et jusqu'ici, quelque dé
fiance qu'elle doive nous inspirer, nous n'aurions à lui faire la
guerre que s'il s'opposait les armes à la main à quelque opération

que le gouvernement du Roi vous aurait autorisé à accomplir.

Alors, bien loin d'avoir recours à la menace, vous aurez à passer


immédiatement aux effets. Il est fort douteux, d'ailleurs, qu'il
regarde de notre part comme une hostilité flagrante les marches

que vous pourrez entreprendre entre nos points principaux d'occu


pation, si même vous formiez sur ces lignes de communication

des établissements permanents. La convention du 4 juillet 1838


n'offre rien d'agressifl'émir et, bien qu'il ne l'ait pas sanc
contre

tionnée, nous devons la regarder comme la règle à laquelle il devra


se soumettre lorsque vous aurez besoin d'en faire l'application.

Quant aux indiscrétions de la presse ou même de la tribune, elles


sont inévitables sur quelque sujet que ce soit et il faut bien en

prendre notre parti. Si elles pouvaient produire assez d'effet sur

Abd el-Kader pour qu'il se résolve à faire recommencer brusque


ment la guerre sainte, le gouvernement du Roi s'en rapporterait

avec toute confiance à votre longue expérience de la guerre et à


la vigueur de vos résolutions. Vos premiers ordres, sans doute,
seraient de replier les établissements que vous jugeriez ne pou

voir entretenir ou protéger suffisamment avec les forces dont


vous auriez alors à disposer. Il est évident que nous ne pouvons

133 —

porter en Afrique, même momentanément, un nombre de troupes


et des moyens accessoires qui suffisent à des opérations de guerre

poussées à la fois dans les trois provinces. Il faudra toujours se bor


ner d'abord à une seule et c'est, ce me semble, sur Médéa et Miliana
que vous préférerez de la diriger. Vous ôteriez ainsi à l'émir son

autorité sur la province de Titteri. Il se trouverait de fait réduit

à la limite naturelle du Chélif, car ses communications avec la


province d'Oran deviendraient assez difficiles pour que les popu
lations de l'est ne puissent plus fonder la moindre espérance sur
la protection d'un chef séparé d'eux par un espace de plus de cent
lieues, sans aucun point d'appui considérable.

Probablement, au lieu de hasarder contre vous des combats

qui pourraient le perdre, il ira se jeter sur les postes qui lui pa
raîtront trop éloignés de nos quartiers généraux ; ne pouvant

les enlever de vive force, il les ferait cerner à distance pour en


affamer la garnison ou la priver d'eau ou de bois et cette ma

nœuvre dangereuse pourrait être exécutée à son instigation dans


les provinces d'Oran et de Constantine tout à la fois. Vous jugerez
si, dans ces circonstances éventuelles, il ne faudrait pas se borner
à l'occupation des points avec lesquels on serait certain de pou

voir communiquer avant que leurs garnisons n'aient épuisé les


provisions dont elles seraient pourvues. On rappellerait toutes
celles qui pourraient être privées d'eau et de bois par l'hostilité
des habitants.
Le lieutenant-colonel Bedeau a bien mérité votre approbation

par la sage fermeté qu'il a montrée, vis-à-vis d'Abd el-Kader à


Bougie.

91

Le Président du Conseil à Valée


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 268)

Paris, le 3 juillet 1839

L'intention bien formelle du cabinet est qu'aucune nouvelle

opération ne soit entreprise, que vous vous borniez à maintenir,


autant qu'il dépendra de vous, la paix et la sécurité dans toute
l'étendue du gouvernement de l'Algérie, afin que la prospérité et

134 —

la confiance puissent s'y établir, ce qui n'exclut pas, comme déjà


je l'ai exprimé, de repousser avec vigueur les attaques qui pour
raient être faites sur nos établissements ou contre les limites du.

territoire que nous nous sommes réservé. J'avais besoin, Monsieur


le Maréchal* de vous donner cette explication afin de vous rendre
le vrai sens de la lettre du 5 juin dernier, que j'ai eu l'honneur
de vous écrire.
... La convention du 4 juillet, bien que non ratifiée par
«

l'émir, devait servir de base à la conduite du gouvernement à son

égard ; on ne devait pas hésiter à lui donner l'accomplissement


et, si les indiscrétions de la presse le poussaient à la guerre, le
devoir du gouverneur général devait être de replier ses établisse
ments et comme la France ne pouvait avoir assez de forces en

Afrique à la fois dans les trois provinces, il était né


pour opérer

cessaire de commencer par attaquer l'émir dans la province de


Titteri et retirer les garnisons qui ne pourraient recevoir des
approvisionnements faciles et dont on craindrait le blocus... »

92

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 298)

Paris, le 3 juillet 1839

Le cabinet, auquel j'ai communiqué l'une de vos dépêches


confidentielles du 22 juin, a paru fort surpris de l'interprétation
que vous avez trouvée dans la lettre de M. le président du Conseil
du 5 du même mois, dont il a été également donné connaissance
au Conseil.

Personne ici, Monsieur le Maréchal, ne veut la guerre sans


nécessité et, en cela, le cabinet est parfaitement d'accord avec
votre manière de voir et avec vos propres intentions.

Sans doute, la France, dans toutes les occasions, doit faire


entendre qu'elle ne sedépartira pas de l'interprétation déjà si mo
deste donnée au traité de la Tafna par l'arrangement du 4 juillet
1838 ; rien ne doit donner à préjuger qu'elle consente jamais à
abandonner aucune partie du territoire qui se trouve au nord de la
135

route Sultana (1) d'Alger au défilé d'El Biban, mais autre chose
est de fonder ainsi nos droits sur une délimitation bien arrêtée

ou de recourir subitement aux armes pour obtenir non pas -la res

titution d'une province ou d'une partie de territoire, mais simple

ment un aveu de l'émir dont nous pouvons nous passer et que


nous devons considérer comme acquis.

Vous restez donc, Monsieur le Maréchal, le seul juge des cir

constances fortuites qui pourraient vous contraindre à faire la


guerre, mais nulle injonction du cabinet ne vous porte à la faire
sans nécessité et surtout malgré vous. Il est même bien entendu

par la dépêche de M. le président du Conseil, du 5 juin, qu'à moins

d'éventualités tout à fait inattendues, vous devez, avant de prendre


un parti aussi grave que la reprise des hostilités, en référer au

cabinet dans la personne du président du Conseil et lui faire con

naître, en même temps que les motifs de rupture présumés, les


plans que vous avez formés et les besoins qu'ils doivent faire
naître.

Dans état de choses, j'aime à croire, qu'ainsi que mon pré


cet

décesseur ena déjà émis le vœu, vous pourrez successivement

abaisser l'effectif des troupes françaises en Afrique, ne fût-ce


que par le renvoi des non-valeurs, tels que les réformés, les conva

lescents et les libérables.


Au reste, il est bien constant que l'arrivée très prochaine en
15e
Afrique du léger et du 22% qui vont partir de France pour

des destinations que vous leur aviez assignées vous-même, c'est-

à-dire Oran et Philippeville, augmentera l'effectif de votre armée

de 900 hommes au moins.

Je vous fais d'ailleurs observer que ces deux régiments, sta

tionnés depuis longtemps dans le midi de la France, peuvent être


considérés comme acclimatés et, au moyen de la précaution que

vous avez prise de les placer à Oran et dans la province de Cons


tantine, il n'y a aucune raison pour qu'ils aient à souffrir plus

que d'autres de l'intempérie du climat toujours moins pernicieux,

il faut le dire, que l'insalubrité des lieux. Je persiste dans l'inten


tion de vous envoyer le bataillon de tirailleurs organisé à Vin-
cennes, aussitôt qu'il sera complètement armé.

(1) La route appelée « Route Royale » dans la convention du 4 juillet


1838.

136 —

Dans tous les cas, je m'efforcerai toujours de tenir à portée


des de la Méditerranée quatre bataillons pour vous être en
côtes

voyés sur votre demande dans un cas d'urgente nécessité, mais

c'est là, je dois vous le dire, Monsieur le Maréchal, le plus grand

effort que nous puissions faire, quoi qu'il arrive.

93

Valée au Ministre de la Guerre


1352
(Archives du Gouvernement Général, E [copie])

Alger, le 6 juillet 1839

Les camps de l'Aratch et de l'Arba sont presque entièrement


terminés ; les troupes y sont baraquées. Ce point est occupé par
le 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, dont une partie sera
remplacée par deux escadrons de cavalerie lorsque les travaux

seront entièrement achevés. Ces deux postes ont pour objet de


surveiller le pied de l'Atlas et la route de ceinture entre Blida et

ie Fondouck du Khamis. Ci-joint un croquis de cette position.

Abd el-Kader a repris la route de Médéa ; il doit se porter


sur Taza, nouvelle ville qu'il crée et où il a une partie de ce qu'il
possède. Sa présence n'a occasionné dans le pays aucun événe
ment extraordinaire ; il proteste constamment n'avoir attaché

à son voyage aucun autre but que des affaires de religion. La


franchise et peut-être même la loyauté ne sont pas les qualités

qui le distinguent.
M. le général Galbois, de retour à Constantine, se félicite des
résultats de son mouvement sur Sétif. Il a, dit-il, parcouru une
grande partie de la province sans tirer un coup de fusil ; il a orga
nisé des tribus, leur a donné et fait reconnaître des chefs ; il a
fortifié la position de Djemila et y a établi des ouvrages capables
de résister aux attaques des Arabes et a approvisionné la garni

son pour six mois ; il a laissé momentanément à Sétif un détache


ment du bataillon de tirailleurs de Constantine avec le comman
dant Mollière, pour aider à l'établissement du khalifa de la Med

jana et ces troupes sont sur le point de rentrer. Toute la province

est tranquille et le lieutenant-général termine par dire que l'on


va aussi librement de Constantine à Sétif que d'Alger à Douera.
On s'occupe activement dans la province de la rentrée des contri
butions ; c'est un travail dont on est dispensé dans celles d'Alger

137 —

et d'Oran, où il est difficile de prévoir quand et comment il pourra

y avoir lieu.
II n'y a eu aucun mouvement de troupes dans la province
d'Oran ; les rapports ne contiennent rien de nouveau. Mgr l'évèque
a terminé sa visite apostolique dans cette province ; il est rentré
à Alger.

94

Valée au Ministre de la Guerre


135=
(Archives du Gouvernement Général, E [copie])

Alger, le 6 juillet 1839

Vous avez bien voulu m'informer par votre lettre du 26 juin


dernier des démarches qu'ont faites près de vous la commission du
budget et beaucoup de membres des deux chambres pour vous

montrer l'intérêt qu'ils portent au corps des zouaves qui, d'après


mes propositions, V. E., se trouve confondu avec la
remarque

légion étrangère dans le budget de 1839 et 1840. Vous me témoi


gnez le regret que ce corps disparaisse ainsi, sans laisser d'autres
traces que le souvenir de ses services et du nom qu'il a naturalisé
dans notre histoire militaire et vous désirez que mes dispositions
à son égard le conservent complètement distinct de la légion étran
gère. Cet objet se rattache à la demande que me faisait M. le pré
sident du Conseil par sa lettre du 5 juin que vous m'avez fait
l'honneur de me transmettre après en avoir pris connaissance.

Pour éviter d'entrer dans de nouvelles explications, je vous


prierai, Monsieur le Ministre, de vouloir bien vous faire remettre

sous les yeux et de lire avec attention la lettre en date du 17 août

1838, que j'ai écrite à votre prédécesseur sur les corps indigènes
réguliers et irréguliers et où j'ai traité avec tout le développement
possible la de leur organisation, de leur composition,
question

comme de leur utilité et des circonstances dans lesquelles ils ont

pu être créés. J'ai, en outre, émis mon opinion relativement aux

zouaves dans une lettre du 22 octobre de la même année.

Je répéterai ce que j'ai déjà dit à ces deux époques, parce que
je crois avoir été dans le vrai et que telle est encore mon opinion,
dégagé comme je suis de toute illusion comme de toute prévention.
J'ajouterai seulement que je n'ai pas proposé la fusion des zouaves
dans la légion étrangère ; que ce corps est porté depuis longtemps

138 —

sur l'annuaire militaire- dans la catégorie des corps étrangers,


qu'il est de même porté dans les budgets et que je n'ai fait au
cune observation sur la mesure qu'a prise le prédécesseur de V. E.
en conservant ce corps à 2 bataillons, comme il existe aujourd'hui.
J'ajouterai encore que, si les zouaves ont pris honorablement leur
place dans l'armée d'Afrique et se sont bien conduits devant Cons

tantine, la légion étrangère s'est également fait remarquer par


tout où elle a combattu à côté des régiments français et qu'elle

vient tout récemment de se distinguer à Gigelly. J'ajouterai en

fin je pensais, qu'en formant, de tous les indigènes qui restent


que

dans le corps des zouaves, un nouveau bataillon de zouaves qui


continuerait d'être compris, comme le corps entier l'est aujour

d'hui au nombre des corps étrangers, de même que la légion étran


gère, de même que pourrait l'être le bataillon des tirailleurs de
Constantine et, en composant de ce qui reste de Français dans les
deux bataillons de zouaves actuels le noyau d'un nouveau régiment

d'infanterie légère française, les officiers et soldats français qui

composent ce corps, comme le chef distingué qui le commande, ne

se trouveraient certainement pas avoir perdu au changement. Ce


serait au contraire, à mon avis, la plus belle et la plus honorable
récompense que le Roi pourrait leur accorder. On remédierait ainsi

aux difficultés insurmontables du recrutement français qu'éprouve

le actuel, difficultés qui, ainsi que la désertion fréquente


corps

des soldats indigènes, le laissent constamment dans un état in


complet d'effectif tel que la dépense qu'il occasionne, comparée
aux services qu'il peut rendre, fait que son existence est plus

préjudiciable qu'utile aux intérêts de l'Etat.

95

L. Marquet (1) à Valée


(Archives du Gouvernement général, E. 135 2)

Philippeville, le 8 juillet 1839

C'est encore à vos bontés que je dois la nouvelle récompense

que je viens de recevoir par le « Tartare ». Veuillez agréer de


nouveau l'expression de ma reconnaissance bien sincère et l'assu
rance de mon dévouement sans bornes.

(1) Commandant de la marine à Stora.


139

C'est avec peine que j'ai appris, après mon passage à Gigelly
qu'un article non officiel, duquel j'avais eu l'honneur de vous

entretenir, avait momentanément troublé la bonne harmonie qui

avait régné entre les deux armes expéditionnaires sur ce point.

J'ai éprouvé une bien vive satisfaction en apprenant que tout sen

timent d'éloignement avait disparu, mais suis malheureux de ce

que les circonstances se soient opposées à ce que j'aie pu moi-

même contribuer au rétablissement d'une union qui doit toujours


exister.

J'ai l'honneur de vous annoncer, Monsieur le Maréchal, que

le vaisseau le « Diadème » a mis hier à terre mille et sept hommes


22e
du régiment de ligne. Ce vaisseau est reparti pour Toulon
presque aussitôt après avoir effectué son débarquement.
Par l'état du mouvement du port de Stora pendant le mois

de juin, que M. le contre-amiral de Bougainville a dû vous sou

mettre, il y a peu de jours, vous avez dû voir, Monsieur le Ma


réchal, que l'exportation était de plus de trois cents tonneaux, non
compris les bœufs qu'on est venu prendre pour Malte, Mahon,
Malaga et Valence.
Le port de Stora est réduit en ce moment à un filet d'eau
douce fournissant de dix à quinze litres par heure. Ce filet d'eau
se trouve sur le rivage, au-dessous des grandes voûtes couvertes

par les figuiers. Le ruisseau des singes est entièrement à sec.

Cette circonstance gêne beaucoup le commerce. Il serait à désirer


que les anciennes citernes romaines fussent mises en état pour

l'été prochain. Philippeville manque d'eau aussi, mais le génie a


prévu et remédié à cet inconvénient en faisant creuser des puits
dans la plaine.

96

Valée au Commandant de la Marine


Courrier Français Nouvelles d'Afrique, (datée du 23)
______

Alger, le 11 juillet 1839


'
Informé que le gouvernement du Roi réunit des forces na

vales dans la Méditerranée, à l'occasion de la lutte qui semble de


voir s'engager dans l'Orient (1), je vous invite, dans le cas où

les escadres françaises ou quelques-uns des bâtiments de ces esca-

(1) Entre le sultan et Méhémet-Ali.


140

dres auraient à s'approcher des côtes dans toute l'étendue des


possessions françaises dans le nord de l'Afrique, à donner des
ordres aux commandants des ports et des bâtiments en station

sur les différents points pour qu'on leur prête, en toute circons

tance et par tous les moyens possibles, le concours qui serait tc&-

clamé pour le service du Roi.


Je vous invite également à prévenir tous les commandants

des ports et des bâtiments placés sous vos ordres de s'enquérir,


quand ils en auront l'occasion, et de vous informer de tout ce qui
leur semblera, dans ces conjonctures, toucher aux affaires d'Orient.
Je vous prie de me faire connaître les renseignements qui auront
pu vous parvenir et de me rendre compte également de tout ce

qui aura pu être demandé par les bâtiments des escadres royales

et de tout ce qu'on aura pu faire pour satisfaire leurs demandes.

97

Le Président du Conseil à Valée


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 269)

Paris, le 17 juillet 1839


... Je vous exprimerai avec la loyauté et la franchise que vous

me connaissez, Monsieur le Maréchal, que je partage entièrement

votre manière de voir sur la politique à suivre et à observer, en

Afrique : la paix et non la guerre, système qui, je le répète après

vous, consiste à avancer lentement et à ne jamais reculer.


Ce système, qui vous a fait obtenir depuis deux ans des suc

cès aussi remarquables, est le de tout temps ;


mien c'est celui que

j'ai suivi et proclamé de 1830 à 1834 et je ne suis pas revenu au

pouvoir pour changer d'opinion sur une question aussi grave que

celle de l'Algérie...
Je n'ai entendu aucunement que l'on dût se remettre en état
de guerre avec Abd el-Kader, ni même se préparer à cet effet à
de nouvelles opérations militaires, car, à son égard, je pense même

avec vous que le moyen le plus efficace pour le détruire et lui faire
perdre l'influence qu'il a pu acquérir, est de le forcer à rester en

état de paix. De la sorte, le prestige qu'il a pu reprendre sur les


tribus qui sont encore sous sa domination doit tendre inévitable
ment à s'effacer, alors que nos moyens augmentent, que la con

fiance s'établit et, qu'en réalité, nous prenons possession du pays.


-
141 -

98

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)
"

Paris, le 17 juillet 1839


L'intérêt que le gouvernement et un grand nombre de mem

bres des deux Chambres ont montré pour la conservation des


zouaves comme corps distinct dans l'armée d'Afrique était fondé,
sans doute, sur la bonne réputation que ce corps s'est acquise
et que vos propres rapports de Constantine ont confirmée, mais il
n'implique aucune comparaison qui puisse être défavorable à la
légion étrangère et moins encore aux régiments français qui se

sont succédés en Afrique. Votre lettre du 28 octobre 1838 et celle

que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 6 juillet, présent

mois, ne répondent pas à cet égard à la pensée qui vous a été


exprimée par M. le président du Conseil et moi, puisque vous y
paraissez sentir le besoin de rectifier ce qu'une telle comparaison

aurait d'injuste. La question se réduit donc à savoir si les zouaves

indigènes, séparés de leurs chefs, des officiers qui les ont com

mandés depuis longtemps et de leurs camarades français, serviront

avec la bonne volonté, le même courage, sous les ordres


même

d'étrangers qui, jusqu'à présent, n'ont eu aucune relation avec eux


et ne peuvent leur présenter aucun motif de sympathie. Il est plus

que probable que bien peu de ces indigènes voudront renouveler leur
engagement de service et que ce corps devra être dissous lorsque
la majeure partie de ses soldats et sous-officiers auront achevé

le temps de leur engagement actuel. Alors et peut-être plus tôt,


ces hommes, de l'état militaire, de
qui ne peuvent plus vivre que

vront passer dans les troupes d'Abd el-Kader, à moins qu'ils ne


préfèrent d'être incorporés dans les compagnies ou bataillons
turcs que vous avez fait réunir dans la province de Constantine.
Quant aux officiers et soldats français, le parti que vous pro

posez d'en faire le noyau d'un nouveau régiment d'infanterie


légère, doute à leur placement, mais on ne voit pas
pourvoit sans

quelle liaison il y aurait entre les souvenirs du corps qu'ils forment


22e
actuellement et leur existence nouvelle comme régiment d'in

fanterie légère. Alors cette création d'un régiment de plus dans


l'armée ne semblerait pas suffisamment motivée.

Voilà, Monsieur le Maréchal, les objections qui se sont pré

sentées au gouvernement du Roi à l'appui d'un vœu bien mani-


-r 142 —

feste pour la Conservation des zouaves. Cependant, si le recru


tement de ce corps tenu depuis longtemps dans une incertitude

pénible sur son existence est devenu si difficile qu'on ne puisse

espérer de l'entretenir au complet des deux bataillons actuels, ni


même d'un seul, nos regrets les plus légitimes ne lui rendront
pas vie. Il faudrait, avant qu'elle fût éteinte, pourvoir au
la pla

cement dans des corps musulmans auxquels on donnerait le nom

de zouaves, des indigènes qui voudraient continuer de servir la


France et dans des régiments d'infanterie les officiers et sous-

officiers français qui se trouveront alors dans les zouaves. Je n'ai

pas l'intention de proposer au Roi la création d'un nouveau régi

ment d'infanterie légère.

D'après ces considérations, je vous prie de vouloir bien


m'adresser vos propositions définitives sur le corps des zouaves.

P.S. (1). —
Toute la question se réduit à ceci : Je désire voir

recréer un corps de zouaves. Les officiers et sous-officiers fran


çais qui ont fait partie des zouaves en formeront naturellement

le noyau et on joindra à chaque bataillon une ou plusieurs compa

gnies d'indigènes, suivant les possibilités du recrutement et sans

que les. difficultés de ce recrutement puissent compromettre l'exis


tence de ce corps. Pensez-vous que l'ancienne organisation puisse

se prêter à ce mode de formation, en faisant, du reste, à l'ordon


nance de création les modifications nécessaires ? Quelles sont, se

lon vous, ces modifications ? (2).

99

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

Paris, le 17 juillet 1839

J'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

le 6 de mois, l'une pour m'annoncer que vous avez chargé M.


ce

le colonel de La Rue de me remettre les quatre pavillons et dra


peaux pris à Gigelly, l'autre pour m'envoyer le plan de la position

(1) De la main du ministre.


(2) Le corps des zouaves fut reconstitué par ordonnance royale du 4
août 1839. Il comprenait 2 bataillons (pouvant être portés à 3 lorsque le
recrutement le permettrait) avec un effectif de 46 officiers et 1.326 sous-
offlclers et soldats. (Général Azan Conquête et pacification de l'Algérie,
p. 222).
-
143 -

des camps de l'Aratch et de l'Arba et me faire connaître les der


niers renseignements que vous avez reçus sur Abd el-Kader ainsi
que sur les provinces de Constantine et d'Oran.
Je vous remercie de m'avoir adressé le plan de la position sur
laquelle sont établis les camps de l'Aratch et de l'Arba ; j'ap
prends avec plaisir par votre lettre que ces camps sont presque
entièrement terminés et que tout est tranquille dans les provinces

de Constantine et d'Oran.

100

Le Duc d'Orléans à Valée


(Girod de l'Ain le Maréchal Valée, p. 217)

Villiers, le 17 juillet 1839

J'avais espéré, mon cher Maréchal, que le colonel de La Rue


serait de retour ici avant le départ de la poste de cette semaine et

que la lettre, qui partirait par le courrier d'aujourd'hui, pourrait


n'être écrite qu'après avoir causé avec lui et recueilli les commu
nications verbales dont vous l'aviez chargé ; mais une nouvelle

rigueur de la quarantaine a retardé son arrivée jusqu'à demain


et je ne veux pas tarder davantage à répondre à votre lettre du
29 le colonel de La Rue m'a envoyée ici. Il n'est besoin d'ail
que

leurs d'aucun renseignement ni d'aucune explication pour arrêter


son opinion sur les points que traite cette lettre, car non seulement

le Roi et son conseil persistent dans l'approbation entière que

votre système a méritée de leur part, mais ce n'est que par un

malentendu que l'apparence d'un dissentiment entre les vues du


gouvernement et les vôtres a pu se révéler dans ces derniers temps.
Le Roi, qui a eu la bonté de me communiquer les observations que

vous avez adressées sur la dépêche du 5 juin, est convaincu que

ce n'est que, faute de s'être mutuellement compris, que l'on a pu


croire à quelque divergence d'opinion entre le conseil des mi

nistres et vous, mon cher Maréchal, sur la marche à suivre en

Algérie. Aussi, dès le moment où, avant même le retour du colonel


de La Rue, le Roi a pu soupçonner l'interprétation donnée à des
expressions auxquelles il n'avait attaché ni la même importance
ni la même signification, de nouvelles lettres ont. dû vous être
écrites pour vous indiquer que le cabinet, loin de vouloir la guerre,
ni encore moins ce qui peut nous y conduire malgré nous, était

144 —

parfaitement d'accord avec le Roi pour accorder son appui entier

à l'exécution des plans que vous avez si habilement conçus et si

heureusement et fructueusement exécutés jusqu'à présent. Et,


dans la crainte que les amours-propres froissés et les susceptibi
lités prétentieuses et peu motivées auxquelles vous faites allusion
dans votre dernière lettre n'aient atténué ou cherché à défigurer
ces assurances, je suis chargé de vous les répéter formellement.
Il est d'ailleurs certain que, lorsque même quelques expressions

présenteraient soit par négligence, soit par calcul, un sens ambigu,


tout ce que vous continuerez de faire dans un système dont vous

êtes le créateur et la personnification et dont on veut fortement


le succès, sera approuvé, maintenu et trouvé bien et que, par le
fait, le gouvernement accorde à vos actes et à votre politique une

sorte de blanc-seing moral bien justifié, d'ailleurs, par leurs suc


cès et leurs résultats. Voilà le fonds qui doit emporter la forme,
et l'approbation et le concours, qui résultent encore de l'ensemble
des faits généraux et de toute la marche des affaires, ne peuvent
être contredits par quelques expressions difficiles à faire corriger,
ou par quelques taquineries de détail dont personne, si haut placé

qu'il soit, n'est affranchi de nos jours et que les subalternes adres

sent de préférence à ceux qui ont le pouvoir réel et savent s'en

servir dans l'intérêt général. Ce pouvoir réel, c'est vous qui l'exer
cez, car le gouvernement tout entier, le Roi et ses ministres veulent
unanimement vous soutenir en Afrique et vous y soutenir dans

la marche que vous vous êtes tracée ; l'opinion publique sans

exception vous est favorable et la malveillance se tait devant des


faits qui parlent d'eux-mêmes. Voilà pourquoi ce que vous ferez
sera, je le répète encore une fois, trouvé bien et approuvé, couvert
par la responsabilité et l'appui du gouvernement, sans que quel

ques tracasseries inférieures puissent changer ce fait, sans que ce

fait puisse être détruit par quelques expressions.

101

Valée à Galbois
(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 258)
_ _ _

Alger, le 18 juillet 1839

... Il paraît que, si vous et moi croyons bien faire, nous sommes

loin d'atteindre le but. A l'occasion de chaque envoi de procès-

verbal, j'ai eu régulièrement soin de faire remarquer, ainsi que


145 -

vous me l'écriviez, combien l'état de l'administration était ou, du


moins, me paraissait satisfaisant. Mais, éclairé par des correspon
dances particulières, partant sans doute de près de vous, le mi
nistre semble juger les choses tout à fait différemment. Toute

fois, en même temps que vous prendrez des mesures pour con

naître tous les abus et y remédier, pour découvrir officiellement

et officieusement les effets produits sur l'opinion publique par

les actes et la conduite des agents que vous employez à l'admi


nistration du pays, forcez ces agents à se conduire de manière à
ne plus mériter et faire retomber sur vous le blâme de leurs ac

tions. Veuillez faire en sorte de convaincre tout ce qui vous en


toure de votre volonté et de votre détermination à faire et à faire
faire le bien, de les rattacher à votre système, de les disposer à
vous seconder, en accueillant leurs conseils, leurs idées, toutes
les fois que vous les reconnaîtrez sages et prudents.

Veuillez rechercher ce qui a pu donner lieu à la lettre du mi

nistre et m'indiquer par un rapport général et circonstancié ce qui

peut me mettre à même de l'éclairer sur le véritable état des


choses.

102

Valée à Abd el-Kader

(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 431)


_____ _

Alger, le 18 juillet 1839

Le gouvernement de la France ne comprend pas le traité du 30


mai comme vous le comprenez. J'ai été souvent chargé de vous le
faire connaître et les arrangements que j'avais signés avec Ben
Arach, le 4 juillet, avaient pour objet d'exécuter ce que veut le gou

vernement. La France ne consentira jamais à abandonner aucune

partie du territoire qui se trouve au nord de la route sultane d'Al


ger aux Biban, conservant Hamza qui est sur cette route ; elle

a toujours interprété ainsi le traité du 30 mai et, si vous eussiez


sanctionné ce que Ben Arach a signé avec moi, vous n'auriez plus
eu aucun motif de difficultés avec la France. Le gouvernement

vous rappelle aussi l'exécution du traité relativement au verse

ment des termes de là contribution de guerre à mesure de leurs


échéances ; il me fait observer que vous êtes en cela beaucoup en

retard... Je veux la paix, mais je crois être le seul qui la veuille.

10
-
146 -

103

Bougainville à Valée
(Archives du Gouvernement général, I E 128)

Alger, le 19 juillet 1839

M. Bonfils, capitaine du « Boberak », chargé de la surveil


lance de la pêche du corail, m'a adressé un mémoire relatif au

service qui lui est confié (1). Ce document m'ayant paru contenir

des observations dignes d'intérêt, j'ai l'honneur de vous le com


muniquer, vous priant d'avoir la bonté de me le renvoyer, après

que vous en aurez pris connaissance.

104

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p .259)

Alger, le 20 juillet 1839

Le général Galbois est invité à fournir une justification sur

cette gestion qui lui attirait des reproches « auxquels il est pro

bablement loin de s'attendre », au moment où il rend compte que


les impôts se paient dans toute la province jusqu'à la limite du
désert, que l'ordre la tranquillité régnent partout et que, con
et

trairement à ce qui alieu dans les autres provinces de l'Algérie


exploitées uniquement pour le compte de spéculateurs avides, là,
au moins, les terres sont possédées et cultivées par des popula
tions qui reconnaissent un maître et lui paient le droit que la
religion leur impose (2) .

(1) On trouvera ce Mémoire en appendice.


(2) Le produit des impôts était, toutefois, très inférieur au produit des
impôts sous le gouvernement des beys. Les impôts payés aux beys s'élevaient
à 1 million de francs dont 80.000 pour Constantine. Il s'y ajoutait l'obli
gation de nourrir 2.400 mulets et 500 chameaux appartenant au beylik. Or,
depuis l'occupation, du 21 janvier 1838 au 25 mai 1839, les recettes s'étaient
élevées seulement à 60.112 boudjous en espèces et 69.385 boudjous en na
ture. (Rapport du colonel de la RUe Archives de la guerre H.M.A. VIII,
p. 257).

De nouvelles instructions furent données par Valée à Galbois, le 7 sep


tembre 1839, afin de remédier aux abus signalés, en particulier afin d'obte
nir des chefs arabes plus d'activité et de régularité et moins d'arbitraire
et d'inaction dans la perception des impôts.
-
147 -

Je crois le gouvernement du Roi trop juste pour se refuser


à apprécier la différence des résultats obtenus dans la province
de Constantine où, en moins de deux années, plus de 1.000 lieues
carrées ont été soumises à la France, tandis
que, depuis plus de
dix ans, on lutte vainement dans les autres provinces pour la
possession tranquille et tout à fait improductive pour l'Etat de

quelques lieues de territoire qu'on a voulu se réserver.

105

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 2 [copie])

Alger, le 22 juillet 1839

Nous touchons à l'époque la plus fâcheuse de la saison, les


chaleurs sontexcessives, le nombre des malades augmente consi

dérablement malgré les plus sages précautions. Le chiffre est de


1.400 dans la division d'Alger. La plupart des maladies sont des
rechutes et reprises de la fièvre de l'année dernière, elles ont,
d'ailleurs, en général moins de gravité et la mortalité n'augmente
pas sensiblement. Les arrondissements de Constantine et de Phi
lippeville sont jusqu'à présent dans un meilleurétat ; ils n'ont
pas plus de 450 malades sur à peu près 9.000 hommes. Bône est
plus maltraité, quoique l'effet funeste du climat ne se fasse sentir

qu'après le mois d'octobre. Je recommande sur ce point la plus

grande précaution et je n'y laisse que le nombre de troupes indis


pensable. La santé des troupes dans la province d'Oran est dans
un état satisfaisant.

15e
Les deux régiments arrivés de France sont répartis, le lé
22e
ger dans la division d'Oran, le dans la division de Constantine,
ayant un bataillon à Philippeville, un à Constantine et le troisième
partagé entre les camps d'El Arouch et de Diz. Il double ainsi

sur les troupes plus anciennement en Afrique et pourra aider

aux travaux sans se fatiguer et tout en s'acclimatant.

Toute opération militaire et tout mouvement de troupes


autres que ceux nécessaires pour maintenir la tranquillité sont

suspendus ; on ne s'occupe que de la santé du soldat et la mesure,


que vous avez bien voulu approuver, de leur donner du café trois
fois par semaine ne sera pas des moins efficaces. Je fais établir à

148 —

Birkadem un dépôt de convalescents où, sortant de l'hôpital, les


soldats passent quelques jours avant de reprendre le régime et
le service de leurs corps ; les résultats en ont été très satisfaisants

l'année dernière.
La rentrée des récoltes étant effectuée laisse à un plus grand

nombre de voleurs arabes le temps de venir exercer sur notre ter


ritoire les effets de leur caractère déprédateur et de leur fana
tisme stupide et cruel. Protéger les colons et leurs propriétés, ainsi

que les tribus amies, est l'unique occupation de l'armée qui s'y
dévoue avec tout le zèle possible et qui, sans pouvoir empêcher
tous les crimes, en réduit considérablement le nombre et l'impor
tance ; moins d'imprudence de la part des colons lui en facilite
rait beaucoup les moyens.

L'émir est toujours à Taza ; rien ne semble préparer dans


le pays un nouvel état de choses. L'armée, avec ses approvision

nements rassemblés à l'avance sur les points convenables, est


toujours prête à obéir aux ordres du gouvernement.

106

Le Duc d'Orléans à Valée


(Girod de l'Ain le maréchal Valée, p. 219)

Saint-Cloud, 2A juillet 1839

Je ne puis, mon cher Maréchal, laisser partir la poste d'au


jourd'hui sans vous dire, combien le récit que le colonel de La Rue
m'a fait de tout ce qu'il a vu en Afrique, m'a frappé et a accru le
désir que j'avais déjà de connaître tout ce que vous avez fait de
beau et de grand dans ce difficile et intéressant pays. Le colonel

de La Rue peut à peine comprendre tous les changements qu'en si

peu de temps et au milieu de tant d'embarras, vous avez pu opérer

et, tout en se réjouissant vivement du bien immense que vous y


faites chaque jour, vos amis regrettent qu'il faille aller en Afrique
pour connaître les fruits d'une administration qui, contrairement
à ce que nous avons vu jusqu'à présent, où l'on parlait sans faire,
a tant fait sans parler. Il me tarde bien de voir par moi-même les
résultats si positifs et qui étaient si peu à espérer dans un pays

où il y avait tant à défaire et à faire oublier avant de pouvoir

commencer à édifier quoi que ce soit de durable et de réel ; aussi



149 —

est-ce avec un vif plaisir que je vois approcher le moment de mon

départ pour un voyage qui me conduira à Alger dans la première


semaine de septembre.

Là, mon cher Maréchal, je me confierai entièrement à vous

pour le séjour que je désire faire en Afrique, certain que je ne

puis ni ne dois avoir de meilleur ni d'autre guide que vous et comp


tant entièrement sur l'attachement que vous m'avez toujours mon

tré, pour diriger mon voyage à l'armée d'Afrique de la manière


la le bien du service et la plus profitable à ma car
plus utile pour

rière. Vous pouvez être assuré que je ne fais d'ici aucun plan de
détail sur l'emploi de mon temps et de ma personne en Afrique ;
je ne songe qu'à y aller, à m'y remettre entre vos mains et je suis
confiant sur le reste, car je sais que vous avez pour mes intérêts
et pour mon avenir plus de sollicitude et un jugement plus éclairé
que je ne pourrais en avoir moi-même.

Le colonel de la Riie vous par ce courrier le compte


transmet
rendu de sa conversation avec le Roi, qui confirme en tous points
ce que je vous écrivais dans ma dernière lettre et que vous trou
verez, à la pratique, être littéralement vrai. Quelques taquineries
de tribune excitées par la jalousie des grandes positions, soute
nues par l'envie que soulèvent le succès et le talent et encoura

gées par la faiblesse et l'impuissance, n'y changeront rien.

107

La Riie à Valée
(Archives de la Guerre, H.M.A. VIII, p. 217)

24 juillet 1839

Le Roi a dit : « Répétez au maréchal Valée que je confirme

tout ce que vous lui avez déjà dit de ma part sur le maintien et

la poursuite du système politique qu'il suit en Afrique. Ajoutez,


qu'il a toute mon approbation et celle du conseil, quelles que puis

sent être les nuances dont il se compose ; qu'il en est de même

au fond dans la Chambre et qu'il n'y a peut-être que M. Thiers


qui voudrait autre chose... Personne plus que moi n'a eu et n'a

à souffrir de l'esprit des bureaux de tous les ministères. Ils sont

en général tracassiers, envahissants, souvent hostiles. Dites au

maréchal que je conçois ses ennuis, mais qu'il doit mettre tout

150

cela sous ses pieds. Personne ici, ni dans le ministère, ni dans


les Chambres, n'est assez fort pour le renverser. Il m'est très pré

cieux que le maréchal reste en Afrique, parce qu'il m'est bien plus

facile de trouver un ministre de la guerre comme celui qui l'est,


qu'un gouverneur comme le maréchal Valée. »

Enfin, je dois dire que M. Laurence (1) se défend avec cha


...

leur de toute intention dont V. E. doit avoir juste raison de se


plaindre, mais l'esprit d'avocat vient s'ajouter chez lui aux dispo
sitions innées des bureaux dont le Roi lui-même se plaint.

108

Valée au duc d'Orléans


(Girod de l'Ain te maréchal Valée, p. 220)

27 juillet 1839

La confiance que S. M. a daigné placer en moi et dont V.A.R.


me donne de nouvelles assurances, ne sera pas trompée. Le but
que je me propose, Monseigneur, est d'étendre sur toute l'Algérie
la domination française, d'assurer par des établissements durables
la possession du territoire dont la France s'est réservé l'admi
nistration directe et d'exiger de l'émir Abd el-Kader l'exécution
des conventions qui ont réglé le pouvoir qu'il exerce. Le système

de force et de modération suivi depuis la prise de Constantine


a donné à la puissance française dans le nord de l'Afrique un

immense développement ; en le suivant encore pendant quelques

années avec persévérance, j'ai la conviction que l'Algérie sera

réduite en province française et que le règne du Roi sera ainsi

marqué par un des plus grands événements des siècles modernes.


Au reste, Monseigneur, V.A.R. sera prochainement en Afrique,
elle pourra juger par elle-même la position des établissements

que nous avons formés, réclamer pour le pays les sacrifices

qu'exige la fondation d'une colonie et le dévefixer son opinion sur

loppement à donner à l'occupation militaire. Je préparerai tous


les moyens d'agir, si le moment paraissait opportun et j'aurai
soin de demander à l'avance au gouvernement du Roi les renforts

qui me paraîtront nécessaires pour assurer tout à la fois la sécu-

(1) Directeur des Affaires d'Afrique au ministère de la Guerre.


-
151 -

rite des établissements déjà formés et donner la possibilité d'oc


cuper de nouvelles positions...

109

Galbois à Valée (1)


(Archives du Gouvernement général, I E 1353
[copie])

Constantine, le 23 juillet 1839

J'ai reçu, avec votre lettre du 18 de ce mois, la copie de celle


de M. le ministre de la guerre relative à l'administration de la
province de Constantine. J'aurais cru devoir trouver dans la
lettre de S. E. des témoignages de satisfaction sur les améliora

tions importantes introduites dans l'administration de la ville et


de la province, ma surprise a été grande d'y trouver tout le con
traire. Que l'on compare ce qu'était l'administration l'année der
nière avec ce qu'elle est aujourd'hui et on appréciera certainement

la différence notable qui y existe, surtout si l'on pense aux dif


ficultés que l'on doit rencontrer à chaque instant dans un pays

étranger, à peine soumis à la France, dont la conquête est d'ail


leurs si récente dans lequel il n'y avait
et aucune espèce d'admi
nistration. M. le ministre parle d'abus qui paraîtraient s'être in
troduits dans l'administration financière et domaniale : je supplie
S. E. de me les indiquer, car j'affirme que le commandant supé
rieur et le conseil d'administration de la province n'ont rien tant

à cœur que de les faire disparaître tous, qu'ils agissent franche


ment et loyalement et ne craignent aucune espèce d'investiga
tion.

Un de mes premiers actes, en prenant le commandement de


la province, a été d'ordonner que toutes les locations, adjudica
tions, etc., auraient lieu aux enchères publiques et, depuis cette
époque, les revenus de la ville ont considérablement augmenté.
L'octroi, par exemple, vient d'être adjugé au prix de 46.000 boud
jous par an et n'en rapportait que 18.000 l'année dernière ; il
en est ainsi du reste.

Toutes les recettes et les dépenses sont discutées et examinées


en conseil et relatées ensuite dans les procès-verbaux qui vous sont

(1) Lettre jointe à une dépêche de Valée au ministre de la guerre, du


3 août 1839.

152 —

adressés ; les pièces à l'appui restent entre les mains du payeur

et font connaître en détail la nature des recettes et des dépenses.


Si M. le Ministre désirait la copie certifiée des pièces, on la join
drait aux procès-verbaux ; dans tous les cas, je donnerai l'ordre
au payeur, secrétaire du conseil, d'entrer dans plus de développe
ments pour les articles inscrits dans les procès-verbaux.

Quant à l'administration domaniale, elle ne peut pas être très


avancée ; on fait toutes les recherches nécessaires pour connaître
les propriétés du beylik et on les inscrit aussitôt sur un registre

spécial ; elles sont louées aux enchères publiques pour un an seu

lement et il n'a été fait aucune concession. Dans l'arrondissement


de Bône, qui est organisé depuis longtemps, il est facile de recon

naître les propriétés domaniales; mais il n'en est pas de même

dans celui de Constantine où tout est nouveau. Le travail statis

tique, que vous m'avez demandé par votre lettre du 18 mai der
nier, se fait en ce moment dans toute la province et procurera les
renseignements désirés.

Les kaïds de l'achour parcourent les tribus pour reconnaître

et évaluer tous les produits de cette année : c'est d'après cette

base que l'on fixera la redevance de chaque tribu ; la rentrée de


l'hokor est presque terminée dans l'arrondissement de Bône, celle
de l'achour suivra de près : le payement des contributions est
nécessairement moins avancé dans la province de Constantine ;
j'espère cependant qu'il s'opérera sans trop de difficultés : il est
certain que les impôts produiront beaucoup plus cette année que

l'année dernière.

Les Aractas, par exemple, qui sont imposés à 100.000 francs


ne l'étaient
qu'à 30.000 en 1838, et ils les ont payés quoi qu'en ait

dit M. Desjobert, dont les assertions erronées sur l'Afrique, émises


par lui à la tribune (1) auraient pu si facilement être réfutées, les
pièces en main.

L'ancien bey ne recevait jamais un impôt, sans avoir, au


préalable, établi un camp dans les grandes tribus. L'année der
nière, une partie des Aractas était à peine soumise : on y a en

voyé un camp d'un bataillon seulement pendant trois semaines,

(1) Chambre des Députés Discussion


-
sur les crédits complémentaires
pour l'Algérie. Séance du 27 juin 1839.

153 —

33e
sous les ordres de M. de Bourgon, lieutenant-colonel du de ligne
et les Aractas ont payé pendant ce temps-là 20.671 boudjous et

non pas 7 à 8.000, comme l'a dit M. Desjobert. Le reste de la


contribution des 30.000 boudjous s'est trouvé complété par les

droits de perception, etc., accordés aux kaïds et la nourriture de


lacolonne. Je n'ai pas cru d'ailleurs devoir être très difficile pour

la quotité de l'impôt, considérant que le point essentiel, pour la


première année, était de consacrer le principe et de tâcher d'ame
ner les tribus à payer, sans être obligé d'avoir recours à des
moyens de nature à amener la guerre : le pays étant pacifié, on
sera à même d'augmenter les contributions, ce qui a lieu cette

année ; il faut marcher avec beaucoup de précaution pour ne pas

embraser le pays.

Il ne reste plus à payer que 1.800 fr. (ils le seront le mois pro

chain) pour compléter la contribution de 200.000 fr. frappée sur

la ville de Constantine, lors de la conquête : la province de Cons


tantine, quoique tranquille, est un peu agitée en ce moment, comme

presque toute l'Algérie ; mais, si on ne la trouble pas, elle est

incontestablement en voie de progrès et promet, dans un avenir

prochain, de grands avantages pour la France.

25, 26, 34, 35 36.


n01

Ci-joint les procès-verbaux et

Les travaux mentionnés au numéro 25 et dont les dépenses


s'élèvent à une somme de 6.672 fr. 75 c ne sont pas pour le
compte de l'administration, qui n'est entrée dans cette affaire que
pour faciliter une chose d'une grande utilité publique, le réta
blissement des moulins que le Rummel avait emportés : ce sont

les meuniers et jardiniers profitant des avantages du canal qui

payent cette dépense.

Le numéro 34 a rapport fait par le hachem de


à un payement

la ville, comme acompte doit pour la liquidation de la


de ce qu'il

contribution de 200.000 fr. imposée à la ville : cette contribution

sera entièrement payée le mois prochain.

Le numéro 35 est un payement semblable pour la même cause :

il ne reste plus qu'un payement à faire pour que la liquidation soit

complète.

Le numéro 36 contient les recettes extraordinaires du beylik,


et le numéro 25 les recettes et dépenses de la caisse municipale.
-
154 -

110

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258)

31 juillet 1839

J'ai reçu le rapport que vous m'avez fait l'honneur de


m'adresser, le 22 juillet présent mois, sur l'accroissement des
maladies dans l'armée d'Afrique. On m'avait fait craindre ici cet
accroissement en m'informant que l'hiver dernier avait été très

pluvieux, ce qui noie beaucoup de terres et en rend le voisinage

d'autant plus dangereux lorsque les chaleurs viennent les sécher.

Toute votre sollicitude et celle du gouvernement du Roi ne réus

siront qu'à diminuer le mal, mais nous ne négligerons rien de ce


qu'il sera possible de faire pour cela. Des détachements d'infir
miers partent de divers chefs-lieux de nos divisions militaires

pour être embarqués à Toulon et tout ce que vous me demanderez


pour le service des hôpitaux vous sera expédié sans retard.

Les soins à prendre sont déjà en usage depuis longtemps.


Pour la nourriture, la viande fraîche, le riz, le vin et le café sont

ce qu'il y a de meilleur et l'eau-de-vie de plus dangereux.

Pour le casernement, éviter, partout où cela est praticable, de


soldat coucher sur le sol et dans les rez-de-chaussée des
laisser le
maisons ou des quartiers, mais l'insuffisance inévitable des lo
caux ne permettra de longtemps de prendre cette précaution que

dans bien peu de postes.

Malheureusement, tout le repos qu'on peut donner aux trou


pes et tous ces soins qui, dans leur ensemble, produisent de bons
effets, ne sont encore que des palliatifs. La cause générale, puis

sante, de ces maladies est dans l'occupation trop souvent forcée


d'emplacements d'autant plus insalubres qu'ils se trouvent plus

rapprochés des marais ou même des rivières coulant en plaine.

En Afrique, comme dans tous les pays chauds, mal peuplés, mal

cultivés, on ne peut espérer d'échapper aux maladies annuelles


que dans des établissements situés à plus d'une lieue de tout ter
rain alternativement noyé et desséché, à moins que ce terrain
ne soit de sable. Les collines qui ont moins de cent toises au-dessus

des marais ne sont pas moins dangereuses si même elles ne le


sont davantage que le niveau de ces marais. C'est ce qui a été
constaté par de très longues observations faites dans nos pro-

155 —

vinces de France, telles que la Dombe, la Sologne, l'Aunis, etc.


Ainsi ces petites buttes de la Maison-carrée, de la ferme modèle
et autres, à l'est et au sud d'Alger, celles d'Hippone et de divers
postes autour de Bône, Guelma, Mjez-Ammar, etc., ont donné
plus de malades que les établissements formés dans les plaines
qu'elles dominent, Baba-Ali et presque toutes les fermes de la Mé-

tidja déjà été éprouvées par nos colons et abandonnées


avaient

après la de la plupart de ces malheureux. Tous les points


mort
du littoral voisins des embouchures de rivières doivent être tenus
pour très suspects. Il faut bien se persuader qu'on ne s'acclimate
pas dans de tels lieux ; les indigènes eux-mêmes ne peuvent s'y
fixer et les troupes qu'on y place sont d'autant plus promptement
détruites que leur séjour antérieur en Afrique aura été plus long.

Comme il est impossible de bâtir partout et en même temps


des casernes solides dans les emplacements dont l'occupation est

jugée nécessaire, le manque d'abris suffisants vient se joindre


aux causes locales d'insalubrité et les troupes s'y trouvent dévo

rées de maladies, précisément dans les saisons où, les récoltes


étant rentrées et les terres encore durcies par la chaleur, les indi
gènes ont toute liberté pour faire la guerre ou se livrer au bri
gandage. Combien de régiments sont revenus en France aux trois
quarts détruits sans avoir eu dix hommes tués à l'ennemi.

Ainsi, ce qui doit dominer toute autre considération en


Afrique, c'est le choix de l'emplacement des troupes ; la raison
militaire est incomparablement moins importante que celle de
salubrité. Il importe de restreindre au plus strict nécessaire le
nombre des camps et postes permanents dans les lieux malsains,
d'y construire le plus promptement possible des casernes en ma

çonnerie et des magasins où les denrées soient à l'abri de l'humi


dité, de faire écouler les eaux stagnantes dans le voisinage. S'il
faut exécuter sur trente points à la fois ces travaux de longue
haleine et d'une exécution difficile, si dispendieux en Afrique, on

aura tous les ans, pendant quatre mois, la moitié de l'armée à


l'hôpital ou en convalescence et toutes ses forces, tous ses moyens

matériels suffiront à peine au simple entretien des communica

tions entre ces établissements. Quelque nombreuse qu'elle pût

être, on aurait à craindre de graves échecs si, dans cet état, elle
avait à repousser des attaques sérieuses. Alger, Oran et Constan

tine restent à l'abri de ces maladies ; ce sont les grands centres



156 —

de population et il
indispensable d'occuper constamment quel
est
ques autres points ; il n'y a pas nécessité absolue de former aussi
des établissements fixes sur les lignes de communication entre ces
points. Des convois bien escortés passeront toujours, en choisis

sant le moment, et la correspondance journalière est rarement


interrompue entre deux villes fortement occupées. La zone entre
Blida, Coléa et Boufarik et toute la plaine en arrière jusqu'auprès
de Douera est extrêmement insalubre depuis le commencement

de juin jusqu'à la fin d'octobre et c'est à peine si, dans cette sai

son, on y aperçoit quelques tentes d'Arabes. Ces indices sont les


plus sûrs qu'on puisse consulter et nous ne devons pas condamner

nos soldats à se fondre annuellement dans des lieux infects pour

donner une protection insuffisante à quelques pauvres colons que

d'avides spéculateurs s'obstinent à lancer dans la plaine de la Mé-

tidja, aussitôt que s'efface le souvenir de la mort de leurs pre

mières victimes.

111

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 2)

Alger, le 3 août 1839

Aucunmouvement important n'a eu lieu dans les trois pro

vincesde l'Algérie. Le détachement du bataillon de tirailleurs de


Constantine, qui avait été laissé à Sétif pour y protéger l'établis
sement du khalifa de la Medjana, est rentré à Djemila. Les deux
régiments d'infanterie, le 15e léger et le 22e de ligne, sont rendus
47e 63e
à leur destination et les et de ligne ont quitté l'armée. Des
rapports particuliers ont fait successivement connaître ces der
niers mouvements.

Le lieutenant-général, commandant à Oran, me rend compte


15e
que, sur un effectif de 1.776 hommes, le léger a 500 jeunes
soldats, dont 300 sont entièrement à instruire.

Nous sommes au moment le plus dangereux de la saison

des chaleurs ; elles sont excessives et les maladies augmentent

considérablement sur tous les points malgré les précautions les


plus minutieuses que l'on prend partout pour en arrêter la
marche. J'ai dû ordonner de suspendre les travaux ; il m'est im-
-
157 —

possible de les continuer sans risque pour les hommes que l'on y
emploie. L'année est, au dire des indigènes, une des plus mau

vaises de celles écoulées depuis l'occupation.


Les maladies n'ont pas d'ailleurs une extrême gravité, sauf
quelques fièvres pernicieuses et mortelles au bout de quelques

accès ; les autres maladies sont généralement des fièvres intermit


tentes et des fièvres de rechutes qui cèdent après dix ou quinze

jours de traitement, mais elles laissent le malade dans un grand


état de faiblesse. C'est ce qui m'a déterminé à établir encore cette
année, pour la division d'Alger, un dépôt de convalescents à Bir-
kadem où, sortant de l'hôpital, les malades passent quelques jours
avant de reprendre le service dans leurs corps ; déjà, l'an passé,

on avait obtenu de cet établissement des résultats avantageux.

La division d'Alger n'a pas encore 2.000 malades ; elle est

cependant près de ce nombre. Celle de Bône et Constantine en a

environ 1.200.

Celle d'Oran est toujours la mieux traitée. Elle n'a pas plus

de 300 malades sur un effectf, il est vrai, beaucoup moins consi


dérable que les deux autres divisions. Le chiffre de la mortalité
n'est pas de deux par jour, terme moyen pendant la mauvaise

saison où nous sommes.

112

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 2)

Alger, le 3 août 1839

En envoyant à V. E. les procès-verbaux


nos

25 et 26 des
séances du conseil municipal de la ville de Constantine et ceux
du d'administration de la pro
34, 35
n"

et 36, des séances conseil

vince, j'y joins la réponse de M. le lieutenant-général


de Galbois
à la lettre de V. E. en date du 10 juillet, que je m'étais fait un,

devoir de lui communiquer immédiatement, vu la gravité des re

proches qu'elle contenait.

Le général s'efforce de prouver qu'il ne les mérite pas et je

désire vivement que V. E. trouve dans les explications qu'il donne

le motif d'une opinion plus favorable à l'administration de la pro

à émet-
vince qu'il commande. De mon côté, si j'avais une opinion
-
158 —

tre, j'indiquerais cette province comme la moins improductive de


celles des possessions françaises en Afrique et celle où il règne

à un moindre degré cette sorte d'anarchie qui est la conséquence

de la multiplicité, de la rivalité et de la confusion des pouvoirs.

J'ajouterai que, si l'on maintient l'état actuel des choses, elle sera,
à une époque qui ne peut être éloignée, la mieux préparée à rece

voir et à faire prospérer la colonisation européenne.

113

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, I E 130 2)

Alger, le 3 août 1839

Par sa lettre du 22 mai dernier, V. E. me demande un rapport

spécial sur l'effet qu'a pu produire la désertion d'Ali ben Smati


et de Saidi, officiers indigènes des Aribs, spahis auxiliaires de
la province d'Alger, comme aussi sur les causes qui ont pu amener

cette désertion.
L'effet de la désertion des indigènes est généralement nul

parce que l'armée sait maintenant apprécier à sa juste valeur les


services de ces individus qui n'ont été attirés près de nous que par

l'intérêt et par l'espoir de se livrer plus facilement à l'intrigue et

au pillage. La cause principale de ces désertions est l'incompatibilité


du caractère et de la nature même de ces hommes avec un régime

d'ordre et de Organisés dans des temps différents, avec un


paix.

but et des intentions différentes de ce qui constitue l'état actuel


de l'armée, ils ne sont pas venus vers nous pour aider à maintenir
la paix et la tranquillité et ce ne fut même pas sans difficultés
qu'on a pu leur persuader que l'armée française n'est pas ici pour

épouser leurs querelles et servir d'instrument à leurs vengeances

particulières. On ne s'est, à mon avis, que trop longtemps prêté

à leur espèce d'exigence en ce genre, été trop fréquemment


ce qui a

la cause de ces razzias qui ont tourmenté et ensanglanté le pays


sans produire de gloire réelle à ceux qui y prenaient part. Je crois

qu'il est sage de ne pas attacher et, plus encore, de ne pas mon

trer qu'on attache trop d'importance aux services de ces indi


gènes ; ils ne sont déjà que trop portés à s'en exagérer le mérite.

Quant à ce qui concerne Ali ben Smati en particulier, ce qui,


outre des motifs ci-dessus, a déterminé sa désertion, c'est, qu'ayant
-
159 -

été traduit devant un conseil de guerre par l'ancien chef du bu


reau arabe, comme accusé de correspondance avec Abd el-Kader,
bien été acquitté, sa position
qu'il ait était fausse et, dès ce mo
ment, ilforma le projet de partir, mais mieux valait, étant donné
cet acquittement, attendre qu'il nous débarrassât de lui volontaire

ment que de prendre à son égard des mesures de rigueur dont la

malveillance se serait emparée pour les montrer comme la récom

pense des services que l'on nous rend et comme la juste punition

du ciel envers ceux des croyants qui manquent essentiellement à


leur religion en se mettant au service des infidèles. Cette même

providence vient d'ailleurs de faire justice de Smati qui a été tué,


le 25 juillet dernier, dans une razzia qu'il était venu faire à la
tête de quelques voleurs et brigands dans une tribu voisine du

camp du Fondouck. Son corps a été mis sous les yeux de M. le lieu

tenant-général Rulhières, en ce moment en tournée.


V. E. me parle en même temps, dans sa lettre du 22, des dif
ficultés survenues dans les rapports commerciaux entre les Arabes
de l'intérieur et la population du littoral. Abd el-Kader, tout en
encourageant les Arabes du pays qu'il administre à apporter sur
nos marchés tous les fruits de leurs récoltes et de leur industrie,
leur a, en effet, défendu d'en rapporter en retour aucune denrée
et aucune autre chose, que le prix de ce qu'ils auraient vendu. Son

but était uniquement d'avoir de l'argent et il a pris cette me

sure aussitôt après son expédition ruineuse d'Aïn Madhi. J'en ai

informé V. E. par une lettre du 25 dernier et, dès lors, je lui


mai

ai fait connaître que les tribus de l'intérieur, froissées dans leurs


intérêts par ces mesures qui leur étaient aussi nuisibles qu'à nous,
ne les supportaient qu'avec peine et cherchaient par la contrebande

à les rendre de nul effet. Je pense qu'elles ne tarderont pas long


temps à être rapportées. Ce ne fut pas par représailles que j'ai,
non pas défendu d'exporter dans l'intérieur, mais seulement mis
des entraves à l'exportation de certaines marchandises telles que
la poudre, le soufre, les armes et le fer destiné à la fabrication des
armes et je l'ai fait après que le refus de la part de l'émir de sanc

tionner le traité supplémentaire du 4 juillet rendait possible et

plus ou moins rapprochée la reprise des hostilités.


Ce refus de sanction est devenu la principale difficulté entre

nous et Abd el-Kader, mais, ainsi que je l'ai dit, malgré le carac
tère équivoque des dispositions de l'émir, le gouvernement du Roi
reste toujours le maître de ses actes envers lui et la paix ou la

160 —

guerre ne dépendent que de sa propre volonté et des convenances

de sa politique.

Les rapports que je reçois continuent à me faire connaître

que c'est par l'intermédiaire du commerce anglais que l'émir reçoit

ses armes, sa poudre et ses munitions. On m'informe que, derniè


rement, il a passé avec les Anglais un marché de cinquante milliers
de poudre à livrer à Tétaoun (1) dans le Maroc. Il a à remplacer
toutes ses poudres de Tagdempt qui ont été détériorées par les
dernières pluies de l'hiver.

114

Abd el-Kader à Valée


(Documents Féraud, n"
33 texte arabe)

6 août 1839

Après les salutations...

Mon oukil à Oran, El Hadj el-Habib, n'a plus rien à faire


dans cette ville, attendu que les affaires se traitant directement

entre vous et moi, je n'ai plus de rapports avec le chef d'Oran. Ces
jours derniers, mon oukil avait acheté un mouton lorsque quelques

chrétiens sont entrés dans sa maison et lui ont enlevé la viande

de ce mouton et lui ont ainsi manqué de respect d'une manière

très grave. Cette conduite n'est pas convenable de votre part. Je


vous prie d'autoriser mon oukil à partir et à retourner auprès de
ses enfants. Son dernièrement sans laisser personne
père est mort

pour prendre soin d'eux. Mais je vous le demande surtout à cause

de l'injustice dont il a été victime.

le 21 de Djoumad el aouel 1255.

115

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives du Gouvernement général, E. 135 2)

Paris, le 7 août 1839

M. Clappier, député du Var, vient de m'adresser une réclama

tion du sieur Noël Manucci contre l'arrêté qui a prononcé son

(1) Tétouan.

161 —

expulsion de l'Algérie. Par ma réponse en date de ce jour, je fais


connaître à M. Clappier que la mesure dont il s'agit a été prise

par vous, en vertu des pouvoirs extraordinaires qui vous sont

conférés ; qu'ayant obtenu l'approbation de l'un de mes prédéces


seurs, elle n'est point susceptible d'être réformée par le départe

ment de la guerre, mais seulement par vous ; qu'il vous appartient

en conséquence d'examiner les motifs qui pourraient déterminer


un pareil acte d'indulgence. Je crois devoir à cet effet vous adres

ser copie tant de la lettre de M. Clappier, que des différentes pièces

qui s'y trouvaient jointes.

Sans attacher plus d'importance qu'ils n'en méritent aux di


vers faits articulés dans la plainte déposée par le sieur Nicolas
Manucci au parquet du procureur du Roi à Toulon, il en est un

sur lequel j'appelle votre attention, c'est celui qui est relatif au

nègre et à la négresse rendus à Abd el-Kader au mois de février


dernier (1). Le sieur Manucci annonce que ces deux esclaves ont

été fustigés et décapités en punition de leur fuite. C'est un fait


sur l'exactitude duquel j'ai besoin de recevoir des explications.

Mon prédécesseur, par dépêche confidentielle du 13 mars,


67,
vous avait invité à lui communiquer les informations qui vous

seraient parvenues sur le sort de ces esclaves. J'aime à croire qu'il

n'a point été tel que l'avance le sieur Manucci dont le témoignage
doit m'être nécessairement suspect, mais je ne vous en recom

mande pas moins de me transmettre à cet égard les renseignements

que vous n'aurez pas manqué de recueillir et qu'il importe au

gouvernement du Roi de connaître.

116

Sailomon Zermati au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, I E 144)

Paris, le 9 août 1839

Salomon Zermati, négociant à Mediya (2) en Afrique, de nation

l'honneur de vous faire savoir que Son Altesse le Sou


israëlite, a

dan Abd el-Kader lui a remis une lettre, et l'obligea de partir de

Cf : Valée au ministre de la guerre, 2 mars 1839.


(1)
(2) Médéa.

162 —

suite pour Paris pour la remettre dans les propres mains du mi

nistre de Sa Majesté le roi de France. Ce qu'ayant exécuté, et


arrivé ce matin par la poste à Paris, il vous supplie d'indiquer
le jour et l'heure qu'il pourra remettre cette missive dans vos

mains, et en obtenir une réponse ou un reçu pour pouvoir repartir

de suite pour l'Afrique où ses intérêts l'appelle.


Rue de Grenelle S. Honoré, n°
1, chez M. Susanna.

Signature de Salomon Zermatti.

117

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement général, E. 135 2)

Alger, le 10 août 1839

Aucun mouvement militaire important n'a eu lieu dans les


trois provinces de l'Afrique et, sauf quelques attaques partielles
de voleurs et d'assassins dans les provinces d'Oran et d'Alger et
qui ont été réprimées et punies par la mort de quelques brigands,
la tranquillité règne dans le pays et la sécurité des établissements
coloniaux est aussi assurée que possible dans les premiers moments

d'installation d'une colonie naissante.

Dans la province de Constantine, quelques nouvelles tenta


tives de la part des agents d'Abd el-Kader pour mettre le désordre
dans l'ouest de la province ont déterminé le lieutenant-général
commandant à renforcer momentanément le poste de Djemila et

à appuyer la réinstallation à Sétif du khalifa de la Medjana. Ce


mouvement partiel a eu le succès que l'on en attendait : les tribus
de la Medjana se sentant appuyées, sont restées indifférentes à
l'appel fait au nom de l'émir et, parmi elles, les plus considérables,
telles que les Eulma, les Ammers, les Abd el-Nour, n'ont pas été
un instant douteuses.
Des attaques partielles ont eu lieu à Gigelly pendant les nuits
des 28 et 29 juillet et 4 août ; elles ont été repoussées sans que

les troupes sortissent de leurs postes, un seul homme a été blessé.


Les dernières nouvelles sont du 7 août la garnison,
et ainsi que tous
les travaux de défense, étaient en bon état.
La chaleur est toujours excessive et avec elle l'accroissement
du nombre des malades. Les maladies n'ont pas, en général, beau-

163 —

coup de gravité, ellesmettent toutefois en ce moment plus de


4.000 hommes hors d'état de faire le service. Le chiffre de mor
talité n'augmente pas. Toutes les précautions imaginables sont
prises et employées avec soin ; le zèle et l'expérience des chefs et
des de l'armée, des officiers et agents de l'administra
officiers

tion, empêchent le mal de faire de plus grands progrès. Les troupes


ne sont pas établies dans des lieux malsains ; quelques postes

dans ce cas sont confiés à la garde des indigènes. Les troupes


sont presque en totalité couchées dans des hamacs et, sous ce rap
port, elles sont généralement aussi bien dans les postes perma
nents qu'elles occupent qu'elles le seraient dans les villes d'Oran,
d'Alger et de Constantine. Devrait-il, toutefois, y avoir à cet égard
quelque différence au désavantage des postes permanents cou

le pays, les établissements de la colonisation


vrant et les grandes

communications, je ne penserais pas que l'on dût renoncer à un

système de postes fortifiés permanents et ayant un rayon d'acti


vité pour adopter le système de détachements et de reconnais

sances militaires à l'effet d'occuper et de protéger le pays. Ce


système de se porter en avant sans stabilité et de revenir constam

ment au point de départ, a dû, ce me semble, être jugé et condamné


par une assez longue expérience. Je terminerai en disant à cet
égard, comme M. le Maréchal président du conseil, le mieux est

d'avancer lentement et de ne jamais reculer.

118

Le Ministre de la Guerre à Valée

(Archives du Gouvernement général, I E 144)

Paris, le 14 août 1839

A son retour à Miliana, Abd el-Kader a été de nouveau cir


convenu par les ennemis de la France, qui ont réussi à lui persua
der qu'il avait été trompé par Ben Arrach. Ils lui ont proposé
d'écrire aux ministres et à plusieurs députés et de faire porter

ses lettres par un homme de confiance, en l'assurant qu'il lui rap


porterait l'autorisation d'acheter en France autant de munitions
de guerre qu'il en désirerait. Abd el-Kader a accepté ces proposi

tions. L'homme qui a été choisi est un juif de Médéa, nommé

Salomon Zermati. Il est arrivé en France, et est parti de Mar-


164

seille, le 5 août 1839, par la malle-poste, pour se rendre à Paris.


S'il n'y obtient rien, il a l'ordre d'aller à Londres, d'y acheter des
munitions de guerre et de revenir en Algérie par le Maroc.

119

Abd el-Kader aux Grands du gouvernement de France (1)


(Archives du Gouvernement général, I E 144)

Louange à Dieu l'unique. Que Dieu —


soit propice à notre

seigneur Mahomet et aux siens.

Ecrit par l'ordre de l'Emir des Croyants, notre Sid el Hadj


Abdelkader (que Dieu l'aide et le rende victorieux. Amen).
Aux grands du gouvernement de France, à tous les ministres
à Paris. Que le salut soit sur celui qui suit le chemin de la vérité
et qui est bien dirigé. Lorsque nous avons appris que le roi Phi
lippe vous avait choisis et préférés à tous autres et qu'il vous avait

fait ministres, nous avons compris que vous apparteniez néces


sairement à l'élite des Français pour le jugement, l'intelligence

et la sagesse. Notre volonté a toujours été de maintenir la paix du

pays. Cependant nous voyons toujours le trouble et le désordre


naître par la faute des gouverneurs d'Alger, d'Oran et d'autres
lieux. Certes, ils sont contraires en cela à vos intentions et font des
choses que vous n'agréez point et que vous ne commandez point.

Le plus souvent on vous les représente sous des couleurs menson

gères et fausses. Nous vous avons plus d'une fois prévenu de leurs
faits et des désordres dont ils sont cause. Il ne nous vient pas de
réponse et cependant je ne puis croire que ce soit vous qui vous

refusiez à nous répondre. Il faut (et Dieu le sait) que les gouver

neurs d'Alger et d'Oran mettent obstacle soit aux lettres, soit

aux réponses, de telle sorte que mes lettres ne vous arrivent pas
non plus que les vôtres à nous. C'est pour cela que nous vous aver

tissons de nouveau en vous demandant


une réponse. Voici ce dont

il s'agit. Les gouverneurs français d'Alger et d'Oran désespèrent


(littéralement : entortillent) les Arabes par toutes sortes de vexa-

(1) Jointe à une dépêche du Ministre du 14 août 1839.



165 -

tions et les achèvent (sic) par le mensonge, la colère et le manque

de foi aux promesses. Que si ces mauvais procédés s'adressaient

à quelques Arabes et non pas à tous et surtout de préférence aux

plus considérables, on pourrait les passer. Mais nous en voyons


le plus souvent, que dis-je ! nous en voyons toujours donner l'exem
ple par ceux que vous placez comme grands à Alger, à Oran et
autres lieux. Celui que vous nommez grand, quel qu'il soit, se

pose (sic) comme roi (1). Ils méprisent les lois et les ordres qui

émanent de vous, se montrent pleins d'avidité et mentent au gou


vernement de France. Us renversent tous les principes, font du

vrai le faux et du faux le vrai. Quiconque veut l'amitié avec le

gouvernement de France, lorsqu'il voit la manière d'agir de ces

gouverneurs d'Afrique ne peut que fuir le contact des Français


et leur oppression. Cependant ils disent (les gouverneurs) : l'émir
Abdelkader ne veut pas la paix avec les Français ; il veut la guerre
avec eux ; ils disent encore : l'émir Abd el-Kader rompt les condi

tions du traité intervenu entre lui et le roi de France par l'inter


médiaire du représentant (de l'oukil) Bugeaud ; et cependant

l'émir Abdelkader n'a changé ni une condition ni un mot au traité,


à moins que les gouverneurs d'Afrique n'aient eux-mêmes changé.

Bien plus, l'émir prend patience un mois, deux mois. Il leur écrit,
il les flatte ; et s'il voit qu'ils traînent en longueur afin de violer
un article, l'émir Abdelkader écrit au roi de France ; il le prévient

des violations qui ont eu lieu. Certes quand les gouverneurs fran
çais voient les lettres que nous vous écrivons, ils les cachent ou
les déchirent, tremblant de voir mettre à nu sous les yeux du gou

vernement de France leurs mauvais procédés et leur violation des


traités. Ainsi par exemple, les Musulmans qui ont commis un

délit s'enfuient sur votre territoire pour se dérober à la justice


musulmane qui ne peut les retrouver ; ainsi, on empêche les ha
bitants de la Metidjah et les Douairs de venir à nous, tellement que
maints d'entre eux ont été obligés de s'enfuir en laissant leurs
enfants et quelquefois leurs femmes et leur bien, les gouverneurs

français leur prenant ce qu'ils ont sans aucune espèce de raison.

Ainsi on empêche les Arabes qui vont dans vos marchés d'em
porter ce dont ils ont besoin, comme du fer pour fabriquer des
instruments d'agriculture et autre chose ; et cependant ces Arabes
vendent aux Français tout ce dont ils ont besoin. Ainsi encore,

(1) Ici la phrase est au pluriel dans le texte (note du traducteur).


-
166 —

quand les serviteurs des gouverneurs français voient un Arabe qui

a de l'argent, ils agissent de ruse pour lui prendre cet argent, puis
ils l'accusent faussement et les gouverneurs français l'emprison
nent : ainsi encore les voleurs après avoir pris le bien d'autrui
s'enfuient dans les villes des Français comme Alger et les autres ;
ainsi encore on veut transgresser la limite fixée et qui est le Ouad
Khadara et l'on s'appuie sur des raisons que ne peut admettre un

homme doué de quelque intelligence. Quand le représentant (ou


kil) du roi, Bugeaud, fit la paix, nous lui avions mis pour condition

d'éloigner quinze grands qui jetaient le trouble dans les relations

et il nous en donna son cachet et sa signature ; nous lui avions mis


pour condition qu'il nous vendrait 1.000 kantars de poudre et 3.000
fusils et nous avions fixé pour terme deux mois ; il nous en donna
son cachet et sa signature ; bien plus, on a manqué de respect

pour notre oukil à Oran : on a perdu tous ceux d'entre les Fran
çais que les gouverneurs voyaient attachés à nous et nous ser

vant dans nos affaires ; ce sont là toutes choses contraires à l'ami


tié ; voilà ce qui met le trouble entre les Arabes et les Français.
Nous vous en avons averti nombre de fois. Mais on ne laisse par

venir ni nos lettres ni vos réponses. Veillez donc à cette tyrannie


de vos gouverneurs. Que si vos gouverneurs ne se conforment pas

à vos ordres et ne remplissent pas les conditions qui ont été con

venues entre vous et nous, comment peut-on blâmer les Arabes


et les accuser de violer la paix. Vous êtes des hommes élevés dans
l'habitude du pouvoir et du gouvernement. Vous voulez la justice
et le bonheur de tous. Si vous n'aviez pas encore entendu, voici

que nous vous faisons entendre ; si vous n'aviez pas encore vu,
voici que nous vous faisons voir. Si la manière d'agir de vos ou-

kils et de vos gouverneurs ne vous agrée pas, repoussez-les ; em

pêchez-les de mal faire et veillez au bien de tous. Si leur manière

d'agir vous convient, Dieu est le protecteur des Croyans. Adieu.


Le 3 de
rebi'

ettani 1255.

Pour traduction conforme :

Eug. de Nully.

Note —
Le sceau de l'émir est en tête de la lettre.

167 —

120

Valée à Soult
(Girod de l'Ain Le maréchal Valée, pièces justificatives n°
27)

Alger, le 17 août 1839

Les deux dernières dépêches que V. E. a bien voulu m'adres

ser m'amènent à lui faire connaître la manière dont j'ai compris


les instructions du gouvernement du Roi,, le point de vue sous

lequel j'ai envisagé la question d'Afrique, la marche que j'ai suivie

jusqu'à ce jour et le système qu'il me paraît convenable d'adopter


pour le développement progressif de la domination française en

Afrique et l'agrandissement des établissements européens qui se

forment sur le littoral


Le ministère du 15 avril, en m'adressant les instructions qui

servent de règles à la politique suivie depuis deux ans en Afrique,


admit en principe que la domination française devait être univer

selle sur l'Algérie, l'occupation restreinte et la colonisation éta


blie sur les points où elle pourrait s'implanter facilement. Abd el-

Kader n'était, pour le cabinet du 15 avril, qu'un chef soumis à


la souveraineté de la France et qui, quoique les circonstances

l'eussent placé à un rang plus élevé que les autres chefs indigènes,

devait néanmoins rester dans une position dépendante et exercer


dans les limites des conventions un pouvoir relevant de la France.
D'un autre côté, il fut convenu que la convention du 30 mai 1837
recevrait une entière exécution, que la France occuperait tout le
territoire"
qu'elle s'était réservé et que la partie de la province

d'Alger située au delà de l'oued Khadra serait administrée par un

ou plusieurs chefs indépendants de l'émir. La convention du 4 juil


let régularise ces dispositions et, quoique Abd el-Kader ait refusé

depuis de la ratifier, elle n'en forme pas moins le droit de la France


dans l'est et le centre de la Régence et je ne puis douter que l'in
tention du cabinet que préside V. E. ne soit d'en exiger l'entière
exécution.

Pour faire bien comprendre les mesures adoptées et proposées


à la fin de 1838, je dois mettre quelques considérations géogra
phiques sous les yeux de V. E.

L'Afrique du Nord est traversée par deux chaînes de mon

tagnes auxquelles on a donné les noms de grand et de petit Atlas


et dont l'étude générale est encore peu avancée. Dans la province
-
168 —

de Constantine, qui nous est aujourd'hui plus complètement con


nue, le petit Atlas court presque sur le bord de la mer de Dellys
à Stora ; cette chaîne est séparée de celle du grand Atlas par des
plaines ou, plus exactement, de grands plateaux que l'on peut par

courir sans difficultés et qui forment le domaine des tribus arabes

vivant sous la tente et fuyant devant l'ennemi qui les menace.

Le petit Atlas est traversé par des vallées qui viennent aboutir

à la mer et qui sont par conséquent les voies de communication

entre les différentes parties de la Régence. C'est dans ces vallées

que Rome avait placé ses principaux établissements, qu'elle avait

construit des voies magnifiques qui assuraient sa domination en

même temps qu'elles enrichissaient son commerce.

L'expérience des temps passés, celle que nous venions de faire


nous-mêmes par l'occupation de Constantine, nous prouvaient que
la possession du littoral ne pouvait être assurée que par l'occupa
tion permanente de points stratégiques sur les plateaux supérieurs,
que par la formation successive d'établissements dans toutes ies
vallées, en se plaçant à la fois à la tête et à l'embouchure des
rivières. L'occupation de Constantine et la construction de routes

et de camps pour dominer les vallées de la Seybouse, de l'oued


Rezas et du Roummel venaient d'asseoir l'autorité de la France
dans l'est de la province ; il était évident que le même système

devait produire les mêmes résultats en s'avançant vers l'ouest,


que le pays ne pouvait être soumis que par son application pro

gressive et bien calculée. La marche vers les Biban était donc


impérieusement dictée par les circonstances dans lesquelles nous

plaçait l'impossibilité de trouver un chef unique à opposer dans


l'est à l'influence naissante de l'émir.

Dans la partie de l'Algérie que nous allions occuper une dif


ficulté nouvelle allait se présenter : à Stora commence le pays des
Kabyles, non que cette race se trouve entièrement concentrée sur

le massif qui s'étend de ce port à Dellys, puisqu'elle couvre toutes


les montagnes du de l'Afrique, mais parce qu'elle domine
nord

seule entre l'oued Rezas et l'oued Bouberak, que les populations


arabes n'ont point pénétré sur ce territoire et que le pays, d'un
accès difficile, a permis de tout temps au peuple autochtone de
maintenir son indépendance. Soumettre les Kabyles par la force
des armes est une entreprise presque impossible. L'action de la
France sur ces peuples doit se borner à les resserrer sur leur ter-
-
169 —

ritoire par des lignes de défense bien établies, à les enfermer entre
la mer et lesplateaux supérieurs et à pénétrer ensuite dans leur

pays par les vallées, pour arriver à la mer où nos établissements


auront pris progressivement un développement considérable. Pour
dominer les Kabyles, comme pour soumettre les Arabes, des éta
blissements entre les deux chaînes de montagnes sont donc néces

saires. Constantine est le point le plus important de cette ligne


nouvelle, mais sa sphère d'action se trouve nécessairement bornée
aux vallées qu'elle domine et de nouveaux centres doivent être
établis, si le gouvernement du Roi persiste à vouloir que la domi
nation française grandisse dans le nord de l'Afrique.

En étudiant le terrain qui s'étend des frontières de Tunis à


Alger, deux points stratégiques se présentent en première ligne,
Sétif et Hamza. L'un et l'autre dominent des cours d'eau qui vien

nent se jeter dans le Bou Messaoud, fleuve qui verse ses eaux dans
le golfe de Bougie. La réunion de ces deux vallées forme toute
l'importance de Bougie et explique la haute prospérité que cette

ville avait acquise dans les temps anciens. Il estévident que, si


la France avait des établissements permanents à la tête de ces
deux vallées et que, des temps, elle pût construire et
par la suite

défendre des routes venant aboutir à Bougie, la population kabyle


resserrée de toutes parts entre nos établissements devrait néces

sairement se soumettre, car il lui faut des marchés pour s'appro

visionner et pour vendre les produits qu'elle récolte ; la soumis

sion des peuples est presque toujours la suite des relations com

merciales.

En décembre 1838, Sétif et Djemila furent occupés, mais


les mauvais temps n'ayant pas permis de s'y maintenir, les troupes
rentrèrent à Constantine ; au mois de mai 1839, nos colonnes par

couraient de nouveau cette route et, cette fois, un camp perma

nent fut établi à Djemila. Le khalifa de la


Medjana prit en même

temps position à Sétif sous la protection du lieutenant-général


de Galbois, qui revint ensuite à Constantine. Nos troupes sont
en

les intrigues d'Abd el-Kader trou


mesure de soutenir le khalifa si

blaient cette partie de la province.


L'importance d'Hamza est encore plus grande, peut-être,

que celle de Sétif. Cette position couvre le défilé des Biban, seul

passage que puisse suivre la route d'Alger à Constantine. Hamza,


de près Calla, ville kabyle de quelque impor-
d'ailleurs, menace

170 -

tance et permet de prendre à revers les montagnes dans lesquelles


s'élève Médéa, position essentielle et vers laquelle nos efforts

doivent tendre dans l'avenir. L'occupation de ce point devait donc


entrer dans les prévisions du gouvernement du Roi, alors même

que les empiétements d'Abd el-Kader n'en feraient pas à la France


une impérieuse condition de stabilité et de puissance.

Deux routes conduisent de la mer à Hamza : l'une, partant

de Bougie, remonte la vallée, elle nous est presque inconnue et son

occupation en ce moment ne présenterait aucun avantage ; la se

conde route part d'Alger et, après avoir traversé le petit Atlas,
descend dans la vallée de Tisser pour arriver ensuite sur le pla
teau de Hamza ; c'est celle que je me suis proposé de suivre. Les
camps, que son occupation obligera d'établir, formeront une excel

lente ligne de défense contre Abd el-Kader dont il faut constam

ment se préoccuper quand on s'approche de l'ouest. Cette route

traverse des positions de la plus haute importance. L'établisse


ment d'un poste à Ain-Sultan, sur le djebel Ammal, nous rend

maîtresdes vallées de l'oued-Khadra et du Corso. La position

de Ben Hini ferme complètement la rivière des Issers et nous

assure la tranquille possession de tout le territoire que la France


a voulu se réserver par la convention du 4 juillet.
L'occupation de Hamza avait donc été résolue pour les der
niers jours de 1838. Elle était, à cette époque, la suite naturelle
de la convention conclue avec Ben Arach et il était alors probable
qu'elle se ferait sans coup férir. La mauvaise saison m'a empêché

de passer l'oued Khadra et j'ai dû ajourner une opération dont


la guerre peut être la conséquence, aujourd'hui qu'Abd el-Kader

a refusé de ratifier la convention.


Tel est, Monsieur le Maréchal, le système adopté en 1837, pour
les possessions françaises au Nord de l'Afrique, système dont j'ai
suivi le développement avec persévérance. Tous les mouvements,
qui ont eu lieu sous mon commandement dans l'Algérie, avaient

pour but de former un établissement permanent sur un des points

déterminés à l'avance. L'œuvre est presque achevée, il serait re


grettable que le gouvernement du Roi abandonnât une voie longue

peut-être, mais dont le résultat est certain.

La seule objection que l'on ait élevée contre le système qui a


été adopté est l'accroissement des forces qu'il exige et le grand

nombre de points qu'il oblige à occuper. Je crois, Monsieur le Ma-



171 —

réchal, qu'on a beaucoup exagéré ces deux inconvénients car, à


mesure que nous marchons en avant, que nos établissements pren
nent plus de consistance, nous diminuons à l'est l'effectif des
troupes qui occupent le territoire. L'organisation du pays doit
marcher en même temps que les établissements militaires s'élèvent,

que notre administration s'affermit. Je citerai pour exemple la


subdivision de Bône. En 1837, un régiment de cavalerie et deux
régiments d'infanterie étaient employés dans cette partie de l'Al
gérie ; maintenant, la subdivision tout entière est occupée par

un régiment d'infanterie et deux escadrons de cavalerie. J'ai pu

successivement réduire la garnison des camps de Dréan, Nech-

meya. Hammam Berda et Mjez Ahmar et je pourrai prochaine

ment supprimer plusieurs de ces camps. J'aurais plus de facilité


encore, si l'organisation de la cavalerie régulière et surtout de la
cavalerie irrégulière, dont j'ai depuis longtemps préparé les bases,
n'avait pas éprouvé des lenteurs qui gênent mon action et créent

des difficultés que j'ai peine à surmonter.

Le nombre des camps que nous occupons est beaucoup moins

considérable qu'on ne semble le croire, car il faut faire abstrac

tion des établissements passagers que l'on occupe pour les tra
vaux de route et qui doivent cesser d'exister alors que les routes

seront D'ailleurs, Monsieur le Maréchal, il est évident


terminées.
que, sur les grandes voies de communications, l'existence de points

fortifiés avec soin et défendus par de faibles garnisons dispense


de faire marcher de fortes escortes avec les convois et les voya
geurs car, de distance en distance, ils trouvent des points d'appui.
De Philippeville à Constantine, quelques chasseurs suffisent habi
tuellement pour escorter les courriers, parce qu'ils sont sûrs d'être
secourus par les garnisons des camps. Il faudrait faire marcher
fréquemment plusieurs bataillons, si la distance de ces deux villes

n'était pas jalonnée avec soin par des établissements permanents,


qui servent en outre de relais et permettent aux courriers de par

courir en neuf heures une distance que les convois ne peuvent

faire qu'en trois jours.

Les considérations que j'ai eu l'occasion de développer dans

mes précédentes dépêches se présentent naturellement ici et je

puis les résumer dans les termes suivants : marcher progressi

vement et avec une sage lenteur ; former successivement des éta


blissements durables en leur donnant toute la consistance et toute
172

la force nécessaires à leur conservation ; maintenir la paix aussi

longtemps qu'elle sera honorable et attendre du temps la conso

lidation de notre pouvoir ; enfin n'entreprendre que des opérations

qui n'entraînent pas la France à réunir en Afrique des forces trop


considérables et dont la privation en Europe nuirait à ses inté-

rts et à sa politique.

Ce système, que je suis depuis deux ans, me paraît toujours


le plus raisonnable, mais son application constante est soumise

à des conditions indépendantes de notre volonté. Les dispositions


d'Abd el-Kader, de ce pouvoir créé imprudemment par la France
et qui s'élève aujourd'hui vis-à-vis d'elle, peuvent en permettre

plus ou moins longtemps l'exécution et elles prennent place natu

rellement dans les considérations qui dicteront la détermination


à prendre. On ne peut, en effet, admettre que l'état d'incertitude,
dans lequel les limites à l'est, puisse se prolon
nous sommes sur

ger indéfiniment. J'ai fait connaître d'une manière claire et défi

nitive à Abd el-Kader les intentions du gouvernement du Roi à cet

égard. Je lui ai déclaré que la France regardait la convention du


4 juillet 1838 comme réglant ses droits dans l'est et dans le centre

de l'Algérie. Je lui ai répété, que l'exécution de cette convention


était le seul moyen de maintenir la paix qu'il me présente dans
toutes ses communications comme étant l'objet de ses désirs. Si,
en ne répondant pas à ma lettre ou en répondant d'une manière

négative ou évasive, il semble persister dans les rêves ambitieux


qui lui représentent l'Afrique entière comme destinée à être sou
mise à son autorité, il ne restera, à mon avis, d'autre moyen de
connaître ses véritables intentions, de savoir si l'on peut ou non
se fier à lui, qu'à démontrer, par un acte significatif, que la volonté
du Roi est immuable et que la France est en mesure de la faire

exécuter.

Je m'écarterai pour cela le moins possible de la marche que

j'ai suivie jusqu'à ce jour. Je me porterai en avant de l'oued Kha-

dra en indiquant le mouvement comme entièrement pacifique,


comme la du traité du 4 juillet. Toutefois, Monsieur
conséquence

le Maréchal, les résultats de cette opération doivent être prévus


d'avance et il est important que l'armée soit mise en mesure de
soutenir éventuellement la guerre, si l'émir se décidait à la faire.
Je pense que, pour atteindre ce but, il suffira d'établir à la
fin de septembre (après la saison des chaleurs) un camp retran-

173 -

ché à Aïn Sultan, à trois lieues de Kara Moustafa. De cette posi

tion, nous observerons les mouvements des populations et nous

attendrons les résolutions d'Abd el-Kader. Si les Kabyles de l'est


seuls prennent part à la lutte, elle ne sera pas longue et nous

pourrons ensuite, soit avant, soit après l'hiver, marcher sur Ham
za pendant que la division de Constantine se portera de Sétif sur

la Medjana et les Portes de Fer. Hamza et la route sultana occupés

sans que l'émir nous attaque, la paix sera désormais assurée, les
établissements européens pourront se développer sans crainte et

j'ai la conviction qu'ils atteindront bientôt un haut degré de pros

périté ; la question du territoire sera alors complètement vidée et

les limites du pouvoir de l'émir établies par le fait comme par le


droit.
Si Abd el-Kader intervient, il nous prouvera que, tôt ou tard,
nous devions nous attendre à combattre. La guerre prévue d'avance
aura lieu et, alors, renonçant momentanément à nos opérations

dans l'est, nous essayerons de nous établir définitivement à Mé*-


déa et dans la vallée du Chélif et de frapper l'ennemi au centre
de sa puissance. Dans ce système, la province d'Oran resterait

sur la défensive et ce ne serait que dans une seconde campagne,


alors que les dispositions des populations seraient plus clairement

dessinées, que nous nous porterions sur Mascara et le bas Chélif.

Vous remarquerez, Monsieur le Maréchal, que le camp d'Aïn


Sultan ne serait pas pour nous, dans l'hypothèse de la guerre, une

complication de plus, car il serait toujours possible de soutenir

une position qui touche à notre ligne de défense à l'est et qui,

d'ailleurs, la protège sur tout son développement.

Une opération qui se lie nécessairement à la marche de nos

troupes dans la vallée des Issers est l'occupation de Dellys; mais,


pour l'exécuter avec succès, il faudrait attendre un moment oppor
tun et laisser au commandant en chef le droit de la déterminer.
Je ne pense pas, Monsieur le Maréchal, que l'armée ait besoin
d'une augmentation considérable pour exécuter la convention du
4 juillet 1838. Si le gouvernement du Roi veut envoyer en Afrique,
dans le courant de septembre, les quatrièmes bataillons qui for
ment en Provence la réserve de l'armée, je pourrait passer l'oued

Khadra et me tenir en mesure de combattre sur la Chiffa. Si la


guerre était la suite de ce mouvement, le résultat de la campagne

d'automne déterminerait la force que la France devrait entretenir



174 —

en Afrique l'année 1840. Telles sont, Monsieur le Maré


pendant

chal, les explications que j'ai cru devoir donner à V. E. sur l'état
actuel de l'occupation militaire en Afrique et sur la marche ulté

rieure que je propose de suivre.

121

Valée au Ministre de la Guerre


(Marcel Emerit -
L'Algérie à l'époque d'Abd el-Kader, p. 233)

Alger, le 17 août 1839

J'ai l'honneur de vous adresser copie d'une lettre que je viens

de recevoir de la part de Tedjini, un des principaux compétiteurs

d'Abd el-Kader, celui contre lequel il a combattu à Aïn Madhi.


De premières ouvertures verbales et indirectes m'avaient été
faites l'hiver dernier, j'y avais répondu de la même manière ;
j'agirai avec la même prudence pour celle-ci et, sans y attacher
trop d'importance, je ferai en sorte d'y répondre de manière à
ne pas compromettre ma position avec Abd el-Kader et à ne pas
nuire toutefois aux embarras que cette circonstance peut lui occa

sionner. : i.
;^j|

122

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre, carton 258 -

copie)

Paris, le 20 août 1389

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

le 3 août courant, dans laquelle vous m'annoncez que le détache


ment du bataillon de tirailleurs d'Afrique, qui avait été laissé à
Sétif poury protéger l'établissement du khalifa de la Medjana,
est rentré à Constantine, que le 22e de ligne et le 15" léger sont

arrivés à la destination qui leur a été assignée.

Vous me faites également connaître que, le nombre des ma


lades ayant augmenté d'une manière sensible, vous avez jugé à
propos de suspendre les travaux. Je ne puis qu'approuver cette
mesure ainsi que l'établissement à Birkadem d'un dépôt de conva

lescents, comme vous l'avez fait l'année dernière.


-
175 -

Je vois au reste que, jusqu'à présent, les maladies n'ont pas


pris un caractère grave. J'aime à me persuader que nous n'aurons

que peu de pertes à déplorer, que MM. les officiers de santé re


doubleront à cet effet de zèle dans l'accomplissement de leurs
devoirs et que les chefs de corps tiendront strictement la main

à l'exécution des ordres que vous jugerez nécessaire de donner


en ce qui concerne l'hygiène de la troupe et particulièrement des

militaires sortant des hôpitaux. Je m'en rapporte entièrement


à votre expérience et à votre sollicitude pour l'armée.

123

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 2 copie)

Alger, le 24 août 1839

Aucune opération militaire n'a eu lieu dans la province d'Al


ger depuis l'époque du dernier rapport. Le pays est plus tran
quille qu'il ne l'est ordinairement dans la saison où les indigènes,
oisifs et naturellement turbulents, viennent par des incursions
fréquentes tourmenter et piller les habitants de la plaine. Ils souf

frent eux-mêmes, cette année, de l'insalubrité du climat, ils ont


beaucoup de malades à Médéa, à Miliana, etc., et la mortalité est
considérable.

Dans la province de Constantine, le maréchal-de-camp, com


mandant la subdivision de Bône, s'est porté avec quelques troupes
de Guelma vers la tribu des Hannencha où les partis d'Hasse-

naoui et de Resgui, toujours en opposition, commettaient quelques

désordres. Il a, en même temps, rétabli la tranquillité dans quelques


tribus plus à l'est et plus rapprochées de la frontière de Tunis.
Rien de nouveau dans le reste de la province.

Dans la province d'Oran, il est survenu un événement de


quelque gravité. les El Kradrat, au nombre
Les Ouled ben Ali et

de 42 tentes, campant ordinairement à 10 ou 12 lieues d'Oran,


dans les environs d'El Amria et ayant 31 cavaliers seulement
inscrits pour la solde, ont déserté notre cause, emmenant, pen

dant la nuit du 14 15 courant, leurs familles, leurs chevaux,


au

leur bétail et laissant leurs tentes et leurs silos. Un seul chef un


peu considérable se trouve parmi les déserteurs : il se nomme
176

Braham ould si Adda et était compris pour 50 francs dans la der


nière répartition d'augmentation de solde. Le rapport de M. le
lieutenant-général fait connaître que, d'après les renseignements
qu'il a pu recueillir, il serait certain que les derniers bienfaits
du gouvernement, qui vient d'accorder une augmentation men

suelle de 1.000 francs répartie entre 21 chefs, ont fortement excité

la jalousie et l'envie d'un grand nombre d'Arabes des rangs infé


rieurs ; il en est résulté entre eux et les chefs principaux de vives

querelles et, enfin, une scission qui a eu pour résultat cette dé


fection. Cette scission a commencé à se manifester le 12, jour de
la Le surlendemain, 14, il y eut
solde. dans les environs de Meser-
ghine, réunion des mécontents. Ils députèrent quelques-uns
une

des meneurs au lieutenant-colonel Yussuf, pour le prier d'obtenir


pour eux la permission d'aller à Oran exposer leurs plaintes à
l'autorité supérieure. Le lieutenant-colonel Yussuf accéda à leur
prière ; mais, soit qu'ils n'aient fait cette démarche que pour

cacher leur projet de fuir, soit que, par suite de la mobilité du


caractère arabe, ils aient changé subitement de résolution, pen
dant la nuit suivante ils ont quitté le territoire. Le 15, aussitôt
que le lieutenant-général fut informé de cette défection, il ordonna

au général Mustapha (1) de partir pour Meserghine avec ses cava


liers fidèles et de déployer la plus grande énergie pour rétablir
l'ordre et protéger les Arabes dévoués à notre cause et qu'on vou

drait entraîner à quitter notre territoire. Le colonel Randon, du


2e
de chasseurs, reçut en même temps l'ordre d'appuyer le général

Mustapha avec 8 escadrons et un détachement de 200 hommes


d'infanterie qui prit position à Meserghine. Mustapha s'établit à
une lieue en avant de ce point et envoya El Mezari à El Amria.

Le 16
et le 17, on fit interner avec les douars les plus éloi

gnés dont la fidélité était douteuse ; un seul douar assez


ceux

nombreux parut vouloir faire quelque résistance ; la fermeté de

Mustapha le força promptement à obéir et l'opération de faire


replier les deux tribus autour de Meserghine, du côté d'Andalous
et dans les environs d'Oran se fit avec le plus grand calme.
Le lieutenant-général rend compte que le général Mustapha
qui, dans le commencement, avait montré un peu de mollesse, a
réparé ses torts par son énergie et de sages dispositions. Le lieu-

(1) Mustapha ben Ismaïl avait été nommé maréchal-de-camp en 1837.


— 177 —

tenant-général donne aussi des éloges à l'activité éclairée et pru

dente de l'agha El Mezari. Un des principaux meneurs, nommé

Mohammed ben Kaddour, a été mis en prison. Le lieutenant-gé


néral annonce que cette punition infligée à un des plus braves et

des plus considérables des deux tribus a produit un bon effet.

Je demande de nouveaux renseignements sur les conséquences

de cet événement.
Les chaleurs de l'été continuent, la santé de l'armée est tou
jours dans le même état, environ 5.000 malades, mais très peu
de mortalité. On ne peut avant un mois espérer un meilleur état
de choses.

124

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives de la Guerre, H.M.A., p. 293)

24 août 1839

Tout ce que le gouvernement du Roi peut espérer dans ce

moment, c'est d'amener les deux races à vivre en paix juxtapo


sées l'une à côté de l'autre. Elles seront sans doute en contact

par les relations commerciales, les marchés seront communs, l'une


viendra demander à l'autre les arts et l'industrie qu'elle n'a pas

reçus de ses ancêtres, mais la vie commune ne pourra peut-être

jamais s'établir ; trop de dissidences existeront toujours, trop


d'habitudes différentes sépareront l'Européen de l'Arabe pour

qu'ils puissent vivre sur un territoire commun. L'activité et le


repos systématiques, la vie agitée et la contemplation ne pour

ront se rencontrer sur un même terrain et, pendant des siècles

encore, les enfants d'Ismaël resteront séparés des peuples septen

trionaux qui les entourent d'un réseau puissant, qui les dominent
par la volonté et le travail.
L'Arabe reculera devant un ordre social qui crée des besoins
que sa pauvreté ne lui permet pas de satisfaire, que sa paresse

l'empêche de chercher à surmonter.

L'habileté du gouvernement de l'Algérie consistera à opérer

le refoulement avec sagesse. Lorsque la colonie se portera en avant,


l'administration devra préparer à l'avance un territoire pour re-

12

178 -

cevoir les populations dépossédées. Cette opération devra s'opérer

sans froissement et, comme l'Afrique est vaste, la population in


digène peu nombreuse, nous ne pouvons que, de long craindre

temps, la terre manque à ses habitants. D'ailleurs, à l'époque bien


éloignée sans doute où l'Europe aura envahi tout le nord de l'Afri
que, la fusion des races aura pu, peut-être, s'accomplir. Si une réu
nion générale et immédiate n'est pas possible, l'absorption par
individus peut s'opérer avec le temps.

Les enfants, les petits-enfants des hommes qui luttent avec

nous, se rallieront peut-être un à un à nos mœurs, à nos institu


tions et le temps, s'il peut quelque chose sur les antipathies des
races, aura agi avant que l'Algérie entière soit occupée par nous...

Ce que l'administration est appelée à créer dans le rayon de


la colonisation, ce sont des communes européennes, car l'intérêt
du chrétien doit dominer dans le cercle tracé à son activité. L'Arabe
qui s'y trouve encore, s'il consent à rester parmi nous, sera placé
sous la protection des lois communes, sous la garantie des règles
qui lui assurent la liberté de son culte, l'exercice des droits qui
lui sont reconnus. Mais que lui importe qu'une division adminis

trative ait suivi les limites anciennes de sa tribu, alors qu'un bou
leversement général aura été accompli sur le sol lui-même, qu'il

ne restera plus trace des temps anciens et, qu'en parcourant l'ho
rizon qui l'entoure, il se verra pressé de toutes parts par le peuple

conquérant.

125

Valée au maréchal Soult


(Girod de l'Ain Le maréchal Valée, pièces justificatives n°
28)

Alger, le 24 août 1839

... Je crois devoir, Monsieur le Maréchal, vous exposer rapide

ment le système général d'administration qu'il me paraît néces

saire d'appliquer aux possessions françaises du nord de l'Afrique


pour assurer la prospérité de ce vaste territoire. J'ai dit dans toutes
les occasions que l'établissement français sur la côte d'Afrique
devait se développer progressivement avec une sage réserve et une
lenteur habilement calculée, mais que constamment, il devait
s'agrandir, que chaque année devait amener une extension du

179 -

territoire, en même temps qu'une prospérité nouvelle pour les éta


blissements précédemment créés. Pour fonder ce système, pour en

préparer l'application à tous les points de l'Algérie, il faut que


la constitution des différents services soit telle qu'elle puisse se
plier à toutes les exigences des positions dans lesquelles nous nous

trouvons placés et que l'agrandissement que nous donnerons cha

que année à nos établissements soit prévu d'avance, qu'il ait lieu
sans à-coup et que les populations indigènes, en passant succes

sivement sous l'autorité des lois du royaume, ne s'étonnent pas

du changement que subissent leurs habitudes, qu'elles y soient,


par conséquent, amenées insensiblement.
J'ai tracé, dans le rapport que j'ai adressé à V. E., le 17 août,
le système d'occupation et de domination que j'avais adopté pour
la province de Constantine. Il consiste en la formation de trois
zones de grandeur inégale et administrées par des principes dif
férents, Dans celle qui touche aux points maritimes que nous occu
pons, la colonisation est appelée à se développer immédiatement ;
elle doit par conséquent être soumise aux lois françaises. Celle au

contraire qui se trouve en dehors des lignes occupées d'une ma

nière permanente sans que la colonisation ait pu encore s'y déve


lopper, doit être régie par des chefs indigènes. Enfin la zone inter
médiaire, celle où nos établissements militaires sont fondés d'une
manière permanente sans que la colonisation ait pu encore s'y
développer, doit être régie par un système mixte qui prépare les
populations indigènes à subir l'action de la civilisation européenne.

Les arrêtés que j'ai pris, les 30 septembre et 1 novembre

1838, pour régler l'administration de la province de Constantine,


pourvoient à tous les besoins. Il est évident qu'ils permettront
à tous les pouvoirs de se développer successivement. Le territoire
administré actuellement par les khalifas sera, à mesure que le
besoin fera sentir, partagé en cercles qui seront placés sous
s'en

l'autorité de chefs militaires français. Cette disposition pourra


être appliquée prochainement à une partie de la province et la fa
cilité, avec laquelle on passera d'une
à l'autre, démon
organisation

trera l'avantage du système adopté. Enfin, Monsieur le Maréchal,


il sera facile d'étendre, lorsque le moment en sera venu, l'action
des pouvoirs civils et judiciaires sur les cercles militaires, alors

surtout, qu'ils auront été établis dans l'un d'eux sur des bases fixes
et qu'ils auront librement fonctionné pendant un temps assez

long.
-
180 -

La question qui, à ce moment, doit surtout préoccuper l'esprit


des ministres du Roi, c'est l'institution des pouvoirs dans les cer

cles placés sous l'administration civile. Pour que la colonie pros

père, il faut, en effet, que les hommes et les capitaux y arrivent

et il est évident que ce résultat ne peut être obtenu qu'autant

que des règles fixes auront été établies, que le système variable

des arrêtés aura fait place à des lois étudiées avec soin et qui

offrent à tous des garanties contre la faiblesse et les passions

humaines.

Le but que le gouvernement doit se proposer est, dans mon

opinion, d'arriver le plus tôt possible à l'établissement complet


(les lois politiques exceptées temporairement) du système qui

constitue l'administration du royaume ; il faut se hâter de faire


disparaître les législations exceptionnelles pour rentrer dans le
droit commun. Ma pensée est donc d'amener le gouvernement de
S.M. à donner à l'Algérie, avec une sage réserve, les institutions
qui assurent la gloire et la prospérité de la France. Je désire que

le citoyen qui quitte Toulon pour venir à Alger ne trouve aucune

différence dans les garanties qui lui sont données pour sa fortune
et sa personne. Je me préoccupe peu de la présence des indigènes

sur le même sol que nous ; j'ai dit que les pouvoirs civils ne s'éten

draient les cercles où la colonisation se serait fortement


que sur

établie, état intermédiaire entre la loi arabe et la loi fran


qu'un

çaise donnerait le temps aux indigènes de s'accoutumer à nos


mœurs ou le temps de s'établir sur les portions de territoire réser

vées à l'administration de chefs indigènes.

Dans ce but, Monsieur le Maréchal, j'avais proposé à M. le


ministre de la guerre d'organiser dans l'Algérie l'administration
civile et l'ordre judiciaire d'après les principes qui ont présidé à
leur institution dans le royaume. Ce système a été repoussé parce

que les passions et les erreurs des hommes rendent souvent diffi
cile l'application des vérités les plus évidentes ; mais le temps
marche et j'ai la conviction qu'il fera promptement justice de
toutes les aberrations qui compliquent depuis si longtemps les
affaires de l'Algérie.

Lorsque le gouvernement du Roi aura adopté le principe d'ap


pliquer à la colonie africaine les lois et ordonnances de la métro

pole, chaque province pourra être considérée comme un départe


ment. Les sous-directeurs dirigeront tous les services civils, les
-
181 —

tribunaux de première instance appliqueront les lois du royaume

et les ordonnances particulières à l'Afrique dans toute l'étendue


de leur ressort et le tribunal supérieur d'Alger, devenu avec le
temps une cour royale, sera la garantie la plus certaine pour tous
ceux que la fortune amènera dans l'Algérie.

V. E. comprendra facilement que, pendant longtemps encore,


l'Algérie aura besoin d'un gouvernement central, car, ainsi que
je l'ai fait remarquer plusieurs fois, les Etats du Roi au nord

de l'Afrique renferment des populations indigènes qui s'admi

nistrent par des règles particulières. Je pense que celui, auquel

S. M. donne la mission de la représenter en Afrique, doit réunir

tous les Les fonctionnaires, à quelque ordre qu'ils appar


pouvoirs.

tiennent, doivent relever de lui ; qu'en un mot, il est l'intermé


diaire nécessaire entre les ministres de S. M. et les peuples placés
sous son admnistration, mais, comme ce haut fonctionnaire ne

peut suffire seul aux immenses travaux d'une administration

aussi compliquée, des chefs de service doivent être placés sous

ses ordres immédiats et transmettre sa pensée aux dernières


limites du territoire. Dans l'armée et pour tout ce qui concerne

l'administration indigène et celle des cercles commandés par des


officiers, il correspond avec les commandants supérieurs des pro

vinces. Pour ces diverses parties du territoire, l'action est simple


puisque le pouvoir est presque absolu. Dans l'intérieur des zones
livrées à la colonisation, les agents des différents services doivent
correspondre avec des chefs spéciaux placés au centre du gouver
nement. J'ai proposé, en conséquence, la création de directeurs

de l'intérieur, de la justice et des finances pour diriger les ser

vices sous l'autorité du gouverneur général. L'ordonnance du


31 octobre 1838 n'a pas admis l'institution du directeur de la jus
tice pour en conserver les attributions au procureur général ; c'est
une erreur qui provient de la volonté de maintenir dans l'Algérie
des institutions judiciaires dont le danger se fait souvent sentir.

Je réclamerai avec persévérance contre ce système parce que je


crois de mon devoir de dire au gouvernement du Roi la vérité sur

le pays confié à mon administration. Je demande avec insistance


pour l'Afrique des institutions qui peuvent assurer sa prospérité.

Les relations du gouverneur général avec le gouvernement du


Roi doivent aussi être réglées dans l'intérêt du pays qu'il admi

nistre, dans celui surtout de la prompte et régulière expédition



182 —

des affaires. Sous ce double point de vue, la création dans le dé


partement de la guerre d'une « direction des affaires d'Afri
que » (1) me paraît dangereuse. Un homme ne peut réunir les
connaissances spéciales nécessaires pour répondre aux besoins
d'une nombreuse population et d'ailleurs, dès l'instant où le ter
ritoire soumis à l'administration civile sera régi par les lois du
royaume, il est naturel que chacun des ministres ait action sur
les services qui, en France, ressortissent à son département. Le
gouverneur général doit correspondre avec chaque ministre et on

ne peut prévoir aucune difficulté, car il s'agira toujours de l'appli


cation à l'Afrique des lois positives, de l'extension à son territoire
de mesures appliquées précédemment au royaume entier. Dans
cesystème, le département de la guerre conservera dans ses attri
butions la haute surveillance de l'administration du territoire
non soumis aux autorités civiles. Enfin, Monsieur le Maréchal,
S. M. pourrait mettre dans les attributions de ce département, la
direction de la politique générale à suivre en Afrique, si elle ne
croyait pas préférable de confier au chef du cabinet le soin de
présider à nos relations avec Abd el-Kader et avec les autres chefs

de l'intérieur.
En définitive, Monsieur le Maréchal, le système que je pro

pose d'appliquer à l'Afrique peut se résumer de la manière sui

vante :

1°) -

Partager le territoire de l'Afrique en trois zones : la


première gouvernée par des chefs indigènes sous l'autorité des
commandants supérieurs de province ; la seconde divisée en cercles

commandés par des officiers français et occupée militairement par

nos troupes ; la troisième, enfin, soumise à l'action des pouvoirs

civils.

La première zone sera régie par la loi arabe appliquée par

des chefs et des juges arabes.

Les cercles militaires seront soumis à un système mixte des


tiné à préparer les voies à la colonisation.

Enfin, dans les cercles soumis à l'administration civile, la loi


française, telle qu'elle existe dans le royaume, sera appliquée, de

(1) La
Direction des Affaires d'Afrique » avait pour titulaire M.
Laurence, d'Etat. Elle comprenait deux bureaux : Affaires poli
conseiller
tiques et civiles. (M. Felman) Affaires municipales et services financiers.
(M. Vallet de Chavigny).
-
183 —

même que, dans les résidences qui entourent Calcutta, l'Angle


terre applique la loi de la métropole dans les mêmes conditions

que sur les bords de la Tamise.

2°) -
Placer au centre de l'Algérie un gouverneur général cor

respondant seul avec les ministres du Roi et ayant pour intermé


diaires entre lui et les populations des chefs de service, indépen
dants les uns des autres et placés sous son autorité.

3°) Dans le gouvernement même de S. M., charger le prési

dent du conseil de la direction de la politique générale de l'Algérie


et faire intervenir les autres ministres dans toutes les affaires

qui, en France, ressortissent à leur département.

J'ai la conviction, Monsieur le Maréchal, que la complète appli


cation de ce système ferait entrer l'Algérie dans une voie certaine
de prospérité. J'ai reconnu, depuis que je suis en Algérie, les in
convénients des incertitudes qui existent sur l'étendue des pou

voirs et la durée de la législation et je puis dire que le seul moyen

de donner à nos établissements une base durable est de les ame

ner le plus promptement possible aux institutions du royaume.

Je ferai connaître à V. E. dans une prochaine dépêche l'orga


nisation que je crois nécessaire de donner aux forces françaises
et indigènes employées dans l'Algérie, pour réduire autant que pos
sible les charges de l'Etat, en laissant à l'armée toute la puissance
dont elle a besoin pour maintenir les populations soumises et éten
dre la domination française dans l'intérieur de l'Afrique.

126

Le Ministre de la Guerre à Vailée


d'
(Marcel Emerit L'Algérie à l'époque Abd-el-Kader, p. 233)

Au Château d'Eu, le 27 août 1839

J'ai reçu, au moment de mon départ de Paris, la lettre confi

dentielle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet d'une


ouverture qui vous serait venue de Mohamed Tedjini. Je partage
tout à fait votre manière de voir et d'agir vis-à-vis de telles infor
mations. Il ne faut pas compromettre l'état de paix dont on jouit,
tout précaire qu'il puisse être, mais on ne peut non plus vouloir

diminuer les embarras à son ennemi naturel.



184 —

128

Valée à Soult
(Girod de l'Ain Le maréchal Valée, pièces justificatives,

29)
- ~~

Alger, le 31 août 1839

le gouvernement généralde
Mon premier devoir, en prenant

l'Algérie, a été de me préoccuper des besoins de l'armée dont le


Roi me confiait le commandement et de rechercher avec soin les

changements et améliorations qu'il était possible d'introduire dans

sa constitution...

La guerre est, depuis plusieurs siècles, l'état permanent de


la société africaine. Les Turcs n'avaient pu parvenir, après trois

cents ans, à soumettre les populations indigènes. La France, en

venant fonder des établissements coloniaux au milieu des Arabes


résistance
et des Kabyles, doit nécessairement rencontrer une

qu'une sage politique appuyée par une puissante armée peut seule

surmonter. La soumission des peuples ne peut s'obtenir qu'avec

le temps et le gouvernement du Roi doit se résigner à soutenir

encore en Afrique une lutte longue et sérieuse. La domination uni

verselle et incontestée sur toute la Régence, tel est le but que la


France doit se proposer et, pour l'atteindre, un système de guerre

doit être suivi avec persévérance, une organisation militaire per

manente doit être adoptée.

Mon opinion sur le système à suivre pour soumettre le pays

diffère de celle admise par plusieurs généraux. La guerre offen

sive a de nombreux partisans ; on répète encore qu'il faut avoir

en Afrique de nombreuses colonnes mobiles qui aillent chercher

partout l'ennemi, qui le combattent, le détruisent et l'on assure

que l'on arrivera ainsi à la domination générale. Je ne le crois pas,

car l'expérience des Turcs est là pour montrer les résultats d'un
semblable Mon avis, au contraire,
système. est que, désormais,
en Afrique la guerre doit être défensive.
L'Arabe fuira constamment devant nos colonnes, il les lais
sera s'avancer aussi loin que la nécessité de nourrir les soldats le
permettra et il reviendra ensuite avec elles, en donnant à leur
retraite l'apparence d'un revers, en publiant dans toute l'Afrique
qu'elles ont été vaincues.
L'habileté en Afrique consiste donc à attirer les Arabes au
combat. Pour atteindre ce but, il faut se tenir habituellement sur
-
185 —

la défensive, s'emparer à l'improviste des parties de territoire que

l'on veut occuper et y former des établissements permanents qui

excitent la susceptibilité nationale des indigènes. Ces établisse


ments ne tarderont pas à être attaqués ; le succès du combat sur

une position choisie à l'avance sera certain et la terreur qui sui

vra une défaite amènera la soumission des tribus voisines. En for


mant ainsi de nouveaux camps dans l'intérieur du pays, nous en
assurerons la tranquillité, en même temps que nous donnerons
des points d'appui à nos établissements coloniaux. L'empereur
Napoléon disait que les Romains n'avaient pu s'établir au milieu

des innombrables tribus barbares qui peuplaient la Germanie,


qu'au moyen de camps, qu'ils construisaient partout et qui leur
assuraient la victoire, lorsque l'ennemi venait les attaquer. De
nos jours, le même système doit amener les mêmes résultats et,
comme nous n'éprouverons aucune résistance lorsque nous vou

drons nous porter en avant pour occuper une position nouvelle,


que le combat ne viendra que lorsque nous y serons établis, je
crois pouvoir dire, qu'en persistant à nous étendre progressive

ment en Afrique, la guerre défensive sera celle que nous aurons

à faire le plus habituellement.

Mais, en dehors des luttes sérieuses que peut amener l'occu


pation successive de l'Algérie, nous devons exercer sur les Arabes
de tous les instants ; il faut
une action que nous agissions cons

tamment sur les tribus comprises dans nos lignes d'occupation,


que nous les forcions à payer l'impôt, enfin, que nous exercions
une surveillance active sur tous les points du territoire afin d'en
assurer la tranquillité. Nous devons donc avoir, avec notre armée

régulière, une force mobile organisée avec soin et dont l'action


s'étende successivement sur toute l'Algérie. La constitution de
corps indigènes irréguliers me paraît répondre à cette pensée. Ces
: ils
corps, d'ailleurs, seront, en cas de guerre, d'une utilité réelle
éclaireront au loin la marche de nos colonnes, ils fouilleront le
pays dans toutes les directions et parviendront souvent, par la

connaissance qu'ils auront des localités, à approvisionner l'armée.

Plus tard, enfin, lorsque notre établissement colonial sera plus

indigène permettra de ré
affermi, l'existence de la force armée
duire l'effectif des troupes régulières, parce qu'à cette époque nous

aurons rattaché à notre cause tout ce qui a quelque valeur dans

la population arabe.
-
186 —

V. E. comprend, par les observations que je viens de lui sou


mettre, qu'il n'a jamais été dans ma pensée de renoncer à l'emploi

de troupes indigènes et que l'opinion émise à cet égard était erro


née. Je me suis borné à demander que l'organisation des corps

composés d'indigènes fût ramenée à des principes plus en harmo

nie avec le caractère des Arabes ; que l'on prévint surtout le dan
ger que présente le désir manifesté par Abd el-Kader d'appeler
auprès de lui les musulmans qui ont appris dans nos rangs le mé

tier de la guerre. La connaissance du caractère des Arabes est

indispensable pour avoir une opinion raisonnée sur la meilleure

organisation à donner aux corps indigènes et je vous prie, Mon


sieur le Maréchal, de me permettre de vous faire connaître les
observations que j'ai soumises à cet égard à M. le ministre de la

guerre dans une dépêche que je lui ai adressée le 17 août 1838.

« Je crois qu'en poursuivant la formation de corps indigènes


réguliers, on ne s'est pas assez préoccupé du génie du peuple

arabe. L'expérience de tous les temps nous apprend que les na

tions, les individus, peuvent être ployées à des mœurs, à


comme

des habitudes différentes de celles de leurs pères ; le temps peut


bien amener des modifications dans leurs coutumes, mais ces mo
difications n'arrivent que lentement et il faut savoir les attendre

car il n'existe aucun moyen de les imposer. Toute tentative pré

maturée recule l'œuvre au lieu de produire d'heureux résultats.

Les Arabes ont, de tout temps, mené une vie nomade ; l'indépen
dance est pour eux le premier besoin et ils n'y renoncent que cour
bés par la force et avec la ferme volonté de secouer, dès qu'ils
le pourront, le joug qu'on leur impose. Nos habitudes d'ordre et
de discipline leur sont insupportables, tous nos efforts pour les
ployer aux détails minutieux de notre instruction, pour les sou
mettre à la
vie de caserne, ont été sans succès ; dès qu'ils le

peuvent, ils se soustraient à une sujétion qui contrarie à la fois


leurs mœurs et leur religion et, trop souvent, les hommes qui ont
servi dans nos rangs se croient obligés, lorsqu'ils rentrent dans

leurs tribus, de se faire remarquer par la haine qu'ils montrent


contre les chrétiens afin d'effacer la tache que leur a imprimée
leur contact avec nous. »

Ces considérations, Monsieur le Maréchal, m'ont amené à pro


poser de n'employer, en Afrique, les indigènes que dans les corps
irréguliers. Je ne crois pas à la fusion des deux peuples. Dans tous

187 -

les cas, elle ne pourrait être amenée que par la suite des temps et
pour ainsi dire, individu par individu. Ceux des Arabes qui adop
teront nos mœurs pourront être reçus dans nos régiments régu
liers ; devenus Français, ils y serviront au même titre que nos
soldats. Quant à la masse, qui les usages de ses an
conservera

cêtres, il faut qu'elle entre dans l'armée française sous une orga
nisation qui convienne au caractère arabe. Les hommes ainsi rat

tachés à notre cause doivent rester dans leur tribu pour y faire
grandir notre influence, pour que l'intérêt de cette tribu soit de
rester fidèle à la France, afin de ne pas perdre les avantages que
nous faisons à ses cavaliers, pour que, par la suite, les enfants
élevés avec la solde que paie le Roi se regardent comme sujets de
S. M. Je ne pourrai trop le répéter, Monsieur le Maréchal, le pré
sent n'a en Algérie qu'une importance secondaire, c'est de l'avenir
surtout qu'il faut se préoccuper. Pour préparer cet avenir, nous
devons coordonner toutes les institutions que nous essayons de
fonder les habitudes des indigènes, pour les modifier ensuite
avec

le moins possible si les mœurs éprouvent des changements no


tables. La France protectrice de tous les intérêts, les Kabyles et
les Arabes dans une dépendance qui ne blesse ni la religion ni le
caractère de ces peuples, voilà le but imposé à nos travaux, le ré

gime que nous devons préparer pour les Etats du Roi dans le nord

de l'Afrique.

La position actuelle de l'Algérie vis-à-vis d'Abd el-Kader me

paraît fournir de nouveaux motifs de ne donner aux corps indi


gènes qu'une organisation irrégulière. Voici, Monsieur le Maré
chal, les expressions dont je me servais dans ma dépêche à mon

sieur le ministre de la guerre, en date du 17 août 1838 :

« Les mœurs des Arabes ne me paraissent pas le seul motif

qui doive à la formation des corps indigènes réguliers.


s'opposer

J'ai dit à V.E. que la convention de la Tafna avait apporté un chan


gement radical dans la position de la France en Afrique. En recon

naissant, sous la suzeraineté nominale du Roi, un gouvernement

étendant les limites du nouvel empire jusqu'à Médéa et


indigène, en

au pays des Hadjoutes, nous avons consenti à subir l'influence du


que je
chef qui le et, remarquez, Monsieur le Ministre,
gouverne

veux seulement parler d'une influence de voisinage


dégagée de
pour assurer son
tout esprit d'hostilité. Abd el-Kader, peut-être

pouvoir sur les Arabes, a conçu la pensée de former des corps


-
188 —

permanents à sa solde, qui soient pour lui l'élément d'une domina


tion constante. De nombreuses désertions ont eu lieu depuis la
paix et donné à l'émir des hommes armés et équipés dont
ont

l'instruction a été utilisée par lui pour la formation de son infanr


terie et de sa cavalerie régulières. Je comprends, qu'avec une
surveillance active, en punissant sévèrement les tentatives de dé

sertion et surtout en effrayant l'émir sur les suites d'un système

d'embauchage, il sera possible d'empêcher les indigènes de dé


serter ; mais, ce que tous les efforts de la France ne pourront

empêcher, c'est, l'expiration de leur temps de service, les


qu'à

Arabes libérés prennent un engagement dans les troupes d'Abd


el-Kader. Tous les Arabes le droit, en vertu de l'article 4 de
ont

la convention du 30 1837, de se fixer sur le territoire admi


mai

nistré par l'émir et, dès l'instant qu'ils ont franchi la Chiffa, la
France ne peut plus réclamer contre leur admission à son service.

En changeant de drapeau, les Arabes rentrent dans les habitudes


de leur vie entière. Placés au milieu de leurs coreligionnaires, ils ne
sont plus soumis à une vie qui leur déplaît, ils n'habitent plus des
casernes et, lorsqu'ils ne sont pas appelés pour un service spécial,

une expédition par exemple, ils vivent dans leur famille et exercent
un métier lorsque cela leur convient. Je ne nie pas que le temps
ne puisse amener du changement dans cette disposition des esprits

chez les indigènes. Le seul fait qui m'apparaisse comme certain,


c'est que, sous le rapport politique, une organisation de troupes
régulières sur une grande échelle est, en ce moment, inopportune
et peut-être même dangereuse. »

Le temps qui s'est écoulé depuis l'année dernière n'a pas

amené de changement dans la disposition des esprits et des choses

et je persiste à penser, Monsieur le Maréchal, que les Arabes mis

à la solde de la France doivent essentiellement former des corps


irréguliers placés dans les tribus, ainsi que cela existe depuis plu

sieurs années dans l'arrondissement de Bône.

Indépendamment des corps indigènes soldés, la France peut


employer, dans des circonstances données, les contingents des
tribus en appelant aux armées tous les hommes armés. Ces levées
en masse, sous la direction des kaïds et des cheikhs, forment des
corps auxiliaires qui pourront souvent rendre d'utiles services et
que nous ne paierons que pour la durée du service. Les indigènes
seront soumis avec le temps à une inscription régulière qui nous

189 —

permettra de mieux connaître la situation des tribus, d'intervenir


peu à peu dans leur administration et d'en connaître mieux la
forme et la composition.

En résumé, Monsieur le Maréchal, la constitution de l'armée


d'Afrique me paraît exiger trois espèces de troupes :

1°) -
Des corps réguliers (cavalerie et infanterie) composés
d'Européens et soumis à toutes les règles de la discipline régimen-

taire ;

2°) -
Des corps irréguliers composés d'indigènes habitant dans
les tribus et placés sous l'autorité de chefs français ;

3") -
Des cavaliers auxiliaires, inscrits dans les tribus et ne
recevant une solde que pour les journées de présence dans nos

rangs.

J'ai fait connaître à monsieur le ministre de la guerre les


principes d'après lesquels je crois que les corps indigènes doivent
être organisés. S. E. m'a demandé de lui soumettre un projet de
règlement à cet égard. Je le prépare en ce moment et j'ai la con

viction que l'organisation que je propose aura des avantages réels ;


mais, pour que l'adoption des nouvelles mesures produise d'heu
reux résultats, il faut entrer franchement, définitivement surtout,
dans la voie que l'on ouvre, ne plus se préoccuper du passé et ne

voir que les services que l'armée est appelée à rendre dans l'avenir.

129

Le Ministre de la Guerre à Valée


(Archives de la Guerre carton 258)

le 4 septembre 1839

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

compte de la
le 24 août dernier, dans laquelle vous me rendiez

situation des provinces d'Alger, de Constantine et d'Oran. J'ap


prends avec satisfaction que la tranquillité se maintient dans les

environs d'Alger que M. le maréchal-de-camp commandant à


;
Bône a fait cesser les désordres auxquels se livraient les partis

d'Hassenaoui et de Resguy dans la tribu des Hannanchas et qu'il

a rétabli la tranquillité dans quelques autres tribus plus rappro

chées des frontières de Tunis.


-
190 —

La défection des Ouled Bouali et des El Kradsa (province


d'Oran) , que vous me signalez, est, ainsi que vous le faites obser

ver, un fait assez grave et de nature à fixer particulièrement

votre attention. Déjà les mesures prises par M. le général com

mandant la division et l'énergie qu'a montrée le général Mustapha


dans cette circonstance ont eu pour résultat d'empêcher les tribus
douteuses de se détacher de notre cause. Il vous restera, lorsque
vous aurez reçu des renseignements complets sur les causes de
la défection des Ouled Bouali El Kradsa, à déterminer ce qu'il
et

convient de faire en ce qui concerne la solde des Arabes à notre

service, si, comme vous l'a fait connaître le général Guéhéneuc, la


scission qui s'est manfestée a été produite par l'augmentation
de la solde de 21 de leurs chefs.

130

Le Président du Conseil à Valée


(Archives de la Guerre, H.M.A., VIII, p. 296)

Paris, le 5 septembre 1839

Vous pouvez compter que j'en (1) serai le défenseur quand


le moment sera venu d'en occuper le conseil et je me propose de
presser le ministre de la guerre d'en préparer le travail, aussitôt
que vous l'aurez saisi des dernières propositions que la lettre que

vous lui avez écrite le 24 août, doit lui faire pressentir.

Je ne doute pas que votre sollicitude pour asseoir une bonne


organisation civile et militaire en Algérie, qui rende l'administra
tion facile et protectrice de tous les intérêts, ne soit incessamment
couronnée de succès et ne devienne le gage des prospérités de cette

belle partie des possessions françaises.

C'est à vous, Monsieur le Maréchal, que le bienfait en sera

dû et je m'estimerai heureux si je puis concourir à vous en faire


supporter le mérite.

(1) Du projet d'organisation adressé au ministre le 24 août.



191 —

131

Ben Salem (1) à Valée


(Doc. Féraud, n°
18 texte arabe)
~ "~ "

10 septembre 1839
Salutations...
Le Sultan a fait la paix avec vous complètement. Vous êtes
roi et nous avons entendu dire les préceptes de
que vous suiviez

la justice. Comment se fait-il donc que vous ayez laissé vos sujets
les Arib, aller s'emparer des biens des Béni Mestine. Le Sultan
vous a écrit à plusieurs reprises à ce sujet. Pourquoi donc les Arib

jour et à coups de fusil enlever le bien d'au-


vont-ils ainsi en plein

trui ? Toutes les fois que nos gens enlèvent quelque chose aux
vôtres nuitamment, nous nous livrons à des recherches et nous

faisons restituer ce qui a été pris. C'est vraiement étonnant que

vous ne fassiez pas rendre ce qui a été pris en plein jour. Vous
êtes cependant puissant comme un Roi ; nous avons fait la paix

avec vous, nous sommes liés par des promesses et, si nous n'avions

pas observé cela de notre côté et si d'autre part nous n'avions

craint de nous attirer les reproches de notre Sultan en usant de


représailles, de graves désordres seraient advenus à cause de ces
vols. Nous désirons que vous fassiez rendre ce qui a été pris. Vous

êtes connu pour votre justice et vous désirez que la paix entre
vous et nous soit durable. Vous savez qu'aucun des nôtres ne vous

fait de mal impunément.


Je m'occupe toujours de faire des recherches pour retrou

ver les biens de Ben Durand et je ne négligerai rien pour arriver

à mon but.
Ecrit par ordre de notre maître Si Ahmed el Taïeb ben Salem.

132

Rullière à Valée
(Archives du Gouvernement Général, I E 127)

Alger, le 6 octobre 1839

J'ai l'honneur de vous adresser les divers rapports que j'ai


reçus au sujet de l'événement arrivé le 2 septembre, à 7 heures
du soir, près de Deli-Ibrahim, et en même temps les lettres de

(1) Khalifa d'Abd el-Kader dans le Sebaou.


-
192 —

M. le directeur de l'intérieur et de M. Mazères, maire de Deli-Ibra-


him, après en avoir pris connaissance.

Je trouve dans les rapports de MM. les commandants de Deli-


Ibrahim et de Ben-Achnoun, la preuve que les troupes ont fait, en

cette circonstance, tout ce qui était en leur pouvoir et la réfu

tation complète des reproches que M. Mazères se permet de leur


adresser. Ce n'est pas la première fois que des plaintes injustes
parent de la maison de M. Mazères. Une fois déjà, sa femme porta
contre M. le colonel du 6Br de ligne l'accusation de négligence et
de mauvais vouloir, accusation qui parut si inconvenante à M.
Mazères lui-même, qu'il vint, chez moi, désavouer les paroles de
sa femme et me prier d'en faire ses excuses au colonel. Sa plainte

actuelle n'est pas mieux fondée et quant aux dispositions militaires

qu'il prétend indiquer à l'autorité, je pense qu'il lui serait plus con

venable, à tous égards, de s'abstenir de questions étrangères à sa

compétence et de se renfermer dans ses affaires.

133

Le duc d'Orléans à Valée


(Récits de Campagne, p. 413)

Toulouse, 11 septembre 1839

C'est à Pau, mon cher Maréchal, que j'ai reçu votre lettre du
24 août, avec les copies qui y étaient jointes et dont la lecture

m'a mis parfaitement au courant des affaires actuelles de l'Algé


rie et de vos plans pour l'avenir. Je crois vos projets bien utiles

et je regarde le complément que vous vous proposez de donner à


un système qui a déjà obtenu de si grands succès jusqu'à présent,
comme le fait le plus important depuis long
qui se soit produit

temps en Afrique. Aussi je serai heureux d'y concourir et je m'ap


plaudis de voir l'époque de mon voyage coïncider avec des mesures
qui seront appelées à exercer une grande influence sur l'avenir de
l'Algérie. Aussitôt après avoir pris connaissance de ce que vous

m'écriviez et quoique le brillant voyage que j'accomplis en ce mo

ment (1) ne me laisse guère le temps d'écrire, j'ai fait parvenir


au Roi les renseignements et les projets dont vous aviez informé

(1) Dans l'ouest et le sud-ouest de la France,


-
193 -

le président du conseil et, dans trois lettres consécutives, j'ai for


tement insisté auprès du Roi pour, qu'en envoyant immédiatement
des renforts à votre armée, il vous mît à même de réaliser, pen
dant mon séjour auprès de vous, lès mesures d'organisation qui

doivent asseoir notre naissante colonie sur des bases moins éphé
mères et moins contestables.

Le Roi a bien voulu comprendre qu'il importait de donner à


mon voyage en Afrique tout le relief possible et qu'il fallait me

mettre à même d'en tirer un grand parti pour ma carrière et ma

position vis-à-vis de l'armée. Soutenu par le maréchal Soult, il a

obtenu du conseil l'envoi immédiat de renforts sur le point que

vous désignerez.

Je vous communique la lettre que je reçois à ce sujet du mi

nistre de la guerre et je vous prie de la garder jusqu'à mon arrivée

auprès de vous ; d'une lettre de la Reine qui


j'y joins un extrait

confirme le fait : le temps, au milieu du dédale


le Roi n'ayant pas

des affaires d'Espagne et d'Orient, de m'écrire lui-même, l'avait


déjà chargée de me faire connaître son approbation qui vient de
se manifester par des faits positifs.

Je me réjouis, mon cher Maréchal, de vous revoir à Oran où

je être le 21, et je vous remercie de tout


pense mon cœur de vous

être imposé la fatigue d'y venir au devant de moi. Je suis aussi

bien reconnaissant de l'insistance que vous avez mise, malgré mes

instructions contraires au capitaine Munster (1), à me logez chez

vous. J'y trouverai un avantage précieux pour moi, celui de pou

voir à tout moment communiquer avec vous et vous consulter sur

toutes mes démarches que je désire, avant tout et jusque dans les
moindres détails, faire cadrer avec vos vues.

Le colonel Delarue arrive ici à l'instant avec les promotions

pour l'armée d'Afrique. Je suis loin d'être content de la manière

dont le travail a été fait et je tenterai un nouvel effort pour le


faire améliorer. Je vais envoyer à Paris pour cela. Que de peine

pour obtenir une chose qui devrait aller d'elle-même ! N'importe,


malgré ces dégoûts, je vois arriver avec un vif plaisir le moment

où je me retrouverai en Afrique et auprès de vous, mon cher Ma


réchal...

(1) Aide-de-camp du duc d'Orléans.

13
194 —

P.S. —
Je crois qu'il serait important que vous fassiez dire,
par télégraphe, où vous désirez faire débarquer les trois batail
lons qui vous sont expédiés.

134

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 2)

Alger, le 19 septembre

En réponse à votre lettre confidentielle du 17 août dernier,


relative au jugement rendu dans l'affaire du complot découvert
à Constantine, j'ai l'honneur de vous informer que, le 3 août der
nier, je vous ai rendu compte de ce jugement, en joignant à ma
lettre toutes les pièces de la procédure.

Cette affaire, après le jugement rendu, devant ressortir au


bureau de la justice militaire, c'est à ce bureau que toutes les

pièces ont été adressées avec ma lettre précitée.

P.S. —
De la main de Valée : Malgré la sévérité du jugement,
les détails de la procédure font voir qu'il n'y avait dans toute cette
affaire rien de très important et qui méritât le nom de conspi

ration.

135

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernement Général, E. 135 2)

Alger, le 21 septembre 1839

Je me suis embarqué le 15 au matin, ainsi que j'ai eu l'hon


neur de vous l'annoncer, pour me rendre à Oran au devant de
S.A.R. M. le duc d'Orléans. A quinze lieues en mer et après neuf

heures de navigation, le vent de nord-ouest devint tellement vio


lent qu'il fut impossible de gouverner le bâtiment et de lutter

contre la direction du vent qui jetait à la côte. Le commandant

se vit forcé de retourner sur Alger et, les deux jours suivants, le
vent s'opposa à ce qu'il fût possible de reprendre la mer dans la
direction de l'ouest. Je ne pus donc exécuter mon projet et je dus,
à regret, attendre ici l'arrivée de Mgr que je ne pouvais plus pré

céder à Oran.

195 —

Je suis d'autant plus contrarié de cet ajournement obligé de


mon voyage à Oran, que je me proposais d'y terminer sur les lieux
mêmes deux affaires importantes, celle de Messerghine, relative
ment au jugement rendu en faveur du sieur Laujoulet (1) et celle
des Douairs dont quelques tentes ont récemment abandonné notre

territoire. Je ne crois pas que, jusqu'à ce que la cause et les effets


de cette défection aient été positivement connus, il soit conve
nable d'envoyer en France, pour y être reçus avec bienveillance
et distinction, les quatre individus auxquels, sur leur demande,
vous aviez accordé, cette faveur, ainsi que me l'a fait connaître

votre lettre du 17 août dernier. Je me ferai rendre préalablement

les comptes les plus circonstanciés.

136

Valée au Ministre de la Guerre


(Archives du Gouvernmeent Général, E 135 2 copie)

Alger, le 21 septembre 1839

Aucune opération militaire n'a eu lieu dans les trois pro

vinces de l'Algérie depuis l'époque de mon dernier rapport. La


tranquillité règne partout, mais la continuation des maladies est

un fléau contre lequel tous les soins, toutes les précautions iraa-

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