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Même si l’armée, invitée la semaine dernière par


l’Alliance pour la liberté et le changement, fer de lance
Soudan: changement de général ou
du mouvement de contestation, à « choisir entre son
changement de régime? peuple et le dictateur », semble avoir fait son choix, en
PAR RENÉ BACKMANN
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 12 AVRIL 2019 protégeant à plusieurs reprises les manifestants de la
police anti-émeutes et des milices du régime, puis en
Les militaires soudanais qui ont destitué jeudi le
destituant le chef de l’État, la prudence des dirigeants
dictateur soudanais Omar el-Béchir font aussi partie
de la contestation peut se comprendre dans le contexte
des dirigeants dont les manifestants ne veulent plus
particulier du pouvoir soudanais.
au pouvoir. Pour l’instant, ils ne semblent pas
l’entendre… Peut-être parce qu’il était arrivé lui-même au pouvoir
à la suite d’un coup d’État militaire qu’il avait
Avec la destitution jeudi matin par l’armée du général-
conduit en 1989, Omar el-Béchir avait marginalisé
président Omar el-Béchir après trente ans de dictature,
son armée en s’appuyant plutôt, pour contrôler les
les manifestants qui réclament depuis quatre mois
30 000 hommes en armes et les milliers d’agents en
la chute du régime soudanais viennent de remporter
civil de ses services de renseignements, sur la Force
une première bataille historique. Mais ils estiment ne
de réaction rapide (ESF), fondée sur les sanglantes
pas avoir encore gagné la guerre, comme l’indique le
milices Janjawid, à l’œuvre au Darfour, et sur d’autres
communiqué publié en début d’après-midi dans lequel
milices à son service, dont celle de sa formation
ils appellent le peuple « à continuer son sit-in devant
politique, le Parti du congrès national.
le quartier général de l’armée et à travers le pays
». « Le régime, ajoutent-ils, a mené un coup d’État C’est, semble-t-il, entre les chefs de l’armée régulière
militaire en présentant encore les mêmes visages et les responsables de ces forces de police, de ces
contre lesquels notre peuple s’est élevé. » services de renseignements, de ces milices, que le
sort du chef de l’État a été scellé, jeudi matin en
secret. Ce qui donne, pour l’heure, peu de garanties
démocratiques sur le rôle du Conseil de transition et
sur le programme des deux années pendant lesquelles
il entend exercer le pouvoir. Les responsables de
l’Alliance pour la liberté et le changement, coalition de
partis et groupes d’opposition, et ceux de l’Association
des professionnels du Soudan (SPA) – syndicat
11 avril 2019. Devant le ministère de la défense à Khartoum, des manifestants alternatif représentant notamment les médecins, les
s'opposent à la période de transition décrétée par les militaires. © Reuters
universitaires, les ingénieurs, les juristes, qui ont
C’est en effet le ministre de la défense du régime qui
organisé la contestation depuis quatre mois et
a annoncé, après de longues discussions secrètes au
demandé la semaine dernière à l’armée d’entrer en
sein du pouvoir, la mise en détention du président el-
scène – n’entendaient pas passer d’un régime de
Béchir, la suspension de la Constitution, la création
putschistes à un autre. Mais seulement obtenir l’aide et
d’un Conseil militaire chargé d’assumer le pouvoir
la protection de l’armée pour mettre un terme à la crise
pendant une période de transition de deux ans, et
économique, sociale et politique dans laquelle sombre
l’instauration du couvre-feu à 22 heures. En même
depuis des années le Soudan.
temps étaient annoncés la fermeture jusqu’à nouvel
ordre des frontières et de l’espace aérien et un cessez- Et il ne suffira pas pour les nouveaux généraux
le feu dans tout le pays, y compris au Darfour. au pouvoir d’annoncer, comme ils l’ont fait jeudi,
la libération des prisonniers politiques pour lever
toutes les ambiguïtés sur leurs intentions. D’autant

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que l’ambiguïté était l’une des caractéristiques du principales villes du pays, non pour « dégager » un
pouvoir d’el-Béchir. Arrivé au pouvoir avec le soutien dictateur, mais pour « dégager » un système politique
des islamistes, il offrit l’hospitalité de Khartoum, fondé sur l’autoritarisme, la corruption, la prédation
en 1991, à Oussama Ben Laden et quelques-uns et le mépris des droits humains. Manifestement
de ses compagnons d’Afghanistan, ce qui valut au alarmés par cette évolution, les États-Unis et cinq
Soudan vingt ans d’embargo économique américain pays européens – France, Royaume-Uni, Allemagne,
et l’inscription – qui persiste – sur la liste des États Belgique et Pologne – actuellement présents au
soutenant le terrorisme, dressée par le Département Conseil de sécurité ont demandé une réunion urgente
d’État. Mais ni ce passé sulfureux, ni la poursuite de à huis clos de cette instance. Réunion qui pourrait
l’application de la charia, en vigueur depuis 1983, se dérouler dès ce vendredi. En saura-t-on davantage
ne l’ont empêché de devenir un partenaire utile de d’ici là sur les intentions réelles des nouveaux
Washington et de ses alliés dans la région. détenteurs du pouvoir ?
Car la contribution discrète à certains « efforts Directeur exécutif de Human Rights Watch, Kenneth
antiterroristes » des États-Unis relevée par un Roth a proposé jeudi un test judicieux de la volonté
rapport du même Département d’État en 2017, et et de la capacité de changement des putschistes de
la participation aux côtés de l’Arabie saoudite et Khartoum. Rappelant que le procureur de la Cour
des Émirats à la guerre du Yémen, au nom d’une pénale internationale (CPI) a lancé contre Omar el-
détestation commune de l’Iran, ont réchauffé les Béchir un mandat d’arrêt international pour crimes de
relations entre el-Béchir et Washington, sans nuire, guerre, crimes contre l’humanité et génocide pendant
apparemment, aux liens entretenus par Khartoum avec la guerre du Darfour qui a fait plus de 300 000 morts et
Moscou et Pékin, qui tiennent cet immense pays, 2,5 millions de déplacés depuis 2003, il demande aux
classé par l’ONU parmi les plus pauvres du monde, militaires soudanais s’ils sont prêts à remettre l’ancien
pour une incontournable porte d’entrée en Afrique. chef de l’État à la Cour pour qu’enfin il réponde de ses
En d’autres termes, la partie est loin d’être jouée entre crimes. Leur réponse – si réponse il y a – en dira long
les putschistes de Khartoum et l’immense foule de sur ce qui attend les Soudanais…
ceux qui ont envahi les rues de la capitale et des

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