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S’il a fallu un néologisme pour désigner le phénomène,


c’est qu’il n’a rien d’évident pour les Italiens. Ces
En Italie, le Sud veut tirer profit du
vingt dernières années, le Mezzogiorno a perdu plus de
télétravail 2 015 000 actifs, selon le dernier rapport de la Svimez,
PAR CÉCILE DEBARGE
ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 7 DÉCEMBRE 2020 l’Association pour le développement de l’industrie
dans le Mezzogiorno. La moitié d’entre eux a moins de
34 ans, un cinquième est diplômé de l’enseignement
supérieur.
Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit.

En Italie, c’est le nord du pays qui les attire, en


particulier Milan. Ces vingt dernières années, la riche
et dynamique capitale lombarde a attiré près de 100
Elena Militello et Martina Derito, les membres de
l'association "Southworking". © CD
000 résidents d’autres régions italiennes, en particulier
Depuis le début de la crise sanitaire, de nombreuses du Sud, selon les calculs du quotidien économique Il
entreprises italiennes ont adopté le télétravail. Une Sole-24 Ore. Au premier semestre 2019, le Centre-
association palermitaine y voit la possibilité de mieux Nord du pays a créé 137 000 emplois, alors que le Sud
répartir la population active sur le territoire, fortement en a perdu 27 000.
marqué par un déséquilibre entre le Nord et le Sud. Y faire revenir vivre de jeunes actifs relève de la
Palerme (Italie).– Giorgia est originaire de Taranto gageure, plus encore quand ils sont partis travailler
dans les Pouilles. Elle a étudié à Rome et travaille à l’étranger. Manque d’opportunités, de dynamisme,
depuis trois ans et demi à Milan pour une entreprise services défaillants, infrastructures à la traîne : la liste
de marketing numérique. Depuis le début du des tares du sud du pays est longue. Pourtant, après des
confinement, au mois de mars, elle télétravaille. années passées « dehors » – l’expression est souvent
utilisée par les Italiens des régions du Sud lorsqu’ils
Alors, en juillet, lorsqu’elle entre dans les Pouilles
quittent leur région d’origine –, nombre d’entre eux
pour les vacances, elle décide d’y rester. C’est l’une
regrettent la proximité avec leur famille et leurs amis,
des nombreuses southworkers dont Martina Derito fait
mais aussi la qualité de vie : le coût de la vie est encore
défiler les témoignages sur l’écran de son téléphone. À
inférieur au reste du pays tout en profitant de la mer, du
28 ans, cette graphiste a étudié à Turin avant de revenir
soleil et d’une vie moins stressante, une bonne partie
à Palerme. Elle fait partie du noyau dur de l’association
de l’année.
de promotion sociale Southworking – Travailler au
Sud, un groupe d’une dizaine de bénévoles, de 25 à 35 «Les bénéfices doivent être mutuels pour l’employeur
ans, qui a rêvé une Italie différente pendant les mois et l’employé : pour les travailleurs, c’est la possibilité
de confinement. de vivre dans un endroit différent de celui où ils
travaillent normalement, avec un meilleur équilibre
Ensemble, ils tentent de donner forme à un
entre vie personnelle et professionnelle, et une
concept nouveau, le southworking – dérivé du
amélioration du bien-être et de la qualité de vie
terme télétravail, qui est désigné en italien par
perçue », argumente la présidente de l’association,
l’expression anglaise «smart working» –, c’est-à-dire
Elena Militello. Cette idée, c’est la sienne. Après
de développer la présence dans le Sud des actifs qui
plusieurs séjours à l’étranger, dont le dernier en tant
peuvent travailler à distance en les soutenant et en les
que chercheuse en sciences sociales au Luxembourg,
conseillant.
elle est autorisée à passer les mois de confinement
à Palerme, sa ville natale qu’elle a quittée dix ans
auparavant, et de suivre les activités à distance.

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«Pour l’employeur, c’est une meilleure productivité à-dire développer d’abord des infrastructures comme
et, éventuellement, une baisse du coût du travail », dans le nord du pays ou à l’étranger, ensuite attirer
poursuit-elle. En Italie, l’année dernière, le télétravail les entreprises et seulement en dernier lieu attirer les
a permis une augmentation de la productivité des travailleurs et lutter contre le chômage », explique la
salariés de 15 % en moyenne, selon les chiffres jeune femme.
avancés par l’école de management de Polytechnique L’association en est convaincue, de nombreux actifs
Milan, qui a lancé un observatoire du phénomène en sont intéressés, voire disposés à déménager pour
2012. 35 % des salariés sont également plus motivés revenir dans leur région natale ou dans des zones
en télétravail, selon la même étude, et l’absentéisme plus rurales, même si les infrastructures ne sont pas
est moindre. au niveau de celles des grandes métropoles. Pour
«En Italie, où le taux de productivité est l’un des plus vérifier cette hypothèse, 1 800 actifs ont répondu
bas d’Europe, ça peut changer la donne et attirer à un questionnaire mis en ligne par l’équipe de
de nouveaux investissements », espère la présidente Southworking. Plus de 80 % des personnes interrogées
de l’association. Si les salariés italiens en télétravail sont prêtes à travailler dans le Sud si leur poste de
n’étaient que 570 000 en 2019, le premier confinement travail était maintenu.
a complètement changé la donne. En quelques jours, «Le Sud est un contexte relatif, précise Elena Militello.
près de 6,58 millions d’Italiens ont travaillé de chez Nous avons aussi été contactés par des habitants
eux, soit près d’un tiers des actifs. Depuis la rentrée, des vallées autour de Bergame, par des villes en
ils sont encore près de 5 millions. périphérie de Milan ou par de petits villages. Ce
« C’est une occasion historique qui peut nous amener qui est central, c’est la meilleure répartition des
à une nouvelle normalité, avec des bénéfices non ressources sur le territoire.»
seulement sur le travail mais sur tout l’écosystème des Avec moins de 6 000 habitants mais une vue
services, des villes et des territoires», analyse Fiorella sublime sur la mer turquoise depuis les murailles
Crespi, directrice de l’Observatoire du télétravail de de la vieille ville, Otranto, dans les Pouilles,
Polytechnique Milan lors d’une conférence en ligne, veut faire ce pari. La mairie de la ville a noué
début novembre. des partenariats avec les hôteliers et restaurateurs,
C’est précisément l’ambition du projet Southworking. ouvert une bibliothèque communautaire, renforcé sa
«Nous ne voulons pas être relégués au rang connexion en wifi, promettant des mois d’hiver
d’utopie du confinement, défend Elena Militello, mais ensoleillés aux travailleurs à distance. Une manière
que ça devienne l’objet de politiques publiques, aussi de prolonger la saison touristique, mise à mal par
d’amendements aux textes de loi sur le télétravail en la crise sanitaire, en attirant un autre type de voyageur.
vigueur et encore très limités». Surtout, les jeunes Dans la province de Grosseto, en Toscane, Santa Fiora,
bénévoles souhaitent mettre au cœur de leur démarche qui compte 2 500 habitants, veut devenir un « smart
une meilleure répartition des actifs sur le territoire village ». À travers un appel à projets, les travailleurs
italien. Par exemple, les entreprises qui installent leur à distance désireux d’y emménager peuvent s’inscrire
centre d’exploitation dans le sud du pays peuvent jusqu’à la fin de l’année et bénéficieront d’une aide
bénéficier d’un allègement des cotisations de 30 % d’un montant de 50 % de leur loyer, pour un maximum
pour leurs salariés. de six mois et de 200 euros par mois.
L’association propose que cette mesure soit étendue Sur leurs réseaux sociaux, les bénévoles de
aux entreprises qui permettent, à salaire égal, Southworking invitent leurs plus de 7 300 abonnés à
le télétravail dans le Sud pour leurs employés. recenser tous les lieux propices à l’échange, au partage
«On voudrait prendre le contrepied des politiques et au travail à distance… en groupe, convaincus que
classiques de développement du Mezzogiorno, c’est- le télétravail ne doit pas isoler le travailleur mais, au

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contraire, favoriser la rencontre et l’émulation. Plus digitaux, mais cela a aussi provoqué la gentrification
d’une centaine ont déjà été épinglés sur une carte de certains quartiers, l’augmentation du coût de la vie
interactive, du nord au sud du pays. pour les locaux et on a encore du mal à comprendre
«Tout le monde ne peut pas télétravailler, reconnaît l’impact que ça aura à long terme.»
Martina Derito, mais le déménagement de certains Lancée initialement pour promouvoir l’idée du
actifs dans le Sud pourrait stimuler la croissance télétravail dans le Sud et créer un espace d’échanges
économique et faire naître de nouvelles entreprises entre les travailleurs à distance, l’association a décidé
locales, y compris dans des secteurs qui actuellement d’étudier en profondeur le phénomène à travers un
ne sont pas concernés par ce phénomène. » Ce sera observatoire dédié. Plusieurs partenariats sont en cours
l’un des défis majeurs si la tendance du télétravail dans avec des universités italiennes, du droit à la sociologie,
le Sud devait se confirmer : ne pas créer un de l’urbanisme à l’économie ou à l’architecture, mais
développement à deux vitesses qui pénaliserait une aussi avec des cabinets d’avocats spécialisés en droit
partie des habitants. du travail, afin de pouvoir soutenir, plus efficacement,
Elena Militello est consciente de la difficulté, avec les travailleurs qui souhaitent changer leurs modalités
en tête l’exemple de Lisbonne, au Portugal : «La de travail.
ville a attiré une grosse communauté de nomades

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