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Financée par la banque JP Morgan à hauteur de


3,5 milliards d’euros selon différentes sources,
Super Ligue de football: le hold-up tourne
elle garantirait à ses participants des revenus très
mal significativement supérieurs à ceux de la Ligue des
PAR JÉRÔME LATTA
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 20 AVRIL 2021 champions, avec un gâteau beaucoup plus gros à
diviser en beaucoup moins de parts. Un gâteau garanti
année après année.
• Trahisons, désaveux et « pyramide qui coule »
Depuis un premier projet révélé en 1998, la
création d’une ligue privée est un serpent de mer.
Régulièrement agitée par les clubs les plus riches
(une mouture précédente avait été dévoilée par les
Andrea Agnelli, le président de la Juventus de FootballLeaks), elle leur a servi d’efficace moyen
Turin, le 12 juin 2020. © Miguel Medina/AFP
de pression, selon un scénario bien établi : devant
En annonçant leur sécession pour créer une
la menace, le gouvernement européen du football,
compétition fermée, douze « grands » clubs européens
l’UEFA, cède aux exigences des clubs et leur accorde
ont suscité une déferlante d’indignation. Leur projet
des aménagements de sa compétition premium, la
s’inscrit pourtant dans le droit fil de la libéralisation du
Ligue des champions.
football ces dernières décennies.
C’est ce qui était prévu, ce lundi, avec une très
Un coup de force qui conclut vingt-trois ans de
alambiquée nouvelle formule de la Coupe d’Europe,
coups de bluff et, s’il aboutit, une révolution pour le
prévue pour 2024. Cette fois, le Gotha des clubs
football professionnel européen. En annonçant, aux
ne s’en est pas contenté. Vendredi, ses représentants
douze coups de minuit entre dimanche et lundi, la
avaient pourtant cautionné cette réforme. Samedi,
création d’une Super Ligue privée affranchie des
Andrea Agnelli, président de la Juventus et de
institutions sportives, douze clubs parmi les plus
l’Association européenne des clubs (ECA), jurait
prestigieux du continent ont déclenché un séisme
à Aleksander Ceferin, président de l’UEFA, que
dont les conséquences sont, pour l’heure, incalculables
les rumeurs étaient fausses. Lundi, à l’aube, on le
mais qui semblent d’abord les ébranler eux.
retrouvait vice-président de la société chargée de gérer
L’historique Ligue des champions pourrait ainsi la Super Ligue et démissionnaire de l’ECA.
cohabiter dès l’été 2022 avec cette Super Ligue
Aleksander Ceferin, qui est aussi le parrain de la fille
composée de quinze « clubs fondateurs », membres
d’Andrea Agnelli, a dit de ce dernier qu’il n’avait «
permanents. Douze sont donc connus : six anglais
connu personne capable de mentir aussi constamment
(Liverpool, Manchester United, Manchester City,
». On peut pareillement douter de la sincérité de
Chelsea, Tottenham et Arsenal), trois espagnols (Real
Florentino Pérez, président du Real Madrid et de la
Madrid, FC Barcelone, Atlético de Madrid) et trois
nouvelle société, quand il déclare à France-Football
italiens (Juventus Turin, AC Milan, Inter Milan). Le
que « ce n’est pas une Ligue pour les riches, c’est une
Bayern Munich et le Paris-Saint-Germain ont, pour
l’heure, décliné en jouant la carte du loyalisme, le
Borussia Dortmund pourrait faire le quinzième.
Cinq autres équipes seraient invitées chaque saison
pour compléter le plateau, selon des modalités encore
obscures, et participer à une compétition en deux
phases.

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Ligue pour sauver le football », ou quand il revisite la S’ils n’avaient peut-être pas prévu l’ampleur du
théorie du ruissellement en évoquant « une pyramide désaveu, les promoteurs de la Super Ligue savaient
qui coule pour tout le monde ». manifestement à quoi ils s’exposaient. Même mal,
la Super Ligue est engagée et la déflagration qu’elle
suscite donne la mesure des enjeux. Encore faut-il
rappeler à quel point ce projet vient de loin.
• La Ligue des champions, conspiration pour
l’inégalité
Le paradoxe est là : d’un côté, la stupeur est grande,
parce que le schisme n’avait jamais été consommé ;
Andrea Agnelli, le président de la Juventus de
Turin, le 12 juin 2020. © Miguel Medina/AFP
de l’autre, ce dernier constitue l’ultime étape,
parfaitement logique et prévisible, d’un processus
Signe que les « superligués » ne sont pas très à
entamé depuis une trentaine d’années : il constitue
l’aise avec leur créature, l’annonce a été faite de
moins une révolution que l’aboutissement d’une
manière aussi peu démonstrative que possible avec,
révolution – la révolution libérale du football, modèle
au milieu de la nuit, un communiqué relayé par les
du genre qui aurait mérité plus d’attention tant ce
douze clubs, sans autre cérémonie que le lancement
sport a servi de laboratoire idéologique et de terrain
d’un site minimaliste, sans aucune prise de parole
d’expérimentation.
publique. Au cours de la journée, en Angleterre, les
lointains actionnaires des clubs impliqués ont laissé Le carburant de cette révolution a été la croissance
leurs entraîneurs essuyer les questions embarrassantes. spectaculaire des droits de diffusion, qui a enrichi
ce qui devenait, dans le courant des années 1990,
Une vague massive de réactions unanimement
l’industrie du football. Or l’histoire de la Ligue
défavorables a, en effet, déferlé de toute part,
des champions illustre parfaitement l’empilement de
exprimant souvent autant de colère que de
mécanismes d’allocation inégalitaire des ressources,
désapprobation de la part de supporteurs, de
dans le but de maximiser les profits d’une élite
journalistes ou de joueurs, mais aussi des pouvoirs
restreinte tout en minimisant les risques sportifs.
publics. Il ne s’est trouvé personne pour défendre
le projet, hormis dans les sondages invoqués par les Dès sa création, en 1992, elle adopte une première
sécessionnistes pour affirmer leur foi en leur modèle phase de groupes qui augmente le nombre de
économique – non sans préciser qu’ils avaient aussi matchs (donc les recettes de droits de télévision
préparé le terrain juridique. et de billetterie) et limite les risques d’élimination
prématurée pour les « grands » clubs. On retrouve
Ponctué de déclarations furieuses d’anciens joueurs
ceux-ci presque toujours au complet au printemps, lors
(Roy Keane et Gary Neville ont invité les clubs à
de la phase dite «à élimination directe», qui renoue
avoir «honte» de leur « cupidité »), ce lundi épique
avec le frisson des matchs-couperets.
a vu l’UEFA maintenir sa réforme et promettre des
sanctions aux renégats : « Les clubs concernés seront En 1997, elle n’accueille plus seulement les
interdits de participation à toute autre compétition au champions nationaux, mais commence à attribuer trois
niveau national, européen ou mondial, et leurs joueurs à quatre places aux mieux classés des principaux
pourraient se voir refuser la possibilité de représenter championnats. Vertige sémantique : il n’est plus
leur équipe nationale. » nécessaire d’être champion pour disputer et remporter
la Ligue des champions…
La confédération a reçu les soutiens de toutes
les fédérations et des gouvernements – notamment Renforcés par un système de têtes de série, ces
britannique et français – qui se sont exprimés. aménagements assurent déjà un cercle hautement
« vertueux » pour les écuries les mieux dotées –

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toutes anglaises, italiennes, espagnoles et allemandes. L’économiste Bastien Drut relève, pour sa part, que «
Elles revendiquent pourtant une clé de répartition des la très forte augmentation des contrats de sponsoring
revenus plus avantageuse. ne concerne que les très grands clubs européens ».
C’est ainsi qu’à la même époque l’UEFA intègre dans Ces inégalités structurelles ne font de doute pour
son calcul une part baptisée « market pool », indexée personne. L’an passé, le cabinet Deloitte s’alarmait
sur le montant des droits TV versés par chaque pays. d’une « polarisation [des revenus] plus évidente que
De ce fait, les clubs issus des nations où les diffuseurs jamais, exacerbée au sein des compétitions nationales
consentent les investissements les plus élevés touchent et internationales à la fois par les mécanismes
des sommes supérieures, indépendamment de leur de redistribution financière et par les formats de
parcours dans la compétition. Une efficace prime à la qualification aux compétitions ».
puissance économique, aux dépens du mérite sportif. « La situation présente joue en faveur des clubs les
Au fil des années, le nombre de clubs et de pays plus riches, qui étendent chaque jour davantage leur
représentés dans les tours finaux de la Ligue des domination sportive, économique et même politique
champions diminue constamment : ne s’y affrontent », notait, en décembre 2018, le Centre international
plus, à de rares exceptions et quelques variations près, d’étude du sport. La même année, Aleksander Ceferin
que la même douzaine de formations issues des mêmes en personne devait « admettre que la polarisation des
quatre pays – exception faite du PSG pour la France. revenus entre le haut du panier et le reste des clubs
La compétition se réserve à un cercle de plus en plus s’accentue ».
fermé. En un quart de siècle, une puissante oligarchie de
Elle fait aussi des perdants. La taille insuffisante de clubs s’est ainsi formée sous l’effet de dispositifs
leurs marchés de consommateurs relègue les clubs artificiels se renforçant mutuellement, dont la Ligue
de grands pays de football comme les Pays-Bas, la des champions est un des plus efficaces. Celle-ci
Belgique, l’Écosse ou le Portugal, auparavant installés s’est aussi constituée en groupe de pression politique,
au sommet de l’Europe. obtenant toujours satisfaction sans jamais rassasier son
avidité ni son désir d’hégémonie. « Une caste d’une
Quadruple vainqueur de la compétition reine, l’Ajax
quinzaine de clubs domine le football européen sur le
Amsterdam a accédé en 2019 à une demi-finale pour
plan économique et sportif. Et cette domination s’est
la première fois depuis vingt-deux ans. Son beau
exacerbée depuis 2010 », constate Bastien Drut.
parcours a été salué, mais l’équipe a été dépouillée de
ses meilleurs joueurs et n’est plus sortie de la phase de La Super Ligue n’est donc que le dernier stade d’une
groupes au cours des deux saisons suivantes. entreprise au long cours : la sécession progressive
• L’enrichissement des plus riches d’une élite ayant pour objectif de circonscrire la
glorieuse incertitude du sport. L’aléa sportif étant
Bénéficiant de la corrélation de plus en plus directe
forcément contradictoire avec la volonté d’assurer
entre puissance économique et résultats sportifs,
des retours sur investissement, la logique économique
les clubs riches se sont continûment enrichis. Un
devait s’imposer à la logique sportive.
phénomène documenté par l’UEFA elle-même : «
Les revenus des clubs du top 12 européen ont connu D’autant que pour les milliardaires, les fonds
une spectaculaire augmentation de 1,58 milliard d’investissement et les fonds souverains qui
d’euros en six ans [2010 à 2016], plus du double de détiennent de tels clubs, la rentabilité économique ou
l’augmentation des revenus de tous les autres clubs les bénéfices d’image sont requis en même temps que
européens. […] La moitié des recettes de billetterie les résultats sur le terrain.
dans les premières divisions européennes est réalisée Une question reste pendante : comment une révolution
par vingt clubs. » aussi radicale a-t-elle pu s’accomplir sans aucune
résistance – hormis celle, virulente mais marginale,

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des supporteurs « ultras » réfractaires au «foot- Inversement, il semble insupportable que des
business»? Comment expliquer que l’opposition institutions comme Liverpool et le Real Madrid, qui
unanime au projet de Super Ligue fasse suite à trois incarnent la grandeur de la Ligue des champions et lui
décennies d’apathie générale, sinon en pointant la doivent une part de la leur, se rallient à un projet visant
passivité de toutes les parties ? à la torpiller.
Les gouvernements du football – UEFA et Fifa, Reste à calculer les chances de réussite de cette Super
fédérations et ligues nationales – ont renoncé à Ligue, dont la voie semblait tracée… avant qu’elle ne
gouverner, cédant à la puissance des clubs et trouvant soit véritablement ouverte ce week-end et apparaisse
leur intérêt dans l’accroissement de leurs propres subitement plus étroite. La spectaculaire unanimité
revenus, renonçant à rétablir un minimum d’équité qu’elle a déclenchée contre elle, la déferlante de unes
sportive au travers de mécanismes de régulation. hostiles dans la presse de ce mardi et les menaces de
La Commission européenne s’en est tenue à sa sanctions suggèrent que la bataille sera brutale.
doctrine libérale, refusant de rendre concrète la « De nombreux observateurs doutent de sa capacité
spécificité » des activités sportives inscrite en annexe à drainer un public suffisant, surtout après
des traités constitutionnels. s’être aliéné ses franges les plus ferventes. C’est
Les pouvoirs publics nationaux se sont désintéressés probablement ignorer que ces clubs ne s’adressent plus
de la question. Les médias spécialisés, qui ont trouvé prioritairement à ces dernières.
leur compte dans le développement de ce football- « Le fan chinois vaut aujourd’hui plus cher que le fan
spectacle, sont restés spectateurs de transformations à 200 mètres du stade », regrettait l’économiste du
que, faute de consistance critique et politique, ils n’ont sport Christophe Lepetit, dimanche soir, sur Twitter.
ni exposées, ni analysées et encore moins désavouées. La Super Ligue est conçue pour un public mondialisé,
Fait extraordinaire, cette conversion libérale, qui a jeune, formé pour elle, demandeur de joutes entre
entraîné des bouleversements majeurs et préparé le superclubs et superjoueurs, prête à consommer ce
séisme actuel, n’a jamais été débattue. redoutable divertissement.
• La stratégie du choc et le « fan chinois » Florentino Pérez postule que la demande existe déjà
La crise provoquée par la pandémie a probablement pour ce football américanisé sur le modèle des ligues
précipité la mise en œuvre de cette stratégie du fermées comme la NBA de basket, avec plus de «
choc. D’une part pour profiter de circonstances grands matchs entre grandes équipes », organisées
exceptionnelles et passer à l’acte, d’autre part parce sous l’égide d’organisateurs affranchis des tutelles,
que la crise a particulièrement affecté certaines de ces délocalisables à volonté.
grandes entreprises en aggravant leurs dettes et leurs Le sondage qu’il brandit évalue à 66 % la part de
déficits, à l’image d’un FC Barcelone qui fait les frais fans favorables dans les pays concernés. Il parle de «
de sa gestion erratique. rendre plus attractif » un sport qui a un siècle et demi
Si elle cumule une quarantaine de titres en Ligue d’histoire et a conquis la planète, suggère de raccourcir
des champions, la bande des douze subit un procès les matchs ou évoque la fin du football des sélections
en légitimité. Tottenham et Arsenal ne l’ont jamais nationales…
remportée et sont, cette saison, à distance des places Quoi qu’il advienne de ces velléités de rupture, la
qualificatives dans leur championnat. Super Ligue ne serait que la continuation d’une
Ligue des champions qui n’a cessé de se rapprocher
de ce modèle fermé et qui vend déjà un grand
spectacle hollywoodien. L’hypothèse de négociations
et d’un compromis entre les « 12 » et l’UEFA reste
d’ailleurs très plausible. Constatant les résistances et

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appréhendant mieux les risques, les dissidents peuvent les pouvoirs publics. Miracle de la Super Ligue :
vite se rendre à l’évidence qu’ils peuvent ajourner leur la métamorphose oligarchique du football européen
projet tout en glanant de nouveaux privilèges. devient enfin un problème politique.
Peut-être se féliciteront-ils d’avoir un peu plus installé Boite noire
leur idée dans les esprits afin d’améliorer son Jérôme Latta est journaliste indépendant et rédacteur
acceptabilité, pour la prochaine tentative. Peut-être, en chef des Cahiers du Football. Il s’agit de son
au contraire, souffriront-ils d’avoir exhibé tant de premier article pour Mediapart, même si on peut aussi
cynisme et peineront désormais à invoquer les nobles le lire sur son blog ou le retrouver dans certains de nos
valeurs qu’ils accolent à leurs clubs : attachement à la débats vidéo consacrés au football en partenariat avec
«communauté », à la solidarité, à leur histoire. les Cahiers(ici par exemple).
Toujours est-il que la démarche a provoqué un
débat qui n’avait pas encore eu lieu, et dont tout le
monde s’est emparé. Elle semble même avoir réveillé

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