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HUMANISME ET TERREUR

ESSAI SUR. LE P:Q.OBLÈME COMMUNISTE

PAR

M. MERLEAU-PONTY

LES ESSAIS XXVII

GALLIMARD

Il a été tiré de cet ozwrage quato':ze exemplaires sur Yélin pur fil Lafuma-Navarre, dont dix exemplaires numérotés de 1 à 10 et quatre hors commerce marqués de A à D.

7' 0 us droits de

reproduction,

de

traduction et

d'adaptation

réserYés pour tous les pays y compris la Russie. Copyright by Librairie GaUimard, 1947.

PR~FACB

On discute souvent le communisme en opposant au mensonge ou à la ruse le respect de la véritéf à 'la violence le respect de la loi, à la propagande le respect dea consciences, enfin au réalisme politique les valeurs libérales. Les comrttttnistes répond-ent que, slJU& le couvert des principes libérauxt la rUBèf la violence; la propag-ande. le réalisme sans principes font, dans les démocraties, la substance de la, politique étrangère ou coloniale et mSme de la politique IJociale. Le respect de la loi ou la liberté a servi à justifier la répres- sirm policièfe des grèves en Amérique; il sert aujour- d'hui même à justifier la répression militaire en Inddchine ou en Palestine et ù dévsloppement d-e l'empire américain dans ls Mvyen-Orient. La eivilisâtion morale et maMri6lle de l'Angleterre suppose l'ea;plôitation Iles colonies. La pureté des prindipe11~ non seulement tolère; mais 6hcore requiert des piolenCes. Il y a donc une mystification libérale, Considérées dans la vie et dans l'histoire~ les idées libérales forment systèmd afJec c"s violence& dont elles stJnt, cotnme disait M ar:t, le « point d' lwnneur apiri- twa.liste »i le « ~omplément solennel », la «raison géné- rale de eomolation et de justification » 1 ,

1. Introduction â la Conlribûtion cl111 Vrilifu.t tk 1t1 Pflllo-

x TITJl\IANISl\IE

ET

TERREUR

La réponse est forte. Quand il refuse de juger le libéralisme sur les idées qu'il professe et inscrit dans les Constitutions, quand il exige qu'on les confronte avec les relations humaines que l'État libéral établit effectivement, Marx ne parle pas seulement au nom d'une philosophie matérialiste toujours discutable, il donne la formule d'une étude concrète des sociétés qui ne peut être récusée par le spiritualisme. Quelle que soit la philosophie qu'on professe, et même théolo- gique, une société n'est pas le temple des valeurs-idoles qui figurent au fronton de ses monuments ou dans ses textes constitutionnels, elle vaut ce que valent en elle les relations de l'homme avec l'homme. La question n'est pas seulement de savoir ce que les libéraux ont en tête, mais ce que l'État libéral fait en réalité dans ses frontières et au dehors. La pureté de ses principes ne l'absor.tt pas, elle le condamne, s'il apparaît qu'elle ne pa.çse pas dans la pratique. Pour connaltre et juger une société, il faut arriver à sa substance pro- fonde, au lien humain dont elle est faite et qui dépend des rapports juridiques sans doute, mais aussi des formes du travail, de la manière d'aimer, de vivre et de mourir. Le théologien pensera que les relations humaines ont une signification religieuse et qu'elles passent par Dieu : il ne pourra pas refuser de les prendre pour pierre de touche, et, à moins de dégrader la religion en rêverie, il est bien obligé d' admeUre que les principes et la vie intérieure sont des alibis quand ils cessent d'animer l'extérieur et la vie quoti- dienne. Un régime nominalement libéral peut être réellement oppressif. Un régime qui assume sa vio- lence pourrait renfermer plus d'humanité vraie. Opposer ici au marxisme un : « morale d'abord », c'est l'ignorer dans ce qu'il a dit de plus vrai et qui

PRÉFACE

XI

a fait sa fortune dans le monde, c'est continuer la

mystification, c'est passer à côté du problème. Toute discussion sérieuse du communisme doit donc poser

le problème comme lui, c'est-à-dire non pas sur le terrain des principes, mais sur celui des relations humaines. Elle ne brandira pas les çaleurs libérales pour en accabler le communisme, elle recherchera s'il tlst en passe de résoudre le problème qu'il a bien posé

et d'établir entre les hommes des relations humaines.

C'est dans cet esprit que nous açons repris la question de la Piolence communiste, que le Zéro et l'Infini de Kœstler mettait à l'ordre, du jour. Nous n'aPons pas recherché si Boukharine dirigeait çrai- ment une opposition organisée, ni si l'exécution des Pieux bolche~·iks était çraiment indispensable à l'ordre et à la défense nationale en U. R. S. S. Notre propos n'était pas de refaire les procès de 1937. Il était de comprendre Boukharine comme Kœstler cherche à comprendre Roubachof. Car le cas de Boukharine met en plein jour la théorie et la pra- tique de là f.Jiolence dans le communisme, puisqu'il l'exerce sur lui-même et motive sa propre condam- nation. Nous avons donc cherché à retrouçer ce qu'il pensait f.Jraiment sous les conçentions de lan- gage. L'explication de Kœstler nous a paru insuffi- sante. Roubachof est opposant parce qu'il ne sup- porte pas la politique noufJelle du parti et sa discipline inhumaine. Mais comme il s'agit là d'une révolte

morale et comme sa morale a toujours été d'obéir au parti, il finit par capituler sans restrictions. La « défense » de Boukharine aux Procès ~a beaucoup plus loin que cette alternatif-le de la morale et de la discipline. Boukharine, d'un bout à l'autre, reste quelqu'un; s'il n'admet pas le point d'honneur per·

Xli HUI\fANT!::JifF.

F.T

TERREU:R

sonnel, il drfend son honneur réyolutionnaire et nfùse l'impütation d'espionnage et de. sabotage. Quand il capitule, ce n'est donc pas seulement par discipline. C'est qu'il reconnaît dans sa conduite politique, si justifiée qu'elle fût, une ambiguïté inéPitable pm· où ellè donne prise à la condamnation. Le réPolutionnaire opposant, dans les situations-limîtes où toute la

réYolution est remise en quèstion, groupe autour de lui ses ennemis et peut la mettre èn danger. Ê'tre apec les Koulaks contre la colleètivisation forcée, c' ~st cc imputer au prolétariat les frais de la lutte des classes >>. Et c'est menacer l'œuvre de la Révolution,

si le régime s'engage à fond dans la collectiPisation

forcée parce qû'il ne dispose pour régler ses conflits que d'un temps limité. L'imminencè de la guerre change le caractère de l'opposition. Évidemment la cc trahison ,, n'est que divergence politique. Mais les divergences en période de crise compromettent et

trahissent l'acquis d' octobrè 1917. Ceux qui s'irtdignènt au seul exposé de ces idées

et refusent de les examiner oublient que Boukharine

a payé cher le droit d'être écouté et celui de n'être pas traité comme un lâche. Pour notre part; nous essayons

de le comprendre, - quitte à chercher ensuite s'il

a raison, - nous reportant pour faire à notre

récente expérience. Car nous apoh8 vécu; nous au&si, un de ces moments où l'histoire en suàpens; les insti- tutions menacéés de nullité exigent de l'homme des décisions fondamentaltJs, et où le risque eat entiP.r parce que le sens final dès décision& prises dépènd d'une conjoncture qui n'est pas entièrement connais- sable. Quand le collaborateur de 1940 se décidait d'après oe qu'il croyait être l' av.enir inévitable (nous

le Bupposons désintéressé), il engageait CBU$ qui "'

PRÉFACE

Xlii

croyaient pas à cet a~enir ou n'en Youlaient pas, et désormais, entre eu.1: et lui, c'était une question de farce. Quand on Yit ce que Péguy appelait une période lzistorique, quand l'homme politique se borne à admi- nistrer un régime au un droit établis, on peut espérer une histoire sans violence. Quand on a le malheur ou la chance de vivre unè époque, un de ces mome'?,ts où le sol traditionnel d'une nation ou d'une société s'effondre, et où, bon gré mal gré, l'homme doit reconstruire lui-même les rapports humains, alors la liberté de chacun menace de mort celle des autres et la violence reparatt. Nous l' a~ons dit : toute discussion qui se place dans la perspective libérale manque le problème, puisqu'il se pose à propos d'un pays qUti a fait et prétend pour- suiv.r~ ·une _révolution, et que le libéralisme exclut l'hypothèse révolutionnaire. On peut préférer les périodes aux époques, an peut penser que la violence rél'olutionnaire ne réussit pas à transformer les rap- port& humains,- si l'on veut comprendre le problème communilte, il faut commencer par replacer les procès de Moscou dans la Stimmung révolutionnaire de la piolence sans laquelle ils seraient inconcevables. C'est alors que commence la discussion. Elle ne consiste pas à rechercher si le communisme respecte les règles de la pensée libérale, il est trop évident qu'il ne le fait pas, mais si la violence qu'il exerce es' réf'olutiormaire et capable de créer entre les hommes des rapports humains. La critique marxis-te des idé88 libérales est si forte que, si le communisme était en passe de faire, par la réPolution mondiale, une société sans classes d'où auraient disparu, avec l'exploitation de l'homme par l'homme, les causes de guerre et de décadence, il ;audrait être communiste. Mais est-il sur ce cheminP

XlV lltJl\lANISl\IE

1!:1'

1'ERREUlt

La violence dans le communisme d'aujourd'hui a-t-elle le sens qu'elle avait dans celui de ùninefJ Le communisme est-il égal à ses intentions huma-

1lÏstes P Voilà la

Ces intentions ne sont pas contestables. Marx distingue radicalement la vie humaine de la vie animale parce que l'homme crée les moyens de sa vie, sa culture, son histoire et prouve ainsi une capacité d'initiative qui est son originalité absolue. Le mar"' :risme ow-'re sur un horizon d'avenir où l' « homme est pour l'homme l'être suprême n. Si Marx ne prend pas cette intuition de l'homme pour règle immédiate en politique, c'est que, à enseigner la non-violence, on consolide la violence établie, c'est-à-dire un système de production qui rend inévitables la misère et la guerre. Cependant, si l'on rentre dans le jeu de la ~~iolence, il y a chance qu'on y reste toujours. La tâche essentielle du marxisme sera donc de chercher une violence qui se dépasse vers l'avenir humain. 111arx croit l'avoir trouvée dans la violence prolé- tarienne, c'est-à-dire dans le pouvoir de cette classe d'hommes qui, parce qu'ils sont, dans la société pré- sente, expropriés de leur patrie, de leur travail et de ler.tr propre vie, sont capables de se reconnaître les uns les autres au delà de toutes les particularités et de fonder une humanité. La ruse, le mensonge, le sang Persé, la dictature sont justifiés s'ils rendent possible le pouvoir du prolétariat et dans cette mesure seule- ment. La politique marxiste est dçms sa forme dicta- toriale et totalit.aire. Mais cette dictature est celle des hommes les plus purement hommes, cette totalité est celle des travailleurs de toutes sortes qui reprennent possession de l'État et des moyens de production. La dictature du prolétariat n'est pas la volonté de quelques

vraie question.

l>RÉFAC~

xv

fonctionnaires seuls initiés, comme chez Hegel, au secret de l'histoire, elle suit le moufJement spontané des prolétaires de tous les pays, elle s'appuie sur l' «instinct» des, masses. Lénine peut bien insister

sur l'autorité du parti, qui guide le prolétariat, et sans lequel, dit-il, les prolétaires en resteraient au syndicalisme et ne passeraient pa~ à l'action'politique, il donne pourtant beaucoup à l'instinct des masses, au moins une fois brisé f appareil capitaliste, et fla même jusqu'à dire, au début de la Réflolution : « Il n'y a pas et ne peut exister de plan concret pour orga- niser la vie économique. Personne ne saurait le donner. SeuÏ,es les masses en sont capables, grâce à leur

puisqu'il poursuit une

action de classe, abandonne la morale universelle, mais elle va lui être rendue dans l'univers nouveau des prolétaires de tous les pays. Tous les moyens ne sont pas bons pour réaliser cet univers, et par exemple, il ne peut être question de ruser systématiquement aflec les prolétaires et de leur cacher longtemps le vrai jeu: cela est par principe exclu, puisque la conscience de classe en serait diminuée et la victoire du prolétariat compromise. Le prolétariat et la conscience de classe sont le ton fondamental de la politique marxiste ; elle peut s'en ècarter comme par modulation si les circons- tances l'exigent, mais une modulation trop ample ou trop longue détruirait la tonalité. Marx est hostile à la non-violence prétendue du libéralisme, mais la violence qu'il prescrit n'est pas quelconque. Pouvons-nous en dire autant du communisme d'aujourd'hui? La hiérarchie sociale en U. R. S. S. s'est depuis dix ans considérablement accentuée. Le prolétariat joue un rôle insignifiant dans les Congrès du parti. La discussion politique se ,poursuit peut-

expérience

>> Le léniniste,

XVI HUMANISP,JE

ET

TERREUR

être à l'int4rieur de1 cellules, elle ntf •e manife,te jamais publiquement. L~s partis communistes natio· naU$ luttent pour le pouv.oir sans plate-forme prolé- tarienne et sans éviter taujoura le chauvinisme. Les divergences politiques, qui a'f.!,paravant n'entrajnaient jamais la peine de mort, sont non seulement sanction- nées comme des dilits, mais encore maquillées en crimes de droit commun. La Terreur ne veut plus s'affirmer comme Terreur révolutionnaire. Dans l'ordre de la culture, la dialectique est en fait remplacée par le rationalisme scien-tiste de n.oa pères, comm(J 11i elle. laissait trop de marge à f ambiguïté et trop de champ aux divergen.ces. La diflérenee est de plua en plus grande entre ce que les communistes pensent et ce qu'ils écrivent, parce qu'elle Nt de plus en. pltu grande en~re ce qu'ils veulent et ce qu'ils fon.t. Un communiste qui se déclarait chaleureusemtmt d'accord

écrit

trois jours plus tard qu'il atteste, disons un Yice 1oli.,.

taire de l'esprit, et que nous faisons le jeu du néo• fascisme français. Si l'on essaye d'apprécier l'orienR tation générale du système, on soutiendrait difficile ment qu'il va vers la reconnaissance de l'homme par l'homme, l'internationalisme, le dépérissement de l'État et le pouvoir eflecti/ du prolétariat. Le compor· tement commun.iste n'a. pas changé : c'est kJujoura la même aUitude de lutte, les mêmes rusM d~ guerre, la même méchanceté méthodique, la même méfian.ee, mais, de moins en moins porté par l"esprit de clasae et la fraternité révolutionnaire, comptant de moins en moins sur la convergence spontanée dea mouvement8 prolétariens et sur la Périté de sa propre perspective historique, le communisme est de plus en plus tendu, il montre de plus en plus sa face d'ombre. C' eat tou·

avec nous, après avoir lu le début ds c~t essa.i,

PRÉlrACE

XVII

jours aussi le même absolu défJouement, la même fidélité, et, quand l'occasion le fJeut, le même héroïsm~, mais ce don sans retour et ces fJert1,.1,s, qui se montraient à l'état pur pendant la guerre et ont fa;t alors la grandeur inoubliable du communisme, sont moins visibles dans la paix, parce que la défense de l'U.R.S.S. exige alors une politique rusée. Depuis le régime des salaires en U.R.S.S. jusqu'à la double fJérité d'un journaliste parisien, les faits, grands et petits, annoncent tous une tension croisso.nte entre les intentions et l'action, entre les arrière- pensées et la conduite. Le communiste a misé la conscience et les fJtlleurs de l'homme intérieur sur une entreprise .extérieure qui defJait les lui rendre au centuple. Il attend encore son dû. Nous nous troufJons donc dans une situation inextricable. La critique marxiste du capitalisme reste fJalable et il est clair que l' antisofJiétisme ras- semble aujourd'hui la brutalité, l'orgueil, le fJertige et l'angoisse qui ont troufJé déjà leur expression dans le fascisme. D'un autre cl1té, la réfJolution s'est immo- bilisée sur une position de repli : elle maintient et aggrafJe l'appareil dictatorial tout en renonçant à la liberté réfJolutionnaire du prolétariat dans ses SoPiets et dans son Parti et à Cappropriation humaine de l'État. On ne peut pas être anticommuniste, on ne peut pas être· communiste. Trotsky ne dépasse qu'en apparence ce point mort de la réflexion politique. Il a bien marqué le profond changement de l'U.ll. S. S. Mais il l'a défini comme contre·réYolution et en a tiré cette conséquence qu'il fallait recommencer le mouyement de 1917. Contre- réyolution, le mot n'a un sens précis que si a-Ctuelle- ment, en U. R. S. S., une réfJolution continuée est

XVIII HUMANISME

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TERREUR

possible. Or, Trotsky a souvent décrit le- reflux révolu· tionnaire comme un phénomène inéluctable après l'échec de la révolution allemande. Parler de capi- tulation, c'est sous-entendre que Staline a manqué de courage en face d'une situation par elle-même aussi claire que celles du combat. Or, le reflux révolution- nr.âre est par définition ,,,.A période confuse, où les lignes maîtresses de l'histoire sont incertaines. En

somme, Trotslry schématise. La Révolution, quand il la faisait, était moins claire que quand il en écrit l'histoire : les limites de la violence permise n'étaient pas si tranchées, elle ne s'est pas toujours exercée contrë la bourgeoisie seulement. Dans une brochure

récente sur la

Victor Serge rappelle honnêtement que Gor/ci, «qui maintenait une courageuse indépendance morale » et << ne se privait pas de critiquer le pouvoir révolu- tionnaire »« finit par recevoir une amicale invitation de Lénine à s'exiler à l'étranger ». De l'amicale invi- tation à la déportation, il y a loin, il n'y a pas un monde, et Trotslry l'oublie souvent. De même que la Révolution ne fut pas si pure qu'il le dit, la << contre· révolution >> n'est pas si impure, et, si nous voulons la juger sans géométrie, nous devons nous rappeler qu'elle porte avec elle, dans un pays comme la France, :a plus grande partie des espoirs populaires~ Le diagnostic n'est donc pas facile à formuler. Ni le remède à trotwer. Puisque le reflux révolutionnaire a été un phénomène mondial et que, de diversion en compromis, le prolétariat mondial se sent toujours moins solidaire, c'est une tentatiPe sans espoir ds reprendre le mouvement de 1917. Au total nous ne pouvons ni recommencer 1917, ni penser que le comnnmisme soit ce qu'il

Tragédie des écrivains soviétiques,

PRÉFACE

XIX

f.'oulait être, ni par conséquent espérer qu'en échange des libertés «formelles>> de la démocratie il nous donne la liberté concrète d'une cif.lilisation pro-

létarienne sans chômage, sans exploitation et sans guerre. Le passage marxiste de la liberté formelle à la liberté réelle n'est pas fait et n'a, dans l'immédiat, aucune chance de se faire. Or Marx n'entendait « supprimer >> la liberté, la discussion, la philosophie et en général les f.laleurs de l'homme intérieur qu'en les « réalisant 11 dans la f.lie de tous. Si cet accomplis- sement est def.lenu problématique, il est indispensable de maintenir les habitudes de discussion, de critique et de recherche, les instruments de la culture poli- tique et sociale. Il nous faut garder la liberté, en ·attendant qu'une nouf.lelle pulsation de l'histoire nous permette peut-être de l'engager dans un mou- f.'ement populaire sans ambiguïté. Seulement l'usage et l'idée même de la liberté ne peuf.lent plus être à présent ce qu'ils étaient af.lant Marx. Nous n'af.lons le droit de défendre les f.laleurs de liberté et de cons- cience que si nous sommes sûrs, en le faisant, de ne pas servir ·les intérêts d'un impérialisme et de ne pas nous associer à ses mystifications. Et comment en être sûr P En continuant à expliquer, partout où elle se produit, - en Palestine, en 1ndochine, en France même, - la mystification libérale, en cri- tiquant la-liberté-idole, celle qui, inscrite sur un dra- peau ou dans une Constitution, sanctifie les moyeTUJ classiques de la répression policière et militaire, - au nom de la liberté elfectiPe, celle qui passe dans la Pie de tous, du paysan vietnamien ou palestinien comme de l'intellectuel occidental. Nous def.lons ·rap- peler qu'elle commence à être une enseigne menteuse,

- un « complément solennel >> de la violence, - dès

xx HUl\:IANISME

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TERREUR

qu'elle se fige en idé,e et qu'on se met à défendre la liberti plutôt que les hommes libres. 01t prétend alors préserver l'humain par delà les misères de la politique; en fait, à ce moment même, on endosse une certaine poli- tique. Il est essentiel à la liberté de n'exister qu'en acte, dans le mouvement toujours imparfait qui nous joint aux autres, aux choses du monde, à nos tâches, mêléo aux hasards de notre situation. 1solée, com- prise comme un principe de discrimination, elle n'est plus, comme la loi selon saint Paul, qu'un dieu cruel qui réclame ses hécatombes. Il y a un libéralisme agressif, qui est un dogme et déjà une idéologie de guerre. On le reconnaît à ceci qu'il aime l'empyrée des prineipes, ne mentionne jamais les chances géographiques et historiques qui lui ont . permü d'exister, et juge abstraitement les sys.tèmes politiques, sans égard aux conditions données dans leSfJ.uelles .ils se développent. Il est violent par essence et n 1 hé sitera pas à s'imposer par la ~iolence, selon la vieille théorie .du bras séeulier. Il y a uns manière de .dis- cuter le communisme au nom de la liberté qui con• siste à supprimer en pensée les problèmes de l'U.R.S.S. et qui est, comme diraient les psychana· lystes, une destruction symbolique de l'U.R.S.S. elle·même. La vraie .liberté, au contraire, prend lN autres où ils sont, cherche pénétrer les doctrmes mêmes qui la nient et ne se permet pas de juger avant d'arJQir compris 1 • Il nous faut accomplir notre

1. C'-est cette méthode que nous avo1;1s suivie dans le pré- sent essai. Comme on verra, nous n'avons pas invoqué eontre la violence camtnuniste d'autres prineipes que les sicna. Les mêmes rais~.ms qui nous f()nt oomptendre qu'on tue des hommes pour la défense d'une révolution (ou .en tue bien pour la défense d'une nation) nous empêchent d'admettre qu'on n'ose les tuer que sous le masque de

PRÉFACE

XXI

liberté de penser en liberté de comprendre. Mais comment cette attitude peut-elle stt tl·aduire dans la

politique quotidienne P

La liberté concrète dont nous parlons aurait pu être la plate-forme du communisme en France depuis la guerre. Elle est même la sienne en principe. L'accord avec les démocraties occidentales est, depuis 1941, la ligne officielle de la politique soviétique. Si cependant les communistes n'ont pas joué franchement le jeu démocratique en France, - allant jusqu'à voter contre un gouvernement où ils étaient représentés, et même jusqu'à faire poter contre lui leurs ministres-, s'ils n'ont pas poulu s'engager à fond dans une politique d'union qui est cependant la leur, c'est d'abord qu'ils poulaient garder leur prestige de parti révolutionnaire, --- c'est ensuite que, sous le couvert de l'accord aPec lès a.lliés d'hier, ils pressentaient le conflit et voulaient, ·ayant de l'affronter, conquérir dans l'État dea positions

solides -, c'est enfin qu'ils ont conserPé, sinon la politique prolétarienne, du mains le style bolchevik et à la lettre ne savent pas ce que c'est que l'union. Il est difficile d'apprécier le poids relatif de ces trois motifs. Le premier n'a probablement pas été décisif, puisque les communistes n'ont jamais été sérieuse- ment inq!-liétés sur leur gauche. Le second a dû compter beaucoup dans leurs calculs, mais on peut se demander s'ils ont été justes. Il est hors qe doute que leur attitude a facilité la- manœuvre symétrique des autres partis qui, plus enclins au libéralisme et moins

l'espion. Les mêmes raisons qui nous font comprendre que les communistes tiennent pour traitre à la révolution un homme qui les quitte, nous interdisent d'admettre qu'ils le déguisent en policier. Quand elle maquille ses opposants, la révolution désavoue sa propre audace ct son propre espoir.

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XXII HUMANISME

ET

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bien armés pour la lutte à mort, professaient le respect de la « loyauté parlementaire » et reprochaient aux communistes de s'y dérober. Certes, à défaut de cet argument, l' antisoviétisme en aurait trouvé d'autres pour demander l'élimination des communistes. Il aurait eu quelque peine à l'obtenir si les com- munistes avaient franchement admis le plura- lisme, s'ils s'étaient engagés dans la pratique et la défense de la démocratie et avaient pu se p"résenter comme ses défenseurs désignés. Peut-être finale- ment auraient-ils trouvé des garanties plus solides contre une coalition occidentale dans l'exercice vrai de la démocratie que dltns leurs tentaû"'es de noyau- tage du porwoir. D'autant que ces tentatives de"'aient en même temps rester prudentes et qu'ils ne vou- laient pas davantage s'engager à fond dans une politique de combat. Soutien oppositionnel sans rupture, opposition gouvernementale sans démission, a.ujourd' hui même grèves particulières sans grève générale 1 , nous ne voyons pas là, comme on le fait souvent, un plan si bien concerté, mais plutôt une oscillation entre deux politiques que les commu- nistes pratiquent simultanément sans pouvoir en mener aucune jusqu'à ses conséquences 2 • Dans cette hésitation, il faut faire sa part à l'habitude bolchevik de la violence qui rend /,p,.o communistes comme

1. Nous ne disons pas que les communistes fomentent

les grèves: il suffit, pour qu'elles aient lieu., cru'ils ne s'y

opposent pas•.

2. L'équivoque était visible en Septembre 1946, aux Ren-

contres Internationales rle Genève, dans la conférence de

G. Lukacs, qui commençait par la cril ique classique de la

démocratie formelle, - et invitait en fin les inll'llect.uels

d'Oecidt-nl à restaurer les mêmes idées démocratiques dont il venait de montrer qu'elles sont mortes.

PR:iFACR

XXIU

incapables d'une politique d'union. Ils ne conçoivent l'union qu'avec des faibles qu'ils puissent dominer, comme ils ne consentent au dialogue qu'avec des muets. Dans l'ordre de la culture par exemple, ils mettent les écrivains non communistes dans l'alter;. natifJe d'être des adfJersaires ou, comme on dit, des « innocents utiles ». Les intellectuels qu'ils préfèrent sont ceux qui n'écrivent jamais un mot de politique ou de philosophie et se laissent afficher au sommaire des journaux communistes. Quant aux autres, s'ils accueillent quelquefois leurs écrits, c'est en les accompagnant, non seule;t;.ent tf,e réserfJes, ce qui est naturel, mais encore d'appréciations morales déso- bligeantes, comme pour les initier d'un seul coup au rôle qu'on leur r rserfJe : celui de martyrs sans la foi. Les intellectuels communistes sont tellement déshabitués du dialogue qu'ils refusent de collaborer à tout trafJail collectif dont ils n'aient pas, oufJertement ou non, la direction. Cette timidité, cette sous-estima- tion de la recherche est liée au changement profond du communisme contemporain qui a cessé d'être une interprétation confiante de l'histoire spontanée pour se rèplier sur la défense de l' U. R. S. S. Ainsi, lors même qu'ils renoncent à lifJrer fJraiment la bataille des classes, les commumstes ne cessent pas de concevoir la politique comme une guerre, ce qui compromet leur ac- tion sur le plan libéral. Voulant gagner à la fois sur le tableau prolétarien et sur le tableau libéral, il est pos- sible enfin qu'ils perdent sur l'un et l'autre. A eux de safJoir s'il leur est indispensable de transformer en adfJersaires tout ce qui n'est pas communiste. Pour passer à une fJraie politique d'union, il leur reste à comprendre ce petit fait : que tout le monde n'est pas communiste, et fJUe) s'il y a beaucoup de mauvaises

XXIV HUMAN181\IE

ET

TERHEUR

raisons do ne l'être pas, il en est quelques-unes qu,i ne sont pas déshonorantes. Peut-on attendre des communistes et de la gauche non communiste qu'ils se conPertissent à l'union P Cela paraît narf. Sans doute le feront-ils cependant, par la force des choses. Les communistes ne poudront pas pousser jusqu'au bout une opposition qui, ren- dant impossible le gouCJernement, rendrait serCJice an gaullisme. Les socialistes ne pourront gouPerner longtemps au milieu des grèpes. Ils constatent en ce moment qu'un gouCJernement sans les communistes est bien loin de résoudre tous les problèmes, - ou plus exactement qu'il n'y a pas de gouCJernement san$ les communistes, puisque, s'ils ne sont pas pré- sents au dedans sous les espèces d'une opposition ministérielle, on les retrottPe au dehors sous celle d'une opposition prolétarienne. La formation gou- vernementale d'aujourd'hui ne se comprend que dans la perspectiPe d'une guerre prochaine, et, à moins que la guerre ne survienne, les adve'rsaires d' aujour- d'hui devront à nouveau collaborer. Il faudrait que ce fût pour de bon. A cet égard, il faut déplorer ce qu'il y a de suspect dans l'expérience présente. On aurait compris qu'un dimanc~e Léon Blum prît solennellement la parole pour formuler les conditions d'un gotwernement d'union, e.Tiger des communistes qu'ils y prennefJ,t leurs pleines responsabilités et leur mettre le marché en main. Mais, en remplaçant furtivement les ministres communistes, les socialistes à leur tour sont passés de l'action politique à la ma· nœuvre. En recourant pour résoudre les problèmes pendants aux expédients de l.' orthodoxie financière, ou en reprenant, dans le problème indochinois, les positions colonialistes, ils laissent à leurs rivaux,

PRÉFACE

xxv

dont la politique propre n'est guère moins timide, l' apantage facile de se présenter comme le seul parti « progressiste ». Au lieu d'obliger les communistes·

à faire praiment la politique d'union. des gauches qui est la leur, au lieu de poser clairement le pro- blème politique, les socialistes ont donc contribué

à l'obscurcir. Dira-t-on que l'aide américaine était à ce prixP Mais, là encore, le franc parler pouYait être UIJ,e force. Il fallait poser la question publique- ment, faire peser dans les négociations apec l'Amé· rique le poids d'une opinion publique informée. Au lieu de quoi, nous ne saPons même pas, trois jours après le départ de Molotow, sur quel point précisément la rupture s'est faite et si le projet Marshall institue en Europe un contrôle américain. Là-dessus l'Humanité est aussi pague que l'Aube. La politique d'aujourd'hui est praiment le domaine des questions mal posées, ou posées de telle manière qu'on ne peut être aPec aucune des deux forces en présence. On nous somme de choisir entre elles. Notre dePoir est de n'en rien faire, de demander ici et là les éclaircissements qu'on nous refuse, d'expli- · quer les manœuPres, de dissiper les mythes. Nous saPons comme tout le monde que notre sort dépend de la politique mondiale. Nous ne sommes pas art plafond ni au-dessus de la mêlée. Mais nous sommes en France et nous ne pouPons confondre notre aPenir apec celui de l'U.R.S.S. ni apec celui de l'empire américain. Les critiques que l'on Pient d'adresser au communisme n'impliquent en elles-mêmes aucune adhésion à la politique « occidentale >> telle qu'elle se déPeloppe depuis deux mois. Il faudra rechercher si l' U.R.S.S~ s'est dérobée à un plan pour elle accep- table, s.i au contraire elle a eu à se défendre contre

XXVI HUMANISME

ET

TERREUR

une agression diplomatique ou si enfin le plan Mars hall n'est pas à la fois projet· de paix et ruse de guerre, et comment, dans cette hypothèse, on peut encore conceYoir une politique de paix. La démocratie et la liberté elfectiYes exigent d'abord que l'on sou- mette au jugement de l'opinion les manœuYres et les contre-m,anœuYres des chancelleries. A l'intérieur comme à l'extérieur, elles postulent que la guerre n'est pas iné~·itable, parce qu'il n'y a ni liberté ni démocratie dans la guerre.

*

Telles sont (tantôt abrégées, tantôt précisées) les réflexions sur le problème de la Yiolence qui, publiées cet hiYer 1, ont Palu à leur auteur des reproches eux- mêmes violents. On ne se permettrait pas de mention- ner ici ces critiques si elles ne nous apprenaient quelque chose sur l'état du problème communiste. Alors qu'à peine un tiers de notre étude aYait paru, et que la suite en était annoncée, des hommes qui n'ont pas l'habitude de polémiquer, ou l'ont perdue, se sont jetés à leur écritoire et, sur le ton de la répro· bation morale, ont composé des réfutations où nous ne trouYons pas une trace de lucidité : tantôt ils nous font dire le contraire de ce que nous ayancions, tantôt ils ignorent le problème que nous tentons de poser. On nous fait dire que le Parti ne peut pas se tromper. Nous aYons écrit que cette idée n'est pas marxiste 2 • On nous fait dire que la condùite de la réYolution doit

1. Le présent texte comprend un chapitre Hl et d'autres

fragments

inédits.

~. Les Temps Modernes, XIII, p.10, Ici même pp.17-18,

P:RÉFA.CB

XXVII

2ire remise a une «élite d'initiés», on nous reproche de courber ·les hommes sous la loi d'une cr praxis transcendante J) et d'effacer ÙJ Polonté humaine, ses initiatiPes et ses risques. Nous aPons dit que c'était ld du Hegel, non du Mara; 1 • On nous accuse d'cc ado- rer» l'Histoire. Nous aPons. prl.r.i.sément reproché au communisme selon Kœstler cette« adoration d'Ùn dieu inconnu 2 ». Nous montrons que le dilemme de la

conscience et de la politique,- se rallier ou se reTJ,ier, être fidèle ou être lucide, -impose un de ces choia:

M ara; n'aPait pas préPus et traduit

déchirants que

donc une crise de la dialectique n:wniste 8 On nous fait dire qu'il est un ea:emple de dialectifJue mara;iste. On nous oppose la mansuétude de Lénine enPers ses

adPersaires politiques. Nous disons justement que le terrorisme des procès est sans e:r;emple dans la période. léniniste'. Noua montrons comment un communiste conscient, soit Boukharine, passe de la Piolenae réPolutionnaire au communisme d'aujourd'hui, - quitte à faire Poir ensuite que le communisme SB dénature en chemin. On s'en tient au premier point. On refuse de lire la suite 6 • Il est Prai, notre étude est longue et l'indignation ne souffre pas d'attendre. Mais ces personnes sensibles, non· contentes de nous couper la parole, falsifient ce que nous apons très clairement dit dès le début. Nous aPons dit que, vénale ou désintéressée, l'action du col- laborateur, - soit Pétain, LaPal ou Pucheu, -

1. Lu Temps Modernu, XVI, p. 688. Ici même p. 162;

2. Lu Temps Modernes, XIII, p. 11. Ici même p. 18.

3. Lu Temps Modernes, XVI, p. 686. Jci même p. 157.

4. Lu Temps Modernu, XVI, p. 682. Ici mêmo, p. 151.

5. On ca·che même au lecteur qu'il y ait une suite. Quand

elle paratt, la Revue de Paris écrit malhonnêtement 'l'le noqs

pl.lblions • une no"velle étq~e•·

XXVIII HUMANISME

ET

TERREUR

aboutissait à la Milice, à la répres8ion du maquis, c' l'exécution de Politzer, et qu'elle en est respon- sable. On nous fait dire qu'il est légitime de punir ceux qui n'ont rien fait. Nou$ disons qu'une révo- lution ne définit pas le délit selon le droit établi, mais selon celui de la société qu'elle veut créer. On nous 'fait dire qu'elle ne. juge pas les actes accom- plis, mais les actes possibles. Nous montrons que l'homme public, puisqu'il se mêle de gouverner les autres, ne peut se plaindre d'être jugé sur ses acte8 dont les autres portent la peine, ni sur l'image souvent inexacte qu'ils donnent de lui. Comme Diderot le disait du comédien en scène, nous avançons que tout homme qui accepte de Jouer un rôle porte autour de soi un cc grand fantôme >> dans lequel il est désormais caché, et qu'il est responsable de son personnage même s'il n'y reconnaît pas ce q,u'il voulait être. Le politique n'est jamais aux yeux d'autrui ce qu'il est à ses propres yeux, non seulement parce que les autres le jugent témérairement, mais encore parce qu'ils ne sont pas lui, et que ce qui est en lui erreur ou négligence peut être ·pour eux mal absolu, servitude ou mort. Acceptant, avec un rôle politique, une chance de gloire, il accepte aussi un risque d'infamie, l'une et l'autre c< imméritées ». L'action politique est de soi impure parce qu'elle est action de l'un sur l'autre et parce qu'elle est action à plusieurs. Un opposant pense utiliser les koulaks; un chef pense utiliser pour sauver son œuvre l'am- bition de ceux qui l'entourent. Si les force$ qu'ils libèrent les emportent, les voilà, devant l'histoire, l'homme des koulaks et l'homme d'une clique. Aucun politique ne peut se flatter d'être innocent. Gouver- ner, comme on dit, c'est prévoir, et le politique ne

PRÉFACE

XXIX

peut 8'excuser sur l'imprépu. Or, il y a de l'imprévi- sible. Voilà la tragédie. On parle là-dessus d'une «apologie des procès de Moscou)). Si, pourtant, nous disons qu.'il n'y a pas d'innocents en politiquez cela s'applique encore mieux aua: juges qu'aua: condamnés. Nous n'avons jamais dit pour notre compte qu'il fallût condamner Boul~hft­

rine ni que Stalingrad justifiât

les procès 1 • A sup-

poser même que sans la mort de Boukharine Stalin- grad fût impossible, personne ne pouvait préPoir en .1937 la suite dè conséquences qui, dans cette hypo- thèse, devaient conduire de l'une à l'autre, pour la simple raison qu'il n''!J a pas de science de l'apenir. La victoire ne peut justifier les Procès à leur date, ni, par conséquent jamais; puisqu'il n'était pas sûr qu'ils fussent indispensables à la victoire. Si la ré- pression pMse oJ,~,tre à ces incertitudes, c'est par la passion Bt> aucune passion n'est as8urée d'être pure :

il y a l'attachement à l'entreprise soviétique, mais aussi le sadisme policier 1 l' enPie, la servilité enPers

le pouPoir, la joie misérable d'être fort. La répre;• sion conPoque toutes ces forces comme l'opposition mêle l'honorable et le sordide. Po'urquoi faudrait-il masquer ce qu'il put y aPoir de patriotisme soPiétique dans la répression quand on montre ce qu'il y eut d'honneur dans l'oppositionP C'est encore trop, nous répond-t-on. Cette justice passionnelle n'est que crime. Il n'y a qu'uné justice, poU.r les t6mp8 calmes et pour les autres. - En 1917,

1. Pour. confirrilér notre lnterpt6tation dè Boukharine,

nous avon!! cité une phra~~e récente de Staline qui l'end à peu près justice aux condamnés. Cela clôt la discussion, disions- nous. Il ne s'agit, bien entendu, que de la discussion sur les « charges » d'espionnage et de sabotage.

XXX HUMANISME

ET

TERREUR

Pétain n'a pas demandé aux mutins qu'il faisait fusiller quels étaient les << motifs » de leur << opposi- tion ». Les libéraux n'ont pourtant pas crié à la barbarie. Les troupes défilent dePant le corps des fusillés. La musique joue. Nous n'aPons certes pas l'intention de nous mêler à semblable cérémonial, mais nous ne Poyons pas pourquoi, grandiose quand il s'agit de défendre la patrie, il dePiendrait honteux quand il s'agit de défendre la réPolution. Après tant de << Jl,f ourir ponr ln, Patrie », on peut bien écouter un << /1.1 ourir pour la RéPolution ». La seule question qu'il reste à poser après cela, c'est si Boitkha,.ine est vraiment mort pour une réPolution et pour une nou- velle humanité. Cette question, nous l'apons traitée. Telle est notre« apologie». Les critiques reprennent alors : vous justifiez « n'importe quelle tyrannie», vous enseignez que << les pouPoirs ont toujours rai- son », vous donnez « d'ores et déjà bonne ~nscience à d'épentuels Grands Inquisiteurs » Qu'ils appren- nent à lire. Nous aPons dit que toute légalité com- mence par être un pouPoir de fait. Cela ne Peut pas dire que tout pouvoir de fait soit légitime. Nous apons dit qu'une politique ne peut se justifier par ses bonnes intentions. Elle se justifiera encore moins par des intentions barbares. Nous n'apons jamais dit que toute politique qui réussit fût bonne. Nous aPonS dit qu'une politique, pour être bonne, doit réussir. Nous n'aPons jamais dit que le succès sanctifiât tout, nous apons dit que l'échec est faute ou qu'en politique on n'a pas le droit de se tromper, et que le succès seul rend définitiPement raison- nable ce qui était d'abord audace et foi. La malédiction de la politique tient justement en ceci qu'elle doit traduire des val~rs dans l'ordr6 des faits. Sur le

PRÉFACE

XXXI

terrain de l'action, toute volonté vaut comme prévision et réciproquement tout pronostic est complicité. Une politique ne doit donc pas seulement être fondée en

elle doit comprendre ce qui est. On l'a toujours

dit, la politique est l'art du possible. Cela ne supprime

pas notre initiative : puisque nous ne savons pas l'avenir, il ne nous reste, après avoir tout bien pesé, qu'à pousser dans notre sens. Maù cela nous rappelle au sérieux de' la politique, cela nous oblige, au lieu d'affirmer simplement nos f.'olontés, à chercher diffi- cilement dans les cho~ca la figure qu'elles doif'ent

droit,

y prendre. Vous justifiez, poursuit un autre, un Hitler victo· rieux. Nous ne justifions rien ni personne. Puisque nous admettons un élément de hasard dans la politique la mieux méditée, et donc un élément d'imposture dans chaque « grand homme », nous sommes bien lom d'en acquitter aucun. Nous dirions plutôt qu'ils sont

tous injustifiables. Quant à Hitler, s'il avait vaincu,

il serait resté le misérable qu'il était et la résistance

au nazisme n'aurait pas été moins valable. Nous disons seulement que, pour être une politique, elle aurait eu à se donner de nouf'eaux mots d'ordre, à se trouver des justifications actuelles, à s'insinuer dans les forces existantes, faute de quoi, après cinquante ans de nazisme, elle n'eût plus été qu'un souf.'enir. ane légitimité qui ne trouf.'e pas le moyen de se faire valoir périt af.'ec le temps, non que celle qui prend sa place devienne alors sainte et vénérable, mais parce qu'elle constitue désormais le fond de croyance& incontestées par la plupart que seul le kéros ose contester. Nous n'avons donc jamais incliné le f.'alabls

devant la réel, noua avons refUBé de le mettr-B dans l'irréel.

XXXII HUMANISME

ET

TERREUR

Nous disons : cc il n'y a pas de vainqueur dêsignl, choisissez dans le risque ». Les critiques comprennent:

cc cou1'ons au-derJant du Painqueur ». Nous disons :

pouPoir est toujours partisane ». Ils

comprennent : << les pouPoirs ont toujours raison». Nous disons: cc toute loi est violence ». Ils comprennent:

<< toute Piolence est légitime ». Nous disons : cc le fait n'est jamais une excuse; c'est Potre assentiment qui le rend irréPocable ». Ils comprennent : cc adorons le fait n. Nous disons .• « l'histoire est cruelle ». Ils comprennent: « l'histoire est adorable ». Ils nous font dire que le Grand Inquisiteur est absous au moment où nous lui refusons la seule justification qu'il tolère:

celle d'une science surhumaine de l' aPenir. La con-

tingence de l'avenir, qui explique les violences du pouvoir, leur ôte du même coup toute légitimité, ou légitime également la violence des opposants.

Le droit de l'opposition est exactement égal à celui

du pouPoir. Si nos critiques ne voient pa.<J ces éPidences, et s'ils croient trouPer dans notre essai des a.rguments contre la liberté, c'est que, pour eux, on parle déjà contre elle quand on dit qu'elle comporte un risque d'illusion et d'échec. Nous montrons qu'unè action peut produire autre chose que ce qu'elle Pisait, et que pourtant l'homme politique en assume les conséquences. Nos critiques ne veulent pas d'une condition si dure. Il leur faut des coupables tout noirs, des innocents tout blancs. Ils n~entendent pas qu'il y ait des pièges de la sincé- rité, aucune ambiguïté dans la r.Jie politique. L'un d'eux, pour nous résumer, écrit avec une visible indignation : « le fait de tuer : tant6t bon, tantôt

mauPais (

dans l'action elle-même ». Cette indignation prouve

« la raison du

). Le critérium de l'action n'est pas

PRÉFACE

XXXIII

de ûuns sètltiments, mais peu de lééture. Car enfin, Pascal disait amèrement il y a trois siècles ;• 'il dei'ient honorable de tuer wi hommè s;il habite de l'àutte côté de la rivière, et Mrtcluait ." c' e8t ainsi, ëès absur- dités font. la vie des sociétés. Nous n'allons pas si

loin.

si c'était pour creer une sociéte sans . violence. Un autre critique croit comprendre que Kœstler, dans Iè Zéro et rinûni «prend parti pour 'finnocent contre le Juge injuste ou abusé )). C' e&t avouer tout net qu'on n'a pas lu le livre. Plût au ciel qu'il ne s'agît ici que d'une erreur judiciaire. Nous resterions dans l'unî~ers heureux du libéralisme où l'on sait ce que

l'onfait et où, du moins, on a toujoùrs sa conscience pour soi. La grandeur. du livre de Kœstler est pré- aisement de nous faire entrevoir que Roubachof ne sait pas comment il doit apprécier sa propre conduite, et, selon les moments, lapprouve ou se condamne. Ses juges ne sont pas des hotnme8· passionnés .ou des hommes mal informés. C'est bien plus grave : ils le sa~ent honnête et ils le condamnent par devoir poli- tiq•le et parce qu'ils croient à l'avenir socialiste de l' U. R. S. S. Lui-même se sait honnête {autant qu'on peut l'être) et s'accuse parce qu'il y a longtemps cru. Nos critiques ne veulent pas de ces dechirements ni de ces doutes. Ils répètent bravement : un innocent est un innocent, un meurtre est un meurtre. Montaigne disait: .ct le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on

) ». Il décrivait

l'homme public dans l'alternative de ne rien faire ou d'être criminel : cc quel remède? Nul remède, s'il fut véritablement gêné entre les deux extr~mes, ille fallait faire; mais s'il le fut sans regret, 'S'il ne lui pesa pas de le faire, c'est signe que sa conscience est en

.Nous disoM : on pourrait en passer par là,

mente et qu'on massacre ( •

XXXIV HUMANISME

E'l'

TERREUR

mauvais termes ». Il faisait donc déjà de l'homme politique une conscience malhew·eu$e. Nos critiques ne veulent rien savoir de tout cela : il leur faut une liberté qui ait bonne conscience, un franc parler sans conséquences. Il y a ici une véritable régression de la pensée politique, au sens ot't les médecins parlent d'une régression vers l'enfance. On veut oublier un problème que l'Europe soupçonne depuis les Grecs: la condition humaine ne serait-elle pas de telle sorte qu'il n'y ait pas de bonne solution? Toute action ne nous engage~ t-elle pas dans un jeu, qne nous ne poupons entièrement contrôler? N'y a-t-il pas comme un maléfice de la vie à plusieurs P Au moins dans les périodes de crise, chaque liberté n'empiète-t-elle pas sur les autres P

Astreints à choisir entre le respect des c_onsciences et l'action, qui s'excluent et cependant s'appellent si ce respect doit être efficace et cette action humaine, notre choix n'est-il pas toujours bon et toujours mau-

vie politique, en même temps qu'elle rend

possible uné civilisation à laquelle il n'est pas question

de renoncer, ne comporte-t-elle pas un mal fondamen- tal, qui n'empêche pas de distinguer entre les systèmes politiques et de préférer celui-ci à celui-là, mais qui interdit de concentrer la réprobation sur un seul et « relativise » le jugement politique? Ces questions ne paraissent neuves qu'à ceux qui n'ont rien lu ou' ont tout oublié. Le procèe et la mort de Socrate ne seraient pas restés un sujet de réflexion et de commentaires s'ils n'étaient qu'un épisode de la lutte des· méchants contre les bons, si l'on n'y (•oyait paraître un innocent qui accepte sa condamna- tion, un juste qui tient pour la conscience et qui cependant refuse de donner tort à l'extérieur et obéit

~·aisP L

:r,

PRÉFACE

xxxv

aux magistrats de la cité, voulant dire qu'i·l appartient à l'homme de juger la loi au risque d'être jugé par elle. C'est le cauchemar d'une responsabilité inPo• lontaire et d'une culpabilité par position qut soutenait déjà le mythe d'Œdipe: Œdipe n•a pas Poulu épouser

sa mère ni .tuer son père,

mais il l'a fait et le fait

vaut comme crime. Toute la tragédie grecque· sous- entend cette iqêe d'un hasard fondamental qui nous fait tous coupables et tous innocents parce que nous ne savons pas ce que riov;, fr1isons. Hegel a admirable· ment exprimé l'impartialité du héros qui voit bien que ses adversaires ne sont pas nécessairement des « méchants », qu'en un sens tout le monde a raison et qui accomplit sa tâche sans espérer d'être approuPé de tous ni entièrement de lui-même 1 • Le mythe de

.l'apprenti sorcier est encore une de ces images obsé- dantes où l'Occident exprime de temps à autre sa terreur d'être dépassé par la nature et par l'histoire. Les critiques chrétiens qui aujourd'hui désaPoztent

menacés

·d'une Inquisition communiste, - oubliant que leur religion n'en a pas condamné le principe et a encore su, pendant la guerre, profiter ici et là du bras séculier -, commerr.t peuvfmt-ils ignorer qu'elle est

1. Entre ce héros et l'Innocent dont on nous offre aujour- d'hui l'édifiante image, la dii.Térenct> est à peu près celle des soldats vrais et des soldats selon l' É'cho de Paria. Quaud nos afnés de la guerre de 1914 revenaient en permission, leur famille· bien-pensante les accueillait avec le vocabulaire de Barrès. Je me rappelle ces silences, cette g~nt> dans l'air et ma su•·prisP d't>nfant, qu~nd le sol dar couvr>rl dt• JCioirP et

allégrement l' 1nquisition parce qu'ils sont

de palmes déroui"Jlait lt> vit~age el r

à peu près Alain, c'est que la haine était à l'arrière, avec la peur, le courage à l'avant, avec le pardon. Ils savaiPnt qu'il n'y a pas les gens de bien et les autres, et que, dans la guerr'b, les idées les plus honorables Re fout valoir par des moyens qui ne Je sont pas.

l'élog•·. Cornmt• tlit

Cw;ait

XXXVI HUMANISME

ET

'rEI\REUU

cenlM~ sur le supplice djun inhocDht, qtill t6 bourrTJaU

((he salt pâs qu'îl/ait ~, que donc il n rllÏ8on a sa

m.anlère; ét que

le conflit è~t ailt8i mis soleiU1:ellement

àù cŒüi' de l'histoire humaineP

La conscienèè de cvn{lit est à -Bon plus haut pôint

dahs la socîoiogie de Max Weber. Entre un~ « mm·ale

dé let fèspônsabilité » qui juge; non pas selon l'in-

tention, mais selon les t:tmsequencès des att/3-s,

~t tine

« ~ôrt:tlè de la foi>> oü dé là << cohsèÎimcê >i; qui mei lé bîrm dans le respect inconditionnel dès valeuf'B, quèlles

qit'èn solent les êcHiséquèrtce.;, MrU; Weber t-~fus~ dtJ choisir. U refüs~ de sacrifier la morale d~ la f'oi, il n'est pas Machiavel. Mai8, il rëfuse 'âu6si dê sàerifier le résultat, sans lequel l'aètîon përd soii sens. ll y à « polythéisme >> et « combrit âèa â.iéux >> 1 • Wébet

ci'itiquë bien le réàlisrriê politiquê, qui -aoüvettt choiût

h·op tôt pour s'épargner des éfforta, mais il ctitique aussi la morale de la foi elle Hier ètehé ich, ich kanrt hièht anders 2 pâr l13qut3l il résout dilemtné f]ullnd il se présenté in1luètablehtimt èst tine formulé hétotqu~ qui nè garantit à l'homme iii l'-èflicacité dé 813h atti~nt

ni mêmë l'approbation des àtttre-8 et de &oi.:.mêrn~. (( LrJ,

morale, aux yeux de Web~r, l!'e-&t l'impératif oo.tégo• rique de Kant ou le Sermon sur la Montagne. Or traiter son semblable en fin et non en moyen e,çt un commandement rigourBusement inapplicable dans

p-our

toute politique concrète ( mêine si tt on se âonne

but suprême la réalisation d'une socÎètJ oit ceite · loi dePÎimdra thtlitêJ. Pat dé finitivlt; ~ politi~üe combine des moyens, calcul~ les eonsJquencês. Or, les conséquèncês sont les réactions humaines qu'il t·rait" ainsi en phénomBnes rtatutels; lès moyéns, éè &ont

1.

et

2.

R.

Aron,

Sôciol'O'giè

iillë»iande

é0n.tempotllinè 1

Pl\~FACE

~XXVII

f!nCQr~, au moins partiellem~n-t, les (Lctioll:S hum(Line$ ra'!ÇJléeQ au rang d'instruments. Quant ~ l~ moral~

dl!- Christ : ~ tendr,_ l'autre jQue )l, c'est ma11rqqe

dignité, ~i t;e n.' est sainteté, et la sainteté n'a pas

d~

de

plaç~ dans la vie. ~s collectiPités, La poei#q"tl~ e.#

par essence irnm.arale. Elle comporte « u~ pacte ~w~c llJ.s puissqnces inferna~e~» parce qu'elle est l~tt(Jpour l"- jmi~san.c~ et que. la puissance mène à la pÎQience d.o~t l'État détien~ l~ mano pal~ de l't,tsage légitime

(

inexpiable (

exprimait en 1938 une. pensée. qu'il ne faisa# pa.~ sienne, mais qtb'il jy.geait du moiTUJ des plus prc)/onde~, sans 'lu' on. l' accu~ât de se fair~ ~ervite.ur dl!- pouf)Qir nazi ou du pouvQir communiste, ce qui, cam.me <m sait, n'q,urait pas été t;(Lns saveur. HeuTelL'l! temps. On saPait encçm~ lire. On paucmit encore réfléchir 4

haut~t voix. Tou,t ee.la ,ernble bien fini. La guerre a tell~tmenrtll<8~le.s. cœurs, elle a demandé tant dA patience, tant de courage, elle a tant pradigu~ lea horreur:•:

glorieuses et inglorieuses que les hommes n'ont pl«&

même ~se; d'én~rgi~ pour rt~garder la violence en

Ils ont tant

, ), Il y a plut; que riPalit~ des dieua;, il y a ~utte

) 1 • 1> C'est ainsi qu,e Raymo17r(l, A rolf.

face,

8ouha~té de ql(-itter en.firt l(l présen.r.~t de. la mo11t et de

revenir (1 la pai$ qu'ils ne pewmt taMrer de n'y ~tre pa.s encore e~ qu'une PU~ un peu jranclle de l' hi~toire passe auprès d'e.u;r; pou,r un~ apologie de la violence. ils n.e peuve.,t supporter l'idée d'y être enoore e:z;posés, d' aPoir encore 4 payer d/ alJ,dace. pour ea;ercer Ja liberté. A.lor$ qus tout da"(~,& la p(Jlitiqua comme dans lll- c;on naissance montre quf3le règne d'une raison '(l.niverselle est problématÏCJUe~ q.ue la raison comme la libe.rttl est

pour

la,

voir là

ali

t~lle demeure.

1. R. Aron, Essai sur la Théorie de l'Histoire da,., I•Alle-

magnl! contemporaine, pp.

266

267.

XXXVIII JIUI\IANISME

ET

TERREUR

à faire dan.c: un monde qui n'y est pas prédestiné, ils préfèrent 011 Mi er l' e:cpérience, laisser là la culture, et formuler solennellement comme des vérités vénérables les pauvretés qui conPiennent à leur fatigue. Un innocent est un tnnocent, un coupable est un coupable, le meurtre est un meurtre, - telles sont les conc.lusions de trente siècles de philosophie, de méditation, de théologie et de casuistique. Il serait trop pénible d'a Po ir à admettre que d'une c~rfaine façon les com- munistes ont raison et leur::. ad"ersaires aussi. Le « polythéisme » est trop dur. Ils choisissent donc le dieu de l'Est ou le dieu de l'Ouest. Et, - c'est toujours ainsi -, justement parce qu'ils ont pour la paix un amour de faiblesse, les Poilà tout prêts pour la propagande et pour la guerre. En fin de compte, la vérité qu'ils fuient, c'est que l'homme n'a pas de droits sur le monde, qu'il n'est pas, pour parler comme Sartre, « homme de droit divin », qu'il est jeté dans une a~Jenture dont l'issue heureuse n'est pas garantie, que l'accord des esprits et des ~Jolontés n'est pas assuré

en prmc~pe.

Encore ceci n'est-il vrai que des meilleurs. Si c'était le lieu d'entrer dans les détails, on aimerait décrire les autres. Qu'importent les noms, notre propos est tout sociologique. Un critique trouve, pour défendre l'innocence, des accents qui touchent, quand soud1 in le lecteur attentif remarque que son plaidoyer ne dit pas un mot des innocents dont Kœstler s'occupe et dont parle notre propre étude : les opposants con·

damnés à Moscou. « J'estime, dit-il (

), déplorable

que ces discussions s'engrènent sur l'exemple et sur la question russes : nous les connaissons mal. » Voilà un innocent bien rusé. Il refuse Pivement son aide aw:

Boukharine, q}A.i pourraient en avoir besoin, il la

PRÉFACE

XXXIX

réserpe à Jeanne d'Arc et -au duc d'Enghien, qui ne

sont plus que cendre. Ce paladin est. bien· prudent. Il nous met, ôu peu s'en faut, au nombre des « flat- teura du pouYoir ». Nous demandons si l'on plaît daYantage aux communistes -en parlant des procès de Moscou, comme nous aYons fait, ou en éYitant d'en parler, comme il fait. De toute éYidence, c'est l'épura- tion française qui l'intéresse d'abord, et « le double scandale des répressions abusiYes et des immunités inconcevables ». Bien entendu, nous n'aYons jamais dit un mot en fayeur des répressions abusives. Nous aYons dit qu'un cnllaborateur désintéressJ n'en est pas moins carulamttable, et que l'homme politique, dans des circonstances extrêmes, risque sa tête même s'il n'est ni cupide, ni Pénal. Voilà l'idée qu'on ne Peut ni Poir ni discuter. On ne veut pas que la politique soit quelque chose tle graYe ou seulement de sérieux. Ce qu'on défend, c'est enfin l'irresponsabilité de l'homme politique. Et non sans raisons. Cet écriPain qui, aux temps de l'aPant-guerrB et même un peu plus tard, Yoyait plus de ministres en une semaine que nous n'en Perrons dans notre Pie, ne saurait tolérer le sérieux en politique, et encore moins le tragique. Quand nou,s disons que la décision

politique comporte un

ment seul montrera si nous aYons eu raison, il inter-

prète comme il peut : «aPoir raison signifie être au pouPoir, être du côté du manche». Cela est signé. Pour trouper des mots pareils, il faut les porter en soi. Un homme friYole, qui a besoin d'un monde friYole, où rien ne soit irréparable, parle pour la

justice éternelle. C'est le roué qui

défend la « morale

raide ». C'est Péguy qui défend la morale souple. Il n'y a pas d'éducateurs plus rigides que les par~nfl

risque d'erreur et que l' éYéne-

XL HUMANISME

ET

TERREUR

déf.lergondés. Dans la·mesure m~me où un homme est moin.s sl],r de soi, où il manque de graf.lité et, qu'on nous passe le mot, de moralité vraie, il réserf.le au fond de lui-même un sanctuaire de principes qui lui .donnent, pour reprendre le mot de Marx, un « point d'honneur spiritualiste», une «raison générale cle consolation et de justification ». Le même critique se donne ·beaucoup de mal pour retrotwer cette pré- caution jusque chez Sal.nt-Just, et il met au crédit du Tribunal Réf.lolutionnaire des « débats paro-

diques », « hommage que (

crisie, rend à la f.lertu ». C'est bien ainsi que raison-

naient nos pères, libertins dans la pratique, intrai- tables sur les principes. C'est une pie en partie double qu'ils nous offraient sous le nom de morale et de culture. Ils ne voulaient pas ~e trouf.ler fteuls et nus devant un monde énigmatique. Que la paix soit slJ,r eux. Ils ont fait ce qu'ils ont pu. Disons même que cette canaillerie n'était pas sans douceur, puisqu'èlle masquait ce qu'il y a d'inquiétant dans notre condi· tion. ·Mais, quand on prend, pour la prêcher, le

f.loix de la morale, et quand, au nom de certitudes

frauduleuses, on met en question l'honnêteté de ceux qui veulent sapoir ce qu'ils font, nous répondons doucement mais fermement : retournez à vos affaires. Enfin, on demandera peut-être pourquoi nous nous donnons tant de mal: si finalement nous pensons qu'on ne peut pas être communiste ni sacrifier la liberté à la société soviétique, pourquoi tant de détours avant cette conclusion!' C'est que la conclusion n'a pas lu même sens selon qu'on 1;1 vient par un chemin ou par un autre. C'est que, - encore une fois -, il y a vraimen-t deua: usagtJs et même deux idées de la liberté Il '1/ a un.e liberté qui est l'insigne d'un clan,

porte

) le vice, par son hypo-

PRÉFACE

Xt.I

et déjà le slogan d'une propagande. L'hi$toire est logique au moins en ceci que certaines idées ont avec certaine politique ou certains intérêts une convenance· préétablie, parce que les une~ et les autres supposent la même attitude enPers les hommes. Les libertés démocratiques prises comme seul critère dans le juge~ ment qu'on porte sur une société, les démocraties absof.des de toutes les Yialences qu'elles e$ercent ici et là parce qu'elles reconnaissent le principe des libertés et les pratiquent au moins à l'intérieur, en un mot la liberté deYenue paradoxalement principe de séparation et de pharisaïsme, c'est déjà une attitude

de gt~erre. Au contraire, de la liberté en acte qui cherche à comprendre les autres hommes et qui nous réunit taus, on ne pourra jamais tirer une propagande. Beaucoup d'écrivains PiPent déjà en état de guerre.

. publié en rePue, un ami vint nous trouver et nous dit:

~En tout cas, et même si les communistes lucides pensent des procès à peu près ce que Pous en dites, Pous le dites alors qu'ils le cachent~ vous méritez donc d'être fusillé. » N dus lui accord4mes de bonne grâce cette conséquence, qui ne fait pas difficulté. Mais aprèsP Qu'un système nous condamne peut- être, cela nt} protwe pas qu'il soit le. mal absolu et n~ nous dispense pas de lui rendre justice à l'occa8ion. Si· nous nous habituons à ne po ir en lui qu'lfne menace contre niJtre Pie, nous entrons dans la lutte .à mort, où tous les moyens sont bons, -.- dans 1, mythe, dan~ la propagande, dans le jeu de la violence. On raisonne mal dans ces lugubres perspectives. Il nous faut une bonne fois comprendre que ces cha~eB·l4 peuvent arriver, - et penser comme de•

vipan~.

.Quand le présent essai fut

lla se paient déjà fusillés

XLII HUMANISJ\IE

ET

TERREUR

Peut-être cet essai est-il déjà anachronique, et la guerre déjà établie dans les esprits. Notre tort, si c' en est un, a été de poursuivre, la plume à la main, une discussion commencée, il y a longtemps, avec de jeunes camarades, et d'en soumettre le compte rendu à des fanatiques de toutes sortes. Quelqu'un demandait récemment : pour qui écrit-onP Question profonde. On devrait toujours dédier un livre. Non qu'on change de pensée en même temps que d'interlocuteur, mais parce que toute parole, que nous le sachions ou non, est toujours parole à quelqu'un, sous-entend toujours tel degré d'estime ou d'amitié, un rertain nombre de malentendus levé, une certaine bas8e~;se dépassée, et qu'enfin c'est toujours à travers les rencontres de notre vie qu'un peu de vérité se fait jour. Certes, nous n'écrivions pas pour les sectaires, mais pas même pour ce confrère superbe et toujours en proie à lui-même. Nous écrivions pour des amis .dont nous voudrions inscrire ici le nom, s'il était permis de prendre des morts pour témoins. Ils étaient simples, sans réputation, sans ambition, sans passé poli- tique. On pouvait causer avec eux. L'un d'eure nous disait en 1939, après le pacte germano- soviétique : cc Je n'ai pas de philosophie de l'his- toire. » L'autre n'admettait pas non plus l'épisode. Pourtant, avec toùtes les réserves imaginables, ils ont rejoint les communistes pendant la guerre. Cela ne les a pas changés. Le premier, comme ses hommes étaient prisonniers des miliciens dans un village, y est entré pour partager leur sort, alors qu'il ne pouvait plus rien pour eux. Elle, enfermée au Dépôt pendant deux mois, et appelée, croyait-on alors, à paraître devant un tribunal français, écrivait qu'elle récuserait ses avocats s'ils cherchriicttt à tirer argument pour

PRÉFACE

XLIII

elle de son jeune âge. On admettra peut-être qutils

indirJidus et sarJaient ce que ct est que la

liberté. On ne stétonnera pas si, ayant à parler du communisme, nous essayons de scruter, à trarJers nuage et nuit, ces visages qui s' eflacent de la terre.

étaient des

PREMIÈRE PARTIE

LA TERREUR

CHAPITRE

L'ES

DILEMMES

PREMIER

DE .KŒSTLER

« Voilà donc ce qu'on veut établir en France », disait un anticommuniste en refermant le Zéro et l'Infini. cc Qu'il doit être passionnant de vivre sous ce régime! » disait au contraire un sympathi- sant d'origine russe, émigré de 1905. Le premier oubliait que .tous les régimes sont criminels, que le libéralisme occidental est assis sur le travail foi'Cé des colonies et sur vingt guerres, que la mort d'un noir lynché en Louisiane, celle d'un indigène en Indonésie, en Algérie ou en Indochine, est, devant la morale, aussi peu pardonnable que celle de Roubachof, que le communisme n'invente pas la violence, qu'il la trouve établie, que ia question pour le moment n'est pas de savoir si l'on accepte ou refuse la violence, mais si la violence avec laquelle on pactise est « progressive »et tend à se supprimer ou si elle tend à se perpétuer, et qu'enfin, pour en décider, il faut situer le crime dans la logique d'une situation, dans la dynamique d'un régime, dans la totalité historique à laquelle il appartient, au lieu de le juger en soi, selon la morale qu'on appelle

4 H'GMANISl\IE

ET

TERREUR

à tort morale « pure ». Le second oubliait que la violence, - angoisse, souffrance et mort, - n'est pas belle, sinon en image, dans l'histoire écrite et dans l'art. Les hommes les plus pacifiques parlent de Richelieu et de Napoléon sans frémir. Il faudrait imaginer comment Urbain Grandier voyait Riche- lieu, comment le duc d'Enghien voyait Napoléon. La distance, le poids- de l'événement acquis trans- forment le crime en nécessité historique et la vic- time en songe-creux. Mais quel académicien admi- rateur de Richelieu tuerait de sa main Urbain Grandier? Quel administrateur tuerait de sa main les noirs qu'il fait mourir pour construire un che- min de fer colonial~ Or le passé et le lointain ont étê- ou sont vécus par des hommes qui y jouaient ou y jouent leur vie unique, èt les' cris d'un seu] condamné à mort sont inoubliables. L'anticom- munisme refuse de voir que la violence est partoüt, le sympathisant exalté que personne he peut la regarder en face. Ni l'un. ni l'autre n'avaient bien lu le Zéro et l'infini qui confronte ces deme évi- dences. Même s'il ne le pose pas comme il faut, le livre pose le problème de notre temps. C'est assez pour qu'il ait soulevé un intérêt passionné. C'est assez aussi pour qu'il n'ait pas été vraiment lu, car les questions qui nous hahtent sont justement celles que nous refusons de formuler. Essayons donc de comprendre ce livre célèbre et mal Cùnnu. Rouhachof à toujours étê dans l'extérieur et dans l'histoire. C'est à peine s'il a eu à fixer lui-m~me sa conduite : le sort des hommes et son sort per• sonnel se jouaient devant lui, dans les ohoses, dans la Révolution à faire, à achever, à continuer. Qu'était-il donc lui-même sinon cet X à qui s'itn·.

LES

DILEMMES

DE

KŒSTLER

5

posai~nt l~stâch~s évid~ll~~s do:q:qées av~c Ja sitpa.-

iion? Mê:ni~ l~ danger 4~ mort ne pouvait le rap- '

pelef

horn:w~, ce n'est pas »» m,op.de qpi finit, c'est un comportement qp.i se défa,lqJle. La mort n'~stqu'un cas particplier · 0'!-J. un cas-limite de I'inactivitê historiqu~, et p'est pourquoi les révolutionnaires ne disaient p~s d''!lll aqversa~re qù~p ~tait mort,

à soi : pour un révolutionnaire, la mort d'un

mais qu'il avait

Pour RoJibachoi et ses camarades, le Je était si irréel à la fois e~ ~li i:p.4épent qq'ils l'appelaient par dérision. la. « fl.p~Î()n grarp.maticale ». ijumanité, valeurs, ve:rtqs, récppciliation de l'homp1e avec

l'homme, ce :p.' ê~aient pas pour eux des fins déli-

bérées,

~té « ·ppysiquemep.t supprimé ».

mais

des .possipilités

du

prolétariat qu'il·

s·~~ssait qe m~ttre ll.lf pop.voir.

Penda:q.t des anp.~es floubacpof vit donc dans l~igqoranoe du s~l?j~ctif.·Peu imp()rte que Richard soit Ùn militant ancien et dévoué; s'il faiQlit, s'il dis~ute la ligpe adoptée, H est qn danger pour le

rp(p.Ivemellh

il

exclq

Il

ne

s'agit

pas

s~ra

d~

sqvo~r s~ le~ . dockers veulep.t ~ij non d~cparger

l' ess~npe que le pa. ys d~ lq llévoJH-t~qn envoie à Q.l) g()~verne:rpe!}-t réactionnaire : ef1 p~plongeant

le pqycptt, le pay~ de la R.évplq.tio~ risquerait de perd~e tm. march~. Le déveJ(!ppemep.F iqdustriel

qu pa.ys de 1~ Réyolution coiilpte plJ.Is que 1~ cons- cience des masses. Les chefs de la section des doc-

kers

exclu~. Rou.}?a.chof lui~mêrn~. p.e .se

ser~nt

tra.Î~e pas rnÎeUX qu~ Jes at.Üff!S. Jl pep.~e qu.~ la

qirection dq. P~rti se trompe, e~ le dit. Arrêté, il qé~~vque son attitude p'opposïtton, non pas pour ~~-q.ver s~ vie, ma.is pou.r sa;uver s~ vie politiqp.e et demeurer dans l'histoire o}l il a toujours éré. On se

6 HUMANISl\lE

ET

TERREUR

demande comment il peut aimer Arlova. Aussi est-ce un étrange amout-. Une seule fois elle lui dit :

« Vous ferez toujours de ~oi ce que vous voudrez. » Et jamais plus rien. Pas un mot quand eUe· est cassée par la cellule du Parti. Pas un mot le dernier soir où elle. vient chez Roubachof. Et pas un mot de Roubachof pour la défendre. Il ne parlera d'elle

que pour la désavouer sur l'invitation du Parti. Honneur, déshonneur, sincérité, mensonge, ces mots n'ont pas de sens pour l'homme de l'histoire. Il n'y a que des trahisons objectiYes et des mérites objectifs. Le traître est "'P.lui qui en fait dessert le pays de la Révolution l.tn qu'il est, avec sa direc- tion et son appareil. Le reste est psychologie.

venge. L'individu

méprisée · se

La

psychologie

et l'État, confondus dans la jeunesse de la Révolu· tion, reparaissent face à face. Les masses ne portent plus le régime, elles obéissent. Les décisions ne sont plus mises en discussion à la base du Parti, elles s'imposent par la discipline. La pratique n'est plus comme aux débuts de la Révolution fondée sur

un examen permanent du mouvement révolution- naire dans le monde, ni conçue comme le simple prolongement du cours. spontané de l'histoire. Les théoriciens courent après les décisions du pouvoir pour leur trouver des justifications dont il se moque. Roubachof peu à peu fait connaissance avec la subjectivité qui se retranche des événements et les juge. Arrêté de nouveau, et coupé cette fois de l'action et de l'histoire, ce n'est plus seulement la voix des masses et des militants exclus qu'il croit entendre : même l'ennemi de classe reprend pour lui figure humaine. L'officier réactionnaire qui occupe la cellule voisine de la sienne, - homme à

LES

DILEMMES

DE

KŒSTLER

7

femmes, entiché d'ho.twt:tlt· et de courage personnel, -·ce n'est plus seulement l'un de ces gardes-blancs que Roubachof a fait ·fusiller pendant la Révolu-

tion, c'est quelqu'un à qui l'on peut parler en frap-

pant des coups sur le mur, dans le langage de tous les prisonniers du monde. Roubachof voit pour la première fois la Révolution dans la perspective du garde-blanc et il éprouve que personne ne peut se sentir juste sous le regard de ceux a qui il a fait violence. Il « comprend ll la haine des gardes-blancs, il « pardonne >l, mais, dès lors, même son passé révo- lutionnaire est remis en ·question. Et pourtant, c'est justeme~t pour libérer les hommes qu'il a fait violence à des hommes. Il ne pense pas avoir eu tort. Mais il n'est plus innocent. Restent toull ces regards qu'il a fallu éteindre. Reste une autre instance que celle de l'histoire et de la tâche révo· lutionnaire, un autre critère que celui de la raison tout occupée au ca] cul de l'efficacité. Reste le besoin de subir ce qu'on a fait subir aux autres, pour rétablir avec eux une réciprocité et une com- munication dont l'action révolutionnaire· ne s'ac- commode pas. Roubachof mourra en opposant, silencieusement, comme tous ceux qu'en son temps il a fait exécuter. Cependant, si ce sont les hommes qui comptent, pourquoi serait-il plus fidèle aux morts qu'aux vivants? Hors de la prison, il y a tous ceux qui, hon gré mal gré, suivent un chemin où Roubachof les a engagés. S'il meurt en silence, il quitte ces ·hommes avec qui il s'est battu, et sa mort ne les éclairera pas. D'ailleurs, quel autre chemin leur montrer? N'est-ce pas de proche en proche et peu à peu qu'on en est venu à la nouvelle politique?

8

HfJl\IANl~BIE ~T 'fERREUR

Rompre ayec le régimQ, .;e aerait

d~savouer le

passé révolp.tionnaire d'of! il est issu. Or, ch&que fois qu'il pense à 1917, c'est pour Roubachqf une éviqen~e qu'il fallait faire la révolution, et, dans les mê~es conditions, il la ferait encore, m~me s&chant où elle conduit. Si l'on a!)sume le pass~, il fau~ asspmer le présent. Pour mourir en silence, J1qub~chof aurait d'abord à changer ,Je worale; il lui faudrait faire prévaloir sqr l'action d~p~ le J110nde e~ dans l'histoire le vertige <lu « témoi- . gnag~ >~, l'affirmation immédiate et folle des va- leurs. Témoignage qevant qqi? Pend~nt tout~ sa j~un.esse, ~1 a appris que le recours à cette instance s•ï'ra-terrestre était la plus ~ubtile· des mystifi- cat.ons, puisqu'elle nous au~orise à qélaisser les ~ommes ~xistants et nous fait quitter la moralité effective pour une moralité de rêve. Il a appris que la vraie morale se moqu~ de la mprale, que la seule m~nière de rester ~dèle aqx valeurs est d~ se tourner vers le dehors ppur y opte:pir, cornille disait Hegel, « la réalité de l'id~e ~qrale », et que la voie courte d1:1 sentiment iJTiplédi~t est celle Pe I'imJ11Q· ralité. C'est au npm des exigences de l'hist()ife qu'il a aqtrefpis défendu la qiptature et ses vi()- lences contre les belles âmes. Q11e pourrait-il répondre aujolfrd'hui qu~nc:l on lui relit ses dis-

co~rs? Q1le la dictature d'~Htrefois f~mdait se~

dépisions sur une analyse t~éprique et sur une libre

vrqi, majs, lq ~t la qictature

de la vérité, pop.r ceux qui ne la voien,t Pa~ clai~ rement, n'est pas différente <le l'a~torité nue. Quand on a défendu là preiilière, il fa!J.t accepter la seconde. Et si le dUrcissement même de la dicta-

discussion des persppctives? C' ~s~ ~igne une fois choisie, il fal1ait obéir,

LES

DILEMMÈS

ri~ kŒSTLER

ture, si !li renonciation à la théorie étaieht imposés par Iii siiuaiion inond.iaie? Rouha,chof capitulera.

qu'il revietit à la dure règle irlarxiste qûi

ohligè à défHili un homme, rion p~~ ses intentions, mais pa~ èé qu'il fdii; èt une conduite non par sori sens s.:Uhjêètit; m~is·par son .sens o~jectif, ~ôit~ veau te tableau de sa vie est transformé. D'abord parce qhe des periséés, des patol~s qui, prises u:he

à tiJi~, demeuraient daris l'indéter~i:hatio:h dit

sé foriHierit !'un~ l'àtiire et fbr!rlent sys-

Dès

sübjectif;

tème. Les témoignages à charge sont bien loin d' ~ire faux; R.oubachof remarque même qüe ceria~nes èircorlstanbes, èertains dfaÏdjtt1e9 y soiit métiètileu• senient rappcirtês: S'ii y a inetisonge, c'est justement dans éetie exactitude et en ceci qi.i'tine phrase (Ju

une idée de l'instant sont p~ur ioujoùrs figée~ sur le ptipier. Mais est-ce triême iu~ mensonge? Ori est en droit d'imputer à Roühachof rion seu- lemeht quelques rêflexioris sàrbastièp.ïE~s, qüëi_ques parolés d'huriUrur; hiâis eiibore qu'el1es sont dêvè· nues dans l'esprit des jeunes gèhs qtii l'écoûtaierit, et qui, inoins fàiigu~s qitP. lui, plüs que lui-même fidèles à jeùri.esse; bnt cortdùit ses pensées jùs- qû'à leut coriséqüerice. pratique et jusqu;a~ com- plot; Après tout, se dit. RouHachof, regarda.nt ce garçon .devant lüi qui l'accti~è, pe~t-être est-il la vérité de ce que je pensais. Roubachof n'a jilmàis recommandé le têtrorisfué, et,, quand il patlàit d'tiser de vi~lence contre ia direction du parti, il rie s'àgissait qtie de violerice poiiiiqtîe. Mais vio·

ience politiqUe signifie arrestation, et qtie se passe-·

t-il

:Roi.tbachof n'a jamiHs êtê ait servibe d;üii pays

quand celui qù'ott vient arrêter sé. dMerid?

~tràhger. M~is~ viiiRqû'ii p~i1saii -\régutHiieiit ·14

10 IIUl\IANlSl\lE

ET

TERREUR

renverser la direction du parti, il lui fallait au moins prévoir la réaction des pays voisins et peut-être même la désarmer d'avance. De là cette brève conversation avec un diplomate étranger où aucun marché n'a été conclu, où tout est resté au condi- tionnel et sur le ton du badinage, mais où le prix d'une neutralité bienveillante s'est trouvé indiqué. Bien entendu, pour Roubachof, il ne s'agissait que de sacrifier éventuellement une province po~rsauver l'avenir de la Révolution, mais, pour le diplomate étranger, il s'agissait d'affaiblir et de démembrer le pays de la Révolution. Qui peut dire lequel des deux calculs eût été juste finalement, et si, en der- nière analyse et devant i'histoire, Roubachof eût été le sauveur ou le fossoyeur de la Révolution? D'ailleurs, puisque l'histoirA est polarisée, puisque la dynamique des classes mterprète chaque événe- ment en faveur de l'une ou l'autre des forces en présence, il n'y a pas 'de place pour des actions neutres ou indifférentes, le silence même joue son rôle et les transitions sont insensibles de l'intention à l'acte, du moi à autrui, de l'opposition à la trahi- son. Enfin, une fois arrêté, l'opposant Roubachof deçient en vérité un traître. Du fait même qu'elle est battue, l'opposition s'avère incapable d'établir une nouvelle direction révolutionnaire. Elle n'a été historiquement qu'une tentative contre la seule direction révolutionnaire possible, et à ce titre elle devient contre-révolution et trahison. Le résultat de l'entreprise reflue sur son début et en donne le sens. Si, à· cette pensée tout objective, Roubachof voulait opposer ses intentions, il invoquerait en sa faveur une philosophie qu'il a toujours niée. Comment récuserait-il le jugement de la nouvelle

LES

DILEMMES

DE

KŒSTLER

11

génération qu'il a contribué à former et qui pra- tique sans réserve la pensée objective? Après tout, par la bouche de Gletkin, c'est Roubachof qui juge Rq_ubachof. Voilà pourquoi finalement il signera . les aveux « mensongers » que Gletkin a préparés. Il plaidait d'abord coupable d'avoir tenu une attitude objectiYement contre-révolutionnaire.

C'était sous-entendre que ses intentions demeu- raient révolutionnaires. s·~l l'lissait Gletkin «mettre

les points sur les i »

., en complot cÔntre

s:~dmre

pt.

. le parti et le régime ce qui n'avait été qu'une auto-

critique du parti et du· régime, du moins

sait-il de s'avouer espion et saboteur. Mais cette dernière barrière est enlevée. L'honneur révolu- tionnaire lui-même n'est qu'une variété de la dignité bourgeoise. Roubachof est d'une généra- tion qui a cru pouvoir réserver la violence aux enne- mis du prolétariat, traiter avec humanité les pro- létaires et· leurs représentants, sauver l'honneur personnel dans le dévouement à la Révolution. C'est que lui et ses camarades étaient des intellec- tuels nés dans le loisir et formés à la culture pré- révolutionnaire. Ils avaient huit ou neuf ans quand on lenr avait donné leur première montre. Ils ne s'apercevaient pas que leurs valeurs valaient dans un certain état· de gratuité et d'aisance, qu'elles

refu-

perdent tout sens hors de. cette supposition. Ils n'avaient pas l'expérience du nécessaire. et de l'ur- gent. Gletkin, lui, avait seize ans quand il a appris que l'heure se divise en soixante minutes. Il est .né parmi les paysans qui maintenant travaillent dans les usines. Il sait qu'on ne peut ~es laisser libres· si l'on veut qu'ils travaillent et qu'un sys• tème de droit demeure purement nominal tant

12 HUMANISME

ET

TERREUR

qu'bri ri'e~ a pas établi

Houbàchof à Gletkiri; Îa diffétênce est celle d'urie

génération politiijtie qui par chance avait partagé les privilèges culturels de la bourgeoisie à urie géné- ration qui est èliargée d'étehdrê ia culture à· tous et d'abord d'eh construire lè foiii:lemeiit écono- mique. La distinction de rohjectif et du subjectif, fainilière à Rotibachof, est ignorée cie Gi~tkiri. l'dais Gletkin, c'est l'huniartiiê cdnscierite de ses

attaches

les hases matêr~elie~~ De

triatérielles, b'est la réalité de c~ que Rou-

bachof a toujours dii. Sabotage obÎectif, trahison

objectif.Je, - ttiütes réserves faites. sur les intentions,

- c'est encore le langage de l'anCienne culture où

celui de la ctilture de demain. A l'heure qu'il esi, l'homme intérieur h'est plus ou rt'est pas èricorê, on peut donc stippriiher ceüe J'P.sÜiciion qui serait menteuse. Il faut capituler. Mais Roubachof n'eii à. pas ertnoJ:.è firii avec iiii· même. Parler devniit le tril>una1, s'àccuser, se déshotioi-er, c'étliit encore vivrê dans fhistoire.

Reste Î'épretive dês atH·niêts joiirs de prison. Ii s'est mis en règle àvec l'histoire, il a conch.t sa vie publique cornille il· l'avait coJilin~Iicée, ii à sauvé

Mais, pour quelque temps, il sürvit à

cette vie déjà dose. A inoins de perdre êoiisciencë de lui·inêmè, à mbins i:le devenii· Gietkirt, cùmineht pourrait-il se croire lui-même ti-attre et sabotê4r? il n'est pas lui-mêhiê rhistoiré tinivêrseJJe, il est

Roubachbt IJ a pu tine fois de pius se fondre eiielle et pri.mdre pour les àrittes l'aspect d'uri tràîti'e, il ne saurait le fai:rê à ses propres yetix~ bu seul fait qu'il respire encore, il juge inévitabletneht et s:t propre

puisqu'il erl est l'tiuteur, .êt ie système

son passé

capitulation,

qüi l'exige; Corl:Hrlërit l préèêiii ~tiit~it<Üm~ Ill ;ylê?

LES

DILEMMES

:pE

KŒSTLER

13

Lui et ses camarades sont partis, qu'ils le sachent ou non, de l'affirmation d'une valeur : lâ valeur des hommes. on. ne devient pas révolutionnaire par science; mais par indignàtiori. La science vient ensuite remplir et préciser cette protestation vide. Elie a appris à Roubàchof ei à ses camarades que la libération des hotilmes supposait une économie socialiste, ils se sont donc mis au trava.iJ. Mais il s'est trouvé que, pour édifier cette économie dans les conditions particulières au pays de la Révolution, il falla.it faire souffrir les ·hommes plus que l'ancien réghne ne les faisait soùffrir' èt que, pour libét-er les hommes de l'avenir, il falla.H opprimer les hoinmes d'à présent. L'œuvre eiüreprisè avait. ses exigences, si impérieuses que

les perspectivès étaient oubli~es : << Son travail avait duré quarariie ans et dès le corrimencem{mt il avait oublié la quèstio~ qui l'avait poussé à eiitrepreiidre cette tâche 1 • » ta. ·rio:risciertce de soi et d'autrui, qui ariimaH: l'etitf.eprise départ, s'était enlisée dans l'immense chàtrlp des înéditations qui sépa- raient l'liutriai:i.Hé imhlédiate de sa réalisation future. Ayant f~Ht tout ce qu'il avait à faire, rieti d'étonnant si Roubachof est prêt pour un retour sur soi, s'il se Hvre à cétie autre et e:Xtrâordinairè expérience .encore inconnue de lui, et qui consiste à sc saisir de l'intérieur commë coriscierièe, comme tin être sans lien et sans date, une lumière doni dépendent tdute manifestation et toute chose coilce·

vables,

letits et les joies sont indifférents,- enfiri comme par;;

iicipati&ri d'un infini. C'est. dP.varii cet irtflni qu'a

èt devarit laquelle les événements, les doti·

14 HUl\:IANÏSl\IE

ET

TERREUR

présent il se sent comptable et coupable. Le chemin que Hegel avait tracé, dans la Phénoménologie, de la mort ou de la conscience à l'Histoire, il le suit en sens i~verse, maintenant que l'histoiré est pour lui finie. Pour rester fidèle au sentiment immé- diat d'humanité, peut-être aurait-il fallu renoncer à construire un Etat nouveau? Peut-être valait-il mieux agir en homme moral et témoigner chaque jour pour l'humanité intérieure? « Peut-être qu'il ne convenait pas à l'homme de suivre chacune de ses pensées jusqu'à ses conclusions logiques 1, » « Peut-être qu'il ne convenait pas à l'humanité de

naviguer sans lest.

à eUe-même était une boussole faussée, conduisant par de tortueux méandres, si bien que le but finis- -:;ait par disparaître dans la brume 2 • »Enfermé dans

l'évidence intérieure, dégagé du monde, il ne peut plus trouver aucun sens à sa conduite durant ie procès, ni à sa mort. Est-ce maintenant qu'il voit plus clàir, ou bien était-ce devant le tribunal? « Il était un homme qui a perdu son ombre, libre

»On peut se demander quel sens

il y a à réfléchir sur l'histoire quand on n'a plus d'ombre historique, à réfléchir sur la vie quand on en est exclu. Est-ce dans la vie ou devant la mort qu'on comprend le mieux la vie? Remis en liberté à l'instant et réintégré dans le Parti, com- ment conduirait-il sa vie~ puisque, tant qu'il en a

de toute entrave

!'eut-être que la raison livrée

disposé, et dernièrement encore devant le tribunal, il a refusé de prêter sa voix à l'homme intérieur?· Les méditations finales de Roubachof nous don· nent-elles une formule de vie différente de celle

1. P. 285.

LES

DILE!\11\-IES

DE

KŒSTLER

15

qu'il a suivie de son vivant? N'expriment-elles pas

plutôt

la

protestation

irréductible

de

la

subjec-

tivité

cont.re

une

aventure

avec

laquelle

elle , ne

.:murait se réconcilier, mais où elle· s'est engagée

pour des raisons to.ujours valables?

dernières heures, Roubachof ne désavoue pas la Révolution : « Peut-être la Révolution était-elle venue avant terme, avorton aux membres mons- trueusement difformes. Peut-être tout tenait-il à quelque grave erreur chronologique 1 • »Et peut-être, sur les bases matérielles. enfin établies, une société serait-elle possible pl••R tard où les moyens soient homogènes aux fins et ou l'individu, a~ lieu d'être annulé par l'intérêt collectif, rejoigne les autres '111dividus et constitue avec eux un infini terrestre 2 Même dans les dernières pages du livre, ce n'est donc pas exactement une conclusion que Kœstler app.orte.

Même à

ses

Sa conclus.io11 personnelle, nous la trouverons ailleurs. Le Zéro et l' 1nfini se borne à décrire une situation dialectique dont Roubachof ne s'affran- chit pas même par le coup de force du « sentiment océanique ». Elle consiste en ceci que l'homme ne peut obtenir dans l'extérieur la réalisation de ce qu'il se sent être intérieurement, ni s'abstenir de l'y chercher. Ou encore que l'humanisme, lorsqu'il veut s'accomplir, en toute rigueur, se transforme en son contraire, c'est-à-dire en violence.

Kœstler que le

marxisme a justement dépassé les alternatives où Roubachof se perd. Et en effet il y a bien peu de marxisme dans le Zéro et l'Infini, qu'il s'agisse des

formules de Roubachof, de celles de Gletkin ou des

On

est

tenté

de

répondre

à

1.

P. 286.

16 HUMANISME

ET

TERREUR

jugeri:iertts de i<œstler qûand ils trarisparaisserit. La sblidarité de l'individu et de l'histoire, què Rou- hachof et ses ca~àrades éprouvaie~t dans la iutte révolutionnaire, ils la traduisent dans une philo- sophie mécaniste qui la défigure et qui est à l'origine des alternatives inhum~ines auxquelles

Roubàchof abouiii

L'homme est pour eux le

simple miroir de ce qui l'elltoute, lè grand homme celui dont la pensée reflète le plus exactement les

conditions objectives de l'action, l'histoire, au inoins eri principe, une science rigoureuse. « Plus

tard peut-être

on l'enseignerait au moyen de

tables de statistiques auxqueiles s'ajoùtetaient

Le professeur dessi-

llerait, au tableau une formule algébrique. représen· tant les conditions de vie des masses d'un .pay~

donné à urie époque dorinée : « Citoyens, voici 1es facteurs objectifs qùi ollt conditionné ce processus historique. » Et, montrant de sa règle ùn paysage

brûmeùx et grisâtre entr~ la !S~<::ond et le troisième lobe du cerveà.ù d.u N° 1 : « et maintenant voici

» 1 • En morale

i'image subjective de ces facte~rs

conüne en philosophi~, :Roiihachof ei ses camarf!.des orit crù qu'il fallait choisir eritre l'intérieur et l'ex-

- térieùr : ou la conscience est tout, ou elle n'est

rien. Et ils ont choisi qu,' elle ne fût rien. <t Il n'y a

conceptions de la morale humaine, · et

elles sont à des pôles opposés. L'une d'elles est chrétièime et humanitaire, elle déclare l'individu sacré et affirme que ies règles de l'arithmétique ne doivent pàs s'appliqtier aux ullités humaines, -

qui, daris notre équation représentent soit zéro,

(des) coupes anatomique,~

que deux

LES

DIJ.,EM}lES

DE

KŒSTLER

17

sqit l'infini. L'autre r.o·~·~P.ption part du princip~ fondamental qu'une fi.n cpll~ctive justifie tous les moyens, et non seulemeqt permet 'mais !'neige qqe l'individu soit ep toute façon s~pordqp.né et sacrifié à la cqptmunauté, - laquelle peut ~isposer de lui soit comme d'un cobaye qui sert à llne expérience, soit CO!firne de l'aglleau que l'on qtfre en sacri~

fiee 1 • » Beaucoup plus que

par une sqrte

df3 sci~ntisme soc~()logique que

par

Marx,

~'est

Roubachof et ses camarades se laissent ICI

g~ider. VP.omme· !i'Ét~t ~st un ingénieur qui,

em,pl()ie les' illstruments

utiles. La logique qu'il Sf!.Ît, ce n'est p;1s ce~telogique

viy~nte de l'histqire que Marx avait qéc~te et qui s'expriwe indivisibl~mellt par les nécessités

objeptives et pq,r le mouPement spo!ttan-é des masses,

- c'est la logique sqmm,~ire du technicien qui n'a

~ffaire q'!l'à d~s obj~ts inertes et les manie à son gré. Le résultat à atteinqre étaqt le pouvoir du

prolétar!~t, représenté par le parti~ lès hommes

direction du

parti fait erreur >> disait à ftop.bacP,of un militant a.llemànd après l'échec de la rév9lutim1 allemande. « Toi et moi, répond Ro~l:>achof, nous pou~ons no'!ls tromper, mais pas le parti 2 • >>La réponse serait marxiste si elle vqp.lait cl-ire q}le les rêsolutions prises après discussion sq11t 0 l:tlig;atoires, parce qu'elles e~priment l'état etfectif ~e la Révo~ution dans le monde et la manière dont cette situation 'est vécu~ -

et qu'elles sont ainsi, dans llne

par les massps, ·

ppi1ospp4ie marxiste de l'histoire, la d~rnière ins- tance· conceva:Qle p<mr l'individu. Mais la réponse

poqr atteindrè ~n résp.ltat,

soflt les instruments du parti. « :l

a

'

~

.

.

.

j

.

'

'

:

.

>

1.

P. 177.

18 Il Ul\IANISl\IE.

ET

TERREUR

de Roubachof n'est pa::, ruarxiste si elle prête au parti l'infaillibilité divine; puisque le parti délibère, c'est qu'il n'y a pas ici de preuve géométrique et que la ligne n'est pas évidente. Puisqu'il y a des tournants, c'est qu'à certains moments la ligne adoptée doit être reconsidérée, et que, prolongée dans la même direction, elle deviendrait une erreur. Dans la pensée de Roùbachof et dans le commu- nisme à la Kœstler, l'histoire cesse d'être ce qu'elle était pour Marx : la réalisation visible des valeurs humaines par un processus qui comporte des détours dialectiques, mais qui du moins ne saurait tourner le dos à ses fins. Elle n'est plus l'atmosphère vitale de l'homme, la réponse à ses vœux, le lieu de la fraternité révolutionnaire. Elle devient une force extérieure dont le sens est ignoré de l'individu, la pure puissance du fait. « Tout ce qui est rée? est rationnel», la fameuse formule hégélienne, qui n'empêchait pas Marx de réserver le rôle de la conscience dans l'achèvement du processus révo- lutionnairé et qui pour un marxiste est une invita- tion à comprendre le cours des choses et à le modi- fier en le comprenant, Roubachof l'interprète comme une justification pêle-mêle de tout ce qui est, au nom d'une histoire qui sait mieux que nous elle va. Au lieu que le (( réel )) compris devienne transparent pour la raison, le rationnel s'efface devant l'opacité du réel et le jugement cède ta place à l'adoration d'un dieu inconnu. « L'Histoire ne connaît ni. scrupules, ni hésitations. lne~;te et infaillible, elle coule vers son but. A chaque courbe de son cours, elle dépose la boue qu'elle charrie et les cadavres des noyés. L'Histoire connàît son che-

J,ES

DILEMMES

DE

KŒSTLER

19

min. Elle ne commet }Jas d'erreurs 1 . » .Marx, lui, écrivait : « Ce n'est pas l'histoire qui utilise l'homme pour _réaliser ses fins, - comme si elle était une personne indépendante, - elle n'est rien que l'ac- tivité de l'homme poursuivant ses fins. !> Évidemment, Rouhachof sait hien que, de cette Histoire toute déterminée, personne ne connaît jamais que des fragments, dans cette histoire-objet il y a pour chacun de nous des lacunes, chacun de nous n'en possède qu'une «image subjective » qu'il n'est pas en mesure de confronter avec l'Histoire - en soi, toujours supposée par delà l'humanité . .Mais de ce fait qu'une histoire en soi est pour nous- comme rien, Kœstler ne conclut pas qu'il faut abandonner le _mythe réaliste. Il le projette seu- lement dans l'avenir, et, en attendant l'heureux jour où nous connaîtrons de science certaine la totalité de l'histoire, il nous abandonne à nos divergences et à nos conflits. C'est dans un avenir très lointain que la science sera en mesure d'éliminer les élé· ments subjectifs de nos appréciations et de cons- truire une représentation tout objective de nos rapports avec l'histoire. « Tant qu'on n'en (sera) pas là, la politique ne (sera) jamais qu'un dilettan- tisme sanglant, que pure superstition et magie noire 2 • »Ce sera un pari. «Entre temps, il faut hien agir à crédit et vendre son âme-au diable dans l'es- poir d'obtenir- l'absolution de l'histoire 3 • » Le marxisme avait vu qu'inévitablement notre con- naissance de l'histoire est partiale, chaque cou- science étant elle-même historiquement située,

1.

2.

P.

P.

55.

29.

20 HUMANISME

ET

TERREUR

rpais, au }ieu d' ~n Cvn.:Jiure qu~ nou~ ·som:rp.~S enfer~

més dans

qt1e noq.s voulons agir au dehors, il trquvait, par delà la con:paissa:pc~ scien.tifique et son r~ve de véri.té imperson:qelle 1 un po"!lvèau fon~eflleptppu,r la vérité historique dans la logique spontané~ de

la subjectiyité et vo~és à lti JDagi~ <lès

:qotre existence, dan~ la r~con:paissap.ce du prol~­

taire par le prolétaire et dans ·1~ croissance eff~j:}­ tive de la révolution. Il rem~sait sur cette profp:qde idée que l~s vues humain~s, toutes relatives qu'~lles

soient, sont l'absolu JI1ême p,arc~·

d'autr~ et aucun destin. Par notr~ praxis totale,

sinon par :Q.Otr~ ponnaissa:pce,

qu'il

p'y a

rien

n~lJ.S touchons J' ab 4

solu, ou plutôt la praxis interhum.aine ~st l'ahsqh~. B.oq.bachpf n'a aucune idée de . cette sagesse

marxiste qui règle la con:p~issance spp la pr~xjs et éclaire }fi praxis par la connaissance, fprm~. le prolétaria~ ·par la 4isciJssiop. théorique et souplet les vues théoriques à l'assentiment du Pfolétari~t organisé. Il ne sOl~pçonne pas cet ~rt màrxis~e des graitds poqup.es de 1917 ·q"!li déchiffr~ l'histoire à mesqre qu'elle se fai~ et en prolonge les ip.djca- tions par des décisions qui flemeurent à égale ·dis-

la

direction du parti, H·n'opppse p~s up.~ ~utp~ ljgp.e, une autre interprét~tjon de l'Jlistojre, wajs s~ule· ment le souvenir d' ArJqva, l'j~p.age Q.e Rich~r~ Oll dl!- petit Lœwy,- des é~oûo:ns,des ~p.alaises,des états de conscience qu.i p.'entament pas sa foi f~>:qqaJP.eW tale en une sagesse du fait. Or cette foi ren<l inutile toute opinion et qêsarme par av~nce ll.ou:q~phof. Il ne pense pas l'histoire, il en attend le jugement dam la crainte et le tremblement. « L'horre~r que répandait autour de lui le N° 1 provenait avànt

tance de la folie subj~ctive et d~ l'am-or fati.

A

LES

DILEMMES

DE

KŒSTLER

21

tout de ce qu'il avait peut-être raison 1 ••• »· « Et après tout, si le NQ 1 avàit raison? S'il était en train de jeter ici, dans la crasse, le sang et le mensonge, les grandioses fondations de ravenir? VHistoire n'avait-elle pas toujours été un maçon inhumain et sans scrupules, faisant son mortier d'un mélange de mensonge, de sang et de boue 2 ? >> <( Qui est Gelui qui aura raison en fin de compte? Cela ne se saura que plus tard 3 >> « Il n'y avait aucune certitude; seulement l'appel à cet oracle moqueur qu'ils dénom-. maient l'Histoire et qui ne rendait sa sentenée que lorsque les mâchoires de rappelant étaient depuis longtemps retombées· en poussière'· » Cette délec- tation de· la mort, cette passion d'obéir, comme toutes les formes du masochisme, est éphémère et ambiguë. Elle· alternera· donc avec la passion de c.:<Jmmander ou avec les beau~ sentiments sam:! pud~ur, et Roubachof ~ra toujours prêt à passer d'une attitude à r autre, toujours sur le point de trahir. La première violence, fondement de toutes les autres, o'est celle. qu'exerce l'Histoire en soi, la Volonté incompréhensible devant laquelle toutes les- vues individuelles s'équivalent comme des hypothèses également fragile!. S'il avait une fois critiqué l'idée d'·unE) histoire tout objective et déterminée, et reconnu comme· la seule histoire dont flOUS· puissions parler celle dont nous cons- truisons l'image et l'avenir par des interprétations méthodiques· at créatrices à la fois, Roubachof· aurait pu garder à ses opinions ou à celles du No· 1

1.

2.

3.

P. 24.

P". 145.

P; 113~

22 HUMANISME

ET

TERREUR

leur pleine valeur de conjectures probables et sortir du lab:vrinthe de la trahison et des reniements. Loin de lester l'individu d'un contrepoids objectif, le mythe scientiste discrédite son effort de pensée au nom d'une Histoire en soi insaisissable et ne lui laisse d'autre ressource que d'osciller entre la révolte et la passivité. Un épisode du livre ent•t wus montre à quel point Kœstler est étranger au m.1r:xisme. C'est au moment où Roubachof, rentré dans sa cellule, motive sa capitulation par des thèses sur la « loi de maturité relative l>. Dans un document adressé au Comité Central, il démontrfl que, chaque progrès technique rendant opaque pour les masses le fonctionnement de l'économie, la discussion et la démocratie,. pos• sibles à un niveau inférieur du développement, cessent ·pour longtemps de l'être dans une économie transformée et ne le redeviendront que beaucoup . plus tard, quand les masses auront assimilé les changements intervenus et rejoint en conscience l'état objectif de la ,prod~ction. L'opposition qui, en période de maturité relative, avait pour fonc· tion légitime de discuter et de faire appel aux masses, doit, en période d'immaturité relative, se rallier purement et simplement. On voit bien ce que Kœstler pense d'un raisonnement de cette sorte. Il cite parallèlement Machiavel enseignant que les mots servent à déguiser les faits, à excuser le dégui· sement s'il est découvert, et la célèbre parole de l'Évangile selon laquelle le chrétien doit dire oui ou non, tout ce qu'on ajoute venant du démon C'est sous-entendre que Roubachof ment par sys· :tème et s'invente après coup de bonnes raisons. C'est avouer aussi que l'o:a n'e:atend pas les pro·

LES

DILEl\I'MES

DE

KŒSTLER

23

blèmes marxistes. Le ntu.rxisté a reconnu la mys- tification de la vie intérieure, il vit dans le monde et dans l'histoire. La décision selon lui n'est pas affaire privée, elle n'est pas l'affirmation immédiate des valeurs que nous préférons, elle consiste pour nous à faire le point de notre situation dans le monde, à nous replacer dans le cours des choses, à hien comprendre et à hien exprimer ce mouvement de l'histoire hors duqu.ei les valeurs restent ver- hales et par lequel seulement elles ont chance de se réaliser. Entre l'aventurier qui décore ses pali- nodies de prétextes théoriques et le marxiste qui motive son ralliement par une thèse générale, il y a cette différence que le premier se met au centre du monde et que le second ne veut pas exister hors de la vérité interhumaine. Rouhachof rentré dans sa cellule fait sans bassesse la théorie de sa capi· tulation parce que sa capitulation est elle-même motivée par la situation générale du pays. de la Révolution telle qu'il l'a perçue de nouveau dans sa conversation avec Ivanov. Ce qu'on pourrait seulement lui objecter, c'est que même cette vue « objective » de la situation historique est encore acceptée par lui, que l'individu ne peut pas se supprimer de la décision, que, même quand il croit répondre à ce que l'histoire attend de lui, c'est lui-même encore qui interprète cette attente, de sorte qu'il ne peut se décharger sur elle de sa res- ponsabilité, qu'il y a toujours dans sa vue de la situatign un risque d'erreur et une chance de par- tialité: et que la question demeure toujours de savoir s'il n'a pas construit ses thèses pour faire sa paix avec le Parti et parce qu'il est dur d'être seul. Si Kœstler se bornait à dire qu'une conduite

24 HUMANISME

ET

TEHREUR

fondée, non sur les impératifs abstraits de la mora- lité subjective, mais sur les e:xtgences de la situation objective, implique to1ljours un risque d'illusion et de lâcheté, sa remarque serait valable. Mais il ne pourrait en tirer aucune condamnation du marxisme, aucune réhabilitation: de la « belle âme » et du moralisme. Il ne lui resterait qu'i;t cons- tater : c'est ainsi, la vie humaine est ainsi faite, le marxisme exprime ces difficultés et ne les crée pas, c'est dans ce :risque et cette confusion que.nous avons à travailler et à faire paraître, malgré tout, une vérité. Opposer à Roubachof le « oui » et le << non » absolus du chrétien ou le « en aucun cas » du kantien, c'est sirnpl~ment prouver que l'on recule devant le problème et q1le l'on se replie sur les positions de la bonne ·conscience et de la morale pharisiennl'l· Il faut d'abord reconnaître camme moral le sQuci communiste du rôle objectif, la volonté de se voir du dehors et dans l'histoire. On n'a le droit de montrer les risques de la «moralité objective » que si l'on montre ceux de la «moralité subjective »et ostentatoire. Dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, Kœstler pose la question en terrnes prêmarxistes. Le marxisme n'est ni la négation de la subjectivité et de l'activité humaine, 1li le matérialisme sci!'lntiste d'où. RoubachQf est parti, - il est bien plutôt une théorie de la sub.,. jectivité concrète et de l'activité concrète, c'est· à-dire engagées dans la situation historique. Roll· bachof croit découvrir une contradiction mortelle, aq c~ur de la pensée communiste, entr~ fatalité et révolqtion. «· L'individu, - dit-il, - rouage d'une horloge remontée pour l'éternité et que rien ne pn1vait arrêter ou influencer, était placé sous

25

lë signe de là fàtàlité économique, et le Parti exigeait que le rouage se révolte èOntre l'horloge et en change le mouvement 1 >> Mais qui dit que l'his· toire est une horloge et l'individu un roüage? Ce n'est pa~ Marx, c*est Kœstler. On s'étonne dé ne trouver chez lui aucune trace de cette idée, pour- tant banale; que l'histoire, par le fait même de sa durée, ébauêhe transformation de ses proprès strùèturés, s~ retourné èontre elle-même, change elle-même son mouvement, et cela, en dèr:nièi'è alià• lyse, parèè que-les hommes entrent eh collision avec les- structUrés qui les âliènent, parce que le sûjet éèonom.ique est uh sujet humain. B:ref Kœstler n'à jamais beaucoup réfléchi sqr la simple idée d'une

LES

DltEMl\iES

l>E

KŒSTLER

·· histoire

dialeétique.

Cepèndâht le faît què Kœstler est médiocre marœi~te ne nous débarrasse pas de sè-s problème8 et

lés

po8t au conttaîrê

d'ûnê

manière

plus

aiguë.

Quoi qu'il en soit du màrxismè théorique, lé coïn· muniste Kœstler voy~it dans l'Histoire un dieu insondable, ignorâit l'individu, et ne soupçonnait pas ftlêmê èet échânge du subjectif et de l'objectif qùi est le secret des grands marxistes. Or lê càs de Kœstler nt est pas unique et les déviations sei en tistês et objectivistes sont fréquentes. Même si, dans le marxisme de Marx, l'alternative du subjec- tif et de l'objectif est dépassée, la question est de savoir si elle l'est dans le communisme effectif, c'est-à-dire dans celui de la plupart des commu- nistes, s'ils songent à intégr~r la subjectivité ou si, comme Kœstler autrefois, ils ne préfèrent pas la nier théoriquement et pratiquement. Les erreurs

26 IIUl\IANISME

ET

TERREUR

mêmes de Kœstler dans sa formulation des pro- blèmes nous conduisent aux questions suivantes :

Y a-t-il en fait une alternative de l'efficace et de l'hu- main, de l'action historique et de la moralité? Est-il vrai que nous ayons à choisir d'être Com- missaire,- c'est-à-dire d'agir pour les hommes du dehors et en les traitant comme des instruments, - ou d'être Yogi,_- c'est-à-dire d'inviter les hommes à une réforme tout intérieure? Est-ll vrai qu'un pouvoir révolutionnaire nie l'individu, ses . juge- ments, ses intentions, son honneur et même son honneur révolutionnaire? Est-il vrai qu'en face de lui et dans un monde polarisé par la lutte des classes deux attitudes seulement soient possibles : docilité absolue ou trahison? Est-il vrai enfin, selon le mot fameux de Napoléon, que la politique soit la moderne tragédie où s'affrontent la vérité de l'in- dividu et les exigences de la généralité, comme, dans la tragédie antique, la volonté du héros et le destin fixé par les dieux? Claude Morgan écrivait

du

teur, voulant dire que Kœstler noircissait l'action révolutionnaire pour mieux la discréditer et inven- tait à plaisir des dilemmes déchirants. Roubachof

est-il donc un personnage fictif et ses problèmes sont-ils imaginaires?

Zéro

et l'Infini que

c'était un livre proSJoca-

L'AMBIGUITÉ

CHAPITRE II

DE

L'HISTOTR'2

SELON

BOUKHARINE

La questio~ ne se poserait pas si les Procès de Moscou a.vaient établi les charges de sabotage et d'espionnage comme on établit un fait au labora· to~re, si une série de témoignages concordants, de confrontations et de· documents avaient permis de suivre mois par mois la· conduite des accusés et fait apparaître· le complot comme on reconstitue un crime devant la Cour d'Assises. Quoi qu'il en soit de l'instruction préparatoire, demeurée secrète, ce n'est pas en onze jours de débats 1 que le tribu- nal soviétique pouvait achever ce travail à l'égard de vingt et un accusés. Il s'est rarement engagé sur ce terrain, et quand il l'a fait, comme par exemple lors du procès Zinoviev à propos de l'épisode de Copenhague, la tentative n'a pas été heureuse. Une seule fois, au procès Boukharine, les débats et les confrontations ont pris leur tournure classique, niais c'est qu'il s'agissait du coup de force projeté

1. Nous parlerons surtout du procès Boukharine, qui a eu lieu du 2 au 13 mars 1938. On sait que Rouhachof a des traits physiques de Zinoviev et des traits moraux de Boukharine.

28 HUMANISME

ET

TERREUR

contre la direction révolutionnaire en 1918, et que, Vichynski prit soin de le dire, ces délits vieux de vingt ans étaient couverts par la prescription. En ce qui concerne les faits plus récents et l'opposition clandestine, ceux qui pouvaient en témoigner se trouvaient par là-même impliqués dans le procès :

les seuls témoins compétents étaient des accusés 1 , ct il en résulte que leurs dépositions ne nous four- nissent jamais des renseignements à l'état brut. On y devine des amitiés et des inimitiés, la lutte 1 des tendances pendant vingt an~ de politique révo- lutionnaire, q\lelquefois la peur de la mort et la servilité. Dans les meilleurs cas, ce sont des actes politiques, des prises de poûtion à l'égard de la direction stalinienne. Dans un procès de ce genre, tout document faisant par principe défaut, on reste dans les choses dites, à aucun moment on n'a le sentiment de toucher, à travers elles, le fait même. Quelques anecdotes ont l'air de la vérité, mais elles ne nous font connaître que l'état d'esprit des accusés. Les liaisons avec des états·majors étrangers, la constitution d'un véritable bloc oppositionnel, le· délit lui-même restent inévita· bJement de l'ordre des << on-dit ». La culpabilité n'est pas ici le lien évident d'un geste défini avec des mobiles définis et des conséquences définies. Ce n•est pas celle. du criminel dont on .sait _par le témoignage du concierge qu'il est venu et seul venu dans la maison du crime entre neuf heures et dix heures, par le témoignage dP. l'armurier qu'il a

1

Accusés dans le procès en cours ou réservés pour une

procédure spéciale, comme le disait Vichynski dans l'Acte.

d'Accusation. Compte 1\foscou, 1938, p. 87.

Rtndu

stéhographique

dea

Débats,

AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRR SELON BOUKHARINE

29

acheté, la veille du crime, un revolver de même èalibre que la balle meurtrière, par le témoignage du médecin légiste enfin qu'il a été cause de mort. La trame des causes, des intentions, des moyens et des t1ffets de l'activité oppositionnelle n'est pas reconstituée. Il n'y a que quelques faits dans une brume de significations mouvantes. En écrivant ceci, nous n'entendons pas polémiquer : nous nous bornons à énoncer ce que pouvaient être les procès de Moscou dans les conditions où ils étaient enga~, gés, -~· et à formuler cette impression d'une céré- ' monie de langage que laisse C~"mpte rendu- sté- nographique des ·Débats.

Cette remarque conduit au centre de la question. Car, s'il s'agissait d'une banale affaire de trahison payée par l'étranger, elle n'aurait pas pu rester si parfaitement clandestinè. Ceu:x: qui ont été en rapports avec la ftésistanae savent qu'il. était beau- coup plus dangereux de travailler avec des agents mercenaires (comme le faisaient souvent les ser~ vices anglais) que dans une organisation politique. Si l'activité de l'opposition a laissé peu de traces, c'est qu'il s'agissait d'une activité politique.· L'ac-

cusation ne peut s'appuyet que sur quelques faits parce que les actes de l'opposition n'étaient pas · au sens propre des faits de trahison ou de sabo- tage et ne tombaient sous le coup -des lois fonda· mentales de l'État que moyennant une interpré- tation. Les procès demeurent dans Je subjectif et ne s'approchent jamais de ce qu'on appelle la

« vraie » justice, objective et intemporelle, parce qu'ils portent sur des faits encore ouPerts vers l'ave·

nir, qui donc ne sont pas encore univoques et qui ne prennent définitivement un caractère criminël qu'à

30 HUMANISME

ET

TERREUR

condition d'être vus dans la perspective d'avenir des hommes au pt;Juvoir. En un mot, ce sont des

actes politiques, non des opérations de connais- sance. Pour dire la même chose autrement, les

procès de Moscou sont de forme et de style révo· lutionnaires. Car être révolutionnaire, c'est juger

cc qui est au nom de ce qui n'est pas encore, en le

prenant comme plus réel que le réel. L'acte révo· lutionnaire se présente à la fois comme créateur d'histoire et vrai à l'égard du sens total de -cette histoire et il lui est essentiel d'admettre que nul

n'est censé ignorer cette vérité qu'il constate et fait indivisiblement, comme les tribunaux bourgeois postulent que nul n'est censé ignorer la loi établie. La justice bourgeoise prend pour instance dernière le passé, la justice révolutionnaire l'avenir. Elle juge au nom de cette vérité que la Révolution est en train de rendre vraie, ses débats font partie

de la praxis, qui peut bien être motivée, mais qui·

-dépasse tous ses motifs. C'est pourquoi elle ne s'oc- cupe pas de savoir quels ont été l~s mobiles ou les intentions, nobles ou ignobles, de l'accusé : il s'agit

seulement de savoir si en fait sa conduite, étalée sur le plan de la praxis collective, ·est ou non révo- lutionnaire. Le moindre fait reçoit alors une signi- fication immense, le sutlpPCt vaut comme coupable,

et en même temps la condamnation, ne portant

que sur le rôle historique de l'accusé, ne concerne pas son honneur personnel, d'ailleurs considéré comme une abstraction, puisque, pour le révolu- tionnaire, noUs sommes de part en part ce que nous sommes pour autr_ui et dans nos rapports avec lui. Les procès de Moscou ne créent pas une nouvelle légalité, puisqu'ils appliquent aux accusés des lois

AMBIGUITÉ DE L'IIIiiTOIRE SELON BOUKHARINE

3f

préexistantes, ils sont cependant révolu~ionnaires en ceci qu'ils posent comme absolument valable la p~rspective stalinienne du développement sovié- tique, comme absolument objective une vue de l'avenir qui, même probable, est subjective, puisque l'avenir n'est encore que pour nous, et apprécient les actes de l'opposition dans ce con- texte. En d'autres termes encore, une révolution supposant chez ceux qui la font l'assurance de com- prendre ce qu'ils vivent, les révolutionnaires. dom}- nent leur .présent ·comme les historiens dominent le passé. C'est bien le cas aux Procès de Moscou : le procureur et les accusés parlent au nom de l'his- toire universelle, pourtant inachevée, parce qu'ils pensent la toucher dans l'absolu marxiste de l'ac- tion indivisiblement subjective et objective. Les procès de Moscou ne sont·compréhensibles qu'entre révolutionnaires, c'est-à-dire entre hommes con- vaincus de faire l'histoir.e et qui par suite voient déjà le présent co~me passé oet comme traîtres les hési- tants. Plus exactement : les procès de Moscou sont des procès révolutionnaires présentés comme des pro- cès ordinaires. Le procureur se donne très précisé- ment pour tâche de démontrer que les accusés sont des criminels de droit commun. Mais sur ce plan, il n'y a pas même une ébauche de démons- tration : pas un fait quant au sabotage, et, quant aux conversations avec les états-majors étrangers, quelques discussions de principe entre les oppo-

sants et•

déré sous l'angle du droit commun, le procès de Bouhkarine est à peine ébauché. Tout s'éclaire au contraire si nous le prenons comme acte historique.

un article d'un journal japonais. Consi-

32 HUMANISME

ET

TERREUR

C'est ce que les communistes. français ont impli- citement admis. Car ils n'ont guère insisté sur les « preuves » du sabotage et de l'espionnage, et o'est avant tout sur le terrain de l'histoire qu'ils ont défendu les procès de Moscou. On arrive alors à ce paradoxe apparent que, dans le pays de la Révolu• tion, les actes de l'opposition sont présentés comme crimes de droit commun, et qu'en France au con· traire on les condamne avant tout~ à la manière révolutionnaire, comme crimes contre l'histoire 1 • Aragon écrivait en 1937 : <t Que se taisent donc les scandaleux avocats de Trotsky et de ses complices! Ou qu'ils sachent bien que, prétendre innocenter ces hommes, c'est reprendre la thèàè hitlérienne

par tous ses points. S'ils doutent de ééci ou de cela~

ils impliquent du même c·oup ( •

Hitler qui fit incendier le Reichstag, que lê Matif&

avait raison dans l'affaire Koutiépov et le Jour dans l'affaire Navachine. Ils innocentent Hitler

et la Gestapo dans la rébellion espagnole, ils nient

l'intervention fasciste en Espagne (

aujourd'hui les défenseurs, croient-ils dans le meil-

leur cas, d'hommes qu'ils veulent encore considérer comme des révolutionnaires; en fait, ils sont les

avocats d'Hitler et de la Gerstàpo 11 • »Si une

critique à l'égard du tribunal soviétique est une trahison du prolétariat, à vlus forte raison une atti-

) que ce n'est pas

). Ils se font

attitude

1. C'est que, dans un pays où la Ré'\'olution a eu lieu,

a duré des années et n'est pas finie, on recourt aux lois éta- blies plutôt qqe d'invoquer une fois encore les exigences de l'avenir révolutionnaire. Au contraire là où il n'y a pas eu de Révolution, les mobiles révolutionnaires sont dans toute ·leur nouveauté. Le Pays de la Révolution ne peut pas se voir comme le voient les communistes des autres pays.

2. Commune 1937, pp. 804-805.

·

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tude· d'opposition à l'.uJ du gouvernement soviétique. Roub~chof ne dit pas autre chose.

« ( ••. ) marcher contre. Staline, écrivaient deux auteurs russes, cela voudrait dire marcher contre la collectivisation, contre les plans quinquennaux, contre le socialisme. Cela voudrait dire passer dans le camp des ennemis du socialisme et de l'Union Soviétique, dans le camp des fascistes 1 »C'est pla- cer la discussion stU' son vrai terrain. C'est aussi reconnaltre que les procès de Moscou ne sont pas le fait d'une iustice intemporelle, qu'ils sont une phase de la lutte politique et qu'en eux s'exprir,ne la violence de l'histoire. Car même si après· coup cette appréciation du rôle historique de l'opposition {laraît juste, parce que la· guerre a eu lieu, ·elle ne pouvait en 1938 passer pour vérité indiscutable, elle était alors une vue subjective et sujette à l'er- reur, les condamnat-ions de Moscou n'étaient pas encore le jugement même de l'Histoire et ils avaient nécessairement l'aspect de l'arbitraire. C'est tou- jours ainsi. Celui-là même à; qui les événements « donneront raison », nous ne disons pas qu'il aura raison par hasard, mais il ne possède pas la science du futur, il n'en a qu'une perception probable, et, s'il contraint les autres au nom de ce qu'il voit, on parle à bon droit de violence. Tant qu'il y aura des hommes, une société, une histoire ouverte, de tels conflits seront possibles, notre responsabilité historique ou objective ne sera que · notre responsabilité aux yeux des autres, nous pour

rop

nous font, ils pourront nous condamner au mo·

s

nous sentil' innocents dans le procès qu'ils

1. l\L Ilinc cl S. 1\larchala, Commune 1937, p, 818.

34 HUMANiitl\1E

ET

TERREUR

ment même où nous n

culpabilité que celle, -commune à tous les hommes

-

uvlls sentons pas d'autre

,

d '

avoir JUge sans preuve;;; a so ues. msque nous

.

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,

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1

p

n'avons, quant à l'avenir, pas d'autre critérium que Ja probabilité, la différence du plus au moins pro· hable suffit pour fonder la décision politique, mais non pas pour mettre d'un côté tout l'honneur, de l'autre tout le déshonneur. Dans les Cahiers du

BolcheYisme, Cogniot ne parvenait à ramener les actes de l'opposition sous la catégorie de la justice pénale qu'en impliquant dans la définition du pénal la· défense conséquente de la démocratie contre le fascisme : « à l'heure actuelle, écrivait-il, dans les conditions d'aujourd'hui, ce qui définit le mouve- ment trotskyste, c'est un véritable caractère de criminalité pénale méritant la réprobation de n'importe quelle démocratie conséquente du monde, c'est-à-gire de n'importe quelle démocratie résolUf

à lutter contre le fascisme (

tégeait les inculpés du procès_de Moscou s'est rendu complice de toutes les attaques qui sont lancées

à l'heure actuelle par le fascisme contre la paix et

contre l'existence des travailleurs du monde entier 1 • »

). Quiconque pro

C'est dire que, quand l'existence même des régimes populaires est en question, le politique et le pénal ne se distinguent plus, comme, dans une ville assiégée, un larcin devient un crime. Alors l'erreur politique vaut comme faute et l'opposition comme trahison. · Cette vue remet en question, selon la tradition de la pensée révolutionnaire, les distinc· tions abstraites de la pensée libérale. En réalité, il n'y a pas un ordre juridique et un ordre politique,