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CHRONIQUE DE PARIS

Vous avez dû voir aux vitrines des libraires un livre à couverture bleue, sur
laquelle est gravé un dessin du regretté Carpeaux, représentant une tête de jeune fille. Ce livre
sort à peine de la presse, l’encre n’en est pas encore séchée, et les feuillets mouillent encore
les doigts qui les tournent. Il m’est venu, en raison de sa nouveauté, la fantaisie de le lire, et je
n’y ai pas perdu mon temps, comme vous le verrez par la suite.
Ce roman est modestement intitulé : Vertu, une belle chose qui, depuis longtemps,
n’est plus un vain mot, s’il faut en croire la courte mais vigoureuse prosopopée que
l’intransigeant Brutus rugit dans le moment solennel qu’on sait . Si la vertu n’a plus cours
dans la réalité de la vie, on la retrouve parfois dans les livres, et particulièrement dans ceux de
Gustave Haller, où elle s’épanouit à l’aise et pousse ses rameaux en liberté.
Gustave Haller s’est fait de la vertu une spécialité littéraire. Il en débite, comme
d’autres de l’onguent pour brûlures et des savons fébrifuges. Il tient boutique d’anges, de
sains exemples, de grandes leçons et d’héroïques sacrifices. Chez lui, on trouve des
assortiments de petites âmes toutes neuves, à tous les prix et pour tous les goûts : des
virginités n’ayant jamais servi, depuis celle du capitaine de cavalerie, jusqu’à celle de
l’institutrice et de la maîtresse de piano ; des amours platoniques pouvant aller sur le feu
comme la porcelaine de Bayeux, etc., etc.
Dans Le Bleuet , Gustave Haller, sans se préoccuper de ce que deviendrait l’humanité
si ces préceptes étaient mis en pratique, mais n’écoutant que la voix de la vertu, avait imaginé
de faire une croisade contre l’amour et de prêcher l’amitié entre homme et femme ; amitié
pure, sereine, dégagée de tous les désirs sensuels et de toutes les sollicitations de la passion.
En un mot, il avait rêvé de régénérer le monde par la suppression complète des sexes. Au
point de vue de la vertu absolue, cela pouvait être bien imaginé, mais, au point de vue de
l’équilibre économique, cela laissait fort à désirer. D’ailleurs, le monde ne semblait pas du
tout vouloir, de longtemps, adopter les idées de cet auteur ultra-vertueux.
Gustave Haller, avec une constance d’apôtre, vient de reprendre, dans son livre
nouveau, cette thèse de virginalisme obligatoire. Mais, cette fois, il y met un tempérament.
Son radicalisme capitule devant les idées du moment et, comme M. Gambetta en politique, il
devient, en morale, opportuniste. Il consent au mariage. Sternina épousera le capitaine. Mais
ce mariage se bornera aux cérémonies exigées par la loi. La fleur d’oranger ne se fanera pas
sur les blonds cheveux de la jeune fille.
Tout cela est fort méritoire, d’autant que ce n’est guère dans les habitudes du sexe
auquel nous devons l'auteur du Bleuet de chanter ainsi la vertu. Car il n'est pas malaisé
d'apercevoir, sous la barbe postiche de Gustave Haller, un frais visage de femme, et des bas du
bleu le plus pur sous les chausses dont elle se travestit. En général, les femmes de lettres ne
reculent pas devant les peintures osées et brutales du vice, et elles aiment à remuer, de leurs
mains fines et blanches, toutes les corruptions et toutes les pourritures sociales. Je ne saurais
trop féliciter Mme Gustave Haller d’avoir échappé à cette furie de réalisme où leur nature
excessive et l’extrême surexcitation de leurs nerfs entraînent presque toujours les femmes qui
écrivent.
Je veux terminer ces quelques lignes par un épisode à la fois neuf et intéressant, que je
trouve dans le livre de Mme Gustave Haller. La justice, souvent trop prompte en ses
décisions, fera bien de méditer cette courte histoire, qui ouvre un champ nouveau à
l’investigation en matière d’instruction criminelle.
Un matin – cela se passe en Angleterre – un enfant fut assassiné. Son petit lit était vide
et tout maculé de sang. Dans sa rage, l’assassin avait brisé le bois du lit dont les morceaux ne
purent être retrouvés. Naturellement l’institutrice de la maison fut accusée du crime. – Je dis «
naturellement », parce que l’institutrice en question était le modèle de toutes les vertus, et
qu’il est dans la tradition du roman que l’innocence doive être persécutée . L’infortunée
institutrice fut arrêtée, jugée et condamnée. Déjà la potence dressait, dans la cour de la prison
de N., sa sinistre silhouette. La jeune fille allait mourir. Grâce au ciel, elle avait un ami, lequel
devait la sauver. Voici ce qu’il imagina.
Il se fit le raisonnement suivant :
– Elle est innocente, donc c’est le père qui est coupable. On n’a pas de preuves contre
lui, il faut en trouver. Un philosophe anglais prétend que le coupable porte souvent dans sa
chair les preuves de ses crimes : c’est là qu’il les faut chercher.
Sous un prétexte ingénieux, il entre dans la familiarité de l’assassin, il lui offre à dîner.
Le bonhomme boit des breuvages préparés par l’astucieux ami et s’endort profondément.
On le déshabille. Le vieux avait au genou une plaie horriblement tuméfiée. Un coup de
bistouri, c’est l’affaire d’un instant ; et les preuves de son crime jaillissent de l’incision béante
sous les apparences d’un bois de lit.
La jeune fille était sauvée.
Je recommande ce procédé facile à suivre aux Lesurques de l’avenir. Peut-être que, si
les juges avaient déshabillé Dubosq, eût-on trouvé, dans un pli de sa chair ou dans une plaie
de son corps, le timon bien conservé de la malle-poste de Lyon.
L’Ordre de Paris, 19 octobre 1876