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Antechrista

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Lepremierjour,jelavissourire.Aussitôt,jevouluslaconnaître.Jesavaisbienquejenela

connaîtraispas.Allerverselle,jen'enétaispascapable.J'attendaistoujoursquelesautres

m'abordent:personnenevenaitjamais.C'étaitça,l'université:croirequel'onallaits'ouvrirsur

l'universetnerencontrerpersonne.Unesemaineplustard,sesyeuxseposèrentsurmoi.

Jecrusqu'ilsallaientsedétournertrèsvite.Maisnon:ilsrestèrentetmejaugèrent.Jen'osai

pasregarderceregard:lesolsedérobaitsousmespieds,j'avaisdumalàrespirer.Comme

celanes'arrêtaitpas,lasouffrancedevintintolérable.Auprixd'uncouragesansprécédent,je

jetaimesyeuxdanslessiens:ellemefitunpetitsignedelamainetrit.

Ensuite,jelavisparleravecdesgarçons.

Lelendemain,ellevintversmoietmeditbonjour.

Jeluirendissonsalutetmetus.Jedétestaismagêne.

­Tuasl'airplusjeunequelesautres,remarqua­t­elle.

­C'estparcequejelesuis.J'aiseizeansdepuisunmois.

­Moiaussi.J'aiseizeansdepuistroismois.Avouequetunel'auraispascru.

­C'estvrai.

Sonassuranceluidonnaitlesdeuxoutroisannéesquinousséparaientdupeloton.

­Commentt'appelles­tu?medemandat­elle.

­Blanche.Ettoi?

­Christa.

Ceprénométaitextraordinaire.Émerveillée,jemetusànouveau.Ellevitmonétonnementet

ajouta:

­EnAllemagne,cen'estpassirare.

­Tuesallemande?

­Non.Jeviensdescantonsdel'Est.

­Tuparlesallemand?

­Biensûr.

Jelaregardaiavecadmiration.

­Aurevoir,Blanche.

Jen'euspasletempsdelasaluer.Déjà,elleavaitdescendul'escalierdel'amphithéâtre.Une

banded'étudiantslahélaàgrandbruit.Rayonnante,Christamarchaverslegroupequil'appelait.

«Elleestintégrée»,pensai­je.

Cemotavaitpourmoiunesignificationgigantesque.Moi,jen'avaisjamaisétéintégréeàquoi

quecefût.J'éprouvaisenversceuxquil'étaientunmélangedeméprisetdejalousie.

J'avaistoujoursétéseule,cequinem'eûtpasdéplusicelaavaitétéunchoix.Cenel'avait

jamaisété.Jerêvaisd'êtreintégrée,nefût­cequepourm'offrirleluxedemedésintégrer

ensuite.

Jerêvaissurtoutdedevenirl'amiedeChrista.Avoiruneamiemesemblaitincroyable.Àplus

forteraison,êtrel'amiedeChrista­maisnon,ilnefallaitpasl'espérer.

L'espaced'uninstant,jemedemandaipourquoicetteamitiémesemblaitsisouhaitable.Jene

trouvaipasderéponseclaire:cettefilleavaitquelquechose,sansquejepussesavoircedontil

s'agissait.

Commejequittaisl'enceintedel'université,unevoixcriamonprénom.

Celanem'étaitjamaisarrivéetmeplongeadansunesortedepanique.Jemeretournaietvis

Christaquimerattrapaitencourant.C'étaitformidable.

­Oùvas­tu?demanda­t­elleenm'accompagnant.

­Chezmoi.

­Tuhabitesoù?

­Àcinqminutesàpied.

­C'estçaqu'ilmefaudrait!

­Pourquoi?Tuhabitesoù?

­Jetel'aidit:danslescantonsdel'Est.

­Nemedispasquetuyretourneschaquesoir.

­Si.

­C'estloin!

­Oui:deuxheuresentrainpourvenir,deuxheuresentrainpourrentrer.Sanscompterles

trajetsenbus.C'estlaseulesolutionquej'aitrouvée.

­Ettutienslecoup?

­Onverra.

Jen'osaipasluiposerplusdequestions,depeurdelamettremalàl'aise.Sansdouten'avait­

ellepaslesmoyensdesepayerunlogementétudiant.

Aubasdemonimmeuble,jepriscongé.

­C'estcheztesparents?demanda­t­elle.

­Oui.Toiaussi,tuvischeztesparents?

­Oui.

­Ànotreâge,c'estnormal,ajoutai­jesanstropsavoirpourquoi.

Elleéclataderire,commesij'avaisditquelquechosederidicule.J'eushonte.

Jenesavaispassij'étaissonamie.Àquelcritèreforcémentmystérieuxreconnaît­onquel'on

estl'amiedequelqu'un?Jen'avaisjamaiseud'amie.

Parexemple,ellem'avaittrouvéerisible:était­ceunemarqued'amitiéoudemépris?Moi,cela

m'avaitfaitmal.C'estquejetenaisdéjààelle.

Àlafaveurd'uneminutedelucidité,jemedemandaipourquoi.Lepeu,letrèspeuquejesavais

d'ellejustifiait­ilmondésirdeluiplaire?Ouétait­cepourcettepiètreraisonque,seuledeson

espèce,ellem'avaitregardée?

Lemardi,lescourscommençaientàhuitheuresdumatin.Christaavaitd'énormescernessous

lesyeux.

­Tuasl'airfatiguée,remarquai­je.

­Jemesuislevéeàquatreheuresdumatin.

­Quatreheures!Tum'asditqueletrajetduraitdeuxheures.

­Jen'habitepasàMalmédymême.Monvillageestsituéàunedemi­heuredelagare.Pour

attraperletraindecinqheures,jedoismeleveràquatreheures.ÀBruxellesnonplus,

l'universitén'estpasàcôtédelagare.

­Seréveilleràquatreheuresdumatin,cen'estpashumain.

­Tuasuneautresolution?medit­elled'untonagacé.

Elletournalestalons.

Jem'envoulusàmort.Ilfallaitquejel'aide.

Lesoir,jeparlaideChristaàmesparents.Pourservirmesfins,jedisqu'elleétaitmonamie.

­Tuasuneamie?interrogeamamèreens'efforçantdenepassemblertropétonnéedecette

nouvelle.

­Oui.Pourrait­ellelogericileslundissoir?Ellehabiteunvillagedanslescantonsdel'Estet,le

mardi,elledoitseleveràquatreheuresdumatinpourassisteraucoursdehuitheures.

­Pasdeproblème.Onmettralelitpliantdanstachambre.

Lelendemain,auprixd'uncouragesansprécédent,j'enparlaiàChrista:

­Situveux,leslundissoir,tupourraislogerchezmoi.

Ellemeregardaavecunestupéfactionradieuse.Cefutleplusbeaumomentdemavie.

­C'estvrai?

Jegâchaiaussitôtlasituationenajoutant:

­Mesparentssontd'accord.

Ellepouffa.J'avaisencoreditunechoseridicule.

­Tuviendras?

Déjà,l'avantageétaitinversé.Jeneluirendaisplusservice:jelasuppliais.

­Oui,jeviendrai,répondit­elle,l'airdesuggérerquec'étaitpourm'êtreagréable.

Celanem'empêchapasdemeréjouiretd'attendrelelundiavecferveur.

Enfantunique,peudouéeenamitié,jen'avaisjamaisreçuquelqu'unchezmoi,àplusforte

raisonpourdormirdansmachambre.Cetteperspectivem'épouvantaitdejoie.

Lelundiarriva.Christanememanifestapasd'égardsparticuliers.Maisjeconstataiavecivresse

qu'elleportaitunsacàdos:sesaffaires.

Cejour­là,lescourss'arrêtaientàquatreheuresdel'après­midi.J'attendisChristaenbasde

l'amphithéâtre.Ellepassauntempsfouàprendrecongédesesnombreusesrelations.Ensuite,

sanshâte,ellemerejoignit.

Cefutseulementquandnouseûmesquittélechampdevisiondesautresétudiantsqu'elledaigna

m'adresserlaparole­avecuneamabilitéforcée,commepoursoulignerqu'ellem'accordaitune

faveur.

Quandj'ouvrislaportedemonappartementdésert,moncoeurbattaitsifortquej'avais

mal.Christaentraetregardaautourd'elle.Ellesiffla:

­Pasmal!

Jeressentisunefiertéabsurde.

­Oùsonttesparents?interrogea­t­elle.

­Autravail.

­C'estquoi,leursmétiers?

­Ilssontenseignantsdansuncollège.Monpèreestprofesseurdelatinetgrec,mamèrede

biologie.

­Jevois.

J'auraisvoululuidemandercequ'ellevoyait,aujuste.Jen'osaipas.

L'appartementn'étaitpasluxueuxmaisilavaitbeaucoupdecharme.

­Montre­moitachambre!

Trèsémue,jel'emmenaidansmonrepaire.Ilétaitinsignifiant.Elleparutdéçue.

­Çaneressembleàrien,dit­elle.

­Onyestbien,tuverras,commentai­je,unpeuattristée.

Ellesejetasurmonlit,melaissantlelitpliant.J'étaiscertesdécidéeàluicéderlemien;

cependant,j'auraispréféréqu'elleneprennepaslesdevants.Jem'envoulusaussitôtdenourrir

d'aussibassespensées.

­Tuastoujoursdormiici?

­Oui.Jen'aijamaishabitéailleurs.

­Tuasdesfrèresetdessoeurs?

­Non.Ettoi?

­J'aideuxfrèresetdeuxsoeurs.Jesuislaplusjeune.Montre­moitesvêtements.

­Pardon?

­Ouvretonarmoire!

Abasourdie,jem'exécutai.Christaselevad'unbondpourvenirregarder.

Autermedesonexamen,elledit:

­Tun'asqu'untrucbien.

Elleattrapamaseuletenueélégante,unerobechinoiseprèsducorps.Sousmesyeuxébahis,

elleenvoyapromenersontee­shirt,sonjeanetseschaussures.

­Larobeestmoulante,dit­elleenl'observant.J'enlèveaussimaculotte.

Etellefutnuecommeunverdevantmoi.Elleenfilalarobeetseregardadanslegrandmiroir.

Celaluiallaitbien.Elles'admira.

­Jemedemandecommentelleteva.

Cequejeredoutaisseproduisit.Elleretiralarobeetmelajeta:

­Mets­la!

Jerestaiimmobile,interdite.

­Mets­la,jetedis!

Jeneparvenaispasàproduireunson.

Christaouvritdesyeuxhilares,commesiellecomprenaitenfin:

­Çateposeunproblèmequejesoisnue?

Jesecouailatêtepourdirenon.

­Alorstoi,pourquoitunetedéshabillespas?

Jesecouailatêteànouveau.

­Si,tupeux!Tudois!

Jedevais?

­Allez,quoi,tuesbête!Déshabille­toi!

­Non.

Ce«non»futpourmoiunevictoire.

­Jel'aifait,moi!

­Çanemeforcepasàt'imiter.

­«Çanemeforcepasàt'imiter!»singeat­elleavecunevoixgrotesque.

Est­cequejeparlaiscommeça?

­Allez,Blanche!Onestentrefilles!

Silence.

­Enfin,jesuistoutenue,moi!Jenem'enportepasplusmal!

­C'esttonproblème.

­C'esttoiquiasunproblème!Tun'espasmarrante,hein?

Ellesejetasurmoienriant.Jemeroulaienboulesurlelitpliant.Ellearrachameschaussures,

déboutonnamonjeanavecunehabiletéstupéfiante,tiradessusetenprofitapourenleverma

culotteaupassage.Heureusement,montee­shirtétaitlongetmecouvraitjusqu'àmi­cuisse.

Jehurlai.

Elles'arrêtaetmeregardaavecétonnement.

­Qu'est­cequetuas?Tuesfolle?

Jetremblaisconvulsivement.

­Nemetoucheplus!

­Bon.Alorsdéshabille­toi.

­Jenepeuxpas.

­Situnelefaispas,jelefais!menaçat­elle.

­Pourquoimetortures­tu?

­Tuesridicule!Cen'estpasdelatorture!Onn'estrienquedesfilles!

­Pourquoias­tubesoinquejemedéshabille?

Elleeutcetteréponsesingulière:

­Pourqu'onsoitàégalité.

Commesijepouvaisêtreàégalitéavecelle!Hélas,jenetrouvairienàdire.

­Tuvoisbienquetudoislefaire!triompha­t­elle.

Vaincue,jecomprisqu'iln'yavaitplusd'échappatoire.Mesmainsattrapèrentlebasdemontee­

shirt.Malgrémesefforts,jeneparvinspasàlesoulever.

­Jen'yarrivepas.

­J'aimontemps,dit­ellesansmelâcherdesesyeuxmoqueurs.

J'avaisseizeans.Jenepossédaisrien,nibiensmatérielsniconfortspirituel.Jen'avaispas

d'ami,pasd'amour,jen'avaisrienvécu.Jen'avaispasd'idée,jen'étaispassûred'avoirune

âme.Moncorps,c'étaittoutcequej'avais.

Àsixans,sedéshabillern'estrien.Àvingt­sixans,sedéshabillerestdéjàunevieillehabitude.

Àseizeans,sedéshabillerestunacted'uneviolenceinsensée.

«Pourquoimedemandes­tuça,Christa?Sais­tucequec'est,pourmoi?L'exigerais­tu,situle

savais?Est­ceprécisémentparcequetulesaisquetul'exiges?

Jenecomprendspaspourquoijet'obéis.»

Seizeannéesdesolitude,dehainedesoi,depeursinformulables,dedésirsàjamaisinassouvis,

dedouleursinutiles,decolèresinaboutiesetd'énergieinexploitéeétaientcontenuesdansce

corps.

Lescorpsonttroispossibilitésdebeauté:laforce,lagrâceetlaplénitude.Certainscorps

miraculeuxparviennentàréunirlestrois.Àl'opposé,lemiennepossédaitpasuneoncedeces

troismerveilles.Lemanqueétaitsalanguematernelle:ilexprimaitl'absencedeforce,

l'absencedegrâceetl'absencedeplénitude.Ilressemblaitàunhurlementdefaim.

Aumoinscecorpsjamaismontréausoleilportait­ilbienmonprénom:blancheétaitcettechose

chétive,blanchecommel'armedumêmenom,maismalaffûtée­lapartietranchantetournée

versl'intérieur.

­C'estpouraujourd'huioupourdemain?lançaChristaqui,couchéesurmonlit,semblait

s'amuserbeaucoup,savourantlesmoindresmiettesdemasouffrance.

Alors,pourenfinir,aveclegesterapidedequidégoupilleunegrenade,jem'écorchaidecetee­

shirtetlejetaiàterre,telVercingétorixlançantsonbouclierauxpiedsdeCésar.

Toutenmoicriaitd'horreur.Lepeuquej'avais,cepauvresecretdemoncorps,jel'avaisperdu.

C'était,àlalettre,unsacrifice.Etilétaitterribledevoirquejelesacrifiaispourrien.

CarChristahochaàpeinelatête.Ellemetoisadesorteilsauxcheveux,l'airdetrouverle

spectaclesansintérêt.Ununiquedétailretintsonattention:

­Maistuasdesseins!

Jecrusmourir.Cachantdeslarmesderagequieussentaccrumonridicule,jedis:

­Biensûr.Àquoit'attendais­tu?

­Estime­toiheureuse.Habillée,tuesplatecommeunelimande.

Charméedececommentaire,jemepenchaipourramasserletee­shirt.

­Non!Jeveuxtevoirdanslarobechinoise.

Ellemelatendit.Jelapassai.

­Ellemevamieuxqu'àtoi,conclut­elle.

Cetterobemeparutsoudainunsurcroîtdenudité.Jel'enlevaiàlahâte.

Christasedressad'unbondetsepostaàcôtédemoidevantlegrandmiroir.

­Regarde!Onn'estpasfaitespareil!s'exclama­t­elle.

­N'insistepas,dis­je.

J'étaisausupplice.

­Nedétournepaslesyeux,ordonna­t­elle.Regarde­nous.

Lacomparaisonétaitaccablante.

­Tudevraisdéveloppertesseins,dit­elled'untondocte.

­Jen'aiqueseizeans,protestai­je.

­Etalors?Moiaussi!Etlesmiens,c'estautrechose,non?

­Chacunesonrythme.

­Pasd'histoire!Jevaist'apprendreunexercice.Masoeurétaitcommetoi.Aprèssixmoisde

cesexercices,elleavaitchangé,tupeuxmecroire.Allez,imite­moi:une,deux,une,deux

­Fiche­moilapaix,Christa,dis­jeenallantcherchermontee­shirt.

Ellesautasurmonvêtementetl'emportaàl'autreboutdelachambre.Jememisàla

poursuivre.Ellehurlaitderire.J'étaistellementhumiliéeetfurieusequejenesongeaipasà

prendreuntee­shirtderechangedansmonarmoire.Christacouraitàtraverslapièce,me

narguaitdesonbeaucorpstriomphant.

Àcetinstant,mamèrerentradutravail.Elleentenditdescrisstridentsvenirdemachambre.

Elleseprécipita,ouvritlaportesansfrappereteutlavisiondedeuxadolescentesnuesqui

galopaiententoussens.Elleneremarquapasquel'unedesdeux,safille,étaitauborddes

larmes.Ellen'eutd'yeuxquepourl'inconnuequiriait.

Àlasecondeoùmamèrepénétradansl'antredemonsacrifice,leriredeChrista,de

démoniaque,devintlafraîcheurmême­unefranchehilarité,sainecommesoncorps.Ellecessa

decourir,marchaversmamèreenluitendantlamain.

­Bonjour,madame.Pardonnez­moi,jevoulaisvoircommentvotrefilleétaitfaite.

Etellerigola,espiègle,délicieuse.Mamère,stupéfaite,regardaitcetteadolescentenuequilui

serraitlamainsansaucunegêne.Aprèsunmomentd'hésitation,ellesemblapenserquec'était

uneenfantetqu'elleétaittrèsdrôle.

­VousêtesChrista?dit­elleencommençantàrire.

Etellesrirent,ellesrirent,commesicettescèneétaitduplushautcomique.

Jeregardaisriremamère,aveclesentimentd'avoirperduunealliée.

Jelesavais,moi,quecettescèneavaitétéhorribleetnoncomique.JesavaisqueChristan'était

pasuneenfant,quec'étaitsastratégiepourattendrirmamère.

Etjevoyaisquecelle­ci,sanspenseràmal,voyaitlebeaucorpspleindeviedelajeunefille­

etjesavaisque,déjà,ellesedemandaitpourquoilemienétaitmoinsbien.

Mamères'enalla.Àpeinelaportesefut­ellereferméequeleriredeChristasetarit.

­Jet'airenduservice,dit­elle.Maintenant,

tun'aurasplusdeproblèmeaveclanudité.

Jepensaique,dansl'intérêtgénéral,j'allaisessayerdecroireàcetteversiondecemoment

atroce.Jesavaisdéjàquejen'yparviendraispas:quandnousétionsnues,côteàcôte,faceau

miroir,j'avaistropsentilajubilationdeChrista­jubilationdem'humilier,jubilationdesa

domination,jubilation,surtout,d'observermasouffranceàêtredéshabillée,détressequ'elle

respiraitparlesporesdesapeauetdontelletiraitunejouissancevivisectrice.

­Elleestbelle,tamère,déclara­t­elleenremettantsesvêtements.

­Oui,répondis­je,étonnéedel'entendretenirdesproposagréables.

­Elleaquelâge?

­Quarante­cinqans.

­Elleal'airbeaucoupplusjeune.

­C'estvrai,remarquai­jeavecfierté.

­Comments'appelle­t­elle?

­Michelle.

­Ettonpère?

­François.

­Ilestcomment?

­Tuverras.Ilseralàcesoir.Ettoi,tesparents,ilssontcomment?

­Trèsdifférentsdestiens.

­Qu'est­cequ'ilsfont?

­Quetuesindiscrète!

­Mais tum'asposélamêmequestionausujetdesmiens!

­Non.C'esttoiquiaséprouvélebesoindemedirequetesparentssontprofesseurs.

Jemetus,abasourdieparsamauvaisefoi.Enplus,sijecomprenaisbien,ellecroyaitqueje

tiraisorgueildelaprofessiondemesparents.Quelleidéeabsurde!

­Tunedevraispast'habillercommeça,medit­elleencore.Onnevoitpastesformes.

­Ilfaudraitsavoir.Tucommencespart'extasiersurlefaitquej'aidesseins,puistut'indignes

quejen'enaiepasassez,etàprésenttum'ordonnesdelesmontrer.Jem'yperds.

­Quetuessusceptible!

Etelleeutunsouriresarcastique.

Entempsnormal,mesparentsetmoimangionschacundenotrecôté,quisuruncoindetable

decuisine,quidevantlatélévision,quiaulit,surunplateau.

Cesoir­là,commenousavionsuneinvitée,mamèrejugeabondepréparerunvraidîneretde

nousréuniràtable.Quandellenousappela,jesoupiraidesoulagementàl'idéedeneplusêtre

seuleavecmonbourreau.

­Bonsoir,mademoiselle,ditmonpère.

­Appelez­moiChrista,répondit­elleavecuneaisanceformidableetunsourirelumineux.

Elles'approchadeluiet,àsasurpriseetàlamienne,elleluicolladeuxbaiserssurlesjoues.Je

visquemonpèreétaitétonnéetcharmé.

­C'estgentildem'hébergerpourcettenuit.Votreappartementestmagnifique.

­N'exagéronsrien.Nousl'avonsseulementbienarrangé.Sivousaviezvul'étatdanslequelnous

l'avonstrouvé,ilyavingtans!Mafemmeetmoi,nousavons

Etilselançadansunrécitinterminableaucoursduquelilnenousépargnaaucundétaildes

travauxfastidieuxquiavaientétéeffectués.Christaétaitsuspendueàseslèvres,commesice

qu'ilracontaitlapassionnait.

­C'estdélicieux,dit­elleenreprenantleplatquemamèreluitendait.

Mesparentsétaientravis.

­BlanchenousaditquevoushabitezducôtédeMalmédy.

­Oui,jepassequatreheuresentrainparjour,sanscompterlestrajetsenbus.

­Nepourriez­vouslouerunlogementétudiantdanslacitéuniversitaire?

­C'estmonbut.Jetravailledurpouryparvenir.

­Voustravaillez?

­Oui,jesuisserveusedansunbaràMalmédy,leweek­end,etparfoisaussiensemaine,quand

jenerentrepastroptard.Jepaiemesétudesmoi­même.

Mesparentslacontemplèrentavecadmirationet,laminutesuivante,regardèrentavec

réprobationleurfillequi,àseizeans,n'étaitpasfichued'avoiratteintsonindépendance

financière.

­Quefontvosparents?demandamonpère.Jejubilaiàl'idéequ'elleluiréponde,commeàmoi

:«Vousêtesindiscret!»

Hélas,Christa,autermed'unpetitsilencetrèsétudié,déclaraavecunesimplicitétragique:

­Jeviensd'unmilieudéfavorisé.

Etellebaissalesyeux.

Jevisqu'ellevenaitdegagnerdixpointsdanslessondages.

Aussitôtaprès,avecl'entraind'unefillecourageusementpudique,elledéclara:

­Simescalculssontexacts,àlafinduprintemps,jedevraispouvoirlouerquelquechose.

­Maisceseralapréparationdesexamens!Vousnepourrezpasconciliertantd'efforts!ditma

mère.

­Ilfaudrabien,répondit­elle.

J'avaisenviedelagifler.Jemiscelasurlecomptedemonmauvaisespritetm'envoulus.

Enjouée,Christarepritlaparole:

­Voussavezcequimeferaitplaisir?Qu'onsetutoie­sitoutefoisvousm'yautorisez.C'est

vrai,vousêtesjeunes,jemesensstupidedevousvouvoyer.

­Situveux,ditmonpèrequisouriaitd'uneoreilleàl'autre.

Jelatrouvaisd'unsans­gênéincroyableetj'enrageaisquemesparentsfussentséduits.

Aumomentderejoindrenotrechambre,elleembrassamamèreendisant:

­Bonnenuit,Michelle.

Puismonpère:

­Bonnenuit,François.

Jeregrettaideluiavoirdonnéleurprénom,commeunevictimetorturéeregretted'avoirlivré

sonréseau.

­Tonpèreaussiesttrèsbien,déclara­t­elle.

Jeconstataiquesescomplimentsnemeréjouissaientplus.

Ellesecouchadansmonlitetdit:

­Jesuiscontented'êtreici,tusais.

Elleposasatêtesurl'oreillerets'endormitàlaseconde.

Cesdernièresparolesmetouchèrentetmeplongèrentdanslaperplexité.N'avais­jepasmal

jugéChrista?Monressentimentàsonendroitétait­ilfondé?

Mamèrenousavaitvuesnuestouteslesdeuxetn'avaitpasjugécelachoquant.Peut­êtreavait­

elleperçuquej'avaisunproblèmeavecmoncorps,peut­êtreavait­ellesongéquece

comportementmeseraitsalutaire.

Christasemblaitcomplexéeàcausedumilieud'oùellevenait:jenedevaispasluienvouloir

d'avoirrépondubizarrementàmaquestion.Sonattitudeirrationnellen'étaitquel'expressionde

sonmalaise.

Enfin,c'estvraiqu'elleétaitadmirabledesubvenirseuleàlapoursuitedesesétudes,àsonsi

jeuneâge.Aulieud'enêtrebassementirritée,jedevaisl'enestimerdavantageetlaprendre

pourmodèle.Jem'étaistrompéesurtoutelaligne.J'eushontedenepasavoircomprisd'emblée

queChristaétaitunefillefantastiqueetquel'avoirpouramieconstituaitunbonheurinespéré.

Cespenséesm'apaisèrent.

Lelendemainmatin,elleremerciamesparentsaveceffusion:

­Grâceàvous,j'aipudormirtroisheuresetdemiedeplusqued'ordinaire!

Encheminpourl'université,ellenemeditpasunmot.Jelacrusmalréveillée.

Àpeineétions­nousarrivéesdansl'amphithéâtre

quejecessaid'existerpourelle.Jepassailajournéedansmasolitudecoutumière.Lerirede

Christaretentissaitparfoisauloin.Jen'étaisplussûrequ'elleavaitdormidansmachambre.

Lesoir,mamèredéclara:

­TaChristaestunetrouvaille!Elleestincroyable,drôle,spirituelle,pleinedevie

Monpèreluiemboîtalepas:

­Etquellematurité!Quelcourage!Quelleintelligence!Quelsensdesrelationshumaines!

­N'est­cepas?dis­je,encherchantdansmessouvenirscequeChristaavaitproférédesi

pénétrant.

­Tuasattendulongtempspouravoirune>amie,maisvulaqualitédecellequetunousas

amenée,jetecomprends:tuavaisplacélabarretrèshaut,continuamamère.

­Enplus,elleestbelle,s'exclamal'auteurdemesjours.

­Mafoi,c'estvrai,commentasonépouse.Etencore,toitunel'aspasvuetoutenue.

­Ahnon?Elleestcomment?

­Unsacréjolimorceau,situveuxmonavis.

Aucombledelagêne,j'intervins:

­Maman,s'ilteplaît

­Cequetuescoincée!Tonamies'estmontréeàmoisansaucunemanièreetelleabienraison.

Siellepouvaitteguérirdetespudeursmaladives,ceseraitparfait.

­Oui.Etcen'estpasleseuldomainedanslequelellepourraitteservird'exemple.

Ilmefallutuneffortconsidérablepourcontenirmafureur.Jemecontentaidedire:

­JesuisheureusequevousaimiezChrista.

­Nousl'adorons!Ellevienticiquandelleveut!Transmets­luilemessage.

­Comptezsurmoi.

Deretourdansmachambre,jemedéshabillaidevantlegrandmiroiretmecontemplai:des

piedsàlatête,cecorpsm'insulta.IlmeparutqueChristan'enavaitpasditassezdemal.

Depuismapuberté,jedétestaismonphysique.JeconstataiqueleregarddeChristaavait

aggravélasituation;jenepouvaisplusmevoirqu'autraversdesesyeuxetjemehaïssais.

Lesseins,c'estcequiobsèdelepluslesadolescentes:ellesenontdepuissipeudetemps

qu'ellesn'enreviennentpas.Lamutationdeshanchesestmoinsétonnante.C'estunchangement

etnonunajout.Cesprotubérancesquiéclosentsurlapoitrinerestentlongtempsdesétrangères

pourlajeunefille.

Pournerienarranger,Christan'avaitmentionnéquecetélémentdemonphysique:cela

prouvait,s'ilenétaitencorebesoin,quec'étaitmonprincipalproblème.Jefisl'expérience;je

cachaitotalementmesseinsdansmesmainsetmeregardai:soudain,j'étaisacceptableet

mêmeplutôtbien.Ilsuffisaitquejecessededissimulermapoitrineet,aussitôt,monapparence

devenaitpitoyable,misérable,commesicetécheccontaminaitlereste.

Unevoixdansmatêtemedéfendit:«Etalors?Tun'aspasfinitacroissance.Ilyaaussides

avantagesàenavoirpeu.AvantqueChristateregarde,tut'enfichais.Pourquoiaccordes­tutant

d'importanceaujugementdecettefille?»

Danslemiroir,jevismesépaulesetmesbrasprendrelapositionpréconiséeparChristaet

effectuerlesexercicesqu'ellem'avaitprescrits.Lavoixdansmatêtehurla:

«Non!N'obéispas!Arrête!»

Soumis,moncorpscontinualagymnastique.Jemepromisdenejamaisrecommencer.

Lelendemain,jerésolusdeneplusallerversChrista.Elledutlesentircarcefutellequivint

versmoi;ellem'embrassaetmeregardaensilence.Monmalaisefuttelquejememisàparler

:

­Mesparentsmechargentdetedirequ'ilst'adorentetqueturevienscheznousquandtuveux.

­Moiaussi,j'adoretesparents.Dis­leurquejesuiscontente.

­Ettureviendras?

­Lundiprochain.

Degrossesvoixlahélèrent.Elleseretournaetsedirigeaverssabande.Elles'assitsurles

genouxd'untype;lesautresrugirentpourenréclamerautant.

Nousétionsmercredi.Lelundisuivantétaitencoreloin.Ilmesemblaquejen'étaisplussi

pressée.N'étais­jepasmieuxsansellequ'avecelle?

Hélas,cen'étaitpassûr.Êtresansellesignifiaitêtreseulecommepersonne.Masolitudeavait

empirédepuisChrista:quandlajeunefillenes'apercevaitpasdemonexistence,cen'étaitplus

desolitudequejesouffrais,maisdedéréliction.J'étaisabandonnée.

Pis:j'étaispunie.Siellenevenaitpasmeparler,n'était­cepasquej'avaiscommisuneerreur?

Etjepassaisdesheuresàressassermescomportements,àlarecherchedecequim'avaitvalu

unchâtimentdontlebien­fondém'avaitéchappé,sansquejeparvinsseàdouterdesajustesse.

Lelundisuivant,mesparentsaccueillirentChristaavecexcitation.IlsservirentduChampagne:

elleditqu'ellen'enavaitjamaisbudesavie.

Lasoiréefutenjouée:Christababillait,questionnaitmonpèreoumamèresurlessujetsles

plusdivers,hurlaitderireàleursréponses,metapaitsurlacuissepourmeprendreàtémoin,

cequiredoublaitl'hilaritégénérale,àlaquellej'avaisdeplusenplusdemalàm'associer.

Lesommetmeparutatteintlorsque,s'apercevantdel'élégancedemamère,Christasemità chanterlachansondesBeatles,«Michelle,mabelle »Jefaillislancerqueleridiculeavaitses limitesquandjevisquemamèreétaitravie.Ilestterribledeserendrecomptequesesparents ontperduleurdignité.

C'étaitquandelleleurparlaitquejedécouvraislaviedecellequiétaitcenséeêtremonamie:

­Oui,j'aiunpetitcopain,ils'appelleDetlev,ilvitàMalmédy.Iltravailledanslemêmebarque

moi.Iladix­huitans.Jevoudraisqu'ilapprenneunmétier.

Ouencore:

­Tousmescamaradesdelycéesontentrésdirectementàl'usine.Jesuislaseuleàavoir

commencédesétudes.Pourquoilessciencespolitiques?Parcequej'aiunidéaldejustice

sociale.J'aimeraissavoircommentaiderlesmiens.

(Là,ellegagnadixpointsdeplusdanslessondages.Pourquoiparlait­elletoujourscommesielle

étaitenpleinecampagneélectorale?)

Àcetinstant,Christaeutuneintuitioncruelle.Ellesetournaversmoietmequestionna:

­Aufond,Blanche,tunem'aspasditpourquoituétudiaislessciencespolitiques.

Sij'avaiseudelaprésenced'esprit,j'auraisrépliqué:«Jenetel'aijamaisditparcequetune

mel'aspasdemandé.»Hélas,j'étaistropstupéfaitepourparler:j'avaissipeul'habitudequ'elle

m'adresselaparole.

Agacédemonairahuri,monpèreinsista:

­Allons,réponds,Blanche.

Jememisàbégayer:

­Jetrouveintéressantd'apprendrecommentvivreaveclesêtreshumains

Jeparlaismal:c'étaitpourtantlefonddemapenséeetilmesemblaitquec'étaitunpointde

vuevalable.Mesparentssoupirèrent.JecomprisqueChristam'avaitinterrogéedansleseulbut

dem'humilierdevanteux.C'étaitréussi:àleursyeux,jen'arrivaispasàlachevillede«cette

jeunefilleadmirable».

­Blancheatoujoursététropsage,ditmamère.

­Ilfaudraquetunouslasortes,enchaînamonpère.

Jefrémis;l'horreurdenotreménageàquatreétaitcontenuedanscettesuccessiondepronoms

:« tunousla

»J'étaisdevenuelatiercepersonne.Quandonparledequelqu'unàla

troisièmepersonne,c'estqu'iln'estpaslà.Eneffet,jen'étaispaslà.Leschosesavaientlieu

entrecespersonnesprésentesqu'étaient«tu»et«nous».

­Oui,Christa:apprends­luiunpeulavie,ajoutamamère.

­Onvaessayer,réponditlajeunefille.

Jemordaislapoussière.

Quelquesjoursplustard,àl'université,Christavintmechercherd'unairlassé.

­J'aipromisàtesparentsdeteprésenteràmesamis,dit­elle.

­Tuesgentillemaisjen'ytienspas.

­Tuviens,jen'aipasqueçaàfaire.

Etellem'entraînaparlebras.Ellemejetaversunconglomératdegrandsabrutis:

­Lesgars,c'estBlanche.

Personnenemeremarqua,pourmonsoulagement.Çayest:j'étaisprésentée.

Christaavaitaccomplisondevoir.Ellemetournaledosetsemitàparleravecd'autres.J'étais

debout,seuleparmisabande;monmalaiseétaitpalpable.

Jem'éloignai,couverted'unesueurfroide.J'étaisconscientedel'idiotiedecequivenaitdese

produire:cetincidentétaitsiminusculequ'ilfallaitl'oublieraussitôt.Jen'émergeaiscependant

pasdecetteimpressiondecauchemar.

Leprofesseurentradansl'amphithéâtre.Lesétudiantsallèrents'asseoir.Enpassantprèsdemoi,

Christasepenchaletempsdemurmureràmonoreille:

­Toialors!Jemedonneunmaldechienpourtoi,ettoitutetiressansparleràpersonne.

Elles'installadeuxrangsplusloin,melaissant

médusée,cassée.

Jeperdislesommeil.

JemepersuadaiqueChristaavaitraison:c'étaitmoinsdouloureux.Oui,j'auraisdûessayerde

parleràquelqu'un.Maispourdirequoi?Jen'avaisrienàdire.Etàqui?Jenevoulaispas

connaîtrecesgens.

«Tuvois:tunesaisriend'euxettuasdéjàdécrétéquetunevoulaispaslesconnaître.Quetu

esméprisanteethautaine!Christa,elle,estgénéreuse:ellevaverslesautres,commeelleest

alléeverstoi,verstesparents.Elleaquelquechoseàoffriràchacun.Toi,tun'asrienpour

personne,mêmepaspourtoi.Tueslenéant.Christaestpeut­êtreunpeubrusque,maiselle

existe,elleaumoins.Toutvautmieuxqued'êtretoi.»

Desproposdiscordantsgrinçaientdansmatête:«Arrête!Commentose­t­elledirequ'ellese

donneunmaldechienpourtoi?Lesprésentations,çavadanslesdeuxsens:ellenet'aditle

nomdepersonne.Ellesefichedetoi.»

Laréponseintérieuretonnait:«Tuesgonflée!Elle,personnenel'aprésentéeàpersonne.Elle

estarrivéeseule,desapetiteprovincelointaine,elleatonâgeetellen'abesoind'aucuneaide,

elle.Lavérité,c'estquetuteconduiscommeuneidiote.»

Protestationdelapartieadverse:«Etalors?Quelqu'unm'aentenduemeplaindre?Jesuis

contented'êtreseule.Jepréfèremasolitudeàsapromiscuité.C'estmondroit.»

Hurlementsderire:«Menteuse!tusaisquetumens!Tuastoujoursrêvéd'êtreintégrée, d'autantplusqueçanet'estjamaisarrivé!Christa,c'estl'occasiondetavie!Ettuesentrain delamanquer,pauvrefille,espècede »

S'ensuivaient,àmonendroit,desinsultesdupireacabit.

C'étaitl'ordinairedemesinsomnies.Jemehaïssaisjusqu'àunpointdenon­retour.

Lanuitdulundi,dansmachambre,jedemandaiàChrista:

­Parle­moideDetlev.

J'avaispeurqu'ellemesorteun:«Çaneteregardepas!»dontelleavaitlesecret.

Maisnon;elleregardaleplafondetditd'unevoixlointaine:

­Detlev Ilfume.Avecbeaucoupdeclasse.Iladelagueule.Grand,blond.Quelquechosede DavidBowie.Ilaunpassé:ilasouffert.Quandilentrequelquepart,lesgenssetaisentetle regardent.Ilparlepeu,souritpeu.Legenrequinemontrepassessentiments.

Ceportraitdebeauténébreuxmeparutdudernierridicule,saufundétailquiavaitretenumon

attention:

­IlressemblevraimentàDavidBowie?

­Surtoutquandilfaitl'amour.

­TuasdéjàvuDavidBowiefairel'amour?

­Nesoispasbête,Blanche,soupira­t­elle,excédée.

Ilmesemblaitpourtantquemaquestionétaitlogique.Sansdoutepoursevenger,ellemelança

:

­Toi,évidemment,tuesvierge.

­Commentlesais­tu?

Questionidiote.Ellepouffa.J'avaisencoreperduunefameuseoccasiondemetaire.

­Ilt'aime?demandai­je.

­Oui.Trop.

­Pourquoitrop?

­Tunesaispascequec'est,toi,d'avoiruntypequiteregardecommesituétaisunedéesse.

Son«tunesaispascequec'est»étaitsuprêmementméprisant.Lasuitedelaphrasemeparut

grotesque:pauvreChrista,quidevaitendurercesortcrueld'êtredévoréedesyeuxparDavid

Bowie!Quelleposeuse!

­Tun'asqu'àluidiredet'aimermoins,enchaînai­je,laprenantaumot.

­Tucroisquej'aiattendutonconseil?Maisilnepeutpass'enempêcher.

Jefissemblantd'avoiruneidéelumineuse.

­Tupourraisluimontrerlecontenudetonmouchoir.Après,ilseraitmoinsamoureux.

­Mapauvrefille,tuasréellementunproblème,medit­elleavecconsternation.

Etelleéteignitlalumière,histoiredesignifierqu'ellevoulaitdormir,àprésent.

Monconciliabulementalmechargea:«Tupeuxlatrouveraussitartequetuveux,çan'y

changerien:tuaimeraisbienêtreàsaplace.Elleestaimée,elleadel'expérience,ettoitues

unegourdeàquiçanerisquepasd'arriver.»

Etencore:là,ilétaitquestiondel'amourdesamants.Aseizeans,iln'étaitpasinconcevable

quejenel'aiepasconnu.Hélas,jen'endemandaispastant:siseulementj'avaispuvivreune

formed'amourquellequ'ellesoit!Mesparentsn'avaientjamaiseupourmoiquedel'affection,

dontj'étaisentraindedécouvrircombienelleétaitprécaire:n'avait­ilpassuffiquedébarque

unejeunefilleséduisantepourmereléguer,dansleurcoeur,aurangdepoidsmort?

Jepassailanuitàfouillermatête:quelqu'unm'avait­ilaimée?S'était­iltrouvésurmarouteun

enfantouunadultepourmefaireressentirl'incroyableélectiondel'amour?Malgrémondésir,

jen'avaisjamaisvéculesamitiésgrandiosesdesfillettesdedixans;aulycée,jen'avaisjamais

retenul'attentionpassionnéed'unprofesseur.Jen'avaisjamaisvus'allumerpourmoi,dansl'oeil

d'autrui,laflammequiseuleconsoledevivre.

Alors,jepouvaistoujoursmemoquerdeChrista.Elleétaitpeut­êtreprétentieuseetvaineet

sotte,maiselleaumoins,ellesefaisaitaimer.Etjemerappelailepsaume:«Bénissoient

ceuxquiinspirentl'amour.»

Oui,bénissoient­ils,carquandbienmêmeilsavaienttouslesdéfauts,ilsn'enétaientpasmoins

leseldelaterre,decetteterreoùjeneservaisàrien,moiquenuln'avaitremarquée.

Pourquoienétait­ilainsi?Cen'eûtétéquejustice,sijen'avaispasaimé.Or,c'étaitlecontraire

;j'étaistoujoursdisposéeàaimer.Depuismaprimeenfance,jenecomptaispluslenombrede

petitesfillesàquij'avaisoffertmoncoeuretquin'enavaientpasvoulu;àl'adolescence,je

m'étaispâméepourungarçonquines'étaitjamaisaperçudemonexistence.Etencore,là,il

s'agissaitdesexcèsdel'amour;lessimplestendressesm'avaientétérefuséesavecautant

d'obstination.

Christaavaitraison:jedevaisavoirunproblème.Quelétait­il?Jen'étaispassilaide.Dureste,

j'avaisvudesfillesmochesêtretrèsaimées.

Jemerappelaiunépisodedemonadolescencequicontenaitpeut­êtrelaclefquimemanquait.

Jen'avaispasàchercherloin:celas'étaitpassél'annéeprécédente.J'avaisquinzeansetje

souffraisdenepasavoird'amitiédansmavie.Dansmaclassedeterminale,ilyavaittrois

fillesinséparables:Valérie,ChantaietPatricia.Ellesn'avaientriend'extraordinaire,sicen'est

qu'ellesétaienttoujoursensemble,etsemblaientenéprouverungrandbonheur.

Jerêvaisdefairepartiedecegroupe.Jememisàlesaccompagnercontinuellement:pendant

desmois,jamaisonnevitletriosansmevoirparmielles.Jem'immisçaissanscessedans

leursconversations.Certes,jeremarquaisqu'ellesnemerépondaientpasquandjeleurposais

unequestion;j'étaiscependantpatienteetjemecontentaisdecequej'avais,quimeparaissait

déjàbeaucoup:ledroitd'êtrelà.

Sixmoisplustard,aprèsunéclatderire,Chantaiprononçacettephrasehorrible:

­Noustrois,onformeunesacréebande!

Etl'hilaritélesreprittouteslestrois.

Or,j'étaislà,parmielles,commejel'étaissanscesse.Unpoignardm'entradanslecoeur.Je

compriscettevéritéabjecte:jen'existaispas.Jen'avaisjamaisexisté.

Onnemevitplusavecletrio.Lesjeunesfillesnes'aperçurentpasplusdemonabsencequede

maprésence.J'étaisinvisible.C'étaitça,monproblème.

Défautdevisibilitéoudéfautd'existence?Celarevenaitaumême:jen'étaispaslà.

Cesouvenirmetortura.Jeconstataiavecdégoûtquecelan'avaitpaschangé.

Ouplutôtsi:ilyavaitChrista.Christaquim'avaitvue.Non,c'eûtététropmerveilleux.Christa

nem'avaitpasvue:elleavaitvumonproblème.Etelles'enservait.

Elleavaitvuunefillequisouffraitabominablementdenepasexister.Elleavaitcomprisqu'elle

pouvaitutilisercettedouleurvieilledeseizeans.

Déjà,elles'étaitemparéedemesparentsetdeleurappartement.Ellenes'arrêteraitsûrement

pasensibonchemin.

Lelundisuivant,Christanevintpasaucours.C'estdoncseulequejerevinschezmoi.

Mamères'aperçutaussitôtdel'absencedeChristaetmeposacentquestions:

­Est­ellemalade?

­Jen'ensaisrien.

­Commentça,tun'ensaisrien?

­C'estcommeça.Ellenem'apasprévenue.

­Ettuneluiaspastéléphoné?

­Jen'aipassonnuméro.

­Tuneleluiasjamaisdemandé?

­Ellen'aimepasquejel'interrogesursafamille.

­Delàànepasluidemandersescoordonnées!

C'étaitdéjàmafaute.

­Ellepourraitappeler,elle,dis­je.Elleanotrenuméro.

­C'estsûrementtropcherpoursesparents.

Mamèrenemanquaitjamaisd'argumentpourexcusercellequiétaitcenséeêtremonamie.

­Tun'asmêmepassonadresse?Nilenomdesonvillage?Tun'espasdégourdie!

Mamèren'étaitpasprêteàcéder,elledécidad'essayerlesrenseignementsnationaux.

­UnefamilleBildung,danslarégiondeMalmédy Vousn'avezrien?Bon.Jevousremercie.

Monpèrerentraàsontour.Sonépouseluiracontasarechercheetmonpeudeprésence

d'esprit.

­Toialors!medit­il.

Lasoiréefutsinistre.

­Tunet'espasdisputéeavecelle,quandmême?medemandamamèreavechumeur.

­Non.

­Pourunefoisquetuasuneamie!Unefilleformidable!enchaîna­t­elled'untonaccusateur.

­Maman,jet'aiditquejenemesuispasdisputée.

Jecompris,aupassage,quemesparentsnemepardonneraientjamaisuneéventuellebrouille

avecelle.

MonpèreneparvenaitpasàavalerunebouchéedubonrepaspréparépourChrista.

­Peut­êtrea­t­elleeuunaccident,finit­ilpardire.Oupeut­êtrea­t­elleétéenlevée?

­Tucrois?interrogeamamèreavecépouvante.

Exaspérée,jemeretiraidansmachambre.Ilsneleremarquèrentpas.

Lelendemain,Christapalabraitavecsabande.Jemejetaisurelle:

­Oùétais­tu?

­Dequoimeparles­tu?

­Hiersoir.C'étaitlundi,noust'attendions.

­Ahoui.Onestsortistroptard,Detlevetmoi.Lematin,jen'aipasréussiàmelever.

­Pourquoitunem'aspasprévenue?

­Ohlala,c'estgrave?soupira­t­elle.

­Mesparentss'inquiétaient.

­Ilssontmignons.Tum'excuserasauprèsd'eux,veux­tu?

Etelletournaledos,pourbienmemontrerqu'ellen'allaitpasperdreplusdetempsenma

compagnie.

Lesoir,j'expliquaicommejepuslasituationauxauteursdemesjours.IlsavaientpourChrista

uneindulgencesansborneettrouvèrentcelabiennaturel.Ilss'empressèrentdemedemandersi

elleviendraitlelundisuivant.

­Jecrois,répondis­je.

Ilsétaientsicontents.

­Tuvois,ditmamèreàmonpère:elleestsaineetsauve.

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