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DÉPASSEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE Author(s): Jocelyn Benoist Source: Revue Philosophique de la France et de

DÉPASSEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE Author(s): Jocelyn Benoist

Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 194, No. 2, TOURNER LA

PHÉNOMÉNOLOGIE (MAI 2004), pp. 167-180

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DÉPASSEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE

II

a quelque chose d'étrange dansla fortunedela phénoméno-

y

au XXesiècle.Son succès

considérable,certainement, est au

se soitrévéléel'ultimerecoursde cette

avait dénoncée. Et, dansun curieux

yeux

de celle

que

endosserla figure dela méta-

métaphysique recherchée

l'on apprend maintenantà voircommesa

valeurs

contradictoires, certainementune

logie

départ indissociabled'unelutte antimétaphysique. Mais, enboutde

course, il se peut qu'elle

même métaphysiquequ'elle

échange de propriétés, tantôtellea pu

physique condamnée, tantôtcellede la

aux

sœur jumelle, la philosophieanalytique. Il y a, danscetentrelacs

de significations et de énigme.

Phénoménologie et positivisme

Antimétaphysique, la phénoménologie l'a été au départ, en

exigencepurement et simplement

uncertainsens: celui d'une

positiviste.

Rappelons la fameuseboutadede Husserlau débutdesIdeen:

« Si par"positivisme" onentend l'effort, absolumentlibrede

qui est "positif,

qui

préjugé,

c'est-à-dire suscep-

pour fondertouteslessciencessurce

tibled'êtresaiside façonoriginaire, c'estnous

positivistes. »'

sommeslesvéritables

II fautretenirici la distance

prisepar rapport au positivisme et

la correction qui y est faite.Mais il fautaussi prendre au sérieuxla

1.

Husserl, Idéesdirectrices

pour une phénoménologie,

trad.fr.Paul Ricœur,

Paris,Gallimard,1950, § 20, p. 69.

Revue philosophique, n" 2/2004, p. 167 à p. 180

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revendicationde

pris naissance dans le contextebrentaniende la recherched'une psychologiescientifique, dontles référencesétaientconstituées par

l'empirismebritanniqueclassique (Locke, Hume) et le positivisme

contemporain,français(Comte,

premier essai philosophique) et britannique(Mill,auquel Brentano

vouait une

rendez-vous

premièrephénomé-

d'abord définie

comme«

nologie entretient plus d'un rapport, elle qui s'est

positivisme.Historiquement, la phénoménologie a

auquel Brentano a consacré son

grande admiration, avec qui il a correspondu et pris un

seule la mortde Mill fit échouer).

que Avec ce positivisme brentanienau moinsla

psychologiedescriptive ». Elle aussi a son champ de phé-

la simple,

nomènesobservableset se détermineessentiellement par

la pure et simpleprise

telestle mot d'ordre, et c'est un motd'ordreessentiellement positi-

viste.Le premier Husserl, comme Brentano, est aussi et d'abord

grand lecteurdes empiristesbritanniques(Locke,

ley), ce qu'on

fondamentalement encore, le thèmeséminalde la phénoménologie,

héritage

tant

l'écart de la causalité afinde

que l'on veut décrire, faite pur

proprementpositiviste.

culté à

suivrons pas

posée objectivation

tout au moinsune question intéressante.

en

charge

de celui-ci.« Retour au donné »,

un

Hume et Berke-

aujourd'hui, et de Mill. Plus

champ de phénoménalité

un thème

tend souventà oublier

directde la « psychologiedescriptive » brentanienneen

» -

à savoir, la miseà

qu'opposée à la « psychologiegénétique

dégager

le

La

objet de description -, est

phénoménologie en retireraune diffi-

dont on peut dire que, si nous ne

appréhender la causalité

certainsà penserqu'elle fait sa force (contre la sup-

causale des sciencesde la nature), elle soulève

Au-delà du refus ou tout au moins de

la mise en suspens

méthodologique de la causalité, il faut ici poser la question de la

fameuseabsence

losigkeit) de la phénoménologie, commesi

vrer indépendamment de toute interprétation. Il y a là certaine-

ment l'idée séminale de la

opposera à 1' « herméneutique », avec laquelle on

confondre. Or, dans le fond, cette idée

moinscontribue-t-elleà la Stimmungpositivistequi est

premièrephénoménologie et, sans doute, au sens strict.

de présupposition ou de préjugé( Voraussetzungs-

le donné pouvait se déli-

phénoménologie,qu'en

ce sens-là on

s'est habitué à la

Tout au celle de la

est positiviste.

de

toute phénoménologie

Évidemment, en même temps cette idée est sourcede tous les

conflitssur la déterminationde ce

qu'est-ce que le « donné» ? Que sont les « phénomènes

mêmes» auxquels il faudraitrevenir? Et qu'est-ce qui nous les

eux-

phénoménologie. Car

qu'est

la

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Dépassements de la métaphysique

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garantit comme« eux-mêmes» ? Sur ces points, certainement, phé- noménologie et positivisme divorcent.

partagent une certaineforme d'exigence

antimétaphysique :

l'expérience et ne sont pas fondéesdans une rigoureuseprise

compte des phénomènes. Décrire, rien que décrire, tel pourrait être

divergent surce qui dans les filetsde la description, et c'est ce dontla formulede Hus-

serl portetémoignage. La thèsede Husserlest

ment décrire, interprète, mais surun mode privatif et éliminatif qui

l'empêche

pour

rerle champ

prementparler, une forme d'interprétation.

restreint, et il y a là, à pro-

cela : Wegdeutung,interprétation éliminatrice.Au lieu de libé-

de voir. Dans la IIe Recherche logique, Husserl a un mot

L'un comme l'autre

refuserles constructions qui nous éloignent de

en

revient

leurmotd'ordrecommun.Mais les avis

que le positivisme, là où il croit simple-

de la

phénoménalité, on le

Ainsi, dans le champphénoménal husserlien, il n'y aura pas sim-

plement les positivitéssimples du positiviste (qu'il

chosesdu monde,arbres, maisonsou hommes, ou de contenusmen-

taux empiriques,représentations ou actes), mais des positivités fon-

dées,

l'existence, contre

aussi ces entités sémantiques(sens et propositions) dont le maître,

Brentano, avait toujours refusé qu'elles puissent constituerune

formed'être.Il y a deux sortesde nominalisme: celui, proprement

ontologique,qui se fixesur la question de la généralité et des pré-

tendus objets généraux(classes et concepts),pour les refuser ; celui,

plus proprementsémantique,qui,

d'objets généraux,

une certaine théorie),

refuse plus particulièrementl'usage

« sens» comme renvoyant à des entitésd'un certain type. Brentano

et Quine par exemple sont des nominalistesseulementdu second

type. Husserl, quant

l'expérience,pour lui,

en un certain sens (celui d'une « fondation»

-

trouveet rencontreaussi et lesdits objets généraux et les

tions, qui en constituentun cas particulier.

c'est pratiquer 1' « interprétation éliminatrice». En fait, la

sion

nous conduità une

victimesd'une certaineconstruction philosophique(empiriste clas-

s'agisse

des

d'ordre supérieur : des abstracta, dont la RechercheII défend

l'empirismebritannique

et contre Mill, mais

tout en admettantle

principe

éventuellementsous certainesrestrictions (par

descriptif de la notion de

rejette une formede nominalismecomme

dans

phénoménologique

exemple commece à quoi peut nous engager

à lui,

l'autreau nom d'impératifsdescriptifs :

Fundierung - qui étaie une formed'intuitionsur l'autre), on

significa-

Refuserde voir cela,

suspen-

phénoménologique des interprétations et le retourau « donné»

sphèreplus riche que celle que nous croyions,

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sique)

l'ordrede la théorieet nullementde l'observation.

de cettenotionde « donné », constructionelle-mêmede

Là résideraitle sens de ce que Husserlnomme« percée »

la

phénoménologie, notion qu'il

(Durchbruch)accompliepar

emploie à propos del'inventiondel'intuition categoriale,qui préci- sémentenrichitl'intuitionau-delàdeslimitesdressées parl'empi-

risme classique.

proprementmétaphysiques ?

Des limites qu'il faudraitdoncentendrecomme

le donné, maistoutle donné, refuserles

constructions qui débordent l'expérience mais aussi celles qui

l'amoindrissentet la mutilent: telleseraitla formede «

mentde la métaphysique » proposéepar la phénoménologie.

Direle donné, rien que

dépasse-

Le positivismephénoménologique comme métaphysique ?

Or, surce

plan,

lesdifficultés surgissent, de deuxordres: d'une

se verra par

métaphysique ; d'autre part,

souligner la persistance,

emploipositif du terme« métaphy-

faudra

l'accomplissement du pro-

part, c'estcette exigenceantimétaphysique même qui

certains qualifiée, enunautre sens, de

peut-être enconfirmationdece jugement,porté del'extérieursurla

phénoménologie husserlienne, il

chezHusserl lui-même, d'un

sique

», présenté commel'achèvementet

jet phénoménologique, et menttraditionnel.

cela en un senssommetouteextrême-

D'une part, on soulignera commentc'estce qui

faitde Husserl

le

qualifie

autrement que par boutade«

aussietle disqualifie comme métaphysicien aux yeux d'une phéno-

ménologie ultérieure, telle que

le thèmede la scientificité moderne, du voircommeobtentiond'un

champ de positivitésininterprétées et absolues, sansl'avoir critiqué

moyensqui seraient proprement

phénoménologiques. En ce sens, ceseraitl'orientationtranscendan-

tale, au sensle pluslarge de

sance» (donc dèslesRecherches

serlienne qui seraiten

ni préalablement élucidéavecdes

le vrai positiviste » qui

cellede Heidegger. Husserlendosse

l'expression : « orientéversla connais-

logiques), dela phénoménologie

hus-

question1.

De façonsimilaire, on

interrogera la déclaration d'intention,

1. Cf. la

critique

de Husserl dans Martin

Heidegger,Prolegomena zur

Egologia y

Geschichtedes Zeitbegriffs, Ga 20, éditionPetra Jaeger, Francfort-sur-le-Main,

Vittorio Klostermann, 1979. En commentaire, voirnotreessai «

fenomenología : la crítica heideggeriana de Husserl », Revistade filosofia

(Madrid), n° 22, 1999, p. 21-42.

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qui

se veut subversiveet

dénoncéecomme à

Pour notre part, nous

antimétaphysique,quant à « l'absence de

diagnosticgadamérienayant trait au

la fois impossible et néfaste,

nous éloi-

préjugés » à la lumièredu

« préjugé » constitué par la prétendue « absence de préjugés » elle-

même,

gnant plus que nous rapprochant de la « chose même », dont font

partie ses interprétations.

éprouveronsquelque méfiance par rapport

à ce diagnostic,que

paraîtpas du toutévident qu'il n'y ait pas de « chosemême» ou que

celle-cisoit

disparaître à l'infinide ses interprétations.Quelque réflexionsurle contenunon conceptuel de la perception, tel qu'une certaine philo-

sophie analytique

trouvaitau centrede la

apte

vant d'autres problèmes, non moinsdifficilesà résoudre - comment ce contenunon conceptuel s'articule-t-ilau discours, et peut-il être

dit ou non ?, etc. Reste que le

derridienne (celle du

nomène, et l'introductionà

quoi la phénoménologiecanonique, cellede Husserl, a pu développer

uneformed'inversionde la

tiondes transcendances spéculatives et

la seuleimmanencedu sensible, doncce qu'elle partage au fondavec

l'empirismeclassique, tout en proposant une forme plus sophis-

tiquée, stratifiée, de pensée de l'expérience, est aussi bien ce qui réinscrit, comme l'empirismeclassique, dans la métaphysique.

nous trouvonsdécidément rapide. Il ne nous

à notre vue, et à se résorberet

l'honneur, et tel qu'il se

toujours vouée à échapper

l'a

aujourd'hui

remisà

premièrephénoménologie, nous paraît assez

mystères de l'interprétation, toutensoule-

à faires'évanouirles

fondde la critiqueheideggérienne ou, en un sens,

formuléedansLa voixetle phé-

premier Derrida,

L 'origine de la géométrie) subsiste: ce en

métaphysique, au sensd'une

déconstruc-

conceptuelles, reconduitesà

la

alors le

de

Evidemment, le concept de métaphysique n'est plus

même.La métaphysique, c'est la figure de ce qui se définitcomme

savoiret purement commesavoirtoutd'abord

la phénoménalité étaità replier à la simple mesured'un savoir),puis

commesavoirreconduità une base de certitude qui,

est celle du sensible. Qu'il

figure de la métaphysique, commetranscendanceen un sensontolo-

gique, dépassement

Mais ce retourau sensibleou à la

d'autre que la métaphysique commerecherchede la certitudeetde la

présence, obtenue dans l'auto-donnée, en renversementmême du platonisme,qui en est la figure inversée.

rien

du sensible ou du phénoménal, c'est certain.

ait là déconstructiond'une certaine

(comme si le plan

en l'occurrence,

y

phénoménalitén'accomplit

En un sens, cet ancrage métaphysique de la phénoménologie

elle-même, commediscoursdu phénomène, c'est-à-dirediscours qui

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prétend en absolutiserle champ et enfaireun

Husserlfaitlui-

enunsens positif, ettoutà fait dansla

phénoménologie au sensdu

nous

Mais ce sens

n'exclutnullement l'objectif d'une

par

venir, de la

del'examendela donnée, restela

facticité1, etlà s'ouvreune

interrogationqui serait proprement celle

d'une métaphysiquephénoménologique(unemétaphysique du phé- nomène même).

principeintégral de

vérité, sans limite, estconfirmé par l'emploique

mêmedu terme«

métaphysique », assumécommetel.Il

y

a une

écartent, ou sont

composanteantimétaphysique

refusdes

théories préconstituéesqui

est

présentée

supposées nous écarter, des phénomènes.

postpositiviste de la critique de la métaphysique

métaphysique,qui

Husserllui-mêmecomme l'accomplissement, ilestvraiencoreà

recherche phénoménologique. Au boutde la collecteet

question deson fait, au sensdesa

Reste qu'au principe mêmede cette critique de la phénoméno-

logie

encore quelque chosede proprementphénoménologique, commeune

poursuite des exigences de la phénoménologie au-delà d'elle-même,

etcontreelle-même.Dansson principe, la

la

logique telle que

au

gisch) dansses

: la méthode phénoméno-

comme«

métaphysique » que nousvenons d'esquisser il y a

critiqueheideggérienne de

moins

est phénoménologique

est contestée, au »

(

phénoménologie

départ,

Husserll'a miseenœuvre y

comme« non

phénoménologique

unphänomenolo-

attendus, c'est-à-direcomme insuffisammentphéno-

Il ne s'agitpas

alorsde moins, maisde

plus,toujours

peut

enenmodifiantle sens - en

apercevant

dépassement de la métaphy-

projet

retour

disposi-

ménologique.

plus décrire, nidemoinsrevenirà l'immanencedela donnée, maisde

s'y enfoncer toujoursplus,

que n'est par un

se rencontre toujours dansle formatd'unmonde.

préjugémétaphysique, maisdoitl'êtrecomme être, qui

correctementêtre qualifiée comme sujet, si ce

celle-cine

Et, en effet, commentl'idéedu «

sique

d'arraisonnement par

boutetenretournementdecetteformeultimede

s'estnommée«

auxchosesmêmes que toutdevient possible, à partir dumomentoù

ce retourn'est

laisser-êtrede la

chose.En ce sens,Heidegger estbienhéritierdela phénoménologie,

tion

», commelaisser-venirde l'être, soustraità tout

pour

le savoir,

phénoménologie » ? C'estde

l'exigence du

plus

entenducomme captation et miseà la

la conscience constituante, mais pur

aurait-il pu naîtresi ce n'estau

métaphysiquequi

XXXIIde ErstePhilo-

sophie II,

l'on trouve (p. 506) cettedéclarationconclusive: « Geschichteist das große

Faktumdes absolutenSeins.»

1.

Au sens esquissépar exemple dans l'appendice

Husserliana VIII, éditionRudolf Boehm, La

Haye,Nijhoff, 1959, où

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Dépassements dela métaphysique

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unefoiscelle-cilibéréedeson

science qu'au fondellen'avait

moinsdanssa versionhusserlienne.

ancragepréjudiciel dansuneidéedela

jamais explicitementcritiquée, au

D'où la

représentation tentante, et partagéeaujourd'hui au

part

des

phénoménologuesfrançais, d'une

viendrait« après la finde la métaphysique »,

uneentente heideggérienne,

ou post-

elle, au bout du

forcede réductions cumulées1, de retours répétés au seul

phénoméno-

moins par une bonne

phénoménologiequi

commesonachèvementetsa dissolutionnaturelle.Unetelle repré-

sentation est, bien sûr, liéeà

heideggérienne, de la phénoménologie. Pour

compte, à

donnédes phénomènes, voireà leur« donation »2, la

logie a fini par libérer, fût-cecontre elle-même, l'espace dela pensée

postmétaphysiquequi viendra.

Caractère« métaphysique »

de « la fin de la métaphysique »

du thème

Cette penséequi se place sousle signe de l'après nous gêne à plus

part, onne pourrapas ne

pas être frappé, dansle dansle discoursultérieur

supposerqu'une telleédification

précisément à titrede projet),parl'hypostase

trône, commeune sorted'instance

« métaphysique », qui y

à vrai

dire, fort énigmatique.Qu'est-ce donc que la

l'imprécisionintrinsèque

partie de la philo-

toujours exactement laquelle, etsansse

nousavons

affaire, histo-

? En dehorsmêmede

pas

métaphysique »,

celan'existe pas. C'estune pure construction

vocabulaire qui

répugnerait

siéraitassez à certainsde ses

Heidegger, mais qui

tendentà

utiliser aujourd'hui ce qu'onpourraitappe-

- à savoir, l'idée

Heidegger surla métaphysique »

d'untitre.D'une

discours heideggérien commeencore plus

qui s'enréclamecettefoisaux fins positives de l'édificationde la

« penséepostmétaphysique »

puisse avoirun sens de la

globalisanteet,

« métaphysique »

de ce terme, attachétraditionnellementà une

sophie, maisonnesait

prononcer sur elle, ilfaudra soulignerque

riquement et peut-être encore aujourd'hui, à des métaphysiques.

« La

théorique,dira-t-on, empruntant un

certainementà

disciples,qui ler« la thèsede

que toute métaphysique auraitunestructure onto-théologique3 et

1.

Selon la présentationqui en est donnée par

Jean-LucMariondans la

conclusionde sonlivreRéductionet donation,Paris,PUF, 1989.

2.

Concept

mis au centrede sa

proprephénoménologiepar Jean-Luc

par

sa reconductionà un

Marion, dans Étant donné,Paris,PUF, 1997.

3. C'est-à-dire qu'elle chercheà définirl'être

étantde référence, sur lequel sonsens général estcensése constituer.

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se caractériserait par là - commeun modèle explicatif en histoirede la philosophie.

paraît extrêmement générale et,

par même, faible.Elle ne nous semblenullementrendre compte

de la diversitéet de la complexité de ce

expliciter entièrementle fondde pré-

« métaphysique », et ne pas

Pour notre

part,

la thèsenous

qui a pu êtreentendu par

jugés sur laquelle

elle-mêmefaitfond: il est clair notamment que,

derrièrela

sique comme intrinsèquement lié au principe de raison (Satz vom

Grund, conséquence

ci, dans l'institutiond'un étant de

l'espèce du fondement), il y

nécessitéd'un dépassement de ce

à faità voir avec la

tique heideggérienne : elle

robusteinimitié pour la causalité sous les

phénoménologie avait pris son vol. Mais, présentée ainsi par cer-

tains successeursde

une forme d'évidence, Il faut

le principe de raison, dit-on.Mais qu'y a-t-il

çon.

après le principe de raison?

véritébien étonné de la légèreté

mort, commesi on pouvait

cela même

le mette

penser : fonderet raisonner ?), et si la question n'était

que de croire trop facilementle supprimer, ce qui n'est même

possible, de l'interroger et de limiterson application,

déjà fait Kant. Il

modesde fondationet ménaux considérés.Il

espace

la fondation.Mais

comme quelque chose que nous aurions« derrièrenous », comme

semble nous

pas, plutôt

présentation/dénonciation du modèle de la métaphy-

dudit modèle

onto-théologiquepuisque celui-

référence, tend à le

penser sous

a la conviction, voulue radicale, de la

principe.

Cetteconvictiona tout

provenancephénoménologique de l'herméneu-

ne fait

que

prolonger et radicaliserla

auspices de laquelle la

Heidegger sur le mode du

dépassement, avec

elle a à vrai direde quoi attirernotre soup-

dépasser

Rien de bien clair, et nous sommesen

avec laquelle on spécule sur sa

d'une

mêmese représenter une pensée qui ne

certaine façon (n'est-ce pas

pas

comme l'a

pas en jeu

est possible et probable qu'il faille pluraliser les

d'argumentation suivantles champsphéno-

est possible aussi qu'il

faille concevoirun

une certainemesureà représenter la raison

plutôt

êtrecelle de

de

phénoménalitéqui échappe dans

pouvons-nousjamais

nous

y

à la

inviter une

nous

paraît

bien

certaine rhétorique post-

heideggérienne ? La question

son

éventuelle

une chair à la raison que de libérerla chair de la raison, et telle

pourrait êtrela tâche, opératoire, d'une phénoménologie. La ques-

tion, plutôtque du dépassement de la raison, nous paraît

toujours

avec autrechose qu'elle-même.

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être celle de sa limitation, et de sa coexistence, de fait,

application

phénoménalité(dans sa diversité) et de son

est

plus important

de redonner

encoreet

phénoménalisation. Il

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Dépassements de la métaphysique

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La difficultéde la

problématique heideggérienne et post-

heideggérienne du dépassement de la métaphysique nous sembledu

restetenirà son

caractère proprement métaphysique.

En effet, commentne pas reconnaître, dans cettevisiontéléolo-

gique de l'histoire, dans laquelle un principe, nommé« métaphy- sique », s'accompliraitjusqu'à son retournementen arraisonne-

mentet

d'idéalisme historique ? Commentcroire

soitau principe de l'histoiredu monde? Il y a là une répétition des

structuresde l'idéalisme

l'idéalisme hégélien -, d'autant

les espèces du dépassement radical de cet idéalisme, parlantdepuis

un au-delà qui lui donne

l'idéalismeet

maîtrise technologique du

monde, une formeà peine larvée

que la « métaphysique »

historique - et, pour être plus précis, de

plus absolue qu'elle se présente sous

l'intelligibilité de l'ensembledu processus,

sa catastrophecompris.

gêne ces dernières années, la clé d'une cer-

la métaphysique », qui fut,

taine

absolu. Commesi nous nous tenionsdans un au-delà

nous pourrionsjuger

tentions, et un

logie

ainsi direun continentà

le droitd'entrée parais-

» Mais com-

ment jamais êtresûrd'être« au-delà » ?

Un tel constat (celui suivant lequel nous serions« au-delà », et

quelque chose serait radicalement fini), ou encore plus une

injonction(celle à se tenir au-delà), si tantest

en être une, nous paraissent

tiques. Ils nous paraissent, dans leur fétichisationmême de l'His-

toire, manquer sérieusementde sens historique. La réalité de

l'inscriptionhistorique de nos pensées est beaucoup plus humbleet

contraignanteque

précises et

le sens d'une

question ne

vise. Nous ne sommes

sophie ait réellement changé de nature ou, à plus forte raison, soit

menacée (cette menacefût-elle présentée commeson espoirultime)

de disparaître ou de se transformeren un autre

damentalementdifférent.Et la

pas le

fois pour toutes.

fon-

On le comprendra, ce qui

phénoménologie,

des

dans le débat

nous

dans le thèmede la « finde

globalisant, époqual,

c'est son caractère

depuis lequel tout le reste.Il y a là sans doute une des pré-

malentendus, qui ont pu isolerla phénoméno-

philosophiquecontemporain, en faisant pour

part, dans lequel

telle

sait exorbitant: commes'il fallaitse tenir« au-delà

que cela puissejamais

à vrai dire extrêmement probléma-

cela à la fois: elle nous reconduità des questions

assurément, mais sans jamais

définies qui se déplacent

que la rupture avec la traditionsoit totale, ni que

disparaisse vraiment, mêmes'il se modifieou se relati-

pas convaincus, quant à nous, que la philo-

type

phénoménologie n'est certainement

s'engloutir et/ouse régénérer une

de

pensée

gouffre où celle-cidevrait

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Jocelyn Benoist

Qui est métaphysicien ? Phénoménologie et philosophieanalytique

Du reste, le mentet/oudela

plutôt contradictoires.D'un côté, avec

logie est présentée commeuneformenaturelle d'accomplissement,

mais aussi, par

mentde la

adresséesà la

phaseconquérante,polémique, lefurent précisément à la phénomé-

nologie, voirecentralementau ou

termesà la

gique

paradoxe est qu'au

XXesièclela

palme du dépasse-

critique dela métaphysique s'est disputée entermes

Heidegger, la phénoméno-

même, deretournement possible, doncde

métaphysique. De l'autre, les critiques les plus

dépasse-

vives

métaphysiquepar

la

philosophieanalytique danssa

prétendudépassementphénoménolo-

de la métaphysique(en

d'autres

postphénoménologique

postphénoménologieheideggérienne).

La

philosophie duXXe siècle, rétrospectivement, renvoie l'image

d'unterraindebataille étrange : comme si, au cœurdesannées 1930,

pointauquel

les

qui

constituentcertainement l'épicentre dece siècle, le

ruptures décisives s'accomplissent,s'opéraient touteunesériede

métaphysique.

après

taxentlesautresd'unenaïveté pré-

métaphysique » et

qui

lesauraitfaitresteren

y

deçà

dela limiteinvisibleainsi

qui,quant

à eux, tien-

mouvementsconfusautourducadavre supposé dela

Par après, d'uncôtéil y a ceux qui sont persuadés desetenir«

la findela

judiciablequi franchie ; del'autreil

a lesdits naïfs, mais

nentles

etlescombattentcomme tels, s'estimantseulsvraisdétenteursdela

critique de la métaphysique. Toutse cristallisedansle fameuxdébatentre Heidegger etCar-

nap. D'un côté,Heideggersuggèrequ'on

qu'il

débat,Qu'est-ceque

termeenunsens positif), au momentoù elleseretourneendiscours

de la finitudeet « métaphysique du Dasein»* ; de l'autre, Carnap

voiten

surlesmotset pousse le langage,qui estunbien commun, au-delà

deslimitesde son

cet

usage, sans payer le prix de cetteinfractionaux règleslinguis-

tiques.Heidegger est analysé et

la mode, de métaphysique, dans l'article polémique de 1931

« Dépassement de la

discoursde l'intuitionou de 1'«

du Néant, ou supposéetelle) estalors tenue, commedanscertains

premiers,justement,pour lesvraisetseuls métaphysiciens,

seraitarrivéau boutdece

métaphysique » (il

la

est

vrai que,

dans le texteen

métaphysique ?, 1929,

il emploie encorele

nomme«

Heideggerprécisément le métaphysicientype, celui quijoue

usage

ordinairetouten prétendant bénéficierde

attaqué commela forme actuelle, à

métaphysique ». La phénoménologie et son

expérience » (en

l'occurrence, celle

1. Suivantla formulemiseau centredu livresur Kant, en 1931.

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Dépassements de la métaphysique

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textesde Schlick1, pour le vêtementde

métaphysiques traditionnelleset leurultime

contestablecommetel. Il y a à parierque Carnap auraitété ample-

développements contem-

porains

terraintrès

la dramaturgie existentielle heideggérienne. Mais, précisément, les heideggériens ou post-heideggériens s'em-

presseront de taxerla conceptioncarnapienne de l'expérience, telle

qu'elle est

« Dépassement

la traverse,

entre positivitéempirique seul objet de discoursthéo-

rique et dimension expériencielle du sentiment pur, comme« senti-

mentde la vie », de « métaphysique » : elle faitfondsurdes décou-

pages préjudicielsqui

description et d'analysephénoménologique.Carnap semble accepter

un concept de l'expérienceprédéterminé,qui

de la tradition, et qu'il

qu'au contrairela

pas préalablementcritiqué. Critique

rechangeempruntépar les

recours, critiquable et

mentconfirmédans cette analyse par les

de

la phénoménologie,qui

éloigné

de la

l'ont décidémentinstalléesurun

positivitéempiriquequ'il objectait déjà à

critique formulée dans

sous-jacente à la fameuse

de la métaphysique », avec l'espèce de dualisme qui

témoignent certainementd'un manque de

n'a

phénoménologie,y

est grosso modocelui

compris et surtoutdans sa

pensée serait franchi, et cela sans retour pos-

philosophieanalytique et nous reconduireà Hei-

dans cette extraordinaire période

pouvoir

fairel'histoire.

phénoménologie n'a pas en ce

radicalisation heideggérienne, serait particulièrementapte à mener, et dontelle feraitson fort, ce qui ferait qu'avec elle un seuil décisif

dans l'histoirede la

sible. Un tel typed'argumentation est censésouventinvaliderd'un

coup un sièclede

degger commeseul point de départauthentique de notre époque.

Il est pourtant certain que les chosessont beaucoup plus compli-

quées, ambiguës et diverses,

d'élaborationet d'initiatives que futle XXe siècle, dont nous com-

mençons seulementà

siècle le

monopole

au-delà du seul

aspect

non

gner.

teneur cognitive de l'expérience, et la

vue purementthéorique,

exemple, l'œuvre de McDowell). D'autre part, on reprochera à de

par

point de

sur la seule

D'une part, bien sûr, la

de

l'interrogation surle conceptd'expérience,y compris

concept d'expérimentation,qui en présente un

« contenu

trèsrestreint.La vitalitéactuelle du débat surle

conceptuel » dans le monde analytique est là pour en témoi-

On dira

que

celui-cise centreune fois de

plus considèredonc d'un

mais c'est loin d'être évident (cf.,

telles discussions leur caractère anhistorique, leur absence de

1. Surla

critique dela métaphysiquepar

in Les

Schlick, voirnotrearticle« Schlick

et la métaphysique »,

Etudes philosophiques, n" 3, 2001, p. 301-316.

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déconstructionou « destruction» de

notionsconcernées (expérience,perception,etc.).

toricitérelativeestaussiunechance.Elleestuneformederetourà

la « chose même », et il

phénoménologues, enfinrencontréset discutéssur leur

aprèsplus

poids de la penséeheideggérienne etde l'herméneutique.

de

l'histoiremêmedumouvement analytique(ce en

pas

vérité), ilfaut déjà sursa

l'ancragemétaphysique des

Maiscetteanhis-

n'y a rien qui devrait gêner les

terrain,

d'un demi-siècled'historicisationforcéeinduite par le

Mais, plusprofondément, avantmêmede considérerdesformes

philosophiesanalytiquesplus contemporaines, et de suivre

ilnefaudrait

quoi

se

hâter, poursuivanttoujours la

revenirau

même illusion, de trouversa

reproche faità Carnap, et s'interroger

légitimité. Onremontreà Carnap le caractère rudimentaire, conventionnel

et, au

Surce terrain,dit-on, la phénoménologie a fait beaucoup mieux.Le

toutestdesavoirà

polémique, soutient qu'un terme auquel onne peut faire correspondre

une expériencepositive, undonné empirique, est dépourvu de signifi- cation, iltailleà la hache, etsembleaussibienfairefondsuruneana-

lyseplutôtsimpliste de la notionde signification. Mais c'estsans

douteaussi que l'intérêtdela

que

chargée d'un préconcept de

etson usage, essentiellement critique, dece qu'elle nomme« nouvelle

logique ». Les discours métaphysiques

cours phénoménologiques,prompts à toutessentialiserou à tout

« radicaliser », ontune

leur forme et, dece point de

gique »,