Vous êtes sur la page 1sur 120

HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE NOTES DE COURS / DOCUMENTS René G. Strehler Université de Brasilia
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE NOTES DE COURS / DOCUMENTS René G. Strehler Université de Brasilia
HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE NOTES DE COURS / DOCUMENTS René G. Strehler Université de Brasilia

NOTES DE COURS / DOCUMENTS

René G. Strehler

Université de Brasilia

2006-10

TABLE

INTRODUCTION

6

POINT DE DÉPART – POINT D’ARRIVÉE

6

Départ

6

Arrivée

10

LE FRANÇAIS : LES ORIGINES

13

Latin

14

Latin vulgaire

14

Roman

14

Ancien français

14

Ancien provençal

14

Moyen français

14

Français moderne

14

Les Ligures et les Ibères

14

Les Grecs

14

Les Gaulois

15

La Gaule sous l’Empire romain

16

Le Latin vulgaire, ou latin tardif parlé

17

Évolution des formes

17

Disparition de l’unité linguistique

18

DU LATIN VULGAIRE À L’ANCIEN FRANÇAIS

18

Les Germains

18

Les Francs

18

Vers la langue d’oïl

19

Différentiation phonétique

19

Séparation des deux langues romanes

19

Du VI e au IX e siècle : évolution générale de la France

21

Nouvelles invasions

21

L’ANCIEN FRANÇAIS

22

L’ancien français à son époque classique

23

Les déclinaisons

23

Les numéraux

25

La phrase, exemples

25

Textes

26

Du garçon et l’aveugle (farce du XIII e siècle)

26

Bernard de Ventadour (1145-1180) :

28

Hue de Saint-Quentin ( ? 1221)

30

INTERMÈDE

31

Les Débuts de la lexicographie : des gloses et des glossaires

31

DE L’ANCIEN FRANÇAIS AU MOYEN FRANÇAIS

32

Évolution des sons

33

Évolution des formes

33

Évolution de la syntaxe

34

Le vocabulaire

34

Texte

35

LE SEIZIÈME SIÈCLE

36

Émancipation de la langue française

36

La langue au XVI e siècle

37

La grammaire

37

Le vocabulaire

38

Phonétique

38

Syntaxe

38

Texte

39

LE FRANÇAIS MODERNE

40

Le XVII e siècle

40

La langue française à l’époque préclassique

40

La langue à l’époque classique

41

Texte

42

Le XVIII e siècle

45

La langue s’enrichit

46

Stabilité phonétique, morphologique et syntactique

47

Texte

47

La Révolution et le XIX e siècle

47

La Révolution

47

La langue littéraire au XIX e siècle

48

Évolution de la langue au XIX e et XX e siècles

48

ÉTAT ACTUEL DE LA LANGUE

49

Description

49

Traits régionaux

50

Textes

50

Avertissement (Chaurand 1999:8)

50

Raymond Queneau (1903-1976)

51

ANNEXE

55

NOTIONS DE PHONETIQUE HISTORIQUE

55

ÉTYMOLOGIE (R. Étiemble & P. Zumthor)

62

Prise de vue

62

L’étymologie des langues romanes

62

Un art ou une science?

62

Situation actuelle

65

Problèmes et directions de recherche

66

Problématique

70

Il y a étymologie et étymologie

71

De l’étymologie aux mots originels

71

La preuve par l’étymologie

73

PHILOLOGIE (Paul Zumthor)

74

L’Antiquité

75

La Renaissance

77

Première moitié du XIX e siècle

78

La grande époque

79

Situation actuelle

80

RAPPORT SUR LA NECESSITE ET LES MOYENS D'ANEANTIR LES PATOIS (Abbé Grégoire)

82

Bibliographie

96

INTRODUCTION

Le présent polycopié contient des documents illustrant l’histoire de la langue française. L’objectif en est de transmettre aux étudiants brésiliens un certain nombre de concepts (histoire interne de la langue, histoire externe de la langue, synchronie, diachronie, substrat, superstrat, adstrat, etc.) et de susciter des discussions à propos des sujets traités en cours.

POINT DE DÉPART – POINT D’ARRIVÉE

Départ

L’étude du français, ou de n’importe quelle autre langue, implique la définition d’une méthodologie. L’objet étudié, est-il la langue à un moment donné (synchronie) ou la langue en évolution (diachronie) ?

Problèmes par rapport à la synchronie : Il y a des Français qui emploient dans leurs discours oraux fréquemment des tournures comme j’pense pas… ; ces mêmes personnes écriraient je ne pense pas… ou je ne pense… Comment interprétez-vous ce fait ?

Problèmes par rapport à la diachronie : L’étude de certains phénomènes isolés est intéressante, mais il ne faut pas perdre de vue que, en langue, un fait ne prend sa pleine valeur que par rapport à tous les autres faits. > Latin > français : tabula(m) > table ; latin > portugais : tabula(m) > tábua. > Latin sing. : rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosā, pl.: rosae, rosae, rosas, rosárum, rosis, rosis > français sing. rose, pl. Roses.

En linguistique diachronique, se fixer un point de départ peut être une décision polémique. Ainsi, au XIX ème , la Société linguistique de Paris interdisait à ses membres de prendre en considération la question de l’origine des langues. Pour illustrer la problématique de cette question, nous présentons le schéma 1 suivant :

1 Extrait de « La langue d’Homo erectus » in Sciences et avenir, hors-série, décembre 2001,Paris.

Regardons maintenant la chronologie 2 sommaire de la naissance des écritures : -3300 Tablettes sumériennes

Regardons maintenant la chronologie 2 sommaire de la naissance des écritures :

-3300 Tablettes sumériennes en écriture pictographique à Uruk (basse Mésopotamie) :

le plus ancien témoignage d'écriture connu

-3200 Hiéroglyphes égyptiens

-2800 L'écriture pictographique sumérienne devient cunéiforme

-2000 Le cunéiforme est utilisé pour noter l'akkadien (assyrien et babylonien) ; le sumérien subsiste comme langue savante Traces d'écriture chez les Olmèques (Amérique centrale)

-1800 En Crète, écriture dite «linéaire A» (Cnossos), indéchiffrée Code d'Hammourabi (Babylone)

-1600 Les Hittites utilisent un système hiéroglyphique

-1500 Au Proche-Orient, écriture protosinaïtique :

30 signes à allure hiéroglyphique; écritures protocananéennes

-1400 Chine : textes divinatoires gravés sur os ou plastrons de tortue. Alphabet ougaritique (Syrie du Nord) : 30 signes cunéiformes

-1300 Alphabet phénicien de 22 lettres-consonnes

-1200 Sarcophage d'Ahiram à Byblos, en alphabet phénicien de 22 lettres

-1000 L'alphabet phénicien se répand en Méditerranée et vers l'Asie Alphabet paléohébraïque Alphabet araméen Écritures sud-arabiques

-800

Alphabet grec, invention des voyelles

-700

Alphabet étrusque adapté de l'alphabet grec En Égypte, écriture démotique

-600

Écriture hébraïque, dite «hébreu carré»

-400

Alphabet latin adapté de l'alphabet étrusque L'écriture grecque se répand grâce aux conquêtes d'Alexandre le Grand

-300 Deux écritures syllabiques en Inde : la kharosthi (d'origine araméenne) qui essaime vers l'Asie centrale et la brahmi qui donne naissance par la suite à de

2 Extrait de A. Zali & A. Berthier (1997): L’Aventure des écritures. Bibliothèque nationale de France, Paris.

nombreuses écritures syllabiques en Asie du Sud-Est et en Indonésie Dans l'empire romain, floraison d'inscriptions lapidaires en quadrata (capitales)

-200

«Pierre de Rosette» : copie d'un décret de Ptolémée V sur une stèle en hiéroglyphes égyptiens, en démotique et en grec Écritures punique et libyco-berbères attestées en Afrique du Nord

-100

Écriture nabatéenne (Petra) Écriture copte en Égypte

100

Écriture syriaque Apparition d'écritures cursives communes latines

200

L'onciale (majuscule avec emprunts aux cursives romaines) se répand en Europe Stèles mayas en Amérique centrale

300

Écriture runique

400

Alphabet sogdien dérivé de l'araméen, en Asie centrale Alphabet arménien Alphabet géorgien Syllabaire éthiopien

500

Premières inscriptions arabes Écriture gaélique

600

La révélation coranique entraîne la codification de l'écriture arabe; elle essaime vers l'Orient et vers l'Afrique du Nord

700

Le Japon adapte l'écriture chinoise

800

En France, la « minuscule Caroline » remplace les graphies latines antérieures, devenues presque illisibles, et devient un modèle pour l'avenir Le persan emprunte l'alphabet arabe et le pehlevi tombe en désuétude En Asie, écriture ouïgoure dérivée de l'araméen Apparition de l'écriture cyrillique

1000

La Caroline se transforme en gothique et évolue par la suite vers la textura et la rotunda Les Turcs empruntent l'alphabet arabe

1200

Écriture nahuatl adoptée par les Aztèques (Amérique centrale)

1300

En Italie, les humanistes redécouvrent la Caroline et la transforment en écriture humanistique, modèle des écritures modernes utilisant les caractères «latins».

D’un côté, il est difficile à dater avec précision l’apparition de l’homo sapiens moderne et l’apparition du langage humain. Pour les deux, les calculs se font en centaines de milliers d’années. De l’autre, les moyens de « conserver » la langue, les écritures, n’ont ‘que’ 6 000 ans. Rappelons encore que les enregistrements sonores ne sont possibles que depuis une centaine d’années. Dans ce contexte il devient difficile à remonter vers une protolangue avec les seuls moyens de la linguistique. En fait, les hypothèses sur des arbres généalogiques (Greenberg, Ruhlen) doivent être étayées par des travaux de généticiens comme Cavalli-Sforza. Le schéma suivant fait correspondre l’arbre d’évolution génétique

de Cavalli-Sforza à l’arbre généalogique des langues proposé par le linguiste américain Greenberg.

des langues proposé par le linguiste américain Greenberg. Les hypothèses de regroupement de langues au- delà

Les hypothèses de regroupement de langues au-delà de l’indo-européen et au-delà des langues africaines sont encore très contestées. Une critique dit que les linguistes s’appuient sur les travaux des généticiens et les généticiens sur les travaux des linguistes…

Pour clore la discussion sur l’existence éventuelle d’une langue originelle, lisons l’extrait suivant :

Quel sens y a-t-il à parler d’une langue originelle ?

Selon toute apparence cela n'a d'autre sens que de signaler un mythe persistant dans notre univers culturel. Il s'agirait de la première langue, elle serait unique et source de toutes les autres. Accessoirement, on la gratifie de propriétés comme l'authenticité, l'absence de corruption, la facilité d'expression, la proximité avec la consistance même des choses. Nous avons probablement eu besoin d'affermir notre identité d'êtres humains sur l'idée d'un trésor original qui renfermerait une fois pour toutes notre nature. Toutefois, le concept même de langue originelle n'est pas bien construit. Il suppose une

discontinuité radicale entre l'humanité et la bestialité, ce qui se traduit par l'impossibilité de concevoir une évolution quelconque. La langue originelle doit être présente d'un coup. Son apparition serait un mystère absolu ; un mystère du même type que celui qui entourait les origines de l'homme avant le darwinisme. A l'inverse, si on accepte l'idée moderne que l'humanité est le produit d'une évolution, au reste fort lente, le concept de langue originelle perd toute consistance. Nous sommes devant un problème de continuum. Des moyens d'expressions ont existé (et existent) chez les hominidés, voire chez d'autres espèces animales. À partir de quand pouvons-nous dire que nos ancêtres ont disposé d'une langue ? Cela suppose que nous soyons capables de définir ce que nous entendons exactement par langue. Nous le sommes probablement. Mais pour ce faire, nous ne pouvons prendre une seule propriété, nous allons utiliser un ensemble de propriétés. Si nous utilisons un ensemble, c'est que certaines de ces propriétés sont indépendantes ; sinon on pourrait les déduire d'une seule. Il nous est alors interdit de choisir l'une d'entre elles à l'exclusion des autres pour marquer une quelconque discontinuité. Autrement dit, nous ne pourrons pas dire quand on passe d'un ensemble de modes d'expression à quelque chose comme une langue originelle. La question « Quand la langue est-elle apparue ? » n'a pas de sens.

Sylvain Auroux

Arrivée

Il est certes difficile, ou impossible, de remonter aux origines des langues, mais la situation actuelle du français se laisse circonscrire avec assez de précision. Il s’agit d’une langue faisant partie de la famille des langues indo-européennes. Par ailleurs, cette dernière famille est la plus connue :

Par ailleurs, cette dernière famille est la plus connue : Cet arbre généalogique (Martinet 1986:107) reflète

Cet arbre généalogique (Martinet 1986:107) reflète l’état de connaissances du XIX ème siècle. Il convient de mentionner qu’il n’est pas complet. Par exemple, le hollandais n’y

figure pas faute de place ni le tokharien 3 , ignorée au XIX ème siècle. Les noms de parenté sont un exemple classique pour illustrer la parenté entre langues indo-européennes :

français

latin

anglais

allemand

breton

russe

Persan

hindi

père

pater

father

Vater

tad

(atets)

Pedar

pita

mère

mater

mother

Mutter

mamm

mat’

Madar

mata

frère

frater

brother

Bruder

breur

brat’

Baradar

bhrata

sœur

soror

sister

Schwester

c’hoar

siestra

Khahar

(behan)

Quant à l’importance numérique des différentes familles, le tableau suivant (Leclerc 1992:73) montre que la famille indo-européenne est la plus importante. Ce tableau montre aussi qu’il est difficile à compter avec exactitude le nombre de langues, ne serait-ce qu’à cause de la distinction polémique entre langue et dialecte.

Familles

% Population mondiale

Nombre de langues

indo-européenne

48,0

± 200

sino-tibétaine

25,0

±

50

austronésienne

4,5

± 900

chamito-sémitique

4,5

± 120

dravidienne

3,7

± 12

japonaise

2,4

± 10

bantoue

2,2

± 400

nigéro-congolaise

1,7

± 900

altaïque

1,3

± 50

coréenne

1,2

 

1

austro-asiatique

1,1

± 55

ouralienne

0,5

± 30

Total Autres fam. réunies

96,1

± 2728

3,9

± 3400

Le tableau qui représente le nombre de locuteurs par langue (Leclerc 1992:61) soulève d’autres questions. Peut-on parler de ‘grandes’ langues et de ‘petites’ langues. Dans l’affirmative, quels sont les critères pour établir ces distinctions ? Il convient aussi de considérer le statut social des langues : Langue officielle, langue employée au travail, en famille, à l’administration, entre amis, aux services religieux ?

3 Langue parlée jusqu’au VII ème siècle dans le Turkestan dont on a découvert quelques textes au début du XX ème siècle.

Les langues selon leur importance numérique

 

Langue

Pays principal

Famille

Poulation (en millions)

1

chinois

Chine

sino-tibétaine

730

2

anglais

Etats-Unis

indo-européenne

403

3

espagnol

Mexique

indo-européenne

266

4

arabe

Égypte

chamito-sémitique

200

5

hindi

Inde

indo-européenne

182

6

russe

Russie

indo-européenne

154

7

portugais

Brésil

indo-européenne

154

8

bengali

Bangladesh

indo-européenne

152

9

allemand

Allemagne

indo-européenne

119

10

japonais

Japon

Japonaise

117

11

français

France

indo-européenne

109

12

wu

Chine

sino-tibétain

85

13

javanais

Indonésie

austronésienne

70

14

coréen

Corée

coréenne

65

15

vietnamien

Viêt-Nam

austro-asiatique

55

16

cantonais

Chine

sino-tibétain

54

17

marathi

Inde

indo-européenne

50

18

tamoul

Inde

dravidienne

50

19

turc

Turquie

altaïque

50

20

xiang

Chine

sino-tibétain

48

Une classification des idiomes selon le nombre d’États qui s’en servent comme langue officielle donne le tableau suivant (Leclerc 1992:192-193) :

Langue

Nombre d’états

Locuteurs (en millions)

anglais

56

403

français

36

109

arabe

22

200

espagnol

21

266

portugais

8

154

allemand

5

119

malais

4

35

néerlandais

4

20

italien

4

40

chinois

3

730

La carte qui montre la répartition géographique du français dans le monde d’aujourd’hui constitue le point d’arrivée de l’histoire externe de la langue française. La diffusion du français dans le monde ne peut s’expliquer uniquement à travers la discipline Histoire de la langue française. Il faudrait aussi recourir aux disciplines Civilisation française et Civilisation d’expression française.

Répartition géographique du français dans le monde 4 :

Répartition géographique du français dans le monde 4 : LE FRANÇAIS : LES ORIGINES Le point

LE FRANÇAIS : LES ORIGINES

Le point de départ pour étudier le français est le latin. La diffusion de cette langue en Europe est due à l’avènement de l’Empire romain. Mais la romanisation de la Gaule ne s’est pas faite du jour au lendemain et encore aujourd’hui on trouve quelques traces de substrats d’ethnies non-latins. Schématiquement, et par époques, l’histoire de la langue française peut être représentée de la manière suivante :

4 Extrait de l’Encyclopédie Thema. Vol. 2, p. 507, Paris. Larousse, 2000.

 

Latin

   
   

I

IV e siècles

 

celtique

celtique

Latin vulgaire

Latin classique

V VIII e siècles

germanique

Ancien provençal (langue d’oc) Provençal
Ancien provençal
(langue d’oc)
Provençal
Ancien provençal (langue d’oc) Provençal Roman Ancien français (Langue d’oïl) Moyen français Français moderne

Roman

Ancien français

(Langue d’oïl)

Moyen français

Français moderne

IX XIII e siècles

 

XIV XVI e siècles

à

partir du XVII e siècle

 

Les Ligures et les Ibères

Les Ligures et les Ibères sont les premiers peuples arrivés en Europe dont on connaît les noms. Ces derniers sont peut-être venus du Sahara au VI e siècle av J.-C. et se sont mélangés avec les Celtes (les Celtibères). Les Ligures se trouve en Europe avant les Celtes. Ces derniers les refoulent vers la région méditerranéenne allant de Marseille à La Specia, en Italie. Ils sont soumis par les romains vers 180. Les deux peuples ont laissé très peu de traces linguistiques.

Traces des Ligures : les terminaisons ascus-a, oscus-a et uscus-a sont probablement d’origine ligurienne. Venasque < Vindasca (d’où le Comtat-Venaissin). Calanque vient des liguriens par l’intermédiaire du provençal.

Traces des Ibères : Les Ibères ont légué très peu de mots aux peuples romans. Esquer > izquierdo (esp.); esquerda (por.); esquerr (gascon).

Les Grecs

Des Grecs venus d’Asie mineure ont fondé quelques colonies au littoral, probablement autour de – 600. Sans s’être mélangés, ils se sont petit à petit latinisés. En général, les mots grecs en français qui datent de cette époque sont entrés dans notre idiome

par l’intermédiaire du latin. Les premières inscriptions en gaulois se servaient de 1’alphabet grec.

Traces du grec : Massalía > lat. Massília > fra. Marseille ; Heraklēs Monoikos > Monaco ; Antípolis (la ville d’en face) > Antibes ; Agathē týchē (bonne fortune) > Agde ; Níkaia (victorieuse) > Nice ; blasphemeín > lat. blasphemare > fra. blâmer ; gómphos > prov. gofon > fra. gond. Quelques mots dialectaux viennent aussi du substrat grec de cette époque : brontē (tonnerre) > bruntar vit encore dans les Alpes ; typhos (fumée) > prov. tubo.

Les Gaulois

Alpes ; typhos (fumée) > prov. tubo . Les Gaulois Les Gaulois font partie des peuples

Les Gaulois font partie des peuples celtes qui se sont répandus en Europe occidentale à partir du VII e siècle av. J.-C. Si les Romains ont conquis complètement la Gaule en 50 av. J.-C., la romanisation a exigé beaucoup plus de temps. À la campagne et en montagne, le gaulois était parlé jusqu’au V e siècle de notre époque. Il convient encore de mentionner la romanisation n’ est pas le résultat d’une conversion forcée mais le résultat d’un rayonnement culturel. Le latin était alors la langue officielle du pouvoir et des écoles fréquentées par les nobles. Cette langue représentait ainsi la civilisation.

Traces du gaulois : On sait peu sur la langue gauloise. Elle a été probablement, comme le latin, une langue à déclinaisons. Des toponymes gaulois se trouvent partout en France, sauf en Alpes-Maritimes, dernier réduit des Ligures. Les Parisii étaient les Gaulois installés autour de Lutèce, le nom du peuple est devenu le nom de la ville (Paris). Durocortorum était la capitale des Remi ; nous connaissons cette ville sous le nom de Reims. Le même fait s’observe par rapport à d’autres villes comme Nantes, Limoges, Poitiers, etc. Dunum (= angl. town) est un élément assez fréquent dans des noms de lieux composés : Virodunum > Verdun ; Lugdunum > Lyon. Le nom Mediolanum signifie ‘plaine du milieu’, il a donné en français des noms comme Meillant, mais aussi, en italien, Milano. Le trait le plus typique

de la toponymie gauloise correspond à ac dans le Midi (Juillac, Savignac…) et à ai ou i dans le Nord (Juilly, Savigny…). Aurillac et Orly étaient la propriété d’un certain Aurelius :

fundus Aureliacus. Beaucoup de nobles gaulois prenaient des noms romains, ce qui rend difficile à faire la différence entre établissement d’origine romaine et d’origine gauloise. Dans la langue générale, on trouve relativement peu de mots d’origine gauloise, des estimations parlent de 180 mots. On distingue deux cas. D’abord il existe un certain nombre de mots gaulois qui ont été empruntés par le Romains et légués à toutes les langues romanes : carrus > char 5 . Ensuite, des mots gaulois sont entrés dans les parlers romans de territoires à forte concentration gauloise (la France et la pleine du Pô) : dru ; briser ; glaner ; fra. auvent et prov. ambans < ande-banno ‘grande corne’. On admet aussi que la langue gauloise a exercé une influence sur le système phonologique du latin parlé en gaule : [u] > [y], mais le [u] a pu se maintenir dans quelques régions (wallon londi ‘lundi’) ; fra. fait

quelques régions (wallon londi ‘lundi’) ; fra. fait lat. factu > faxtu prov. fach [fat 

lat. factu > faxtu

prov. fach [fat] esp. hecho.

La Gaule sous l’Empire romain

[fat  ] esp. hecho . La Gaule sous l’Empire romain La Gaule sous l’Empire romain

La Gaule sous l’Empire romain (II e siècle après J.-C.)

Avant l’Empire régnait un style de vie nettement régional. Les Romains imposaient une stabilité et construisaient des voies de communication, ce qui contribue à la constitution d’une certaine unité. La lente décadence de l’Empire commence après 180. Au III e siècle débutent les invasions des peuples germaniques (Alamans et Francs). Un Empire gaulois est déclaré, il dure jusqu’à 273, c’était le commencement de la séparation. Du III e au IV e siècle le

pouvoir central procède à un morcellement de la Gaule pour éviter que les provinces aient trop de pouvoir. De quatre provinces, le nombre de celles a été porté à dix-sept. À la fin de

5 Un exemple souvent cité est aussi celui de camisia > fr. chemise ; por. camisa… L’origine gauloise de ce mot est aujourd’hui contestée.

l’Empire, les villes se dépeuplent et l’unité du pays disparaît de nouveau. Les campagnes deviennent peu sures et on assiste à l’apparition d’une nouvelle société, le servage.

Le Latin vulgaire, ou latin tardif parlé

Rappelons que le latin classique est une langue à déclinaisons. On distingue six cas et il y a cinq types de déclinaisons. Or, dans la bouche du peuple se développe une langue ad usum omnium, le latin vulgaire. Ce n’est pas le latin classique qui est à l’origine du français et des autres langues romanes, mais le latin vulgaire.

Évolution des formes

La déclinaison : La langue s’éloigne de plus en plus d’un système synthétique pour arriver à un système analytique. Le latin classique connaissait déjà des cas de périphrases à côté de certaines déclinaisons :

aptus alicui rei

ou

aptus ad aliquam rem

aliquis eorum

ou

aliquis de eis.

Par contre, le remplacement du datif à terminaison par un datif analytique est plus récent, il date du V e siècle : amico > ad illu(m) amicu(m). Des changement phonétiques rendent difficile la distinction entre accusatif, datif et ablatif. Dans ce contexte, l’emploi des prépositions se répand de plus en plus.

L’article : Le latin vulgaire, comme le grec, se servait de plus en plus de pronoms démonstratifs associés à des substantifs en les affaiblissant sémantiquement : ille > le / el / il. À cette époque l’ ‘article’ n’avait pas encore perdu toute sa valeur démonstrative. L’article indéfini unus se généralise au IV e siècle.

Le verbe : C’est sans doute la catégorie du verbe qui s’est le plus modifiée. La notion de temps l’a emporté sur la notion d’aspect (infectum / perfectum). La fusion du verbe habeo avec le verbe principal fait apparaître le conditionnel et une nouvelle forme de futur.

La négation : Les principales particules de négation en usage en ancien français sont apparues en latin vulgaire : mica > mie ; gutta > goutte ; punctum > point ; pedis > pas.

La phonétique : Le latin classique faisait la distinction entre voyelles [i e a o u] longues et voyelles courtes : [i] [ī]. Cette distinction s’est perdue et on observe des assimilations :

fǐde >

fr. foi ; it. fede

gŭla

> fr. gueule it. gola

habēre >

fr. avoir ; it. avere

sōla

> fr. seule it. sola.

Par rapport aux consonantes, on observe la disparition des phonèmes faibles : tous les h tombent ; le m final disparaît templum > temple ; apparition de la nasalisation umbra > ombre. M fort devant voyelle se maintient : magister > maistre > maitre.

Disparition de l’unité linguistique

Le dernier empereur est destitué en 476. À cette époque-là toute unité linguistique avait déjà disparue. Les romanistes distinguent la Romania orientale et la Romania occidentale. La première est constituée par l’Italie sans la plaine du Pô et par la Roumanie. Les autres pays forment la Romania occidentale. Sous certains rapports l’Est paraît plus conservateur que l’Ouest, mais la péninsule ibérique aussi a souvent gardé des formes lexicales plus classiques que d’autres régions : humerus > esp. hombro > por. ombro alors que l’italien et gallo-roman ont spatula (‘omoplate’) ; por. ferver fra bouillir.

DU LATIN VULGAIRE À L’ANCIEN FRANÇAIS

Les Germains

On regroupe sous le nom de Germains plusieurs peuples, comme les Burgondes, les Saxons, les Alamans ou les Francs. L’absence d’unité entre les Gaulois était un facteur qui facilitait l’invasion de la Gaule ; l’absence d’unité entre Germains, par contre, était un facteur qui retardait la chute de l’Empire romain. Quand, en 476, la chute était un fait consommé, les Germains et les Romains se côtoyaient déjà pendant des siècles. Dans la Légion romaine, par exemple, on trouvait beaucoup de soldats germains. Dans ce contexte, les deux peuples se sont emprunté des unités lexicales : ger. *saipo > lat. sapo, onis > fra. savon ; ger. *blund > fra. blond ; ger. rostjan (all. rösten) > fra. rôtir ; lat. calvus > all. kahl, anglo-saxon calu.

Les Francs

Les Francs sont le dernier peuple qui soit arrivé sur le territoire de la Gaule. Parmi les peuples germaniques c’est celui qui a exercé la plus grande influence linguistique et

historique. Entre autres, il a donné le nom au pays, la France, et ce sont eux qui établissent la limite linguistique entre le germanique et le français. Les Francs se sont latinisés, mais cette latinisation a exigé beaucoup de temps. Sans doute, elle n’a été achevée qu’en 900. Ainsi n’est-il pas surprenant que la langue romane parlée en France ait subi une forte influence germanique, absente, ou presque, dans les autres langues issues du latin. Des mots se référant à la hiérarchie : marhskalk > maréchal ; siniskalk > sénéchal ; sakibaro > baron. Des mots se référant à des réalités de la campagne : jardin, haie, aune, osier. Les affixes -ard (vieillard) et mé- (all. miss-) sont aussi d’origine franque. Le [h] est réintroduit en Gaule du Nord et en Rhétie, de là helm > fra. heaume, mais it. elmo, prov. elm, esp. elmo.

Vers la langue d’oïl

Pendant toute cette époque le morcellement linguistique continue et on commence à voir apparaître sur le territoire gaulois/français deux zones linguistiques distinctes.

Différentiation phonétique

Les différences s’observent par rapport aux voyelles toniques et aux consonnes intervocaliques (cf. infra Notions de phonétique historique)

 

latin

langue d’oc

langue d’oïl

français

 

cantare cor (o ouvert) mel flore (o fermé) tela

cantar

chanter

 

cor

cuer

cœur

voyelles

mel

miel

flor

flour

fleur

tela

teile

toile

 

maturu

madur

meür

mûr

consonnes

pacare

pagar

paier

payer

sapa

saba

seve

sève

Ce tableau montre que le français s’est beaucoup plus éloigné du latin que la langue d’oc (disparition de consonnes, disparition de voyelles atones).

Séparation des deux langues romanes

Les parlers du Sud allaient d’abord plus vers le nord, le Poitou a parlé d’abord la langue d’oc et ne s’est que lentement francisé. La limite qui sépare les deux aires linguistiques s’est formée vers 500 à cause des invasions germaniques. Suite à ces invasions, la France du Nord restait bilingue durant trois siècles. La romanisation des

Francs s’est terminée sans doute vers 900. La carte suivante montre le résultat linguistique de cette époque. Les divisions y indiquées sont valables jusqu’à aujourd’hui.

y indiquées sont valables jusqu’à aujourd’hui. Exercice. En consultant une carte de France, on observe la

Exercice. En consultant une carte de France, on observe la présence de beaucoup de noms de lieux comme Neville, Castelnau, Châteauneuf ou Thiberville. Cherchez-en d’autres, reportez-les sur la carte ci-dessous en utilisant une couleur pour les noms qui suivent l’ordre déterminant-déterminé et une autre couleur pour les noms qui suivent l’ordre déterminé-déterminant. Qu’observez-vous ?

-déterminé et une autre couleur pour les noms qui suivent l’ordre déterminé - déterminant. Qu’observez -vous

Du VI e au IX e siècle : évolution générale de la France

On assiste d’abord à un morcellement territorial, c’est seulement en 800 que Charlemagne réussit à rétablir l’Empire d’Occident. Cette époque est connue sous le nom de Renaissance carolingienne (création d’écoles, usage du latin classique dans les documents écrits). C’est aussi à cette époque que les gens prennent conscience du fait que latin et ‘français’ ne forment plus une seule langue En 813 Le Concile de Tours ordonne au clergé de prêcher en langue vulgaire, là où c’est nécessaire. Avec le partage de l’Empire entre les petits-fils de Charlemagne naissent la France et l’Allemagne. En 843, Lors de ce partage, Louis le Germanique et Charles le Chauve font les Serments de Strasbourg¸ le premier document connu en langue vulgaire.

Les Serments de Strasbourg

1º Serment prononcé par Louis le Germanique

Pro deo amur et pro christian poblo et nostro commun saluament, d’ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarei eo cist meon fradre Karol, et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sit

Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles de mon aide et en toutes choses, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu’il m’en fasse autant, et je ne prendrai jamais aucun arrangement avec Lothaire, qui, à ma volonté, soit au détriment de mon dit frère Charles.

2º Serment prononcé par les soldats de Charles le Chauve

Se Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karol jurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non lo suon tanit, si lo returnar non l’int pois, ne lo ne neüs cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuvig non li vi er.

Si Louis tient le serment qu’il a juré à son frère Charles, et que Charles, mon seigneur, de son côté n’observe pas le sien, au cas où je ne l’en pourrais détourner, je ne lui prêterai en cela aucun appui, ni moi ni nul que j’en pourrais détourner.

Avec la Cantilène de Sainte Eulalie on a les premières traces de poésie en langue vulgaire. Elle date probablement de 880 et est d’inspiration religieuse. C’est à cette époque aussi qu’on commence à faire, de manière consciente, des emprunts au latin. La traduction de la Vulgate fait entrer en français des mots comme abominable, cantique, opprobre ou solennité

Nouvelles invasions

Les Normands font leurs premières apparitions sur la côte atlantique en 800. En 911 Charles III le Simple cède une partie du littoral aux ‘hommes du nord’ dans l’espoir de les sédentariser, cette région s’appelle aujourd’hui la Normandie. Les Normands y restent et

se romanisent En 1066, Guillaume, duc de Normandie, débarque en Angleterre avec ses guerriers et avec la langue française, le franco-normand. Les Normands avaient une connaissance supérieure des choses de la mer que les Français, ainsi ont-ils introduits en français des mots relatifs à cette réalité : crique, vague, cingler, turbot, marsouin… La toponymie montre que les Normands ont aussi colonisé l’intérieur de leur pays : Bolbec, Caudebec, Orbec (bekkr = ‘ruisseau) Les noms à terminaison ville sont souvent aussi d’origine normande : Tōrolf-villa > Trouville = la ville qui appartient à Tōrolf.

Les Arabes ont exercé une influence beaucoup plus forte sur les parlers de la péninsule ibérique que sur le français. Rappelons que leur arrivée en Espagne date de 711 et que la Reconquista n’a pris fin qu’en 1492. Néanmoins, leur civilisation raffinée a exercé une influence indirecte. Les mots arabes entrés en français à cette époque-la sont arrivés par l’intermédiaire des Italiens ou par l’intermédiaire des Espagnols/Portugais, voici quelques exemples :

des Espagnols/Portugais, voici quelques exemples : esp. azúcar ita. zucchero esp. algodón ita. cotone

des Espagnols/Portugais, voici quelques exemples : esp. azúcar ita. zucchero esp. algodón ita. cotone

esp. azúcar

ita. zucchero

esp. algodón

ita. cotone

por. açúcar

fra. sucre

por. algodão

sukkar

kutun

fra. coton

alambique, alcool, algèbre, magasin, sirop.

all. Zucker

L’ANCIEN FRANÇAIS

Du IX e au XIII e siècle la royauté existait, mais le Roi de Paris n’avait que peu de pouvoir. Le système féodal se basait sur des allégeances qui faisaient qu’un roi pouvait être le vassal d’un autre, selon le lieu où il se trouvait. Sur le plan linguistique, il existait une forte stratification horizontale. Dans ce contexte, le noble provincial pouvait parler avec ses serfs, mais pas forcément avec son roi. Cette situation irait changer radicalement avec le temps. Sous Louis XIV la langue de la noblesse est déjà depuis longtemps le français, donc la langue du roi.

Au Moyen-Âge le français de Paris avait l’avantage de couvrir une zone centrale par rapport aux parlers du Nord. Il jouissait d’un prestige qui ne se laisse pas explique seulement par le pouvoir du Roi de France.

Des traits typiques de quelques langues régionales ont survécu jusqu’à aujourd’hui.

Les particularités suivantes caractérisent le picard, mais se laissent aussi observer dans le

dialecte normand :

c

devant a

> k : ‘cose’ = chose

g

devant a

> g : ‘gambe’ = jambe

c

devant i, e

> : ‘chele’ = celle ; ‘rachine’ = racine.

L’ancien français à son époque classique

Les déclinaisons

Les noms masculins :

Première déclinaison

 

Singulier

Pluriel

CS

li

murS

li

mur

CR

le

mur

les murS

Ce schéma est valable pour la grande majorité des substantifs. Les noms en s et en z sont indéclinables.

Deuxième déclinaison

 

Singulier

Pluriel

CS

li

pere

li

pere

CR

le

pere

les pereS

Ce schéma correspond aux formes latines en er se terminant en français en e (pater >

père ; frater > frère ; liber > livre). Très tôt, il y a un alignement avec la première

déclinaison et l’on trouve CSS li pere et li peres.

Troisième déclinaison

 

Singulier

Pluriel

CS

li

lerre

li

larron

CR

le

larron

les larronS

Il y a une cinquantaine de mots issus de formes imparisyllabiques latines qui font partie de

ce type de déclinaison. La caractéristique en est d’avoir deux formes distinctes au singulier

(abes/abé ancestre/ancessor ber/baron). L’existence de cette déclinaison s’explique

avec le déplacement de l’accent tonique : látrone latrónem.

Il

existe un certain nombre de mots où la double forme n’est

déplacement de l’accent.

pas

liée au

 

Singulier

Pluriel

CS

li

cuens

li

comte

l’(h)om, on, uem

li

(h)ome

CR

le

comte

les comteS

l’(h)ome

les (h)omeS

L’influence de la première déclinaison fait, dans ce cas aussi, que le CSS reçoit souvent un S : CSS sire(s) CSP seignor.

Les noms féminins :

Première déclinaison

 

Singulier

Pluriel

CS

la

fille

les filles

CR

la

fille

les filles

Cette déclinaison couvre, sauf quelques exceptions, les substantifs féminins en e. On constate que, dans ce premier type de déclinaison, l’opposition CS-CR est effacée au profit de l’opposition singulier-pluriel.

Deuxième déclinaison

 

Singulier

Pluriel

CS

amor(s)

les amors

la

cité(z)

les citez

CR

 

amor

les amors

la

cité

les citez

Les noms féminins dits à terminaison masculine suivent ce schéma.

Troisième déclinaison

 

Singulier

Pluriel

CS

 

Berth

 

la

pute

les putaines

CR

Bertain

 

la

putaine

les putaines

La caractéristique de cette déclinaison est l’existence de deux formes différentes au singulier (suer seror). Il y a beaucoup de noms propres qui suivent ce schéma.

Les adjectifs :

Comme dans le cas des noms, on observe trois types de déclinaison.

Première déclinaison

 

singulier

pluriel

singulier

pluriel

singulier

CS

bons

bon

bone

bones

bon

CR

bon

bons

bone

bones

bon

 

masculin

féminin

neutre

Comme en français moderne, la consonne finale du radical peut se modifier : sauf-sauve ; sec-seche ; lonc-longue.

Deuxième déclinaison

 

singulier

pluriel

singulier

pluriel

singulier

CS

granz

grant

grant

granz

grant

CR

grant

granz

grant

granz

grant

 

masculin

féminin

neutre

La caractéristique de cette déclinaison est la présence des mêmes formes CR pour le masculin et pour le féminin. Cette déclinaison s’aligne très tôt sur la première, mais on en trouve des traces en français moderne : la grand route, la grand-mère, la grand-messe. On observe aussi que le CSS féminin reçoit souvent un s par analogie avec le masculin.

Troisième déclinaison

 

singulier

pluriel

singulier

pluriel

singulier

CS

graindre

graignor

graindre

graignorS

graignor

CR

graignor

graignors

graignor

graignors

graignor

 

masculin

féminin

neutre

Cette déclinaison sert pour les comparatifs dits synthétiques, il y a une double forme au singulier> L’exemple du tableau vient de granz (grand). Voici quelques autres exemples de degrés de comparaison : buens mieudre, meillor ; maus pire, peior ; petiz mendre,

menor ; forz fortre, forçor. Pour granz on trouve aussi maire, maior.

Les numéraux

En ancien français, et pour les cardinaux, 1, 2 et 3 sont variables en genre et se déclinent. À titre de curiosité, on cite le cas de ‘2’. À côté de doi, il existe aussi des formes comme ambedoi, ambedous, pour signifier ‘tous les deux’… Comment la grammaire normative portugaise juge-t-elle la forme ambos os dois ?

Pour plus d’information sur les déclinaisons en ancien français, on se reportera à la littérature spécialisée.

La phrase, exemples

Les principaux éléments de la phrase sont le sujet (S), le verbe (V) et les régimes (R). Avec ces trois éléments, il y a six combinaisons possibles. Le classement de 1 à 4 correspond à la

fréquence d’emploi dans les textes en ancien français. 5 et 6 correspondent à des structures rares.

1 S’auquns hom ou femme brisoit ceste pais (paix)

SVR

2 Li dus la carole esgarde (le duc regarde l’assemblée)

3 Fi de Vous ! Enne sui je au large ? (Fi de vous ! ne suis-je pas hors de votre portée ?)

4 Lors ne pot garder ses paroles la duchoise (Alors, la duchesse n’a pu garder ses paroles = n’a pu se taire)

5 Amistie grande Guilaume vous mande (Guillaume vous envoie grande amitié)

6 La damoisele ne convoie nus (nous n’accompagnons pas la demoiselle).

SRV

VSR

VRS

RSV

RVS

Textes

Du garçon et l’aveugle (farce du XIII e siècle)

Cet extrait du garçon et de l’aveugle contient des traits régionaux du Nord. L’histoire se passe à Tournai, en Belgique.

Faites nous bien, seignor baron, que Diex li fius Marie vous meche tous en sa maison et en sa compaignie ! Veoir ne vous puis mie : pour moi vous voie Jesus Cris, et tous chiaux mete en paradis ki me feront aie !

A ! mere Dieu, sainte Marie, souveraine, quele eure est il ? Je n’ot nului ; trop me tieng vill que je n’ai au mains un garchon qui me remenast en maison : car, s’il ne savoit bien canter, si saroit il dru pain rouver et moi mener as grans osteus.

OR PAROLE LI GARÇON à part El las, con je sui disiteus ! Il aperçoit l’aveugle

Faites-nous la charité, mes valeureux seigneurs, afin que Dieu, le fils de Marie, vous accueille tous dans sa demeure et dans sa compagnie ! Je ne peux vous voir ; que Jésus-Christ vous voie pour moi et qu’il mette au Paradis tous ceux qui me viendront en aide !

Ah ! mère de Dieu, sainte Marie, ma souveraine, quelle heure est-il ? Je n’entends personne. Faut-il que je sois tombé bien bas pour n’avoir même pas un gamin qui me ramène à la maison ! Car même s’il ne savait pas bien chanter, au moins saurait-il quémander du pain et me conduire vers les riches maisons.

LE GARÇON tournant le dos à l’aveugle Malheur à moi ! Je suis vraiment à sec ! puis aperçevant l’aveugle

Il ne me faut plus nuie rien.

OR PAROLE LI GARÇON à l’aveugle Sire, vous n’alés mie bien : vous querrés ja en cest celier

OR PAROLE LI AVEULES A ! mere Dieu, veillié me aidier ! KI es ce qui si bien m’avoie ?

OR PAROLE LI GARÇON Preudons, se Jhesus me doint joie, çou est uns povres triquemers.

OR PAROLE LI AVEULES Pour Deieu, je croi qu’il soit mout bers. Viengne avant ! a lui veull parler.

[…]

LI AVEULES

Há ! ha ! Diex, con je sui destrois! Ou est li mors, qui tant demeure ke ne me prent ? Mais ains ceste eure, certes, demain l’atenderai : adont bien cent cops li donrai, foi que je doi ni’amie Margue.

LI GARÇON

Fi de vous ! enne sui je au large ? Je n’aconte un estront a vous. Vous estes fel et envious ; se n’estoit pour tes compaignons vous arïes ja mil millions, mais

pour iaus serés deportés. S’il ne vous siet, si me sivés !

J’ai ce qu’il me faut.

LE GARÇON à l’aveugle Monsieur, vous ne marchez pas droit ; vous allez tomber dans cette cave.

L’AVEUGLE Ah ! par la mère de Dieu, veuillez m’aider ! Quelle est donc cette personne qui me guide si bien ?

LE GARÇON Cher monsieur, puisse Jésus me donner sa joie ! c’est un pauvre diable.

L’AVEUGLE Par Dieu, je le crois très bon garçon. Qu’il avance ! Je veux lui parler.

[…] L’AVEUGLE Ah ! ah ! me voici pris à la gorge ! Où est la mort qui tarde tant à venir me prendre ? Mais pour sûr, demain, avant qu’elle ne vienne, je le guetterai et alors je lui donnerai bien cent coups, par la foi que je dois à mon amie Margot

LE GARÇON Fi de vous ! ne suis-je pas hors de votre portée ? Vous n’êtes pour moi qu’une merde. Vous êtes trompeur et envieux : sans les gens de mon espèce, vous seriez déjà riche à milions ; mais vous paierez pour eux> Si vous n’êtes pas content, courez-moi après !

(Traduit par Jean Dufournet, Éd. Honoré Champion, Paris, 1982)

Bernard de Ventadour (1145-1180) :

Bernard de Ventadour était avant tout un poète de l’amour. Ses confidences sur sa passion pour la Dame de Ventadour et, ensuite, pour Éléonore d’Aquitaine sont d’un ton asses mélancolique. Les jongleurs faisaient précéder leurs interprétations des vidas des auteurs :

(Traduction française)

Bernard de Ventadour était du Limousin : du château de Ventadorn.

C'était un homme de pauvre naissance, fils d'un serviteur qui était fournier et qui chauffait le four pour cuire le pain du château.

Et il devint bel homme, et adroit. Et il savait bien chanter et trouver. Et il devint courtois et instruit. Et le vicomte, son seigneur de Ventadorn se plut fort en sa compagnie. Il aimait sa poésie et ses chansons et il lui fit grand honneur.

(Original en langue d’oc)

Bernart de Ventadorn èra de Lemosin : del castèl de Ventadorn.

Ome foguèt de paura generacion, filh d'un sirvent qu'èra fornier e qu'escaudava lo forn per còire lo pan del castèl.

E venguèt bèl òme e adrech e sabiá plan cantor e

trobar. E venguèt cortés e ensenhat. E lo vescomte, lo seu sénher de Ventadorn, s'agradèt fòrça d'el e de

son trobar e de son cantor e li faguèt grand onor.

Or le vicomte avait une femme jeune, aimable et gaie.

E

lo vescomte aviá una molher jove e gentila e

Et. celle-ci se plut aussi à la compagnie de Bernart et

gaia. E ela s'agradèt de Bernart e de sas cançons.

à ses chansons. Et elle s'enamoura de lui et lui d'elle.

E

s'enamorèt del e mai el de la dòna e faguèt sas

Et il fit d'elle ses poèmes et ses chansons, sur l'amour

cançons e sos vèrses d'ela, de l'amor qu'avia d'ela

qu'il avait d'elle et sur sa valeur. Et longtemps dura

e

de sa valor. E longtemps durèt lor amor sens que

leur amour sans que le vicomte et les autres personnes s'en doutent.

lo

vescomte e las outras gents se 'n mainèsson.

Et, quand le vicomte s'en aperçut, il se fâcha avec

E

quand lo vescomte se 'n apercebèt, s'estranhèt de

Bernart et fit surveiller sa femme, l'empêchant de sortir.

Bernart e faguèt gardar e sarrar sa molher.

Et la dame fit savoir son congé à Bernart et lui s'en alla et s'éloigna de cette contrée.

Quand naît l'herbe fraîche et la feuille et que les fleurs boutonnent au verger et que le rossignol, haut et clair, élève sa voix pour chanter,

E la dòna faguèt donar congièt a Bernart e el

partiquèt e s'aluhèt d'aquela encontrada.

CAN L'ERBA

Can l'erba fresch' e’lh folha par

E flors botonon el verjan,

E'l rossinhols autet e clar Leva sa votz e mou so chan,

Joie j'ai de lui et joie j'ai de la fleur joie de moi-même, joie de ma belle dame De toute part la joie m'entoure et je la sens mais elle, elle est la joie, dont résultent les autres.

Hélas, pourtant, je me meurs de souci

et si souvent je suis en tel souci

que les voleurs pourraient bien m'emporter

sans seulement que je m'en doute. Par Dieu, Amour, je suis ton serviteur, pauvre d'amis avec toi pour Seigneur. Ah ! que ne forces-tu ma dame à m'aimer avant que de désir je meure ?

Ce m'est merveille que je vive sans lui dévoiler mon désir. Lorsque je contemple ma dame,

et ses beaux yeux si faits pour son visage,

peu s'en faut que vers elle je coure

et je le ferais sans la peur

que j'ai de voir un corps aussi bien fait

pour aimer, être si froid, si lent.

Car j'aime tant ma dame et la chéris, tant je la crains et la redoute, que jamais je n'ai osé l'entretenir de moi

ni la prier d'amour, ni même lui écrire.

Joi ai de lui, e joi ai de la flor

E joi ai de me e de midons maior ;

Daus totas partz sui de joi claus e sens, Mas sel es jois que totz autres jois vens.

Ai las ! com mor de cossirar !

Que manhtas vetz en cossir tan :

Lairo m'en poirian portar,

Que re no sabria que's fan. Per Deu, Amors! be'm trobas vensedor :

Ab paucs d'amics e ses autre senhor.

Car una vetz tan midons no destrens Abans qu'eu fos del dezirer estens ?

Meravilh me com posc durar Que no'lh demostre mo talan. Can eu vei midons ni l'esgar,

Li seu bel olh tan be l'estan :

Per pauc me tenh car eu vas leis no cor.

Si feira eu, si no fos per paor,

C’anc no vi, cors melhs talhatz ni depens

Ad ops d'amar sia tan greus ni lens.

Tan am midons e la tenn car, E tan la dopt’ e la reblan C’anc de me no'lh auzei parlar,

Ni re no'lh quer ni re no'lh

Mais elle sait mon mal et ma douleur

Pero iln sap mo mal e ma dolor,

et, quand lui plaît, me fait bien et honneur

E

can li plai, mi fai ben et onor,

et, quand lui plaît, de moins je me contente

E

can li plai, eu m'en sofert ab mens,

de sorte qu'elle n'en soit blâmée.

Per so c'a leis no n avenha blastens.

Si j'avais pouvoir d'enchanteur,

enfants seraient mes ennemis

et rien aucun ne saurait dire

qui dommage pût nous causer.

Lors je verrais la plus belle des femmes

S'eu saubes la gen echantar, Mei enemic foran efan, Que la us no saubra triar

Ni dir re que'ns tornes a dan.

Adoncs sai eu que vira la gensor

et

ses beaux yeux et sa fraîche couleur.

E

sos bels olhs e sa frescha color,

Je

baiserais sa bouche en tous les sens,

E

baizera'lh la bocha en totz sens,

Y

laissant pour tout un mois trace.

Si

que d'un mes i paregra lo sens.

Je voudrais seule la trouver

endormie ou faisant semblant pour lui prendre un doux baiser

que je n'ai osé demander. Mon Dieu, ma dame, nous gâtons notre amour. Le temps fuit. Nous perdons le meilleur,

A sens caché nous devrions nous parler.

On devrait bien dame blâmer quand elle tarde à aimer son ami. Trop longues parleries d'amour c'est grand ennui et presque tromperie. On peut aimer et faire mine à d'autres

et mentir gentiment, quand on est sans témoin.

Bonne dame, pourvu que tu daignes m'aimer,

je ne serai jamais accusé de mensonge.

Va, messager, et ne m'en veuille pas

si j'ai peur d'avancer vers ma dame.

Be la volgra sola trobar, Que dormis, o'n fezes semblan, Per qu'elh embles un doutz baizar, Pus no valh tan qu'eu lo lh deman. Per Deu, domna, pauc esplecham d'amor ! Vai s'en lo tems, e perdem lo melhor ! Parlar degram ab curbertz entresens,

E, pus no’ns val arditz, valgues nos gens ! Be deuri' om domna blasmar ! Can trop vai son amie tarzan, Que lonja paraula d'amar Es grans enois e par d'enjan, C’amar pot om e far semblan alhor,

E gen mentir lai on non a autor.

Bona domna, ab sol c'amar mi dens,

Ja per mentir eu no serai atens.

Messatger, vai, e no m'en prezes mens, S'eu del anar vas midons sui temens.

Hue de Saint-Quentin ( ? 1221)

L’art de ‘trobar’ se pratiquait aussi en langue d’oïl. On sait peu sur le trouvère Hue de Saint-Quentin, mais sa chanson montre que des sujets ‘politiques’ étaient aussi traités. Hue condamne l’attitude des religieux qui permettent aux croisés moyennant finances de se « décroiser », abandonnant leurs compagnons captifs.

Jérusalem se plaint et le pays où le Seigneur en sa bonté souffrit la mort

se plaint que Dieu n'ait plus de ce côté de la mer

que peu de ses amis pour lui faire le moindre secours.

S'il souvenait à chacun du jugement dernier

et du saint lieu où Dieu endura le supplice

quand il pardonna sa mort à Longin, c'est plus malaisément qu'on se décroiserait;

car celui qui d'un cœur pur prend la croix pour Dieu,

Jérusalem se plaint et li païs

U Damedieus souffri mort bonemen

Que deça mer a poi de ses amis Qui de secors li facent mais nient. S'il sovenist cascun del jugement Et del saint liu u il souffri torment Quant il pardon de sa mort fist Longis, Le descroisier fesissent mout envis;

Car qui pour Dieu prent le crois purement,

il

le renie au jour où il la rend,

II

le renie au jor que il le rent,

et

comme Judas il perdra Paradis.

Et com Judas faura a paradis.

Nos pasteurs gardent mal leurs brebis,

quand ils les vendent au loup pour des deniers;

mais le péché les a tous saisis en telle guise

qu'ils ont mis Dieu en oubli pour l'argent.

Que feront-ils des riches biens

qu'ils acquièrent par grande vilenie

avec les contributions honteuses par eux levées

sur les croisés ?

Sachez en vérité que cela leur sera reproché,

si loyauté, Dieu et foi ne mentent pas.

Ils ont volé à Acre et à Bethléem

ce que les croisés avaient promis de donner à Dieu

Trad. J. Bédier et P. Aubry

Nostre pastour gardent mal leur brebis,

Quant pour derniers cascuns al leu les vent;

Mais li pechiés les a si tous souspris

Qu'ils ont mis Dieu en oubli pour l'argent.

Que devenront li riche garniment

Qu'il aquierent assés vilainement

Des faus loiers qu'il ont des croisiés pris ?

Sachiés de voir qu'il en seront repris,

Se loiautés et Dius et fois ne ment.

Retolu ont et Achre et Belleent

Ce que cascuns avoit a Diu promis

INTERMÈDE

Les Débuts de la lexicographie : des gloses et des glossaires

La lexicographie empirique est presque aussi vieille que l’écriture. À Sumer on a écrit les premières listes de mots. La lexicographie bilingue aussi est apparue très tôt. Des exemples nous sont parvenus des fragments d’un dictionnaire akkado-égyptien (rédigés vers 1700) et des glossaires grec-copte. Plus proches de nous sont les gloses du Moyen- Âge. Gloses et glossaires donnent des informations intéressantes sur les difficultés qu’ont eues les gens de l’époque de comprendre le latin classique. En d’autres mots, elles permettent de voir comment la langue évolue.

L’Appendix probi : opuscule anonyme, composé peut-être au III e siècle, en tout cas avant 320, probablement à Rome ; il contient une liste de 227 formes, mots ou expressions classiques avec leur correspondante en latin vulgaire ; cette liste a évidemment été établie à des fins de correction du langage. On y trouve par exemple :

SPECVLVM

non SPECLVM

[syncope de la pénultième non

COLVMNA

non COLOMNA

accentuée] [ŭ > ó]

CALIDA

non CALDA

[syncope de la pénultième non

VINEA

non VINIA

accentuée] [e non accentué en hiatus > y]

MENSA

non MESA

[-ns- > -s-]

NVMQVAM

non NVMQVA

[chute de m]

PAVPER MVLIER non PAVPERA MVLIER [changement de déclinaison]

AVRIS

non ORICLA

[au > o ; substitution d’un diminutif au mot simple, syncope de la pénultième non accentuée].

Gloses de Reichenau : Un glossaire important, plus tardif, est connu sous le nom de Gloses de Reichenau, d’après le monastère d’où proviennent les manuscrits, maintenant conservés à Karlsruhe. Le plus ancien manuscrit est du VIII e siècle, exécuté certainement dans le nord de la France. On y trouve des mots et expressions classiques traduits en vulgaire. L’intention de l’auteur n’est plus de corriger l’usage mais d’expliquer les termes classiques tombés en désuétude. Voici quelques exemples de ces gloses :

CONCIDIT

TALIAVIT

[fr. tailla]

DARE

DONARE

[fr. donner]

RERVM

CAVSARVM

[fr. choses]

PVLCHRA

BELLA

[fr. belle]

DEINCEPS

POSTEA

[> *postius > fr. puis]

OLIM

ANTEA

[> *antius > fr. ainz]

EDVNT

MANDVCANT [fr. mangent]

PVEROS

INFANTES

[fr. enfants]

OPTIMOS

MELIORES

[fr. meilleurs]

RVPEM

PETRAM

[fr. pierre]

Gloses de Cassel : D’autres glossaires tardifs présentent aussi de l’intérêt ; nous citerons seulement les Gloses de Cassel, qui sont de la même époque que les Gloses de Reichenau. Le texte se divise en deux parties : la première, le plus longue, comprend 180 mots ; la seconde, une sorte de manuel de conversation comporte 65 articles. Mots et phrases sont traduits du latin ou du roman en germanique. Quelques exemples :

VNCLA

[fr. ongle]

NAGAL

[all. Nagel]

CAVALLVS

[fr. chevals, cheval]

HROS

[all. Ross]

TROIA

[fr. truie]

SVV

[all. Sau]

AVCAS

[fr. oies]

CANSI

[all. Gänse]

PVLCINS

[fr. poussins]

HONCHLI

[all. Hühnchen]

GALINA

[a. fr. geline]

HANIN

[all. Henne]

CASV

[a. fr. chiés, chez]

HVS

[all. Haus]

FVRNVS

[fr. four]

OFAN

[all. Ofen]

STABULU

[fr. étable]

STAL

[all. Stall]

MVFFLAS

[fr. moufles]

HANTSCOH

[all. Handschuh]

MARTEL

[fr. martel, marteau]

HAMAR

[all. Hammer]

PVTICLA

[pour *butticula, bas lat. fr. bouteille]

FLASCA

[all. Flasche]

DE L’ANCIEN FRANÇAIS AU MOYEN FRANÇAIS

Du XIII e au XV e siècle on assiste à l’expansion de la royauté et la vie régionale perd de son importance. Cette époque est aussi marquée par la guerre de Cent Ans (1339-1453). Au début de cette guerre la France était prospère, à la fin, ruinée. Cette guerre a aussi fait

ressentir aux gens que Français et Anglais sont deux peuples distincts. On dit que la naissance du sentiment national français se situe à cette époque-là.

Quant à l’emploi du français, il apparaît de plus en plus dans des documents publics. Ceci signifie une relative perte d’importance du latin. Au XII e siècle encore, il existait une littérature florissante dans les différentes langues du nord. Après 1400 les dialectes sont délaissés par les auteurs et ils deviennent des patois 6 .

Évolution des sons

Chute de consonnes et de voyelles : septem > set [s] = chute d’une consonne qui ferme une syllabe. e non tonique continue à s’affaiblir surtout dans le voisinage de r et l. Sacramentu > sairement > serment (XIV e ).

Monophtongaison : Au Moyen-âge la langue comportait beaucoup de diphtongue ou triphtongue, ils disparaissent avec le temps. [ai] > [i] > [] ; maistre > mestre. La chute de consonnes intervocaliques provoquait beaucoup d’hiatus qui se réduisent alors : eage > âge ; meür > mûr. On observe aussi l’évolution [ts] > [s] (ciel), [t] > [] (charbon), [dž] > [ž] (jardin).

Évolution des formes

Les différentes formes d’une même unité lexicale (CS/CR par ex.) tendent de plus en plus à s’approcher.

Conjugaisons : Le français moderne contient un certain nombre de verbes qui exigent une alternance vocalique comme dans je peux nous pouvons. Anciennement cette alternance était plus répandue, on disait j’aime nous amons. Beaucoup de ces alternances ont disparu à cette époque. Canto > chant plus tard chante est devenu le modèle. Au XVI e siècle des formes comme je pri ou je suppli sont déjà exceptionnelles.

Déclinaisons : On observe des assimilations des formes divergentes vers des paradigmes semblables. Dans

6 Le terme patois est souvent employé de manière péjorative. Les dialectes, ayant perdu le statut d’idiome écrit, se sont divisés encore plus, de telle sorte qu’un patois est devenu le dialecte d’un dialecte.

mien

tuen

suen

moie

toue

soue

il y a d’abord un alignement de toue et soue sur moie (= toie, soie). Ensuite on arrive à

mien

tien

sien

mienne

tienne

sienne.

Quart, quint… perdent leur transparence sémantique, Apparaît alors la série en ième, quatrième, cinquième (mais Charles Quint).

Les adjectifs issus de la deuxième classe latine (masc. + fém. fortis, neutre forte [au nominatif]) s’alignent sur le type ‘féminin + E’ : masc. grand, fém. grande (mais grand- mère).

Perte de la déclinaison. Au XV e siècle on trouve beaucoup de confusion entre le S de déclinaison et du pluriel.

Évolution de la syntaxe

La place dans la phrase importe de plus en plus pour distinguer le sujet du régime direct. Dans la Chanson de Roland (début XII e ) 42% des phrases suivent la structure RVS, chez Joinville (fin XIII e ) seulement 11%. S’il n’y a pas de risque de confusion, la structure RVS se trouve jusqu’au XVII e : un autre parlement assemble ce duc.

L’emploi de la particule de négation pas se généralise.

En ancien français on observe cist (pr. dém.) = ‘proche’, cil (pr. dém.) = ‘éloignement’ ; au XV e cil reste un pronom mais cist est devenu un adjectif. De là celui-là / cet homme-ci… là.

Le vocabulaire

Emprunts au provençal : Salade, escargot, merlu et courtisan de l’italien cortigiano.

Latinisme : Toute formation universitaire se faisait à l’époque en latin, et les savants ne se sont pas demandés si le français pouvait fournir des unités lexicales adéquates à leur besoin. Des emprunts massifs au latin font comme quoi aujourd’hui encore on peut avoir l’illusion que le français serait assez proche du latin. Exemples : spéculation, limitation, existence, évidence, déduction, unanimité…

Pertes : Les changements de la civilisation matérielle ne provoquent pas seulement des emprunts, mais aussi des disparitions d’unités lexicales : fautre (arrêt fixé au plastron de fer pour recevoir le bois de la lance lorsqu’on chargeait à cheval), desafautrer (désarçonner).

Texte

François Villon (14311463) a mené une existence mouvementée. Il a fréquenté aussi bien des savants que des malfaiteurs. C’est probablement à cause de sa réputation de poète que Charles d’Orléans et Louis XI l’ont sauvé, plus d’une fois, de la potence. Villon est parfois considéré comme le premier poète moderne. Ses poèmes oscillent entre l’immoralisme et une religiosité profonde, entre un sensualisme et un pessimisme. Le poème suivant s’intitule Épitaphe Villon mais il est connu sous le nom de ballade des pendus.

Frères humains qui après nous vivez, N'ayez les cuers contre nous endurciz, Car, se pitié de nous pouvres avez, Dieu en aura plus tost de vous merciz. Vous nous voyez cy attachez cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie, Elle est pieça dévorée et pourrie, Et nous, les os, devenons cendre et pouldre. De nostre mal personne ne s'en rie :

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez Avoir desdain, quoy que fusmes occiz Par justice. Toutesfois, vous savez Que tous hommes n'ont pas le sens rassiz ; Excusez nous, puis que sommes transsis, Envers le filz de la Vierge Marie, Que sa grâce ne soit pour nous tarie, Nous préservant de l'infernale fouldre. Nous sommes mors, âme ne nous harie ; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluye nous a debuez et lavez, Et le soleil dessechez et noirciz :

Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez Et arraché la barbe et les sourciz. Jamais nul temps nous ne sommes assis ; Puis ça, puis la, comme le vent varie, À son plaisir sans cesser nous charie, Plus becquetez d'oiseaulx que dez a couldre. Ne soyez donc de nostre confrarie ; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie, Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :

A luy n'ayons que faire ne que souldre. Hommes, icy n'a point de mocquerie ; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

LE SEIZIÈME SIÈCLE

Émancipation de la langue française

Le seizième siècle correspond en France à la Renaissance. Alors que les Portugais et les Espagnols se lançaient dans l’aventure coloniale, la France faisait la guerre en Italie mais les conflits religieux avaient aussi leur importance pour l’histoire de la langue.

La Renaissance provoquait un regain d’intérêt pour le grec et le latin sans que cela fût néfaste au français. Au contraire, les penseurs de l’époque postulaient que le français est l’égal du latin et du grec ; langues qui fournissent beaucoup d’emprunts.

Les contacts avec l’Italie provoquent aussi l’arrivée de beaucoup de mots italiens. Ils sont parfois perçus comme aujourd’hui les anglicismes.

À cette époque le français commence à être employé dans des domaines auparavant réservés au latin. La Réforme, par exemple, impose à l’Église catholique de discuter des sujets de théologie en français même si elle continue hostile à la traduction de la Bible ou au culte en langue basse.

Le français est la langue d’enseignement seulement dans l’école primaire, au collège la langue d’usage continue le latin, même si ce fait n’est plus universellement accepté vers la fin du siècle.

C’est en chirurgie qu’apparaît une première littérature médicale car cette discipline a été abandonnée aux barbiers, classe qui n’était pas instruite en latin.

La centralisation monarchique donne plus de prestige à la langue du roi. Après plusieurs décrets relatifs à l’usage du français, François I er , le 15 août 1539, fait paraître l’ordonnance de Villers–Cotterêts. Cette ordonnance rend l’usage du français obligatoire dans les actes officiels.

Articles 110 et 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts

Et afin qu’il n’y ait cause de douter sur l’intelligence desdits arrests, nous voulons et ordonnons qu’ils soient faits et escrits si clairement , qu’il n’y ait ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu à demander interprétation.

Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l’intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d’ores en avant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souverains et subalternes et inférieures, soient de registres enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcez, enregistrez et délivrez aux parties en langaige maternelle françois et non autrement.

La langue au XVI e siècle

La grammaire

Jusqu’au XVI e siècle, la grammaire était une discipline qui ne s’exerçait que par rapport au latin. Le lyonnais Meigret est le premier auteur d’une grammaire française sérieuse, elle date probablement de 1550. Cet auteur s’est aussi intéressé au problème de l’orthographe. Il proposait une écriture phonétique très claire, selon laquelle ‘mortelle’ serait écrit mortęl. C’est à cette époque que les imprimeurs imposent l’usage des accents et la distinction entre U et V et entre I et J. L’orthographe était un thème récurrent, les uns défendaient une orthographe qui respecte l’héritage latin, d’autres voulaient faire tabula rasa. Voici deux extraits, le premier du Dialogue de l’ortografe e prononciation françoise de Peletier du Mans (15171582) ; le deuxième juxtapose un texte en orthographe traditionnel à son équivalent dans un alphabet crée par un Maître marseillais, H Rambaud.

un texte en orthographe traditionnel à son équivalent dans un alphabet crée par un Maître marseillais,
un texte en orthographe traditionnel à son équivalent dans un alphabet crée par un Maître marseillais,

Le vocabulaire

Pendant les soixante premières années du siècle l’italien exerce une très grande influence sur le français, après on observe des réactions contre cette influence. Mots venus de l’italien :

architecture, balcon, façade, arcade… sonnet, madrigal, cantilène cavalerie, colonel embuscade… banque, escompte, faillite…

Moustache prend la place de grenon, soudard devient péjoratif au profit de l’italien soldat.

En comparaison avec le XV e siècle, le nombre de latinismes emprunté diminue nettement. On observe par contre un fort intérêt pour les régionalismes (cf. La Pléiade, Rabelais).

Phonétique

La manie d’orner les mots de lettres étymologiques fait parfois changer la prononciation :

adversaire, mais pas sçavoir ; on hésite entre adjectif et ajectif.

La diphtongue oi était prononcée [wa] malgré les protestations des grammairiens, mais [w] se maintient dans les milieux cultivés jusqu’au XVII e siècle.

[R] intervocalique est prononcé [z] par le peuple. De peur de ne pas parler correctement, des Z sont retransformés en R. Il en reste un doublet : chaire / chaise.

Nouvelle phase pour la langue : la raison cherche à enrayer l’inconscient.

Syntaxe

Une phrase commençant par CIRC. ou CONJ. rejette souvent le sujet après le verbe, mais l’ordre normal gagne du terrain.

Un certain regain de la suppression de pronoms, surtout lorsqu’il n’y a pas possibilité de confusion : fay tu ! > fay !, par contre qui estes ? > qui estes-vous ?

Apparition de nombreuses conjonctions : aussi que, car, considéré que, de quoi etc. Au XVII e siècle quelques-unes disparaîtront.

Texte

Deux mouvements, la Renaissance et le Réforme, ont donné deux grands auteurs à la France : Calvin (1509-1564) et Rabelais (1494-1553). Nous allons présenter un extrait du roman Gargantua écrit par ce dernier.

Il s'esveilloit entre huyt et neuf heures, feust jour ou non; ainsi l’avoient ordonné ses regens antiques, alleguans ce que dict David : Vanum est vobis ante lucem surgere.

Puis se guambayoit, penadoit et paillardoit parmy le lict quelque temps pour mieulx esbaudir ses esperitz animaulx ; et se habiloit selon la saison, mais volun- tiers portoit il une grande et longue robbe de grosse frize fourrée de renards ; après se peignoit du peigne de Almain, c'estoit des quatre doigtz et le poulce, car ses précepteurs disoient que soy aultrement pigner, laver et nettoyer estoit perdre temps en ce monde.

Puis fiantoît, pissoyt, rendoyt sa gorge, rottoit, pettoyt, baisloyt, crachoyt, toussoyt, sangloutoyt, esternuoit et se morvoyt en archidiacre, et desjeunoyt pour abatre la rouzée et maulvais aer : belles tripes frites, belles charbonnades, beaulx jambons, belles cabirotades et forces soupes de prime. […]

Après avoir bien à poinct des jeûné, alloit à l'église, et luy pourtoit on dedans un grand penier un gros bréviaire empantophlé, pesant, tant en gresse que en fremoirs et parchemin, poy plus poy moins, unze quintaulx six livres. Là oyoit vingt et six ou trente messes. Ce pendent venoit son diseur d'heures en place , empaletocqué comme une duppe, et très bien antidoté son alaine à force syrop vignolat ; avecques icelluy marmonnoit toutes ces kyrielles, et tant curieusement les espluchoit qu'il n'en tomboit un seul grain en terre.

Au partir de l'église, on luy amenoit sur une traine à beufz un faratz de patenostres de Sainct Claude, aussi grosses chascune qu'est le moulle d'un bonnet, et, se pourmenant par les cloistres, galeries ou jardin, en disoit plus que seze hermites.

Puis estudioit quelque meschante demye heure, les yeulx assis dessus son livre; mais (comme dict le comicque) son âme estoit en la cuysine.

Pissant doncq plein urinal, se asseoyt à table, et, par ce qu'il estoit naturellement phlegmaticque, corn- mençoit son repas par quelques douzeines de jambons, de langues de beuf fumées, de boutargues, d'andouilles et telz aultres avant coureurs de vin.

Ce pendent quatre de ses gens luy gettoient en la

Il s'éveillait entre huit et neuf heures, fût jour ou non ; ainsi l'avaient ordonné ses régents antiques, alléguant ce que dit David : Vanum est vobis ante lucem surgere.

Puis se gambayait, penadait et paillardait parmi le lit quelque temps pour mieux ébaudir ses esprits animaux ; et s'habillait selon la saison, mais volontiers portait-il une grande et longue robe de grosse frise fourrée de renards ; après se peignait du peigne d'Almain, c'était des quatre doigts et le pouce, car ses précepteurs disaient que soi autrement peigner, laver et nettoyer était perdre temps en ce monde.

Puis fientait, pissait, rendait sa gorge, rotait, pétait, bâillait, crachait, toussait, sanglotait, éternuait et se morvait en archidiacre, et déjeunait pour abattre la rosée et mauvais air : belles tripes frites, belles charbonnades , beaux jambons, belles cabirotades et force soupes de prime . [ ]

Après avoir bien à point déjeuné, allait à l'église, et lui portait-on dedans un grand panier un gros bréviaire empantouflé, pesant, tant en graisse qu'en fermoirs et parchemin, peu plus peu moins, onze quintaux six livres. Là oyait vingt et six ou trente messes. Cependant venait son diseur d'heures en place, empaletoqué comme une duppe, et très bien antidoté son haleine à force sirop vignolat ; avec icelui marmonnait toutes ces kyrielles, et tant curieusement les épluchait qu'il n'en tombait un seul grain en terre.

Au partir de l'église, on lui amenait sur une traîne à bœufs un farat de patenôtres de Saint-Claude , aussi grosses chacune qu'est le moule d'un bonnet ; et, se promenant par les cloîtres, galeries ou jardin, en disait plus que seize ermites.

Puis étudiait quelque méchante demi-heure, les yeux assis dessus son livre ; mais (comme dit le comique ) son âme était en la cuisine.

Pissant donc plein urinal, s'asseyait à table, et parce qu'il était naturellement flegmatique, commençait son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de boutargues, d'andouilles, et tels autres avant-coureurs de vin.

Cependant quatre de ses gens lui jetaient en la

bouche, l'un après l'aultre, continuement, moustarde à pleines palerées. Puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons. Après, mangeoit, selon la saison, viandes à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre luy tiroit.

A boyre n'avoit poinct fin ny canon, car il disoit que les metes et bournes de boyre estoient quand, la personne beuvant, le liege de ses pantoufles enfloit en hault d'un demy pied.

LE FRANÇAIS MODERNE

Le XVII e siècle

bouche, l'un après l'autre, continûment, moutarde à pleines palerées . Puis buvait un horrifique trait de vin blanc pour lui soulager les rognons. Après, mangeait selon la saison, viandes à son appétit, et lors cessait de manger quand le ventre lui tirait.

A boire n'avait point fin ni canon , car il disait que les mètes et bornes de boire étaient quand, la personne buvant, le liège de ses pantoufles enflait en haut d'un demi-pied.

RABELAIS, Gargantua (1542), chap. XXI Orthographe modernisée

La langue française à l’époque préclassique

On peut affirmer qu’au XVII e siècle naissent le français moderne et la France moderne dans ce sens que les deux commencent à prendre les contours que nous leur connaissons aujourd’hui. L’État s’affirme de plus en plus et, en 1635, avec la création de l’Académie française par Richelieu on voit apparaître une institution normalisatrice officielle. Une des tâches de cette institution est d’élaborer un dictionnaire et une grammaire. La première édition du dictionnaire sort en 1694 et, de nos jours, l’Académie travaille sur la neuvième édition. Quant à la grammaire, elle ne voit le jour qu’au début du XX e siècle et, contrairement au dictionnaire, elle ne fait pas autorité.

La langue française est désormais un sujet de discussion important. On considère Malherbe, Guez de Balzac, l’Académie et Vaugelas comme les ouvrires de la langue classique. Il existe une volonté de ne pas abandonner la langue à son flux naturel et certaines entreprises de normalisation sont couronnées de succès. Malherbe a combattu les libertés du XVI e siècle. L’idée était extirper tout ce qui est ambigu ; autrefois visait aussi bien le passé que le futur, Malherbe a réussi à imposer la distinction suivante : il fut autrefois / il sera un jour.

Le lexique : Pour Rabelais il n’y avait pas de mots bas ou ‘déshonnêtes’. Cette attitude est désormais critiquée, les grammairiens sont contre les mots ‘vieux’ mais aussi contre les néologismes. Sur le plan social, les puristes avaient la vocation d’être le ‘juste milieu’ entre

le burlesque (Scarron) et la préciosité. Les précieuses ont eu le malheur de rencontrer Molière.

La langue à l’époque classique

Les couvertures des deux livres que nous reproduisons ici illustrent que la langue est devenue un sujet important d’études et de discussion.

1)

devenue un sujet important d’études et de discussion. 1) 2) 1) « ‘Imitez ceux qui parlent

2)

un sujet important d’études et de discussion. 1) 2) 1) « ‘Imitez ceux qui parlent bien’

1) « ‘Imitez ceux qui parlent bien’ : telle semble être la leçon de Vaugelas et de ses successeurs, ce qui est pour eux l’occasion d’observations et de témoignages du plus haut prix. Les grammairiens de Port-Royal conçoivent une grammaire fondée non sur la conformité à l’usage jugé le meilleur, mais sur la raison, plus partagée dans le principe que la fréquentation des milieux placés en haut de l’échelle sociale. ‘Que la connaissance de ce qui se passe dans notre esprit est nécessaire pour comprendre les fondements de la grammaire ; et que c’est de là que dépend la diversité des mots qui composent le discours’ : tel est le titre du chapitre premier de la seconde partie. Cette grammaire représente une étape obligée sur le chemin qui conduit à la constitution de la

linguistique, telle que l’ont établie plusieurs courants de pensé du XX e siècle. » (Chaurand 1999:238)

2) « Le contraste entre le Dictionaire universel de Furetière (1690) et le Dictionnaire de l’Académie (1694) est frappant. D’un côté, un immense appétit de savoir encyclopédique, de l’autre une synchronie du présent vue de l’intérieur d’un milieu donné. Pierre Bayle, dans la préface qu’il a rédigée pour le Dictionnaire universel, caractérise l’œuvre en l’opposant à la fois aux dictionnaires de langues mortes et aux dictionnaires polyglottes, dont le Calepin était alors le modèle. Les premiers ne contiennent que ce qui s’est transmis dans les livres, les seconds ne brisent pas la clôture de monde des mots pour nous conduire jusqu’aux choses qu’ils signifient. Il oppose aussi l’ouvrage au Dictionnaire de l’Académie dont la nomenclature est le résultat d’un jugement de ‘bel usage’ et rejette les ‘termes du Palais’. La totalité dont fait état Furetière avec enthousiasme vient de ce que l’auteur n’a retranché ni les termes qui n’étaient plus à la mode, ni les termes de science et d’art, en indiquant toutefois le domaine d’emploi. On retrouve au XIX e siècle une opposition du même genre entre le Littré, dictionnaire de langue, et le Grand dictionnaire universel de P. Larousse. » (Chaurand 1999:246)

Les observations sur les deux livres montrent que, à l’époque, la nature de la langue était un sujet crucial. Tous les parlers font-ils partie de la langue ? Les termes techniques font-ils partie de la langue ? Existe-t-il des langues de spécialités ?

À côté d’un certain appauvrissement du vocabulaire, on voit apparaître une prononciation plus ou moins unifiée et régularisée qui, dans les grandes lignes, continue en usage jusqu’à aujourd’hui. Des changements phonétiques deviennent rares, il y a pourtant [õm] > [om] (homme) ; [grãmr] > [gramr] ; dans la bourgeoisie [] (fille) > [j], prononciation admise qu’au XIX e siècle.

Texte

Extrait des Femmes savantes de Molière (1622-1673)

SCÈNE VI. PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE, PHILAMINTE Quoi! je vous vois, maraude! Vite, sortez, friponne! allons, quittez ces lieux; Et ne vous présentez jamais devant mes yeux ! CHRYSALE

Tout doux.

PHILAMINTE Non, c'en est fait. CHRYSALE

PHILAMINTE

Eh!

Je veux qu'elle sorte.

CHRYSALE Mais qu'a-t-elle commis pour vouloir de la sorte PHILAMINTE

Quoi ! vous la soutenez ?

CHRYSALE

En aucune façon. PHILAMINTE Prenez-vous son parti contre moi ? CHRYSALE

Mon Dieu ! non ; Je ne fais seulement que demander son crime. PHILAMINTE Suis-je pour la chasser sans cause légitime ? CHRYSALE Je ne dis pas cela; mais il faut de nos gens PHILAMINTE Non; elle sortira, vous dis-je, de céans. CHRYSALE Eh bien ! oui. Vous dit-on quelque chose là contre ? PHILAMINTE Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre. CHRYSALE

D'accord.

PHILAMINTE Et vous devez, en raisonnable époux, Être pour moi contre elle et prendre mon courroux. CHRYSALE Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse, Coquine, et votre crime est indigne de grâce ! MARTINE

Qu'est-ce donc que j'ai fait ? CHRYSALE, bas. Ma foi, je ne sais pas.

PHILAMINTE Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas. CHRYSALE A-t-elle, pour donner matière à votre haine, Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine ? PHILAMINTE Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous Que pour si peu de chose on se mette en courroux ? CHRYSALE, à Martine.

Qu'est-ce à dire ? (A Philaminte.) L'affaire est donc considérable. PHILAMINTE Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ? CHRYSALE Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent ? PHILAMINTE

Cela ne serait rien.

CHRYSALE Oh! oh! peste, la belle! Quoi ! l'avez-vous surprise à n'être pas fidèle. PHILAMINTE

C'est pis que tout cela.

CHRYSALE Pis que tout cela ! PHILAMINTE

Pis!

CHRYSALE Comment! diantre, friponne! Euh! a-t-elle commis PHILAMINTE Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille, Après trente leçons, insulté mon oreille Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas. CHRYSALE

Est-ce là

PHILAMINTE Quoi! toujours, malgré nos remontrances Heurter le fondement de toutes les sciences, La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois, Et les fait, la main haute, obéir à ses lois ! CHRYSALE Du plus grand des forfaits je la croyais coupable. PHILAMINTE Quoi ! vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ? CHRYSALE

Si fait.

Je n'ai garde.

Je

II

PHILAMTNTE

voudrais bien que vous l'excusassiez ! CHRYSALE

BELISE

est vrai que ce sont des pitiés.

Toute construction est par elle détruite; Et des lois du langage on l'a cent fois instruite. MARTINE Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon; Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon. PHILAMINTE L'impudente ! appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage ! MARTINE Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. PHILAMINTE Eh bien ! ne voilà pas encore de son style ? Ne servent pas de rien !