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La Lutte des paradigmes

La littérature entre histoire, biologie et médecine (Flaubert, Zola, Fontane)

FAUX TITRE

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Etudes de langue et littérature françaises publiées sous la direction de

Keith Busby, M.J. Freeman, Sjef Houppermans et Paul Pelckmans

La Lutte des paradigmes

La littérature entre histoire, biologie et médecine (Flaubert, Zola, Fontane)

Niklas Bender

littérature entre histoire, biologie et médecine (Flaubert, Zola, Fontane) Niklas Bender AMSTERDAM - NEW YORK, NY

AMSTERDAM - NEW YORK, NY 2010

Cover design: Pier Post.

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Le papier sur lequel le présent ouvrage est imprimé remplit les prescriptions de ‘ISO 9706: 1994, Information et documentation - Papier pour documents - Prescriptions pour la permanence’.

ISBN: 978-90-420-3066-4 E-Book ISBN: 978-90-420-3067-1 © Editions Rodopi B.V., Amsterdam - New York, NY 2010 Printed in The Netherlands

Pour Ghislaine

Remerciements

Ma reconnaissance chaleureuse va aux personnes et aux institu- tions qui ont rendu possible ce travail, en premier lieu aux professeurs Joachim Küpper (Freie Universität Berlin) et Jacques Neefs (Uni- versité Paris 8 Vincennes – St. Denis), qui m’ont constamment sti- mulé et encouragé ; de même, je remercie sincèrement les professeurs Henri Mitterand (Columbia University) et Margarete Zimmermann (Freie Universität Berlin). Mais il me faut surtout exprimer toute ma gratitude envers la personne qui m’a rendu de précieux services en vue de la mise en forme de ce livre : Georges Felten, ancien élève de l’École normale supérieure, familier des usages universitaires français et allemands à la fois, a été d’une aide formidable. À côté des deux universités qui m’ont accueilli au moment de la rédaction, la Freie Universität Berlin et l’Université Paris 8, je remer- cie aussi l’École normale supérieure (Paris, rue d’Ulm), qui m’a ac- cueilli comme pensionnaire étranger au cours de l’année universi- taire 2004/2005 : elle m’a offert un cadre exceptionnel pour avancer dans mon projet. Il en va de même pour les Séminaires Flaubert et Zola (ITEM/ENS) ; au cours de mon année à Paris, ils m’ont permis de présenter mes recherches et de me mettre au fait de la critique flau- bertienne et zolienne. Et comment ne pas mentionner, dans ce con- texte, les fonds de la Bibliothèque nationale de France, qui ont large- ment nourri mes recherches ? Toute ma reconnaissance va également à Maria Moog-Grünewald :

le poste d’assistant à sa chaire à la Eberhard Karls Universität de Tü- bingen m’a permis, depuis octobre 2005, de mener ce livre en toute sérénité à son terme. Pour effectuer la mise en forme du manuscrit, l’aide apportée par Christa Stevens (Rodopi) et Chrisoula Vernarli a été des plus pré- cieuses – je leur exprime ici toute ma gratitude. En dernier lieu, je voudrais remercier ma femme, Ghislaine de Cambourg, ancienne externe des Hôpitaux de Paris, interne des Hôpi- taux de Strasbourg, conseillère ès médecine et soutien moral de l’auteur.

INTRODUCTION

Le point de départ

Le débat entre sciences naturelles et sciences de l’homme atteint aujourd’hui un véritable apogée 1 . La concurrence s’accroît entre les sciences de la vie, biologie génétique en tête, et les sciences sociales, mais aussi les disciplines qu’en Allemagne, on appelle toujours les Geisteswissenschaften, c’est-à-dire les sciences humaines, comprenant l’histoire, la philosophie, les lettres : les deux partis tentent de mono- poliser la compétence d’interprétation de la vie humaine. Encouragé par les progrès de la médecine, le débat a été animé tout au long du XX e siècle. Cependant c’est dans sa dernière décennie qu’il est devenu à proprement parler féroce – avec le déchiffrement du génome a été franchi un pas symbolique qui a donné lieu à des prises de positions agressives. Désormais, la situation est sans ambiguïté : les tenants d’un monisme biologique s’attaquent aux domaines de la culture et de l’esprit. Que cette initiative se nomme third culture, impliquant une synthèse nouvelle où est visée, en principe, l’abolition d’un modèle au profit de l’autre, ou qu’elle exige, dans un esprit pratique, de tenir compte de la détermination génétique jusque dans les affaires judi- ciaires : elle est en train d’envahir des disciplines bien étrangères aux sciences naturelles. Partout, la biologie s’impose comme le nouveau paradigme à suivre, comme modèle unique de la nature humaine. Dans cette offensive, séduction et prise de pouvoir sont étroitement liées. Depuis deux décennies, la littérature répond à l’attractivité du para- digme biologique. Citons, en guise d’exemple, deux représentants

1 Cette polémique s’est exprimée dans les pages culturelles de la Frankfurter Allgemeine Zeitung ; les positions principales sont assemblées dans Christian Geyer (dir.), Hirnforschung und Willensfreiheit. Zur Deutung des neuesten Expe- rimente, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2004. La volonté de médiatiser cette discussion est indubitable ; elle correspond à une politique éditoriale précise. Malgré cette dramatisation voulue, les conflits évoqués existent véritablement et méritent réflexion.

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éminents du monde littéraire, le romancier Michel Houellebecq (Les Particules élémentaires, 1998), et le poète Durs Grünbein (Schädel- basislektion, 1991). La critique suit, à sa manière, la création littéraire, les travaux interrogeant la relation entre science et littérature s’accu- mulent 2 , l’histoire des sciences est très populaire, et on se met même à redéfinir la beauté selon des critères empruntés à la biologie évolu- tionniste 3 . Sans vouloir discuter la valeur individuelle de chacune de

ces tentatives, on ne peut pas nier que le mouvement en tant que tel

suscite l’intérêt : est-ce une tentative de sauvetage, qui défend la va-

leur propre de la littérature ? ou plutôt un essai désespéré de participer

au nouveau prestige des sciences de la vie, même au prix de

l’indépendance ? ou bien la littérature entretient-elle des liens privilé-

giés avec le savoir biologique et médical ?

Des réponses qu’il est possible de donner à ces questions dépend la valeur d’une bonne partie du travail de la critique littéraire actuelle, voire son indépendance, sa valeur propre, l’estime qu’elle porte à elle- même. Peut-être perdront-elles un peu de leur urgence si on situe l’interrogation contemporaine dans son contexte historique : à la fin du XIX e siècle, la situation était comparable, les sciences naturelles prenaient un élan inouï. Les représentants de la vie culturelle, de l’histoire (Taine), en passant par la philosophie (Nietzsche), à la créa-

tion littéraire (Zola), se pressaient pour participer à ce prestige nou- vellement acquis. L’intérêt passé et actuel doit être mis en perspective par un regard porté sur la modernité dans son ensemble.

Il y a évidemment de nombreuses approches historiques différen-

tes,

et par conséquent plusieurs systèmes de périodisation ; le consen-

sus

veut pourtant que la modernité commence avec le début du

XIX

e siècle. L’histoire politique et événementielle discerne cette rup-

ture décisive avec l’Ancien Régime que signifie la Révolution fran- çaise ; la sociologie systémique souligne le changement fondamental dans l’organisation de la société, avec le passage d’un modèle stratifié

2 Cf. par exemple les ouvrages que la maison d’édition Metzler consacre à la rela- tion entre littérature et médecine, ou bien le nombre d’interprétations concernant les sources scientifiques de tel ou tel auteur (cf. note 53).

3 Winfried Menninghaus, Das Versprechen der Schönheit, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2004.

Introduction

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à un modèle fonctionnel 4 ; l’histoire des mentalités et des conceptions décrit l’émergence d’une conscience de l’historicité du temps hu- main 5 ; l’analyse des discours tranche en faveur d’une rupture épisté- mologique, qui inaugure l’époque du savoir romantique, moderne 6 . Quel que soit le modèle de prédilection, 1800 semble bel et bien le point de repère, la date-charnière à laquelle surgissent une nouvelle société, un nouveau savoir, une nouvelle conception de la vie hu- maine 7 . En regardant la suite du XIX e siècle, la vie intellectuelle et artisti- que, les conceptions et les œuvres, on se rend vite compte qu’elles sont profondément influencées par deux champs disciplinaires nou- veaux : d’un côté se trouvent les recherches historiques, y compris toute la réflexion sur la philosophie de l’Histoire, de l’autre les re- cherches et expérimentations des sciences de la vie. Les deux champs cernent leurs objets, érigent des théories en développant des méthodes et des outils d’analyse propres. D’un côté, on constate une fascination pour l’histoire, voire la croyance que le savoir historique pourrait fournir la clé pour com- prendre le monde moderne. Dans les arts, cette préoccupation est omniprésente, elle va du roman historique au début du siècle 8 – véri- table phénomène socioculturel –, en passant par l’historicisme acadé-

4 Niklas Luhmann souligne l’importance des transformations sociales à long terme ; il limite donc la valeur de la date clé 1789 : « La Révolution française ne produit point ce fait, elle ne fait que l’enregistrer et le reconnaître dans la des- cription que la société se fait d’elle-même. » (« Die Französische Revolution hat dieses Faktum nicht mehr zu bewirken, sie hat es nur noch zu registrieren und in der Selbstbeschreibung der Gesellschaft zur Anerkennung zu bringen. »). Cf. Die Gesellschaft der Gesellschaft, deux tomes, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1997, t. II, chap. 7 (« Ausdifferenzierung von Funktionssystemen »), pp. 707- 743, ici p. 734.

5 Reinhart Koselleck, « Historia Magistra Vitae. Über die Auflösung des Topos im Horizont neuzeitlich bewegter Geschichte », dans Hermann Braun et Manfred Riedel (dir.), Natur und Geschichte. Festschrift für Karl Löwith, Stuttgart/Berlin/ Cologne/Mayence, Kohlhammer, 1967, pp. 196-219.

6 Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966.

7 Évidemment, la date n’est pas à prendre au pied de la lettre : ‘1800’ signifie dans mon analyse le seuil entre les deux siècles. On ne peut probablement se passer de l’idée d’un moment, voire d’une période de transition entre le XVIII e et le XIX e siècle. Foucault donne les années de 1775 à 1825 comme moment de trans- formation (cf. Foucault, Les Mots et les Choses, p. 233).

8 Walter Scott inaugure ce sous-genre du roman en 1814, avec Waverley.

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mique, aux modes symbolistes et syncrétistes de la fin du siècle, qui recyclent toutes sortes d’éléments historiques, mythiques et religieux. D’un point de vue institutionnel, l’intérêt dépasse évidemment le phénomène de mode : la création des musées, des archives, des revues spécialisées, des collections de sources historiques et bien sûr la mise en place des chaires universitaires d’histoire ainsi que de ses dis- ciplines auxiliaires sont autant de symptômes d’une conscience pro- fonde de l’historicité de l’existence humaine. De l’autre côté, la médecine et les sciences de la vie participent aux progrès de la chimie et de la physique. La description du processus de la respiration à la fin du XVIII e siècle inaugure l’ère de la médecine scientifique, même si le début du XIX e siècle manque de découvertes fracassantes ; cette période voit malgré tout la création de la médecine hospitalière. Les années 1840 et 1850 changent la donne : les grands travaux de Pasteur, Helmholtz, Virchow, Bernard et Koch permettent enfin d’améliorer considérablement la compréhension du corps hu- main et l’efficacité du geste médical. Il se forme une nouvelle con- ception de la maladie, inextricablement liée à une nouvelle définition de l’organisme humain ; des spécialistes s’occupent désormais de cha- que segment. Évidemment, une institutionnalisation à grande échelle va de pair avec les progrès accomplis. D’une manière très générale, ces deux champs disciplinaires, ces deux cultures scientifiques arborent et véhiculent deux conceptions fondamentalement différentes de la vie humaine : l’une est axée sur une notion culturelle de l’humanité, elle croit en ses lois propres, et au fait que son destin est, dans une certaine mesure, entre ses propres mains. D’après la fameuse expression de Vico, fondateur de la pensée historique, l’homme tient son histoire entre les mains, propos défendu par la pensée historique tout au long au XIX e siècle ; les détermina- tions, qu’elle admet toutefois, relèvent toujours de l’homme. La con- ception biologique et médicale, au contraire, est convaincue du carac- tère naturel de l’homme, c’est-à-dire de sa détermination par les lois de la nature, mises en évidence par les progrès de la science. Il s’agit bien de deux manières complémentaires voire contradictoires d’interpréter la place de l’homme dans l’univers. On peut d’ores et déjà retenir qu’elles fournissent les structures et les éléments princi- paux à l’autoréflexion de l’époque. Flaubert n’en doute pas :

« L’histoire, l’histoire et l’histoire naturelle ! Voilà les deux muses de

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l’âge moderne. C’est avec elles que l’on entrera dans des mondes nouveaux. » 9 Généralement, on caractérise la relation entre « les deux muses de l’âge moderne » dans les termes d’une évolution : l’approche histori- que, dominante au début du siècle, céderait la place à une définition scientifique du monde. L’homme occidental du XIX e siècle com- mence son parcours en cultivant une conscience aiguë des change- ments historiques, il approfondit le savoir de la temporalité de son existence 10 ; puis il se convertit à une pensée scientifique, positive. L’élan progressiste, idéaliste, est bouleversé en faveur d’une pensée observatrice, naturaliste, pessimiste au fond ; les idées de liberté et de justice possibles cèdent la place à une conception déterministe de la nature humaine. La fin du siècle serait marquée par le culte de l’organique, du vital, du non historique, les phénomènes de la vie culturelle seraient interprétés selon des notions physiologiques, évo- lutionnistes et héréditaires (‘dégénération’, ‘hérédité’, ‘hygiène’, ‘sé- lection’, ‘race’, ‘immunité’, etc.). Bref, la réflexion en termes de bio- logie déterminerait largement le débat des dernières décennies avant la Grande Guerre, les réflexions en termes d’histoire au sens propre (non organique) étant reléguées au second rang. Ce schéma (présenté d’une manière quelque peu caricaturale) ap- pelle évidemment la contradiction. Même si les rapports de force changent réellement au cours du siècle avant-dernier, je crois néan- moins qu’on peut montrer qu’il y a une pénétration mutuelle et une concurrence perpétuelle entre les deux manières de définir la culture et l’homme. Quelques exemples très généraux et d’apparence arbi- traire élucideront ce propos. On pensera à Flaubert, fils d’un chirur- gien, attiré par la médecine jusqu’à en faire le modèle d’un nouveau mode narratif : il déclamait à volonté que son siècle était celui de l’histoire ; à Nietzsche, transformant la philosophie en physiologie et

9 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie du 23 octobre 1863 ; citée d’après Gustave Flaubert, Correspondance, cinq tomes, éd. Jean Bruneau, Paris, Gallimard, 1973- 2007, t. III, pp. 353 sq., ici p. 353. Par la suite, je citerai par l’abréviation ‘Cor- respondance’, par le tome et par l’indication de la page.

10 Pour cette conscience, la Révolution française est d’une importance primordiale – pour l’Europe entière. Il n’est cependant pas toujours aisé de déterminer si la conscience de la transformation historique a déclenché le renversement de l’Ancien Régime, ou bien si ce renversement a engendré la conscience ; il s’agit vraisemblablement d’un effet de couplage par réaction.

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en critique historique à la fois ; à Marx, qui – malgré le caractère his- torique de la lutte des classes – admirait les travaux de Darwin ; à Darwin lui-même, qui avait élaboré sa conception de l’évolution en étudiant le comparatisme linguistique 11 . La concurrence entre nature et culture est très ancienne – elle existe probablement depuis le début de l’humanité. C’est l’arrière-plan épistémologique qui est différent au XIX e siècle : depuis le début de l’âge moderne s’affrontent deux modèles théoriques développés, fon- dés sur une base empirique solide, construits d’après des méthodes pointues. La spécialisation du savoir en fait deux domaines complè- tement séparés, dont les représentants respectifs sont étrangers les uns par rapport aux autres, et dont les propos, les recherches et les résul- tats s’excluent mutuellement, tout en réclamant une portée universelle. Une tension existe de manière latente dès 1800 12 , mais elle dévient vraiment visible avec la montée massive de la pensée positive, à partir – au plus tard – des années 1840 : les institutions et les méthodes sont bien établies à ce moment, les positions respectives sont campées. De même, ce moment coïncide avec la grande crise de la conception pro- gressiste de l’Histoire qui motive la recherche de nouveaux paradig- mes (on pense à la déception de la Révolution de 1848). Les progrès époustouflants des sciences naturelles les rendent attractives ; il s’y ajoute la crise de la pensée historique, qui découvre que malgré tous ses efforts d’impartialité et d’érudition philologique, elle ne peut, au fond, être objective 13 . La crise s’articule de manière aiguë dans la seconde moitié du XIX e siècle, époque active dans tous les domaines, politique, économique, scientifique et culturel ; c’est elle qui a attiré et retenu mon attention. Quel est l’enjeu ? Les deux champs fournissent des notions fonda- mentales sur ce qu’est l’homme, quelle est sa nature, quelles sont ses possibilités. Faut-il y voir un être culturel et social, intégré dans une

11 Cf. l’étude de Gillian Beer, spécialiste de Darwin, « Darwin and the Growth of Language Theory », dans John Christie et Sally Shuttleworth (dir.), Nature Transfigured. Science and Literature, 1700-1900, Manchester/New York (NY), Manchester University Press, 1989, pp. 152-170.

12 Un exemple frappant : les romantiques allemands, déçus par la Révolution fran- çaise, se tournent vers la Naturphilosophie de Schelling.

13 Le chapitre « Prélude en histoire des sciences » suivant traitera cette question. Cf. aussi Herbert Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, Francfort- sur-le-Main, Suhrkamp, 6 1999, chap. 2 (« Geschichte »), pp. 51-87.

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histoire propre, soumis à un développement selon des lois propres ? ou bien faut-il plutôt considérer l’homme comme un animal rusé, soumis à ses besoins et pulsions naturels, inséré dans le long dévelop- pement inconscient de l’espèce ? Bref : deux conceptions radicale- ment divergentes de l’être humain se développent et entrent en concurrence. Leur dynamique peut les amener à devenir des idéolo- gies diamétralement opposées. Je ne rappelle que des courants de pen- sée aussi influents (et aussi ennemies) que l’historicisme et le darwi- nisme 14 . Or la concurrence n’amène pas forcément la confrontation, puisque les théories de l’histoire peuvent bel et bien contenir des élé- ments biologiques, et vice versa : on pense à Darwin qui s’inspire de la grammaire historique comparée, ou aux historiens qui, pour cer- tains, prônent les idées de race. En dépit de cette réserve, je tiens à souligner que la notion la plus élémentaire d’un énoncé est souvent attribuable à un des deux champs, et qu’elle détermine presque tou- jours l’appartenance de l’ensemble. C’est dans le champ culturel en général, et en particulier dans la littérature, la critique littéraire, la philosophie, que la lutte pour l’hégémonie entre les deux définitions de l’homme a lieu. Les exem- ples cités ci-dessus témoignent de la co-existence des opposants ; leur concurrence en revanche ne se manifeste pas toujours au grand jour. Elle ne se retrouve pas dans tous les textes, évidemment, mais j’avance l’hypothèse qu’elle structure une grande partie des énoncés de l’époque, par la simple présence d’une notion fondamentale attri- buable à l’une des deux approches. L’intérêt particulier pour le lecteur contemporain réside dans le fait que la constellation ressemble aux interrogations de notre époque. À la fin des utopies, la vie culturelle de l’Occident est de nouveau sous le charme de la pensée biologique et médicale. La situation d’aujourd’hui évoque fortement les débats de la fin du XIX e siècle, jusque dans le détail des discussions : pensons aux questions de res- ponsabilité juridique discutées dans les romans de Dostoïevski au

14 Cf. Fritz Wagner, « Biologismus und Historismus im Deutschland des 19. Jahrhunderts », dans Gunter Mann (dir.), Biologismus im 19. Jahrhundert (communications du colloque du 30 au 31 octobre 1970), Stuttgart, Ferdinand Enke, 1973, pp. 30-42.

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moment où le neurophysiologue Wolf Singer met en doute la liberté et donc la culpabilité de l’individu criminel 15 .

Cette observation dépasse l’actualité conjoncturelle, même si celle- ci a pu contribuer à faire naître mon intérêt. Si une constellation simi- laire peut se reproduire, il doit y avoir une structure de base pour le moins homologue, sinon identique. Les deux définitions de la vie hu- maine ont évolué scientifiquement, certes : l’histoire actuelle est loin

de l’approche réduite, souvent idéalisatrice ou dogmatique de

l’époque, elle a développé des méthodes plus globales (les innovations de l’école des Annales et de la Nouvelle histoire en donnent la me- sure), elle a recours à des outils analytiques affinés. De leur côté, les

sciences de la vie se sont enrichies des progrès de la chimie moderne et de la biologie moléculaire, elles ne comprennent pas seulement l’organisme humain jusque dans ses composants les plus infimes, elles savent même le modifier. Les positions se sont déplacées, mais elles

n’ont pas été radicalement modifiées : au fond, il s’agit toujours de savoir si l’homme est déterminé, et si tel est le cas, par quels facteurs. De là résulte l’hypothèse suivante qui sera la pierre angulaire de mon travail : les deux définitions de l’homme dans leur relation conflictuelle constituent une clé indispensable à la compréhension du

XIX e et du XX e siècles. C’est à partir du rapport problématique de ces

deux paradigmes que s’élucide l’idée que l’homme se fait de lui- même à cette époque. Il permet d’articuler clairement ce qui est en jeu, quelles capacités, quelles possibilités l’homme s’attribue, et quelles limites il s’érige. Cette approche a quelques points en commun avec l’histoire des idées, plus précisément avec l’histoire des concepts (Begriffs- geschichte) 16 . Loin d’identifier simplement les traces évidentes des discours scientifiques et littéraires, elle tente d’élucider les structures épistémologiques sous-jacentes et les conceptions les plus fondamen- tales qui sont à l’œuvre. La proximité avec l’analyse du discours d’après Michel Foucault est évidente, mais la limite de ce rapproche- ment est vite atteinte. Dans Les Mots et les Choses, l’historicité est conçue comme le principe central auquel sont soumises les épistémès

15 « Verschaltungen legen uns fest : Wir sollten aufhören, von Freiheit zu spre- chen », dans Hirnforschung und Willensfreiheit, pp. 30-32.

16 Dans une version non idéaliste tout de même ; il s’agit plutôt de la Problem- geschichte, de l’analyse de l’évolution de questions historiques précises, que de l’analyse de notions non historiques.

Introduction

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‘travail’, ‘vie’ et ‘langage’. L’histoire n’est pas seulement une disci- pline, elle est aussi « le mode d’être fondamental des empiricités » 17 . Concrètement, cette définition signifie que le XIX e siècle découvre l’historicité de ces trois épistémès, qui fondent trois champs discursifs distincts ; derrière ces trois épistémès, Foucault discerne la « tentation anthropologique de l’âge moderne » 18 , c’est-à-dire la tendance de réduire l’homme à une idée générale et préconçue de son être. En contraste avec cette approche, j’oppose justement l’épistémè de la vie à celle de l’histoire, je les mets donc sur le même niveau ; ce qui n’empêche pas les interpénétrations mutuelles. En outre, il me semble que l’histoire et la vie constituent des principes plus fondamentaux que le travail ou le langage, ils sont primordiaux par le fait qu’ils défi- nissent les notions de travail et de langage, en leur attribuant soit un développement (historique), soit une stase (anthropologique) – il s’agit donc de métaprincipes. Finalement, il paraît évident que la question anthropologique est inextricablement liée à l’épistémè de la vie : ce sont les sciences de la vie qui conçoivent l’homme comme un être naturel, et quasiment immuable 19 . En guise de conclusion on pourrait dire que nous reprenons la problématique exposée par Fou- cault, mais en l’interprétant dans un sens plus radical, et en la mettant davantage en regard avec les débats réels de l’époque visée. Bref, je me rapproche de ‘l’histoire des problèmes’, tout en étant largement redevable aux travaux de Foucault.

Le corpus littéraire

Dans un cadre plus restreint, l’analyse de ce rapport permet de ren- dre manifestes les enjeux de nombreux textes littéraires de l’époque :

17 Foucault, Les Mots et les Choses, p. 231. Foucault y dit plus exactement : « […] l’Histoire, à partir du XIX e siècle, définit le lieu de naissance de ce qui est empi- rique, ce en quoi, en deçà de toute chronologie établie, il prend l’être qui lui est propre. » Foucault indique « une équivoque » de la notion « Histoire » : d’un côté, le terme signifie le principe nommé, dans l’historicité en tant que « mode d’être » ; de l’autre, l’histoire comme discipline, donc « une science empirique des événements » (ibid.).

18 Ibid., pp. 229-261 ; à propos de l’anthropologie, cf. pp. 351-354.

histoire des

19 Cf.

ci-dessous,

la partie

sur

l’évolution dans

le « Prélude

en

sciences ».

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La Lutte des paradigmes

ils réservent souvent une place capitale aux deux éléments, qui y ont une valeur thématique ou structurelle. Cela est surtout vrai pour les romans des courants réalistes et naturalistes, c’est-à-dire pour les deux courants littéraires les plus influents de la fin du XIX e siècle. En géné- ral, la critique constate leur présence, et peut-être leur co-présence, mais elle est incapable d’articuler de manière précise leur rapport ; en conséquence, elle tend à négliger l’un au profit de l’autre et en fait l’unique objet de son analyse – à mes yeux une réduction inadmissible de la problématique. À l’inverse, j’avance l’hypothèse que la défini- tion exacte de leur relation permet de dégager les enjeux fondamen- taux des récits. Par l’analyse du paradigme historique et du paradigme biologique et médical, je tenterai donc de comprendre les pierres angulaires – les modèles de réalité – des romans en question 20 ; j’espère contribuer ainsi à leur compréhension esthétique, à une interprétation nouvelle. Car un fait est indubitable : la relation entre littérature et savoir est une question incontournable à l’époque du réalisme et du naturalisme – ce sont les écrivains eux-mêmes qui établissent ce lien étroit en puisant dans les sources médicales et historiques de leur époque. On ne peut prétendre à une compréhension adéquate de leurs œuvres en éludant la question, et en interprétant, e.g., Flaubert comme un précurseur de l’esthétisme. Ce n’est pas un hasard si cette relation étroite entre litté- rature et savoir coïncide avec la crise patente entre les deux paradig- mes, il me semble : pareille confrontation, mettant en jeu la nature de l’homme, lance un défi à la littérature, elle est forcée de s’intéresser aux deux modèles proposés – comme on peut l’observer derechef de nos jours 21 . Je me propose de rendre plus palpable, au fil de l’analyse, le rap- port entre savoirs et littérature, et surtout l’importance des notions

20 Je me réfère aux analyses de Iouri Lotman, qui était le premier à formuler l’idée que l’œuvre d’art littéraire énonce un message et construit, en même temps, un modèle de réalité. Cf. La Structure du texte artistique, trad. du russe Anne Four- nier, Bernard Kreise, Ève Malleret et al., dir. Henri Meschonnic, Paris, Galli- mard, 1973, pp. 36 sq.

21 Au-delà des exemples de Grünbein et d’Houellebecq, il faut sans doute penser à Jonathan Franzen (The Corrections, 2001) et à toute l’école du néo-réalisme ou du néo-naturalisme, qui a beaucoup d’adeptes en France. Bien évidemment, il y a toujours un courant littéraire aux yeux de qui les questions exclusivement ‘litté- raires’ sont les seules qui comptent ; dans les périodes de crise, son importance diminue.

Introduction

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épistémologiques pour la compréhension des œuvres. Je fournirai néanmoins d’emblée deux exemples littéraires majeurs pour illustrer l’enjeu : Salammbô est un roman historique qui peint une image fidèle de l’ancienne Carthage ; en même temps, il contient un nombre abso- lument remarquable de références médicales, puisées dans des traités médicaux et les encyclopédies de référence (la critique s’est contentée d’en constater l’existence). Quel est donc le rapport entre les notions scientifiques modernes et les personnages, le décor à l’antique, qui, eux, transportent toute une conception de l’histoire ? Les Rougon- Macquart, en revanche, se situent à une époque précise, le Second Empire, et tentent d’en faire l’analyse critique ; il est bien connu que l’œuvre de Zola est synonyme d’un certain engagement politique et social. Mais comment concilier cette analyse historique spécifique, et la foi progressiste qui la motive, avec les fatalités universelles des pulsions et de l’hérédité qui constituent le fond de son œuvre ? Mon travail débutera par un court chapitre général qui dessinera les évolutions et les conceptions principales de l’histoire et des sciences de la vie au cours du XIX e siècle. Il ne s’agira pas de la retracer dans son intégralité, d’autant moins que bon nombre de travaux ont déjà mené à bien ce genre de projet. Je me limiterai à cerner les sujets qui me semblent importants, de manière générale, et pertinents à l’égard des écrivains. Ensuite, l’analyse se concentrera sur la période 1850- 1900 pour les raisons indiquées plus haut : c’est à ce moment-là que le caractère problématique du rapport des deux approches, historique et biologique, devient manifeste. Mon choix s’est porté sur trois auteurs issus de deux littératures nationales différentes : Gustave Flaubert, Émile Zola, et Theodor Fontane. Ils comptent parmi les écrivains les plus importants de l’époque visée, et leurs œuvres me semblent particulièrement fécondes pour mon approche. De plus, une perspective comparatiste permet de donner plus de poids aux résultats en lui accordant une portée plus générale ; cette généralité sera également soulignée par une digression à propos des domaines de l’histoire et de la philosophie. Enfin, un point de vue situé entre les deux cultures me semble enrichissant pour les perspectives nationales : la timidité de la critique française à l’égard d’approches historiques (histoire de la culture et des mentali- tés) ainsi que la rigidité formelle de la discipline allemande me sem- blent pouvoir profiter toutes deux d’une relativisation mutuelle.

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De l’œuvre de Flaubert, j’ai choisi les deux romans historiques, Salammbô et L’Éducation sentimentale de 1869. Ils se basent sur une poétique de l’histoire, implicite au niveau du sujet et de la mise en perspective, et qui se retrouve explicitement dans les partis pris de la correspondance. Dans Salammbô, les sources médicales sont très pré- sentes ; leur reprise n’a toujours pas été analysée, voire interprétée, il me semble donc absolument nécessaire de contribuer, par là, au débat de la critique flaubertienne. En général, le roman carthaginois est le texte de Flaubert qui exprime le plus clairement l’interrogation cen- trale de mon travail ; en plus, c’est le premier texte historique dans l’œuvre de ‘maturité’. Ce sont les raisons pour lesquelles Salammbô mérite une attention particulière. La transition de Flaubert à Zola sera faite par une digression sur Jacob Burckhardt et Friedrich Nietzsche, qui permettra en même temps d’élargir la perspective : de la comparaison des analyses litté- raires avec celles des disciplines voisines que sont l’histoire et la phi- losophie, la généralité du sujet se dégagera plus nettement. Le choix des romans était relativement facile dans le cas de Flau- bert, le corpus étant limité. Le cas de Zola se présente autrement : le cycle des Rougon-Macquart comprend à lui seul vingt romans, il s’y ajoute l’œuvre de jeunesse (Thérèse Raquin, 1867, ainsi que d’autres textes en prose, tels les Contes à Ninon, 1879) et l’œuvre tardive (Les Trois Villes, 1894-1898, Les Quatre Évangiles, 1899-1903). Je me limite à l’œuvre de maturité qui suffit aux exigences d’unité et de qualité, et qui de plus correspond à la focalisation de mon approche. À l’intérieur du cycle, j’ai choisi Nana et Germinal, deux œuvres émi- nentes qui permettent une application exemplaire de mon interroga- tion. Vu l’étendue du cycle, l’analyse de deux romans risque pourtant de faire violence au projet de Zola. Le chapitre de conclusion embras- sera alors toute une série de romans des Rougon-Macquart, dont les sujets diffèrent sensiblement des œuvres analysées en détail ; le ré- sultat de cette interprétation plus sommaire est destiné à renforcer les constats établis auparavant. Enfin, le tour sera au plus âgé des trois auteurs, mais dont l’œuvre est la plus récente : Theodor Fontane. L’intérêt particulier de cet au- teur réside déjà dans le fait qu’il est le représentant le plus remarqua- ble du réalisme allemand ; sa réception de l’œuvre de Zola le rend encore plus important. Fontane partage le dessein historique des deux Français, cette dimension de ses romans est évidente. Mais, contraire-

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ment à Flaubert et à Zola, il ne puise pratiquement pas dans des sources scientifiques, il supprime même le pathologique – le premier défi consiste alors à mettre en évidence une référence biologique ou médicale dans son œuvre. Par cette approche, j’espère proposer une nouvelle lecture des œuvres majeures de Fontane – et dans cette pers- pective, la confrontation avec les prédécesseurs français est primor- diale. Mon choix est tombé sur Effi Briest et Irrungen, Wirrungen : les deux textes sont centrés sur un sujet similaire, les relations extra- et préconjugales, mais les tonalités diffèrent du tout au tout. Les réserves émises à propos de Fontane indiquent déjà que l’analyse ne pourra pas toujours relever des éléments de surface, pour les résumer sous un des paradigmes. C’est le cas de Fontane, mais aussi bien celui de L’Éducation sentimentale : les structures fonda- mentales sont plus importantes qu’une influence directe. Si les notions fondamentales ne relèvent pas forcément d’une descente directe des sciences de la vie, certes, il faut néanmoins les y subordonner si elles ont leur condition de possibilité dans les structures épistémologiques biomédicales. Mon travail consiste donc en partie à mettre en évi- dence des différents rapports possibles entre littérature et savoirs : la gestion individuelle des sources scientifiques et l’absence apparente d’éléments biologiques ou médicaux seront analysées tout à la fois, puisque cette dernière n’exclut nullement une présence en profondeur.

Prélude en histoire des sciences

Ce chapitre ne fournira qu’une esquisse concise, centrée sur les sujets les plus importants : les développements en histoire, en biologie et en médecine seront examinés par rapport aux innovations les plus importantes des disciplines, mais aussi et surtout par rapport aux su- jets, aux motifs et aux interrogations que soulèvent les œuvres du cor- pus proposé. De l’histoire, il faut d’abord signaler la naissance : à partir des dif- férents degrés préparatoires, influencés par les philosophies de l’Histoire de Giovanni Battista Vico et Johann Gottfried Herder, se forme au XVIII e et au XIX e siècle une nouvelle discipline scientifique. L’exigence scientifique se nourrit de la manière dont les connaissan- ces sont obtenues : méthodiquement parlant, l’histoire est ‘objective’ au sens où elle se base sur les documents, où elle les classe dans un

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esprit critique, les remet dans leur contexte, les rend accessibles dans des éditions soignées 22 – dans la mesure où elle s’emploie à l’étude et à la critique des sources. En même temps, les traces du passé sont conservées, et rendues accessibles au grand public, les archives, les musées, les monuments nationaux sont ‘inventés’ 23 ; un vif intérêt populaire se manifeste également, comme le prouve le roman histori- que, ainsi que les nombreuses modes (dans les domaines de la pein- ture, de l’artisanat, de la couture) qui reprennent des sujets et des for- mes historiques. Le cadre général est celui d’une nouvelle conscience mise en évi- dence par Reinhart Koselleck 24 : l’histoire ‘maîtresse de la vie’, qui présupposait un cadre limité d’expériences possibles, se transforme en processus dynamique, irréversible. Cela veut dire qu’il n’y a désor- mais qu’une suite d’événements singuliers, dont le sens est à saisir individuellement ; l’expérience devient une valeur toute relative. Toute tentative de synthèse ou de mise en système perd son crédit – philosophie et histoire se dissocient. En Allemagne, cette prise de distance s’opère très tôt, elle s’exprime à travers une critique prononcée de la philosophie de l’Histoire (qui n’est autre chose qu’un empiètement de thèses philoso- phiques sur le terrain de l’histoire), exprimée dans presque tous les textes de la historische Schule, e.g. chez Ranke, Burckhardt, et Droysen. Même en politique, philosophie et histoire s’affrontent, l’éducation nationale choisit dès 1840 l’histoire comme « puissance éducative primordiale » (« führende Bildungsmacht » 25 ), rôle réservé

22 Nommons à titre d’exemple : en Allemagne, les Monumenta Germaniae (à partir de 1819), et en France les éditions de la Société d’histoire de la France (à partir de 1833), qui comprennent e. a. les actes du procès de Jeanne d’Arc.

23 Au milieu de la Révolution française, la question des archives et des monuments est posée : faut-il détruire ces vestiges de l’Ancien Régime ? Les révolutionnaires en décident autrement, les biens sont conservés et explorés scientifiquement ; cf. le chapitre « La naissance de l’histoire contemporaine » dans Christian Dela- croix, François Dosse, Patrick Garcia, Les Courants historiques en France. XIX e - XX e siècle, Paris, Armand Colin, 1999, pp. 9-51, ici pp. 11-15.

24 Les développements qui vont suivre sont en grande partie redevables à l’article de Reinhart Koselleck cité plus haut (cf. n. 5).

25 Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, p. 49, surtout n. 96 :

Schnädelbach y explique comment Guillaume IV, roi de Prusse, redistribue les chaires de l’université berlinoise après la prise de pouvoir, refoulant l’hégélia- nisme en faveur des adhérents de l’historisme.

Introduction

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jusque-là à la philosophie. L’intronisation de l’histoire revient donc à une victoire de l’historisme. En suivant les recherches de Herbert Schnädelbach, j’expliquerai les trois significations les plus importantes du terme : d’abord, l’historisme désigne le « positivisme dans les sciences humaines » (« Positivismus der Geisteswissenschaften »), donc une certaine prati- que de la discipline, qui implique une attitude contemplative ; les questions de valeur, les problèmes éthiques ou politiques sont exclus, en faveur d’un esprit d’impartialité scientifique 26 . Deuxièmement, il désigne un « relativisme historique » (« historischer Relativismus »), qui refuse toute validité universelle (fût-elle scientifique, morale ou esthétique) en indiquant la variabilité historique de tous les phéno- mènes culturels 27 . Cette position est exprimée de manière para- digmatique par la fameuse sentence de Leopold von Ranke : « Je l’affirme : toute époque est immédiate à Dieu, et sa valeur ne réside pas en ce qui en résulte, mais en son existence même, en son être. » 28 L’application de catégories modernes au passé est refusée tout net :

cet axiome provient, comme bien d’autres, du grand prédécesseur des tenants de l’historisme, de Johann Gottfried Herder. Herder souligne la singularité des cultures nationales 29 et il jette le discrédit sur l’idée de « ‘l’amélioration générale et progressive du monde’ » (« der ‘all- gemeinfortgehenden Verbesserung der Welt’ »). D’après lui, cette idée n’est qu’un « roman », auquel le « véritable élève de l’histoire et du cœur humain » ne peut croire 30 . Ce scepticisme envers le progrès sera d’une importance primordiale pour la compréhension de l’œuvre de Flaubert.

26 Ibid., p. 51.

27 Ibid., pp. 51 sq.

28 « Ich aber behaupte : jede Epoche ist unmittelbar zu Gott, und ihr Wert beruht gar nicht auf dem, was aus ihr hervorgeht, sondern in ihrer Existenz selbst, in ihrem eigenen Sein. » Über die Epochen der neueren Geschichte. Vorträge dem Könige Maximilian II. von Bayern gehalten [1854], Darmstadt, Wissenschaftli- che Buchgesellschaft, 1970, p. 7.

29 « […] jede Nation hat ihren Mittelpunkt der Glückseligkeit in sich, wie jede Kugel ihren Schwerpunkt ! » Johann Gottfried Herder, Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit [1774], cité d’après J.G.H., Werke, dix tomes, éd. Jürgen Brummack et Martin Bollacher, Francfort-sur-le-Main, Deutscher Klassiker Verlag, 1994, t. IV : Schriften zu Philosophie, Literatur, Kunst und Altertum 1774-1787, pp. 9-107, ici p. 39.

30 Ibid., p. 40.

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La Lutte des paradigmes

Et enfin, l’historisme définit une position idéologique qui est d’une importance particulière pour mon travail : il comprend tous les phé- nomènes culturels comme phénomènes historiques, c’est-à-dire comme éléments déterminés par un contexte passé. Dans ce sens, l’historisme défend une position culturaliste, qui s’oppose au natura- lisme (au sens philosophique du terme) 31 . Cette notion est commune à l’historisme au sens concret (les deux premiers volets de la définition) et à la philosophie de l’Histoire, que l’historisme, en général, réfute donc comme une approche normative de l’histoire. C’est la raison pour laquelle le travail présent s’intéresse au paradigme historique, et non au paradigme historiciste : je vise cette ‘position culturaliste’. En France, l’histoire s’établit plus tardivement comme discipline scientifique, l’histoire positiviste et historiciste domine seulement la seconde moitié du siècle ; elle atteindra son apogée pendant la Troi- sième République. La discipline trouve ses premières assises avec François Guizot, ministre sous la Monarchie de Juillet, fondateur de bon nombre d’institutions, dont il attribue la direction à des esprits amis ; c’est le ‘moment libéral’ de l’histoire. Les historiens se tour- nent vers l’établissement et l’interprétation des sources, mais ils s’interrogent également sur la possibilité d’une histoire nationale 32 :

Augustin Thierry rédige son Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers État (1850), une histoire de la France qui embrasse la nation dans sa totalité 33 .

31 « Der Historismus in diesem Sinne […] vertritt die Auffassung, daß alle kulturel- len Phänomene als historische zu sehen, zu verstehen und zu erklären seien. Er ist eine wesentlich kulturalistische Position, die sich dem Naturalismus entge- genstellt. » Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, p. 52.

32 Cf. Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIX e -XX e siècle, pp. 26-38.

33 Cf. la Préface : « C’est une vue de notre histoire nationale prise dans ces années où l’historien, portant son regard en arrière à la distance de sept siècles et le ra- menant autour de lui, apercevait une suite régulière de progrès civils et politi- ques, et, aux deux bouts de la route parcourue, une même nation et une même monarchie, liées l’une à l’autre, modifiées ensemble, et dont le dernier change- ment paraissait consacré par un nouveau pacte d’union. » Paris, Furne et Compa- gnie, édition de 1860, p. V.

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L’histoire française de l’époque est surtout largement influencée par le roman historique de Walter Scott 34 . On discute des qualités littéraires de l’historiographie : faut-il qu’elle ait un caractère narra- tif ? Tout comme ses collègues allemands, Prosper de Barante critique la tendance des philosophes (surtout de Voltaire et de Hume) consis- tant à appliquer les jugements modernes aux temps passés. Mais il n’y oppose pas le vœu d’une représentation impartiale :

Par cela même qu’on s’occupe surtout de le juger, de le traduire au tribunal d’un autre siècle, le récit s’empreint d’une couleur qui n’est point conforme au sujet ; on s’adresse à la critique et à l’esprit d’examen plus qu’à l’imagination. Il faut, au contraire, que l’historien se complaise à peindre plus qu’à analyser ; sans cela les faits se dessè- chent sous sa plume […]. 35

L’oscillation entre imagination littéraire et objectivité historique tente d’offrir une solution au problème d’une histoire qui ne serait pas philosophique ; cette solution me semble porter l’empreinte d’une tradition rhétorique de l’histoire. Elle est certainement loin de l’idéal philologique, factuel, tel qu’il est vénéré en Allemagne. Une deu- xième observation va dans le même sens : en France, les philosophies de l’Histoire se conservent bien plus longtemps au sein de la dis- cipline, au-delà même du milieu du siècle, comme l’illustrent Guizot, Thierry et Jules Michelet (ces auteurs représentent également une ap- proche ‘littéraire’ de l’histoire 36 ). Ainsi, il y a bon nombre de conflits et de collaborations entre historiens et pouvoir étatique : on craint en effet que l’enseignement de l’histoire pourrait déstabiliser l’édifice de l’État – sous le Second Empire, e.g., l’agrégation d’histoire est abo- lie 37 , une preuve ex negativo du prestige et de la présence politique de la discipline.

34 Beaucoup d’historiens trouvent leur vocation grâce à ses œuvres, e.g. Augustin Thierry ; cf. Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIX e - XX e siècle, pp. 30 sq.

35 Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois 1346-1477 [1824], Paris, Robert Laffont (Le club français du livre), 1969, pp. 6 sq.

36 La proximité entre histoire est littérature est bien sûr intéressante pour mon tra- vail, car elle rend facile la comparaison entre les disciplines.

37 On craint les effets subversifs de la contemplation historique ; cf. François Har- tog, Le XIX e siècle et l’histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, Seuil, 2001, p. 121. La même année, Michelet perd sa chaire et son poste dans les archives

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La Lutte des paradigmes

Dans la seconde moitié du XIX e siècle, après le choc infligé à l’historiographie française par la victoire allemande de 1871 38 , se construit l’histoire positive, liée aux noms d’Ernest Lavisse, Charles- Victor Langlois et Gabriel Monod. Monod exprime l’exigence scienti- fique dans le premier numéro de la Revue historique en 1876, docu- ment fondateur du positivisme historique en France :

Au développement des sciences positives qui est le caractère distinctif de notre siècle, correspond, dans le domaine que nous appelons litté- raire, le développement de l’histoire, qui a pour but de soumettre à une connaissance scientifique et même à des lois scientifiques toutes les manifestations de l’être humain. 39

L’histoire est définie comme ne devant pas céder la place à « certaines idées politiques et religieuses » 40 . L’Allemagne fournit l’exemple, « car la méthode historique [y] est partout appliquée », la nation entière ressemble à un « vaste laboratoire historique » 41 . On a donc affaire à un décalage entre les deux nations. L’écart doit intéresser la critique littéraire dans la mesure où il indique à son tour une différence plus profonde encore : en Allemagne, la recherche historique devance les sciences, qui ne prennent leur essor que pen- dant les années 1840 et 1850 ; l’historisme se défend vigoureusement contre les sciences de la vie naissantes. Les références éventuelles à la nature conçoivent celle-ci dans l’esprit de Herder, c’est-à-dire comme analogon 42 , et non dans le sens d’une équivalence des sujets de re- cherche 43 . En France, la situation est différente, la citation de Monod

(cf.

XX e siècle, p. 33).

Delacroix,

Dosse,

Garcia, Les

Courants

historiques

en

France.

XIX e -

38 Ibid., pp. 56-61. Claude Digeon dédie une thèse entière au sujet : La Crise alle- mande de la pensée française (1870-1914), Paris, PUF, 1959.

39 Gabriel Monod, « Du progrès des études historiques en France depuis le XVI e siècle » [1876], publié dans le premier numéro de la Revue historique et repris dans la même revue lors du centenaire (n° 255, 1976, pp. 295-324, ici p. 314).

40 « Du progrès des études historiques en France depuis le XVI e siècle », p. 322.

41 Ibid., p. 316.

42 Herder compare l’évolution historique à un fleuve, à un arbre en croissance, et à l’ontogenèse humaine – il constate une « analogie dans la nature » (« Analogie

in der Natur » ; Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Mensch-

heit, pp. 41 sq.).

43 Ce n’est pas une obligation, il y a des exemples qui montrent le contraire, même en Allemagne : c’est bien le sujet de la digression sur Burckhardt et Nietzsche.

Introduction

25

le révèle déjà : la science historique prend la « science positive » 44 comme exemple, les sciences naturelles sont le modèle méthodique sur lequel est calqué celui de l’histoire (la comparaison à un « la- boratoire historique » n’est pas fortuite). Hippolyte Taine et Fustel de Coulanges représentent une historiographie fortement inspirée par la science – il s’agit de cas extrêmes, bien sûr, mais ils sont typiques dans l’exagération même 45 . La rupture avec la tradition philosophi- que, littéraire et politique de l’histoire se fait en imitant les méthodes des sciences expérimentales. En Allemagne, celles-ci sont plutôt aperçues comme une menace pour l’autorité interprétative de l’histoire. D’après Friedrich Mei- necke, un représentant éminent de l’historisme au XX e siècle, la pen- sée historique s’est construite très tôt, en opposition au rationalisme universel des Lumières. Il définit l’historisme d’abord comme une « sensibilité pour l’individualité et le développement en histoire, [comme] la sensibilité pour la transformation perpétuelle de toutes les créations humaines » (« der Sinn für Individualität und Entwicklung in der Geschichte, der Sinn für das stetige Fließen und Sich-Wandeln aller menschlichen Gebilde »), qui est donc consciente du caractère unique de tous les phénomènes historiques. Ensuite, il souligne les différences avec les idées de l’Antiquité et des Lumières :

Aussi longtemps qu’elle se laverait de l’ignorance et de la passion, on croyait que la raison humaine était identique dans tous les hommes, stable, éternelle, exprimant toujours les mêmes idées. […] La nature et la raison de l’homme sont bien plus variables, bien plus capables d’une évolution que la pensée du droit naturel ne le présume. 46

44 « Du progrès des études historiques en France depuis le XVI e siècle », p. 322.

45 Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIX e -XX e siècle, pp. 55 sq., surtout p. 56.

46 « Man hielt […] die menschliche Vernunft, insofern sie sich nur reinige von Unwissenheit und Leidenschaft, für identisch in allen Menschen, für stabil, für zeitlos immer dasselbe aussagend. […] Natur und Vernunft des Menschen sind sehr viel wandelbarer und entwicklungsfähiger, als die naturrechtliche Denk- weise annimmt. » Friedrich Meinecke, « Klassizismus, Romantizismus und histo- risches Denken im 18. Jahrhundert » [1936], dans F.M., Zur Theorie und Philo- sophie der Geschichte, éd. Eberhard Kessel, Stuttgart, K.F. Koehler, 1965, pp. 264-278, ici pp. 265 et 266. Le rapprochement entre Antiquité et Lumières est justifié par l’argument selon lequel les Lumières ne représenteraient autre chose qu’une amplification du droit naturel antique (pp. 266 sq.).

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La Lutte des paradigmes

L’historisme est présenté comme un résultat de la critique du ratio- nalisme, adoptant néanmoins la méthode et la raison nécessaires à une discipline scientifique ; dans l’esprit, elle appartient aux Lumières, en leur apportant les ‘lumières’ de l’histoire 47 . L’histoire française au contraire tire son esprit méthodique du domaine de prédilection des Lumières, c’est-à-dire des sciences naturelles. Les résultats des entre- prises méthodiques nationales sont peut-être similaires, les points de départ diffèrent radicalement. Dans la seconde moitié du siècle, la discipline est établie, ce qui n’implique pas la fin de la philosophie de l’Histoire : d’un côté, elle continue d’exister dans certains propos de l’historisme, e.g. dans la conception idéaliste de l’histoire 48 . Il est surtout vrai que si on ne comprend plus l’Histoire comme « le progrès de la conscience de la liberté » (« Fortschritt im Bewußtsein der Freiheit ») 49 , on n’a pas encore affirmé qu’il n’y a pas de progrès du tout. La philosophie de l’Histoire survit dans des « paliers réduits d’elle-même », dont Odo Marquard nomme un certain nombre 50 . Celui qui importe le plus pour

47 Schnädelbach analyse en détail et avec hardiesse cette question intéressante ; Philosophie in Deutschland 1831-1933, pp. 54 sq.

48 Schnädelbach constate : « Pour Hegel tout comme pour la Historische Schule l’histoire est identique à l’esprit, i.e. à une partie de la réalité qui dépasse essen- tiellement la nature, et qui se fonde sur la liberté, l’action consciente, l’in- dividualité créatrice et qui est donc intelligible à l’individu pensant. » (« Für Hegel wie für die Historische Schule ist Geschichte Geist, d.h. ein Wirklichkeits- bereich, der wesentlich nicht Natur ist, sondern auf Freiheit, bewußtseinsfähigem Handeln und schöpferischer Individualität beruht und darum dem erkennenden Individuum verständlich ist. » ; ibid., pp. 61-69, ici p. 63) Cette cohérence fournit un bon argument à ma tentative de dégager un seul paradigme historique, et non plusieurs.

49 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dans l’Histoire, trad. et éd. Kostas Papaioannou, Paris, Plon/Bibliothèques 10/18, 1965, p. 84 ; Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, dans G.W.F.H., Werke, vingt tomes, éd. Eva Moldenhauer et Karl Markus Michel, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1970, t. XII, p. 32. La traduction française, à laquelle j’aurai recours par la suite, est la seule disponible, alors qu’elle se base sur une édition allemande de 1955. Comme dans tous les cas où je cite l’original allemand et la traduction française, je commencerai par indiquer les pages de la traduction.

50 En se référant au XIX e et au XX e siècles, Marquard propose la psychanalyse, le positivisme, l’existentialisme, l’herméneutique, le structuralisme et la typologie des idéologies (cf. Des difficultés avec la philosophie de l'histoire, préf. Cathe-

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le travail entrepris est bien sûr le positivisme scientifique, « qui, dans la théorie du progrès, élimine les intentions révolutionnaires, mais aussi, si nécessaire et à cette fin, les problèmes politiques, et n’admet plus ensuite le progrès que comme celui des sciences et des technolo- gies » 51 ; le renvoi à Zola va de soi… Un fait plus important reste encore à explorer, la crise de l’histoire : en dernière conséquence, les efforts conjugués pour com- prendre les phénomènes historiques sans leur imposer les a priori modernes (tel le progrès) semblent nécessairement mener à une atti- tude nihiliste. Comment peut-on prétendre à un savoir structuré, à une compréhension véritable du passé si tout est historiquement déterminé et sujet à une évolution permanente ? Comment peut-on seulement justifier l’intérêt actuel que l’historisme porte au passé ? Quel avan- tage l’historisme a-t-il sur d’autres manières de traiter l’histoire ? Tous les faits objectifs, toutes les identités se dissolvent sous le jour impitoyable du relativisme historique. Ce manque de cohérence théo- rique amène la « crise de l’historisme », qui se traduit par un affaiblis- sement du paradigme historique 52 . Les sciences naturelles, qui au début du XIX e siècle n’étaient pas encore une concurrence sérieuse pour l’historiographie (allemande), en tirent leur force, comme disci- pline et comme paradigme culturel. En France, leur prédominance est d’emblée évidente, même si l’histoire peut prétendre à un rôle impor- tant dans l’enseignement de la Troisième République.

Les sciences de la vie seront traitées dans le même esprit synthéti- que que l’histoire. La brièveté se justifie déjà par le fait que, depuis l’ouvrage pionnier de Hans Ulrich Gumbrecht, il est d’usage, dans la critique zolienne allemande, de commencer par une esquisse en his- toire des sciences 53 . Pour plusieurs raisons celle que je me propose de

rine Colliot-Thélène, trad. de l’allemand Olivier Mannoni, Paris, Éditions de la maison des sciences de l’homme, 2002, pp. 14 sqq.)

51 Ibid., p. 16.

52 Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, pp. 57 sq.

53 Cf. Hans Ulrich Gumbrecht, Zola im historischen Kontext. Für eine neue Lektüre des Rougon-Macquart-Zyklus, Munich, Wilhelm Fink, 1978, surtout le premier chapitre : « Der historische Rahmen von Möglichkeiten der Romanproduktion », pp. 12-20, ici pp. 12-17 ; Elke Kaiser, Wissen und Erzählen bei Zola. Wirklich- keitsmodellierung in den Rougon-Macquart, Tübingen, Gunter Narr, 1990, chap. 1 (« Der Zyklus als epistemologische Metapher »), pp. 15-76 ; Rainer War- ning, « Kompensatorische Bilder einer ‘wilden Ontologie’ : Zolas Les Rougon-

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La Lutte des paradigmes

faire ici n’est par ailleurs en rien redondante à celles qui existent déjà :

d’un côté, ce sont surtout des travaux sur Zola, alors que je traite éga- lement de Flaubert, ce qui déplace le cadre temporel, et par consé- quent le contexte scientifique. Qui plus est, ces esquisses sont souvent guidées par Les Mots et les Choses de Michel Foucault, quelquefois par La Naissance de la clinique et certains travaux de Georges Can- guilhem, tel Le Normal et le Pathologique. Tout honneur fait aux tra- vaux de Foucault, cette orientation me semble entraîner une réduction quelque peu hâtive : on aborde les sciences par le biais d’une histoire des sciences culturaliste 54 – le danger est considérable de ne point suffire aux exigences propres des sciences elles-mêmes, et de mettre ensuite en regard les textes littéraires avec l’interprétation d’une inter- prétation, bref : de se perdre d’emblée dans le labyrinthe des interpré- tations. Dans ce cas de figure, la question de la transformation des sources par les écrivains reste forcément sans réponse. C’est la raison pour laquelle je tenterai de réduire ce danger par un prélude plus pro- che des sciences, et par une exposition soigneuse des sources. Évi- demment, le cadre de mon travail trace des limites étroites à cette exigence. Mais j’espère toutefois que mon approche modifiée permet- tra de déplacer le centre d’intérêt, et de dégager certains aspects que la critique a rarement développés, tel le rôle capital de la physiologie. Dans la recherche médicale et biologique du XIX e siècle, quatre domaines méritent une attention particulière : le développement de techniques cliniques nouvelles en médecine, qui apportent pas à pas une amélioration essentielle dans les soins et assignent un rôle d’observateur au médecin. Ensuite, les progrès dans les sciences fon- damentales sont d’une importance majeure : Erwin H. Ackerknecht nomme l’anatomie microscopique, physiologie, la pathologie et la pharmacologie 55 ; c’est la physiologie qui doit retenir l’intérêt, pour la culture du XIX e siècle en général et pour les auteurs qui m’intéressent

Macquart“, dans R.W., Die Phantasie der Realisten, Munich, Wilhelm Fink, 1999, pp. 240-269, ici pp. 240-245 (en suivant l’argumentation de Kaiser) ; Marc Föcking, Pathologia litteralis. Erzählte Wissenschaft und wissenschaftliches Er- zählen im französischen 19. Jahrhundert, Tübingen, Gunter Narr 2002, pp. 170- 209 (l’histoire des sciences et Flaubert) et pp. 281-305 (l’histoire des sciences et Zola).

54 L’ouvrage de Föcking est à cet égard une exception notable.

55 Geschichte der Medizin, édition révisée par Axel Hinrich Murken, Stuttgart, Fer- dinand Enke, 7 1992, p. 111.

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en particulier. D’un côté, elle fournit les résultats les plus novateurs, tant dans la méthodologie que dans les connaissances concrètes. De l’autre, elle érige un nouveau modèle de la vie humaine, qui a des conséquences philosophiques et esthétiques. Troisièmement, dans le domaine de la biologie les questions de l’évolution sont désormais primordiales, l’histoire naturelle est délaissée au profit d’un modèle ‘historique’, dynamique, du développement des espèces. Et quatriè- mement, les questions de l’hérédité doivent retenir l’attention, surtout parce qu’elles sont reprises dans l’œuvre de Zola. C’est en s’appropriant les méthodes des sciences naturelles que la médecine du XIX e siècle peut prétendre au statut d’une discipline scientifique ; il faudra attendre la seconde moitié du siècle pour que ce processus soit véritablement achevé. Auparavant, la médecine déve- loppe les domaines-clés de la médecine hospitalière, c’est-à-dire l’observation clinique et l’autopsie, en posant les fondements pour sa transformation scientifique 56 . L’observation faite au chevet du malade devient obligatoire, autant pour l’apprentissage des futurs médecins que pour l’élargissement des connaissances 57 . Contrairement aux autres tentatives empiriques de la médecine, l’observation n’est pas seulement concrète, mais aussi globale : la construction de grands éta- blissements 58 fait qu’elle s’étend à une multitude de cas ; les médecins traitants obtiennent les moyens de comparaison, les connaissances deviennent statistiquement pertinentes (et sont saisies statistiquement). L’examen du malade est entrepris activement et renforcé par le dia- gnostic physique 59 ; la condition nécessaire de ce processus est le rapprochement entre médecine et chirurgie, ce qui ne devient possible qu’au moment où la chirurgie est valorisée comme art médical 60 . Bref, la médecine change radicalement ses conditions d’observation.

56 Ibid., p. 111.

57 Jean-Charles Sournia, Histoire de la médecine, Paris, La Découverte/Poche, 1997, p. 201.

58 Les hôpitaux se limitent aux soins des malades ; jusqu’à la Révolution française, c’étaient souvent des lieux où on trouvait toutes sortes d’indigents (les faibles, les pauvres, et aussi les malades).

59 Ackerknecht, Geschichte der Medizin, p. 103.

60 Ulrich Tröhler, « L’essor de la chirurgie », dans Mirko D. Grmek (dir.), Histoire de la pensée médicale en Occident, quatre tomes, Paris, Seuil, 1999, t. III : Du romantisme à la science moderne, pp. 235-251, ici p. 236 ; Sournia, Histoire de la médecine, p. 207.

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La Lutte des paradigmes

La méthodologie de l’observateur médical se transforme à son tour. L’approche nosologique du XVIII e siècle tombe en discrédit, on n’entreprend plus l’élaboration d’une classification totale et cohé- rente 61 – c’est l’empirie qui prend le dessus, avec ses examens, ses descriptions nosographiques précises des changements pathologiques. Le regard se dirige sur les lieux concrets, on cherche des transforma- tions locales 62 , e.g. les lésions de tissu, qui ne sont plus réduites au statut de « cause prochaine » de la maladie (c’est le terme de Giovanni Battista Morgagni, qui cherchait la cause véritable dans les organes) et deviennent l’essence même de la maladie 63 . La localisation, la cause unique, ce sont les deux piliers d’une doctrine érigée par Xavier Bi- chat, Gaspard Laurent Bayle et René Laënnec qui, compte tenu des modifications diverses, est toujours valable de nos jours 64 . Elle est affirmée et affinée par la spécificité de la cause, postulée dans le contexte des découvertes en bactériologie : à chaque pathologie son agent pathogène spécifique (et externe), ce qui implique une chaîne de cause à effet ; c’est bien un des fameux principes de Robert Koch. L’évolution d’une médecine des symptômes à une médecine des lé- sions 65 est particulièrement intéressante pour l’analyse des œuvres littéraires, car le choix du modèle (une ou bien plusieurs causes) laisse

61 De nos jours, il n’existe toujours pas de système complet des maladies – la nosologie a été remplacée par la pathologie, ce qui ressort très clairement des tentatives récentes d’entreprendre le diagnostic par des moyens informatiques. Il y a bel et bien une liste classificatoire internationale depuis 1893, actuellement sous la tutelle de l’Organisation mondiale de la santé ; mais cette liste souffre d’inconséquences considérables. Cf. Mirko D. Grmek, « Le concept de mala- die », dans Histoire de la pensée médicale en Occident, t. III, pp. 147-167, ici pp. 166 sq.

62 Dans la seconde moitié du XIX e siècle, à la suite des travaux de Matthias Schlei- den, de Theodor Schwann, mais surtout de Rudolf Virchow (Die Cellularpatho- logie, 1858), la pathologie de la cellule (unité élémentaire de l’organisme) de- vient le concept fondamental ; Grmek, « Le concept de maladie », pp. 154-156.

63 Ibid., p. 148. Grmek souligne le fait que l’école romantique de la médecine pré- sume que les lésions en question ne soient qu’un effet de la maladie (ibid.) ; elle croit en outre qu’il n’y a qu’un seul principe générateur de toutes les maladies (p. 155).

64 Dans ce contexte, on parle de l’école anatomo-clinique de Paris à laquelle appar- tient le père de Flaubert ; ibid., p. 149.

65 Ibid.

Introduction

31

clairement entrevoir la conception qu’a l’auteur de la maladie, de la mort, et de l’homme en général 66 . Il faut y ajouter que le symptôme est désormais défini comme si- gne de processus pathologiques internes, ce qui recentre l’attention sur l’organisme humain comme objet d’analyse complexe : on développe des nouvelles approches diagnostiques, telle l’auscultation mise au point par Laënnec 67 . Mais la preuve doit être faite par l’ouverture du corps, par l’autopsie – l’anatomie pathologique, associée aux noms de Bayle et de Laënnec, devient une discipline royale pendant les vingt premières années du siècle ; elle permet à la médecine de faire des progrès considérables. Le fonctionnement normal du corps humain est analysé et compris par le biais de ses dysfonctionnements pathologi- ques, c’est un constat fait en passant par Claude Bernard : « […] c’est naturellement dans l’étude des organes morts que l’on a cherché la première explication des phénomènes de la vie […]. » 68 Michel Fou- cault exprime le même état des choses dans son étude de référence :

Du fond de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIII e siècle, le savoir de la vie était pris dans le cercle de la vie qui se replie sur elle-même et se mire ; à partir de Bichat il est décalé par rapport à la vie, et séparé d’elle par l’infranchissable limite de la mort, au miroir de laquelle il la regarde. 69

Ce point est intéressant pour la littérature, et surtout pour les œu- vres du réalisme et du naturalisme : l’exploration de la vie humaine au moment de sa crise, de son affaiblissement et de sa disparition s’y trouve maintes fois, ce sera le sujet d’un long chapitre sur Salammbô, mais la mort de Nana le montrera également. Le regard froid, im- partial de l’observateur médical, la valorisation de la description et des

66 Ainsi, la mort d’Effi Briest n’est pas à attribuer à une seule cause, alors qu’Emma Bovary et Nana meurent d’un agent pathogène clairement défini ; cette différence sera reprise dans la partie sur Effi Briest, car elle est tout à fait primordiale.

67 Cf. De l’Auscultation médiate ou Traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, fondé principalement sur ce nouveau moyen d’exploration, Paris, J.- A. Brosson et J.-S. Chaudé, 1819.

68 Introduction à l’étude de la médecine expérimentale [1865], Paris, Flammarion, 1984, p. 156.

69 Michel Foucault, Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963, p. 148, cf. le cha- pitre VIII « Ouvrez quelques cadavres », pp. 125-149.

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La Lutte des paradigmes

causalités sont autant d’aspects qui se retrouvent chez les écrivains de l’époque ; j’y reviendrai au moment donné. Les possibilités de la méthode clinique étaient limitées. C’est la transposition des connaissances et des méthodes des sciences natu- relles qui permettra aux sciences de la vie de réaliser un progrès signi- ficatif, et c’est la physiologie qui permet d’en prendre toute la mesure. La physiologie a été fondée par Albrecht von Haller en 1757, elle se préoccupe des caractéristiques et des organes des organismes déve- loppés. Antoine Lavoisier lui ouvre des nouvelles perspectives au tournant du siècle : le chimiste n’invente pas seulement une classifi- cation des gaz, mais il pose également les fondements d’une descrip- tion du processus respiratoire. Le corps assimile l’oxygène et rejette du gaz carbonique – c’est bien la première explication scientifique d’un processus métabolique du corps humain. Elle fournit une base solide et précieuse qui inspirera les travaux sur la digestion de Fran- çois Magendie, le maître de Claude Bernard 70 . Mais d’abord, il faut tenir compte d’une phase de transition pendant laquelle la médecine romantique, inspirée par la Naturphilosophie, règne en Allemagne, tandis que le vitalisme prévaut en France 71 ; pendant cette période, on peut noter des expériences sur le système nerveux, mais aussi une mise au point de certaines méthodes d’analyse chimique ; l’impor- tance primordiale revient toutefois, je l’ai dit, à la médecine clinique. C’est à partir des années 1840 que la pensée physiologique saisit les esprits, et qu’elle obtient le soutien institutionnel et politique né- cessaire ; notons en passant que cette époque correspond à la période de maturation intellectuelle du jeune Flaubert. Il s’ensuit une époque de découvertes, des décennies durant les- quelles la physiologie se mue définitivement en science, plus précisé- ment en science expérimentale 72 . En France, cet accomplissement

70 Cf. ci-dessous, Flaubert, I. Salammbô, « Les personnages et leurs sources médi- cales », chap. 7.

71 La médecine romantique part de l’idée que la morphologie des organes permet de tirer des conclusions quant à leur fonctionnement ; le vitalisme présuppose un principe vital, qui donne la vie au corps. Cf. pour une explication plus précise Frederic L. Holmes « La physiologie et la médecine expérimentale », dans His- toire de la pensée médicale en Occident, t. III, pp. 59-96, ici p. 59 et 61.

72 « S’il ne faut pas prendre strictement à la lettre l’affirmation souvent réitérée de Claude Bernard selon laquelle la physiologie est devenue scientifique en deve- nant expérimentale, il est certain, du moins, qu’entre l’expérimentation physiolo- gique du XVIII e siècle et celle du XIX e , la différence radicale tient à l’utilisation

Introduction

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reste lié au nom de Claude Bernard, un pur scientifique qui ne guérit pas un seul malade, mais fait des découvertes de taille dans son labo- ratoire : l’effet des jus gastriques et l’origine de la glycémie l’in- téressent autant que l’effet de certains poisons et la contribution des nerfs à la circulation sanguine. Dans le domaine de la réflexion méthodologique c’est bien sûr son Introduction à l’étude de la méde- cine expérimentale (1865), un discours de la méthode de la méde- cine 73 , qui signifie une avancée capitale. La question de la cause pre- mière, e.g. celle du principe unique responsable de toutes les mala- dies 74 , y est refusée, l’attention se focalise uniquement sur la compré- hension positive du fonctionnement des corps vivants, analysé dans des expériences réitérables. C’est la reprise d’un axiome de l’épisté- mologie positiviste, formulée de la façon suivante par le représentant le plus important de ce courant, Auguste Comte :

En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’in- accessible détermination des causes proprement dites, la simple re- cherche des lois, c’est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés. 75

Par l’adaptation de cette règle épistémologique, Bernard fonde le positivisme scientifique dans les sciences de la vie. L’application concrète du postulat mène à un déterminisme scienti- fique :

Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres vi- vants aussi bien que dans les corps bruts les conditions d’existence de tout phénomène sont déterminées d’une manière absolue. Ce qui veut

systématique par celle-ci de tous les instruments et appareils que les sciences physico-chimiques en plein essor lui ont permis d’adopter, d’adapter ou de cons- truire tant pour la détection que pour la mesure des phénomènes. » Georges Can- guilhem, « La constitution de la physiologie comme science », dans G.C., Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 7 1994, pp. 226-273, ici pp. 231 sq.

73 La différence entre l’Introduction et un traité de philosophie abstrait se manifeste déjà dans le fait que Bernard illustre ses arguments par des exemples et des expé- riences (partie III).

74 C’était une préoccupation primordiale de la médecine romantique ; cf. Grmek, « Le concept de maladie », p. 155.

75 Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif [1844], éd. Annie Petit, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1995, p. 66.

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La Lutte des paradigmes

dire en d’autres termes que la condition d’un phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et néces- sairement, à la volonté de l’expérimentateur. 76

Les implications sont majeures, Bernard comprend les manifesta- tions de la vie comme « le résultat nécessaire des conditions ou des influences physico-chimiques d’un milieu ambiant » 77 . L’application du principe déterministe exclut l’analyse de facteurs irrationnels ou indéterminés 78 , ainsi que les faits qui se contredisent 79 ; l’analyse des organismes vivants est élevée à la même échelle que celle des corps bruts, des liquides ou des gaz dans les expériences physiques ou chi- miques. En fin de compte, l’axiome de base est une égalisation des objets soumis à l’analyse : l’organisme humain ne se distingue pas par une différence qualitative des corps inorganiques, au contraire, les êtres organiques et inorganiques se retrouvent sur une même échelle, pure- ment quantitative, de l’organisation 80 . En plus, les phénomènes phy- siologiques des êtres situés à un même degré de cette échelle se ressemblent – le corps humain ne se distingue pas des organismes d’autres vertébrés 81 . Des expériences animales on peut donc légitime- ment tirer des conclusions au sujet de l’homme ; débarrassée d’un bon nombre de problèmes éthiques, la médecine peut explorer de nou- veaux domaines. Enfin, il y a désormais juste une différence de degré entre maladie et santé : c’est le fameux principe de Broussais 82 , axiome fondamental de la physiologie moderne qui présume que le corps a besoin de stimuli externes pour vivre, mais que des stimuli

76 Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, p. 109.

77 Ibid., pp. 101 sq.

78 Ibid., pp. 243-263.

79 Ibid., pp. 101-103.

80 L’indépendance relative des animaux à sang chaud est expliquée par la fameuse conception du « milieu intérieur » ; cf. Bernard, Introduction à l’étude de la mé- decine expérimentale, pp. 102 sq.

81 Ibid., pp. 103-106.

82 François-Joseph-Victor Broussais, De l’irritation et de la folie : ouvrage dans lequel les rapports du physique et du moral sont établis sur les bases de la méde- cine physiologique, Paris, Delaunay, 1828.

Introduction

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excessifs le feront souffrir, ou mourir 83 . Il y a donc le même principe vital à l’œuvre dans les processus physiologiques normaux et patholo- giques. Bernard développe ce principe, surtout en l’intégrant dans un cadre théorique cohérent 84 . Dans quelle mesure le positivisme physiologique présente-t-il un intérêt pour la culture, pour la littérature ? Il y a plusieurs aspects qui méritent tous une réponse qu’ils n’ont pas toujours reçue. D’abord, on peut constater, de manière générale, qu’il y a une indéniable attirance pour cette discipline : la physiologie séduit les esprits, son vocabulaire est fréquemment employé et le milieu du siècle voit surgir une multi- tude de ‘physiologies’, de toutes les inspirations imaginables 85 . La Physiologie des passions (1868) par Charles Letourneau, source ma- jeure de Zola 86 , en est l’exemple le plus connu, mais on peut facile- ment trouver d’autres ouvrages de la même veine, ainsi une Physiolo- gie de la pensée de Louis-Francisque Lélut 87 , la Physiologie de l’esprit par A.-G. de Mériclet 88 , une Psycho-physiologie du génie et du talent de Max Nordau 89 , etc. 90 Il existe un besoin évident d’ex- pliquer physiologiquement les domaines immatériels de la vie hu- maine. Ce besoin trouve sa manifestation exemplaire au début de la deuxième période de l’œuvre de Friedrich Nietzsche. Dans Humain, trop humain (Menschliches, Allzumenschliches, 1878-1880), la pre- mière partie entreprend une « Chimie des idées et sentiments »

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Auguste Comte rend célèbre et le principe, et son créateur ; cf. Nelly Tsouyopou-

los, « La philosophie et la médecine romantiques », dans Histoire de la pensée

médicale en Occident, t. III, pp. 7-27, ici p. 21.

Les incohérences possibles seront indiquées en fin de chapitre.

En entrant le terme dans le catalogue électronique de la Bibliothèque nationale,

on obtient un résultat impressionnant, même si on limite la recherche au

XIX e siècle.

Cf. ci-dessous, Zola, I. Nana, chap. 3.

En 1855, Lélut donne trois conférences sur le sujet, la dernière devant le public illustre de l’Académie des sciences morales et politiques. Il publie trois textes sé- parés et résume ensuite ses réflexions dans un seul ouvrage : Physiologie de la pensée, recherche critique des rapports du corps à l’esprit, Paris, Didier, 1862.

Pseudonyme d’Antoine Guitton ; Paris, Vrayet de Surcy, 1848.

Trad. de l’allemand Auguste Dietrich (à ma connaissance, il n’y a pas d’édition allemande), Paris, F. Alcan, 1897.

Naturellement, les transpositions littéraires existent : la Physiologie du mariage de Balzac (1829) vient tout de suite à l’esprit.

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La Lutte des paradigmes

(« Chemie der Begriffe und sément :

Empfindungen ») et plus préci-

[…] une ch im ie des représentations et sentiments moraux, religieux, esthétiques, ainsi que de toutes ces émotions que nous ressentons en relation avec les grands et les petits courants de notre civilisation et de notre société, voire dans la solitude : mais si cette chimie aboutissait à la conclusion que, même dans ce domaine, les couleurs les plus ma- gnifiques sont obtenues à partir de matières viles, voire méprisées ? 91

De manière programmatique, Nietzsche recourt à la physiologie afin de rompre avec la première période de son œuvre, imprégnée de notions romantiques. Qu’est-ce qui fascine dans la physiologie ? Son entreprise est au fond celle d’un monisme scientifique, comprenant la promesse d’ex- pliquer toutes les manifestations de la vie humaine scientifiquement, à savoir par un nombre limité de lois universelles, logiquement cohérentes et non contradictoires. Cela implique à la fois qu’à moyen ou à long terme, toutes les formes de savoir, toutes les disciplines scientifiques traitant de l’homme seront simplifiées et unies dans un processus de réduction avec, au final, un seul savoir chimique ou phy- sique de l’homme et de la nature (deux noms différents pour un même objet de recherche). Avant d’atteindre ce but utopique, que les scien- ces naturelles ont souvent cru pouvoir toucher du bout des doigts, la physiologie permet d’expliquer (au moins d’après ses prétentions) de nombreux phénomènes par le métabolisme du corps humain : même les sensations sublimes, les idées nobles sont réduites à des processus et des mécanismes physiologiques bruts, un procédé que Nietzsche

91 « […] eine Ch emi e der moralischen, religiösen, ästhetischen Vorstellungen und Empfindungen, ebenso aller jener Regungen, welche wir im Gross- und Klein- verkehr der Cultur und Gesellschaft, ja in der Einsamkeit an uns erleben : wie, wenn diese Chemie mit dem Ergebnis abschlösse, dass auch auf diesem Gebiete die herrlichsten Farben aus niedrigen, ja verachteten Stoffen gewonnen sind ? » Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres, deux volumes, trad. de l’allemand Robert Rovini, dans F.N. Œuvres philosophiques complètes, neuf to- mes (en quatorze volumes), éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari (responsa- bles de l’édition française : Gilles Deleuze et Maurice de Gandillac), Paris, Gal- limard, 1968, t. III.1, pp. 23 sq. ; Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzu- menschliches. Ein Buch für freie Geister, dans F.N., Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe, quinze tomes, éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Mu- nich/Berlin/New York (NY), Deutscher Taschenbuch Verlag/Walter de Gruyter, 1967-1977 (l’édition citée date de 1999), t. II, pp. 23 sq.

Introduction

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justement tente de s’approprier 92 . Cette démarche misant sur des révélations empreintes de désillusion est tout à fait en phase avec les courants majeurs de la vie culturelle après 1840, qui rompent avec le romantisme. Si la causalité n’est pas toujours claire 93 , l’intention, elle, est évidente : il s’agit d’en finir avec l’idéalisme romantique. La littérature qui a recours à la physiologie fait largement usage du matérialisme proposé. Le savoir du métabolisme sert à mettre à nu bien des illusions idéalistes ou encore des comédies sociales. Plus subtile, on trouve la description explicative qui n’a pas besoin de se servir explicitement des notions physiologiques : par la simple repré- sentation d’un caractère et de son milieu, elle peut montrer comment des petites impressions sensuelles engendrent des réflexions profondes et même des idées religieuses 94 ; elle dévoile la manière dont le milieu matériel et social imprègne l’homme, jusqu’à en créer le caractère individuel. L’approche quantitative, qui néglige toute notion de diffé- rence qualitative entre le monde sensuel et le monde spirituel, s’y épanouit pleinement. La physiologie s’exprime surtout dans la primordialité des impres- sions sensuelles et des passions (les courants réaliste et naturaliste en font l’essence même de l’homme), puis dans le grand soin appliqué à leur représentation détaillée, graduée, qui se retrouve dans pratique- ment tous les courants littéraires et artistiques du XIX e siècle. Même l’esthétisme, qui juge néfaste l’influence de la pensée scientifique sur le domaine de l’esprit, est clairement imprégné par ce paradigme, compte tenu de l’exploration quasi obsessionnelle des modalités de la perception et de la sensation décadentes 95 . Du réalisme à l’impres- sionnisme, on voit se développer une véritable phénoménologie de la

92 Pour une explication approfondie, cf. la « Digression » consacrée à Nietzsche.

93 La pensée physiologique inspire-t-elle la rupture ou bien en fournit-elle seule- ment les conceptions ? Le classicisme allemand a rompu avec le Sturm und Drang idéaliste et sentimental, en recourant à d’autres idées que celles en prove- nance des sciences : les écrivains peuvent facilement puiser dans d’autres sour- ces, le choix de la physiologie est donc délibéré.

94 C’est la formation progressive de la foi de Félicité dans « Un cœur simple » qui en fournit un exemple frappant.

95 L’argument est renforcé par le fait que maints héros de l’esthétisme sont conçus comme des personnages pathologiquement sensibles, dont les perceptions sont affinées par des maladies ‘à la mode’ (e.g. l’hystérie ou la neurasthénie) ; cf. les autoportraits de Des Esseintes, héros de À Rebours (1884) de Joris-Karl Huys- mans.

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La Lutte des paradigmes

perception dont le présupposé inconditionnel est justement à chercher dans le paradigme physiologique, dans les renversements de la rela- tion entre corps et esprit qu’il opère. Une petite remarque en passant : l’application explicite des con- ceptions physiologiques est facilitée par la tradition moraliste de la littérature française, datant au moins du grand siècle, et qui acquiert un nouveau prestige au cours du XIX e siècle 96 . Le but principal du moralisme est justement de briser les faux semblants individuels et sociaux, d’exposer au grand jour motifs égoïstes et déceptions hu- maines ; l’arrière-plan est à chercher dans l’idée chrétienne de la pec- cabilité, dont le jansénisme fournit une des interprétations les plus radicales. Cet arrière-plan théologique et métaphysique est supprimé au XIX e siècle, le ‘moralisme physiologique’ montre l’homme comme être naturel, déterminé par des facteurs biologiques, et concevant une image illusoire de son propre état ; cette illusion est nuisible au sens où elle empêche une compréhension de sa nature véritable. La vérité recherchée n’est plus chrétienne, évidemment, elle relève de la connaissance de soi de l’homme matérialiste. Troisièmement, c’est la théorie de l’évolution qui retient mon inté- rêt ; elle est moins présente dans les textes littéraires analysés, et sera en conséquence traitée de façon encore plus brève. Il est bien connu que la biologie est une discipline moderne, dont la naissance date du début du XIX e siècle. Son prédécesseur au XVIII e siècle, l’histoire naturelle, tente, tout comme la nosologie médicale, d’établir une taxo- nomie rationnelle (la classification exhaustive dans un tableau cohé- rent), et non de concevoir un développement des espèces. Wolf Lepe- nies et Michel Foucault ont décrit le passage de l’ordre épistémologi- que des Lumières à celui de l’âge moderne. Lepenies souligne surtout que la taxonomie trouve ses limites naturelles, car elle est obligée d’inventer une nouvelle catégorie pour chaque phénomène inconnu. La science du XVIII e siècle subit une « pression de l’expérience » (« Erfahrungsdruck »), et une croissance exorbitante inouïe du savoir rend indispensable des catégories plus flexibles et plus vastes : le mo- dèle de l’évolution, en raison de sa perspective historique, offre une dimension supplémentaire, celle du temps. La biologie moderne est

96 Il est notable que Nietzsche, au début de la deuxième période déjà évoquée, a recours à la fois à la physiologie et à l’aphorisme moraliste ; en outre, on trouve de nombreuses références explicites aux moralistes français du XVII e siècle dans ses écrits de cette époque. Flaubert aussi s’en inspire.

Introduction

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pour ainsi dire tridimensionnelle, elle représente une organisation du savoir plus efficace et donc supérieure 97 . Foucault au contraire retrace simplement la rupture épistémologique de 1800 qui a pour consé- quence caractéristique et majeure l’introduction de la dimension histo- rique dans de nombreux domaines de la pensée (incarnés par les nou- velles disciplines de la biologie, de la philologie et de l’économie, avec leurs paradigmes respectifs, vie, langage et travail) 98 – « la culture européenne s’invente une profondeur », constate-t-il laconi- quement 99 . Peu importe si on penche pour Lepenies ou pour Foucault, la notion d’évolution du vivant est la conception-clé de la biologie moderne ; elle n’exclut ni les archaïsmes, ni les atavismes, ni les dé- générescences : c’est justement sur l’arrière-plan d’un développement que ces phénomènes anachroniques deviennent concevables. La pensée de l’évolution ne s’impose pas d’un coup, le fixisme des espèces compte des défenseurs zélés et respectables jusqu’au milieu du XIX e siècle, tel Georges Cuvier. Il faut y ajouter les discussions internes ; Jean-Baptiste Lamarck et Charles Darwin développent deux modèles opposés du processus évolutif – c’est la fameuse querelle entre les tenants de l’hérédité des caractères acquis et ceux de la sé- lection a posteriori des caractères donnés (et donc innés) 100 . Lamarck défend l’idée que les organismes et leur patrimoine biologique s’adaptent à leur environnement : si un organe est fréquemment em- ployé, le développement de celui-ci est favorisé ; il subit une modifi- cation. Les caractères positifs, c’est-à-dire adaptés à l’environnement, sont transmis par voie héréditaire. Lamarck résume ces hypothèses dans deux lois :

97 Wolf Lepenies, Das Ende der Naturgeschichte. Wandel kultureller Selbstver- ständlichkeiten in den Wissenschaften des 18. und 19. Jahrhunderts, Mu- nich/Vienne, Carl Hanser, 1976, pp. 16-20, ici p. 16.

98 Foucault, Les Mots et les Choses, pp. 229-261. Foucault parle d’une « discontinuité », dont la nature reste « énigmatique » (ibid., p. 229).

99 Ibid., p. 263.

100 Ni l’une ni l’autre des deux théories ne peut expliquer comment se passe réelle- ment la transmission ou bien l’acquisition d’un caractère : il manque les explica- tions et les notions de la génétique moderne (cf. les explications à propos de la théorie de l’hérédité). C’est la raison pour laquelle la discussion est bien moins rationnelle, et bien moins claire que ne le souhaiteraient les biologistes de l’évolution d’aujourd’hui ; la théorie de Darwin reposait sur bien des points obs- curs.

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La Lutte des paradigmes

PREMIERE LOI

Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développe- ments, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, for- tifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi […].

DEUXIEME LOI

Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l’influence de l’emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle par- tie ; elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes […]. 101

Darwin, au contraire, dessine le modèle (forcément pré-génétique) des variations, des mutations arbitraires, qui ont lieu chez les repré- sentants individuels des espèces :

Owing to this struggle for life, any variation, however slight, and from whatever cause proceeding, if it be in any degree profitable to an indi- vidual of any species, in its infinitely complex relations to other orga- nic beings and to external nature, will tend to the preservation of that individual, and will generally be inherited by its offspring. […] I have called this principle, by which each slight variation, if useful, is pre- served, by the term of Natural Selection […]. 102

Les individus qui sont le mieux adaptés à un environnement donné et aux attentes d’un partenaire sexuel (c’est la sélection sexuelle 103 ), ont les meilleures chances de survie et de reproduction ; c’est ainsi que s’opère la sélection des mieux adaptés. Malgré toutes les diffé- rences évidentes, les deux modèles ont un point en commun : en ana-

101 Philosophie zoologique ou Exposition des considérations relatives à l’histoire naturelle des animaux […] [1809], éd. André Pichot, Paris, Garnier- Flammarion, 1994, pp. 216 sq.

102 Charles Darwin, The Origin of Species [1859], éd. Gillian Beer, Oxford, Oxford University Press, 1996, p. 52.

103 « This depends, not on a struggle for existence, but on a struggle between the males for possession of the females ; the result is not death to the unsuccessful competitor, but few or no offspring. Sexual selection is, therefore, less rigorous than natural selection. Generally, the most vigorous males, those which are best fitted for their places in nature, will leave most progeny. » Malgré la précision fi- nale, il est évident que ce second facteur de sélection rend infiniment plus com- plexe la théorie de Darwin : l’attractivité sexuelle n’est nullement calquée sur les facteurs favorables à la survie ; ibid., p. 73.

Introduction

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logie avec l’approche physiologique, ils ne présupposent plus des dif- férences essentielles entre les espèces, mais des degrés sur une même échelle – des « variations », d’après Darwin. Dans ce domaine on ob- serve donc également une suspension des différences qualitatives en faveur des différences quantitatives, pensée novatrice qui trouve son expression provocatrice dans la généalogie commune de l’homme et

du singe, qui ne cesse d’agiter les esprits 104 .

Hormis cette approche graduelle, qui rapproche l’homme des au- tres vertébrés, il importe de porter l’attention sur la nouvelle dimen-

sion temporelle, ‘historique’, des espèces. Elle est essentiellement différente de l’histoire humaine, car elle se déroule dans des dimen- sions qui dépassent largement la chronologie humaine. Même en te- nant compte du fait que le XIX e siècle ne comptait pas en milliards d’années (de nos jours, on suppose que la vie sur terre a commencé il y a 3,6 milliards d’années), mais qu’on chiffrait en millions les pé-

riodes de la formation terrestre et du développement des espèces 105 , il

est

évident que le temps de l’histoire humaine – qui, dans le sens strict

du

terme, commence avec l’invention de l’écriture, ou bien, dans un

sens plus large, avec les statuettes et les peintures sur roche néolithi- ques – ne concerne qu’une très courte durée. Cette réflexion, peu surprenante en elle-même, a une importance

cruciale pour le présent travail: l’évolution accorde bel et bien une dimension ‘historique’ à la nature, mais du point de vue humain, celle-

ci ressemble à une immobilité complète 106 . Si les échelons de

l’évolution comprennent plusieurs milliers, voire plusieurs millions d’années, la transformation n’est pas reconnaissable pour l’œil hu- main, et n’a donc pas d’importance immédiate (même s’il y a des fan- tasmes à propos de ce sujet, e.g. les mutants et les super héros de la culture populaire du XX e siècle). La différence biologique entre un

104 Ce serait l’explication de la théorie évolutionniste pour le fait qu’on peut suppo- ser un même fonctionnement des organes chez les vertébrés développés, y com- pris chez l’homme.

105 Peter Morton, The Vital Science. Biology and the Literary Imagination, 1860- 1900, Londres/Boston (MA)/Sydney, George Allen & Unwin, 1984, p. 89.

106 Cf. le chapitre sur Lamarck dans l’étude d’André Pichot, Histoire de la notion de vie, Paris, Gallimard, 2004, pp. 579-688, ici pp. 579-594 ; cf. également Joachim Küpper, « Vergas Antwort auf Zola. Mastro-Don Gesualdo als ‘Vollendung’ des naturalistischen Projekts », dans J.K., Zum italienischen Roman des 19. Jahr- hunderts. Foscolo. Manzoni. Verga. D’Annunzio, Stuttgart, Franz Steiner, 2002, pp. 85-113, ici pp. 105 sq.

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La Lutte des paradigmes

homme des cavernes et un Parisien des années 1880 est infiniment petite, alors que dans l’histoire des domaines culturels, politiques, religieux, et esthétiques, tout s’est joué dans les quelque 30 000 ou 40 000 années qui séparent les deux – une explication étant déjà que nous savons très peu de la période antérieure. Ainsi l’opposition un peu générale entre dynamisme historique et immuabilité biologique et anthropologique est justifiée par la perspective de l’observateur. La quatrième thématique est le développement de la théorie de l’hérédité qui, à plusieurs égards, est une curiosité du XIX e siècle : en dehors des découvertes et des modèles de la biologie évolutive, peu de faits et de progrès justifient en effet un tel engouement pour la trans- mission du patrimoine biologique. Les lois de Mendel datent du mi- lieu de siècle, mais des décennies durant, le monde scientifique – et, dans son sillage, le grand public ne leur prêtent aucune attention. D’un point de vue général, il semble peu fécond d’ériger une théorie de l’hérédité sans le concours de la génétique moderne : il manque un modèle de transmetteur d’informations, destiné à transporter les ca- ractères innés ou acquis. Ce sont donc souvent des idées purement spéculatives qui servent de point de départ, idées qui correspondent plutôt à des intérêts sociaux ou culturels, comme on peut le lire chez Prosper Lucas, le garant ès hérédité de Zola. Dans son Traité philoso- phique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux (1847) 107 , Lucas déclare que l’hérédité constitue « [l’]unité des sciences physiques et morales », et il poursuit : « […] elle est à l’ordre du jour des systèmes (1), des ré- formes (2) et des législations (3); elle est à l’ordre du jour des insur- rections (4), à celui des concours (5) et des facultés, et des acadé- mies. » 108

107 Paris, J.B. Baillière. Le second tome paraît en 1850.

108 Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle, p. 1. Les chiffres se réfèrent aux notes dans le texte. Il s’agit des explications suivantes, qui illustrent bien la couleur sociale et culturelle du traité : « (1) Le Saint-Simonisme et le Communisme qui renversent l’hérédité et qui abolissent la famille ; (2) Le Four- riérisme, qui la transforme ; (3) Discussion sur l’hérédité des pouvoirs depuis 1830. Débats sur l’hérédité de la pairie ; débats des chambres législatives de France et d’Angleterre sur la propriété et sur l’hérédité des œuvres littéraires, scientifiques, artistiques et industrielles. – Discussion sur l’hérédité de la ré- gence ; (4) Résurrection et tentatives modernes d’application sociale du Commu- nisme ; (5) Cette question a été, sous différentes formes, deux fois mise au concours dans ces dernières années devant la Faculté de médecine de Paris : elle

Introduction

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Des recherches plus sérieuses analysent les déformations de l’embryon et en tirent des conclusions à propos de l’hérédité dans les cas normaux ; la tératologie est la marraine de la théorie de l’héré-

dité 109 , affinité qui s’exprime souvent en littérature. Enfin, il se trouve

un transmetteur d’information potentiel : la découverte de la cellule

comme unité élémentaire de l’organisme donne lieu à des investiga- tions intenses ; on espère y trouver la trace du patrimoine héréditaire. À partir de 1850, les notions décrivant la structure cellulaire – cyto-

plasme, noyau cellulaire et réduplication – se développent 110 . À la fin des années 1870, on voit le développement de trois théories du proto- plasme, qui donnent une idée (toujours bien approximative) d’un transmetteur des plans du corps humain. August Weismann conçoit l’idée d’un plasma germinatif 111 , une théorie spéculative, mais suffi- samment précise pour donner un fondement aux théories du premier

XX e siècle, nourries par la découverte des lois de Mendel. C’est seule-

ment à partir de ce moment-là qu’on peut parler d’une théorie de l’hérédité au sens propre du terme 112 .

Enfin, la théorie de l’hérédité sert très tôt de complément à la théo-

rie de l’évolution : cette dernière conçoit une complexité croissante

des êtres vivants, une démultiplication des caractéristiques et des es- pèces. L’hérédité comme accumulation d’influences négatives repré- sente au contraire une dégénérescence, même si celle-ci reste limitée à une famille, ou à une nation ; le présupposé essentiel étant la transmis-

sion des caractères acquis, le lamarckisme 113 . La ligne ascendante, à

l’était l’an dernier, comme question de l’histoire du droit de succession des fem- mes, devant l’Académie des sciences morales. Elle l’était encore à la même épo- que, comme question de pathologie, devant l’Académie de médecine de Paris. (Mémoires de l’Académie royale de médecine, Paris. 1845, t. XI, pp. 198 sqq.) »

109 François Duchesneau, « La structure normale et pathologique du vivant », dans Histoire de la pensée médicale en Occident, t. III, pp. 29-57, ici pp. 49 sq.

110 François Duchesneau, « La structure normale et pathologique du vivant », pp. 40-

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111 Die Continuität des Keimplasmas als Grundlage einer Theorie der Vererbung, Jena, Fischer,1885.

112 Une première synthèse (superficielle) se trouve dans Laura Otis, Organic Me- mory. History and the Body in the Late Nineteenth and Early Twentieth Centu- ries, Lincoln (NE)/Londres, University of Nebraska Press, 1994, pp. 1-40 et 43- 49. Les développements à propos de Zola ne dépassent pas le stade du lieu com- mun (pp. 53-75).

113 Ibid., p. 49.

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La Lutte des paradigmes

long terme, est contrastée par une ligne descendante, à court terme – une idée biologiste et profondément pessimiste que développent sur- tout Benedict Auguste Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui pro- duisent ces variétés maladives (Paris, J.-B. Baillière, 1857) et Jacques- Joseph Moreau de Tours, La Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l’histoire ou de l’influence des névropathies sur le dynamisme intellectuel (Paris, V. Masson, 1859). La théorie de la dégénérescence connaît une grande popularité dans les cercles in- tellectuels ; elle a peu d’importance dans la science proprement dite. Max Nordau la transpose définitivement à la vie culturelle et fait la démonstration des avantages qu’il y a à tirer d’un tel dispositif théori- que : tout comme l’interprétation sociale de la lutte pour la survie, le concept de dégénérescence permet de réintroduire dans la nature, marquée par la création et la destruction arbitraires, des valeurs mo- rales et esthétiques. De plus, la dégénérescence a lieu en l’espace de quelques générations, c’est un schéma qui réduit le temps naturel au temps historique. Ainsi, Nordau analyse les différents courants de la modernité esthétique comme autant d’expressions d’une dégénéres- cence – l’application de termes cliniques est voulue. L’essence de la décadence réside dans le « mépris pour les notions traditionnelles de bonnes mœurs » (« Mißachtung der herkömmlichen Anschauungen von Anstand und Sitte »), dont la raison profonde est à chercher dans une « usure organique excessive » (« übermäßiger organischer Abnut- zung » – le caractère vague de la conception est ‘symptomatique’) 114 . Il s’agit de la tentative de soumettre des durées biologiques à des fins polémiques, de réduire, d’une manière quelque peu violente, des pro- cessus naturels irrésistibles à une échelle humaine ; Zola se servira de la même stratégie, avec plus de finesse, bien entendu. L’écart entre la connaissance scientifique positive et les hauteurs de la spéculation héréditaire manifeste un trait caractéristique de la science du XIX e siècle, qui sera abordé en guise de conclusion : il y a une co-existence entre le positivisme scientifique et une pensée méta- physique. Ce n’est pas la persistance du catholicisme ou la naissance de nouveaux intérêts spirituels, tels les débuts de l’ésotérisme à l’âge scientifique, que je vise. Il s’agit plutôt d’une tension qui traverse le travail et la connaissance scientifiques mêmes. Darwin prête son at-

114 Max Nordau, Entartung, deux tomes, Berlin, Carl Duncker, 1892, t. I, pp. 9 et 69.

Introduction

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tention et son estime à la théorie de Lucas qui, de notre point de vue, est parfaitement fantasque 115 ; bien des pionniers de la médecine, tel Broussais, s’enferment dans des systèmes dogmatiques 116 ; même le Descartes de la médecine, Claude Bernard, adhère à un vitalisme, à la théorie d’une force motrice mystérieuse 117 – cette idée est à l’opposé extrême de toute notion physiologique et matérialiste. Cette ambiguïté de la science a été soulignée à plusieurs repri- ses 118 ; il est important de la rappeler, sinon, le lecteur trouvera ab- surde quelques-unes des théories qui feront l’objet du présent travail. De plus, cette ambiguïté explique l’optimisme de certains auteurs quant à la transposition des idées scientifiques à la littérature (je pense notamment à Zola). Finalement, on devrait s’en souvenir au moment où le choix des écrivains est analysé : tendent-ils plutôt à choisir des sources positivistes ? ou bien tirent-ils leur savoir des ouvrages à ins- piration (néo-) métaphysique ?

115 Cf. ci-dessous, Zola, II. Nana, chap. 4.

116 Broussais partait de l’idée que toutes les maladies avaient leur origine dans des pathologies gastriques ; cf. Ackerknecht, Geschichte der Medizin, p. 105.

117 Cf. Georges Canguilhem, « Aspects du vitalisme », dans G.C., La Connaissance de la vie, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2 1998, pp. 83-100, surtout pp. 91 et 99. Pichot fait référence à une « indécision épistémologique » chez Bernard (cf. André Pichot, Histoire de la notion de vie, p. 690).

118 C’est Michel Foucault qui indique la tendance virulente au XIX e siècle de transformer les épistémès de la vie, du langage et du travail en métaphysiques modernes (cf. Les Mots et les Choses, pp. 256-261, et 328).

FLAUBERT : DE LHISTOIRE A LANTHROPOLOGIE

I. SALAMMBO

L’exploration de la dimension historique dans l’œuvre de Flaubert 1 doit passer par Salammbô (1862) : ce deuxième roman est le premier texte de l’œuvre à développer un sujet historique après la révolution qu’était Madame Bovary. De même, Salammbô servira de passerelle vers L’Éducation sentimentale de 1869, situé dans le présent (ou plu- tôt dans le passé immédiat), tout comme Madame Bovary – c’est un roman actualiste 2 . Afin de définir la place de Salammbô dans l’œuvre, on peut avan- cer l’hypothèse suivante : dans les années 1850, Flaubert avait besoin de la monotonie normande de Madame Bovary pour développer une nouvelle écriture suite à l’échec de la première Tentation de saint Antoine. Après avoir réussi cet exploit, il se tourne vers l’Antiquité, poussé par son dégoût de la banalité et de la laideur modernes. Les motivations de l’écrivain sont littéraires aussi : s’il lui a fallu la laide

1 Pour un résumé de l’état actuel de la recherche sur l’œuvre de Flaubert, cf. Yvan Leclerc, « Flaubert contemporain : bilan et perspectives », Romantisme. Revue du dix-neuvième siècle, n° 135, 2007, pp. 75-86.

2 Le terme ‘actualisme’, forgé par Hugo Friedrich, me semble plus précis que ‘réalisme’ : les textes historiques comprennent également des éléments dits ‘ré- alistes’, le cas de Salammbô étant ici particulièrement frappant ; on pensera au mode de narration, au rôle de la description, aux observations physiologiques, etc. (cf. ci-dessous, « Le roman à l’antique », chap. 2). Mon choix terminologique essaye d’éviter la confusion. Le terme ‘réalisme’, employé pour désigner mé- thode et sujet à la fois, est plus flou que le concept ‘actualisme’, qui vise uni- quement le sujet. Pour la définition de Friedrich, cf. Drei Klassiker des franzö- sischen Romans, Stendhal, Balzac, Flaubert, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, 7 1973, p. 23.

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La Lutte des paradigmes

banalité et l’ennui provincial pour développer une poétique de l’im- partialité, il lui faut apparemment autant l’Antiquité étrange, l’Orient barbare pour réussir à aborder l’histoire, les processus de grande en- vergure et les mythes collectifs. Dans les deux cas, un effet d’altérité du sujet permet de mieux saisir le mode de représentation 3 . Cette hypothèse constitue l’arrière-plan de mon analyse de Salammbô et de L’Éducation sentimentale. Elle encadre et complète l’intérêt principal de mon analyse : la question de la relation qu’entretiennent histoire et savoir scientifique dans l’œuvre de Flaubert. À regarder de manière générale la dimension historique de Salammbô, on s’aperçoit que Flaubert a élaboré le roman en puisant dans de nombreuses sources historiques, antiques et modernes. Flau- bert se vantait de la grande exactitude de ses recherches et de ses sources, et défiait même les spécialistes en la matière 4 . Pour l’inter- prète, il en résulte une double difficulté : la négligence complète des sources au profit d’une analyse concentrée sur l’œuvre semble aussi myope que la poursuite de la bonne reconstruction défendue par l’écrivain 5 – il n’est pas dans l’intérêt de la critique de chercher scru- puleusement le texte de référence où Flaubert a pu trouver le nom de telle ou telle pierre précieuse. Ce serait céder à un positivisme du dé- tail, qui barre la vue sur la conception de l’histoire illustrée par le ro- man dans son ensemble. Il importe ainsi davantage de mettre en relief les structures fonda- mentales du roman, sans négliger les sources pour autant. Dans cette

3 On connaît l’aversion de Flaubert pour le sujet de Madame Bovary ; cf. e.g. la lettre à Louise Colet du 26 août 1853, Correspondance, t. II, pp. 414-420, ici p. 416 : Flaubert exprime son « dégoût extrême ». La représentation du monde antique lui permet au contraire de s’évader de la grisaille du monde moderne. Il faut préciser cette observation : dans les deux cas, il y a une prise de distance de l’auteur par rapport à son sujet, mais Flaubert la juge différemment. Cette question dépend de celle du mythe, critiqué dans sa forme romantique, mais ac- cepté dans sa forme antique (il est alors le mode de pensée normal) ; cf. « Le ro- man à l’antique », chap. 3.

4 La querelle avec Wilhelm Fröhner/Guillaume Frœhner en témoigne. Cf. Jacques Neefs, « Salammbô, textes critiques », littérature, n° 15, 1974 (« Modernité de Flaubert »), pp. 52-64.

5 Toute relative, d’ailleurs. Il est bien connu que l’écrivain termine son apologie avec l’exclamation suivante : « Mais là n’est pas la question, je me moque de l’archéologie ! » ; cf. la lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Cor- respondance, t. III, pp. 275-285, ici p. 282 (je cite et commente cette lettre plus longuement ci-dessous, « Salammbô et l’histoire », chap. 1).

« Salammbô »

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perspective, la poétique de l’histoire, résultant d’une application radi- cale des procédés réalistes à l’Antiquité orientale, doit attirer et retenir l’attention 6 . La reconstruction de cette technique narrative, qui décide de la focalisation du récit et de la construction du roman dans sa tota- lité, formera la première partie de l’interrogation portant sur le roman. Elle est la base même d’un regard porté sur le passé qui oscille entre les effets de rapprochement et de prise de distance. La première partie de l’analyse tiendra forcément compte des ressemblances et des diffé- rences entre Madame Bovary et Salammbô. Cette première partie a un statut particulier dans le présent travail. C’est une introduction au perspectivisme narratif du roman moderne, même si le cas d’application est moins connu que d’autres. Cette ap- proche poétologique, qui ne trouvera pas d’équivalant exact dans les analyses de Zola et de Fontane, est justifiée par la révolution flau- bertienne du roman ; elle établit la base pour les romans ultérieurs. Cela justifie la place accordée aux analyses de Salammbô : elles nous fournissent les fondements qui serviront autant à l’interprétation de L’Éducation sentimentale qu’à celle des autres œuvres. Les personnages, le monde concret du roman carthaginois feront l’objet de la deuxième partie : ils sont très riches au niveau des sour- ces scientifiques que Flaubert a utilisées pour les élaborer. Les réfé- rences se trouvent sous forme de traces dans le vocabulaire, de topoi dans la description et jusque dans la structure fondamentale, apportant ainsi des éléments décisifs à la construction des personnages. Cela a de quoi étonner le lecteur, car le roman carthaginois semble surtout, voire uniquement, préoccupé par la mise en scène d’une Antiquité orientale, d’un passé lointain, mythique et religieux, peint dans sa splendeur et sa barbarie – bref, par une mise en scène culturelle et esthétique qui semble s’opposer à la sobriété scientifique. La critique suit la même intuition : l’évocation des sources scientifiques est aussi récurrente que leur lecture et leur interprétation sont rares ; à ce jour, même les sources scientifiques les plus importantes de Salammbô

6 « Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne […] », lettre à Sainte-Beuve, du 23 et 24 décembre 1862 ; Cor- respondance, t. III, p. 282. Cf. l’étude la plus pertinente sur le sujet : Claudine Gothot-Mersch, « Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien », dans Paolo Carile, Giovanni Dotoli, Anna Maria Rangei et al. (dir.), Parcours et ren- contres. Mélanges de langue, d’histoire et de littérature françaises offerts à Enea Balmas, deux tomes, Paris, Klincksieck, 1993, t. II, pp. 1219-1237.

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La Lutte des paradigmes

n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritent. Par la suite seront donc interrogées quelques-unes de ces sources, afin de cerner leur apport à la conception du roman. En devançant le résultat des recherches, on peut déjà retenir que ces sources fournissent des traits de caractère décisifs aux personnages du roman ; leur apport est donc crucial. Dans un troisième temps, la dimension historique du roman sera abordée. L’approche passe par les sources historiques : leur emploi et leur fonction au niveau de l’ensemble du texte seront alors interprétés. Le procédé d’élaboration général et les décisions fondamentales l’emporteront sur une analyse détaillée des relais intertextuels. Il im- porte de comprendre la démarche de Flaubert, ses notions historiques les plus fondamentales, et non de savoir si tel plat est vraiment tiré de Tite-Live. Dans cette perspective, deux auteurs modernes retiennent mon attention : en premier lieu Michelet, car il joue un rôle prépondé- rant – ses textes servent de repoussoir idéologique au romancier. Deuxièmement Dureau de La Malle, un historien-géographe qui tente de restituer sa gloire à Carthage (contre la puissante tradition romaine de sa discipline). L’analyse de ces deux auteurs permet de souligner les partis pris du romancier. Finalement, la poétique de l’histoire de Flaubert ne s’établira qu’à partir d’une vue d’ensemble des analyses précédentes ; la comparaison avec les conceptions contemporaines de l’histoire fera voir toute son originalité. À ce moment, on pourra tirer les conclusions et en venir à la conception flaubertienne de l’Homme. Le procédé sera parfois méticuleux, car j’entreprends la comparai- son exacte entre le roman et ses textes de référence. Cette entreprise veut remédier à un déficit dans la recherche actuelle : la relation entre Salammbô et ses sources – je pense surtout aux sources médicales – n’a pas été établie ; cela marque une deuxième différence avec les autres romans interprétés par la suite, et explique l’étendue de mon analyse. Cependant une étude de sources purement philologique n’est pas le but visé, vu l’interrogation générale de mon projet : tout sera entrepris dans la perspective du rapport entre la mise en scène de l’histoire et le versant scientifique du roman. S’il faut passer par des analyses de détail, ce n’est pas pour en rester là. Elles ne constitueront qu’autant d’étapes dans la définition des deux strates, histoire et bio- logie. Il va donc de soi que les sources ont été sélectionnées en fonction de leur importance – que ce soit pour Flaubert ou bien pour l’histoire des idées en général.

LE ROMAN A LANTIQUE :

PERSPECTIVISME ET MYTHOLOGIE

1. Le choix du sujet et l’organisation du récit

Le lecteur de Salammbô se rend vite compte qu’il n’a pas affaire à un roman historique ‘normal’, le sujet déroutant et exotique, étincelant de mille feux, suffit déjà pour susciter cette impression. Les raisons profondes sont toutefois à chercher plus loin, dans l’organisation même du roman : c’est l’arrangement du récit qui produit l’étrangeté, et génère le lointain. Sans forcer le sens des mots on peut parler d’une véritable poétique de l’histoire, dont les bases et les principales com- posantes seront examinées dans cette première partie. Même un coup d’œil sommaire convainc le lecteur de Salammbô du caractère particulier du sujet : la Guerre des Mercenaires (240-238 avant notre ère) est un interlude négligeable des Guerres Puniques, qui montre Carthage sous un mauvais jour. La situation est la suivante : la domination totale des intérêts particuliers et une inaptitude à l’unité politique empêchent la gestion efficace de la crise et annoncent le déclin, la nouvelle défaite face au rival romain (dans le roman, celui-ci reste à l’arrière-plan). Je résumerai brièvement l’action, afin de prépa- rer l’analyse. Carthage a négligé de payer les troupes mercenaires qui l’avaient servie lors de la première Guerre Punique. Au début du roman, les Mercenaires fêtent l’anniversaire d’une victoire, dans les jardins d’Hamilcar Barca, leur commandant, qui est absent ; le banquet dégé- nère en une orgie de destruction, les poissons sacrés de la famille Barca sont tués. Ces circonstances donnent aussi lieu à la rencontre entre le chef barbare Mâtho et Salammbô, la fille d’Hamilcar ; Mâtho s’enflamme, l’intrigue amoureuse est nouée. Sur le plan politique, les Carthaginois reconnaissent le danger représenté par les Mercenaires et tentent de les éloigner. Ils sont envoyés à Sicca, mais les négociations de la solde sous la direction d’Hannon échouent ; les barbares cam- pent devant les portes de Carthage. Cette situation menaçante se

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La Lutte des paradigmes

double du ‘combat religieux’ : Spendius, la tête stratégique des Mer- cenaires, vole avec l’aide de Mâtho le voile de la déesse Tanit ; le moral des Carthaginois en souffre, des alliés se désistent. Les combats tournent également à l’avantage des Mercenaires, car les troupes carthaginoises, dirigées par Hannon, ne savent pas profiter de leur surnombre ; le manque d’esprit guerrier et de discipline est patent. Les espoirs de la République se tournent alors vers Hamilcar. En effet, ce meneur d’hommes charismatique – fâché par la destruc- tion de ses jardins – accepte le commandement des troupes. Il les soumet à une rude discipline et parvient à remporter quelques vic- toires – mais la jalousie et les intrigues au sein de l’élite carthaginoise le privent d’approvisionnements. Enfin, Hamilcar est encerclé et as- siégé par l’ennemi. À ce moment, Salammbô, instruite par le prêtre Schahabarim, se rend dans le camp barbare, et pénètre dans la tente de Mâtho. Elle séduit le commandant barbare et vole à son tour le voile de Tanit ; cette victoire symbolique et magique permet une attaque surprise et la victoire d’Hamilcar. Son père devine le prix de l’acte et la fiance aussitôt à un allié, Narr’Havas. Hamilcar ramène ses troupes à Carthage, les Mercenaires lui em- boîtent le pas ; ils assiègent la ville. Bientôt, la faim se manifeste, les barbares détruisent l’aqueduc et privent la ville d’eau. Les Carthagi- nois sacrifient leurs propres enfants au dieu solaire Moloch – une oc- casion où Hamilcar prouve son cynisme et son athéisme : il sacrifie un autre garçon à la place de son fils –, et, en effet, une pluie salvatrice remplit les citernes de la ville. Hamilcar fait une sortie, commence une nouvelle campagne et réussit à isoler la moitié de l’armée mercenaire dans une vallée rocheuse. Il attend que la plupart des troupes soient littéralement mortes de faim, et massacre ensuite les survivants ; les commandants, dont Spendius, sont crucifiés. La bataille finale a lieu près de Carthage, les derniers Mercenaires sont vaincus, et leur com- mandant Mâtho est arrêté ; la cité déplore des pertes également, Han- non, dirigeant de toute une armée, est crucifié par les Mercenaires. La fête de la victoire est d’autant plus éclatante : Mâtho est supplicié, alors qu’on célèbre le mariage de Narr’Havas et de Salammbô. Cette dernière ne survit pas à son amant, en le revoyant mourant, elle tombe et meurt. Le choix du sujet a de quoi surprendre : l’histoire de Carthage souffre d’un considérable manque d’informations historiques. Certes, il ne faut pas négliger le fait que de telles lacunes ouvrent la voie à

« Salammbô »

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une créativité artistique sans égale ; malgré son exigence d’exactitude, Flaubert est (presque) libre d’inventer à sa guise 7 . Cependant, il y a davantage d’implications dans ce choix : le romancier se décide cons- ciemment pour un bras mort de l’histoire, il se concentre sur une culture qui n’a pu jouer un rôle fondateur pour les siècles suivants, contrairement à l’Égypte, à la Grèce, à Rome, et au peuple juif. L’ancienne colonie phénicienne a presque entièrement disparu, et, qui plus est, elle n’a pu engendrer de tradition – le projet flaubertien est donc un refus net de s’inscrire dans une continuité historique. Au contraire, on pourrait dire que Flaubert trouve son compte en faisant défiler pompeusement un perdant de l’histoire (cf. ci-dessous, « Salammbô et l’histoire »). Flaubert verse même dans la surenchère : ce n’est point Carthage rivale de Rome – sujet prisé à l’époque parce qu’il permet de mettre en scène le héros ‘romantique’ Hannibal –, c’est la ville plongée dans une ‘sale guerre’, montrée de son pire côté, tiraillée entre avarice, lâcheté, cruauté et extase. De la part d’un auteur qui a pu penser à écrire un roman sur Anubis ou sur la bataille des Thermopyles 8 , sujets plus traditionnels et surtout autrement plus ancrés dans la suite de l’histoire occidentale, la décision prise en faveur Carthage, et en fa- veur de cette Carthage-là, est donc significative ; le potentiel provo- cateur est évident. Le récit est conçu selon un point de vue analogue. L’histoire d’amour entre Mâtho et Salammbô, le guerrier barbare et la princesse carthaginoise, aurait pu donner lieu à un roman historique à la manière d’Alexandre Dumas. En effet, les caractères relèvent – ce qui est une exception dans l’œuvre de Flaubert – de catégories presque idéales :

Mâtho, choisi à titre d’exemple, a des traits de bête sublime ou de dieu

7 Sur ce point, cf. ci-dessous, « Salammbô et l’histoire ».

8 Il y a maintes lettres qui traitent d’Anubis. Cf. surtout la fameuse lettre à Louis Bouilhet qui semble préfigurer Salammbô : lettre du 14 novembre 1850, Corres- pondance, t. I, pp. 705-711, ici p. 708 ; à Louise Colet, 23 mai 1852, ibid., t. II, pp. 92-94, ici p. 94 ; à Louis Bouilhet, 24 août 1853, ibid., pp. 409-413, ici p. 411 ; à Louise Colet, 26 août 1853, ibid., pp. 414-420, ici p. 416 ; à Louise Colet, 7 septembre 1853, ibid., pp. 425-428, ici p. 428. Pour la bataille de Ther- mopyles, cf. la lettre à Louise Colet du 7 avril 1854, ibid., pp. 544-547, ici p. 547 ; et surtout Marie-Jeanne Durry, qui précise que Flaubert rêve d’en faire un projet pendant les deux dernières années de sa vie ; Flaubert et ses projets inédits, Paris, Nizet, 1950, pp. 11, 348 et 391.

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animal. Certes, il est comparé à un taureau, un lion, un chien 9 ; sa taille est « colossale » (S, p. 73), sa force légendaire (elle lui permet de nager des heures durant, malgré une blessure au bras ; S, p. 116), et son corps devient quasi-invulnérable. Pour tout le monde, il ressem- ble à un « dieu marin » (S, p. 315). Ce caractère héroïque, sublime même en son animalité, s’éprend de Salammbô, personnage présenté comme une beauté éblouissante. Ces personnages – qui seront exposés plus en détail par la suite – expriment une certaine ambiguïté, car le divin y côtoie le primitif. Néanmoins, ils sont relativement stéréotypés en raison de la force mystificatrice qui règne, selon Flaubert, dans le monde carthaginois. Mâtho débute comme personnage doté de qualités physiques excep- tionnelles, certes, mais en restant dans le cadre de ce qui est humai- nement possible ; il se transformera tout au long du récit jusqu’à at- teindre un caractère quasi-sacré, ce qui nécessite une exécution ri- tuelle à la fin. Pourtant, de ce ‘matériau’ fictif formidable, l’auteur ne tire justement pas un roman d’aventures. Au contraire, il raconte une guerre pleine de péripéties et de rebondissements, dont le résumé est bien difficile à faire. À commencer par une différence remarquable avec le roman histo- rique : alors que la localisation géographique est claire, aucune préci- sion n’est fournie à propos de la date. Le sujet lui-même donne au lecteur cultivé une idée approximative du cadre chronologique. Mais tout au long du roman, on ne trouve que les noms des mois en langues étrangères ; la traduction n’est pas davantage éclairante, car les noms indiquent la suite circulaire des saisons, et non les successions de l’histoire 10 . Le roman ne fournit donc pas de renseignements en ter- mes de chronologie moderne, mais reste dans la terminologie (sup- posée) des Phéniciens. Il importe plus à Flaubert d’être au plus près de son sujet, de l’orner d’indicateurs exotiques que de donner des

9 Gustave Flaubert, Salammbô, éd. Gisèle Séginger, Paris, Garnier-Flammarion, 2001, pp. 91, 146 et 289 ; par la suite, je citerai par l’abréviation ‘S’, suivie de la page. En attendant la publication de la nouvelle édition de la « Pléiade », cette édition est la plus complète.

Cf. Gothot-Mersch,

« Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien », surtout p. 1224 ; et Ildikó Lörinszky, L’Orient de Flaubert. Des écrits de jeunesse à Salammbô : la cons- truction d’un imaginaire mythique, Paris/Turin/Budapest, L’Harmattan, 2002, pp. 220-228.

10 Et souvent, ces noms ne sont même pas traduits

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informations qui permettraient au lecteur de s’orienter plus facilement – décision remarquable, surtout dans le genre du roman historique. La décision révèle son importance si on la compare aux lois du genre. Le père fondateur du roman historique, Walter Scott, situe le récit dans un passé toujours accessible, assimilable 11 . Il se passe de héros impressionnants en faveur de figures ‘moyennes’, proches du lecteur ; elles font figure d’intermédiaires et rendent intelligible le passé. Selon Wolfgang Iser, ‘la technique de médiation’ occupe une place centrale dans les romans de Walter Scott 12 . Inversement, l’effet du procédé flaubertien ne fait pas de doute : même si l’action reste à l’intérieur d’un laps de temps défini, un sentiment de flou, un manque d’orientation ne tardent pas à s’installer. De manière comparable, la causalité laisse quelque peu à désirer :

la source du conflit, le refus carthaginois de payer les Mercenaires, est vite oubliée 13 . Désormais, l’action militaire se déroule de manière machinale, comme si elle était une fin en elle-même. Elle semble se prolonger à l’infini : à plusieurs reprises, le dénouement paraît immi- nent : « C’était la mort pour Carthage, la victoire pour les Barbares. » (S, p. 296) Mais une autre péripétie fait prendre – une fois de plus – une nouvelle tournure aux événements. Même pendant la bataille fi- nale, quand la guerre est pratiquement décidée, le renversement total, la victoire des Mercenaires semble toujours possible : « […] tout allait périr sous le génie de Mâtho et l’invincible courage des Merce- naires ! » (S, p. 365) Cette construction labyrinthique est une modifi- cation considérable des récits de Polybe et de Michelet, basés sur une chaîne causale simple et compréhensible. Salammbô gonfle un petit

11 Ce n’est pas un hasard si le premier roman de Scott, Waverley (1814), porte le sous-titre suivant : « ‘Tis Sixty Years Since ».

12 « Möglichkeiten der Illusion im historischen Roman (Sir Walter Scotts Waver- ley) », dans Hans Robert Jauß (dir.), Nachahmung und Illusion, Munich, Eidos, 1964, pp. 135-156, ici p. 141.

13 La vérité du différend disparaît déjà dans la confusion babylonienne des négocia- tions de la solde (S, pp. 120-128). À la fin, les Mercenaires ne se souviennent plus de cette solde omise ; ils « sentaient confusément qu’ils étaient les desser- vants d’un dieu épandu dans les cœurs d’opprimés, et comme les pontifes de la vengeance universelle ! » (S, p. 361)

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épisode au point de lui conférer des dimensions ‘épiques’ 14 , mais en faisant le sacrifice de la simplicité et surtout de la causalité 15 . La trame narrative n’est pas seulement confuse, elle tend aussi à la réitération, lors du chapitre « Le défilé de la Hache » et surtout lors du siège de Carthage (S, pp. 297-304). La description consiste en une série d’actes ressemblants qui se déroulent dans un cadre temporal très imprécis 16 ; des démarcations récurrentes mais vagues il résulte un effet de répétition et de grande monotonie. Cette impression de mo- notonie émane par ailleurs de plusieurs facteurs : elle est d’abord inhé- rente à la nature de certaines scènes, telle la marche à Sicca et l’attente des Mercenaires (chap. « À Sicca »). Mais elle peut aussi, tout au contraire, résulter d’un trop-plein de sensations fortes : la multitude de descriptions violentes, grotesques ou dégoûtantes finit par produire l’opposé de l’effet initial. Sainte-Beuve critique : « […] les nerfs hu- mains ne sont pas des cordages, et, quand ils en ont trop, quand ils ont été trop broyés et torturés, ils ne sentent plus rien. » 17 Finalement, l’emploi massif de descriptions détaillées fait obstacle au progrès de l’action. Les listes encyclopédiques qui semblent aspirer à l’ex- haustivité sont surtout destinées à peindre l’armée des Mercenaires dans leur diversité : elles font état de la multitude des nationalités et des langues, des coutumes religieuses ou funéraires et même des ago- nies et des décompositions physiques 18 . De même, elles peignent Carthage dans sa richesse : les exemples les plus frappants sont les mets du « festin » (S, p. 60) et – cas extrême – le catalogue des ri- chesses d’Hamilcar (S, pp. 191-201). Elles sont rendues aussi fas- cinantes qu’incompréhensibles par l’insertion de nombreux détails

14 Pour la question de l’épique, cf. ci-dessous, « Résumé, comparaisons, conclu- sions ».

15 Maurice Nadeau décrit le même sentiment, en relevant avec justesse que la « précision est un leurre » ; Gustave Flaubert écrivain. Essai, Paris, Les Lettres Nouvelles, 2 1980 (édition revue), p. 163.

16 L’impression est renforcée par le manque d’indications précises à propos de la durée ; celles-ci sont remplacées par des formules telles « pendant plusieurs jours de suite », « quelquefois », « mais, toujours » (S, p. 302), ou bien « chaque ma- tin », « un soir » (S, p. 303).

17 Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Salammbô » (8, 15 et 22 décembre 1862), cité d’après C.-A. S.-B., Les grands écrivains français, éd. Maurice Allem, Paris, Garnier, 1927, t. XVI , pp. 184-241, ici p. 225.

18 Un panorama de citations donnera une impression de la diversité anthropologique évoquée ; cf. ci-dessous, « Les personnages et leurs sources médicales », chap. 6.

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exotiques 19 . De toute façon, elles gênent le flux de la narration, la description prend le dessus sur l’action et le lecteur se trouve devant un tableau monotone dans sa richesse extravagante même. En résumant le choix du sujet, des caractères ainsi que l’arrange- ment du récit, on constate que Flaubert se rabat sur une histoire éloignée, compliquée et peu glorieuse. Autant le sujet que son dé- veloppement s’opposent au récit traditionnel ; le romancier semble chercher à contrarier l’attribution d’un sens clair aux événements pré- sentés, soit en éloignant son histoire du connu et du significatif, soit en en effaçant la cause, soit en compliquant ou en obscurcissant la trame interprétative. À la fin, le lecteur tirera difficilement un quel- conque enseignement de cette guerre. Nous reviendrons sur les impli- cations de ces choix pour la poétique de l’histoire de Salammbô.

2. Le perspectivisme à l’antique

Le choix d’une ‘province’ de l’histoire occidentale – une périphé- rie homologue à celle de Madame Bovary 20 – entraîne des difficultés au niveau de la conception. Il est vrai, grâce à ses recherches, Flaubert réussit à ‘meubler’ le roman. Cependant le principal souci n’est pas là. Il ne se trouve pas non plus dans les fameuses affres du style. Une difficulté pratiquement insurmontable hante l’écrivain :

Je sens que je suis dans le faux, comprenez-vous ? et que mes person- nages n’ont pas dû parler comme cela. Ce n’est pas une petite ambi- tion que de vouloir entrer dans le cœur des hommes, quand ces

19 Cf. Gothot-Mersch, « Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien », p. 1224 ; Anne Mullen Hohl, Exoticism in Salammbô. The Languages of Myth, Religion, and War, Birmingham (AL), Summa Publications, 1995, pp. 5-21 ; et Joachim Küpper, « Erwägungen zu Salammbô », dans Brunhilde Wehinger (dir.), Konkurrierende Diskurse. Studien zur französischen Literatur des 19. Jahr- hunderts zu Ehren von Winfried Engler, Stuttgart, Franz Steiner, 1997, (Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, Beihefte N.F. 24), pp. 269- 310, surtout p. 290 (on y trouve une bibliographie exhaustive).

20 Sur cette analogie, il y a beaucoup à dire ; j’y reviendrai. Pour la fonction de la province dans l’œuvre de Flaubert cf. Joachim Küpper, « Mimesis und Botschaft bei Flaubert », Romanistisches Jahrbuch, n° 54, 2003, pp. 180-212.

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hommes vivaient il y a plus de deux mille ans et dans une civilisation qui n’a rien d’analogue avec la nôtre. 21

C’est donc un problème de psychologie romanesque, qui revient à plusieurs reprises dans la correspondance 22 . Au fond, ce n’est pas une surprise : la question de la conception des personnages touche au fon- dement même de l’art flaubertien, à son perspectivisme narratif. Afin de préciser la problématique fondamentale, l’analyse prendra le soin de rappeler les principes de l’esthétique flaubertienne. Le roman selon Flaubert se base sur quelques principes impor- tants : impersonnalité, impartialité et impassibilité sont les piliers d’une esthétique de neutralité qui rejette toute prise de position. L’écrivain la développe surtout pendant la rédaction de Madame Bo- vary, dans les lettres à Louise Colet. Il critique l’idée romantique qui veut que la sensibilité fasse le poète :

La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. […] Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est […]. Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. 23

Il faut se garder de vouloir exprimer dans l’œuvre d’art ses idées ou ses sentiments 24 . Par conséquent, l’ancien narrateur omniscient, commentateur de l’action et juge des personnages, est aboli grâce à un nouveau procédé narratif. Flaubert déplace la perspective, le point de vue dans les per- sonnages : « Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut, par un effort d’esprit, se transporter dans les Personnages et non les attirer à soi. » 25 Le regard du lecteur suit celui des personnages du monde romanesque, il observe avec leurs yeux, les caractères pouvant

21 À Mlle Leroyer de Chantepie, 12 décembre 1857, Correspondance, t. II, pp. 783- 786, ici p. 784 ; je souligne à la fin de la citation.

22 Dans plusieurs lettres à Ernest Feydeau : fin avril 1857, Correspondance, t. II, p. 709 ; fin juin/début août 1857, ibid., pp. 739-741, ici p. 741 ; 6 août 1857, ibid., p. 753 sq., ici p. 753.

23 Lettre du 5, 6 et 7 juillet 1852, ibid., pp. 125-129, ici p. 127.

24 Il l’exprime par ailleurs dans la lettre connue à Mlle Leroyer de Chantepie, du 18 mars 1857, ibid., pp. 691 sq.

25 À George Sand, 15 décembre 1866, Correspondance, t. III, pp. 579 sq., ici p. 579 ; je souligne.

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attirer sa compassion ou bien son ironie 26 ; dans les termes de l’analyse narratologique, il s’agit de la focalisation interne. D’un point de vue technique, cette innovation est rendue possible par l’emploi systématique du style indirect libre, qui exprime par le biais des per- sonnages ce qui, dans un récit auctorial, aurait relevé du commentaire du narrateur. Dorrit Cohn, qui analyse en détail ces procédés, définit le style indirect libre comme « the technique for rendering a charac- ter’s thought in his own idiom while maintaining the third-person reference and the basic tense of narration. » C’est une « pensée avec » les personnages, au lieu d’une réflexion sur eux, menée par une ins- tance toute-puissante 27 . Dans Madame Bovary, le narrateur s’introduit surtout dans la conscience d’Emma, formée par ses lectures romantiques et son ima- gination ; Hugo Friedrich utilise le terme de ‘poésie objective’ 28 . Les lectures suscitent des attentes qui seront gravement déçues par la vie conjugale avec Charles, qui n’offre ni « félicité », ni « passion », ni « ivresse », « les mots […] qui lui avaient paru si beaux dans les li- vres » 29 . Le rapport qu’entretient Emma avec le monde consiste en l’expérience de l’écart entre ses idées romanesques et la réalité déce- vante, expérience que le narrateur rend telle quelle ; Flaubert se garde également de formuler le moindre jugement à propos des aventures extraconjugales de son héroïne – attitude qui lui a valu le procès que l’on sait. Pour Salammbô, le problème se définit de la manière suivante : si Flaubert veut maintenir la neutralité de l’œuvre d’art, et donc l’impartialité du narrateur, il lui faut des personnages prenant en

26 La notion de « réalisme subjectif », proposée par Michel Raimond, me semble imprécise : il s’agit plutôt d’un ‘réalisme personnalisé’, car il ne se limite pas à une seule conscience – un regard de personnage pouvant être relativisé par celui d’un autre, ou par les ‘faits romanesques’. Cf. « Le réalisme subjectif dans L’Éducation sentimentale », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 1981, reproduit dans Gérard Genette et Tzvetan Todorov (dir.), Tra- vail de Flaubert, Paris, Seuil, 1983, pp. 93-102, surtout p. 93.

27 Dorrit Cohn, Transparent Minds. Narrative Modes for Presenting Consciousness in Fiction, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1978, pp. 99-140, je cite pp. 100 et 111.

28 Drei Klassiker des französischen Romans, pp. 111 sq.

29 Gustave Flaubert, Madame Bovary. Mœurs de province, éd. Claudine Gothot- Mersch, Paris, Garnier, 1971, p. 36 ; par la suite, je citerai ce texte par l’abréviation ‘MB’.

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charge le regard porté sur le monde fictionnel. Or le point de vue conçu pour Madame Bovary n’est pas transposable à l’Antiquité orientale – Salammbô n’a pas lu Walter Scott, et le métier de Mâtho n’est pas celui d’un médecin de campagne. Puisque Flaubert tient à maintenir sa poétique, une question essentielle ne peut être contour- née : quel est le mode de perception historiquement vraisemblable pour les dramatis personae ? Flaubert doit répondre à cette question, la réussite de son roman en dépend. La solution du problème consiste en une substitution : les idées romantiques cèdent la place à une vue mythique et religieuse qui structure la perception des personnages (et, à leur suite, celle des lec- teurs). Flaubert en explique le mode de fonctionnement de manière explicite, par exemple lors d’une interprétation des astres, donnée par Schahabarim à Salammbô :

[…] elle prenait ces conceptions pour des réalités ; elle acceptait comme vrais en eux-mêmes de purs symboles et jusqu’à des manières de langage, distinction qui n’était pas, non plus, toujours bien nette pour le prêtre. (S, p. 248)

Il manque donc une séparation stricte entre signe, signifié et réfé- rent : je suis ici l’analyse de Joachim Küpper 30 . La réflexion mythique n’est pas rationnelle, il lui manque l’abstraction, la distinction nette entre le mot et la chose. Cela est illustré par les pouvoirs accordés au zaïmph, « le manteau magnifique d’où dépendaient les destinées de Carthage – car l’idée d’un dieu ne se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même voir son simulacre, c’était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque sorte, le dominer. » (S, p. 109) La différence entre attribut et être n’existant pas, le vol du manteau signi- fie l’enlèvement de la déesse. De même, les vêtements de Salammbô sont assimilés à sa personne et un serviteur à son maître. La réflexion de Mâtho à propos des prisonniers carthaginois le souligne : « Il lui semblait avoir indirectement outragé Salammbô. Ces Riches étaient comme une dépendance de sa personne. » (S, p. 128) Par conséquent, tout objet est potentiellement significatif, tout être peut transmettre un sens divin, voire incarner la divinité 31 . La scène sous la tente, préparée tout au long du roman, figure ainsi une identification complète de

30 Küpper, « Erwägungen zu Salammbô », p. 283.

31 Ibid., pp. 290 sq.

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Salammbô avec Tanit, et de Mâtho avec Moloch – du point de vue des personnages concernés, bien sûr. Or cette perspective ne se réfère pas, comme dans le cas d’Emma ou de Frédéric, aux idées reçues de la pensée romantique contempo- raine. Au contraire, elle présente une pensée mythique et religieuse antique, qui est lointaine aussi en ce qu’elle est collective : sa structure même, c’est-à-dire le manque de hiérarchie et la contamination systé- matique entre l’abstrait et le concret, interdit d’isoler un sujet auto- nome au sens moderne du terme. Ce principe, qui trouvera d’autres illustrations dans la deuxième partie de ce travail 32 , s’exprime très simplement dans le fait que l’histoire se déroule sous les regards de tous les Carthaginois et / ou de tous les Barbares. Ainsi, on trouvera les réflexions de la foule en style indirect libre : « Comment reprendre le voile ? Sa vue seule était un crime ; il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir. » (S, p. 146) C’est une perspective collec- tive, résumée parfois dans le pronom « on », ou dans des termes comme « la foule », « la masse » 33 . L’impartialité est plus qu’un mot d’ordre : Flaubert supprime tout jugement de valeur, il supprime les normes de la morale moderne. Ainsi, il accorde une présence exceptionnelle à la pensée mythique. Néanmoins, il en marque l’éloignement et l’altérité en insérant les explications, passages explicites dont il se serait passé si cela n’avait pas nui à la compréhensibilité du texte. Ce fait, négligé par la critique, a été relevé par Küpper : une telle mise en scène de la pensée mythi- que ne signifie aucunement qu’il y a une identification avec celle-ci 34 . Tout au contraire, si Flaubert l’évoque, c’est pour marquer en même temps de manière implicite une distance historique entre le lecteur et le sujet du roman. En dehors des explications de son mode de fonctionnement, la pen- sée mythique se trouve relativisée à l’intérieur même du récit. Quand Mâtho vole le zaïmph, personne n’ose s’en approcher, mais le lecteur

32 Cf. le mal de Salammbô, « Les personnages », chap. 2.

33 À propos de la « foule », cf. S, pp. 80, 119, 146 sq., 313, 326, 365, 371 ; à propos de la « masse », S, pp. 81, 220, 221, 338. Ce choix dans la présentation des per- sonnages a été constaté, surtout dans l’analyse de la perspective du roman. Cf. e.g. Uwe Dethloff, Das Romanwerk Gustave Flauberts : Die Entwicklung der Personendarstellung von Novembre bis L’Éducation sentimentale, Munich, Wilhelm Fink, 1976, p. 170 (on y trouve d’autres références).

34 Küpper, « Erwägungen zu Salammbô », pp. 274 sq. et 280-282 (note 47).

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attentif remarquera que les conséquences appréhendées n’auront pas lieu : Spendius, Mâtho, Salammbô – tous survivent au contact du tissu vénéré. Du point de vue du narrateur et de celui du lecteur, la pensée mythique se limite alors à un simple mode de perception qui, de plus, fournit la structure métaphorique du texte et constitue bien sûr le sujet majeur d’un roman qu’on peut à juste titre appeler un roman des reli- gions. Disons avec emphase qu’on ne saura surestimer le souci d’impartialité que Flaubert maintient à travers le roman carthaginois. Bien plus que dans Madame Bovary, qui avait déjà présenté des scè- nes d’adultère et un suicide, Flaubert décrit dans Salammbô des scènes révoltantes, au sens moral et esthétique du mot : la cruauté et la lai- deur y tiennent une place considérable. Je ne mentionne que le corps d’Hannon, e.g., qui incarne le prototype du physique dégoûtant 35 , et le grand nombre de scènes de batailles et de tortures, où Flaubert décrit en détail plaies et supplices. On en gagne l’impression d’une mise à l’épreuve de la stricte neutralité du narrateur – et de la force de résis- tance des lecteurs. Je ne cite qu’un exemple parmi cent, une scène qui a lieu lors du siège de Carthage :

[…] le plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les chairs ; une pluie d’étincelles s’éclaboussait contre les visages – et des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes grosses comme des amandes. Des hommes, tout jaunes d’huile, brûlaient par la che- velure. Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouf- fait en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang. (S, pp. 301 sq.)

Au reproche d’avoir conçu un monde trop cruel – c’est Sainte- Beuve qui parle d’une « pointe d’imagination sadique » 36 –, Flaubert répond par cette excuse originelle :

Je crois même avoir été moins dur pour l’humanité dans Salammbô que dans Madame Bovary. La curiosité, l’amour qui m’a poussé vers des religions et des peuples disparus, a quelque chose de moral en soi, et de sympathique, il me semble ? 37

35 Cf. ci-dessous, « Les personnages », chap. 4.

36 Sainte-Beuve, « Salammbô », p. 220.

37 Lettre à Sainte-Beuve, 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 283.

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L’intérêt pour les personnages ne réside donc plus dans le com- mentaire explicite du narrateur. Si sympathie il y a, elle s’exprime par le seul fait que Flaubert donne vie à ses héros. Or, c’est une affection abstraite qui a déjà cédé la place à un souci d’impartialité. La position du romancier n’est pas sans rappeler celle d’un scientifique qui tra- vaille impassiblement à sa table d’autopsie. Notre comparaison n’est pas fortuite : Flaubert a certainement en tête l’exemple des sciences médicales. On ne s’en étonne plus à propos de Madame Bovary, et le verdict de Sainte-Beuve est un lieu commun de la critique littéraire 38 . Ce qui surprend, c’est que Flaubert garde cette attitude lorsqu’il aborde le monde antique de Salammbô.

3. La structure de la pensée antique : Creuzer

Il faut revenir sur la conception de la vie psychique des personna- ges. Dominée par la religion et le mythe, elle doit fonctionner selon un autre mode, et contenir d’autres idées que la conscience moderne – c’est ici que la question des sources fait sa première apparition. Pour élaborer une conscience mythique, Flaubert se réfère au mythologue allemand Friedrich Creuzer 39 , auteur de Symbolik und Mythologie der alten Völker, besonders der Griechen (1810-1812) 40 , dont il possédait la traduction française faite par Joseph-Daniel Guigniaut : Religions

38 « […] M. Gustave Flaubert tient la plume comme d’autres le scalpel. » Charles- Augustin Sainte-Beuve, « Madame Bovary », dans S.-B., Causeries du Lundi, Paris, Garnier, 1926, t. XIII, pp. 346-363, ici p. 363.

39 Le rôle de Friedrich Creuzer pour l’élaboration de Salammbô est souligné dans plusieurs études récentes. Lörinszky a le grand mérite d’établir le contexte histo- rique et de montrer l’écart entre l’original et la ‘traduction’ française de Joseph- Daniel Guigniaut (L’Orient de Flaubert, pp. 59-86 ; cf. aussi la note suivante). En Allemagne, Alexej Baskakov a étudié en détail les correspondances entre le mythe romanesque et la Mythologie. Malheureusement, il ne considère pas les déformations dues à la traduction et il n’analyse pas non plus en quel sens la Mythologie est romantique. Il se contente de coller l’étiquette ; cela restreint la validité de ses résultats ; cf. Vom Realismus zur Moderne. Die Darstellung des antiken Orients in Salammbô von Gustave Flaubert und Joseph und seine Brüder von Thomas Mann, Würzburg, Königshausen et Neumann, 1999, pp. 79-87.

40 Quand je cite le texte original, je me réfère à la reproduction de la troisième édition (1837) : Friedrich Creuzer, Symbolik und Mythologie der alten Völker, besonders der Griechen, quatre tomes, éd. Hermann Bausinger, Hildesheim/New York (NY), Georg Olms, 1973 ; par la suite, je citerai le tome, la partie, la page.

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de l’Antiquité, considérées principalement dans leurs formes symboli- ques et mythologiques 41 . On sait que cet ouvrage est une source ma- jeure de La Tentation de saint Antoine (1874) 42 et de Salammbô 43 . Creuzer, figure emblématique de la mythographie romantique al- lemande, marque avec Görres et Kanne les débuts de la discipline et fonde la mythographie comparée 44 . La mythographie romantique lie les nouvelles exigences scientifiques de la philologie à une volonté de croyance. Fritz Kramer en explique le caractère néoplatonicien 45 :

Creuzer recourt à la theoria de Plotin, une sorte de contemplation qui, tout en partant d’une volonté de savoir, aboutit à une volonté de croire. De manière correspondante, le chemin de la mythographie comparative mène de la pluralité des religions à une seule 46 . Plus concrètement : la comparaison des mythes de l’ancien Orient doit faire ressortir « les idées religieuses et philosophiques », quelque chose comme des notions originaires et divines, révélées en Orient et ‘transplantées’ en Grèce 47 .

41 Frédéric Creuzer, Religions de l’Antiquité, considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques, quatre tomes, traduit, refondu en partie, complété et développé par Joseph-Daniel Guigniaut, Paris, Treuttel et Würtz (ensuite Kossbühl et Firmin-Didot frères), 1825-1851. Par la suite, je me référerai autant que possible à la traduction, qui était la source de Flaubert ; je citerai le tome, la partie, la page. La différence entre le texte original et la traduction est importante, car Guigniaut projette d’emblée de « compléter […] la belle mais insuffisante théorie » de Creuzer, en la condensant et en l’adaptant « au goût français » (« Avertissement », pp. 3 sq.). En réalité, plus la traduction avance, plus Guigniaut dévie – il en résulte un ouvrage différent.

42 Et cela dès la première version, datant de 1849 ; cf. Jean Seznec, Les sources de l’épisode des dieux dans La Tentation de saint Antoine (première version, 1849), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1940, pp. 126-140.

43 Flaubert le mentionne dans le dossier Sources et méthode, dans G.F., Œuvres complètes, seize tomes, éd. Société des études littéraires françaises, Paris, Club de l’honnête homme, 1971-1975, t. II : Salammbô, pp. 489-512, cf. pp. 494, 499, et 503. Cf. Lörinszky, L’Orient de Flaubert, pp. 59-68.

44 Christoph Jamme, Introduction à la philosophie du mythe, deux tomes, trad. de l’allemand Alain Pernet, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1996, t. II :

Époque moderne et contemporaine, pp. 57-73, surtout pp. 65-71.

45 Fritz Kramer, Verkehrte Welten. Zur imaginären Ethnographie des 19. Jahrhun- derts, Francfort-sur-le-Main, Syndikat, 2 1981, pp. 15-54.

46 Kramer, Verkehrte Welten, p. 21.

47 Creuzer, Religions de l’Antiquité, I.1, pp. 1 sq.

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Les symboles en sont la forme initiale, choisie pour faciliter leur enseignement 48 . Cette hypothèse est très novatrice, elle signe la rup- ture avec la doctrine classiciste de la simplicité grecque, prédominante en Allemagne depuis Winckelmann 49 . Creuzer substitue à celle-ci un symbolisme originaire 50 , un caractère imagé complexe ; la pureté sim- ple de la parole divine est placée plus loin dans le passé, et plus à l’Est, en Orient. Les mythes comme ‘symboles articulés’ 51 et le culte rendu à la divinité ne sont que des formes dérivées de la révélation originaire, crées par des prêtres indiens pour enseigner le divin aux Grecs primitifs 52 . Le travail scientifique, consistant en une approche historique, phi- lologique, en une critique des sources et dans la comparaison des mythes, n’est ici qu’un pas sur le chemin qui va mener à la connais- sance des idées originaires. En cela, Creuzer a des points en commun avec le philosophe et philologue Friedrich Schlegel, qui, lui aussi, part de l’idée d’une région orientale originaire, lieu d’une « Ur- offenbarung », d’une révélation fondatrice 53 . Tous deux sont en cela

48 Creuzer, Religions de l’Antiquité, I.1., pp. 4 et 23.

49 Le texte original dit plus concrètement : « Enfin, la marque distinctive véritable et excellente des chef-d’œuvres grecs est une simplicité noble et une grandeur silencieuse, tant dans la tenue que dans l’expression. » (« Das allgemeine vor- zügliche Kennzeichen der Griechischen Meisterstücke ist endlich eine edle Ein- falt, und eine stille Grösse, so wohl in der Stellung als im Ausdruck. » Un autre passage reprend ces termes : « Die edle Einfalt und stille Grösse der Grie- chischen Statuen ist zugleich das wahre Kennzeichen der Griechischen Schriften aus den besten Zeiten […] ».) Johann Joachim Winckelmann, Gedancken über die Nachahmung der Griechischen Wercke in der Mahlerey und Bildhauer- Kunst [1755], dans J.J.W., Kleine Schriften, Vorreden, Entwürfe, éd. Walter Rehm, Berlin, Walter de Gruyter, 1968, pp. 27-59, ici pp. 43 et 45.

50 Pour une analyse plus détaillée du symbole selon Creuzer, cf. Götz Pochat, Der Symbolbegriff in der Ästhetik und Kunstwissenschaft, Cologne, DuMont, 1983, pp. 40-44. Creuzer a essuyé des critiques acerbes de la part d’un traducteur très connu d’Homère, Johann Heinrich Voss, qui a rédigé un ouvrage polémique, in- titulé Antisymbolik (Stuttgart, Metzler, 1824-1826).

51 Creuzer, Symbolik, IV. Anhang, p. 559.

52 Jamme, Introduction à la philosophie du mythe, p. 52.

53 Dans Ueber die Sprache und Weisheit der Indier [Essai sur la langue et la philo- sophie des Indiens] (1808), Friedrich Schlegel espère obtenir des renseignements sur les temps obscurs (p. 107), et ainsi contribuer à une deuxième Renaissance (p. 111 ; la comparaison avec la première Renaissance est explicite). Par l’exploration de l’histoire linguistique, il espère apprendre l’origine des peuples (p. 117) ; il situe même le sanscrit à proximité d’une langue originaire (pp. 171 et

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des disciples de Herder qui a rendu populaire le topos d’une recherche religieuse et poétique en Orient dans Vom Geist der ebräischen Poesie (Esprit de la poésie hébraïque) de 1782/1783. Leurs recherches font partie du projet romantique d’un renouvellement de l’Occident par un retour aux sources orientales, conçu en analogie avec la Renaissance et son recours aux sources grecques 54 . Cet espoir sera déçu 55 , mais le projet aura porté des fruits, car il reste des acquis méthodologiques : la recherche linguistique et mythologique est devenue positiviste, historique et comparatiste, c’est-à-dire scientifique, moderne. Creuzer cherche une origine religieuse, toujours accessible. Le mythologue, héritier des prêtres 56 , remonte le cours de l’histoire jusqu’à ses débuts pour dépasser celle-ci : il cherche l’Absolu, car les croyances antiques préparent l’avènement du christianisme – et même si le traducteur Joseph-Daniel Guigniaut a tendance à rendre plus ra- tionaliste et plus positiviste la démarche de Creuzer, il persiste un fond de croyance dans la version française 57 . On observe ici la quête d’un telos transcendant au-delà de l’histoire 58 .

173). Cité d’après Kritische Friedrich-Schlegel-Ausgabe, vingt-huit tomes parus, éd. Ernst Behler, Jean-Jacques Anstett et Hans Eichner, Munich/Pader- born/Vienne, Schöningh, et Zurich, Thomas-Verlag, 1975, t. VIII : Studien zur Philosophie und Theologie, pp. 105-317.

54 Cf. la « Préface » de l’ouvrage de Schlegel, pp. 107-111.

55 Cf. Jean Bruneau, Le « Conte Oriental » de Gustave Flaubert, Paris, Les Lettres Nouvelles, 1973, pp. 22-33.

56 Kramer définit très clairement la situation : « Par le moyen de cette conception des idées originaires, lourde de conséquences, Creuzer a coupé la mythologie de l’histoire ; par le biais du pathos antihistorique, on comprend mieux l’ethnographie comme inversion et supplément à la philosophie de l’Histoire :

comme celle-ci, elle cherche a comprendre, à travers l’histoire, un absolu, seule- ment elle cherche l’absolu dans l’origine, et non dans l’achèvement de l’histoire. » (« Mit diesem folgenreichen Begriff der Originalgedanken hat Creu- zer die Mythologie von der Geschichte abgetrennt ; gerade durch dieses anti- historische Pathos wird zugleich aber auch die Ethnographie als Umkehrung und Ergänzung der Geschichtsphilosophie verständlich : Sie will wie diese durch die Geschichte hindurch ein Absolutes erkennen, nur sucht sie dies Absolute als Ursprung, nicht als Vollendung der Geschichte. ») Verkehrte Welten, p. 22.

57 Sur ce point, Guigniaut cite la « Préface » de la première édition de Creuzer en soulignant leur intérêt commun pour la « philosophie religieuse » (« Avertisse- ment », Religions de l’Antiquité, pp. 7 sq.).

58 Kramer, Verkehrte Welten, p. 22.

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Flaubert reprend certains d’éléments à la mythographie de Creuzer, e.g. le motif du sacrifice des enfants, que Creuzer développe en dé- tail 59 , et surtout l’ambiance générale, celle d’une religiosité extatique. Mais il y puise principalement la conception fondamentale de cette mythographie : il trouve son compte dans une théorie complexe du symbole 60 , la simplicité classiciste n’a pas sa place dans l’univers de Salammbô. Ainsi, on peut identifier une structure mythique compara- ble chez les deux auteurs : d’après la théorie de Creuzer, mots, idées et images ne sont pas séparés dans l’enseignement des prêtres 61 (ni, par conséquent, dans la pensée symbolique) ; le lien substantiel entre si- gne et signifié en indique le caractère originaire, divin 62 ; et une croyance animiste attribue âme et sens divins aux choses 63 . Bref, on trouve ici la même théorie d’une pensée mythique, pré-rationnelle, que dessine Flaubert. Il y a deux autres cohérences importantes : d’un côté, l’intérêt pour le caractère extatique de la religion, qui dépasse l’intention initiale chez Creuzer ; de l’autre, une tendance monothéiste. Creuzer la déve- loppe pour des raisons religieuses, son ouvrage prétend expliquer l’avènement du monothéisme chrétien. Le ‘monothéisme’ de Flaubert est de nature esthétique. Certes, il présente dès le début les différentes religions et leurs sources ; le chant de Salammbô dans « Le festin » évoque les fondateurs mythiques de Carthage et peint le mythe des

59 « Fragen wir nun weiter nach der äusseren Gestalt, so war das Bild des Cartha- gischen Baal oder Moloch wahrscheinlich dem Molochsbilde der Cananiter völ- lig ähnlich […]. Sie [la statue du dieu ; N.B.] war von Metall, in gebückter Stel- lung, mit ausgestreckten und erhobenen Händen, inwendig hohl und durch einen unten angebrachten Ofen glühend gemacht. In die Hände legte man die zum Opfer bestimmten Kinder, welche so in den Feuerschlund hinabrollten […] ». Creuzer, Symbolik, II.2, p. 446. Cf. S, pp. 328-332, où on retrouve le même pro- cédé : une statue creuse en métal est chauffée à blanc, ensuite, on jette les enfants dans sa bouche.

60 Correspondant à la conception anti-idéaliste des caractères : « Or, le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé au mien ? Il partait d’un point de vue tout idéal. Il rêvait des martyrs typiques. Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne […]. […] Rien de plus compliqué qu’un Barbare. » Lettre à Sainte-Beuve, 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 276.

61 Creuzer, Religions de l’Antiquité, I.1., pp. 14 et 23.

62 Creuzer parle d’un « art vraiment divin » ; ibid., p. 15.

63 Ibid., pp. 19-21.

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origines 64 . Or il réduit le panthéon des dieux à un antagonisme dramatique entre Tanit et Moloch – et cette lutte des dieux implique un vainqueur, Moloch. Mais le constat de points commun ne peut être le but de l’analyse :

il importe plutôt de voir l’emploi que fait Flaubert de la mythographie de Creuzer. Contrairement à son auteur de référence, Flaubert ne cherche aucune signification religieuse dans la pensée antique. Son attitude envers la religion est complètement différente :

Et cependant, ce qui m’attire par-dessus tout, c’est la religion. Je veux dire toutes les religions, pas plus l’une que l’autre. Chaque dogme en particulier m’est répulsif, mais je considère le sentiment qui les a in- ventés comme le plus naturel et le plus poétique de l’humanité. Je n’aime point les philosophes qui n’ont vu là que jonglerie et sottise. J’y découvre, moi, nécessité et instinct ; aussi je respecte le nègre bai- sant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Cœur. 65

La similarité avec l’impartialité romanesque saute aux yeux : Flau- bert ne s’exprime pas en faveur d’une religion particulière, il prend sa distance envers toutes, en préservant un vif intérêt pour ces phénomè- nes. Sa sympathie, son intérêt se rapportent (comme dans le cas des sentiments et des opinions) non à une religion particulière, mais à la faculté religieuse en général, au sentiment qui génère la croyance (« la faculté de se faire sentir »). Cet intérêt, hésitant entre kantianisme 66 et anthropologie, est teint de biologisme (les expressions « nécessité » et « instinct » ne trompent pas) ; il se réclame d’une attitude scientifique. Salammbô exprime clairement cette conviction : le roman em- brasse une multitude de croyances et son jeu de perspectives n’en privilégie aucune, le meilleur exemple étant l’effroi des ‘Barbares’ devant le sacrifice que les Carthaginois ‘civilisés’ font de leurs

64 Les barbares n’y comprennent rien, le « vieil idiome chananéen » leur étant inconnu (S, pp. 71 sq.). Le lecteur profite de la ‘traduction’ française, ce qui n’éclaire pas davantage le sens du mythe. Ainsi, tout au long du roman, les mythes d’origine seront présentés, testés dans leur pouvoir de présence et de sé- duction.

65 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857, Correspondance, t. II, pp. 696-700, ici p. 698 ; je souligne.

66 C’est-à-dire une approche formelle, qui privilégie l’interrogation des facultés de notre esprit, plutôt que celle des contenus particuliers ; les contenus, de leur côté, appartiennent au domaine de l’anthropologie.

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enfants 67 . Flaubert utilise les éléments et la structure élaborés par Creuzer, il se sert du motif du sacrifice pour mettre en scène un passé lointain. Mais les idées mythiques ne sont pas adaptées comme telles, l’auteur prend soin de les attribuer aux personnages. Flaubert se sert du mythe pour construire la ‘psychologie’ des personnages, pour structurer leurs consciences, support du perspectivisme – voilà tout. Ainsi, dans la poétique flaubertienne, le mythe remplit précisément la fonction des lieux communs romantiques qui constituent la pensée d’Emma ou de Frédéric dans les romans actualistes ; l’auteur n’adhère pas plus à l’un qu’il n’est convaincu par les autres. La critique n’a pas encore formulé de manière précise cette correspondance dans les pro- cédés de Flaubert. Même Lörinszky, qui cerne le mieux le rôle de Creuzer, se contente de dire que « c’est la dimension mythique du texte qui servira, en quelque sorte, d’échappatoire aux difficultés qu’avait posées l’élaboration de la psychologie des personnages ». De même, elle constate que « le problème du mythe dans l’œuvre de

Flaubert pourrait être comparé à celui des idées reçues [

avis, il importe de mettre au clair qu’il y a une fonction homologue entre mythe et idées reçues, et non une vague analogie. Il est égale- ment important de souligner que cette homologie n’implique nulle- ment une équivalence : il semble évident que Flaubert porte une grande sympathie au mythe, alors que le stéréotype romantique ne l’émeut pas particulièrement 69 . L’analyse de la première source a donc fourni une première ré- ponse à la question qui guide mon travail. La mythographie comparée selon Flaubert – plus précisément : la représentation synchrone d’une multitude de religions et de croyances dans le roman flaubertien – est libre de tout telos transcendant. L’écrivain n’essaie pas de remonter le courant de l’histoire pour y retrouver la pureté des ‘idées religieuses’, voire pour y identifier les précurseurs de la croyance chrétienne. Il se contente de présenter avec curiosité et désintéressement toutes les croyances possibles. Flaubert prend ainsi un tournant anthropologique, il déplace l’intérêt d’un besoin individuel de croyance à la diversité et à la faculté du sentiment religieux chez l’homme en général.

» 68 . À mon

]

67 S, p. 332 ; cf. « Les personnages et leurs sources médicales », chap. 6.

68 L’Orient de Flaubert, pp. 210 et 82 sq.

69 C’est dans cette différence de valeur que réside ‘l’escapisme’ de l’auteur, si escapisme il y a.

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Évidemment, cette approche cache une conception de l’histoire qui sera analysée dans la troisième partie de ce travail.

LES PERSONNAGES ET LEURS SOURCES MEDICALES

Le perspectivisme romanesque de Flaubert et ses conséquences pour la conception de la vie psychique des personnages ont été dé- crits : il s’agit d’une démarche qui, par souci d’impartialité, épouse une pensée structurée selon un modèle mythique. Celui-ci est étranger à la pensée moderne, ou pour le moins ne s’y trouve plus que sous une forme marginalisée 70 . Le modèle de la pensée mythique est puisé dans la mythographie romantique 71 , mais, en l’adaptant à son axiome d’im- partialité, l’écrivain en détourne l’intention. Telles sont les lignes générales selon lesquelles Salammbô est conçue. Il s’agit maintenant d’aller du dessein général au fait particulier : il faut analyser les personnages, leurs sentiments et leurs perceptions, dans l’intention de cerner avec plus de précision les différentes strates du roman. La comparaison avec Madame Bovary fera d’abord mieux comprendre la psychologie particulière des personnages antiques et la particularité de la pensée mythique. Cela implique le recours aux sources textuelles employées par Flaubert pour élaborer les personna- ges ; en guise d’exemple, j’analyserai la relation entre le roman et ses sources scientifiques dans les cas de Salammbô, d’Hannon et des Mercenaires. Cependant, les sources jettent une autre lumière sur la pensée mythique, car les textes de référence appartiennent au corpus de la médecine moderne : leur contenu, leur approche du corps et de l’âme relèvent d’un modèle différent de l’homme. Dans quelle mesure s’accorde-t-il avec la perspective mythique ? Quelle relation entre-

70 Certains dogmes de la religion catholique constituent ainsi des îlots dans le rationalisme ambiant : on peut penser à la transformation de l’hostie, qui, aux yeux des croyants, devient réellement la chair du fils de Dieu.

71 Il est sans doute nécessaire de distinguer deux significations du mot ‘roman- tique’ : si on parle des lectures ‘romantiques’ d’Emma, on évoque un autre con- texte qu’en parlant de la mythographie ‘romantique’ de Creuzer. Les premières sont étroitement liées à une époque courte de l’histoire littéraire, alors que la mythographie de Creuzer trouve ses échos jusqu’au milieu du XX e siècle.

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tiennent regard historique et approche biomédicale ? Voilà la grande interrogation de cette partie. Mentionnons d’ores et déjà que les trois cas présentés relèvent de trois degrés sur une échelle de relations possibles. Les sources d’Hannon opèrent une intégration sans faille du personnage au con- texte antique ; le matériau employé dans la conception de Salammbô combine les deux perspectives, antique et mythique, puis moderne et médicale, et offre ainsi une double lisibilité ; les Mercenaires, de leur côté, sont des personnages modernes (de par la situation extrême dans laquelle ils se retrouvent). Ces hypothèses seront élaborées en détail, et mises à l’épreuve au cours d’une analyse minutieuse.

1. L’amour à l’antique

Tentons d’abord une comparaison entre Salammbô et l’autre grande héroïne de Flaubert, Emma Bovary, afin de mieux circonscrire le propre de l’amour dans l’Antiquité mythique – et avec lui le propre de la vie psychique antique en général. Après tout, l’amour entre Salammbô et Mâtho est, à côté du récit de guerre, le sujet principal du roman 72 . Au premier abord, naïf, qui sera le nôtre pour l’instant, le caractère, les émois de la princesse se rapprochent en effet des dispositions et des rêves d’Emma Bovary. Emma grandit dans un cloître ; trois sour- ces nourrissent son « tempérament plus sentimental qu’artiste » (MB, pp. 37 sq.) : « Cet esprit […] avait aimé l’église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses exci- tations passionnelles […] ». (MB, p. 41) Une fois quittée la « tiède atmosphère des classes » (MB, pp. 36 sq.), elle épouse Charles Bovary, médecin de campagne, une âme simple et pragmatique qui ne peut lui offrir le bonheur souhaité. Les rêves et les illusions d’Emma sont formés, on l’a dit, par ses lectures romantiques. Dans sa déception, elle cherche (d’abord) la consolation dans la nature :

72 Évidemment, ce double sujet – sentimental et historique – indique déjà tout l’écart qui se creuse entre Madame Bovary et Salammbô, le premier est certes concentré sur les errances sentimentales d’Emma Bovary, alors que le second est préoccupé par un amour qui n’est qu’un point de cristallisation (important) dans un ensemble politico-religieux.

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Sa pensée, sans but d’abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette […]. Puis ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu’elle fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait :

« Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ? » Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinai- sons du hasard, de rencontrer un autre homme […]. […] Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient sans doute, ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que faisaient-elles maintenant ? À la ville […] elles avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s’épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, arai- gnée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. […] Elle se rappelait les jours de distribution de prix […]. […] Comme c’était loin, tout cela ! comme c’était loin ! (MB, pp. 45 sq.)

Ce passage connu révèle bien les processus psychiques d’Emma :

le point de départ des ses réflexions est la déception présente, elle y oppose des alternatives imaginaires. Ensuite, le retour au temps de sa jeunesse donne lieu à un sentiment mélancolique. Cette suite de sen- timents, culminant dans la nostalgie, est d’abord présentée de l’ex- térieur et passe, par la suite, au style indirect libre. Celui-ci permet de livrer sa pensée telle quelle, sans l’intermédiaire d’un narrateur. Du monologue à voix haute et en discours direct (« ‘Pourquoi mon Dieu ! me suis-je mariée ?’ ») à la pensée intime en style indirect libre (« Comme c’était loin, tout cela ! »), le lecteur plonge progressive- ment dans la conscience du personnage, dont le fond est un mélange entre les déceptions réservées à ses élans amoureux et le Weltschmerz nostalgique. La jeunesse de Salammbô est décrite selon un modèle ressem- blant :

Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de par- fums, l’âme pleine de prières. Jamais elle n’avait goûté de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d’un mort. Elle ignorait les simulacres obscènes […]. (S, p. 108)

La princesse a donc grandi dans une atmosphère religieuse, elle aussi, loin de la société. Une différence surgit cependant aussitôt, car

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la religiosité d’Emma n’est plus qu’un résidu subjectif de croyance 73 , elle se laisse séduire par l’atmosphère vaguement mystique du lieu plutôt que par la religion catholique. Salammbô, en revanche, se voue avec une sincérité – au moins subjective – aux dieux de sa patrie, même si elle n’en comprend pas tous les mystères. L’esprit d’Emma Bovary est surtout tourné vers l’amour romantique alors que Salammbô montre une obsession mentale et physique pour Tanit, la déesse de la lune 74 :

Une influence était descendue de la lune sur la vierge ; quand l’astre allait en diminuant, Salammbô s’affaiblissait. Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une éclipse, elle avait man- qué mourir. Mais la Rabbet jalouse [Tanit ; N.B.] se vengeait de cette virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle. (S, p. 108)

On observe ici une disposition psychique comparable à celle d’Emma, mais ces « obsessions » bien « vagues » restent centrées sur le manteau de la déesse, le zaïmph – conformément au modèle expli- qué, Salammbô espère s’approcher de Tanit en adorant son vêtement. De même, son amour pour Mâtho est imprégné d’idées religieuses. Quand Schahabarim essaie de la convaincre d’aller chercher le zaïmph sous la tente de Mâtho, elle ne fait preuve ni d’une timidité de jeune femme, ni d’un débordement de tendresse. Elle hésite, soumise à l’effroi :

Une épouvante indéterminée la retenait ; elle avait peur de Moloch, peur de Mâtho. Cet homme à taille de géant, et qui était maître du zaïmph, dominait la Rabbet autant que le Baal et lui apparaissait en- touré des mêmes fulgurations ; puis l’âme des Dieux, quelquefois, visitait le corps des hommes. Schahabarim, en parlant de celui-là, ne disait-il pas qu’elle devait vaincre Moloch ? Ils étaient mêlés l’un à l’autre ; elle les confondait ; tous les deux la poursuivaient. (S, p. 251)

Mâtho est assimilé au dieu Moloch, rapprochement rendu possible par la logique mythique, qui veut que chaque être et chaque objet

73 On lit en effet dans Madame Bovary : « Cet esprit […] s’insurgeait devant les mystères de la foi […] ». (MB, p. 41) Les religieuses sont soulagées quand Emma part du couvent.

74 Et plus tard pour Moloch, bien sûr, et son ‘représentant’ Mâtho.

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soient potentiellement l’enveloppe d’un dieu. Désormais, leur amour consiste en une identification progressive, car Mâtho subit la même impression, Salammbô et Tanit deviennent très vite indissocia- bles pour le guerrier. Il en va ainsi dans le temple de la déesse :

Tous ces symboles de la fécondation, ces parfums, ces rayonnements, ces haleines l’accablaient. À travers les éblouissements mystiques, il songeait à Salammbô. Elle se confondait avec la Déesse elle-même ; et son amour s’en dégageait plus fort, comme les grands lotus qui s’épanouissent sur la profondeur des eaux. (S, p. 136)

L’identification réciproque, qui sera analysée en détail par la suite, trouve son apogée dans la scène sous la tente. Le vieux topos de la divinisation de l’être aimé est dépassé, les deux amants croient réel- lement accomplir un acte religieux. Mâtho doute de la nature de Salammbô : « ‘À moins, peut-être que tu ne sois Tanit ?’ » (S, p. 266) De son côté, elle est certaine de la transformation de Mâtho :

« Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s’y abandonner […]. […] ‘Moloch, tu me brûles !’ […] elle était […] prise dans la force du soleil. » (S, p. 268) Finalement, l’écart entre Emma et Salammbô ne saurait être plus grand. Les personnages antiques éprouvent des sentiments d’un tout autre registre : au transport amoureux se mêle la sensation du sublime face à la divinité, sentiment qui n’est pas exempt de terreur 75 ; l’adoration réciproque va de pair avec une sensualité crue. L’intensité fascinante de leur expérience vient du fait que la dimension religieuse implique un ‘vrai’ péril. Flaubert conçoit radicalement la différence entre amour moderne et amour antique ; la distance historique est particulièrement sensible dans la description de cette passion. Il reste à analyser plus précisément la passion amoureuse et ses structures sous- jacentes.

2. Salammbô : amour, religion et hystérie

Flaubert prend soin de souligner la singularité de sa créature anti- que. Dans la lettre à Sainte-Beuve, il précise le caractère de l’héroïne tout en refusant une comparaison proposée par le critique :

75 Encore une fois, Creuzer n’est pas loin : il décline aussi la perception du symbole selon le registre esthétique du sublime ; cf. « Le roman à l’antique », chap. 3.

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Elle ressemble selon vous à « une Elvire sentimentale », à Velléda, à Bovary. Mais non ! Velléda est active, intelligente, européenne, Mme Bovary est agitée par des passions multiples. Salammbô, au contraire, demeure clouée par l’idée fixe. C’est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse ? N’importe ! 76

Les expressions employées relèvent du vocabulaire religieux, et, plus encore, de la terminologie médicale. Salammbô souffre d’une « idée fixe », ce qui fait d’elle une « maniaque », comparable à une sainte 77 . Il faut poursuivre plus loin le diagnostic médical esquissé par Flaubert : Salammbô est sans aucun doute pourvue des traits de caractère d’une hystérique 78 . Cela se déduit du simple fait que Flau- bert utilise des sources médicales traitant de l’hystérie pour la conception de son héroïne : « traité de l’hystérie Landouzy. p. les symptômes graduels dumal [sic] de Salammbô » écrit-il dans ses no- tes 79 . Il fait référence au Traité complet de l’hystérie 80 d’Hector Lan- douzy (professeur adjoint à l’École de médecine de Reims, 1812- 1864), ouvrage que le romancier mentionne également dans son dossier Sources et méthode (p. 496). La deuxième source se trouve dans l’article « hystérie » de l’encyclopédie médicale standard de la première moitié du XIX e siècle, le Dictionaire [sic] des sciences mé- dicales (1812-1822) 81 ; cet article exhaustif est dû à Jean-Baptiste

76 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, pp. 276 sq. ; je souligne.

77 Je reviendrai sur ce lien entre le pathologique et le sacré.

78 Flaubert le dit explicitement, e.g. dans une lettre à George Sand : « Car je main- tiens que les hommes sont hystériques comme les femmes et que j’en suis un. Quand j’ai fait Salammbô j’ai lu sur cette matière-là ‘les meilleurs auteurs’ et j’ai reconnu tous mes symptômes. J’ai la boule, et le clou, à l’occiput. » (Lettre du 12 janvier 1867, Correspondance, t. III, pp. 590-592, ici pp. 591 sq. Le constat a été établi à propos d’Emma Bovary, la critique a fait l’analyse détaillée de son cas ; cf. Karin Westerwelle, Ästhetisches Interesse und nervöse Krankheit. Balzac, Baudelaire, Flaubert, Stuttgart/Weimar, Metzler, 1993, pp. 335-454 ; et Marc Föcking, Pathologia litteralis. Erzählte Wissenschaft und wissenschaftli- ches Erzählen im französischen 19. Jahrhundert, pp. 209-280.

79 Bibliothèque Nationale, Ms. NAF 23662, f° 154 recto, où Flaubert détaille les sources médicales.

80 Paris, J.-B. et G. Baillière, 1846 ; l’ouvrage est couronné par l’Académie royale de médecine. Par la suite, je citerai le Traité par l’abréviation ‘Trhy’, suivie de la page.

81 Publié par une société de médecins et de chirurgiens, Nicolas Philibert Adelon et al. (dir.), soixante tomes, Paris, C.L.F. Panckoucke, 1812-1822, t. XIII (1818),

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Louyer-Villermay (1775-1837) 82 . Il y a certainement d’autres sour- ces 83 , mais elles n’ont pas la même importance. Trois raisons motivent l’analyse extensive de l’emploi du Traité complet, entreprise sur les pages suivantes. D’abord, l’analyse permet de présenter l’héroïne et de comprendre son comportement. Deuxiè- mement, la critique flaubertienne constate régulièrement l’emploi de cette source sans jamais en faire d’analyse – c’est une lacune impor- tante à combler. Cette tâche est d’autant plus urgente que Salammbô constitue le cas d’un personnage construit à partir de sources médica- les précises, alors que le cas ‘type’ de l’hystérie dans l’œuvre de Flau- bert, Emma Bovary, présente bien des symptomes, sans pourtant être redevable à une source nettement discernable 84 – Salammbô est donc un exemple précieux, qui n’a pas encore reçu l’attention méritée. Ainsi, voilà la troisième raison, sera mis en évidence l’emploi réel des sources dans l’élaboration de l’œuvre. Car il y a peut-être un certain intérêt à retrouver les références intertextuelles, dans un travail philo- logique assidu ; mais il ne peut s’agir de jouer au détective pour le simple plaisir de la chose. Suivre les traces intertextuelles n’est qu’un

pp. 226-272 ; par la suite, l’orthographe de « Dictionnaire » sera corrigée, et je citerai par l’abréviation ‘Dictionnaire’, suivie du tome et de la page. Cette ency- clopédie apparaît plusieurs fois dans la correspondance de Flaubert ; cf. la lettre à Léonie Brainue, 19 novembre 1879, Correspondance, t. V, p. 743 ; et la lettre à sa nièce Caroline, 28 janvier 1880, ibid., pp. 800 sq. Cf. surtout la référence dans la lettre à Sainte-Beuve, 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 277. Le Dictionnaire figure de manière significative dans les romans : ses tomes « non coupés » ornent la bibliothèque modeste de Charles Bovary (MB, p. 33) ; il n’y recourt qu’en cas extrême, quand Emma s’est empoisonnée (MB, p. 324). Bou- vard et Pécuchet, en revanche, l’emploient avec enthousiasme dans le cadre de leurs expériences médicales ; cf. Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet [1880], éd. Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, 1979, p. 121.

82 Par ailleurs auteur du Traité des maladies nerveuses en vapeurs, et particulière- ment de l’hystérie et de l’hypocondrie, Paris, Méquignon l’aîné père, 1816.

83 Ainsi, Flaubert possédait le Dictionnaire universel des sciences, des lettres et des arts par M.-N. Bouillet (deux tomes, Paris, Hachette, 1854) ; on trouve une en- trée très brève et très synthétique dans le premier tome (p. 834). Bruneau se ré- fère à cette source (cf. la note de la lettre à George Sand du 12 janvier 1867, Cor- respondance, t. III, pp. 590-592, p. 1444).

84 Cf. le constat de Westerwelle, Ästhetisches Interesse und nervöse Krankheit, pp. 348-351 ; cf. également celui de Florence Vatan, « Emma Bovary : parfaite hystérique ou ‘poète hystérique’ ? », dans Pierre-Louis Rey et Gisèle Séginger (dir.), Madame Bovary et les savoirs, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2009, pp. 219-229, ici pp. 219-224.

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travail de préparation, et il ne faut pas perdre de vue le but final. Le travail de critique littéraire ne commence qu’au moment où l’intégration d’éléments extralittéraires dans le roman est décrite et interprétée – ou bien, si le roman consiste uniquement en des référen- ces, au moment où la fonction de chacun des éléments dans le nouvel ensemble est saisie. La recherche des traces doit nécessairement se terminer par une analyse de la fonction littéraire qui, elle, culmine en une interprétation. Le Traité complet de l’hystérie s’inscrit dans un contexte histori- que où l’on porte un intérêt considérable 85 à ce sujet : contrairement à l’idée reçue, la première moitié du XIX e siècle est déjà fascinée par l’hystérique, « une malade dérangeante par ses excès impudiques, par son caractère imprévisible et par ses manifestations physiques et ver- bales incontrôlables. » 86 Foisonnent alors les hypothèses sur la nature de cette maladie « dissonante » 87 ; ses caractéristiques sont notam- ment définies en contraste avec l’hypocondrie (masculine). Replacé dans son cadre initial, le raisonnement de Landouzy n’a rien d’anodin. Il se démarque des chercheurs qui voudraient attribuer l’hystérie à une pathologie du cerveau (tel Étienne Georges), à une disharmonie flui- dique (Mesmer et apôtres), à une maladie du système nerveux (Jean- Louis Brachet) et bientôt à des troubles passionnels (Paul Briquet). Un dernier trait symptomatique mérite l’attention : à l’époque, seule la crise hystérique est observée, « les phénomènes permanents intercriti- ques passent inaperçus » 88 . Landouzy essaye surtout de se distinguer de ses prédécesseurs, tel E. Frédéric Dubois (dit Dubois d’Amiens, 1797-1873), auteur d’une Histoire philosophique de l’hystérie (1837) 89 , et, plus encore, de Louyer-Villermay, auteur de l’article « hystérie » mentionné ci-

85 Pour le contexte, je me réfère à Nicole Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique : du début du XIX e siècle à la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2003, pp. 15-53 ; et Étienne Trillat, Histoire de l’hystérie, Paris, Seghers, 1986, pp. 97-125. Selon Edelman (p. 15), 97 thèses de médecine sont soutenues sur ce sujet de 1800 à 1854 !

86 Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique, p. 15.

87 Ibid., pp. 15 sq.

88 Trillat, Histoire de l’hystérie, p. 110.

89 Selon Landouzy c’est « plutôt une œuvre d’érudition et de critique qu’une œuvre d’analyse et d’observation » (Trhy, pp. 1 sq.).

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dessus 90 . L’auteur du Traité défend un avatar de l’antique hypothèse utérine : les Anciens croyaient que l’hystérie était due à la matrice, qui, perçue comme petit animal indépendant, se déplaçait librement à l’intérieur du corps de la femme jusqu’à la gorge, où elle causait la « suffocation utérine », nom qu’on donnait alors à l’hystérie 91 . Évi- demment, Landouzy ne partage avec cette conception que l’idée de l’origine utérine : il cherche la cause de la maladie dans une lésion de l’organe. L’esprit du Traité se veut d’abord résolument positif, son auteur vante « l’analyse appuyée sur l’anatomie pathologique et la physiologie expérimentale » (Trhy, p. 3). Cette approche scientifique, qui s’impose progressivement au début du XIX e siècle, l’encourage même à s’aventurer sur le domaine de la « médecine immatérielle » pour « interroger ces états si complexes, dans lesquels interviennent en même temps les troubles physiques et moraux, sans altérations que le scalpel ait pu jusqu’alors apprécier. » (Ibid.) Il prétend s’attaquer à ce « véritable point d’union de la médecine et de la philosophie que l’interprétation de ces maladies à la fois organiques, morales et intel- lectuelles » (Trhy, pp. 3 sq.). Il y a donc une certaine ambiguïté qui s’installe, « médecine immatérielle » et esprit expérimental ne vont sans doute pas toujours ensemble. En effet, malgré la célébration de l’esprit scientifique, Landouzy estime qu’il est suffisant d’établir sa nosologie presque exclusivement à partir de cas d’hystérie rapportés 92 .

90 Louyer-Villermay adhère à l’hypothèse d’une origine utérine de la maladie, il propose que l’innervation de l’organe souffre d’un excès ou d’un trop peu de rapports sexuels ; cf. Trillat, Histoire de l’hystérie, pp. 103-107. Cette seconde prise de distance de Landouzy joue sur les nuances, car son propre projet est d’inclure les névroses dans les lésions utérines ; tous deux défendent une origine utérine de la maladie.

91 Hippocrate et Platon défendaient cette notion, qui était censée expliquer beau- coup de maladies féminines. Elle provient de la plus haute Antiquité, et plutôt du savoir des sages-femmes ; elle est complètement étrangère à la théorie humorale qu’Hippocrate avait élaborée, et de même à la philosophie des âmes de Platon. Chez les deux auteurs, ces sont les « croyances d’un autre âge, corps étranger au sein de la doctrine » ; Trillat, Histoire de l’hystérie, pp. 13-20, ici pp. 19 sq.

92 Landouzy justifie sa démarche de la manière suivante : « Mais pour une affection dont les principaux caractères sont extérieurs, et pouvaient être perçus au temps d’Hippocrate presque aussi bien qu’aujourd’hui ; pour une affection dont les va- riétés sont aussi nombreuses que les idiosyncrasies, et dont l’histoire devait, par conséquent, s’enrichir de siècle en siècle, il fallait nécessairement […] comparer tous les tableaux en général, analyser toutes les physionomies en parti- culier. » (Trhy, p. 4)

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Pis encore, les auteurs qui lui fournissent les observations en ques- tion 93 , ne sont même pas toujours des médecins – un procédé qui au- rait suscité le désaveu de Claude Bernard. Le Traité complet de l’hystérie hésite entre une approche scientifique et expérimentale pro- prement dite et une démarche érudite. Quant au contenu du Traité : de toute logique, l’intérêt littéraire d’un ouvrage de médecine réside primordialement dans la partie des- criptive et dans l’explication des causes, la première fournissant le matériau pour peindre un caractère, la deuxième expliquant les origi- nes de son mal, souvent par l’analyse d’un tempérament, de ses habi- tudes et de son milieu. Il faut y ajouter la question du traitement qui rend également compte des prédispositions et du comportement de l’individu. Bref, la symptomatologie (chap. 3), l’étiologie (chap. 7) et la thérapeutique (chap. 11) sont des parties privilégiées pour l’écrivain et pour l’analyse critique, car elles fournissent nombre de clés pour la conception et la compréhension du personnage romanesque. C’est surtout dans la symptomatologie que littérature et science se rapprochent, la médecine elle-même gagnant ici un pouvoir évocateur artistique. Landouzy dépeint les prodromes de l’invasion première dans les termes suivants :

[…] on remarque […] une grande irritabilité […] ; un besoin incessant de s’étendre, de s’étirer, de marcher, de changer de position ; des idées tristes, des pleurs ou des rires sans sujet ; des rêvasseries, des rêves bizarres ou effrayants, des insomnies ; tantôt des frissons vagues [annotation, citation d’Hippocrate ; N.B.], tantôt une chaleur brûlante ; fréquemment un froid glacial aux mains ; des variations extrêmes dans l’appétit et les digestions ; plus tard, des battements de cœur et des spasmes sous les moindres influences ; enfin, une gêne d’abord faible, puis très-pénible à la gorge, une constriction doulou- reuse à l’épigastre et à la poitrine, et la sensation d’une boule qui monte plutôt de la poitrine que de l’hypogastre. (Trhy, pp. 23 sq. ; je souligne)

Il revient plusieurs fois à sa description. Le vrai accès est caracté- risé ainsi :

Les premiers symptômes qui se manifestent prennent leur point de dé- part de l’épigastre ou de l’hypogastre, sous forme d’une impression souvent sourde et obscure […]. Tantôt c’est un frémissement, un

93 Il rapporte 400 observations faites par plus de 150 auteurs (Trhy, p. 5) et publiées dans un tome annexe au Traité complet.

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fourmillement particulier, une chaleur vive ou un froid glacial qui s’irradient du bas-ventre ou de l’épigastre au cou ; tantôt la sensation d’une boule qui, s’étendant des mêmes parties, et suivant le même trajet, détermine, lorsqu’elle est parvenue à la gorge, une constriction ou une suffocation telle que la malade craint de mourir étranglée ou suffoquée (ce sont les expressions généralement employées). En même temps surviennent des bouffées de chaleur au visage, une douleur de tête fixe et comme térébrante (clou hystérique), des tinte- ments d’oreille, des palpitations, des crampes, des borborygmes, des coliques plus ou moins violentes, du météorisme ; quelquefois des vomissements, des éternuements, des pleurs. Ces derniers symptômes annoncent ordinairement la fin de l’accès […]. (Trhy, p. 27 ; je souli- gne)

Lourdeur dans le bas-ventre, bouffée de chaleur, boule hystérique, suffocation, douleur de tête 94 – telles sont les composantes d’un accès d’hystérie ; apparemment, le médecin reste, à quelques variations près, dans le cadre descriptif de l’époque 95 . Il s’y ajoute le symptôme le plus connu de l’accès, la boule hystérique. Landouzy souligne que cette boule est « constamment ascendante pour le thorax et tour- noyante pour l’abdomen. » (Trhy, p. 34) C’est un symptôme connu depuis l’Antiquité, et Landouzy se démarque de cette tradition. Il conteste le déplacement de la matrice : en bon clinicien, il a pu prati- quer la palpation abdominale pendant les crises sans constater cette altération (Trhy, p. 37). Mais là n’est pas le principal intérêt pour Flaubert. L’écrivain se sert librement du matériau offert : la symptomatologie du médecin constitue le modèle de la description de Salammbô, surtout dans le chapitre du même nom. La princesse y est montrée en adoratrice mélancolique de la lune ; son incantation est « plaintive » (S, p. 103), elle soupire et déclare que son « ‘cœur est triste’ » (S, p. 107). La description correspond aux idées mélancoliques des hystériques (prodromes des accès). En outre, elle est souffrante le jour et active la nuit (S, p. 108) – elle souffre d’insomnies –, et elle manque d’appétit, elle refuse de manger (S, p. 246). Cette comparaison, très générale jusqu’ici, se précise de manière surprenante lors de la fameuse description que fait Salammbô de ses états de langueur :

94 La douleur de tête, appelée « clou hystérique », n’est pas sans rappeler l’idée fixe qui « cloue » Salammbô selon son auteur (cf. la lettre citée en début de chapitre).

95 Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique, pp. 16-19.

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« Quelquefois, Taanach [la servante ; N.B.], il s’exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma chair… c’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s’étendait sur moi. » (S, pp. 107 sq. ; je souligne)

On voit les éléments que Flaubert a pu tirer du texte médical :

l’accès de chaleur initial, explicitement comparé à des « vapeurs », un synonyme pour « hystérie » à l’époque 96 , mais dont l’expression ima- gée est transformée en une métaphore naturelle ; les voix (qui corres- pondent peut-être aux « rêvasseries ») ; le « globe de feu », qui « roule et monte » dans sa poitrine – sans aucun doute le globe hystérique ; la sensation d’asphyxie et d’écrasement (la suffocatio uterina de Galien, l’hystérie suffocante ; Trhy, p. 43) ; seule la sensation suave ne trouve pas de correspondance. La description du mal de Salammbô est donc si spécifique qu’un lecteur contemporain serait pour le moins tenté d’y voir un accès d’hystérie – voilà un premier constat qui relève simple- ment une présence intertextuelle, qu’il s’agira d’abord d’approfondir, puis de mettre à l’épreuve. Il y a d’autres symptômes hystériques, plus rares et plus spécifi- ques, dont l’écho résonne dans le roman, et parfois de manière remar- quable. Les troubles de la vue par exemple (Trhy, p. 26, avec mention d’Hippocrate, pp. 26 sq.) correspondent aux visions quasi religieuses de Salammbô : « ‘Il me semble que je vais entendre sa voix, aperce-

96 Elle est l’héritage de la théorie des vapeurs, une théorie médicale très répandue des XVII e et XVIII e siècles, et désuète depuis les traités de J. Raulin et Robert Whytt, c’est-à-dire depuis 1764 au plus tard. Dans l’article « vapeurs », cette dé- signation est expliquée de la façon suivante : « L’hystérie est, parmi elles, celle qui a reçu plus particulièrement le nom de vapeurs, parce que les malades, dans les attaques de cette affection, disent éprouver la sensation d’une boule qui re- monte de la matrice au gosier, globe qu’on a pu supposer composé d’air, bien que ceux-ci le croient solide, par la strangulation qu’il leur cause. C’est donc par l’idée que des gaz ou vapeurs, qui ne sont pour quelques-uns que le fluide ner- veux lui-même exubérant, parcourent ou suivent les ramifications nerveuses, qu’on a désigné les maladies produites par le mot même de la cause qui les occa- sione [sic] ; c’est là l’acception la plus commune, dans le langage des gens du monde, du mot vapeurs. » (Dictionnaire, t. XV [1821], p. 576). Cette analyse de l’hystérie est surannée à partir du moment où les anatomistes, tel Whytt, ont re- marqué que les vapeurs ne peuvent pas monter dans les canaux nerveux, ceux-ci étant solides. Cf. Trillat, Histoire de l’hystérie, pp. 71-77, surtout p. 75.

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voir sa figure, des éclairs m’éblouissent, puis je retombe dans les té- nèbres.’ » (S, p. 110). Le renversement de la tête est spécifique de l’hystérie convulsive 97 :

La tête se renverse, la face, le cou et la poitrine se gonflent, et les contractions spasmodiques des muscles thoraciques, jointes aux con- vulsions des muscles de l’abdomen, du diaphragme, de la trachée et du larynx, paraissent suspendre la respiration. (Trhy, pp. 52 sq. ; je souligne).

Dans les cas extrêmes, « le corps entier forme un arc de cercle, la tête et les pieds reposant seuls sur le lit. » (Trhy, p. 55 ; je souligne) Il s’agit du fameux arc hystérique. Ce symptôme est fréquemment inté- gré dans les scènes extatiques du roman : Salammbô renverse la tête au cours de ses prières (S, p. 103), pendant la danse avec le serpent (S, p. 254), sous la tente avec Mâtho (S, p. 268), et aussi à la fin, devant le corps de Mâtho : « Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, blême, raidie, les lèvres ouvertes – et ses cheveux dénoués pendaient jusqu’à terre. » (S, p. 377) L’accumulation de ren- versements à des moments-clés du roman indique ainsi l’importance symbolique du symptôme. Il y a aussi une expression rare et curieuse du sentiment de stran- gulation qui a dû attirer l’attention de l’écrivain. Landouzy cite le cas d’une veuve de 56 ans, qui avait « une gêne horrible à la gorge, cau- sée, disait-elle, par le ver solitaire, qui, à chaque instant, exceptée la nuit, remontait de l’estomac, la ronger et l’étouffer. » (Trhy, p. 41) L’image paraîtrait absurde, si elle ne correspondait pas à l’idée anti- que de la matrice-animal – et si elle n’était pas reprise avec exactitude dans Salammbô. Au début du chapitre « Le serpent », Salammbô contemple son serpent malade, et le paragraphe culmine dans cette phrase : « […] à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son cœur comme une spirale, comme un autre serpent qui peu à peu lui montait à la gorge et l’étranglait. » (S, p. 244 ; je souligne) La petite modification, l’échange du ver pour un animal emblématique du ro- man, le serpent, produit un effet d’envergure : elle fait d’un symptôme marginal une image noble, forte et précise, qui s’intègre à merveille dans le réseau symbolique du texte.

97 Landouzy distingue deux sortes d’accès hystériques, avec et sans convulsions (Trhy, pp. 19 sq.).

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Il y a d’autres éléments de correspondance, relevant de la durée et de la terminaison de la maladie. D’abord, les occurrences des accès sont liées à la lune, symbole de Salammbô : « Quant à cette périodi- cité qui survient à l’occasion de circonstances périodiques, on la re- marque surtout le matin au réveil, aux périodes lunaires, mais jamais aussi manifestement qu’aux périodes mensuelles. » (Trhy, p. 133 ; je souligne) Une fois de plus, la maladie s’intègre dans le réseau des images romanesques. Quant à la durée, elle est indéterminée 98 , et la fin mortelle en arc hystérique reste médicalement possible 99 . Quant aux origines de la maladie, Salammbô les partage avec les hystériques de Landouzy. Le chapitre sur l’étiologie présente les pré- dispositions à la maladie, dont surtout le tempérament nerveux 100 , type de femme auquel Salammbô correspond. De plus, elle appartient à une population à risque, les femmes orientales étant prédisposées au mal 101 . Le diagnostic est fait. Y a-t-il des remèdes ? Le Dr. Landouzy offre pour le moins quelques conseils :

[…] ni l’oisiveté, ni la vie et les professions sédentaires ; ni les bals, ni les spectacles, ni les concerts, ni cette coquetterie que la jeune fille suce avec le lait ; ni la culture prématurée et immodérée des arts ex- pressifs, et surtout de la musique ; […] ni ce mysticisme religieux qu’on substitue trop souvent à la religion ; ni l’abus des parfums, ni

98 La maladie apparaît normalement à l’époque de la puberté et disparaît à « l’âge critique » (Trhy, pp. 136 sq.).

99 « La mort s’explique dans ces cas comme dans les syncopes prolongées, soit par l’épuisement du système nerveux, soit par la congestion cérébrale, soit par l’arrêt trop prolongé de la respiration ou de la circulation. » (Trhy, p. 142) Cette mort par épuisement se distingue toutefois de la fin soudaine de Salammbô, ce qui re- lativise la pertinence du rapprochement.

100 « Aussi remarque-t-on chez les hystériques moins de vivacité que de mobilité dans l’imagination ; moins de profondeur que d’instantanéité dans les impres- sions ; moins d’excitation habituelle que d’excitabilité dans des circonstances et pour des causes données ; moins d’idées que de sentiments ; moins de sentiments que d’émotions sensuelles. En un mot, il y a chez la plupart des hystériques mé- lange du tempérament nerveux et du tempérament sanguin des auteurs. » (Trhy, p. 178)

101 « Saisons, climats, fréquence. – Plus commune au printemps et dans l’été que pendant les saisons froides, dans les pays chauds que dans les pays froids, chez les nations civilisées que chez les nations plus simples que nous appelons barba- res, l’hystérie paraît très-fréquente dans le Levant, où les penchants des femmes ne peuvent s’épurer au foyer domestique. » (Trhy, p. 180 ; je souligne)

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l’usage des boissons excitantes […] ; ni un régime alimentaire trop succulent […] ; ni, enfin, les jeûnes prolongés qui diminuent la résis- tance de la constitution aux agents de l’excitation nerveuse. (Trhy, pp. 178 sq. ; je souligne)

Il y a un dernier remède traditionnel à toute hystérie recommandé par Landouzy. Il établit une analogie physiologique entre l’estomac et le mal du cœur d’un côté, et l’appareil génital et l’hystérie de l’autre :

Et de même que certains troubles de l’estomac sont identiquement provoqués par une alimentation insuffisante ou trop abondante, mau- vaise ou trop succulente, de même des troubles identiques de l’in- nervation génitale peuvent dériver de l’absence, de l’abus ou du simple exercice de la fonction sexuelle. (Trhy, p. 188)

Landouzy conseille donc « le mariage dans certains cas détermi- nés » (ibid.), à comprendre : des relations sexuelles, qui doivent être sanctionnées par l’union religieuse et civique 102 . Dans le roman, les moyens et les méthodes de guérison se retrou- vent a contrario (comme conseil non suivi). Flaubert se plaît à semer les indices, et il revient à la servante Taanach, esprit simple et prati- que, de deviner les causes et les remèdes :

« Qu’as-tu donc, maîtresse ? La brise qui souffle, un nuage qui passe, tout à présent t’inquiète et t’agite ! »

« Je ne sais » dit-elle.

« Tu te fatigues à des prières trop longues ! »

« Oh ! Taanach, je voudrais m’y dissoudre comme une fleur dans du vin ! »

« C’est peut-être la fumée de tes parfums ? »

« Non ! dit Salammbô, l’esprit des Dieux habite dans les bonnes

odeurs. » Alors l’esclave lui parla de son père. On le croyait parti […]. « Mais s’il ne revient pas, disait-elle, il te faudra, puisque c’était sa volonté, choisir un époux parmi les fils des Anciens ; et ton chagrin s’en ira

dans les bras d’un homme. » (S, p. 107)

Ces conseils semblent raisonnables : ils correspondent aux traite- ments recommandés par Landouzy, et donc à l’approche moderne de la pathologie. Salammbô les réfute un à un, ses arguments restent

102 Edelman souligne que Landouzy émet des réserves quant au traitement par ma- riage, considéré comme une bonne thérapie à l’époque ; il est vrai que Landouzy limite son utilité à certains cas. Les Métamorphoses de l’hystérique, p. 42.

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principalement dans le cadre d’une vue religieuse du monde 103 . Co- quetterie, parfums, musique 104 , jeûnes – dans la perspective du Traité complet, la princesse ferait tout ce qui est contre-indiqué. Le roman offre au lecteur contemporain de Flaubert toute une série de raisons qui expliquent les origines et la persistance de la maladie. L’efficacité du traitement clôt la série des correspondances. Le mal de Salammbô disparaît après la scène sous la tente :

Salammbô n’éprouvait pour lui [Mâtho ; N.B.] aucune terreur ; les an- goisses dont elle souffrait autrefois l’avaient abandonnée. Une tran- quillité singulière l’occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d’une flamme limpide. (S, p. 306)

Seul Giscon s’offusque du déshonneur qu’implique le remède, et le lecteur, peut-être, de son immoralité. Mais on peut trouver la justifi- cation chez Landouzy : certes, il exige un cadre légal pour la ‘cure’, mais il exclut la morale de ses considérations sur la nature de la mala- die 105 . Résumons : les symptômes de Salammbô, ses prédispositions, son comportement, son cadre de vie, l’efficacité du remède – tout semble indiquer l’hystérique typique. Une conclusion facile verrait dans Salammbô un personnage moderne, caractérisé par une vie intime moderne, déplacé dans une époque lointaine. C’est l’argument de Georg Lukacs : il n’analyse pas les sources de Salammbô, mais repro- che à son auteur d’avoir mis des personnages modernes dans un décor antique – reproche adressé à propos de l’hystérie de Salammbô :

d’après lui, le personnage n’est qu’ « une image rehaussée jusqu’au symbole décoratif des aspirations et des tourments hystériques des jeunes filles de la classe moyenne dans les grandes villes » 106 . Cette analyse me semble erronée : Flaubert met grand soin à forger des per- sonnages et un point de vue vraiment ‘antiques’. L’analyse doit donc

103 Le troisième argument est pragmatique, la princesse ne trouve pas attirants les hommes en question.

104 La musique lui devient insupportable lors d’une petite crise (S, p. 107).

105 En l’attribuant à une pathologie du système nerveux utérin, Landouzy enlève toute dimension morale à l’hystérie, souvent vue comme maladie pécheresse (cf. aussi Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique, p. 42). C’est une conception amorale de la maladie, qui légitime la mise en scène immorale de Flaubert.

106 Georg Lukacs, Le Roman historique, trad. de l’allemand Robert Sailley, Paris, Payot & Rivages, 2000, p. 211.

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aller au-delà des correspondances pour répondre à la question princi- pale : quel emploi Flaubert fait-il de l’hystérie ? D’abord il intègre certains symptômes dans son système symboli- que ; l’exemple du ver solitaire transformé en serpent et celui du lien entre crise et périodicité lunaire l’ont montré. La boule hystérique le prouve a fortiori : le globe de feu qui étrangle et écrase Salammbô correspond évidemment à Mâtho qui ‘l’écrase’ sous la tente ; Mâtho est lui-même associé au dieu solaire Moloch 107 , dieu qui menace Tanit et sa ville, Carthage. Après ce sacrifice personnel, le feu – entendu dans toutes ses composantes symboliques – est enfin apaisé : « Ses regards, moins errants, brillaient d’une flamme limpide. » (S, p. 306) À travers le champ psychophysique de l’hystérie, la religion pénètre même les sensations les plus intimes de la princesse. Mythologie, désir sensuel, lutte des dieux (sur fond militaro-politique) et patholo- gie se superposent, se fondent en un seul motif. La complexité de cette image montre à quel point l’entreprise de Flaubert est méticuleuse. L’explication des causes profondes du mal de Salammbô confirme l’hypothèse selon laquelle la maladie est intégrée dans la perspective historique. Le roman présente d’abord quelques facteurs qu’aurait aussi notés un observateur moderne : la jeunesse dans un cadre reli- gieux, « le corps saturé de parfums, l’âme pleine de prières » (S, p. 108) – tout ce qui prédisposerait aussi Emma Bovary à l’hystérie 108 . Puis, soudainement, le registre change, le texte explicite l’influence de la déesse :

Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle. Sans cesse la fille d’Hamilcar s’inquiétait de Tanit. (S, p. 108 ; je sou- ligne)

107 Je rappelle le paragraphe : « ‘Moloch, tu me brûles !’ et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil. » (S, p. 268)

108 En effet, la personnalité d’Emma correspond à l’image qu’on se faisait de l’hystérique à l’époque ; cf. les études de Westerwelle, Ästhetisches Interesse und nervöse Krankheit, et de Vatan, « Emma Bovary : parfaite hystérique ou ‘poète hystérique’ ? ».

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Le motif du mariage guérisseur est repris dans d’autres termes : il satisferait la déesse, dont la revanche cause les obsessions de Salammbô. L’origine du mal est sexuelle, mais sexuelle à l’intérieur même du système de croyance : le raisonnement implicite selon lequel il faudrait un « mari » à Salammbô (à comprendre : un partenaire sexuel) est surtout religieux 109 . Cela est d’autant plus évident que les obsessions de Salammbô ne font qu’un avec sa croyance, trait caracté- ristique de la pensée mythique déjà souligné plus haut : elle ne connaît pas d’abstraction, tout est donc religieusement significatif. Dans le mal de la princesse, causes et conséquences pathologiques ne peuvent êtres séparées ni de la sexualité ni de la religion ; corps et esprit ne sont guère distincts. On peut donc retenir que Flaubert fond les constats médicaux dans le tableau historique qu’il dessine : ils apportent des éléments impor- tants pour construire le caractère de Salammbô. Le matériau moderne s’intègre sans s’émanciper, en tout cas sans laisser apparaître son ori- gine. Certainement, l’ancienneté de la maladie et de ses symptômes aident le romancier à mener à bien cette intégration : Landouzy lui- même insiste sur le fait que la « sensation que les médecins ont, d’après les malades, désignée sous le nom de boule hystérique ou de globe hystérique […] était déjà signalée au temps de Pythagore, de Platon, d’Empédocle et d’Hippocrate » (Trhy, pp. 33 sq.). La réfé- rence explicite aux auteurs antiques – qu’ils aient raison ou non dans leur analyse – légitime la transposition des faits dans l’Antiquité ; et le fait que Landouzy se réfère sans cesse aux autorités antiques facilite davantage l’exploitation du Traité complet de l’hystérie. Mais revenons à la critique de Lukacs : si le personnage est cons- truit à partir du matériau fourni par un Traité de médecine moderne, ne devient-il pas moderne à son tour ? On pensera aux romans contemporains qui explorent l’hystérie féminine, tout d’abord à Madame Bovary, mais aussi à Germinie Lacerteux (1865) des frères Goncourt. À y regarder de près, une deuxième lecture est possible, qui consisterait à voir dans le mal mystique de la princesse une maladie définie dans les termes cliniques du XIX e siècle, légèrement cachée par les explications antiques – le personnage offre alors une double

109 Ici, je ne fais pas référence aux raisons qui ont pu motiver les conseils de la servante Taanach – elles sont certainement celles d’une personne du peuple, sages et simples. Il s’agit uniquement des raisons données ex negativo dans la dernière citation.

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lisibilité. Ainsi, le regard porté sur Salammbô se situe entre deux ex- trêmes possibles, entre une perception purement ‘antique’ et un regard exclusivement moderne sur le mal du personnage. Contrairement à la critique articulée par Lukacs, cet emploi de l’hystérie me semble contenir un potentiel subversif important. Il n’est pas fortuit de constater que Flaubert compare Salammbô à sainte Thérèse 110 : ce qui serait aujourd’hui considéré comme une maladie, est encore inextricablement lié à l’amour et au sacré dans l’Antiquité conçue par Flaubert 111 . Ce lien amène inévitablement une remise en question des idées morales d’aujourd’hui et de leur portée universelle. Si le lecteur contemporain reconnaît des traits de caractère modernes dans le personnage antique, il n’est pas dit que Salammbô est juste un roman à costumes peuplé de caractères sentimentaux : tout au contraire, la parenté est plutôt inquiétante.

3. Mâtho et la thérapie

Le meneur barbare confond le lecteur plus d’une fois par sa simpli- cité apparente. Au premier coup d’œil, on a affaire à un guerrier sauvage qui fait preuve de force et de courage. L’apparence est trom- peuse, le lecteur perplexe découvre que le barbare semble cacher un cœur de jeune homme romantique :

Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s’en al- lait dès le soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il s’étendait sur le sable, et jusqu’au soir y restait immobile. (S, p. 89)

110 Le Dictionnaire des sciences médicales montre que Flaubert n’est pas le seul à remarquer cet ancien lien entre le sacré et la maladie : la même sainte y figure comme exemple « d’hystérie mélancolique » (Dictionnaire, XIII, p. 235). La sainte peut même inciter à l’imitation de l’hystérie : « De toutes les fonctions de l’entendement, l’imagination est celle qui d’abord dispose le plus à cette maladie, et qui, par suite, la détermine le plus souvent. […] La mémoire, en reproduisant à l’esprit de la jeune femme les traits de son amant, […] ou en offrant à la jeune vierge des images voluptueuses, des tableaux lascifs, des expressions brûlantes, peut également influer sur la production de l’hystérie (telle était sainte Thérèse, qui nous représente un exemple d’hystérie mélancolique) […] ».

111 Un autre parallèle s’impose, celui avec l’âge baroque, époque qui mêle inextrica- blement extase religieuse et sensualité. C’est par la référence à sainte Thérèse (1515-1582), qui défendait une mystique christique très caractéristique, que Flaubert établit lui-même le lien.

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Spendius l’entendait gémir et parler tout seul. (Ibid.) […] c’était Carthage ! Il s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber, tant son cœur battait vite. (S, p. 288) Un soupir lui gonfla la poitrine, et deux larmes, longues comme des perles, tombèrent sur sa barbe. (S, p. 289)

La sensibilité du chef des Mercenaires surprend. De nouveau, la question de l’anachronisme se pose : Flaubert a-t-il simplement trans- posé l’âme d’un Frédéric dans le corps d’un barbare, transplanté une souffrance moderne dans une ambiance pittoresque ? La problémati- que du roman à l’antique se réduirait-elle à une question de décor ? La suite du tout premier paragraphe cité prouve le contraire. Mâtho es- saye de combattre ses sentiments :

Il consulta l’un après l’autre tous les devins de l’armée […]. Il avala du galbanum, du seseli et du venin de vipère qui glace le cœur ; des femmes nègres, en chantant au clair de lune des paroles barbares, lui piquèrent la peau du front avec des stylets d’or ; il se chargeait de col- liers et d’amulettes [etc. ; N.B.]. (S, p. 89)

Quand il se confie à son ami Spendius, il ne ressemble plus à un amant en proie à des tendres émois :

Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles. « Écoute ! fit-il à voix basse, avec un doigt sur les lèvres, c’est une colère des Dieux ! la fille d’Hamilcar me poursuit ! J’en ai peur, Spendius ! » Il se serrait contre sa poitrine, comme un enfant épou- vanté par un fantôme. « Parle-moi ! je suis malade ! je veux guérir ! j’ai tout essayé ! Mais toi, tu sais peut-être des Dieux plus forts, ou quelque invocation irrésistible ? » (S, p. 89)

Mâtho met lui-même le doigt sur son mal : son amour n’est point un sentiment tendre, idéaliste, tel qu’il a prévalu en Occident, depuis la vénération de l’amour courtois jusqu’au rêve de fusion avec l’être aimé tel qu’il est conçu par le néoplatonisme romantique. Le senti- ment du barbare est un mélange d’attirance et de terreur, il est marqué par la peur. Salammbô, loin d’être une idole dans son cœur, le pour- suit tel un mauvais esprit. Face à un tel phénomène, qui affecte autant l’âme que le corps, Mâtho cherche un moyen pour se guérir. La thérapeutique n’est pas à comprendre dans un sens moderne : les soins consistent en un mélange de médecine, de religion et de magie. Rien ne soulage le guerrier, le but est seulement atteint quand Mâtho

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possède le zaïmph de Tanit, la déesse qu’il assimile à Salammbô 112 . Il domine la déesse et la princesse avec elle : « ‘Je n’ai plus peur de sa beauté.’ » (S, p. 140) – un cri d’espoir bien étrange pour un amant. Il correspond à la victoire dans une lutte divine, et non à l’expression d’une affection moderne. La combinaison des différents côtés de ce guerrier en un ensemble complexe et étrange est un exploit qui compte beaucoup aux yeux de Flaubert :

Or, le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé au mien ? Il partait d’un point de vue tout idéal. Il rêvait des martyrs typiques. Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne, et j’ai tâché d’être simple. Riez tant qu’il vous plaira, oui ! je dis simple, et non pas sobre. Rien de plus compliqué qu’un Barbare. 113

« Compliqué », c’est le mot : Mâtho se distingue peut-être par un esprit simple et un physique fort et sublime, mais son caractère ex- prime – au moins aux yeux du romancier et de ses lecteurs modernes – une combinaison compliquée de différentes strates qu’on n’a plus l’habitude de voir réunis aujourd’hui. Cet amour est un sentiment complexe, il est une pathologie et une émotion religieuse à la fois, il exprime une sensibilité mélancolique et une peur abyssale. Il ne faut pas se tromper, Flaubert s’inscrit tout de même dans l’imaginaire de son époque. Il fait vraisemblablement appel à l’amour romantique parce qu’il lui est immédiatement accessible ; on en a vu certaines traces. Mais l’écrivain sait transformer le sentiment au point de le rendre méconnaissable. Il en résulte une passion qui présente un mélange bien étranger aux habitudes du lecteur moderne. Ici, l’antique domine le moderne de manière sensible.

112 À propos de l’initiation, de l’appropriation et du fonctionnement cf. Jacques Neefs, « Le parcours du zaïmph », dans Claudine Gothot-Mersch (dir.), La Pro- duction du sens chez Flaubert (colloque de Cerisy, juin 1974), Paris, Union géné- rale d’éditions, 1975, pp. 227-241, ici surtout pp. 228 sq. 113 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 276 ; je souligne.

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4. Hannon, ou des hommes et des éléphants

Après les maux de Salammbô et Mâtho, la souffrance autrement atroce d’Hannon attire l’attention. Le grand adversaire d’Hamilcar est frappé d’une maladie exotique et inguérissable : il s’agit de l’éléphan- tiasis, sorte de lèpre particulièrement ravageuse. Les apparitions suc- cessives du malade rythment le récit ; à chaque fois qu’il est décrit, son corps est dans un état de décomposition plus avancé. On n’assiste pourtant pas à la totalité de son parcours pathologique, les Barbares l’exécutent avant sa fin naturelle. Vu l’état de son corps, ils anticipent de peu le terme d’une évolution fatale : Hannon était déjà dans le stade final de l’éléphantiasis. Le sceau de la maladie le marque d’emblée :

Il avait des bottines en feutre noir, semées de lunes d’argent. Des ban- delettes, comme autour d’une momie, s’enroulaient à ses jambes, et la chair passait entre les linges croisés. […] L’abondance de ses vête- ments, son grand collier de pierres bleues, ses agrafes d’or et ses lourds pendants d’oreilles ne rendaient que plus hideuse sa difformité. On aurait dit quelque grosse idole ébauchée dans un bloc de pierre ; car une lèpre pâle, étendue sur tout son corps, lui donnait l’apparence d’une chose inerte. Cependant son nez, crochu comme un bec de vautour, se dilatait violemment, afin d’aspirer l’air, et ses petits yeux, aux cils collés, brillaient d’un éclat dur et métallique. (S, pp. 93 sq. ; je souligne)

Le portrait n’est point flatteur. Il est repris peu de temps après, lors de la première campagne des Carthaginois : Hannon, comparé à un hippopotame (S, p. 164), est apparenté à l’autre animal pachyderme, celui qui donne son nom à la maladie. Il souffre d’une « soif inces- sante » (S, p. 164 sq.) et émet « une haleine plus nauséabonde que l’exhalaison d’un cadavre » (S, p. 165). La suite se dessine de la sorte :

Deux charbons semblaient brûler à la place de ses yeux, qui n’avaient plus de sourcils ; un amas de peau rugueuse lui pendait sur le front ; ses deux oreilles, en s’écartant de sa tête, commençaient à grandir ; et les rides profondes qui formaient des demi-cercles autour de ses nari- nes lui donnaient un aspect étrange et effrayant, l’air d’une bête farouche. Sa voix dénaturée ressemblait à un rugissement […]. (Ibid. ; je souligne)

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Son appétit est feint, il mange par « ostentation » (ibid.). Mais cela n’est que le début. Lors du retour d’Hamilcar, son mal a déjà aug- menté : « […] ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières […] », sa voix est « rauque et hideuse » (S, p. 180). Bien plus tard, en pleine guerre, sa maladie, « en rongeant ses lèvres et ses narines, avait creusé dans sa face un large trou ; à dix pas, on lui voyait le fond de sa gorge » (S, p. 287). Il se lance dans une course folle contre le déclin. Pris d’une rage sans égale, Hannon dévaste la campagne, massacre ce qu’il trouve sur son chemin, et obéit à ses pulsions sexuelles impérati- ves : « […] les plus belles [femmes ; N.B.] étaient jetées dans sa li- tière – car son atroce maladie l’enflammait de désirs impétueux ; il les assouvissait avec toute la fureur d’un homme désespéré. » (S, p. 354) Quand les Mercenaires le capturent et s’apprêtent à la crucifier, son corps montre toute sa laideur : « […] l’horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds ; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres […]. » (S, p. 357) Son organisme ne se prête même plus au châtiment qui lui a été réservé : « Ses os spongieux ne tenant pas sous les fiches de fer, des portions de ses membres s’étaient détachées ; – et il ne restait à la croix que d’informes débris […]. » (S, p. 358 sq.) Une fin grotesque qui annonce le déclin de Carthage face à la puissance romaine. Évidemment, la plupart des critiques reprennent les catégories es- thétiques et symboliques dont le corps lépreux est porteur. Hannon est caractérisé par les termes esthétiques les plus déconsidérés : il est hideux, difforme, inerte – en un mot, il est abject. Cette dépréciation esthétique atteint son comble dans le rapprochement avec une momie. Par cette comparaison, le texte préfigure bien sûr sa mort à moyen terme, et, qui plus est, il fait du suffète un cadavre vivant. Si on tient compte du fait que le cadavre en décomposition est la conception la plus radicale du laid qui soit, ‘l’idéal’ d’une altérité répugnante et inassimilable 114 , Hannon devient un emblème d’esthétique négative – l’antiquité classiciste est loin. De même, la valeur symbolique d’Hannon ne présage rien de positif. Dans sa maladie, qui le fera litté- ralement tomber en morceaux, on peut lire le manque d’unité politique de sa patrie, la dissidence des parties, la victoire des intérêts particu-

114 Winfried Menninghaus, Ekel. Theorie und Geschichte einer starken Empfindung, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1999, p. 7.

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liers sur le bien commun, la pétrification et la décomposition de l’organisme de la cité (d’après le vieux topos qui compare l’organi- sation de la cité à l’organisme humain). Ces interprétations esthétiques et politiques, pertinentes ou non, ont ceci d’insatisfaisant qu’elles négligent un fait très simple : on a d’abord affaire à un corps malade, que Flaubert décrit selon les obser- vations rassemblées dans un article du Dictionnaire des sciences mé- dicales, la même encyclopédie qui a déjà fourni quelques éléments de l’hystérie 115 . Qu’en est-il de cette maladie dans le Dictionnaire ? L’éléphantiasis, en latin