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La Lutte des paradigmes

La littérature entre histoire,


biologie et médecine
(Flaubert, Zola, Fontane)
FAUX TITRE

351

Etudes de langue et littérature françaises


publiées sous la direction de

Keith Busby, †M.J. Freeman,


Sjef Houppermans et Paul Pelckmans
La Lutte des paradigmes
La littérature entre histoire,
biologie et médecine
(Flaubert, Zola, Fontane)

Niklas Bender

AMSTERDAM - NEW YORK, NY 2010


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ISBN: 978-90-420-3066-4
E-Book ISBN: 978-90-420-3067-1
© Editions Rodopi B.V., Amsterdam - New York, NY 2010
Printed in The Netherlands
Pour Ghislaine
Remerciements

Ma reconnaissance chaleureuse va aux personnes et aux institu-


tions qui ont rendu possible ce travail, en premier lieu aux professeurs
Joachim Küpper (Freie Universität Berlin) et Jacques Neefs (Uni-
versité Paris 8 Vincennes – St. Denis), qui m’ont constamment sti-
mulé et encouragé ; de même, je remercie sincèrement les professeurs
Henri Mitterand (Columbia University) et Margarete Zimmermann
(Freie Universität Berlin). Mais il me faut surtout exprimer toute ma
gratitude envers la personne qui m’a rendu de précieux services en
vue de la mise en forme de ce livre : Georges Felten, ancien élève de
l’École normale supérieure, familier des usages universitaires français
et allemands à la fois, a été d’une aide formidable.
À côté des deux universités qui m’ont accueilli au moment de la
rédaction, la Freie Universität Berlin et l’Université Paris 8, je remer-
cie aussi l’École normale supérieure (Paris, rue d’Ulm), qui m’a ac-
cueilli comme pensionnaire étranger au cours de l’année universi-
taire 2004/2005 : elle m’a offert un cadre exceptionnel pour avancer
dans mon projet. Il en va de même pour les Séminaires Flaubert et
Zola (ITEM/ENS) ; au cours de mon année à Paris, ils m’ont permis
de présenter mes recherches et de me mettre au fait de la critique flau-
bertienne et zolienne. Et comment ne pas mentionner, dans ce con-
texte, les fonds de la Bibliothèque nationale de France, qui ont large-
ment nourri mes recherches ?
Toute ma reconnaissance va également à Maria Moog-Grünewald :
le poste d’assistant à sa chaire à la Eberhard Karls Universität de Tü-
bingen m’a permis, depuis octobre 2005, de mener ce livre en toute
sérénité à son terme.
Pour effectuer la mise en forme du manuscrit, l’aide apportée par
Christa Stevens (Rodopi) et Chrisoula Vernarli a été des plus pré-
cieuses – je leur exprime ici toute ma gratitude.
En dernier lieu, je voudrais remercier ma femme, Ghislaine de
Cambourg, ancienne externe des Hôpitaux de Paris, interne des Hôpi-
taux de Strasbourg, conseillère ès médecine et soutien moral de
l’auteur.
INTRODUCTION

Le point de départ

Le débat entre sciences naturelles et sciences de l’homme atteint


aujourd’hui un véritable apogée1. La concurrence s’accroît entre les
sciences de la vie, biologie génétique en tête, et les sciences sociales,
mais aussi les disciplines qu’en Allemagne, on appelle toujours les
Geisteswissenschaften, c’est-à-dire les sciences humaines, comprenant
l’histoire, la philosophie, les lettres : les deux partis tentent de mono-
poliser la compétence d’interprétation de la vie humaine. Encouragé
par les progrès de la médecine, le débat a été animé tout au long du
XXe siècle. Cependant c’est dans sa dernière décennie qu’il est devenu
à proprement parler féroce – avec le déchiffrement du génome a été
franchi un pas symbolique qui a donné lieu à des prises de positions
agressives. Désormais, la situation est sans ambiguïté : les tenants
d’un monisme biologique s’attaquent aux domaines de la culture et de
l’esprit. Que cette initiative se nomme third culture, impliquant une
synthèse nouvelle où est visée, en principe, l’abolition d’un modèle au
profit de l’autre, ou qu’elle exige, dans un esprit pratique, de tenir
compte de la détermination génétique jusque dans les affaires judi-
ciaires : elle est en train d’envahir des disciplines bien étrangères aux
sciences naturelles. Partout, la biologie s’impose comme le nouveau
paradigme à suivre, comme modèle unique de la nature humaine.
Dans cette offensive, séduction et prise de pouvoir sont étroitement
liées.
Depuis deux décennies, la littérature répond à l’attractivité du para-
digme biologique. Citons, en guise d’exemple, deux représentants

1 Cette polémique s’est exprimée dans les pages culturelles de la Frankfurter


Allgemeine Zeitung ; les positions principales sont assemblées dans Christian
Geyer (dir.), Hirnforschung und Willensfreiheit. Zur Deutung des neuesten Expe-
rimente, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2004. La volonté de médiatiser cette
discussion est indubitable ; elle correspond à une politique éditoriale précise.
Malgré cette dramatisation voulue, les conflits évoqués existent véritablement et
méritent réflexion.
8 La Lutte des paradigmes

éminents du monde littéraire, le romancier Michel Houellebecq (Les


Particules élémentaires, 1998), et le poète Durs Grünbein (Schädel-
basislektion, 1991). La critique suit, à sa manière, la création littéraire,
les travaux interrogeant la relation entre science et littérature s’accu-
mulent2, l’histoire des sciences est très populaire, et on se met même à
redéfinir la beauté selon des critères empruntés à la biologie évolu-
tionniste3. Sans vouloir discuter la valeur individuelle de chacune de
ces tentatives, on ne peut pas nier que le mouvement en tant que tel
suscite l’intérêt : est-ce une tentative de sauvetage, qui défend la va-
leur propre de la littérature ? ou plutôt un essai désespéré de participer
au nouveau prestige des sciences de la vie, même au prix de
l’indépendance ? ou bien la littérature entretient-elle des liens privilé-
giés avec le savoir biologique et médical ?
Des réponses qu’il est possible de donner à ces questions dépend la
valeur d’une bonne partie du travail de la critique littéraire actuelle,
voire son indépendance, sa valeur propre, l’estime qu’elle porte à elle-
même. Peut-être perdront-elles un peu de leur urgence si on situe
l’interrogation contemporaine dans son contexte historique : à la fin
du XIXe siècle, la situation était comparable, les sciences naturelles
prenaient un élan inouï. Les représentants de la vie culturelle, de
l’histoire (Taine), en passant par la philosophie (Nietzsche), à la créa-
tion littéraire (Zola), se pressaient pour participer à ce prestige nou-
vellement acquis. L’intérêt passé et actuel doit être mis en perspective
par un regard porté sur la modernité dans son ensemble.

Il y a évidemment de nombreuses approches historiques différen-


tes, et par conséquent plusieurs systèmes de périodisation ; le consen-
sus veut pourtant que la modernité commence avec le début du
XIXe siècle. L’histoire politique et événementielle discerne cette rup-
ture décisive avec l’Ancien Régime que signifie la Révolution fran-
çaise ; la sociologie systémique souligne le changement fondamental
dans l’organisation de la société, avec le passage d’un modèle stratifié

2 Cf. par exemple les ouvrages que la maison d’édition Metzler consacre à la rela-
tion entre littérature et médecine, ou bien le nombre d’interprétations concernant
les sources scientifiques de tel ou tel auteur (cf. note 53).
3 Winfried Menninghaus, Das Versprechen der Schönheit, Francfort-sur-le-Main,
Suhrkamp, 2004.
Introduction 9

à un modèle fonctionnel4 ; l’histoire des mentalités et des conceptions


décrit l’émergence d’une conscience de l’historicité du temps hu-
main 5 ; l’analyse des discours tranche en faveur d’une rupture épisté-
mologique, qui inaugure l’époque du savoir romantique, moderne6.
Quel que soit le modèle de prédilection, 1800 semble bel et bien le
point de repère, la date-charnière à laquelle surgissent une nouvelle
société, un nouveau savoir, une nouvelle conception de la vie hu-
maine7.
En regardant la suite du XIXe siècle, la vie intellectuelle et artisti-
que, les conceptions et les œuvres, on se rend vite compte qu’elles
sont profondément influencées par deux champs disciplinaires nou-
veaux : d’un côté se trouvent les recherches historiques, y compris
toute la réflexion sur la philosophie de l’Histoire, de l’autre les re-
cherches et expérimentations des sciences de la vie. Les deux champs
cernent leurs objets, érigent des théories en développant des méthodes
et des outils d’analyse propres.
D’un côté, on constate une fascination pour l’histoire, voire la
croyance que le savoir historique pourrait fournir la clé pour com-
prendre le monde moderne. Dans les arts, cette préoccupation est
omniprésente, elle va du roman historique au début du siècle8 – véri-
table phénomène socioculturel –, en passant par l’historicisme acadé-

4 Niklas Luhmann souligne l’importance des transformations sociales à long


terme ; il limite donc la valeur de la date clé 1789 : « La Révolution française ne
produit point ce fait, elle ne fait que l’enregistrer et le reconnaître dans la des-
cription que la société se fait d’elle-même. » (« Die Französische Revolution hat
dieses Faktum nicht mehr zu bewirken, sie hat es nur noch zu registrieren und in
der Selbstbeschreibung der Gesellschaft zur Anerkennung zu bringen. »). Cf. Die
Gesellschaft der Gesellschaft, deux tomes, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp,
1997, t. II, chap. 7 (« Ausdifferenzierung von Funktionssystemen »), pp. 707-
743, ici p. 734.
5 Reinhart Koselleck, « Historia Magistra Vitae. Über die Auflösung des Topos im
Horizont neuzeitlich bewegter Geschichte », dans Hermann Braun et Manfred
Riedel (dir.), Natur und Geschichte. Festschrift für Karl Löwith, Stuttgart/Berlin/
Cologne/Mayence, Kohlhammer, 1967, pp. 196-219.
6 Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966.
7 Évidemment, la date n’est pas à prendre au pied de la lettre : ‘1800’ signifie dans
mon analyse le seuil entre les deux siècles. On ne peut probablement se passer de
l’idée d’un moment, voire d’une période de transition entre le XVIIIe et le
XIXe siècle. Foucault donne les années de 1775 à 1825 comme moment de trans-
formation (cf. Foucault, Les Mots et les Choses, p. 233).
8 Walter Scott inaugure ce sous-genre du roman en 1814, avec Waverley.
10 La Lutte des paradigmes

mique, aux modes symbolistes et syncrétistes de la fin du siècle, qui


recyclent toutes sortes d’éléments historiques, mythiques et religieux.
D’un point de vue institutionnel, l’intérêt dépasse évidemment le
phénomène de mode : la création des musées, des archives, des revues
spécialisées, des collections de sources historiques et bien sûr la mise
en place des chaires universitaires d’histoire ainsi que de ses dis-
ciplines auxiliaires sont autant de symptômes d’une conscience pro-
fonde de l’historicité de l’existence humaine.
De l’autre côté, la médecine et les sciences de la vie participent aux
progrès de la chimie et de la physique. La description du processus de
la respiration à la fin du XVIIIe siècle inaugure l’ère de la médecine
scientifique, même si le début du XIXe siècle manque de découvertes
fracassantes ; cette période voit malgré tout la création de la médecine
hospitalière. Les années 1840 et 1850 changent la donne : les grands
travaux de Pasteur, Helmholtz, Virchow, Bernard et Koch permettent
enfin d’améliorer considérablement la compréhension du corps hu-
main et l’efficacité du geste médical. Il se forme une nouvelle con-
ception de la maladie, inextricablement liée à une nouvelle définition
de l’organisme humain ; des spécialistes s’occupent désormais de cha-
que segment. Évidemment, une institutionnalisation à grande échelle
va de pair avec les progrès accomplis.
D’une manière très générale, ces deux champs disciplinaires, ces
deux cultures scientifiques arborent et véhiculent deux conceptions
fondamentalement différentes de la vie humaine : l’une est axée sur
une notion culturelle de l’humanité, elle croit en ses lois propres, et au
fait que son destin est, dans une certaine mesure, entre ses propres
mains. D’après la fameuse expression de Vico, fondateur de la pensée
historique, l’homme tient son histoire entre les mains, propos défendu
par la pensée historique tout au long au XIXe siècle ; les détermina-
tions, qu’elle admet toutefois, relèvent toujours de l’homme. La con-
ception biologique et médicale, au contraire, est convaincue du carac-
tère naturel de l’homme, c’est-à-dire de sa détermination par les lois
de la nature, mises en évidence par les progrès de la science. Il s’agit
bien de deux manières complémentaires voire contradictoires
d’interpréter la place de l’homme dans l’univers. On peut d’ores et
déjà retenir qu’elles fournissent les structures et les éléments princi-
paux à l’autoréflexion de l’époque. Flaubert n’en doute pas :
« L’histoire, l’histoire et l’histoire naturelle ! Voilà les deux muses de
Introduction 11

l’âge moderne. C’est avec elles que l’on entrera dans des mondes
nouveaux. » 9
Généralement, on caractérise la relation entre « les deux muses de
l’âge moderne » dans les termes d’une évolution : l’approche histori-
que, dominante au début du siècle, céderait la place à une définition
scientifique du monde. L’homme occidental du XIXe siècle com-
mence son parcours en cultivant une conscience aiguë des change-
ments historiques, il approfondit le savoir de la temporalité de son
existence10 ; puis il se convertit à une pensée scientifique, positive.
L’élan progressiste, idéaliste, est bouleversé en faveur d’une pensée
observatrice, naturaliste, pessimiste au fond ; les idées de liberté et de
justice possibles cèdent la place à une conception déterministe de la
nature humaine. La fin du siècle serait marquée par le culte de
l’organique, du vital, du non historique, les phénomènes de la vie
culturelle seraient interprétés selon des notions physiologiques, évo-
lutionnistes et héréditaires (‘dégénération’, ‘hérédité’, ‘hygiène’, ‘sé-
lection’, ‘race’, ‘immunité’, etc.). Bref, la réflexion en termes de bio-
logie déterminerait largement le débat des dernières décennies avant la
Grande Guerre, les réflexions en termes d’histoire au sens propre (non
organique) étant reléguées au second rang.
Ce schéma (présenté d’une manière quelque peu caricaturale) ap-
pelle évidemment la contradiction. Même si les rapports de force
changent réellement au cours du siècle avant-dernier, je crois néan-
moins qu’on peut montrer qu’il y a une pénétration mutuelle et une
concurrence perpétuelle entre les deux manières de définir la culture
et l’homme. Quelques exemples très généraux et d’apparence arbi-
traire élucideront ce propos. On pensera à Flaubert, fils d’un chirur-
gien, attiré par la médecine jusqu’à en faire le modèle d’un nouveau
mode narratif : il déclamait à volonté que son siècle était celui de
l’histoire ; à Nietzsche, transformant la philosophie en physiologie et

9 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie du 23 octobre 1863 ; citée d’après Gustave


Flaubert, Correspondance, cinq tomes, éd. Jean Bruneau, Paris, Gallimard, 1973-
2007, t. III, pp. 353 sq., ici p. 353. Par la suite, je citerai par l’abréviation ‘Cor-
respondance’, par le tome et par l’indication de la page.
10 Pour cette conscience, la Révolution française est d’une importance primordiale
– pour l’Europe entière. Il n’est cependant pas toujours aisé de déterminer si la
conscience de la transformation historique a déclenché le renversement de
l’Ancien Régime, ou bien si ce renversement a engendré la conscience ; il s’agit
vraisemblablement d’un effet de couplage par réaction.
12 La Lutte des paradigmes

en critique historique à la fois ; à Marx, qui – malgré le caractère his-


torique de la lutte des classes – admirait les travaux de Darwin ; à
Darwin lui-même, qui avait élaboré sa conception de l’évolution en
étudiant le comparatisme linguistique11.
La concurrence entre nature et culture est très ancienne – elle
existe probablement depuis le début de l’humanité. C’est l’arrière-plan
épistémologique qui est différent au XIXe siècle : depuis le début de
l’âge moderne s’affrontent deux modèles théoriques développés, fon-
dés sur une base empirique solide, construits d’après des méthodes
pointues. La spécialisation du savoir en fait deux domaines complè-
tement séparés, dont les représentants respectifs sont étrangers les uns
par rapport aux autres, et dont les propos, les recherches et les résul-
tats s’excluent mutuellement, tout en réclamant une portée universelle.
Une tension existe de manière latente dès 1800 12, mais elle dévient
vraiment visible avec la montée massive de la pensée positive, à partir
– au plus tard – des années 1840 : les institutions et les méthodes sont
bien établies à ce moment, les positions respectives sont campées. De
même, ce moment coïncide avec la grande crise de la conception pro-
gressiste de l’Histoire qui motive la recherche de nouveaux paradig-
mes (on pense à la déception de la Révolution de 1848). Les progrès
époustouflants des sciences naturelles les rendent attractives ; il s’y
ajoute la crise de la pensée historique, qui découvre que malgré tous
ses efforts d’impartialité et d’érudition philologique, elle ne peut, au
fond, être objective13. La crise s’articule de manière aiguë dans la
seconde moitié du XIXe siècle, époque active dans tous les domaines,
politique, économique, scientifique et culturel ; c’est elle qui a attiré et
retenu mon attention.
Quel est l’enjeu ? Les deux champs fournissent des notions fonda-
mentales sur ce qu’est l’homme, quelle est sa nature, quelles sont ses
possibilités. Faut-il y voir un être culturel et social, intégré dans une

11 Cf. l’étude de Gillian Beer, spécialiste de Darwin, « Darwin and the Growth of
Language Theory », dans John Christie et Sally Shuttleworth (dir.), Nature
Transfigured. Science and Literature, 1700-1900, Manchester/New York (NY),
Manchester University Press, 1989, pp. 152-170.
12 Un exemple frappant : les romantiques allemands, déçus par la Révolution fran-
çaise, se tournent vers la Naturphilosophie de Schelling.
13 Le chapitre « Prélude en histoire des sciences » suivant traitera cette question. Cf.
aussi Herbert Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, Francfort-
sur-le-Main, Suhrkamp, 61999, chap. 2 (« Geschichte »), pp. 51-87.
Introduction 13

histoire propre, soumis à un développement selon des lois propres ?


ou bien faut-il plutôt considérer l’homme comme un animal rusé,
soumis à ses besoins et pulsions naturels, inséré dans le long dévelop-
pement inconscient de l’espèce ? Bref : deux conceptions radicale-
ment divergentes de l’être humain se développent et entrent en
concurrence. Leur dynamique peut les amener à devenir des idéolo-
gies diamétralement opposées. Je ne rappelle que des courants de pen-
sée aussi influents (et aussi ennemies) que l’historicisme et le darwi-
nisme14. Or la concurrence n’amène pas forcément la confrontation,
puisque les théories de l’histoire peuvent bel et bien contenir des élé-
ments biologiques, et vice versa : on pense à Darwin qui s’inspire de
la grammaire historique comparée, ou aux historiens qui, pour cer-
tains, prônent les idées de race. En dépit de cette réserve, je tiens à
souligner que la notion la plus élémentaire d’un énoncé est souvent
attribuable à un des deux champs, et qu’elle détermine presque tou-
jours l’appartenance de l’ensemble.
C’est dans le champ culturel en général, et en particulier dans la
littérature, la critique littéraire, la philosophie, que la lutte pour
l’hégémonie entre les deux définitions de l’homme a lieu. Les exem-
ples cités ci-dessus témoignent de la co-existence des opposants ; leur
concurrence en revanche ne se manifeste pas toujours au grand jour.
Elle ne se retrouve pas dans tous les textes, évidemment, mais
j’avance l’hypothèse qu’elle structure une grande partie des énoncés
de l’époque, par la simple présence d’une notion fondamentale attri-
buable à l’une des deux approches.
L’intérêt particulier pour le lecteur contemporain réside dans le fait
que la constellation ressemble aux interrogations de notre époque. À
la fin des utopies, la vie culturelle de l’Occident est de nouveau sous
le charme de la pensée biologique et médicale. La situation
d’aujourd’hui évoque fortement les débats de la fin du XIXe siècle,
jusque dans le détail des discussions : pensons aux questions de res-
ponsabilité juridique discutées dans les romans de Dostoïevski au

14 Cf. Fritz Wagner, « Biologismus und Historismus im Deutschland des


19. Jahrhunderts », dans Gunter Mann (dir.), Biologismus im 19. Jahrhundert
(communications du colloque du 30 au 31 octobre 1970), Stuttgart, Ferdinand
Enke, 1973, pp. 30-42.
14 La Lutte des paradigmes

moment où le neurophysiologue Wolf Singer met en doute la liberté et


donc la culpabilité de l’individu criminel 15.
Cette observation dépasse l’actualité conjoncturelle, même si celle-
ci a pu contribuer à faire naître mon intérêt. Si une constellation simi-
laire peut se reproduire, il doit y avoir une structure de base pour le
moins homologue, sinon identique. Les deux définitions de la vie hu-
maine ont évolué scientifiquement, certes : l’histoire actuelle est loin
de l’approche réduite, souvent idéalisatrice ou dogmatique de
l’époque, elle a développé des méthodes plus globales (les innovations
de l’école des Annales et de la Nouvelle histoire en donnent la me-
sure), elle a recours à des outils analytiques affinés. De leur côté, les
sciences de la vie se sont enrichies des progrès de la chimie moderne
et de la biologie moléculaire, elles ne comprennent pas seulement
l’organisme humain jusque dans ses composants les plus infimes, elles
savent même le modifier. Les positions se sont déplacées, mais elles
n’ont pas été radicalement modifiées : au fond, il s’agit toujours de
savoir si l’homme est déterminé, et si tel est le cas, par quels facteurs.
De là résulte l’hypothèse suivante qui sera la pierre angulaire de
mon travail : les deux définitions de l’homme dans leur relation
conflictuelle constituent une clé indispensable à la compréhension du
XIXe et du XXe siècles. C’est à partir du rapport problématique de ces
deux paradigmes que s’élucide l’idée que l’homme se fait de lui-
même à cette époque. Il permet d’articuler clairement ce qui est en
jeu, quelles capacités, quelles possibilités l’homme s’attribue, et
quelles limites il s’érige.
Cette approche a quelques points en commun avec l’histoire des
idées, plus précisément avec l’histoire des concepts (Begriffs-
geschichte)16. Loin d’identifier simplement les traces évidentes des
discours scientifiques et littéraires, elle tente d’élucider les structures
épistémologiques sous-jacentes et les conceptions les plus fondamen-
tales qui sont à l’œuvre. La proximité avec l’analyse du discours
d’après Michel Foucault est évidente, mais la limite de ce rapproche-
ment est vite atteinte. Dans Les Mots et les Choses, l’historicité est
conçue comme le principe central auquel sont soumises les épistémès

15 « Verschaltungen legen uns fest : Wir sollten aufhören, von Freiheit zu spre-
chen », dans Hirnforschung und Willensfreiheit, pp. 30-32.
16 Dans une version non idéaliste tout de même ; il s’agit plutôt de la Problem-
geschichte, de l’analyse de l’évolution de questions historiques précises, que de
l’analyse de notions non historiques.
Introduction 15

‘travail’, ‘vie’ et ‘langage’. L’histoire n’est pas seulement une disci-


pline, elle est aussi « le mode d’être fondamental des empiricités » 17.
Concrètement, cette définition signifie que le XIXe siècle découvre
l’historicité de ces trois épistémès, qui fondent trois champs discursifs
distincts ; derrière ces trois épistémès, Foucault discerne la « tentation
anthropologique de l’âge moderne » 18, c’est-à-dire la tendance de
réduire l’homme à une idée générale et préconçue de son être.
En contraste avec cette approche, j’oppose justement l’épistémè de
la vie à celle de l’histoire, je les mets donc sur le même niveau ; ce qui
n’empêche pas les interpénétrations mutuelles. En outre, il me semble
que l’histoire et la vie constituent des principes plus fondamentaux
que le travail ou le langage, ils sont primordiaux par le fait qu’ils défi-
nissent les notions de travail et de langage, en leur attribuant soit un
développement (historique), soit une stase (anthropologique) – il
s’agit donc de métaprincipes. Finalement, il paraît évident que la
question anthropologique est inextricablement liée à l’épistémè de la
vie : ce sont les sciences de la vie qui conçoivent l’homme comme un
être naturel, et quasiment immuable19. En guise de conclusion on
pourrait dire que nous reprenons la problématique exposée par Fou-
cault, mais en l’interprétant dans un sens plus radical, et en la mettant
davantage en regard avec les débats réels de l’époque visée. Bref, je
me rapproche de ‘l’histoire des problèmes’, tout en étant largement
redevable aux travaux de Foucault.

Le corpus littéraire

Dans un cadre plus restreint, l’analyse de ce rapport permet de ren-


dre manifestes les enjeux de nombreux textes littéraires de l’époque :

17 Foucault, Les Mots et les Choses, p. 231. Foucault y dit plus exactement : « […]
l’Histoire, à partir du XIXe siècle, définit le lieu de naissance de ce qui est empi-
rique, ce en quoi, en deçà de toute chronologie établie, il prend l’être qui lui est
propre. » Foucault indique « une équivoque » de la notion « Histoire » : d’un
côté, le terme signifie le principe nommé, dans l’historicité en tant que « mode
d’être » ; de l’autre, l’histoire comme discipline, donc « une science empirique
des événements » (ibid.).
18 Ibid., pp. 229-261 ; à propos de l’anthropologie, cf. pp. 351-354.
19 Cf. ci-dessous, la partie sur l’évolution dans le « Prélude en histoire des
sciences ».
16 La Lutte des paradigmes

ils réservent souvent une place capitale aux deux éléments, qui y ont
une valeur thématique ou structurelle. Cela est surtout vrai pour les
romans des courants réalistes et naturalistes, c’est-à-dire pour les deux
courants littéraires les plus influents de la fin du XIXe siècle. En géné-
ral, la critique constate leur présence, et peut-être leur co-présence,
mais elle est incapable d’articuler de manière précise leur rapport ; en
conséquence, elle tend à négliger l’un au profit de l’autre et en fait
l’unique objet de son analyse – à mes yeux une réduction inadmissible
de la problématique. À l’inverse, j’avance l’hypothèse que la défini-
tion exacte de leur relation permet de dégager les enjeux fondamen-
taux des récits.
Par l’analyse du paradigme historique et du paradigme biologique
et médical, je tenterai donc de comprendre les pierres angulaires – les
modèles de réalité – des romans en question20 ; j’espère contribuer
ainsi à leur compréhension esthétique, à une interprétation nouvelle.
Car un fait est indubitable : la relation entre littérature et savoir est une
question incontournable à l’époque du réalisme et du naturalisme – ce
sont les écrivains eux-mêmes qui établissent ce lien étroit en puisant
dans les sources médicales et historiques de leur époque. On ne peut
prétendre à une compréhension adéquate de leurs œuvres en éludant la
question, et en interprétant, e.g., Flaubert comme un précurseur de
l’esthétisme. Ce n’est pas un hasard si cette relation étroite entre litté-
rature et savoir coïncide avec la crise patente entre les deux paradig-
mes, il me semble : pareille confrontation, mettant en jeu la nature de
l’homme, lance un défi à la littérature, elle est forcée de s’intéresser
aux deux modèles proposés – comme on peut l’observer derechef de
nos jours21.
Je me propose de rendre plus palpable, au fil de l’analyse, le rap-
port entre savoirs et littérature, et surtout l’importance des notions

20 Je me réfère aux analyses de Iouri Lotman, qui était le premier à formuler l’idée
que l’œuvre d’art littéraire énonce un message et construit, en même temps, un
modèle de réalité. Cf. La Structure du texte artistique, trad. du russe Anne Four-
nier, Bernard Kreise, Ève Malleret et al., dir. Henri Meschonnic, Paris, Galli-
mard, 1973, pp. 36 sq.
21 Au-delà des exemples de Grünbein et d’Houellebecq, il faut sans doute penser à
Jonathan Franzen (The Corrections, 2001) et à toute l’école du néo-réalisme ou
du néo-naturalisme, qui a beaucoup d’adeptes en France. Bien évidemment, il y a
toujours un courant littéraire aux yeux de qui les questions exclusivement ‘litté-
raires’ sont les seules qui comptent ; dans les périodes de crise, son importance
diminue.
Introduction 17

épistémologiques pour la compréhension des œuvres. Je fournirai


néanmoins d’emblée deux exemples littéraires majeurs pour illustrer
l’enjeu : Salammbô est un roman historique qui peint une image fidèle
de l’ancienne Carthage ; en même temps, il contient un nombre abso-
lument remarquable de références médicales, puisées dans des traités
médicaux et les encyclopédies de référence (la critique s’est contentée
d’en constater l’existence). Quel est donc le rapport entre les notions
scientifiques modernes et les personnages, le décor à l’antique, qui,
eux, transportent toute une conception de l’histoire ? Les Rougon-
Macquart, en revanche, se situent à une époque précise, le Second
Empire, et tentent d’en faire l’analyse critique ; il est bien connu que
l’œuvre de Zola est synonyme d’un certain engagement politique et
social. Mais comment concilier cette analyse historique spécifique, et
la foi progressiste qui la motive, avec les fatalités universelles des
pulsions et de l’hérédité qui constituent le fond de son œuvre ?
Mon travail débutera par un court chapitre général qui dessinera les
évolutions et les conceptions principales de l’histoire et des sciences
de la vie au cours du XIXe siècle. Il ne s’agira pas de la retracer dans
son intégralité, d’autant moins que bon nombre de travaux ont déjà
mené à bien ce genre de projet. Je me limiterai à cerner les sujets qui
me semblent importants, de manière générale, et pertinents à l’égard
des écrivains. Ensuite, l’analyse se concentrera sur la période 1850-
1900 pour les raisons indiquées plus haut : c’est à ce moment-là que le
caractère problématique du rapport des deux approches, historique et
biologique, devient manifeste.
Mon choix s’est porté sur trois auteurs issus de deux littératures
nationales différentes : Gustave Flaubert, Émile Zola, et Theodor
Fontane. Ils comptent parmi les écrivains les plus importants de
l’époque visée, et leurs œuvres me semblent particulièrement fécondes
pour mon approche. De plus, une perspective comparatiste permet de
donner plus de poids aux résultats en lui accordant une portée plus
générale ; cette généralité sera également soulignée par une digression
à propos des domaines de l’histoire et de la philosophie. Enfin, un
point de vue situé entre les deux cultures me semble enrichissant pour
les perspectives nationales : la timidité de la critique française à
l’égard d’approches historiques (histoire de la culture et des mentali-
tés) ainsi que la rigidité formelle de la discipline allemande me sem-
blent pouvoir profiter toutes deux d’une relativisation mutuelle.
18 La Lutte des paradigmes

De l’œuvre de Flaubert, j’ai choisi les deux romans historiques,


Salammbô et L’Éducation sentimentale de 1869. Ils se basent sur une
poétique de l’histoire, implicite au niveau du sujet et de la mise en
perspective, et qui se retrouve explicitement dans les partis pris de la
correspondance. Dans Salammbô, les sources médicales sont très pré-
sentes ; leur reprise n’a toujours pas été analysée, voire interprétée, il
me semble donc absolument nécessaire de contribuer, par là, au débat
de la critique flaubertienne. En général, le roman carthaginois est le
texte de Flaubert qui exprime le plus clairement l’interrogation cen-
trale de mon travail ; en plus, c’est le premier texte historique dans
l’œuvre de ‘maturité’. Ce sont les raisons pour lesquelles Salammbô
mérite une attention particulière.
La transition de Flaubert à Zola sera faite par une digression sur
Jacob Burckhardt et Friedrich Nietzsche, qui permettra en même
temps d’élargir la perspective : de la comparaison des analyses litté-
raires avec celles des disciplines voisines que sont l’histoire et la phi-
losophie, la généralité du sujet se dégagera plus nettement.
Le choix des romans était relativement facile dans le cas de Flau-
bert, le corpus étant limité. Le cas de Zola se présente autrement : le
cycle des Rougon-Macquart comprend à lui seul vingt romans, il s’y
ajoute l’œuvre de jeunesse (Thérèse Raquin, 1867, ainsi que d’autres
textes en prose, tels les Contes à Ninon, 1879) et l’œuvre tardive (Les
Trois Villes, 1894-1898, Les Quatre Évangiles, 1899-1903). Je me
limite à l’œuvre de maturité qui suffit aux exigences d’unité et de
qualité, et qui de plus correspond à la focalisation de mon approche. À
l’intérieur du cycle, j’ai choisi Nana et Germinal, deux œuvres émi-
nentes qui permettent une application exemplaire de mon interroga-
tion. Vu l’étendue du cycle, l’analyse de deux romans risque pourtant
de faire violence au projet de Zola. Le chapitre de conclusion embras-
sera alors toute une série de romans des Rougon-Macquart, dont les
sujets diffèrent sensiblement des œuvres analysées en détail ; le ré-
sultat de cette interprétation plus sommaire est destiné à renforcer les
constats établis auparavant.
Enfin, le tour sera au plus âgé des trois auteurs, mais dont l’œuvre
est la plus récente : Theodor Fontane. L’intérêt particulier de cet au-
teur réside déjà dans le fait qu’il est le représentant le plus remarqua-
ble du réalisme allemand ; sa réception de l’œuvre de Zola le rend
encore plus important. Fontane partage le dessein historique des deux
Français, cette dimension de ses romans est évidente. Mais, contraire-
Introduction 19

ment à Flaubert et à Zola, il ne puise pratiquement pas dans des


sources scientifiques, il supprime même le pathologique – le premier
défi consiste alors à mettre en évidence une référence biologique ou
médicale dans son œuvre. Par cette approche, j’espère proposer une
nouvelle lecture des œuvres majeures de Fontane – et dans cette pers-
pective, la confrontation avec les prédécesseurs français est primor-
diale. Mon choix est tombé sur Effi Briest et Irrungen, Wirrungen : les
deux textes sont centrés sur un sujet similaire, les relations extra- et
préconjugales, mais les tonalités diffèrent du tout au tout.
Les réserves émises à propos de Fontane indiquent déjà que
l’analyse ne pourra pas toujours relever des éléments de surface, pour
les résumer sous un des paradigmes. C’est le cas de Fontane, mais
aussi bien celui de L’Éducation sentimentale : les structures fonda-
mentales sont plus importantes qu’une influence directe. Si les notions
fondamentales ne relèvent pas forcément d’une descente directe des
sciences de la vie, certes, il faut néanmoins les y subordonner si elles
ont leur condition de possibilité dans les structures épistémologiques
biomédicales. Mon travail consiste donc en partie à mettre en évi-
dence des différents rapports possibles entre littérature et savoirs : la
gestion individuelle des sources scientifiques et l’absence apparente
d’éléments biologiques ou médicaux seront analysées tout à la fois,
puisque cette dernière n’exclut nullement une présence en profondeur.

Prélude en histoire des sciences

Ce chapitre ne fournira qu’une esquisse concise, centrée sur les


sujets les plus importants : les développements en histoire, en biologie
et en médecine seront examinés par rapport aux innovations les plus
importantes des disciplines, mais aussi et surtout par rapport aux su-
jets, aux motifs et aux interrogations que soulèvent les œuvres du cor-
pus proposé.
De l’histoire, il faut d’abord signaler la naissance : à partir des dif-
férents degrés préparatoires, influencés par les philosophies de
l’Histoire de Giovanni Battista Vico et Johann Gottfried Herder, se
forme au XVIIIe et au XIXe siècle une nouvelle discipline scientifique.
L’exigence scientifique se nourrit de la manière dont les connaissan-
ces sont obtenues : méthodiquement parlant, l’histoire est ‘objective’
au sens où elle se base sur les documents, où elle les classe dans un
20 La Lutte des paradigmes

esprit critique, les remet dans leur contexte, les rend accessibles dans
des éditions soignées22 – dans la mesure où elle s’emploie à l’étude et
à la critique des sources. En même temps, les traces du passé sont
conservées, et rendues accessibles au grand public, les archives, les
musées, les monuments nationaux sont ‘inventés’23 ; un vif intérêt
populaire se manifeste également, comme le prouve le roman histori-
que, ainsi que les nombreuses modes (dans les domaines de la pein-
ture, de l’artisanat, de la couture) qui reprennent des sujets et des for-
mes historiques.
Le cadre général est celui d’une nouvelle conscience mise en évi-
dence par Reinhart Koselleck 24 : l’histoire ‘maîtresse de la vie’, qui
présupposait un cadre limité d’expériences possibles, se transforme en
processus dynamique, irréversible. Cela veut dire qu’il n’y a désor-
mais qu’une suite d’événements singuliers, dont le sens est à saisir
individuellement ; l’expérience devient une valeur toute relative.
Toute tentative de synthèse ou de mise en système perd son crédit –
philosophie et histoire se dissocient.
En Allemagne, cette prise de distance s’opère très tôt, elle
s’exprime à travers une critique prononcée de la philosophie de
l’Histoire (qui n’est autre chose qu’un empiètement de thèses philoso-
phiques sur le terrain de l’histoire), exprimée dans presque tous les
textes de la historische Schule, e.g. chez Ranke, Burckhardt, et
Droysen. Même en politique, philosophie et histoire s’affrontent,
l’éducation nationale choisit dès 1840 l’histoire comme « puissance
éducative primordiale » (« führende Bildungsmacht » 25), rôle réservé

22 Nommons à titre d’exemple : en Allemagne, les Monumenta Germaniae (à partir


de 1819), et en France les éditions de la Société d’histoire de la France (à partir
de 1833), qui comprennent e. a. les actes du procès de Jeanne d’Arc.
23 Au milieu de la Révolution française, la question des archives et des monuments
est posée : faut-il détruire ces vestiges de l’Ancien Régime ? Les révolutionnaires
en décident autrement, les biens sont conservés et explorés scientifiquement ; cf.
le chapitre « La naissance de l’histoire contemporaine » dans Christian Dela-
croix, François Dosse, Patrick Garcia, Les Courants historiques en France. XIXe-
XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1999, pp. 9-51, ici pp. 11-15.
24 Les développements qui vont suivre sont en grande partie redevables à l’article
de Reinhart Koselleck cité plus haut (cf. n. 5).
25 Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, p. 49, surtout n. 96 :
Schnädelbach y explique comment Guillaume IV, roi de Prusse, redistribue les
chaires de l’université berlinoise après la prise de pouvoir, refoulant l’hégélia-
nisme en faveur des adhérents de l’historisme.
Introduction 21

jusque-là à la philosophie. L’intronisation de l’histoire revient donc à


une victoire de l’historisme.
En suivant les recherches de Herbert Schnädelbach, j’expliquerai
les trois significations les plus importantes du terme : d’abord,
l’historisme désigne le « positivisme dans les sciences humaines »
(« Positivismus der Geisteswissenschaften »), donc une certaine prati-
que de la discipline, qui implique une attitude contemplative ; les
questions de valeur, les problèmes éthiques ou politiques sont exclus,
en faveur d’un esprit d’impartialité scientifique26. Deuxièmement, il
désigne un « relativisme historique » (« historischer Relativismus »),
qui refuse toute validité universelle (fût-elle scientifique, morale ou
esthétique) en indiquant la variabilité historique de tous les phéno-
mènes culturels27. Cette position est exprimée de manière para-
digmatique par la fameuse sentence de Leopold von Ranke : « Je
l’affirme : toute époque est immédiate à Dieu, et sa valeur ne réside
pas en ce qui en résulte, mais en son existence même, en son être. » 28
L’application de catégories modernes au passé est refusée tout net :
cet axiome provient, comme bien d’autres, du grand prédécesseur des
tenants de l’historisme, de Johann Gottfried Herder. Herder souligne
la singularité des cultures nationales 29 et il jette le discrédit sur l’idée
de « ‘l’amélioration générale et progressive du monde’ » (« der ‘all-
gemeinfortgehenden Verbesserung der Welt’ »). D’après lui, cette idée
n’est qu’un « roman », auquel le « véritable élève de l’histoire et du
cœur humain » ne peut croire30. Ce scepticisme envers le progrès sera
d’une importance primordiale pour la compréhension de l’œuvre de
Flaubert.

26 Ibid., p. 51.
27 Ibid., pp. 51 sq.
28 « Ich aber behaupte : jede Epoche ist unmittelbar zu Gott, und ihr Wert beruht
gar nicht auf dem, was aus ihr hervorgeht, sondern in ihrer Existenz selbst, in
ihrem eigenen Sein. » Über die Epochen der neueren Geschichte. Vorträge dem
Könige Maximilian II. von Bayern gehalten [1854], Darmstadt, Wissenschaftli-
che Buchgesellschaft, 1970, p. 7.
29 « […] jede Nation hat ihren Mittelpunkt der Glückseligkeit in sich, wie jede
Kugel ihren Schwerpunkt ! » Johann Gottfried Herder, Auch eine Philosophie der
Geschichte zur Bildung der Menschheit [1774], cité d’après J.G.H., Werke, dix
tomes, éd. Jürgen Brummack et Martin Bollacher, Francfort-sur-le-Main,
Deutscher Klassiker Verlag, 1994, t. IV : Schriften zu Philosophie, Literatur,
Kunst und Altertum 1774-1787, pp. 9-107, ici p. 39.
30 Ibid., p. 40.
22 La Lutte des paradigmes

Et enfin, l’historisme définit une position idéologique qui est d’une


importance particulière pour mon travail : il comprend tous les phé-
nomènes culturels comme phénomènes historiques, c’est-à-dire
comme éléments déterminés par un contexte passé. Dans ce sens,
l’historisme défend une position culturaliste, qui s’oppose au natura-
lisme (au sens philosophique du terme)31. Cette notion est commune à
l’historisme au sens concret (les deux premiers volets de la définition)
et à la philosophie de l’Histoire, que l’historisme, en général, réfute
donc comme une approche normative de l’histoire. C’est la raison
pour laquelle le travail présent s’intéresse au paradigme historique, et
non au paradigme historiciste : je vise cette ‘position culturaliste’.
En France, l’histoire s’établit plus tardivement comme discipline
scientifique, l’histoire positiviste et historiciste domine seulement la
seconde moitié du siècle ; elle atteindra son apogée pendant la Troi-
sième République. La discipline trouve ses premières assises avec
François Guizot, ministre sous la Monarchie de Juillet, fondateur de
bon nombre d’institutions, dont il attribue la direction à des esprits
amis ; c’est le ‘moment libéral’ de l’histoire. Les historiens se tour-
nent vers l’établissement et l’interprétation des sources, mais ils
s’interrogent également sur la possibilité d’une histoire nationale32 :
Augustin Thierry rédige son Essai sur l’histoire de la formation et des
progrès du Tiers État (1850), une histoire de la France qui embrasse la
nation dans sa totalité33.

31 « Der Historismus in diesem Sinne […] vertritt die Auffassung, daß alle kulturel-
len Phänomene als historische zu sehen, zu verstehen und zu erklären seien. Er
ist eine wesentlich kulturalistische Position, die sich dem Naturalismus entge-
genstellt. » Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, p. 52.
32 Cf. Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIXe-XXe
siècle, pp. 26-38.
33 Cf. la Préface : « C’est une vue de notre histoire nationale prise dans ces années
où l’historien, portant son regard en arrière à la distance de sept siècles et le ra-
menant autour de lui, apercevait une suite régulière de progrès civils et politi-
ques, et, aux deux bouts de la route parcourue, une même nation et une même
monarchie, liées l’une à l’autre, modifiées ensemble, et dont le dernier change-
ment paraissait consacré par un nouveau pacte d’union. » Paris, Furne et Compa-
gnie, édition de 1860, p. V.
Introduction 23

L’histoire française de l’époque est surtout largement influencée


par le roman historique de Walter Scott 34. On discute des qualités
littéraires de l’historiographie : faut-il qu’elle ait un caractère narra-
tif ? Tout comme ses collègues allemands, Prosper de Barante critique
la tendance des philosophes (surtout de Voltaire et de Hume) consis-
tant à appliquer les jugements modernes aux temps passés. Mais il n’y
oppose pas le vœu d’une représentation impartiale :
Par cela même qu’on s’occupe surtout de le juger, de le traduire au
tribunal d’un autre siècle, le récit s’empreint d’une couleur qui n’est
point conforme au sujet ; on s’adresse à la critique et à l’esprit
d’examen plus qu’à l’imagination. Il faut, au contraire, que l’historien
se complaise à peindre plus qu’à analyser ; sans cela les faits se dessè-
chent sous sa plume […].35

L’oscillation entre imagination littéraire et objectivité historique


tente d’offrir une solution au problème d’une histoire qui ne serait pas
philosophique ; cette solution me semble porter l’empreinte d’une
tradition rhétorique de l’histoire. Elle est certainement loin de l’idéal
philologique, factuel, tel qu’il est vénéré en Allemagne. Une deu-
xième observation va dans le même sens : en France, les philosophies
de l’Histoire se conservent bien plus longtemps au sein de la dis-
cipline, au-delà même du milieu du siècle, comme l’illustrent Guizot,
Thierry et Jules Michelet (ces auteurs représentent également une ap-
proche ‘littéraire’ de l’histoire36). Ainsi, il y a bon nombre de conflits
et de collaborations entre historiens et pouvoir étatique : on craint en
effet que l’enseignement de l’histoire pourrait déstabiliser l’édifice de
l’État – sous le Second Empire, e.g., l’agrégation d’histoire est abo-
lie37, une preuve ex negativo du prestige et de la présence politique de
la discipline.

34 Beaucoup d’historiens trouvent leur vocation grâce à ses œuvres, e.g. Augustin
Thierry ; cf. Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIXe-
XXe siècle, pp. 30 sq.
35 Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois 1346-1477 [1824], Paris,
Robert Laffont (Le club français du livre), 1969, pp. 6 sq.
36 La proximité entre histoire est littérature est bien sûr intéressante pour mon tra-
vail, car elle rend facile la comparaison entre les disciplines.
37 On craint les effets subversifs de la contemplation historique ; cf. François Har-
tog, Le XIXe siècle et l’histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, Seuil, 2001,
p. 121. La même année, Michelet perd sa chaire et son poste dans les archives
24 La Lutte des paradigmes

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après le choc infligé à


l’historiographie française par la victoire allemande de 187138, se
construit l’histoire positive, liée aux noms d’Ernest Lavisse, Charles-
Victor Langlois et Gabriel Monod. Monod exprime l’exigence scienti-
fique dans le premier numéro de la Revue historique en 1876, docu-
ment fondateur du positivisme historique en France :
Au développement des sciences positives qui est le caractère distinctif
de notre siècle, correspond, dans le domaine que nous appelons litté-
raire, le développement de l’histoire, qui a pour but de soumettre à
une connaissance scientifique et même à des lois scientifiques toutes
les manifestations de l’être humain.39

L’histoire est définie comme ne devant pas céder la place à


« certaines idées politiques et religieuses »40. L’Allemagne fournit
l’exemple, « car la méthode historique [y] est partout appliquée », la
nation entière ressemble à un « vaste laboratoire historique » 41.
On a donc affaire à un décalage entre les deux nations. L’écart doit
intéresser la critique littéraire dans la mesure où il indique à son tour
une différence plus profonde encore : en Allemagne, la recherche
historique devance les sciences, qui ne prennent leur essor que pen-
dant les années 1840 et 1850 ; l’historisme se défend vigoureusement
contre les sciences de la vie naissantes. Les références éventuelles à la
nature conçoivent celle-ci dans l’esprit de Herder, c’est-à-dire comme
analogon42, et non dans le sens d’une équivalence des sujets de re-
cherche43. En France, la situation est différente, la citation de Monod

(cf. Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIXe-


XXe siècle, p. 33).
38 Ibid., pp. 56-61. Claude Digeon dédie une thèse entière au sujet : La Crise alle-
mande de la pensée française (1870-1914), Paris, PUF, 1959.
39 Gabriel Monod, « Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe
siècle » [1876], publié dans le premier numéro de la Revue historique et repris
dans la même revue lors du centenaire (n° 255, 1976, pp. 295-324, ici p. 314).
40 « Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle », p. 322.
41 Ibid., p. 316.
42 Herder compare l’évolution historique à un fleuve, à un arbre en croissance, et à
l’ontogenèse humaine – il constate une « analogie dans la nature » (« Analogie
in der Natur » ; Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Mensch-
heit, pp. 41 sq.).
43 Ce n’est pas une obligation, il y a des exemples qui montrent le contraire, même
en Allemagne : c’est bien le sujet de la digression sur Burckhardt et Nietzsche.
Introduction 25

le révèle déjà : la science historique prend la « science positive » 44


comme exemple, les sciences naturelles sont le modèle méthodique
sur lequel est calqué celui de l’histoire (la comparaison à un « la-
boratoire historique » n’est pas fortuite). Hippolyte Taine et Fustel de
Coulanges représentent une historiographie fortement inspirée par la
science – il s’agit de cas extrêmes, bien sûr, mais ils sont typiques
dans l’exagération même45. La rupture avec la tradition philosophi-
que, littéraire et politique de l’histoire se fait en imitant les méthodes
des sciences expérimentales.
En Allemagne, celles-ci sont plutôt aperçues comme une menace
pour l’autorité interprétative de l’histoire. D’après Friedrich Mei-
necke, un représentant éminent de l’historisme au XXe siècle, la pen-
sée historique s’est construite très tôt, en opposition au rationalisme
universel des Lumières. Il définit l’historisme d’abord comme une
« sensibilité pour l’individualité et le développement en histoire,
[comme] la sensibilité pour la transformation perpétuelle de toutes les
créations humaines » (« der Sinn für Individualität und Entwicklung
in der Geschichte, der Sinn für das stetige Fließen und Sich-Wandeln
aller menschlichen Gebilde »), qui est donc consciente du caractère
unique de tous les phénomènes historiques. Ensuite, il souligne les
différences avec les idées de l’Antiquité et des Lumières :
Aussi longtemps qu’elle se laverait de l’ignorance et de la passion, on
croyait que la raison humaine était identique dans tous les hommes,
stable, éternelle, exprimant toujours les mêmes idées. […] La nature et
la raison de l’homme sont bien plus variables, bien plus capables
d’une évolution que la pensée du droit naturel ne le présume.46

44 « Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle », p. 322.


45 Delacroix, Dosse, Garcia, Les Courants historiques en France. XIXe-XXe siècle,
pp. 55 sq., surtout p. 56.
46 « Man hielt […] die menschliche Vernunft, insofern sie sich nur reinige von
Unwissenheit und Leidenschaft, für identisch in allen Menschen, für stabil, für
zeitlos immer dasselbe aussagend. […] Natur und Vernunft des Menschen sind
sehr viel wandelbarer und entwicklungsfähiger, als die naturrechtliche Denk-
weise annimmt. » Friedrich Meinecke, « Klassizismus, Romantizismus und histo-
risches Denken im 18. Jahrhundert » [1936], dans F.M., Zur Theorie und Philo-
sophie der Geschichte, éd. Eberhard Kessel, Stuttgart, K.F. Koehler, 1965,
pp. 264-278, ici pp. 265 et 266. Le rapprochement entre Antiquité et Lumières
est justifié par l’argument selon lequel les Lumières ne représenteraient autre
chose qu’une amplification du droit naturel antique (pp. 266 sq.).
26 La Lutte des paradigmes

L’historisme est présenté comme un résultat de la critique du ratio-


nalisme, adoptant néanmoins la méthode et la raison nécessaires à une
discipline scientifique ; dans l’esprit, elle appartient aux Lumières, en
leur apportant les ‘lumières’ de l’histoire47. L’histoire française au
contraire tire son esprit méthodique du domaine de prédilection des
Lumières, c’est-à-dire des sciences naturelles. Les résultats des entre-
prises méthodiques nationales sont peut-être similaires, les points de
départ diffèrent radicalement.
Dans la seconde moitié du siècle, la discipline est établie, ce qui
n’implique pas la fin de la philosophie de l’Histoire : d’un côté, elle
continue d’exister dans certains propos de l’historisme, e.g. dans la
conception idéaliste de l’histoire48. Il est surtout vrai que si on ne
comprend plus l’Histoire comme « le progrès de la conscience de la
liberté » (« Fortschritt im Bewußtsein der Freiheit »)49, on n’a pas
encore affirmé qu’il n’y a pas de progrès du tout. La philosophie de
l’Histoire survit dans des « paliers réduits d’elle-même », dont Odo
Marquard nomme un certain nombre50. Celui qui importe le plus pour

47 Schnädelbach analyse en détail et avec hardiesse cette question intéressante ;


Philosophie in Deutschland 1831-1933, pp. 54 sq.
48 Schnädelbach constate : « Pour Hegel tout comme pour la Historische Schule
l’histoire est identique à l’esprit, i.e. à une partie de la réalité qui dépasse essen-
tiellement la nature, et qui se fonde sur la liberté, l’action consciente, l’in-
dividualité créatrice et qui est donc intelligible à l’individu pensant. » (« Für
Hegel wie für die Historische Schule ist Geschichte Geist, d.h. ein Wirklichkeits-
bereich, der wesentlich nicht Natur ist, sondern auf Freiheit, bewußtseinsfähigem
Handeln und schöpferischer Individualität beruht und darum dem erkennenden
Individuum verständlich ist. » ; ibid., pp. 61-69, ici p. 63) Cette cohérence fournit
un bon argument à ma tentative de dégager un seul paradigme historique, et non
plusieurs.
49 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dans l’Histoire, trad. et éd. Kostas
Papaioannou, Paris, Plon/Bibliothèques 10/18, 1965, p. 84 ; Georg Wilhelm
Friedrich Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, dans
G.W.F.H., Werke, vingt tomes, éd. Eva Moldenhauer et Karl Markus Michel,
Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1970, t. XII, p. 32. La traduction française, à
laquelle j’aurai recours par la suite, est la seule disponible, alors qu’elle se base
sur une édition allemande de 1955. Comme dans tous les cas où je cite l’original
allemand et la traduction française, je commencerai par indiquer les pages de la
traduction.
50 En se référant au XIXe et au XXe siècles, Marquard propose la psychanalyse, le
positivisme, l’existentialisme, l’herméneutique, le structuralisme et la typologie
des idéologies (cf. Des difficultés avec la philosophie de l'histoire, préf. Cathe-
Introduction 27

le travail entrepris est bien sûr le positivisme scientifique, « qui, dans


la théorie du progrès, élimine les intentions révolutionnaires, mais
aussi, si nécessaire et à cette fin, les problèmes politiques, et n’admet
plus ensuite le progrès que comme celui des sciences et des technolo-
gies »51 ; le renvoi à Zola va de soi…
Un fait plus important reste encore à explorer, la crise de
l’histoire : en dernière conséquence, les efforts conjugués pour com-
prendre les phénomènes historiques sans leur imposer les a priori
modernes (tel le progrès) semblent nécessairement mener à une atti-
tude nihiliste. Comment peut-on prétendre à un savoir structuré, à une
compréhension véritable du passé si tout est historiquement déterminé
et sujet à une évolution permanente ? Comment peut-on seulement
justifier l’intérêt actuel que l’historisme porte au passé ? Quel avan-
tage l’historisme a-t-il sur d’autres manières de traiter l’histoire ?
Tous les faits objectifs, toutes les identités se dissolvent sous le jour
impitoyable du relativisme historique. Ce manque de cohérence théo-
rique amène la « crise de l’historisme », qui se traduit par un affaiblis-
sement du paradigme historique52. Les sciences naturelles, qui au
début du XIXe siècle n’étaient pas encore une concurrence sérieuse
pour l’historiographie (allemande), en tirent leur force, comme disci-
pline et comme paradigme culturel. En France, leur prédominance est
d’emblée évidente, même si l’histoire peut prétendre à un rôle impor-
tant dans l’enseignement de la Troisième République.

Les sciences de la vie seront traitées dans le même esprit synthéti-


que que l’histoire. La brièveté se justifie déjà par le fait que, depuis
l’ouvrage pionnier de Hans Ulrich Gumbrecht, il est d’usage, dans la
critique zolienne allemande, de commencer par une esquisse en his-
toire des sciences 53. Pour plusieurs raisons celle que je me propose de

rine Colliot-Thélène, trad. de l’allemand Olivier Mannoni, Paris, Éditions de la


maison des sciences de l’homme, 2002, pp. 14 sqq.)
51 Ibid., p. 16.
52 Schnädelbach, Philosophie in Deutschland 1831-1933, pp. 57 sq.
53 Cf. Hans Ulrich Gumbrecht, Zola im historischen Kontext. Für eine neue Lektüre
des Rougon-Macquart-Zyklus, Munich, Wilhelm Fink, 1978, surtout le premier
chapitre : « Der historische Rahmen von Möglichkeiten der Romanproduktion »,
pp. 12-20, ici pp. 12-17 ; Elke Kaiser, Wissen und Erzählen bei Zola. Wirklich-
keitsmodellierung in den Rougon-Macquart, Tübingen, Gunter Narr, 1990,
chap. 1 (« Der Zyklus als epistemologische Metapher »), pp. 15-76 ; Rainer War-
ning, « Kompensatorische Bilder einer ‘wilden Ontologie’ : Zolas Les Rougon-
28 La Lutte des paradigmes

faire ici n’est par ailleurs en rien redondante à celles qui existent déjà :
d’un côté, ce sont surtout des travaux sur Zola, alors que je traite éga-
lement de Flaubert, ce qui déplace le cadre temporel, et par consé-
quent le contexte scientifique. Qui plus est, ces esquisses sont souvent
guidées par Les Mots et les Choses de Michel Foucault, quelquefois
par La Naissance de la clinique et certains travaux de Georges Can-
guilhem, tel Le Normal et le Pathologique. Tout honneur fait aux tra-
vaux de Foucault, cette orientation me semble entraîner une réduction
quelque peu hâtive : on aborde les sciences par le biais d’une histoire
des sciences culturaliste54 – le danger est considérable de ne point
suffire aux exigences propres des sciences elles-mêmes, et de mettre
ensuite en regard les textes littéraires avec l’interprétation d’une inter-
prétation, bref : de se perdre d’emblée dans le labyrinthe des interpré-
tations. Dans ce cas de figure, la question de la transformation des
sources par les écrivains reste forcément sans réponse. C’est la raison
pour laquelle je tenterai de réduire ce danger par un prélude plus pro-
che des sciences, et par une exposition soigneuse des sources. Évi-
demment, le cadre de mon travail trace des limites étroites à cette
exigence. Mais j’espère toutefois que mon approche modifiée permet-
tra de déplacer le centre d’intérêt, et de dégager certains aspects que la
critique a rarement développés, tel le rôle capital de la physiologie.
Dans la recherche médicale et biologique du XIXe siècle, quatre
domaines méritent une attention particulière : le développement de
techniques cliniques nouvelles en médecine, qui apportent pas à pas
une amélioration essentielle dans les soins et assignent un rôle
d’observateur au médecin. Ensuite, les progrès dans les sciences fon-
damentales sont d’une importance majeure : Erwin H. Ackerknecht
nomme l’anatomie microscopique, physiologie, la pathologie et la
pharmacologie55 ; c’est la physiologie qui doit retenir l’intérêt, pour la
culture du XIXe siècle en général et pour les auteurs qui m’intéressent

Macquart“, dans R.W., Die Phantasie der Realisten, Munich, Wilhelm Fink,
1999, pp. 240-269, ici pp. 240-245 (en suivant l’argumentation de Kaiser) ; Marc
Föcking, Pathologia litteralis. Erzählte Wissenschaft und wissenschaftliches Er-
zählen im französischen 19. Jahrhundert, Tübingen, Gunter Narr 2002, pp. 170-
209 (l’histoire des sciences et Flaubert) et pp. 281-305 (l’histoire des sciences et
Zola).
54 L’ouvrage de Föcking est à cet égard une exception notable.
55 Geschichte der Medizin, édition révisée par Axel Hinrich Murken, Stuttgart, Fer-
dinand Enke, 71992, p. 111.
Introduction 29

en particulier. D’un côté, elle fournit les résultats les plus novateurs,
tant dans la méthodologie que dans les connaissances concrètes. De
l’autre, elle érige un nouveau modèle de la vie humaine, qui a des
conséquences philosophiques et esthétiques. Troisièmement, dans le
domaine de la biologie les questions de l’évolution sont désormais
primordiales, l’histoire naturelle est délaissée au profit d’un modèle
‘historique’, dynamique, du développement des espèces. Et quatriè-
mement, les questions de l’hérédité doivent retenir l’attention, surtout
parce qu’elles sont reprises dans l’œuvre de Zola.
C’est en s’appropriant les méthodes des sciences naturelles que la
médecine du XIXe siècle peut prétendre au statut d’une discipline
scientifique ; il faudra attendre la seconde moitié du siècle pour que ce
processus soit véritablement achevé. Auparavant, la médecine déve-
loppe les domaines-clés de la médecine hospitalière, c’est-à-dire
l’observation clinique et l’autopsie, en posant les fondements pour sa
transformation scientifique56. L’observation faite au chevet du malade
devient obligatoire, autant pour l’apprentissage des futurs médecins
que pour l’élargissement des connaissances57. Contrairement aux
autres tentatives empiriques de la médecine, l’observation n’est pas
seulement concrète, mais aussi globale : la construction de grands éta-
blissements58 fait qu’elle s’étend à une multitude de cas ; les médecins
traitants obtiennent les moyens de comparaison, les connaissances
deviennent statistiquement pertinentes (et sont saisies statistiquement).
L’examen du malade est entrepris activement et renforcé par le dia-
gnostic physique59 ; la condition nécessaire de ce processus est le
rapprochement entre médecine et chirurgie, ce qui ne devient possible
qu’au moment où la chirurgie est valorisée comme art médical60. Bref,
la médecine change radicalement ses conditions d’observation.

56 Ibid., p. 111.
57 Jean-Charles Sournia, Histoire de la médecine, Paris, La Découverte/Poche,
1997, p. 201.
58 Les hôpitaux se limitent aux soins des malades ; jusqu’à la Révolution française,
c’étaient souvent des lieux où on trouvait toutes sortes d’indigents (les faibles, les
pauvres, et aussi les malades).
59 Ackerknecht, Geschichte der Medizin, p. 103.
60 Ulrich Tröhler, « L’essor de la chirurgie », dans Mirko D. Grmek (dir.), Histoire
de la pensée médicale en Occident, quatre tomes, Paris, Seuil, 1999, t. III : Du
romantisme à la science moderne, pp. 235-251, ici p. 236 ; Sournia, Histoire de
la médecine, p. 207.
30 La Lutte des paradigmes

La méthodologie de l’observateur médical se transforme à son


tour. L’approche nosologique du XVIIIe siècle tombe en discrédit, on
n’entreprend plus l’élaboration d’une classification totale et cohé-
rente61 – c’est l’empirie qui prend le dessus, avec ses examens, ses
descriptions nosographiques précises des changements pathologiques.
Le regard se dirige sur les lieux concrets, on cherche des transforma-
tions locales62, e.g. les lésions de tissu, qui ne sont plus réduites au
statut de « cause prochaine » de la maladie (c’est le terme de Giovanni
Battista Morgagni, qui cherchait la cause véritable dans les organes) et
deviennent l’essence même de la maladie63. La localisation, la cause
unique, ce sont les deux piliers d’une doctrine érigée par Xavier Bi-
chat, Gaspard Laurent Bayle et René Laënnec qui, compte tenu des
modifications diverses, est toujours valable de nos jours64. Elle est
affirmée et affinée par la spécificité de la cause, postulée dans le
contexte des découvertes en bactériologie : à chaque pathologie son
agent pathogène spécifique (et externe), ce qui implique une chaîne de
cause à effet ; c’est bien un des fameux principes de Robert Koch.
L’évolution d’une médecine des symptômes à une médecine des lé-
sions65 est particulièrement intéressante pour l’analyse des œuvres
littéraires, car le choix du modèle (une ou bien plusieurs causes) laisse

61 De nos jours, il n’existe toujours pas de système complet des maladies – la


nosologie a été remplacée par la pathologie, ce qui ressort très clairement des
tentatives récentes d’entreprendre le diagnostic par des moyens informatiques. Il
y a bel et bien une liste classificatoire internationale depuis 1893, actuellement
sous la tutelle de l’Organisation mondiale de la santé ; mais cette liste souffre
d’inconséquences considérables. Cf. Mirko D. Grmek, « Le concept de mala-
die », dans Histoire de la pensée médicale en Occident, t. III, pp. 147-167, ici
pp. 166 sq.
62 Dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la suite des travaux de Matthias Schlei-
den, de Theodor Schwann, mais surtout de Rudolf Virchow (Die Cellularpatho-
logie, 1858), la pathologie de la cellule (unité élémentaire de l’organisme) de-
vient le concept fondamental ; Grmek, « Le concept de maladie », pp. 154-156.
63 Ibid., p. 148. Grmek souligne le fait que l’école romantique de la médecine pré-
sume que les lésions en question ne soient qu’un effet de la maladie (ibid.) ; elle
croit en outre qu’il n’y a qu’un seul principe générateur de toutes les maladies
(p. 155).
64 Dans ce contexte, on parle de l’école anatomo-clinique de Paris à laquelle appar-
tient le père de Flaubert ; ibid., p. 149.
65 Ibid.
Introduction 31

clairement entrevoir la conception qu’a l’auteur de la maladie, de la


mort, et de l’homme en général 66.
Il faut y ajouter que le symptôme est désormais défini comme si-
gne de processus pathologiques internes, ce qui recentre l’attention sur
l’organisme humain comme objet d’analyse complexe : on développe
des nouvelles approches diagnostiques, telle l’auscultation mise au
point par Laënnec67. Mais la preuve doit être faite par l’ouverture du
corps, par l’autopsie – l’anatomie pathologique, associée aux noms de
Bayle et de Laënnec, devient une discipline royale pendant les vingt
premières années du siècle ; elle permet à la médecine de faire des
progrès considérables. Le fonctionnement normal du corps humain est
analysé et compris par le biais de ses dysfonctionnements pathologi-
ques, c’est un constat fait en passant par Claude Bernard : « […] c’est
naturellement dans l’étude des organes morts que l’on a cherché la
première explication des phénomènes de la vie […]. » 68 Michel Fou-
cault exprime le même état des choses dans son étude de référence :
Du fond de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le savoir de
la vie était pris dans le cercle de la vie qui se replie sur elle-même et
se mire ; à partir de Bichat il est décalé par rapport à la vie, et séparé
d’elle par l’infranchissable limite de la mort, au miroir de laquelle il la
regarde.69

Ce point est intéressant pour la littérature, et surtout pour les œu-


vres du réalisme et du naturalisme : l’exploration de la vie humaine au
moment de sa crise, de son affaiblissement et de sa disparition s’y
trouve maintes fois, ce sera le sujet d’un long chapitre sur Salammbô,
mais la mort de Nana le montrera également. Le regard froid, im-
partial de l’observateur médical, la valorisation de la description et des

66 Ainsi, la mort d’Effi Briest n’est pas à attribuer à une seule cause, alors qu’Emma
Bovary et Nana meurent d’un agent pathogène clairement défini ; cette différence
sera reprise dans la partie sur Effi Briest, car elle est tout à fait primordiale.
67 Cf. De l’Auscultation médiate ou Traité du diagnostic des maladies des poumons
et du cœur, fondé principalement sur ce nouveau moyen d’exploration, Paris, J.-
A. Brosson et J.-S. Chaudé, 1819.
68 Introduction à l’étude de la médecine expérimentale [1865], Paris, Flammarion,
1984, p. 156.
69 Michel Foucault, Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963, p. 148, cf. le cha-
pitre VIII « Ouvrez quelques cadavres », pp. 125-149.
32 La Lutte des paradigmes

causalités sont autant d’aspects qui se retrouvent chez les écrivains de


l’époque ; j’y reviendrai au moment donné.
Les possibilités de la méthode clinique étaient limitées. C’est la
transposition des connaissances et des méthodes des sciences natu-
relles qui permettra aux sciences de la vie de réaliser un progrès signi-
ficatif, et c’est la physiologie qui permet d’en prendre toute la mesure.
La physiologie a été fondée par Albrecht von Haller en 1757, elle se
préoccupe des caractéristiques et des organes des organismes déve-
loppés. Antoine Lavoisier lui ouvre des nouvelles perspectives au
tournant du siècle : le chimiste n’invente pas seulement une classifi-
cation des gaz, mais il pose également les fondements d’une descrip-
tion du processus respiratoire. Le corps assimile l’oxygène et rejette
du gaz carbonique – c’est bien la première explication scientifique
d’un processus métabolique du corps humain. Elle fournit une base
solide et précieuse qui inspirera les travaux sur la digestion de Fran-
çois Magendie, le maître de Claude Bernard 70. Mais d’abord, il faut
tenir compte d’une phase de transition pendant laquelle la médecine
romantique, inspirée par la Naturphilosophie, règne en Allemagne,
tandis que le vitalisme prévaut en France71 ; pendant cette période, on
peut noter des expériences sur le système nerveux, mais aussi une
mise au point de certaines méthodes d’analyse chimique ; l’impor-
tance primordiale revient toutefois, je l’ai dit, à la médecine clinique.
C’est à partir des années 1840 que la pensée physiologique saisit les
esprits, et qu’elle obtient le soutien institutionnel et politique né-
cessaire ; notons en passant que cette époque correspond à la période
de maturation intellectuelle du jeune Flaubert.
Il s’ensuit une époque de découvertes, des décennies durant les-
quelles la physiologie se mue définitivement en science, plus précisé-
ment en science expérimentale72. En France, cet accomplissement

70 Cf. ci-dessous, Flaubert, I. Salammbô, « Les personnages et leurs sources médi-


cales », chap. 7.
71 La médecine romantique part de l’idée que la morphologie des organes permet de
tirer des conclusions quant à leur fonctionnement ; le vitalisme présuppose un
principe vital, qui donne la vie au corps. Cf. pour une explication plus précise
Frederic L. Holmes « La physiologie et la médecine expérimentale », dans His-
toire de la pensée médicale en Occident, t. III, pp. 59-96, ici p. 59 et 61.
72 « S’il ne faut pas prendre strictement à la lettre l’affirmation souvent réitérée de
Claude Bernard selon laquelle la physiologie est devenue scientifique en deve-
nant expérimentale, il est certain, du moins, qu’entre l’expérimentation physiolo-
gique du XVIIIe siècle et celle du XIXe, la différence radicale tient à l’utilisation
Introduction 33

reste lié au nom de Claude Bernard, un pur scientifique qui ne guérit


pas un seul malade, mais fait des découvertes de taille dans son labo-
ratoire : l’effet des jus gastriques et l’origine de la glycémie l’in-
téressent autant que l’effet de certains poisons et la contribution des
nerfs à la circulation sanguine. Dans le domaine de la réflexion
méthodologique c’est bien sûr son Introduction à l’étude de la méde-
cine expérimentale (1865), un discours de la méthode de la méde-
cine73, qui signifie une avancée capitale. La question de la cause pre-
mière, e.g. celle du principe unique responsable de toutes les mala-
dies74, y est refusée, l’attention se focalise uniquement sur la compré-
hension positive du fonctionnement des corps vivants, analysé dans
des expériences réitérables. C’est la reprise d’un axiome de l’épisté-
mologie positiviste, formulée de la façon suivante par le représentant
le plus important de ce courant, Auguste Comte :
En un mot, la révolution fondamentale qui caractérise la virilité de
notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’in-
accessible détermination des causes proprement dites, la simple re-
cherche des lois, c’est-à-dire des relations constantes qui existent entre
les phénomènes observés.75

Par l’adaptation de cette règle épistémologique, Bernard fonde le


positivisme scientifique dans les sciences de la vie.
L’application concrète du postulat mène à un déterminisme scienti-
fique :
Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres vi-
vants aussi bien que dans les corps bruts les conditions d’existence de
tout phénomène sont déterminées d’une manière absolue. Ce qui veut

systématique par celle-ci de tous les instruments et appareils que les sciences
physico-chimiques en plein essor lui ont permis d’adopter, d’adapter ou de cons-
truire tant pour la détection que pour la mesure des phénomènes. » Georges Can-
guilhem, « La constitution de la physiologie comme science », dans G.C., Études
d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Librairie philosophique J. Vrin,
7
1994, pp. 226-273, ici pp. 231 sq.
73 La différence entre l’Introduction et un traité de philosophie abstrait se manifeste
déjà dans le fait que Bernard illustre ses arguments par des exemples et des expé-
riences (partie III).
74 C’était une préoccupation primordiale de la médecine romantique ; cf. Grmek,
« Le concept de maladie », p. 155.
75 Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif [1844], éd. Annie Petit, Paris,
Librairie philosophique J. Vrin, 1995, p. 66.
34 La Lutte des paradigmes

dire en d’autres termes que la condition d’un phénomène une fois


connue et remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et néces-
sairement, à la volonté de l’expérimentateur.76

Les implications sont majeures, Bernard comprend les manifesta-


tions de la vie comme « le résultat nécessaire des conditions ou des
influences physico-chimiques d’un milieu ambiant »77. L’application
du principe déterministe exclut l’analyse de facteurs irrationnels ou
indéterminés 78, ainsi que les faits qui se contredisent 79 ; l’analyse des
organismes vivants est élevée à la même échelle que celle des corps
bruts, des liquides ou des gaz dans les expériences physiques ou chi-
miques.
En fin de compte, l’axiome de base est une égalisation des objets
soumis à l’analyse : l’organisme humain ne se distingue pas par une
différence qualitative des corps inorganiques, au contraire, les êtres
organiques et inorganiques se retrouvent sur une même échelle, pure-
ment quantitative, de l’organisation80. En plus, les phénomènes phy-
siologiques des êtres situés à un même degré de cette échelle se
ressemblent – le corps humain ne se distingue pas des organismes
d’autres vertébrés 81. Des expériences animales on peut donc légitime-
ment tirer des conclusions au sujet de l’homme ; débarrassée d’un bon
nombre de problèmes éthiques, la médecine peut explorer de nou-
veaux domaines. Enfin, il y a désormais juste une différence de degré
entre maladie et santé : c’est le fameux principe de Broussais 82,
axiome fondamental de la physiologie moderne qui présume que le
corps a besoin de stimuli externes pour vivre, mais que des stimuli

76 Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, p. 109.


77 Ibid., pp. 101 sq.
78 Ibid., pp. 243-263.
79 Ibid., pp. 101-103.
80 L’indépendance relative des animaux à sang chaud est expliquée par la fameuse
conception du « milieu intérieur » ; cf. Bernard, Introduction à l’étude de la mé-
decine expérimentale, pp. 102 sq.
81 Ibid., pp. 103-106.
82 François-Joseph-Victor Broussais, De l’irritation et de la folie : ouvrage dans
lequel les rapports du physique et du moral sont établis sur les bases de la méde-
cine physiologique, Paris, Delaunay, 1828.
Introduction 35

excessifs le feront souffrir, ou mourir83. Il y a donc le même principe


vital à l’œuvre dans les processus physiologiques normaux et patholo-
giques. Bernard développe ce principe, surtout en l’intégrant dans un
cadre théorique cohérent 84.
Dans quelle mesure le positivisme physiologique présente-t-il un
intérêt pour la culture, pour la littérature ? Il y a plusieurs aspects qui
méritent tous une réponse qu’ils n’ont pas toujours reçue. D’abord, on
peut constater, de manière générale, qu’il y a une indéniable attirance
pour cette discipline : la physiologie séduit les esprits, son vocabulaire
est fréquemment employé et le milieu du siècle voit surgir une multi-
tude de ‘physiologies’, de toutes les inspirations imaginables85. La
Physiologie des passions (1868) par Charles Letourneau, source ma-
jeure de Zola86, en est l’exemple le plus connu, mais on peut facile-
ment trouver d’autres ouvrages de la même veine, ainsi une Physiolo-
gie de la pensée de Louis-Francisque Lélut87, la Physiologie de
l’esprit par A.-G. de Mériclet 88, une Psycho-physiologie du génie et
du talent de Max Nordau89, etc.90 Il existe un besoin évident d’ex-
pliquer physiologiquement les domaines immatériels de la vie hu-
maine. Ce besoin trouve sa manifestation exemplaire au début de la
deuxième période de l’œuvre de Friedrich Nietzsche. Dans Humain,
trop humain (Menschliches, Allzumenschliches, 1878-1880), la pre-
mière partie entreprend une « Ch i mi e d es id ées et senti ments »

83 Auguste Comte rend célèbre et le principe, et son créateur ; cf. Nelly Tsouyopou-
los, « La philosophie et la médecine romantiques », dans Histoire de la pensée
médicale en Occident, t. III, pp. 7-27, ici p. 21.
84 Les incohérences possibles seront indiquées en fin de chapitre.
85 En entrant le terme dans le catalogue électronique de la Bibliothèque nationale,
on obtient un résultat impressionnant, même si on limite la recherche au
XIXe siècle.
86 Cf. ci-dessous, Zola, I. Nana, chap. 3.
87 En 1855, Lélut donne trois conférences sur le sujet, la dernière devant le public
illustre de l’Académie des sciences morales et politiques. Il publie trois textes sé-
parés et résume ensuite ses réflexions dans un seul ouvrage : Physiologie de la
pensée, recherche critique des rapports du corps à l’esprit, Paris, Didier, 1862.
88 Pseudonyme d’Antoine Guitton ; Paris, Vrayet de Surcy, 1848.
89 Trad. de l’allemand Auguste Dietrich (à ma connaissance, il n’y a pas d’édition
allemande), Paris, F. Alcan, 1897.
90 Naturellement, les transpositions littéraires existent : la Physiologie du mariage
de Balzac (1829) vient tout de suite à l’esprit.
36 La Lutte des paradigmes

(« Ch e mie d er B eg ri ff e u n d E mp fi n d ung en ») et plus préci-


sément :
[…] une ch i m i e des représentations et sentiments moraux, religieux,
esthétiques, ainsi que de toutes ces émotions que nous ressentons en
relation avec les grands et les petits courants de notre civilisation et de
notre société, voire dans la solitude : mais si cette chimie aboutissait à
la conclusion que, même dans ce domaine, les couleurs les plus ma-
gnifiques sont obtenues à partir de matières viles, voire méprisées ?91

De manière programmatique, Nietzsche recourt à la physiologie


afin de rompre avec la première période de son œuvre, imprégnée de
notions romantiques.
Qu’est-ce qui fascine dans la physiologie ? Son entreprise est au
fond celle d’un monisme scientifique, comprenant la promesse d’ex-
pliquer toutes les manifestations de la vie humaine scientifiquement, à
savoir par un nombre limité de lois universelles, logiquement
cohérentes et non contradictoires. Cela implique à la fois qu’à moyen
ou à long terme, toutes les formes de savoir, toutes les disciplines
scientifiques traitant de l’homme seront simplifiées et unies dans un
processus de réduction avec, au final, un seul savoir chimique ou phy-
sique de l’homme et de la nature (deux noms différents pour un même
objet de recherche). Avant d’atteindre ce but utopique, que les scien-
ces naturelles ont souvent cru pouvoir toucher du bout des doigts, la
physiologie permet d’expliquer (au moins d’après ses prétentions) de
nombreux phénomènes par le métabolisme du corps humain : même
les sensations sublimes, les idées nobles sont réduites à des processus
et des mécanismes physiologiques bruts, un procédé que Nietzsche

91 « […] eine C h em i e der moralischen, religiösen, ästhetischen Vorstellungen und


Empfindungen, ebenso aller jener Regungen, welche wir im Gross- und Klein-
verkehr der Cultur und Gesellschaft, ja in der Einsamkeit an uns erleben : wie,
wenn diese Chemie mit dem Ergebnis abschlösse, dass auch auf diesem Gebiete
die herrlichsten Farben aus niedrigen, ja verachteten Stoffen gewonnen sind ? »
Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres, deux volumes, trad. de
l’allemand Robert Rovini, dans F.N. Œuvres philosophiques complètes, neuf to-
mes (en quatorze volumes), éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari (responsa-
bles de l’édition française : Gilles Deleuze et Maurice de Gandillac), Paris, Gal-
limard, 1968, t. III.1, pp. 23 sq. ; Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzu-
menschliches. Ein Buch für freie Geister, dans F.N., Sämtliche Werke. Kritische
Studienausgabe, quinze tomes, éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Mu-
nich/Berlin/New York (NY), Deutscher Taschenbuch Verlag/Walter de Gruyter,
1967-1977 (l’édition citée date de 1999), t. II, pp. 23 sq.
Introduction 37

justement tente de s’approprier92. Cette démarche misant sur des


révélations empreintes de désillusion est tout à fait en phase avec les
courants majeurs de la vie culturelle après 1840, qui rompent avec le
romantisme. Si la causalité n’est pas toujours claire93, l’intention, elle,
est évidente : il s’agit d’en finir avec l’idéalisme romantique.
La littérature qui a recours à la physiologie fait largement usage du
matérialisme proposé. Le savoir du métabolisme sert à mettre à nu
bien des illusions idéalistes ou encore des comédies sociales. Plus
subtile, on trouve la description explicative qui n’a pas besoin de se
servir explicitement des notions physiologiques : par la simple repré-
sentation d’un caractère et de son milieu, elle peut montrer comment
des petites impressions sensuelles engendrent des réflexions profondes
et même des idées religieuses 94 ; elle dévoile la manière dont le milieu
matériel et social imprègne l’homme, jusqu’à en créer le caractère
individuel. L’approche quantitative, qui néglige toute notion de diffé-
rence qualitative entre le monde sensuel et le monde spirituel, s’y
épanouit pleinement.
La physiologie s’exprime surtout dans la primordialité des impres-
sions sensuelles et des passions (les courants réaliste et naturaliste en
font l’essence même de l’homme), puis dans le grand soin appliqué à
leur représentation détaillée, graduée, qui se retrouve dans pratique-
ment tous les courants littéraires et artistiques du XIXe siècle. Même
l’esthétisme, qui juge néfaste l’influence de la pensée scientifique sur
le domaine de l’esprit, est clairement imprégné par ce paradigme,
compte tenu de l’exploration quasi obsessionnelle des modalités de la
perception et de la sensation décadentes 95. Du réalisme à l’impres-
sionnisme, on voit se développer une véritable phénoménologie de la

92 Pour une explication approfondie, cf. la « Digression » consacrée à Nietzsche.


93 La pensée physiologique inspire-t-elle la rupture ou bien en fournit-elle seule-
ment les conceptions ? Le classicisme allemand a rompu avec le Sturm und
Drang idéaliste et sentimental, en recourant à d’autres idées que celles en prove-
nance des sciences : les écrivains peuvent facilement puiser dans d’autres sour-
ces, le choix de la physiologie est donc délibéré.
94 C’est la formation progressive de la foi de Félicité dans « Un cœur simple » qui
en fournit un exemple frappant.
95 L’argument est renforcé par le fait que maints héros de l’esthétisme sont conçus
comme des personnages pathologiquement sensibles, dont les perceptions sont
affinées par des maladies ‘à la mode’ (e.g. l’hystérie ou la neurasthénie) ; cf. les
autoportraits de Des Esseintes, héros de À Rebours (1884) de Joris-Karl Huys-
mans.
38 La Lutte des paradigmes

perception dont le présupposé inconditionnel est justement à chercher


dans le paradigme physiologique, dans les renversements de la rela-
tion entre corps et esprit qu’il opère.
Une petite remarque en passant : l’application explicite des con-
ceptions physiologiques est facilitée par la tradition moraliste de la
littérature française, datant au moins du grand siècle, et qui acquiert
un nouveau prestige au cours du XIXe siècle96. Le but principal du
moralisme est justement de briser les faux semblants individuels et
sociaux, d’exposer au grand jour motifs égoïstes et déceptions hu-
maines ; l’arrière-plan est à chercher dans l’idée chrétienne de la pec-
cabilité, dont le jansénisme fournit une des interprétations les plus
radicales. Cet arrière-plan théologique et métaphysique est supprimé
au XIXe siècle, le ‘moralisme physiologique’ montre l’homme comme
être naturel, déterminé par des facteurs biologiques, et concevant une
image illusoire de son propre état ; cette illusion est nuisible au sens
où elle empêche une compréhension de sa nature véritable. La vérité
recherchée n’est plus chrétienne, évidemment, elle relève de la
connaissance de soi de l’homme matérialiste.
Troisièmement, c’est la théorie de l’évolution qui retient mon inté-
rêt ; elle est moins présente dans les textes littéraires analysés, et sera
en conséquence traitée de façon encore plus brève. Il est bien connu
que la biologie est une discipline moderne, dont la naissance date du
début du XIXe siècle. Son prédécesseur au XVIIIe siècle, l’histoire
naturelle, tente, tout comme la nosologie médicale, d’établir une taxo-
nomie rationnelle (la classification exhaustive dans un tableau cohé-
rent), et non de concevoir un développement des espèces. Wolf Lepe-
nies et Michel Foucault ont décrit le passage de l’ordre épistémologi-
que des Lumières à celui de l’âge moderne. Lepenies souligne surtout
que la taxonomie trouve ses limites naturelles, car elle est obligée
d’inventer une nouvelle catégorie pour chaque phénomène inconnu.
La science du XVIIIe siècle subit une « pression de l’expérience »
(« Erfahrungsdruck »), et une croissance exorbitante inouïe du savoir
rend indispensable des catégories plus flexibles et plus vastes : le mo-
dèle de l’évolution, en raison de sa perspective historique, offre une
dimension supplémentaire, celle du temps. La biologie moderne est

96 Il est notable que Nietzsche, au début de la deuxième période déjà évoquée, a


recours à la fois à la physiologie et à l’aphorisme moraliste ; en outre, on trouve
de nombreuses références explicites aux moralistes français du XVIIe siècle dans
ses écrits de cette époque. Flaubert aussi s’en inspire.
Introduction 39

pour ainsi dire tridimensionnelle, elle représente une organisation du


savoir plus efficace et donc supérieure97. Foucault au contraire retrace
simplement la rupture épistémologique de 1800 qui a pour consé-
quence caractéristique et majeure l’introduction de la dimension histo-
rique dans de nombreux domaines de la pensée (incarnés par les nou-
velles disciplines de la biologie, de la philologie et de l’économie,
avec leurs paradigmes respectifs, vie, langage et travail)98 – « la
culture européenne s’invente une profondeur », constate-t-il laconi-
quement 99. Peu importe si on penche pour Lepenies ou pour Foucault,
la notion d’évolution du vivant est la conception-clé de la biologie
moderne ; elle n’exclut ni les archaïsmes, ni les atavismes, ni les dé-
générescences : c’est justement sur l’arrière-plan d’un développement
que ces phénomènes anachroniques deviennent concevables.
La pensée de l’évolution ne s’impose pas d’un coup, le fixisme des
espèces compte des défenseurs zélés et respectables jusqu’au milieu
du XIXe siècle, tel Georges Cuvier. Il faut y ajouter les discussions
internes ; Jean-Baptiste Lamarck et Charles Darwin développent deux
modèles opposés du processus évolutif – c’est la fameuse querelle
entre les tenants de l’hérédité des caractères acquis et ceux de la sé-
lection a posteriori des caractères donnés (et donc innés)100. Lamarck
défend l’idée que les organismes et leur patrimoine biologique
s’adaptent à leur environnement : si un organe est fréquemment em-
ployé, le développement de celui-ci est favorisé ; il subit une modifi-
cation. Les caractères positifs, c’est-à-dire adaptés à l’environnement,
sont transmis par voie héréditaire. Lamarck résume ces hypothèses
dans deux lois :

97 Wolf Lepenies, Das Ende der Naturgeschichte. Wandel kultureller Selbstver-


ständlichkeiten in den Wissenschaften des 18. und 19. Jahrhunderts, Mu-
nich/Vienne, Carl Hanser, 1976, pp. 16-20, ici p. 16.
98 Foucault, Les Mots et les Choses, pp. 229-261. Foucault parle d’une
« discontinuité », dont la nature reste « énigmatique » (ibid., p. 229).
99 Ibid., p. 263.
100 Ni l’une ni l’autre des deux théories ne peut expliquer comment se passe réelle-
ment la transmission ou bien l’acquisition d’un caractère : il manque les explica-
tions et les notions de la génétique moderne (cf. les explications à propos de la
théorie de l’hérédité). C’est la raison pour laquelle la discussion est bien moins
rationnelle, et bien moins claire que ne le souhaiteraient les biologistes de
l’évolution d’aujourd’hui ; la théorie de Darwin reposait sur bien des points obs-
curs.
40 La Lutte des paradigmes

PREMIERE LOI
Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développe-
ments, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, for-
tifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit, et lui donne une
puissance proportionnée à la durée de cet emploi […].
DEUXIEME LOI
Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par
l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps
exposée, et, par conséquent, par l’influence de l’emploi prédominant
de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle par-
tie ; elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en
proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux
deux sexes […].101

Darwin, au contraire, dessine le modèle (forcément pré-génétique)


des variations, des mutations arbitraires, qui ont lieu chez les repré-
sentants individuels des espèces :
Owing to this struggle for life, any variation, however slight, and from
whatever cause proceeding, if it be in any degree profitable to an indi-
vidual of any species, in its infinitely complex relations to other orga-
nic beings and to external nature, will tend to the preservation of that
individual, and will generally be inherited by its offspring. […] I have
called this principle, by which each slight variation, if useful, is pre-
served, by the term of Natural Selection […].102

Les individus qui sont le mieux adaptés à un environnement donné


et aux attentes d’un partenaire sexuel (c’est la sélection sexuelle103),
ont les meilleures chances de survie et de reproduction ; c’est ainsi
que s’opère la sélection des mieux adaptés. Malgré toutes les diffé-
rences évidentes, les deux modèles ont un point en commun : en ana-

101 Philosophie zoologique ou Exposition des considérations relatives à l’histoire


naturelle des animaux […] [1809], éd. André Pichot, Paris, Garnier-
Flammarion, 1994, pp. 216 sq.
102 Charles Darwin, The Origin of Species [1859], éd. Gillian Beer, Oxford, Oxford
University Press, 1996, p. 52.
103 « This depends, not on a struggle for existence, but on a struggle between the
males for possession of the females ; the result is not death to the unsuccessful
competitor, but few or no offspring. Sexual selection is, therefore, less rigorous
than natural selection. Generally, the most vigorous males, those which are best
fitted for their places in nature, will leave most progeny. » Malgré la précision fi-
nale, il est évident que ce second facteur de sélection rend infiniment plus com-
plexe la théorie de Darwin : l’attractivité sexuelle n’est nullement calquée sur les
facteurs favorables à la survie ; ibid., p. 73.
Introduction 41

logie avec l’approche physiologique, ils ne présupposent plus des dif-


férences essentielles entre les espèces, mais des degrés sur une même
échelle – des « variations », d’après Darwin. Dans ce domaine on ob-
serve donc également une suspension des différences qualitatives en
faveur des différences quantitatives, pensée novatrice qui trouve son
expression provocatrice dans la généalogie commune de l’homme et
du singe, qui ne cesse d’agiter les esprits 104.
Hormis cette approche graduelle, qui rapproche l’homme des au-
tres vertébrés, il importe de porter l’attention sur la nouvelle dimen-
sion temporelle, ‘historique’, des espèces. Elle est essentiellement
différente de l’histoire humaine, car elle se déroule dans des dimen-
sions qui dépassent largement la chronologie humaine. Même en te-
nant compte du fait que le XIXe siècle ne comptait pas en milliards
d’années (de nos jours, on suppose que la vie sur terre a commencé il
y a 3,6 milliards d’années), mais qu’on chiffrait en millions les pé-
riodes de la formation terrestre et du développement des espèces 105, il
est évident que le temps de l’histoire humaine – qui, dans le sens strict
du terme, commence avec l’invention de l’écriture, ou bien, dans un
sens plus large, avec les statuettes et les peintures sur roche néolithi-
ques – ne concerne qu’une très courte durée.
Cette réflexion, peu surprenante en elle-même, a une importance
cruciale pour le présent travail: l’évolution accorde bel et bien une
dimension ‘historique’ à la nature, mais du point de vue humain, celle-
ci ressemble à une immobilité complète106. Si les échelons de
l’évolution comprennent plusieurs milliers, voire plusieurs millions
d’années, la transformation n’est pas reconnaissable pour l’œil hu-
main, et n’a donc pas d’importance immédiate (même s’il y a des fan-
tasmes à propos de ce sujet, e.g. les mutants et les super héros de la
culture populaire du XXe siècle). La différence biologique entre un

104 Ce serait l’explication de la théorie évolutionniste pour le fait qu’on peut suppo-
ser un même fonctionnement des organes chez les vertébrés développés, y com-
pris chez l’homme.
105 Peter Morton, The Vital Science. Biology and the Literary Imagination, 1860-
1900, Londres/Boston (MA)/Sydney, George Allen & Unwin, 1984, p. 89.
106 Cf. le chapitre sur Lamarck dans l’étude d’André Pichot, Histoire de la notion de
vie, Paris, Gallimard, 2004, pp. 579-688, ici pp. 579-594 ; cf. également Joachim
Küpper, « Vergas Antwort auf Zola. Mastro-Don Gesualdo als ‘Vollendung’ des
naturalistischen Projekts », dans J.K., Zum italienischen Roman des 19. Jahr-
hunderts. Foscolo. Manzoni. Verga. D’Annunzio, Stuttgart, Franz Steiner, 2002,
pp. 85-113, ici pp. 105 sq.
42 La Lutte des paradigmes

homme des cavernes et un Parisien des années 1880 est infiniment


petite, alors que dans l’histoire des domaines culturels, politiques,
religieux, et esthétiques, tout s’est joué dans les quelque 30 000 ou
40 000 années qui séparent les deux – une explication étant déjà que
nous savons très peu de la période antérieure. Ainsi l’opposition un
peu générale entre dynamisme historique et immuabilité biologique et
anthropologique est justifiée par la perspective de l’observateur.
La quatrième thématique est le développement de la théorie de
l’hérédité qui, à plusieurs égards, est une curiosité du XIXe siècle : en
dehors des découvertes et des modèles de la biologie évolutive, peu de
faits et de progrès justifient en effet un tel engouement pour la trans-
mission du patrimoine biologique. Les lois de Mendel datent du mi-
lieu de siècle, mais des décennies durant, le monde scientifique – et,
dans son sillage, le grand public ne leur prêtent aucune attention. D’un
point de vue général, il semble peu fécond d’ériger une théorie de
l’hérédité sans le concours de la génétique moderne : il manque un
modèle de transmetteur d’informations, destiné à transporter les ca-
ractères innés ou acquis. Ce sont donc souvent des idées purement
spéculatives qui servent de point de départ, idées qui correspondent
plutôt à des intérêts sociaux ou culturels, comme on peut le lire chez
Prosper Lucas, le garant ès hérédité de Zola. Dans son Traité philoso-
phique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé
et de maladie du système nerveux (1847)107, Lucas déclare que
l’hérédité constitue « [l’]unité des sciences physiques et morales », et
il poursuit : « […] elle est à l’ordre du jour des systèmes (1), des ré-
formes (2) et des législations (3); elle est à l’ordre du jour des insur-
rections (4), à celui des concours (5) et des facultés, et des acadé-
mies. » 108

107 Paris, J.B. Baillière. Le second tome paraît en 1850.


108 Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle, p. 1. Les chiffres se
réfèrent aux notes dans le texte. Il s’agit des explications suivantes, qui illustrent
bien la couleur sociale et culturelle du traité : « (1) Le Saint-Simonisme et le
Communisme qui renversent l’hérédité et qui abolissent la famille ; (2) Le Four-
riérisme, qui la transforme ; (3) Discussion sur l’hérédité des pouvoirs depuis
1830. Débats sur l’hérédité de la pairie ; débats des chambres législatives de
France et d’Angleterre sur la propriété et sur l’hérédité des œuvres littéraires,
scientifiques, artistiques et industrielles. – Discussion sur l’hérédité de la ré-
gence ; (4) Résurrection et tentatives modernes d’application sociale du Commu-
nisme ; (5) Cette question a été, sous différentes formes, deux fois mise au
concours dans ces dernières années devant la Faculté de médecine de Paris : elle
Introduction 43

Des recherches plus sérieuses analysent les déformations de


l’embryon et en tirent des conclusions à propos de l’hérédité dans les
cas normaux ; la tératologie est la marraine de la théorie de l’héré-
dité109, affinité qui s’exprime souvent en littérature. Enfin, il se trouve
un transmetteur d’information potentiel : la découverte de la cellule
comme unité élémentaire de l’organisme donne lieu à des investiga-
tions intenses ; on espère y trouver la trace du patrimoine héréditaire.
À partir de 1850, les notions décrivant la structure cellulaire – cyto-
plasme, noyau cellulaire et réduplication – se développent110. À la fin
des années 1870, on voit le développement de trois théories du proto-
plasme, qui donnent une idée (toujours bien approximative) d’un
transmetteur des plans du corps humain. August Weismann conçoit
l’idée d’un plasma germinatif111, une théorie spéculative, mais suffi-
samment précise pour donner un fondement aux théories du premier
XXe siècle, nourries par la découverte des lois de Mendel. C’est seule-
ment à partir de ce moment-là qu’on peut parler d’une théorie de
l’hérédité au sens propre du terme112.
Enfin, la théorie de l’hérédité sert très tôt de complément à la théo-
rie de l’évolution : cette dernière conçoit une complexité croissante
des êtres vivants, une démultiplication des caractéristiques et des es-
pèces. L’hérédité comme accumulation d’influences négatives repré-
sente au contraire une dégénérescence, même si celle-ci reste limitée à
une famille, ou à une nation ; le présupposé essentiel étant la transmis-
sion des caractères acquis, le lamarckisme113. La ligne ascendante, à

l’était l’an dernier, comme question de l’histoire du droit de succession des fem-
mes, devant l’Académie des sciences morales. Elle l’était encore à la même épo-
que, comme question de pathologie, devant l’Académie de médecine de Paris.
(Mémoires de l’Académie royale de médecine, Paris. 1845, t. XI, pp. 198 sqq.) »
109 François Duchesneau, « La structure normale et pathologique du vivant », dans
Histoire de la pensée médicale en Occident, t. III, pp. 29-57, ici pp. 49 sq.
110 François Duchesneau, « La structure normale et pathologique du vivant », pp. 40-
43.
111 Die Continuität des Keimplasmas als Grundlage einer Theorie der Vererbung,
Jena, Fischer,1885.
112 Une première synthèse (superficielle) se trouve dans Laura Otis, Organic Me-
mory. History and the Body in the Late Nineteenth and Early Twentieth Centu-
ries, Lincoln (NE)/Londres, University of Nebraska Press, 1994, pp. 1-40 et 43-
49. Les développements à propos de Zola ne dépassent pas le stade du lieu com-
mun (pp. 53-75).
113 Ibid., p. 49.
44 La Lutte des paradigmes

long terme, est contrastée par une ligne descendante, à court terme –
une idée biologiste et profondément pessimiste que développent sur-
tout Benedict Auguste Morel, Traité des dégénérescences physiques,
intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui pro-
duisent ces variétés maladives (Paris, J.-B. Baillière, 1857) et Jacques-
Joseph Moreau de Tours, La Psychologie morbide dans ses rapports
avec la philosophie de l’histoire ou de l’influence des névropathies
sur le dynamisme intellectuel (Paris, V. Masson, 1859). La théorie de
la dégénérescence connaît une grande popularité dans les cercles in-
tellectuels ; elle a peu d’importance dans la science proprement dite.
Max Nordau la transpose définitivement à la vie culturelle et fait la
démonstration des avantages qu’il y a à tirer d’un tel dispositif théori-
que : tout comme l’interprétation sociale de la lutte pour la survie, le
concept de dégénérescence permet de réintroduire dans la nature,
marquée par la création et la destruction arbitraires, des valeurs mo-
rales et esthétiques. De plus, la dégénérescence a lieu en l’espace de
quelques générations, c’est un schéma qui réduit le temps naturel au
temps historique. Ainsi, Nordau analyse les différents courants de la
modernité esthétique comme autant d’expressions d’une dégénéres-
cence – l’application de termes cliniques est voulue. L’essence de la
décadence réside dans le « mépris pour les notions traditionnelles de
bonnes mœurs » (« Mißachtung der herkömmlichen Anschauungen
von Anstand und Sitte »), dont la raison profonde est à chercher dans
une « usure organique excessive » (« übermäßiger organischer Abnut-
zung » – le caractère vague de la conception est ‘symptomatique’)114.
Il s’agit de la tentative de soumettre des durées biologiques à des fins
polémiques, de réduire, d’une manière quelque peu violente, des pro-
cessus naturels irrésistibles à une échelle humaine ; Zola se servira de
la même stratégie, avec plus de finesse, bien entendu.
L’écart entre la connaissance scientifique positive et les hauteurs
de la spéculation héréditaire manifeste un trait caractéristique de la
science du XIXe siècle, qui sera abordé en guise de conclusion : il y a
une co-existence entre le positivisme scientifique et une pensée méta-
physique. Ce n’est pas la persistance du catholicisme ou la naissance
de nouveaux intérêts spirituels, tels les débuts de l’ésotérisme à l’âge
scientifique, que je vise. Il s’agit plutôt d’une tension qui traverse le
travail et la connaissance scientifiques mêmes. Darwin prête son at-

114 Max Nordau, Entartung, deux tomes, Berlin, Carl Duncker, 1892, t. I, pp. 9 et 69.
Introduction 45

tention et son estime à la théorie de Lucas qui, de notre point de vue,


est parfaitement fantasque115 ; bien des pionniers de la médecine, tel
Broussais, s’enferment dans des systèmes dogmatiques116 ; même le
Descartes de la médecine, Claude Bernard, adhère à un vitalisme, à la
théorie d’une force motrice mystérieuse117 – cette idée est à l’opposé
extrême de toute notion physiologique et matérialiste.
Cette ambiguïté de la science a été soulignée à plusieurs repri-
ses118 ; il est important de la rappeler, sinon, le lecteur trouvera ab-
surde quelques-unes des théories qui feront l’objet du présent travail.
De plus, cette ambiguïté explique l’optimisme de certains auteurs
quant à la transposition des idées scientifiques à la littérature (je pense
notamment à Zola). Finalement, on devrait s’en souvenir au moment
où le choix des écrivains est analysé : tendent-ils plutôt à choisir des
sources positivistes ? ou bien tirent-ils leur savoir des ouvrages à ins-
piration (néo-) métaphysique ?

115 Cf. ci-dessous, Zola, II. Nana, chap. 4.


116 Broussais partait de l’idée que toutes les maladies avaient leur origine dans des
pathologies gastriques ; cf. Ackerknecht, Geschichte der Medizin, p. 105.
117 Cf. Georges Canguilhem, « Aspects du vitalisme », dans G.C., La Connaissance
de la vie, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 21998, pp. 83-100, surtout pp. 91
et 99. Pichot fait référence à une « indécision épistémologique » chez
Bernard (cf. André Pichot, Histoire de la notion de vie, p. 690).
118 C’est Michel Foucault qui indique la tendance virulente au XIXe siècle de
transformer les épistémès de la vie, du langage et du travail en métaphysiques
modernes (cf. Les Mots et les Choses, pp. 256-261, et 328).
FLAUBERT : DE L’HISTOIRE
A L’ANTHROPOLOGIE

I. SALAMMBO

L’exploration de la dimension historique dans l’œuvre de Flaubert 1


doit passer par Salammbô (1862) : ce deuxième roman est le premier
texte de l’œuvre à développer un sujet historique après la révolution
qu’était Madame Bovary. De même, Salammbô servira de passerelle
vers L’Éducation sentimentale de 1869, situé dans le présent (ou plu-
tôt dans le passé immédiat), tout comme Madame Bovary – c’est un
roman actualiste2.
Afin de définir la place de Salammbô dans l’œuvre, on peut avan-
cer l’hypothèse suivante : dans les années 1850, Flaubert avait besoin
de la monotonie normande de Madame Bovary pour développer une
nouvelle écriture suite à l’échec de la première Tentation de saint
Antoine. Après avoir réussi cet exploit, il se tourne vers l’Antiquité,
poussé par son dégoût de la banalité et de la laideur modernes. Les
motivations de l’écrivain sont littéraires aussi : s’il lui a fallu la laide

1 Pour un résumé de l’état actuel de la recherche sur l’œuvre de Flaubert, cf. Yvan
Leclerc, « Flaubert contemporain : bilan et perspectives », Romantisme. Revue du
dix-neuvième siècle, n° 135, 2007, pp. 75-86.
2 Le terme ‘actualisme’, forgé par Hugo Friedrich, me semble plus précis que
‘réalisme’ : les textes historiques comprennent également des éléments dits ‘ré-
alistes’, le cas de Salammbô étant ici particulièrement frappant ; on pensera au
mode de narration, au rôle de la description, aux observations physiologiques,
etc. (cf. ci-dessous, « Le roman à l’antique », chap. 2). Mon choix terminologique
essaye d’éviter la confusion. Le terme ‘réalisme’, employé pour désigner mé-
thode et sujet à la fois, est plus flou que le concept ‘actualisme’, qui vise uni-
quement le sujet. Pour la définition de Friedrich, cf. Drei Klassiker des franzö-
sischen Romans, Stendhal, Balzac, Flaubert, Francfort-sur-le-Main, Vittorio
Klostermann, 71973, p. 23.
48 La Lutte des paradigmes

banalité et l’ennui provincial pour développer une poétique de l’im-


partialité, il lui faut apparemment autant l’Antiquité étrange, l’Orient
barbare pour réussir à aborder l’histoire, les processus de grande en-
vergure et les mythes collectifs. Dans les deux cas, un effet d’altérité
du sujet permet de mieux saisir le mode de représentation3. Cette
hypothèse constitue l’arrière-plan de mon analyse de Salammbô et de
L’Éducation sentimentale. Elle encadre et complète l’intérêt principal
de mon analyse : la question de la relation qu’entretiennent histoire et
savoir scientifique dans l’œuvre de Flaubert.
À regarder de manière générale la dimension historique de
Salammbô, on s’aperçoit que Flaubert a élaboré le roman en puisant
dans de nombreuses sources historiques, antiques et modernes. Flau-
bert se vantait de la grande exactitude de ses recherches et de ses
sources, et défiait même les spécialistes en la matière4. Pour l’inter-
prète, il en résulte une double difficulté : la négligence complète des
sources au profit d’une analyse concentrée sur l’œuvre semble aussi
myope que la poursuite de la bonne reconstruction défendue par
l’écrivain5 – il n’est pas dans l’intérêt de la critique de chercher scru-
puleusement le texte de référence où Flaubert a pu trouver le nom de
telle ou telle pierre précieuse. Ce serait céder à un positivisme du dé-
tail, qui barre la vue sur la conception de l’histoire illustrée par le ro-
man dans son ensemble.
Il importe ainsi davantage de mettre en relief les structures fonda-
mentales du roman, sans négliger les sources pour autant. Dans cette

3 On connaît l’aversion de Flaubert pour le sujet de Madame Bovary ; cf. e.g. la


lettre à Louise Colet du 26 août 1853, Correspondance, t. II, pp. 414-420, ici
p. 416 : Flaubert exprime son « dégoût extrême ». La représentation du monde
antique lui permet au contraire de s’évader de la grisaille du monde moderne. Il
faut préciser cette observation : dans les deux cas, il y a une prise de distance de
l’auteur par rapport à son sujet, mais Flaubert la juge différemment. Cette
question dépend de celle du mythe, critiqué dans sa forme romantique, mais ac-
cepté dans sa forme antique (il est alors le mode de pensée normal) ; cf. « Le ro-
man à l’antique », chap. 3.
4 La querelle avec Wilhelm Fröhner/Guillaume Frœhner en témoigne. Cf. Jacques
Neefs, « Salammbô, textes critiques », littérature, n° 15, 1974 (« Modernité de
Flaubert »), pp. 52-64.
5 Toute relative, d’ailleurs. Il est bien connu que l’écrivain termine son apologie
avec l’exclamation suivante : « Mais là n’est pas la question, je me moque de
l’archéologie ! » ; cf. la lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Cor-
respondance, t. III, pp. 275-285, ici p. 282 (je cite et commente cette lettre plus
longuement ci-dessous, « Salammbô et l’histoire », chap. 1).
« Salammbô » 49

perspective, la poétique de l’histoire, résultant d’une application radi-


cale des procédés réalistes à l’Antiquité orientale, doit attirer et retenir
l’attention6. La reconstruction de cette technique narrative, qui décide
de la focalisation du récit et de la construction du roman dans sa tota-
lité, formera la première partie de l’interrogation portant sur le roman.
Elle est la base même d’un regard porté sur le passé qui oscille entre
les effets de rapprochement et de prise de distance. La première partie
de l’analyse tiendra forcément compte des ressemblances et des diffé-
rences entre Madame Bovary et Salammbô.
Cette première partie a un statut particulier dans le présent travail.
C’est une introduction au perspectivisme narratif du roman moderne,
même si le cas d’application est moins connu que d’autres. Cette ap-
proche poétologique, qui ne trouvera pas d’équivalant exact dans les
analyses de Zola et de Fontane, est justifiée par la révolution flau-
bertienne du roman ; elle établit la base pour les romans ultérieurs.
Cela justifie la place accordée aux analyses de Salammbô : elles nous
fournissent les fondements qui serviront autant à l’interprétation de
L’Éducation sentimentale qu’à celle des autres œuvres.
Les personnages, le monde concret du roman carthaginois feront
l’objet de la deuxième partie : ils sont très riches au niveau des sour-
ces scientifiques que Flaubert a utilisées pour les élaborer. Les réfé-
rences se trouvent sous forme de traces dans le vocabulaire, de topoi
dans la description et jusque dans la structure fondamentale, apportant
ainsi des éléments décisifs à la construction des personnages. Cela a
de quoi étonner le lecteur, car le roman carthaginois semble surtout,
voire uniquement, préoccupé par la mise en scène d’une Antiquité
orientale, d’un passé lointain, mythique et religieux, peint dans sa
splendeur et sa barbarie – bref, par une mise en scène culturelle et
esthétique qui semble s’opposer à la sobriété scientifique. La critique
suit la même intuition : l’évocation des sources scientifiques est aussi
récurrente que leur lecture et leur interprétation sont rares ; à ce jour,
même les sources scientifiques les plus importantes de Salammbô

6 « Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité les procédés du


roman moderne […] », lettre à Sainte-Beuve, du 23 et 24 décembre 1862 ; Cor-
respondance, t. III, p. 282. Cf. l’étude la plus pertinente sur le sujet : Claudine
Gothot-Mersch, « Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien », dans
Paolo Carile, Giovanni Dotoli, Anna Maria Rangei et al. (dir.), Parcours et ren-
contres. Mélanges de langue, d’histoire et de littérature françaises offerts à Enea
Balmas, deux tomes, Paris, Klincksieck, 1993, t. II, pp. 1219-1237.
50 La Lutte des paradigmes

n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritent. Par la suite seront donc
interrogées quelques-unes de ces sources, afin de cerner leur apport à
la conception du roman. En devançant le résultat des recherches, on
peut déjà retenir que ces sources fournissent des traits de caractère
décisifs aux personnages du roman ; leur apport est donc crucial.
Dans un troisième temps, la dimension historique du roman sera
abordée. L’approche passe par les sources historiques : leur emploi et
leur fonction au niveau de l’ensemble du texte seront alors interprétés.
Le procédé d’élaboration général et les décisions fondamentales
l’emporteront sur une analyse détaillée des relais intertextuels. Il im-
porte de comprendre la démarche de Flaubert, ses notions historiques
les plus fondamentales, et non de savoir si tel plat est vraiment tiré de
Tite-Live. Dans cette perspective, deux auteurs modernes retiennent
mon attention : en premier lieu Michelet, car il joue un rôle prépondé-
rant – ses textes servent de repoussoir idéologique au romancier.
Deuxièmement Dureau de La Malle, un historien-géographe qui tente
de restituer sa gloire à Carthage (contre la puissante tradition romaine
de sa discipline). L’analyse de ces deux auteurs permet de souligner
les partis pris du romancier.
Finalement, la poétique de l’histoire de Flaubert ne s’établira qu’à
partir d’une vue d’ensemble des analyses précédentes ; la comparaison
avec les conceptions contemporaines de l’histoire fera voir toute son
originalité. À ce moment, on pourra tirer les conclusions et en venir à
la conception flaubertienne de l’Homme.
Le procédé sera parfois méticuleux, car j’entreprends la comparai-
son exacte entre le roman et ses textes de référence. Cette entreprise
veut remédier à un déficit dans la recherche actuelle : la relation entre
Salammbô et ses sources – je pense surtout aux sources médicales –
n’a pas été établie ; cela marque une deuxième différence avec les
autres romans interprétés par la suite, et explique l’étendue de mon
analyse. Cependant une étude de sources purement philologique n’est
pas le but visé, vu l’interrogation générale de mon projet : tout sera
entrepris dans la perspective du rapport entre la mise en scène de
l’histoire et le versant scientifique du roman. S’il faut passer par des
analyses de détail, ce n’est pas pour en rester là. Elles ne constitueront
qu’autant d’étapes dans la définition des deux strates, histoire et bio-
logie. Il va donc de soi que les sources ont été sélectionnées en
fonction de leur importance – que ce soit pour Flaubert ou bien pour
l’histoire des idées en général.
LE ROMAN A L’ANTIQUE :
PERSPECTIVISME ET MYTHOLOGIE

1. Le choix du sujet et l’organisation du récit

Le lecteur de Salammbô se rend vite compte qu’il n’a pas affaire à


un roman historique ‘normal’, le sujet déroutant et exotique, étincelant
de mille feux, suffit déjà pour susciter cette impression. Les raisons
profondes sont toutefois à chercher plus loin, dans l’organisation
même du roman : c’est l’arrangement du récit qui produit l’étrangeté,
et génère le lointain. Sans forcer le sens des mots on peut parler d’une
véritable poétique de l’histoire, dont les bases et les principales com-
posantes seront examinées dans cette première partie.
Même un coup d’œil sommaire convainc le lecteur de Salammbô
du caractère particulier du sujet : la Guerre des Mercenaires (240-238
avant notre ère) est un interlude négligeable des Guerres Puniques, qui
montre Carthage sous un mauvais jour. La situation est la suivante : la
domination totale des intérêts particuliers et une inaptitude à l’unité
politique empêchent la gestion efficace de la crise et annoncent le
déclin, la nouvelle défaite face au rival romain (dans le roman, celui-ci
reste à l’arrière-plan). Je résumerai brièvement l’action, afin de prépa-
rer l’analyse.
Carthage a négligé de payer les troupes mercenaires qui l’avaient
servie lors de la première Guerre Punique. Au début du roman, les
Mercenaires fêtent l’anniversaire d’une victoire, dans les jardins
d’Hamilcar Barca, leur commandant, qui est absent ; le banquet dégé-
nère en une orgie de destruction, les poissons sacrés de la famille
Barca sont tués. Ces circonstances donnent aussi lieu à la rencontre
entre le chef barbare Mâtho et Salammbô, la fille d’Hamilcar ; Mâtho
s’enflamme, l’intrigue amoureuse est nouée. Sur le plan politique, les
Carthaginois reconnaissent le danger représenté par les Mercenaires et
tentent de les éloigner. Ils sont envoyés à Sicca, mais les négociations
de la solde sous la direction d’Hannon échouent ; les barbares cam-
pent devant les portes de Carthage. Cette situation menaçante se
52 La Lutte des paradigmes

double du ‘combat religieux’ : Spendius, la tête stratégique des Mer-


cenaires, vole avec l’aide de Mâtho le voile de la déesse Tanit ; le
moral des Carthaginois en souffre, des alliés se désistent.
Les combats tournent également à l’avantage des Mercenaires, car
les troupes carthaginoises, dirigées par Hannon, ne savent pas profiter
de leur surnombre ; le manque d’esprit guerrier et de discipline est
patent. Les espoirs de la République se tournent alors vers Hamilcar.
En effet, ce meneur d’hommes charismatique – fâché par la destruc-
tion de ses jardins – accepte le commandement des troupes. Il les
soumet à une rude discipline et parvient à remporter quelques vic-
toires – mais la jalousie et les intrigues au sein de l’élite carthaginoise
le privent d’approvisionnements. Enfin, Hamilcar est encerclé et as-
siégé par l’ennemi. À ce moment, Salammbô, instruite par le prêtre
Schahabarim, se rend dans le camp barbare, et pénètre dans la tente de
Mâtho. Elle séduit le commandant barbare et vole à son tour le voile
de Tanit ; cette victoire symbolique et magique permet une attaque
surprise et la victoire d’Hamilcar. Son père devine le prix de l’acte et
la fiance aussitôt à un allié, Narr’Havas.
Hamilcar ramène ses troupes à Carthage, les Mercenaires lui em-
boîtent le pas ; ils assiègent la ville. Bientôt, la faim se manifeste, les
barbares détruisent l’aqueduc et privent la ville d’eau. Les Carthagi-
nois sacrifient leurs propres enfants au dieu solaire Moloch – une oc-
casion où Hamilcar prouve son cynisme et son athéisme : il sacrifie un
autre garçon à la place de son fils –, et, en effet, une pluie salvatrice
remplit les citernes de la ville. Hamilcar fait une sortie, commence une
nouvelle campagne et réussit à isoler la moitié de l’armée mercenaire
dans une vallée rocheuse. Il attend que la plupart des troupes soient
littéralement mortes de faim, et massacre ensuite les survivants ; les
commandants, dont Spendius, sont crucifiés. La bataille finale a lieu
près de Carthage, les derniers Mercenaires sont vaincus, et leur com-
mandant Mâtho est arrêté ; la cité déplore des pertes également, Han-
non, dirigeant de toute une armée, est crucifié par les Mercenaires. La
fête de la victoire est d’autant plus éclatante : Mâtho est supplicié,
alors qu’on célèbre le mariage de Narr’Havas et de Salammbô. Cette
dernière ne survit pas à son amant, en le revoyant mourant, elle tombe
et meurt.
Le choix du sujet a de quoi surprendre : l’histoire de Carthage
souffre d’un considérable manque d’informations historiques. Certes,
il ne faut pas négliger le fait que de telles lacunes ouvrent la voie à
« Salammbô » 53

une créativité artistique sans égale ; malgré son exigence d’exactitude,


Flaubert est (presque) libre d’inventer à sa guise7. Cependant, il y a
davantage d’implications dans ce choix : le romancier se décide cons-
ciemment pour un bras mort de l’histoire, il se concentre sur une
culture qui n’a pu jouer un rôle fondateur pour les siècles suivants,
contrairement à l’Égypte, à la Grèce, à Rome, et au peuple juif.
L’ancienne colonie phénicienne a presque entièrement disparu, et, qui
plus est, elle n’a pu engendrer de tradition – le projet flaubertien est
donc un refus net de s’inscrire dans une continuité historique. Au
contraire, on pourrait dire que Flaubert trouve son compte en faisant
défiler pompeusement un perdant de l’histoire (cf. ci-dessous,
« Salammbô et l’histoire »).
Flaubert verse même dans la surenchère : ce n’est point Carthage
rivale de Rome – sujet prisé à l’époque parce qu’il permet de mettre
en scène le héros ‘romantique’ Hannibal –, c’est la ville plongée dans
une ‘sale guerre’, montrée de son pire côté, tiraillée entre avarice,
lâcheté, cruauté et extase. De la part d’un auteur qui a pu penser à
écrire un roman sur Anubis ou sur la bataille des Thermopyles8, sujets
plus traditionnels et surtout autrement plus ancrés dans la suite de
l’histoire occidentale, la décision prise en faveur Carthage, et en fa-
veur de cette Carthage-là, est donc significative ; le potentiel provo-
cateur est évident.
Le récit est conçu selon un point de vue analogue. L’histoire
d’amour entre Mâtho et Salammbô, le guerrier barbare et la princesse
carthaginoise, aurait pu donner lieu à un roman historique à la manière
d’Alexandre Dumas. En effet, les caractères relèvent – ce qui est une
exception dans l’œuvre de Flaubert – de catégories presque idéales :
Mâtho, choisi à titre d’exemple, a des traits de bête sublime ou de dieu

7 Sur ce point, cf. ci-dessous, « Salammbô et l’histoire ».


8 Il y a maintes lettres qui traitent d’Anubis. Cf. surtout la fameuse lettre à Louis
Bouilhet qui semble préfigurer Salammbô : lettre du 14 novembre 1850, Corres-
pondance, t. I, pp. 705-711, ici p. 708 ; à Louise Colet, 23 mai 1852, ibid., t. II,
pp. 92-94, ici p. 94 ; à Louis Bouilhet, 24 août 1853, ibid., pp. 409-413, ici
p. 411 ; à Louise Colet, 26 août 1853, ibid., pp. 414-420, ici p. 416 ; à Louise
Colet, 7 septembre 1853, ibid., pp. 425-428, ici p. 428. Pour la bataille de Ther-
mopyles, cf. la lettre à Louise Colet du 7 avril 1854, ibid., pp. 544-547, ici
p. 547 ; et surtout Marie-Jeanne Durry, qui précise que Flaubert rêve d’en faire
un projet pendant les deux dernières années de sa vie ; Flaubert et ses projets
inédits, Paris, Nizet, 1950, pp. 11, 348 et 391.
54 La Lutte des paradigmes

animal. Certes, il est comparé à un taureau, un lion, un chien 9 ; sa


taille est « colossale » (S, p. 73), sa force légendaire (elle lui permet
de nager des heures durant, malgré une blessure au bras ; S, p. 116), et
son corps devient quasi-invulnérable. Pour tout le monde, il ressem-
ble à un « dieu marin » (S, p. 315). Ce caractère héroïque, sublime
même en son animalité, s’éprend de Salammbô, personnage présenté
comme une beauté éblouissante.
Ces personnages – qui seront exposés plus en détail par la suite –
expriment une certaine ambiguïté, car le divin y côtoie le primitif.
Néanmoins, ils sont relativement stéréotypés en raison de la force
mystificatrice qui règne, selon Flaubert, dans le monde carthaginois.
Mâtho débute comme personnage doté de qualités physiques excep-
tionnelles, certes, mais en restant dans le cadre de ce qui est humai-
nement possible ; il se transformera tout au long du récit jusqu’à at-
teindre un caractère quasi-sacré, ce qui nécessite une exécution ri-
tuelle à la fin. Pourtant, de ce ‘matériau’ fictif formidable, l’auteur ne
tire justement pas un roman d’aventures. Au contraire, il raconte une
guerre pleine de péripéties et de rebondissements, dont le résumé est
bien difficile à faire.
À commencer par une différence remarquable avec le roman histo-
rique : alors que la localisation géographique est claire, aucune préci-
sion n’est fournie à propos de la date. Le sujet lui-même donne au
lecteur cultivé une idée approximative du cadre chronologique. Mais
tout au long du roman, on ne trouve que les noms des mois en langues
étrangères ; la traduction n’est pas davantage éclairante, car les noms
indiquent la suite circulaire des saisons, et non les successions de
l’histoire10. Le roman ne fournit donc pas de renseignements en ter-
mes de chronologie moderne, mais reste dans la terminologie (sup-
posée) des Phéniciens. Il importe plus à Flaubert d’être au plus près de
son sujet, de l’orner d’indicateurs exotiques que de donner des

9 Gustave Flaubert, Salammbô, éd. Gisèle Séginger, Paris, Garnier-Flammarion,


2001, pp. 91, 146 et 289 ; par la suite, je citerai par l’abréviation ‘S’, suivie de la
page. En attendant la publication de la nouvelle édition de la « Pléiade », cette
édition est la plus complète.
10 Et souvent, ces noms ne sont même pas traduits... Cf. Gothot-Mersch,
« Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien », surtout p. 1224 ; et Ildikó
Lörinszky, L’Orient de Flaubert. Des écrits de jeunesse à Salammbô : la cons-
truction d’un imaginaire mythique, Paris/Turin/Budapest, L’Harmattan, 2002,
pp. 220-228.
« Salammbô » 55

informations qui permettraient au lecteur de s’orienter plus facilement


– décision remarquable, surtout dans le genre du roman historique.
La décision révèle son importance si on la compare aux lois du
genre. Le père fondateur du roman historique, Walter Scott, situe le
récit dans un passé toujours accessible, assimilable11. Il se passe de
héros impressionnants en faveur de figures ‘moyennes’, proches du
lecteur ; elles font figure d’intermédiaires et rendent intelligible le
passé. Selon Wolfgang Iser, ‘la technique de médiation’ occupe une
place centrale dans les romans de Walter Scott12. Inversement, l’effet
du procédé flaubertien ne fait pas de doute : même si l’action reste à
l’intérieur d’un laps de temps défini, un sentiment de flou, un manque
d’orientation ne tardent pas à s’installer.
De manière comparable, la causalité laisse quelque peu à désirer :
la source du conflit, le refus carthaginois de payer les Mercenaires, est
vite oubliée13. Désormais, l’action militaire se déroule de manière
machinale, comme si elle était une fin en elle-même. Elle semble se
prolonger à l’infini : à plusieurs reprises, le dénouement paraît immi-
nent : « C’était la mort pour Carthage, la victoire pour les Barbares. »
(S, p. 296) Mais une autre péripétie fait prendre – une fois de plus –
une nouvelle tournure aux événements. Même pendant la bataille fi-
nale, quand la guerre est pratiquement décidée, le renversement total,
la victoire des Mercenaires semble toujours possible : « […] tout allait
périr sous le génie de Mâtho et l’invincible courage des Merce-
naires ! » (S, p. 365) Cette construction labyrinthique est une modifi-
cation considérable des récits de Polybe et de Michelet, basés sur une
chaîne causale simple et compréhensible. Salammbô gonfle un petit

11 Ce n’est pas un hasard si le premier roman de Scott, Waverley (1814), porte le


sous-titre suivant : « ‘Tis Sixty Years Since ».
12 « Möglichkeiten der Illusion im historischen Roman (Sir Walter Scotts Waver-
ley) », dans Hans Robert Jauß (dir.), Nachahmung und Illusion, Munich, Eidos,
1964, pp. 135-156, ici p. 141.
13 La vérité du différend disparaît déjà dans la confusion babylonienne des négocia-
tions de la solde (S, pp. 120-128). À la fin, les Mercenaires ne se souviennent
plus de cette solde omise ; ils « sentaient confusément qu’ils étaient les desser-
vants d’un dieu épandu dans les cœurs d’opprimés, et comme les pontifes de la
vengeance universelle ! » (S, p. 361)
56 La Lutte des paradigmes

épisode au point de lui conférer des dimensions ‘épiques’14, mais en


faisant le sacrifice de la simplicité et surtout de la causalité15.
La trame narrative n’est pas seulement confuse, elle tend aussi à la
réitération, lors du chapitre « Le défilé de la Hache » et surtout lors du
siège de Carthage (S, pp. 297-304). La description consiste en une
série d’actes ressemblants qui se déroulent dans un cadre temporal très
imprécis 16 ; des démarcations récurrentes mais vagues il résulte un
effet de répétition et de grande monotonie. Cette impression de mo-
notonie émane par ailleurs de plusieurs facteurs : elle est d’abord inhé-
rente à la nature de certaines scènes, telle la marche à Sicca et l’attente
des Mercenaires (chap. « À Sicca »). Mais elle peut aussi, tout au
contraire, résulter d’un trop-plein de sensations fortes : la multitude de
descriptions violentes, grotesques ou dégoûtantes finit par produire
l’opposé de l’effet initial. Sainte-Beuve critique : « […] les nerfs hu-
mains ne sont pas des cordages, et, quand ils en ont trop, quand ils ont
été trop broyés et torturés, ils ne sentent plus rien. »17 Finalement,
l’emploi massif de descriptions détaillées fait obstacle au progrès de
l’action. Les listes encyclopédiques qui semblent aspirer à l’ex-
haustivité sont surtout destinées à peindre l’armée des Mercenaires
dans leur diversité : elles font état de la multitude des nationalités et
des langues, des coutumes religieuses ou funéraires et même des ago-
nies et des décompositions physiques18. De même, elles peignent
Carthage dans sa richesse : les exemples les plus frappants sont les
mets du « festin » (S, p. 60) et – cas extrême – le catalogue des ri-
chesses d’Hamilcar (S, pp. 191-201). Elles sont rendues aussi fas-
cinantes qu’incompréhensibles par l’insertion de nombreux détails

14 Pour la question de l’épique, cf. ci-dessous, « Résumé, comparaisons, conclu-


sions ».
15 Maurice Nadeau décrit le même sentiment, en relevant avec justesse que la «
précision est un leurre » ; Gustave Flaubert écrivain. Essai, Paris, Les Lettres
Nouvelles, 21980 (édition revue), p. 163.
16 L’impression est renforcée par le manque d’indications précises à propos de la
durée ; celles-ci sont remplacées par des formules telles « pendant plusieurs jours
de suite », « quelquefois », « mais, toujours » (S, p. 302), ou bien « chaque ma-
tin », « un soir » (S, p. 303).
17 Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Salammbô » (8, 15 et 22 décembre 1862), cité
d’après C.-A. S.-B., Les grands écrivains français, éd. Maurice Allem, Paris,
Garnier, 1927, t. XVI , pp. 184-241, ici p. 225.
18 Un panorama de citations donnera une impression de la diversité anthropologique
évoquée ; cf. ci-dessous, « Les personnages et leurs sources médicales », chap. 6.
« Salammbô » 57

exotiques19. De toute façon, elles gênent le flux de la narration, la


description prend le dessus sur l’action et le lecteur se trouve devant
un tableau monotone dans sa richesse extravagante même.
En résumant le choix du sujet, des caractères ainsi que l’arrange-
ment du récit, on constate que Flaubert se rabat sur une histoire
éloignée, compliquée et peu glorieuse. Autant le sujet que son dé-
veloppement s’opposent au récit traditionnel ; le romancier semble
chercher à contrarier l’attribution d’un sens clair aux événements pré-
sentés, soit en éloignant son histoire du connu et du significatif, soit
en en effaçant la cause, soit en compliquant ou en obscurcissant la
trame interprétative. À la fin, le lecteur tirera difficilement un quel-
conque enseignement de cette guerre. Nous reviendrons sur les impli-
cations de ces choix pour la poétique de l’histoire de Salammbô.

2. Le perspectivisme à l’antique

Le choix d’une ‘province’ de l’histoire occidentale – une périphé-


rie homologue à celle de Madame Bovary20 – entraîne des difficultés
au niveau de la conception. Il est vrai, grâce à ses recherches, Flaubert
réussit à ‘meubler’ le roman. Cependant le principal souci n’est pas là.
Il ne se trouve pas non plus dans les fameuses affres du style. Une
difficulté pratiquement insurmontable hante l’écrivain :
Je sens que je suis dans le faux, comprenez-vous ? et que mes person-
nages n’ont pas dû parler comme cela. Ce n’est pas une petite ambi-
tion que de vouloir entrer dans le cœur des hommes, quand ces

19 Cf. Gothot-Mersch, « Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien »,


p. 1224 ; Anne Mullen Hohl, Exoticism in Salammbô. The Languages of Myth,
Religion, and War, Birmingham (AL), Summa Publications, 1995, pp. 5-21 ; et
Joachim Küpper, « Erwägungen zu Salammbô », dans Brunhilde Wehinger (dir.),
Konkurrierende Diskurse. Studien zur französischen Literatur des 19. Jahr-
hunderts zu Ehren von Winfried Engler, Stuttgart, Franz Steiner, 1997,
(Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, Beihefte N.F. 24), pp. 269-
310, surtout p. 290 (on y trouve une bibliographie exhaustive).
20 Sur cette analogie, il y a beaucoup à dire ; j’y reviendrai. Pour la fonction de la
province dans l’œuvre de Flaubert cf. Joachim Küpper, « Mimesis und Botschaft
bei Flaubert », Romanistisches Jahrbuch, n° 54, 2003, pp. 180-212.
58 La Lutte des paradigmes

hommes vivaient il y a plus de deux mille ans et dans une civilisation


qui n’a rien d’analogue avec la nôtre.21

C’est donc un problème de psychologie romanesque, qui revient à


plusieurs reprises dans la correspondance22. Au fond, ce n’est pas une
surprise : la question de la conception des personnages touche au fon-
dement même de l’art flaubertien, à son perspectivisme narratif. Afin
de préciser la problématique fondamentale, l’analyse prendra le soin
de rappeler les principes de l’esthétique flaubertienne.
Le roman selon Flaubert se base sur quelques principes impor-
tants : impersonnalité, impartialité et impassibilité sont les piliers
d’une esthétique de neutralité qui rejette toute prise de position.
L’écrivain la développe surtout pendant la rédaction de Madame Bo-
vary, dans les lettres à Louise Colet. Il critique l’idée romantique qui
veut que la sensibilité fasse le poète :
La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus
vous serez faible. […] Moins on sent une chose, plus on est apte à
l’exprimer comme elle est […]. Mais il faut avoir la faculté de se la
faire sentir.23

Il faut se garder de vouloir exprimer dans l’œuvre d’art ses idées


ou ses sentiments 24.
Par conséquent, l’ancien narrateur omniscient, commentateur de
l’action et juge des personnages, est aboli grâce à un nouveau procédé
narratif. Flaubert déplace la perspective, le point de vue dans les per-
sonnages : « Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il
faut, par un effort d’esprit, se transporter dans les Personnages et non
les attirer à soi. » 25 Le regard du lecteur suit celui des personnages du
monde romanesque, il observe avec leurs yeux, les caractères pouvant

21 À Mlle Leroyer de Chantepie, 12 décembre 1857, Correspondance, t. II, pp. 783-


786, ici p. 784 ; je souligne à la fin de la citation.
22 Dans plusieurs lettres à Ernest Feydeau : fin avril 1857, Correspondance, t. II,
p. 709 ; fin juin/début août 1857, ibid., pp. 739-741, ici p. 741 ; 6 août 1857,
ibid., p. 753 sq., ici p. 753.
23 Lettre du 5, 6 et 7 juillet 1852, ibid., pp. 125-129, ici p. 127.
24 Il l’exprime par ailleurs dans la lettre connue à Mlle Leroyer de Chantepie, du
18 mars 1857, ibid., pp. 691 sq.
25 À George Sand, 15 décembre 1866, Correspondance, t. III, pp. 579 sq., ici
p. 579 ; je souligne.
« Salammbô » 59

attirer sa compassion ou bien son ironie26 ; dans les termes de


l’analyse narratologique, il s’agit de la focalisation interne. D’un point
de vue technique, cette innovation est rendue possible par l’emploi
systématique du style indirect libre, qui exprime par le biais des per-
sonnages ce qui, dans un récit auctorial, aurait relevé du commentaire
du narrateur. Dorrit Cohn, qui analyse en détail ces procédés, définit
le style indirect libre comme « the technique for rendering a charac-
ter’s thought in his own idiom while maintaining the third-person
reference and the basic tense of narration. » C’est une « pensée avec »
les personnages, au lieu d’une réflexion sur eux, menée par une ins-
tance toute-puissante27.
Dans Madame Bovary, le narrateur s’introduit surtout dans la
conscience d’Emma, formée par ses lectures romantiques et son ima-
gination ; Hugo Friedrich utilise le terme de ‘poésie objective’28. Les
lectures suscitent des attentes qui seront gravement déçues par la vie
conjugale avec Charles, qui n’offre ni « félicité », ni « passion », ni
« ivresse », « les mots […] qui lui avaient paru si beaux dans les li-
vres » 29. Le rapport qu’entretient Emma avec le monde consiste en
l’expérience de l’écart entre ses idées romanesques et la réalité déce-
vante, expérience que le narrateur rend telle quelle ; Flaubert se garde
également de formuler le moindre jugement à propos des aventures
extraconjugales de son héroïne – attitude qui lui a valu le procès que
l’on sait.
Pour Salammbô, le problème se définit de la manière suivante : si
Flaubert veut maintenir la neutralité de l’œuvre d’art, et donc
l’impartialité du narrateur, il lui faut des personnages prenant en

26 La notion de « réalisme subjectif », proposée par Michel Raimond, me semble


imprécise : il s’agit plutôt d’un ‘réalisme personnalisé’, car il ne se limite pas à
une seule conscience – un regard de personnage pouvant être relativisé par celui
d’un autre, ou par les ‘faits romanesques’. Cf. « Le réalisme subjectif dans
L’Éducation sentimentale », Cahiers de l’Association internationale des études
françaises, 1981, reproduit dans Gérard Genette et Tzvetan Todorov (dir.), Tra-
vail de Flaubert, Paris, Seuil, 1983, pp. 93-102, surtout p. 93.
27 Dorrit Cohn, Transparent Minds. Narrative Modes for Presenting Consciousness
in Fiction, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1978, pp. 99-140, je cite
pp. 100 et 111.
28 Drei Klassiker des französischen Romans, pp. 111 sq.
29 Gustave Flaubert, Madame Bovary. Mœurs de province, éd. Claudine Gothot-
Mersch, Paris, Garnier, 1971, p. 36 ; par la suite, je citerai ce texte par
l’abréviation ‘MB’.
60 La Lutte des paradigmes

charge le regard porté sur le monde fictionnel. Or le point de vue


conçu pour Madame Bovary n’est pas transposable à l’Antiquité
orientale – Salammbô n’a pas lu Walter Scott, et le métier de Mâtho
n’est pas celui d’un médecin de campagne. Puisque Flaubert tient à
maintenir sa poétique, une question essentielle ne peut être contour-
née : quel est le mode de perception historiquement vraisemblable
pour les dramatis personae ? Flaubert doit répondre à cette question,
la réussite de son roman en dépend.
La solution du problème consiste en une substitution : les idées
romantiques cèdent la place à une vue mythique et religieuse qui
structure la perception des personnages (et, à leur suite, celle des lec-
teurs). Flaubert en explique le mode de fonctionnement de manière
explicite, par exemple lors d’une interprétation des astres, donnée par
Schahabarim à Salammbô :
[…] elle prenait ces conceptions pour des réalités ; elle acceptait
comme vrais en eux-mêmes de purs symboles et jusqu’à des manières
de langage, distinction qui n’était pas, non plus, toujours bien nette
pour le prêtre. (S, p. 248)

Il manque donc une séparation stricte entre signe, signifié et réfé-


rent : je suis ici l’analyse de Joachim Küpper30. La réflexion mythique
n’est pas rationnelle, il lui manque l’abstraction, la distinction nette
entre le mot et la chose. Cela est illustré par les pouvoirs accordés au
zaïmph, « le manteau magnifique d’où dépendaient les destinées de
Carthage – car l’idée d’un dieu ne se dégageait pas nettement de sa
représentation, et tenir ou même voir son simulacre, c’était lui prendre
une part de sa vertu, et, en quelque sorte, le dominer. » (S, p. 109) La
différence entre attribut et être n’existant pas, le vol du manteau signi-
fie l’enlèvement de la déesse. De même, les vêtements de Salammbô
sont assimilés à sa personne et un serviteur à son maître. La réflexion
de Mâtho à propos des prisonniers carthaginois le souligne : « Il lui
semblait avoir indirectement outragé Salammbô. Ces Riches étaient
comme une dépendance de sa personne. » (S, p. 128) Par conséquent,
tout objet est potentiellement significatif, tout être peut transmettre un
sens divin, voire incarner la divinité31. La scène sous la tente, préparée
tout au long du roman, figure ainsi une identification complète de

30 Küpper, « Erwägungen zu Salammbô », p. 283.


31 Ibid., pp. 290 sq.
« Salammbô » 61

Salammbô avec Tanit, et de Mâtho avec Moloch – du point de vue des


personnages concernés, bien sûr.
Or cette perspective ne se réfère pas, comme dans le cas d’Emma
ou de Frédéric, aux idées reçues de la pensée romantique contempo-
raine. Au contraire, elle présente une pensée mythique et religieuse
antique, qui est lointaine aussi en ce qu’elle est collective : sa structure
même, c’est-à-dire le manque de hiérarchie et la contamination systé-
matique entre l’abstrait et le concret, interdit d’isoler un sujet auto-
nome au sens moderne du terme. Ce principe, qui trouvera d’autres
illustrations dans la deuxième partie de ce travail32, s’exprime très
simplement dans le fait que l’histoire se déroule sous les regards de
tous les Carthaginois et / ou de tous les Barbares. Ainsi, on trouvera
les réflexions de la foule en style indirect libre : « Comment reprendre
le voile ? Sa vue seule était un crime ; il était de la nature des Dieux et
son contact faisait mourir. » (S, p. 146) C’est une perspective collec-
tive, résumée parfois dans le pronom « on », ou dans des termes
comme « la foule », « la masse » 33.
L’impartialité est plus qu’un mot d’ordre : Flaubert supprime tout
jugement de valeur, il supprime les normes de la morale moderne.
Ainsi, il accorde une présence exceptionnelle à la pensée mythique.
Néanmoins, il en marque l’éloignement et l’altérité en insérant les
explications, passages explicites dont il se serait passé si cela n’avait
pas nui à la compréhensibilité du texte. Ce fait, négligé par la critique,
a été relevé par Küpper : une telle mise en scène de la pensée mythi-
que ne signifie aucunement qu’il y a une identification avec celle-ci34.
Tout au contraire, si Flaubert l’évoque, c’est pour marquer en même
temps de manière implicite une distance historique entre le lecteur et
le sujet du roman.
En dehors des explications de son mode de fonctionnement, la pen-
sée mythique se trouve relativisée à l’intérieur même du récit. Quand
Mâtho vole le zaïmph, personne n’ose s’en approcher, mais le lecteur

32 Cf. le mal de Salammbô, « Les personnages », chap. 2.


33 À propos de la « foule », cf. S, pp. 80, 119, 146 sq., 313, 326, 365, 371 ; à propos
de la « masse », S, pp. 81, 220, 221, 338. Ce choix dans la présentation des per-
sonnages a été constaté, surtout dans l’analyse de la perspective du roman. Cf.
e.g. Uwe Dethloff, Das Romanwerk Gustave Flauberts : Die Entwicklung der
Personendarstellung von Novembre bis L’Éducation sentimentale, Munich,
Wilhelm Fink, 1976, p. 170 (on y trouve d’autres références).
34 Küpper, « Erwägungen zu Salammbô », pp. 274 sq. et 280-282 (note 47).
62 La Lutte des paradigmes

attentif remarquera que les conséquences appréhendées n’auront pas


lieu : Spendius, Mâtho, Salammbô – tous survivent au contact du tissu
vénéré. Du point de vue du narrateur et de celui du lecteur, la pensée
mythique se limite alors à un simple mode de perception qui, de plus,
fournit la structure métaphorique du texte et constitue bien sûr le sujet
majeur d’un roman qu’on peut à juste titre appeler un roman des reli-
gions.
Disons avec emphase qu’on ne saura surestimer le souci
d’impartialité que Flaubert maintient à travers le roman carthaginois.
Bien plus que dans Madame Bovary, qui avait déjà présenté des scè-
nes d’adultère et un suicide, Flaubert décrit dans Salammbô des scènes
révoltantes, au sens moral et esthétique du mot : la cruauté et la lai-
deur y tiennent une place considérable. Je ne mentionne que le corps
d’Hannon, e.g., qui incarne le prototype du physique dégoûtant35, et le
grand nombre de scènes de batailles et de tortures, où Flaubert décrit
en détail plaies et supplices. On en gagne l’impression d’une mise à
l’épreuve de la stricte neutralité du narrateur – et de la force de résis-
tance des lecteurs. Je ne cite qu’un exemple parmi cent, une scène qui
a lieu lors du siège de Carthage :
[…] le plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans
les chairs ; une pluie d’étincelles s’éclaboussait contre les visages – et
des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes grosses comme
des amandes. Des hommes, tout jaunes d’huile, brûlaient par la che-
velure. Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouf-
fait en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang.
(S, pp. 301 sq.)

Au reproche d’avoir conçu un monde trop cruel – c’est Sainte-


Beuve qui parle d’une « pointe d’imagination sadique »36 –, Flaubert
répond par cette excuse originelle :
Je crois même avoir été moins dur pour l’humanité dans Salammbô
que dans Madame Bovary. La curiosité, l’amour qui m’a poussé vers
des religions et des peuples disparus, a quelque chose de moral en soi,
et de sympathique, il me semble ?37

35 Cf. ci-dessous, « Les personnages », chap. 4.


36 Sainte-Beuve, « Salammbô », p. 220.
37 Lettre à Sainte-Beuve, 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 283.
« Salammbô » 63

L’intérêt pour les personnages ne réside donc plus dans le com-


mentaire explicite du narrateur. Si sympathie il y a, elle s’exprime par
le seul fait que Flaubert donne vie à ses héros. Or, c’est une affection
abstraite qui a déjà cédé la place à un souci d’impartialité. La position
du romancier n’est pas sans rappeler celle d’un scientifique qui tra-
vaille impassiblement à sa table d’autopsie. Notre comparaison n’est
pas fortuite : Flaubert a certainement en tête l’exemple des sciences
médicales. On ne s’en étonne plus à propos de Madame Bovary, et le
verdict de Sainte-Beuve est un lieu commun de la critique littéraire38.
Ce qui surprend, c’est que Flaubert garde cette attitude lorsqu’il
aborde le monde antique de Salammbô.

3. La structure de la pensée antique : Creuzer

Il faut revenir sur la conception de la vie psychique des personna-


ges. Dominée par la religion et le mythe, elle doit fonctionner selon un
autre mode, et contenir d’autres idées que la conscience moderne –
c’est ici que la question des sources fait sa première apparition. Pour
élaborer une conscience mythique, Flaubert se réfère au mythologue
allemand Friedrich Creuzer39, auteur de Symbolik und Mythologie der
alten Völker, besonders der Griechen (1810-1812)40, dont il possédait
la traduction française faite par Joseph-Daniel Guigniaut : Religions

38 « […] M. Gustave Flaubert tient la plume comme d’autres le scalpel. » Charles-


Augustin Sainte-Beuve, « Madame Bovary », dans S.-B., Causeries du Lundi,
Paris, Garnier, 1926, t. XIII, pp. 346-363, ici p. 363.
39 Le rôle de Friedrich Creuzer pour l’élaboration de Salammbô est souligné dans
plusieurs études récentes. Lörinszky a le grand mérite d’établir le contexte histo-
rique et de montrer l’écart entre l’original et la ‘traduction’ française de Joseph-
Daniel Guigniaut (L’Orient de Flaubert, pp. 59-86 ; cf. aussi la note suivante).
En Allemagne, Alexej Baskakov a étudié en détail les correspondances entre le
mythe romanesque et la Mythologie. Malheureusement, il ne considère pas les
déformations dues à la traduction et il n’analyse pas non plus en quel sens la
Mythologie est romantique. Il se contente de coller l’étiquette ; cela restreint la
validité de ses résultats ; cf. Vom Realismus zur Moderne. Die Darstellung des
antiken Orients in Salammbô von Gustave Flaubert und Joseph und seine Brüder
von Thomas Mann, Würzburg, Königshausen et Neumann, 1999, pp. 79-87.
40 Quand je cite le texte original, je me réfère à la reproduction de la troisième
édition (1837) : Friedrich Creuzer, Symbolik und Mythologie der alten Völker,
besonders der Griechen, quatre tomes, éd. Hermann Bausinger, Hildesheim/New
York (NY), Georg Olms, 1973 ; par la suite, je citerai le tome, la partie, la page.
64 La Lutte des paradigmes

de l’Antiquité, considérées principalement dans leurs formes symboli-


ques et mythologiques41. On sait que cet ouvrage est une source ma-
jeure de La Tentation de saint Antoine (1874)42 et de Salammbô 43.
Creuzer, figure emblématique de la mythographie romantique al-
lemande, marque avec Görres et Kanne les débuts de la discipline et
fonde la mythographie comparée44. La mythographie romantique lie
les nouvelles exigences scientifiques de la philologie à une volonté de
croyance. Fritz Kramer en explique le caractère néoplatonicien45 :
Creuzer recourt à la theoria de Plotin, une sorte de contemplation qui,
tout en partant d’une volonté de savoir, aboutit à une volonté de
croire. De manière correspondante, le chemin de la mythographie
comparative mène de la pluralité des religions à une seule46. Plus
concrètement : la comparaison des mythes de l’ancien Orient doit
faire ressortir « les idées religieuses et philosophiques », quelque
chose comme des notions originaires et divines, révélées en Orient et
‘transplantées’ en Grèce47.

41 Frédéric Creuzer, Religions de l’Antiquité, considérées principalement dans leurs


formes symboliques et mythologiques, quatre tomes, traduit, refondu en partie,
complété et développé par Joseph-Daniel Guigniaut, Paris, Treuttel et Würtz
(ensuite Kossbühl et Firmin-Didot frères), 1825-1851. Par la suite, je me référerai
autant que possible à la traduction, qui était la source de Flaubert ; je citerai le
tome, la partie, la page. La différence entre le texte original et la traduction est
importante, car Guigniaut projette d’emblée de « compléter […] la belle mais
insuffisante théorie » de Creuzer, en la condensant et en l’adaptant « au goût
français » (« Avertissement », pp. 3 sq.). En réalité, plus la traduction avance,
plus Guigniaut dévie – il en résulte un ouvrage différent.
42 Et cela dès la première version, datant de 1849 ; cf. Jean Seznec, Les sources de
l’épisode des dieux dans La Tentation de saint Antoine (première version, 1849),
Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1940, pp. 126-140.
43 Flaubert le mentionne dans le dossier Sources et méthode, dans G.F., Œuvres
complètes, seize tomes, éd. Société des études littéraires françaises, Paris, Club
de l’honnête homme, 1971-1975, t. II : Salammbô, pp. 489-512, cf. pp. 494, 499,
et 503. Cf. Lörinszky, L’Orient de Flaubert, pp. 59-68.
44 Christoph Jamme, Introduction à la philosophie du mythe, deux tomes, trad. de
l’allemand Alain Pernet, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1996, t. II :
Époque moderne et contemporaine, pp. 57-73, surtout pp. 65-71.
45 Fritz Kramer, Verkehrte Welten. Zur imaginären Ethnographie des 19. Jahrhun-
derts, Francfort-sur-le-Main, Syndikat, 21981, pp. 15-54.
46 Kramer, Verkehrte Welten, p. 21.
47 Creuzer, Religions de l’Antiquité, I.1, pp. 1 sq.
« Salammbô » 65

Les symboles en sont la forme initiale, choisie pour faciliter leur


enseignement 48. Cette hypothèse est très novatrice, elle signe la rup-
ture avec la doctrine classiciste de la simplicité grecque, prédominante
en Allemagne depuis Winckelmann 49. Creuzer substitue à celle-ci un
symbolisme originaire50, un caractère imagé complexe ; la pureté sim-
ple de la parole divine est placée plus loin dans le passé, et plus à
l’Est, en Orient. Les mythes comme ‘symboles articulés’51 et le culte
rendu à la divinité ne sont que des formes dérivées de la révélation
originaire, crées par des prêtres indiens pour enseigner le divin aux
Grecs primitifs52.
Le travail scientifique, consistant en une approche historique, phi-
lologique, en une critique des sources et dans la comparaison des
mythes, n’est ici qu’un pas sur le chemin qui va mener à la connais-
sance des idées originaires. En cela, Creuzer a des points en commun
avec le philosophe et philologue Friedrich Schlegel, qui, lui aussi, part
de l’idée d’une région orientale originaire, lieu d’une « Ur-
offenbarung », d’une révélation fondatrice53. Tous deux sont en cela

48 Creuzer, Religions de l’Antiquité, I.1., pp. 4 et 23.


49 Le texte original dit plus concrètement : « Enfin, la marque distinctive véritable
et excellente des chef-d’œuvres grecs est une simplicité noble et une grandeur
silencieuse, tant dans la tenue que dans l’expression. » (« Das allgemeine vor-
zügliche Kennzeichen der Griechischen Meisterstücke ist endlich eine edle Ein-
falt, und eine stille Grösse, so wohl in der Stellung als im Ausdruck. » Un autre
passage reprend ces termes : « Die edle Einfalt und stille Grösse der Grie-
chischen Statuen ist zugleich das wahre Kennzeichen der Griechischen Schriften
aus den besten Zeiten […] ».) Johann Joachim Winckelmann, Gedancken über
die Nachahmung der Griechischen Wercke in der Mahlerey und Bildhauer-
Kunst [1755], dans J.J.W., Kleine Schriften, Vorreden, Entwürfe, éd. Walter
Rehm, Berlin, Walter de Gruyter, 1968, pp. 27-59, ici pp. 43 et 45.
50 Pour une analyse plus détaillée du symbole selon Creuzer, cf. Götz Pochat, Der
Symbolbegriff in der Ästhetik und Kunstwissenschaft, Cologne, DuMont, 1983,
pp. 40-44. Creuzer a essuyé des critiques acerbes de la part d’un traducteur très
connu d’Homère, Johann Heinrich Voss, qui a rédigé un ouvrage polémique, in-
titulé Antisymbolik (Stuttgart, Metzler, 1824-1826).
51 Creuzer, Symbolik, IV. Anhang, p. 559.
52 Jamme, Introduction à la philosophie du mythe, p. 52.
53 Dans Ueber die Sprache und Weisheit der Indier [Essai sur la langue et la philo-
sophie des Indiens] (1808), Friedrich Schlegel espère obtenir des renseignements
sur les temps obscurs (p. 107), et ainsi contribuer à une deuxième Renaissance
(p. 111 ; la comparaison avec la première Renaissance est explicite). Par
l’exploration de l’histoire linguistique, il espère apprendre l’origine des peuples
(p. 117) ; il situe même le sanscrit à proximité d’une langue originaire (pp. 171 et
66 La Lutte des paradigmes

des disciples de Herder qui a rendu populaire le topos d’une recherche


religieuse et poétique en Orient dans Vom Geist der ebräischen Poesie
(Esprit de la poésie hébraïque) de 1782/1783. Leurs recherches font
partie du projet romantique d’un renouvellement de l’Occident par un
retour aux sources orientales, conçu en analogie avec la Renaissance
et son recours aux sources grecques 54. Cet espoir sera déçu 55, mais le
projet aura porté des fruits, car il reste des acquis méthodologiques : la
recherche linguistique et mythologique est devenue positiviste,
historique et comparatiste, c’est-à-dire scientifique, moderne.
Creuzer cherche une origine religieuse, toujours accessible. Le
mythologue, héritier des prêtres56, remonte le cours de l’histoire
jusqu’à ses débuts pour dépasser celle-ci : il cherche l’Absolu, car les
croyances antiques préparent l’avènement du christianisme – et même
si le traducteur Joseph-Daniel Guigniaut a tendance à rendre plus ra-
tionaliste et plus positiviste la démarche de Creuzer, il persiste un
fond de croyance dans la version française57. On observe ici la quête
d’un telos transcendant au-delà de l’histoire58.

173). Cité d’après Kritische Friedrich-Schlegel-Ausgabe, vingt-huit tomes parus,


éd. Ernst Behler, Jean-Jacques Anstett et Hans Eichner, Munich/Pader-
born/Vienne, Schöningh, et Zurich, Thomas-Verlag, 1975, t. VIII : Studien zur
Philosophie und Theologie, pp. 105-317.
54 Cf. la « Préface » de l’ouvrage de Schlegel, pp. 107-111.
55 Cf. Jean Bruneau, Le « Conte Oriental » de Gustave Flaubert, Paris, Les Lettres
Nouvelles, 1973, pp. 22-33.
56 Kramer définit très clairement la situation : « Par le moyen de cette conception
des idées originaires, lourde de conséquences, Creuzer a coupé la mythologie de
l’histoire ; par le biais du pathos antihistorique, on comprend mieux
l’ethnographie comme inversion et supplément à la philosophie de l’Histoire :
comme celle-ci, elle cherche a comprendre, à travers l’histoire, un absolu, seule-
ment elle cherche l’absolu dans l’origine, et non dans l’achèvement de
l’histoire. » (« Mit diesem folgenreichen Begriff der Originalgedanken hat Creu-
zer die Mythologie von der Geschichte abgetrennt ; gerade durch dieses anti-
historische Pathos wird zugleich aber auch die Ethnographie als Umkehrung und
Ergänzung der Geschichtsphilosophie verständlich : Sie will wie diese durch die
Geschichte hindurch ein Absolutes erkennen, nur sucht sie dies Absolute als
Ursprung, nicht als Vollendung der Geschichte. ») Verkehrte Welten, p. 22.
57 Sur ce point, Guigniaut cite la « Préface » de la première édition de Creuzer en
soulignant leur intérêt commun pour la « philosophie religieuse » (« Avertisse-
ment », Religions de l’Antiquité, pp. 7 sq.).
58 Kramer, Verkehrte Welten, p. 22.
« Salammbô » 67

Flaubert reprend certains d’éléments à la mythographie de Creuzer,


e.g. le motif du sacrifice des enfants, que Creuzer développe en dé-
tail59, et surtout l’ambiance générale, celle d’une religiosité extatique.
Mais il y puise principalement la conception fondamentale de cette
mythographie : il trouve son compte dans une théorie complexe du
symbole60, la simplicité classiciste n’a pas sa place dans l’univers de
Salammbô. Ainsi, on peut identifier une structure mythique compara-
ble chez les deux auteurs : d’après la théorie de Creuzer, mots, idées et
images ne sont pas séparés dans l’enseignement des prêtres 61 (ni, par
conséquent, dans la pensée symbolique) ; le lien substantiel entre si-
gne et signifié en indique le caractère originaire, divin62 ; et une
croyance animiste attribue âme et sens divins aux choses63. Bref, on
trouve ici la même théorie d’une pensée mythique, pré-rationnelle,
que dessine Flaubert.
Il y a deux autres cohérences importantes : d’un côté, l’intérêt pour
le caractère extatique de la religion, qui dépasse l’intention initiale
chez Creuzer ; de l’autre, une tendance monothéiste. Creuzer la déve-
loppe pour des raisons religieuses, son ouvrage prétend expliquer
l’avènement du monothéisme chrétien. Le ‘monothéisme’ de Flaubert
est de nature esthétique. Certes, il présente dès le début les différentes
religions et leurs sources ; le chant de Salammbô dans « Le festin »
évoque les fondateurs mythiques de Carthage et peint le mythe des

59 « Fragen wir nun weiter nach der äusseren Gestalt, so war das Bild des Cartha-
gischen Baal oder Moloch wahrscheinlich dem Molochsbilde der Cananiter völ-
lig ähnlich […]. Sie [la statue du dieu ; N.B.] war von Metall, in gebückter Stel-
lung, mit ausgestreckten und erhobenen Händen, inwendig hohl und durch einen
unten angebrachten Ofen glühend gemacht. In die Hände legte man die zum
Opfer bestimmten Kinder, welche so in den Feuerschlund hinabrollten […] ».
Creuzer, Symbolik, II.2, p. 446. Cf. S, pp. 328-332, où on retrouve le même pro-
cédé : une statue creuse en métal est chauffée à blanc, ensuite, on jette les enfants
dans sa bouche.
60 Correspondant à la conception anti-idéaliste des caractères : « Or, le système de
Chateaubriand me semble diamétralement opposé au mien ? Il partait d’un point
de vue tout idéal. Il rêvait des martyrs typiques. Moi, j’ai voulu fixer un mirage
en appliquant à l’Antiquité les procédés du roman moderne […]. […] Rien de
plus compliqué qu’un Barbare. » Lettre à Sainte-Beuve, 23 et 24 décembre 1862,
Correspondance, t. III, p. 276.
61 Creuzer, Religions de l’Antiquité, I.1., pp. 14 et 23.
62 Creuzer parle d’un « art vraiment divin » ; ibid., p. 15.
63 Ibid., pp. 19-21.
68 La Lutte des paradigmes

origines64. Or il réduit le panthéon des dieux à un antagonisme


dramatique entre Tanit et Moloch – et cette lutte des dieux implique
un vainqueur, Moloch.
Mais le constat de points commun ne peut être le but de l’analyse :
il importe plutôt de voir l’emploi que fait Flaubert de la mythographie
de Creuzer. Contrairement à son auteur de référence, Flaubert ne
cherche aucune signification religieuse dans la pensée antique. Son
attitude envers la religion est complètement différente :
Et cependant, ce qui m’attire par-dessus tout, c’est la religion. Je veux
dire toutes les religions, pas plus l’une que l’autre. Chaque dogme en
particulier m’est répulsif, mais je considère le sentiment qui les a in-
ventés comme le plus naturel et le plus poétique de l’humanité. Je
n’aime point les philosophes qui n’ont vu là que jonglerie et sottise.
J’y découvre, moi, nécessité et instinct ; aussi je respecte le nègre bai-
sant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Cœur.65

La similarité avec l’impartialité romanesque saute aux yeux : Flau-


bert ne s’exprime pas en faveur d’une religion particulière, il prend sa
distance envers toutes, en préservant un vif intérêt pour ces phénomè-
nes. Sa sympathie, son intérêt se rapportent (comme dans le cas des
sentiments et des opinions) non à une religion particulière, mais à la
faculté religieuse en général, au sentiment qui génère la croyance (« la
faculté de se faire sentir »). Cet intérêt, hésitant entre kantianisme66 et
anthropologie, est teint de biologisme (les expressions « nécessité » et
« instinct » ne trompent pas) ; il se réclame d’une attitude scientifique.
Salammbô exprime clairement cette conviction : le roman em-
brasse une multitude de croyances et son jeu de perspectives n’en
privilégie aucune, le meilleur exemple étant l’effroi des ‘Barbares’
devant le sacrifice que les Carthaginois ‘civilisés’ font de leurs

64 Les barbares n’y comprennent rien, le « vieil idiome chananéen » leur étant
inconnu (S, pp. 71 sq.). Le lecteur profite de la ‘traduction’ française, ce qui
n’éclaire pas davantage le sens du mythe. Ainsi, tout au long du roman, les
mythes d’origine seront présentés, testés dans leur pouvoir de présence et de sé-
duction.
65 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 30 mars 1857, Correspondance, t. II,
pp. 696-700, ici p. 698 ; je souligne.
66 C’est-à-dire une approche formelle, qui privilégie l’interrogation des facultés de
notre esprit, plutôt que celle des contenus particuliers ; les contenus, de leur côté,
appartiennent au domaine de l’anthropologie.
« Salammbô » 69

enfants67. Flaubert utilise les éléments et la structure élaborés par


Creuzer, il se sert du motif du sacrifice pour mettre en scène un passé
lointain. Mais les idées mythiques ne sont pas adaptées comme telles,
l’auteur prend soin de les attribuer aux personnages. Flaubert se sert
du mythe pour construire la ‘psychologie’ des personnages, pour
structurer leurs consciences, support du perspectivisme – voilà tout.
Ainsi, dans la poétique flaubertienne, le mythe remplit précisément
la fonction des lieux communs romantiques qui constituent la pensée
d’Emma ou de Frédéric dans les romans actualistes ; l’auteur n’adhère
pas plus à l’un qu’il n’est convaincu par les autres. La critique n’a pas
encore formulé de manière précise cette correspondance dans les pro-
cédés de Flaubert. Même Lörinszky, qui cerne le mieux le rôle de
Creuzer, se contente de dire que « c’est la dimension mythique du
texte qui servira, en quelque sorte, d’échappatoire aux difficultés
qu’avait posées l’élaboration de la psychologie des personnages ». De
même, elle constate que « le problème du mythe dans l’œuvre de
Flaubert pourrait être comparé à celui des idées reçues [...] » 68. À mon
avis, il importe de mettre au clair qu’il y a une fonction homologue
entre mythe et idées reçues, et non une vague analogie. Il est égale-
ment important de souligner que cette homologie n’implique nulle-
ment une équivalence : il semble évident que Flaubert porte une
grande sympathie au mythe, alors que le stéréotype romantique ne
l’émeut pas particulièrement69.
L’analyse de la première source a donc fourni une première ré-
ponse à la question qui guide mon travail. La mythographie comparée
selon Flaubert – plus précisément : la représentation synchrone d’une
multitude de religions et de croyances dans le roman flaubertien – est
libre de tout telos transcendant. L’écrivain n’essaie pas de remonter le
courant de l’histoire pour y retrouver la pureté des ‘idées religieuses’,
voire pour y identifier les précurseurs de la croyance chrétienne. Il se
contente de présenter avec curiosité et désintéressement toutes les
croyances possibles. Flaubert prend ainsi un tournant anthropologique,
il déplace l’intérêt d’un besoin individuel de croyance à la diversité et
à la faculté du sentiment religieux chez l’homme en général.

67 S, p. 332 ; cf. « Les personnages et leurs sources médicales », chap. 6.


68 L’Orient de Flaubert, pp. 210 et 82 sq.
69 C’est dans cette différence de valeur que réside ‘l’escapisme’ de l’auteur, si
escapisme il y a.
70 La Lutte des paradigmes

Évidemment, cette approche cache une conception de l’histoire qui


sera analysée dans la troisième partie de ce travail.
LES PERSONNAGES ET LEURS
SOURCES MEDICALES

Le perspectivisme romanesque de Flaubert et ses conséquences


pour la conception de la vie psychique des personnages ont été dé-
crits : il s’agit d’une démarche qui, par souci d’impartialité, épouse
une pensée structurée selon un modèle mythique. Celui-ci est étranger
à la pensée moderne, ou pour le moins ne s’y trouve plus que sous une
forme marginalisée70. Le modèle de la pensée mythique est puisé dans
la mythographie romantique71, mais, en l’adaptant à son axiome d’im-
partialité, l’écrivain en détourne l’intention. Telles sont les lignes
générales selon lesquelles Salammbô est conçue.
Il s’agit maintenant d’aller du dessein général au fait particulier : il
faut analyser les personnages, leurs sentiments et leurs perceptions,
dans l’intention de cerner avec plus de précision les différentes strates
du roman. La comparaison avec Madame Bovary fera d’abord mieux
comprendre la psychologie particulière des personnages antiques et la
particularité de la pensée mythique. Cela implique le recours aux
sources textuelles employées par Flaubert pour élaborer les personna-
ges ; en guise d’exemple, j’analyserai la relation entre le roman et ses
sources scientifiques dans les cas de Salammbô, d’Hannon et des
Mercenaires. Cependant, les sources jettent une autre lumière sur la
pensée mythique, car les textes de référence appartiennent au corpus
de la médecine moderne : leur contenu, leur approche du corps et de
l’âme relèvent d’un modèle différent de l’homme. Dans quelle mesure
s’accorde-t-il avec la perspective mythique ? Quelle relation entre-

70 Certains dogmes de la religion catholique constituent ainsi des îlots dans le


rationalisme ambiant : on peut penser à la transformation de l’hostie, qui, aux
yeux des croyants, devient réellement la chair du fils de Dieu.
71 Il est sans doute nécessaire de distinguer deux significations du mot ‘roman-
tique’ : si on parle des lectures ‘romantiques’ d’Emma, on évoque un autre con-
texte qu’en parlant de la mythographie ‘romantique’ de Creuzer. Les premières
sont étroitement liées à une époque courte de l’histoire littéraire, alors que la
mythographie de Creuzer trouve ses échos jusqu’au milieu du XXe siècle.
72 La Lutte des paradigmes

tiennent regard historique et approche biomédicale ? Voilà la grande


interrogation de cette partie.
Mentionnons d’ores et déjà que les trois cas présentés relèvent de
trois degrés sur une échelle de relations possibles. Les sources
d’Hannon opèrent une intégration sans faille du personnage au con-
texte antique ; le matériau employé dans la conception de Salammbô
combine les deux perspectives, antique et mythique, puis moderne et
médicale, et offre ainsi une double lisibilité ; les Mercenaires, de leur
côté, sont des personnages modernes (de par la situation extrême dans
laquelle ils se retrouvent). Ces hypothèses seront élaborées en détail,
et mises à l’épreuve au cours d’une analyse minutieuse.

1. L’amour à l’antique

Tentons d’abord une comparaison entre Salammbô et l’autre


grande héroïne de Flaubert, Emma Bovary, afin de mieux circonscrire
le propre de l’amour dans l’Antiquité mythique – et avec lui le propre
de la vie psychique antique en général. Après tout, l’amour entre
Salammbô et Mâtho est, à côté du récit de guerre, le sujet principal du
roman 72.
Au premier abord, naïf, qui sera le nôtre pour l’instant, le caractère,
les émois de la princesse se rapprochent en effet des dispositions et
des rêves d’Emma Bovary. Emma grandit dans un cloître ; trois sour-
ces nourrissent son « tempérament plus sentimental qu’artiste » (MB,
pp. 37 sq.) : « Cet esprit […] avait aimé l’église pour ses fleurs, la
musique pour les paroles des romances, et la littérature pour ses exci-
tations passionnelles […] ». (MB, p. 41) Une fois quittée la « tiède
atmosphère des classes » (MB, pp. 36 sq.), elle épouse Charles
Bovary, médecin de campagne, une âme simple et pragmatique qui ne
peut lui offrir le bonheur souhaité.
Les rêves et les illusions d’Emma sont formés, on l’a dit, par ses
lectures romantiques. Dans sa déception, elle cherche (d’abord) la
consolation dans la nature :

72 Évidemment, ce double sujet – sentimental et historique – indique déjà tout


l’écart qui se creuse entre Madame Bovary et Salammbô, le premier est certes
concentré sur les errances sentimentales d’Emma Bovary, alors que le second est
préoccupé par un amour qui n’est qu’un point de cristallisation (important) dans
un ensemble politico-religieux.
« Salammbô » 73

Sa pensée, sans but d’abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette


[…]. Puis ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon,
qu’elle fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se
répétait :
« Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ? »
Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinai-
sons du hasard, de rencontrer un autre homme […]. […] Il aurait pu
être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient sans doute,
ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que
faisaient-elles maintenant ? À la ville […] elles avaient des existences
où le cœur se dilate, où les sens s’épanouissent. Mais elle, sa vie était
froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, arai-
gnée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son
cœur. […] Elle se rappelait les jours de distribution de prix […]. […]
Comme c’était loin, tout cela ! comme c’était loin ! (MB, pp. 45 sq.)

Ce passage connu révèle bien les processus psychiques d’Emma :


le point de départ des ses réflexions est la déception présente, elle y
oppose des alternatives imaginaires. Ensuite, le retour au temps de sa
jeunesse donne lieu à un sentiment mélancolique. Cette suite de sen-
timents, culminant dans la nostalgie, est d’abord présentée de l’ex-
térieur et passe, par la suite, au style indirect libre. Celui-ci permet de
livrer sa pensée telle quelle, sans l’intermédiaire d’un narrateur. Du
monologue à voix haute et en discours direct (« ‘Pourquoi mon Dieu !
me suis-je mariée ?’ ») à la pensée intime en style indirect libre
(« Comme c’était loin, tout cela ! »), le lecteur plonge progressive-
ment dans la conscience du personnage, dont le fond est un mélange
entre les déceptions réservées à ses élans amoureux et le Weltschmerz
nostalgique.
La jeunesse de Salammbô est décrite selon un modèle ressem-
blant :
Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications,
toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de par-
fums, l’âme pleine de prières. Jamais elle n’avait goûté de vin, ni
mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons
dans la maison d’un mort.
Elle ignorait les simulacres obscènes […]. (S, p. 108)

La princesse a donc grandi dans une atmosphère religieuse, elle


aussi, loin de la société. Une différence surgit cependant aussitôt, car
74 La Lutte des paradigmes

la religiosité d’Emma n’est plus qu’un résidu subjectif de croyance73,


elle se laisse séduire par l’atmosphère vaguement mystique du lieu
plutôt que par la religion catholique. Salammbô, en revanche, se voue
avec une sincérité – au moins subjective – aux dieux de sa patrie,
même si elle n’en comprend pas tous les mystères. L’esprit d’Emma
Bovary est surtout tourné vers l’amour romantique alors que
Salammbô montre une obsession mentale et physique pour Tanit, la
déesse de la lune74 :
Une influence était descendue de la lune sur la vierge ; quand l’astre
allait en diminuant, Salammbô s’affaiblissait. Languissante toute la
journée, elle se ranimait le soir. Pendant une éclipse, elle avait man-
qué mourir.
Mais la Rabbet jalouse [Tanit ; N.B.] se vengeait de cette virginité
soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions
d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette
croyance et avivées par elle. (S, p. 108)

On observe ici une disposition psychique comparable à celle


d’Emma, mais ces « obsessions » bien « vagues » restent centrées sur
le manteau de la déesse, le zaïmph – conformément au modèle expli-
qué, Salammbô espère s’approcher de Tanit en adorant son vêtement.
De même, son amour pour Mâtho est imprégné d’idées religieuses.
Quand Schahabarim essaie de la convaincre d’aller chercher le zaïmph
sous la tente de Mâtho, elle ne fait preuve ni d’une timidité de jeune
femme, ni d’un débordement de tendresse. Elle hésite, soumise à
l’effroi :
Une épouvante indéterminée la retenait ; elle avait peur de Moloch,
peur de Mâtho. Cet homme à taille de géant, et qui était maître du
zaïmph, dominait la Rabbet autant que le Baal et lui apparaissait en-
touré des mêmes fulgurations ; puis l’âme des Dieux, quelquefois,
visitait le corps des hommes. Schahabarim, en parlant de celui-là, ne
disait-il pas qu’elle devait vaincre Moloch ? Ils étaient mêlés l’un à
l’autre ; elle les confondait ; tous les deux la poursuivaient. (S, p. 251)

Mâtho est assimilé au dieu Moloch, rapprochement rendu possible


par la logique mythique, qui veut que chaque être et chaque objet

73 On lit en effet dans Madame Bovary : « Cet esprit […] s’insurgeait devant les
mystères de la foi […] ». (MB, p. 41) Les religieuses sont soulagées quand
Emma part du couvent.
74 Et plus tard pour Moloch, bien sûr, et son ‘représentant’ Mâtho.
« Salammbô » 75

soient potentiellement l’enveloppe d’un dieu. Désormais, leur amour


consiste en une identification progressive, car Mâtho subit la même
impression, Salammbô et Tanit deviennent très vite indissocia-
bles pour le guerrier. Il en va ainsi dans le temple de la déesse :
Tous ces symboles de la fécondation, ces parfums, ces rayonnements,
ces haleines l’accablaient. À travers les éblouissements mystiques, il
songeait à Salammbô. Elle se confondait avec la Déesse elle-même ;
et son amour s’en dégageait plus fort, comme les grands lotus qui
s’épanouissent sur la profondeur des eaux. (S, p. 136)

L’identification réciproque, qui sera analysée en détail par la suite,


trouve son apogée dans la scène sous la tente. Le vieux topos de la
divinisation de l’être aimé est dépassé, les deux amants croient réel-
lement accomplir un acte religieux. Mâtho doute de la nature de
Salammbô : « ‘À moins, peut-être que tu ne sois Tanit ?’ » (S, p. 266)
De son côté, elle est certaine de la transformation de Mâtho :
« Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des Dieux
la forçait à s’y abandonner […]. […] ‘Moloch, tu me brûles !’ […]
elle était […] prise dans la force du soleil. » (S, p. 268)
Finalement, l’écart entre Emma et Salammbô ne saurait être plus
grand. Les personnages antiques éprouvent des sentiments d’un tout
autre registre : au transport amoureux se mêle la sensation du sublime
face à la divinité, sentiment qui n’est pas exempt de terreur75 ;
l’adoration réciproque va de pair avec une sensualité crue. L’intensité
fascinante de leur expérience vient du fait que la dimension religieuse
implique un ‘vrai’ péril. Flaubert conçoit radicalement la différence
entre amour moderne et amour antique ; la distance historique est
particulièrement sensible dans la description de cette passion. Il reste à
analyser plus précisément la passion amoureuse et ses structures sous-
jacentes.

2. Salammbô : amour, religion et hystérie

Flaubert prend soin de souligner la singularité de sa créature anti-


que. Dans la lettre à Sainte-Beuve, il précise le caractère de l’héroïne
tout en refusant une comparaison proposée par le critique :

75 Encore une fois, Creuzer n’est pas loin : il décline aussi la perception du symbole
selon le registre esthétique du sublime ; cf. « Le roman à l’antique », chap. 3.
76 La Lutte des paradigmes

Elle ressemble selon vous à « une Elvire sentimentale », à Velléda, à


Bovary. Mais non ! Velléda est active, intelligente, européenne, Mme
Bovary est agitée par des passions multiples. Salammbô, au contraire,
demeure clouée par l’idée fixe. C’est une maniaque, une espèce de
sainte Thérèse ? N’importe !76

Les expressions employées relèvent du vocabulaire religieux, et,


plus encore, de la terminologie médicale. Salammbô souffre d’une
« idée fixe », ce qui fait d’elle une « maniaque », comparable à une
sainte77. Il faut poursuivre plus loin le diagnostic médical esquissé par
Flaubert : Salammbô est sans aucun doute pourvue des traits de
caractère d’une hystérique78. Cela se déduit du simple fait que Flau-
bert utilise des sources médicales traitant de l’hystérie pour la
conception de son héroïne : « traité de l’hystérie Landouzy. p. les
symptômes graduels dumal [sic] de Salammbô » écrit-il dans ses no-
tes79. Il fait référence au Traité complet de l’hystérie80 d’Hector Lan-
douzy (professeur adjoint à l’École de médecine de Reims, 1812-
1864), ouvrage que le romancier mentionne également dans son
dossier Sources et méthode (p. 496). La deuxième source se trouve
dans l’article « hystérie » de l’encyclopédie médicale standard de la
première moitié du XIXe siècle, le Dictionaire [sic] des sciences mé-
dicales (1812-1822)81 ; cet article exhaustif est dû à Jean-Baptiste

76 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III,


pp. 276 sq. ; je souligne.
77 Je reviendrai sur ce lien entre le pathologique et le sacré.
78 Flaubert le dit explicitement, e.g. dans une lettre à George Sand : « Car je main-
tiens que les hommes sont hystériques comme les femmes et que j’en suis un.
Quand j’ai fait Salammbô j’ai lu sur cette matière-là ‘les meilleurs auteurs’ et j’ai
reconnu tous mes symptômes. J’ai la boule, et le clou, à l’occiput. » (Lettre du
12 janvier 1867, Correspondance, t. III, pp. 590-592, ici pp. 591 sq. Le constat a
été établi à propos d’Emma Bovary, la critique a fait l’analyse détaillée de son
cas ; cf. Karin Westerwelle, Ästhetisches Interesse und nervöse Krankheit.
Balzac, Baudelaire, Flaubert, Stuttgart/Weimar, Metzler, 1993, pp. 335-454 ; et
Marc Föcking, Pathologia litteralis. Erzählte Wissenschaft und wissenschaftli-
ches Erzählen im französischen 19. Jahrhundert, pp. 209-280.
79 Bibliothèque Nationale, Ms. NAF 23662, f° 154 recto, où Flaubert détaille les
sources médicales.
80 Paris, J.-B. et G. Baillière, 1846 ; l’ouvrage est couronné par l’Académie royale
de médecine. Par la suite, je citerai le Traité par l’abréviation ‘Trhy’, suivie de la
page.
81 Publié par une société de médecins et de chirurgiens, Nicolas Philibert Adelon et
al. (dir.), soixante tomes, Paris, C.L.F. Panckoucke, 1812-1822, t. XIII (1818),
« Salammbô » 77

Louyer-Villermay (1775-1837)82. Il y a certainement d’autres sour-


ces 83, mais elles n’ont pas la même importance.
Trois raisons motivent l’analyse extensive de l’emploi du Traité
complet, entreprise sur les pages suivantes. D’abord, l’analyse permet
de présenter l’héroïne et de comprendre son comportement. Deuxiè-
mement, la critique flaubertienne constate régulièrement l’emploi de
cette source sans jamais en faire d’analyse – c’est une lacune impor-
tante à combler. Cette tâche est d’autant plus urgente que Salammbô
constitue le cas d’un personnage construit à partir de sources médica-
les précises, alors que le cas ‘type’ de l’hystérie dans l’œuvre de Flau-
bert, Emma Bovary, présente bien des symptomes, sans pourtant être
redevable à une source nettement discernable84 – Salammbô est donc
un exemple précieux, qui n’a pas encore reçu l’attention méritée.
Ainsi, voilà la troisième raison, sera mis en évidence l’emploi réel des
sources dans l’élaboration de l’œuvre. Car il y a peut-être un certain
intérêt à retrouver les références intertextuelles, dans un travail philo-
logique assidu ; mais il ne peut s’agir de jouer au détective pour le
simple plaisir de la chose. Suivre les traces intertextuelles n’est qu’un

pp. 226-272 ; par la suite, l’orthographe de « Dictionnaire » sera corrigée, et je


citerai par l’abréviation ‘Dictionnaire’, suivie du tome et de la page. Cette ency-
clopédie apparaît plusieurs fois dans la correspondance de Flaubert ; cf. la lettre à
Léonie Brainue, 19 novembre 1879, Correspondance, t. V, p. 743 ; et la lettre à
sa nièce Caroline, 28 janvier 1880, ibid., pp. 800 sq. Cf. surtout la référence dans
la lettre à Sainte-Beuve, 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 277.
Le Dictionnaire figure de manière significative dans les romans : ses tomes « non
coupés » ornent la bibliothèque modeste de Charles Bovary (MB, p. 33) ; il n’y
recourt qu’en cas extrême, quand Emma s’est empoisonnée (MB, p. 324). Bou-
vard et Pécuchet, en revanche, l’emploient avec enthousiasme dans le cadre de
leurs expériences médicales ; cf. Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet [1880],
éd. Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, 1979, p. 121.
82 Par ailleurs auteur du Traité des maladies nerveuses en vapeurs, et particulière-
ment de l’hystérie et de l’hypocondrie, Paris, Méquignon l’aîné père, 1816.
83 Ainsi, Flaubert possédait le Dictionnaire universel des sciences, des lettres et des
arts par M.-N. Bouillet (deux tomes, Paris, Hachette, 1854) ; on trouve une en-
trée très brève et très synthétique dans le premier tome (p. 834). Bruneau se ré-
fère à cette source (cf. la note de la lettre à George Sand du 12 janvier 1867, Cor-
respondance, t. III, pp. 590-592, p. 1444).
84 Cf. le constat de Westerwelle, Ästhetisches Interesse und nervöse Krankheit,
pp. 348-351 ; cf. également celui de Florence Vatan, « Emma Bovary : parfaite
hystérique ou ‘poète hystérique’ ? », dans Pierre-Louis Rey et Gisèle Séginger
(dir.), Madame Bovary et les savoirs, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2009,
pp. 219-229, ici pp. 219-224.
78 La Lutte des paradigmes

travail de préparation, et il ne faut pas perdre de vue le but final. Le


travail de critique littéraire ne commence qu’au moment où
l’intégration d’éléments extralittéraires dans le roman est décrite et
interprétée – ou bien, si le roman consiste uniquement en des référen-
ces, au moment où la fonction de chacun des éléments dans le nouvel
ensemble est saisie. La recherche des traces doit nécessairement se
terminer par une analyse de la fonction littéraire qui, elle, culmine en
une interprétation.
Le Traité complet de l’hystérie s’inscrit dans un contexte histori-
que où l’on porte un intérêt considérable85 à ce sujet : contrairement à
l’idée reçue, la première moitié du XIXe siècle est déjà fascinée par
l’hystérique, « une malade dérangeante par ses excès impudiques, par
son caractère imprévisible et par ses manifestations physiques et ver-
bales incontrôlables. » 86 Foisonnent alors les hypothèses sur la nature
de cette maladie « dissonante » 87 ; ses caractéristiques sont notam-
ment définies en contraste avec l’hypocondrie (masculine). Replacé
dans son cadre initial, le raisonnement de Landouzy n’a rien d’anodin.
Il se démarque des chercheurs qui voudraient attribuer l’hystérie à une
pathologie du cerveau (tel Étienne Georges), à une disharmonie flui-
dique (Mesmer et apôtres), à une maladie du système nerveux (Jean-
Louis Brachet) et bientôt à des troubles passionnels (Paul Briquet). Un
dernier trait symptomatique mérite l’attention : à l’époque, seule la
crise hystérique est observée, « les phénomènes permanents intercriti-
ques passent inaperçus » 88.
Landouzy essaye surtout de se distinguer de ses prédécesseurs, tel
E. Frédéric Dubois (dit Dubois d’Amiens, 1797-1873), auteur d’une
Histoire philosophique de l’hystérie (1837)89, et, plus encore, de
Louyer-Villermay, auteur de l’article « hystérie » mentionné ci-

85 Pour le contexte, je me réfère à Nicole Edelman, Les Métamorphoses de


l’hystérique : du début du XIXe siècle à la Grande Guerre, Paris, La Découverte,
2003, pp. 15-53 ; et Étienne Trillat, Histoire de l’hystérie, Paris, Seghers, 1986,
pp. 97-125. Selon Edelman (p. 15), 97 thèses de médecine sont soutenues sur ce
sujet de 1800 à 1854 !
86 Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique, p. 15.
87 Ibid., pp. 15 sq.
88 Trillat, Histoire de l’hystérie, p. 110.
89 Selon Landouzy c’est « plutôt une œuvre d’érudition et de critique qu’une œuvre
d’analyse et d’observation » (Trhy, pp. 1 sq.).
« Salammbô » 79

dessus90. L’auteur du Traité défend un avatar de l’antique hypothèse


utérine : les Anciens croyaient que l’hystérie était due à la matrice,
qui, perçue comme petit animal indépendant, se déplaçait librement à
l’intérieur du corps de la femme jusqu’à la gorge, où elle causait la
« suffocation utérine », nom qu’on donnait alors à l’hystérie91. Évi-
demment, Landouzy ne partage avec cette conception que l’idée de
l’origine utérine : il cherche la cause de la maladie dans une lésion de
l’organe. L’esprit du Traité se veut d’abord résolument positif, son
auteur vante « l’analyse appuyée sur l’anatomie pathologique et la
physiologie expérimentale » (Trhy, p. 3). Cette approche scientifique,
qui s’impose progressivement au début du XIXe siècle, l’encourage
même à s’aventurer sur le domaine de la « médecine immatérielle »
pour « interroger ces états si complexes, dans lesquels interviennent
en même temps les troubles physiques et moraux, sans altérations que
le scalpel ait pu jusqu’alors apprécier. » (Ibid.) Il prétend s’attaquer à
ce « véritable point d’union de la médecine et de la philosophie que
l’interprétation de ces maladies à la fois organiques, morales et intel-
lectuelles » (Trhy, pp. 3 sq.). Il y a donc une certaine ambiguïté qui
s’installe, « médecine immatérielle » et esprit expérimental ne vont
sans doute pas toujours ensemble. En effet, malgré la célébration de
l’esprit scientifique, Landouzy estime qu’il est suffisant d’établir sa
nosologie presque exclusivement à partir de cas d’hystérie rapportés92.

90 Louyer-Villermay adhère à l’hypothèse d’une origine utérine de la maladie, il


propose que l’innervation de l’organe souffre d’un excès ou d’un trop peu de
rapports sexuels ; cf. Trillat, Histoire de l’hystérie, pp. 103-107. Cette seconde
prise de distance de Landouzy joue sur les nuances, car son propre projet est
d’inclure les névroses dans les lésions utérines ; tous deux défendent une origine
utérine de la maladie.
91 Hippocrate et Platon défendaient cette notion, qui était censée expliquer beau-
coup de maladies féminines. Elle provient de la plus haute Antiquité, et plutôt du
savoir des sages-femmes ; elle est complètement étrangère à la théorie humorale
qu’Hippocrate avait élaborée, et de même à la philosophie des âmes de Platon.
Chez les deux auteurs, ces sont les « croyances d’un autre âge, corps étranger au
sein de la doctrine » ; Trillat, Histoire de l’hystérie, pp. 13-20, ici pp. 19 sq.
92 Landouzy justifie sa démarche de la manière suivante : « Mais pour une affection
dont les principaux caractères sont extérieurs, et pouvaient être perçus au temps
d’Hippocrate presque aussi bien qu’aujourd’hui ; pour une affection dont les va-
riétés sont aussi nombreuses que les idiosyncrasies, et dont l’histoire devait, par
conséquent, s’enrichir de siècle en siècle, il fallait nécessairement […] comparer
tous les tableaux en général, analyser toutes les physionomies en parti-
culier. » (Trhy, p. 4)
80 La Lutte des paradigmes

Pis encore, les auteurs qui lui fournissent les observations en ques-
tion93, ne sont même pas toujours des médecins – un procédé qui au-
rait suscité le désaveu de Claude Bernard. Le Traité complet de
l’hystérie hésite entre une approche scientifique et expérimentale pro-
prement dite et une démarche érudite.
Quant au contenu du Traité : de toute logique, l’intérêt littéraire
d’un ouvrage de médecine réside primordialement dans la partie des-
criptive et dans l’explication des causes, la première fournissant le
matériau pour peindre un caractère, la deuxième expliquant les origi-
nes de son mal, souvent par l’analyse d’un tempérament, de ses habi-
tudes et de son milieu. Il faut y ajouter la question du traitement qui
rend également compte des prédispositions et du comportement de
l’individu. Bref, la symptomatologie (chap. 3), l’étiologie (chap. 7) et
la thérapeutique (chap. 11) sont des parties privilégiées pour l’écrivain
et pour l’analyse critique, car elles fournissent nombre de clés pour la
conception et la compréhension du personnage romanesque.
C’est surtout dans la symptomatologie que littérature et science se
rapprochent, la médecine elle-même gagnant ici un pouvoir évocateur
artistique. Landouzy dépeint les prodromes de l’invasion première
dans les termes suivants :
[…] on remarque […] une grande irritabilité […] ; un besoin incessant
de s’étendre, de s’étirer, de marcher, de changer de position ; des
idées tristes, des pleurs ou des rires sans sujet ; des rêvasseries, des
rêves bizarres ou effrayants, des insomnies ; tantôt des frissons
vagues [annotation, citation d’Hippocrate ; N.B.], tantôt une chaleur
brûlante ; fréquemment un froid glacial aux mains ; des variations
extrêmes dans l’appétit et les digestions ; plus tard, des battements de
cœur et des spasmes sous les moindres influences ; enfin, une gêne
d’abord faible, puis très-pénible à la gorge, une constriction doulou-
reuse à l’épigastre et à la poitrine, et la sensation d’une boule qui
monte plutôt de la poitrine que de l’hypogastre. (Trhy, pp. 23 sq. ; je
souligne)

Il revient plusieurs fois à sa description. Le vrai accès est caracté-


risé ainsi :
Les premiers symptômes qui se manifestent prennent leur point de dé-
part de l’épigastre ou de l’hypogastre, sous forme d’une impression
souvent sourde et obscure […]. Tantôt c’est un frémissement, un

93 Il rapporte 400 observations faites par plus de 150 auteurs (Trhy, p. 5) et publiées
dans un tome annexe au Traité complet.
« Salammbô » 81

fourmillement particulier, une chaleur vive ou un froid glacial qui


s’irradient du bas-ventre ou de l’épigastre au cou ; tantôt la sensation
d’une boule qui, s’étendant des mêmes parties, et suivant le même
trajet, détermine, lorsqu’elle est parvenue à la gorge, une constriction
ou une suffocation telle que la malade craint de mourir étranglée ou
suffoquée (ce sont les expressions généralement employées).
En même temps surviennent des bouffées de chaleur au visage, une
douleur de tête fixe et comme térébrante (clou hystérique), des tinte-
ments d’oreille, des palpitations, des crampes, des borborygmes, des
coliques plus ou moins violentes, du météorisme ; quelquefois des
vomissements, des éternuements, des pleurs. Ces derniers symptômes
annoncent ordinairement la fin de l’accès […]. (Trhy, p. 27 ; je souli-
gne)

Lourdeur dans le bas-ventre, bouffée de chaleur, boule hystérique,


suffocation, douleur de tête94 – telles sont les composantes d’un accès
d’hystérie ; apparemment, le médecin reste, à quelques variations
près, dans le cadre descriptif de l’époque95. Il s’y ajoute le symptôme
le plus connu de l’accès, la boule hystérique. Landouzy souligne que
cette boule est « constamment ascendante pour le thorax et tour-
noyante pour l’abdomen. » (Trhy, p. 34) C’est un symptôme connu
depuis l’Antiquité, et Landouzy se démarque de cette tradition. Il
conteste le déplacement de la matrice : en bon clinicien, il a pu prati-
quer la palpation abdominale pendant les crises sans constater cette
altération (Trhy, p. 37).
Mais là n’est pas le principal intérêt pour Flaubert. L’écrivain se
sert librement du matériau offert : la symptomatologie du médecin
constitue le modèle de la description de Salammbô, surtout dans le
chapitre du même nom. La princesse y est montrée en adoratrice
mélancolique de la lune ; son incantation est « plaintive » (S, p. 103),
elle soupire et déclare que son « ‘cœur est triste’ » (S, p. 107). La
description correspond aux idées mélancoliques des hystériques
(prodromes des accès). En outre, elle est souffrante le jour et active la
nuit (S, p. 108) – elle souffre d’insomnies –, et elle manque d’appétit,
elle refuse de manger (S, p. 246).
Cette comparaison, très générale jusqu’ici, se précise de manière
surprenante lors de la fameuse description que fait Salammbô de ses
états de langueur :

94 La douleur de tête, appelée « clou hystérique », n’est pas sans rappeler l’idée fixe
qui « cloue » Salammbô selon son auteur (cf. la lettre citée en début de chapitre).
95 Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique, pp. 16-19.
82 La Lutte des paradigmes

« Quelquefois, Taanach [la servante ; N.B.], il s’exhale du fond de


mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs
d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte
dans ma poitrine, il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose
de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma
chair… c’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée
comme si un dieu s’étendait sur moi. » (S, pp. 107 sq. ; je souligne)

On voit les éléments que Flaubert a pu tirer du texte médical :


l’accès de chaleur initial, explicitement comparé à des « vapeurs », un
synonyme pour « hystérie » à l’époque96, mais dont l’expression ima-
gée est transformée en une métaphore naturelle ; les voix (qui corres-
pondent peut-être aux « rêvasseries ») ; le « globe de feu », qui « roule
et monte » dans sa poitrine – sans aucun doute le globe hystérique ; la
sensation d’asphyxie et d’écrasement (la suffocatio uterina de Galien,
l’hystérie suffocante ; Trhy, p. 43) ; seule la sensation suave ne trouve
pas de correspondance. La description du mal de Salammbô est donc
si spécifique qu’un lecteur contemporain serait pour le moins tenté d’y
voir un accès d’hystérie – voilà un premier constat qui relève simple-
ment une présence intertextuelle, qu’il s’agira d’abord d’approfondir,
puis de mettre à l’épreuve.
Il y a d’autres symptômes hystériques, plus rares et plus spécifi-
ques, dont l’écho résonne dans le roman, et parfois de manière remar-
quable. Les troubles de la vue par exemple (Trhy, p. 26, avec mention
d’Hippocrate, pp. 26 sq.) correspondent aux visions quasi religieuses
de Salammbô : « ‘Il me semble que je vais entendre sa voix, aperce-

96 Elle est l’héritage de la théorie des vapeurs, une théorie médicale très répandue
des XVIIe et XVIIIe siècles, et désuète depuis les traités de J. Raulin et Robert
Whytt, c’est-à-dire depuis 1764 au plus tard. Dans l’article « vapeurs », cette dé-
signation est expliquée de la façon suivante : « L’hystérie est, parmi elles, celle
qui a reçu plus particulièrement le nom de vapeurs, parce que les malades, dans
les attaques de cette affection, disent éprouver la sensation d’une boule qui re-
monte de la matrice au gosier, globe qu’on a pu supposer composé d’air, bien que
ceux-ci le croient solide, par la strangulation qu’il leur cause. C’est donc par
l’idée que des gaz ou vapeurs, qui ne sont pour quelques-uns que le fluide ner-
veux lui-même exubérant, parcourent ou suivent les ramifications nerveuses,
qu’on a désigné les maladies produites par le mot même de la cause qui les occa-
sione [sic] ; c’est là l’acception la plus commune, dans le langage des gens du
monde, du mot vapeurs. » (Dictionnaire, t. XV [1821], p. 576). Cette analyse de
l’hystérie est surannée à partir du moment où les anatomistes, tel Whytt, ont re-
marqué que les vapeurs ne peuvent pas monter dans les canaux nerveux, ceux-ci
étant solides. Cf. Trillat, Histoire de l’hystérie, pp. 71-77, surtout p. 75.
« Salammbô » 83

voir sa figure, des éclairs m’éblouissent, puis je retombe dans les té-
nèbres.’ » (S, p. 110). Le renversement de la tête est spécifique de
l’hystérie convulsive97 :
La tête se renverse, la face, le cou et la poitrine se gonflent, et les
contractions spasmodiques des muscles thoraciques, jointes aux con-
vulsions des muscles de l’abdomen, du diaphragme, de la trachée et
du larynx, paraissent suspendre la respiration. (Trhy, pp. 52 sq. ; je
souligne).

Dans les cas extrêmes, « le corps entier forme un arc de cercle, la


tête et les pieds reposant seuls sur le lit. » (Trhy, p. 55 ; je souligne) Il
s’agit du fameux arc hystérique. Ce symptôme est fréquemment inté-
gré dans les scènes extatiques du roman : Salammbô renverse la tête
au cours de ses prières (S, p. 103), pendant la danse avec le serpent (S,
p. 254), sous la tente avec Mâtho (S, p. 268), et aussi à la fin, devant
le corps de Mâtho : « Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le
dossier du trône, blême, raidie, les lèvres ouvertes – et ses cheveux
dénoués pendaient jusqu’à terre. » (S, p. 377) L’accumulation de ren-
versements à des moments-clés du roman indique ainsi l’importance
symbolique du symptôme.
Il y a aussi une expression rare et curieuse du sentiment de stran-
gulation qui a dû attirer l’attention de l’écrivain. Landouzy cite le cas
d’une veuve de 56 ans, qui avait « une gêne horrible à la gorge, cau-
sée, disait-elle, par le ver solitaire, qui, à chaque instant, exceptée la
nuit, remontait de l’estomac, la ronger et l’étouffer. » (Trhy, p. 41)
L’image paraîtrait absurde, si elle ne correspondait pas à l’idée anti-
que de la matrice-animal – et si elle n’était pas reprise avec exactitude
dans Salammbô. Au début du chapitre « Le serpent », Salammbô
contemple son serpent malade, et le paragraphe culmine dans cette
phrase : « […] à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son
cœur comme une spirale, comme un autre serpent qui peu à peu lui
montait à la gorge et l’étranglait. » (S, p. 244 ; je souligne) La petite
modification, l’échange du ver pour un animal emblématique du ro-
man, le serpent, produit un effet d’envergure : elle fait d’un symptôme
marginal une image noble, forte et précise, qui s’intègre à merveille
dans le réseau symbolique du texte.

97 Landouzy distingue deux sortes d’accès hystériques, avec et sans convulsions


(Trhy, pp. 19 sq.).
84 La Lutte des paradigmes

Il y a d’autres éléments de correspondance, relevant de la durée et


de la terminaison de la maladie. D’abord, les occurrences des accès
sont liées à la lune, symbole de Salammbô : « Quant à cette périodi-
cité qui survient à l’occasion de circonstances périodiques, on la re-
marque surtout le matin au réveil, aux périodes lunaires, mais jamais
aussi manifestement qu’aux périodes mensuelles. » (Trhy, p. 133 ; je
souligne) Une fois de plus, la maladie s’intègre dans le réseau des
images romanesques. Quant à la durée, elle est indéterminée98, et la
fin mortelle en arc hystérique reste médicalement possible99.
Quant aux origines de la maladie, Salammbô les partage avec les
hystériques de Landouzy. Le chapitre sur l’étiologie présente les pré-
dispositions à la maladie, dont surtout le tempérament nerveux 100,
type de femme auquel Salammbô correspond. De plus, elle appartient
à une population à risque, les femmes orientales étant prédisposées au
mal 101.
Le diagnostic est fait. Y a-t-il des remèdes ? Le Dr. Landouzy offre
pour le moins quelques conseils :
[…] ni l’oisiveté, ni la vie et les professions sédentaires ; ni les bals, ni
les spectacles, ni les concerts, ni cette coquetterie que la jeune fille
suce avec le lait ; ni la culture prématurée et immodérée des arts ex-
pressifs, et surtout de la musique ; […] ni ce mysticisme religieux
qu’on substitue trop souvent à la religion ; ni l’abus des parfums, ni

98 La maladie apparaît normalement à l’époque de la puberté et disparaît à « l’âge


critique » (Trhy, pp. 136 sq.).
99 « La mort s’explique dans ces cas comme dans les syncopes prolongées, soit par
l’épuisement du système nerveux, soit par la congestion cérébrale, soit par l’arrêt
trop prolongé de la respiration ou de la circulation. » (Trhy, p. 142) Cette mort
par épuisement se distingue toutefois de la fin soudaine de Salammbô, ce qui re-
lativise la pertinence du rapprochement.
100 « Aussi remarque-t-on chez les hystériques moins de vivacité que de mobilité
dans l’imagination ; moins de profondeur que d’instantanéité dans les impres-
sions ; moins d’excitation habituelle que d’excitabilité dans des circonstances et
pour des causes données ; moins d’idées que de sentiments ; moins de sentiments
que d’émotions sensuelles. En un mot, il y a chez la plupart des hystériques mé-
lange du tempérament nerveux et du tempérament sanguin des auteurs. » (Trhy,
p. 178)
101 « Saisons, climats, fréquence. – Plus commune au printemps et dans l’été que
pendant les saisons froides, dans les pays chauds que dans les pays froids, chez
les nations civilisées que chez les nations plus simples que nous appelons barba-
res, l’hystérie paraît très-fréquente dans le Levant, où les penchants des femmes
ne peuvent s’épurer au foyer domestique. » (Trhy, p. 180 ; je souligne)
« Salammbô » 85

l’usage des boissons excitantes […] ; ni un régime alimentaire trop


succulent […] ; ni, enfin, les jeûnes prolongés qui diminuent la résis-
tance de la constitution aux agents de l’excitation nerveuse. (Trhy,
pp. 178 sq. ; je souligne)

Il y a un dernier remède traditionnel à toute hystérie recommandé


par Landouzy. Il établit une analogie physiologique entre l’estomac et
le mal du cœur d’un côté, et l’appareil génital et l’hystérie de l’autre :
Et de même que certains troubles de l’estomac sont identiquement
provoqués par une alimentation insuffisante ou trop abondante, mau-
vaise ou trop succulente, de même des troubles identiques de l’in-
nervation génitale peuvent dériver de l’absence, de l’abus ou du
simple exercice de la fonction sexuelle. (Trhy, p. 188)

Landouzy conseille donc « le mariage dans certains cas détermi-


nés » (ibid.), à comprendre : des relations sexuelles, qui doivent être
sanctionnées par l’union religieuse et civique102.
Dans le roman, les moyens et les méthodes de guérison se retrou-
vent a contrario (comme conseil non suivi). Flaubert se plaît à semer
les indices, et il revient à la servante Taanach, esprit simple et prati-
que, de deviner les causes et les remèdes :
« Qu’as-tu donc, maîtresse ? La brise qui souffle, un nuage qui passe,
tout à présent t’inquiète et t’agite ! »
« Je ne sais » dit-elle.
« Tu te fatigues à des prières trop longues ! »
« Oh ! Taanach, je voudrais m’y dissoudre comme une fleur dans du
vin ! »
« C’est peut-être la fumée de tes parfums ? »
« Non ! dit Salammbô, l’esprit des Dieux habite dans les bonnes
odeurs. »
Alors l’esclave lui parla de son père. On le croyait parti […]. « Mais
s’il ne revient pas, disait-elle, il te faudra, puisque c’était sa volonté,
choisir un époux parmi les fils des Anciens ; et ton chagrin s’en ira
dans les bras d’un homme. » (S, p. 107)

Ces conseils semblent raisonnables : ils correspondent aux traite-


ments recommandés par Landouzy, et donc à l’approche moderne de
la pathologie. Salammbô les réfute un à un, ses arguments restent

102 Edelman souligne que Landouzy émet des réserves quant au traitement par ma-
riage, considéré comme une bonne thérapie à l’époque ; il est vrai que Landouzy
limite son utilité à certains cas. Les Métamorphoses de l’hystérique, p. 42.
86 La Lutte des paradigmes

principalement dans le cadre d’une vue religieuse du monde103. Co-


quetterie, parfums, musique104, jeûnes – dans la perspective du Traité
complet, la princesse ferait tout ce qui est contre-indiqué. Le roman
offre au lecteur contemporain de Flaubert toute une série de raisons
qui expliquent les origines et la persistance de la maladie.
L’efficacité du traitement clôt la série des correspondances. Le mal
de Salammbô disparaît après la scène sous la tente :
Salammbô n’éprouvait pour lui [Mâtho ; N.B.] aucune terreur ; les an-
goisses dont elle souffrait autrefois l’avaient abandonnée. Une tran-
quillité singulière l’occupait. Ses regards, moins errants, brillaient
d’une flamme limpide. (S, p. 306)

Seul Giscon s’offusque du déshonneur qu’implique le remède, et le


lecteur, peut-être, de son immoralité. Mais on peut trouver la justifi-
cation chez Landouzy : certes, il exige un cadre légal pour la ‘cure’,
mais il exclut la morale de ses considérations sur la nature de la mala-
die105.
Résumons : les symptômes de Salammbô, ses prédispositions, son
comportement, son cadre de vie, l’efficacité du remède – tout semble
indiquer l’hystérique typique. Une conclusion facile verrait dans
Salammbô un personnage moderne, caractérisé par une vie intime
moderne, déplacé dans une époque lointaine. C’est l’argument de
Georg Lukacs : il n’analyse pas les sources de Salammbô, mais repro-
che à son auteur d’avoir mis des personnages modernes dans un décor
antique – reproche adressé à propos de l’hystérie de Salammbô :
d’après lui, le personnage n’est qu’ « une image rehaussée jusqu’au
symbole décoratif des aspirations et des tourments hystériques des
jeunes filles de la classe moyenne dans les grandes villes »106. Cette
analyse me semble erronée : Flaubert met grand soin à forger des per-
sonnages et un point de vue vraiment ‘antiques’. L’analyse doit donc

103 Le troisième argument est pragmatique, la princesse ne trouve pas attirants les
hommes en question.
104 La musique lui devient insupportable lors d’une petite crise (S, p. 107).
105 En l’attribuant à une pathologie du système nerveux utérin, Landouzy enlève
toute dimension morale à l’hystérie, souvent vue comme maladie pécheresse (cf.
aussi Edelman, Les Métamorphoses de l’hystérique, p. 42). C’est une conception
amorale de la maladie, qui légitime la mise en scène immorale de Flaubert.
106 Georg Lukacs, Le Roman historique, trad. de l’allemand Robert Sailley, Paris,
Payot & Rivages, 2000, p. 211.
« Salammbô » 87

aller au-delà des correspondances pour répondre à la question princi-


pale : quel emploi Flaubert fait-il de l’hystérie ?
D’abord il intègre certains symptômes dans son système symboli-
que ; l’exemple du ver solitaire transformé en serpent et celui du lien
entre crise et périodicité lunaire l’ont montré. La boule hystérique le
prouve a fortiori : le globe de feu qui étrangle et écrase Salammbô
correspond évidemment à Mâtho qui ‘l’écrase’ sous la tente ; Mâtho
est lui-même associé au dieu solaire Moloch 107, dieu qui menace Tanit
et sa ville, Carthage. Après ce sacrifice personnel, le feu – entendu
dans toutes ses composantes symboliques – est enfin apaisé : « Ses
regards, moins errants, brillaient d’une flamme limpide. » (S, p. 306)
À travers le champ psychophysique de l’hystérie, la religion pénètre
même les sensations les plus intimes de la princesse. Mythologie,
désir sensuel, lutte des dieux (sur fond militaro-politique) et patholo-
gie se superposent, se fondent en un seul motif. La complexité de cette
image montre à quel point l’entreprise de Flaubert est méticuleuse.
L’explication des causes profondes du mal de Salammbô confirme
l’hypothèse selon laquelle la maladie est intégrée dans la perspective
historique. Le roman présente d’abord quelques facteurs qu’aurait
aussi notés un observateur moderne : la jeunesse dans un cadre reli-
gieux, « le corps saturé de parfums, l’âme pleine de prières » (S,
p. 108) – tout ce qui prédisposerait aussi Emma Bovary à l’hystérie108.
Puis, soudainement, le registre change, le texte explicite l’influence de
la déesse :
Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses
sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus
fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et
avivées par elle.
Sans cesse la fille d’Hamilcar s’inquiétait de Tanit. (S, p. 108 ; je sou-
ligne)

107 Je rappelle le paragraphe : « ‘Moloch, tu me brûles !’ et les baisers du soldat, plus


dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un
ouragan, prise dans la force du soleil. » (S, p. 268)
108 En effet, la personnalité d’Emma correspond à l’image qu’on se faisait de
l’hystérique à l’époque ; cf. les études de Westerwelle, Ästhetisches Interesse und
nervöse Krankheit, et de Vatan, « Emma Bovary : parfaite hystérique ou ‘poète
hystérique’ ? ».
88 La Lutte des paradigmes

Le motif du mariage guérisseur est repris dans d’autres termes : il


satisferait la déesse, dont la revanche cause les obsessions de
Salammbô. L’origine du mal est sexuelle, mais sexuelle à l’intérieur
même du système de croyance : le raisonnement implicite selon lequel
il faudrait un « mari » à Salammbô (à comprendre : un partenaire
sexuel) est surtout religieux109. Cela est d’autant plus évident que les
obsessions de Salammbô ne font qu’un avec sa croyance, trait caracté-
ristique de la pensée mythique déjà souligné plus haut : elle ne connaît
pas d’abstraction, tout est donc religieusement significatif. Dans le
mal de la princesse, causes et conséquences pathologiques ne peuvent
êtres séparées ni de la sexualité ni de la religion ; corps et esprit ne
sont guère distincts.
On peut donc retenir que Flaubert fond les constats médicaux dans
le tableau historique qu’il dessine : ils apportent des éléments impor-
tants pour construire le caractère de Salammbô. Le matériau moderne
s’intègre sans s’émanciper, en tout cas sans laisser apparaître son ori-
gine. Certainement, l’ancienneté de la maladie et de ses symptômes
aident le romancier à mener à bien cette intégration : Landouzy lui-
même insiste sur le fait que la « sensation que les médecins ont,
d’après les malades, désignée sous le nom de boule hystérique ou de
globe hystérique […] était déjà signalée au temps de Pythagore, de
Platon, d’Empédocle et d’Hippocrate » (Trhy, pp. 33 sq.). La réfé-
rence explicite aux auteurs antiques – qu’ils aient raison ou non dans
leur analyse – légitime la transposition des faits dans l’Antiquité ; et le
fait que Landouzy se réfère sans cesse aux autorités antiques facilite
davantage l’exploitation du Traité complet de l’hystérie.
Mais revenons à la critique de Lukacs : si le personnage est cons-
truit à partir du matériau fourni par un Traité de médecine moderne,
ne devient-il pas moderne à son tour ? On pensera aux romans
contemporains qui explorent l’hystérie féminine, tout d’abord à
Madame Bovary, mais aussi à Germinie Lacerteux (1865) des frères
Goncourt. À y regarder de près, une deuxième lecture est possible, qui
consisterait à voir dans le mal mystique de la princesse une maladie
définie dans les termes cliniques du XIXe siècle, légèrement cachée
par les explications antiques – le personnage offre alors une double

109 Ici, je ne fais pas référence aux raisons qui ont pu motiver les conseils de la
servante Taanach – elles sont certainement celles d’une personne du peuple,
sages et simples. Il s’agit uniquement des raisons données ex negativo dans la
dernière citation.
« Salammbô » 89

lisibilité. Ainsi, le regard porté sur Salammbô se situe entre deux ex-
trêmes possibles, entre une perception purement ‘antique’ et un regard
exclusivement moderne sur le mal du personnage.
Contrairement à la critique articulée par Lukacs, cet emploi de
l’hystérie me semble contenir un potentiel subversif important. Il n’est
pas fortuit de constater que Flaubert compare Salammbô à
sainte Thérèse110 : ce qui serait aujourd’hui considéré comme une
maladie, est encore inextricablement lié à l’amour et au sacré dans
l’Antiquité conçue par Flaubert 111. Ce lien amène inévitablement une
remise en question des idées morales d’aujourd’hui et de leur portée
universelle. Si le lecteur contemporain reconnaît des traits de caractère
modernes dans le personnage antique, il n’est pas dit que Salammbô
est juste un roman à costumes peuplé de caractères sentimentaux : tout
au contraire, la parenté est plutôt inquiétante.

3. Mâtho et la thérapie

Le meneur barbare confond le lecteur plus d’une fois par sa simpli-


cité apparente. Au premier coup d’œil, on a affaire à un guerrier
sauvage qui fait preuve de force et de courage. L’apparence est trom-
peuse, le lecteur perplexe découvre que le barbare semble cacher un
cœur de jeune homme romantique :
Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s’en al-
lait dès le soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il
s’étendait sur le sable, et jusqu’au soir y restait immobile. (S, p. 89)

110 Le Dictionnaire des sciences médicales montre que Flaubert n’est pas le seul à
remarquer cet ancien lien entre le sacré et la maladie : la même sainte y figure
comme exemple « d’hystérie mélancolique » (Dictionnaire, XIII, p. 235). La
sainte peut même inciter à l’imitation de l’hystérie : « De toutes les fonctions de
l’entendement, l’imagination est celle qui d’abord dispose le plus à cette maladie,
et qui, par suite, la détermine le plus souvent. […] La mémoire, en reproduisant à
l’esprit de la jeune femme les traits de son amant, […] ou en offrant à la jeune
vierge des images voluptueuses, des tableaux lascifs, des expressions brûlantes,
peut également influer sur la production de l’hystérie (telle était sainte Thérèse,
qui nous représente un exemple d’hystérie mélancolique) […] ».
111 Un autre parallèle s’impose, celui avec l’âge baroque, époque qui mêle inextrica-
blement extase religieuse et sensualité. C’est par la référence à sainte Thérèse
(1515-1582), qui défendait une mystique christique très caractéristique, que
Flaubert établit lui-même le lien.
90 La Lutte des paradigmes

Spendius l’entendait gémir et parler tout seul. (Ibid.)


[…] c’était Carthage ! Il s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber,
tant son cœur battait vite. (S, p. 288)
Un soupir lui gonfla la poitrine, et deux larmes, longues comme des
perles, tombèrent sur sa barbe. (S, p. 289)

La sensibilité du chef des Mercenaires surprend. De nouveau, la


question de l’anachronisme se pose : Flaubert a-t-il simplement trans-
posé l’âme d’un Frédéric dans le corps d’un barbare, transplanté une
souffrance moderne dans une ambiance pittoresque ? La problémati-
que du roman à l’antique se réduirait-elle à une question de décor ? La
suite du tout premier paragraphe cité prouve le contraire. Mâtho es-
saye de combattre ses sentiments :
Il consulta l’un après l’autre tous les devins de l’armée […]. Il avala
du galbanum, du seseli et du venin de vipère qui glace le cœur ; des
femmes nègres, en chantant au clair de lune des paroles barbares, lui
piquèrent la peau du front avec des stylets d’or ; il se chargeait de col-
liers et d’amulettes [etc. ; N.B.]. (S, p. 89)

Quand il se confie à son ami Spendius, il ne ressemble plus à un


amant en proie à des tendres émois :
Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles.
« Écoute ! fit-il à voix basse, avec un doigt sur les lèvres, c’est une
colère des Dieux ! la fille d’Hamilcar me poursuit ! J’en ai peur,
Spendius ! » Il se serrait contre sa poitrine, comme un enfant épou-
vanté par un fantôme. « Parle-moi ! je suis malade ! je veux guérir !
j’ai tout essayé ! Mais toi, tu sais peut-être des Dieux plus forts, ou
quelque invocation irrésistible ? » (S, p. 89)

Mâtho met lui-même le doigt sur son mal : son amour n’est point
un sentiment tendre, idéaliste, tel qu’il a prévalu en Occident, depuis
la vénération de l’amour courtois jusqu’au rêve de fusion avec l’être
aimé tel qu’il est conçu par le néoplatonisme romantique. Le senti-
ment du barbare est un mélange d’attirance et de terreur, il est marqué
par la peur. Salammbô, loin d’être une idole dans son cœur, le pour-
suit tel un mauvais esprit. Face à un tel phénomène, qui affecte autant
l’âme que le corps, Mâtho cherche un moyen pour se guérir. La
thérapeutique n’est pas à comprendre dans un sens moderne : les soins
consistent en un mélange de médecine, de religion et de magie. Rien
ne soulage le guerrier, le but est seulement atteint quand Mâtho
« Salammbô » 91

possède le zaïmph de Tanit, la déesse qu’il assimile à Salammbô 112. Il


domine la déesse et la princesse avec elle : « ‘Je n’ai plus peur de sa
beauté.’ » (S, p. 140) – un cri d’espoir bien étrange pour un amant. Il
correspond à la victoire dans une lutte divine, et non à l’expression
d’une affection moderne.
La combinaison des différents côtés de ce guerrier en un ensemble
complexe et étrange est un exploit qui compte beaucoup aux yeux de
Flaubert :
Or, le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé
au mien ? Il partait d’un point de vue tout idéal. Il rêvait des martyrs
typiques. Moi, j’ai voulu fixer un mirage en appliquant à l’Antiquité
les procédés du roman moderne, et j’ai tâché d’être simple. Riez tant
qu’il vous plaira, oui ! je dis simple, et non pas sobre. Rien de plus
compliqué qu’un Barbare.113

« Compliqué », c’est le mot : Mâtho se distingue peut-être par un


esprit simple et un physique fort et sublime, mais son caractère ex-
prime – au moins aux yeux du romancier et de ses lecteurs modernes –
une combinaison compliquée de différentes strates qu’on n’a plus
l’habitude de voir réunis aujourd’hui. Cet amour est un sentiment
complexe, il est une pathologie et une émotion religieuse à la fois, il
exprime une sensibilité mélancolique et une peur abyssale.
Il ne faut pas se tromper, Flaubert s’inscrit tout de même dans
l’imaginaire de son époque. Il fait vraisemblablement appel à l’amour
romantique parce qu’il lui est immédiatement accessible ; on en a vu
certaines traces. Mais l’écrivain sait transformer le sentiment au point
de le rendre méconnaissable. Il en résulte une passion qui présente un
mélange bien étranger aux habitudes du lecteur moderne. Ici, l’antique
domine le moderne de manière sensible.

112 À propos de l’initiation, de l’appropriation et du fonctionnement cf. Jacques


Neefs, « Le parcours du zaïmph », dans Claudine Gothot-Mersch (dir.), La Pro-
duction du sens chez Flaubert (colloque de Cerisy, juin 1974), Paris, Union géné-
rale d’éditions, 1975, pp. 227-241, ici surtout pp. 228 sq.
113 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III,
p. 276 ; je souligne.
92 La Lutte des paradigmes

4. Hannon, ou des hommes et des éléphants

Après les maux de Salammbô et Mâtho, la souffrance autrement


atroce d’Hannon attire l’attention. Le grand adversaire d’Hamilcar est
frappé d’une maladie exotique et inguérissable : il s’agit de l’éléphan-
tiasis, sorte de lèpre particulièrement ravageuse. Les apparitions suc-
cessives du malade rythment le récit ; à chaque fois qu’il est décrit,
son corps est dans un état de décomposition plus avancé. On n’assiste
pourtant pas à la totalité de son parcours pathologique, les Barbares
l’exécutent avant sa fin naturelle. Vu l’état de son corps, ils anticipent
de peu le terme d’une évolution fatale : Hannon était déjà dans le
stade final de l’éléphantiasis.
Le sceau de la maladie le marque d’emblée :
Il avait des bottines en feutre noir, semées de lunes d’argent. Des ban-
delettes, comme autour d’une momie, s’enroulaient à ses jambes, et la
chair passait entre les linges croisés. […] L’abondance de ses vête-
ments, son grand collier de pierres bleues, ses agrafes d’or et ses
lourds pendants d’oreilles ne rendaient que plus hideuse sa difformité.
On aurait dit quelque grosse idole ébauchée dans un bloc de pierre ;
car une lèpre pâle, étendue sur tout son corps, lui donnait l’apparence
d’une chose inerte. Cependant son nez, crochu comme un bec de
vautour, se dilatait violemment, afin d’aspirer l’air, et ses petits yeux,
aux cils collés, brillaient d’un éclat dur et métallique. (S, pp. 93 sq. ;
je souligne)

Le portrait n’est point flatteur. Il est repris peu de temps après, lors
de la première campagne des Carthaginois : Hannon, comparé à un
hippopotame (S, p. 164), est apparenté à l’autre animal pachyderme,
celui qui donne son nom à la maladie. Il souffre d’une « soif inces-
sante » (S, p. 164 sq.) et émet « une haleine plus nauséabonde que
l’exhalaison d’un cadavre » (S, p. 165). La suite se dessine de la
sorte :
Deux charbons semblaient brûler à la place de ses yeux, qui n’avaient
plus de sourcils ; un amas de peau rugueuse lui pendait sur le front ;
ses deux oreilles, en s’écartant de sa tête, commençaient à grandir ; et
les rides profondes qui formaient des demi-cercles autour de ses nari-
nes lui donnaient un aspect étrange et effrayant, l’air d’une bête
farouche. Sa voix dénaturée ressemblait à un rugissement […]. (Ibid. ;
je souligne)
« Salammbô » 93

Son appétit est feint, il mange par « ostentation » (ibid.). Mais cela
n’est que le début. Lors du retour d’Hamilcar, son mal a déjà aug-
menté : « […] ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières
[…] », sa voix est « rauque et hideuse » (S, p. 180). Bien plus tard, en
pleine guerre, sa maladie, « en rongeant ses lèvres et ses narines, avait
creusé dans sa face un large trou ; à dix pas, on lui voyait le fond de sa
gorge » (S, p. 287). Il se lance dans une course folle contre le déclin.
Pris d’une rage sans égale, Hannon dévaste la campagne, massacre ce
qu’il trouve sur son chemin, et obéit à ses pulsions sexuelles impérati-
ves : « […] les plus belles [femmes ; N.B.] étaient jetées dans sa li-
tière – car son atroce maladie l’enflammait de désirs impétueux ; il les
assouvissait avec toute la fureur d’un homme désespéré. » (S, p. 354)
Quand les Mercenaires le capturent et s’apprêtent à la crucifier, son
corps montre toute sa laideur : « […] l’horreur de sa personne apparut.
Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes
lui cachait les ongles des pieds ; il pendait à ses doigts comme des
lambeaux verdâtres […]. » (S, p. 357) Son organisme ne se prête
même plus au châtiment qui lui a été réservé : « Ses os spongieux ne
tenant pas sous les fiches de fer, des portions de ses membres s’étaient
détachées ; – et il ne restait à la croix que d’informes débris […]. » (S,
p. 358 sq.) Une fin grotesque qui annonce le déclin de Carthage face à
la puissance romaine.
Évidemment, la plupart des critiques reprennent les catégories es-
thétiques et symboliques dont le corps lépreux est porteur. Hannon est
caractérisé par les termes esthétiques les plus déconsidérés : il est
hideux, difforme, inerte – en un mot, il est abject. Cette dépréciation
esthétique atteint son comble dans le rapprochement avec une momie.
Par cette comparaison, le texte préfigure bien sûr sa mort à moyen
terme, et, qui plus est, il fait du suffète un cadavre vivant. Si on tient
compte du fait que le cadavre en décomposition est la conception la
plus radicale du laid qui soit, ‘l’idéal’ d’une altérité répugnante et
inassimilable114, Hannon devient un emblème d’esthétique négative –
l’antiquité classiciste est loin. De même, la valeur symbolique
d’Hannon ne présage rien de positif. Dans sa maladie, qui le fera litté-
ralement tomber en morceaux, on peut lire le manque d’unité politique
de sa patrie, la dissidence des parties, la victoire des intérêts particu-

114 Winfried Menninghaus, Ekel. Theorie und Geschichte einer starken Empfindung,
Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1999, p. 7.
94 La Lutte des paradigmes

liers sur le bien commun, la pétrification et la décomposition de


l’organisme de la cité (d’après le vieux topos qui compare l’organi-
sation de la cité à l’organisme humain).
Ces interprétations esthétiques et politiques, pertinentes ou non,
ont ceci d’insatisfaisant qu’elles négligent un fait très simple : on a
d’abord affaire à un corps malade, que Flaubert décrit selon les obser-
vations rassemblées dans un article du Dictionnaire des sciences mé-
dicales, la même encyclopédie qui a déjà fourni quelques éléments de
l’hystérie115. Qu’en est-il de cette maladie dans le Dictionnaire ?
L’éléphantiasis, en latin lepra tuberculosa, est « une des espèces
du genre des lèpres » (Dictionnaire, t. XI, p. 401). Cette lèpre
se manifeste sur une ou plusieurs parties de tégumens, en prenant la
forme des tumeurs ou des tubercules, des végétations ou des fongosi-
tés. L’éléphantiasis a la propriété de rendre le corps de ceux qui en
sont affectés, plus ou moins difforme. La peau devient rude, épaisse,
inégale, rugueuse comme celle d’un éléphant. On voit tomber les poils
et les cheveux ; dans certains cas ils blanchissent, quel que soit l’âge
du sujet […]. (Dictionnaire, t. XI, p. 402 ; je souligne)

La maladie a deux variétés. La léontine déforme surtout le visage :


C’est sur le visage des malades que s’observent les phénomènes les
plus remarquables de cette variété ; la peau du front est couverte de
rides qui rendent les malades hideux. Les lèvres deviennent extrême-
ment épaisses ; les narines se dilatent d’une manière extraordinaire.
Les malades ont la voix rauque et rugissante ; les oreilles se dévelop-
pent et prennent un accroissement prodigieux. Les yeux deviennent
rouges, scintillants, enflammés ; on dirait qu’ils expriment la plus vive
colère. Cet ensemble de symptômes donne au malade l’aspect et la
physionomie du lion ; de là le nom que M. Alibert a donné à cette va-
riété. (Dictionnaire, t. XI, pp. 402 sq ; je souligne)

La seconde variété, l’éléphantine, se manifeste sur la partie infé-


rieure du corps :

115 Il s’agit du tome XI (1815), pp. 401-428 ; l’auteur de l’article est Fournier. Le
Dictionnaire propose en outre les articles « lèpre », « lépreux » et « léproserie »,
dans t. XXVII (1818), pp. 418-451, 451-484 et 484-485 ; Flaubert a certainement
consulté l’article « lèpre », ses notes le prouvent ; cf. Bibliothèque Nationale, Ms.
NAF 23662, f° 154 recto. Il l’indique également dans la lettre à Sainte-Beuve, du
23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 277.
« Salammbô » 95

La peau d’une ou des deux jambes est dure, bosselée, de couleur gri-
sâtre, et ressemble exactement au cuir d’un éléphant. […] Le tissu
cellulaire des parties affectées ne forme plus qu’une masse lardacée.
La peau, dans beaucoup de cas, se rompt et présente un ulcère fon-
gueux […]. (Dictionnaire, t. XI, p. 403 ; je souligne)

Les bras sont parfois atteints de la maladie. Les parties concernées


deviennent « des corps inertes » (ibid.). Les médecins ne peuvent rien
pour leurs malades.
On retrouve ici beaucoup de traits caractéristiques d’Hannon. La
blancheur, les plis de la peau, l’aspect figé et lézardé de celle-ci, la
perte des cheveux et des poils, le nez grossi, les narines dilatées, les
oreilles agrandies, l’insensibilité des membres affectés qui les rend
inertes, les yeux scintillants, enflammés, colériques. De ce dernier
symptôme, Flaubert fait plus qu’une description extérieure : Hannon
ne semble pas colérique, il l’est – la physionomie de la maladie inspire
un trait de caractère. Il y a un autre point où Flaubert ne suit pas de
près le Dictionnaire : la maladie du suffète ne se limite ni aux jambes
ni au visage, la lèpre est « étendue sur tout son corps » (S, p. 94).
Flaubert combine donc les symptômes des deux variétés, et pousse
ainsi à l’extrême son portrait.
Il y a d’autres symptômes qui se retrouvent en détail dans le por-
trait d’Hannon : l’haleine du malade est « fétide », la voix est
« rauque, rugissante » (Dictionnaire, t. XI, p. 405), la digestion diffi-
cile, la respiration de même (Dictionnaire, t. XI, p. 406), la soif de-
vient « dévorante » (Dictionnaire, t. XI, p. 405). La pourriture de la
peau finit par affecter le squelette et faire s’effondrer l’unité du corps :
La peau […] donne naissance à des verrues ; elles pullulent au visage,
aux lèvres, au palais, aux parties sexuelles ; elles prennent la forme de
tumeurs d’un volume égal à celui d’un œuf. Ces tumeurs viennent à
suppuration ; il en résulte d’affreuses croûtes, et des ulcères rongeant
plus affreux encore, lesquels dévorent les cartilages et les os même.
Lorsque toute l’habitude du corps n’est plus qu’une masse suppu-
rante, on voit les parties vivantes se sphacéler ; les doigts des pieds et
des mains, les oreilles, le nez, les dents se détachent, et le malade se
voit mourir en détail. (Dictionnaire, t. XI, p. 406 ; je souligne)

Voilà le stade final du suffète, sa décomposition sur la croix.


Les soins apportés à Hannon sont eux aussi tirés du Dictionnaire.
On voit l’emploi de l’aloès (S, p. 94/Dictionnaire, t. XI, p. 426), d’une
pâte à la myrrhe (S, p. 164/Dictionnaire, t. XI, p. 426) et des bains
96 La Lutte des paradigmes

(S, p. 163), qui, faute de véritable thérapie à proposer, sont très appré-
ciés par l’auteur de l’article « éléphantiasis » 116.
Mais ce qui frappe plus que toutes ces références plus ou moins
explicites, ce sont les emplois à contresens de certains symptômes et
remèdes. D’abord, la médecine moderne ne croit pas au désir sexuel
du lépreux : « M. Alibert [l’auteur de référence de l’article, et auteur
de l’article « lèpre » ; N.B.] et d’autres observateurs démentent
l’assertion des auteurs qui prétendent que les lépreux sont très-portés
au coït : il est constant, au contraire, qu’ils ont de la répugnance pour
cet acte […] ». (Dictionnaire, t. XI, p. 406) Le personnage d’Hannon,
au contraire, est justement basé sur cette envie, il est un homme
s’adonnant à la luxure et à la débauche sadique. Flaubert utilise alors
non les idées modernes sur cette maladie, mais les préjugés des An-
ciens, qui croyaient que la maladie avait sa source dans une libido
excessive : « Mais Archigène, Aëtius, Fernel, Desfrançois, Arbault,
Baillou lui-même, Schurig, etc. conseillaient la castration. » (Diction-
naire, t. XI, p. 423) Parallèlement, il emploie de manière ostensible un
certain remède :
[…] l’homme vêtu de jaune […] lui tendant une coupe d’or où fumait
un bouillon de vipère : « Bois ! dit-il, pour que la force des serpents,
nés du soleil, pénètre dans la moelle de tes os, et prends courage, ô re-
flet des Dieux ! » (S, pp. 164 sq.)

L’article, en revanche, précise qu’Aëtius, Coelius Aurelianus,


Galien et d’autres encore « ont préconisé l’usage de la vipère, dont on
connaît aujourd’hui la nullité comme médicament » (Diction-
naire, t. XI, p. 423).
L’emploi du savoir médical se fait ici dans le sens de la perspective
historique, c’est-à-dire non par rapport à l’efficacité (scientifique),
mais dans le sens de la crédibilité (historique). Ce procédé est justifié
par l’article médical même, car il précise que l’éléphantiasis n’est pas
seulement connue depuis l’Antiquité, elle est même une maladie an-
cienne par définition :

116 « Parmi beaucoup de moyens externes proposés contre la lèpre tuberculeuse, les
bains tiennent le premier rang, et l’expérience a justifié leur utilité. […] Ces eaux
administrées en douche [les bains sulfureux d’eaux minérales] peuvent résoudre
les engorgements du tissu cellulaire, ramollir la peau, et favoriser l’usage de re-
mèdes internes […] ». (Dictionnaire, t. XI, p. 426)
« Salammbô » 97

L’éléphantiasis est de toutes les lèpres celle qui a été la mieux décrite
par les anciens. Ce mal affreux était connu des Hébreux, des Perses,
des Grecs, des Arabes ; il était plus commun chez ces peuples qu’il ne
l’est parmi nous, où cependant il s’observe encore aujourd’hui. […]
Les affections lépreuses si célèbres chez le peuple hébreu, sont assez
rares de nos jours, dans nos climats tempérés et septentrionaux sur-
tout ; leur histoire se lie essentiellement avec celle du peuple de Dieu,
chez lequel régnaient toutes les espèces de lèpres. (Dictionnaire, t. XI,
p. 403 ; je souligne)

Le caractère biblique, ‘sémitique’, de la maladie la rend histori-


quement vraisemblable, et sert même à ancrer davantage le person-
nage dans le monde antique. Il est connu que Flaubert cherche de
nombreuses informations dans la Bible pour les transposer à Carthage,
d’une grande civilisation sémitique à l’autre117 ; il s’en réclame dans
la lettre à Sainte-Beuve118. L’éléphantiasis – le fléau du peuple israé-
lite – fait partie des informations ainsi transposées. À une réserve
près : dans la Bible, le lépreux est une figure d’exclu, un être stigma-
tisé que Dieu a exposé aux yeux du monde ; il peut évoquer la pitié.
Chez Flaubert, la maladie désigne un caractère puissant, cupide et
sadique, et si punition de Dieu il y a, c’est Hannon qui en est l’in-
strument ; quant à la pitié, on aura beau la chercher.
Finalement, Flaubert est plus redevable à Galien qu’à Alibert :
Galien, de tumoribus, cap. XIV, appelle ce mal satyriasmos, puisqu’il
rend la face semblable à la peau d’un satyre ; car, dit-il, les lèvres
s’enflent outre mesure ; le nez grossit et semble comprimé ; les oreil-
les rougissent ; les mâchoires se couvrent de turgescences ; sur le front
s’élèvent des tumeurs semblables à des cornes, etc. (Dictionnaire,
t. XI, p. 403)

En effet, Hannon, a des traits de satyre. Cette interprétation de la


maladie rapproche le suffète d’Héliogabale, et contribue à la genèse
d’un personnage farouchement antique.

117 Il reste dans l’esprit de l’époque ; cf. ci-dessous, « Salammbô et l’histoire »,


chap. 3.
118 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 279.
98 La Lutte des paradigmes

5. Résumé : maladie et psychologie romanesque

Résumons et abordons de façon plus générale l’emploi des sources


médicales dans Salammbô. Dans les chapitres précédents, l’analyse
détaillée du rapport entre personnage et source médicale a mis en re-
lief plusieurs tendances. Dans les cas principaux, celui de l’hystérie et
celui de l’éléphantiasis, Flaubert choisit des maladies qui sont bien
connues à l’époque où se situe son roman – attestées par les Anciens,
elles ont la vraisemblance historique de leur côté. De plus, l’étiologie
est interprétée par les personnages ou par le narrateur dans les termes
de la pensée mythique : le mal de Salammbô est au moins partielle-
ment dû à la vengeance de Tanit, celui de Mâtho est, lui aussi, la
conséquence d’une colère des dieux. Dans les deux cas, cela implique
que leur mal intime appartient, par le biais de la médecine et de la
religion, à une pensée collective, et non au solipsisme du sujet roman-
tique amoureux. Le subjectivisme moderne n’est pas encore de mise.
Les traitements administrés correspondent dans les trois cas à la
logique d’une pensée médicale pré-moderne. Cependant Flaubert va
plus loin encore : il ne conçoit pas seulement des maladies dont les
contours s’insèrent parfaitement dans le tableau historique, mais, en
peignant un portrait de lépreux, il construit même son récit autour
d’une maladie typique de la période et de la région. En d’autres ter-
mes : c’est déjà par son mal que Hannon se distingue d’un héros de
roman contemporain, et contribue à la vraisemblance historique du
récit.
En outre, on ne saurait assez le souligner, les deux maladies sont
d’une expressivité poétique remarquable ; déjà le Dictionnaire signale
à plusieurs reprises l’appartenance de l’éléphantiasis au domaine es-
thétique de l’abject119, l’hystérie montre une capacité de mise en
scène remarquable. Elles ont aussi le mérite d’être si vaguement défi-
nies que l’imagination poétique trouve peu de limites à ses élans120.
L’expressivité et la malléabilité leur permettent de figurer comme

119 Les malades « meurent dans un état de marasme qui excite en même temps la
compassion et l’horreur » (Dictionnaire, t. XI, p. 407). Évidemment, la compas-
sion fait défaut au roman.
120 « Quoique l’éléphantiasis soit une maladie fort ancienne […] elle est encore du
nombre de celles dont l’étiologie et l’histoire, même, ne sont point éclairées
d’une manière tout à fait satisfaisante pour le médecin. » (Dictionnaire, t. XI,
pp. 417 sq.).
« Salammbô » 99

modèle symbolique ; je ne rappelle que le serpent, la périodicité


lunaire, le globe de feu (hystérie), ainsi que la décomposition physi-
que (lèpre), qui sont autant de symboles phares du roman.
Dans les deux cas, les symptômes ne sont jamais exclusivement
extérieurs, ils servent toujours à fonder la psychologie des personna-
ges. Dans le cas de l’hystérie, ce procédé est moins remarquable puis-
que la maladie en elle-même est psychique et somatique à la fois –
interprétés en termes mythiques, les états d’âme d’une hystérique se
transforment facilement en caractère antique et oriental. L’éléphan-
tiasis fait mieux ressortir ce volet : Flaubert adopte des éléments typi-
ques de la maladie, soit un symptôme, soit une cause présumée, et il
en déduit des traits de caractère. Les yeux qui semblent colériques par
la déformation pathologique deviennent les signes extérieurs d’une
véritable rage ; l’air de satyre trahit un caractère décadent et sadique.
Ce procédé n’exclut nullement – fallait-il le souligner ? – l’emploi de
sources historiques dans la conception d’Hannon121.
De la sorte, les sources médicales contribuent à la résolution du
problème cardinal de Salammbô : elles apportent le matériau et la
structure de la vie psychique ‘individuelle’. Nous l’avons vu, les ca-
ractères antiques sont si difficiles à concevoir parce qu’ils ne nous
ressemblent pas, ils n’offrent pas d’analogie (cf. « Le roman à
l’antique », chap. 2). Voilà mon argument : Flaubert choisit les mala-
dies justement parce qu’elles permettent de construire des héros anti-
ques. Ou bien les sources médicales renvoient plus ou moins directe-
ment aux auteurs antiques et à leur conception psychophysique de
l’homme ; ou bien les symptômes d’une maladie attestée depuis

121 Dans son édition du roman, Séginger note que Flaubert en fait un personnage
négatif, alors que Polybe, Diodore de Sicile et Chateaubriand lui auraient attribué
des vertus ; il a pu tirer ses traits de caractère de la Vie d’Héliogabale par
Lampride (S, p. 163, note 1 et 2). Dans ce cas-là, seule la maladie impliquerait le
caractère féroce du suffète. Il faut toutefois rappeler que Dureau de La Malle, un
auteur révéré par Flaubert, attribue à Hannon une tentative d’empoisonner le Sé-
nat : « Justin, abréviateur de Trogue Pompée, nous dit qu’Hannon, aspirant à la
tyrannie, conçut le projet d’empoisonner le sénat de Carthage, et choisit le jour
du mariage de sa fille pour donner un festin au peuple dans les portiques publics,
et au sénat dans son palais […]. Hannon était alors l’amiral de la flotte
[…] ». Alphonse Jules César Auguste Dureau de La Malle, Recherches sur la
topographie de Carthage, Paris, Firmin-Didot frères, 1835, p. 88. C’est donc
aussi dans les sources historiques que l’on trouve des justifications pour la
conception négative du personnage.
100 La Lutte des paradigmes

l’Antiquité permettent des conclusions quant au caractère des mala-


des. Finalement, certains traits persistent, malgré l’écart historique, et
permettent une lecture moderne des maux de jadis.
Mythologie et texte médical se rejoignent dans la conception du
corps et de l’esprit romanesques, leurs éléments et structures sont
autant de fils qui tissent le roman ; l’usage qui en est fait n’est fidèle à
l’esprit d’aucune des sources. Tout apport intertextuel est soumis aux
exigences d’une œuvre à construire, au postulat de l’impartialité et à
l’exigence du vraisemblable historique – voilà le résultat des chapitres
précédents.
Le constat, pour fondé qu’il soit, mérite une objection : dans
Salammbô, on trouve au moins un élément important qui provient ex-
clusivement de la médecine moderne. La souffrance et la mort des
Mercenaires ne s’assimilent pas à la perspective historique, elles for-
ment une strate anachronique, voire antihistorique – c’est le savoir
anthropologique et positiviste du XIXe siècle auquel Flaubert fait sa
révérence. Il forme la base des personnages, et leur limite ultime.

6. Un cas extrême : vie et mort des Mercenaires

Avant l’atroce retournement final de leur sort, le cas des Mercenai-


res se présente sous un tout autre jour. La représentation des Merce-
naires est une des richesses du roman : le faste, l’opulence de la des-
cription, où se côtoient le sublime et l’abject, éblouissent. Ici plus
qu’ailleurs on gagne l’impression que Salammbô est un roman qui vit
du rapprochement de contrastes extrêmes. Grâce à son exhaustivité et
son exactitude, cette représentation gagne des dimensions anthropolo-
giques : dès le festin initial, elle montre un rassemblement d’hommes
de toutes les nations, décrit jusque dans le moindre détail. Tous les
attributs sont répertoriés dans le texte, il est question du physique, des
habits, des langues, de la façon dont ils dansent, luttent, prient, souf-
frent, meurent, de la manière dont ils enterrent leurs morts. Pour en
donner une impression, je citerai quelques passages-clés :
Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l’Égyptien à ses épaules
remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens balançaient
orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce
s’étaient peint [sic] de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens
« Salammbô » 101

portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec des bou-


cles d’oreilles. (S, p. 59)
Enfin, comme si l’Afrique ne s’était point suffisamment vidée, et que
pour recueillir plus de fureurs il eût fallu prendre jusqu’au bas des ra-
ces, on voyait, derrière tous les autres, des hommes à profil de bête et
ricanant d’un rire idiot ; – misérables ravagés par de hideuses mala-
dies, pygmées difformes, mulâtres d’un sexe ambigu, albinos dont les
yeux rouges clignotaient au soleil […]. (S, pp. 292 sq.)
On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celti-
ques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons io-
niennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris
de chacal. (S, p. 59)
[…] et une compagnie de Grecs dansait autour d’un vase où l’on
voyait des nymphes, pendant qu’un nègre tapait avec un os de bœuf
sur un bouclier d’airain. (S, p. 63)
Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces ar-
mées de Barbares, et l’on considérait les dieux des autres, car ils ef-
frayaient aussi. […] On avait beau ne pas adorer les étoiles, telle
constellation étant funeste ou secourable, on lui faisait des sacrifices ;
une amulette inconnue, trouvée par hasard dans un péril, devenait une
divinité ; ou bien c’était un nom, rien qu’un nom, et que l’on répétait
sans même chercher à comprendre ce qu’il pouvait dire. (S, p. 159)
Les hommes de caractère violent périrent les premiers ; les Africains
résistèrent mieux que les Gaulois. (S, p. 343)
Les Italiotes, plus robustes que les autres, criaient encore ; les Lacé-
démoniens, se taisaient, gardaient leurs paupières fermées […]. (S,
pp. 357 sq.)
Bien qu’ils fussent morts presque en même temps, des différences
existaient dans leur corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés
d’une bouffissure livide, tandis que les Africains, plus nerveux,
avaient l’air enfumés, et déjà se desséchaient. (S, p. 279)
Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les
Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les
morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les
Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux […]. (S,
p. 279)

Bref, on peut parler d’une véritable anthropologie historique (fic-


tionnelle, évidemment) qui se situe tout droit dans la suite de l’im-
partialité du mythographe (cf. « Le roman à l’antique », chap. 3) ; sur
ce terrain, la Nouvelle histoire n’aurait pas fait mieux.
Du coup, la question de la perspective se pose : le regard porté sur
les Mercenaires, n’est-il pas celui des peuples civilisés ? Ces guerriers
semblent bel et bien appartenir à l’enfance irresponsable de l’huma-
nité. Pour en dresser un bilan caricatural, on pourrait avancer qu’il
s’agit de sauvages : des êtres pulsionnels, avides, motivés par leurs
102 La Lutte des paradigmes

intérêts vitaux. Leur armée est hétéroclite, anarchique, destructrice ;


elle manque de discipline, est impatiente, voire lâche122. Le
fonctionnement psychique des ces hommes se résume en des attributs
tels « cette obstination de Barbare que rien ne rebute » (S, p. 340)123.
Évidemment, le portrait ainsi dessiné est quelque peu réducteur.
Les Barbares sont en effet capables, eux aussi, de concevoir et
d’exécuter des stratagèmes militaires, telle la destruction de l’aque-
duc, ils font preuve de courage, surtout face à la mort (S, pp. 349,
351). Ce qui importe davantage, c’est la relativité absolue de
l’attribution des termes opposés civilisé / sauvage, comportement
sublimé / pulsionnel. « Le festin » sème déjà le doute quant aux
mœurs des Carthaginois : « […] l’on n’avait pas oublié quelques-uns
de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l’on engraissait
avec du marc d’olives, mets carthaginois en abomination aux autres
peuples. » (S, p. 60) L’inversion de la perspective progresse avec la
crucifixion des lions par les paysans carthaginois124, et elle est
accomplie pour de bon quand les Barbares restent ébahis devant le
sacrifice à Moloch, au cours duquel les Carthaginois font périr leur
propre progéniture125. De même, la cité carthaginoise s’avère avide et

122 Parmi les exemples figurent les attaques irréfléchies contre Carthage (S, p. 299),
la mauvaise alimentation la veille au soir de la bataille (S, p. 362), la démesure de
leurs exigences, la joie face à la mort des alliés, motivée par l’espoir d’obtenir
plus de butin (S, p. 304), la fuite devant l’armée d’Hamilcar (S, p. 282).
123 Historiquement on peut y reconnaître l’écho des nouveaux barbares, un spectre
qui hante le XIXe siècle (sur ce point, le Manifeste touche juste). Après la Révo-
lution et la Terreur, les élites des pays occidentaux, celles de la France en pre-
mière ligne, craignent un nouveau soulèvement des masses révolutionnaires
(Chateaubriand, Thierry) – ou bien au contraire elles souhaitent ardemment le
retour rénovateur du Peuple (Michelet, Quinet). Cf. Gisèle Séginger, Flaubert.
Une poétique de l’histoire, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg,
2000, pp. 109-114, surtout p. 111. Séginger constate une évolution dans l’opinion
de Flaubert face au problème : après une attitude plutôt positive au début, il se
rend à une opinion dépréciative. Néanmoins les masses barbares restent un mo-
yen de choix pour mettre en question la société bourgeoise haïe (pp. 111, 113).
Cf. de même Anne Green, « Flaubert’s Myth of Civilisation and Orient », dans
Colin Smethurst (dir.), Romantic Geographies. Proceedings of the Glasgow
Conference (septembre 1994), Glasgow, University of Glasgow, 1996, pp. 215-
225.
124 « Quel est ce peuple, pensaient-ils, qui s’amuse à crucifier les lions ! » (S, p. 86)
125 « Ce grand bruit et cette grande lumière avaient attiré les Barbares au pied des
murs ; se cramponnant pour mieux voir sur les débris de l’hélépole, ils regar-
daient béants d’horreur. » (S, p. 332)
« Salammbô » 103

lâche à son tour, et sous le vernis lisse et uni, son fondement est aussi
hétéroclite que la foule des Mercenaires. La vue panoramique sur la
ville le fait comprendre : « […] tout cela montait l’un sur l’autre en se
cachant à demi, d’une façon merveilleuse et incompréhensible. On y
sentait la succession des âges et comme des souvenirs de patries
oubliées. » (S, p. 115)
Le roman rétrécit sensiblement l’écart entre les camps ennemis ;
l’application des termes opposés civilisé / barbare est fragile. Comme
toujours dans l’œuvre de Flaubert, le nivellement d’une opposition se
fait principalement vers le bas 126, les Carthaginois ressemblent de
manière défavorable aux Mercenaires. Le manque de sympathie pour
les uns et pour les autres, l’absence de tout être neutre, tant déplorée
par Sainte-Beuve127, prouvent de nouveau l’impartialité du perspecti-
visme flaubertien. En un mot, pendant la majeure partie du roman les
Barbares enrichissent la perspective historique, positive, anthropolo-
gique sur le monde antique.
La péripétie affreuse dans « Le défilé de la Hache » bouleverse la
donne. Le chapitre présente une des scènes les plus emblématiques du
livre : par une ruse d’Hamilcar, une grande partie de l’armée merce-
naire est prise au piège dans une vallée rocheuse. Toute sortie est blo-
quée, les approvisionnements sont coupés, les réserves s’épuisent
rapidement ; faim et soif gagnent les troupes. Pendant dix-neuf jours
les Mercenaires souffrent de privations, la moitié en meurt, c’est-à-
dire 20 000 hommes ; les autres survivent, grâce à l’anthropophagie
notamment – ils mangent des cadavres, et tuent même leurs cama-
rades. Hamilcar les laisse sortir à la fin, pour arrêter leurs chefs et
massacrer les autres survivants avec un calme sadique (S, pp. 337-
352).
La radicalité littéraire du chapitre est extraordinaire, mais il im-
porte autant de souligner sa valeur structurelle et symbolique. Géné-
ralement, la critique n’y prête pas une grande attention ; elle est pro-
bablement quelque peu aveuglée par la cruauté de l’épisode. Celle-ci

126 Küpper analyse ce procédé dans le cas de l’opposition province/capitale et de


l’opposition correspondante médiocrité/bonheur, mais il en tire des conclusion
plus générales ; cf. « Mimesis und Botschaft », pp. 198-212, surtout pp. 200 sq.
127 « Mais […] pourquoi […] l’auteur n’a-t-il pas eu l’idée de nous faire rencontrer
un Grec, un seul, […] et qui, fourvoyé dans cette affreuse guerre, la jugeant,
sentant comme nous et beaucoup d’honnêtes gens d’alors en présence de ces hor-
reurs, nous aiderait peut-être à les supporter. » (« Salammbô », p. 225)
104 La Lutte des paradigmes

attire toute l’attention ou bien pousse le lecteur sensible à passer outre.


Néanmoins, l’importance se déduit déjà de la place qui revient à ce
long chapitre dans l’architecture du roman. « Le défilé de la Hache »
répond directement au chapitre initial, « Le festin » : les deux sont
largement dominés par la question de l’alimentation, quoique sur des
modes antinomiques – à l’opulence, au luxe et à l’excès du début ré-
pond la souffrance et un manque total à la fin. Ce sont aussi les chapi-
tres des tabous brisés128, qui forment les points culminants de
l’interrogation romanesque du sacré : la première transgression d’un
tabou (le meurtre des poissons sacrés) est réparée par une seconde
transgression, de caractère autodestructeur (l’anthropophagie). Les
correspondances sont soulignées par des reprises explicites, telle cette
hallucination de certains affamés : « Il y en avait qui se figuraient être
à un festin […] ». (S, p. 344) « Le défilé de la Hache » forme donc
une partie de la parenthèse qui referme le roman 129 ; la faim et la soif
font partie d’un dispositif symbolique central.
Flaubert s’en donne à cœur joie, les souffrances des Barbares sont
décrites avec la méticulosité habituelle. Ses lectures préparatrices le
lui permettent : « Je lis maintenant de la physiologie, des observations
médicales sur des gens qui crèvent de faim […] », écrit-il à Ernest
Feydeau en automne 1861 130. Les lecteurs contemporains y dé-
couvrent une référence, une scène originelle : c’est un « radeau de la
Méduse en terre ferme » conclut Sainte-Beuve dans sa critique131. Il
ne s’y méprend pas. Flaubert a utilisé la thèse ès médecine Observa-
tions sur les effets de la faim et de la soif. Éprouvées après le

128 Le troisième chapitre dans la série est celui de « Moloch », avec sa révoltante
scène de sacrifice.
129 L’autre partie de cette parenthèse finale est évidemment la bataille finale et la
punition rituelle de Mâtho.
130 Lettre du 7 octobre 1861, Correspondance, t. III, pp. 178 sq., ici p. 179. Cf.
également la lettre à Mme Jules Sandeau du 21 octobre 1861 : « Je viens de me
livrer à des lectures médicales sur la soif et la faim et j’ai lu entre autres la thèse
du docteur Savigny, le médecin du radeau de La Méduse. Rien n’est plus drama-
tique, atroce, effrayant. Quel est le sens providentiel de toutes ces tortures ? »
(Cette question surprend : elle n’est pas typique pour Flaubert et ne correspond
pas au ‘message’ du roman ; il s’agit peut-être d’un geste de politesse envers la
destinataire. Quoi qu’il en soit, elle est toute relative, car elle est suivie de remar-
ques très ironiques sur des écrivains contemporains). Citée d’après G.F., Œuvres
complètes du Club de l’honnête homme, t. XIV, pp. 85 sq., ici p. 86.
131 « Salammbô », p. 226.
« Salammbô » 105

naufrage de la frégate du Roi la Méduse, en 1816 132 par le chirurgien


du bateau, Jean-Baptiste-Henri Savigny. Cela nous est attesté par le
dossier Sources et méthode et par quatre pages de notes de lecture133.
Une esquisse rapide du contexte s’impose : après le naufrage de la
frégate La Méduse au large de l’Afrique équatoriale, l’auteur des Ob-
servations se retrouve sur un radeau chargé de 150 personnes. La si-
tuation devient vite dramatique : les officiers de la frégate, embarqués
dans les canots de sauvetage, abandonnent le radeau, construction
fragile, à moitié sous l’eau, dépourvu de vivres. Le peu de biscuit
mouillé est consommé le premier jour, il reste du vin comme seule
boisson. Le manque d’aliments, le soleil brûlant, l’empire de l’alcool
créent des effets désastreux : pris de délire, matelots et soldats tentent
de détruire le radeau ; la plupart des naufragés meurent dans les com-
bats ou par suicide. Les autres survivent grâce à l’anthropophagie,
transgression qui assure la triste réputation des événements. Le sup-
plice dure treize jours, du 5 au 17 juillet 1816, date à laquelle les
quinze (!) survivants sont repris par le brick Argus. Leur calvaire
transporte une signification politique, les officiers incapables (le ca-
pitaine avait causé le naufrage de la frégate) et lâches devaient leurs
postes à la Restauration – Savigny et Alexandre Corréard, ingénieur et
géographe survivant, accusent violemment leur comportement dans un
livre qui donne lieu à un procès134. Bref, scandale, souffrance et
sacrilège sont au rendez-vous, un mélange qui n’a pas seulement ins-
piré le fameux tableau de Théodore Géricault (1819), mais explique
également que Sainte-Beuve découvre tout de suite la référence – en
1862, soit 46 ans après les événements.
Les Observations sur les effets de la faim et de la soif se divisent
en deux grands chapitres : il y a d’abord l’observation des effets

132 Paris, A. Eymery, 1818 ; par la suite, je citerai cet ouvrage par l’abréviation
‘Obs’, suivie de la page.
133 Sources et méthode, p. 496 ; les notes sont à la bibliothèque municipale de
Rouen, il s’agit du Msg 474.
134 Naufrage de la frégate La Méduse faisant partie de l’expédition du Sénégal
en 1816 ; relation contenant les événemens qui ont eu lieu sur le radeau, dans le
désert de Saara, à Saint-Louis et au camp de Daccard (Paris, Hocquet, 1817) ; ce
récit a connu cinq (!) éditions jusqu’en 1821, actuellement, il existe une édition
de poche (Gallimard, 2005). Pour le contexte historique, je me réfère à la post-
face instructive d’une traduction allemande : J.B. Heinrich Savigny et Alexander
Corréard, Schiffbruch der Fregatte MEDUSA auf ihrer Fahrt nach dem Senegal
im Jahr 1816, Nördlingen, Greno, 1987, pp. 129 sqq.
106 La Lutte des paradigmes

physiques de la privation (pp. 9-21), puis une seconde partie consa-


crée aux « lésions morales » (pp. 22-54). La thèse essaye de contri-
buer à l’élucidation de certains problèmes de l’époque, telle la fureur
provoquée par la privation, ou la calenture (la fièvre cérébrale). Le
vocabulaire relève plus de la terminologie du XVIIIe siècle que de
celle de la médecine moderne (pureté de l’air, souci de la circulation
des liquides, de la température et des lésions des nerfs). Il n’empêche
que les observations sont précises et que les liens entre psyché et
corps sont clairement établis – ce qui a tout pour plaire à Flaubert.
Une comparaison entre les deux récits de supplices montre un
grand nombre de correspondances. Le cadre extérieur n’est pas le
même, évidemment. Une armée n’est pas dépourvue de vivres, la
souffrance des Mercenaires doit durer plus longtemps. Ils ne souffrent
pas non plus de l’eau marine qui abîme la peau et ils ne sont point
soumis aux effets de l’alcool ; le soleil est plus faible dans le nord de
l’Afrique qu’à l’équateur. À ces différences près, les parallèles sautent
aux yeux, car les sensations en question sont identiques : les besoins
élémentaires de la faim et de la soif. Tout l’enjeu de cette comparaison
entre une thèse de médecine et une œuvre littéraire se situe sur un
niveau physiologique fondamental. Les correspondances appartien-
nent grosso modo à quatre catégories, que j’illustrerai à tour de rôle :
les effets extérieurs des privations, les effets intérieurs (sensations,
hallucinations), les moyens de survie et surtout la description de la
mort. Le point final sera constitué de l’analyse de la logique psycho-
physique inhérente aux descriptions des deux auteurs. Cette étude ne
prétend pas à l’exhaustivité, mais elle relèvera tout de même bon
nombre de parallèles entre le roman et une source qui, une fois encore,
est souvent indiquée et jamais lue, voire interprétée.
La description des effets extérieurs de la faim commence par la
« maigreur hideuse » (S, p. 341) qui rend « méconnaissables les
hommes les plus robustes », selon Savigny (Obs, p. 14). Les deux
textes reprennent le portrait surtout quand la privation a fait son œu-
vre. La source indique : « Nous regardions avec effroi les ravages que
le désespoir et l’abstinence avaient produits. Un de mes compagnons,
me serrant la main et versant des larmes, me dit : Vous êtes bien
changé. » (Obs, p. 46) Les Mercenaires aussi sont complètement
transformés, et s’en désolent autant : « Puis, quand ils venaient à rele-
ver la tête et à se regarder, des sanglots les étouffaient en découvrant
l’horrible ravage de leurs figures. » (S, p. 344). La description des
« Salammbô » 107

survivants des Observations ne relate que l’aspect de quelques parties


du corps : « […] nos yeux caves et presque farouches, nos longues
barbes, nous donnaient encore un air plus hideux ; nous n’étions plus
que les ombres de nous-mêmes. » (Obs, p. 19) Le passage correspon-
dant du roman dépasse largement la source en termes d’éléments ab-
jects et de violence ; la conclusion du paragraphe le prouvera pars pro
toto : « […] ils exhalaient une infecte odeur ; on aurait dit des tom-
beaux ouverts, des sépulcres vivants. » (S, p. 346) Finalement, beau-
coup meurent, les faibles d’abord : « […] en général, l’âge de vingt-
cinq à quarante ans fut le plus favorable pour résister à tant de priva-
tions ; les enfans, les jeunes gens et les vieillards succombèrent les
premiers. » (Obs, p. 14) La différence de constitution, qui détermine la
résistance à l’épreuve, est reprise dans Salammbô, mais en d’autres
termes. Elle enrichit surtout l’anthropologie des Mercenaires : « Les
hommes de caractère violent périrent les premiers ; les Africains ré-
sistèrent mieux que les Gaulois. » (S, p. 343)
Deuxièmement, les sensations éprouvées au cours des deux suppli-
ces se ressemblent, les réactions et les comportements également.
D’abord il y a l’état de choc à la découverte de la situation. Savigny
décrit ses sensations au moment où il comprend que le radeau a été
abandonné :
[…] je pouvais à peine articuler quelques mots ; un froid semblable à
l’application de lames de métal sur toute la périphérie de mon corps,
mais particulièrement dans les régions vertébrales, se renouvelait de
distance en distance ; ma paupière supérieure, s’abaissant involontai-
rement sur l’inférieure, y déterminait un froid presque glacial, qui
s’étendait sur les deux bords palpébraux. (Obs, p. 22)

Les Barbares aussi sont muets de terreur : « Tous se regardèrent


sans parler. Ils s’affaissèrent sur eux-mêmes, en se sentant un froid de
glace dans les reins, et aux paupières une pesanteur accablante. » (S,
p. 339) On trouve les mêmes composantes physiques : le froid dans le
dos, la lourdeur des paupières.
Ensuite, le sentiment de la faim surgit. La phrase « Il leur semblait
parfois qu’on leur arrachait l’estomac avec des tenailles » (S, p. 342),
dans Salammbô, s’inspire directement du passage « j’éprouvais à
l’estomac des douleurs atroces, comme si l’on m’eût arraché cet or-
gane avec des tenailles » (Obs, pp. 28 sq.).
Peu après, les états de conscience se modifient, les délires vont bon
train :
108 La Lutte des paradigmes

[…] aux souvenirs de leurs familles, de leur patrie et de leurs amis,


succédaient tout à coup des idées bizarres ; les uns criaient qu’ils
apercevaient la terre, d’autres, des navires qui venaient à notre se-
cours : tous nous annonçaient par des cris répétés ces visions falla-
cieuses. (Obs, p. 26)
[…] d’autres s’élançaient à la mer comme pour atteindre quelque ob-
jet qu’ils croyaient apercevoir. Je vis des infortunés courir sur leurs
camarades le sabre à la main, et leur demander une aile de poulet et du
pain pour apaiser la faim qui les dévorait. (Obs, p. 31)
Plusieurs se croyaient encore à bord de la Méduse […]. (Obs, p. 32)

Dans Salammbô, la suite est identique :


Les voyageurs rêvaient à des citernes, les chasseurs à leurs forêts, les
vétérans à des batailles […]. Des hallucinations les envahissaient tout
à coup ; ils cherchaient dans la montagne une porte pour s’enfuir et
voulaient passer au travers. D’autres, croyant naviguer par une tem-
pête, commandaient la manœuvre d’un navire […]. Il y en avait qui se
figuraient être à un festin […]. (S, p. 344)

La logique des hallucinations est la même : les malheureux se gra-


tifient imaginairement de ce que la réalité leur refuse ; ils tentent de
traverser la mer et la montagne, comme si les obstacles avaient dis-
paru. Ou bien ils restituent une situation normale, le point de dé-
part135.
Les réactions, les comportements face à la situation se font écho
d’un texte à l’autre. Quand ils reprennent un peu de force, naufragés et
Barbares se soulagent en se racontant leurs exploits d’autrefois ; rien
de plus naturel136. Les naufragés pensent aux officiers qui les ont
abandonnés :
Il nous semblait que nos souffrances eussent été moins grandes, si tout
l’équipage de la frégate les eût partagées avec nous. Rien n’est plus
pénible pour le malheureux que de savoir que ceux qui l’ont plongé
dans l’infortune jouissent de toutes les faveurs du sort. (Obs, p. 24)

135 La patrie dans les deux cas, ensuite le festin des barbares ou la frégate des naufra-
gés. Dans le même registre, il y a la vaine prétention de maîtriser encore la situa-
tion, tel ce M. Griffon qui dit à Alexandre Corréard : « Je me rappelle que nous
avons été abandonnés par les embarcations ; mais ne craignez rien, je viens
d’écrire au gouvernement, et dans peu d’heures nous serons sauvés. » (Obs,
p. 32) Flaubert a retenu cette anecdote dans ses notes de lecture.
136 Obs, p. 47 ; S, p. 344.
« Salammbô » 109

De manière surprenante, le roman reprend le ressentiment. Les


Barbares se fâchent contre Mâtho qui n’est pas avec eux :
[…] et ils hurlaient des malédictions contre les Carthaginois, contre
Hamilcar – et contre Mâtho, bien qu’il fût innocent de leur désastre ;
mais il leur semblait que leurs douleurs eussent été moindres s’il les
avait partagées. (S, p. 340)

Flaubert s’approprie donc le mécanisme jusque dans le choix des


mots, mais non la cause – Mâtho n’est pas responsable de la situation
des Mercenaires. Grâce à cette transposition, une causalité morale (les
actes des uns provoquent la misère des autres, qui en veulent aux pre-
miers) est transformée en un trait général du comportement humain.
Troisièmement, les moyens de survie sont un cas frappant de réfé-
rence intertextuelle. Le récit du radeau de La Méduse est justement
connu pour les cas d’anthropophagie ; les survivants s’y adonnent dès
la troisième journée :
[…] quelques infortunés, tourmentés par une faim extrême, et exaltés
par l’affreuse position dans laquelle ils se trouvaient, osèrent arracher
quelques lambeaux aux cadavres dont était couvert le radeau, et les
dévorèrent à l’instant même. Les officiers, quelques passagers, aux-
quels je me réunis, ne purent vaincre la répugnance qu’inspirait une
nourriture aussi horrible ; […] nous essayâmes néanmoins de manger
des baudriers de sabres et de gibernes […] ; d’autres mangèrent du
linge et des cuirs de chapeaux, sur lesquels il y avait un peu de
graisse, ou plutôt de crasse […]. Un matelot fut jusqu’à porter des ex-
crémens à sa bouche, mais ne put les y introduire. (Obs, pp. 13 sq.)

Au soir du quatrième jour, les officiers aussi joignent des « viandes


sacriléges » [sic] aux poissons volants qu’ils ont attrapés (Obs,
pp. 14 sq.). Désormais, Savigny ne parle plus du tabou brisé et on peut
supposer qu’ils continuent à manger de la chair humaine ; mais bien-
tôt, la soif devient la première urgence.
Dans le roman, on mange d’abord les vivres, puis « les baudriers
des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques » (S,
p. 340) – une reprise très exacte. Quand plus rien ne reste, les Gara-
mantes – « des hommes accoutumés à l’existence des solitudes et qui
ne respectaient aucun dieu » (S, p. 341) – s’y mettent les premiers ;
c’est, comme sur le radeau, la couche la moins civilisée de la popula-
tion qui commence la transgression. Flaubert se démarque en revan-
che de la délicatesse de son auteur de référence. Scrupuleusement il
110 La Lutte des paradigmes

met en scène l’oscillation entre dégoût et attirance. Quelques-uns ten-


tent timidement l’expérience : « Mais presque tous, en sentant cette
chair froide au bord des lèvres, laissaient leur main retomber ;
d’autres, au contraire, la dévoraient avec délices. » (Ibid.) Il relate les
hésitations, les encouragements mutuels et le franchissement du seuil
d’inhibition : « Puis, comme il fallait vivre, comme le goût de cette
nourriture s’était développé, comme on se mourait, on égorgea les
porteurs d’eau […]. » (S, pp. 341 sq.) Le romancier pousse le sacri-
lège jusqu’au cannibalisme ; notons la surenchère qui correspond à
celle rencontrée dans la description des effets physiques. La tendance
se dessine avec clarté dans la relation d’un incident : dans les deux
textes, un homme se réveille au contact d’une lame, quelqu’un tente
de lui scier un membre. La différence réside dans la motivation de cet
acte. Le matelot des Observations est délirant, on ne connaît pas le but
de son action137, tandis que le roman laisse naturellement entendre
que le membre visé est destiné à la consommation. Il est aussi plus
cruel en mettant l’épisode au pluriel, la formule est itérative138, il y a
donc une seconde augmentation du fait de la multiplication.
La souffrance va crescendo, la soif prend la relève et s’avère plus
pénible que la faim139. Les souffrants du radeau mettent « des
morceaux d’étain » dans la bouche (Obs, p. 16), avant d’être
condamnés à boire un liquide dentifrice. Le dernier recours est le
liquide sécrété par le corps :
[…] quelques-uns de nous s’avisèrent de boire de l’urine. Pour qu’il
fût possible de l’avaler, on la faisait refroidir dans des petits vases de
fer-blanc ; j’ai observé que celle de quelques personnes était plus
agréable à boire. (Obs, p. 18)

137 Savigny relate l’incident de la manière suivante: « Comme moi, [les autres ;
N.B.] croyaient avoir été agités par des songes terribles. M. Dupont, capitaine
d’infanterie, était dans un état d’anéantissement profond, duquel il ne sortit que
parce qu’un matelot, entièrement aliéné, voulait lui couper le pied avec un mau-
vais couteau : la vive douleur qu’il éprouva lui rendit la raison. » (Obs, p. 33)
138 « Des gens évanouies se réveillaient au contact d’une lame ébréchée […] ». (S,
p. 342 ; je souligne)
139 Savigny insiste sur ce palmarès de la torture : « J’ai cruellement été éclairé sur
cette vérité, que le besoin de la soif est bien plus pénible à supporter que celui de
la faim. En effet, le premier causait seul alors tous nos maux, tandis que l’autre
arrachait à peine la plus légère plainte. » (Obs, pp. 17 sq.)
« Salammbô » 111

Les deux moyens, le métal dans la bouche et l’urine refroidie, sont


repris dans Salammbô (S, pp. 342 sq.).
Quatrièmement, la description de la mort est peu spectaculaire
dans les deux textes :
[…] j’avais vu une foule d’infortunés terminer leur existence sans
donner des marques extérieures d’une grande douleur : ils devenaient
d’abord entièrement aliénés, et rien ne pouvait les calmer. […] Ils
tombaient ensuite dans une sorte d’insensibilité, et s’éteignaient
comme une lampe qui cesse de brûler faute d’aliment. (Obs, p. 50)

Flaubert est plus laconique encore : « On sentait d’abord un bour-


donnement dans les oreilles, les ongles noircissaient, le froid gagnait
la poitrine ; on se couchait sur le côté et l’on s’éteignait sans un cri. »
(S, p. 344) Il y a deux points à relever dans ces deux descriptions, à
commencer par l’image qui traduit la mort : l’homme est une lampe,
qui, sans combustible, doit s’éteindre. Deuxièmement l’absence com-
plète d’idées transcendantes mérite la réflexion. Alors que Savigny –
les passages cités le montrent suffisamment – emploie un langage de
compassion qui semble inspiré d’un moralisme humaniste, Flaubert
dépeint les expériences des Mercenaires de manière neutre ou dans les
termes de leur pensée mythique, de leur religion, qui peut aussi
s’approcher de l’athéisme140. Mais face à la mort, les deux s’imposent
un regard sinon froid, du moins impartial ; la mort est ainsi appréhen-
dée comme expérience d’abord physiologique (le corps cesse de fonc-
tionner, faute d’aliments), sans que l’on se soucie de l’expérience
psychique. Cela se comprend de la part d’un médecin. C’est un fait
qui reste remarquable dans Salammbô : recourir à un vocabulaire
mythique pour parer cette expérience aurait été un choix légitime.
Flaubert, à d’autres occasions, pousse plus loin cette approche. Il
adopte le point de vue des mourants, e.g. celui des commandants mer-
cenaires crucifiés, et décrit leurs impressions dans des termes neutres,

140 « Mais, à force d’avoir pillé des temples, vu quantité de nations et d’égorge-
ments, beaucoup finissaient par ne plus croire qu’au destin et à la mort ; et
chaque soir ils s’endormaient dans la placidité des bêtes féroces. » (S, p. 159)
Flaubert fait des Mercenaires les premiers mythologues comparatifs. Mais leurs
connaissances ne nourrissent pas, chez eux, un intérêt scientifique, tout au
contraire, elles amènent la perte de la religion en tant qu’acquis civilisateur –
c’est une régression. On notera que la pensée mythique n’est pas dépassée, car
les Mercenaires ‘athées’ restent superstitieux.
112 La Lutte des paradigmes

sans la moindre référence aux dieux, aux idoles, aux symboles ni à


l’au-delà :
Quelques-uns, évanouis d’abord, venaient de se ranimer sous la fraî-
cheur du vent ; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et leur
corps descendait un peu, malgré les clous de leurs bras fixés plus haut
que leur tête ; […] et Carthage, le golfe, les montagnes et les plaines,
tout leur paraissait tourner, tel qu’une immense roue ; […] ils étaient
brûlés par une soif horrible, leur langue se retournait dans leur bouche,
et ils sentaient sur eux une sueur glaciale couler, avec leur âme qui
s’en allait. (S, p. 357)

L’expérience physique domine totalement ce passage. Le seul


terme spirituel employé semble être « âme », terme on ne peut plus
général qui fait plutôt penser à un principe vital141. La mort de Mâtho
conforte cette impression :
Des ombres passaient devant ses yeux ; la ville tourbillonnait dans sa
tête, son sang ruisselait par une blessure de sa hanche, il se sentait
mourir ; ses jarrets plièrent, et il s’affaissa tout doucement, sur les
dalles. (S, p. 375)

L’emphase qui accompagne cette expérience existentielle – du


point de vue du personnage concerné bien sûr142 – ne porte pas sur les
éléments religieux. L’instinct de conservation, l’impulsion qui décide
de la survie est de même nature : « Mais ce qui les faisait vivre, c’était
l’amour de la vie. Ils tendaient leur âme sur cette idée, exclusivement
– et se rattachaient à l’existence par un effort de volonté qui la prolon-
geait. » (S, p. 343) Cette propriété se retrouve également chez
l’animal, elle n’est pas propre à l’homme ; évidemment, Savigny en
fait mention143. Les quatre extraits étayent tous la même idée : la base
de la vie est à chercher dans le fonctionnement des organes et des

141 Dans ce contexte, il n’est surtout pas à comprendre dans un sens chrétien : il faut
plutôt penser à Aristote, qui définissait l’âme comme la forme et le principe vital
du corps, comprenant la capacité de percevoir, de penser et de bouger, mais aussi
celle de se nourrir ; cf. Aristote, De l’âme, éd. Antonio Jannone, trad. Edmond
Barbotin, Paris, Les Belles Lettres, 1995, livre II, 413 a- 416 a, ici 415 a (pp. 31-
40, ici pp. 37-39 dans l’édition citée).
142 Elle n’a rien de religieux du point de vue du personnage en question. Les specta-
teurs, de leur côté, célèbrent un rite quasi-religieux.
143 « Le désir impérieux de la conservation fit pour un moment taire toutes les
craintes […] ». (Obs, p. 25)
« Salammbô » 113

mécanismes psychiques très fondamentaux. Tant que l’organisme


fonctionne normalement, la pensée mythique gouverne les cons-
ciences. Mais quand la vie arrive à sa fin, le roman montre une pensée
désormais déterminée par les fonctions corporelles défaillantes. La
limite de la vie fait surgir une figure de la pensée matérialiste mo-
derne.
Ce chapitre, témoigne-t-il de la première et unique apparition
d’une pensée moderne, libre du mythos ? Il faut certainement répondre
par la négative. La pensée rationaliste est présente ailleurs dans le
roman, surtout dans le caractère d’Hamilcar. Le suffète est un stratège
de génie, un penseur indépendant et cynique. Mythe et religion ne sont
que des outils au service de sa volonté de pouvoir lucide et jamais
assouvie. Le constat est similaire pour ce qui est des élites carthagi-
noises, elles n’accordent qu’une importance relative aux croyances de
leur peuple : lors du siège, les Anciens de Carthage tuent les chevaux
d’Eschmoûn pour se régaler de leur viande. Mais Hamilcar est juste-
ment un personnage d’exception144, et le conseil des Anciens un
groupe très restreint qui est encore plus manipulateur que Schahaba-
rim. Dans les passages cités, en revanche, il s’agit de l’expérience de
toute une partie du monde antique qui bascule pour devenir pratique-
ment moderne.
Résumons : dans les passages considérés, le roman s’appuie sur les
Observations sur les effets de la faim et de la soif pour concevoir les
réactions physiques et psychiques des personnages ; il en tire bon
nombre d’éléments et de structures, qui vont d’une sensation de poids
sur les paupières jusqu’à la logique des hallucinations. Flaubert suit
son auteur de référence dans la relation des états d’âme jusque dans
l’évocation des petits épisodes, même quand la causalité ne le permet
pas tout à fait. La richesse de l’anthropologie historique des Barbares
s’en trouve agrandie. Et elle semble d’autant plus barbare qu’il y a une
volonté de surenchère ; les lésions physiques sont aggravées, les
transgressions morales radicalisées. Jusqu’ici, (presque) tout semble

144 Hamilcar et son fils ont l’aura des grandes destinées (S, p. 308) ; c’est le manque
d’idéaux qui le distingue d’un héros romantique. Il faut soutenir le constat de
Jean Borie : « Il y a bien, dans Salammbô, des personnages ‘modernes’, Hamilcar
ou Spendius. Mais comment croire en un progrès, annoncé, représenté par
Hamilcar ou Spendius ? Salammbô barre toute vision optimiste et ‘occidentale’
de l’Histoire. Cela signifie qu’il était déjà difficile de croire à une Histoire pro-
gressiste en 1862. » Archéologie de la modernité, Paris, Grasset, 1999, p. 320.
114 La Lutte des paradigmes

rentrer dans la perspective historique. Puis, au point de mourir, font


leur apparition l’impulsion animale de vivre, et l’universalité physique
de la mort.
Il faut porter un regard global sur cette partie du roman. Son prin-
cipe est simple, une extrême privation pousse les victimes aux limites
de la culture. La consommation d’excréments, l’anthropophagie, le
cannibalisme – l’édifice de la civilisation croule sous l’assaut des be-
soins vitaux. Cette transgression, cette réduction de l’être culturel
s’appuie sur un raisonnement qui interroge la relation entre vie maté-
rielle et vie morale. C’est justement ce qui exaspère Savigny, qui, je le
rappelle, intitule la seconde partie de son livre « lésions morales ». Le
médecin réfléchit aux motivations des naufragés qui, pris dans le dé-
lire, voulaient détruire le radeau : « Un extrême malheur rend-il
l’homme encore plus cruel que les féroces hôtes des déserts de
l’Afrique ? L’excès de la misère le met-il en dehors des bornes dans
lesquelles la nature a voulu resserrer ses lois physiques et morales ? »
(Obs, p. 41)145 Force est de constater l’influence de l’alimentation, ou
de son manque, sur notre caractère :
[…] au milieu de ces scènes de désespoir et de carnage, nos caractères
étaient entièrement changés. La méfiance, l’égoïsme, la brutalité
même, étaient les seules passions qui agitaient nos cœurs ; l’on voyait
avec une barbare indifférence le corps d’un compagnon d’infortune
qui venait de succomber sous le poids de tant de privations. (Obs,
p. 43)

Nous avons vu que Flaubert tend à pousser plus loin la barbarie ;


ainsi, le cannibalisme trouve ses adeptes là où les suppliciés des Ob-
servations se limitent à l’anthropophagie. Aussi, le roman nomme-t-il
explicitement et à plusieurs reprises la détermination physiologique :
les anthropophages sont des hommes heureux – « Quelques-uns man-
geaient beaucoup, reprenaient des forces et n’étaient plus tristes. » (S,
p. 342)146 On ne peut être plus clair. Il paraît évident que ce raisonne-

145 À ce propos, il cite l’article « fureur » du Dictionnaire des sciences médicales,


qui donne la faim pour cause (Obs, pp. 41 sq.) ; cf. Dictionnaire, t. XVII,
pp. 154-156 ; l’auteur de l’article est Esquirol.
146 La logique est soulignée par le fait que cette phrase est une reprise. Deux pages
plus tôt, les Mercenaires mangent les taureaux : « […] on les mangea, et les es-
tomacs étant remplis, les pensées furent moins lugubres. » (S, pp. 339 sq.) Ce rai-
sonnement brechtien semble être une évidence aux yeux de Flaubert.
« Salammbô » 115

ment appartient plus à une interrogation animée par un esprit scienti-


fique qu’à la pensée mythique.
Par conséquent, et malgré une présence toujours forte des éléments
religieux et mythiques, « Le défilé de la Hache » est un chapitre où les
réflexions matérialistes de la pensée moderne percent de manière di-
recte. Il y a un élément anthropologique sensible, non pas au sens
d’anthropologie historique, évoquée au début du chapitre. Au con-
traire, la pensée tellement présente dans ce passage conçoit l’être
naturel de l’homme, elle s’interroge sur sa vie psychique en tant que
fonction de processus physiologiques. Cette anthropologie biologique
montre à l’œuvre une ‘nature humaine’ organique, inchangeable, qui
s’oppose naturellement à toute pensée historique, et qui surgit juste-
ment quand le fonctionnement vital s’enroue, et que la vie s’épuise. À
l’article de la mort, nous sommes tous pareils, hommes antiques ou
hommes modernes.
Si les autres sources médicales trouvaient un emploi antiquisant,
ou permettaient au moins une double lisibilité, antique et moderne, les
Observations sur les effets de la faim et de la soif apportent les vérités
éternelles du corps – un point de non-retour, une exception, certes,
mais une exception qui n’a rien d’anodin. Au contraire, elle véhicule
toute une vision du monde, exposée dans un chapitre particulièrement
important du roman.

7. Post-scriptum sur la physiologie de la carence

L’intérêt de Flaubert pour les phénomènes de carence physiologi-


que n’est nullement en porte-à-faux par rapport aux préoccupations de
son époque ; un petite digression sur les expériences de François
Magendie (1783-1855) en fera la démonstration. Magendie, éminent
physiologiste de son siècle, père fondateur de la pharmacologie147,
maître de Claude Bernard, s’intéresse en 1816, l’année même où La
Méduse fait naufrage, au processus nutritif. Dans ce cadre, il entre-
prend une série d’expériences qui a pour objet le besoin nutritionnel
des animaux148.

147 Ackerknecht, Geschichte der Medizin, p. 119.


148 Cf. Holmes, « La physiologie et la médecine expérimentale », p. 66.
116 La Lutte des paradigmes

Dans son « Mémoire sur les propriétés nutritives des substances


qui ne contiennent pas d’azote », présenté le 19 août 1816 devant
l’Académie des Sciences, il définit la problématique dans les termes
suivants :
Il serait cependant bien à désirer qu’on pût arriver à des données
exactes sur le mouvement nutritif. Ce phénomène est l’un des plus gé-
néraux et des plus importans que présentent les animaux. La plupart
des maladies n’en paraissent être que des altérations, et par consé-
quent les découvertes que l’on pourrait faire sous ce rapport condui-
raient non-seulement à avancer la physiologie, mais même à des ap-
plications utiles en médecine ; but vers lequel doivent en définitif
tendre nos travaux.149

Magendie précise son intérêt, c’est la question portant sur la ma-


nière dont le corps absorbe l’azote :
Ce serait un point capital, dans l’histoire de la nutrition, si l’on savait
d’où vient l’azote qui se trouve en si grande abondance dans le corps
des animaux. Aussi la question a-t-elle été plusieurs fois agitée. Les
uns ont soutenu que les aliments seuls pouvaient être la source de
l’azote ; d’autres ont avancé qu’il provenait de l’air atmosphérique, et
qu’il était absorbé par les organes de la respiration ; enfin quelques
personnes pensent qu’il est formé de toute pièce par l’influence de la
vie, et que les animaux sont chargés par la nature d’en répandre conti-
nuellement dans l’atmosphère. (Mémoire, p. 68)

Magendie ne souhaite pas perdre son temps à des spéculations fu-


tiles, il aborde donc la question par l’expérimentation : « […] comme
de part et d’autres on s’est contenté de raisonner et qu’on a négligé les
expériences, seul moyen de s’éclairer dans de semblables discussions,
il en résulte que la question est restée indécise. » (Ibid.) Il entreprend
des expériences avec des chiens à qui il donne des aliments à forte
valeur nutritive, mais qui ne contiennent pas d’azote. Le premier ne
reçoit que du sucre et de l’eau distillée. Pendant la première semaine,
l’animal supporte bien la carence ; au cours de la deuxième, il maigrit
considérablement. Dans la troisième semaine, le chien devient apathi-
que et développe un ulcère à l’œil. Complètement affaibli, il meurt

149 Cité par la suite d’après l’article publié dans les Annales de chimie et de physi-
que, n° 3, 1816, pp. 66-77, ici p. 67 ; je citerai par l’abréviation ‘Mémoire’, sui-
vie de la page. Un des directeurs de la revue est Gay-Lussac, une autre contribu-
tion parue dans le même numéro est écrite par Alexander von Humboldt.
« Salammbô » 117

après 32 jours. Magendie fait l’autopsie du cadavre et analyse les mo-


difications rencontrées dans l’organisme.
Le scientifique répète trois fois son expérience, et obtient toujours
des résultats similaires. Il conclut : « […] je considérai dès-lors le
sucre comme incapable seul de nourrir les chiens. » (Mémoire, p. 72)
Ensuite, il varie l’alimentation, le chien reçoit de l’huile d’olive à la
place du sucre, puis de la gomme, ensuite du beurre. Les chiens meu-
rent systématiquement – à Magendie de conclure que l’azote n’entre
que par voie alimentaire dans le corps ; de plus, il s’interroge sur la
valeur nutritive réelle des aliments employés (Mémoire, p. 75). Le
caractère scientifique de la démarche est patent, il s’agit d’une expé-
rience conçue de manière logique, transparente, et reproductible ; la
déduction est conséquente et soutenue empiriquement par des essais
supplémentaires.
C’est la fin de l’étude qui présente une note intéressante. Le phy-
siologiste y discute les objections d’un collègue anglais qui s’appuie
sur les expériences de naufragés qui ont réussi à survivre en se nour-
rissant exclusivement de sucre. Magendie cherche à contrer les objec-
tions en rapportant un autre naufrage, qui, de son côté, soutient ses
observations et ses conclusions (Mémoire, pp. 75 sq.). Apparemment,
les naufrages fournissent des occasions privilégiées pour discuter les
effets de carence !
Le petit post-scriptum illustre l’ambiance intellectuelle contempo-
raine, il donne l’exemple du nouveau type de questions scientifiques
qui préoccupaient les esprits, et des réponses expérimentales qu’on
cherchait à donner. Le parallèle avec Salammbô saute aux yeux : dans
les deux cas, on retire les aliments à des êtres vivants ; dans les deux
cas, un regard froid, clinique enregistre les effets qui en résultent ; les
deux ‘expériences’ sont motivées par un intérêt matérialiste pour le
fonctionnement de l’organisme150. Cette comparaison ne cherche pas
à faire oublier les différences entre une situation de laboratoire et les
événements fictionnels d’un texte littéraire. En même temps, on ne
peut négliger les frappantes similarités au niveau de l’intérêt, du sujet,
et de la méthode. Il faut se rendre à l’évidence : les Mercenaires

150 Même si une différence considérable reste à mentionner : Flaubert donne une
grande place aux réactions psychiques.
118 La Lutte des paradigmes

agonisants n’ont pas seulement pour frères les lions crucifiés151, mais
aussi les petits chiens de Magendie.

151 Quand le premier vautour se pose sur sa croix, Spendius s’adresse à son frère
d’armes Autharite : « ‘Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca ?’ ‘C’étaient
nos frères !’ répondit le Gaulois en expirant. » (S, p. 358)
SALAMMBO ET L’HISTOIRE :
SOURCES ET CONCEPTIONS

Jusqu’ici, l’analyse a porté d’une part sur la conception narrative


du roman, qui impliquait, nous l’avons vu, l’élaboration de toute une
pensée à partir du mythologue Creuzer. D’autre part, elle a interrogé
les personnages, conçus notamment à partir de sources médicales. À
cet égard, la conclusion s’impose désormais que les sources médica-
les, quoique intrinsèquement modernes, contribuent à la perspective
historique – avec l’exception notable que nous avons pu constater.
Quant à l’implication de sources historiques dans le roman, elle ne
relève pas du même registre. D’abord, leur emploi paraît moins pro-
blématique : pour un roman historique, quoi de plus naturel que la
sollicitation d’ouvrages pour obtenir les informations nécessaires ? Si
un regard attentif est tout de même de rigueur, c’est bien parce que le
mode de transformation des sources est toujours révélateur – il trahit
la méthode et les intentions de l’auteur. Cependant, la motivation prin-
cipale réside dans le fait que le roman véhicule lui-même une
conception de l’histoire. Il prend position par rapport aux visions con-
temporaines de ce qu’est le passé, quelle est sa signification pour le
présent, et de quelle manière il faut le traiter. Plus généralement, toute
une idée de la vie humaine est en jeu, le débat est riche en impli-
cations politiques, esthétiques et anthropologiques. N’oublions pas : le
XIXe siècle est le siècle de l’histoire, et ce qui est dit sur le sujet
concerne le centre même de la pensée de l’époque152.
Il est d’autant plus regrettable que ce sujet reste quelque peu né-
gligé par la critique flaubertienne. Ce ne sont plus les études qui man-
quent, pourtant : dans les trente dernières années, plusieurs ouvrages
ont été dédiés à la question, tels les travaux d’Anne Green, de Gisèle

152 C’est la raison pour laquelle seront uniquement abordées des sources modernes ;
si Polybe est mentionné, ce sera en marge. Certes, on pourrait voir de quelle ma-
nière Flaubert transforme les ouvrages des Anciens, mais il ne faut pas perdre de
vue l’objectif fixé : une vue globale sur ce qu’est l’homme au XIXe siècle, oscil-
lant entre les pôles d’interprétation que sont l’histoire et les sciences de la vie.
120 La Lutte des paradigmes

Séginger et de Volker Durr153. Mais ces analyses ont soit négligé le


caractère littéraire de la poétique de l’histoire de Flaubert, soit elles
ont trop rapidement voulu relier Salammbô à la France contempo-
raine154. Et si l’important ouvrage de Séginger fait à cet égard figure
d’exception, puisqu’elle voit bien que Flaubert propose une vision
propre du passé, et donc du monde en général, il n’empêche qu’on
pourrait lui reprocher de ne pas développer jusqu’au bout pas cette
intuition, et de ne pas dessiner assez clairement la conception ni les
conséquences de celle-ci.
Aussi ai-je choisi d’aborder premièrement d’un point de vue géné-
ral la question des sources. Ensuite, l’analyse du rapport qu’entretient
Flaubert avec deux de ses sources principales retiendra mon attention :
Dureau de La Malle se distingue par son intérêt pour Carthage, la cité
oubliée, ce qui fait de lui un allié naturel pour Flaubert – à quelques
divergences notables près. Michelet est une connaissance personnelle
de l’écrivain, et un auteur de référence pour toute son époque. En
même temps, il présente une conception de l’histoire qui, du point de
vue de Flaubert, ne peut que provoquer une prise de distance. Il fau-
dra, finalement, relier la conclusion de cette analyse aux résultats ob-
tenus jusqu’ici. Il en découle une vue d’ensemble, portant sur les prin-
cipales strates du roman.

1. La question des sources historiques

La façon dont le roman a été élaboré a déjà trouvé quelques répon-


ses. L’analyse de la transformation des sources montre comment
Flaubert a intégré les éléments et les structures qui lui étaient utiles

153 Anne Green, Flaubert and the Historical Novel. Salammbô Reassessed, Cam-
bridge/London/New York (NY)/New Rochelle (NY)/Melbourne/Sydney, Cam-
bridge University Press, 1982 ; Séginger, Flaubert. Une poétique de l’histoire ;
Volker Durr, Flaubert’s Salammbô. The Ancient Orient as a Political Allegory of
Nineteenth-Century France, New York (NY)/Washington (DC)/Baltimore (MD)/
Berne/Francfort-sur-le-Main/Berlin/Bruxelles/Vienne/Oxford, Peter Lang, 2002.
154 Green et Durr interprètent Salammbô comme une allégorie de la France
contemporaine ; Green parle, de manière moins emphatique, de ‘parallèles’ (cf.
chap. 4 : « Salammbô and nineteenth-century French society », pp. 58-72, et
chap. 5 : « Political and economic parallels », pp. 73-93), Durr interprète le ro-
man à l’aide de la conception de l’allégorie de Walter Benjamin (cf. chap. 4 :
« An Allegory of Bonapartism », pp. 87-111).
« Salammbô » 121

pour brosser son tableau à l’ancienne. Or ce ne sont que quelques in-


dices qui transmettent une idée de l’envergure du travail de recons-
truction : de la civilisation carthaginoise, peu était connu au milieu du
XIXe siècle. Même aujourd’hui on en sait bien moins qu’à propos
d’autres cultures, pour la simple raison qu’en 146 av. J.-C., les Ro-
mains ont complètement rasé la ville – il n’en reste pratiquement rien.
Polybe et Michelet sont les deux auteurs de référence qui donnent
le cadre précis des événements historiques155. Flaubert adapte et res-
pecte cette structure fondamentale. Pourtant les deux récits historiques
sont loin de pouvoir fournir tout ce qu’il faut pour en tirer un roman. Il
manque surtout le portrait psychologique des protagonistes156, voire
les protagonistes eux-mêmes, Salammbô surtout, de même que la
description de Carthage et des événements, puis maints détails de tout
ordre, religieux, politiques, architecturaux, militaires, vestimentaires,
alimentaires, etc. Flaubert les a puisés dans de nombreuses autres
sources. Dans le travail présent, il ne s’agira pas de poursuivre le
chemin qui mène de toutes ces sources historiques au roman ; le projet
d’une étude génétique a pour le moins été entamé dans d’autres tra-
vaux, et il sera certainement poussé plus loin par la réédition des œu-
vres flaubertiennes dans la collection de la « Pléiade » 157. Si
j’examine plus tard en détail quelques-unes de ces sources, ce sera à
cause de leur importance pour la conception de l’histoire du roman.
En attendant, il importe plus de voir de manière globale les procé-
dés employés par Flaubert pour étoffer sa narration. Rien de plus évi-
dent, dans cet objectif, qu’une analyse des déclarations de l’auteur lui-
même, adressées à ses critiques, c’est-à-dire des lettres à Guillaume
Frœhner et à Sainte-Beuve ; s’y ajoute le dossier Sources et méthode,
lui aussi conçu dans un souci de justification. C’est l’occasion de
compléter la panorama du traitement des textes, qui a déjà été le sujet

155 Flaubert, qui se méfie des Grecs quant à la véridicité de leurs jugements histori-
ques et culturels, leur fait tout de même confiance pour la chronologie : « J’en di-
rai autant de Polybe. C’est pour moi une autorité incontestable, quant aux
faits. » ; lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III,
p. 276.
156 Pour la question d’une psychologie historique, cf. ci-dessus, « Le roman à
l’antique », chap. 2 et 3.
157 Cf. Green, Flaubert and the Historical Novel, ainsi que Gothot-Mersch,
« Salammbô et les procédés du réalisme flaubertien ». La nouvelle édition se pré-
pare actuellement sous la direction de Gisèle Séginger.
122 La Lutte des paradigmes

de la partie II.2, par les commentaires explicites de Flaubert, et de


mettre au point la définition de sa stratégie textuelle.
La défense de Flaubert se réfère surtout aux auteurs antiques. Son
choix n’a rien d’exclusif, apparemment, une source vaut l’autre tant
qu’elle lui fournit le matériau exigé. L’exception à cette règle con-
cerne les auteurs grecs : « Et puis vous m’accorderez que les Grecs ne
comprenaient rien au monde barbare. S’ils y avaient compris quelque
chose, ils n’eussent pas été des Grecs. » C’est sur ce raisonnement
qu’il refuse le Périple d’Hannon, « traduit, raccourci, échenillé et
arrangé par un Grec » 158. Ce jugement traduit déjà l’intention :
Salammbô est conçu contre l’Antiquité grecque classique. Les autres
sources sont traitées sans un souci d’exactitude exagéré, il suffit qu’un
personnage, une coutume ou un objet soit mentionné dans un voisi-
nage relatif de Carthage pour gagner la confiance du romancier ; en
tout cas Flaubert n’explique pas davantage pourquoi tel auteur mérite
sa confiance, plutôt que tel autre.
Flaubert se procurera les pièces manquantes par comparaison :
« Vous me demandez où j’ai pris ‘une pareille idée du Conseil de
Carthage’ ? Mais dans tous les milieux analogues par les temps de
Révolution, depuis la Convention jusqu’au Parlement d’Amérique
[…] » 159. Du point de vue formel, le procédé est celui d’une conclu-
sion par analogie qui permet d’établir des parallèles entre des situa-
tions historiques éloignées, en mettant en évidence des structures
identiques. L’argument qui en ressort est seulement valable si on sup-
pose que la nature humaine reste relativement stable, puisque des
conditions, des ‘milieux’ comparables amènent des comportements
comparables ; les différences entre les Américains du XVIIIe siècle
après notre ère et les Carthaginois du IIIe siècle avant notre ère ne
peuvent en effet être bien grandes. Un deuxième exemple éclaire cette
démarche : « L’incendie qui suit m’a été inspiré par un épisode de
l’histoire de Massinissa, par un autre de l’histoire d’Agathoclès et par
un passage d’Hirtius – tous les trois dans des circonstances ana-
logues. »160 De nouveau l’auteur procède par analogie : partant de la
supposition fondamentale de stabilité, Flaubert cherche des histoires

158 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 276.


159 Ibid., p. 279 ; je souligne. De même, il rappelle des événements actuels pour
justifier le caractère sombre de la description (p. 281).
160 Ibid., p. 281.
« Salammbô » 123

comparables. Il dégage les structures parallèles (des comportements,


des traits de caractère) ; ce procédé inclut une étape d’induction. Si les
constellations sont analogues, les comportements ou les traits de ca-
ractère peuvent être transposés, ils serviront à structurer ou à ‘étoffer’
le roman.
La démarche, qui consiste à reprendre des éléments légitimes à
cause d’une analogie structurelle, semble relativement rigoureuse,
mais elle n’est pas scientifique pour autant. Claudine Gothot-Mersch
observe que le procédé analogique était très répandu à l’époque, et
analyse ensuite l’exemple du voile161 que Flaubert fait circuler libre-
ment – alors que son auteur de référence, Dureau de La Malle, lui
assigne un domaine très restreint162. Je voudrais en faire la démonstra-
tion à propos de l’aqueduc de Carthage ; cet élément architectural joue
un grand rôle dans l’intrigue du roman, car il est objet d’un stratagème
de Spendius lors du siège de la ville. Dans le roman, le Mercenaire
réussit à le couper (S, pp. 294-296), et la cité, privée d’eau, poussée
jusque dans ses derniers retranchements, organise finalement le sacri-
fice à Moloch ; une pluie salvatrice la libère aussitôt après. Le plan de
Spendius échoue, mais il aura motivé l’action de deux chapitres,
« L’aqueduc » et « Moloch ». Il aura surtout permis à Flaubert de
mettre en scène le sacrifice pompeux et cruel, preuve du fond violent
de la civilisation carthaginoise. Sans en exagérer l’importance, on peut
y voir un pivot de l’action.
Intégrer l’aqueduc a ceci de piquant que Dureau de La Malle
s’évertue à démontrer l’improbabilité complète de son existence à
l’époque punique ; les vestiges qu’on en voit aujourd’hui, et que Flau-
bert a pu visiter lors de son deuxième voyage oriental, seraient les
restes d’une construction postérieure, datant de l’époque romaine (Re-
cherches, pp. 78-85)163. Dureau de La Malle avance trois arguments.
D’abord, la ville possédait, à l’époque, de grandes citernes – elle
n’avait pas besoin d’un acheminement d’eau (Recherches, p. 80).
Deuxièmement, les auteurs anciens, Diodore et Polybe par exemple,

161 Claudine Gothot-Mersch « Document et invention », dans Daniel Fauvel et Yvan


Leclerc (dir.), Salammbô de Flaubert. Histoire, fiction, Paris, Champion, 1999,
pp. 49-61, ici pp. 50 et 52.
162 Dureau de La Malle, Recherches sur la topographie de Carthage, pp. 158-168 ;
par la suite je citerai par l’abréviation ‘Recherches’, suivie de la page.
163 Il y dédie même une partie de l’appendice IV.
124 La Lutte des paradigmes

ne le mentionnent pas (Recherches, p. 80). Le troisième argument, lui,


trahit l’écrivain :
Ce qui paraît certain, c’est que l’aquéduc [sic] immense, qui se pro-
longe jusqu’au mont Zaghwan, n’existait pas lors des guerres
d’Agathocle, de Régulus, des mercenaires, ni même dans la troisième
guerre punique ; sans quoi, ces ennemis de Carthage, qui, maîtres de
la campagne, bloquaient étroitement cette capitale, eussent com-
mencé, comme le firent les Vandales, par la priver d’eau en coupant
ce conduit […]. (Recherches, pp. 79 sq. ; je souligne)

Or c’est exactement ce qui se passe dans le roman. Flaubert


n’intègre pas seulement une séquence historiquement fausse dans son
récit, il reprend l’argument même, destiné à réfuter l’existence du
monument, et il l’inverse : puisqu’il y a un aqueduc, les Mercenaires
le coupent. D’un argument – ‘Lors de la guerre, les Mercenaires n’ont
pas coupé d’aqueduc, il n’y en avait donc pas.’ – il fait le contraire :
‘Comme il y avait un aqueduc, les Mercenaires ont dû le couper.’
D’une assertion indéfendable il fait une pierre angulaire de sa fic-
tion164. Cette démarche sans scrupules poursuivie par l’écrivain le met
en évidence : pour lui, au final, ce n’est pas la probabilité qui compte,
mais la cohérence interne et la force esthétique du récit.
On peut observer un bon nombre de transpositions osées, opérées
dans le même esprit. Les machines de guerre employées par les deux
camps sont romaines ou grecques. L’Ancien Testament, qui traite des
phéniciens, approvisionne Flaubert en éléments, car Carthage était une
colonie phénicienne, et donc sémitique – malgré un écart temporel
important entre le moment de la rédaction de la Bible et la Guerre des
Mercenaires165. Finalement, Flaubert recourt librement à Religions de
l’Antiquité de Frédéric Creuzer, qui élabore la structure et les éléments
de la pensée antique. Mais Creuzer se concentre sur la Grèce préclas-
sique et classique, avec, il est vrai, une certaine sympathie pour le
syncrétisme hellénistique166. L’univers de Salammbô, en revanche, est
situé au troisième siècle avant notre ère ; l’auteur commet un

164 Flaubert en est conscient, et il l’admet dans le point cinq de la liste des défauts
qu’il attribue à son roman ; lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862,
Correspondance, t. III, p. 284.
165 Ildikó Lörinszky, « Salammbô de Gustave Flaubert, la construction d’un imagi-
naire érudit », Neohelicon, n° 25.2, 1998, pp. 375-401, ici p. 395.
166 Kramer, Verkehrte Welten, pp. 23 et 50.
« Salammbô » 125

anachronisme. L’analogie selon Flaubert relève donc plutôt de l’ana-


logie comme catégorie de la métaphore, comme Aristote l’a définie, et
dont la caractéristique est justement de remplacer un membre d’une
paire de termes par une expression figurée167.
Je voudrais en venir à un dernier argument scientifique. À propos
de la chambre de Salammbô, Flaubert se défend d’en avoir inventé le
décor : « […] je n’ai pas mis là un seul détail qui ne soit dans la Bible,
ou que l’on ne rencontre encore en Orient. […] D’ailleurs, il y a des
choses de climat qui sont éternelles. » 168 Puis, un peu plus loin :
Quant à ce goût « d’opéra, de pompe et d’emphase », pourquoi donc
voulez-vous que les choses n’aient pas été ainsi, puisqu’elles sont tel-
les maintenant ! Les cérémonies des visites, les prosternations, les in-
vocations, les encensements et tout le reste, n’a pas été inventé par
Mahomet, je suppose. 169

Ici, Flaubert met encore l’accent sur la pérennité, cette fois-ci celle
du climat, ainsi que sur celle de l’architecture et des facteurs culturels
qui semblent en dépendre. L’auteur ne s’explique pas davantage, mais
apparemment il défend l’hypothèse d’un socle stable, déterminé peut-
être, mais par des facteurs stables eux-mêmes.
Flaubert affirme une longue durée qui ne se résume pas à un sim-
ple fixisme. C’est ce qu’implique un passage de la même lettre, où
Flaubert déclare expressis verbis : « ‘L’âme humaine n’est point par-
tout la même’, bien qu’en dise M. Levallois. »170 Cette sentence re-
joint les passages cités qui expriment les difficultés de créer des ca-
ractères antiques crédibles, eu égard à la distance historique. D’après
Flaubert, il y a une transformation historique, et, en face de celle-ci –
ou plutôt : en dessous –, des éléments inchangeables. Ce constat re-
joint les conclusions tirées à propos de la souffrance et de la mort des
Mercenaires.

167 Aristote, La Poétique, éd. et trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris,
Seuil, 1980, chap. XXII, 58 a 18-59 a 16 (pp. 112-117 dans l’édition citée).
Aristote, Rhétorique, trois tomes, éd. et trad. Médéric Dufour et André Wartelle,
Paris, Les Belles Lettres, 1960-1973, t. III, 1407 a 15-1407 a 18 et 1411 a 1-
1411 b 20 (pp. 50 sq. et 64-67 dans l’édition citée).
168 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, C III, p. 279.
169 Ibid.
170 Ibid., p. 283.
126 La Lutte des paradigmes

Après une suite d’arguments défensifs, dont j’ai essayé de cerner


les arguments principaux, Flaubert s’exclame dans un paragraphe
connu :
Mais là n’est pas la question, je me moque de l’archéologie ! Si la
couleur n’est pas une, si les détails détonnent, si les mœurs ne dérivent
pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas
suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les archi-
tectures au climat, s’il n’y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le
faux. Sinon, non. Tout se tient.171

C’est l’aveu franc et univoque d’une prépondérance de l’esthétique


sur l’histoire. Flaubert ne se réclame que de ce qu’il appelle avec une
expression très juste une archéologie « probable » 172. Pour donner un
exemple : la crucifixion d’Hannon se trouve chez Polybe – « en Sar-
daigne, il est vrai, mais à la même époque » 173, ajoute-t-il entre paren-
thèses dans la lettre à Frœhner. Il est évident qu’un historien comme
Frœhner, élevé dans l’esprit critique minutieux qui règne alors dans
les séminaires d’histoire des universités allemandes, ne peut se satis-
faire d’un tel argument approximatif. Envers Sainte-Beuve, Flaubert
l’admet lui-même :
Par amour de clarté, j’ai faussé l’histoire quant à sa mort. Il fut bien,
il est vrai, crucifié par les mercenaires, mais en Sardaigne. Le général
crucifié à Tunis en face de Spendius s’appelait Hannibal. Mais quelle
confusion cela eût fait pour le lecteur !174

Le souci de l’effet esthétique, qui dépend ici de la clarté du récit,


l’emporte sur le souci de vérité historique.
L’exactitude doit donc régner dans la mesure où il s’agit de cons-
truire une Carthage acceptée par le lecteur comme vraisemblable –

171 Ibid., pp. 282 sq.


172 Lettre à Ernest Feydeau du 26 juillet [?] 1857, Correspondance, t. II, pp. 748-
750, ici p. 749. Cf. Gothot-Mersch, « Document et invention », pp. 53 et 57 ;
ainsi que Lörinszky, « Salammbô de Gustave Flaubert, la construction d’un ima-
ginaire érudit », pp. 388 sqq. et 393 sq.
173 Lettre à Guillaume Frœhner du 21 janvier 1863, Correspondance, t. III, pp. 293-
301, ici p. 296.
174 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III,
p. 284 ; je souligne.
« Salammbô » 127

c’est un effet de précision au lieu d’une précision réelle175. Dès que


les données historiques ne satisfont plus le souci de cohérence sym-
bolique ni les exigences narratives et stylistiques, Flaubert se sent
libre de les délaisser ou de les modifier jusqu’à ce qu’elles se confor-
ment à son dessein. Il met l’accent sur une image forte du lointain, et
prend le risque de détourner parfois la vérité historique à ses propres
fins. Cela ne veut pas dire que Salammbô fût conçu contre l’histoire ;
cela veut seulement dire que la dimension esthétique domine celui de
l’érudition.

2. Dureau de La Malle ‘découvre’ Carthage

Dans sa lettre polémique à Guillaume Frœhner, un nom revient à


plusieurs reprises sous la plume de Flaubert : Dureau de La Malle.
Alphonse Jules César Auguste Dureau de La Malle (1777-1857) est,
en dépit de ses prénoms, l’auteur des Recherches sur la topographie
de Carthage (1835)176, un livre-clé dans la bibliothèque préparatoire
de Salammbô. Flaubert le mentionne d’emblée177, et il y revient après
la liste des éléments prouvant (à son avis) l’existence réelle du
zaïmph : « Tout cela se trouve encore dans Dureau de La Malle, dont
j’ai tiré profit, décidément. » 178 En effet, les Recherches sur la topo-
graphie de Carthage fournissent au romancier des renseignements
précieux. La première partie traite de la topographie de la Carthage
punique, la deuxième, de la Carthage romaine ; enfin, il y a plusieurs

175 La référence dépasse le jeu de mots : l’effet décrit est une variation de l’effet de
réel. Barthes lui-même explique ce dernier non seulement à l’exemple de textes
réalistes, mais aussi à partir de textes d’histoire. Cf. « L’effet de réel », dans R.B.,
Essais critiques, Paris, Seuil, 1984, t. IV : Le Bruissement de la langue, pp. 179-
187, ici p. 185.
176 Les notes de l’ouvrage et quelques paragraphes des appendices sont écrits par un
certain M. Dusgate.
177 Lettre à Guillaume Frœhner du 21 janvier 1863, Correspondance, t. III, p. 293.
178 Ibid., p. 296 ; cela sur fond du reproche adressé par Frœhner de justement avoir
négligé Dureau de La Malle. Néanmoins Frœhner n’a pas beaucoup d’estime
pour le travail de son collègue : « […] M. Flaubert n’a pas eu lui-même une idée
claire de l’emplacement et de la disposition de l’ancienne Carthage, moins encore
que Dureau de la [sic] Malle. » (L’article de Frœhner, paru le 31 décembre 1862
dans la Revue contemporaine, est reproduit dans la Correspondance ; t. III,
pp. 1237-1253, ici p. 1242).
128 La Lutte des paradigmes

plans de ville en fin de volume qui ont pu servir de support pour


visualiser les scènes et pour distribuer l’action dans l’espace.
De nombreuses composantes sont puisées dans les Recherches :
hormis l’aqueduc et le voile de Tanit, présentés et discutés au cours du
chapitre précédent, il suffit peut-être de rappeler les remarques sur le
caractère d’Hannon (cf. « Les personnages », chap. 4). Si, pour Flau-
bert, l’ouvrage n’est pas la seule et unique source, il offre néanmoins
une très bonne synthèse, et un point de départ précieux pour des re-
cherches ultérieures. La discussion des divers aspects de la géographie
de Carthage ne peut nous intéresser dans le travail présent, néanmoins
il semble certain que nous tenons là une source majeure du roman.
Il y a une explication bien plus précieuse pour notre investigation :
Dureau de La Malle motive son intérêt pour Carthage, il admire
« cette ville fameuse, dont les ruines même, dit-on, avaient péri » (Re-
cherches, p. 1). L’emphase de ses propositions n’a rien d’étonnant,
elles doivent faire face à quelques idées reçues profondément enraci-
nées chez les contemporains de l’historien. Leur analyse montrera au
lecteur d’aujourd’hui la place que la cité punique occupait dans
l’imaginaire des contemporains de Flaubert, et l’originalité de la dé-
marche de Dureau de La Malle.
L’historien-géographe écrit à une époque où la culture occidentale
puise toujours dans sa source gréco-latine, et où la rédaction d’une
Histoire romaine ou d’une Cité antique est la condition sine qua non
pour l’historien ambitieux. Dureau de La Malle est en désaccord avec
ce monopole d’intérêt, et il entend redistribuer les cartes :
Carthage, qui a civilisé la Libye, soumis l’Afrique et l’Espagne, qui a
porté ses flottes guerrières ou commerçantes depuis l’Écosse
jusqu’aux rives tropicales de l’Afrique, qui a conquis la Sardaigne et
la Sicile, assujetti la Méditerranée presque entière, Carthage qui, pen-
dant près d’un siècle, a arrêté l’essor de Rome conquérante, qui a en-
traîné dans sa chute la Grèce et l’Asie, Carthage enfin, dont l’incendie
a signalé la ruine des libertés de l’univers, s’est acquis une telle célé-
brité dans l’histoire, qu’elle mérite, à coup sûr, d’être exhumée de ses
décombres. Le contraste de sa grandeur passée et de son anéantisse-
ment actuel, exemple mémorable des vicissitudes de la fortune, invite
nos faibles mains à déblayer ses ruines […] et à lui rendre enfin, s’il
est possible, dans un tableau précis et fidèle, la splendeur dont elle
brilla lors de son indépendance, et l’éclat qu’elle fit jaillir de nouveau
sur l’Afrique, lorsque, rebâtie par les Romains, elle s’éleva au rang de
la troisième ville de l’Empire. (Recherches, pp. 5 sq. ; je souligne)
« Salammbô » 129

Son image de Carthage est donc un contre-exposé qui tente de res-


susciter la ville de l’oubli millénaire, imposé, bien sûr, par la puis-
sance de la tradition romaine. La culture victorieuse détermine le point
de vue – même si Dureau de La Malle se garde de le dire aussi ouver-
tement, il l’exprime néanmoins par la suite :
[…] ce dont je désespère, une vieille erreur de notre enfance, née du
fameux delenda Carthago de Caton, des déclamations oratoires et des
amplifications poétiques qui, depuis Velléius jusqu’à Sannazar et au
Tasse, a fourni de si belles pages à l’éloquence et à la poésie, et qui
nous représente l’emplacement de Carthage comme une table rase où
les ruines même avaient péri, etiam periere ruinae. » (Recherches,
p. 107)

En rester là, ne pas aller au-delà de la table rase, c’est le message


du vainqueur romain perpétué dans l’héritage culturel de l’Occident,
dans la culture classique.
Aux yeux de l’historien éclairé, ce sont des préjugés qui « viennent
à bout d’obscurcir les faits et d’altérer les sources pures, les récits
simples et naïfs de la vérité historique. » (Recherches, p. 107) Dureau
de La Malle entreprend alors un travail d’explication pour effacer
« une erreur palpable, mais qui, depuis deux mille ans, avait pris de
profondes racines dans la crédulité de l’esprit humain […] ». (Recher-
ches, p. 109) Bref, il entreprend la réhabilitation de Carthage, liée à un
réajustement de la perspective historique. Une nouvelle partie du ter-
ritoire historique est à conquérir, une partie cachée par les fondements
même de l’Occident.
Ce travail de révélation passe par la démonstration du fait que la
Carthage punique n’a pu être détruite dans sa totalité. Pour la ques-
tion, le temps nécessaire à la destruction est crucial, car il décide du
dommage que les Romains ont réellement pu faire (ibid.). Dureau de
La Malle défend l’idée selon laquelle la Carthage romaine a été cons-
truite sur l’emplacement de l’ancienne ville, que celle-ci prête bien
des immeubles à sa sœur cadette – et que ses traces existent donc
toujours.
Sa démarche s’inscrit dans la discussion rationnelle et scientifique :
« Je me suis forcé de rentrer dans tous ces détails, et d’établir une
discussion précise des faits et des dates […] ». (Recherches, p. 107) Si
le but est de restituer une gloire passée, il sera atteint dans le cadre
d’une interrogation critique des auteurs et grâce au concours des mo-
yens d’aujourd’hui : on a besoin des cartes modernes pour fixer la
130 La Lutte des paradigmes

géographie antique (Recherches, p. 2). Par la totalité de sa démarche,


par son esprit éclairé et son recours systématique aux disciplines
auxiliaires, telle la géographie179, Dureau de La Malle prend donc part
au grand mouvement de professionnalisation de la discipline, sans y
occuper toutefois une place prépondérante.
Flaubert s’inspire certainement de cette entreprise courageuse ; de
son côté, il tente de valoriser une autre culture antique, en laissant de
côté le classicisme ambiant. Cependant Dureau de La Malle défend
Carthage en la rapprochant de la culture occidentale établie, en lui
attribuant la grandeur qu’on a l’habitude de conférer à Rome. La pre-
mière citation associe clairement Carthage et liberté ; certaines valeurs
humaines se perdent avec la chute de la ville – mais ce jugement-là,
Flaubert ne le partage certainement pas. Néanmoins Dureau de La
Malle fait preuve d’audace en explorant un chapitre refoulé de
l’histoire ; la comparaison avec Michelet la rendra palpable et laissera
deviner le côté pour lequel penche Flaubert (à cette réserve près que
l’écrivain n’aurait pas évoqué l’esprit des Lumières).
En intégrant dans une perspective plus large, qui va jusqu’à nos
jours, les démarches des deux auteurs, on découvre que les rôles ré-
servés à la culture classique et à Carthage n’ont pas été réellement
redistribués. En 1827, l’historien Wilhelm Bötticher croit devoir
prouver l’importance de cette culture et par là de son sujet de recher-
che180. En 1993, Walter Ameling se voit obligé d’itérer la même dé-
monstration pour légitimer sa thèse d’habilitation181 – deux cents ans
d’études historiques n’y ont rien changé ! On peut en déduire que le
problème est structurel : les perdants de l’histoire sont à revaloriser
sans cesse, et d’abord ceux qui ont quelque importance dans
l’émergence de la culture occidentale. Ainsi, on découvre au début du

179 Dureau de La Malle a accompli de nombreux travaux de recherche sur la géo-


graphie du monde antique, et il y a cueilli des lauriers ; son entrée dans le Grand
Dictionnaire universel du XIXe siècle mentionne les « importants travaux » du
chercheur. Sa gloire ne semble pas durer, il n’est plus cité dans les travaux sur
Carthage aujourd’hui et le Dictionnaire de biographie française constate sans
état d’âme en 1970 : « En fait, il travaillait un peu dans tous les sens, ne négli-
geant pas la poésie mais n’excellant en aucune matière. » (t. XII, dir. Michel Pré-
vost et Jean-Charles Roman d’Amat, Paris, Letouzey et Ané, 1932 sqq.).
180 Wilhelm Bötticher, préface à Geschichte der Carthager, Berlin, Rücker, 1827,
pp. III-VIII, ici p. IV.
181 Walter Ameling, Karthago : Studien zu Militär, Staat und Gesellschaft, Munich,
C.H. Beck, 1993, pp. 1-3.
« Salammbô » 131

XIXe siècle ce que le développement de la Grèce antique doit aux


cultures orientales – et on tend à l’oublier constamment depuis182. Ces
dernières années, la perspective se déplace plus résolument, et de ma-
nière probablement durable, bouleversement dû à la crise, sinon à la
fin de l’eurocentrisme (causée par une diminution nette de l’im-
portance qui revient au vieux continent dans un monde multipolaire).
Carthage, elle, a une place moins proche de l’intérêt vital de
l’Occident ; ce n’est pas, comme l’Orient, une ancêtre oubliée. Il
n’empêche qu’une autre issue des Guerres Puniques aurait pu changer
le cours de l’histoire, de notre histoire. Par conséquent on la refoule,
jusqu’à la chasser de notre mémoire.

3. Michelet, Histoire et morale

Jules Michelet publie son Histoire romaine en 1831 (à peu près à


la même époque que les Recherches). C’est un ouvrage-clé pour la
dimension historique de Salammbô. Flaubert est doublement in-
fluencé, indirectement – son professeur d’histoire est un élève de
Michelet 183 – et directement, c’est-à-dire par la lecture de ses écrits. Il
connaît sur le bout des doigts le premier grand livre de l’historien :
« J’ai relu l’Hist[oire ; N.B.] romaine de Michelet. – Non, l’antiquité
me donne le vertige. J’ai vécu à Rome, c’est sûr, du temps de César ou
de Néron. » 184 Cette lettre de 1846 prouve la vénération du jeune écri-
vain, ainsi que la force de son imagination historique. Plus tard, quand
il est célèbre, il fait la connaissance personnelle de Michelet, et il lui
avoue son admiration :
Au collège, je dévorais votre Histoire romaine, les premiers volumes
de l’Histoire de France, les Mémoires de Luther, l’Introduction, tout
ce qui sortait de votre plume. Avec un plaisir presque sensuel, tant il
était vif et profond. Ces pages (que je retenais par cœur involontaire-

182 L’historien Walter Burkert vient de rappeler cette oscillation entre oubli et
redécouverte ainsi que les détails des maints apports dus à la culture orientale ;
La Tradition orientale dans la culture grecque, trad. (de la version italienne) Ber-
nadette Leclercq-Neveu, Paris, Macula, 2001, cf. surtout l’introduction.
183 Il s’agit de son professeur d’histoire au collège de Rouen, Adolphe Chéruel,
élève de Michelet ; cf. Nadeau, Gustave Flaubert écrivain, p. 20.
184 Lettre à Maxime Du Camp, mai 1846, Correspondance, t. I, pp. 264-266, ici
p. 266 ; je souligne.
132 La Lutte des paradigmes

ment) me versaient à flots tout ce que je demandais ailleurs, vaine-


ment : poésie et réalité, couleur et relief, faits et rêveries. Ce n’étaient
pas des livres pour moi. Mais tout un monde.185

Il est plus que vraisemblable que Michelet lui ait servi de source,
même si on se demande si la fascination de Flaubert va toujours dans
le sens de l’auteur : Flaubert se dit ‘obsédé’ par des phrases telle
« ‘grasses dans la sécurité du péché’ » 186. Il faut aussi imaginer que le
romancier adulte s’y prend autrement que le jeune admirateur. Il
n’empêche : un contact très intense avec l’œuvre de Michelet est at-
testé, et ‘l’apprentissage involontaire’ nous donne la garantie que
Flaubert connaissait le texte en question pendant la rédaction de
Salammbô ; ces certitudes confèrent toute légitimité à une comparai-
son des deux auteurs.
J’inclurai dans cette étude l’Introduction à l’histoire universelle
(1830), également mentionnée dans la lettre à Michelet. L’Intro-
duction constitue le cadre général, le programme à l’intérieur duquel
se développe l’Histoire romaine : elle conçoit une philosophie de
l’Histoire qui permet de mieux saisir la base conceptuelle et les enjeux
de l’Histoire romaine187. Les deux textes sont l’accomplissement
d’une longue phase de lectures et de réflexions, et représentatifs du
jeune Michelet, concluant la première étape de sa vie intellectuelle (né
en 1798, il était tout juste trentenaire lors de la rédaction)188.
Dans l’Introduction à l’histoire universelle189, Michelet évoque
l’histoire de la race humaine en termes de progrès vers la liberté, mar-

185 Lettre à Jules Michelet du 26 janvier 1861, Correspondance, t. III, pp. 141-143,
ici p. 141 ; je souligne. Dans la suite de la lettre, Flaubert dit que, devenu adulte,
il reste épris des ouvrages de Michelet, « […] je suis resté de plus en plus béant
devant cette sympathie immense qui va toujours en se développant, cet art inouï
d’illuminer avec un mot toute une époque, ce sens merveilleux du Vrai qui em-
brasse les choses et les hommes et qui les pénètre jusqu’à la dernière fibre. »
(pp. 141 sq.)
186 Ibid., p. 141.
187 Michelet lui-même conçut ainsi la relation des deux textes ; cf. Gabriel Monod,
La Vie et la Pensée de Jules Michelet, Paris, Champion, 1923 (Genève, Slatkine
Reprints, 1975), t. I : 1798-1852, p. 185.
188 Pour le contexte biographique, cf. Monod, La Vie et la Pensée, t. 1, chap. 14
(Introduction), et t. II, chap. 2 (Histoire romaine).
189 Les deux textes seront cités selon les Œuvres complètes, quatorze tomes parus,
éd. Paul Viallaneix, Paris, Flammarion, 1972, t. II : 1828-1831 ; par la suite, je
les citerai par les abréviations ‘Intr’ et ‘Hr’, suivies de la page de cette édition.
« Salammbô » 133

che qui l’amène de l’est à l’ouest et qui trouve son point culminant en
France : « […] dans ce long voyage de l’Asie à l’Europe, de l’Inde à
la France, vous voyez à chaque station diminuer la puissance fatale de
la nature, et l’influence de race et de climat devenir moins tyranni-
que. » (Intr, p. 229) Ce cadre définit déjà la fonction de l’Histoire
romaine à venir, Rome y figure comme « nœud du drame immense »,
tandis que la France en « dirige la péripétie » (Intr, p. 258) : Michelet
expose une conception dramatique de l’Histoire, dont les acteurs sont
les grands pouvoirs historiques, pris dans des affrontements dualistes
et tragiques. L’Histoire romaine relatera la première partie du drame,
pour ainsi dire, et l’Histoire de France, la deuxième.
Les conceptions qui occupent les devants de la scène historique
sont, d’un côté, la nature et la fatalité – spécifiées dans les notions de
race et de climat –, et la liberté de l’autre. Ces termes constituent les
extrémités diamétralement opposées du parcours historique, et l’hu-
manité va de l’une vers l’autre : « Ce qu’il y a de moins simple, de
moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus
humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe ; de plus euro-
péen, c’est ma patrie, c’est la France. » (Intr, p. 247)190 Les termes de
l’opposition fatalité / liberté trouvent leur suite dans simplicité / com-
plication, nature / artifice ; la connotation positive revient toujours au
second terme. Naturellement, cette chaîne différentielle s’organise
selon la dichotomie spatiale Orient / Occident. Par conséquent, la
métaphore du voyage informe le récit, les pays et leurs civilisations
sont les stations d’un itinéraire mondial191 ; la Perse e.g. y figure
comme « caravansérail » (Intr, p. 231)192.

190 Cette conviction intime de l’historien est telle qu’il juge interchangeables les
termes « histoire de France » et « histoire universelle » (Intr, p. 247).
191 Il y a d’autres philosophes de l’Histoire qui ont recours à ce champ métaphori-
que, e.g. Hegel qui définit l’histoire comme la parcours d’une « succession
d’étapes » (« Stufengang ») ; cf. La Raison dans l’Histoire, pp. 183 et
215 ; Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, pp. 77 sq. et 104 sq. Le
deuxième champ métaphorique, également commun aux philosophies de
l’Histoire, consiste en des images biographiques, suggérant une analogie entre
ontogenèse et phylogenèse (ainsi Hegel, ibid., pp. 279-296/pp. 133-141). Pour
Michelet, l’Inde est le « berceau des races et des religions, the womb of the
world », et l’homme, « un pauvre enfant sur le sein de sa mère » (Intr,
pp. 229 sq.).
192 Cette métaphore fait écho, évidemment, aux récits de voyage de l’époque, et plus
précisément aux Voyages en Orient très répandus – elle donne une place bien dé-
134 La Lutte des paradigmes

Mais il ne s’agit pas d’une simple progression linéaire, le modèle


se complique. Chaque étape marque une forme différente de l’anta-
gonisme fondamental entre libre arbitre et détermination extérieure,
« interminable lutte » qui ne cessera tant que dure l’humanité (Intr,
p. 229), car elle est l’expression même de la liberté humaine193. Ce
modèle antagoniste se heurte à celui de la progression : le progrès
demande l’élimination progressive d’un terme au profit de l’autre, la
nature doit céder à la liberté. Quant à une conception antagoniste, ou
bien elle en reste à constater un conflit permanent, ou bien elle cher-
che une synthèse supérieure, dont le caractère reste vague : s’agira-t-il
de l’universalisme ? Dans ce cas de figure, la liberté occidentale ga-
gnerait en dernière instance. Mais sinon, quelle autre synthèse serait-
ce ? Michelet ne donne pas de réponse.
Le problème est loin d’être abstrait. Il est illustré par le point
culminant de l’Antiquité : Rome est « la cité », cette « unité arti-
ficielle », qui remplace « la vie naturelle de la tribu orientale » (Intr,
p. 232) : elle « enferme dans ses murs les deux cités, les deux races,
étrusque et latine, sacerdotale et héroïque, orientale et occidentale,
patricienne et plébéienne ; la propriété foncière et la propriété
mobilière, la stabilité et le progrès, la nature et la liberté. » (Intr,
p. 233) Elle est universelle, mais en comprenant la liberté universelle
et son contraire. Peut-être est-ce cette contradiction qui mène Michelet
à la concevoir paradoxalement comme unité artificielle et « organisme
vivant » à la fois : « elle aspire, si je l’ose dire, les peuples latins, sa-
bins, étrusques, et, devenus romains, elle les respire au-dehors dans
ses colonies. » (Intr, p. 234) Le même dilemme vaut pour la France,
l’apogée moderne de la marche humaine vers la Liberté. Michelet hé-
site entre le monde artificiel de la culture universaliste et le modèle de

finie à l’Orient. Pour la place de Michelet dans la pensée orientaliste de son épo-
que, cf. mon article : N.B., « Pour un autre Orientalisme : Flaubert et Michelet
face à l’Histoire », MLN (Modern Language Notes), n° 122.4, 2007, pp. 875-903.
193 « Si l’on admet que l’histoire est le développement nécessaire d’un principe
nécessaire, la liberté est anéantie. » (Cours de 1828-1829, cité d’après Paul
Viallaneix, La Voie royale. Essai sur l’idée de peuple dans l’œuvre de Michelet,
Paris, Flammarion, 21971, p. 248). Ce refus d’une synthèse définitive l’éloigne de
Hegel, préoccupé par le développement logique, nécessaire de la liberté ; ce qui
n’empêche pas qu’il y ait, par bien des aspects abordés, une indéniable ressem-
blance entre les deux penseurs. Paul Bénichou souligne une différence compara-
ble entre Michelet et Augustin Thierry ; cf. Le Temps des prophètes. Doctrines de
l’âge romantique, Paris, Gallimard, 1977, pp. 505 sq.
« Salammbô » 135

l’unité naturelle, doté d’une « réceptivité universelle » (Intr, p. 248):


« Action, réaction ; absorption, résorption, voilà le mouvement
alternatif d’un véritable organisme. » (Intr, p. 249)194 L’indécision de
l’historien s’exprime dans des modèles d’intégration contradictoires.
Quoi qu’il en soit, le déclin de Rome, c’est-à-dire de la première
synthèse, est un fait accompli, et Michelet lui trouve une cause : c’est
l’influence orientale qui, après avoir été vaincue par la force, se venge
en apportant la « dissolution morale » de l’intérieur, par le « culte
orgiastique de la nature » (Intr, p. 235)195. Elle aussi sera pourtant
vaincue par le christianisme qui prendra son essor à Rome : la cité
romaine reste la pierre angulaire du monde moderne, et cela justement
par la synthèse Orient / Occident opérée à l’intérieur de ses murs 196.
Elle se traduit également dans la pensée et les arts, où le
« majestueux symbolisme » est aboli (Intr, p. 233) – une indication du
développement à venir : la poésie lui succédera, et c’est à la France,
« le pays de la prose » (Intr, p. 250), de marquer le point final197. Le
développement esthétique en trois temps rappelle la conception
hégélienne de l’esthétique et de l’histoire de l’art ; Michelet et Hegel
partagent surtout l’idée que le symbole est le principe de l’art
oriental198.

194 On peut y voir le double héritage des Lumières (civilisation, progrès) et du


romantisme (développement historique, unité organique), avec Johann Gottfried
Herder comme précurseur (estimé par Michelet). Ainsi, l’accent mis sur la syn-
thèse artificielle – et non sur une unité naturelle, telle la nation de Herder –
s’accompagne d’un changement de métaphore : l’arbre de Herder, qui vise la
croissance naturelle, est remplacé par une image physiologique (« résorption »),
impliquant le règne animal et soulignant l’intégration. L’objectif est évident :
concilier les contraires. Cf. Herder, Ideen zu einer Philosophie der Geschichte
der Menschheit, pp. 54-56 ; et Judith Schlanger, Les Métaphores de l’organisme,
Paris, L’Harmattan, 1995, chap. 5.
195 Plus spécifiquement, Michelet pense au « cancer de l’esclavage » (Intr, p. 235),
belle suite de la métaphore physiologique citée ci-dessus (cf. la note précédente).
196 Michelet n’éclaircit pas davantage le caractère de cette synthèse, ni dans
l’Introduction, ni dans l’Histoire romaine.
197 Sur l’ambivalence du symbole dans la pensée de Michelet, cf. la discussion
concise chez Bénichou, Le Temps des prophètes, pp. 507-511 ; l’éloge de la
prose est assez commun à l’esprit libéral de l’époque.
198 Dans les Vorlesungen über die Ästhetik (les Cours d’esthétique), l’art revêt suc-
cessivement les formes symbolique, classique, puis romantique ; cette notion
d’une évolution historique en trois temps a profondément imprégné les esprits de
l’époque.
136 La Lutte des paradigmes

Voilà donc le plan historique sur lequel se situe la Guerre des Mer-
cenaires. Évidemment, Flaubert, en se limitant à la seule action guer-
rière, n’adapte aucun des éléments exposés. Le sens de notre exposi-
tion est de rendre intelligible le récit de la guerre fait par Michelet.
Les questions suivantes guideront la présentation : quel est le rôle de
Carthage dans cet ensemble ? plus précisément, que signifie la Guerre
des Mercenaires ?
L’Introduction à l’histoire universelle donne une première idée en
parlant des ennemies de Rome : « Le monde sémitique résistait : Car-
thage fut anéantie, la Judée dispersée. » (Intr, p. 234) Ce constat un
peu sec est développé dans l’Histoire romaine, où les Guerres Puni-
ques prennent une place centrale :
Cette lutte ne devait pas seulement décider du sort de deux villes ou
de deux empires ; il s’agissait de savoir à laquelle des deux races,
indo-germanique ou sémitique, appartiendrait la domination du
monde. […] D’un côté, le génie héroïque, celui de l’art et de la lé-
gislation ; de l’autre, l’esprit d’industrie, de navigation, de commerce.
(Hr, p. 440)

Il s’y ajoute les différences religieuses : les cultes de Carthage,


« ces religions sensuelles », voient une « prépondérance du principe
femelle » (Hr, p. 442). Globalement, Michelet dresse l’opposition
entre la société carthaginoise matérialiste et le novateur idéaliste ro-
main, qui introduit la notion du droit. De cette façon, le « duel contre
Carthage » est bien plus qu’un conflit localisé, c’est un combat
d’envergure universelle : « C’est le conflit, le choc des deux races et
des deux génies qui dominèrent le genre humain. »199 Orient et
Occident s’affrontent sur les planches du théâtre mondial dans une
lutte culturelle sans merci 200.
Carthage est décrite à travers la Phénicie (« type et métropole de
Carthage » ; Hr, p. 441) – un modèle que suivra Flaubert. La culture

199 Cf. la « Préface » (1866) de l’Histoire romaine, dans J.M., Œuvres complètes,
t. II, pp. 335-337, ici p. 336.
200 Michelet parle d’une suite à cette guerre, celle entre christianisme et islam – « La
lutte des races devint celle de deux religions. » (Hr, p. 441) Évidemment, le lec-
teur contemporain sera tenté de penser à Samuel Huntington et The Clash of
Civilizations, la guerre des civilisations (New York, Simon and Schuster, 1996) ;
en effet, on n’en est pas loin, même si Huntington pense à l’affrontement d’une
multitude de civilisations, exclut le critère racial et limite sa notion de conflit à
un paradigme explicatif, valable surtout depuis la fin de la Guerre froide.
« Salammbô » 137

phénicienne est comme une autre Sodome : « les générations pullu-


laient sans famille certaine, chacun ignorant qui était son père, nais-
sant, multipliant au hasard, comme les insectes et les reptiles, dont
après les pluies d’orage grouillent leurs rivages brûlants. » (Ibid.) Suit
le portrait de la religion phénicienne, surtout sensuelle, mais qui com-
prend aussi les Cabires et Moloch, l’industrie et le dieu tyrannique,
adoré fanatiquement. Michelet décrit les sacrifices d’enfants et con-
clut : « […] la religion était atroce et chargée de pratiques ef-
frayantes. » (Hr, p. 442) Les adjectifs employés ne laissent pas de
doute quant à l’opinion de l’auteur. Les Carthaginois ne bénéficient
pas de plus de bienveillance : « […] un peuple dur et triste, sensuel et
cupide, aventureux sans héroïsme. » (Ibid.) Leur capitale est « la riche
ville du soleil (Baal), tout éblouissante du luxe et des arts étranges de
l’Orient » (Hr, p. 453).
Michelet analyse impitoyablement les fondements et la faiblesse
du pouvoir de Carthage : elle impose le joug de sa « tyrannie mercan-
tile » (Hr, p. 443) au nord de l’Afrique, s’enrichissant grâce à « un
monopole plus destructif que la guerre » (Hr, p. 445). La nature de ce
pouvoir nous rapproche de la source du conflit avec les Mercenaires :
Cette domination violente s’appuyait sur deux bases ruineuses, une
marine […] et des armées mercenaires aussi exigeantes que peu fidè-
les. Les Carthaginois n’étaient rien moins que guerriers de leurs per-
sonnes, quoiqu’ils aient constamment spéculé sur la guerre. Ils y
allaient en petit nombre, protégés par de pesantes et riches armures.
S’ils y paraissaient, c’était sans doute moins pour combattre eux-
mêmes que pour surveiller leurs soldats de louage, et s’assurer qu’ils
gagnaient leur argent. (Ibid.)

En l’absence de valeurs supérieures, la cité phénicienne se fonde


sur un esprit de bazar, comptabilisant n’importe quel bien : « Carthage
savait, à un dragme [sic] près, à combien revenait la vie d’un homme
de telle nation. » (Hr, p. 446) Cet esprit mercantile, qui connaît le
« tarif du sang » (ibid.), illustre ex negativo la grandeur de la puis-
sance romaine. De même, l’apparition d’Hannibal la mettra en relief :
c’est un adversaire valable pour Rome, admiré par Michelet, ce qui ne
surprend guère si on voit en ce grand stratège – lieu commun de
l’époque – un premier Bonaparte201. Néanmoins, l’admiration repose

201 « Il ne faut pas chercher un homme dans Hannibal ; sa gloire est d’avoir été la
plus formidable machine de guerre dont parle l’Antiquité. » (Hr, p. 459)
138 La Lutte des paradigmes

précisément sur le fait qu’Hannibal signifie le contraire de Carthage,


et qu’il rompt pratiquement avec sa patrie.
Le cadre général étant d’emblée chargé d’importance, et l’esprit de
Carthage étant caractérisé de la sorte, tout événement exposé gagne
une valeur symbolique et symptomatique : la « suite de l’histoire fera
suffisamment ressortir tous les inconvénients de ce système », présage
l’historien (Hr, p. 447). Aussi son avarice conduit-elle Carthage à
conclure une paix défavorable avec Rome – incapable de quitter la
seule logique du calcul économique, elle compromet sa puissance et
prépare sa ruine. Cette dimension politique du conflit préoccupe parti-
culièrement Polybe, une source capitale de Flaubert. « Cette guerre
[…] enseignera, de la façon la plus frappante, par la tournure qu’elle a
prise, quelles prévisions et quelles précautions s’imposent de loin à
ceux qui emploient les troupes mercenaires […] », explique l’historien
grec202. Mais Michelet, lui, n’en reste pas à constater un problème de
sagesse politique, il va bien plus loin : c’est la dimension éthique du
conflit qui l’intéresse. Carthage ne souffrira pas seulement des consé-
quences logiques d’une mauvaise stratégie, la ville subira un
« châtiment » mérité (Hr, p. 453), et à l’historien de constater avec
satisfaction : « Donnons-nous à loisir le spectacle de cette juste
expiation. » (Ibid. ; je souligne)203 Voici le sens profond de cet

L’admiration romantique de l’historien est grande ; elle s’explique seulement en


partie par le fait qu’il ait ouvert la traverse des Alpes (Hr, pp. 461-465).
202 Les autres motifs de Polybe sont la démonstration de la différence entre
« peuples hétéroclites et barbares » et ceux « qui ont été formés par des discipli-
nes, des institutions et des mœurs policées », puis surtout l’explication de
l’origine de la deuxième Guerre Punique, puisque Rome est le centre d’intérêt de
son livre. Cf. Polybe, Histoires, trad. Paul Pédech, Paris, Les Belles Lettres,
1969, livre I, 65.6-9 (p. 106).
203 Sur ce point, l’étude de Séginger manque – une fois n’est pas coutume – de
précision : elle suppose que Polybe voit dans la Guerre des Mercenaires une
« lutte héroïque d’un peuple contre un envahisseur » et « la lutte contre une cor-
ruption morale » (Flaubert. Une poétique de l’histoire, p. 163). Or cette inter-
prétation ne se réfère pas aux motifs déclarés de l’historien grec. Elle efface sur-
tout la différence entre Michelet, esprit humanitaire du XIXe siècle, et Polybe,
conseiller pratique et politique de l’Antiquité, qui n’avait rien à faire d’un
moralisme moderne – c’est pour cause que Michelet le qualifie de « froid et
avisé » (Hr, pp. 510 sq.). Polybe, lui, est franc : « Mon livre permettra de
comprendre pour quelle raison ils [les Romains ; N.B.] ont conquis la domination
universelle et par la même occasion combien et à quel point est profitable à ceux
qui aiment s’instruire la science de l’histoire politique. » (Histoires, livre I, 2.8 ;
p. 20)
« Salammbô » 139

épisode de l’Histoire romaine : en accusant la corruption totale de


Carthage, l’historien nous donne une leçon de morale.
Résumons : Carthage est présentée comme un lieu lointain, exoti-
que, doté d’un potentiel d’étrangeté – la sensualité, la religion extati-
que, atroce, l’esprit mercantile sans morale –, malgré les liens qui le
relient à son adversaire. Mais la ville reste soumise aux jugements
moraux modernes, comme toute l’histoire humaine, conçue selon un
modèle unique et universaliste. Au risque de l’anachronisme, les critè-
res modernes servent à mettre de l’ordre dans la marche du progrès,
c’est-à-dire à affirmer le sens de l’ensemble et à attribuer à chaque
épisode sa juste valeur. C’est « l’aveu d’une foi humanitaire vécue à
travers l’expérience de l’histoire », d’après la juste formule de Paul
Bénichou 204. Dans cette perspective, il semble logique que la Guerre
des Mercenaires, triste témoignage de la « lâche barbarie des Cartha-
ginois » (Hr, p. 449), soit traitée en marge, et ne mérite guère plus que
huit pages.
Dans Salammbô, Flaubert reprend certainement le déroulement de
l’action et aussi des multiples traits du tableau que Michelet brosse de
Carthage : son caractère général, ‘triste et cupide’, son âme de com-
merçant qui comptabilise tout, y compris la vie humaine ; ses
penchants sensuels et cruels, son goût pour l’opulence et le faste, sa
sexualité débridée (on pense à Hannon) ; finalement et surtout sa reli-
gion ‘atroce’, qui se fonde sur le sacrilège, et culmine dans le sacrifice
de sa propre progéniture. Bref, c’est l’oxymore d’une civilisation bar-
bare qui résume le mieux la nature de la cité, d’une cité qui frôle le
vandalisme, qui se désagrège constamment en perpétrant des actes
violents en son propre sein. Cependant, le cadre dans lequel Flaubert
insère sa Carthage est tellement étranger au récit de voyage historique
de Michelet que les deux ensembles n’ont plus aucune vraisemblance
– ce sera le sujet du prochain chapitre.

204 Le Temps des prophètes, p. 499.


RESUME, COMPARAISONS, CONCLUSIONS

La comparaison avec Michelet exige d’adopter une vue globale sur


Salammbô : on pourra difficilement y parvenir sans tenir compte de
l’ensemble des analyses faites jusqu’ici. Puisqu’il m’importe d’op-
poser deux conceptions de l’histoire, je résumerai d’abord les résultats
obtenus. La synthèse doit répondre à la question centrale du travail
présent : quels sont les rôles respectifs des éléments historiques et
médicaux ? Ce nous donnera l’occasion de réfléchir à la particularité
de l’œuvre flaubertienne, et à sa place dans la pensée du XIXe siècle.

1. Une histoire anti-idéaliste

La première partie a souligné l’originalité du sujet : Flaubert choi-


sit avec quelque emphase de traiter d’une voie sans issue de l’histoire
du genre humain. Le mode d’organisation contribue à renforcer cet
effet, le récit se distingue par sa répétitivité et son opacité ; les deux
résultent du manque de linéarité et de causalité. Cela n’empêche pas
l’écrivain de se dédier de plein cœur à ce monde, en contournant tou-
tefois l’engagement personnel ou moral : l’approche de Flaubert
conserve l’impartialité des romans actualistes. Ainsi, le romancier
s’abstient des jugements moraux que profère Michelet. La neutralité
présuppose le perspectivisme, c’est-à-dire un rapprochement entre
narrateur et personnages : le premier adapte le regard des personnages
antiques. Ce regard, nous l’avons vu, aperçoit et comprend le monde
selon les modalités d’une pensée mythique. Concrètement, l’adap-
tation de la pensée et des sentiments des personnages antiques sup-
pose donc la conception d’une conscience mythique. La structure et
quelques éléments de cette pensée proviennent de la mythographie
romantique de Creuzer, mais en quittant totalement la téléologie que
celle-ci impliquait. Dès lors, Flaubert crée la pensée mythique, qui est
technique narrative et sujet romanesque à la fois. Son regard s’en rap-
proche au plus près – sans jamais perdre, toutefois, la conscience de la
différence.
« Salammbô » 141

Dans la deuxième partie a été analysée l’utilisation que Flaubert


fait des sources médicales dans l’élaboration des personnages.
L’usage varie, Flaubert peut bien simplement prendre une observation
et la transposer, ou, au contraire, choisir une image singulière pour la
transformer selon ses besoins. Ce qui étonne plus le lecteur, c’est
l’efficacité avec laquelle le romancier utilise ces textes pour construire
ses personnages : d’un trait de plume, il transforme un symptôme en
trait de caractère – tout en intégrant ces éléments modernes avec faci-
lité à son grand tableau archaïque. L’hystérie rejoint aisément
l’opposition lune / soleil qui organise la religion carthaginoise, en y
mêlant même les plus intimes des sensations de Salammbô. En pour-
suivant la trame mythique, Flaubert ressuscite des passions antiques,
où le religieux s’interpénètre avec la maladie. Il dresse un tableau dé-
rangeant de l’Antiquité, certes, mais qui a une certaine probabilité
pour lui. À une exception près : les Mercenaires, d’abord objet d’une
anthropologie historique, sont en proie à une peine existentielle, à la
faim et à la soif. Le récit de la carence totale, de l’expérience du seuil
de la mort dépasse le cadre historique, il relate une expérience typi-
quement moderne – l’anthropologie historique bascule dans une an-
thropologie biologique.
Dans la troisième partie, les sources historiques ont demandé leur
dû. En partant de quelques exemples significatifs, j’ai essayé de for-
maliser la démarche flaubertienne. Le procédé que l’auteur mobilise le
plus souvent est l’analogie. La rigueur n’est pas de mise pour autant –
en témoigne la question de l’aqueduc. Il reste à constater l’effet de
précision que vise l’écrivain et qui relève de la poétique, non de
l’érudition ; tout comme l’emploi plus métaphorique que logique de
l’analogie. Quant au sujet historique, son parrain est Dureau de La
Malle : l’historien-géographe valorise la civilisation carthaginoise,
double victime de Rome qui détruit d’abord ses murs et ensuite sa
mémoire. Michelet finalement offre à Flaubert le squelette du roman
et les traits saillants du caractère de Carthage.
Précisons maintenant la comparaison avec Michelet, et définissons
leurs visions respectives de l’histoire. D’un point de vue général,
Michelet fait de la Guerre des Mercenaires un épisode à qui le drame
de l’humanité confère son sens ; elle est le symptôme d’une société
carthaginoise malade dans son ensemble. Cet adversaire de la
puissance romaine disparaîtra à juste titre dans la suite de la marche
142 La Lutte des paradigmes

vers la Liberté. Voilà les gros traits de la philosophie de l’Histoire de


Michelet.
Flaubert, lui, élimine le cadre d’une histoire universelle. Initiale-
ment, il fait le double choix d’un sujet marginal et d’une présentation
narratrice opaque. Cette conjonction exprime une décision philoso-
phique fondamentale :
Il n’y a de vue philosophique sur l’histoire que là où le plein des
temps humains n’est pas appréhendé seulement sur le mode lyrique,
celui qui célèbre les grandeurs englouties […] mais aussi sur le mode
épique, en lisant dans la succession des figures culturelles la geste
d’une grande aventure.205

Bref, la philosophie de l’Histoire a pour condition linéarité et


clarté, car elle tente de saisir l’Histoire dans sa totalité, de la décrire,
de l’expliquer. Or, contrairement à un lieu commun de la critique litté-
raire, Flaubert déjoue le mode épique, il recherche plutôt un ‘mode
lyrique’ sublime et cruel. Il présente un monde antique ‘provincial’ en
ceci qu’il est en dehors de la marche du progrès ; il évoque une culture
orientale peinte en des couleurs sombres, fauves, plongée dans le
chaos, ornée du sublime, de l’abject et du cruel 206. La pensée pré-
dominante est symbolique, baroque, et permet les rapprochements les
plus invraisemblables : l’amour, depuis l’amour courtois le sentiment
idéal de l’Occident romantique, s’y apparente au divin et au patho-
logique à la fois ; l’hystérie fusionne sans difficulté avec la religion.
Les maladies monstrueuses y dégradent les corps en les transformant
en des masses repoussantes, qui ne suscitent pas la pitié pour autant –
tout au contraire, la lèpre, maladie biblique des exclus, motive un
caractère des plus sadiques. La grande fresque historique nous pré-
sente les peuples exotiques sous tous leurs aspects vitaux, du berceau
jusqu’à la tombe, et ne les contraste qu’avec une civilisation qui se
fonde elle-même sur des actes barbares. Bref, au lieu d’une « grande
aventure » humaine, Salammbô raconte une histoire étrange, cruelle,
compliquée et ambiguë, qui ne participe pas au progrès mais qui ne
sert pas de repoussoir non plus. Elle met en doute la notion même de
civilisation.

205 Schlanger, Les Métaphores de l’organisme, p. 144.


206 Évidemment, les modes esthétiques de Salammbô ne se limitent pas aux impres-
sions négatives, Salammbô elle-même en est l’exemple.
« Salammbô » 143

Brisant le grand mouvement qui animait la marche du genre hu-


main chez Michelet, Flaubert préfère explorer les coins perdus d’une
culture effacée. Le choix d’un sujet au-delà de la tradition se double
d’une mise en perspective qui ne se propose pas de construire une
identité historique, ni d’implanter le familier dans un passé exotique.
Il n’y a pas de lien de parenté (ni de progrès) entre Antiquité et Mo-
dernité207, encore moins entre la culture actuelle et cette culture anti-
que (c’est la différence entre Flaubert et Dureau de La Malle, qui tente
de récupérer Carthage). Le mode de présentation y est pour beau-
coup : le constat d’une césure entre passé et présent est d’une parfaite
impartialité, ce qui confère tout son pouvoir provocateur au roman.
Borie l’a bien noté : « Salammbô, le premier lecteur le comprendra,
n’est pas une œuvre écrite dans le sens du progrès. Quoique ce roman
soit en prose, il n’annonce rien, au contraire coupe les ponts. »208
Dans le chapitre sur Creuzer, nous avons vu la pensée de l’origine
religieuse pure : un courant d’idées romantique qui suppose que
l’histoire pourrait avoir un berceau divin, immaculé, auquel l’analyse
des religions antiques pourrait ouvrir l’accès. Il y aurait une espèce de
source pure, dont les flots auraient été altérés par la suite de l’histoire,
et qui n’attendrait que d’être redécouverte. La philosophie de
l’Histoire exprime une idée similaire, en inversant l’ordre temporel :
elle est en quête du telos idéal, transcendant, mais dans l’avenir, situé
au point final du développement historique209. De façon complémen-
taire, les œuvres de Michelet et de Creuzer véhiculent donc un même
mode de pensée : l’idéalisme d’une pensée du telos (nostalgique ou
progressiste) qui conçoit le monde historique, réel, comme autant
d’entraves jalonnant le chemin du salut, qu’il soit orienté vers le passé
(Creuzer, mais aussi Schlegel et bien d’autres) ou vers l’avenir
(Michelet, Hegel et toute son école).
Flaubert suspend cette continuité historique qui lie le présent à un
passé conçu ou bien comme source pure ou bien comme présage d’un
avenir meilleur, voire idéal. Il se plaît parfaitement dans le constat
neutre et laconique de la diversité des peuples, des civilisations et des
croyances. Il freine la marche dynamique des philosophes – dans

207 Cf. la lettre déjà citée à Mlle Leroyer de Chantepie : 12 décembre 1857,
Correspondance, t. II, p. 784.
208 Borie, Archéologie de la modernité, p. 320.
209 Kramer, Verkehrte Welten p. 22.
144 La Lutte des paradigmes

Salammbô, tout s’épuise dans l’excès ou se fige dans la monotonie.


Les entraves qui jalonnent le chemin deviennent le monde même du
roman, car, on le sait, dans Salammbô, la vermine va de pair avec les
bijoux les plus précieux210. Cette affirmation joyeuse du laid et du
précieux, bref, du contraste – qui se retrouve dans les impressions de
son voyage en Orient 211 –, est le symbole même d’une histoire radica-
lement anti-idéaliste.
Ce n’est pas un hasard si les adeptes de la philosophie de l’Histoire
au XXe siècle ne se reconnaissent pas dans Salammbô : Lukacs repro-
che à Flaubert d’avoir, par haine et par dégoût, délaissé le présent en
faveur « d’un monde disparu, qui ne nous concerne pas ». Il en résulte
un « stérile exotisme », « objectivement inauthentique » car dépourvu
de « caractère réel socio-historique ». Faute de mieux, la brutalité sert
à établir une « pseudo-monumentalité » 212 ; Flaubert pousse la littéra-
ture dans l’inhumanité – un reproche que Lukacs adresse également
aux ouvriers et paysans de Zola213 ! En faisant ces reproches, Lukacs
omet le potentiel critique du roman, visant justement les philosophies
de l’Histoire, y compris leur forme matérialiste que Lukacs représente
lui-même. Bref, Lukacs mesure le romain à l’aune d’un idéal contre
lequel il a précisément été conçu.

210 « […] de vieilles Négresses aux mamelles pendantes ramassaient, pour faire du
feu, des fientes d’animal que l’on desséchait au soleil ; les Syracusaines avaient
des plaques d’or dans la chevelure […] » (S, p. 119) ; « […] parfois, sur des seins
couverts de vermine, pendait à un mince cordon quelque diamant qu’avaient
cherché les Satrapes, une pierre presque fabuleuse et suffisante pour acheter un
empire. » (S, p. 293) ; « […] le parfum des citronniers rendait encore plus lourde
l’exhalaison de cette foule en sueur. » (S, p. 59).
211 « Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l’odeur des citronniers
et celle des cadavres […]. Ne sens-tu pas combien cette poésie est complète, et
que c’est la grande synthèse ? Tous les appétits de l’imagination et de la pensée y
sont assouvis à la fois […] ». Lettre à Louise Colet du 27 mars 1853, Correspon-
dance, t. II, pp. 279-289, ici pp. 283 sq. ; je souligne.
212 Le Roman historique, chap. III.2, pp. 205-231 ; les citations proviennent des
pp. 207, 208, 212 et 215 sq.
213 Lukacs compare explicitement Mâtho aux prolétaires de Zola ; Mâtho aurait
« ces traits brutaux et sauvages » qui caractériseraient les ouvriers et les paysans
de Zola. Dans un sens, Flaubert serait « ‘prophétique’ » : « Mais non pas dans le
sens où les œuvres de Balzac étaient prophétiques, anticipant le développement
réel, futur, de types sociaux, mais uniquement dans un sens historico-littéraire,
celui d’une anticipation du reflet déformé de la vie moderne donné ultérieure-
ment dans les œuvres des Naturalistes. » Le Roman historique, pp. 213 sq.
« Salammbô » 145

Car si Flaubert ne conçoit ni une origine poétique, ni un prédéces-


seur barbare, mais un univers étrange, dont la pensée s’oppose à la
nôtre, c’est bien pour mettre entre parenthèses la pensée occidentale.
Flaubert donne une valeur propre, quoique ambiguë, à Carthage. Au
lieu de soumettre la cité punique aux conceptions d’un Occident ratio-
naliste, en faisant d’elle la première étape dans un long cheminement
vers l’Ouest, Flaubert se contente de ressusciter ce qui n’appartient
pas à l’espace abstrait de notre pensée, d’en montrer le potentiel ima-
ginaire, la diversité iconographique, la richesse sensuelle, l’alté-
rité mentale et physique, la cruauté accablante et enfin, la différence
totale pour ce qui est du jugement moral. S’il faut admettre quelques
éléments d’explication et de récupération, ils se limitent à la
présentation et à quelques clés de compréhension, fournis à reculons.
Il n’est pas de point commun avec la philosophie de l’Histoire, qui
doit veiller sur la mise en place des valeurs humanitaires, ni avec le
roman historique traditionnel dans la lignée de Walter Scott, qui jette,
quant à lui, le pont vers un passé familier et pittoresque.

2. Altérité et ressemblances

Il faut néanmoins nuancer les conclusions du chapitre précédent,


car elles ne tiennent pas encore compte de toutes les conséquences du
procédé flaubertien. Flaubert réussit-il vraiment à mettre en cause à la
fois la philosophie de l’Histoire et la pensée de l’origine, et même à
lancer un défi à toute une tradition humaniste, qui ne voyait
qu’harmonie et beauté dans l’Antiquité ? Il y arrive, en effet, mais au
prix d’un mode de présentation qui bascule facilement dans le trop
vague et dans l’incompréhensible : Salammbô frôle l’hermétisme.
Flaubert devine qu’il ne peut critiquer aussi vertement toutes les no-
tions de son époque sans s’approcher d’une absence vertigineuse de
sens : ces notions rendent intelligibles notre histoire et notre monde
plus généralement. Il ne peut obtenir l’un sans mettre en péril l’autre –
il s’en réjouit, et il s’en soucie :
Le drapeau de la Doctrine sera, cette fois, franchement porté, je vous
en réponds ! Car ça ne prouve rien, ça ne dit rien. Ce n’est ni
146 La Lutte des paradigmes

historique, ni satirique, ni humoristique. En revanche ça peut être


stupide ?214

L’hermétisme, l’« idiot » : c’est le pari, le risque de Salammbô. Un


risque bien réel, d’ailleurs, qui s’exprime dans la querelle avec ses
critiques ; il explique certainement pourquoi la critique littéraire a
relativement négligé ce texte. Il faut donc retenir l’échec possible du
roman.
Le deuxième élément à contrarier la perspective historique est plus
fondamental encore : comme le premier, c’est moins un argument
contre l’historicité qu’une contradiction inhérente à celle-ci. Le mi-
rage d’une altérité mythique et excessive est obtenu grâce à une notion
de neutralité, d’impartialité, tirée justement du bastion le plus fort du
rationalisme moderne, des sciences naturelles. Le rapprochement in-
conditionnel opéré à l’égard de l’Orient antique se base sur une pensée
tout à fait moderne – c’est un, c’est bien le paradoxe fondamental du
roman. Il est impossible de résoudre ce problème, et il vaut pour une
bonne partie de la modernité européenne. Si la pensée occidentale du
XIXe (et peut-être du XXe) siècle souhaite saisir ou cerner ce qui ne
lui ressemble pas, elle doit partir du haut de cet acquis qu’est la ratio-
nalité neutre, impartiale, universelle. Une faculté rationnelle est abso-
lument nécessaire pour s’approcher d’un univers mythique, mais elle
reste forcément déterminée par la modernité d’où elle vient.
Ce paradoxe explique l’effet de lecture ambigu : le lecteur se sent
au plus près du monde de Salammbô, et pourtant tout l’en sépare.
Cette ambivalence est la conséquence logique de l’impartialité qui
présente avec une intensité époustouflante le monde antique, en
s’abstenant de toute implication ; elle observe la pensée mythique
avec désintéressement, mais elle n’y participe pas. Les nombreux
passages explicatifs le soulignent, ils mettent à nu le fonctionnement
du mythe (sans ironie aucune, ce qui différencie Salammbô des ro-
mans actualistes des Flaubert 215) ; en quelque sorte, ces passages

214 Lettre à Edmond et Jules de Goncourt, 3 juillet 1860, Correspondance, t. III,


pp. 94 sq., ici p. 95 ; je souligne. Cette crainte que le livre puisse être « idiot » ou
« stupide » n’est pas anodine, elle revient à plusieurs reprises dans les lettres ; cf.
la lettre à Théophile Gautier du 27 janvier 1859, ibid., pp. 10 sq., ici p. 11.
215 Cf. ci-dessus, la fin de « Le roman à l’antique », chap. 3.
« Salammbô » 147

incarnent la contradiction, car ils expliquent de manière rationnelle


une pensée irrationnelle216.
La troisième réserve mène plus loin encore. Dans son recours aux
textes médicaux, Flaubert choisit trois cas situés sur une même
échelle, mais proposant trois positions divergentes. Il y a d’abord le
cas de la source et de la pathologie qui ancrent le personnage davan-
tage dans le monde antique – la maladie biblique d’Hannon illustre ce
cas de figure. Il y a ensuite un emploi qui rend possible une double
interprétation, antique ou moderne, du personnage, telle la description
de l’hystérie de Salammbô. Cela veut dire qu’on peut prendre la prin-
cesse pour un personnage moderne, mais que cette lecture moderne ne
s’impose pas. Le troisième cas concerne, bien sûr, la souffrance et la
mort des Mercenaires, calquées sur les Observations des effets de la
faim et de la soif : il s’agit d’une description qui n’est à comprendre
qu’à partir d’un point de vue tout à fait moderne.
Dans ce dernier cas, l’analyse a montré que l’hypothèse d’un écart
absolu entre les époques ne peut être maintenue. Ce n’est plus uni-
quement le héros solitaire Hamilcar qui dépasse la pensée mythique,
mais aussi la majorité des Barbares. Modernité et Antiquité partagent
des caractéristiques fondamentales de la vie humaine, les fonctions
élémentaires et les réactions instinctives sont identiques. Flaubert
mène sa propre interrogation – tout à fait moderne – sur l’interaction
entre le corps et l’âme au moment de leur défaillance ; et, bien qu’il
soit inséré dans le système symbolique du roman, « Le défilé de la
Hache » présente indubitablement quelques traits d’un laboratoire
grandeur nature. Flaubert semble vouloir pousser l’homme au-delà de
ses limites culturelles, il l’oblige à abandonner les acquis minimaux de
la civilisation (e.g., l’interdit de manger son semblable), et l’interroge
quant à ce dernier élan qui le tient encore debout, l’instinct de survie –
c’est une expérience faite sur le vif. Cette physiologie romanesque
dresse une limite absolue à l’historicité du roman : Salammbô se
tourne vers des considérations sur ce qu’est l’homme au seuil de la
mort, ce qu’il ressent quand son corps cesse de fonctionner. L’être
naturel de l’homme occupe le premier plan, sa nature inchangeable
qui dure autant que l’espèce homo sapiens (je rappelle en marge que
le raisonnement par analogie fonctionne sur le fond d’un présupposé

216 Le paradoxe peut également être défini comme la contradiction entre méthode
universelle et objet particulier.
148 La Lutte des paradigmes

identique ; cf. ci-dessus, « Salammbô et l’histoire », chap. 1). Du cou-


ple ennemi histoire / nature, c’est la dernière qui l’emporte ici217. Vu
l’importance du chapitre et de sa thématique, qui occupe une position-
clé dans Salammbô, vu aussi l’éminence de la mort de Mâtho, décrite
dans le même esprit, vu enfin les autres éléments qui vont dans la
même direction (Hamilcar), le roman entier est entraîné dans une os-
cillation entre, d’un côté, la transformation historique, et, de l’autre, la
vie, immuable, de la nature humaine.
Il y a donc deux acquis à retenir. Flaubert critique une conception
téléologique de l’histoire qui tend à déformer le passé selon les idées
du présent. Il la remplace par une notion d’écart qui règne entre pré-
sent et passé – c’est la seule possibilité de préserver le passé de la
banalité du monde moderne présentée dans les romans actualistes.
Cette démarche comporte toutefois des problèmes internes : l’hermé-
tisme, et, plus profondément, la modernité de ses présupposés. De
plus, elle est contrariée par un raisonnement antihistorique, physio-
logique, moderne lui aussi, qui implique un être naturel en dehors des
transformations de l’histoire humaine. Voilà les strates qui constituent
Salammbô.
Quelle relation entretiennent-elles ? Elles s’opposent, dans la me-
sure où la perspective historique expose une singularité historique et
culturelle, alors que la strate physiologique défend un universalisme
biologique. Mais il y a également des points communs importants. Le
regard biologique en rajoute à la monotonie, au manque de dyna-
misme du monde romanesque : les grandes entreprises historiques
semblent dérisoires face à la vérité immuable des questions de vie et
de mort. Les comparaisons et le raisonnement analogique par lesquels
procède Flaubert renforcent cette impression : « Vous me demandez
où j’ai pris ‘une pareille idée du Conseil de Carthage’ ? Mais dans
tous les milieux analogues par les temps de Révolution, depuis la
Convention jusqu’au Parlement d’Amérique […] » 218. Le comporte-
ment humain est donc toujours comparable, dans toutes les révolu-
tions – cela veut aussi dire qu’il n’y a ni la Révolution, ni de véritable

217 Au XIXe siècle, la Nature a évidemment son ‘histoire’, l’évolution des espèces ;
on peut facilement avancer que la biologie moderne ne commence qu’avec la no-
tion d’évolution naturelle, d’abord développée par Lamarck. Mais il s’agit d’une
‘historicité’ propre à la Nature, qui a peu de points en commun avec celle de
l’homme ; cf. ci-dessus, « Prélude en histoire des sciences ».
218 Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, Correspondance, t. III, p. 279.
« Salammbô » 149

progrès, qui accomplirait la révolution, changerait l’homme et rendrait


superflue la lutte. Flaubert implique plutôt que les révolutions font
partie de la vie humaine, et qu’elles n’expriment aucun processus
progressif. On voit bien en quoi ce raisonnement historique rejoint
l’analyse physiologique de la vie et de la mort des Barbares.
Même si la strate biologique est en elle-même dirigée contre
l’histoire en général, elle vise doublement les idées de progrès, et elle
semble plutôt s’accommoder de l’idée d’une différence historique. Il
faut en chercher la cause dans la compatibilité entre vue biologique et
vue historiciste, d’un côté, et la monotonie, la confusion des romans
de Flaubert, de l’autre. C’est une association d’idées qu’on retrouve
dans l’œuvre de certains contemporains, comme on le verra dans la
digression sur Jacob Burckhardt et Friedrich Nietzsche. Pour l’instant,
il s’agit de voir, à propos de L’Éducation sentimentale, dans quel sens
se déplace la ligne de partage entre histoire et nature biomédicale.
II. L’ÉDUCATION SENTIMENTALE

Quelle strate, quel élément historique et biologique analysé dans


Salammbô peut-on identifier dans L’Éducation sentimentale de
1869219 ? Le troisième roman a acquis sa célébrité, entre autres, grâce
à sa représentation de la Révolution de 1848. Avec ce choix, Flaubert
ancre la préoccupation de l’histoire dans le passé immédiat, dans
l’époque contemporaine. Ce constat ne veut évidemment pas suggérer
que Salammbô n’était qu’un moyen pour s’approcher de la dimension
historique de l’écriture romanesque, pour l’intégrer, et – une fois que
le bon traitement des sujets historiques aurait été acquis – pour aban-
donner l’Antiquité220. Il n’empêche qu’apparemment l’intérêt se dé-
place : Flaubert fait converger le gris du monde moderne et le mou-
vement brisé de l’histoire, deux facteurs qui étaient demeurés séparés
dans son œuvre antérieure.
L’histoire reste donc au centre des préoccupations littéraires de
Flaubert. Le cas des sujets et des structures biomédicaux est différent,
ils ne semblent pas jouer le même rôle dans L’Éducation sentimentale.
Il y a, bien sûr, des médecins dans le roman, généralement des per-
sonnages incompétents, voire néfastes 221. Cependant ni la construc-
tion de la vie psychique des personnages, ni celle de leur aspect exté-
rieur ou de leur comportement ne semble dépendre de sources et de
symptomatologies médicales ou biologiques. Cela a de quoi étonner
l’interprète : la présence des sources médicales dans Salammbô souli-
gnait justement la pérennité des traits humains. Il y a, d’abord, un

219 Je me réfère à l’édition suivante : Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale.


Histoire d’un jeune homme, éd. Peter Michael Wetherill, Paris, Garnier, 1984 ;
c’est la meilleure édition actuelle. Je citerai par l’abréviation ‘Es’, suivie de la
page.
220 Ce serait évidemment faux : dans « Hérodias », tout comme dans La Tentation de
saint Antoine, l’Antiquité revient avec force.
221 Les médecins brillent surtout par leurs erreurs de diagnostic qui mettent en péril
Eugène, le fils de Mme Arnoux ; ils empêchent un bon traitement dans le cas de
M. Dambreuse, et tuent l’enfant de Frédéric et de Rosanette ; Es, pp. 280-282,
377 sq., 402. C’est une série croissante d’incompétences.
152 La Lutte des paradigmes

argument pragmatique pour expliquer cette absence : fils de la même


époque, Flaubert connaît intimement la vie intérieure et extérieure des
modèles de ses créatures, il n’a pas besoin de recourir aux moyens
auxiliaires dont il dépendait pour élaborer un passé lointain et in-
connu. Mais cette explication tout à fait admissible ne rend pas tota-
lement compte de la différence frappante entre les deux romans 222. Il
faut se rendre à l’évidence : le roman sur 1848 a un autre centre
d’intérêt, qui penche vers la vie psychique, politique et socio-
historique.
La thèse fondamentale de ce travail, c’est-à-dire le conflit perma-
nent entre le point de vue historique sur la vie humaine et le point de
vue biologico-médical, n’a jamais eu la prétention de pouvoir expli-
quer la structure de tous les textes de l’époque en question. Cela re-
viendrait à constater un schisme permanent, universel qui structure
tous les énoncés. Nous analysons la concurrence de deux paradigmes,
qui peut aussi s’exprimer à l’intérieur d’un même texte. Mais, en dépit
de toutes ces réserves, ne peut-on pas s’attendre à ce que l’auteur de
Salammbô reprenne, lors de la conception de son roman historique
suivant, un principe qui a déjà fait ses preuves ?
Pour anticiper le résultat de l’analyse : Flaubert le fait en effet,
mais de manière moins directe. Premièrement dans l’interprétation de
la vie humaine offerte par le roman : Flaubert accentue de plus en plus
la constance, la généralité de certains traits de l’homme. Pessimiste
convaincu, il universalise la bêtise humaine, la laideur et la circularité
de toute entreprise historique – la nature humaine résiste autant au
progrès qu’à la réaction. Deuxièmement, Flaubert révèle un compor-
tement pulsionnel qui sous-tend la bêtise et la stagnation apparente.
Troisièmement, l’écrivain met en scène de manière directe ou méta-
phorique la rencontre entre nature et histoire : le registre métaphorique
de la description des foules révolutionnaires en est un exemple, et la
fameuse forêt de Fontainebleau, insérée au milieu des turpitudes ré-
volutionnaires, un autre.
Mon analyse sondera la validité de ces éléments dans le cadre plus
large de mon travail. Cette comparaison exige au préalable de définir
la représentation de l’histoire dans L’Éducation sentimentale. Afin de

222 Il suffira de rappeler que le discours scientifique a une présence tout autre dans
Madame Bovary, puisque l’héroïne de ce roman est calquée sur des sources mé-
dicales – même si celles-ci ne sont pas clairement identifiables ; cf. ci-dessus,
note 84.
« L’Éducation sentimentale » 153

mieux cibler la thématique, je me concentrerai sur le passage-clé his-


torique, le fameux premier chapitre de la troisième partie, qui relate
les Journées de Février 1848 223. Pour que cette restriction ne limite
toutefois pas la portée des résultats obtenus, je recourrai également à
tous les autres passages pertinents pour le contexte de mon interpréta-
tion.

1. Un récit parcellaire

Le troisième roman de Flaubert est le seul à représenter directe-


ment les événements politiques qui ont secoué et transformé la France
au cours du XIXe siècle – dans ce sens, il occupe une place de choix
même parmi les textes actualistes224. Il commence à une date précise,
le 15 septembre 1840. Sa composition, qui comprend trois parties et
un épilogue225, correspond également à des périodes exactes : la pre-
mière partie se déroule entre 1840 et 1845, la deuxième va de 1845
jusqu’en 1848, la troisième a lieu entre 1848 et 1867 226, et l’épilogue
en l’hiver 1868-1869, c’est-à-dire au moment qui précède immédia-
tement la parution du roman. L’Éducation sentimentale est le seul
texte flaubertien dont l’action se déroule majoritairement à Paris, et ce
choix topographique est, tout comme celui de Carthage dans

223 Plus précisément, il va de la nuit du 24 et du 25 février jusqu’à la fin juin/au


début juillet 1848 ; il couvre donc la partie enthousiaste, ‘innocente’ de 1848. Fin
juin, la répression des révoltes ouvrières met fin à la ‘fraternisation’ entre le peu-
ple et la bourgeoisie. Plus généralement, le retour à l’ordre – qui sera un retour à
un régime fort –, se préparent. Comme d’habitude, Flaubert a fait un travail do-
cumentaire conséquent : « Je bûche la révolution de 48 avec fureur. Sais-tu com-
bien j’ai lu et annoté de volumes depuis six semaines ? Vingt-sept, mon bon. »
Lettre à Louis Bouilhet du 1er avril 1867, Correspondance, t. III, p. 624-627, ici
p. 624.
224 À propos de parallèles entre l’expérience personnelle de Flaubert et celles de ses
héros, puis à propos de la documentation supplémentaire, cf. Pierre-Georges
Castex, Flaubert. L’Éducation sentimentale, Paris, Société d’édition d’enseigne-
ment supérieur, 1980, chap. VII, pp. 157-199 ; les conclusion relatives à
l’attitude de Flaubert envers les événements historiques sont problématiques
(pp. 198 sq.).
225 Il s’agit du septième chapitre de la troisième partie : chaque partie étant compo-
sée de six chapitres, celui-ci doit être lu comme épilogue.
226 Quoique le cinquième finisse avec le coup d’État de 1851 ; le chap. VI est court,
il a le caractère d’un résumé.
154 La Lutte des paradigmes

Salammbô, déjà lourd d’implications et de conséquences227 : a priori,


en raison du choix du temps et du lieu – « un roman de mœurs moder-
nes qui se passe à Paris »228 –, nous nous trouvons en prise immédiate
avec les événements, et dans un monde susceptible d’offrir toutes les
opportunités, de satisfaire toutes les ambitions.
En effet, le destin de Frédéric Moreau, héros velléitaire229, semble
être intimement lié et à l’histoire de son époque, et à la capitale de son
pays. Son parcours, partant des rêves romantiques et des projets intel-
lectuels ambitieux de ses dix-huit ans, passe par de multiples péripé-
ties. Il savoure l’offre culturelle, intellectuelle et consumériste de
Paris, il y assiste à des bouleversements politiques majeurs ; il fait la
connaissance de toutes les couches sociales, qui lui offrent certaines
opportunités financières et politiques ; dans le domaine privé, il vit
des aventures sentimentales, tant avec une femme du demi-monde
qu’avec une dame de la haute bourgeoisie. Mais la vie de Frédéric ne
se construit pas, l’ennui et l’échec l’accompagnent tout au long de
l’action. Il ne met pas en œuvre ses ambitions, et ne réalise aucun
idéal ; après les chances manquées, et avec un héritage gaspillé, il finit
dans l’impasse d’une existence de petit-bourgeois.
À cette histoire individuelle correspond celle de son pays à la
même époque : la société française part d’une volonté de réforme,
renverse la monarchie constitutionnelle et établit la Seconde Républi-
que. Découragée par le chaos social, elle cède à un homme fort, et
finit – après le coup d’État du 2 décembre 1851 – sous le joug du
Second Empire, régime qui étouffe la vie politique et intellectuelle,
tout en garantissant la floraison de l’économie capitaliste. Deux dé-
parts idéalistes, deux échecs, deux existences médiocres enfin.
Cependant, le jeu de miroirs n’est pas facile à cerner. La mise en
scène de l’histoire dans L’Éducation sentimentale n’est claire qu’en
apparence, comme le montrera l’analyse : le romancier effectue un
travail de brouillage de pistes qui rend difficile la comparaison entre
l’individu et la société. L’élément déclencheur de la Révolution de
1848, la fusillade du Boulevard des Capucines le 24 février, e.g., n’est

227 Küpper, « Mimesis und Botschaft bei Flaubert », pp. 196-200.


228 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie du 6 octobre 1864, Correspondance, t. III,
p. 409 sq., ici p. 409.
229 Flaubert se plaint de son propre manque d’intérêt pour son personnage : « Les
héros inactifs sont si peu intéressants ! » Lettre à Jules Duplan du 24 novembre
1864, ibid., p. 415 sq., ici p. 415.
« L’Éducation sentimentale » 155

que furtivement évoqué (Es, p. 284). Ses conséquences, la grogne,


puis le soulèvement populaire, figurent dans le texte (Es, p. 289), mais
l’événement ne reçoit ni description détaillée, ni résumé, ni explica-
tion230 : c’est donc une chaîne causale amputée, réduite que le roman
fournit au lecteur. Cette impression est d’autant plus forte que l’auteur
supprime, ici comme ailleurs, les conjonctions copulatives231 : de la
seule page 289 de l’édition de référence, qui résume la fusillade, sont
biffées les copules « en effet », « tout à coup » et « D’ailleurs » ; de la
page suivante « car » et « Cependant » (Es, p. 562)232.
Le lendemain, le 25 février, Frédéric et ses lecteurs assistent bel et
bien aux événements révolutionnaires, mais cela ne garantit pas pour
autant leur intelligibilité. Ainsi, l’apparition du maréchal Gérard, venu
apaiser les insurgés avec l’acte d’abdication de Louis-Philippe, se
résume à ce petit paragraphe :
Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard en
habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D’une main, il tenait
un rameau vert, de l’autre un papier, et les secouait avec obstination.
Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira. (Es, p. 291)

La scène, décrite exclusivement dans la perspective du spectateur


ignorant, reste incompréhensible et ne sera pas déchiffrée par la suite.
Certains incidents de la journée sont évoqués longuement, tel le sac
des Tuileries. Le lecteur reçoit une image vive mais déformée de la
scène : l’origine de la fureur populaire (la fusillade) étant éludée, cette
scène ne peut paraître que révoltante, elle semble caractérisée par la
violence et la destruction gratuites. D’autres événements, parfois
même de première importance, sont réduits à la simple évocation :
Frédéric assiste à la déclaration du gouvernement provisoire, mais
l’acte est résumé en une seule phrase. Ici, comme à propos de la fu-
sillade, la proportion entre l’importance du fait et l’étendue de la

230 À l’exception du commentaire aléatoire d’un Frédéric profondément désintéressé


(cf. le chap. suivant). Richard Bolster définit l’approche à juste titre comme
« technique impressionniste » ; cf. « Flaubert et le ‘défaut’ du genre historique »,
Les Amis de Flaubert, n° 52, 1978, pp. 8-12, ici p. 11.
231 Sur la dernière version manuscrite du roman ou bien pour la réédition de 1879
(cf. Es, p. 509).
232 Le poids de ces corrections s’alourdit du fait que ce sont pratiquement les seules
auxquelles Flaubert procède.
156 La Lutte des paradigmes

description n’est pas respectée ; l’occasion pour mettre en scène des


acteurs politiques majeurs n’est pas saisie (Es, p. 296).
Le séjour de Frédéric et de Rosanette à Fontainebleau (Es, pp. 322-
334), qui coïncide avec une phase décisive de la Révolution, pousse le
plus loin les ‘lacunes’ et la démotivation du récit. L’absence du héros
se traduit par une ellipse dans la narration des faits. Quand il quitte
Paris, le 21 juin, la crise du pouvoir est imminente, les couches socia-
les les plus démunies sont en agitation à cause de la fermeture des
ateliers nationaux (Es, pp. 320 sq.) ; suit en contraste la description
(pseudo-)idyllique du bonheur en province. Quatre jours plus tard,
Frédéric apprend la blessure de Dussardier et se rend immédiatement
à Paris. Les rues portent désormais les traces matérielles de
l’insurrection, les barricades, les destructions se trouvent partout (Es,
p. 337) ; sur la ville orageuse plane une atmosphère de menace,
l’accueil est brutal (Es, p. 335). Cependant, les événements passés ne
seront que très brièvement résumés, dans des discours rapportés 233 –
si succinctement que le vide n’est point comblé. Cela est d’autant plus
frappant que Flaubert vise clairement cet effet, vu le travail d’efface-
ment et de réduction qu’il entreprend 234. Au lecteur, qui ignore les
précédents déboires du peuple, la violence de la Réaction doit paraître
démesurée, irréelle, monstrueuse, dépassant tout lien de cause à
effet 235. Comme dans le cas de la fusillade du Boulevard des
Capucines, la causalité est affaiblie et la violence acquiert un statut de
gratuité236. Bref, on peut dire avec Victor Brombert : « […] much of
L’Éducation sentimentale is an exercise in discontinuity. » 237
Bien qu’il soit évoqué de temps à autre, le cadre temporel ne rem-
plit pas sa fonction habituelle : il ne permet guère au lecteur de

233 Es, p. 337. Frédéric les apprend par l’intermédiaire des gardes nationaux dont le
discours est disqualifié d’avance : « […] les gardes nationaux bavardaient inta-
rissablement sur les morts de Bréa et de Négrier […] ». (Es, S. 337 ; je souligne)
234 Cf. Es, notes 657 et 672 de l’éditeur, p. 569.
235 Surtout le comportement du père Roque envers les prisonniers est d’un sadisme
gratuit qui frôle le caricatural (Es, pp. 339-341).
236 Les démotivations, elles, ne sont pas gratuites : elles sont un moyen de choix
pour mettre en question différents acteurs politiques ; cf. ci-dessous, chap. 4.
237 Victor Brombert, The Novels of Flaubert. A Study of Themes and Techniques,
Princeton (NJ), Princeton University Press, 1966, p. 184. Hugo Friedrich arrive à
un constat similaire en ne retenant qu’une suite de situations ; Drei Klassiker des
französischen Romans, p. 127.
« L’Éducation sentimentale » 157

s’orienter, et le texte est loin d’être une chronique. Au début, cette


direction du récit n’est pas encore prise, les deux premiers jours sont
couverts en détail. Mais très vite, les informations deviennent vagues,
et les dates disparaissent au profit d’indications très générales : « Vers
le milieu du mois de mars » (Es, p. 298), « depuis deux mois » (Es,
p. 312). Il y a certains moments qu’on ne saurait situer sans le recours
à la chronologie extra-textuelle, e.g. la promenade de M. Dambreuse
et Martinon, qui doit avoir lieu après le 4 juin, puisque la loi contre les
attroupements est déjà en vigueur – le texte, de son côté, ne fournit
pas la date (Es, p. 320). Les allers-retours du narrateur, relatant sans
cesse le comportement des divers personnages pendant les jours ou les
mois passés, rendent également plus difficile une localisation tempo-
relle claire. Le séjour à Fontainebleau finalement semble vite aban-
donner la moindre chronologie, et accomplir un saut en dehors du
temps238.
Le récit historique dans L’Éducation sentimentale n’atteint donc
pas les proportions, ni la clarté logique et temporelle nécessaires pour
offrir un compte-rendu véridique des événements. Les incidents, qui
en eux-mêmes se réfèrent certainement à des faits authentiques, sont
organisés de telle sorte qu’ils forment tantôt une suite distincte, tantôt
un labyrinthe difficilement intelligible, déchiffrable seulement à qui
est déjà familiarisé avec le déroulement des faits – mais à un point tel
que même le lecteur contemporain de Flaubert n’a probablement pas
le savoir nécessaire pour y parvenir239. On n’a donc pas seulement

238 Bientôt, les marques chronologiques se réduisent à « un jour », et à « Ce soir-là »


(Es, pp. 328 et 329).
239 D’abord, il ne faut pas oublier que les événements datent de vingt ans au moment
de la parution de L’Éducation sentimentale. Ensuite, Flaubert accorde une grande
place à des détails qui n’appartiennent pas forcément au savoir commun des lec-
teurs. – L’ancienne école de la critique a insisté sur la véridicité du récit ; Wethe-
rill l’invalide quelque peu dans son édition du roman en pointant les incohéren-
ces. Mais même si on admet l’authenticité des incidents, il est si évident que leur
organisation se soucie peu d’exhaustivité ou de causalité que certaines inter-
prétations paraissent d’une naïveté surprenante. Je cite à titre d’exemple Jean Vi-
dalenc, « Gustave Flaubert, historien de la Révolution de 1848 », Europe, n° 485-
487, 1969 (Colloque Flaubert), pp. 51-67. Vidalenc interprète L’Éducation sen-
timentale comme un document historique ; l’ellipse des événements majeurs
n’est à ses yeux que l’expression de la « discrétion normande » de Flaubert, qui
ne voulait pas infliger à son lecteur ce qu’il connaissait déjà (p. 53) ; il sous-éva-
lue le potentiel fictionnel du roman. Stratton Buck, lui, souligne ce point et doute
de « l’objectivité historique » du roman ; cf. « Sources historiques et technique
158 La Lutte des paradigmes

affaire à un problème d’écart historique entre le lecteur du XXIe siècle


et l’époque de la création de l’œuvre. Flaubert recourt à une stratégie
spécifique : le roman ne présente pas un savoir historique, il le met en
scène tout en affaiblissant sa cohérence temporelle et logique240.
L’isolation des scènes violentes par rapport à leur généalogie leur
confère une force destructrice indépendante de toute rationalité.
Toute cette construction est, bien évidemment, non sans rappeler
Salammbô – avec la différence notable que cette fois-ci, nous sommes
au plus près du présent et au centre du monde occidental241. Flaubert
est allé chercher l’histoire compliquée aux confins de la mémoire de
l’Occident, pour la placer dans son centre, dans une des capitales de
l’Histoire (d’après Michelet).

2. Un témoin difficile

Frédéric, en jeune homme ambitieux, a tout pour réussir. Il com-


mence une vie à Paris, fait ses études de droit, et profite d’un héritage
important. Bref, il aurait pu être un héros balzacien, un deuxième
Rastignac, et son « éducation » justement aurait pu le mener à un
poste important dans la capitale, tout en lui apprenant les conditions,

romanesque dans L’Éducation sentimentale », Revue d’Histoire Littéraire de la


France, n° 63.4, 1963, pp. 619-634, ici p. 630. Mais pour Buck, cette objectivité
fait place à une autre, un idéalisme de l’amour – alors que dans les amours de
Frédéric, le hasard intervient avec autant de force (p. 634).
240 Il faut insister sur le fait : Flaubert ne s’en réfère pas moins à la réalité historique.
On a trop souvent parlé de l’histoire comme type de discours. Elle l’est aussi –
mais non exclusivement, car elle se réfère à des événements réels. Le même
constat vaut pour le roman de Flaubert. Par cette observation je me distingue de
Michel Crouzet, qui parle de manière frivole d’« idéologie historiciste qui fait de
l’histoire une substance » ; un discours de l’histoire sans référent est tout simple-
ment inconcevable. Cf. « L’Éducation sentimentale et le ‘genre historique’ »,
dans Maurice Agulhon (dir.), Histoire et langage dans L’Éducation sentimentale
(Société des études romantiques, Colloque à Paris, du 31 janvier au 1er février
1981), Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1981, pp. 77-110, ici
p. 80 (et suite).
241 Même si on ne se réfère plus beaucoup à 1848 en France de nos jours, il faut
garder en tête que la date était importante, pendant longtemps, pour la mémoire
républicaine. En Allemagne, 1848 a joué un rôle considérable, liant l’élan démo-
cratique et l’espoir d’unité nationale – l’événement reste donc présent dans la
conscience politique contemporaine (grâce aussi au manque de repères démo-
cratiques en général).
« L’Éducation sentimentale » 159

les sacrifices de la réussite242. Le schéma balzacien est évoqué dans


L’Éducation sentimentale du début à la fin, et c’est Deslauriers qui
incite Frédéric à s’y référer243.
Frédéric, lui, n’est pas fait pour surmonter les obstacles : les rai-
sons les plus banales l’en empêchent. Plus profondément, la faute est à
imputer aux caprices de son esprit sentimental et vagabond, toujours
prêt à s’abandonner aux distractions du monde ou à suivre les péripé-
ties subites de ses penchants244. Ses ‘vocations’ sont aussi arbitraires
que ses haines ; tout dépend des circonstances, et pratiquement rien de
sa volonté. De manière exemplaire, je rappelle la première fois où il
cherche à quitter la carrière juridique : après le premier dîner chez les
Arnoux, il erre « au hasard » dans la ville, « éperdu, entraîné » 245. Sur
le Pont-Neuf, saisi par un ‘énervement’, il sent ses dons d’artiste exi-
ger leur droit :
Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l’objet, lui était venue.
Il se demanda, sérieusement, s’il serait un grand peintre ou un grand
poète ; – et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier
le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation !
Le but de son existence était clair maintenant, et l’avenir infail-
lible. (Es, pp. 49 sq.)

L’ironie du narrateur est patente, l’adverbe « sérieusement » impli-


que le ridicule de ces réflexions ; la raison qui le fait préférer la pein-
ture à la poésie met à nu les motivations profondes du héros, purement
narcissiques246. Le lecteur le devine : la suite du roman montrera que

242 Cf. Küpper, « Mimesis und Botschaft bei Flaubert », pp. 196-200.
243 Cf. Es, pp. 18, (78), 155 ; en écho : p. 369. Mentionnons en passant : l’échec de
Deslauriers lui-même dévalorise complètement cette idée de la réussite. Ce n’est
donc pas parce que Frédéric n’arrive pas à mettre en œuvre les conseils de son
ami qu’il échoue.
244 Ainsi, il ne se rend pas chez les Dambreuse au moment propice, parce qu’il est
trop préoccupé du sort de Mme Arnoux (Es, pp. 190-202, surtout p. 192).
245 Sur l’importance du hasard dans le roman cf. Jean Bruneau, « Le rôle du hasard
dans L’Éducation sentimentale », Europe, n° 485-487, 1969 (Colloque Flaubert),
pp. 101-107. Bruneau se limite à une suite énumérative très utile.
246 Le motif se trouve en effet dans le texte : de retour dans son appartement, Frédé-
ric se contemple dans le miroir : « Son visage s’offrait à lui dans la glace. Il se
trouva beau, – et resta une minute à se regarder. » (Es, p. 50)
160 La Lutte des paradigmes

Frédéric ne sera rien de « grand » du tout247. Mais il y a aussi une


critique plus subtile des élans du héros : la genèse même du sentiment
contredit son contenu. D’une promenade complètement arbitraire,
soumise à des influences extérieures contingentes, il croit tirer des
certitudes absolues, qui s’avéreront être des illusions par la suite.
C’est selon ce schéma que fonctionnera la vie psychique du héros tout
au long du roman 248.
Avant d’en venir à ce que la constitution psychique du héros im-
plique pour sa qualité d’observateur, il importe de voir la relation qu’il
entretient avec les événements historiques. Pour résumer son rôle :
Frédéric, aussi passif en termes de révolution qu’ailleurs, n’assiste
qu’occasionnellement aux événements de 1848. Il ne prend aucune
initiative importante, ne joue pas un rôle de premier plan – il ne
connaît même pas de personnage historiquement remarquable. Il est
témoin de certains moments importants, e.g. le sac des Tuileries, sans
y participer toutefois. On peut donc constater un décalage entre le
destin individuel du personnage et la dynamique collective, historique.
Au mieux, on peut lui attribuer la fonction du spectateur impartial.
L’épisode initial des Journées de Février illustre plus clairement ce
décalage, même si elle semble le nier au premier abord. Abandonné
par son amour de toujours, Mme Arnoux, qu’il comptait finalement
conquérir, Frédéric vient de séduire Rosanette, femme du demi-monde
qui avait longtemps résisté à ses avances. Jusqu’ici, il y a une cohé-
rence patente : la conquête sexuelle de Frédéric a lieu juste au moment
où Guizot quitte son ministère, une démission longtemps exigée par
les réformistes. La première se fait même grâce à la seconde ou plutôt
grâce à la même cause, puisque l’atmosphère audacieuse de la capitale

247 D’abord, Frédéric voudrait devenir avocat – sa motivation se résume aux images
de gloire et d’amour : « Il se voyait dans une cour d’assises, par un soir d’hiver, à
la fin des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait cra-
quer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes
ses preuves, en découvrant de nouvelles […] elle [Mme Arnoux ; N.B.] serait là,
quelque part, au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs
d’enthousiasme […] ». (Es, pp. 85 sq.) Plus tard, il pense à devenir homme poli-
tique au moment des bouleversements ; encore une fois, ce sont des considéra-
tions relevant du narcissisme primaire qui lui rendent la profession attractive : il
pense aux « grandes figures de la Convention », « et puis il était séduit par le
costume que les députés, disait-on, porteraient » (Es, p. 301).
248 Brombert résume la vie psychique de tous les personnages du roman par la belle
formule de « permanent indetermination » ; cf. The Novels of Flaubert, p. 184.
« L’Éducation sentimentale » 161

enhardit également le héros dans sa démarche ; Rosanette, « surprise


et égayée par ces manières », cherche à en connaître la cause. Frédéric
répond : « ‘Je suis la mode, je me réforme.’ » (Es, p. 283) Ainsi, les
deux dimensions se lient étroitement, le déblocage (la ‘réforme’) est
sensuel et politique à la fois, et il surgit de la même source, l’atmo-
sphère de Paris 249. La divergence paraît peu après. Au sortir du dîner,
les amants aperçoivent une foule qui les force à faire détour ; une
fusillade éclate, le texte précise que c’est bien celle du Boulevard des
Capucines. Frédéric, complètement absorbé par sa conquête érotique,
émet cette analyse remarquable : « ‘Ah ! on casse quelques bourgeois’
[…] ». (Es, p. 284) C’est tout ce qu’il trouve à dire de l’événement
déclencheur de la Révolution de 1848.
Il n’y a donc pas seulement un décalage entre le héros et son épo-
que, mais en plus, aveugle, ignorant ou distrait, Frédéric ne saisit ni la
signification ni la portée des événements auxquels il assiste. Son ap-
préciation n’est jamais neutre, elle est aussi partiale et variable que ses
préférences sentimentales et érotiques250. Il pense tout et son con-
traire : l’agent principal, le peuple, lui semble d’abord « ‘sublime’ » ;
peu après, il ne se compose plus que d’« ‘ânes’ » et de « ‘crétins’ » –
seulement pour que l’observateur redevienne aussitôt « patriote » 251.
N’étant ni fiable ni impartial, Frédéric représente donc tout sauf un
témoin des événements historiques auquel on pourrait accorder
quelque crédit. C’est bien une seconde différence qui sépare
L’Éducation sentimentale du roman balzacien, qui fait tout pour

249 Évidemment, si parallélisme il y a, il est ironique : Frédéric vient de conquérir


une femme facile – la correspondance implique que le ‘butin’ du peuple parisien
ne vaut pas davantage.
250 Le texte encourage le rapprochement, l’enthousiasme de Frédéric lors de la prise
des Tuileries est décrit dans un vocabulaire tout sentimental : « […] il frissonnait
sous les effluves d’un immense amour, d’un attendrissement suprême et univer-
sel, comme si le cœur de l’humanité tout entière avait battu dans sa poitrine. » Il
transforme cette expérience en un article de « style lyrique » (Es, p. 296).
251 Es, pp. 294, 312, 313. Graham Falconer présente une belle liste des jugements
contradictoires que Frédéric est capable d’émettre en l’espace de moins de trente
pages ; cf. « Le statut de l’histoire dans L’Éducation sentimentale », dans
Geoffrey T. Harris et Peter Michael Wetherill (dir.), Littérature et Révolutions en
France, Amsterdam/Atlanta (GA), Rodopi, 1990, pp. 106-120, ici pp. 114-116.
162 La Lutte des paradigmes

‘accréditer’ son observateur et, avec lui, le savoir social et historique


qu’il représente252.
Après tout, cela n’est guère surprenant : un esprit capricieux n’est
pas le témoin idéal d’événements historiques, surtout si la position du
narrateur est faible. Or notre analyse des techniques narratrices dans
Salammbô l’a montré : l’art flaubertien dépend au plus haut degré de
la perspective du personnage, et il n’en va pas autrement dans
L’Éducation sentimentale. La critique affirme même que dans ce ro-
man, le romancier pousse encore plus loin son perspectivisme, en
adoptant surtout le point de vue de Frédéric253. Sous ces conditions, la
mise en scène de l’histoire est d’autant plus précaire. Naturellement,
le lecteur ne se fie pas à ce cicérone, qui ressemble plutôt à un touriste
perdu dans le labyrinthe de son époque.
Se pose alors la question du but d’une telle démarche. Si le roman
creuse un tel clivage entre individu et société, c’est peut-être bien
parce que Flaubert avait ses raisons. Un écrivain aussi exigeant sur le
point de la cohérence de l’œuvre n’a pu créer un désaccord criant sans
viser un accord d’un autre ordre, une cohérence plus profonde. En
effet, il semble vraisemblable que Frédéric est justement le témoin que
l’époque mérite : un jeune homme rêveur, velléitaire, et narcissique,
plus préoccupé par le choix des gants pour son prochain rendez-vous
galant que par la composition du gouvernement provisoire. Son man-
que d’attention envers les péripéties de l’histoire indique tout simple-
ment la vérité cachée : ce drame n’a pas de catharsis, et ses tournants
ne servent aucunement à améliorer le sort de l’humanité, mais tendent
plutôt à cacher l’uniformité puérile de la réalité humaine.

252 On pensera à l’avoué Derville dans Le Colonel Chabert, dont la perspective (et,
avec elle, celle du narrateur) est caractérisée à plusieurs reprises comme privilé-
giée : de par sa profession, Derville a accès à la connaissance de la société ; les
autres exemples sont fournis par le regard du médecin et du prêtre. Honoré de
Balzac, Le Colonel Chabert, dans H. de B., La Comédie humaine, éd. Pierre-
Georges Castex, Paris, Gallimard, 1976, t. III : Études de mœurs : scènes de la
vie privée (fin). Scènes de la vie de province, pp. 291-373, ici pp. 322, 350 sq., et
373. – Cf. Séginger, Flaubert. Une poétique de l’histoire, p. 199. Vidalenc se
trompe une deuxième fois quand il rapproche Frédéric d’une telle conception du
personnage romanesque ; cf. « Gustave Flaubert, historien de la Révolution de
1848 », p. 66.
253 C’est, malgré les commentaires très explicites de la part du narrateur, l’argument
de Dethloff ; cf. Das Romanwerk Gustave Flauberts, p. 181.
« L’Éducation sentimentale » 163

3. Une histoire carnavalesque

En effet, dans le démontage de l’histoire, Flaubert va plus loin en-


core. Car c’est le propre de cette révolution de n’être que la répétition
d’une autre, et d’être compromise à la fin. Les références à 1789 et au
patrimoine révolutionnaire parcourent le chapitre, non sur le mode de
la référence (comme on pourrait invoquer une grande tradition), mais
comme une citation facile et factice. Il y a des personnages qui ont
déjà participé aux autres mouvements de la tumultueuse époque, tel
cet homme en bonnet grec, qui reprend service avec la routine d’un
expert ès révolte (Es, p. 290). D’autres imitent les anciens héros ré-
volutionnaires – ou carrément leurs imitations : Sénécal « tâchait de
ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre » (Es, p. 306). La
plantation des arbres de Liberté est répétée (Es, p. 298), les statues de
Liberté se montrent de nouveau (Es, p. 294), et on imite les clubs dé-
mocratiques (Es, pp. 305-312)254. Tous ces éléments confèrent un
caractère artificiel à la Révolution.
Le sentiment de déjà-vu se renforce avec les citations abrégées et
approximatives qui émaillent l’ensemble du texte : « On se redit, pen-
dant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, ‘qui
n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tri-
colore’, etc. […] ». (Es, p. 297) La citation de phrases courantes, tou-
tes faites est, bien sûr, un procédé qui structure la plupart des conver-
sations. La citation précédente, cependant, atteint un point culminant :
c’est le narrateur qui répète le lieu commun, et de sorte que le carac-
tère d’idée reçue soit mis à nu, par l’emploi de la copule « etc. ». Qui
plus est, après ce démontage, la phrase est reprise encore une fois par
M. Dambreuse : « En revanche, il admirait beaucoup Lamartine, le-
quel s’était montré ‘magnifique, ma parole d’honneur, quand, à pro-
pos du drapeau rouge…’ – ‘Oui ! je sais’, dit Frédéric. » (Es, p. 300)
Le personnage expose comme telle l’idée reçue de son interlocuteur –
c’est une surenchère dans la mise à nu même du lieu commun.

254 Surtout par le Club de l’Intelligence ; cf. le chapitre suivant. Henri Mitterand
constate : « Tout cela se prend terriblement au sérieux, dans l’imitation, sur le
mode dégradé et burlesque, des grands clubs de la première Révolution ; ce n’est
pas un haut-lieu de l’histoire, ce n’est plus qu’un théâtre, illusoire et dérisoire. »
« Sémiologie flaubertienne. Le Club de l’Intelligence », dans H.M., Le Regard et
le Signe. Poétique du roman réaliste et naturaliste, Paris, PUF, 1987, pp. 171-
189, ici pp.173 sq.
164 La Lutte des paradigmes

Tous ces indices prouveraient peut-être peu de choses si


l’atmosphère générale n’était pas aussi irréelle, carnavalesque. On tire
de manière détendue, « aussi tranquille au milieu de l’émeute qu’un
horticulteur dans son jardin » (Es, p. 290). Il y a les premiers morts,
l’action semble s’aggraver – « La fusillade devenait plus pressée. »
(Es, p. 291) –, mais le récit ralentit aussitôt. Le loisir n’est jamais
loin : « Les marchands de vin étaient ouverts ; on allait de temps à
autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on retournait se battre.
Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire. » (Ibid.)255 Le lecteur n’est
pas surpris de lire que Frédéric, errant, en spectateur désengagé, d’un
événement à l’autre, « s’amusant extrêmement », croit « assister à un
spectacle » (Es, p. 290). En effet, l’ensemble a l’air d’un rêve à l’état
d’éveil, d’un grand amusement où même la mort – bien présente
pourtant – a un aspect passager, théâtral : « Les blessés qui tombaient,
les morts étendus n’avaient pas l’air de vrais blessés, de vrais morts. »
(Ibid.) Le contraste avec la fin de Salammbô ne saurait être plus
grand : l’identification avec la perspective des mourants et la descrip-
tion méticuleuse de leurs souffrances cèdent la place à une extériorité
totale, ironique. Bref, la Révolution de 1848 n’est qu’un pauvre épi-
gone, la citation mille fois répétée d’une autre. Que Flaubert rejoigne
bien des contemporains dans cette analyse – on pensera à Marx 256 –
n’enlève rien à l’acerbité du constat257.

255 Le style s’y adapte à son tour : on notera les phrases brèves, de courte haleine,
qui imitent les distractions, les impressions diverses et superficielles. Elles
favorisent surtout le laconisme et les juxtapositions ironiques.
256 « Hegel note quelque part que tous les événements et tous les personnages de
l’histoire se passent deux fois, pour ainsi dire. Il a oublié de rajouter : une fois
comme tragédie, l’autre fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc
pour Robespierre, […] le neveu pour l’oncle. » (« Hegel bemerkt irgendwo, daß
alle großen weltgeschichtlichen Tatsachen und Personen sich sozusagen zweimal
ereignen. Er hat vergessen hinzuzufügen : das eine Mal als Tragödie, das andere
Mal als Farce. Caussidière für Danton, Louis Blanc für Robespierre, […] der
Neffe für den Onkel. » Karl Marx, Der achtzehnte Brumaire des Louis Bona-
parte [1852], dans K.M. et Friedrich Engels, Werke, trente-neuf tomes et deux
suppléments, éd. l’Institut für Marxismus-Leninismus beim ZK der SED, Berlin,
Dietz, 1960, t. VIII, pp. 111-207, ici p. 115.
257 La mauvaise réputation de 1848, son caractère de pastiche est notoire, et elle
vient autant de la droite que de la gauche : Pierre-Joseph Proudhon, Louis
Reybaud, Maxime Du Camp, Victor Hugo – tous étaient du même avis ; cf. Mau-
rice Agulhon, Les Quarante-huitards, Paris, Gallimard, 1992, p. 12.
« L’Éducation sentimentale » 165

Plus tard, aux Tuileries, Frédéric s’identifie davantage aux insur-


gés, passe de la comédie au lyrisme. Il se fâche contre les propos irré-
vérencieux de Hussonnet, qui traite l’ensemble des événements de
« farce » et le peuple de « mythe » (Es, pp. 292 sq.)258. Le héros doit
être aveugle dans son enthousiasme, car le carnaval, le travestisse-
ment joyeux basculent dans un autre registre, de mauvais augure :
« Dans l’antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une
fille publique, en statue de la Liberté, – immobile, les yeux grands
ouverts, effrayante. » (Es, p. 294) La figure de la prostituée déguisée
en Liberté pourrait traduire une transformation positive, mais, en vé-
rité, elle expose le fond de l’idéal républicain, et sa fin inévitable. La
connotation négative a été préparée par le jeu des correspondances : la
conquête de Frédéric, parallèle à la réforme, est une femme entretenue
– ce que la réforme, semble-t-il, s’avérera être, elle aussi259. Ce fu-
neste présage vide les événements de leur sens initial ; tout en le dé-
valorisant, il porte à son apogée négative le déguisement révolution-
naire.

4. L’égalité dans la bêtise : l’impartialité politique

Le roman oppose deux camps politiques : les bourgeois et les aris-


tocrates conservateurs font face aux républicains, issus de la petite
bourgeoisie, de la bohème artistique et intellectuelle et du prolétariat.
Les deux partis ont une présence comparable dans le récit ; ils se cô-
toient, et il y a des conversions surprenantes. Les forums de leurs
idées sont les réceptions, les soirées : ils y présentent leurs avis, et le
lecteur peut observer le développement progressif de leurs opinions
face à l’actualité, ainsi que le comportement social spécifique du
groupe concerné. Il y a trois grandes occasions, trois grandes étapes
pour chaque côté : les trois soirées chez les Dambreuse, pour les
conservateurs ; la soirée de la crémaillère chez Frédéric, la soirée du

258 C’est lors de la confrontation au parodique Club de l’Intelligence qu’il changera


d’avis : les idées toutes faites et le discours final du patriote espagnol (que per-
sonne ne comprend) font basculer dans l’absurde tout engagement républicain.
259 Le motif de la prostitution est d’une grande importance pour le roman ; cf. Brom-
bert, The Novels of Flaubert, pp. 125-140, et surtout p. 135 pour la prostituée en
statue de Liberté.
166 La Lutte des paradigmes

punch chez Dussardier et le Club de l’Intelligence, pour les progres-


sistes260.
Voici deux exemples pour ces présentations des opinions du jour ;
le premier est tiré d’une soirée chez les Dambreuse :
Louis Blanc, d’après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-
Dominique et refusait de louer aux ouvriers.
« Moi, ce que je trouve drôle », dit Nonancourt, « c’est Ledru-Rollin
chassant dans les domaines de la Couronne ! »
« Il doit vingt mille francs à un orfèvre ! » ajouta Cisy ; « et même on
prétend… »
Mme Dambreuse l’arrêta.
« Ah ! que c’est vilain de s’échauffer pour la politique ! Un jeune
homme, fi donc ! Occupez-vous plutôt de votre voisine ! » (Es,
p. 345)

Le punch chez Dussardier ne fait pas non plus briller les esprits :
Il s’ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse
et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut, se-
lon Sénécal, et accuser, tout d’abord, les princes, qui ressuscitaient les
mœurs de la Régence.
« N’avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier
revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons
les ouvriers du faubourg Saint-Antoine ? »
« On a même crié : À bas les voleurs ! » dit le pharmacien. « J’y étais,
j’ai crié ! »
« Tant mieux ! le Peuple enfin se réveille depuis le procès Teste-
Cubières. »
« Moi, ce procès-là m’a fait de la peine », dit Dussardier, « parce que
ça déshonore un vieux soldat ! »
« Savez-vous », continua Sénécal, « qu’on a découvert chez la du-
chesse de Praslin… ? »
Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra. (Es, p. 264)

Les conversations sont stéréotypées, elles consistent en un mélange


d’opinions et de rumeurs aussi hétéroclites que réductrices. Les paro-
les font souvent allusion à des événements ou à des personnages qui
n’étaient pas forcément connus au lecteur contemporain et qui ne le

260 Pour la fonction rythmique qui revient à ces occasions dans l’organisation de
l’ensemble du roman, cf. Séginger, Flaubert. Une poétique de l’histoire, p. 232.
« L’Éducation sentimentale » 167

sont certainement plus au lecteur moyen d’aujourd’hui261. Mais


l’intérêt réside justement dans leur caractère allusif, incomplet, inter-
rompu, irréfléchi : ce sont des formules toutes faites, qui remplacent
les arguments par des dogmes, des à-peu-près, des exemples tendan-
cieux, des suspicions, des faits-divers et des hors sujet, des dénoncia-
tions faciles, etc. Les faits disparaissent derrière les opinions262. Ces
idées reçues sont distribuées avec un beau souci d’égalité ironique
entre les deux camps : si les républicains sont plus grossiers, l’ennui
se fait sentir davantage chez les Dambreuse, et ce dès le début de la
première soirée (Es, pp. 158-163). En plus, les bourgeoises déclen-
chent chez Frédéric des associations peu flatteuses : la nudité des bras,
les robes provocantes le font penser à un harem – et même à une mai-
son close (Es, pp. 160 sq.) ; la grossièreté n’est donc pas réservée aux
républicains. Le roman utilise le même procédé pour rapprocher le
ménage des Arnoux de celui de Rosanette (Es, p. 146). Une fois de
plus, Flaubert efface les oppositions apparentes, cette fois-ci entre la
bourgeoisie respectable et le demi-monde, voire le monde de la pros-
titution. C’est, pour suivre l’analyse de Küpper, une reprise d’opposi-
tions élémentaires de notre culture nivelées en faveur du terme
inférieur (ici, l’opposition entre la bourgeoisie respectable et la
prostitution est gommée au profit de la prostitution, catégorie qui vaut
désormais pour les deux termes)263.
Chacune des soirées sert à faire le point sur les événements en
cours. Ces derniers sont donc rarement rapportés ‘tels quels’ par le
narrateur, ils sont présentés par le biais des discours directs des per-
sonnages. Par conséquent, la plupart des faits historiques n’existent
pas en tant que tels, ils sont d’emblée mêlés aux interprétations les
plus diverses – souvent approximatives, voire polémiques. L’histoire
fait d’abord partie de cet espace discursif partisan : elle se montre
moins dans une présentation cohérente, ‘objective’ des faits, et da-
vantage dans le développement historique des différents espaces

261 Bolster analyse les soucis taraudant le romancier parce qu’il craint que cette
réduction ne puisse nuire à l’intelligibilité ; cf. « Flaubert et le ‘défaut’ du genre
historique », pp. 8 sq.
262 À propos du rôle du style indirect libre dans cette mise à nu, cf. Brombert, The
Novels of Flaubert, pp. 169-172, surtout p. 171.
263 Küpper étend son analyse à d’autres exemples, telles les oppositions entre amour-
passion et mariage bourgeois, entre amour platonique et amour sensuel, etc. Cf.
« Mimesis und Botschaft bei Flaubert », p. 201.
168 La Lutte des paradigmes

discursifs, qui réagissent à ces événements voire qui les créent comme
événements discursifs. L’historiographie de L’Éducation sentimentale
est celle des opinions et de leur milieu d’évolution.
La fin du chapitre précédent implique une attitude critique de la
part de Flaubert : les Journées de Février ne seraient rien d’autre
qu’une caricature maladroite d’une autre révolution, un carnaval mé-
diocre. Il est certainement vrai que le romancier exprime une réserve
fondamentale quant aux mérites de la Révolution de 1848. Dans son
refus de toute forme de rêve idéaliste, il semble adhérer à l’idée d’une
misère humaine persistante et monotone, inchangeable au fond. Mais
il s’agit d’objections très générales, et qui ne s’expriment pas toujours
directement dans le roman. De manière primordiale, L’Éducation sen-
timentale est conçue dans le souci permanent de ne pas contrevenir à
l’égalité des positions264. Il faut donc voir la critique des aspirations
démocratiques dans ce contexte, et cela sur plusieurs niveaux du texte.
Évidemment, le narrateur, lui aussi, se laisse aller à certains com-
mentaires négatifs face au mythe révolutionnaire, en condamnant no-
tamment son héros dans les termes suivants : « Frédéric, homme de
toutes les faiblesses, fut gagné par la démence universelle. » (Es,
p. 302) Il dénonce la bêtise du Club de l’Intelligence, d’abord par des
jugements univoques – « […] puis, ça et là, un éclair d’esprit dans ces
nuages de sottise […]. » (Es, p. 304) –, ensuite par l’arrangement de
l’épisode265, qui laisse le dernier mot au patriote espagnol, orateur que
personne ne comprend et qui est applaudi pour cette seule raison266.

264 Cette thèse est affirmée par les commentaires de Flaubert à propos de l’époque,
et même à propos de la société en général : « Pour trouver un tel degré de stupi-
dité, il faut remonter jusqu’en 1848 ! – Je lis, présentement, beaucoup de choses
sur cette époque. L’impression de bêtise que j’en retire s’ajoute à celle que me
procure l’état contemporain des esprits, de sorte que j’ai sur les épaules des
montagnes de crétinisme. » Lettre à sa nièce Caroline du 8 avril 1867, Corres-
pondance, t. III, pp. 628 sq., ici p. 629.
265 Cf. l’analyse détaillée de Mitterand, « Sémiologie flaubertienne. Le Club de
l’Intelligence ».
266 Bolster explique cette critique par un souci de « détachement intellectuel » envers
le Peuple – à mon avis, un simple « détachement » serait moins violent. Bolster
semble vouloir sauver Flaubert pour une cause qui n’est pas la sienne ; cf.
« Flaubert et le ‘défaut’ du genre historique », p. 12. Il a raison, en revanche, de
discerner un « souci d’équilibre » dans la présentation des partis ; cf. « Autour de
L’Éducation sentimentale : Flaubert et les événements de 1848 », Les Amis de
Flaubert, n° 50, 1977, pp. 22-26, ici p. 24.
« L’Éducation sentimentale » 169

Malgré ces interventions267, le narrateur ne se range jamais exclusive-


ment du côté conservateur, il reste indépendant, versatile. La bêtise
intéressée des propos conservateurs est très rapidement mise à nu268.
Au niveau de l’histoire, la répression des insurgés est qualifiée de
« débordement de peur » 269, sa conséquence est « une égalité de bêtes
brutes » : « […] car le fanatisme des intérêts équilibra les délires du
besoin, l’aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton
ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge. » (Es, p. 339)
Le commentaire explicite du narrateur peut donc aussi bien dépré-
cier le parti conservateur, et ce avec une férocité impressionnante.
L’effet est voulu, les lettres à ce sujet sont claires ; ainsi, Flaubert écrit
à George Sand pendant qu’il travaille au chapitre analysé : « Les pa-
triotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus !
Tant pis ; j’écris les choses comme je les sens, c’est-à-dire comme je
crois qu’elles existent. »270 Et, pour ôter le dernier doute concernant
l’universalité de ses rejets :
Riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n’admets rien de tout
cela. […] Les Réactionnaires, du reste, seront encore moins ménagés
que les autres, car ils me semblent plus criminels.

267 Il y en a d’autres ; lors du punch on lit par exemple : « […] et on ne tarda pas à
s’exalter, tous ayant contre le Pouvoir la même exaspération. Elle était violente,
sans autre cause que la haine de l’injustice ; et ils mêlaient aux griefs légitimes
les reproches les plus bêtes. » (Es, p. 263) Une autre, plus implicite, montre
l’égoïsme des lobbies : les délégations viennent sans cesse réclamer leur part au-
près du gouvernement (Es, p. 298).
268 Une soirée chez les Dambreuse : « Tous déclarèrent les crimes politiques
inexcusables. Il fallait plutôt pardonner à ceux qui provenaient du besoin ! Et on
ne manqua pas de mettre en avant l’éternel exemple du père de famille, volant
l’éternel morceau de pain chez l’éternel boulanger. » (Es, p. 240). Dans la suite
immédiate des Journées de Février, les bourgeois découvrent les théories socia-
listes, débattues depuis 40 ans. On les refuse, « en vertu de cette haine que pro-
voque l’avènement de toute idée parce que c’est une idée […] qui fait que ses
ennemies sont toujours au-dessous d’elle, si médiocre qu’elle puisse être » (Es,
p. 299).
269 La répression se prépare par la montée de la crainte : « Alors, la Propriété monta
dans les respects au niveau de la Religion et se confondit avec Dieu. Les attaques
qu’on lui portait parurent du sacrilège, presque de l’anthropophagie. Malgré la
législation la plus humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet
de la guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot République ; – ce qui
n’empêchait pas qu’on le méprisait pour sa faiblesse. » (Es, p. 299)
270 Lettre du 5 juillet 1868, Correspondance, t. III, pp. 770, sq., ici p. 770.
170 La Lutte des paradigmes

Est-ce qu’ils n’est pas temps de faire entrer la Justice dans l’Art ?
L’impartialité de la Peinture atteindrait alors à la Majesté de la Loi, –
et à la précision de la Science ?271

Au niveau de la composition du roman se retrouve un souci simi-


laire d’égaliser les positions. À chaque fois que la chaîne événemen-
tielle est démotivée par un blanc (cf. ci-dessus, chap. 1), ce manque
nuit à un acteur historique au profit de l’autre. La réduction de la fu-
sillade du Boulevard des Capucines enlaidit l’image du peuple, car sa
réaction, le sac des Tuileries, paraît gratuite, inculte, vandale.
L’ellipse des agitations populaires de juin 1848 ternit l’auréole de la
bourgeoisie et de l’aristocratie : leur réaction, arrachée du contexte qui
pourrait l’expliquer sinon l’excuser, ressemble à celle de bêtes bruta-
les, poussées uniquement par la peur et l’avidité ; la cruauté envers les
prisonniers est un comble d’inhumanité. Le constat de Brombert est
perspicace : « When it comes to diagnosing imbecility, Flaubert is of
the most devastating impartiality. »272 Michelet, de son côté, note
dans son Journal sans enthousiasme aucun : « Je parcourus Flaubert,
Éducation sentimentale ou histoire d’un jeune homme. Froid et indé-
cis. […] Émeutes de 48, très froides. » 273
Tout comme Salammbô, L’Éducation sentimentale s’adonne au
perspectivisme qui équilibre et relativise les positions ; le troisième
roman est même plus radical, il comprend les interventions explicites
du narrateur. De même, L’Éducation sentimentale a une visée critique
fondamentale qui n’est pas celle du roman carthaginois. Dans
Salammbô, politique et mythe se mélangent dans les discours. On
pourrait arguer – Wetherill le fait sans cesse dans son édition de
L’Éducation sentimentale – que le troisième roman rapproche aussi
politique et religion : les figures du Christ, e.g., foisonnent. Néan-
moins, la différence capitale est justement l’authentique inextricabilité
du mélange dans Salammbô, et son caractère faux, ou au moins nocif
dans L’Éducation sentimentale. Les discours mythiques sont véridi-
ques et sublimes à Carthage, et ils sonnent creux et bêtes à Paris. Pour

271 Lettre à George Sand, 10 août 1868, ibid., pp. 786 sq., ici p. 786. Flaubert finit
par proposer une lecture à Sand, avec le but de supprimer tout passage
« méchant ».
272 The Novels of Flaubert, p. 160.
273 Entrée du 20 novembre 1869, dans Jules Michelet, Journal, éd. Claude Digeon,
quatre tomes, Paris, Gallimard, 1959-1976, t. IV, p. 182.
« L’Éducation sentimentale » 171

les habitants de l’Orient antique, le sacrifice de leurs enfants est tout à


fait crédible et nécessaire ; il est ‘logique’ (au sens du mythe) et adé-
quat dans le contexte de leur vision du monde274. Delmar comme fi-
gure christique, en revanche, peut certes aveugler les foules, mais il
est un faux personnage parmi d’autres ; le fait qu’un mauvais acteur
de boulevard peut représenter un personnage politico-religieux est une
preuve de l’imbécillité du public, non de sa conscience mythique (Es,
pp. 309 sq.). Le public le devine intimement, d’ailleurs, puisqu’il ne
lui prête sa grâce que brièvement, jusqu’au moment où quelqu’un
d’autre attire son attention – telle est la loi de la Foire aux idées du
monde moderne275. Les délais d’attention sont minimaux, et la loi du
scoop médiatique règne (déjà) en souverain 276.
Ce qui augmente encore la dévalorisation de la parole politique,
c’est la motivation égoïste qu’elle cache souvent : il y a ou bien un
intérêt particulier à défendre, ou bien un usage stratégique à faire, ou
bien une vanité blessée à venger, ou bien encore un caprice à satis-
faire. Le républicanisme affiché de Deslauriers semble douteux, vu
son snobisme277 et son obsession pour les héritages278 – la succession
étant le contraire absolu du principe de mérite démocratique. Sénécal,
républicain moins arriviste, mais maltraitant le peuple279, se trans-

274 Naturellement, il faut excepter Hamilcar (et une partie des élites carthaginoises)
de ce constat.
275 À ce sujet, cf. la caricature tout à fait poignante de Bertall, reproduite dans
L’Éducation sentimentale. Images et documents, prés. Peter Michael Wetherill,
Paris, Garnier, 1985, pp. 210 sq. Wetherill la présente pour illustrer la p. 366 du
roman où Frédéric se rend au journal vaudeville La Foire aux idées, présenté
entre janvier et octobre 1849 (cf. note 719).
276 Voici la première dimension du temps moderne : la vitesse. Flaubert lui opposera
une autre temporalité – la véritable nature du temps selon lui –, qui est d’une ex-
trême lenteur.
277 Il se comporte « comme un pacha » avec sa maîtresse de basse origine, l’appelant
« ‘fille du peuple’, par manière de rire. » (Es, p. 77) Cf. aussi comment il traite un
garçon de café, et son désir de commander les autres (Es, pp. 112 et 179 sq.).
278 Es, pp. 86, 111, 113, 178. Le lien entre besoin personnel et insatisfaction à
l’égard de l’ordre social est explicite, et articulé de manière défavorable pour le
personnage : « Sa misère augmentant, il s’en prenait à l’ordre social, maudissait
les riches […] ». (Es, pp. 86 sq.)
279 Dans un premier temps, Sénécal critique Voltaire pour le manque d’amour qu’il a
porté au peuple (Es, p. 140). Quand il devient sous-directeur dans l’atelier
d’Arnoux, il se montre intransigeant avec les ouvriers : « Le républicain les gou-
vernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et se
172 La Lutte des paradigmes

forme à la fin en agent du nouveau régime, en soutenant le coup


d’État 280. M. Dambreuse s’adapte à n’importe quel gouvernement, etc.
Très rarement on assiste à un acte d’engagement altruiste, et l’on peut
aller jusqu’à exclure cette possibilité. Même en ce qui concerne leurs
propres intérêts, leurs projets de vie, les personnages ne convainquent
pas : s’ils ne recherchent pas tout simplement la fortune ou le pouvoir,
ils aspirent à des buts médiocres, en se calquant sur des modèles dou-
teux. Le romantisme sentimental (Frédéric, Mme Arnoux, Cisy) ou
politique (Deslauriers, Sénécal) fournit les exemples les plus voyants
de ce décalage entre idée, intention déclarée, et vraie motivation des
êtres humains. Il y a une seule exception notable, Dussardier. Mais ce
garçon enthousiaste et bienveillant, qui croit vraiment aux lendemains
qui chantent, est naïf281. De plus, il y figure justement comme homo-
logue antithétique d’Hamilcar, le Machiavel carthaginois : il fait dé-
cidément figure d’exception dans ce monde.
Le traitement réservé aux partis politiques et à leur vision du
monde montre que Flaubert opte résolument pour l’abstention : tout
en doutant profondément du sens de l’action révolutionnaire, il n’est
pas partisan de la Réaction pour autant.
Pourquoi alors la présence massive de la pensée politique, des opi-
nions esthétiques, et ainsi de suite ? Ce que l’auteur expose, ce n’est
pas une opinion, mais la crise de toutes les opinions : le roman dévoile
leur caractère superficiel et contradictoire282. L’interprétation des

montrait impitoyable pour les individus. » (Es, p. 197) La transformation en


agent de la Réaction est donc préparée de longue haleine : de manière radicale,
Flaubert montre la réversibilité et l’interchangeabilité des opinions politiques, si
catégoriques et incompatibles soient-elles.
280 D’après Jacques Neefs, il est « la figure du désir de l’ordre » ; il le juxtapose très
justement à Dussardier en constatant : « L’opposition Sénécal-Dussardier cons-
titue l’un des axes majeurs de l’histoire contemporaine par Flaubert. » Neefs
analyse en détail la signification du coup d’État dans le roman, je renvoie donc à
son étude pour les aspects dont je ne peux traiter ici ; cf. « Flaubert, sous Napo-
léon III », dans Sylvie Aprile, Nathalie Bayon, Laurent Clavier et al. (dir.),
Comment meurt une République. Autour du 2 Décembre, Paris, Créaphis, 2004,
pp. 259-266, ici p. 261.
281 L’origine de sa haine du pouvoir ne laisse pas de doute : « Il confondait un peu
les assassins et les gendarmes ; un mouchard valait, à ses yeux, un parricide. »
(Es, p. 233)
282 Sur ce point, l’étude de Séginger est très pertinente. Ses analyses, mais pas tou-
jours ses conclusions, ont inspiré ce chapitre ; cf. Flaubert. Une poétique de
l’histoire, pp. 200-225.
« L’Éducation sentimentale » 173

événements est le véritable centre d’intérêt de l’écrivain : non une


compréhension juste, mais la manière – historique – dont se créent des
avis opposés, et dont ils s’entrechoquent ensuite – bref, l’émergence
des idéologies. L’Éducation sentimentale ressemble à une exploration
de l’espace discursif de la politique, de l’espace où est articulée, plus
généralement, la vie sociale. Le jugement (implicite) est sévère : cet
espace ne transporte plus des vérités mais des artifices pittoresques,
superficiels, fragmentaires, sans profondeur, bref, des idées reçues.
Quelle est la cause de la perte de légitimité du discours politique et
de la vision de l’histoire qu’il véhicule ? Il y a la platitude apparente
des conversations, inhérente à une vie sociale qui ne connaît pas de
hiérarchie, et qui permet aux positions les plus contradictoires
d’exister côte à côte. Il y a les projets de vie ridiculisés, tel le journa-
lisme corrompu d’Hussonnet, l’art dilettante de Pellerin283, les ambi-
tions superficielles de Frédéric et de Deslauriers. Il y a d’abord et
surtout la dévalorisation des propos par l’explication des motivations
plus profondes des personnages : Flaubert ne croit pas aux intentions
déclarées. Il met en scène les modalités contingentes – c’est-à-dire
déterminées par des influences extérieures, aléatoires – et égoïstes –
c’est-à-dire dépendantes non des idées, mais des désirs et des lassitu-
des des uns et des autres – qui amènent les individus à défendre tel ou
tel point de vue284.

283 Le nom a un référent réel très éminent : il s’agit de Jean-Charles Pellerin (1756-
1836), imprimeur connu d’Épinal (Vosges), qui produit les proverbiales ‘images
d’Épinal’ à partir de 1800. Ce sont des petites images aux sujets historiques, reli-
gieux ou littéraires populaires, c’est-à-dire des stéréotypes. Cette allusion met le
personnage dans un contexte révélateur. La critique donne souvent un sens sym-
bolique au nom (‘le pèlerin’, en allusion aux sujets religieux), mais omet mal-
heureusement la référence réelle qui est beaucoup plus intéressante pour la poéti-
que de Flaubert – cf. la communication à propos de Pellerin à l’occasion du
centenaire de L’Éducation sentimentale, et la discussion qui mentionne les mo-
dèles possibles : Alison Fairlie, « Pellerin et le thème de l’art dans L’Éducation
sentimentale », Europe, 485-487, 1969 (Colloque Flaubert), pp. 38-51. Il n’en va
pas ainsi dans l’ouvrage soigneux d’Adrianne Tooke, Flaubert and the Pictorial
Arts. From Image to Text, Oxford/New York (NY), Oxford University Press,
2000, p. 213.
284 Ainsi Frédéric et Deslauriers, discutant les raisons de leur échec dans l’épilogue,
n’ont pas complètement tort : « Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances,
l’époque où ils étaient nés. » (Es, p. 427) Il s’agit cependant, comme souvent,
d’une vérité partielle, car les deux omettent délibérément la dimension person-
nelle de l’insuccès, qui consiste en la soumission volontaire aux facteurs avancés.
174 La Lutte des paradigmes

La crise de légitimité s’explique par le contexte, qui fournit juste-


ment les raisons plus ou moins arbitraires motivant les idées et les
opinions. L’art romanesque dépasse la faillibilité des discours du
monde sociopolitique, en représentant justement les conditions de
l’échec de ses idées et de ses représentations. C’est l’artiste qui, en
désignant les motivations plus profondes et la genèse souvent arbi-
traire d’une vie et d’une société, surmonte la banalité du monde mo-
derne.

5. Éros et Thanatos

Il y a donc bien une conception de l’histoire dans L’Éducation


sentimentale. S’opposant surtout au rêve romantique d’une démocratie
juste et libératrice, mais aussi au projet d’une restauration monar-
chiste, Flaubert dresse l’analyse sociohistorique d’une époque, de ses
états d’âme, de ses idéaux. Le lecteur assiste au déroulement appa-
remment arbitraire des événements, au manque de repères et de gran-
des figures, à la genèse contingente et égoïste des idées en jeu, à la
dévalorisation discursive des idées et des événements dans un espace
social superficiel. Le prisme de toutes ces informations est l’observa-
teur Frédéric, miroir déformé et en cela donc profondément semblable
à son époque, correspondant à l’âge moderne par ses caprices et ses
faiblesses mêmes. Tous ces éléments concourent à brosser le portrait
d’une mentalité et de ses idées phares, et celui d’une société qui se
transforme selon les lois du hasard. La vie psychique, sociale, in-
tellectuelle de toute une époque est peinte avec une conscience aiguë,
ironique qui en perce à jour la particularité historique.
Mais où trouve-t-on la nature de l’homme dans cette analyse ? Les
motifs médicaux, les maladies, les symptômes, e.g., ont une certaine
influence sur l’action, telle la maladie de son enfant qui empêche
Mme Arnoux de venir au rendez-vous avec Frédéric, et la mort de leur
enfant qui aliène Frédéric et Rosanette. On trouve également des per-
sonnages calqués sur le modèle de la femme hystérique, telle Louise
Roque285. Mais dans Salammbô, la maladie et la mort tiennent une
place éminente dans la vie des personnages, et maintes fois ils sont à
la base de leur élaboration ; Madame Bovary est profondément

285 Cf. Es, pp. 95 sq., 99 sq., 243, 251, 253, 342, 413.
« L’Éducation sentimentale » 175

redevable à la conception de la femme hystérique, et la scène drama-


tique du suicide y joue un rôle de premier rang. Dans L’Éducation
sentimentale, en revanche, les maladies font partie des hasards im-
prévisibles qui changent le cours des choses, sans relever d’une
nécessité inéluctable. Apparemment, les besoins vitaux, le fonctionne-
ment physiologique dans un sens scientifique n’ont une incidence ni
sur le sujet, ni sur la conception du roman.
À ce constat quelque peu hâtif, on peut d’abord opposer certains
comportements compulsifs des personnages. Ils rompent avec
l’apparente médiocrité du monde dépeint dans le roman et renvoient à
un niveau plus vital, pulsionnel, voire atavique. Cette dimension de
L’Éducation sentimentale est inaugurée par la mise en scène du désir
sexuel. Elle a lieu lors du bal chez Rosanette (Es, pp. 115-129), occa-
sion à laquelle Frédéric découvre les opportunités sensuelles de la
capitale. Désormais, son comportement ne sera plus dirigé par les
rêveries romantiques uniquement ; les plaisirs sensuels y auront éga-
lement leurs droits – tout comme le demi-monde intègre le monde
social du roman, puisque la scène sert certainement à introduire le
personnage de Rosanette. Le passage en question revêt donc une si-
gnification paradigmatique.
Dès le départ, les sens de Frédéric sont éblouis : dans la chaleur
d’une fête de plus en plus alcoolisée, de nombreuses femmes légère-
ment vêtues s’offrent à la convoitise de son regard. Les corps féminins
éveillent son désir, leurs membres défilent dans une véritable panoplie
d’excitations concurrentes et complémentaires :
Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les gouttelettes
de leur front ; – et ce mouvement giratoire de plus en plus vif et régu-
lier, vertigineux, communiquant à sa pensée une sorte d’ivresse, y fai-
sait surgir d’autres images, tandis que toutes passaient dans le même
éblouissement, et chacune avec une excitation particulière selon le
genre de sa beauté. (Es, p. 121)

Suit une description des types féminins correspondants à des types


de désir, description qui forme un parallèle symptomatique avec la
typologie sociale, c’est-à-dire avec le principe organisateur du monde
romanesque.
La soirée atteint son apogée avec un tableau révélateur, car celui-ci
indique, par le positionnement des corps et par les jets de champagne,
la jouissance physique :
176 La Lutte des paradigmes

Comme la table était trop large, les convives, les femmes surtout, se
portèrent de son côté, en se dressant sur la pointe des pieds, sur les
barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe py-
ramidal de coiffures, d’épaules nues, de bras tendus, de corps pen-
chés ; et de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot
et Arnoux aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille,
éclaboussaient les visages. (Es, p. 126)

De manière à peine couverte, cette scène montre le désir sexuel


comme le noyau véritable de la vie sociale. La fête impressionne pro-
fondément le héros. C’est dans le premier sommeil de Frédéric que cet
épisode trouve sa conclusion : en « hallucination », le protagoniste y
imagine les parties du corps féminin qui attisent son désir, lui envoient
des stimuli physiologiques : « […] il voyait passer et repasser conti-
nuellement les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les
mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. » (Es, p. 128)
Ici, le désir est réduit à sa dimension physiologique, le corps féminin
n’apparaît qu’en tant qu’assemblage de stimuli sexuels.
À côté d’Éros, Thanatos renvoie à la nature pulsionnelle de
l’homme. Le père Roque, par exemple, est d’une cruauté sans égale
envers les prisonniers républicains : il les insulte à plaisir, et abuse de
son autorité. La requête d’eau et de pain, d’aliments élémentaires
pourtant, le met hors de lui, sa rage l’incite même à fusiller un jeune
homme à travers les barreaux – une véritable exécution. Cet acte s’ex-
plique difficilement par l’ennui que lui cause la détérioration de sa
propriété immobilière :
[…] les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeu-
ble n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui
sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de tout
à l’heure l’apaisait, comme une indemnité. (Es, p. 340)

Le calcul économique apparent est un prétexte transparent, qui


laisse entrevoir la jouissance du meurtre. Sa réaction physique la ré-
vèle, c’est une « trop violente émotion », le bourgeois pourtant robuste
subit une « espèce de défaillance » qu’il explique par sa trop grande
sensibilité, un passage qui frôle la caricature (Es, p. 341). La
sensibilité pourrait de fait être la cause du malaise, mais l’émotion
n’était pas désagréable, justement.
Frédéric est également saisi par une envie de meurtre. Quand il
passe la nuit avec Arnoux au poste de la garde nationale, ce dernier
dort avec la bouche du fusil sous l’aisselle. Un coup de pied ferait
« L’Éducation sentimentale » 177

partir le coup fatal : « […] ce serait un hasard, rien de plus ! » (Es,


p. 318) La tentation est grande, Frédéric entrevoit l’opportunité de se
débarrasser du rival auprès de Mme Arnoux et de Rosanette. Pris entre
« angoisse » et « plaisir » (Es, p. 319), il se dépeint les conséquences
avec la « fureur de [sa] rêverie » (ibid.). Celle-ci ne se termine qu’au
moment où la compagnie se réveille. Il s’agit d’une scène importante
du roman, tant par son intensité que par l’abyme qu’elle découvre au
sein même du faible personnage que semble être Frédéric.
L’acte de Sénécal fournit un troisième exemple de la folie meur-
trière ; sans hésiter, il tue Dussardier, son ancien ami et compagnon
politique :
Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça
de son épée.
L’autre alors, s’avançant d’un pas, se mit à crier :
« Vive la République ! »
Il tomba sur le dos, les bras en croix.
Un hurlement d’horreur s’éleva de la foule. L’agent fit un cercle au-
tour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. (Es,
p. 419)

La mort de l’idéaliste marque non seulement la fin de tout espoir


démocratique, et par conséquent celle du récit politique du roman.
L’acte est également d’un sérieux, d’une infamie qui contraste de ma-
nière flagrante avec les autres morts. Loin de l’ambiance carnava-
lesque, un démocrate est exécuté publiquement ; c’est un meurtre in-
solent, voire démoniaque, qui secoue même la foule parisienne, pour-
tant habituée aux incidents violents. Dans ce cas, comme dans celui du
père Roque, un personnage n’hésite pas à tuer, il y trouve même une
certaine jouissance. Ce comportement compulsif frappe particulière-
ment le lecteur de Salammbô ; il sera repris et affirmé dans l’œuvre de
Zola, dans des passages qui font explicitement le lien entre le plaisir
du meurtre et la nature instinctive de l’homme286.

286 Cf. le plaisir que le meurtre procure à Étienne et à Jacques Lantier, dans Germi-
nal et La Bête humaine.
178 La Lutte des paradigmes

6. Histoire et biologie ?

D’une tout autre manière, on retrouve la Nature sur le niveau mé-


taphorique du texte. On peut noter un rapport de parenté entre la mise
en scène des masses et les forces naturelles, car les attroupements po-
pulaires sont décrits avec des images tirées du monde maritime :
Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchè-
rent sur la rampe. C’était le peuple. Il se précipita dans l’escalier, en
secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets
rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des
gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours,
comme un fleuve refoulé par une marée d’équinoxe, avec un long mu-
gissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et
le chant tomba. (Es, p. 292 ; je souligne)287

Ce champ d’images est employé dans beaucoup de textes littéraires


de l’époque pour désigner la foule288, entre autres dans des textes
romantiques comme Notre Dame de Paris (1831)289, mais aussi dans

287 Un autre exemple, très allusif, est la désignation de « houle » pour qualifier
l’aspect de la foule (Es, p. 291 ; cf. également p. 320).
288 La métaphore aquatique est largement exploitée dans Salammbô. On y trouve des
substantifs tels « tourbillon d’hommes » (p. 124 ; p. 221 : « tourbillonnant »),
« torrents » ou « torrent d’hommes » (pp. 59, 146, 273), « inondation » (p. 293),
« mer » (p. 301), « océan », « écume », « courants » (p. 221) ; mais aussi des
verbes comme « rejaillir » (p. 146), « se rouler » (pp. 221, 313) et « déborder »
(pp. 301, 313). Cependant, on y découvre d’autres images plus puissantes pour
qualifier les armées en mouvement, surtout des figures géométriques (cf. pp. 80-
84 et 220-222), mais aussi des images qui assimilent l’armée à des animaux
(p. 221).
289 Cf. par exemple la scène d’exposition : « La place du Palais, encombrée de
peuple, offrait aux curieux des fenêtres l’aspect d’une mer, dans laquelle cinq ou
six rues, comme autant d’embouchures de fleuves, dégorgeaient à chaque instant
de nouveaux flots de tête. Les ondes de cette foule, sans cesse grossie, se heur-
taient aux angles des maisons qui s’avançaient çà et là, comme autant de pro-
montoires, dans le bassin irrégulier de la place. Au centre de la haute façade go-
thique du Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un
double courant qui, après s’être brisé sous le perron intermédiaire, s’épendait à
larges vagues sur ses deux pentes latérales, le grand escalier, dis-je, ruisselait in-
cessamment dans la place comme une cascade dans un lac. » Victor Hugo, Notre-
Dame de Paris, éd. Jacques Seebacher et Yves Gohin, Paris, Gallimard, 1975,
pp. 10 sq.
« L’Éducation sentimentale » 179

d’autres représentations contemporaines de 1848290 ; il transforme le


Peuple en force élémentaire, et relie ses comportements, ses exigen-
ces, ses besoins aux évidences du monde naturel. Reste à déterminer si
cette Nature est bienveillante ou non – chez Flaubert, l’ambiguïté
l’emporte une fois de plus291. La deuxième métaphore naturelle est
celle de l’orage et des courants électriques :
Cependant, des nuages s’amoncelaient ; le ciel orageux chauffant
l’électricité de la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indé-
cise, avec un large balancement de houle ; et l’on sentait dans ses
profondeurs une force incalculable, et comme l’énergie d’un élément.
(Es, p. 322 ; je souligne)

La charge électrique de la foule n’est pas encore le lieu commun


qu’elle sera dans la littérature du XXe siècle ; elle se trouve chez Bau-
delaire292 et chez Michelet. L’image est donc relativement originale,
innovatrice. Quoi qu’il en soit : les deux images ne sont justement que
cela, métaphores – elles ne motivent pas de manière naturaliste
l’action du roman. Seule, la métaphore de l’électricité semble indiquer
une force inconsciente et collective, mais elle ne trouve pas de suite.
Il y a un autre élément naturel dans le roman, dont la conception a
une portée toute différente : c’est justement l’inversion de cette natu-
ralisation métaphorique de la vie humaine, placée au centre même du
texte et de son récit historique. Pendant leur séjour à Fontainebleau,

290 Cf. Anne Herschberg-Pierrot, « Le travail des stéréotypes dans les brouillons de
la ‘Prise des Tuileries’ (L’Éducation sentimentale, III,1) », dans Histoire et lan-
gage dans L’Éducation sentimentale, pp. 43-61, ici pp. 48-51.
291 La scène qui suit le paragraphe cité est plus qu’ambiguë : c’est le sac des Tuile-
ries. Frédéric adore le Peuple à ce moment-là alors qu’Hussonnet le raille. Cf. ci-
dessus, chap. 1.
292 Dans Le Peintre de la vie moderne (1863), Baudelaire conçoit l’artiste moderne
comme un être des foules : « Ainsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la
foule comme dans un immense réservoir d’électricité. » Dans C.B., Œuvres com-
plètes, deux tomes, éd. Claude Pichois, Paris, Gallimard, 1976, t. II, pp. 683-724,
ici p. 692. Un des textes de référence de ce passage est The Man of the Crowd
d’Edgar Poe (1840). Ce petit texte, pourtant bien connu pour sa modernité, parle
encore de « dense and continuous tides of population » et de « the tumultuous sea
of human heads » – la comparaison fait mieux ressortir la modernité baudelai-
rienne et flaubertienne ; cf. Edgar Allan Poe, The Complete Tales and Poems,
New York (NY), Vintage Books, 1975, pp. 475-481, ici p. 475.
180 La Lutte des paradigmes

entreprise purement escapiste, qui a de quoi agacer les républicains293,


Frédéric et Rosanette sont rattrapés par les événements de Paris. S’il y
a des voyageurs qui leur rappellent les turbulences politiques, ils ne
s’en occupent guère ; ils se promènent en calèche, absorbés par le
mouvement de la voiture et par le paysage forestier. Le temps semble
s’arrêter, le lecteur perd les repères : il lui semble assister à un long
intermède qui en réalité ne dure que trois, quatre jours294. Bref,
l’épisode se transforme en un petit Eden en dehors du temps.
Mais il y a un décalage certain entre les personnages et la Nature :
Flaubert s’ingénie à montrer le peu de lien qui existe entre les senti-
ments de Frédéric et le paysage. Ainsi dans le passage suivant :
« Debout, l’un près de l’autre, sur quelque éminence du terrain, ils
sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l’âme comme
l’orgueil d’une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une
joie sans cause. » (Es, p. 327) Justement, elle n’a pas de cause…295
C’est l’idée romantique de la correspondance entre individu et
paysage qui est désavouée.
Qui plus est, l’éternelle Nature n’est point innocente, les arbres
transportent des messages :
Quelques-uns, d’une altitude démesurée, avaient des airs de patriar-
ches et d’empereurs, ou, se touchant par le bout, formaient avec leurs
longs fûts comme des arcs de triomphe ; d’autres, poussés dès le bas
obliquement, semblaient des colonnes près de tomber. (Ibid.)

Or c’est après cette introduction générale des péripéties histori-


ques, qui fait peut-être plus précisément référence au bouleversement
des Journées de Février, que les personnages sentent la « joie sans
cause » mentionnée.
Elle est de courte durée, le paysage prend un autre aspect :

293 Michelet poursuit dans son entrée déjà citée : « Émeutes de 48, très froides. Il
visite Fontainebleau ! avec une fille publique ! » Journal, t. IV, p. 182. Pour re-
mettre les choses dans leur contexte, il faut souligner que Michelet lui-même n’a
pas pris la moindre initiative en 1848.
294 Cf. le résumé ci-dessus, chap. 1.
295 Cf. le chapitre sur l’épisode à Fontainebleau dans l’étude d’Éric Le Calvez, Flau-
bert topographe : L’Éducation sentimentale. Essai de poétique génétique, Ams-
terdam/Atlanta (GA), Rodopi, 1997, pp. 240-248, ici p. 242. Outre la forêt de
Fontainebleau, Le Calvez cite notamment l’exemple de la Seine comme fleuve
impassible et conclut : « La Nature se désolidarise alors des destinées hu-
maines […] ». (p. 240)
« L’Éducation sentimentale » 181

La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres, à


l’écorce blanche et lisse, entremêlaient leurs couronnes ; des frênes
courbaient mollement leurs glauques ramures ; dans les cépées de
charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient ; puis venait une
file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques ; et les
pins, symétriques comme des tuyaux d’orgue, en se balançant conti-
nuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux, énor-
mes, qui se convulsaient, s’étiraient du sol, s’étreignaient les uns les
autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se lançaient
avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces furibondes,
comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère. Quelque
chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus des ma-
res […]. […] Un bruit de fer, des coups drus et nombreux sonnaient ;
c’était, au flanc d’une colline, une compagnie de carriers battant les
roches. Elles se multipliaient de plus en plus, et finissaient par emplir
tout le paysage, cubiques comme des maisons, plates comme des dal-
les, s’étayant, se surplombant, se confondant, telles que les ruines mé-
connaissables et monstrueuses de quelque cité disparue. Mais la furie
même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux
grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait qu’ils étaient là depuis le
commencement du monde et resteraient ainsi jusqu’à la fin ; Rosa-
nette détournait la tête, en affirmant que « ça la rendrait folle », et s’en
allait cueillir des bruyères. (Es, pp. 327 sq. ; je souligne)

Les premières lignes rappellent exactement la suite des événements


historiques : le « spectacle » de la révolution296 et les débats multiples
qui s’ensuivent, représentés ici par la « diversité » des arbres. On peut
même y voir des représentations symboliques, de même que les hê-
tres, de couleur blanche (royale), aux « couronnes » remarquables,
semblent faire référence au parti légitimiste. L’image se transforme,
prend un aspect militaire (les alignements, la couleur métallique), pour
exposer le combat des Titans : c’est une double métaphore (naturelle
et mythique) pour le soulèvement populaire et sa répression.
L’atmosphère fiévreuse ainsi que « le bruit de fer » pourraient ou bien
souligner les conséquences de cette répression ou bien préfigurer le
coup d’État à venir – de toute manière, ils scellent la fin de la Répu-
blique, et en font en effet une « cité disparue ». Nature, Histoire et
Mythe se lient dans une scène élémentaire, universelle, qui illustre la
pérennité naturelle du combat humain.
Les images finales et les remarques qu’elles suscitent de la part des
personnages retournent l’analogie. L’invasion de la main-d’œuvre

296 Derrière les barricades, Frédéric croit justement « assister à un spectacle » (Es,
p. 290).
182 La Lutte des paradigmes

humaine, naturalisée à son tour, souligne l’interchangeabilité des


champs sémantiques. Les commentaires de Frédéric et de Rosanette
accentuent la pénétration mutuelle : ils peuvent aussi bien viser la
Nature que l’Histoire, et ils montrent deux attitudes différentes envers
celles-ci, la résignation (Frédéric) et le désespoir qui dénie (Rosa-
nette). La transposition trouve son affirmation finale dans le com-
mentaire du narrateur qui, après le retour à Paris, ferme la parenthèse
des espoirs démocratiques : « La raison publique était troublée comme
après les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit en
restèrent idiots pour toute leur vie. » (Es, p. 339) Les forces histori-
ques sont aussi aveugles, inconscientes que les forces de la Nature –
les termes d’un champ s’appliquent donc à l’autre.
Le passage forestier, qui a suscité beaucoup de commentaires,
semble d’abord fait pour contrer l’escapisme romantique de Frédéric,
qui plonge dans la Nature pour éviter les conflits sociaux297. Contre
son gré, et même dans la forêt profonde, l’Histoire surgit ; « la nature
éternelle » (Es, p. 330) que son cœur romantique exalte n’est pas in-
nocente. Elle se transforme sous ses yeux et lui rappelle la réalité his-
torique qu’il fuit. Partout où il va, il trouvera l’Histoire, semble dire
cette vision, tout comme la plus grande solitude ascétique ne permet-
tra pas à saint Antoine d’échapper à la tentation par le Mal. Dans les
termes de l’analyse sémiotique, il s’agit donc du phénomène suivant :
[…] d’une description dont la valeur mimétique est progressivement
subvertie : le tropos descriptif ne mime plus tant la forêt que les Jour-
nées de Juin, absentes du récit mais de la sorte réintégrées dans la dié-
gèse, selon des phénomènes de saturation qui représentent le triomphe
de la sémiosis sur la mimésis.298

297 À qui « toute cette agitation » apparaît « misérable à côté de leur amour et de la
nature éternelle » (Es, p. 330). Concernant le rôle de Fontainebleau dans
l’imaginaire romantique, cf. l’étude de Jean Borie, Une Forêt pour les di-
manches. Les romantiques à Fontainebleau, Paris, Grasset, 2003. De toute
évidence, la forêt était un lieu où on abritait des amours plus ou moins licites,
dont celui de Musset et George Sand en 1833 (p. 306). L’épisode dans le roman
flaubertien semble toutefois clore cette tradition (p. 317).
298 Le Calvez, Flaubert topographe : L’Éducation sentimentale. Essai de poétique
génétique, p. 248. Le Calvez constate que ce procédé permet à Flaubert de ne pas
dédoubler les scènes d’émeute ; il est évident qu’il recherche l’économie du récit,
et évite la monotonie que l’on observe e.g. dans les scènes de bataille dans
Salammbô.
« L’Éducation sentimentale » 183

Mais – et ici mon interprétation se distingue de celle de Le Calvez


– la Nature ne trahit pas seulement une vérité historique particulière et
limitée. Les Titans n’y sont pas pour rien : le Mythe implique forcé-
ment des structures universelles. Si l’image correspond aux événe-
ments singuliers, c’est bien parce qu’elle exprime le combat continu,
qui ne cesse qu’avec la fin de l’Homme. C’est une vérité d’ordre my-
thique, ‘naturelle’, elle dépasse le sujet historique à proprement parler
du roman et va ainsi bien plus loin que le mythe particulier, précisé-
ment situé dans l’histoire que l’on trouve dans Salammbô – le mythe
carthaginois est, de par cette précision, historiquement bien plus li-
mité299. Bien sûr, cette vérité est sous-jacente par ailleurs dans
L’Éducation sentimentale : le caractère à la fois futile et répétitif de la
révolution ne trouve que son expression la plus incisive dans l’image
de la lutte éternelle. La forêt de Fontainebleau dit la vérité des Jour-
nées de Février, même si la réalité historique ne peut pas prétendre à
la dignité du mythe. C’est ainsi que cet épisode devient la clef pour
l’interprétation du roman dans sa totalité.
Au centre de l’exposé des événements de 1848, Flaubert place
donc des vérités abyssales. Au lieu de saisir l’occasion de décrire un
événement majeur de l’histoire contemporaine, il le transpose, et il
l’intègre dans un complexe métaphorique300. Ce complexe correspond
à une strate temporelle fondamentale : de nouveau, il fait partie d’une
expérience qui dépasse un cadre historique défini – l’expérience de la
souffrance et de la mort des Mercenaires est une référence qui se
conçoit aisément, de même que la similarité des révolutions à travers
les âges. Après avoir analysé l’épisode révolutionnaire, on peut mieux
le circonscrire maintenant : le besoin de changement et l’espoir pré-
valent au début ; vient ensuite le désenchantement ; et finalement le
retour violent à l’ordre. Cette vision du monde, combinaison entre

299 Dans L’Éducation sentimentale, le mythe n’est ni un mode de pensée, ni le véhi-


cule de contenus spécifiques (Tanit, Moloch, etc.) ; les deux appartiennent au
passé antique, et ne peuvent revenir – si ce n’est sous le mode de la travestie. Le
mythe tel que je l’entends ici et par la suite, signifie une vision du monde qui
conçoit l’homme comme un être constant, immuable, évoluant dans un espace
d’expériences limité. Cette version du mythe est en ceci intemporelle que l’on
peut la tirer des structures du mythe ancien ; elle est presque inséparable de
l’anthropologie.
300 L’importance de cet épisode est reconnue depuis longtemps ; Brombert, e.g., y
voit le passage d’où « the underlying structural unity of the book » ressort le
mieux ; The Novels of Flaubert, p. 177.
184 La Lutte des paradigmes

« continual motion and stasis »301, est confortée par une image de
l’homme comme être égoïste : malgré la prétention de ses idéaux et
leur nature, il est d’abord, et souvent à son insu, sous l’empire de mo-
tivations égocentriques. Les motifs peuvent bel et bien échapper à sa
conscience, pis, elles peuvent toucher à son fond pulsionnel, et pro-
duire des actes barbares.
Il faut émettre des réserves pourtant. L’Éducation sentimentale ne
présente pas la vérité de la nature humaine tirée des sciences naturel-
les, puisée dans des sources concrètes ; c’est une différence capitale
entre L’Éducation sentimentale et Salammbô. Pour cette raison, je
préfère qualifier le fond du roman de strate mythique : elle n’a pas de
motivation biomédicale (scientifique) comme la strate anthropologi-
que dans le roman carthaginois. Il n’empêche : la strate mythique se
calque sur la même structure fondamentale, c’est-à-dire sur la même
vision du temps comme un règne monotone, circulaire, statique (dans
le sens d’un manque de progrès), rythmé par le triptyque désir, illu-
sion, déception302 ; elle est soumise aux mêmes besoins pérennes de la
nature humaine ; et elle obéit aux mêmes lois que les expériences
extrêmes, par définition réservées à un autre monde que la modernité
bourgeoise. Dans ce sens, on peut parler d’un système du pessimisme
chez Flaubert, même s’il n’est pas théorique303. Il s’agit d’un modèle
cohérent du monde dans le sens que Lotman donne à ce terme. Ce
modèle a un fondement anthropologique et matérialiste, il est unique-
ment concevable dans le contexte de la pensée scientifique mo-
derne304.

301 Brombert, The Novels of Flaubert, p. 147.


302 C’est bien le schéma biographique de Frédéric et celui, historique, des Journées
de Février – comme c’est le schéma, semble vouloir dire Flaubert, de toutes les
vies et de tous les bouleversements historiques.
303 C’est une (petite) objection à l’argument de Hugo Friedrich. D’après Friedrich,
Flaubert est le comble du pessimisme français, mais il refuse d’accorder le
moindre caractère systématique à ses idées. Bien évidemment, Flaubert n’est pas
Schopenhauer, mais on peut toutefois déceler les fondements d’une vision du
monde (à travers la cohérence de l’œuvre). Cf. Drei Klassiker des französischen
Romans, pp. 105 sq.
304 Cet argument vaut également pour d’autres œuvres de Flaubert, y compris pour
Bouvard et Pécuchet, alors même que ce roman marque une limite : les discipli-
nes scientifiques et les savoirs y sont mis en scène dans un but comique et criti-
que à la fois. En conclure que Flaubert mettrait en doute, voire en échec les
sciences en général, me semble prévisible, hâtif, exagéré, et trop confortable –
« L’Éducation sentimentale » 185

La structure la plus générale est donc commune aux deux textes.


La différence réside dans le fait que le discours des sciences n’entre
pas explicitement dans la conception de L’Éducation sentimentale,
même si tout permet de penser que Flaubert a découvert et élaboré
cette dimension de la vie humaine grâce aux notions d’impartialité et
de détermination biologique de son époque. C’est une question du
niveau d’analyse : les conceptions fondamentales étant identiques, les
structures discursives qui les nourrissent peuvent pourtant différer.
Dans ce sens, L’Éducation sentimentale est un cas limite de la pro-
blématique du présent travail, car la référence au discours biomédical
n’a lieu que de manière indirecte.

pourtant, cette conclusion est proposée par un numéro de la Revue Flaubert, nu-
méro par ailleurs intéressant et bien documenté (Revue Flaubert, n° 4, 2004,
trouvé sur internet le 9 mars 2009 sous l’adresse : http://flaubert.univ-rouen.fr/
revue/revue4/ ; cf. à titre d’exemple l’introduction par Florence Vatan : « Avant-
propos : Du désir de savoir à l’art de [faire] rêver », pp. 1-14, surtout pp. 4 sq.).
Pour n’aborder que quelques points : qu’est-ce qui reste quand la discussion
‘scientifique’ des héros s’épuise ? Le comique des corps dans leur fragilité orga-
nique, dans leur constitution ‘animale’, reflétée dans les comparaisons choisies
(cf. Bouvard et Pécuchet, pp. 124-126, 152 sq., 351 sq.) ; on peut y observer un
parallèle avec la fin de La Tentation saint Antoine, car on y trouve, après
l’épuisement des représentations religieuses, la sensualité pure de la matière. À
cela s’ajoute le fait que plusieurs personnages du roman sont conçus sur le mo-
dèle de cas médicaux, e.g. les patients traités par magnétisme (pp. 285-290), et
surtout l’inévitable hystérique (cf. pp. 282, 287, 297). Enfin, il serait aisé de
montrer en détail comment le roman cherche à mettre en scène le fonctionnement
de la pensée et de la rêverie humaines (cf. e.g. pp. 310 sq.) – dans une visée es-
thétique, bien sûr, mais sur le fondement d’une anthropologie de l’imagination.
Nous nous en étonnons : dès que le mot ‘imagination’ est énoncé, la critique se
croit dans un monde d’esthétique pure, d’où toute science serait bannie…
DIGRESSION :
LE PARADIGME BIOLOGIQUE ET MEDICAL
CHEZ BURCKHARDT ET NIETZSCHE

Le présent travail ne prétend pas sonder de manière exhaustive les


œuvres de Jacob Burckhardt ou de Friedrich Nietzsche. Cette digres-
sion cherche seulement à démontrer que l’historien poursuit une ap-
proche comparable à celle de Flaubert, qu’on trouve chez lui des pa-
rallèles pour ce qui est la critique de la philosophie de l’Histoire. Dans
les limites de cette démarche, une analyse des Considérations sur
l’histoire universelle (Weltgeschichtliche Betrachtungen, 1868)1 sem-
ble particulièrement féconde : cet ouvrage tient lieu de programme à
l’historien, Burckhardt y définit sa position théorique et prend ses
distances envers d’autres approches. La réponse que Nietzsche donne
à Burckhardt, en revanche, révèle déjà un développement des concep-
tions littéraires de l’histoire : elle annonce un modèle plus dynamique
de l’histoire, et en indique les fondements vitaux – des similitudes
avec Zola sont indéniables. De manière générale, cette digression vi-
sera à replacer Flaubert et Zola dans le contexte des intérêts et des
réflexions contemporains afin de montrer que les questions et les su-
jets exposés dans leurs textes dépassent les seules œuvres analysées,

1 Je me réfère à Jacob Burckhardt, Gesammelte Werke, dix tomes, Darmstadt,


Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1962-1970 (réimpression identique de l’édi-
tion de 1955-1959), t. IV. Pour la traduction française, j’aurai recours à Considé-
rations sur l’histoire universelle, trad. Sven Stelling-Michaud et Janine Buenzod,
Paris, Payot, 1971 (il s’agit de la reprise d’un titre paru en 1965 chez Droz,
Génève) ; je reprends les italiques de l’original allemand. Par la suite, je citerai
par l’abréviation ‘WB’, suivie de la page de la traduction française, et ensuite de
la page de l’original. – Les historiens ont longtemps douté de l’authenticité de
l’ouvrage, et l’ont traité avec prudence ; mais il est certain, aujourd’hui, que
Jacob Oeri, le neveu de Burckhardt qui a publié la première édition, a eu un ma-
nuscrit pratiquement achevé entre les mains. Il a été établi dans les an-
nées 1872/1873. Cf. la note sur le texte par Rudolf Stadelmann, dans l’édition
allemande citée.
188 La Lutte des paradigmes

que ces questions représentent également un enjeu dans les disciplines


voisines que sont l’histoire et la philosophie. Puisque le cadre de mon
travail ne me permet pas d’explorer toute la fin du XIXe siècle, je
prendrai soin d’exposer un nucléus, une matrice que le lecteur pourra
appliquer à d’autres textes.
Dans l’introduction aux Weltgeschichtliche Betrachtungen, publi-
cation posthume, Burckhardt développe un nouveau modèle de
l’histoire humaine. Il ne tente plus d’écrire une histoire universelle du
progrès, de la marche émancipatrice vers la liberté, la conscience ou la
culture. Il préfère concevoir un modèle ‘fonctionnel’ de l’histoire,
mettant en relation trois instances historiques, appelées « facteurs »
(« Potenzen »), dans des constellations changeantes, et aux hiérarchies
alternantes : il s’agit de l’État, de la Religion et de la Culture. Les
deux premiers facteurs contribuent à la stabilité sociale, alors que le
troisième se forme spontanément, et a des effets modifiants, voire
destructeurs sur la forme de la société (WB, p. 84/p. 42). L’interaction
des facteurs amène un équilibre permanent qui, d’habitude, se trans-
forme lentement. Il y a des cas de réajustements rapides, voire extrê-
mes – c’est le cas de la crise, de la révolution ; l’historien lui dédie un
chapitre entier.
Le sujet des réflexions n’est donc pas à chercher dans un dévelop-
pement systématique du cours du monde, Burckhardt préfère mettre
l’accent sur les perceptions, « à établir des coupes dans les directions
les plus variées » (« Querdurchschnitte » ; WB, p. 34/pp. 1 sq.). Cette
précision s’oppose déjà à la philosophie de l’Histoire, courant de pen-
sée que l’historien attaque ouvertement par la suite. Le terme en lui-
même révèle, aux yeux de Burckhardt, une « contradictio in adjecto »
(WB, p. 34/p. 2), contre laquelle il avance trois objections majeures
(WB, p. 34 sq./pp. 2 sq.) : la philosophie de l’Histoire procède chro-
nologiquement ; elle cherche un plan général de l’histoire ; elle est
optimiste, car elle compte sur un avenir meilleur, ce qui revient à suc-
comber, d’après Burckhardt, à une illusion d’optique (WB,
p. 279/p. 182).
Burckhardt ne se contente pas de cette critique sommaire, mais dé-
cortique de plus près les présupposés de la philosophie de l’Histoire,
dont il expose l’absurdité. D’abord, l’idée d’anticiper sur l’avenir lui
semble relever de la démesure, c’est une prétention vouée à l’erreur et
à l’échec (WB, p. 35/p. 2). De même, le point de départ des observa-
tions ne devrait pas être l’idée d’un homme qui s’améliore incessam-
Digression : Burckhardt et Nietzsche 189

ment, mais au contraire, l’homme constant, qui souffre, qui aspire, qui
agit, enfin, l’homme « tel qu’il a été, est et sera toujours » (« wie er ist
und immer war und sein wird » ; WB, p. 35/p. 3) ; cette approche est,
d’après Burckhardt lui-même, « pathologique » (« pathologisch » ;
ibid.). Parallèlement, il avance un argument classique de l’histori-
cisme, le refus net de juger le passé par rapport au présent, et de
comprendre les époques passées comme autant de degrés sur l’échelle
menant à l’état actuel 2 :
Les philosophes de l’histoire considèrent le passé par opposition au
présent et font du premier un stade préparatoire de notre état actuel de
développement. Nous, au contraire, nous cherchons ce qui se répète,
ce qui est typique et constant dans les choses, ce qui est accordé au
diapason de notre nature et qui nous est compréhensible.3

2 Je rappelle la fameuse sentence de Ranke : « Je l’affirme : toute époque est


immédiate à Dieu, et sa valeur ne réside pas en ce qui en résulte, mais en son
existence même, en son être. » (« Ich aber behaupte : jede Epoche ist unmittelbar
zu Gott, und ihr Wert beruht gar nicht auf dem, was aus ihr hervorgeht, sondern
in ihrer Existenz selbst, in ihrem eigenen Selbst. ») Le progrès est redéfini
comme la manifestation des potentiels de l’esprit humain : « Dans chaque époque
de l’humanité, une grande tendance s’articule, et le progrès se fonde sur le fait
qu’un certain mouvement de l’esprit humain s’exprime dans chacune des pério-
des ; elle s’y manifeste en soulignant tantôt une tendance, tantôt l’autre. » (« In
jeder Epoche der Menschheit äußert sich also eine bestimmte große Tendenz, und
der Fortschritt beruht darauf, daß eine gewisse Bewegung des menschlichen
Geistes in jeder Periode sich darstellt, bald die eine, bald die andere Tendenz
hervorhebt und in derselben sich eigentümlich manifestiert. ») Über die Epochen
der neueren Geschichte, p. 7.
3 « Die Geschichtsphilosophen betrachten das Vergangene als Gegensatz und
Vorstufe zu uns als Entwickelten ; – wir betrachten das sich Wiederholende,
Konstante, Typische als ein in uns Anklingendes und Verständliches. » (WB,
p. 36/p. 3) – Burckhardt précise son idée des constantes dans l’introduction de sa
Griechische Kulturgeschichte (ouvrage également posthume) : « Sie [die Kultur-
geschichte ; N.B.] geht auf das Innere der vergangenen Menschheit und verkün-
det, wie diese war, wollte, dachte, schaute und vermochte. Indem sie damit auf
das Konstante kommt, erscheint am Ende dieses Konstante größer und wichtiger
als das Momentane, erscheint eine Eigenschaft größer und lehrreicher als eine
Tat […] ». Burckhardt critique donc surtout l’histoire événementielle, et souligne
encore « das Typische » ; Griechische Kulturgeschichte (premier tome), dans
J.B., Gesammelte Werke, t. V, p. 5. – Les deux passages cités laissent déjà en-
tendre que, pour Burckhardt, la réflexion historique représente un modèle de
compréhension – ce n’est qu’une ‘construction’ (WB, p. 7). À d’autres occasions,
il souligne le caractère subjectif de son approche, e.g. dans Griechische
190 La Lutte des paradigmes

Bref, les philosophes progressistes sont les ennemis de la vérité


historique, que Burckhardt réclame pour sa propre approche (WB,
p. 280/p. 183)4.
Tel est donc le versant critique de la théorie de Burckhardt. Quelle
idée de l’histoire, quelle image de l’homme Burckhardt expose-t-il
dans ce texte ? Pour l’individu moyen, l’existence dans le monde his-
torique n’est pas toujours un plaisir. Burckhardt prévient ses lecteurs
des illusions qui sont aussi celles des philosophes de l’Histoire.
D’abord, les individus font toujours partie d’un ensemble plus grand,
ils sont donc soumis à une nécessité supérieure. Deuxièmement, le
bonheur n’est pas vraiment un état désirable, car il signifie le stade
final, l’inertie, la mort – c’est dans le mouvement, dans la transforma-
tion qu’il y a vie, et fût-elle douloureuse (WB, p. 287/p. 189). Finale-
ment, le Mal, à savoir la violence, est « un des éléments de l’économie
universelle » (« Teil der großen weltgeschichtlichen Ökonomie » ;
WB, p. 288/p. 190), car il peut éventuellement produire un bonheur
postérieur. Seulement, cette fonction généralement positive du Mal
n’est d’aucune consolation pour les personnes concernées – il se peut
même qu’une époque entière soit confrontée à la souffrance.
Néanmoins, l’histoire offre des côtés positifs. Burckhardt interprète
la vie spirituelle comme passagère et éternelle à la fois : le Vrai et le
Bon apparaissent sous des formes spécifiques, ils sont donc relatifs ;
mais l’adoration de la vérité et de la morale dépasse les changements
temporels, ainsi que le Beau, que Burckhardt juge éternel (WB, p. 40/
p. 7). En dernière instance, l’histoire a donc un contenu idéal. Celui-ci
ne se réalise pas, cela a été souligné, dans une suite progressive, il
s’agit plutôt d’une présence constante, et la contemplation de celle-ci
peut libérer du chaos historique. L’attitude contemplative est
désirable, du point de vue méthodologique, mais aussi du point de vue

Kulturgeschichte (p. 7) et dans Die Kultur der Renaissance in Italien. Ein


Versuch (t. III de l’édition citée, p. 1).
4 Cette vérité ne correspond pas à la connaissance que les Lumières et
l’historicisme espéraient obtenir du savoir historique : Burckhardt croit d’une
part que les conceptions historiques traditionnelles sont trop imprécises, et
d’autre part, il détruit la structure épistémologique de ce savoir, c’est-à-dire la
philosophie de l’Histoire, qui survit dans l’historicisme ; cf. l’étude précise
d’Irmgard Siebert, Jacob Burckhardt. Studien zur Kunst- und Kulturgeschichts-
schreibung, Bâle, Schwabe, 1991, pp. 113-115. La nuance de mon argument est
de montrer dans quelle mesure Burckhardt a recours aux métaphores et aux
modèles physiologiques dans cette entreprise de destruction.
Digression : Burckhardt et Nietzsche 191

personnel, car elle offre la possibilité de devenir sage (WB, p. 40 sq./


p. 7). La neutralité n’entraîne pas l’indifférence envers la souffrance,
mais la compréhension profonde de « l’aveuglement de nos désirs »
(« Blindheit unseres Wünschens » ; WB, p. 296/p. 195)5.
Un bel exemple d’impartialité dans l’histoire ! La proximité avec
l’approche scientifique est patente. Il n’est pas surprenant de remar-
quer que l’historien voit dans l’histoire et dans les sciences naturelles
les seules disciplines scientifiques, c’est-à-dire des disciplines qui
participent objectivement, et sans intention partiale, à la vie des cho-
ses (WB, p. 53/p. 17). Néanmoins, Burckhardt insiste sur une diffé-
rence d’objet : la Nature désire l’accomplissement de l’espèce, elle
reste impassible quant à l’individu ; par conséquent, il y a lutte pour la
survie, et les bâtards disparaissent (WB, p. 53 sq./p. 18). L’histoire est
plus clémente, elle connaît les mélanges. Cette différence de qualité
est importante : l’histoire équivaut à la rupture avec la Nature, grâce à
la conscience humaine (WB, p. 53/p. 18).
Cependant, Burckhardt revient sur la dichotomie pour la relativi-
ser : il insiste – e.g., dans les passages sur le constant et le typique,
cités ci-dessus – sur certains paramètres qui restent invariables. Sur-
tout à propos des crises, à savoir des révolutions, il insiste, tout com-
me Flaubert dans le passage épistolaire sur le conseil de Carthage, sur
la constance de la nature humaine :
Les individus et les foules rendent d’ailleurs le passé immédiat res-
ponsable de tout ce qui leur pèse, alors que la plupart du temps, seule
l’imperfection humaine est cause de ces difficultés. – Il suffirait, pour
s’en convaincre, de considérer la misère de l’existence terrestre et la
parcimonie de la nature dans son économie dans de la vie des hom-
mes ; mais l’on s’imagine communément que l’histoire se comporte
d’une autre manière que la nature.6

5 Dans d’autres passages, Burckhardt précise que la contemplation peut provoquer


« une compassion agréable » (« wohligeres Mitgefühl » ; WB, p. 173/p. 107 ;
trad. mod.). Le sens de l’histoire ne se limite certainement pas à ce réconfort ; le
regard sur le passé crée une continuité qui remplace la certitude perdue d’un
cadre métaphysique (WB, pp. 294 sq./pp. 194 sq.)
6 « Die Einzelnen und die Massen schreiben überhaupt alles, was sie drückt, dem
bisherigen letzten Zustand auf die Rechnung, während es meist Dinge sind, die
der menschlichen Unvollkommenheit als solcher angehören. – Ein Blick auf die
Dürftigkeit alles Irdischen, auf die Sparsamkeit der Natur in ihrem Haushalt in-
nerhalb des Menschenlebens sollte zum Beweise hiefür genügen ; man meint
192 La Lutte des paradigmes

Burckhardt ne souligne pas seulement le caractère illusoire de tout


changement révolutionnaire, il définit surtout l’homme comme être
incomplet (cf. Herder) et assigne donc des limites étroites à ses possi-
bilités. La dernière phrase de la citation le prouve, la Nature fait son
intrusion sur le territoire de l’histoire, car avec la portée des possibili-
tés humaines elle limite celle des développements7. On trouve d’autres
passages bien plus pessimistes encore, où l’homme paraît comme
« animal sauvage » (« reißendes Tier » ; WB, p. 53/p. 18).
Du point de vue de la Nature, la culture humaine est déficiente,
‘l’espèce’ du peuple incomplète, la vie historique pleine de
« bâtardise » (« voll Bastardtum » ; WB, p. 54/pp. 18 sq.). Le mélange
entre les espèces se produit à cause des transformations incessantes,
l’esprit modifiant les apparitions de la vie historique (WB, p. 54/
p. 19). Le déclin n’a pas de motivation extérieure, comme l’extinction
dans la nature, mais est causé par un affaiblissement intérieur (ibid.).
La situation post-naturelle est donc soumise à une causalité complexe
et intériorisée. La tâche des peuples est désormais de manifester les
grands traits caractéristiques de la vie (WB, pp. 263 sq./p. 172), c’est-
à-dire d’articuler la diversité et la richesse de la culture humaine,
devoir qui doit s’accomplir sans égards pour l’individu. La raison
d’être des grands hommes 8 est, en revanche, la libération :
Car les grands hommes sont nécessaires à notre existence, afin que le
mouvement de l’histoire puisse périodiquement se libérer des formes
de vie purement extérieures et mortes, ainsi que du bavardage ratio-
cinant. (WB, p. 275/p. 180)

Résumons les arguments : Burckhardt critique les postulats de la


philosophie de l’Histoire d’une manière comparable à celle de Flau-

aber gewöhnlich, die Geschichte mache es anders als die Natur. » (WB, p. 199/
p. 125 ; trad. mod., je souligne)
7 Dans un autre passage, il fait remarquer qu’en créant la grandeur historique, la
Nature procède « avec sa parcimonie habituelle » (« mit ihrer bekannten Spar-
samkeit » ; WB, p. 239/p. 154).
8 Ici, on trouve une référence aux « individus historiques », aux « welt-
geschichtlichen Individuen » de Hegel (p. 121/pp. 45 sq.), à des hommes
pratiques et politiques qui reconnaissent les nécessités de leurs époques
(p. 121/p. 46). Ils agissent souvent par pur égoïsme, mais fraient, de manière in-
volontaire, le chemin aux grandes idées – c’est bien la « ruse de la Raison »
(« die List der Vernunft » ; p. 129/p. 49). La Raison dans l’Histoire, pp. 120-
130 ; Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, pp. 45-49.
Digression : Burckhardt et Nietzsche 193

bert. À la sympathie pour un développement historique placé sous le


signe de la liberté et du bonheur, il oppose le regard impartial sur les
facteurs constants et les limites naturelles de l’existence humaine. Les
facteurs immuables, à leur tour, sont définis physiologiquement ;
l’avenir de l’histoire dépend, sans la moindre interférence du hasard,
de certaines connaissances biologiques : « Enfin, nous ne devons pas
oublier que nos faibles connaissances de la biologie des peuples, sur-
tout au point de vue physiologique, peuvent nous induire en erreur
dans nos prévisions. »9 De ce présupposé, Burckhardt conclut à un
grand scepticisme envers toutes les utopies historiques, surtout envers
celles à caractère révolutionnaire. Il refuse d’accepter les déformations
idéalistes de l’histoire, mais il croit, tout à fait comme Flaubert, à
l’intérêt que présente celle-ci : l’aspiration au Bon et au Vrai reste
néanmoins omniprésente. On peut douter du fait que Flaubert répon-
drait par l’affirmative à la dernière hypothèse, mais sa sympathie pour
les peuples passés ou lointains correspond certainement à un intérêt
esthétique.
Burckhardt et Flaubert partagent surtout une attitude impartiale et
observatrice envers les agitations du genre humain : l’écrivain autant
que l’historien cherchent à se distancier de leur siècle tumultueux,
aspirent à un regard contemplatif, marqué par un ascétisme sensible.
La démarche est tirée des sciences naturelles, mais elle rappelle éga-
lement le retranchement du monde monacal (qui a pu avoir son in-
fluence sur le type du scientifique désintéressé). Elle se trouve au fond
de la condamnation d’une approche partiale de l’histoire – et c’est
bien cette condamnation que Nietzsche va vivement critiquer à son
tour.
Car le philosophe10 formule très tôt des objections à l’égard de
l’idée de culture (au sens de formation, d’éducation) que lui propose

9 « Endlich mögen wir uns, auch was die Zukunft betrifft, unserer geringen
Kenntnis der Völkerbiologie von der physiologischen Seite bewußt sein. » (WB,
p. 44/p. 10)
10 Le cas de Nietzsche est heureux : l’édition de Giorgio Colli et Mazzino Monti-
nari existe en allemand et en français. Je cite alors Friedrich Nietzsche, Œuvres
philosophiques complètes, éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari (responsables
de l’édition française : Gilles Deleuze et Maurice de Gandillac), neuf tomes (en
quatorze volumes), Paris, Gallimard, 1967 sqq. ; et Friedrich Nietzsche, Sämt-
liche Werke. Kritische Studienausgabe, éd. Giorgio Colli et Mazzino Montinari,
quinze tomes, Munich/Berlin/New York (NY), Deutscher Taschenbuch Verlag/
Walter de Gruyter, 1967-1977 (pour cette édition : 1999). La seule différence
194 La Lutte des paradigmes

son siècle : « [… ] i l y a u n d e g r é [ …] d e sen s historique,


au -d elà duquel l ’ êt re v i v a n t s e t ro u ve éb ran lé et final e -
ment d étruit , q u ’i l s ’ ag i s s e d ’ u n i n d i vidu, d ’ un peuple ou
d’une civilis at i on. » – dit-il dans la deuxième des Considérations
inactuelles (Unzeitgemässe Betrachtungen) dédiée à la problématique
De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie (Vom Nutzen
und Nachtheil der Historie für das Leben, 1874)11. La thèse de Nietz-
sche est la suivante : la quantité de savoir historique est trop grande,
elle doit de ce fait nécessairement faire éclater l’horizon vital de
l’homme, en endommageant du coup la « f orc e plastiq ue de
l’individu, du peuple, de la civilisation » (« plastisc he Kraft eines
Menschen, eines Volkes, einer Cultur ») ; la puissance de se dévelop-
per, d’assimiler le passé et l’altérité est réduite (UB II, p. 97/p. 251).
Affaiblis par une offre trop abondante, les hommes du XIXe siècle
absorbent une masse « d’époques, de mœurs, d’œuvres, de philoso-
phies, de religions, de connaissances étrangères » (« fremden Zeiten,
Sitten, Künsten, Philosophien, Religionen, Erkenntnissen ») sans pou-
voir les digérer, et finissent par être des « encyclopédies ambulantes »
(« wandelnde[] Enzyklopädien » ; UB II, p. 117/pp. 273 sq.). Bref, la
« santé » de l’homme occidental en pâtit (UB II, p. 98/p. 252). À
Nietzsche de diagnostiquer un degré avancé de la « m aladie histo -
rique » (« histo ri s ch e Kr an k h ei t » ; UB II, p. 165/p. 329), qui
semble quintuplement dangereuse12 ; dans le cas extrême, elle détruit

entre les deux éditions réside dans les espacements : alors que l’édition alle-
mande utilise des espaces plus grands pour souligner, la traduction française a re-
cours aux italiques. Je transpose l’usage de l’édition allemande.
11 « [. . . ] e s g i eb t e i n en G r ad [. . . ] v o n h i s t o ri s ch e m S in n e, b ei d em
d as L eb en d i g e zu S ch ad en k o m m t , u n d zu l et zt zu G ru n d e g eh t,
s ei e s n u n e i n M en s ch o d er e i n V o l k o d er e in e C u l t u r. » Friedrich
Nietzsche, Considérations inactuelles II : De l’utilité et des inconvénients de
l’histoire pour la vie, trad. Pierre Rusch, dans F.N., Œuvres philosophiques com-
plètes, t. II.1 (deux vol.), p. 97 ; Friedrich Nietzsche, Unzeitgemässe Betrachtun-
gen II : Vom Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben, dans F.N., Sämtli-
che Werke. Kritische Studienausgabe, t. I, p. 250 ; par la suite, je citerai par
l’abréviation ‘UB II’, suivie de la page de l’édition française puis allemande.
12 Par la dissociation de l’intérieur et de l’extérieur, qui affaiblit la personnalité ; par
le préjugé de l’époque selon lequel elle serait plus avancée et plus juste que les
précédentes ; par l’entrave de l’instinct populaire et de la maturité personnelle et
sociale ; par la foi en la décadence ; par l’ironie et le cynisme, également nuisi-
bles (UB II, pp. 121-160, surtout p. 121/pp. 279-324, surtout p. 279).
Digression : Burckhardt et Nietzsche 195

le propre de l’homme, son humanité (UB II, p. 99/p. 253). L’enjeu


n’est donc rien de moins que la dignité humaine.
D’après Nietzsche, les façons traditionnelles de faire l’histoire ré-
ussissent mieux à réconcilier le savoir historique et la vie. C’est dans
ce sens qu’il faut comprendre sa fameuse distinction entre histoire
monumentale, traditionaliste et critique13, qui ne peut intéresser en
détail dans le travail présent. Je retiens seulement que chacune de ces
façons est partiale14, et qu’une culture donnée a besoin de toutes les
trois (UB II, p. 114/p. 271). Mais il importe davantage de voir que la
réconciliation se fait au profit de la force vitale, car il s’agit du
« service » que l’histoire rend à la vie (« Dienst der Historie » ; UB II,
p. 103/p. 258). La hiérarchie à l’intérieur de l’opposition histoire/vie,
qui laisse déjà deviner celle, plus générale, entre réflexion et vie15, ne
fait aucun doute :
Personne ne doutera que c’est la vie, car un savoir qui détruirait la vie
se détruirait aussi lui-même. La connaissance présuppose la vie […].
Ainsi, la science a besoin d’être surveillée et contrôlée par une ins-
tance supérieure […].16

13 « Celle-ci [l’histoire ; N.B.] intéresse l’être vivant sous trois rapports : dans la
mesure où il agit et poursuit un but, dans la mesure où il conserve et vénère ce
qui a été, dans la mesure où il souffre et a besoin de délivrance. » (« In dreierlei
Hinsicht gehört die Historie dem Lebendigen : sie gehört ihm als dem Thätigen
und Strebenden, ihm als dem Bewahrenden und Verehrenden, ihm als dem Lei-
denden und der Befreiung Bedürftigen. » ; UB II, p. 103/p. 258). Par la suite, il
explique ces trois accords (UB II, pp. 103-114/pp. 258-270). Cf. Joachim Küp-
per, « Kanon als Historiographie – Überlegungen im Anschluß an Nietzsches
Unzeitgemäße Betrachtungen, zweites Stück », dans Maria Moog-Grünewald
(dir.), Kanon und Theorie, Heidelberg, Winter, 1997, pp. 41-64, ici pp. 48-54.
14 L’histoire monumentale fait des rapprochements illégitimes, elle ne tient pas
compte de la singularité historique ; l’histoire antiquaire se concentre uniquement
sur ce qui lui est proche et ne sait pas juger de la valeur des faits ; l’histoire criti-
que, au contraire, juge sévèrement certaines époques, elles les fait même dispa-
raître (UB II, pp. 106 sq., 109-112, 113 sq./pp. 261 sq., 265-269, 269 sq.).
15 Cette opposition a pour présupposé nécessaire la vie comme catégorie épistémo-
logique du XIXe siècle ; cf. l’analyse de Foucault, Les Mots et les Choses,
pp. 241 sq.
16 « Niemand wird zweifeln : das Leben ist die höhere, die herrschende Gewalt,
denn ein Erkennen, welches das Leben vernichtete, würde sich selbst mit ver-
nichtet haben. Das Erkennen setzt das Leben voraus […]. So bedarf die
Wissenschaft einer höheren Aufsicht und Ueberwachung […]. » (UB II,
pp. 166 sq./pp. 330 sq.)
196 La Lutte des paradigmes

Les époques antérieures employaient les trois façons ‘saines’ de


traiter l’histoire, seul l’âge moderne les néglige en s’abandonnant au
flux du savoir ; en conséquence, il doit craindre pour sa survie. La
cause du déséquilibre est à chercher dans l’ambition scientifique, dans
« la volonté de f ai r e d e l ’h i s t o i r e u n e scien ce » (« die Fo r-
derung , dass d i e Hi s t o ri e W i s s en s ch a ft sein soll »), bref,
dans la professionnalisation de la discipline (UB II, p. 115/p. 271) ;
cette dernière donne l’avantage à un savoir superficiel, au détriment
d’une formation plus globale (UB II, p. 118/pp. 274 sq.). Cependant,
Nietzsche n’explique pas clairement la causalité du processus qu’il
critique : d’un côté, il implique que le savoir historique a d’abord en-
vahi les esprits, en réduisant la force plastique qui devrait veiller à
l’assimilation17. De l’autre, il n’explique pas comment cette invasion a
été possible : ne faut-il pas présupposer que la force était déjà en-
dommagée, étant donnée son incapacité de s’y opposer ? La cause et
l’effet ne se distinguent pas.
Quoi qu’il en soit, pour rééquilibrer la relation entre Histoire et
Vie, le docteur Nietzsche propose une cure qui comporte deux
« antidotes de l’histoire » (« Gegenmittel gegen das Historische ») :
« les forc es no n h i s t o ri q u es et s u p ra- histori ques » (« d as
Unhisto risch e u n d d as U eb e rh i s t o ri s che » ; UB II, p. 166/
p. 330). Nietzsche en donne les définitions suivantes :
Le terme de « force non historique » désigne pour moi l’art et la fa-
culté d’o u b l i e r et de s’enfermer dans un h o r i zo n limité, tandis que
les forces « supra-historiques » sont celles qui détournent le regard du
devenir et le portent vers ce qui donne è l’existence un caractère
d’éternité et de stabilité, vers l’a rt et la r e l i g i o n .18

Le non historique a été introduit d’emblée dans cette Unzeitge-


mässe Betrachtung, c’est la capacité animale de pouvoir jouir du pré-
sent, grâce à l’oubli ; Nietzsche la compare à une atmosphère dense,
protectrice, qui rend possible la vie nouvelle (UB II, p. 99/p. 252). La
catégorie du supra-historique est moins facile à cerner. Elle apparaît

17 Cf. UB II, pp. 114-116, 165/pp. 271 sq., 329.


18 « Mit dem Worte ‘das Unhistorische’ bezeichne ich die Kunst und Kraft
v erg e s sen zu können und sich in einem begrenzten H o ri zo n t einzuschlies-
sen ; ‘überhistorisch’ nenne ich die Mächte, die den Blick von dem Werden
ablenken, hin zu dem, was dem Dasein den Charakter des Ewigen und Gleichbe-
deutenden giebt, zu K u n st und R e l i g i o n . » (UB II, p. 166/p. 330)
Digression : Burckhardt et Nietzsche 197

très tôt, mais dans un sens opposé, celui d’une contemplation de la


nature éternelle des actions humaines – c’est un point de vue inactif
(UB II, pp. 100-102/pp. 254 sq.). Ici, au contraire, Nietzsche emploie
‘supra-historique’ dans le sens d’un détournement du regard des
agitations pour trouver des vérités éternelles, dignes d’être
contemplées.
Quel que soit le but précis à assigner au supra-historique19, Nietz-
sche propose une « h y g i èn e d e l a v i e » (« Ges undheit sleh re
des Le bens ») qui surveille la science, et veille à son emploi dans
l’intérêt de la vie (UB II, pp. 166 sq./p. 331). Ce fondement permettra
à la jeunesse future de réaliser une seconde fois un ancien idéal : celui
de la culture grecque, c’est-à-dire d’une approche globale de l’homme
qui abolit les oppositions entre intérieur et extérieur, authenticité et
convention (UB II, p. 169/p. 334). Un autre passage précise :
On a défini, à juste titre me semble-t-il, la civilisation d’un peuple,
c’est-à-dire le contraire de cette barbarie, comme l’unité du style ar-
tistique dans toutes les manifestations de la vie de ce peuple. On se
méprendrait en réduisant cette définition à une opposition entre la
barbarie et le b e au style ; c’est dans son existence réelle et concrète
que le peuple auquel on attribue une civilisation doit constituer une
unité vivante, étrangère à cette pitoyable dissociation en un intérieur
et un extérieur, en un contenu et une forme. 20

19 Nietzsche ne commente pas cette nouvelle définition du supra-historique (UB II,


p. 166/p. 330).
20 « Die Cultur eines Volkes als der Gegensatz jener Barbarei ist einmal, wie ich
meine, mit einigem Rechte, als Einheit des künstlerischen Stiles in allen Le-
bensäusserungen eines Volkes bezeichnet worden; diese Bezeichnung darf nicht
dahin missverstanden werden, als ob es sich um den Gegensatz von Barbarei und
s ch ö n em Stile handele ; das Volk, dem man eine Cultur zuspricht, soll nur in
aller Wirklichkeit etwas lebendig Eines sein und nicht so elend in Inneres und
Aeusseres, in Inhalt und Form auseinanderfallen. » (UB II, pp. 117 sq./p. 274 ; je
souligne) La proximité de cette idée de la culture avec la notion flaubertienne du
style – la « manière absolue de voir les choses » – est patente (lettre à Louise
Colet du 16 janvier 1852, Correspondance, t. II, pp. 29-33, ici p. 31). Nietzsche
exige pour l’être d’une culture ce à quoi Flaubert aspire pour sa représentation :
unir le savoir historique dans un ensemble cohérent. Ainsi, il dit des détails de
son tableau qu’ils ne se résument pas à une compilation de ses lectures histori-
ques : « Il n’y a point dans mon livre une description isolée, gratuite; toutes
servent à mes personnages et ont une influence lointaine ou immédiate sur
l’action. » (Lettre à Sainte-Beuve du 23 et 24 décembre 1862, ibid., t. III, p. 278)
En fin de compte, pour que la culture carthaginoise puisse ressusciter, la synthèse
doit être esthétique.
198 La Lutte des paradigmes

Aux yeux de Nietzsche, la culture représente une nouvelle syn-


thèse, dont la base, et à cet égard le texte entier ne permet aucun
doute, est à chercher du côté de la vie renouvelée, guérie de la ‘mala-
die historique’.
Les priorités ont été exposées, les conséquences sont évidentes. La
prétention scientifique, la volonté d’une représentation objective du
passé, est jugée illusoire par Nietzsche21 ; il conçoit plutôt des façons
de subordonner l’Histoire à la Vie. Toutes ces façons sont partiales,
partisanes, elles limitent la connaissance historique, mais, en retour,
elles garantissent le maintien de la force plastique, et le parcours de la
formation véritable. Le jugement de valeur rentre dans l’histoire, la
marche de l’humanité à travers les temps doit se soumettre aux idées
du présent. Seulement, la mesure n’est plus l’idéal d’un progrès, mais
la plénitude de la Vie, comprise comme force vitale et créatrice. En
opposition à Burckhardt, Nietzsche introduit une cause première
d’ordre vital qui transcende la contemplation historique. De toute évi-
dence, c’est la raison pour laquelle il juge moins importante la diffé-
rence entre homme et bête. Une belle illustration en est fournie par les
réflexions initiales à propos du non historique : avec un plaisir pal-
pable, Nietzsche évoque un troupeau en train de paître sur le pré, un
contre-exemple polémique par rapport à l’homme historiquement
malade (UB II, pp. 95 sq./pp. 248 sq.).
Ces réflexions ne sont pas le dernier mot de Nietzsche sur la ques-
tion, bien entendu ; ce n’est qu’une première étape au début de son
parcours. La problématique de l’Histoire et de la Nature, liée à celle
de la force vitale, traverse son œuvre entière. Humain, trop humain
(Menschliches, Allzumenschliches, 1878-1880)22, le texte initial de la
deuxième période, commence bien avec une « Chimi e des idé es et
sentim ents » (MA I, p. 23/p. 23), mentionnée dans l’introduction du
présent travail (cf. le « Prélude en histoire des sciences »). Dans ses
écrits postérieurs, la biologie est systématiquement convoquée comme

21 Tantôt, cette objectivité lui semble un déficit de force subjective, et donc une
expression de faiblesse vitale (UB II, p. 126/p. 284) ; tantôt, elle n’est rien
d’autre que le jugement du passé selon les lieux communs actuels (UB II,
p. 130/p. 289).
22 F.N., Œuvres philosophiques complètes, t. III.1 (deux vol.), trad. Robert Rovini ;
F.N., Sämtliche Werke, t. II ; par la suite je citerai par l’abréviation ‘MA’, suivie
du tome (il y a deux tomes du même nom, le deuxième paraît en deux parties,
en 1879 et 1880) et de la page de l’édition française puis allemande.
Digression : Burckhardt et Nietzsche 199

arme dirigée contre les idéaux convenus – la cinquième partie de Par-


delà bien et mal (Jenseits von Gut und Böse, 1886) s’intitule
« Contribution à l’histoire naturelle de la morale » –, souvent en lien
avec une démarche historique : Nietzsche combine les deux perspecti-
ves que j’ai observées séparément jusqu’ici, ce qui donne un grand
intérêt à ses propos. C’est la raison pour laquelle je regarderai de près
et à titre d’exemple un texte tardif : La Généalogie de la morale (Zur
Genealogie der Moral, 1887). Le choix de ce texte se justifie de plu-
sieurs façons ; d’abord, il s’agit d’un ouvrage systématique, ce qui est
rare dans cette période de l’œuvre. Mais surtout, il s’intègre bien dans
le contexte de mon travail : son sujet et sa méthode ne le relient pas
seulement à la biologie et à l’histoire, mais ils se retrouvent également
chez Zola – une analogie primordiale qui se prête évidemment à une
comparaison23.
Résumons le contexte : le sous-titre « un écrit polémique » (« Eine
Streitschrift ») le laisse déjà entendre, il s’agit d’un récit critique des
origines de la morale. Nietzsche ne se contente certainement pas de
mener une réflexion à propos de problèmes d’éthique courants :
d’après la préface de Morgenröthe. Gedanken über die moralischen
Vorurtheile, rédigé peu avant la Genealogie, une critique de la morale
est de première urgence puisque toutes les philosophies ont été cons-
truites sous son influence enchanteresse24 – c’est la raison même pour
laquelle cette critique était impossible jusqu’ici. Le problème, au fond,
provient du fait que la pensée, le médium de la philosophie, en est
affectée à son tour : « […] la confiance en la raison dont dépend la
validité de ces jugements est, en tant que confiance, un phénomène
moral… » 25 La critique de la morale se transforme en critique de la

23 Il s’agit de bien plus que d’une rencontre fortuite : l’air du temps semble inspirer
le sujet, la seconde moitié du XIX e siècle discutait vivement les théories d’héré-
dité. À propos de la généalogie chez Zola, cf. ci-dessous, I. Zola et le natu-
ralisme, chap. 1.
24 F.N., Œuvres philosophiques complètes, t. IV, trad. Julien Hervier, p. 14 ; F.N,
Sämtliche Werke, t. III, p. 13. L’avant-propos (« Vorrede ») de Morgenröthe a été
ajouté en 1886 – cinq ans après la première publication, et moins d’un an avant la
rédaction de la Genealogie ; elle est plus proche de la Genealogie qu’il ne semble
au premier coup d’œil.
25 « Das Vertrauen auf die Vernunft, mit dem die Gültigkeit dieser Urtheile steht
und fällt, ist, als Vertrauen, ein m o r a l i s c h e s Phänomen […] ». (Ibid., p. 17/
p. 15) Cf. également MA I, pp. 52 sqq./pp. 59 sqq. ; et Le Gai Savoir, trad. Pierre
Klossowski, dans F.N., Œuvres philosophiques complètes, t. V, pp. 238 sqq. ;
200 La Lutte des paradigmes

philosophie, et même en critique de la pensée occidentale plus géné-


ralement.
Le constat implique que Nietzsche ne s’intéresse pas à telle ou telle
valeur morale particulière, mais à la question méta-morale : « […]
dans quelles conditions l’homme a-t-il inventé les jugements de valeur
bon et méchant ? Et q u el l e v al eu r o n t -ils eu x -m ê mes ? » 26
Nietzsche en appelle à une « c ri t i q u e des valeurs morales »
(« K r i t i k der moralischen Werthe »), la valeur des valeurs est à
interroger (GM, p. 220/p. 253). Il nomme les armes de son choix, sa
démarche est philosophique, historique, philologique, physiologique,
économique, politique et psychologique à la fois – et toutes ces mé-
thodes servent à dévoiler les conditions et les origines des valeurs
morales (GM, p. 217/pp. 249 sq.). Nietzsche congédie donc le fonde-
ment abstrait et intemporel des valeurs, il s’intéresse à leur détermi-
nation historique, physiologique, etc. La démarche n’est pas sans rap-
peler celle de Vom Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben :
Nietzsche s’inquiète du danger que la morale représente à son avis
pour l’homme : elle pourrait compromettre le potentiel de celui-ci
(GM, p. 220/p. 253). De nouveau, la thématique de la valeur se re-
trouve au centre de l’intérêt ; de nouveau, une prétention objective,
idéale est soumise à l’épreuve de la vitalité.
Malgré la multitude des approches il y a bien une méthode de pré-
dilection, la généalogie27. Nietzsche ne se réfère évidemment pas au

Die fröhliche Wissenschaft, dans F.N., Sämtliche Werke, t. III, pp. 574 sqq. Les
passages indiqués discutent la morale comme fond et comme problème de la
science.
26 « […] unter welchen Bedingungen erfand sich der Mensch jene Werthurteile gut
und böse ? u n d w e l c h e n W e r t h h a b e n s i e s e l b s t ? » La Généa-
logie de la morale. Un écrit polémique, trad. Cornélius Heim, Isabelle Hil-
denbrand, Jean Gratien, dans F.N., Œuvres philosophiques complètes, t. VII,
p. 217 ; Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift, dans F.N. Sämtliche
Werke, t. V, pp. 249 sq. ; je souligne. Par la suite je citerai par l’abréviation
‘GM’, suivie de la page de l’édition française puis allemande.
27 Cf. l’entrée « Genealogie » d’Odo Marquard dans Joachim Ritter (dir.), Histo-
risches Wörterbuch der Philosophie, treize tomes, Darmstadt, Wissenschaftliche
Buchgesellschaft, 1971-2007, t. III, pp. 268 sq. C’est Michel Foucault qui assure
la relève pour ce qui est de l’emploi de cette méthode ; cf. « Nietzsche, la généa-
logie, l’histoire », dans M.F., Dits et écrits, quatre tomes, éd. Daniel Defert et
François Ewald, Paris, Gallimard, 1994, t. II : 1954-1988, pp. 136-156 (première
parution dans Suzanne Bachelard [dir.], Hommage à Jean Hyppolite, Paris, PUF,
1971, pp. 145-172).
Digression : Burckhardt et Nietzsche 201

sens commun d’une discipline qui cherche les origines et les filiations
des familles nobles, loin de là. Il fait du terme un usage contraire : la
généalogie cherche à révéler la genèse contingente d’une valeur ab-
solue (en apparence), et espère ainsi la relativiser. Si, normalement, la
généalogie d’une famille noble procure une légitimité à celle-ci, elle
agit en outil destructeur dans les mains du philosophe : elle démontre
l’envers des valeurs idéales, et amène une inversion – elle délégitime
les prétentions de la morale. La proximité de cette conception de la
généalogie avec la fonction de l’arbre généalogique dans Les Rougon-
Macquart, tel qu’il est montré dans Le Docteur Pascal, est patente (cf.
ci-dessous, I. Zola et le naturalisme, chap. 1). La réinterprétation de la
généalogie est certainement à mettre en rapport avec l’interrogation de
la légitimité traditionnelle à l’âge moderne. Chez Nietzsche, la morale
est mise à nu, chez Zola, c’est au tour de l’histoire de la réussite so-
ciale des Rougon. Évidemment, le projet de Nietzsche porte plus loin
encore : il renverse tout un modèle de la philosophie des origines.
Dans le contexte du présent travail je ne peux entrer dans les dé-
tails du procès d’intention que le philosophe dresse à la civilisation
occidentale dans son ensemble. Je me contente d’indiquer que Nietz-
sche entreprend une critique du sujet : il tente de démontrer que
l’individu, autonome et libre d’apparence, est, en réalité, le produit de
processus violents ; ses idéaux se déduisent d’intérêts vitaux et per-
dent de ce fait toute leur valeur absolue. La méthode est historique
(dans une acceptation large du terme), elle implique donc une ré-
orientation de la philosophie dans le sens de l’histoire, comme Nietz-
sche l’a appelé de ses vœux dans Menschliches, Allzumenschliches28.
Il ne faut pas négliger la nuance : dans ce contexte, ‘histoire’ ne signi-
fie pas l’accumulation du savoir historique, mais une stratégie de dé-
voilement qui est dans l’intérêt vital de l’homme – dans ce sens, la

28 « Le manque de sens historique est le péché originel de tous les philosophes […].
Ils ne veulent pas comprendre que l’homme est le résultat d’un devenir, que la
faculté de connaître l’est aussi […]. […] Mais tout résulte d’un devenir ; il n’y a
p as plus de d o n n é es ét e rn e l l e s qu’il n’y a de vérités absolues. – C’est par
suite la p h i l o so p h i e h i st o ri q u e qui nous est dorénavant nécessaire, et avec
elle la vertu de modestie. » (« Mangel an historischem Sinn ist der Erbfehler aller
Philosophen […]. Sie wollen nicht lernen, dass der Mensch geworden ist, dass
auch das Erkenntnisvermögen geworden ist […]. Alles aber ist geworden ; es
giebt k e i n e e w i g en T h a t s ach en : sowie es keine absoluten Wahrheiten
giebt. – Demnach ist das h i s t o r i sch e P h i l o so p h i r en von jetzt ab nöthig und
mit ihm die Tugend der Bescheidung. » ; MA I, p. 24/pp. 24 sq.)
202 La Lutte des paradigmes

critique de l’histoire exposée dans la deuxième des Considérations


inactuelles n’est pas relativisée.
Le texte se divise en trois traités, qui sont dédiés aux thématiques
morales suivantes : à « ‘Bon et méchant’, ‘bon et mauvais’ » ; à « La
‘faute’, la ‘mauvaise conscience’ et ce qui leur ressemble » ; et enfin à
la question « Que signifient les idéaux ascétiques ? »29. On peut y
déceler deux aspects centraux, si toutefois il est licite de hiérarchiser
ainsi un texte qui revendique son perspectivisme, voire la démultipli-
cation des perspectives30. Nietzsche cherche à prouver la provenance
peu idéaliste des normes absolues et il expose leur rapport au corps
humain. La première tâche inclut en quelque sorte la seconde, car
l’analyse part d’une base physique des valeurs idéales. Je le montrerai
à l’occasion d’un exemple connu.
Dans le premier traité, Nietzsche montre que l’opposition fonda-
mentale bien / mal provient de l’opposition noble / commun31, qui
désigne une double différence, sociale et biologique. Le terme positif
de cette première dichotomie sert à désigner les aristocrates, ils se
nomment ‘bons’ au sens de ‘nobles’, par opposition aux communs
(GM, pp. 226 sq./p. 261). La différenciation sociale correspond à celle
du physique, puisque les aristocrates jouissent d’un bien-être, d’une

29 « ‘Gut und Böse’, ‘Gut und Schlecht’ », « ‘Schuld’, ‘schlechtes Gewissen’ und
Verwandtes » et la question « Was bedeuten asketische Ideale ? ».
30 L’interprétation est rendue particulièrement délicate par le fait que les trois traités
ne forment pas une suite conséquente. De plus, Nietzsche n’utilise pas seulement
une multitude de perspectives, il les exige même de manière catégorique : « Il
n’y a de vision q u e perspective, il n’y a de ‘connaissance’ q u e perspective ; et
p l u s nous laissons de sentiments entrer en jeu à propos d’une chose, p lu s nous
savons engager d’yeux, d’yeux différents pour cette chose, plus notre ‘concept’
de cette chose, notre ‘objectivité’ sera complète. » (« Es giebt n u r ein perspekti-
visches Sehen, n u r ein perspektivisches ‘Erkennen’ ; und je m eh r Affekte wir
über eine Sache zu Worte kommen lassen, j e m eh r Augen, verschiedne Augen
wir uns für dieselbe Sache einzusetzen wissen, um so vollständiger wird unser
‘Begriff’ dieser Sache, unsre ‘Objektivität’ sein. » ; GM, p. 309/p. 365) Werner
Stegmaier interprète la suite des parties comme une triple mise en perspective de
la morale, d’abord du point de vue de la morale elle-même (opposition bien –
mal), puis de celui de la vie (opposition noble – roturier) et ensuite de celui de
l’esprit (différence honnête – malhonnête) ; cf. Nietzsches Genealogie der Moral,
Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1994, p. 24.
31 Nietzsche exploite la proximité entre les termes ‘schlicht’ (commun) et ‘schlecht’
(mal, méchant, mauvais), qui n’a pas vraiment d’équivalent en français.
Digression : Burckhardt et Nietzsche 203

santé sans bornes32. Comme dans De l’utilité et des inconvénients de


l’histoire , la santé est associée à la « force plastique » (« plastische[]
[…] Kraft » ; GM, p. 236/p. 273). À l’aristocratie s’oppose la caste
maladive des prêtres qui, de par leur faiblesse physique, lui sont sou-
mis, et en en tirent un « ressentiment » 33 ; ce sentiment négatif n’est
qu’une réaction :
[…] la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin pour
prendre naissance d’un monde hostile et extérieur, elle a physiologi-
quement parlant besoin d’excitations extérieures pour agir – son ac-
tion est foncièrement une réaction.34

Malgré cette carence physiologique, les prêtres réussissent à re-


tourner les notions aristocratiques contre leurs créateurs et à s’emparer
eux-mêmes du pouvoir. Nietzsche nomme cet événement « le soulè-
vement des esclaves dans la morale » (« [der] Sklavenaufstand in der
Moral » ; GM, p. 234/p. 270). Les rebelles s’appellent eux-mêmes
‘bons’, et font des nobles les ‘mauvais’, en leur reprochant – par le
moyen d’une ruse grammaticale35 – leur force physique36.

32 « Les jugements de valeur de l’aristocratie guerrière supposent une puissante


constitution physique, une santé florissante et débordante […] ». (« Die ritterlich-
aristokratischen Werthurteile haben zu ihrer Voraussetzung eine mächtige
Leiblichkeit, eine blühende, reiche, selbst überschäumende Gesundheit […] » ;
GM, p. 231/p. 266)
33 La caste des prêtres est caractérisée par l’impuissance, qui engendre la haine :
« Il y a dès l’abord quelque chose de m a l s a i n dans ces aristocraties sacerdota-
les, dans les habitudes qui dominent en elles, habitudes hostiles à l’action, qui les
portent tantôt à la rumination et tantôt aux explosions du sentiment, et qui ont
pour conséquence une neurasthénie, une débilité intestinale qui marquent presque
inévitablement les prêtres de tous les temps […] ». (« Es ist von Anfang an etwas
U n g e su n d e s in solchen priesterlichen Aristokratien und in den daselbst herr-
schenden, dem Handeln abgewendeten, theils brütenden, theils gefühls-explosi-
ven Gewohnheiten, als deren Folge jene den Priestern aller Zeiten fast unver-
meidlich anhaftende intestinale Krankhaftigkeit und Neurasthenie erscheint
[…] » ; GM, p. 230/p. 265)
34 « […] die Sklaven-Moral bedarf, um zu entstehn, immer zuerst einer Gegen- und
Aussenwelt, sie bedarf, physiologisch gesprochen, äusserer Reize, um überhaupt
zu agiren, – ihre Aktion ist von Grund aus Reaktion. » (GM, p. 234/p. 271)
35 Aux yeux de Nietzsche, la subjectivité, et la responsabilité avec elle, ne sont
possibles que grâce au ‘sujet’ grammatical, pure fonction linguistique sans réfé-
rent réel, d’après le philosophe. Nietzsche dénonce la « séduction du langage »
(« Verführung der Sprache ») et ses « incubes supposés » (« untergeschobene
Wechselbälge ») (GM, p. 242/pp. 279 sq. ; trad. mod.) – un bel exemple de son
204 La Lutte des paradigmes

Je n’analyserai ni le développement ni la lutte des conceptions.


Pourtant, il est intéressant de regarder de près et le point de départ, et
l’argumentation de cette généalogie. Au début, Nietzsche introduit
deux constitutions physiologiques divergentes, une différence au ni-
veau de la puissance physique : la force et la santé s’opposent à la
faiblesse et à la maladie. La différence amène d’abord une situation
sociale sans ambiguïté, les faibles sont soumis, les forts règnent.
Néanmoins, à long terme, une dynamique contraire s’engage, un pro-
cessus historique dont Nietzsche développe la subtilité logique : les
soumis transforment leur faiblesse en avantage et prennent le pouvoir,
moral et réel, en inventant des nouvelles valeurs. Les valeurs morales
ne conservent guère de lien avec le pouvoir brut et la différence
physiologique ; cette origine ne constitue qu’un simple point de départ
qui, par la suite, sera soumis à tout un processus perpétuel
d’interprétations, d’inversions et de complications37. La différence par
rapport à un modèle comme le darwinisme social est frappant : les
dynamiques sociales, historiques et politiques ne sont pas simplement
naturalisées, mais constituent au contraire les complications extrêmes
de faits biologiques simples. Nietzsche n’invente rien de moins
qu’une dialectique, de caractère anti-hégélien, bien entendu.

scepticisme linguistique qui date au plus tard de son traité Ueber Wahrheit und
Lüge im aussermoralischen Sinne (1873).
36 GM, pp. 237-240, 241-243/pp. 274-277, 278-281.
37 Nietzsche distingue strictement entre la provenance et l’intention actuelle des
valeurs, des sanctions, et des institutions ; il analyse les conditions qui les déter-
minent et les réinterprétations successives auxquelles elles sont soumises : « [...]
et toute l’histoire [...] d’un usage peut être ainsi une chaîne continue d’inter-
prétations et d’adaptations toujours nouvelles, dont les causes ne sont même pas
nécessairement en rapport les unes avec les autres, mais peuvent se succéder et se
remplacer les unes les autres de façon purement accidentelle. » (« [...] die ganze
Geschichte [...] eines Brauchs kann dergestalt eine fortgesetzte Zeichen-Kette
von immer neuen Interpretationen und Zurechtmachungen sein, deren Ursachen
selbst unter sich nicht im Zusammenhange zu sein brauchen, vielmehr unter
Umständen sich bloss zufällig hinter einander folgen und ablösen. » ; GM,
p. 269/p. 314) À Nietzsche de conclure : « La forme est fluide, le ‘sens’ l’est
encore plus… » (« Die Form ist flüssig, der ‘Sinn’ ist es aber noch mehr... » ;
GM, p. 269/p. 315) Nietzsche reprend donc une relation naturelle en termes
sémiotiques. Ce jeu de plus en plus complexe des perspectives, qui fait partie de
la méthode nietzschéenne, montre quelques parallèles de structure avec le
perspectivisme flaubertien.
Digression : Burckhardt et Nietzsche 205

Il s’ensuit une ambiguïté frappante dans le jugement des acquis


culturels, des idéaux et des valeurs. D’un côté, la généalogie s’évertue
à montrer leur fondement physiologique, leur origine illégitime (par
l’usurpation du pouvoir) ; polémiquement, elle s’interroge sur la va-
leur des idéaux judéo-chrétiens. De l’autre coté, Nietzsche affirme
vivement tous les processus historiques et vitaux, car même les ruses
des êtres maladifs ne sont rien d’autre que les ruses de la Vie, qui tire
avantage de sa faiblesse même. Qui plus est, le résultat s’avère extrê-
mement intrigant : l’homme du ressentiment donne une dimension
intérieure à l’humanité, il lui crée une âme abyssale et mauvaise. Dans
sa complication spirituelle, l’homme devient « cette forme d’existence
essentiell e men t d a n g e reu s e » (« [eine] w e s e n t l i c h g e -
f ä h r l i c h e [ ] Daseinsform »), bref, il devient « un anim al inté -
ressa nt » (« ein i n t eres s an t es Th i e r » ; GM, pp. 230 sq./p. 266).
À cette conclusion optimiste, il faut opposer la crainte exprimée dès
les premières lignes : la morale, cette maladie de la force vitale, pour-
rait compromettre l’avenir de la bête humaine.
Même la valorisation de la nature humaine n’est pas univoque, la
formule ‘animal intéressant’ l’indique. Nietzsche affirme qu’on peut
non seulement modifier les instincts, mais même les produire.
L’individu autonome, e.g., dont le caractère artificiel a été démontré
par la généalogie, intériorise le libre arbitre, et il en fait une mesure,
une orientation morale. Aux yeux de Nietzsche, la responsabilité
s’ancre profondément dans l’être humain, jusqu’à devenir un
« instinct » (GM, p. 253/p. 294) ; le sens du terme est évident, la for-
mule veut dire que le sens de la responsabilité devient inconscient, il
s’intègre à l’organisation psychique. Le concept ‘instinct’, générale-
ment employé pour désigner les qualités naturelles par excellence, par
opposition à l’éducation, acquiert alors un caractère spéculaire : la
Société et l’Histoire se manifestent dans la Nature, elles la surprennent
de l’intérieur. Le fondement naturel de l’homme s’en trouve sus-
pendu38.
Néanmoins, les descriptions et les arguments biomédicaux sont lé-
gion, ils imprègnent même les caractéristiques de l’homme civilisé. La
naissance de la mauvaise conscience, e.g., est une « maladie grave »
(« tiefe Erkrankung » ; GM, p. 275/pp. 321 sq.), elle résulte de la vie

38 Nietzsche tente certainement de s’assurer contre un reproche possible : celui de


seulement remplacer la métaphysique de l’âme par celle du corps.
206 La Lutte des paradigmes

en société. En recourant à une image biologique, Nietzsche compare


l’homme à des amphibies qui, enfermés dans un espace social, perdent
leurs instincts naturels, et doivent recourir à la conscience – « leur
organe le plus misérable et le plus sujet à l’erreur » (« auf ihr ärmlich-
stes und fehlgreifendstes Organ » ; GM, p. 275/p. 322). La manifesta-
tion de la conscience – la rupture essentielle avec la Nature, d’après
Burckhardt – est naturalisée (comme effet spéculaire de l’instinct ‘ci-
vilisé’). Son existence n’amène nullement l’effacement des pulsions ;
l’expression extérieure leur étant désormais interdite, celles-ci se tour-
nent vers l’intérieur, et forment ‘l’âme’39. Pareillement, l’analyse des
idéaux ascétiques de la philosophie contemporaine offre maintes oc-
casions de retrouver les instincts humains ; la spiritualité en devient
un, elle est l’instinct dominant des philosophes (GM, pp. 298-302/
pp. 351-356). Enfin, l’homme en général est défini comme animal,
privilégié certes, mais animal néanmoins :
Car l’homme est plus malade, plus incertain, plus changeant, plus in-
déterminé que tout autre animal, point de doute, – il est l ’ animal ma-
lade […]. […] comment un animal si courageux et si riche ne serait-il
pas aussi l’animal le plus exposé, le plus sujet aux longues et graves
maladies parmi tous le animaux malades ? […] Le non qu’il dit à la
vie met au jour, comme par magie, une profusion de oui plus délicats ;
mieux encore, quand il se b l es s e, ce maître de la destruction, de
l’autodestruction, – c’est ensuite la blessure elle-même qui le contraint
à v i v r e … 40

39 « Tous les instincts qui ne se libèrent pas vers l’extérieur, se r eto u rn en t v e r s


l e d ed an s – c’est ce que j’appelle l ’ i n t é r i o r is a tio n de l’homme : voilà
l’origine de ce qu’on appellera plus tard son ‘âme’. » (« Alle Instinkte, welche
sich nicht nach Aussen entladen, w e n d e n s i c h n a c h I n n e n – dies ist
das, was ich die V e r i n n e r l i c h u n g des Menschen nenne : damit wächst
erst das an den Menschen heran, was man später seine ‘Seele’ nennt. » ; GM,
pp. 275 sq./p. 322)
40 « Denn der Mensch ist kränker, unsicherer, wechselnder, unfestgestellter als
irgend ein Thier sonst, daran ist kein Zweifel, – er ist d a s kranke Thier […]. […]
wie sollte ein solches muthiges und reiches Thier nicht auch das am meisten ge-
fährdete, das am Längsten und Tiefsten kranke unter allen kranken Thieren sein ?
[…] Sein Nein, das er zum Leben spricht, bringt wie durch einen Zauber eine
Fülle zarterer Ja’s an’s Licht : ja wenn er sich v e rw u n d et , dieser Meister der
Zerstörung, Selbstzerstörung, – hintendrein ist es die Wunde selbst, die ihn
zwingt, zu leb en ... » (GM, pp. 310 sq./p. 367)
Digression : Burckhardt et Nietzsche 207

Ce passage résume de manière élégante le rapport dialectique entre


affirmation vitale et pessimisme profond ; la relation tendue entre
l’homme ‘humain’ et l’homme ‘animal’ est également saisie dans
l’expression de ‘l’animal malade’ – c’est une autre manière d’expri-
mer l’imperfection humaine.
Résumons les résultats. L’homme de Nietzsche est le résultat d’un
processus mi-naturel, mi-historique ; physiologie et généalogie en
dévoilent les contributions respectives. Les acquis culturels ne sortent
pas complètement gagnants de cette enquête, la civilisation dans son
ensemble s’associe à la fois à l’animalité pervertie et au charme de
l’audace décadente. Autant vaut pour la description de la Nature : sa
présence durable est invoquée, certes, mais Nietzsche prend soin de
détruire tout déterminisme unilatéral, et va jusqu’à chercher les origi-
nes culturelles des pulsions. L’équilibre est-il parfait ?
Pas tout à fait, il y a une certaine domination des paradigmes bio-
logiques : les différences physiologiques sont au départ de nombreux
développements historiques, elles fournissent la base et les modes
d’opération des dynamiques ; on les trouve tout simplement dans cha-
cune des observations et des réflexions – un constat étonnant, dans le
cas d’un philosophe. Les constellations biologiques sont souvent ré-
interprétées ‘culturellement’, mais les nouveaux paradigmes restent à
l’intérieur d’une immanence biologique. En général, les natura-
lisations prévalent clairement. Peut-être faut-il chercher la cause de
cette prédominance dans l’avantage stratégique que Nietzsche espère
en tirer : la biologie servira comme arme dans la lutte contre la méta-
physique occidentale, le but déclaré du philosophe étant de ramener la
philosophie à l’immanence. On peut même concéder une influence à
l’air du temps.
En dépit de cette dominance (relative) du naturel, il faut retenir :
les volte-face de la dialectique nietzschéenne ont, malgré certaines
contradictions, l’avantage d’un scepticisme conséquent envers les
discours régnants. Le philosophe n’oppose pas seulement Nature et
Histoire, il les contamine systématiquement, il les lie inextricable-
ment, entre autres par sa théorie sémiotique des perspectives, des
signes et des réinterprétations. Le modèle historique de Zola ne peut
prétendre à la même subtilité. Il y aspire, cependant : le cycle des
Rougon-Macquart est supposé narrer « l’histoire sociale et naturelle
d’une famille sous le Second Empire », et il se donne la forme d’une
généalogie critique, en analogie avec le projet de Nietzsche. De
208 La Lutte des paradigmes

nouveau, la valeur est réintroduite dans l’histoire, et la vitalité de


l’espèce humaine occupe le centre de l’intérêt. Mais l’équilibre visé
n’est pas maintenu, il perd toute sa tenue par la réintroduction
d’idéaux progressistes, et par la place prépondérante des pulsions ; ce
sera l’objet de la prochaine partie.
ZOLA : DU PROGRES A LA PULSION

I. ZOLA ET LE NATURALISME

De Flaubert à Zola il n’y a qu’un pas, certes, mais celui-ci est peut-
être plus grand qu’on ne le croirait au premier coup d’œil. Pour ce qui
est du temps et du milieu, les auteurs ne sont pas très éloignés l’un de
l’autre : ils vivent à peu près à la même époque, se connaissent et
estiment leurs œuvres réciproquement ; des rencontres personnelles
ont lieu, e.g. à l’occasion de dîners littéraires, ils engagent également
un échange épistolaire (ainsi en 1878, pendant l’élaboration de Nana).
Zola, de 19 ans le cadet, se considère comme l’héritier légitime de
Balzac, de Stendhal1 – et de Flaubert ; il est ravi par les compliments
que l’aîné peut lui prodiguer à l’occasion de la publication de ses œu-
vres, par exemple de Nana 2. Mais si Zola a appris les bases du roman
moderne tels l’impartialité du narrateur et l’emploi du style indirect
libre chez le maître normand, il est tout aussi évident que le romancier
naturaliste s’écarte sur des points notables du réalisme flaubertien.
L’œuvre principale de Zola, le cycle des Rougon-Macquart (de
1871 à 1893), se présente sous un tout autre jour que les romans de

1 Dont la reconnaissance posthume doit beaucoup à Zola.


2 Flaubert est loin d’aimer tous les romans de Zola, il condamnait L’Assommoir,
mais admire Nana. Le lyrisme de ses louanges est particulièrement savoureux et
fait preuve d’une certaine intimité entre les deux auteurs : « Je n’en ai pas dormi
cette nuit et j’‘en demeure stupide’. Nom de Dieu, quelles couilles vous avez !
quelles boules ! S’il fallait noter tout ce qui s’y trouve de rare et de fort, je ferais
un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité.
Les mots nature foisonnent ; et la fin, la mort de Nana est michelangelesque ! Un
livre énorme, mon bon ! » Lettre du 15 février 1880, Correspondance, t. V,
pp. 833 sq., ici p. 833.
210 La Lutte des paradigmes

Flaubert 3. Ceux-ci ont chacun leur sujet propre, et si on peut les grou-
per en ‘textes actualistes’4 et ‘textes historiques’, le centre d’intérêt se
déplace tout de même sensiblement d’un texte à l’autre, et ce même à
l’intérieur d’un groupe ; si totalité il y a, elle provient de l’unité d’une
vision du monde et de la cohérence stylistique. Le sous-titre du cycle
des Rougon-Macquart indique en revanche que Zola conçoit une
« Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire »,
il projette donc une unité thématique et historique, une prise en
compte totale et universelle de la société française entre le coup d’État
et l’écroulement du bonapartisme. C’est une tout autre dynamique ro-
manesque, une temporalité d’un entrain considérable, qui contraste
nettement avec le cadre si neutre, si posé des textes actualistes de
Flaubert. Le monde de Zola est rapide, aveuglant, bruyant, odorant,
sensuel, voire cru – la stasis grise de l’histoire flaubertienne cède la
place à un tourbillon énergique. La comparaison avec L’Éducation
sentimentale rend le contraste particulièrement sensible, car le Second
Empire y représente la stagnation complète après 1848, alors que Zola
y voit une époque de transformation frénétique. Nous sommes passés
du pessimisme sceptique des années 1840 et 1850, formateur pour
Flaubert, dirigé notamment contre la naïveté de l’âge romantique,
révolu5, à un nouvel idéalisme, celui de la Troisième République. Si,
politiquement, on peut parler d’un retour aux projets des romantiques
républicains, la nature de l’idéalisme esthétique (et culturel) a bien
changé : c’est un idéal imprégné par le positivisme scientifique qui
domine le dernier tiers du siècle6.
La volonté zolienne de saisir le réel dans toutes ses dimensions va
forcément de pair avec une approche théorique uniformisante. Il faut

3 Les recherches faites sur l’œuvre de Zola depuis les années 1950 est résumée par
Alain Pagès : Émile Zola. Bilan critique, Paris, Nathan, 1993 (« lettres 128 »).
Dans une édition autour de ce même sujet (« Émile Zola. Bilan et perspectives »),
Les Cahiers naturalistes résument l’état présent et les perspectives de la critique
zolienne ; n° 67, 1993 (colloque à Columbia du 25 au 27 octobre 1991), cf. sur-
tout l’introduction par Henri Mitterand, pp. 5-7.
4 À propos du terme ‘actualisme’ cf. note 2 de la partie sur Flaubert.
5 Hugo Friedrich constate avec justesse que l’œuvre de Flaubert fait partie de
« cette grande liquidation du romantisme » (« jener großen Liquidation der Ro-
mantik ») qui a été entreprise au milieu du XIXe siècle ; Drei Klassiker des fran-
zösischen Romans, p. 104.
6 Qui sera mis en question à son tour par la décadence et le symbolisme, mais
d’une tout autre manière.
Zola et le naturalisme 211

bien un point de vue, une idée directrice, à tout le moins au départ – ce


qu’il est dans la réalité plurielle de l’œuvre, c’est une tout autre ques-
tion –, afin de structurer la masse gigantesque et amorphe du réel. Le
« grand Récit » 7 a besoin d’une idée qui délimite et structure son sujet.
Elle s’exprime entre autres dans un cadre, fourni dans le cycle par le
premier et les deux derniers romans, La Fortune des Rougon (1871),
La Débâcle (1892) et Le Docteur Pascal (1893) : ils forment la pa-
renthèse familiale et historique des Rougon-Macquart. Qui plus est,
Zola réfléchit, défend et propage son œuvre dans ses textes théoriques
(où il mène des campagnes en faveur du roman naturaliste). Dans ses
préfaces, dans les partis pris de personnages privilégiés, Zola exprime
avec précision, et même avec fierté les idées et les théories que Flau-
bert aurait supprimées, ou cachées soigneusement. L’aîné critique
justement cela dans une série de lettres : « Le tort de Zola, c’est
d’avoir un système, de vouloir faire une école. » 8
En conséquence, l’analyse des éléments historiques et biologiques
dans ces romans se trouve modifiée. De toute évidence, la tâche de
l’interprète devient plus facile, il s’agit simplement de résumer les
positions du romancier9. Or cette apparente facilité cache en réalité
une complexité double : d’un côté les complications internes de la
théorie de Zola, qui est tout sauf un modèle simple et cohérent ; il

7 François Lyotard, La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Paris, Mi-


nuit, 1979, pp. 31 et 54-68 (chap. 9 : « Les récits de la légitimation du savoir » ;
chap. 10 : « La délégitimation »).
8 Lettre à Edma Roger des Genettes, du 3 mars 1877, Correspondance, t. V,
pp. 198-200, ici p. 199. Mentionnons quelques exemples : « Il me paraît avoir des
théories étroites, et elles finissent par m’irriter. Quant au succès, je crois qu’il se
coule avec L’Assommoir ? Le public qui venait à lui, s’en écartera – et n’y re-
viendra plus. Voilà où mène la rage des partis pris, des systèmes ! » Lettre à Tur-
geniev du 28 octobre 1876, ibid., pp. 127 sq., ici p. 127. Flaubert s’exprime ainsi
dans une autre lettre à la princesse Mathilde (du 4 octobre 1876, ibid., p. 122) et
devient encore plus acerbe dans un courrier à Turgeniev : « Le système l’égare. Il
a des Principes qui lui rétrécissent la cervelle. Lisez ses feuilletons du lundi.
Vous verrez comme il croit avoir découvert ‘le Naturalisme’ ! Quant à la Poésie
et au Style, qui sont les deux éléments naturels, jamais il n’en parle ! » Lettre du
14 décembre 1876, ibid., pp. 142 sq., ici p. 143. Une lettre du 21 octobre 1879 à
Maupassant est tout aussi claire : « Ne me parlez pas du réalisme, du naturalisme,
ou de l’expérimental ! J’en suis gorgé. Quelles vides inepties ! » Ibid., p. 727.
9 Les idées de Zola à propos des tâches respectives de l’écrivain et de la littérature
sont résumées par Halina Suwala, « Fonction de la littérature et mission de
l’écrivain selon Zola », Les Cahiers naturalistes, n° 54, 1980, pp. 33-40.
212 La Lutte des paradigmes

s’agit plutôt d’un assemblage hétéroclite de théories diverses, tirées


d’une multitude de domaines scientifiques, selon des critères tout à
fait éclectiques. De l’autre côté, les tensions qui résultent des diver-
gences entre la théorie et le modèle du monde réellement proposé dans
les romans10.
L’analyse des différents savoirs s’articulera forcément en fonction
de certains des paradoxes internes de la pensée et de la pratique litté-
raire zoliennes. Elle aidera à comprendre les différents enjeux du natu-
ralisme à la Zola11, en définissant les différents niveaux de ses
conceptions historiques et médicales ; car c’est bien entre des termes
aussi opposés que ‘progrès’ et ‘dégénérescence’ que se construit la
pensée du romancier. Elle permettra également de mettre au point les
points en commun et les différences avec Flaubert.

10 Dans une certaine critique littéraire il a été de bon ton (et il l’est toujours) de
négliger les écrits théoriques de Zola, en n’y voyant que la fumée d’un en-
thousiasme positiviste surchauffé, et en plus une contradiction totale avec la pra-
tique réelle du romancier. C’est l’analyse structurale qui a découvert leur intérêt,
cf. l’essai d’Alain Pagès, qui défend la « nécessaire unité entre la théorie et la
pratique », en se référant aux travaux de Philippe Hamon sur le personnage ; « En
partant de la théorie du roman expérimental », Les Cahiers naturalistes, n° 47,
1974, pp. 70-87 ici p. 71. – Évidemment, et d’un autre point de vue, mon analyse
leur accordera leur place : le centre d’intérêt de mon analyse m’y oblige. En plus
je défends l’idée que la critique littéraire a tout à gagner si elle prend au sérieux
les aspirations de l’auteur. Cela n’implique évidemment pas une affirmation
aveugle, qui verrait unité là où il y a disparité – cf. ci-dessous, II. Nana, chap. 6.
11 Pour des explications plus amples concernant l’histoire du concept et du courant
littéraire, je renvoie à l’étude d’Yves Chevrel, qui a le mérite de privilégier une
approche comparatiste. Malheureusement, il néglige le rapport aux sciences natu-
relles ; « Poétique du naturalisme », dans Jean Bessière, Eva Kushner, Roland
Mortier et Jean Weisgerber (dir.), Histoire des poétiques, Paris, PUF, 1997,
pp. 349-365. Sylvie Thorel-Cailleteau a également le mérite de placer le terme
‘naturalisme’ dans un contexte international – mais elle sous-estime tout autant la
question des sciences ; cf. « L’expérience intime de l’Histoire », dans S.T.-C.
(dir.), Destinées féminines dans le roman naturaliste européen. Zola, Hardy,
Fontane, Paris, PUF, 2008, pp. 7-113, ici pp. 13-22. Klaus-Dieter Ertler souligne,
de façon un peu sommaire, les continuités entre le naturalisme et les courants lit-
téraires qui lui emboîtent le pas : « Naturalismus und Gegennaturalismus in
Frankreich. Das literarische System und seine Schwellen », Romanische
Forschungen, n° 117, 2005, pp. 194-204. Pour des éclaircissements quant au sens
et quant à l’histoire du terme, j’indique l’étude de F.W.J. Hemmings, ancienne
mais non datée : « The Origin of the Terms Naturalisme, Naturaliste », French
Studies, n° 8, 1954, pp. 109-121.
Zola et le naturalisme 213

Afin de garantir une approche précise, je ne peux entreprendre une


analyse de l’ensemble du cycle des Rougon-Macquart. Je me concen-
trerai d’abord sur l’approche théorique de Zola et je résumerai le cadre
du cycle. Ensuite, j’analyserai en détail deux romans du cycle : Nana
(1880) et Germinal (1885). Par sa place dans l’ensemble et son statut
général, ce couple est représentatif pour le cycle dans sa totalité ; dans
ce sens, l’analyse se veut exemplaire, exigence qui sera soulignée par
les références fréquentes à d’autres textes et une esquisse finale, qui
tentera de montrer la pertinence de ma perspective pour la totalité du
cycle.

1. Le ‘héros’ romanesque : famille, milieu, hérédité

Dans la « Préface » à La Fortune des Rougon 12, le premier roman


du cycle, Zola explique son projet en des termes précis :
Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres, se
comporte dans une société, en s’épanouissant pour donner naissance à
dix, à vingt individus13, qui paraissent, au premier coup d’œil, profon-
dément dissemblables, mais que l’analyse montre intimement liés les
uns aux autres. L’hérédité a ses lois, comme la pesanteur. (FR, p. 3)

Une fois ce but d’analyse biologique atteint, le romancier désire


montrer le groupe « comme acteur d’une époque historique », comme
partie intégrante de leur temps :

12 Je cite tous les romans des Rougon-Macquart dans l’édition de la « Bibliothèque


de la Pléiade », établie par les soins d’Henri Mitterand, cinq tomes, Paris, Galli-
mard, 1960-1967 ; je citerai par abréviation, suivie de la page. Les abréviations
sont les suivantes : ‘FR’ pour La Fortune des Rougon, ‘Cur’ pour La Curée,
‘VdP’ pour Le Ventre de Paris, ‘Ass’ pour L’Assommoir, ‘PdA’ pour Une Page
d’Amour, ‘N’ pour Nana, ‘Germ’ pour Germinal, ‘Œ’ pour L’Œuvre, ‘Bh’ pour
La Bête humaine, ‘Arg’ pour L’Argent, ‘Déb’ pour La Débâcle et ‘DrP’ pour Le
Docteur Pascal.
13 Le projet de Zola a connu un élargissement considérable : des dix romans atten-
dus, il est passé à vingt ; le cercle des personnages a été agrandi. Du point de vue
du cycle, cette démarche crée un univers plus complexe, du point de vue de
l’œuvre individuelle, elle simplifie en réduisant le nombre de sujets par roman.
Cf. le commentaire de Mitterand, t. II, n. 2, pp. 1628 sq. et les deux versions de la
liste des romans projetés, t. V, pp. 1735 et 1780.
214 La Lutte des paradigmes

Historiquement, ils partent du peuple, ils s’irradient dans toute la so-


ciété contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette im-
pulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en
marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le second Em-
pire, à l’aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup
d’État à la trahison de Sedan. (Ibid. ; je souligne)

D’emblée, l’unité biologique de la famille des Rougon-Macquart


est posée comme partie active et comme symbole de la société du
Second Empire. L’analyse portera d’abord sur ce premier aspect, la
famille comme centre de l’action ; la question de l’époque sera abor-
dée par la suite (chap. 3).
Une famille comme héros de tout un cycle de romans – quels sont
les principaux éléments de cette conception du héros romanesque, et
de son élargissement au collectif ? Il y a évidemment l’hérédité, qui
forme le lien dans le temps entre les différents membres de la famille,
et qui garantit l’unité du sujet, autant dans la synchronie que dans la
diachronie. Zola lui attribue des lois comparables aux lois de la pe-
santeur : il met donc la biologie contemporaine sur la même échelle
que la physique newtonienne. Avant la biologie génétique et la recon-
naissance générale des lois de Mendel, ce constat semble osé, mais
Zola exprime l’enthousiasme de son époque pour les progrès des
sciences de la vie et de la médecine14. Ce qu’il faut retenir pour
l’instant, c’est la prédominance d’une discipline spéciale des sciences
de la vie, celle qui explore les lois de l’hérédité. Plus généralement,
Zola fonde son cycle romanesque sur une temporalité biologique
comprenant plusieurs générations, ce qui implique déjà une certaine
dévalorisation de l’individu et une mise en valeur du groupe. La dé-
valorisation va plus loin encore : le groupe lui-même est vu comme
facteur dans un contexte historique, et donc défini comme acteur so-
cial, qui est intéressant en vertu de l’effet qu’il exerce sur la société.
Il faut le souligner : nous sommes déjà loin des textes de Flaubert
qui sont toujours construits autour d’un héros au singulier.
L’Éducation sentimentale, le plus ‘collectif’ des romans flaubertiens,
peint bien le portrait de toute une génération, celle de 184815 ; évi-

14 Cf. Le Roman expérimental, dans É.Z., Œuvres complètes, quinze tomes, Paris,
Cercle du livre précieux, 1968, t. X : Œuvres critiques I, pp. 1173-1203, ici
p. 1175 ; par la suite, je citerai le texte par l’abréviation ‘RE’, suivie de la page.
15 « Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de mœurs modernes qui
se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ;
Zola et le naturalisme 215

demment, il y arrive aussi par la description d’un groupe de jeunes


gens représentatifs. Mais le rôle de Frédéric est absolument dominant,
sa vie est au centre du récit, et Flaubert approfondit surtout la descrip-
tion et l’analyse de ses processus mentaux. Une seconde différence se
profile clairement : les groupes de Flaubert ont surtout un caractère
social, alors que la famille est l’expression d’un lien de parenté biolo-
gique.
Chez Zola, l’idée de la famille se traduit dans le fameux arbre gé-
néalogique des Rougon-Macquart, que l’auteur, pris d’impatience,
publie en 1878 avec Une Page d’Amour, le huitième roman du cycle.
Dans la « Note » qui l’accompagne, il prétend que cet arbre constitue-
rait un schéma qu’il aurait simplement ‘rempli’16 :
Depuis 1868, je remplis le cadre que je me suis imposé, l’arbre gé-
néalogique en marque pour moi les grandes lignes, sans me permettre
d’aller ni à droite ni à gauche. Je dois le suivre strictement, il est en
même temps ma force et mon régulateur. Les conclusions sont toutes
prêtes. (PdA, p. 799)

Présentée ainsi, l’histoire de la famille, qui comprend quatre géné-


rations sur une période de dix-huit ans (ibid.), semble une suite de
successions sans complications.
Mais la relation du tempérament individuel à son environnement
social complique la ligne droite suggérée par l’hérédité : « Je tâcherai
de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéra-
ments et des milieux, le fil qui conduit mathématiquement d’un
homme à un autre homme. » (FR, p. 3) Ici, Zola semble penser à une
relation réciproque, à une interaction entre le caractère et son milieu,

‘sentimentale’ serait plus vrai. » Ainsi dit-il dans la lettre à Mlle Leroyer de
Chantepie déjà citée (du 6 octobre 1864, Correspondance, t. III, p. 409).
16 L’appareil critique de Mitterand montre qu’il n’en est rien, évidemment. C’est
déjà évident par le fait que Zola publie un autre arbre avec Le Docteur Pascal en
1893 ; bien avant les deux, en 1869, il y a eu une version primitive de l’arbre,
disparue, et ensuite une deuxième version qui fut remise à l’éditeur ; cf. ci-
dessus, note 13 et surtout t. V, Appendice D : « Arbres généalogiques »,
pp. 1777-1781, ici p. 1777 (Mitterand fournit cette deuxième version en annexe).
Au niveau des personnages, un cas connu illustre les élargissements successifs :
les héros de Germinal et de La Bête humaine, Étienne et Jacques Lantier, deux
fils de Gervaise (L’Assommoir), étaient d’après le plan initial un seul et même
personnage ; Zola ayant inventé Jacques après la publication de L’Assommoir,
Jacques n’y figure pas, alors que le roman devrait raconter sa naissance et son en-
fance (cf. les « Notes » de Germinal, pp. 1828-1830)
216 La Lutte des paradigmes

ce qui donnerait une certaine importance autant à l’individu qu’à la


vie sociale, tout en diminuant celle du déterminisme familial ; il faut
comprendre, d’ailleurs, que selon Zola, le terme ‘milieu’ signifie sur-
tout le lieu de résidence et la profession exercée17.
Mais il n’en est pas vraiment question, puisque la base biologique
du tempérament l’emporte clairement :
Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose
d’étudier, a pour caractéristique le débordement des appétits, le large
soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances. Physiologique-
ment, ils sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins
qui se déclarent dans une race, à la suite d’une première lésion organi-
que, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus
de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les mani-
festations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits pren-
nent les noms convenus de vertus et de vices. (Ibid.)

Voilà donc le milieu réduit à un facteur secondaire qui modifie


seulement les « appétits » collectifs et la physiologie de la dégénéres-
cence ; j’y reviendrai.
Zola introduit plusieurs notions importantes dans ces deux phrases.
D’abord, les individus qu’il se propose d’étudier sont tous motivés par
le même besoin de jouissance. Cette description va de pair avec les
trois termes de « sentiments », « désirs » et « passions » : l’homme est
un être passionnel, voire pulsionnel chez Zola, le « tempérament »
introduit plus tôt se réfère surtout aux côtés irrationnels de la vie hu-
maine. Dans le monde conçu par Zola, la faculté d’analyse ne joue
qu’un rôle secondaire, et l’homme en tant qu’être moral est congédié :
si les vices et les vertus ne sont que des dénominations convention-
nelles sans référent réel (« noms convenus »), leur valeur est nulle. La
dévalorisation de la morale, et celle du libre arbitre humain, représente
encore une diminution de l’individu, cette fois-ci dans son autonomie
vis-à-vis de sa vie animale. Elle se fait dans les termes de la physio-
logie, la deuxième discipline de prédilection de Zola.
La différence avec les héros flaubertiens est encore une fois pa-
tente: la richesse de la vie psychologique est réduite de manière sensi-
ble. Si on pense à la subtile multitude des rêves (aussi naïfs soient-ils)

17 « […] de même le métier, le lieu de résidence sont des milieux. » « Différences


entre Balzac et moi » (t. V, Appendice B : « Notes générales », chap. VII,
pp. 1736 sq, ici p. 1737).
Zola et le naturalisme 217

et déceptions de Frédéric ou d’Emma, le changement est on ne peut


plus net. Mais, nous l’avons dit, l’intérêt de Zola n’est pas à chercher
dans le portrait de la richesse des facultés d’un seul individu18. De
plus, il arrive à Flaubert de concevoir de son côté des personnages très
simples, avec une vie psychique monotone : de par leur altérité, les
caractères à l’antique ne permettent pas une description pointilleuse de
leurs agitations d’âme ; aussi le côté physiologique joue-t-il un rôle
prépondérant. Dans ce sens précis, Salammbô prépare Nana.
Mais revenons au groupe, à la famille, et à ses lois de transmission,
c’est-à-dire à l’hérédité, et précisons ce qu’il faut entendre par là :
c’est un processus physiologique, une suite d’ « accidents nerveux et
sanguins » qui provient d’une lésion originaire. Le modèle proposé est
donc celui d’une lente dégradation, d’un épuisement progressif de la
vitalité des Rougon-Macquart19. Le terme auquel il faut penser est évi-
demment celui de dégénérescence. La transmission entre les géné-
rations équivaut à une chute, lente mais fatale : la « race » se dégrade,
même si on ne saurait dire ce que le concept désigne dans le contexte
donné. Le terme a déjà une connotation biologique, mais il est tou-
jours à double tranchant. Il signifie implicitement le pays entier, la
France, et renforce donc la puissance symbolique du cycle. Mais il
vise plus particulièrement la famille des Rougon-Macquart, et dans ce
sens-ci, il est utilisé dans sa vieille signification, apparentée à ‘famille
noble’ ; cette lecture est renforcée par l’image traditionnelle de l’arbre
généalogique qui évoque les histoires des familles aristocratiques.
Seulement, la noblesse utilise l’arbre généalogique comme outil de
pouvoir : leur longue ascendance légitime leur pouvoir actuel, le passé
est le socle de la hiérarchie sociale présente. L’image de l’arbre four-
nit un semblant d’ordre naturel à cette stratégie. Dans le cycle, en
revanche, le schéma est appliqué à une famille de basse origine, qui a
grimpé les échelons à l’aide de moyens souvent illégaux, et qui a donc
un triple intérêt à faire oublier son passé : d’abord parce que ce passé

18 J’indique encore une fois que mon analyse ne concerne pour l’instant que les
écrits théoriques. La comparaison avec les textes littéraires de Flaubert est tout de
même légitime, car le déplacement des intérêts se retrouve dans les œuvres de
Zola.
19 Dans les « Notes sur la marche générale de l’œuvre », Zola fait le lien entre
ascension sociale et épuisement biologique : « Épuisement de l’intelligence par la
rapidité de l’élan vers les hauteurs de la sensation et de la pensée. » (t. V, Appen-
dice B : « Notes générales », chap. VIII, pp. 1738-1741, ici p. 1738)
218 La Lutte des paradigmes

est mêlé à des activités douteuses, ensuite pour supprimer le souvenir


d’un arrière-plan peu distingué, et enfin parce qu’il rappelle la branche
illégitime de la famille. En conséquence, le schéma de l’arbre généa-
logique est inversé dans sa valeur : la descendance familiale des
Rougon-Macquart est aussi lourdement influencée par le passé qu’une
famille noble, mais l’arbre sert à tracer le chemin et les expressions
diverses de la tache héréditaire et des actions moralement douteuses
qui l’accompagnent. Il est donc le document d’une noblesse négative,
et il en tire un pouvoir subversif, un potentiel de nuisance. La proxi-
mité avec Nietzsche et son projet de la ‘généalogie de la morale’ est
frappante : le récit de la genèse des valeurs et de leur pouvoir les dés-
tabilise. Cette conception de la généalogie n’est concevable qu’après
la chute de l’Ancien Régime.
Le potentiel subversif de l’arbre est bien illustré par le désir féroce
de Félicité, la figure mère et l’autorité des Rougon (la branche légi-
time), de détruire l’équivalent romanesque de cet arbre 20, établi par
son fils, le Dr. Pascal, dans le dernier roman du cycle. En effet,
comme dans la noblesse véritable, l’arbre produit un semblant d’ordre
naturel, mais cet ordre a des connotations sociales négatives, et sa
seule existence menace le pouvoir en place. Par là, le sens historique
de cette généalogie révélatrice s’éclaircit : il rapproche les Rougon-
Macquart de la famille impériale et implique ainsi la nature illégitime
du Second Empire21. Ce parallèle est renforcé ex negativo par la pré-
sentation du Dr. Pascal en Salomon, en roi sage, doté d’une autorité
naturelle (le contraste implicite avec sa mère et avec toute la branche
légitime de la famille est évident)22.
La dégénérescence de la race, inscrite dans l’ordre naturel de
l’arbre généalogique, souligne encore une fois la prédominance du
biologique sur le social. Elle est affirmée dans Le Roman expérimen-
tal : Zola y explique les déterminants de l’homme, l’hérédité et le
milieu social, et il conçoit une amélioration progressive de la société

20 Pour être exact, il faut ajouter un deuxième équivalant fictionnel dans le cycle,
l’arbre au centre du Paradou, du jardin paradisiaque dans La Faute de l’abbé
Mouret. Gumbrecht analyse les associations groupées autour de ce sujet ; cf. Zola
im historischen Kontext, pp. 58 sq.
21 Pour le champ métaphorique de la royauté des Rougon-Macquart, cf. Rainer
Warning, « Kompensatorische Bilder einer ‘wilden Ontologie’ », pp. 247-249.
22 Cf. Claudie Bernard, « Cercle familial et cycle romanesque dans Le Docteur
Pascal », Les Cahiers naturalistes, n° 67, 1993, pp. 123-140, ici pp. 128-131.
Zola et le naturalisme 219

humaine par le milieu qui influe sur le caractère individuel (RE,


p. 1184). Mais ce processus se fonde sur des faits biologiques : « […]
on peut agir sur le milieu social, en agissant sur les phénomènes dont
on se sera rendu maître chez l’homme. » (Ibid.) La nature est donc la
base, la suite du texte le rend encore plus évident : « […] nous pre-
nons l’homme isolé des mains du physiologiste, pour continuer la
solution du problème et résoudre scientifiquement la question de sa-
voir comment se comportent les hommes, dès qu’ils sont en société. »
(RE, p. 1185) La physiologie est le fait premier dans la chaîne des
causalités23, elle fournit les termes de la compréhension de l’homme,
et de l’expérience romanesque. Dans sa prise de distance vis-à-vis du
grand précurseur Balzac, Zola va encore plus loin :
Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule fa-
mille, en montrant le jeu de la race modifiée par les milieux. Si
j’accepte un cadre historique, c’est uniquement pour avoir un milieu
qui réagisse ; de même le métier, le lieu de résidence sont des milieux.
Ma grande affaire est d’être purement naturaliste, purement physio-
logiste.24

Certes, cette affirmation est dictée par la volonté de se démarquer


de Balzac, elle résulte de la peur d’une trop grande proximité avec
l’exemple vénéré, le fondateur du réalisme moderne. Il n’empêche que
Zola a (au moins partiellement) mis en œuvre ce programme. Il a sur-
tout écrit une histoire naturelle, et (secondairement) sociale, d’une fa-
mille sous le Second Empire25.
La prédominance du physiologique remonte certainement à
l’influence d’Hippolyte Taine, un des garants majeurs de l’écrivain :

23 Il ne faut pas oublier que l’hérédité est comprise comme un processus physio-
logique.
24 « Différences entre Balzac et moi », p. 1737.
25 Toute une école d’interprètes, de Gumbrecht à Kaiser, constate une équivalence
du biologique et du sociohistorique dans les Rougon-Macquart ; ce point de vue
me semble intenable, et Gumbrecht relativise effectivement sa thèse de départ.
Cf. Gumbrecht, Zola im historischen Kontext, e.g. pp. 41, 50, puis 60 sq. L’étude
de Kaiser (Wissen und Erzählen bei Zola. Wirklichkeitsmodellierung in den
Rougon-Macquart) hésite entre une interprétation ‘biologiste’ (pp. 35-37) et une
interprétation dualiste (pp. 50, 53, 59 sq., 66-76). À propos de cette dernière, et
du travail de Kaiser en général, Küpper a formulé une critique juste ; cf. « Vergas
Antwort auf Zola », dans J.K., Zum italienischen Roman des 19. Jahrhunderts.
Foscolo. Manzoni. Verga. D’Annunzio, Stuttgart, Franz Steiner, 2002, pp. 85-
113, ici pp. 110 sq., note 54.
220 La Lutte des paradigmes

Taine conçoit également « l’homme physiologique » en lien avec une


philosophie de l’Histoire26. Sa conception est connue : « Trois sources
différentes contribuent à produire cet état moral élémentaire, la race,
le milieu et le moment. » 27 La race signifie les « dispositions innées et
héréditaires », qui sont également de première importance pour
Zola28 ; elle est, au niveau d’une nation entière, « le résumé de toutes
ses actions et de toutes ses sensations précédentes, c’est-à-dire comme
une quantité et comme un poids »29. « Le milieu » au contraire désigne
l’environnement à la fois humain et naturel ; « le moment » est un
instant historique donné.30 Mais le bref résumé du facteur « race »
démontre clairement que les trois facteurs n’ont pas du tout la même
valeur, ni la même importance :
Telle est la première et la plus riche source de ces facultés maîtresses
d’où dérivent les événements historiques ; et l’on voit d’abord que si
elle est puissante, c’est qu’elle n’est pas une simple source, mais une
sorte de lac et comme un profond réservoir où les autres sources pen-
dant une multitude de siècles sont venues entasser leurs propres
eaux.31

Dans la race s’accumulent donc les influences des trois facteurs,


qui, ensemble, forment l’histoire humaine – cette conception rappelle
inévitablement le rôle de l’hérédité dans les Rougon-Macquart, et sa
place dans la conception de l’ensemble.

2. Le roman scientifique et l’homme physiologique

L’homme de Zola philosophe est donc « l’homme physiologique »,


et l’art romanesque n’a qu’à suivre le mouvement de l’histoire : c’est
« l’évolution naturaliste qui emporte le siècle » (RE, p. 1175), et qui

26 Hippolyte Taine, Histoire de la littérature anglaise, trois tomes, Paris, Hachette,


1863, t. I, p. V : « Au fond, il n’y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des
hommes qui arrangent des mots et des images d’après les besoins de leurs orga-
nes et la forme originelle de leur esprit. »
27 Ibid., pp. XXII sq.
28 Ibid., p. XXIII.
29 Ibid., p. XXV.
30 Ibid., pp. XXV-XXVIII et XXVIII-XXXII.
31 Ibid., p. XXV.
Zola et le naturalisme 221

par conséquent définit l’homme. La littérature est, elle aussi,


« déterminée par la science », n’en déplaise aux romantiques (ibid.).
Zola retrace la généalogie de cet avènement spectaculaire. De
l’explication des lois des corps bruts, la physique et la chimie ont pu
tirer leur savoir et leur prestige ; avec l’arrivée de la méthode expéri-
mentale en médecine – le nom de Claude Bernard (1813-1878) et son
fameux traité32 sont les garants de toute cette théorie du « roman ex-
périmental » 33 – les corps animés deviennent intelligibles à leur tour,
et la médecine acquiert le statut de discipline scientifique. De manière
analogue on peut désormais espérer comprendre un jour, grâce à la
méthode expérimentale, « la vie passionnelle et intellectuelle » (ibid.).
Pour Zola, tout cela n’est qu’une question de « degrés dans la même
voie, de la chimie à la physiologie, puis de la physiologie à
l’anthropologie et à la sociologie » (ibid.).
La dissolution des différences qualitatives entre les objets
d’analyse est une hypothèse fondamentale du positivisme scientifique.
C’est la base même d’une approche purement fonctionnelle, et le
complément d’un matérialisme radical : la distinction entre mens et
res devient toute relative, le spirituel est réduit à ses composants maté-
riels. L’abolition des différences entre les objets analysés entame
également celle entre les formes de leur connaissance : la distinction
entre chimie et physiologie est graduelle, tout comme celle entre les
propriétés générales de l’azote et sa fonction dans le corps humain 34.
C’est la raison pour laquelle le romancier cultive l’espoir suprême de

32 Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, Baillière, 1865. Le


texte était conçu comme préface à un ensemble plus large, les Principes de mé-
decine expérimentale, qui restera inachevé et ne sera publié qu’en 1947, 69 ans
après la mort de Claude Bernard.
33 À tel point que Zola dit ne « faire qu’un travail d’adaptation » (RE, p. 1175). Le
procédé est souvent le suivant : le romancier cite des longs passages ; ensuite, il
les affirme simplement (s’il s’agit de la description d’un mouvement historique),
ou bien il les transpose dans le domaine de la littérature. À propos de la relation
entre Le Roman expérimental et les autres écrits théoriques, Gumbrecht constate
que celui-ci opère une réduction (« Verkürzung ») : il limite les différentes lois
du mouvement à une double théorie du milieu, qui tente de lier influences socia-
les et biologiques. Dans cette théorie du milieu, Gumbrecht croit déceler une in-
vention majeure de Zola – cette dernière thèse est moins convaincante que les
autres. Cf. Zola im historischen Kontext, p. 45.
34 Un sujet intimement lié au nom de François Magendie, le maître de Claude Ber-
nard ; cf. ci-dessus, Flaubert, I. Salammbô, « Les personnages », chap. 7. Plus
généralement, cf. le « Prélude en histoire des sciences ».
222 La Lutte des paradigmes

suivre le développement de la médecine, et de transformer l’art roma-


nesque en « roman expérimental ». C’est un monisme scientifique qui
espère tout réduire à la seule vérité de quelques lois naturelles : « Un
même déterminisme doit régir la pierre des chemins et le cerveau de
l’homme. » (RE, p. 1182 ; en référence à Claude Bernard) Zola ne
semble pas remarquer que le roman n’aurait plus sa place dans un
monde purement scientifique. Au niveau des disciplines, si ce progrès
avait lieu35, toute discipline serait dégradée au rang de spécialité d’une
des deux grandes disciplines scientifiques que sont la physique et la
chimie – y compris la médecine et la littérature ; cette dernière ne
serait qu’une section minime dans un vaste champ de savoir scientifi-
que. Plus généralement, ce serait remplacer « l’homme métaphysi-
que » (celui de la littérature classique et romantique) par « l’homme
naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les in-
fluences du milieu » – et créer « la littérature de notre âge scientifi-
que » (RE, p. 1186)36.
En analogie avec le modèle de l’expérience scientifique, Zola dé-
veloppe son modèle de la littérature expérimentale. Il explique en
détail la correspondance entre l’expérimentation en médecine et la
composition romanesque. Tel le médecin scientifique, le romancier
observe d’abord le monde réel. Ensuite, il développe une hypothèse,
une idée ; il conçoit un personnage. À cet endroit, le génie de l’écri-
vain entre en scène, car l’originalité de l’hypothèse dépend de lui 37.
Ensuite, vient le moment de l’expérience : le romancier « fait mouvoir
les personnages dans une histoire particulière » (RE, p. 1178), il met
un caractère dans un milieu. L’exemple développé par Zola est celui
du baron Hulot dans La Cousine Bette (1846) de Balzac : l’écrivain
s’interroge sur les ravages d’un « tempérament amoureux », il le fait

35 Malgré son enthousiasme affiché, Zola est conscient du fait que cet avenir n’est
pas imminent.
36 Paradoxalement, cet acheminement vers la littérature scientifique semble d’un
côté la conséquence naturelle de « l’évolution naturaliste », décrite comme une
nécessité historique. Le naturalisme ne serait même pas une école, mais une par-
ticule parmi d’autres, prise dans une dynamique infiniment plus large (RE,
pp. 1197 sq. ; c’est un argument qui revient tout au long des articles qui consti-
tuent le recueil, et non l’article, « Le Roman expérimental »). Et de l’autre côté,
cette littérature est un projet à défendre bec et ongles contre l’ancienne école ro-
mantique. Or entre fatalité et vision, entre destin et vœu la distance est grande…
37 « Que devient donc le génie chez le romancier expérimental ? Il reste le génie,
l’idée a priori, seulement il est contrôlé par l’expérience. » (RE, p. 1193)
Zola et le naturalisme 223

donc « passer par certains milieux, pour montrer le fonctionnement du


mécanisme de sa passion » (ibid.). En effet, Zola se réfère à la
description que Balzac fournit du vieux, dévoré par la passion
sexuelle38. Cependant, la question des milieux différents est d’une
importance bien moindre que Zola ne le laisse entendre, car pendant
une bonne partie du récit, Hulot n’est pas au centre de l’action ; il en
disparaît même. En plus, ni les circonstances de son déclin, ni son
environnement social ne sont décrits en détail39. Le roman est centré
sur les complications que la libido du patriarche entraîne pour sa
famille. Cette question, ainsi que le roman dans sa totalité, vont être
repris dans notre discussion du comte Muffat (cf. II. Nana, chap. 3).
Dans d’autres textes, Zola souligne que ce genre d’interrogation
privilégie la description – qu’il définit ainsi : « Un état de milieu qui
détermine et complète l’homme. » 40 – et dévalorise l’intrigue, mini-
mise le romanesque, à tel point qu’il doute de la perspicacité du terme
« roman », qui serait à remplacer par « étude » 41. C’est bien le mo-
ment de placer un avertissement quant à la différence entre théorie et
pratique : à côté des romans plutôt descriptifs, il s’en trouve d’autres,

38 Le prince de Wissembourg, supérieur du baron, lui dit au moment où il est forcé


de le faire démissionner : « ‘Il fallait quitter l’Administration du moment où vous
n’étiez plus un homme, mais un tempérament !’ » Le terme ‘passion’ est repris à
travers le roman pour désigner les motifs du baron. Honoré de Balzac, La Cou-
sine Bette, dans H.d.B., La Comédie humaine, éd. Pierre-Georges Castex, Paris,
Gallimard, 1977, t. VII : Études de mœurs : scènes de la vie parisienne (suite),
pp. 4-451, ici p. 346.
39 L’abus qu’il fait de sa fonction et des activités criminelles forcent Hulot à démis-
sionner, et les grandes dettes l’incitent à se cacher. Josépha Mirah, une ancienne
maîtresse, le met en ménage avec une fille ouvrière – c’est seulement à ce mo-
ment que le milieu de départ, la grande bourgeoisie et la noblesse, est quitté. Bien
qu’il ait plus de 70 ans, Hulot vit successivement avec au moins trois filles en
concubinage. Les circonstances exactes ne sont qu’indiquées de manière som-
maire, quand sa femme le retrouve et l’incite à retourner à la maison (La Cousine
Bette, pp. 437-447) ; les milieux ne constituent pas en eux-mêmes un sujet du
roman.
40 Du roman, dans É.Z., Œuvres complètes, t. X : Œuvres critiques I, pp. 1285-132,
chap. « De la description », pp. 1299-1302, ici p. 1300. Irene Albers analyse la
relation entre observation et description ; elle constate que les termes
‘naturalisme’ et ‘description’ sont presque équivalents pour Zola. Sehen und Wis-
sen. Das Photographische im Romanwerk Émile Zolas, Munich, Wilhelm Fink,
2002, p. 196.
41 Du roman, chap. « La formule critique appliquée au roman », pp. 1295-1298, ici
p. 1297.
224 La Lutte des paradigmes

tel Germinal, où un tempérament passionné est certes mis dans un


milieu particulier, mais qui ne manquent pas de construction narrative
pour autant (dans Germinal, c’est l’histoire de la grève et de
l’apprentissage d’Étienne). Vouloir nier l’importance de l’action dans
Germinal est impossible, le héros et le milieu dépendent de l’issue de
la grève. Cet exemple montre déjà bien que le vœu d’une littérature
descriptive est peu transposé dans la pratique – les œuvres de Zola ne
manquent pas de péripéties romanesques et de faits divers plus ou
moins aguichants (on pensera à La Bête humaine). Ce fait prouve de
nouveau que l’influence du milieu (dans le sens social et physiologi-
que du terme), dont dépend la description, est moins importante que la
dynamique biologique. C’est encore la nature qui prévaut, ce qui sera
démontré à propos de Germinal.
D’après la théorie, la création littéraire est une expérience abstraite,
le roman publié « est simplement le procès-verbal de l’expérience, que
le romancier répète sous les yeux du public. » (RE, p. 1179) Le but est
« la connaissance de l’homme, la connaissance scientifique, dans son
action individuelle et sociale. » (Ibid.) « Le romancier part à la recher-
che d’une vérité. » – rien de moins (RE, p. 1178). La vérité, la maî-
trise de la nature sont les objectifs, et le romancier « ne cesse de dou-
ter que lorsque le mécanisme de la passion, démontée et remontée par
lui, fonctionne selon les lois fixées par la nature. » (RE, pp. 1180 sq.).
Dans d’autres textes théoriques, Zola est bien plus prudent : le roman-
cier se satisferait de « classer les documents » et de « dresser les
procès-verbaux » pour montrer « la machine humaine au travail, pas
davantage » ; il se garderait de formuler des lois42. Cette attitude est
inspirée par la maxime positiviste selon laquelle la quête des causes
premières est à négliger en faveur des fonctionnements concrets ;
l’analyse ne doit pas céder sa place à la synthèse, c’est-à-dire à la
tentative de formuler des lois universelles. En général comme dans le
cas spécifique de Zola, cette attitude d’abnégation trouve son com-
plément dans une conscience hypertrophiée des réussites scientifiques
du siècle. Le renversement de l’ascèse en un fol orgueil, du positi-

42 « En effet, aujourd’hui, le critique et le romancier ne concluent pas. Ils se conten-


tent d’exposer. » Du roman, chap. « La formule critique appliquée au roman »,
p. 1296. Le constat cache un problème primordial du positivisme scientifique de
l’époque : la différence souvent omise entre l’observation et la manipulation
expérimentale. Cf. Albers, Sehen und Wissen, pp. 219-225.
Zola et le naturalisme 225

visme en une métaphysique, est, je l’ai indiqué dans mon introduction,


typique pour la fin du XIXe siècle.
Le « moraliste[] expérimentateur[] » (RE, p. 1188)43 a le mérite de
poursuivre un but tout scientifique : l’idéal serait alors tout ce que le
savant cherche à savoir, le terme lui-même n’étant qu’un synonyme
pour l’indéterminé44. Le chemin va « du connu à l’inconnu » (RE,
p. 1189), et la littérature exerce sa tâche entre les deux : « exercer
notre intuition et précéder la science, quitte à nous tromper parfois,
heureux si nous apportons des documents pour la solution des pro-
blèmes » (RE, p. 1202). C’est une sorte de pionnier, l’avant-garde
héroïque et modeste de la science45. Dans d’autres passages, Zola
réclame une plus grande utilité sociale pour la littérature : « Le jour où
nous tiendrons le mécanisme de cette passion, on pourra la traiter et la
réduire, ou tout au moins la rendre la plus inoffensive possible. » (RE,
p. 1188) En rendant possible la gestion sociale des problèmes passion-
nels, la littérature naturaliste fait donc « de la sociologie pratique », et
aide les « sciences politiques et économiques » ; son utilité se lit dans
la liste des problèmes pratiques auxquels elle pourra apporter une
solution :
Être maître du bien et du mal, régler la vie, régler la société, résoudre
à la longue tous les problèmes du socialisme, apporter surtout des ba-
ses solides à la justice en résolvant par l’expérience les questions de
criminalité […]. (Ibid.)

43 La formule montre bien le double héritage de la physiologie et du moralisme,


dont s’alimente la ‘littérature scientifique’ ; cf. ci-dessus, « Prélude en histoire
des sciences ».
44 « Cette question de l’idéal, scientifiquement, se réduit à la question de
l’indéterminé et du déterminé. » (RE, p. 1194) « Seulement j’appelle idéalistes
ceux qui se réfugient dans l’inconnu pour le plaisir d’y être […] » ; car seules
comptent « les œuvres de vérité » (ibid.). L’ « aiguillon de l’idéal » est la moti-
vation de percer l’inconnu (ibid.). C’est sans doute un des passages les plus fai-
bles et les plus confus du manifeste ; l’écart par rapport aux romans est sensible.
45 Suwala y voit un point important : l’écrivain sonde les régions qui ne sont pas
encore accessibles au scientifique et devient ainsi son égal. Cet argument, qui est
supposé renforcer la théorie de Zola, est affaibli considérablement par le fait que
(d’après Zola) c’est à la science de juger de la valeur des découvertes faites – il y
a malgré tout une hiérarchie très claire, et la littérature est subordonnée ; cf.
« Fonction de la littérature et mission de l’écrivain selon Zola », p. 37.
226 La Lutte des paradigmes

Cette notion de la littérature, aussi mécaniste soit-elle, laisse sur-


tout perplexe quant à son caractère véritable. Comment se déroule
cette enquête romanesque ? quel est son sujet au juste ? que faut-il
comprendre par « le mécanisme » d’une passion ? l’expérience est-
elle réflexive, une sorte d’expérience de la pensée, telle qu’on en fait
en philosophie analytique ? Dans ce cas, le compte-rendu serait peu
littéraire, même si on concède un style imagé. Ensuite, on a souvent
douté de la valeur de la comparaison : le romancier instaure lui-même
le caractère et le monde dont il prétend explorer les lois. Stricto sensu,
l’écrivain selon Zola commet une petitio principii ; qui plus est, même
les modalités de l’expérience dépendent entièrement de la volonté et
de la personnalité de l’auteur, la vérité obtenue ne peut se comparer à
la vérité scientifique. Zola en a vraisemblablement conscience,
d’autant plus que son idole, Claude Bernard lui-même, a une approche
romantique envers la littérature, il n’y voit qu’idéalité éternelle – Zola
doit défendre son idée de la littérature scientifique à la fois contre les
idéalistes et contre les scientifiques46. En outre, l’activité littéraire
proprement dite se limiterait à la recherche d’une idée initiale et à la
mise en forme, au style (RE, pp. 1199 sq.). Cette notion est absurde,
l’exemple de Balzac le montre clairement : « le ravage que le tempé-
rament d’un homme amène chez lui, dans sa famille et dans la so-
ciété » (RE, p. 1178), c’est justement un sujet, une « hypothèse » peu
originale – tout est dans la mise en scène, dans la mise en forme ; on
peut affirmer la même chose à propos des romans de Zola. C’est une
idée très réduite de la littérature que Zola développe ici, elle fait du
romancier « un savant spécial, qui emploie l’outil des autres savants,
l’observation et l’analyse » (RE, p. 1201).
Toutes ces difficultés de la théorie, et toute l’insuffisance de la
poétologie qu’elle propose ont été discutées47 ; elles sautent aux yeux
et il est peu utile de dresser à partir de là un procès d’intention au

46 Il a le plus grand mal à se défendre contre les conceptions de la littérature défen-


dues par Claude Bernard ; cf. RE, pp. 1200-1203.
47 Stefan Hajduk esquisse dans quel sens ‘l’échec’ théorique du naturalisme (surtout
dans l’adaptation du modèle des sciences à la littérature) a pu amener des ré-
flexions fertiles dans les écoles littéraires postérieures. Mais il sous-estime la
continuité des expériences scientifiques dans la littérature, et, plus généralement,
l’importance des sujets littéraires ; cf. « Experiment und Revolution. Zur ästhe-
tischen Theorie des historischen Naturalismus », Weimarer Beiträge, n° 51.2,
2005, pp. 236-253, surtout pp. 237 et 250-252.
Zola et le naturalisme 227

naturalisme. Il est bien plus concluant d’extraire les idées plus ou


moins explicites qu’elle contient, de dégager les centres d’intérêt qui
coïncident réellement ou en partie avec la pratique de l’écrivain. Dans
cette optique, le rapprochement entre caractère et passion est im-
portante, elle souligne la conception de l’homme comme être
physiologique : il est un être naturel – passionnel, plus précisément.
La physiologie, la biologie de l’hérédité et l’observation romanesque
fournissent la clé pour ce moteur de la vie humaine. Ses facultés
différentes, la raison, la passion, les pulsions, sont à prendre dans un
sens relatif, leur base étant la même, la vie physiologique du corps ;
toutes les expressions de la vie humaine sont donc déterminées
biologiquement48. Ensuite, l’interaction entre passion et milieu est à
retenir comme l’idée fondamentale de la mise en action romanesque,
car c’est dans la situation sociale que la composition du tempérament
et son parcours se compliquent – cependant, il faut poser la question
de l’influence réelle des deux facteurs (cf. la discussion de l’éducation
et de l’hérédité dans III. Germinal, chap. 4). L’héritage métaphysique
est congédié : la question du libre arbitre est résolue, il n’existe pas,
puisque tout est déterminé ; l’idéal, lui, n’est que ce qui est encore
indéterminé pour notre esprit ; la question de la cause première n’est
pas à poser, car elle amènerait des discussions peu fécondes et
empêcherait le progrès pratique.
C’est peut-être plus encore dans la mise en perspective du texte
entier que l’analyse gagne en pertinence. Zola essaye de participer du
prestige des sciences, et comme moyen de réussite, il choisit le mo-
dèle de la médecine, car celle-ci propose une situation comparable à
celle de la littérature : située entre art et science, préoccupée par les
problèmes existentiels de l’humanité, elle a choisi l’investigation pra-
tique, physiologique de ces problèmes ; cette décision lui réussit, elle
incarne le progrès pratique, matériel dans les questions fondamentales
du corps et de l’esprit humain. C’est là que se trouve toute sa force
d’attraction. Zola adapte le point de vue progressiste de la science car
il espère le même progrès pour la littérature. Il la crédite de la même

48 La plus grande exception à cette règle vient de l’hérédité, du phénomène de


l’innéité plus précisément ; cf. ci-dessous, II. Nana, chap. 4. Il est surprenant que
l’hérédité joue un si petit rôle dans Le Roman expérimental, les termes de
« passion » et « milieu » y occupent une place bien plus considérable ; cela est
probablement dû à la direction que prennent les recherches de Claude Bernard à
ce moment.
228 La Lutte des paradigmes

utilité sociale : au lieu de guérir les maladies du corps, la littérature


aidera à comprendre et à contrôler la vie psychique et pulsionnelle49.
Notons en passant que cette adaptation apporte avec elle un nouveau
problème : celui d’une contradiction latente entre l’idéologie du pro-
grès réclamée par la science et ses propres constats désillusionnés sur
la défaillance pérenne de la machine humaine ; le rêve utopique du
progrès et le pessimisme d’un déterminisme cru ne se concilient pas
sans difficultés.
Sur un ton nettement plus pessimiste que dans Le Roman expéri-
mental, Zola exprime ces idées dans ses « Notes générales sur la
marche de l’œuvre » :
Il faut absolument remarquer ceci : je ne nie pas la grandeur de l’effort
de l’élan moderne, je ne nie pas que nous puissions aller plus ou
moins à la liberté, à la justice. Seulement ma croyance est que les
hommes seront toujours des hommes, des animaux bons ou mauvais
selon les circonstances. Si mes personnages n’arrivent pas au bien,
c’est que nous débutons dans la perfectibilité.50

Voilà une anthropologie pessimiste qui résulte justement des ana-


lyses d’une science optimiste.
Le fond animal de l’être humain : c’est une idée directrice dans
bien des romans des Rougon-Macquart. La tonalité sombre de Nana,
de Germinal ou de La Bête humaine semblent s’y exprimer – sans la
note finale, optimiste, du paragraphe cité. Or c’est bien cette tonalité
qui, esthétiquement, qui est promise à l’avenir le plus prometteur.

3. Zola, l’histoire, la morale

Voilà déjà deux notions de l’histoire qui sont à retenir. Pour appro-
fondir cette question, il faut revenir à la « Préface », car les Rougon-
Macquart développent les deux côtés : il y a le groupe, mais il y a
aussi l’époque.

49 La proximité avec l’entreprise de Freud paraît évidente. Les deux partagent le


même optimisme quant au rôle du savoir : comprendre, c’est déjà guérir, pour le
sujet freudien et le savant zolien.
50 « Notes sur la marche générale de l’œuvre », p. 1739.
Zola et le naturalisme 229

Historiquement, ils partent du peuple, ils s’irradient dans toute la so-


ciété contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette im-
pulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en
marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le second Em-
pire, à l’aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup
d’État à la trahison de Sedan. (FR, p. 3)

L’auteur dit son soulagement face à l’effondrement du règne bona-


partiste : il donne « le dénouement terrible et nécessaire » à son œu-
vre, il clôt définitivement l’époque et la constitue en « cercle fini »
(FR, pp. 3 sq.). Par la force des choses, Zola obtient ainsi un sujet
historique aussi délimité, discernable, analysable que la famille des
Rougon-Macquart 51.
La méthode, l’exemple de Balzac l’a montré, consiste à insérer un
facteur biologique (un groupe lié par des liens de parenté) dans une
dynamique sociale et historique ; ainsi, il devient « acteur » dans un
milieu lui-même en évolution (FR, p. 3). L’analyse doit donc tenir
compte de deux dynamiques et de deux temporalités : d’un côté, il y a
la logique de la famille, de l’hérédité, qui s’exprime par la constitution
physiologique ; son évolution est un lent processus de dégénéres-
cence. De l’autre côté, on trouve la logique de la société et de son
développement historique, que le romancier scrute d’un regard criti-
que, moraliste. Deux niveaux qui laissent déjà deviner une interaction
complexe – mais la priorité du biologique est imposée d’emblée.
La critique du Second Empire est d’actualité pour Zola journaliste
au moment où il rédige la « Préface », c’est-à-dire en 1871 52.
L’engagement démocratique de Zola est de longue date, il débute à la
fin du règne bonapartiste et continuera évidemment au-delà la chute

51 Flaubert lui aussi aurait souhaité que son œuvre sur 1848 et le Second Empire
soit couronnée de la sorte, la publication de L’Éducation sentimentale en 1869
était pour lui une déception a posteriori : la guerre et la défaite auraient fourni
une fin plus médiocre, et donc meilleure. Zola a su profiter de cet avantage. Cf.
Durry, Flaubert et ses projets inédits, pp. 254 sq. On y trouve des références à
d’autres projets sur le Second Empire (pp. 253-363 et 376-389).
52 Elle date du 1er juillet 1871. En 1871 et 1872, Zola publie dans La Cloche et Le
Sémaphore de Marseille ses reportages sur les travaux parlementaires empreints
d’un esprit républicain. Il avait déjà procédé à une critique acide du Second Em-
pire dans les années 1868/1869 (dans La Tribune et Le Rappel, des organes de
l’opposition) ; cf. Henri Mitterand, Zola et le naturalisme, Paris, PUF, 42002,
pp. 13-17, ici p. 14, et surtout Henri Mitterand et Halina Suwala, Émile Zola
journaliste. Bibliographie chronologique et analytique, deux tomes, Paris, Les
Belles Lettres, t.1 : 1859-1881, 1968, pp. 78-98.
230 La Lutte des paradigmes

du règne de Napoléon III – l’Affaire Dreyfus est un exemple de choix


pour relever la continuité de ses convictions. Zola ne fait donc pas
partie des esprits opportunistes qui changent de bord avec
l’instauration d’un nouveau gouvernement ; en 1879, il le souligne, il
est déjà « un républicain de la veille ». La citation vient d’un texte
programmatique, La République et la Littérature, qui fait le lien sys-
tématique entre l’avènement démocratique et l’essor du roman natu-
raliste53. Zola y défend l’idée que la République serait une « for-
mule », et « la seule scientifique, celle à laquelle doit forcément
aboutir toute nation » (RL, p. 1384). La lenteur de sa victoire s’ex-
plique par l’élément humain : la France n’étant pas prête, le Second
Empire a pu usurper le pouvoir ; les « faits sociaux et historiques ne
concluaient pas à la République », hommes et formule n’étaient pas
encore d’accord (RL, pp. 1383 sq.). Face à cette défaite, il souligne le
progrès inévitable de l’Histoire : « Heureusement, les faits marchent,
le travail s’accomplit, la formule se réalise suivant certaines lois. »
(RL, p. 1384) Car si le Second Empire était un « fait » positif lui
aussi, il faut tout de même faire la différence entre « le fait définitif »
et « les faits intermédiaires » (RL, p. 1394). Le gouvernement démo-
cratique, lui, est définitif :
J’affirme au contraire que le naturalisme est une littérature républi-
caine, si l’on considère la République comme le gouvernement hu-
main par excellence, basé sur l’enquête universelle, déterminé par la
majorité des faits, répondant en un mot aux besoins observés et analy-
sés d’une nation. Toute la science positive de notre siècle est là. (RL,
p. 1395)

On voit comment Zola essaye de synthétiser discours politique et


scientifique dans l’urgence de les voir converger : le suffrage univer-
sel se mêle à « l’enquête », le vote de la nation « détermine » le gou-
vernement, etc. Mais au fond, il ne peut expliquer à l’aide de ce mo-
dèle pourquoi il y a communauté d’intérêt entre naturalisme et démo-
cratie, et il n’a pas de réponse substantielle aux critiques qui re-
prochaient au naturalisme d’être bonapartiste, puisqu’il acceptait tous
les faits positifs54. La notion auxiliaire de « fait définitif », introduite

53 É.Z., Œuvres complètes, t. X : Œuvres critiques I, pp. 1379-1401, ici


pp. 1379 sq. ; par la suite, j’utiliserai l’abréviation ‘RL’.
54 RL, pp. 1393-1396. Les critiques se trompent, d’ailleurs, tout comme Zola. La
science, et tout ce qui se réclame légitimement d’un esprit scientifique, est intrin-
Zola et le naturalisme 231

pour expliquer la nécessité de la mise en place de la République, n’est


autre chose qu’un idéal politique qui ne dit pas son nom, une téléo-
logie métaphysique réintroduite clandestinement.
La coordination maladroite entre foi scientiste et foi républicaine
s’exprime déjà huit ans plus tôt dans la « Préface » des Rougon-
Macquart : c’est un règne « de folie et de honte » (FR, p. 4) qui
touche à sa fin, son instauration était un « guet-apens » et sa dernière
grande bataille une « trahison » (FR, p. 3). Les romans l’exprimeront
de manière bien plus violente encore, La Fortune des Rougon cons-
truit le régime sur le meurtre d’un innocent, Germinal montrera
l’exploitation sur laquelle il repose, L’Assommoir les dégâts causés
dans les couches populaires, Nana annonce la revanche inconsciente
des défavorisés, etc. Cette perspective est encore celle d’un obser-
vateur critique et engagé qui croit en la reforme sociale ; elle exprime
la même conscience progressiste, républicaine, vaguement de gauche
que l’article sur La République et la Littérature. Elle rejoint
l’optimisme positiviste et progressiste exprimé dans Le Roman expé-
rimental, son idée d’utilité sociale :
Être maître du bien et du mal, régler la vie, régler la société, résoudre
à la longue tous les problèmes du socialisme, apporter surtout des ba-
ses solides à la justice en résolvant par l’expérience les questions de
criminalité, n’est-ce pas là être les ouvriers les plus utiles et les plus
moraux du travail humain ? (RE, p. 1188)

Le but lointain est véritablement utopique : « la plus grande somme


de justice et de liberté possible » (RE, p. 1188).
C’est un modèle de l’histoire simple voire simpliste qui est évoqué
ici : celui d’un progrès linéaire, qui repose au fond sur la philosophie
de l’Histoire des Lumières et des Idéologues, de Voltaire et de
Condorcet, reprise par les philosophes positivistes du XIXe siècle55. Il
propose une compréhension et une maîtrise progressive de la nature,

sèquement neutre. Si on prétend faire une analyse positive, on ne peut introduire


des notions telles « le fait définitif ». On ne peut déduire une forme de gouver-
nement de la science, sauf le règne des spécialistes dans l’esprit de la Républi-
que… mais de celle de Platon.
55 Le schéma du développement historique proposé par Bernard mentionne trois
étapes : l’époque du sentiment, de la foi (la théologie), ensuite celle de la raison
(la pensée scolastique) et finalement l’ère de l’expérience, de la science. Toute
l’histoire n’est que le récit de l’apparition de la méthode expérimentale, qui ré-
sume toutes les autres approches du monde (RE, p. 1192).
232 La Lutte des paradigmes

humaine, organique et inorganique, maîtrise qui rendrait la société


plus juste et l’humanité plus heureuse. Le philosophe Marquard l’a
souligné : le positivisme est une forme réduite de la philosophie de
l’Histoire, le progrès ne résidant plus dans le développement politique,
mais dans les avancées scientifiques et techniques, chargées d’amé-
liorer l’avenir du genre humain 56. Cette notion ne manque pas d’ambi-
guïtés inhérentes pour autant : le progrès scientifique en lui-même n’a
pas de portée morale, la nature qu’il observe est aussi neutre que son
propre raisonnement. On ne peut le faire converger avec la démocratie
ni condamner des crimes en se réclamant de son autorité. Zola en est
conscient : il parle, à propos des résultats produits par la dégénéres-
cence des Rougon-Macquart, de « toutes les manifestations humaines,
naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms con-
venus de vertus et de vices » (FR, p. 3). Cette critique des valeurs
morales est commune à Zola et à Nietzsche, un parallèle qui est
renforcé par l’usage subversif de la méthode généalogique.
Les progrès de la science, qui permettent la compréhension de
phénomènes de plus en plus complexes, nous empêchent donc juste-
ment d’exprimer un jugement de valeur face à ces mêmes phénomè-
nes – c’est pourtant ce que fera Zola. Pour prendre un exemple : d’un
point de vue scientifique, il n’est pas question de voir une logique de
justice dans la corruption des classes supérieures par les couches bas-
ses corrompues auparavant par ces premières. Mais la théorie de la
« Mouche d’Or » de Nana repose entièrement sur ce raisonnement (cf.
ci-dessous, II. Nana, chap. 5). Ce problème resurgira au cours de
l’analyse.

4. Une résolution impossible

Pour l’instant, il faut se contenter d’un constat limité mais essen-


tiel, qui servira de base aux réflexions ultérieures : il est tout à fait
paradoxal de parler à la fois d’un règne corrompu, de suggérer que
cette corruption s’exprime dans l’histoire d’une famille, et de dire que
la déchéance physique et morale de cette même famille l’est seule-
ment dans le langage courant et qu’au fond, il s’agirait là de phéno-
mènes naturels et analysables comme tels. Zola poursuit deux buts

56 Des difficultés avec la philosophie de l’histoire, p. 16.


Zola et le naturalisme 233

contradictoires, qui se basent sur deux définitions opposées de


l’homme : dégager le déterminisme dans la vie humaine, déterminée
par le milieu, l’hérédité et la physiologie (« Je tâcherai de trouver et
de suivre […] le fil qui conduit mathématiquement d’un homme à un
autre homme. » FR, p. 3) ; et exercer la critique d’une forme particu-
lière de l’organisation sociale et historique de l’homme.
Plus généralement, l’ambivalence contenue dans la question de la
valeur morale de phénomènes naturels structure toute une partie de la
conception de l’histoire ; la relation entre histoire et sciences de la vie
se complique davantage. La famille des Rougon-Macquart « a pour
caractéristique le débordement des appétits, le large soulèvement de
notre âge, qui se rue aux jouissances » (ibid.). Zola précise cette idée
dans ses « Notes générales sur la marche de l’œuvre » :
Mon roman eût été impossible avant 89. Je le base / donc sur une vé-
rité du temps : la bousculade des ambitions et des appétits. […] C’est
le trouble du moment que je peins. […] Pour résumer mon œuvre en
une phrase : je veux peindre, au début d’un siècle de liberté et de vé-
rité, une famille qui s’élance vers les biens prochains, et qui roule dé-
traquée par son élan lui-même, justement à cause des lueurs troubles
du moment, des convulsions fatales de l’enfantement d’un monde.57

Les deux passages définissent la spécificité de l’époque moderne –


à comprendre : l’ère initiée par la Révolution française – par des no-
tions biologiques justement58, qui se reflètent également dans le pas-
sage de la « Préface » déjà cité. Ce dernier souligne que la marche des
Rougon-Macquart suit « cette impulsion essentiellement moderne que
reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social » (FR,
p. 3) ; c’est une pulsion à laquelle la société dans son ensemble est
prête à céder. Emancipation, ascension progressive des classes dé-
favorisées, ce processus est assimilé à un besoin physiologique libéré
qu’on peut enfin assouvir59. Curieusement, ce mouvement est, de plus,

57 « Notes sur la marche générale de l’œuvre », pp. 1738 sq. ; il s’agit de la


transcription d’un manuscrit, le symbole ‘/’ marque une nouvelle page.
58 Quant aux différences entre les lois motrices, cf. Gumbrecht, Zola im histo-
rischen Kontext, pp. 30-34. Gumbrecht constate une coprésence qui n’est pas ré-
solue (p. 32).
59 On peut mesurer la distance qui sépare ce passage d’un Augustin Thierry et son
Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers État (1850). Dans la
« Préface » de l’édition de 1860, Thierry souligne que les sept siècles passés de
l’histoire de la France constituent « une suite régulière de progrès civils et politi-
234 La Lutte des paradigmes

contraire à la déchéance biologique, au déclin causé par la tare héré-


ditaire.
Selon Zola, l’évolution est dirigée par la tare héréditaire, la dégé-
nérescence progressive, mais aussi par une décompensation des indi-
vidus, le déchaînement de leurs pulsions, de leurs instincts. « Les
hommes modernes sont d’autant plus faillibles qu’ils sont plus ner-
veux et plus impatients. C’est pour cela qu’ils sont / plus curieux à
étudier. », écrit-il dans ses « Notes générales » 60. Ainsi, la marche de
l’humanité est soumise à une interprétation qu’on pourrait aussi quali-
fier (de manière très approximative) ‘d’anthropologie historique’,
mais cette fois-ci au sens d’une pensée qui superpose un schéma bio-
logique au processus historique pour rendre ainsi intelligible ce der-
nier. En d’autres mots, l’évolution de l’humanité, même sur une
échelle bien plus petite que celle de l’évolution au sens propre, serait
entièrement soumise aux principes de la nature et uniquement com-
préhensible selon eux.
Dans quel sens Zola emploie-t-il ces schémas biologiques ? Y a-t-il
vraiment une réduction complète de la vie humaine à une expression
de la nature ? De même, que faire de la contradiction apparente entre
les conceptions qu’il avance, tant de la vie humaine en général que de
l’évolution historique en particulier ? Y a-t-il une synthèse supérieure
entre vie biologique et vie sociale, une contradiction cachée, suppri-
mée, ou bien la prédominance plus ou moins exprimée de l’une des
deux ? Ces questions ne pourront être résolues de manière abstraite.
Est donc venu le moment où il faut passer de la théorie zolienne, et de
ses difficultés, à la pratique romanesque.
Pour mon analyse, il suffit de retenir une idée générale. Quatre
modèles sont en jeu : d’abord, une définition physiologique, détermi-
niste de l’homme, qui le décrit comme ‘bête humaine’, peu apte à
s’améliorer ; c’est une perspective pessimiste, bien sûr. Elle est, para-
doxalement, proposée par une deuxième perspective scientifique qui
conçoit son propre rôle de manière extrêmement optimiste, qui croit
en un progrès des sciences et une amélioration du monde par ce
moyen. Troisièmement, Zola essaye de lier le progrès des sciences au
progrès de la démocratie (de manière peu convaincante, nous l’avons

ques », et qu’on doit y voir « le développement graduel du Tiers État, ses origi-
nes obscures, et son rôle d’action lente, mais toujours progressive sur la vie so-
ciale du pays » (pp. V sq.).
60 « Notes sur la marche générale de l’œuvre », p. 1738.
Zola et le naturalisme 235

vu). Ici, Zola occupe un troisième point de vue, celui d’un républicain
convaincu de sa cause, et qui croit en la République comme le savant
en la science ; c’est à partir de ce point de vue qu’il exerce une criti-
que engagée. Quatrièmement, il y a un mélange resté inextricable qui
rapproche de manière radicale histoire et nature, dans un esprit ‘natu-
raliste’. Il s’agira de retrouver ces éléments au cours de l’analyse et de
définir autant leur place que leur valeur.
II. NANA

Le personnage de Nana réunit deux sujets qui n’étaient pas admis


dans la littérature peu de temps auparavant : comme fille de Gervaise,
elle fait partie du bas peuple, des prolétaires, qui ont d’abord obtenu le
droit de cité littéraire avec Germinie Lacerteux des frères Goncourt,
publiée en 1865, quinze avant la parution de Nana 61 ; comme prosti-
tuée séductrice, insatiable et dévastatrice, elle représente un cas ex-
trême de la femme fatale62, dont le succès fulgurant dans les arts de la
fin de siècle est connu – un succès qui s’annonce dans les chiffres de
vente du roman 63.
En comparant Nana avec les héroïnes de Flaubert, on voit le che-
min parcouru : Emma Bovary est certainement une femme ordinaire,
peinte dans un environnement quotidien, avec une vie sexuelle

61 Exception faite évidemment au petit peuple criminel ou vertueux que le roman-


tisme peint d’une manière idéalisée, tels les figurants des Misérables de Victor
Hugo (1862). On peut avancer contre l’exemple de Germinie Lacerteux que son
héroïne est peut être bien issue des classes défavorisées, mais qu’elle est tout de
même une femme de chambre ; sa sensibilité est plutôt à mettre au compte de ses
créateurs et de plus, elle est présentée comme un ‘cas’, et moins comme membre
d’un ensemble social. Si on accorde beaucoup d’importance à ces critères,
L’Assommoir (1877) serait à considérer comme le premier roman réaliste sur le
peuple.
62 Pour le type de la femme fatale, cf. toujours l’étude de Mario Praz, extrêmement
riche en auteurs, mais malheureusement faible en définitions ; La Chair, la mort
et le diable dans la littérature du XIXe siècle : le romantisme noir [1930], trad. de
l’italien Constance Thompson Pasquali, Paris, Denoël, 21977, chap. 4 : « La belle
dame sans merci », pp. 163-244. Il est surprenant que Praz n’analyse pas Nana, il
ne mentionne même pas le roman ; il est vrai que son analyse est centrée sur le
romantisme et la décadence. À ma connaissance, l’étude de Nana femme fatale
reste à écrire.
63 Nana est un des grands succès littéraires du XIXe siècle : en un an, 90 éditions (!)
ont été tirées. Cf. la note 6 de la lettre de Zola à son éditeur Georges Charpentier,
du 23 décembre 1878 ; Émile Zola, Correspondance, dix tomes, éd. Bard H.
Bakker, Montréal/Paris, Les Presses de l’Université de Montréal/Éditions du
CNRS, 1985, t. III, pp. 253 sq., ici p. 254 ; par la suite, les lettres seront citées
d’après le même schéma que celles de Flaubert, c’est-à-dire en indiquant la date,
le tome, et la page.
238 La Lutte des paradigmes

dépassant les limites de la morale bourgeoise ; mais elle ne peut se


comparer à Nana, ni par son origine sociale, ni par le nombre ou le
caractère de ses relations extraconjugales. Nana doit quelque chose à
la sexualité inconsciente et mythique de Salammbô, cela est certain.
Néanmoins le personnage le plus proche d’elle est Rosanette, la
femme du demi-monde dans L’Éducation sentimentale, qui devient
l’amante de Frédéric. En effet, il y a toute une série de scènes de
L’Éducation que Zola reprend dans Nana, en les transformant avec
une volonté de surenchère, ce qui souligne l’effet de reconnaissance ;
j’y reviendrai. D’ores et déjà, on peut constater une grande affinité,
Rosanette et Nana étant des femmes entretenues, des courtisanes ;
toutes deux s’offrent à des hommes pour vivre, toutes deux mènent
une vie de grand train, fréquentent les messieurs de la bonne société et
participent à certains événements à la mode, aux courses de cheval
e.g. (cf. ci-dessous, chap. 5), tout en restant à la marge, dans le demi-
monde justement – au moins au début, dans le cas de Nana.
Il n’empêche que Nana est d’une nouveauté scandaleuse : son hé-
roïne est littéralement en vente libre et permanente, elle a plusieurs
amants par nuit ; ses amants appartiennent à toutes les catégories
socioprofessionnelles, Zola prend soin de dresser la panoplie complète
des caractères du monde parisien ; ils sont de tous les âges, du garçon
à peine sorti de la puberté jusqu’au vieillard ; ils sont des deux sexes,
puisque Nana pousse le vice assez loin pour entretenir une femme à
son tour, Satin64, une amie d’adolescence ; et il y a des éléments de
perversion évidente, de sado-masochisme65. De plus, Nana est le per-
sonnage principal du roman qui porte son nom, alors que Rosanette
n’est qu’une femme dans un groupe de trois, elle représente la cocotte
à côté de Mme Dambreuse (la femme du monde) et Mme Arnoux (la
femme bourgeoise) – elle y figure comme type sociologique. Nana,

64 « Dès lors, Nana eut une passion, qui l’occupa. Satin fut son vice. » (N, p. 1360).
65 Cette surenchère dans le domaine sexuel contribue probablement à la lecture
moralisatrice des œuvres de Zola. Klaus Heitmann constate une ‘exclusivité’ de
cette approche moralisatrice chez une large partie du public contemporain. Der
Immoralismus-Prozeß gegen die französische Literatur im 19. Jahrhundert, Bad
Homburg v.d.H./Berlin/Zurich, Gehlen, 1970, pp. 32 sq. ; cf. également pp. 38-
42 et, pour les jugements du public étranger, pp. 42-48 . Zola devine la réaction
avant même d’entreprendre le roman, comme le montrent bien les lettres ; il pré-
dit : « Du coup, nous nous faisons massacrer, Charpentier [son éditeur ; N.B.] et
moi. » Lettre à Marguerite Charpentier du 21 août 1877, Correspondance, t. III,
pp. 101-104, ici p. 102.
« Nana » 239

elle, dépasse les catégories limitées et devient une figure symbolique,


autour de laquelle tournent, dans un bal infernal, les représentants de
la société contemporaine. De plusieurs points de vue, la surenchère à
l’égard de Flaubert est donc manifeste, elle est si forte que le rôle et
l’intérêt du personnage en sont complètement transformés. La courti-
sane obtient une importance historique et biologique à la fois, et Nana
présente donc un sujet d’interprétation de choix.

1. Le contexte d’une apparition

Zola présente son héroïne lors d’une soirée de théâtre : Nana a pu


quitter le trottoir, elle joue sa première pièce, un vaudeville dans
l’esprit de Jacques Offenbach. La soirée, une première, est un événe-
ment, il réunit bon nombre des personnages du roman et trace le por-
trait de la société du Second Empire, concentrée dans l’espace réduit
du théâtre. Cette mise en scène représentative de l’apparition de Nana
préfigure d’une manière conséquente la suite du roman. Elle mérite
donc une analyse détaillée, et même si quelques éléments de l’analyse
sembleront d’abord limités dans leur portée, il deviendra bientôt évi-
dent que tout dans ce chapitre a une valeur symbolique.
Le lieu est le Théâtre des Variétés, au boulevard Montmartre, sous
la direction de Bordenave66 ; la pièce donnée est La Blonde Vénus,
attendue depuis longtemps 67. La date de la représentation se situe
pendant l’Exposition universelle de 1867 68, le contexte historique est
donc rapidement et précisément établi. Le lecteur suit Fauchery, un
critique d’art, et son cousin Hector de La Faloise, un jeune homme de

66 D’après l’appareil critique, ce théâtre a existé réellement et existe encore. Sa


spécialité sont les parodies, un genre dérivé et moqueur, ce qui va en tout cas
dans le sens de la pièce jouée dans le roman.
67 Offenbach n’a pas écrit d’opéra portant le titre La Blonde Vénus. Pourtant le
roman fait penser à La Belle Hélène, « opéra bouffe en trois actes », paroles de
Henri Meilhac et Ludovic Halévy, musique d’Offenbach ; cet opéra a en effet été
joué au Théâtre des Variétés, le 17 décembre 1864, donc à-peu-près à la même
époque. Outre la ressemblance du titre – un nom féminin de la mythologie anti-
que enrichi d’un adjectif flatteur – celle du sujet et de l’esprit est à signaler : ce
sont deux parodies de la mythologie grecque, et les deux font scandale.
68 Elle se tint du premier avril au 3 novembre 1867, sur le Champ-de-Mars ; c’était
la deuxième Exposition universelle à Paris sous le Second Empire, la première
ayant eu lieu en 1855.
240 La Lutte des paradigmes

province bien né qui vient d’arriver à Paris ; ainsi, grand nombre


d’explications sont fournis sous prétexte d’initier le novice à la vie
urbaine.
Paris, la scène plus vaste de l’action, surgit dans des couleurs ex-
pressives ; voici l’extérieur du théâtre et le grand boulevard sur lequel
il se trouve :
Deux petits arbres se détachaient nettement, d’un vert cru ; une co-
lonne blanchissait, si vivement éclairée, qu’on y lisait de loin les affi-
ches, comme en plein jour ; et, au-delà, la nuit épaissie du boulevard
se piquait de feux, dans le vague d’une foule toujours en marche.
Beaucoup d’hommes n’entraient pas tout de suite, restaient dehors à
causer en achevant un cigare, sous le coup de lumière de la rampe, qui
leur donnait une pâleur blême et découpait sur l’asphalte leurs courtes
ombres noires. (N, p. 1099)

Ce portrait d’une métropole nocturne met efficacement en scène la


lumière des becs de gaz et la vie complètement autonome des rythmes
diurnes qu’elle engendre. C’est un monde artificiel que Zola présente,
où même les arbres, résidus d’un autre monde, sont « d’un vert cru ».
Sur le fond d’une foule bruyante, un ‘spotlight’ éclaire quelques traits
de manière cruelle ; c’est le contraste fort qui organise le passage. Le
premier chapitre dessine une ville anonyme, détachée des cycles natu-
rels, aux couleurs toujours crues. En passant, apparaît pour la première
fois la lumière souvent brutale du roman, qui implique une atmos-
phère violente, riche en contrastes, et peu faite pour être le milieu d’un
comportement fin, d’une psychologie de sentiments gradués ou raffi-
nés69. C’est sur cet extérieur et sur cet arrière-plan que se profileront
l’espace intérieur du théâtre et la chaîne des événements.
Telle la ville, tels ses habitants : la « pâleur blême » indique un
type urbain, loin des couleurs naturelles de la vie en plein jour. Le
public parisien, assemblé en foule compacte dans le vestibule, est
présenté comme un être curieux, friand de nouveautés et de sensa-
tions :
Personne ne connaissait Nana. D’où Nana tombait-elle ? Et des histoi-
res couraient, des plaisanteries chuchotées d’oreille à oreille. C’était
une caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarité allait à toutes
les bouches. Rien qu’à le prononcer ainsi, la foule s’égayait et deve-
nait bon enfant. (N, p. 1100)

69 Cf. e.g. N, pp. 1203, 1217, 1222, 1259, 1312, 1376, 1379, et 1485.
« Nana » 241

La rumeur, la voix de la foule anonyme, dirige cet amas


d’hommes, ressemblant à un grand enfant perverti avant l’heure. Peu
de temps après, « un de ces coups d’esprit bête et de brutale sensualité
qui passent sur les foules » saisit tout le monde (N, p. 1101). On a une
première idée de ce qui plaira à ce public, un public tout à fait repré-
sentatif d’ailleurs :
Paris était là, le Paris des lettres, de la finance et du plaisir, beaucoup
de journalistes, quelques écrivains, des hommes de Bourse, plus de
filles que de femmes honnêtes ; monde singulièrement mêlé, fait de
tous les génies, gâté par tous les vices, où la même fatigue et la même
fièvre passaient sur les visages. (N, pp. 1103 sq.)

Pour résumer en un mot ville et habitants : c’est une société ur-


baine en plein égarement.
Le théâtre lui-même contraste avec le fond clair-obscur de la ville :
c’est un lieu empli de lumière colorée – il y a un « ruissellement de
feux jaunes et roses », le « velours grenat des sièges », et aussi de l’or
et du « vert tendre », une couleur tamisée (N, p. 1102) – moins vio-
lente dans son intensité, pour l’être davantage dans la profusion.
L’espace, déjà peuplé, en devient d’autant plus dense, l’atmosphère se
charge d’énergie et de tension. L’effet d’une grande quantité d’im-
pressions est renforcé par la chaleur, qui va toujours croissante. Tel
bon nombre d’intérieurs du roman70, mais aussi du cycle en général, le
théâtre ressemble à une serre, dont le prototype figure dans La
Curée71. Tout au long du roman, il sera une étuve et un catalyseur de
sensualité72 : la concentration humaine et atmosphérique, la chaleur

70 Cf. la soirée de Nana : avec la chaleur, la bonne tenue est abandonnée, les propos
et les comportements deviennent libres (N, p. 1181).
71 C’est le lieu des amours incestueux entre Maxime et sa belle-mère Renée ;
atmosphère artificielle, chaleur et sexualité se complètent pour former des
symptômes de décadence. Elles vont de pair avec les transformations de Paris
sous Haussmann dont profite Aristide Saccard, le père de famille ; elles en sont
même le symbole. D’une certaine manière, le Paris de l’époque est une serre gi-
gantesque. En témoigne ce plan de Saccard : « Il eût proposé sans rire de mettre
Paris sous une immence [sic] cloche, pour le changer en serre chaude, et y culti-
ver les ananas et la canne à sucre. » (Cur, p. 419)
72 Cela vaut surtout pour l’expérience que le comte Muffat fait du théâtre : quand il
monte l’escalier, la chaleur va toujours crescendo et les odeurs sont très
marquées (N, p. 1223) ; les impressions sont si fortes qu’il éprouve une sensation
de vertige (N, pp. 1208 sq.).
242 La Lutte des paradigmes

des lampes et des couloirs serrés semblent favoriser les processus dont
le lecteur sera témoin, la fièvre du public et la chaleur du lieu font bon
alliage.
Les affiches mentionnées soulignent d’emblée l’intérêt commercial
de l’entreprise. En effet, Bordenave, le directeur du théâtre, est d’un
naturel peu artistique : « ce montreur de femmes […], ce cerveau
toujours fumant de quelque réclame, criant, crachant, se tapant sur les
cuisses, cynique et ayant un esprit de gendarme » (N, p. 1097), semble
bien avoir un talent publicitaire pour le moins racoleur. Il est le ca-
ractère fort de ce premier chapitre, il contribue beaucoup à la concep-
tion d’un Paris mondain et artistique débauché, matérialiste, et sensuel
au possible. C’est le réalisateur des rêves érotiques du public, le me-
neur de bêtes d’une société du spectacle. Il connaît très bien la vérita-
ble valeur de son établissement, il insiste là-dessus, à l’étonnement de
son interlocuteur naïf :
« Votre théâtre… » commença-t-il [La Faloise ; N.B.] d’une voix flû-
tée.
Bordenave l’interrompit tranquillement, d’un mot cru, en homme qui
aime les situations franches.
« Dites mon bordel. » (N, p. 1097)

Le ton est donné. En effet, les actrices sont entretenues, telle Rose
Mignon, la rivale artistique et surtout érotique de Nana, par le ban-
quier Steiner. L’arrangement est remarquable : le mari ne s’en révolte
pas, au contraire, il amène systématiquement des amants à sa femme
pour assurer des revenus importants au ménage, employés sagement à
l’éducation et à l’ascension sociale de leurs enfants ; la bourgeoisie
s’obtient par la prostitution. Les mœurs sont d’un sans-gêne73 et d’un
cynisme inouïs74.

73 Ainsi, Mme Robert, la future amante de Satin, est (ironiquement) présentée


comme un modèle de vertu : « […] une femme honnête qui avait un amant, pas
plus, et toujours un homme respectable. » (N, p. 1117) On apprend plus tard que
cette dame a des goûts saphiques, avec une pointe de sadisme (cf. N, pp. 1298-
1300 et 1319).
74 La radicalité avec laquelle Zola force le trait est remarquable. Au fond, même les
auteurs ‘scandaleux’ de nos jours, comme Michel Houellebecq et Brett Easton
Ellis ne dépassent pas ou, dans le cas d’Ellis, de peu (et seulement grâce à une
surenchère dans la violence) ce portrait d’une époque cynique et complètement
sexualisée.
« Nana » 243

La pièce elle-même est une parodie, les dieux grecs règnent sur
« un Olympe de carton » (N, p. 1105) et sont pris dans un tourbillon
de complications amoureuses :
Et toute la salle éclata, lorsque Prullière, cet acteur si aimé, se montra
en général, un Mars de la Courtille, empanaché d’un plumet géant,
traînant un sabre qui lui arrivait à l’épaule. Lui, avait assez de Diane ;
elle faisait trop sa poire. (N, p. 1106)

C’est d’une banalité étonnante, mais toujours bien épicé de


connotations érotiques ; le « chœur des cocus » ravit tout le monde
(ibid.). La ‘morale’ de la pièce se résume dans le simple fait que les
dieux « aimaient mieux être trompés et contents » (N, p. 1120) – elle
est applicable aux spectateurs. Le succès semble chose faite grâce à
une descente des dieux dans une taverne :
Ce carnaval des dieux, l’Olympe traîné dans la boue, toute une reli-
gion, toute une poésie bafouées, semblèrent un régal exquis. La fièvre
de l’irrévérence gagnait le monde lettré des premières représenta-
tions ; on piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. (N,
p. 1112)

C’est un public bête et iconoclaste75 qui congédie toute la tradition


classique de l’Occident en riant aux éclats ; Zola peint un processus de
décadence arrivé à son stade final 76. Quant aux implications poéto-
logiques de cette scène, j’y reviendrai.
Il est donc tout à fait logique que l’actrice principale n’y figure pas
pour ses qualités artistiques : interrogé sur les talents de sa dernière
étoile montante, Bordenave répond avec sa franchise habituelle. Sa

75 Le narrateur devient très explicite : « Depuis longtemps, au théâtre, le public ne


s’était vautré dans de la bêtise plus irrespectueuse. Cela le reposait. » (N,
p. 1112) C’est donc une attitude de consommation facile, rien d’autre.
76 Le jugement que Zola porte sur Offenbach est sévère. Il écrit à propos du modèle
possible de La Blonde Vénus : « La Belle Hélène, c’est je ne sais quelle grimace
de gaieté convulsive, quel étalage grossier d’esprit et gestes poissards. » Cause-
ries dramatiques, dans É.Z., Œuvres complètes, t. X : Œuvres critiques I,
pp. 1015-1142, ici chronique du 6 juin 1868, pp. 1037-1039, ici p. 1037 (la cau-
serie du 3 octobre 1869 la désigne comme « la farce bête », pp. 1055-1059, ici
p. 1058). Théodore de Banville reprochait la même chose à La Belle Hélène
d’Offenbach, avec une pointe d’antisémitisme ; bien plus tard, Camille Saint-
Saëns parlera de « la débâcle du goût » (sic !) – la guerre de 1870-1871 semble
proche ; cf. Alain Decaux, Offenbach, roi du Second Empire, Paris, Pierre Amrot,
1960, pp. 161-182, ici pp. 180 sq. et 161.
244 La Lutte des paradigmes

voix est « une vraie seringue » et elle ne sait non plus jouer sur scène.
Ses qualités sont ailleurs :
« […] Est-ce qu’une femme a besoin de savoir jouer et chanter ? Ah !
mon petit, tu es trop bête… Nana a autre chose, parbleu ! et quelque
chose qui remplace tout. […] Tu verras, tu verras, elle n’a qu’à
paraître, toute la salle tirera la langue. » (N, p. 1098)

En effet, cette beauté blonde ne sait que balancer son corps, et ce


mouvement – dénigré initialement, dans un dernier accès de bonnes
mœurs et de goût classique, comme « peu convenable et disgracieux »
(N, p. 1107) – devient vite un atout :
Elle était drôle tout de même, cette belle fille. Son rire lui creusait un
amour de petit trou dans le menton. Elle attendait, pas gênée, fami-
lière, entrant tout de suite de plain-pied avec le public […].
[…]
Nana avait gardé son rire, qui éclairait sa petite bouche rouge et luisait
dans ses grands yeux, d’un bleu très clair. À certains vers un peu vifs,
une friandise retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant
qu’une flamme passait sur ses joues. Elle continuait à se balancer, ne
sachant faire que ça. Et on ne trouvait plus ça vilain du tout, au
contraire ; les hommes braquaient leurs jumelles. […] Alors, sans
s’inquiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina une rondeur
sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée,
elle tendait les bras. Des applaudissements éclatèrent. Tout de suite,
elle s’était tournée, remontant, faisant voir sa nuque où des cheveux
roux mettaient comme une toison de bête ; et les applaudissements
devinrent furieux. (N, p. 1108)

Nana apparaît comme une femme simple et très sensuelle, qui est
parfaitement consciente du charme qu’elle exerce sur le genre mascu-
lin. Effectivement, elle se transforme aux yeux du public, qui accepte
progressivement la sexualité explicite représentée par elle : elle donne
un coup de hanche comme la prostituée qu’elle était il y a peu, son
apparition sur scène s’apparente davantage à un acte d’amour public
qu’à un rôle dans une comédie, son grand et seul avantage étant son
animalité sauvage. Celle-ci est indiquée par ses cheveux roux qui res-
semblent à « une toison de bête », et qui achèvent d’abrutir le public
masculin. Dans une apparition ultime Nana se montre nue, elle est
tentation et menace à la fois :
Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de
la toute-puissance de sa chair. […] C’était Vénus naissant des flots,
« Nana » 245

n’ayant pour voile que ses cheveux. […] Un vent semblait avoir passé
très doux, chargé d’une sourde menace. Tout d’un coup, dans la
bonne enfant, la femme se dressait, inquiétante, apportant le coup de
folie de son sexe, ouvrant l’inconnu du désir. Nana souriait toujours,
mais d’un sourire aigu de mangeuse d’hommes.
[…]
Un murmure grandit comme un soupir qui se gonflait. […] Peu à peu,
Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la
subissait. Le rut qui montait d’elle, ainsi que d’une bête en folie,
s’était épandu toujours davantage, emplissant la salle. […] Et Nana,
en face de ce public pâmé, de ces quinze cents personnes entassées,
noyées dans l’affaissement et le détraquement nerveux d’une fin de
spectacle, restait victorieuse avec sa chair de marbre, son sexe assez
fort pour détruire tout ce monde et n’en être pas entamé. (N,
pp. 1118-1120 ; je souligne)

La loi motrice du personnage et du roman est posée : le sexe de


Nana sera le souverain et le point d’attraction de la ville, de la France
entière. Les hommes s’y livreront sans exception, et elle détruira tout
ce qui entrera dans son périmètre. Les lois en vigueur sont celles de la
sexualité animale (le « rut »), irraisonnable (la mot « folie » revient à
plusieurs reprises) ; leur portée est universelle, elles régissent tout un
chacun. La puissance archaïque de ce principe est soulignée par la
comparaison entre Nana et Vénus, la déesse de la beauté et de
l’amour. Il y a donc une dimension mythique dans l’événement –
d’abord pour le public du théâtre. Ensuite, elle s’exprime aussi dans la
constellation – une seule femme contre une civilisation entière –, sans
ressembler en rien à l’ancien mythe : c’est le mythe du sexe, de la
chair comme agent des événements, des actions humaines77.

77 C’est cette fonction évidente et immédiate qu’une partie de la critique, surtout


américaine, perd facilement de vue. Peter Brooks e.g. s’en approche avec beau-
coup de prudence : il part de l’idée que le désir est « the subtending dynamic of
narrative » en général, et propose : « a major dynamic of the novel is stripping
Nana », un processus qu’il décrit dans ses étapes majeures (pp. 1 sq.). Mais juste-
ment, selon Brooks, le sexe féminin échappe au texte, il est « unknowable and
unrepresentable » (p. 19), tout en produisant la trame narrative – peut-être bien,
mais le roman lui-même commente d’une façon tellement plus explicite son
mode de fonctionnement (cf. ci-dessous, chap. 5) ! Cf. « Storied Bodies, or Nana
at Last Unveil’d », Critical Inquiry, n° 16, 1989, pp. 1-32. – Ilona Chessid en re-
vanche ne constate pas une inaccessibilité complète de Nana : « Nana is not
unattainable but elusive. » Elle l’interprète alors comme un voile, sans voir le
sexe dans sa fonction si évidente, qu’il s’agirait d’interpréter ; cf. Thresholds of
Desire. Authority and Transgression in the Rougon-Macquart, New York (NY)/
Berlin/Berne/Francfort-sur-le-Main/Paris/Vienne, Peter Lang, 1993, pp. 100 sq.
246 La Lutte des paradigmes

On notera aussi que sexualité et procréation ne s’associent pas ici,


c’est n’est pas une promesse de fertilité mais une « sourde menace »
qui est prononcée. Nana est une ogresse, une « mangeuse d’hom-
mes », son corps est l’instrument de la folie, de la destruction, dans un
rapport non pas d’amour ou de simple attraction, mais de soumission
fatale et d’anéantissement. Le moment visé n’est pas seulement celui
de la fin du spectacle sur scène, mais la fin du spectacle du Second
Empire tout court : l’époque débridée, provoquant justement « l’af-
faissement et le détraquement nerveux », touche à sa fin. On en dé-
duira que l’action, située entre 1867 et 1870, présente le spectacle non
seulement d’un public de théâtre parisien, mais de toute une société à
la dérive. La France entière se livre à une dernière course à la
jouissance, et elle y perdra le peu de raison qui lui reste. Il n’est pas
sans importance que Nana surgisse en plein cœur de l’abrutissement
du public. Dans un mouvement de dialectique historique, c’est au
comble de la technique, du commerce et de l’amusement (je rappelle
le contexte : l’Exposition universelle) qu’apparaît la personne qui mè-
nera la société en question à sa perte définitive.
Le moyen de présentation devient plus évident : d’abord, Zola
congédie la représentation classique de la mythologie, victime d’une
société moderne à la dérive, à la recherche de divertissements, de
consommation facile. Une nouvelle mythologie surgit, crue et expli-
cite, qui au fond relève d’un archétype pérenne, mais qui se manifeste
de manière immédiate, et avec un sens biologique évident78. Comme
le dit si bien Flaubert dans sa lettre enthousiaste : « Nana tourne au
Mythe, sans cesser d’être réelle. Cette création est Babylonienne. » 79
La beauté classique, harmonieuse, n’est plus que du carton, désor-
mais il y a une nouvelle poétologie de la sensualité fatale qui figure
dans le roman et qui, de surcroît, motive son action. Mais, et
l’essentiel est là, cette nouvelle poétologie a recours à des archétypes
de valeur durable, elle prétend les montrer sous leur jour véritable. La

78 Le fait que Nana paraît dans une pièce d’Offenbach n’y change rien. La critique
de Zola est connue, elle a été mentionnée. Cependant, la scène montre l’ap-
parition de la courtisane au comble de l’amusement. Elle brise en quelque sorte le
décor, et dévoile ainsi le noyau de l’époque. Zola explique ainsi l’être véritable
de son temps, alors qu’Offenbach se limite à aiguiser ses symptômes.
79 Lettre du 15 février 1880, Correspondance, t. V, p. 834. Flaubert répète la for-
mule dans la lettre de la même date à sa nièce Caroline qui a déjà été citée ; ibid.,
pp. 830 sq., ici p. 830.
« Nana » 247

Blonde Vénus montre à la fois la fin pitoyable de la tradition classi-


ciste80, et le véritable agent dans le monde moderne, agent qui n’est
pas si moderne lui-même – une contradiction, un conflit de priorité et
de causalité se dessine auquel il faudra revenir. Les procédés roma-
nesques apparaissent donc en miniature dans la pièce de théâtre : elle
présente une mise en abyme de la poétologie du roman.

2. Les deux mondes, une opposition en dissolution

Les caractères exposés dans le chapitre initial appartiennent essen-


tiellement à deux mondes. Cette opposition est une des dichotomies
fondamentales qui organisent le monde romanesque de Nana : il y a le
monde officiel, le monde tout court, le côté duquel se trouvent la plu-
part des caractères masculins. C’est la haute société de l’époque, on
compte parmi le groupe un banquier, des officiers, plusieurs comtes,
etc. Ensuite, il y a le monde des acteurs et des actrices, des courtisa-
nes, des filles entretenues, bref, le demi-monde, fréquenté par les no-
tables. C’est l’univers nocturne de l’amusement et des mœurs légères,
aux alliances faciles et fluctuantes. Les deux mondes se rencontrent,
se reflètent, se lient de plus en plus inextricablement81. Au cours du
roman, c’est notamment grâce à l’influence de Nana que l’opposition

80 Cette attaque implicite montre bien une dimension romantique de l’œuvre. Mais
la ‘nouvelle mythologie’ à la Zola n’est pas tout à fait celle des romantiques : la
grande synthèse se fait aux dépens du monde idéal. Il semble banal d’insister sur
ce point, mais les études qui analysent l’héritage romantique de Zola sont nom-
breuses de nos jours. Cf. e.g. Martin Braun, Émile Zola und die Romantik –
Erblast oder Erbe ? Studium einer komplexen Naturalismuskonzeption, Tübin-
gen, Stauffenburg, 1993. Braun propose de voir dans le naturalisme une sorte de
synthèse supérieure entre romantisme et réalisme, une description exacte se com-
binerait avec un symbolisme développé (p. 9). Évidemment il y a intégration de
la tradition littéraire, mais elle se fait selon un nouveau paradigme, qui n’a rien
de romantique.
81 La représentation de deux mondes distincts demande un nombre considérable de
personnages. Zola s’en plaint auprès de Flaubert : « Je viens de terminer le plan
de Nana, qui m’a donné beaucoup de peine, car il porte sur un monde
singulièrement complexe, et je n’aurai pas moins d’une centaine de personna-
ges. » Lettre du 9 août 1878, Correspondance, t. III, pp. 201-204, ici p. 202. Une
autre lettre à Flaubert va dans le même sens ; le 30 novembre 1878, ibid.,
pp. 242-244, ici p. 242.
248 La Lutte des paradigmes

ne peut être maintenue sans difficulté, avant de s’effondrer tout à fait.


Ce chapitre retracera la dichotomie et son abolition.
Du côté du monde, il y a donc d’abord le journaliste Fauchery,
chroniqueur au Figaro, toujours prêt à fournir une bonne critique pour
le prix d’une soirée, et son cousin, le provincial à Paris. Hector de La
Faloise découvrira son attirance pour Gaga, une courtisane vieillis-
sante82 ; il essayera de devenir Parisien d’une façon ridicule. Il y a le
banquier Steiner, un juif allemand originaire de Francfort, qui fait
donc penser à la famille des Rothschild ; il a un goût prononcé pour
les filles mais garde la tête froide dans les affaires (N, pp. 1179 sq.),
même si ses projets semblent parfois complètement fantasques (N,
p. 1328). Daguenet aussi perd son argent à la Bourse, c’est bien le
premier amant respectable de Nana ; elle le mariera avec Estelle, la
fille de Muffat. Le comte Xavier de Vandeuvres est le « dernier d’une
grande race, féminin et spirituel » ; ce représentant de l’ancienne no-
blesse s’adonne aux femmes et aux chevaux de course : « il mangeait
alors une fortune avec une rage d’appétits que rien n’apaisait » (N,
p. 1146), et sa ruine spectaculaire lors d’une course de cheval est un
des points d’orgue du roman (cf. le chap. XI du roman). Il y a Georges
Hugon, un jeune collégien d’une beauté innocente (N, p. 1107), qui,
malgré son âge, succombe à Nana avant tout le monde ; son frère aîné,
Philippe, un lieutenant de l’armée, entrera dans le même jeu au lieu de
le sauver. Foucarmont, un officier de marine, connaîtra le sort des
autres. Mais il y a surtout le comte Muffat de Beuville, le chambellan
de l’impératrice, marié à la belle Sabine : c’est un homme de princi-
pes, d’une éducation religieuse stricte et d’une conduite sans failles.
Sa corruption sera la pièce maîtresse de Nana, qu’il faudra analyser en
détail. Il faut noter cependant qu’il représente la noblesse d’Empire83,
il est donc complémentaire de Vandeuvres, un membre de l’ancienne
noblesse. Son beau-père, le marquis de Chouard, un conseiller d’État,
est un homme à femmes vieillissant, qui trouvera les derniers délices
dans le lit de la Vénus des faubourgs.
Du côté du demi-monde, on trouve Rose Mignon, la grande rivale
de Nana. Elle représente l’alternative bourgeoise au débridement du

82 C’est « une grosse femme, sanglée dans son corset, une ancienne blonde devenue
blanche et teinte en jaune, dont la figure ronde, rougie par le fard, se boursouflait
sous une pluie de petits frisons enfantins. » (N, p. 1103)
83 J’y reviendrai dans le chapitre suivant.
« Nana » 249

sexe et de la débauche : ses charmes sont au service de sa famille et ne


gênent pas la société du Second Empire – de toutes ses forces elle
tente au contraire d’y faire sa place. Il y a bon nombre de filles, Lucie
Stewart, relativement vieille, laide, et toujours convoitée (N, p. 1100),
Caroline Héquet et sa mère, Gaga qui essaye de vendre l’innocence de
sa fille au prix fort, l’élégante Blanche de Sivry (N, p. 1101), les actri-
ces Clarisse Besnus, Simonne, etc. Toutes ces filles galantes sont en
rapport mi-solidaire et mi-concurrentiel les unes avec les autres, la
scène du dîner chez Nana, qui fournit aussi des extraits de leurs bio-
graphies, est révélatrice à cet égard (N, pp. 1176 et 1191)84. Le comé-
dien Fontan, un homme vaniteux qui ressemble à un faune (N,
p. 1286), joue un certain rôle en tant que mari temporaire de Nana ; il
réussit l’exploit de vivre à ses dépens, en homme entretenu et violent.
Il y a finalement des parasites, attirés par la réussite, telles Mme Lerat
et Mme Maloir chez Nana ; il y a Labordette, l’éternel serviteur
asexué de toutes les filles. Il y a aussi, comme pôle honteux et opposé
à la réussite sociale, la Tricon, une entremetteuse qui fournit des
clients payants aux filles en difficulté temporaire ou permanente.
Les deux mondes sont constamment mis en scène dans les quatorze
chapitres du roman. Leur rapport se développe de la manière sui-
vante : il y a le mélange initial au théâtre, un lieu qui admet toutes les
catégories sociales. Ensuite, le lecteur devient le témoin de la réussite
de Nana, chez elle, car un véritable défilé de prétendants envahit sa
maison ; Muffat et son beau-père viennent aussi, mais sous prétexte
d’une collecte caritative – la distance est gardée. Le chapitre trois
présente d’abord le salon de la comtesse Sabine, d’un froid et d’une
humidité hivernaux ; mais Fauchery note une sensualité qui n’attend
que son éveil et se promet de développer le potentiel. Pendant la soi-
rée, les hommes parlent en cachette d’un dîner chez Nana, qui sera le
sujet du quatrième chapitre ; le demi-monde est donc présent dans le
monde, mais il est tabou et ne constitue qu’un bruit de fond. La soirée
de Nana, tenue dans un luxe de location, commence bien comme une
caricature de la réception chez la comtesse, et ceci jusqu’au sujet prin-
cipal de conversation, Bismarck, le chancelier allemand ; elle finit en

84 On peut supposer que la démarche du romancier, à savoir raconter et expliquer la


vie des filles faciles, avait quelque chose de choquant à l’époque. Son grand
exemple est à chercher dans L’Éducation sentimentale, dans l’épisode à Fon-
tainebleau, où Rosanette raconte son enfance et son initiation violente à la vie
sexuelle (Es, pp. 331 sq.).
250 La Lutte des paradigmes

débauche, marquant la différence entre les deux événements. Le cin-


quième chapitre amène Muffat au théâtre, derrière la scène : il le fait
visiter au Prince de Galles, un invité de l’Exposition universelle. Le
plus haut monde et le bas monde du théâtre se mélangent, mais une
fois de plus dans le cadre exceptionnel du théâtre, et dans les termes
d’une comédie sociale. Suit un chapitre à la campagne près d’Orléans,
où Nana a obtenu la résidence La Mignotte ; par hasard, elle se trouve
toute proche des Fondettes, la propriété de Mme Hugon, mère de
Georges et de Philippe, et amie de Muffat. C’est la mise en scène des
propriétés et des mondes : la nuit tombée, les hommes vont secrète-
ment rejoindre Nana et ses amies, Georges y perd son innocence,
Muffat cède enfin ; une fois, les hommes se font surprendre en com-
pagnie des filles galantes, ils en restent honteux – ils ressentent encore
quelque pudeur, alors que leur comportement se débride sensiblement.
Encouragé par la situation, Fauchery réussit de s’approcher de Sabine.
La campagne ne signifie donc nullement un retour à l’innocence rous-
seauiste, au contraire, la corruption se généralise, ce dont le prochain
chapitre tient compte : il montre une dispute, la première brouille
entre Muffat et Nana.
Le huitième chapitre marque une césure. Nana et Fontan se sont
installés en ménage, Nana a abandonné le théâtre et ses amants, elle
tente avec son ‘mari’ de s’installer en couple petit-bourgeois. C’est un
échec cuisant, Fontan abuse d’elle, l’embourgeoisement n’est décidé-
ment pas une option pour elle : elle repart pour en détruire le modèle.
Nana retourne au théâtre grâce au soutien de Muffat, qui est mainte-
nant son galant principal ; le chapitre neuf décrit la mise en place de
ce contrat. Le chapitre dix montre Nana en grande courtisane, qui
habite une maison neuve au goût éclectique ; elle devient un modèle
social imité. Les hommes y viennent pour se ruiner, ils perdent le reste
de leur fortune (Vandeuvres) ou s’y corrompent moralement (Muffat,
Georges), voire deviennent criminels (Philippe vole l’argent de son
régiment). Le chapitre onze conçoit l’apothéose sociale de Nana, la
journée de courses : c’est le cheval homonyme qui gagne, la foule
l’acclame dans un élan patriotique. Le chapitre douze nous introduit
dans la nouvelle maison de la comtesse Sabine, qui a clairement subi
l’influence de Nana et la reçoit même chez elle ; son mari ne s’en
révolte plus. Le déroulement de la soirée mondaine s’approche dange-
reusement de la soirée chez Nana, sur une échelle plus large : la cor-
ruption est totale, les deux mondes se mêlent sans gêne aucune. Le
« Nana » 251

chapitre treize montre l’apothéose du sexe de Nana sur un lit-autel


précieux et terrible. Elle va de pair avec la ruine des hommes, qui
tombent l’un après l’autre : Philippe et Georges Hugon, Foucarmont,
Steiner, La Faloise, Fauchery, le marquis de Chouard, tous perdent
leur argent, leur raison, et quelques-uns leur vie. Sabine s’enfuit avec
un amant et marque la ruine complète de sa maison ; son mari rede-
vient dévot. Le dernier chapitre relate le départ et le retour de Nana :
elle fait un voyage en Orient, on n’apprend que les rumeurs quasi-
mythiques de sa réussite. Quand elle revient, elle est souffrante, les
dernières scènes nous font voir son lit de mort et son corps défiguré,
tandis qu’éclate la guerre de 1870-1871.

3. Le comte Muffat : le besoin comme catégorie anthropologique

La victoire emblématique de Nana est la soumission progressive,


puis totale, du comte Muffat et de sa maison. De par sa naissance,
Muffat est intimement lié au régime bonapartiste : « […] fils tardif
d’un général créé comte par Napoléon Ier, il s’était naturellement
trouvé en faveur après le 2 Décembre », le jour du coup d’État (N,
p. 1149). Il manque de gaieté, mais il a d’autres qualités, comme
l’explique ironiquement La Faloise :
[…] il passait pour un très honnête homme, d’un esprit droit. Avec ça,
des opinions de l’autre monde, et une si haute idée de sa charge à la
cour, de ses dignités et de ses vertus, qu’il portait la tête comme un
saint sacrement. C’était la maman Muffat qui lui avait donné cette
belle éducation : tous les jours à confesse, pas d’escapades, pas de
jeunesse d’aucune sorte. (Ibid.)

La religion est fondamentale dans la vie du comte. Ce personnage


représente la foi réintroduite dans la société française après le choc
laïque des tentatives démocratiques ; elle va forcément de pair avec
l’idée d’un État autoritaire, et soutient donc le Second Empire. C’est
l’obscur personnage de Théophile Venot, ancien avoué et ami de la
famille, qui représente la doctrine orthodoxe ; son influence sur le
comte est manifeste85. Par conséquent, la vie conjugale des Muffat est
d’un ascétisme particulièrement austère, sa fille Estelle, une jeune

85 Cf. N, pp. 1151, 1154, 1164, 1249, 1257, 1378, 1411.


252 La Lutte des paradigmes

femme sans intérêt, ira dans le même sens. Bref, c’est un père de fa-
mille tout à fait honorable, dans les goûts du Second Empire.
Nana exerce un effet extraordinaire sur le comte. Lors de la pre-
mière soirée, cet homme si distingué « se haussait, béant, la face mar-
brée de taches rouges » (N, pp. 1119 sq.). Quand il rend visite à Nana
le lendemain, il subit « une odeur de fleur et de femme qui
l’étouffait » ; cette femme galante est pour lui une source de vertiges
permanents (N, p. 1139). Les sensations qui troublent le comte sont
d’ordre olfactif et tactile, ce sont les odeurs et la chaleur du corps fé-
minin qui le ravissent. La visite du théâtre des Variétés est prémoni-
toire, Muffat y éprouve ce qu’il ressentira par la suite en présence de
Nana. De ce point de vue, le théâtre figure en allégorie le corps fémi-
nin86, avec sa face de représentation (la scène), ses couloirs intesti-
naux, ses coins cachés, pleins d’une sensualité envahissante :
En arrivant au pied de l’escalier, le comte avait senti de nouveau un
souffle ardent lui tomber sur la nuque, cette odeur de femme descen-
due des loges, dans un flot de lumière et de bruit ; et, maintenant, à
chaque marche qu’il montait, le musc des poudres, les aigreurs des vi-
naigres de toilette le chauffaient, l’étourdissaient davantage. (N,
p. 1222)

Des impressions d’un ordre animal donc, et qui tendent à soumettre


la raison aux besoins du corps ; selon une vieille idée reçue, l’odorat
est lié aux instincts, et non, comme la vue, au fonctionnement de
l’intellect87. Le cumul des sensations mène bien à une seule chose :

86 Warning interprète la différence entre l’extérieur et l’intérieur comme une


sémantique du désir ; les bâtiments, et surtout le théâtre deviennent des lieux
hautement érotisés, et la transition vers l’intérieur ressemble à un acte sexuel
(Warning parle de « Penetrationsmetaphorik ») ; cf. « Kompensatorische Bilder
einer ‘wilden Ontologie’ », p. 257.
87 C’est une tradition millénaire, qui remonte à Platon ; cf. Phèdre, 250c-d :
« Revenons à la Beauté : comme nous l’avons dit, elle resplendissait au milieu de
ces visions ; et c’est elle encore, après notre retour ici-bas, que nous saisissons
par le plus clair de nos sens, brillant elle-même de la plus intense clarté. La vue,
en effet, est la plus aiguë des perceptions qui nous viennent par l’entremise du
corps, mais elle n’atteint pas la pensée pure. » (Par la suite, Platon exprime les ré-
serves habituelles : un sens ne peut pas apercevoir la vérité, évidemment). Cité
d’après Platon, Phédon, le Banquet, Phèdre, éd. et trad. Paul Vicaire (éd. de
Phèdre Claudio Moreschini), Paris, Gallimard, 1983-1989. Cette tradition conti-
nue à exercer son influence, Alain Robbe-Grillet considère la vue comme « le
« Nana » 253

En haut, au quatrième, il étouffait. Toutes les odeurs, toutes les flam-


mes venaient frapper là : le plafond jaune semblait cuit, une lanterne
brûlait dans un brouillard roussâtre. Un instant, il se tint à la rampe de
fer, qu’il trouva tiède d’une tiédeur vivante, et il ferma les yeux, et il
but dans une aspiration tout le sexe de la femme […]. (N, p. 1223 ; je
souligne)

L’odorat est un des sens les plus éminents dans Les Rougon-
Macquart, et pour cause : négligé, supprimé par les arts jusqu’au XIXe
siècle88, peu mis en scène par les romanciers, il est un sens esthétique
paradigmatique pour le naturalisme89. Proche du goût et des
émanations du corps90, il est lié aux ‘bas sujets’ convoités par le

sens privilégié » ; « Nature, humanisme, tragédie » (1958), dans A.R.-G., Pour


un nouveau roman, Paris, Minuit, 1961, pp. 45-67, ici p. 65.
88 Hegel avance que l’œuvre d’art a une existence idéale, qu’elle ne peut être pure-
ment sensuelle – ce qui mène à l’exclusion de l’odorat : « C’est pourquoi le sen-
sible de l’art se rapporte uniquement aux deux sens théoriques de la vue et de
l’ouïe, tandis que l’odorat, le goût et le toucher restent exclus de la jouissance ar-
tistique. » (« Deshalb bezieht sich das Sinnliche der Kunst nur auf die beiden
theoretischen Sinne des Gesichts und Gehörs, während Geruch, Geschmack und
Gefühl vom Kunstgenuß ausgeschlossen bleiben. ») Georg Wilhelm Friedrich
Hegel, Cours d’esthétique I, trad. Jean-Pierre Lefebvre et Veronika von Schenck,
Paris, Aubier, 1995, p. 56 (la traduction, qui se réfère à l’édition Hotho, offre
l’avantage d’indiquer également les pages de l’édition allemande) ; Georg Wil-
helm Friedrich Hegel, Vorlesungen über die Ästhetik I, dans G.W.F.H., Werke,
éd. Eva Moldenhauer et Karl Markus Michel, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp,
1970, t. XIII, p. 61. Évidemment, le lecteur de Zola ne sent pas réellement les
odeurs, il les imagine. Mais le parti pris cité exprime une tendance qui a son
équivalent dans la représentation littéraire de la réalité.
89 La critique ne souligne pas de manière suffisante ce nouveau paradigme esthéti-
que ; souvent, l’accent est mis sur la vue, e.g. par Philippe Hamon, Le Personnel
du roman. Le système des personnages dans les Rougon-Macquart d’Émile Zola,
Genève, Droz, 1983, p. 69 ; et par Albers, Sehen und Wissen, passim, surtout
pp. 11-40. John A. Frey dédie un petit chapitre au « Olfactory Impressionism »
de Zola ; cependant le terme ‘impressionnisme’ ne me semble pas épuiser les
implications du paradigme ; cf. The Aesthetics of the Rougon-Macquart, Madrid,
José Porrúa Turanzas, 1978, pp. 77-85. Frey cite des exemples frappants de
descriptions d’odeur dans le cycle, surtout dans Au Bonheur des dames, La Faute
de l’abbé Mouret et Le Ventre de Paris (pp. 79-85) ; dans le dernier roman, le
chapitre V contient une célèbre symphonie de fromages.
90 Frey fait la même observation : « Fundamentally, olfactory impressionism seems
to revolve about concepts of sexuality and gourmandise. » The Aesthetics of the
Rougon-Macquart, p. 79.
254 La Lutte des paradigmes

naturalisme91, et, qui plus est, il permet de montrer d’une manière


radicale l’influence du monde sensuel sur l’esprit. Nana en est le
meilleur exemple, elle dégage une fragrance particulière, l’odeur du
sexe, et tout son environnement se voile dans une atmosphère tiède et
lourde92 ; le pouvoir de son corps passe par l’odorat autant que par la
beauté visible (cf. ci-dessous, chap. 5). Muffat subit des impressions
d’une telle violence que le contrôle commence à lui échapper, il perd
véritablement la tête. Cela en dit long sur le personnage, mais ces
passages relatant un cas extrême expriment autant une idée générale
de l’être humain et de son rapport au monde sensuel : à savoir la dé-
termination par les sens, une détermination violente, subie par un sujet
impuissant93 – le fait que Nana séduit tous les hommes rend cette con-
clusion évidente.
Le roman prend soin d’expliquer les causes de la malheureuse pré-
disposition individuelle. Après une enfance dépourvue justement de
chaleur humaine94, la vie du comte ressemble à un désert aride : « Il
grandissait, il vieillissait, ignorant de la chair, plié à des rigides prati-
ques religieuses, ayant réglé sa vie sur des préceptes et des lois. Et,
brusquement, on le jetait dans cette loge d’actrice, devant cette fille
nue. » (N, p. 1213) La femme légère lui suggère un monde de sen-
sations inconnues et tentantes à l’extrême, « des sensations nouvelles
de désir, de peur et de colère, qui se battaient dans son être
bouleversé » (N, p. 1241). Le lecteur apprend sans surprise que Nana

91 Mentionnons dans ce contexte que les hygiénistes du XIXe siècle faisaient le lien
entre les émanations olfactives et l’hérédité : les odeurs des membres d’une fa-
mille, qui sont de la même nature, se renforcent mutuellement et provoquent ainsi
des effets pathologiques, d’après le médecin Michel Lévy. Cf. Alain Corbin, Le
Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social XVIIIe-XIXe siècles, Paris,
Flammarion, 1986, pp. 191 sq. De ce point de vue, l’odeur de Nana, ainsi que son
effet sur les hommes, résulteraient de sa misère familiale.
92 Cf. la description très sensuelle de son hôtel particulier (N, pp. 1346-1351).
93 Plus tard, Muffat trouve évidemment un plaisir dans l’abandon : « Et, dès que la
portière retombait, il était repris, il se sentait fondre à la tiédeur de la pièce, la
chair pénétrée d’un parfum, envahie d’un désir voluptueux d’anéantissement. »
(N, p. 1459) Il y a une dimension masochiste sensible. On notera que ce sont
toujours la tiédeur et l’odeur qui sont déterminantes.
94 « Il en arrivait maintenant à une passion exclusive, une de ces passions
d’hommes qui n’ont pas eu de jeunesse. » (N, p. 1447) On remarquera que le
froid associé à la jeunesse du comte trouve sa complémentarité naturelle dans la
chaleur du corps de Nana, et de toutes ses demeures.
« Nana » 255

lui apparaît comme une tentation, voire comme le diable en personne,


auquel il faut résister à tout prix95. Mais l’être biologique réclame son
dû, irrésistiblement :
Un flot de vie nouvelle noyait ses idées et ses croyances de quarante
années. […] C’était sa jeunesse qui s’éveillait enfin, une puberté
goulue d’adolescent, brûlant tout à coup dans sa froideur de catholique
et dans sa dignité d’homme mûr. (N, p. 1227)96

Comme explication à ce phénomène on peut déceler la suggestion


selon laquelle la religiosité du comte n’est autre chose qu’une sexua-
lité sublimée – Zola implique d’emblée ce constat, en se référant au
personnage tel qu’il était avant le contact avec Nana : « Il pratiquait, il
avait des crises de foi d’une violence sanguine, pareilles à des accès
de fièvre chaude. » (N, p. 1149 ; je souligne)97 Plutôt qu’un rempart,
la religion serait un soutien aux penchants sensuels, les extases du
sentiment religieux ne font que préparer les abandons érotiques du
comte :
Lui, dévot, habitué aux extases des chapelles riches, retrouvait exac-
tement ses sensations de croyant, lorsque, agenouillé sous un vitrail, il
succombait à l’ivresse des orgues et des encensoirs. La femme le pos-
sédait avec le despotisme jaloux d’un Dieu de colère, le terrifiant, lui
donnant des secondes de joies aiguës comme des spasmes […].
C’étaient les mêmes balbutiements, les mêmes prières et les mêmes
désespoirs, surtout les mêmes humilités d’une créature maudite, écra-
sée sous la boue de son origine.98 (N, p. 1459 ; je souligne)

Le roman propose que les sentiments en jeu dans la religion et dans


la sexualité se ressemblent, voire que la religion amène une certaine

95 « Nana, confusément, était le diable, avec ses rires, avec sa gorge et sa croupe,
gonflées de vices. Mais il se promettait d’être fort. Il saurait se défendre. » (N,
p. 1213)
96 Les termes la « sensation nouvelle » ou la « vie nouvelle » reviennent plusieurs
fois, c’est bien ce qui rend Nana irrésistible (cf. N, p. 1331).
97 La « fièvre » et la « folie » n’étant que d’autres termes pour la passion charnelle
irrationnelle.
98 Cette explication est importante aux yeux de Zola, car il la répète presque mot
pour mot quelques pages plus loin, quand Muffat retombe dans les mains de la
religion : « C’était un prolongement religieux des voluptés de Nana, avec les bal-
butiements, les prières et les désespoirs, les humilités d’une créature maudite
écrasée sous la boue de son origine. » (N, p. 1465)
256 La Lutte des paradigmes

perversité sexuelle, le masochisme ; les deux ont en commun la pas-


sion humiliatrice, la mise entre parenthèses du sujet, son anéantisse-
ment provisoire. Les termes qui décrivent les deux passions sont d’une
teneur presque psychanalytique : Muffat cherche « une même satis-
faction des obscurs besoins de son être » (N, p. 1465)99. Le romancier
sous-entend dans ces réflexions que l’irrationalisme passionnel de la
religion ne fournit aucune protection contre celui des folies du corps,
car elles sont de même nature ; privilégier le sentiment religieux, c’est
préparer le terrain à d’autres extases.
Dans cette analyse de la religion, Zola suit probablement une de
ses sources les plus importantes, Charles Letourneau et sa Physiologie
des passions100. Letourneau y analyse l’homme comme un être doté
d’un système nerveux – qui comprend autant le corps que l’esprit – et
défend ainsi un monisme très répandu à l’époque (Pp, pp. 4 sq.). À ce
système sont associés les besoins, définis comme « la conscience de
certaines tendances organiques nécessaires », il y a donc « la tendance
organique et son écho dans les centres nerveux sous forme de désir »
(Pp, p. 5) ; cela exclut les besoins inconscients, le désir étant forcé-
ment senti de manière consciente. Les besoins comprennent trois

99 Je n’essaie pas de faire de Zola un psychanalyste littéraire, cette tentative me


paraît vouée à l’échec. La différence fondamentale me semble résider dans la
puissance accordée au fait biologique : Zola ne voit que la rage des besoins, alors
que Freud a une vision plus culturaliste, qui donne une place importante à la su-
blimation. Il est évident cependant que les deux se nourrissent de quelques sour-
ces communes : le jeune Freud est très influencé par la biologie et il utilisera ses
modèles dans un sens plus ou moins métaphorique aussi tardivement que dans
Au-delà du principe du plaisir (1920) ; cf. Johannes Türk, « Freuds Immuno-
logien des Psychischen », Poetica, n° 35.1-2, 2006, pp. 167-188, surtout
pp. 173 sq. et 178. Leurs conceptions de l’instinct et du besoin (chez Freud, ce
sera la pulsion) sont comparables. – La tentative la plus conséquente de rappro-
cher Zola de Freud a été entreprise par Jean Borie, Zola et les mythes, ou de la
nausée au salut, Paris, Seuil, 1971. L’interprétation de Borie souffre justement
du fait que l’interprète ne rend pas compte des différences mentionnées, mais
aussi de la lecture simplificatrice de l’œuvre, qui, comme dans maintes inter-
prétations d’obédience psychanalytique, ne sert qu’à titre de document psychi-
que ; cf. p. 12 de l’étude, où Borie analyse les images des Rougon-Macquart :
elles « esquissent pour nous en toute lumière et en toute ambiguïté une série de
scènes obsédantes dont Zola ne peut que nous parler sans cesse sans jamais vrai-
ment les jouer, et dont, ayant emporté avec lui le secret, il nous a légué ce ves-
tige, cet ample théâtre désert et pourtant habité, son œuvre. »
100 Paris/Londres/New York (NY), G. Baillière, 1868 ; par la suite, je citerai par
‘Pp’, suivi de la page.
« Nana » 257

classes, les besoins nutritifs, sensitifs et cérébraux, qui correspondent


aux fonctions organiques. Les besoins cérébraux se subdivisent en
deux catégories, les besoins moraux et intellectuels (cf. le schéma, Pp,
p. 6). Letourneau ne traite que d’un besoin moral, « le besoin d’émo-
tions religieuses » (Pp, p. 28), « émotion » signifiant « impression mo-
rale violente » (Pp, p. 19), car celui-ci en est « une des formes les plus
communes, les plus importantes » (Pp, p. 28).
Pour ce disciple des positivistes, il y a une « gradation religieuse
naturelle » (Pp, p. 29) en quatre étapes, le fétichisme, le polythéisme,
le monothéisme et le panthéisme (Pp, pp. 29-35). D’étape en étape,
« l’émotion religieuse devient conception intellectuelle » (Pp, p. 35) ;
Letourneau constate donc un progrès vers la raison, autant dans la
phylogenèse que dans l’ontogenèse, culminant dans « la science, la
grande, la suprême déesse, cent fois plus belle dans sa réalité nue que
tous les dieux » (Pp, p. 41)101. Bref, il condamne la religion, et surtout
ses débuts, le fétichisme, lié à l’enfant, cet être « gourmand, violent,
irascible » (Pp, p. 37), et consistant en « une émotion forte, admiration
ou terreur » (Pp, p. 29). L’enfant ou l’homme fétichiste102
« s’humilie » devant son dieu, il « lui offre des présents, des sacrifices
intéressés » (ibid.).
On croit reconnaître Muffat dans ce portrait de l’homme resté en-
fant, prêt à s’effacer et devant le lit et devant l’autel, tout en poursui-
vant la satisfaction de ses pulsions égoïstes. À ceci près que Zola va
plus loin que Letourneau : dans ses œuvres, les passions ont un côté
pulsionnel, inconscient – pour le moins, le lecteur n’apprend pas for-
cément si le personnage est conscient de ses besoins. Peut-être
l’important n’est-il pas là : le personnage subit la pulsion, il assouvit
le besoin, quoi qu’en dise sa conscience.
Pour résumer le rôle de cette mise en parallèle entre religion et pul-
sion sexuelle : d’un côté, Zola nous présente une anthropologie des
passions, il fait la démonstration de leur fonds commun dans
l’économie psychophysique, dans le système nerveux selon Letour-
neau. De l’autre, il met en garde ses lecteurs contre les espoirs illusoi-
res nourris par un régime autoritaire, qui miserait sur la seule

101 Zola reste ambigu à cet égard, ce qui sera discuté par la suite.
102 Par l’accord entre ontogenèse et phylogenèse, ce constat vise autant n’importe
quel enfant que les ‘races’ restées enfant : « L’homme, enfant d’âge ou de race »
(Pp, p. 29), dit le début du paragraphe.
258 La Lutte des paradigmes

obéissance aux doctrines de la foi, sans tenir compte de la vie


naturelle de l’homme.
Une fois l’innocence perdue, le sort du comte est irrémédiablement
lié à Nana – jusqu’à la fin. Il lui finance un grand rôle dans une nou-
velle pièce, lui achète une maison et lui rend possible un train de vie
véritablement aristocratique. Sa fortune y passe, et il s’avilit progres-
sivement. Le désir devient un besoin de son corps et de tout son être
(N, p. 1331), il perd sa dignité par degrés. Une étape importante est
franchie quand Nana arrange le mariage de sa fille et qu’elle le con-
vainc de se réconcilier avec Fauchery, le journaliste qui l’a rendu
cocu : « À cette heure, Muffat ne doutait plus, c’était un dernier coin
de dignité qui croulait. » (N, p. 1428) Sa passion fiévreuse le réduit à
l’état d’un enfant (N, p. 1334) ; ensuite, Nana fait de lui un animal
qu’elle maltraite à sa guise :
Une luxure les détraquait, les jetait aux imaginations délirantes de la
chair. Les anciennes épouvantes dévotes de leur nuit d’insomnie tour-
naient maintenant en une soif de bestialité, une fureur de se mettre à
quatre pattes, de grogner et de mordre. […]
D’autres fois, il était un chien. Elle lui jetait son mouchoir parfumé au
bout de la pièce, et il devait courir le ramasser avec les dents, en se
traînant sur les mains et les genoux.
« Rapporte, César !… Attends, je vas te régaler, si tu flânes !… Très
bien, César ! obéissant ! gentil… Fais le beau ! »
Et lui aimait sa bassesse, goûtait la jouissance d’être une brute103. Il
aspirait encore à descendre […]. (N, pp. 1460 sq. ; je souligne)

Nana triomphe encore quand elle le persuade de s’habiller en grand


costume de chambellan pour mieux l’humilier – une victoire symboli-
que du bas peuple sur ses dirigeants –, et lorsqu’elle assimile Muffat à
la fin à une simple chose : « Elle cassait un chambellan comme elle
cassait un flacon ou un drageoir, et elle en faisait une ordure, un tas de
boue au coin d’une borne. » (N, p. 1461) La victoire est définitive
quand il la découvre avec son beau-père sur le lit-autel, le vieux mar-
quis de Chouard étant réduit par cette dernière nuit d’amour à un état
d’imbécillité ; lui aussi est traité en « ordure qu’on ne peut montrer »
(N, p. 1463). Cette démonstration de force montre le pouvoir singulier
de Nana : les hommes qui tentent d’en prendre possession sont eux-

103 C’est un des cas où le roman opère le rapprochement homme – animal ; un autre
exemple de taille figure dans l’identification de Nana avec le cheval de course ;
cf. ci-dessous, chap. 5.
« Nana » 259

mêmes progressivement humiliés et réduits, jusqu’à l’état de pur ob-


jet. C’en est trop pour Muffat, il retourne à la foi et essaye de sauver
les débris de sa maison.
Cette tâche lui est rendue singulièrement difficile : sa femme
Sabine a, elle aussi, subi l’influence de Nana. Initialement, cette
femme de 34 ans, issue de la vieille noblesse, semble à l’abri de toute
tentation, observe Fauchery. Mais la vérité de son corps accuse de
mensonge sa conduite publique :
[…] un signe qu’il aperçut à la joue gauche de la comtesse, près de la
bouche, le surprit. Nana avait le même, absolument. C’était drôle. Sur
le signe, de petits poils frisaient ; seulement, les poils blonds de Nana
étaient chez l’autre d’un noir de jais. (N, p. 1150)104

La bouche trahit les lois biologiques qui régissent la comtesse,


l’éveil des sens à venir, dont le caractère animal est indiqué par les
poils105. Cette sensualité est en outre symbolisée par la chaise rouge,
qui, lors de la première soirée chez les Muffat, est le seul élément
sensuel dans un salon de « dignité froide, dans des mœurs ancien-
nes » ; l’atmosphère autant que l’intérieur sont l’héritage de la belle-
mère de la comtesse (N, pp. 1144 sq.). Les meubles de style Empire
(bien en accord avec la position du mari), accusent un caractère grave,
massif et austère, la maison est sombre, le jardin humide. La chaise
justement est « le seul meuble moderne », d’une « mollesse
d’édredon », « un coin de fantaisie introduit dans cette sévérité, et qui
jurait » (ibid.). Plus tard dans la soirée, Fauchery la trouvera déjà
« d’un ton brutal, d’une fantaisie troublante », un « meuble de
voluptueuse paresse » : « On aurait dit un essai, le commencement
d’un désir et d’une jouissance. » (N, p. 1153)
En effet, Sabine se transforme, par la seule proximité de Nana. Elle
développe sa sensualité, elle manifeste une « gaieté vive » surprenante

104 Fauchery en fait la remarque à Vandeuvres, et les deux hommes découvrent


d’autres points en commun : « Ils leur trouvaient une vague ressemblance dans le
menton et dans la bouche ; mais les yeux n’étaient pas du tout pareils. » (N,
p. 1163) Ce sont finalement le menton – signe distinctif de Nana, qui y a un petit
creux – et la bouche qui auront raison de l’apparence et des yeux. Le poids sym-
bolique de ce constat n’est pas à sous-estimer : traditionnellement, les yeux sont
le siège de l’âme ; la bouche est bien moins noble, et associée au corps, à la nu-
trition et au baiser.
105 On se rappellera les cheveux roux de Nana, qui ressemblent à « une toison de
bête » (cf. N, p. 1108).
260 La Lutte des paradigmes

(N, p. 1240) et finit par avoir un goût de luxe ; ce processus va de pair


avec une liaison amoureuse avec Fauchery. Les dépenses de la com-
tesse sont le complément des cadeaux que le comte donne à Nana, les
deux mangent la fortune familiale :
On commençait à parler de ses caprices ruineux, tout un nouveau train
de maison, cinq cent mille francs gaspillés à transformer le vieil hôtel
de la rue Miromesnil, et des toilettes excessives, et des sommes consi-
dérables disparues, fondues […]. (N, p. 1417)

L’hôtel particulier transformé, lieu du grand bal lors du mariage de


sa fille Estelle, porte bien la marque de la comtesse :
On eût dit que la chaise longue de Sabine, ce siège unique de soie
rouge, dont la mollesse autrefois détonnait, s’était multipliée, élargie,
jusqu’à emplir l’hôtel entier d’une voluptueuse paresse, d’une jouis-
sance aiguë, qui brûlait avec la violence des feux tardifs. (N, pp. 1419
sq.)

Encore une passion tardive… La marque de Nana est aussi visi-


ble : elle est présente physiquement, mais on y joue également la valse
canaille de La Blonde Vénus, et on y sent « quelque vent de la chair,
venu de la rue, balayant tout un âge mort dans la hautaine demeure,
emportant le passé des Muffat, un siècle d’honneur et de foi » (N,
p. 1420). Bref, la deuxième soirée chez la comtesse se rapproche dan-
gereusement de la première chez Nana, alors que celle-ci s’est consi-
dérablement embourgeoisée depuis. C’est un effet de contamination,
Sabine est « gâtée par la promiscuité de cette fille » (N, p. 1465).
Grâce à sa transformation, les deux mondes se rencontrent, et fusion-
nent, au moment de la scène du bal, dans une « société où se cou-
doyaient de grands noms et de grandes hontes » (N, p. 1426) : les re-
présentants du Second Empire reçoivent les produits douteux de ses
faubourgs et conçoivent la vie sociale selon le modèle de ces derniers.
À la fin, Sabine s’enfuit avec le chef de rayon d’un grand magasin
(N, p. 1464) ; peu après, elle retourne chez son mari accablé de honte.
La victoire de Nana est accomplie, malgré ce retour : l’honneur, la
fonction et la fortune du comte sont perdus, la force corrosive de Nana
a miné la maison Muffat (N, p. 1465). Quant aux conséquences
générales, Zola conclut dans son dossier : « Une société tombe,
lorsqu’une femme mariée fait concurrence à la fille, et lorsqu’un
« Nana » 261

Muffat se laisse déshonorer par sa femme, tandis que lui-même se


déshonore avec une Nana. » 106
Zola va donc bien plus loin que son prédécesseur : l’analyse a
montré que Flaubert gomme à son tour les différences entre le monde
bourgeois et le demi-monde, entre les républicains petit-bourgeois et
les Dambreuse, en montrant le creux des idées reçues et l’ennui des
deux côtés de la barrière sociale – mais d’une manière générale, en
établissant des parallèles de comportements, en faisant circuler les ob-
jets et les personnages, en jouant avec des métaphores etc.107 Zola, lui,
mélange réellement les habitants108, il fait coïncider les deux mondes,
la noblesse, la grande bourgeoisie et le demi-monde, et il en fait un
seul, dirigé par le besoin de jouissance et la loi du sexe, incarnés par
Nana. Flaubert fait entrevoir le même sous l’apparence de la diffé-
rence sociale, Zola montre que la différence sociale, qui existait jadis
et qui a survécu comme anachronisme, grâce au régime d’un autre
âge, ne peut se maintenir face au déchaînement de la jouissance mo-
derne, d’un principe biologique donc.
Il faut plutôt évoquer un autre parallèle, le baron Hulot de La
Cousine Bette : le personnage est également un bonapartiste noble, qui
dépend des femmes dès le départ. La situation devient tragique au
moment où son âge l’oblige à faire des efforts financiers considérables
pour obtenir les faveurs des dames 109 – il entraîne sa famille presque
dans l’abîme, quand il tombe entre les mains de Mme Marneffe110, une

106 B.N.F., Ms. NAF 10343, f° 72 ; cité d’après Colette Becker, « Dire la femme en
régime réaliste/naturaliste. Du lys à ‘la chienne en chaleur’ », dans Uwe Dethloff
(dir.), Europäische Realismen. Facetten, Konvergenzen, Differenzen, St. Ingbert,
Röhrig Universitätsverlag, 2001, pp. 263-275, ici p. 270.
107 Cf. ci-dessus, Flaubert, II. L’Éducation sentimentale, chap. 4.
108 Zola commence de la même manière que Flaubert : il met en parallèle les deux
soirées, les sujets de conversation etc. Il rapproche d’emblée les personnages, en
faisant remarquer que Mme de Chezelles, l’amie de la comtesse, se tient moins
bien que Caroline Héquet, la fille galante (N, p. 1154). Mais une fois le parallèle
établi, il va plus loin, et il le pousse jusqu’à l’identité.
109 « Tant que le baron Hulot d’Ervy fut bel homme, les amourettes n’eurent aucune
influence sur sa fortune ; mais, à cinquante ans, il fallut compter avec les grâces.
À cet âge, l’amour, chez les vieux hommes, se change en vice ; il s’y mêle des
vanités insensées. » (La Cousine Bette, p. 78)
110 Mme Marneffe pourrait être un modèle de Nana, car elle dirige la destinée de tout
un groupe d’hommes et de leurs familles respectives. Mais ses actes sont dirigés
par la raison, ce qui la distingue nettement de la force inconsciente de Nana. Elle
262 La Lutte des paradigmes

femme avide et rusée. Son histoire est certainement celle d’un homme
soumis à sa passion charnelle, à une passion extrême qui se moque de
la fidélité conjugale et des bonnes mœurs (c’est son épouse Adeline
qui suit les préceptes de la religion, pas lui). Balzac est donc plus
radical dans la conception du destin individuel, qu’il mène jusqu’au
fond du gouffre. Victorin, le fils, réussit à sauver financièrement la
famille, il emploie son zèle (et un personnage criminel) à cette tâche.
Mais le vieux déchu ne peut se passer de son vice : retourné aux côtés
de sa femme angélique, il promet à une domestique de l’épouser après
la mort de sa femme ; celle-ci observe la scène et meurt de chagrin,
Hulot épouse la domestique dont le seul atout est sa jeunesse. Balzac
poursuit jusqu’à la dernière conséquence l’érotomanie de son héros.
Néanmoins, c’est au niveau de la société et de ses lois motrices que
Zola est plus radical que son prédécesseur. Chez Balzac, Hulot repré-
sente bien une loi générale, car « l’Avant-propos » de la Comédie
humaine définit la passion comme le moteur de l’action humaine :
« La passion est toute l’humanité. Sans elle, la religion, l’histoire, le
roman, l’art seraient inutiles. » 111 Ce principe vital se retrouve aussi
dans le contexte d’une société conçue en « comparaison » avec le
monde animal 112. Mais la passion peut signifier différents motifs, e.g.
celui de l’argent ou du pouvoir ; Hulot n’est pas un représentant
typique de la société113. Chez Zola, au contraire, Muffat est un homme

partage la fin horrible de Nana : elle est empoisonnée et se dissout lentement, en


gardant la pleine conscience. Son corps admirable est infecté et défiguré – le
parallèle saute aux yeux. Cf. La Cousine Bette, pp. 428-435, surtout pp. 429 et
431.
111 Honoré de Balzac, « Avant-propos », dans H.d.B., La Comédie humaine, éd.
Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard, 1976, t. I : Études de mœurs : scènes de
la vie privée, pp. 1-20, ici p. 16. L’idée revient à plusieurs reprises : « Il n’y a
qu’un animal. » (p. 8) Puis : « […] l’Animalité se transborde dans l’Humanité par
un immense courant de vie […] ». (p. 9)
112 Balzac, « Avant-propos », p. 7. Cf. Hugo Friedrich, Drei Klassiker des franzö-
sischen Romans, pp. 80 sq. À propos de la conception de la passion, cf. Joachim
Küpper, Ästhetik der Wirklichkeitsdarstellung und Evolution des Romans von der
französischen Spätaufklärung bis zu Robbe-Grillet, Stuttgart, Franz Steiner, 1987
(Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, Beihefte N.F. 13), pp. 89 sq.
113 Cf. les explications avancées lors du dîner des lorettes, qui tourne autour l’amour
vrai et la passion – Hulot y est présenté comme un cas unique ; La Cousine Bette,
p. 410. Cela correspond à l’idée de différentes « Espèces Sociales » qui repré-
sentent des formes différentes de l’humain et de ses passions – la dimension
« Nana » 263

parmi mille autres qui poursuivent leur passion sexuelle, un homme


parmi d’autres qui dépensent leur fortune et celle de leur famille –
l’exception est devenue la règle, même si Nana est une courtisane
extraordinaire. Tout en revêtant une forme individuelle, la loi est uni-
verselle, et elle dénote en plus une nécessité historique.

4. Le dernier rejeton d’une lignée corrompue

Il s’agit maintenant de voir en détail l’origine, le caractère et


l’action de Nana – et, bien sûr, son rôle dans l’histoire du Second Em-
pire. Quant à l’origine, elle a déjà été mentionnée : elle a pour mère la
blanchisseuse Gervaise, héroïne de L’Assommoir, et pour père
l’ouvrier Coupeau. Gervaise, sensible, gentille et travailleuse au dé-
part, appartient à la branche illégitime de la famille114, elle est de la
troisième génération des Macquart. Son père Antoine (fils de l’aïeule
Adélaïde Fouque et de son amant, le contrebandier et braconnier
Macquart 115) est un ouvrier alcoolique et paresseux116, elle est conçue
dans des circonstances difficiles : « Conçue dans l’ivresse, sans doute
pendant une de ces nuits honteuses où les époux s’assommaient, elle
avait la cuisse droite déviée et amaigrie, étrange reproduction hérédi-
taire des brutalités que sa mère avait eu à endurer […]. » (FR,
p. 124)117 Il lui en reste une constitution « souffreteuse » (le mot

sociale est donc bien plus importante chez Balzac ! Balzac, « Avant-propos »,
pp. 8 sq.
114 En fait, l’arbre généalogique comprend deux branches illégitimes, car l’aïeule
Fouque a deux enfants avec Macquart, Ursule et Antoine, qui forment ensemble
la partie illégitime de l’arbre.
115 Un homme « aux instincts vagabonds, que le vin et une vie de paria ont rendu
mauvais » (FR, p. 43).
116 Chez Antoine, à 16 ans, « les défauts de Macquart et d’Adélaïde se montraient
déjà comme fondus. Macquart dominait cependant, avec son amour du vagabon-
dage, sa tendance à l’ivrognerie, ses emportements de brute. » Mais, grâce à
« l’influence nerveuse » de la mère, ces traits s’expriment moins franchement,
par « une sournoiserie pleine d’hypocrisie et de lâcheté » (FR, p. 47). La lâcheté
et le manque de volonté domineront cette branche.
117 Ici, le narrateur exprime une des idées les plus exotiques sur l’hérédité qu’on
puisse trouver dans le cycle ; on la met généralement sur le compte de sa source,
Prosper Lucas. Mais celui-ci récuse l’idée que « les dispositions physiques ou
morales, au moment du coït » puissent déterminer l’individu ; Traité philosophi-
que et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie
264 La Lutte des paradigmes

figure dans l’arbre généalogique de 1869) et un penchant latent pour


l’alcool.
Originaire de Plassans, elle monte à Paris ; après avoir été aban-
donnée lâchement par son amant Lantier, elle se retrouve seule dans
les faubourgs avec deux enfants, Claude et Étienne118. Elle épouse le
zingueur Coupeau, un ouvrier honnête et sobre, mais celui-ci tourne
mal après un accident de travail : sa rancune le rend alcoolique et pa-
resseux. Gervaise arrive néanmoins à installer sa propre boutique, elle
vit heureuse pendant quelque temps. Mais bientôt elle devient gour-
mande et fainéante119, la boutique décline, surtout quand elle reprend
son ancien amant Lantier qui s’installe en parasite et vit sur les frais
du couple. Le ménage s’appauvrit progressivement, Gervaise devient
alcoolique à son tour et se prostitue même ; son mari meurt à l’hôpital,
elle le suit peu après, dans une misère totale. Le tableau est choquant,
et déclenche des réactions fortes – Zola se défend de manière prophy-
lactique contre le reproche d’avoir montré une classe ouvrière ir-
responsable :
C’est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne
mente pas et qui ait l’odeur du peuple120. Et il ne faut point conclure
que le peuple tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas
mauvais, ils ne sont qu’ignorants et gâtés par le milieu de rude beso-
gne et de misère où ils vivent. (Ass, pp. 373 sq.)

Pour Nana, fruit du mariage entre Gervaise et Coupeau, l’arbre gé-


néalogique de 1878 ne présage rien de bon : « Anna née Coupeau en
1852121. Mélange soudure. Prépondérance morale du père et ressem-
blance physique de la mère. Hérédité de l’ivrognerie se tournant en

du système nerveux, t. II, p. 183 (pour le lieu, la maison d’édition et l’année cf. la
page ci-dessous).
118 Respectivement les héros de L’Œuvre et de Germinal ; comme j’ai déjà indiqué,
le personnage de Jacques est une invention tardive, postérieure à L’Assommoir,
que Zola a rajouté quand il a décidé de séparer les sujets de Germinal et de La
Bête humaine (cf. les « Notes » pour Germinal, pp. 1828-1830)
119 Sa profession a une portée symbolique, elle n’arrive pas à ‘blanchir’ suffisam-
ment, elle prend l’habitude de la saleté que son milieu social lui offre et inflige.
120 L’odorat fournit la preuve de l’authenticité – je reviendrai au rôle du sens olfac-
tif.
121 Selon Mitterand et les plans, c’est en avril 1851 que Nana est née (Notes,
p. 1583, note de la p. 467) ; L’Assommoir entretient un rapport allusif à la
chronologie.
« Nana » 265

hystérie. État de vice. » Cette ébauche de son caractère, reprise dans


les explications héréditaires du Docteur Pascal 122, est justifiée par un
auteur de référence important, Prosper Lucas. Zola a lu très attentive-
ment son Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle
dans les états de santé et de maladie du système nerveux (1847)123, il
a pris des notes exhaustives124 et intégré nombre de notions dans son
œuvre ; il convient alors de présenter l’ouvrage de Lucas, afin de
rendre intelligible le paragraphe cité125.
Notons d’emblée que malgré ses prétentions, le caractère du texte
est peu scientifique selon les standards modernes : tels les ouvrages de
référence de Flaubert, Lucas analyse les phénomènes d’une manière
purement intellectuelle, spéculative, il n’a aucune expérience scienti-
fique valable à proposer. Ses ‘preuves’ consistent en des observations,
des cas rapportés et des citations de textes ‘d’autorité’, qui peuvent
très bien être la Bible ou le Zend-Avesta. Les deux gros tomes de son
ouvrage sont donc peut-être une source riche d’exemples pour un ro-
mancier, une « compilation »126 – ils ressemblent davantage à de la
‘science-fiction’ pour le lecteur d’aujourd’hui. Néanmoins, Lucas pro-
fitait de l’estime de maints membres de la communauté scientifique

122 Nana y est présentée comme un cas de « l’hérédité directe », plus précisément
comme « mélange » « par soudure » (DrP, p. 1007). Mais elle est aussi un exem-
ple de « l’hérédité par influence », j’y reviendrai.
123 Paris, J.-B. Baillière ; le second tome paraît en 1850. Par la suite, je citerai le
texte par l’abréviation ‘Trhé’, tome, page.
124 Les notes sont fournies dans l’appendice du t. V de l’édition de la « Pléiade »,
pp. 1692-1722 ; par la suite, je les citerai par tome, « Notes Lucas », page.
125 Il est regrettable que maintes études littéraires sur Zola croient toujours pouvoir
se passer d’une compréhension minimale de ses sources scientifiques. Certes, il
ne s’agit pas de lire tout Lucas à chaque fois qu’on traite d’un roman naturaliste.
Mais écrire tout un long chapitre sur « L’hérédité comme figure de la moder-
nité », pour citer un exemple récent, et délaisser totalement le développement des
sciences me semble un procédé aberrent ; cf. Sylvie Thorel-Cailleteau, La Perti-
nence réaliste : Zola, Paris, Honoré Champion, 2001, pp. 115-138.
126 C’est en ce terme que se résume le caractère de l’ouvrage pour Bernard Balan,
qui n’y voit pas une théorie cohérente ; « Prosper Lucas », dans Claude Bénichou
(dir.), L’Ordre des caractères. Aspects de l’hérédité dans l’histoire des sciences
de l’homme, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1989, pp. 49-71, ici p. 65. Le
portrait de Balan est peu flatteur : « La prolixité s’associe aux généralités vagues
et aux accumulations de listes d’auteurs, de références à toutes les espèces de lit-
tératures, et d’anecdotes dans lesquelles se mêlent l’histoire et la légende. »
(p. 49)
266 La Lutte des paradigmes

jusque dans les années 1920 127. Darwin se réfère une vingtaine de fois
à lui dans le second tome de The Variation of Animals and Plants
under Domestication (1868), il parle du « great work » de Lucas 128. À
propos de la question de l’hérédité des blessures et des handicaps,
Darwin, qui a l’attitude que l’on sait quant à l’hérédité des caractères
acquis, se laisse impressionner, voire convaincre par la liste
d’autorités proposée par Lucas 129.
L’approche de Lucas n’illustre pas simplement la séparation tar-
dive entre science et littérature, ni une préférence persistante des
scientifiques pour le bon style130 : en lisant les textes scientifiques de
l’époque, et même du début du XIXe siècle, e.g. l’article de Magendie
(cf. ci-dessus, Flaubert, I. Salammbô, « Les personnages », chap. 7),
on comprend que rigueur scientifique et approche spéculative (fût-elle
matérialiste et ‘scientiste’) ont longtemps co-existé131. Leur co-
présence permet de choisir entre des ouvrages appartenant aux deux
extrêmes : Zola se décide, en dépit de son admiration pour Bernard,
pour une position peu avancée de la biologie contemporaine. On peut
expliquer ce choix par le manque avéré d’une théorie scientifique de

127 Cf. Balan, « Prosper Lucas », pp. 49 sq. et 65. Balan analyse en détail les métho-
des et les sources employées par Lucas – un bon exemple est le refus de métho-
des statistique, qui en matière d’hérédité semblent essentielles (pp. 60 sq.) ; il est
à regretter que l’article de Balan ne reçoive pas plus d’attention de la part de la
critique zolienne, même si son objectif, à savoir la découverte de la dimension
sociale qui se cacherait derrière les problèmes scientifiques, le pousse parfois à la
simplification. Sa conclusion – « Le Traité de Lucas n’appartient donc pas à
l’histoire des sciences […] » (p. 65) – me semble une manière bien facile
d’homogénéiser l’histoire des sciences modernes.
128 Deux tomes, parus à Londres : Murray, ici t. II, pp. 7, note 12, et pp. 10 sq.,
note 20. Dans l’index, on trouve les mentions de Lucas (t. II, p. 462), qui
concernent surtout les cent premières pages, dédiées aux questions d’hérédité en
général. Quant à une certaine critique tout de même décelable chez Darwin, cf.
Balan, « Prosper Lucas », pp. 51 sq.
129 The Variation of Animals and Plants under Domestication, t. II, p. 23.
130 Ainsi Lepenies, Das Ende der Naturgeschichte, p. 136. C’est déjà l’estime de
Darwin qui relativise cette tentative d’explication.
131 C’est déjà la réponse à une critique possible : on pourrait objecter que la trans-
position des lois de la toute jeune science expérimentale à la biologie de l’époque
créerait un anachronisme. Mais cette objection n’est pas recevable à cause de la
co-présence mentionnée. Il reste à savoir si, de nos jours cette co-présence ne
continue pas d’exister.
« Nana » 267

l’hérédité digne de ce nom132 ; c’est qu’il faut d’abord simplement


constater.
Le docteur Lucas s’interroge sur la part d’invention et d’imitation
dans l’être humain par rapport à son origine, ses parents : les deux
principes se retrouvent dans l’innéité133 et l’hérédité qui régissent la
procréation des êtres. Lucas présente une théorie pré-évolutionniste,
qui voit l’innéité à l’œuvre dans la création du monde134, et l’imitation
dans la procréation des espèces – c’est l’idée toujours dominante de la
fixité des espèces (Trhé I, pp. 97-100)135. Mais pour Lucas, cela
n’implique pas qu’une personne est la copie exacte de ses parents, au
contraire : « […] la nature ressaisit, dans la procréation de
l’individualité, l’originalité qu’elle perd dans l’espèce […] ». (Trhé I,
p. 101) Les différences sont possibles sur plusieurs niveaux : « Elles
peuvent se prononcer dans la structure externe, dans la structure in-
terne, dans la constitution, dans le tempérament. » (Trhé I, p. 104) La
constitution, Lucas le souligne d’emblée, signifie surtout le système
nerveux de l’homme : « Comme composition, comme tissu, comme
structure, comme configuration, le système nerveux en est le principal
organe. » (Trhé I, p. 8)136 Il ouvre donc la porte à l’hérédité des
maladies nerveuses à l’intérieur d’une même famille ; en effet, le rôle
des pathologies héréditaires est grand chez Lucas – et bien plus grand
encore chez Zola.

132 C’est ainsi que Balan tente d’expliquer les références de Darwin à Lucas ;
« Prosper Lucas », pp. 52 et 65.
133 Dans son emploi normal, ce terme fait référence à ce qui est inné, donné par la
naissance ; en philosophie, les idées innées sont le contraire de la table rase –
cette opposition dénote celle entre les positions du rationalisme et de
l’empirisme. Lucas fait un usage pour le moins surprenant de cette expression :
‘l’innéité’ est ici à comprendre dans le sens de la table rase de l’hérédité.
134 Du reste, Lucas ne s’exprime pas sur la nature de cette création, ni sur la question
d’un créateur possible ; beaucoup de représentants du positivisme de l’époque
tentaient de contourner le débat si acharné entre religion et matérialisme. Si
Lucas fait partie des positivistes il n’est pas d’un goût exclusif pour autant, car il
prend au sérieux les autorités religieuses ; cf. Balan, « Prosper Lucas », p. 57.
135 Lucas voit donc une uniformité spécifique à l’œuvre dans chaque espèce (Trhé I,
p. 171).
136 On peut trouver bon nombre de passages similaires: « […] le système nerveux est
celui dont la forme exprime ou détermine la forme universelle de l’organisation ;
[…] il est, par cette raison, le seul dont les caractères puissent servir de base à
une distribution naturelle des êtres […] » (Trhé I, pp. 46 sq.). En conséquence, il
s’agit du « modèle primitif et [du] type du corps entier » (Trhé I, pp. 47 sq.).
268 La Lutte des paradigmes

Malgré cette réserve, l’hérédité semble être, d’après Lucas, le prin-


cipe même de la génération. Elle n’est pas totale pour autant : Lucas
refuse d’un côté l’idée de l’hérédité simultanée des propriétés du
corps et de l’esprit137 ; de l’autre, il ne présume pas une influence
dominante d’un des deux sexes 138, mais une « action commune et
générale du père et de la mère sur les divers principes de l’organi-
sation » (Trhé II, p. 75). Cette égalité est de principe ; dans la pro-
création réelle, certains facteurs jouent un rôle et décident de la pré-
pondérance de l’un ou de l’autre, tels l’âge et la santé des individus,
ou leur exaltation respective au moment du coït (Trhé II, pp. 260-
280). Quant à la différence entre l’hérédité du corps et celle de l’âme,
il y a trois modèles possibles : l’hérédité à la fois de la forme et de la
faculté, celle de la faculté sans la forme et celle de la forme sans la
faculté ; enfin, il y a bien sûr l’innéité qui implique un nouveau départ
(Trhé II, pp. 91 sq.).
Cette double différence : influence du père et de la mère, d’une
part sur l’esprit et d’autre part sur le corps, est évidemment importante
pour Nana qui hérite du physique de la mère et du tempérament du
père. C’est un mode d’hérédité directe, alors que l’hérédité indirecte,
l’hérédité en retour et l’hérédité d’influence présentent des possibilités
équivalentes (Trhé II, p. 2) ; Zola s’évertue à en explorer le potentiel
dans d’autres caractères du cycle. Le passage précise ensuite qu’il
s’agit d’un « mélange soudure », et fait ainsi référence aux termes
techniques de Lucas, qui servent à spécifier les formes d’hérédité. Il
distingue en effet « trois formules générales de la procréation dans la
nature de l’être » (Trhé II, p. 193), l’élection 139, le mélange140 et la

137 Il avance un argument de bon sens, car le contraire s’observe aussi : « l’enfant le
plus semblable au père ou à la mère, de conformation, de physionomie, en est as-
sez souvent le plus différent, ou par le caractère, ou par les passions, ou par les
facultés, ou par les maladies ; et réciproquement […] ». (Trhé II, pp. 88 sq.)
138 C’est le débat entre spermatistes et ovistes qui est évoqué. Le deuxième livre du
second tome s’intitule « De la part des deux sexes à la procréation » (Trhé II,
pp. 66 sqq.) et fait largement écho à ce débat.
139 L’élection « a pour résultat la représentation ou l’empreinte exclusive du père ou
de la mère sur une partie des points ou sur tous les points de l’organisation »
(Trhé II, p. 194). Cette forme d’hérédité est en contradiction apparente avec le
principe d’une présence égale des deux parents ; Lucas discute ces problèmes de
sa théorie plus loin ; cf. Trhé II, pp. 220 sqq., et surtout pp. 244 sqq., où il donne
les raisons qui expliquent les inégalités.
« Nana » 269

combinaison141. Le mélange se subdivise en fusion, dissémination, et


agrégation ou soudure142 ; la soudure est la formule la moins intime de
mélange, elle combine les deux éléments hétérogènes de manière
schématique :
Mais, le plus ordinaire, le plus élémentaire, et cependant le plus
curieux genre de mélange, est le mélange au degré de simple agréga-
tion, c’est-à-dire la jonction par entrelacement ou juxtaposition, dans
le même organe, des représentations propres à chaque facteur.
Il n’y a ni fusion, ni dissémination, il y a seulement soudure des deux
caractères. (Trhé II, p. 211)

Zola retient dans ses notes ce que lui semble frappant dans ce cas :
« Ainsi, dans un fruit, la couleur et la forme de la mère, s’unit à la
saveur et à la consistance du père. » (« Notes Lucas », p. 1712)
Quant au tempérament du père, Lucas admet tout à fait l’hérédité
des propriétés psychiques : « L’hérédité régit, dans l’humanité, la
disposition à toutes les passions. » (Trhé I, p. 475) L’enfant peut donc
« hériter d’eux [des parents ; N.B.] d’un penchant naturel à
l’ivrognerie » (Trhé I, p. 476), inclination qui se développe dans cer-
tains cas jusqu’à la folie : « L’hérédité du penchant à l’ivresse dégéné-
rait, chez eux, en manie suicide. » (Trhé I, p. 477) On peut estimer que
le vice parfois tout à fait pervers de Nana143 se subsume sous la même

140 Le mélange « a pour résultat la représentation mixte et simultanée du père et de


la mère sur une partie des points ou sur tous les points de l’organisation »
(Trhé II, p. 194). Il repose sur une union de deux partenaires qui se ressemblent :
« […] il se proportionne à l’uniformité, complète ou incomplète, partielle ou gé-
nérale, des représentations de l’un et de l’autre facteur, et s’opère sous l’empire
de la force d’attraction spontanée des semblables. » (Trhé II, p. 233)
141 La combinaison « a pour résultat la substitution d’un nouveau caractère aux
représentations de l’un et de l’autre facteur, sur une partie des points ou sur tous
les points de l’organisation. » (Trhé II, p. 194) Elle n’est donc pas vraiment un
principe d’hérédité, mais le principe de l’innéité, précise Lucas plus loin ; cf.
Trhé II, pp. 225 sq.
142 Sur l’hérédité selon la formule de mélange, cf. Trhé II, pp. 207-214.
143 Nana, toute bonne fille qu’elle est, développe une sexualité complètement dé-
bridée : cette fille a la « distinction nerveuse de chatte de race » qui exprime
« une aristocratie du vice » (N, pp. 1346 sq.) ; elle a des amants à la chaîne, elle
s’en paie même (N, p. 1452) ; elle entretient des amours lesbiennes avec Satin
(une espèce de folie à l’époque, Lucas cite l’homosexualité dans la même
catégorie que l’ivrognerie et l’érotomanie ; Trhé I, p. 479) ; elle se déguise en
homme pour assister à des « spectacles de débauche » (N, p. 1452), etc.
270 La Lutte des paradigmes

catégorie générale, la folie. Cependant, la belle fille est dépourvue de


symptômes hystériques144, pourtant indiqués par l’arbre généalogi-
que : Zola semble finalement avoir préféré la sexualité brute à la ma-
ladie certes connotée érotiquement, mais bien trop délicate pour son
« monstre antique » (N, p. 1470). Il y a une deuxième explication à
l’érotomanie de Nana : elle a aussi subi ce fait rare d’une « hérédité
par influence », car elle « ressemblait étonnamment, dans son enfance,
à Lantier, le premier amant de sa mère, comme s’il avait imprégné
celle-ci à jamais… » (DrP, p. 1007) D’après Lucas, les « Notes » le
résument, les rapports sexuels de certains animaux ont des effets au-
delà d’une grossesse immédiate : « Chez les papillons et les pucerons,
une même fécondation peut servir pour trois et quatre générations. »
(« Notes Lucas », p. 1706) Lantier étant un caractère paresseux, attiré
par les femmes, Nana en hériterait donc des qualités douteuses.
Les remarques sur l’hérédité de la beauté physique proviennent
également du Traité, même si la beauté de Nana dépasse celle de sa
mère. Gervaise présente un mélange curieux :
Sur son corps émacié et contrefait, elle avait une délicieuse tête de
poupée, une petite face ronde et blême d’une exquise délicatesse. Son
infirmité était presque une grâce ; sa taille fléchissait doucement à
chaque pas, dans une sorte de balancement cadencé. (FR, p. 124)

On peut argumenter que ce balancement annonce celui des hanches


de sa fille, ce qui est certainement l’intention de l’auteur. Mais juste-
ment, Nana n’hérite pas du handicap de Gervaise : étant ronde et « si
grasse » (N, p. 1112), elle est tout autre chose que ‘desséchée’ 145 –
tout cela implique un certain degré d’innéité dans sa nature physique.
Une remarque du Dr. Lucas vient appuyer cette hypothèse. Pour illus-
trer l’innéité de la nature physique, il avance que les plus belles
courtisanes viennent du peuple : « […] des rustres, sans figure, et des
femmes de la lie du peuple, aux traits hideux, donnent le jour à des
filles d’une ravissante beauté. C’est la source des plus belles

144 À ce propos, le roman fait preuve d’une certaine ambiguïté : Nana a un penchant
à la nervosité (cf. e.g. N, pp. 1318, 1346, 1411 et 1467), et elle est peut-être
nommée implicitement par Pascal qui parle des maux de sa famille, dont
l’hystérie (DrP, p. 1035). Mais le caractère n’a rien de la fragilité ou de la fureur
hystériques, et l’on n’observe aucun accès qui indiquerait cette maladie.
145 Gervaise, traitée avec de l’anisette, « se dessécha davantage » (FR, p. 124).
« Nana » 271

courtisanes. » (Trhé I, p. 106)146 Zola a dû penser à cette remarque


lorsqu’il écrivait Nana.
L’état moral se manifeste déjà dans le prénom de la courtisane :
‘Nana’ est, aux dires du narrateur, « la caresse du nom d’Anna que
portait sa marraine » (Ass, p. 471), mais le mot a aussi la signification
familière de ‘maîtresse’ ; le nom ‘Coupeau’ est, lui aussi, une allusion,
cette fois à l’alcoolisme (‘couper’ signifie mélanger un alcool, avec de
l’eau ou du jus de fruit par exemple). Nana fait honneur à son nom,
dès son enfance elle est capricieuse et à six ans elle est « une vau-
rienne finie » (Ass, p. 518). Elle règne sur une bande d’enfants et fait
preuve d’une grande curiosité sexuelle : « Cette fichue gamine parlait
sans cesse de jouer à la maman, déshabillait les plus petits pour les
rhabiller, voulait visiter les autres partout, les tripotait, exerçait un
despotisme fantasque de grande personne ayant du vice. » (Ass,
p. 519) Elle assiste aux retrouvailles entre sa mère et son amant, tandis
que son père végète dans un sommeil d’ivrogne : « Elle avait de
grands yeux d’enfant vicieuse, allumés d’une curiosité sensuelle. »
(Ass, p. 633) On ne s’étonne pas qu’elle soit renvoyée du catéchisme
(Ass, p. 678). À quinze ans, elle devient coquette, se promène avec
une bande de filles, embrasse les garçons. Dans un atelier de fleuriste,
elle parachève son éducation des rues (Ass, pp. 717-727).
Elle développe des envies de luxe, et veut participer aux amuse-
ments de la capitale que lui semble défendre son origine : « Elle
s’arrêtait toute pâle de désir, elle sentait monter du pavé de Paris une
chaleur le long de ses cuisses, un appétit féroce de mordre aux jouis-
sances dont elle était bousculée, dans la grande cohue des trottoirs. »
(Ass, p. 726 ; je souligne) Nous retrouvons donc le besoin de jouis-
sance comme moteur de l’ascension sociale, un appétit qui ressemble
au besoin nutritionnel, et qui se traduit verbalement chez Nana, la
redoutable « mangeuse d’hommes » 147. Et justement, un vieux
monsieur la poursuit, elle quitte la maison parentale et perd son

146 Il cite Sinibaldi, Geneanthropeia, lib VIII, tract. I, p. 838, comme référence.
147 Cf. N, pp. 1118 et 1393. La métaphore est filée : « Nana, en quelques mois, les
mangea goulûment, les uns après les autres. Les besoins croissants de son luxe
enrageaient ses appétits, elle nettoyait un homme d’un coup de dent. » (N,
p. 1454) ; elle mange leurs propriétés : « À chaque bouchée, Nana dévorait un
arpent. » (N, p. 1455)
272 La Lutte des paradigmes

innocence148. Elle se fait entretenir, se prostitue ou travaille comme


danseuse (Ass, p. 740). Elle retourne de temps en temps à la maison
avant de la quitter définitivement. Les parents entendent parler de son
ascension sociale (Ass, p. 747), qui n’est plus au centre de
L’Assommoir ; c’est justement le sujet du récit de Nana.
Cette ascension se fait grâce au pouvoir sexuel de Nana – on peut
se demander à juste titre si ce côté naturel ne trouve pas une justifica-
tion aux yeux de l’auteur, car le programme du naturalisme valorise le
corps et ses besoins. Mais Nana ne représente pas une sexualité saine,
et ses victimes ne jouissent pas d’une manière légitime de leurs corps.
Ainsi Muffat : un éveil tardif de la chair n’est pas scandaleux en lui-
même, on le voit à l’instar du docteur Pascal, cet autre homme mûr
découvrant la vie sensuelle. Apparemment, il a l’approbation du nar-
rateur, il vit un amour innocent et biblique avec Clotilde, amour dont
le fruit sera l’espoir final du cycle romanesque. Ici, l’amour charnel
complète le caractère et le parcours du personnage principal, il repré-
sente la vie dans un sens de renouveau 149 : Clotilde est en quelque
sorte l’anti-Nana des Rougon-Macquart 150.
Cette relation complémentaire se manifeste par la maternité de
Clotilde et la relative stérilité de Nana, autre expression de la
« ‘misère physiologique’ » de la dernière (DrP, p. 1035). Malgré ses

148 Cette partie de sa biographie reste inconnue, à l’opposé de la séquence trauma-


tisante dans la vie de Rosanette, qu’elle raconte à Frédéric lors du séjour à Fon-
tainebleau. Zola, qui n’aurait pas utilisé une ellipse par discrétion, implique donc
indirectement que l’épisode a été un événement naturel, qui peut figurer dans le
roman ou non, sans que la signification s’en trouve modifiée.
149 « Alors, ce fut la possession heureuse, l’idylle heureuse. Clotilde était le re-
nouveau qui arrivait à Pascal sur le tard, au déclin de l’âge. Elle lui apportait du
soleil et des fleurs, plein sa robe d’amante ; et, cette jeunesse, elle la lui donnait
après les trente années de son dur travail, lorsqu’il était las déjà, et pâlissant,
d’être descendu dans l’épouvante des plaies humaines. Il renaissait sous ses
grands yeux clairs, au souffle pur de son haleine. C’était encore la foi en la vie,
en la santé, en la force, à l’éternel recommencement. » (DrP, p. 1064)
150 Cette opposition se décline aussi dans l’opposition chaud / froid déjà évoquée :
l’intérieur chaud, étouffant de Nana fait souvent opposition à Paris, environne-
ment cru et froid, alors que Pascal et Clotilde circulent librement dans la chaleur
naturelle du Midi, et ouvrent les fenêtres après leur première nuit d’amour,
« pour que le printemps entrât » ; la nature encadre leur amour : « Le soleil fé-
condant d’avril se levait dans un ciel immense, d’une pureté sans tache, et la
terre, soulevée par le frisson des germes, chantait gaiement les noces. » (DrP,
p. 1064).
« Nana » 273

activités sexuelles, la courtisane tombe rarement enceinte ; son seul


fils, Louis, est « maladif », au « sang pauvre » (N, p. 1321), et destiné
à mourir jeune. Quand elle subit de nouveau une grossesse, son atti-
tude montre que sexualité et fécondité sont complètement dissociées
chez elle :
Et elle avait une continuelle surprise, comme dérangée dans son sexe ;
ça faisait donc des enfants, même lorsqu’on ne voulait plus et qu’on
employait ça à d’autres affaires ? La nature l’exaspérait, cette mater-
nité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de
toutes les morts qu’elle semait autour d’elle. (N, p. 1412 ; je souligne)

La fausse couche semble un résultat logique.


Le scandale de la passion de Muffat réside ailleurs, dans le fait
qu’elle se développe dans le lit d’une courtisane qui ne représente rien
d’autre que le sexe, et que la répression continue de la sensualité ne
fait qu’augmenter l’intensité d’un désir déchaîné, sans but de pro-
création 151, une fois la digue rompue152.
Du point de vue de l’ensemble du cycle, Nana représente donc le
côté infertile et – nous le verrons – destructeur de la sexualité, le re-
vers de la création. Cette ambivalence est au fond celle de la vie elle-
même, la sexualité étant son principe dynamique, transformateur153 ;

151 Donner naissance à un enfant, c’est bien la seule excuse que Clotilde trouve à la
sensualité amoureuse : « Au bout de chacun de ses baisers, se trouvait la pensée
de l’enfant ; car tout amour qui n’avait pas l’enfant pour but, lui semblait inutile
et vilain. » (DrP, p. 1086) C’est un enseignement de la morale chrétienne, qui
admet l’amour physique dans le cadre de la procréation, mais ce précepte est ici
mis au compte des lois de la Nature.
152 « D’ailleurs, depuis trois mois, il vivait au milieu d’un tel étourdissement sen-
suel, qu’en dehors du besoin de la posséder, il n’éprouvait rien de bien net.
C’était, dans l’éveil tardif de sa chair, une gloutonnerie d’enfant qui ne laissait
pas de place à la vanité ni à la jalousie. » (N, p. 1260)
153 C’est dans la logique la plus fondamentale du cycle, car les Rougon-Macquart,
débutent par une transformation, non une création ex nihilo : c’est le cimetière
Saint-Mittre qui devient l’aire Saint-Mittre, le terrain d’où surgit la famille en
question. La destruction et la vie sont associées d’emblée. Cf. Naomi Schor,
Zola’s Crowds, Baltimore (MD)/Londres, Johns Hopkins University Press, 1978,
pp. 8-21, ici pp. 8 sq. – Kristof H. Haavik voit bien l’importance du principe vi-
tal, mais il interprète comme une bataille épique de la vie et de la mort la dualité
du principe vital lui-même ; cf. In Mortal Combat. The Conflict of Life and Death
in Zola’s Rougon-Macquart, Birmingham (AL), Summa Publications, 2000,
pp. 1-8. Chessid en revanche interprète le cycle selon l’opposition paradigmati-
que autorité / transgression ; cette thématique peut correspondre à un intérêt de
274 La Lutte des paradigmes

cela rapproche la sexualité de la fonction de l’argent dans le cycle154.


L’éros et l’argent apparaissent généralement sous un jour trouble dans
les Rougon-Macquart155, ce qui indique une conception chrétienne
sous-jacente156. Les deux côtés, la création et la destruction, ne sont
pas à séparer ; l’argent et le sexe sont exposés en ce sens.
Le résultat de la sexualité de Nana, c’est l’anéantissement, elle
sème la mort. L’Assommoir met en avant le vice de la future courti-
sane, Nana développe néanmoins certains côtés positifs, une inno-
cence de bonne fille. Mais l’important n’est pas là, c’est l’effet de
Nana sur ses amants qui compte. Le roman ne tente pas d’éveiller la
sympathie du lecteur pour son héroïne, il s’intéresse à sa fonction
sociale ; voilà un trait important du naturalisme. De ce point de vue, la
courtisane s’avère d’un caractère destructeur, aux conséquences
néfastes :
Elle ne pouvait voir quelque chose de très cher sans en avoir envie,
elle faisait ainsi autour d’elle un continuel désastre de fleurs, de bibe-
lots précieux, d’autant plus heureuse que son caprice d’une heure
coûtait davantage. Rien ne lui restait aux mains ; elle cassait tout, ça
se fanait, ça se salissait entre ses petits doigts blancs ; une jonchée de

recherche, ce n’est certainement pas la base des Rougon-Macquart ; cf.


Thresholds of Desire, pp. 120-129, surtout p. 129. Philip Walker indique le
contexte panthéiste de la thématique sexuelle, sans mentionner la dimension des-
tructrice, lacune qu’il comble dans sa vue d’ensemble ; Germinal and Zola’s
Philosophical and Religious Thought, Amsterdam/Philadelphia (PA), John Ben-
jamins, 1984, chap. 3 : « Pan », pp. 23-47, ici pp. 35-37 et 45 ; et chap. 6 : « Life
Continuing and Recommencing », pp. 73-86.
154 « […] l’argent, jusqu’à ce jour, était le fumier dans lequel poussait l’humanité de
demain ; et l’argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute
végétation sociale, le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitaient
l’existence. » (Arg, p. 398) La comparaison explicite entre la spéculation et les
forces de la vie souligne le rapprochement ; Saccard stipule : « ‘Mais la spécula-
tion, c’est l’appât même de la vie, c’est l’éternel désir qui force à lutter et à
vivre…’ » Puis il file l’image de la luxure nécessaire à la procréation – en re-
prenant exactement les idées de Clotilde sur la légitimité de la sensualité (Arg,
pp. 135 sq.) ! Malgré l’ambiguïté du caractère de Saccard, on peut supposer que
l’auteur et le narrateur souscrivent à ses propos, qui sont repris par d’autres per-
sonnages et figurent en guise de conclusion à L’Argent.
155 Cf. l’étude de Chantal Bertrand Jennings, L’Éros et la femme chez Zola. De la
chute au paradis retrouvé, Paris, Klincksieck, 1977, surtout pp. 11-36.
156 Elle s’exprime dans des figures comme le péché originel au début du cycle,
l’hérédité de la misère, etc.
« Nana » 275

débris sans nom, de lambeaux tordus, de loques boueuses, la suivait et


marquait son passage. (N, p. 1433)

Ce qui semble plutôt un « caprice » dans ce passage est en vérité


une poussée inconsciente : « Elle apportait d’instinct la rage d’avilir.
Il ne lui suffisait pas de détruire les choses, elle les salissait. » (N,
p. 1460) Cette pulsion s’applique à des fortunes considérables :
Ce fut l’époque de son existence où Nana éclaira Paris d’un redou-
blement de splendeur. Elle grandit encore à l’horizon du vice […].
Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels dé-
sirs y flambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l’or en une
cendre fine que le vent balayait à chaque heure. (N, p. 1432 ; je
souligne)
Les hommes entassés les uns par-dessus les autres, l’or vidé à pleine
brouette, ne parvenaient pas à combler le trou qui toujours se creusait
sous le pavé de son hôtel, dans les craquements de son luxe. (N,
p. 1434 ; je souligne)

Nana finit dans une rage de destruction 157, elle casse les cadeaux
dans une orgie d’anéantissement, pour le seul plaisir de détruire158.
Il n’est pas anodin de faire remarquer que la métaphore centrale de
l’anéantissement est celle d’un trou sous la maison de Nana159, et
qu’elle défend la cassure d’un bibelot de la manière suivante : « ‘Par
exemple, ce n’est pas ma faute… Il était fêlé.’ » (N, p. 1435 ; je souli-
gne) C’est la fêlure originaire de l’aïeule Adélaïde Fouque qui est
évoquée ici 160, la tare héréditaire, qui s’exprime de manière plus ou

157 Se ruiner pour elle devient « la seule preuve d’amour qui la touchât » (N,
p. 1435).
158 Cf. la scène, chargée d’érotisme (N, p. 1436).
159 « L’hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps,
jusqu’à leurs noms, s’y engloutissaient, sans laisser la trace d’un peu de pous-
sière. » (N, p. 1433) Nana mange les propriétés de La Faloise : « Les feuillages
frissonnant sous le soleil, les grands blés mûrs, les vignes dorées en septembre,
les herbes hautes où les vaches enfonçaient jusqu’au ventre, tout y passait, dans
un engloutissement d’abîme […] ». (N, p. 1455) Par voie de conséquence, les
existences des ses victimes se trouvent « minées », e.g. celle de l’aristocrate
Vandeuvres : « […] l’échafaudage de son crédit, les hautes apparences que gar-
dait son existence minée par-dessous, comme vidée par le désordre et la dette,
s’abîmaient dans une ruine retentissante. » (N, pp. 1392 sq.)
160 La combinaison entre l’image de la porcelaine fêlée et la vie psychique qui
s’effondre a trouvé une très belle reprise dans un texte tardif de Francis Scott
Fitzgerald, « The Crack-Up » (1936). Le romancier américain y décrit son
276 La Lutte des paradigmes

moins désastreuse dans les membres de la famille, selon le mot du


docteur Pascal parlant des enfants de Gervaise : « ‘[…] la névrose
passe, et Nana se vend, Étienne se révolte, Jacques tue, Claude a du
génie […]’ ». (DrP, p. 1019) Seulement, la fêlure ne figure pas ici
comme trouble psychique mais comme principe de la destruction
même : c’est un creux qui avale les richesses du pays, et Nana en est
la cause. La transposition a lieu plus d’une fois ; ainsi, pendant le bal
des Muffat, leur situation est analysée dans les termes suivants :
« Maintenant, la fêlure augmentait ; elle lézardait la maison, elle an-
nonçait l’effondrement prochain. » (N, p. 1429)161 Vandeuvres ruiné
mérite la même image : « […] et cela prouvait la fêlure, au milieu du
dernier craquement de sa fortune. » (N, p. 1406) L’image, transposée
du monde matériel à la constitution psychique, est donc de nouveau
extériorisée. Zola file la métaphore, la fêlure provoque le craquement
des maisons, des fortunes, de l’honneur162, jusqu’à celui des membres
du corps163. Ce qui était le problème héréditaire et le moteur interne
d’une famille devient le principe qui mine la société dans son ensem-
ble164. La raison est simple : Nana réussit à imposer sa fêlure héritée
au beau monde du Second Empire, elle devient, semble-t-il, une allé-
gorie de l’époque165.
Mentionnons en passant qu’il n’y pas seulement la haute société
qui la subit, les conséquences sociales de ses caprices sont catas-

collapsus, en lien avec son alcoolisme : « And then suddenly, surprisingly, I got
better. – And cracked like an old plate […] » ; cf. The Crack-Up with other
Pieces and Stories, London, Penguin, 1965, pp. 39-56, ici p. 42.
161 Cette fêlure dans la maison Muffat s’annonce dès le troisième chapitre, quand
Fauchery s’interroge si la comtesse est une amante potentielle ; il n’y croit pas
d’abord, et le constat est donc négatif : « Décidemment, il devait s’être trompé, il
n’y avait point de fêlure. » (N, p. 1165) Il se trompe, Sabine deviendra sa maî-
tresse ; en conséquence, le constat s’inverse.
162 Le bal est comme « la flambée dernière, où craquait l’antique honneur » (N,
p. 1429).
163 Muffat, choqué par la débauche finale de Nana avec son beau-père, est « comme
un arbre secoué par un grand vent, il chancela, il s’abattit sur les genoux, avec un
craquement de tous les membres » (N, p. 1463). Ce sont aussi les os des mineurs
qui craquent ; cf. le passage cité ci-dessous.
164 L’étude de Maarten van Buuren, perspicace à propos de bien des champs méta-
phoriques, néglige la complexité de cette image ; cf. Les Rougon-Macquart
d’Émile Zola. De la métaphore au mythe, Paris, José Corti, 1986, pp. 191-193.
165 Sur l’insistance et la multiplicité de ce leitmotiv du cycle cf. Warning,
« Kompensatorische Bilder einer ‘wilden Ontologie’ », pp. 259-264.
« Nana » 277

trophiques partout : « […] il y avait là-bas, dans un coin de province,


des ouvriers noirs de charbon, trempés de sueur, qui, nuit et jour,
raidissaient leurs muscles et entendaient craquer leurs os, pour suffire
aux plaisirs de Nana. » (N, p. 1455) Cette phrase anticipe Germinal et
justifie d’avance la lutte des mineurs contre leur exploitation166, car
elle montre pourquoi les représentants du capital ont besoin de tant
d’argent, et la nature complètement illégitime de ce besoin. Le
Docteur Pascal établit explicitement le lien de causalité. Après avoir
résumé l’action de Germinal et les malheurs des mineurs, il poursuit :
« Nana, dès lors, devenait la revanche […] ». (DrP, p. 1013)

5. « La Mouche d’Or » : Nana, agent historique

La fille galante est intimement liée au régime, lien qui dépasse de


loin ses idées anti-républicaines et son catholicisme de profession167 :
elle devient graduellement une figure emblématique de la France de
son époque, une Marianne du Second Empire. Par quels procédés
littéraires cette identification passe-t-elle ? quelles sont ses implica-
tions ? Les interrogations permettent de mesurer la profondeur histori-
que du roman, et proposent une première conception de l’Histoire
dans Nana.
D’emblée on notera que la vie de Nana est calquée sur le même
cadre temporaire que le Second Empire : elle naît avec lui (en 1851 ou
1852168, peu importe : les dates désignent deux moments différents de
la prise de pouvoir de Napoléon III), c’est-à-dire avec un régime qui
« allait faire de Paris le mauvais lieu de l’Europe », « un règne
d’aventures, d’affaires véreuses, de consciences vendues, de femmes
achetées, de soûlerie furieuse et universelle » (Cur, p. 367). Et elle
meurt au moment où sonne le glas du régime, quand la guerre est dé-
clarée (en juillet 1870).

166 Lutte menée par Étienne Lantier, le demi-frère de Nana. Le principe des Rougon-
Macquart consiste en la personnalisation de l’Histoire dans les membres d’une
seule famille, ce qui amène tôt ou tard ce genre de voisinage. Néanmoins, on ne
peut nier une logique interne, symbolique, qui montre de manière explicite que le
style de vie de Nana se tourne forcément contre ses origines.
167 Cf. N, pp. 1369 et 1377.
168 Cf. ci-dessus, chap. 4.
278 La Lutte des paradigmes

De plus, le début du roman, qui coïncide avec l’Exposition univer-


selle de 1867, marque simultanément l’entrée de Nana sur le devant
de la vie publique et un des moments forts, glorieux du règne, qui fait
de Paris le centre du monde :
Ce fut le 1er avril que l’Exposition universelle de 1867 ouvrit, au mi-
lieu de fêtes, avec un éclat triomphal. La grande saison de l’empire
commençait, cette saison de gala suprême, qui allait faire de Paris
l’auberge du monde, une auberge pavoisée, pleine de musiques et de
chants, où l’on mangeait, où l’on forniquait dans toutes les chambres.
Jamais règne, à son apogée, n’avait convoqué les nations à une si co-
lossale ripaille. Vers les Tuileries flamboyantes, dans une apothéose
de féerie, le long défilé des empereurs, des rois et des princes, se
mettait en marche, des quatre coins de la terre. (Arg, p. 228)169

Le fait de jouer dans une pièce fortement associée à Jacques Of-


fenbach contribue à l’identification : le compositeur d’opéra est un
personnage-clé du règne, le « roi du Second Empire » selon une bio-
graphie importante170 ; ce n’est pas de manière fortuite que Siegfried
Kracauer l’a choisi comme point de focalisation d’une ‘biographie de
société’ (« Gesellschaftsbiographie ») du Second Empire171. Offen-
bach incarne l’esprit irrespectueux, l’envie d’un amusement facile, et
il atteint également son apogée avec l’Exposition de 1867172. On ne
peut parler de hasard quand la « valse canaille de La Blonde Vénus »
qui envahit la maison Muffat devient un des symboles de la victoire
de Nana (N, p. 1420).

169 Il est évident que cet événement était doté d’un grand pouvoir symbolique et
politique : l’Empire pouvait prouver qu’il était le mécène de la technologie et du
commerce. L’Argent développe explicitement l’importance de l’Exposition dans
un contexte d’agitation politique renaissante, et d’acerbes critiques de la part de
l’opposition républicaine ; cf. également Arg, pp. 15, 168, 171, 230 sq., et 296.
170 Alain Decaux, Offenbach, roi du Second Empire.
171 C’est le terme que Kracauer utilise dans la préface de Jacques Offenbach und das
Paris seiner Zeit, citée d’après Siegfried Kracauer, Werke, éd. Inka Mülder-Bach
et Ingrid Belke, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2005, t. VIII, p. 11.
172 Zola lui-même fait le lien : « Il faut se souvenir que ce fut lui qui conduisit le
cancan de l’Exposition universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de
sa musique. » Le Naturalisme au théâtre, dans É.Z., Œuvres complètes, t. XI :
Œuvres critiques II, pp. 263-557, chap. « La Féerie et l’Opérette », pp. 497-507,
ici p. 506. Cf. également Jean-Claude Yon, Le Second Empire. Politique, société,
culture, Paris, Armand Colin, 2004, pp. 215 sq., ici p. 216.
« Nana » 279

Contrairement à sa mère Gervaise, la victime du faubourg ouvrier,


assimilée à son environnement urbain en déclin 173, Nana appartient au
nouveau Paris, celui du préfet Haussmann, et ce dès L’Assommoir :
« La belle bâtisse du boulevard Ornano la mettait hors des gonds
[Gervaise ; N.B.]. Des bâtisses pareilles, c’était pour des catins
comme Nana. » (Ass, p. 737 ; je souligne) En effet, Nana habitera une
de ces maisons neuves, qui, au sommet de son influence sur Paris,
rappelle à Mignon les grands travaux d’aménagement et de construc-
tion du Second Empire ; il la compare explicitement à un aqueduc
près de Marseille et à un nouveau port à Cherbourg (N, pp. 1466 sq.).
Nana occupe donc naturellement une place dans le paysage urbain de
l’époque, elle devient une ‘entreprise’ du Second Empire.
Bien plus, elle devient véritablement une incarnation de la France.
Nana acquiert cette qualité lors de la journée des courses, événement
symbolique s’il en est : il s’agit de gagner contre les Anglais, l’orgueil
national en dépend. Vandeuvres, dont l’étable semble l’espoir de la
patrie (N, p. 1384)174, lance un cheval inconnu, qui porte le nom de la
courtisane. Ce marrainage se justifie par une similarité d’aspect, la
bête est aussi dorée et rousse que Nana (N, pp. 1399 sq.) ; on notera
cette première assimilation entre femme et cheval. Tout comme Nana
lors de la première présentation de La Blonde Vénus175, la jument est
d’abord un outsider, mais sa cote monte irrésistiblement, et avec le
cheval, sa marraine fait sensation. Pendant la course, la foule étonnée
découvre qu’il a le potentiel de gagner ; en conséquence, il est ac-
clamé :

173 « Gervaise, elle aussi, se montrait ennuyée de ces embellissements, qui lui dé-
rangeaient le coin noir de faubourg auquel elle était accoutumée. Son ennui ve-
nait de ce que, précisément, le quartier s’embellissait à l’heure où elle-même
tournait à la ruine. […] Aussi, les jours où elle cherchait Nana, rageait-elle
d’enjamber des matériaux, de patauger le long de trottoirs en construction, de
buter contre des palissades. » (Ass, p. 737) Cf. aussi le long passage où Gervaise
erre sur les boulevards récemment construits (pp. 764-774).
174 Ce qui ne présage rien de bon : les chevaux de Vandeuvres perdent – sauf Nana,
dont la victoire ne sera pas salutaire à son propriétaire, son pari mi-légal échoue
par une « plate bêtise » (N, p. 1406). L’échec n’annonce rien de bon non plus
pour le second conflit qui met en question l’honneur national : la guerre de 1870-
1871.
175 Où elle est déjà comparée à un cheval : Labordette la regarde « d’un air étonné de
maquignon qui admire une jument parfaite » (N, p. 1119 ; je souligne) !
280 La Lutte des paradigmes

Ce fut comme la clameur montant d’une marée. Nana ! Nana ! Nana !


Le cri roulait, grandissait, avec une violence de tempête, emplissant
peu à peu l’horizon […]. Le cri montait dans la gloire du soleil, dont
la pluie d’or battait le vertige de la foule. (N, p. 1404)

C’est la société entière, l’impératrice comprise, qui ressent désor-


mais le vertige d’un Muffat.
La course triomphale, qui a quelque chose d’un orgasme collectif,
transforme la courtisane en symbole national : elle devient « reine de
Paris », la « reine Vénus dans le coup de folie de ses sujets » (N,
p. 1405). Désormais elle symbolise « la gloire même et la jouissance
aiguë d’une nation » (N, pp. 1450 sq.)176. La confusion avec le cheval
devient totale d’ailleurs : « et l’on ne savait plus si c’était la bête ou la
femme qui emplissait les cœurs. » (N, p. 1405)
Cette scène est écrite pour dépasser L’Éducation sentimentale, qui
évoque une séquence analogue177. Pendant les courses de cheval,
Flaubert permet aux trois mondes de se croiser, ils montrent simulta-
nément quelle est leur importance pour le personnage principal (Es,
pp. 203-210). Frédéric accompagne Rosanette, mais il y croise égale-
ment Mme Arnoux et les Dambreuse : d’où, d’un côté, une certaine
fierté de sa part, il se réjouit de sa bonne fortune amoureuse, et de
l’autre, la crainte de compromettre sa carrière auprès des Dambreuse,
voire de perdre l’affection de Mme Arnoux. Zola reprend la mise en
scène de la société dans sa diversité, et ce jusque dans le détail de
certains personnages 178 ; en suivant l’exemple du prédécesseur, il
profite de l’occasion pour montrer côte à côte les couches de la vie
sociale, représentées par certains personnages. Mais il ne s’arrête pas

176 Cette citation provient d’un passage relatant les promenades en landau, qui affir-
ment la souveraineté particulière de Nana : « […] elle était de ce monde du Bois
[de Boulogne, haut lieu du monde ; N.B.], elle y prenait une place considérable,
connue de toutes les capitales, demandée par tous les étrangers, ajoutant aux
splendeurs de cette foule le coup de folie de sa débauche […] ». (N, pp. 1450 sq.)
177 Flaubert, qui évoque maints détails dans la lettre de félicitation déjà citée, ne
commente pas la scène ; cf. la lettre du 15 février 1880, Correspondance, t. V,
pp. 833 sq.
178 Cisy, le provincial qui tente d’avoir « du cachet », du « ‘chic’ » (Es, p. 206), est
clairement le modèle de La Faloise, provincial lui aussi, qui vient également de
toucher un héritage. Il prétend à « un chic extraordinaire », en affectant « un
dandinement de lassitude » (N, p. 1382). Les deux se ridiculisent dans leur tenta-
tive mondaine, ils se retirent finalement en province pour y faire un mariage
conventionnel.
« Nana » 281

là, justement : la finalité de l’épisode, c’est le couronnement de Nana,


l’instauration officielle de son règne, qui en fait une figure universelle
et réduit toute la société au principe de la sexualité179. La société est
donc uniforme, au fond, tous ses membres obéissent à la même loi
naturelle, une loi que la mise en parallèle entre Nana et la jument
marque comme bestiale ; l’homme est intégré au règne animal. Dans
le cycle, cette idée est largement développée : ainsi, Claude Lantier, le
demi-frère peintre de Nana, a un don artistique exceptionnel, naturel-
lement basé sur la sexualité, sur un désir plus ou moins sublimé180.
Jacques Lantier, troisième de la fratrie, commet des meurtres par be-
soin pulsionnel, pour posséder la femme définitivement181. Il y a da-
vantage d’exemples, j’y reviendrai dans le chapitre synthétique en fin
de partie (cf. ci-dessous, partie IV.).
Cette base de la vie sociale permet à Zola de développer une théo-
rie explicite non seulement de la place, mais de la fonction que Nana
exerce dans son époque. Car elle sert à représenter, et même à
transformer la société qui la nourrit. Sa sexualité destructrice accom-
plit une œuvre. C’est dans un article que le journaliste Fauchery pré-
sente in extenso l’idée de « La Mouche d’Or » :

179 Il ne s’agit pas simplement d’un déguisement biologiste de la conception chré-


tienne de la peccabilité : les exceptions en font la preuve. Labordette et Venot
sont des êtres asexuels, qui ne répondent pas au charme de Nana – sans être ver-
tueux pour autant. Les personnages sont conçus selon le modèle de la scientia
sexualis. D’après Michel Foucault, celle-ci analyse et classifie la sexualité à la fin
du XIXe siècle, le centre d’intérêt étant dans les pathologies ; Histoire de la
sexualité I. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, pp. 152-173, surtout
pp. 155-158. À propos de cette question, cf. ci-dessous, Fontane, II. Effi Briest,
chap. 5.
180 Tout au long de L’Œuvre, le roman qui relate la vie de Claude, le conflit entre la
sexualité vécue avec Christine et la sexualité transmise dans l’art joue un rôle. Le
suicide final est emblématique : Claude se pend devant son tableau inachevé
d’une femme nue, en face du « sexe fleuri d’une rose mystique » (Œ, p. 352).
181 Cf. le développement de son envie de meurtre, « l’obsession de son besoin » ; Bh,
1188-1214, ici p. 1209. L’acte homicide est clairement motivé par la sexualité, il
s’agit d’être le mâle dominant qui profite des ‘femelles’ (Bh, p. 1236), qui les
‘possède’ irréversiblement : « Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n’avait plus
que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux
autres. La porte d’épouvante s’ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l’amour jusque
dans la mort, détruire pour posséder davantage. » (Bh, p. 1297)
282 La Lutte des paradigmes

La chronique de Fauchery […] était l’histoire d’une fille, née de


quatre ou cinq générations d’ivrognes182, le sang gâté par une longue
hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un
détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans
un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe
ainsi qu’une plante de plein fumier183, elle vengeait les gueux et les
abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on
laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l’aristo-
cratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction,
sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre
ses cuisses de neige […]. […] une mouche couleur de soleil, envolée
de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées
le long des chemins, et qui […] empoisonnait les hommes rien qu’à se
poser sur eux […]. (N, pp. 1269 sq. ; je souligne)

D’abord présentée comme l’idée d’un personnage, du point de vue


d’un autre personnage (Muffat lit l’article de Fauchery), la notion de
« La Mouche d’Or » devient graduellement celle du narrateur. Muffat
devine l’avenir : « Il eut un instant conscience des accidents du mal, il
vit la désorganisation apportée par ce ferment, lui empoisonné, sa
famille détruite, un coin de société qui craquait et s’effondrait. » (N,

182 Cette imprécision surprend, et elle ne peut s’expliquer autrement que par le
caractère fictionnel de la théorie. Car tous les arbres généalogiques sont d’accord,
Nana appartient à la quatrième génération des Rougon-Macquart. Cette précision
n’a rien d’anodin : d’après Morel, la dégénérescence d’une famille (e.g.
d’alcooliques) se déroule en quatre générations – une graduation qui a été déci-
sive pour la suite des générations dans Die Buddenbrooks (1901) de Thomas
Mann. Elle explique l’infertilité de Nana : elle est le dernier chaînon de sa fa-
mille. Cependant, d’après l’exemple de Morel, la quatrième génération est équi-
valente à la décadence totale « ‘À la 4e génération : Intelligence peu développée,
premier accès de manie à 16 ans, stupidité, transition à l’idiotisme, et en défini-
tive extinction probable de la race.’ » Nana ne correspond pas du tout à ce por-
trait ; de plus, Morel ne lie pas ce degré de dégénérescence (ni les autres) à la
sexualité, qui est pourtant décisive chez Zola – c’est bien la raison pour laquelle
sa théorie n’est peut-être pas si importante pour l’interprétation de Nana. Cf.
Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce hu-
maine, pp. 123 sqq., ici p. 125 (Morel cite un autre ouvrage dont il est l’auteur).
183 Dans L’Assommoir, Nana est décrite de la même manière ; elle se promène avec
ses amies : « Leurs bras nus, leur cou nu, leurs cheveux nus, s’échauffaient sous
les haleines empestées, dans une odeur de vin et de sueur. Et elles riaient, amu-
sées, sans un dégoût, plus roses et comme sur leur fumier naturel. » (Ass, p. 713)
Il s’agit de la mise en pratique d’une nouvelle définition de l’homme, vu comme
le résultat de déterminants : « Le personnage y [dans nos lettres modernes ; N.B.]
est devenu un produit de l’air et du sol, comme la plante ; c’est la conception
scientifique. » Du roman, chap. « De la description », p. 1300.
« Nana » 283

p. 1270 sq. ; je souligne) Puis, en regardant Nana nue : « C’était la


bête d’or, inconsciente comme une force, et dont l’odeur seule gâtait
le monde. » (N, p. 1271 ; je souligne) Le point de vue n’est plus di-
rectement celui de Muffat. Plus loin encore, les hommes s’avilissent
de plus en plus vite par le seul contact avec Nana, et le narrateur
commente : « Un homme ruiné tombait de ses mains comme un fruit
mûr, pour se pourrir à terre, de lui-même. » (N, p. 1454) La comtesse
achève son œuvre dans la maison Muffat : « Sabine, gâtée par la pro-
miscuité de cette fille, poussée à tout, devenait l’effondrement final, la
moisissure même du foyer. » (N, p. 1465) Tout à la fin, quand Nana a
détruit les hommes disponibles, le narrateur résume tout à fait dans
l’esprit de Fauchery :
Son œuvre de ruine et de mort était faite, la mouche envolée de
l’ordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales,
avait empoisonné ces hommes, rien qu’à se poser sur eux. C’était
bien, c’était juste, elle avait vengé son monde, les gueux et les aban-
donnés. Et tandis que, dans une gloire, son sexe montait et rayonnait
sur ses victimes étendues, pareil à un soleil levant qui éclaire un
champ de carnage, elle gardait son inconscience de bête superbe,
ignorante de sa besogne, bonne fille toujours. (N, p. 1470 ; je
souligne)

On peut conclure que la théorie de « La Mouche d’Or » 184, intro-


duite par le biais de deux personnages, devient, par le déplacement de
la focalisation narrative, l’interprétation du narrateur et de l’auteur
implicite185. Le roman présente son personnage principal comme le
fruit d’un pourrissement social (de misère et d’alcoolisme, lui-même

184 La mouche dorée renvoie au fumier et à l’infection, évidemment, mais elle peut
aussi être lue comme une parodie de l’abeille impériale.
185 Hamon caractérise plusieurs types de personnages qui aperçoivent le monde
fictionnel ; ou bien ils l’expliquent eux-mêmes ou bien on le leur explique –
ainsi, le lecteur reçoit tous les renseignements nécessaires ; Hamon les appelle
« porte-regard » et « porte-parole ». En revanche, les personnages qui exposent
directement les lois (biologiques et autres) ne reçoivent pas tout à fait l’attention
qu’ils méritent. Cf. Le Personnel du roman, pp. 66-106. On peut être certain que
l’auteur réel voyait ce passage comme le programme du roman. Zola écrit à Jules
Lafitte, destinataire du passage mentionné, qu’il le destinait à une prépublication
dans Le Voltaire (journal où paraît Nana à partir du 7 octobre 1879 en feuille-
ton) : « Voici la page dont je vous ai parlé et qui contient toute l’idée morale et
philosophique de Nana. […] [Elle] résume la portée sociale du livre […] ».
Lettre du 15 septembre 1879, Correspondance, t. III, pp. 374 sq.
284 La Lutte des paradigmes

héréditaire), et la protagoniste devient à son tour un ferment toxique


pour la haute société. En d’autres mots : par la théorie de « La Mou-
che d’Or », le roman met en équivalence vie sociale et biologique.
Par quelles images, par quels concepts l’origine et les effets de
Nana sont-ils représentées ? En d’autres termes : comment la réduc-
tion au biologique s’opère-t-elle ? En premier lieu, on trouve un
groupe d’images et de concepts autour des motifs du sol nourrisseur et
du climat : le développement de Nana, tel celui d’une plante dans une
serre, est extrêmement favorisé par le milieu, qui en tant que
« fumier » 186 fournit un sol bien riche, et par le microclimat, c’est-à-
dire la chaleur ambiante qui règne dans la boutique de sa mère 187,
dans l’estaminet où son père devient alcoolique188, et dans le Théâtre
des Variétés (cf. ci-dessus, chap. 1).
L’image de la plante et de son sol, relativement traditionnelle, n’est
pas la seule à caractériser Nana. En deuxième lieu, et de façon tout
aussi importante, on trouve l’emploi métaphorique de ‘fermentation’ :
dans l’usage commun du mot, il désigne un processus de transforma-
tion, e.g. celui du sucre en alcool. Son agent est le ferment, un micro-
organisme qui produit un enzyme ; ‘ferment’ peut aussi signifier
‘germe’ dans un contexte élargi189. Zola décrit surtout la dé-

186 Le narrateur compare Nana explicitement à une plante qui a poussé sur le
« fumier » des faubourgs ; cf. la longue citation ci-dessus. Mais le fumier est une
métaphore utilisée dans d’autres contextes pour critiquer les excès du Second
Empire. Dans La Curée, on apprend à propos de la vie d’un notable du régime :
« Il vendit le premier son nom à une compagnie véreuse, à une de ces sociétés
qui poussèrent comme des champignons empoisonnés sur le fumier des spécula-
tions impériales. » (Cur, pp. 395 sq.)
187 La chaleur et l’humidité sont les caractéristiques du milieu naturel de Nana, à
l’instar de la boutique de sa mère, où Nana grandit entre les vapeurs chaudes du
blanchissage. La chaleur amène l’abandon moral : « Et Gervaise se sentait toute
lâche, à cause sans doute de la trop grande chaleur […] ». (Ass, p. 548 ; cf. aussi
p. 515)
188 Cf. la scène importante où Gervaise, et le lecteur avec elle, font connaissance de
L’Assommoir – le bar qui donne le nom au roman – et du redoutable alam-
bic (Ass, pp. 702-708, pour la chaleur p. 704).
189 Je me réfère ici et par la suite aux définitions fournies par Le Grand Robert de la
langue française, six tomes, éd. Alain Rey, Paris, Dictionnaire Le Robert, 2001
(édition révisée du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue fran-
çaise de Paul Robert) ; ici, entrée « ferment », B.
« Nana » 285

composition dans la transformation, processus que le sexe de Nana, le


ferment, agissant surtout par son odeur190, initie et accélère.
En troisième lieu, une métaphore biologique directement liée à la
fermentation retient l’attention : elle est la plus importante du roman.
Les dernières lignes du texte, qui décrivent le cadavre de Nana, morte
de la variole, la mettent en évidence : « Vénus se décomposait. Il
semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes
tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait de
lui remonter au visage et l’avait pourri. » (N, p. 1485)191 ‘Virus’ signi-
fiait dans les années 1850-1860 un ‘germe pathogène’ en général192,
et c’est probablement dans ce sens que le mot est à comprendre ici.
Cette signification s’accorde parfaitement avec la cause de la mort
de Nana, la variole étant une maladie infectieuse d’origine virale ;
Zola le savait sans doute. Il a probablement puisé dans le traité
Recherches sur la variole (1880) du médecin M.-P. Toussaint
Barthélemy 193, où le virus est désigné comme « germe », et le temps
d’incubation comme moment de « germination »194. Le traité est

190 Outre la citation ci-dessus, cf. la suivante, où son sexe et son odeur sont encore
les éléments principaux de l’action qu’elle exerce. Le narrateur commente le bal
chez les Muffat : « […] Nana, invisible, épandue au-dessus du bal avec ses mem-
bres souples, décomposait ce monde, le pénétrait du ferment de son odeur flottant
dans l’air chaud, sur le rythme canaille de la musique. » (N, p. 1429 sq. ; je sou-
ligne)
191 Zola est choqué par sa propre création, c’est « une fin atroce », puis : « Je ne
crois pas que je puisse jamais dépasser cette horreur de massacre et
d’effondrement. » Lettre à Henry Céard du 25 décembre 1879, Correspondance,
t. III, p. 424. Flaubert jugeait cette mort « michelangelesque » ; lettre à Zola du
15 février 1880, ibid., t. V, p. 833. Ce n’est pas étonnant : une héroïne mutilée
sur son lit de mort, ce n’est pas sans précédent dans l’œuvre flaubertienne… Je-
remy Wallace cite comme intertexte « Une charogne » de Baudelaire et il voit
dans le tableau de Nana morte une représentation du « paradoxe de l’existence,
qui est un cycle continuel de vie et de mort » ; cf. « Baudelaire, Zola, et la femme
charogne », dans Anna Gural-Migdal (dir.), L’Écriture du féminin chez Zola et
dans la fiction naturaliste/Writing the Feminine in Zola and Naturalist Fiction,
Berne/Berlin/Bruxelles/Francfort-sur-le-Main/New York (NY)/Oxford/Vienne,
Peter Lang, 2003, pp. 357-369, ici p. 367.
192 Le Grand Robert de la langue française, entrée « virus », 2 a.
193 Paris, A. Delahaye/E. Lecrosnier. Zola cite le traité dans une lettre du 18 dé-
cembre 1879, Correspondance, t. III, pp. 422 sq. Il est légitime de citer cette
source, même si Zola ne s’en serait pas servi : le traité de Barthélemy est une
bonne synthèse du savoir de son époque.
194 Recherches sur la variole, pp. 14 et 55.
286 La Lutte des paradigmes

intéressant dans le sens où le médecin comprend la variole comme


maladie des nerfs 195, ce qui rend possible le lien avec l’hérédité fami-
liale des Rougon-Macquart : le patrimoine héréditaire est déjà en-
dommagé chez elle196. Finalement, Nana transmet la maladie dans un
processus dominé par l’odeur et l’odorat – ce qui est, d’après Barthé-
lemy, couramment le cas dans l’infection avec la variole :
La variole est éminemment contagieuse et inoculable, c’est-à-dire
transmissible par une surface privée de son revêtement protecteur, au
moyen soit du contact, soit de l’absorption pulmonaire, soit de
l’inoculation. L’idée de contagion, en effet, n’impose pas la nécessité
du contact, comme le voulaient les anciens médecins ; c’est même par
la respiration, plus souvent encore que par le contact, que se produit
l’intoxication, et, certes, la muqueuse des voies respiratoires, des fos-
ses nasales aux alvéoles, doit être plus souvent mise en cause que
l’enveloppe cutanée.197

On peut donc constater que la maladie de Nana fait partie de son


rôle historique ; en accord avec l’épistémologie médicale de son épo-
que, sa mort rend intelligible le sens de sa vie. Mais la dimension pa-
thologique du ‘virus’ ne décrit que le côté destructeur de son effet. La
définition comme ‘germe’ rend surtout possible le mélange hardi –
impossible aux yeux d’un lecteur du XXe ou du XXIe siècle198 – entre
ferment et virus. Le romancier force toujours le sens des mots, il com-
bine l’aspect destructeur d’un germe avec l’effet transformateur d’un
ferment ; la fermentation a en plus un sens potentiellement positif par

195 « […] la théorie nerveuse de la variole […] nous paraît l’hypothèse la plus
vraisemblable […] ». (Ibid., p. 46)
196 Barthélemy est un apologète de la création spontanée, il se pose donc en adver-
saire de Pasteur. Il souligne le rôle de l’organisme individuel (pp. 13 sq.) et celui
de l’hérédité :« Selon son énergie, selon les susceptibilités héréditaires ou acqui-
ses des sujets, selon les opportunités morbides générales ou locales, le virus ren-
contrera dans son évolution plus ou moins de difficultés. » Ibid., p. 55 (je souli-
gne) ; cf. également p. 16 et surtout p. 62.
197 Ibid., p. 7.
198 Le sens actuel de virus est le suivant : « Micro-organisme infectieux, parasite
absolu des cellules vivantes, possédant un seul type d’acide nucléique et se syn-
thétisant sa propre substance à partir de son seul stock génétique (sans échange
métabolique). » (Le Grand Robert de la langue française, entrée « virus », 2 b)
Dans sa définition actuelle, un virus est par définition nuisible à l’organisme
hôte, ce qui exclut d’emblée l’idée d’une transformation neutre, voire fertile.
« Nana » 287

sa dimension de métaphore politique199. Ainsi, dans un seul sujet, la


destruction et la transformation fructueuse se combinent singulière-
ment – synthèse audacieuse, qui repose sur l’exploitation maximale
des champs sémantiques impliqués.
Néanmoins, pour éviter de frôler de trop près le paradoxe, il vaut
mieux trier les niveaux de signification que le roman combine : le
virus est nuisible à l’individu qu’il infecte, mais, malgré la destruction
apparente, il est un ferment utile à la société, car il véhicule le chan-
gement, il accélère la chute du régime. Sa valeur positive se réalise
donc aux frais de l’individu, et son effet est d’abord la fièvre du corps
social200, telle celle de la foule belliqueuse : « Ils s’étourdissaient, les
cris se brisaient dans l’ivresse de leur fièvre se ruant à l’inconnu
[…] ». (N, p. 1481) La fièvre n’est pas seulement le premier et le plus
éminent des symptômes de la variole201, elle est aussi la condition
nécessaire pour un rétablissement de la santé : la destruction d’une
partie de la société202 rétablit un équilibre moral et rend possible le

199 Il signifie depuis la fin du XVIIe siècle une « agitation fiévreuse » des esprits et
par là l’agitation révolutionnaire (Le Grand Robert de la langue française,
entrées « fermentation », 3 B, et « fermenter », B) ; en allemand, le terme
‘Gärung’ est utilisé de manière comparable.
200 De la « fièvre de curiosité » et la « fièvre de l’irrévérence » du public de théâtre
(N, pp. 1100 et 1112) jusqu’à la « fièvre chaude » (N, p. 1351) accompagnant la
ruine du comte de Vandeuvres, cette expression parcourt le roman ; le corps so-
cial étant la nation – c’est bien un champ métaphorique du cycle (je ne com-
prends pas très bien l’enchaînement). Paris, au paroxysme du Second Empire,
ressemble à un homme malade : « Alors, dans le sommeil fiévreux de Paris, et
mieux encore que dans sa quête haletante du grand jour, on sentait le détraque-
ment cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d’une ville folle de son or et de
sa chair. » (Cur, p. 435) Cf. les observations de Buuren, rappelant que la fièvre
provient d’un surplus ou d’un trop peu de sensations, selon le Dr. Pascal ; Les
Rougon-Macquart d’Émile Zola. De la métaphore au mythe, pp. 195-198.
201 Barthélemy, Recherches sur la variole, p. 66.
202 Dans La Débâcle, Zola utilise la métaphore de l’amputation justement dans ce
contexte. Le lecteur d’aujourd’hui, ayant en tête les idéologies et les cataclysmes
du XXème siècle, aura du mal à apprécier les images d’hygiène sociale. La
proximité possible de Zola avec la pensée fasciste ou fascisante n’a pas encore
reçu l’attention méritée ; à ma connaissance, il n’y a que l’ouvrage de Regine
Lyon, qui se concentre sur l’œuvre tardive, et surtout Paris. Malheureusement,
son approche ‘sociopsychologique’ (p. 4) est sujette à de forts préjugés politi-
ques, elle considère le fascisme comme une tendance historique à long terme, à
laquelle ‘succombent pratiquement tous les sujets bourgeois’ (p. 3) ; pour elle,
Zola est d’abord ‘l’homme petit-bourgeois de la fin du XIXe siècle’ (p. 5, cf.
288 La Lutte des paradigmes

renouveau. Cette vision de Nana et de son sexe correspond, nous


l’avons vu, à un côté de l’action exercée par la sexualité dans le cycle
des Rougon-Macquart, alors que Clotilde représente le versant op-
posé.
L’agent de ce processus est totalement inconscient de sa fonction
et de son effet historiques. Nana compte en tant que « force de la na-
ture », comme sexualité pervertie qui se venge de sa perversion, non
comme personne en tant que telle ; son rôle historique, qui passe par
son corps et son potentiel d’attirance sexuelle, n’a rien à voir avec son
caractère de « bonne fille »203. La nature de sa mort, la décomposition
horrible que lui inflige la variole, soulignent son caractère d’hôte de la
maladie. C’est comme si, après une longue période d’incubation204,
son corps subissait enfin l’effet des germes de maladie qu’il portait –
le conditionnel surprend à peine : on assiste à une transposition,
d’abord de la métaphore, mais aussi du modèle, de la médecine des
maladies infectieuses à l’évolution sociale. Les victimes, en revanche,
sont au moins partiellement conscientes de la ruine qu’ils subissent et
de l’effet néfaste de leur passion pour la société ; il n’empêche qu’ils
se ruent vers Nana, attirés irrésistiblement, obéissant à « la folie de la
chair » (N, p. 1277)205. L’homme est ici la marionnette de ses ins-
tincts206, il ne peut qu’obéir.

également p. 211, où Zola est comparé à Hitler [sic !]). Zolas « foi nouvelle ».
Zum faschistischen Syndrom in der Literatur des Fin de Siècle (Trierer Studien
zur Literatur, t. VI), Francfort-sur-le-Main/Berne, Peter Lang, 1982, surtout
pp. 1-8.
203 Évidemment, Nana n’est pas tout à fait inconsciente de ce qui se passe autour
d’elle : elle remarque le malheur individuel, elle peut éprouver une certaine com-
passion, elle se révolte aussi contre l’idée d’une quelconque responsabilité de sa
part, e.g. dans les réflexions et dans la conversation lors de la mort de Georges
Hugon (cf. N, pp. 1467-1469). Mais elle ne reconnaît pas son rôle socio-histori-
que.
204 Barthélemy suppose un temps d’incubation qui dure de six à vingt jours (ce qui
correspond à-peu-près à nos connaissances de la maladie) : le modèle est donc
utilisé de manière purement métaphorique ; cf. Recherches sur la variole, p. 74.
205 Même Fauchery, qui établit la théorie de « La Mouche d’Or », et Muffat, qui en
comprend toute la portée, subissent son influence, bien malgré eux ; en dépit de
leur fonctionnement impeccable, leurs capacités intellectuelles ont une valeur
tout à fait relative.
206 Sur ce point, Zola se distingue de Lucas. À la question : « De l’hérédité des
qualités morales et de leurs impulsions, doit-on induire celle des actions où elles
tendent ? », Lucas répond que l’homme a la force « de réagir sur lui-même »,
« Nana » 289

La fonction socio-historique de Nana est soulignée par les événe-


ments de la grande histoire qui entrent dans le récit, c’est-à-dire la
préparation sous-jacente, puis explicite du conflit franco-prussien.
Une première indication se trouve dans la course de chevaux, qui cou-
ronne Nana – et préfigure, par sa dimension patriotique et la ruine de
Vandeuvres (il perd, malgré la victoire de sa jument), l’échec du pays.
Mais l’histoire se fait plus concrète encore : le nom du chancelier
Bismarck figure dans les conversations des soirées, chez la comtesse
et chez Nana, on s’interroge parallèlement sur son caractère, voire son
génie207. Symboliquement, il est absent au milieu du roman et ré-
apparaît dans la conversation du dernier chapitre, quand la guerre est
déclarée et quand on croit enfin savoir ce qu’il faut penser de lui (N,
p. 1483) : la mise en jeu du nom encadre ainsi l’action du roman.
La déclaration de guerre, l’élan patriotique qui emplit les rues au
moment de la mort de Nana soulignent la gravité du décès 208. Surtout,
la mise en parallèle ne présage rien de bon : cette foule fébrile ac-
clamait Nana autrefois, alors qu’elle était l’ennemi intérieur de la
France. Maintenant, alors que l’ennemi intérieur a miné le pays dans
sa substance, la France se tourne contre l’ennemi extérieur, engage le
combat sous le signe de la même folie ; l’entreprise s’annonce péril-
leuse. D’autant plus que le terme ‘débâcle’, le titre du roman des
Rougon-Macquart qui fait le récit de la guerre de 1870-1871, est une
isotopie de Nana. Il apparaît dans un contexte étranger à son usage
habituel, la maison luxueuse de la courtisane est, au moment où elle
atteint le sommet de sa gloire, décrite comme étant en pleine
« débâcle » – et cela dans le même passage où cette même maison est
comparée aux travaux du Second Empire, impliquant par là une chute

que, « dans l’humanité, entre l’impulsion et l’acte, il y a un intervalle. » La cons-


cience, la raison, la volonté peuvent intervenir. « Dans les conditions normales de
la santé, de l’organisation, et de l’intelligence, quelles que soient la source, la
nature, et la force de nos impulsions, les actions morales sont donc facultatives
[…] ». (Trhé I, pp. 454-457) On n’a pas encore suffisamment souligné ni les res-
semblances, ni les divergences entre Zola et ses auteurs de référence, qui, malgré
le caractère matérialiste de leurs théories, adhèrent souvent à un humanisme clas-
sique, défenseur de la liberté individuelle.
207 C’est le sujet des deux soirées ; cf. N, pp. 1148-1165, 1163 sq. et 1178 sq.
208 Le lien entre Nana et la grande histoire est certainement raffermi par le fait que la
maladie dont elle meurt est historiquement probable : entre mars et juillet 1870,
une épidémie de variole ravageait Paris, causant des centaines de morts (N, note
de la p. 1472, p. 1735).
290 La Lutte des paradigmes

imminente du régime, en dépit de sa splendeur apparente (N, pp. 1466


sq.) ; en dépit de leur aspect de santé, le corps féminin et le corps so-
cial sont infectés. Le même constat vaut pour la maison des Muffat,
qui, malgré l’éclat du bal donné par Sabine, est, elle aussi, en
« débâcle » (N, p. 1424). Les deux mondes de Nana fusionnent à cet
instant du récit et dans cette image – fusion qui justement amène, de
manière fatale, l’échec du Second Empire. En cela, Nana et l’ennemi
prussien ont donc un point en commun. L’une détruit les élites et la
nation de l’intérieur, alors que Bismarck et ses troupes le feront de
l’extérieur. La foule, loin d’avoir ‘l’instinct du peuple’ que lui accor-
dent certains écrivains romantiques, court à sa perte avec une belle
inconscience.
La fin catastrophique du régime s’annonce ainsi dans l’emploi du
vocabulaire. De même, les conséquences dévastatrices de la Com-
mune figurent discrètement dans Nana, cachées entre les lignes, mais
présentes : la description du fameux bal de la comtesse Sabine est
riche en métaphores tirés de la sphère du feu 209. La soirée commence
avec « un frisson chauffant les murs » (N, p. 1420), puis la tempéra-
ture monte : « Sous les souffles venus du dehors, les bougies brûlaient
très hautes. » (N, p. 1423) Enfin il fait une « chaleur braisillante » (N,
pp. 1423 sq.), une « chaleur vivante » (N, p. 1429) :
Dans le jardin, une lueur de braise […] éclairait d’un lointain reflet
d’incendie les ombres noires des promeneurs […]. Et ce tressaille-
ment des murs, cette nuée rouge, étaient comme la flambée dernière,
où craquait l’antique honneur brûlant aux quatre coins du logis. […]
Chez les ivrognes des faubourgs, c’est par la misère noire, le buffet
sans pain, la folie de l’alcool vidant les matelas, que finissent les fa-
milles gâtées210. Ici, sur l’écroulement de ces richesses, entassées et
allumées d’un coup, la valse sonnait le glas d’une vieille race ; pen-
dant que Nana, invisible, […] décomposait ce monde […]. (N,
pp. 1429 sq. ; je souligne)

Deux images se combinent, l’image de l’écroulement, des maisons


lézardées qui s’effondrent, et celle de la flambée des richesses211 ;

209 Évidemment, les images servent à marquer le contraste avec l’atmosphère gla-
ciale du salon d’autrefois, mais Zola va bien plus loin que ce simple but
n’exigerait.
210 C’est clairement à la fin des Coupeau que se réfère cette phrase.
211 Je rappelle que Nana aussi fait flamber les richesses : « Dans son hôtel, il y avait
comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de
« Nana » 291

symboliquement, cette dernière est conséquente car elle prolonge la


chaleur qui a favorisé l’éclosion de Nana. Il en résulte une seule vision
apocalyptique à valeur anticipative, elle laisse entrevoir l’incendie de
Paris, provoqué par la Commune et sa répression 212. Le manière dont
se suicide Vandeuvres renforce cette hypothèse : il s’enferme avec ses
chevaux dans son étable et y met le feu. Le texte ne le mentionne pas
explicitement, mais parmi les chevaux, il y a forcément la jument
Nana, qui, depuis la course victorieuse, symbolise l’honneur de la
patrie – brûlée ainsi dans un acte autodestructeur. Les prolepses en
forme d’images atteignent leur comble au moment de la déclaration de
guerre : le coucher du soleil provoque « un nuage sanglant, dont le
reflet d’incendie faisait flamber les fenêtres hautes » (N, p. 1473) ; au-
dessus de la foule enthousiaste il y a désormais « une nappe d’in-
cendie » (N, p. 1479). Bref, Zola force le trait, il donne au lecteur
suffisamment d’indices pour qu’il comprenne le lien entre l’effet
exercé par Nana, ennemie intérieure, et celui de l’ennemi extérieur.
Cela s’impose d’autant plus que la cohérence métaphorique est re-
marquable : l’image part de la fêlure originaire, qui amène les cra-
quements, provoque l’écroulement des ménages, puis celui des mai-
sons, et implique enfin la destruction urbaine. L’écroulement est ac-
compagné de la chaleur, d’abord de celle de la boutique de Gervaise et
du bar L’Assommoir, puis de celle du théâtre et de la maison de Nana,
de la flambée des richesses et du bal de Sabine, et à la fin de celle de
l’incendie réel de Paris. Sur le plan symbolique, le roman développe
les pas intermédiaires entre la fêlure héréditaire de Nana et la catas-
trophe nationale.
Pour résumer ce qui précède : Nana est un résultat de l’échec
sociopolitique du Second Empire, qui permet la dégénération du
peuple par l’alcool et la misère. Des familles détruites de la sorte se
lève la « Mouche d’Or » pour prendre la revanche. La faute se re-
tourne contre les élites, Nana nuit au règne de manière dialectique, en

ses lèvres changeait l’or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. »
(N, p. 1432 ; je souligne)
212 La Débâcle peindra le tableau dans tous ses détails, l’incendie de Paris y tient
une place prépondérante. Maurice, blessé, en donne l’interprétation : « De son
bras valide, il évoquait les galas de Gomorrhe et de Sodome, les musiques, les
fleurs, les jouissances monstrueuses, les palais crevant de telles débauches, éclai-
rant l’abomination des nudités d’un tel luxe de bougies, qu’ils s’étaient incendiés
eux-mêmes. » (Déb, p. 894 ; je souligne)
292 La Lutte des paradigmes

poussant à l’extrême la logique de jouissance égoïste propre à ses


représentants. C’est par cette dialectique qu’elle peut à la fois re-
présenter et transformer le Second Empire : elle affirme le principe de
fonctionnement de la société du Second Empire dans une surenchère
hyperbolique. L’image du ferment y trouve sa justification, Nana est
le catalyseur puissant d’une tendance déjà latente ; sa ‘virulence’
s’exprime dans la métaphore infectieuse et dans sa maladie finale.
Zola conçoit donc une Histoire qui fonctionne selon des lois biolo-
giques, plus précisément selon les processus de fermentation et
d’infection. Son œuvre se réalise via un appât qui s’adresse aux bas
sens et aux bas instincts des hommes, en déjouant toujours leur libre
arbitre, et souvent même leur conscience. C’est une mécanique natu-
relle, qui supprime toute notion idéaliste de l’homme, car son esprit et
sa volonté n’y ont que peu d’importance ; le monisme physiologique y
va de soi. Le docteur Lucas le dit autrement, mais en toute clarté,
« c’est du fait vital que le fait social procède », et leur « rapport est
celui de la cause à l’effet : la cause, c’est la nature, l’effet,
l’institution » (Trhé I, pp. 4 sq.).
Fait très curieux, voire invraisemblable, ce processus surhumain,
post-humain suffit en même temps aux exigences morales à la fois de
l’auteur et du narrateur. La Nature punit le beau monde, en permettant
à la fille des faubourgs de vivre une ascendance fulgurante jusque
dans la plus haute société, dans le but unique de venger sa couche
d’origine (sans le vouloir, car elle dédaigne le peuple213). Cette
conclusion est la somme du roman : « C’était sa revanche, une ran-
cune inconsciente de famille, léguée avec le sang. » (N, p. 1461) Elle
rejoint celle de l’auteur, comme l’affirme le dernier plan détaillé :
« C’est la haute morale du livre. – Nana venge les Coupeau incons-
ciemment, comme une force brute. » (N, Notes, note de la p. 1366,
p. 1729) D’après l’intention déclarée de l’auteur, justice est faite, par
une logique inhérente à la vie organique elle-même.
Il ne faut pas chercher bien loin : c’est bien un avatar de la philo-
sophie de l’Histoire qui ressurgit au milieu de ces odeurs et de ces
pulsions, de toute cette vie organique. Le bien se réalise grâce à un
processus providentiel. Le paradigme est le même, mais le terme et les

213 « […] elle s’emporta contre les républicains. Que voulaient-ils donc, ces sales
gens qui ne se lavaient jamais ? Est-ce qu’on n’était pas heureux ? est-ce que
l’empereur n’avait pas tout fait pour le peuple ? Une jolie ordure, le peuple ! Elle
le connaissait, elle pouvait en parler […] ». (N, p. 1369)
« Nana » 293

moyens de la réalisation ont changé : ce ne sont plus les ‘individus


historiques’ (« welthistorischen Individuen »)214, qui agissent aussi
par intérêt inconscient, ce sont désormais la fermentation, la dé-
composition et l’infection qui servent d’outil. Ainsi, Zola tente de
fusionner deux modèles qui permettent de concevoir la vie humaine :
la loi de la détermination naturelle et la loi de l’Histoire, entendue
comme évolution civilisatrice.

6. La Justice et son ferment

Il convient de s’interroger sur le poids et la mesure des éléments en


question, car de leur présence simultanée ne se déduit pas leur équi-
valence : l’un peut très bien dominer l’autre. Certains auteurs em-
ploient des métaphores naturelles ou biologiques pour souligner la
force du processus historique, tels Herder et surtout Hegel215. Mais
l’Histoire peut aussi bien se soumettre aux exigences d’une nature
dominatrice.
Dans Nana, le personnage principal gagne une force sexuelle my-
thique, et devient agent à l’intérieur d’un cadre historique très précis.
La justice se fait peut-être, mais elle ne domine pas l’action, la mise
en scène de la femme fatale est trop triomphante, et la valeur véhicu-
lée par la justice disparaît face à la gloire de son hôte Nana. Zola dé-
veloppe la puissance sexuelle de la femme sans mettre en question la
réalité de son existence – il diffère de Flaubert, qui y voit au moins
partiellement une projection216 ; Nana s’apparente par là au topos de

214 C’est l’idée de Hegel dans ses Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte,
pp. 279-296/pp. 133-141.
215 La croissance de l’arbre, le cours du soleil, la succession des âges humains, pour
donner quelques exemples.
216 Après sa danse, mise en scène érotique par excellence, et souvent reprise dans la
littérature fin de siècle, la Salomé de Flaubert est montrée telle qu’elle est,
comme une jeune fille manipulée par sa mère : « Un claquement de doigts se fit
dans la tribune. Elle y monta, reparut, et en zézayant un peu, prononça ces mots,
d’un air enfantin : ‘Je veux que tu me donnes dans un plat… la tête…’ Elle avait
oublié le nom, mais reprit en souriant : ‘La tête de Iaokanann !’» (« Hérodias »
dans G.F., Trois Contes [1877], éd. Peter Michael Wetherill, Paris, Garnier,
1988, pp. 223-256, ici pp. 252-254, surtout p. 254) Flaubert souligne ainsi que
l’érotisme de sa danse est surtout une projection des hommes qui assistent au
spectacle.
294 La Lutte des paradigmes

la femme fatale de la littérature et de l’art décadents. Le roman entier,


focalisé sur la courtisane et son œuvre, est conçu pour nous dire que la
justice sociale est seulement l’accidens – la substance résidant dans la
force du sexe et dans le processus d’autorégulation organique d’un
corps social infecté. Cette mise en valeur correspond à un programme
esthétique, lui-même ancré dans une vision de l’homme.
Le roman le développe implicitement, je l’ai indiqué : la scène ini-
tiale figure la victoire de Nana sur un théâtre classique ridiculisé dans
la parodie, et le roman nous livre la démonstration de la puissance
archétypique du sexe. Le triomphe sexuel de la courtisane est paral-
lèlement celui de l’art romanesque qui le met en scène, qui l’élit
comme sujet digne de l’Art. La victoire de l’odorat sur la vue et la
raison est celle du naturalisme sur les tenants de l’art classiciste, une
victoire ambiguë, car le naturalisme condamne moralement ce qui
l’intéresse et le justifie esthétiquement. En d’autres termes : si le
monde était tel que le naturalisme le souhaite, son art cesserait
d’exister – il n’aurait plus de sujet valable. Un indice important est le
fait que tous les romans optimistes des Zola (Au Bonheur des dames,
les scènes d’amour parfait du Docteur Pascal) sont toujours sur le
point de basculer dans le roman-feuilleton à l’eau de rose. Le natura-
lisme de Zola se fonde donc sur une ambivalence essentielle, il fait la
synthèse de conceptions qui, d’un point de vue logique, s’opposent.
Une fois leurs principes dégagés, et les conséquences établies, les
différentes strates des Rougon-Macquart semblent inconciliables. Il
s’agit de mettre au point cette observation.
En développant, en interrogeant la notion de l’Homme que Zola
nous propose ici, on ne peut éviter la conclusion fatale que l’idée de
justice est discréditée dans son principe même. Le roman entier
s’emploie à nous montrer in extenso que la société entière, du bas
peuple jusqu’à la haute aristocratie, de l’adolescent jusqu’au vieillard,
ne fonctionne que selon un seul principe, celui de la jouissance, défi-
nie comme jouissance sexuelle ; cette loi semble aussi universelle217

217 Alain de Lattre arrive à la même conclusion, et il voit le Second Empire comme
un exemple de réduction de la société à sa base naturelle. Mais il pousse plus loin
son constat et voit une aliénation « métaphysique » là où il n’y a que vie physi-
que et organique ; et il conçoit le ‘darwinisme’ de Zola dans une expérience in-
time de la mort. Cela ôte le crédit à son étude qu’elle gagne par l’analyse de
nombreux auteurs scientifiques. Cf. Le Réalisme selon Zola. Archéologie d’une
intelligence, Paris, PUF, 1975, pp. 160-190, ici pp. 170 et 190.
« Nana » 295

qu’elle est fascinante, esthétiquement. Si l’existence humaine est tel-


lement déterminée par la vie biologique, et si cette vie biologique
fonctionne selon les lois de l’hérédité, des besoins physiologiques et
des circuits d’autorégulation, le lecteur finit par se demander au nom
de quelle instance est invoquée la justice sociale, et à quelle fin. En
regardant par exemple les frères de Nana, on constate que la misère et
l’alcool peuvent aussi bien produire un meurtrier (Jacques) – qui ‘pu-
nira’ plus radicalement encore la société coupable de la dégradation
du peuple –, mais de même un meneur ouvrier (Étienne) ou un artiste
de talent (Claude). La ‘punition’ est donc purement arbitraire, le Se-
cond Empire aurait aussi bien pu profiter de la loterie héréditaire218.
À ce problème de désaccord entre vie organique et réflexion mo-
rale s’ajoute celui de la conception du processus historique. Nana
implique que la frénésie de la jouissance est à mettre sur le compte
d’un règne corrompu, qui préfère la recherche du plaisir à une politi-
que sociale plus équilibrée. La Curée le dit explicitement :
La société, sauvée encore une fois, se félicitait, se reposait, faisait la
grasse matinée, maintenant qu’un gouvernement fort la protégeait et
lui ôtait jusqu’au souci de penser et de régler ses affaires. La grande
préoccupation de la société était de savoir à quels amusements elle
allait tuer le temps. Selon l’heureuse expression d’Eugène Rougon,
Paris se mettait à table et rêvait gaudriole au dessert. La politique
épouvantait, comme une drogue dangereuse. […] L’Empire allait faire
de Paris le mauvais lieu de l’Europe. Il fallait à cette poignée
d’aventuriers qui venaient de voler un trône, un règne d’aventures,
d’affaires véreuses, de consciences vendues, de femmes achetées, de
soûlerie furieuse et universelle. Et, dans la ville où le sang de décem-
bre était à peine lavé, grandissait, timide encore, cette folie de jouis-
sance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations pourries et dés-
honorées. (Cur, p. 367 ; je souligne)

Mais, nous l’avons vu à propos de la « Préface » de La Fortune des


Rougon, le désir de jouissance est bien le principe même de la moder-
nité : c’est la motivation amorale qui pousse les basses couches à
grimper les échelles de la vie sociale ; et c’est seulement dans
l’ascension que les valeurs de liberté et d’égalité ont leur importance
réelle. Le Second Empire n’est pas le seul règne à la recherche de son
plaisir, c’est bien toute l’époque moderne qui est visée. Aussi

218 Je rappelle les mots du docteur Pascal : « ‘[…] la névrose passe, et Nana se vend,
Étienne se révolte, Jacques tue, Claude a du génie […]’ ». (DrP, p. 1019)
296 La Lutte des paradigmes

l’histoire familiale dans son ensemble débute-t-elle à un moment pré-


cis, avec la transmission et le développement de la fêlure de l’aïeule
tante Dide : sa relation avec le « fainéant » Macquart date de 1789219.
L’aventure généalogique des Rougon-Macquart est donc aussi direc-
tement calquée sur les temps modernes que la vie de Nana sur le Se-
cond Empire220.
De la même façon, le mélange du bal des Muffat représente non
seulement le monde du Second Empire, mais toute « la débauche mo-
derne » (N, p. 1424) ; il en va de même de la société décrite dans La
Curée221. On observe une coexistence des mondes qui n’est pas sans
esprit démocratique, car tout un chacun ressent « le même appétit de
jouissance » (N, p. 1426), le sentiment moderne par excellence. Un
autre indice se trouve dans la coïncidence entre le début de Nana et
l’Exposition universelle de 1867 : cette dernière est bien plus un sym-
bole du progrès technique que du Second Empire. Le lecteur constate
donc, sans faire l’économie d’une certaine consternation, que la criti-
que acerbe d’un régime spécifique côtoie une analyse de la modernité
en général, qui, par moments, peut se faire moins négative. Cette
structure de base trouve son écho dans les autres romans du cycle (cf.
ci-dessous, partie IV.).
Zola propose donc deux modèles de l’histoire qui sont en désac-
cord. Si la modernité est profondément ambivalente, inconsciente de
la nature humaine, favorable au déchaînement des appétits et de la
jouissance, déchaînement destructeur et producteur à la fois, on aura

219 Le calcul est facile : Adélaïde est née en 1768, elle se marie en 1786 ou en 1787
à Rougon, dont elle a un enfant un an plus tard ; 15 mois après le mariage, Rou-
gon meurt d’un coup de soleil, et douze mois après cette mort, la veuve com-
mence sa relation illégitime avec Macquart ; cf. FR, pp. 41 sq. Warning y voit
une tentative de mettre en accord histoire familiale et Second Empire ; cf.
« Kompensatorische Bilder einer ‘wilden Ontologie’ », pp. 246 et 252. Mais, du
point de vue historique, Zola doit bien faire une différence entre la modernité
dans son ensemble et un règne, et, du point vue moral, entre un régime illégitime
et la naissance de l’idéal républicain (qu’il défend lui-même).
220 Schor met en relation le mythe de l’origine et la Révolution française, en ap-
portant de l’évidence supplémentaire, tel le chariot transportant les ossements
lors de la transformation du cimetière, qui reprendrait le chariot des guillotinés ;
Zola’s Crowds, pp. 11 sqq.
221 Toutes les couches sociales veulent jouir dans La Curée, même si la critique du
Second Empire s’y fait plus violente : « Ceux qui possédaient déterraient leur ar-
gent, et ceux qui ne possédaient pas cherchaient dans les coins les trésors ou-
bliés. » (Cur, p. 367)
« Nana » 297

du mal à intenter un procès au Second Empire sur la base de ces


mêmes chefs d’accusation. La tentative de donner un sens cohérent au
cadre historique des Rougon-Macquart est vouée à l’échec.
Les problèmes inhérents à l’interprétation historique renforcent le
fond biologique. Ses principes incitent à une interrogation fondamen-
tale qui réduit les changements historiques à des effets de surface. Il
semble peu conséquent, e.g., de s’interroger si la jouissance est le
principe de la vie moderne tout court : pourquoi la recherche de la
jouissance serait-elle réservée à la modernité ? À aucun moment, les
réflexions théoriques de Zola ne rendent crédible la thèse selon la-
quelle le déchaînement des appétits serait à mettre au seul compte du
Second Empire222. Le marquis de Chouard, si proche de la sensualité
du XVIIIe siècle, et si emblématique d’une sexualité éhontée, nous
l’affirme : une fois que leur existence est admise, rien ne dit que ces
appétits n’auraient pas existé de tous temps. Leur manifestation est
d’une telle impétuosité qu’un refoulement semble impossible. De
même, La Bête humaine nous présente des considérations générales
sur l’ambiguïté de la nature humaine, imprégnée d’atavismes ; le mes-
sage est évident, l’homme gardera un fond bestial, indépendamment
de son habit historique. Cela est la structure de base des romans des
Rougon-Macquart, qui se manifeste clairement dans les romans
‘noirs’ relatant la vie des enfants de Gervaise. De façon générale, le
projet rationaliste peut aller à l’encontre d’une critique morale (cons-
tater objectivement la détermination naturelle de la volonté humaine
neutralise la responsabilité individuelle), voire se détruire lui-même :
le scientifique qui constate la prévalence de l’instinct creuse sa propre
tombe en tant qu’être rationnel223. La critique rationaliste perd toute
crédibilité, une fois que cette conséquence est concédée.
Toutes ces considérations laissent confus : on ne peut déduire de
Nana une seule conception de l’histoire ou de l’homme sans payer les
frais d’ambiguïtés considérables. Il y a au moins quatre composants

222 Warning souligne que Zola met en scène une folie atemporelle, qui va à
l’encontre d’une motivation historique du cycle ; cf. « Kompensatorische Bilder
einer ‘wilden Ontologie’ », p. 253. Thorel-Cailleteau essaye de résoudre ce
dilemme en supposant que le Second Empire pose les « nouvelles bases
matérialistes » du monde moderne. Cette synthèse n’expliquerait pas le lien avec
la Révolution française, ni pourquoi le Second Empire serait condamnable ; cf.
La Pertinence réaliste : Zola, p. 38.
223 Cf. ci-dessus, I. Zola et le naturalisme.
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essentiels constamment en concurrence l’un avec l’autre : une critique


morale acerbe, une théorie sociohistorique et ambiguë de la moder-
nité, un regard rationaliste sur la vie humaine en tant que vie animale,
et une esthétique qui déchaîne ces mêmes puissances animales, en les
mettant en scène de manière radicale, en y mêlant des prototypes my-
thiques. La critique zolienne, qui discute depuis longtemps la question
de l’unité de l’œuvre, doit tenir compte de cette coexistence problé-
matique ; on ne peut négliger les différents aspects du cycle, dévalori-
ser la présence de la science e.g., mais il est tout aussi périlleux de
proclamer une seule ‘vision du monde’, à tout le moins si on ne re-
connaît pas la fragilité de son unité224.
Si l’on tient compte de cette fragilité, ce sont les processus bio-
logiques qui fournissent la motivation la plus stable, la plus forte et la
plus cohérente : omniprésents, et souvent en guise de commentaire
explicite, ils structurent les œuvres et fournissent les leitmotive des
textes théoriques. La théorie de l’hérédité fournit le squelette au cycle
romanesque entier, et c’est ce sujet, ou bien celui, privilégié, de la
fêlure, qui sont développés de la manière la plus cohérente. Ils sont
développés dans les explications les plus fortes, dans les mondes sen-
suels les plus impressionnants, dans les champs métaphoriques les
plus colorés – c’est ce qui ressort des analyses précédentes. Par
conséquent, le monde des Rougon-Macquart est construit sur des fon-
dements biologiques. À son tour, Zola philosophe est préoccupé par
des sujets biomédicaux : l’éthique lui semble être le domaine
d’exigences sociopolitiques évidentes (à tel point qu’il les développe
peu), et ce sont au contraire la science et les arts qui méritent la ré-

224 Cf. la tentative de Peter Müller, Émile Zola – der Autor im Spannungsfeld seiner
Epoche. Apologie, Gesellschaftskritik und soziales Sendungsbewußtsein in sei-
nem Denken und literarischen Werk, Stuttgart, Metzler, 1981, pp. 2-4 et 11-35.
Müller croit pouvoir déceler un ‘système cohérent’, basé sur une vue scientifique
du monde, un constat qui me semble hypertrophique ; cf. p. 159. De même
l’analyse de Hans-Joachim Müller, Der Roman des Realismus-Naturalismus in
Frankreich. Eine erkenntnistheoretische Studie, Wiesbaden, Athenaion, 1977,
pp. 33 sq. – Les deux auteurs représentent un courant de la critique zolienne al-
lemande qui part d’une analyse des écrits théoriques et en déduit une cohérence
de l’œuvre. Ils ont le mérite de valoriser les aspects théoriques du cycle, que les
critiques français négligent souvent. Mais ils pèchent par un excès de zèle logi-
que : vu la multiplicité hétéroclite des sources de Zola, l’unité semble déjà en
elle-même improbable – encore davantage si on tient compte de la transformation
esthétique, qui impose des notions et des règles propres.
« Nana » 299

flexion, la transformation esthétique : c’est eux que Zola défend


contre les détracteurs, c’est eux qu’il explique au grand public. La
genèse de l’œuvre illustre ce propos : parmi les lectures de Zola, on ne
trouvera pas d’ouvrage sur la justice sociale ni sur l’éthique qui pour-
rait rivaliser, fût-ce de loin, avec l’importance accordée aux traités de
Lucas ou de Letourneau ; et pourtant, il y a maints philosophes positi-
vistes qui auraient pu remplir ce rôle. Il n’est pas surprenant, donc,
que le personnage final, le personnage clé du cycle doit être un méde-
cin : lui seul est capable de faire la synthèse.
La prééminence d’un paradigme n’exclut pas l’existence des au-
tres ; loin de là, elle rend plus urgente la question de leur intégration.
Que faut-il déduire des complications théoriques et esthétiques de
Zola ? De toute évidence, le romancier affaiblit son projet en voulant
peindre et critiquer un règne historique, et, du même coup, ébaucher
une nouvelle conception de l’homme, fondée sur sa vie naturelle ;
c’est le point de vue logique. D’un point de vue esthétique, le roman-
cier engage un pari osé, en profitant de plusieurs ‘grands Récits’, qu’il
combine dans une image hétéroclite.
Le plus petit dénominateur commun de toutes ces notions prove-
nant d’horizons si divers est peut-être le mythe, comme expression
intemporelle des vérités humaines – c’est un type de récit conçu pour
intégrer des composants contraires, de visées opposées ; ici, c’est bien
sûr celui de la femme-déesse destructrice. La plupart des romans du
cycle s’organisent autour d’un noyau mythique comparable. La diver-
sité des intentions du romancier expliquerait ainsi la création si mani-
feste d’une mythologie matérialiste, dans le cadre d’un récit qui se
veut une « histoire naturelle et sociale d’une famille » ; outre la
femme fatale, on peut citer l’alambic de L’Assommoir, la locomotive
dans La Bête humaine, et le Voreux dans Germinal. Grâce à ces figu-
res, Zola compenserait ce qu’il perd en cohérence logique – et les
Rougon-Macquart en manquent dans une autre mesure que les romans
de Flaubert. Si cette interprétation du rôle du mythe est juste, il per-
mettrait à Zola de développer une force suggestive, une puissance
narrative, malgré des modèles d’appartenances très diverses. Cepen-
dant, un prix serait à payer, le romancier ne pourrait plus prétendre à
fournir un modèle de critique, d’engagement social, ni à présenter une
300 La Lutte des paradigmes

image vraiment scientifique de l’homme225. En fin de compte, c’est


une idéologie biologique qui correspond le mieux à cette ‘mytho-
logie’, car le paradigme biologique conçoit également une nature hu-
maine atemporelle, dominée par les besoins, les passions et les pul-
sions. Dans ce sens, on peut déceler une similarité avec L’Éducation
sentimentale, même si Flaubert n’avance pas de théorie scientifique
pour revêtir la structure mythique.
Nana est un des romans-clés du cycle : son cadre temporel corres-
pond exactement à celui du Second Empire, et il met en scène une
grande diversité sociale, la pluralité des mondes qui constituent les
Rougon-Macquart (la plupart des romans, conçus sur le modèle des
‘mondes’226, se limitent en effet à une sphère sociale restreinte). Par là
on peut déjà lui attribuer une valeur exemplaire ; encore plus du point
de vue des raisonnements que je viens de développer, c’est-à-dire la
suprématie des sujets, des structures et des images tirés des sciences
de la vie. C’est désormais à l’analyse de Germinal de montrer si les
premières conclusions quant à la relation entre Histoire et Nature res-
tent valables.

225 C’est sur ce point que je me distingue de Roger Ripoll. Dans le chapitre de sa
thèse consacré au sens de la naturalisation de l’histoire, il défend très judicieuse-
ment la présence des mythes, qu’il ne faudrait pas voir comme un sacrifice aux
idéologies bourgeoises de l’époque : « Ce serait ne pas voir que cette assimilation
de la nature et de l’histoire fonctionne dans les deux sens, que l