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LES FONDAMENTAUX DU R.·.E.·.R.·.

Rappel : ci-dessous rassemblées 4 planches à l'origine éparses, tracées sur demande du VM
d'une RL qui avait été créée pour accueillir les FF du Rite Ecossais Rectifié de la GLNF
en rupture de ban après la scission entre ladite GLNF et le GPDG, qui gérait jusque là pour son
compte le 4ème grade du R.·.E.·.R.·. et son Ordre intérieur. Ayant découvert une réalité de leur
nouvelle obédience qui ne correspondait guère à leur idéal, les FF en question demandèrent
leur retour à la GLNF, d'où cette L.·. d'accueil.
Mais curieusement, cette L.·. avait été créée par des FF.·. du REAA, d'où l'utilité du présent
résumé de ce qu'est le R.·.E.·.R.·., dans son historique (chapitre 1), mais surtout dans sa
spiritualité judéo-chrétienne (chapitre 2), son ésotérisme chrétien (chapitre 3) et sa dimension
chevaleresque (chapitre 4).
On me pardonnera certains raccourcis destinés à en faciliter la lecture, ainsi qu'un certain
manque de références, ayant regroupé par facilité l'abondante bibliographie en 1 page de Fin.

1. LE R.·.E.·.R.·., TENTATIVE D'HISTORIQUE

VM,

Vous m'avez fait le redoutable honneur de me confier un M.·.d'A sur l'historique du Rite qui
nous réunit ici.
Redoutable parce que son histoire est foisonnante, semble parfois partir dans tous les sens,
montre l'influence de courants contradictoires, influence elle-même la totalité de la M.·.erie
française (voire plus), est encore aujourd'hui en train de se faire, avec des contestations
d'interprétation et des soubresauts qui ne peuvent que susciter l'étonnement des FF.·. d'autres
Rites, mais aussi parfois leur fascination.Ne serait-ce que parce que notre M.·.erie est à l'origine
de l'obédience GLNF…d'aucuns diraient de la M.·.erie spéculative française: le Rite tel que nous
le pratiquons aujourd'hui est, moyennant quelques traductions linguistiques, tel qu'il fut fixé en
1782. …Mais peut-être est-ce aussi parce que le R.·.E.·.R.·. a subi une éclipse de 60 ans –d'où
l'emblème du Phénix-, échappant ainsi aux vicissitudes du siècle !

Une telle histoire ne peut se résumer en ¼ d'H. Certains lui ont consacré et encore aujourd'hui
une partie de leur vie. Vous m'avez incité, convaincu que vous êtes de l'intérêt du sujet pour la
compréhension de l'essence du Rite, à en répartir la présentation en plusieurs "épisodes". J'ai
pensé, notamment à destination de nos FF.·.AA.·., que je devrais commencer par une vision
globale, en tentant ce soir d'approcher l'essentiel de la spécificité du R.·.E.·.R.·., quitte à revenir
ultérieurement dans le détail de ses phases de vie.

Premier rappel: R.·.E.·.R.·. peut se lire Rite Ecossais Rectifié ou Régime Ecossais Rectifié, qui
désigne l’Ordre en tant que Constitution, organisation et gouvernement du Rite Écossais
Rectifié, celui-ci étant, comme tout Rite, l'équivalent non confessionnel d'une liturgie.

C'est dans le Rite que l'on trouve les particularités les plus visibles aux FF des autres Rites,
tant dans la gestuelle que dans son vocabulaire : par exemple,

- Au R.·.E.·.R.·. l’épée, signe avant-coureur de la Chevalerie, fait partie -comme le Chapeau et


le tablier- de la vêture maçonnique -et non des décors- de tous les FF. L’épée que le Fporte
au côté et le Chapeau, l’accompagneront dans toute sa vie maçonnique .

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Les AA et CC, ne bénéficiant pas de l’autorisation de se couvrir le Chef, glissent le Chapeau
légèrement sous le tablier du côté gauche.

- Pour la même raison, lorsqu’un profane reçoit la Lumière, ainsi que lors des prestations de
serment au cours du passage des grades, le Commandement “A l’Ordre” de notre Rituel
s'entendait “En Garde” (=“Garde à vous”) dans les Rituels d’origine, que le souci de
convergence des “Us et Coutumes” de la Maçonnerie ont fait évoluer.
Ainsi, “se mettre à l’Ordre”, lorsqu’on est debout à sa place ou entre les colonnes, consiste à se
mettre au “Garde à vous”, donc au seul premier temps du signe.

- Ce Signe d’ Ordre n’est fait en entier que six fois : trois fois à l’Ouverture, et trois fois à la
fermeture. L’ Ordre étant donc une position statique , tous les déplacements en loge ne se font
qu’après l'avoir quitté.

- Le Maître des Cérémonies, gardien de l'ordonnancement, ne se met donc jamais à l’Ordre .

- Lorsqu'un F, sur ordre du V.M., sort, précédé du M. des C., il se place devant les colonnes, se
met à l’Ordre, salue l’Orient par une profonde inclinaison , quitte l’Ordre en abaissant
simplement la main droite devant soi , puis sort à main gauche.

- L’entrée en Loge des FF attardés ou rentrant après couverture du temple, se fait au Pas
d’Apprenti, c’est à dire le pied Gauche en avant ( éventuellement à pas libres, selon prescription
du VM) : en partant du pied Gauche, on dégage la droite du corps, donc on inonde le flanc
droit des rayons provenant de l'Orient, symbolisme que nous retrouvons dans le sens
“dextrocentrique” de la Circambulation . C’est la prédominance “ Solaire”

- dans une loge du Rite Écossais Rectifié, nous ne sommes pas devant la chaire du roi Salomon,
mais devant l’ Autel d'Orient

- Le F Eléemosynaire -titre issu de l’Ordre Hospitalier de Saint Lazare de Jérusalem (1120)-


fait circuler l’aumônière, et le don doit être fait avec la main gauche, celle du Coeur.

- Les FF. Surv. rentrent avec le Cortège, derrière le M.D.C., l’épée main droite pointe en bas,
écartée sur la droite, et on ne les salue ni en entrant ni en sortant .

- Il n’y a aucune acclamation, ni -rituelliquement- d'accompagnement musical, sans doute peu


compatibles avec le hiératisme quasi-militaire du Rite.

- un profane est reçu dans l'Ordre -et non "initié", après une méditation dans La Chambre de
Préparation -et non le Cabinet de Réflexion-, pour devenir mon Bien Aimé Frère -et non mon
Très Cher Frère. Trois pas Maçonniques au dessus du Tapis de Loge -et non du Tableau de
Loge- l'amèneront à l'Orient où les Dignitaires de l’Ordre -et non les Grands Officiers de
l'obédience- parmi lesquels l' Ex-Maître -et non Passé Maître- lui remettront les insignes de son
Grade -et non de son degré .

Tous ces particularismes -et d'autres moins évidents ou relevant d'autres Grades- s'expliquent;
et je dirais même s'expliquent dès la réception au Régime, où -autre particularisme- la globalité
de la démarche du Rite est déjà présente, même si elle se cache sous le voile des symboles. Ce
qui en fait, dans sa forme comme dans son fond, un système d'une rare cohérence.

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Tout s'explique disais-je par l'histoire du régime, en l'espèce indissociable de son essence.

Je tenterai de n'en retenir que les faits marquants: il est en effet facile d'en connaître le détail au
travers de l'abondante littérature inspirée par les archives municipales de Lyon, fonds
documentaire là encore unique dans toute l'Histoire de la Maçonnerie.

Tout d'abord, le Régime comme son Rite sont essentiellement l'œuvre -le grand œuvre ?- d'un
homme, pur produit du "siècle des Lumières" : Jean-Baptiste Willermoz, au prénom prédestiné,
qui né à Lyon en 1730, bâtit sa fortune -et son réseau relationnel- sur la soierie. Homme
d'affaires plus qu'avisé, il montre cependant très tôt un intérêt évident aux "choses de l'esprit",
puisqu'il se fait initier (privilège alors du nom ou de la fortune) à l'âge de 20 ans et se retrouve
quelques mois après "affublé de tous les cordons et de toutes les couleurs possibles"(dixit lui-
même), V.·.M.·. à l'âge de 22 ans, puis 10 ans d'affilée (!) mais dégoûté ipso facto de la facilité et
de la frivolité régnant dans des "Tenues d'agapes" de "Loges de Bacchus", que Joseph de
Maistre, à l'itinéraire (commencé à Nice) assez parallèle, qualifie de "pure société de plaisir".

Le XVIIIème siècle, en effet est un mélange complexe de " lumières ", de raison cartésienne,
d'illuminisme, voire d'obscurantismes; la religiosité est souvent sentimentale; un irrationnel
souvent crédule va de pair avec le plus cynique matérialisme ; l’épicuriste confond souvent sa
quête de l'occulte avec celle d'un pouvoir tangible. Les esprits se délectent d'alchimie et de
magnétisme, de "supérieurs inconnus", thaumaturges ou mystiques.
Willermoz lui-même -éternel cherchant- , après avoir vainement tenté les passes théurgiques
auprès de Martinez de Pasqually, se passionne pendant 5 ans pour les vertus thérapeutiques du
fluide magnétique mesmérien, de même qu'il entretiendra une Demoiselle Rochette comme
médium, puis –encore déçu-, tombe pendant 2 ans sous la coupe d'un "agent inconnu" qui lui fait
organiser une "Loge Élue et Chérie de la Bienfaisance", lui souffle la substitution du mot
d'apprenti de "Tubalcaïn" en "Phaleg", avant de se révéler être Mlle de Valliéres, sœur de l'un de
ses FF.·. qui y trouva sans doute son profit…

De même, s'entremêlent les légendes tour à tour écossaise, jacobite ou stuartiste, et le mythe
templier, le tout dans un foisonnement de mouvements qui se disent d'autant plus facilement
"maçonniques" que chacun en a sa définition et son rite, et que, si des Landmarks existent -à
partir de 1723-, ils sont édictés de Londres, dont l'autorité reste longtemps contestée, surtout en
pays catholique.

A ce propos, n'oublions pas qu'au-delà des confessions, la Maçonnerie du XVIIIème, encore


proche des constructeurs de Cathédrales ne peut être que Chrétienne; la question ne se pose
même pas, sauf sous l'angle du conflit toujours larvé entre Catholiques et Réformés –la
Maçonnerie "écossaise" étant, comme bientôt sa sœur irlandaise, par nature catholique.
Ce sera d'ailleurs la vraie raison de la première scission de la Grande Loge d'Angleterre entre
"Modernes et Anciens" en 1751, les "Anciens" majoritairement catholiques s'opposant aux
"Modernes" anglicans, qui les regardaient avec quelque mépris...

En France, c'est la transposition de la Maçonnerie "moderne" -donc anglaise- qui domine quand
Willermoz décide de créer "la sienne", même si la première maçonnerie spéculative du continent
était, dès 1688, celle des stuartistes écossais et catholiques réfugiés à St Germain en Laye, mais
dont la pratique resta cantonnée à ces immigrés.
Mais la FM.·. anglaise également importée le fut par des aristocrates, commerçants et financiers
londoniens, bien intégrés dans la société française, d'autant que les aspects les plus rigoureux de
la pratique protestante laissèrent vite place -après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis

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XIV- à une interprétation française ou plutôt parisienne peu compatible avec le rigorisme tout
lyonnais de Willermoz : début des "assemblées" (le terme de "tenue" ne s'applique aux grades
"bleus" que depuis la fin XIXème) à midi bien sûr, mais aussi en temps profane, donc par un
copieux "dîner", ouverture des travaux après la digestion, et fin d'iceux -quand il y avait
réception- juste avant le "souper". Rien dans le rituel écrit ne le prohibant, les dames étaient
forcément admises (dont par exemple la Princesse de Lamballe).
Inutile de parler du recrutement, dont étaient de facto exclu qui n'était ni noble, ni riche, ni
ecclésiastique (pour qui existaient des dispenses particulières).

C'est donc cette "Maçonnerie" que Willermoz décida de "rectifier", au sens alchimique de
"retour à la pureté originelle" (voir le "V.I.T.R.I.O.L." cher à nos FF.·. du REAA). Son frère
Pierre-Jacques -médecin- se toquait d'alchimie, l'une des rares spiritualités à la mode à laquelle
Jean-Baptiste échappa.

En bref, les premières sources d'inspiration étaient multiples, foisonnantes et contradictoires, ce


qui n'était pas pour rebuter un Willermoz doté d'un solide bon sens et d'un génie de synthèse qu'il
confirmera par la suite. Il va exploiter ces sources dès que ses moyens lui en donnent le loisir.

Or ses moyens ne manquent pas, donc ses loisirs non plus: outre son héritage, il possède un vrai
génie des affaires. Avec l'aide des mœurs du temps qui font qu'un ouvrier de filature –dès l'âge
de 12 ans- travaille 16 heures par jour pour un quignon de pain et un grabat dans l'atelier, son
talent lui permet de bâtir une petite fortune qu'il va engloutir en Maçonnerie, mais aussi en
bienfaisance, notamment auprès des Hospices de Lyon alors en gestation.
Contradictions d'une époque où la traite des noirs ne choquait personne…mais qui fera que la
tête de Willermoz soit mise à prix pendant la Terreur, où il préférera se faire oublier dans une
retraite discrète (en Suisse ?).
Pourtant Willermoz était une sorte de révolutionnaire, dans la mesure où il acceptait mal que ses
mérites et sa fortune ne lui donnent point accès à cette élite qu'était la noblesse de sang. Toute sa
vie, il cherchera à côtoyer barons, comtes, ducs et princes, qui, de leur côté monnayaient
volontiers leur compagnie. Il faut répéter que la Franc-Maçonnerie naissante était un terreau
fertile à ces rencontres, ne serait-ce que parce qu'il fallait y savoir lire, écrire et parler, toutes
qualités peu répandues dans le menu peuple...

C'est ainsi qu'il fonde en 1756 la "Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon", "à l'instar de
celle de Paris" (distant de 3 jours de cheval, et dont l'autorité était dès lors toute relative).
Pourquoi "Réguliers" ? Parce qu'il s'agissait simplement de suivre une "règle", à l'instar des
ordres monastiques, mais…celle qu'il allait tracer !

Il se plonge dès lors intensément dans l'étude afin de trouver "La vérité de la Maçonnerie", mais
encore plus dans l'action où il excelle.
Ainsi avec son frère Pierre-Jacques, (l'alchimiste), il fonde en 1763 le "chapitre rosicrucien des
Chevaliers de l'Aigle Noir", lointain ancêtre d’un rituel du Rite Ecossais Ancien & Accepté
encore pratiqué de nos jours en Angleterre.

Il rencontre et devient l'ami de Bacon de La Chevalerie, nobliau parisien qui l'introduit dans
l'"Ordre des Elus Cohens de l'Univers", lui fait rencontrer son Grand-Maître et créateur Martinez
de Pasqually, et l'ordonne en 1768 "Réau-Croix", suprême grade de l'Ordre. Carrière rapide qui
n'était pas rare à une époque où l'on pouvait être reçu Apprenti Franc-Maçon, Compagnon,
Maître, voire V.·.M.·. dans la même journée, en fonction de ses"mérites" profanes (par exemple
4 quartiers de noblesse ou une fortune conséquente).

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Il existe peu d'informations sur l'origine de Martinez (ou Martines ?): sa date de naissance exacte
est inconnue (1710, 1719, 1727 ?), on connaît très mal ses origines familiales, tout comme sa
lignée initiatique, pour laquelle seules des hypothèses sont possibles. On sait au moins que son
véritable nom était Jacques Delivon Joacin de la Case. Il n'est sans doute pas d'origine française
(on est aujourd'hui à peu près sûr que son père était d'origine espagnole), il maîtrise mal notre
langue, qui est celle qu'il utilise pourtant pour écrire son grand-oeuvre, le célèbre et doctrinal
Traité de la Réintégration des Êtres.
Ce qui explique peut-être que le français qu'il utilise soit étrange, et que ses secrétaires-
correcteurs s'épuisent vite dans des corrections finalement peu nombreuses, ce qui en rend
l'accès peu facile. Mais ce langage hermétique allait bien avec un personnage que l'on
qualifierait aujourd'hui de "gourou" -y compris dans ses moyens d'existence...

Martinez séduisit deux disciples principaux : Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-


Martin, ami de Willermoz, futur "philosophe inconnu", qui rencontre les Elus Coëns alors qu'il
est dans la carrière militaire, est initié aux premiers grades vers 1765, Réau-Croix en 1772 et
restera quelque temps auprès de Martinez comme secrétaire, l’aidant dans la rédaction finale des
rituels et du fameux Traité. Cette rencontre fut pour lui un véritable "coup de foudre" initiatique.
Tous deux restèrent toujours très élogieux à l'égard de leur maître.
Saint-Martin disait : "c'est le seul homme dont je n'ai jamais fait le tour",
Et Willermoz : "je ne lui connais aucun second".

Martinez de Pasqually fait son entrée sur la scène maçonnique dans les années 1750, avec pour
objectif de rénover la maçonnerie.
Il distingue en effet pour lui deux maçonneries :

- la maçonnerie "authentique", celle qu'il entend mettre en place


- et la maçonnerie "apocryphe", celle qui existait à son époque.

Son projet se heurte aux difficultés que l'on imagine, et Martinez choisit alors de travailler en
marge de la maçonnerie existante. Il constitue un ordre initiatique indépendant, qu'il nomme :
Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers. Tous les mots ont ici leur importance :
L'Ordre de Martinez est d'abord un Ordre de Chevalerie, qui, à ce titre, véhicule des valeurs
morales et des valeurs de combat. C'est également un Ordre maçonnique : son ambition est de
relever le Temple de Salomon, et l'Ordre s'inscrit dans une œuvre d'édification. Il se présente
comme un système de hauts grades greffé sur la Maçonnerie des Loges bleues et dont la dernière
étape est le grade de Réau-Croix, celui reçu directement par Willermoz.

Les membres en sont dits "Elus" : les Sœurs et les Frères admis dans l'Ordre sont choisis, et ce
sont des prêtres initiés. Enfin, "L'Univers" fait référence à l'objet du culte célébré par les Elus
Coëns.
Ainsi, l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers, ou Ordre des Elus Coëns, cumule
trois fonctions :
- Construire le Temple de Salomon
- Défendre le Temple
- Célébrer le culte dans le Temple
L'organisation va se répandre en France et à Saint-Domingue, où Martinez possédait des attaches
familiales, mais peu au-delà, et la mort de Martines en 1774 interrompt son œuvre. L'Ordre a
peut-être compté 200 membres pendant trente ans.

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De 1754 à sa mort, pendant 20 ans, Martinez travaille à la construction de son temple Cohen,
utilisant la franc-maçonnerie afin de greffer sur elle son système.
Vraisemblablement Maranne, Martinez s'est toujours présenté comme Catholique Romain (après
la révocation de l'Edit de Nantes ?) : il s'est marié à l'Eglise, et ses deux fils ont été baptisés dans
cette confession. De plus, il prescrivait à ses disciples l'assistance à la messe et eut entre autres
secrétaires l'abbé Fournier.

Cela dit, ce rattachement à l'Eglise Catholique Romaine est douteux : loin des dogmes en
vigueur, il est plus spirituel que doctrinal, car sa doctrine est fort éloignée de cette dernière, et
puise bien davantage dans le judéo-christianisme du 1er siècle après J.C.
Le Judéo-christianisme concerne plus spécifiquement les Juifs qui tout en continuant à suivre la
Torah, sont devenus chrétiens, comme c'est le cas de l'Eglise de Jérusalem (l'Eglise de Jacques)
Il existe un courant du judaïsme qui a été absorbé par l'Eglise, dont un exemple est l'Eglise
Syriaque.
Le judéo-christianisme disparaitra au IV° siècle (suite à différents conciles dont celui de Nicée
en 325) , et ne réapparaît qu'au XVIII° et avec l'œuvre de Martinez de Pasqually. A ce jour, on ne
sait pas comment se sont transmises et ont été véhiculées la doctrine et la pratique, ce qui laisse
libre cours à toutes les hypothèses.
Pasqually vise à réconcilier ancien et nouveau testament au travers de sa "théorie de la
réintégration", doctrine résolument chrétienne, mais imprégnée de gnosticisme, voire de
cabalisme chrétien (notion sur lesquelles nous reviendrons):

Dieu, Unité primordiale, donna une volonté propre à des êtres "émanés" de lui ; mais Lucifer,
ayant voulu exercer lui-même la puissance créatrice, victime de sa faute, entraîna certains esprits
dans sa chute ; ils se trouvèrent alors enfermés dans une matière destinée à leur servir de prison.
Puis Dieu envoya l'homme au "corps glorieux" (sans matière) et aux pouvoirs immenses, pour
garder ces rebelles et travailler à leur repentir ; c'est même à cette fin qu'il fut créé.
Par sa prévarication, Adam à son tour entraîna la matière dans sa chute ; par ce péché originel il
s'y trouve maintenant enfermé ; devenu mortel, il n'a plus qu'à tenter de sauver la matière et lui-
même. Il peut y parvenir, avec l'aide du Christ, par la perfection intérieure.
Pour ce faire Martinez enseigne des opérations théurgiques aux "hommes de vrai désir" (concept
qui imprègne le futur R.·.E.·.R.·.) dignes de recevoir son initiation; ces opérations sont fondées
sur un rituel minutieux ("le culte primitif") ayant pour but des phénomènes lumineux (nommés
"la Chose") qui ouvrent la voie de la réintégration .

Cette doctrine, destinée à une élite réunie sous le nom d' "élus cohens" (prêtres élus), connaîtra
un grand retentissement; mais les opérations théurgiques ne resteront réservées qu’à de rares
initiés, dont Willermoz fut apparemment exclu. Non sans trace, puisqu'elle sous-tendra le
premier corpus du futur R.·.E.·.R.·...

Martinez a été militaire un certain temps, et il a d'abord recruté dans les Loges maçonniques
militaires (entre autres Louis-Claude de Saint-Martin, alors lieutenant). Il abandonne cette
carrière pour se consacrer à son Ordre, qu'il développe, et qui possédera une dizaine de Temples
(dans l'Ordre des Elus Coëns, on parle de Temple et non de Loge).
Martinez est véritablement le fondateur de l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de
l’univers , quoi qu'il s'en soit toujours défendu - sans que cela soit forcément contradictoire. En
effet, Martinez a donné à un courant spirituel une forme sociale, mais il n'a -prétend-il- rien
inventé : tout ce qu'il a écrit existe ailleurs (mais où ?). Les ordinations qu'il transmet dans son
Ordre, il les a lui-même reçues .

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Mais l'Ordre ne survivra pas à la mort de son maître. En 1772, Martinez de Pasqually partit pour
Saint-Domingue afin de toucher un héritage ; il devait y mourir en 1774. L'Ordre des Elus
Cohens se désagrégea rapidement ; son influence continuera cependant encore longtemps après
la mort du Maître, grâce notamment à la pensée de Saint Martin et au système maçonnique
finalement institué par Willermoz .

Saint-Martin choisit une voie qu'il appellera la voie interne ou voie cardiaque, voie aussi
méthodique, mais sans pratique rituelle, voie dans laquelle il engagera ses propres disciples : les
"Intimes".
Il récupérera l'enseignement oral du Maître, qui ne figure pas dans le Traité, et le consignera
notamment dans l'ouvrage intitulé "Les Nombres", qui donne bon nombre des clés nécessaires
pour comprendre la doctrine de Martinez de Pasqually.
Plus tard, il deviendra le "Philosophe Inconnu" (sauf du Tout-Paris), très à la mode dans les
salons "littéraires" qui commencent à fleurir, le plus souvent autour de célèbres mondaines.

Jean-Baptiste Willermoz est avant tout un franc-maçon, c'est sa vocation, et il essaiera de


transmettre dans la maçonnerie ce qu'il a reçu de son maître Martinez de Pasqually qui lui-même
n’a pu faire accepter son Rite à la G.L. de France .

C'est lui qui va, à partir de ce qu'il a assimilé de la théosophie martinézienne, en faire le fond de
son système, futur R.·.E.·.R.·.:
Le Maçon Rectifié se doit en effet, et en toute liberté, de proclamer son identité de chrétien au-
delà même des confessions religieuses , sujet qui ne peut et ne doit être soumis à aucune
discussion dans une Loge Régulière. S'il s'y conforme sur le plan de la conception théorique, il
doit aussi réaliser son christianisme - base intangible du Régime - par le biais du rituel et du
plus grand respect du rite qu'il a pour mission de transmette pur et sans tâche dans son
intégralité. Ceci depuis les origines, et encore de nos jours.

Relisons cet extrait de la "Règle maçonnique ":

Ton premier hommage appartient à la Divinité. Adore l' Être plein de majesté qui créa l'univers
par un acte de sa volonté (...) Mais comment oserais-tu soutenir ses regards, être fragile qui
transgresse à chaque instant ses lois et offenses sa sainteté, si sa bonté paternelle ne t'eût
ménagé un Réparateur infini ? Abandonné aux égarements de ta raison, où trouverais-tu la
certitude d'un avenir consolant ?Livré à la justice de ton Dieu, où serait ton refuge ?
Rends grâce à ton Rédempteur ; prosterne-toi devant le Verbe incarné, et bénis la Providence
qui te fit naître parmi les chrétiens. Professe en tous lieux la divine religion de Christ, et ne
rougis jamais de lui appartenir. L'Evangile est la base de nos obligations (...) Annonce dans
toutes tes actions une piété éclairée et active, sans hypocrisie, sans fanatisme ;
le Christianisme ne se borne pas à des vérités de spéculation ; pratique tous les devoirs moraux
qu'il enseigne, et tu seras heureux ; tes contemporains te béniront et tu paraîtras sans trouble
devant le trône de l'Eternel.

La spécificité du Rite Ecossais Rectifié est de dispenser une doctrine . Ce mot fâche de nos jours,
c'est vrai; cependant par "doctrine" il faut entendre enseignement transmis par des Maîtres.
Derrière ce mot, plutôt que rigidité, il faut comprendre droiture , rectitude donc rectification :
"Adhuc Stat".

L'enseignement que reçoit le Maçon Rectifié dès ses premiers pas dans l'Ordre ne porte pas
seulement sur le comportement de l'Homme en général mais plus plutôt sur sa nature même.

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Willermoz écrit :

La Maçonnerie fondamentale a un but universel, que la morale seule ne pourrait remplir. La


pratique de la saine morale et des devoirs de société sont à la vérité le but apparent des grades,
mais ces vertus ne peuvent en être le but réel. Qu'aurait-elle alors besoin d'emblèmes (c'est-à-
dire de symboles), de mystères et d'initiation ? Son but est d'éclairer l'homme sur sa nature, sur
son origine et sur sa destination.

La vraie science maçonnique est d' apprendre à l'Homme qui il est, comme Joseph de Maistre
affirmait au Duc de Brunswick en 1782 :
Le grand but de la Maçonnerie sera la science de l'homme.

Tel est donc, selon Willermoz et ses émules , le vrai but de l'Ordre, telle est la vraie science
maçonnique : donner à l'homme un enseignement sur l'homme : apprendre à l'homme qui il est .
Dans le passage cité plus haut, Willermoz a parlé de même du but universel de la Maçonnerie
fondamentale, autrement dit de la Maçonnerie en soi.
En revanche, c'est bien là le but du Régime Rectifié. Celui-ci possède et enseigne effectivement
la science de l'homme, ou plutôt il y prépare et y conduit . Willermoz a méthodiquement conçu et
organisé ce système dans l'intention précise de dévoiler progressivement cette science au long
d'un parcours à la fois pédagogique et initiatique .

Cette science, nous dit-il, est une "haute science", à distinguer des sciences générales. C'est ce
qu'affirment sans ambiguïté les rituels rectifiés ; citons encore Willermoz :

La Franc-Maçonnerie bien méditée ( ... ) vous rappelle sans cesse et par toutes sortes de
moyens, à votre propre nature essentielle. Elle cherche constamment à saisir les occasions de
vous faire connaître l'origine de l'homme, sa destination primitive, sa chute, les maux qui en
sont la suite, et les ressources que lui a ménagées la bonté divine pour en triompher.

Le Maçon Rectifié sait qu'il va devoir réaliser ce travail difficile qui consiste à exploiter
efficacement cette haute science par le travail de l'Initiation.
Ce travail débute par une prise de conscience pessimiste , austère et rigoureuse mais qui génère
d'espérance. Il doit toujours se souvenir que l'homme a été créé à l'image et à la ressemblance
divine, donc dans un état primitif glorieux; que cet homme, par sa libre volonté, a chuté et qu'il
a par conséquent perdu cette ressemblance ; en revanche même déformée pour le moment, il
conserve en lui l'image divine.
Enfin , l'initiation est un des moyens procurés par la Providence à l'homme déchu pour restaurer
la conformité à l'image originelle.

Cet enseignement est donc dispensé sans parcimonie dès le départ du parcours maçonnique.
Avant même d'être reçu apprenti, "cherchant" mis à l'épreuve on lui donne aussitôt la première
maxime :
L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s'il la défigure lui-
même ?

A la fin de sa réception , la Règle Maçonnique lui enseigne une idée générale mais cependant
précise des moyens à employer :

Si les leçons que l'Ordre t'adresse pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur se
gravent profondément dans ton âme ( ... ) ; si les maximes salutaires qui marqueront pour ainsi

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dire chaque pas que tu feras dans la carrière maçonnique, deviennent tes propres principes et la
règle invariable de tes actions ; ô mon Frère ( ... ), tu accompliras ta sublime destinée, tu
recouvreras cette ressemblance divine qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence,
qui est le but du christianisme et dont l'initiation maçonnique est son objet principal.
Tu redeviendras la créature chérie du Ciel et méritant le titre glorieux de sage, toujours libre,
heureux et constant, tu marcheras sur cette terre l'égal des rois, le bienfaiteur des hommes et le
modèle de tes Frères.

La représentation graphique du système de l'Ordre des Elus Coens de l'Univers était faite de
cercles concentriques. C'est cette même géométrie que l'on retrouve dans l'architecture du
Régime Ecossais & Rectifié. Lorsque J.B.W. réalisa sa synthèse, il y plaça implicitement au
centre le système des Elus Coens, pour lui ultime stade de l'initiation, mais qui n'est plus de la
Maçonnerie et qui n'est pas de son fait.

Autre trace d'importance, à partir de 1772, celle de la Stricte Observance, qui allait donner au
R.·.E.·.R.·., maintenant doté d'un fond, la forme qui lui manquait.

En fait tout va reposer sur un quiproquo. A l'instar du Chevalier Ramsay dont le fameux discours
de 1736 sous-entendait l'origine templière de la Franc-Maçonnerie, le Baron Von Hund,
fondateur de la Stricte Observance, prônait, dès 1743, une "rectification" dans un retour à la
"Règle fondatrice", celle des Templiers, remise au goût du jour (en l'absence de tout écrit) en
mêlant dans un système plus ou moins cohérent les saga templière et écossaise :

- les Templiers sont les vrais fondateurs et Maîtres de la F.M.·.erie, qu'ils ont apportée à l'Ecosse
en fuyant les persécutions. La F.M.·.erie est donc le noviciat du Temple, et la Stricte Observance
est le Temple Rétabli. D'où un rituel très formel, une stricte hiérarchie, une organisation
territoriale et de gouvernement quasi-militaire (propre à séduire la noblesse d'épée).
- l'Ecossisme, pris à la fois en tant que système de hauts grades et au sens historique : les Stuart,
protecteurs du Temple, en sont héréditairement les "Supérieurs Inconnus", et en investissent les
Grands Maîtres. D'ailleurs, Von Hund, adoubé par un Chevalier inconnu, aurait reçu ses patentes
du "prétendant" Charles-Edouard Stuart.

Mais pour Willermoz, le malentendu est fondamental, car la Maçonnerie est plus ancienne et
plus essentielle que le Temple, et n'a fait que le traverser en s'en imprégnant ("comme le Rhône
traverse le Léman" dit-il joliment).

Dès 1772, le convent de Kohlo, tout en avalisant l'alliance de la Stricte Observance à un obscur
"Cléricat des Templiers" établi en 1767 par Johann Starck, décide aussi
1) de changer l'appellation de Stricte Observance en "Régime Ecossais Rectifié", avec le rite du
même nom,

2) de changer le titre de Chevalier Templier en celui de "Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte"


3) et de proclamer Ferdinand, Duc de Brunswick "magnus superior" de l'Ordre, relativisant ainsi
toute référence aux "Supérieurs Inconnus".

Le système prit fin dès la mort de son fondateur Von Hund en 1776, où l'on apprit que le
"prétendant" Charles-Edouard Stuart qui, en tant que Supérieur Inconnu aurait délivré ses
patentes à Von Hund, non seulement n'était pas au courant, mais en plus, n'était même pas
Maçon (refusé semble-t-il par son propre Père…).

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Tout comme la doctrine de Martinez de Pasqually, disparue avec son fondateur dans son élitisme
hermétique forcené, le formalisme du Baron de Hund disparaissait avec la révélation de sa
mystification historique.

Le talent de Jean-Baptiste Willermoz est d'avoir su garder de ces rencontres ce qui pouvait servir
à ses desseins : il extrait la pureté doctrinale du système martinézien et l’insuffle dans ce qu'il
considère être le corps inerte -mais consistant- de la Stricte Observance.

Son talent d'organisateur, la liberté du mandat que lui donne le Convent, son zèle...et sa longévité
lui permettent de structurer le Régime à sa guise en "Provinces", "Commanderies",
"Préfectures", correspondant aux différents grades et "classes".
L'architecture du régime subsiste encore, avec son "échelle de Jacob" labyrinthique puisqu'en
cercles concentriques qui constitue toujours notre Règle :

Si au centre se trouve implicitement le système des Elus Coens, le Régime comprend trois
classes : l'Ordre Maçonnique, l'Ordre Intérieur, la Classe "secrète".

La première des classes ostensibles repose sur un système de quatre grades symboliques qui a
pour but d'instruire le néophyte dans les grades de la Loge de Saint- Jean (Apprenti –
Compagnon - Maître) et de terminer son Initiation dans la Loge de Maître Ecossais de Saint-
André , grade à la fois final et charnière qui pourrait être assimilé à une Porte Étroite entre Saint
Jean le Baptiste, le précurseur qui a tracé la première ligne de l’ Evangile et son successeur ,
Saint Jean l’Evangéliste qui termina, en l'exaltant au point qu'il ouvre nos travaux, ce que l’autre
avait commencé par son zèle, traçant ainsi une ligne à la fois parallèle et convergente.

La deuxième classe comprend l'état préparatoire d’Ecuyer Novice en vue ensuite de l'armement
dans l'Ordre Bienfaisant des Chevaliers Maçons de la Cité Sainte, véritable cérémonie
d'adoubement.

La troisième classe est composée de la Profession (Profès) et de la Grande Profession (Grands


Profès)

Il n'y a donc, au R.·.E.·.R.·., ni "hauts grades", ni "side degrees", mais, comme le définit
Willermoz, "une remontée du porche au sanctuaire" dont le Rite est la méthode.

Autrement dit, le système essentiellement créé par Willermoz est fondé sur une triple initiation :
- de métier ("compagnonnique"), inspirée du fonds commun,
- chevaleresque, inspirée de la Stricte Observance et du mythe templier
- sacerdotale, inspirée du fonds martinézien, qui, couronnement de l'édifice, n'est plus de la
Maçonnerie.

Cette réforme dite de Lyon, synthèse harmonieuse entre les rencontres de Willermoz, fut
approuvée par le Convent des Gaules en 1778, qui consacre l’"Ordre des Chevaliers Bienfaisants
de la Cité Sainte" (C.B.C.S.) et sur le plan international au Convent de Wilhelmsbad de 1782,
qui verra la naissance du R.·.E.·.R.·. au sens où nous le connaissons depuis
...mais avec une réserve : le Convent n'entérina pas l'existence de la classe secrète à laquelle
l'illustre fondateur était particulièrement attaché.

Et même si cette classe continuera pourtant d' exister officieusement à son instigation -très
discrètement il est vrai-, les Maçons Rectifiés ont donc hérité d'un édifice tronqué au sommet

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qu'illustre particulièrement bien la colonne brisée "adhuc stat" du grade d'apprenti, dont ce n'était
pourtant pas l'allégorie originelle.

Après cette victoire à la Pyrrhus, Willermoz se détache de la Franc-Maçonnerie active. C'est


cette date de 1782 qui marque une nouvelle étape, comme si Willermoz avait réalisé son grand
œuvre et s'en sent fatigué. N'oublions pas qu'il avait reçu tous pouvoirs du convent pour finaliser
l'écriture des rituels, seul aidé de Jean de Turkheim, à la tête de la Province de Bourgogne
(Strasbourg).
Il va s'employer pendant 20 ans à ce faire, sans autre contrôle que sa conscience, puisqu'il
survivra à tous ses mandants dans une organisation qui, quelle qu'en soit la pompe et le
retentissement, n'avait jamais dépassé la centaine d'adeptes -ce qui peut aussi expliquer la suite
de son histoire...
Mais en même temps, éternel cherchant, il se fourvoie avec les mediums et autres agents
inconnus et s'engage lui-même dans des chemins de traverse tels le mesmérisme déjà évoqué.

Il s'y trouve en bonne compagnie, ne serait-ce que celle de Louis-Claude de Saint-Martin, le


"philosophe inconnu" co-auteur du "Traité de la Réintégration des Êtres" lui-même, qui, en
Février 1784, sera reçu dans "L'Harmonie de Mesmer" à Paris, où, comme les autres riches oisifs
qui constituaient la clientèle de ce nouveau gourou, il cherchait la transe autour des "baquets
magnétiques".
Mais cet épisode pendant lequel Willermoz s'était consacré au magnétisme fut préjudiciable à ses
réalisations précédentes et contribua peut-être à fragiliser l'Ordre des Chevaliers Bienfaisants de
la Cité Sainte, tout juste sorti du creuset.

Un autre période de la vie de Jean-Baptiste Willermoz, la quatrième, s'ouvrait.

Elle fut précédée par les difficultés engendrées par la Révolution Française au cours de laquelle
notre homme faillit perdre la vie, recherché qu'il était par les Comités de Salut Public, comme
tout "tortionnaire du peuple", ce qu'il n'avait jamais réalisé, convaincu que la bienfaisance
trouvait ses limites dans la "Loi naturelle" qui, en permettant que les apprentis -de ses ateliers de
soierie- fussent enchaînés à leur métier à tisser, justifiait sa propre consécration au "métier" de la
FM.

Cette nouvelle phase s'étend de 1796 à 1824, c'est-à-dire jusqu'à sa mort. Cette époque nous
intéresse particulièrement, dans la mesure où c'est celle pendant laquelle il écrit l'essentiel de ses
textes profondément chrétiens voire mystiques .
En 1796, Jean-Baptiste Willermoz, à soixante-six ans, met fin à sa vie de célibataire en épousant
Jeanne-Marie Pascal, qui était depuis longtemps à son service. Sa jeune épouse lui donne en
1804 une fille, qui meurt en bas-âge.

L'année suivante est marquée par la naissance d'un fils en qui Jean-Baptiste place beaucoup
d'espoir, comme tout père.
Dès l'aube du XIXème, il avait commencé à prendre du recul dans son activité d'organisateur et
d'animateur, pour reprendre et terminer ses propres travaux. De 1802 à 1807, il dispense un
"Cours de véritable Maçonnerie à l'usage de la loge la Triple Union de Marseille", il achève la
rédaction et la mise au point des rituels et des instructions, notamment du quatrième grade
(transmis en 1809), et entreprend après la naissance de son fils la rédaction de cahiers
d'instructions propres à lui transmettre les enseignements ésotériques qu'il a recueillis:
"Instruction particulière et secrète… pour lui être communiquée lorsqu'il aura atteint l'âge de
parfaite virilité, si alors il se montre digne de la recevoir"

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Ces textes, qui occupent plusieurs cahiers, reprennent pour l'essentiel la doctrine de Martinez de
Pasqually.
Son fils n'aura, hélas, pas le loisir d'étudier ces textes, car il mourra en 1812. Cependant,
quelques années plus tard, en 1818, Jean-Baptiste Willermoz assemble en un recueil les divers
cahiers d'instructions qu'il avait rédigés.
Il écrit notamment "Les leçons de Lyon aux Elus Coëns" en compagnie de Louis-Claude de Saint
Martin, pour pérenniser l’enseignement de Martinez de Pasqually auprès des Elus Coëns .

A l'âge plus que canonique –surtout pour l'époque- de 94 ans, Jean-Baptiste Willermoz est enfin
appelé à l'Orient Eternel, après sa femme, sa fille et son fils.
Curieusement, tout comme l'Ordre des Elus Coens n'avait pas longtemps survécu à Martinez de
Pasqually, tout comme la SOT n'avait pas longtemps survécu à Karl Von Hund, le R.·.E.·.R.·.
rentre en sommeil avant même la disparition de Willermoz.

D'une part, et sans parler des difficultés matérielles, la Révolution à attisé les dissensions entre
FF.·., d'autre part –et peut-être pour la même raison, le recul pris par Willermoz dans son activité
d'organisateur et d'animateur dans laquelle il excellait refroidit l'assiduité des FF.·.. Lui-même
écrit à Charles de Hesse que "depuis sept ou huit ans qu’ il ne s'est plus occupé de rien, il ne croit
pas qu'il y ait encore quelqu'un de l'ancienne Province d'Auvergne pour s'intéresser aux secrets
de la vraie maçonnerie".
Face à ce qu'il qualifie de "refroidissement général en France", il déclare amèrement que son
"ardeur s'éteint". Se sont déjà éteints les feux des Loges Rectifiées, dont la dernière, celle de
Besançon, dès 1793.

Première éclipse qui va durer jusqu'en 1804, où la première L.·. à se réveiller est celle de
Marseille, précédant justement celle de Besançon, qui s'érige en Préfecture, suivie en 1807 par la
Loge parisienne du "Centre des Amis" qui passe du Rite français au R.·.E.·.R.·., et se constitue
en Préfecture de Neustrie, relevant faute d'autre choix du Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie
(alors basé à Zurich).

En 1811, Willermoz –et c'est son dernier acte d'organisateur- négocie un traité entre le
R.·.E.·.R.·. (en fait ce qu'il en subsiste à Lyon, Montpellier et Besançon) et le G.O.D.F., seule
obédience française d'alors.
En 1828 (4 ans après la mort de Willermoz), le dernier Directoire R.·.E.·.R.·. (Besançon) remet
ses archives à Zürich et se dissout. Il se réactivera en 1838, mais seul, et vivotera jusque vers
1850, et de telle façon qu'on ne possède aucun écrit sur cette période.

Il va s'ensuivre –en France- une parenthèse de plus de 60 ans.


Mais le Régime se maintient en Suisse, épargnée par la sécularisation de la M.·.erie, et
notamment au sein du G.O.D.F., qui depuis 1865, a commencé à remettre en cause sa filiation
spirituelle et gommé progressivement toute référence déiste, abandonnant plus ou moins la
pratique rituelle et le symbolisme traditionnel.

Cette évolution de la Franc-Maçonnerie est mal vécue par certains de ses membres.

Parmi eux, 3 hauts dignitaires du R.·.E.·.A.·.A.·. Edouard de Ribaucourt, Camille Savoire et


Gustave Bastard, qui savent le rôle qu'a joué en France le R.·.E.·.R.·.. Il décident de le réveiller
et, pour ce faire, sollicitent de devenir Chevaliers du Grand Prieuré d'Helvétie, légataire des
patentes de Besançon. Celui-ci accepte de les accueillir, faisant jouer pour l’occasion une
équivalence avec les hauts grades pratiqués au Grand Orient de France - la Suisse ayant alors

12
des relations d’amitié avec ce dernier. Armés en Juin 1910 dans le Chapitre de la Préfecture de
Genève et dûment nantis de lettres patentes, ils réveillent le "Centre des Amis" -première L:.
R.·.E.·.R.·. de Paris, et créent une Commanderie de Paris du Rite Rectifié.

Comme prévisible, Le Grand Orient de France, furieux, l’interdit aussitôt.


Vont s'ensuivre 2 ans d'escarmouches entre l'obédience et nos amis : réécriture de l'invocation au
GADL'U, caviardage de son acronyme sur les rituels imprimés, retouches de ces derniers dans le
sens laïque etc…
En Septembre 1913, c'est la rupture annoncée et la création autour du Centre des Amis et d'une
autre Loge dissidente, l'Anglaise de Bordeaux, de la "Grande Loge Indépendante et Régulière
Pour la France et les colonies françaises", immédiatement reconnue par la G.L.Unie
d'Angleterre…
Il faut dire que Ribaucourt avait depuis longtemps pris ses précautions (de même qu'auprès du
Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie) !
Ainsi, la première guerre mondiale allait être l’occasion de la création de loges pour les
militaires anglais se trouvant sur le sol français, suivant la Saint-George N°3 à la matricule de la
nouvelle obédience.

La suite de l'Histoire du R.·.E.·.R.·. ne présente à mon sens qu'un intérêt relatif, l'essentiel étant
justement que l'essentiel –soit la doctrine- soit préservé.
Pendant l'entre 2 guerres, les FF.·. se déchirèrent fraternellement, qui, à l'instar de 2 des
principaux "refondateurs" - Edouard de Ribaucourt et Camille Savoire, l'un fondateur de la
GLIRFCF et l'autre Grand Prieur et Grand Commandeur, Grand Maître National du Rite au sein
du GODF- prétendaient tous 2 détenir la vérité.
Sur le plan de la communication, la GLIRFCF prit, après la 2ème guerre mondiale, le nom plus
politiquement correct de GLNF.

Je ne mentionnerai que pour l'anecdote l'administration des grades au-delà du 3ème, qui fut depuis
1935 (avec une parenthèse pendant la 2ème guerre, mais prolongée jusqu'en 1958) longtemps
gérée par le Grand Prieuré des Gaules dont Camille Savoire fut désigné le premier Grand Prieur,
Grand Maître National.
En effet, nombre d'entre nous ici présents se souviennent encore de l'aventure de la dernière
rupture d'avec la GLNF à l'aube de ce siècle, nouvelle brisure pas encore totalement cicatrisée.

Le Régime a vécu nombre de vicissitudes, comme un vaisseau dans la tempête des passions
humaines, autre allégorie du Rite, jusqu'à aujourd'hui, où plusieurs sommets reposent sur une
même base.
Mais sous l'égide du Phénix, cet oiseau mythique qui fut choisi comme emblème même du
Régime, la Maçonnerie Rectifiée renaît toujours de ses cendres, à l'image de cette Rose
Mystique qui, pour d'autres Rites, fleurit éternellement au centre de la Croix…

J'ai dit, VM

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LES FONDAMENTAUX DU R.·.E.·.R.·.

2- L'ESOTERISME CHRETIEN DU R.·.E.·.R.·.

V.·.M.·.,

Chacun d'entre nous a bien entendu gardé mémoire;-) de mon cycle de conférences;-))
concernant l'histoire du R.·.E.·.R.·.….Vous m'avez fait l'honneur de me demander, cette année,
d'approfondir l'éducation de nos FF.·.AA.·. –et eux seuls;-))) - en leur rappelant -car ils ont tous
passé leur été à apprendre par cœur le rituel ;-)- ce que j'appelle les fondamentaux du R.·.E.·.R.·.

Car à quoi sert-il de connaître l'histoire si l'on ne sait pas de quoi ? De plus, le fonds de notre rite
est d'autant plus important à pénétrer qu'il est la plupart du temps méconnu, quand il est connu
mal compris, quand il est compris, mal interprété, parfois contesté, voire dévoyé.
Enfin, plus de 20 ans après ma réception, il m'arrive encore d'entendre des caricatures de notre
Rite -genre l'utilisation systématique du qualificatif néologique "christique" au lieu de
"chrétien"- y compris de la bouche de ceux-là mêmes qui le pratiquent.

A noter que nous avons la prétention d'être le seul Rite à connaître ces conflits plus ou moins
feutrés.
Je n'aurai pas celle de détenir une quelconque vérité sur le sujet, ne serait-ce que parce que
convaincu que l'humilité est –ou devrait- en être l'une des vertus essentielles, mais simplement
d'avoir cherché, en compagnie d'autres cherchants, peut-être souffrants, mais en tous cas
persévérants (cf bibliographie), dont quelques membres éminents de l'Ordre qui ont adoubé ma
contribution en la publiant in extenso ("Cahiers Verts", "Renaissance Traditionnelle" etc...

Aussi ce qui suit doit être entendu comme étant perception purement personnelle, même si elle
s'appuie sur de très saines lectures (j'y reviendrai)…

Puisque vous m'avez autorisé un rythme ternaire, je répartirai à votre bon vouloir une savante
gradation du politiquement correct à l'essentiel.
Ce soir, je me contenterai donc d'aborder le politiquement correct, qui ne prête à aucune
contestation, même si je cours le risque de démythifier voire démystifier quelques idées reçues :
l'ésotérisme chrétien propre au R.·.E.·.R.·., tout entier contenu dans sa doctrine.

En effet, la principale spécificité de notre Rite et peut-être plus encore de notre Régime, avec sa
classe chevaleresque ("l'aubier de l'arbre dont la FM est l'écorce" dixit notre Père fondateur), est
de s'appuyer sur une doctrine -même si le mot fâche certains maçons, alors
qu'étymologiquement, il n'a que le sens "d'enseignement". Or, toute la Maçonnerie est faite
d'enseignements. Et singulièrement la Maçonnerie rectifiée, où cet enseignement est en quelque
sorte le fil conducteur qui guide ses membres tout au long de leur parcours initiatique.

C'est que l'enseignement dispensé là est d'une nature particulière.


Le Régime présente en effet la particularité remarquable, et probablement unique, de posséder en
propre une doctrine de l'initiation, explicitement formulée et méthodiquement enseignée, grade
par grade. Ainsi, en même temps qu'il fait avancer ses membres dans la voie de l'initiation, il leur
dispense un enseignement théorique en forme de discours pédagogique sur le sujet de même de
cette initiation.

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Cet enseignement –issu de la cosmogonie de Martinez de Pasqually- peut se résumer en 4 points:

1°) L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance divine, et dans "l'état primitif glorieux" qui
était alors le sien, il jouissait de l'immortalité et de la béatitude parfaite, parce qu'il était en
"communication" directe et constante avec le Créateur, "en unité" avec lui, disent nos textes.
C'est ce qu'exprime l'adjectif "glorieux", qui est à prendre dans le sens plénier qu'il a dans
l'Ecriture, où la "gloire" manifeste la présence immédiate et lumineuse de Dieu.
Pour mémoire, pour tout Maçon "régulier", travailler à la Gloire du Grand Architecte de
l'Univers, c'est travailler en présence de Dieu Créateur.

L'"homme premier", revêtu de la lumière divine, c'est-à-dire participant aux "vertus et puissances
qui sont dans l'essence divine" – et y participant sans être lui-même d'essence divine - avait pour
destinée d'être le roi de cet univers créé par Dieu.

2°) Cet homme, par une décision de sa libre volonté, s'est détourné et séparé de son Créateur, et a
donc chuté. En conséquence, il a perdu la ressemblance divine.
Cependant l'image divine en lui subsiste inaltérée, parce que l'empreinte de Dieu est inaltérable.
Cette image est déformée, devenue difforme, et c'est ce que symbolise le passage de l'Orient à
l'Occident, de la lumière aux ténèbres, de l'unité à la multiplicité : Adam chassé de ce lieu de
lumière et de paix complète qu'était le Paradis terrestre - sachant que le Paradis terrestre n'est en
réalité pas un lieu, mais un état d'être.

Cet homme coupé de son origine, de son "vrai Orient", c'est à dire Dieu, Willermoz, à la suite de
Martinez, l'appelle l'homme "en privation". Et cette privation est absolue. Elle entraîne un double
châtiment, châtiment exigé par la justice divine, mais auquel l'homme s'est condamné lui-même.
Le premier est que l'homme n'est plus "en unité" avec Dieu, en communication immédiate et
constante avec lui. C'est ce que nos textes désignent par la "mort intellectuelle" - étant entendu
que, dans la langue du temps, "intellectuel" veut dire "spirituel", incorporel : nous dirions
maintenant que l'homme déchu est en état de "mort spirituelle".

Mais il a encouru encore un deuxième châtiment. La mutation ontologique radicale que la chute
de l'homme a provoquée en lui se manifeste aussi par le fait que le corps glorieux dont il était
initialement revêtu, corps de lumière, "corps spirituel" (Corbin), se changea en un "corps de
matière sujet à la corruption et à la mort".
De sorte que, condamné à la mort spirituelle, il l'est de surcroît à la mort corporelle.

Dans cet état, il se trouve désormais pourvu d'une double nature : sa nature spirituelle, par
laquelle il demeure image de Dieu, et qu'il a conservée ; et la nature "animale corporelle" que lui
a valu sa chute, et qui l'assimile aux "animaux terrestres". Et il est en proie à d'affreux tourments.
Comme être spirituel, aspirant par toute sa nature à l'unité avec Dieu, il souffre indiciblement de
sa rupture avec lui. Comme être animal, il est devenu l'esclave des sensations et besoins
physiques et le jouet des forces et des éléments matériels. Enfin, comme être double, à la fois
spirituel et animal, il est déchiré et écartelé par l'antagonisme entre les aspirations et tendances
contraires de ses deux natures.

Tragique est donc notre condition, mes FF.

3°) Cependant, nous avons la chance, au Régime Rectifié, que cette privation absolue qui eût dû,
selon la justice divine, être définitive, ne le sera en réalité pas, grâce à l'entrée en jeu de la
miséricorde ou clémence divine, laquelle se déploie aussitôt que l'homme se repent.

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Or, se repentir, c'est faire retour sur soi-même, c'est se retourner. C'est se détourner des ténèbres
et faire de nouveau face à "l'Orient où se trouve la lumière". C'est se mettre en état de remonter à
sa source, à son origine.
Alors, le travail de l'initiation devient possible.

Car l'initiation est un des moyens ménagés par la miséricorde divine - et cela dès après la chute -
pour permettre à l'homme de recouvrer son état d'origine en rétablissant en lui la ressemblance à
l'image divine, en restaurant en lui la conformité du type au prototype, de l'homme à Dieu.

Comme l'écrit J.B.W.:


"Si l'homme s'était conservé dans la pureté de sa première origine, l'initiation n'aurait jamais eu
lieu pour lui, et la vérité s'offrirait encore sans voile à ses regards, puisqu'il était né pour la
contempler, et pour lui rendre un continuel hommage."
C'est pourquoi, est-il dit ailleurs, le "vrai, le seul but des initiations" est de "préparer" les initiés à
"(découvrir) la seule route qui peut conduire l'homme dans son état primitif et le rétablir dans les
droits qu'il a perdus". Texte à rapprocher de celui où Louis-Claude de Saint-Martin (co-disciple
de Willermoz en martinézisme) expose que l'objet de l'initiation "est d'annuler la distance qui se
trouve entre la lumière et l'homme, ou de le rapprocher de son principe en le rétablissant dans le
même état où il était au commencement".

Voilà donc en quoi consiste cette liaison nécessaire entre chute de l'homme et initiation, réelle
spécificité du R.·.E.·.R.·.. L'initiation est une conséquence de la chute : conséquence non pas
fatale mais providentielle ; non pas obligée, mais voulue par la miséricorde divine pour
contrecarrer cette chute et en annuler les effets. C'est un secours de la Providence à l'homme qui
ne lui a jamais fait défaut tout au long de son histoire, et c'est pourquoi les formes successives
que prit l'initiation au cours des temps - et la Maçonnerie en est une - furent en correspondance
avec les vicissitudes temporelles de l'homme, sans cesse ballotté entre rechute et repentir.

D'où la nécessité d'un enseignement connexe à l'initiation. Il est destiné à faire prendre
conscience à l'homme d'une part de son état présent, et d'autre part de l'état qui était le sien à
l'origine, et qui peut redevenir le sien au terme. Le but est évident : produire en l'homme - en
l'initié - un changement d'état de conscience, de façon à rendre possible le changement d'état
d'être que doit réaliser le travail initiatique. Les deux - état de conscience et état d'être - sont liés.

C'est le sens de cette formule de Joseph de Maistre dans son Mémoire au duc de Brunswick : "Le
grand but de la Maçonnerie sera la science de l'homme".
D'étape en étape, de grade en grade, comme à l'intérieur de chaque grade, et cela dès celui
d'apprenti, on constate ainsi que l'action rituelle se déroule à la fois simultanément et en
continuité sur trois plans en correspondance constante : le passé, le présent, l'avenir ; l'origine et
la destination premières de l'homme, son état actuel, ses fins dernières ; l'homme primitif
glorieux, l'homme présent déchu, l'homme futur restauré dans sa gloire.

C'est pourquoi le rituel s'appuie sur le thème de la construction du Temple, de sa destruction et


de sa reconstruction, qui est la transposition en mode opératif du thème de la ressemblance à
l'image, successivement perdue puis retrouvée - car, en dernière analyse, le Temple n'est autre
chose que l'homme.
De même, étape après étape, selon une progression pédagogique parfaitement bien agencée, les
instructions donnent un enseignement à chaque fois un peu plus poussé et, simultanément,
rappellent en l'approfondissant l'enseignement dispensé antérieurement.

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De plus tout est indiqué dès le départ. Ainsi, à celui qui n'est pas encore un apprenti, mais un
candidat que l'on soumet aux épreuves préalables à sa réception, on délivre la "première maxime
de l'Ordre", maxime qu'il aura à méditer sa vie durant :
"L'homme est l'image immortelle de Dieu ; mais qui pourra la reconnaître, s'il la défigure lui-
même ?"

D'autre part, la Règle maçonnique donnée à étudier à tous les apprentis les avertit :
"Si les leçons que l'Ordre t'adresse pour te faciliter le chemin de la vérité et du bonheur se
gravent profondément dans ton âme (...) tu accompliras ta sublime destinée, tu recouvreras cette
ressemblance divine qui fut le partage de l'homme dans son état d'innocence, qui est le but du
christianisme et dont l'initiation maçonnique fait son objet principal."

4°) Le quatrième et dernier enseignement de la doctrine est aussi le plus essentiel. Ce


rétablissement, cette réintégration dans son "état primitif" et dans "les droits qu'il a perdus",
l'homme peut-il l'opérer par lui seul ? Absolument pas. Ce serait, de sa part, se rendre coupable
d'une entreprise orgueilleuse similaire à celle qui provoqua sa chute originelle.
Cette réintégration, c'est-à-dire ce retour à l'intégrité première, exige la médiation d'un être qui, à
l'instar de l'homme, soit doté d'une double nature, d'une part spirituelle, et d'autre part corporelle.
Toutefois, à la différence de l'homme actuel, dont les deux natures sont l'une et l'autre
"corrompues" par la chute, elles sont, chez cet être, toutes deux dans l'état de pureté, d'innocence
et de perfection glorieuse où elles étaient initialement chez l'homme.
Tout le monde comprend de qui il s'agit et qui est ce que nos textes appellent le "divin
Médiateur". Ils sont, sur son identité, parfaitement explicites, mais je n'irai pas plus loin dans
leur évocation, laissant à chacun le bonheur de les découvrir au cours de son chemin initiatique.

Voilà donc enfin en quoi "l'Ordre est chrétien", et en quoi consiste son ésotérisme !

…mais si cette "mise en équation" de la cosmogonie martinézienne par J.B. Willermoz constitue
l'ossature du système Rectifié, rien n'interdit d'aller plus loin dans la réflexion herméneutique.

Ainsi, déjà un simple rappel:

La Maçonnerie a été originellement et est restée durablement chrétienne. Toutes les traces écrites
depuis le manuscrit Regius, daté de la toute fin du XIVe siècle (env. 1390) le prouvent.
Au 18ème siècle, le christianisme est le fondement même de toute la Maçonnerie. Il n'est alors
pas une exception mais la normalité. Lorsque le Pasteur Anderson rédige ses fameuses
"Constitutions" en 1723, ce qu'il a en vue, c'est ce christianisme primitif et universel dont saint
Augustin avait -le premier avec autant de netteté- eu et formulé l'intuition, et qui se retrouvera
chez les fondateurs du Régime Rectifié :
Ainsi Joseph de Maistre -pourtant catholique romain "papiste"- dans son Mémoire au duc de
Brunswick : "La vraie religion a bien plus de dix-huit siècles. Elle naquit le jour que naquirent
les jours."
De nos jours, la Franc-Maçonnerie est demeurée chrétienne dans les Grandes Loges de Suède,
du Danemark, de Norvège, partiellement de Finlande, ainsi que d'Allemagne.
Chrétienne assumée, la Franc-Maçonnerie l'est aussi encore au sommet de la plupart des
Systèmes anglo-saxons, parmi lesquels les grades chevaleresques des Knights Templars, des
Chevaliers de Malte , des Ordres de La Croix rouge de Constantin , du Saint-Sépulcre et de
Saint-Jean l'Evangéliste, de l'Ordre Royal d'Ecosse ; de même le Rite Ecossais Ancien et Accepté
dans son 33ème degré en Angleterre, en Ecosse, en Irlande et au moins une G.L. États-Unienne ,

17
où sont chrétiens également les trois grades de chevalerie qui couronnent le Rite d'York. Tout
comme les références chevaleresques, le Christianisme ne semble donc aucunement poser
problème pour nos FF anglo-saxons qui vantent l'universalisme et l'esprit d'ouverture –tout
comme nous !

Le Christianisme constituerait plutôt le substrat d'une tradition culturelle occidentale que seul en
France le R.·.E.·.R.·. assume encore intégralement, y compris dans son ésotérisme chrétien qui
recoupe bien d'autres hermétismes, dans une démarche aux antipodes de toute forme
d'intégrisme…

Par ailleurs, chacun connaît l'apport personnel de Willermoz dans la rédaction des Rituels, mais
on connaît moins les "retouches" discrètes que, profitant de son grand âge et de la disparition
concomitante de toute contestation possible, il apporta à ceux issus de Wilhemsbad -en dehors de
tout mandat : ajout de la religion chrétienne dans la première question d'Ordre, ajout de la
mention du nom de baptême –et de celui du père !- dans les questions aux impétrants, clause de
"fidélité à la Sainte Religion Chrétienne" de l'obligation, tout semble aller dans le même sens…

Est-ce le "philosophe inconnu", rare survivant, qui lui inspira cette ultime révision pendant son
séjour concomitant à Lyon ? Des notes de Willermoz le suggèrent . En tout cas la dernière
version des rituels "bleus" en 1802 témoigne d'une imprégnation Coën jamais atteinte jusque là.
Elle ne fut jamais soumise à l'approbation des supérieurs allemands de l'Ordre, ou des survivants.

Ce sont pourtant ces rituels qui auraient surpris bien des délégués au Convent, que nous utilisons
de nos jours, d'autres Régimes Rectifiés francophones étant revenus à la V.O.…

Le 4ème grade achevé en 1809 par Willermoz -alors octogénaire et bien solitaire- constitue une
introduction très complète à la doctrine de Martinez et un prélude aux enseignements de la
(Grande) Profession, que n'avaient jamais, et pour cause, prévus les députés au Convent… Ces
textes étaient l'occasion d'expliciter enfin la filiation spirituelle de l'ensemble de l'œuvre et
permettaient à Willermoz d'affirmer "L'Ordre est chrétien, il doit l'être et ne peut admettre dans
son sein que des chrétiens ou des hommes libres disposés à le devenir de bonne foi".

Willermoz était certes un chrétien dévot et un catholique "militant", ce que n'étaient ni Martinez
ni Saint-Martin, chrétiens eux aussi mais bien peu "orthodoxes". Les rituels qu'il rédigea s'en
ressentirent malgré le soin qu'il mît à les rendre acceptables aux luthériens de Strasbourg et
d'ailleurs.
Vu le personnage, on ne peut s'étonner d'affirmations écrites sous l'Empire telles : "Les Juifs, les
mahométans et tous ceux qui ne professent pas la religion chrétienne ne sont pas admissibles
dans nos loges" (Instruction finale du quatrième grade) ou encore "L'institution maçonnique,
tous les faits le démontrent, est religieuse et chrétienne" (lettre de 1814-1815 in Cahiers Verts,
n°10-12, 1992 ).

Il était simplement un homme, un homme de son temps, où où la seule question réelle était celle
de la réception des juifs, qui n'étaient alors que tolérés dans la société. Loin de le lui reprocher, je
note plutôt qu'il fallut attendre 1809 pour que soit explicitée une exclusion jusque là tacite. Outre
son grand âge, j'y verrais aussi la réaction à une situation nouvelle qui rendait plausible ce qui
était autrefois impensable : la candidature d'un Juif à l'initiation maçonnique (grâce à notre F.
l'Abbé Grégoire, qui en 1791 avait permis au Juifs d'être des citoyens comme les autres).

18
Or nos rituels symboliques, si on veut bien les lire naïvement sont d'abord des rituels
maçonniques entièrement basés sur la construction du temple de Salomon et sa réédification,
sans contenu intrinsèquement chrétien. Ce que j'ai pudiquement qualifié de "retouches" sont des
ajouts de surface qui ne changent rien ni au fond des rituels ni à leur "efficacité initiatique", ni
même à l'économie générale du système, comme le démontre la vie de nos FF Rectifiés
"réguliers" d'autres pays francophones qui s'en passent fort bien.

La référence à l'évangile de Saint Jean est une constante de la maçonnerie continentale depuis
son introduction en France et ailleurs. Quant aux invocations ("prières") qui encadrent la Tenue,
elles ne présentent aucun caractère confessionnel et peuvent être dites par tout Maçon. Qu'en
conclure sinon que les grades bleus rectifiés sont exclusivement "vétérotestamentaires" comme
leurs homologues des autres Rites.
Ce qui bien sûr n'interdit à personne d'en faire une lecture chrétienne…

Willermoz lui-même l'admet dans une lettre à Bernard de Türckheim, frère cadet de Jean (8 juin
1784):
"Vous ne pouvez nier que les trois premiers grades ne peuvent présenter que des emblèmes et
des symboles...tous fondés sur le temple de Jérusalem ou l'Ancien Testament qui lui-même est
fondé sur la Loi écrite ou religion révélée qui a succédé à la Loi ou religion naturelle, lesquelles
sont désignées dans nos loges par les deux colonnes du vestibule"
L'Instruction finale de 1809 ne dit rien d'autre :
"Tout ce que vous avez vu jusqu'à présent dans nos loges a eu pour base unique l'Ancien
Testament et pour type général le temple célèbre de Salomon à Jérusalem qui fut et sera toujours
un emblème universel".

Mais si les grades bleus sont "vétérotestamentaires" et maçonniques, ce cycle est clos par le
quatrième grade qui annonce ou plutôt ouvre le cycle chevaleresque chrétien. Les deux Ordres,
maçonnique et équestre, articulés par un grade de transition, sont distincts comme le sont le Craft
britannique ou l'Ordre des Knights Templar, articulés par le degré intermédiaire du Royal Arch.

Dans les faits, le Rite Rectifié s'aligne sur la maçonnerie anglo-saxonne qui offre une série de
degrés non-confessionnels et d'autres, chrétiens, ouverts à tous ceux qui en acceptent la
spécificité. Rien n'empêcherait donc –en théorie- qu'un maçon reçoive les 4 premiers grades du
Rite rectifié et s'abstienne de poursuivre si sa conscience lui fait hésiter à accepter le
Christianisme de l'Ordre Intérieur, d'autant qu'aucune autorité "suprême" ne permet de nos jours
de définir, voire d'authentifier ce Christianisme, qui peut donc osciller du laxisme à l'intégrisme.

Willermoz écrivait en 1814: "La première des trois questions d'Ordre présentée à la méditation
du candidat dans la chambre de préparation est ainsi formulée : quelle est votre croyance sur
l'existence d'un Dieu créateur et Principe unique de toutes choses, sur la Providence et sur
l'immortalité de l'âme humaine, et que pensez-vous de la religion chrétienne ?
A cette question le candidat répond librement tout ce qu'il veut et on ne le conteste nullement.
On lui présente les mêmes questions aux deuxième, troisième et quatrième grades et on ne le
conteste point sur ses réponses.
Le candidat répond donc librement à la question "sans qu'on le conteste", il peut exprimer une
conviction qui ne soit pas celle de son interlocuteur et néanmoins être reçu jusqu'au quatrième
grade inclus. Qu'espérer de mieux ?

19
Vous me permettrez, VM, de conclure –provisoirement- par ma vision encore une fois
humblement personnelle, mais que je partage avec de beaucoup plus illustres;-))) exégètes du
"Système R.·.E.·.R.·." :

Résumons nous :
- le R.·.E.·.R.·. est un système maçonnique chrétien. Il n'est pas le premier, il n'est pas le
seul.
- il se réclame d'un christianisme ésotérique, donc par définition hors de toute Église –donc
de toute confession-, voire de tout dogme, donc ouvert et parfaitement compatible avec la
tolérance maçonnique ("il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père" (Jean
14:2)…
- mais sa démarche initiatique lui permet aussi –et peut-être surtout- d'être un archétype de
la Maçonnerie, au point que sans R.·.E.·.R.·., il n'y aurait historiquement peut-être pas de
GLNF...ni a fortiori de GLTSO !

J'y reviendrai, si vous le permettez, tant il me semble important, non pas de proclamer une
quelconque vérité, mais dans le cadre d'un "cycle" intitulé "les fondamentaux du Rite Ecossais
rectifié" d'approfondir simplement ce pour quoi nous sommes LÀ –hic et nunc .

Pour moi, se dire chrétien, c’est d'abord affirmer sa référence à l’Evangile et à la personne du
Christ. Jésus-Christ était un juif, mis à mort par les Romains, respectueux de l’enseignement des
prophètes qui l’ont précédé, et qui s’est présenté en disant simplement : "mettez-vous à mon
école, car je suis doux et humble de cœur." (Matthieu 11, 29) Le suivre, c’est respecter son
message et ses appels à la tolérance, à l’accueil de l’autre et au pardon. Le Dieu des juifs, des
chrétiens et des musulmans, tous descendants d’Abraham, est un Dieu de bonté et de
miséricorde. Le rejet, la haine et le fanatisme religieux Lui sont totalement étrangers. C’est Le
trahir et Le blasphémer que de L’invoquer à l’appui des intolérances et des exclusions...

Cet "esprit du Christianisme" contemporain d'Hegel, aussi évoqué par Camille Savoire (33éme
REAA) lorsqu'il réveilla le R.·.E.·.R.·. en France en 1910, c’est bien celui du Convent de
Wilhemsbad qui, avant les "retouches" de notre père fondateur, affirmait dans un recès du 16
Juillet I782 :
" La vraie tendance du Régime Rectifié est et doit rester une ardente aspiration à l’établissement
de la cité des hommes spiritualistes, pratiquant la morale du Christianisme primitif, dégagée de
tout dogmatisme et de toute liaison avec une Eglise quelle qu’elle soit "…

Bien évidemment, cette rédaction était de la plume de Willermoz, deus ex machina qui, comme
déjà dit, chargé de la rédaction définitive des textes fondateurs par ses mandants que sa
monomanie arrangeait, profita en plus de son exceptionnelle longévité pour interpréter à sa guise
son mandat après le décès desdits mandataires.
Il n’en demeure pas moins que cette notion de "Christianisme primitif" dans un Rite dont la
particularité exotérique est de se proclamer chrétien dès la réception –seul parmi tous les autres
rites tout aussi chrétiens mais qui exigent une initiation- , ce "Christianisme primitif" fondateur
demande clarification, notamment par rapport à la gnose chrétienne.
C'est ce que nous essayerons, avec votre autorisation, VM.·., de faire lors d'une prochaine tenue
Notez, VM, que je n'ai traité ce soir que de l'ésotérisme chrétien propre au R.·.E.·.R.·., alors que
des Esséniens aux mystiques du XXéme s., cet ésotérisme recouvre des réalités multiples et
foisonnantes, qui mériteraient bien d'autres réflexions...
J'ai dit, VM

20
LES FONDAMENTAUX DU R.·.E.·.R.·.

3- R.·.E.·.R.·. : QUEL ESOTERISME CHRETIEN ?


V.·.M.·.,

Il y a 14 jours, je concluais mon 1er moëllon d’architecture sur "le Christianisme du R.·.E.·.R.·."
par une interrogation basée sur une citation du recès du Convent de Wilhemsbad (1782) : "La
vraie tendance du Régime Rectifié est et doit rester une ardente aspiration à l’établissement de la
cité des hommes spiritualistes, pratiquant la morale du Christianisme primitif, dégagée de tout
dogmatisme et de toute liaison avec une Eglise quelle qu’elle soit "...
Et je rajoutais : ce "Christianisme primitif" fondateur demande clarification, notamment par
rapport à la gnose chrétienne.
Je vous propose donc ce soir d’approfondir cette notion de Christianisme primitif –ou "originel"
selon la formule de Jean Tourniac- qui faisait aussi dire au F.·. SAVOIRE, 33e au R.E.A.A et
C.B.C.S au R.·.E.·.R.·.. qui, en 1910, était de ceux qui réveillèrent en France le Rectifié endormi
depuis 30 ans : "Personnellement, j'avoue que le libre-penseur et le libre croyant que j'ai
toujours été n'a manifesté en entrant au Rite Rectifié, aucune hésitation ni aucun scrupule
lorsqu’on lui a demandé de déclarer qu’il professait l'Esprit du Christianisme, surtout lorsque le
Grand Prieuré a ajouté, qu’il s'agissait ici de l’Esprit du Christianisme Primitif résumé dans la
maxime : "Aime ton prochain comme toi-même", et que l'Ordre se réclamait de cette morale,
qualifiée chrétienne, mais commune à plusieurs religions du passé, à certaines écoles
philosophiques grecques ou latines, et qui se résume dans "l'amour du prochain" …
Ceci évacue quelques confusions basiques du genre religion/confession.
A ceux qui douteraient encore, je propose :
- Courrier de Willermoz à la Triple Union datée de pluviôse, ventôse, an XIII (1805) :
"… mais les loges doivent être des écoles de morale Chrétienne et non pas de catholicisme"
Phrase soulignée dans le manuscrit et précédée de :
" ... que si depuis quelques siècles l'église romaine a eu intérêt de s'approprier exclusivement la
dénomination d'Eglise, il n'était pas en son pouvoir d’affaiblir la valeur des paroles de J. C. qui a
dit dans l’Evangile : Celui qui croit en moi et qui m'aime de tout son coeur, ne peut pas périr
[souligné]; qu’ainsi Dieu étant au-dessus des jugements humains, c'était à Dieu seul que les sages
devaient abandonner le jugement de leurs FF qui trouveraient en son temps auprès de lui le prix
de leurs vertus, de leurs erreurs" [BM de Lyon Ms 5456]
Autre courrier de Willermoz à la Triple Union, 22 prairial an 12 (1804)
[l'Orateur (–c’est moi ;-)))] “leur développera la morale maçonnique, qui étant fondée sur la
morale chrétienne est utile à tous, mais les temples maçonniques étant ouverts à toutes les
confessions chrétiennes, il se gardera de traiter d'aucun des points sur lesquels les opinions sont
divisées entre elles...”
Last, but not least, quelques extraits de "L’INSTRUCTION PARTICULIERE ET SECRETE A
MON FILS POUR LUI ETRE COMMUNIQUEE LORSQU'IL AURA ATTEINT L'AGE DE
PARFAITE VIRILITE, SI ALORS IL SE MONTRE DIGNE DE LA RECEVOIR", (çà, c’est un
titre !) de la main même de notre "père fondateur" Willermoz en 1818 –il n’avait alors que 88
ans ( !), mais n'étant plus menacé par les pouvoirs cléricaux d'avant la révolution, il s'offre enfin
le luxe de s'exprimer en toute clarté !
On adhère ou pas mais au moins savons nous le fond (ou presque) de la pensée willermozienne :

21
"il s'agit de préparer votre esprit par des explications très peu connues aujourd'hui quoiqu'elles le
fussent beaucoup dans les premiers siècles du christianisme, à apprécier dans sa juste valeur la
doctrine religieuse et chrétienne (…). C'est là où se trouve l'origine des anciennes initiations
secrètes, plus ou moins dégradées (…) suivant le génie des peuples qui les adoptèrent, dont on
retrouve des vestiges dans toutes les parties du monde, qui ont même servi de base à la
mythologie, qui furent dénaturées partout (…). Il se trouvera sans doute des hommes parmi ceux
qui sont aujourd'hui spécialement et presque exclusivement préposés à l'enseignement (…) qui
s'étonneront de nous voir placer sur la même ligne (…) l'étude des traditions religieuses écrites et
celle des traditions non écrites, secrètement conservées et transmises dans tous les temps avec les
plus grandes précautions et parvenues jusqu'à nous"
Sous la plume d’un homme que nous qualifierions aujourd’hui, de "grenouille de bénitier",
difficile de comprendre des pensées qui à son époque lui auraient valu l’excommunication !
…Mais pas plus difficile que de comprendre pourquoi le même qui avait placé la charité
chrétienne et la bienfaisance au sommet de son édifice doctrinal ne pouvait se permettre d'y
consacrer tout son temps à ses spéculations que parce que ses canuts étaient enchaînés à leur
métier à tisser…
Considéré dans son essence chrétienne, le Rite nous situe au début de la tradition à laquelle il se
rattache (le Christianisme et la Maçonnerie), en même temps qu'aux fins ultimes du déroulement
cyclique de cette tradition. Or, il y a là, des " possibilités ", au sens guénonien du terme, qui sont
encore insoupçonnées lors de la gestation du rite rectifié, sauf peut-être dans la vision quasi
prophétique de certains, car il y a une sorte de " prophétisme ", au sens noble du terme, de la
Maçonnerie rectifiée résultant de la conjonction des courants biblico-chrétiens et maçonnico-
templiers ; un prophétisme découlant de l'ésotérisme du Rite.
Qui dit "ésotérisme" dit nécessairement perspective centrale, indépendante du contexte
historique. Ce n'est donc plus le Rite Écossais Rectifié, figé dans une interprétation du XVIIIe
siècle, qui nous interpelle, mais ce que ce Rite détient essentiellement et potentiellement par
rapport aux conceptions initiatiques de la Maçonnerie et dans le cadre spécifique de l'ésotérisme
chrétien.
À cet égard, le Christ y est bien évidemment, et même de façon omniprésente, "le Christ".
Mais, à ce niveau le plus éminent de tous, c'est la trinité du pouvoir prophétique, sacerdotal et
royal du Verbe Éternel qui domine toute perception spirituelle liée à l'aspect strictement
ecclésial.
À ce degré de connaissance, le Messie-Rédempteur se révèle dans sa réalité première de "Centre
de tous les Centres" selon le terme des litanies, ou de "Lieu des Possibles", deux expressions
exprimant la même notion métaphysique. Or, comme le dit Jean Tourniac, qui ne voit qu'illuminé
par ce soleil de pure intelligence divine, le Christianisme propre au Rite Rectifié acquiert un rôle
eschatologique –ultime- accordé à la vision prophétique ? Et qu'il évite de se muer en secte
religieuse concurrente des églises dans le domaine qui est le leur et où s'exerce leur magistère
incontesté.
Je crois d'ailleurs avec Tourniac que les promoteurs du Rite ont envisagé ce danger de
"cléricalisation" du Rite et que certains ont même entrevu cette dimension d'un prophétisme
extra-temporel. Il y a chez Joseph de Maistre par exemple, un sens du prophétisme qui n'avait
pas échappé à l'analyse de Guénon, qu’il se réfère au "Christianisme né avant tous les siècles et
dès lors hors de toute église", et à la "vraie Religion qui a bien plus de 18 siècles et qui naquit le
jour que naquirent les jours", ou qu'il recommande de se tenir "prêts pour un événement
immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons à une vitesse accélérée qui doit frapper
tous les observateurs" et d'ajouter "des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont
arrivés". Le comte niçois dépassait donc amplement les étroitesses exégétiques.

22
Quant à Willermoz, sa lettre du 3 février 1873 montre qu’il ne sous-estimait pas les périls
"sectarisants" du Rite. On en connaît le motif : Willermoz répond aux objections de Salzmann et
B. de Turckheim qui souhaitaient la disparition de l'Ordre Intérieur de style trop immédiatement
catholique à leurs yeux, mais désiraient conserver la "Profession" :

L'argumentation willermozienne repose sur la nécessité de maintenir, au contraire, des paliers


dans l'ascension rectifiée : "que ferez-vous de ceux qui ont été mal choisis sinon des ennemis de
l'Ordre et de ses principes qui, tout louables qu'ils sont par leur connexion avec la religion n'en
deviendront que plus suspects au clergé et au gouvernement ? Comme il arrive aujourd'hui (…)
où l'on reproche aux Grands Profès d'être les fauteurs d'une nouvelle secte de religion... et du
moment qu'on mêle la religion à la maçonnerie, dans l'Ordre symbolique, on opérera sa ruine...
Pour faire fructifier notre régime, nous mettons à découvert ses principes et son but particulier,
nos discours oratoires deviennent des sermons, bientôt nos loges deviendront des églises ou des
assemblées de piété religieuse... ce danger, mes amis, qui peut paraître chimérique est bien plus
prochain qu'on pense…".
Sans doute ce que Willermoz entend défendre dans cette lettre qu’Antoine Faivre qualifie
justement de "capitale pour la compréhension du willermozisme", c'est la séparation entre l'ordre
symbolique (comprenant le grade de Maître Écossais) et la grande Profession, en étageant, par
progression, les affirmations chrétiennes du Rite qui ne culmineront qu'au sommet et au terme
d'une montée doctrinale sélective.
Nous n'en retiendrons que cette notion du danger de dérive sectaire lié à l'exclusivisme, voire à
l’élitisme, périls sous-jacents à la spécificité religieuse du Rite, qu’un fondamentalisme intégriste
pourrait oublier en confondant le respect des Rituels et de leur esprit avec l'adoration d'une
Écriture Sainte et la vénération du pur littéralisme.

Cette "exotérisation" du Rite est à l’opposé de sa réalité intrinsèquement ésotérique dont


Guénon, entre autres, nous a fait connaître la nature cognitive -au sens de la gnose chrétienne,
elle-même à l’opposé du gnosticisme hétérodoxe. D’ailleurs, toute la cosmogonie de Martinez de
Pasqually peut-être assimilée à une gnose que Clément d’Alexandrie n’aurait pas renié, lui qui
illustre avec Origène ce "Christianisme primitif" cher à Willermoz.
Clément d’Alexandrie se propose en effet de nous enseigner "la gnose véritable", celle qui vient
du Christ par la tradition apostolique, et que l’étude de l’Ecriture et la vie sacramentelle
actualisent en nous. De même, le grand Origène nous parle de cette "gnose de Dieu" que peu
d’hommes possèdent et par laquelle Moïse a pénétré dans la Ténèbre divine.
Et il faut bien dire que lorsque Willermoz parle à son fils de traditions non écrites, secrètement
conservées et transmises dans tous les temps, il fait directement référence aux textes apocryphes
qui, chez les gnostiques chrétiens, constituaient un enseignement secret, conservé et transmis par
la tradition orale.
…Mais la gnose en tant que sujet de réflexion nous emmènerait trop loin, trop tard ! La notion
même d'ésotérisme chrétien mériterait a minima un morceau d'architecture particulier…

Alors, VM, je me contenterai ce soir d’évoquer une interprétation du Rite qui échappe aux
limites temporelles et mentales du milieu historique qui fut le sien en ce siècle, d'ailleurs fort peu
traditionnel, de la Révolution française. Cette interprétation affirme tout aussi bien le Nom et la
doctrine du Rédempteur, la foi en lui qui découle des rituels de Maître Écossais et de l'Ordre
Intérieur, mais se trouve accordée aux données propres à l'ésotérisme et à l'Unité transcendante
des diverses religions.
D'aucuns qualifieraient cette interprétation d’"abrahamique" en ce qu'elle s'étend aux sémites de
chair comme aux sémites en esprit appelés à cette grâce par Celui que révère le Rite Rectifié et

23
qui tire son sacerdoce du Roi-Prêtre Melkitsedeq, ce mystérieux personnage qui n’apparaît
qu’une fois dans la bible (Genèse 14 : 8) et dont Guénon fait le père de la "tradition
primordiale".
Cette herméneutique du Rite et de sa substance rituelle, cette "sémiologie initiatique" sont à
découvrir ultérieurement dans les deux paliers du Rite : l'Écossais de St-André et la Chevalerie
de l'Ordre Intérieur. Vous me pardonnerez ce soir de ne pas insister, mais à regret, tant la
frontière purement "administrative" entre les 4 grades constitutifs du R.·.E.·.R.·. empêche d’en
saisir l’évidente logique.
Disons simplement que l'herméneutique de notre Rite nous ouvre à la compréhension de "
l'ésotérisme judéo-chrétien " qui le fonde.
Exemple auquel nous devrions être sensibles :
Paul (Romains 11, 24) s'adresse aux chrétiens de son temps en ces termes : " Si toi tu as été
coupé de l'olivier sauvage et enté contrairement à ta nature sur l'olivier franc, à plus forte raison
seront-ils entés - il s'agit des Juifs - selon leur propre nature, sur leur propre olivier".
Certes l'Apôtre a en vue un événement qui touche au prophétisme, mais qui pourrait bien
s'appliquer à une période où notre Rite aurait une place de choix, lors de la gloire de l'olive et
qu'évoquent peut-être ces paroles de l'Ange à Zorobabel en Zaccharie 4, 11-14 : " Qui sont ces
deux oliviers à la droite et à la gauche du chandelier ?...Il me dit : Ce sont les deux fils de
l'onction qui se trouvent près du Seigneur de toute la Terre. "
On sait que, dans la vision de Zaccharie, le Candélabre soutient sept lampes comme la Menorah,
et que ce sont les sept yeux de l'Éternel qui parcourent toute la terre, alors que les deux fils de
l'onction ou les deux oliviers sont Zorobabel et Jésus le Grand Prêtre. Sept yeux que nous
retrouvons dans l'Apocalypse de Jean...et dans le Rituel du 4ème grade, celui de la révélation
chrétienne...
Tourniac disait : "Comment ne pas entrevoir alors dans notre Rite une propédeutique à la grande
rencontre, à la grande symbiose des deux peuples : juif et chrétien ?"
Quant à l'intériorité doctrinale du Rite en entier, elle découle d'une propédeutique
(=enseignement pour apprendre à apprendre) spirituelle, confortée par l'articulation des grades et
elle tient dans cette identité, déjà signalée, des Temples de l'Homme, de l'Univers et de Salomon,
des Temples terrestres et céleste, avec le "modèle christique" offert par le "divin Réparateur",
terme typiquement martinéziste.

Antoine Faivre notera justement dans son analyse de l'ésotérisme chrétien:


"Au fond Willermoz a obtenu que les cadres de la Stricte Observance Templière servissent à
l'enseignement des Coens" et c'est bien pour cela qu'à l'époque de Willermoz la classe secrète de
la Profession -qui n'avait point encore disparu- contenait l'essentiel de la pensée martinéziste".
Rappelons-nous encore que l’identité du Rite est faite de différents apports qui –cas unique et
paradoxal- lui donnent sa cohérence.
Le rite retient en effet :
- de la Maçonnerie spéculative récemment apparue en Grande-Bretagne, les rituels, mots, signes et
l'ésotérisme des constructeurs, l'initiation et les trois grades bien connus,
- de la " Stricte Observance Templière " et d'un Templarisme qui remonte peut-être au chapitre
dit de Clermont quant à ses sources lointaines (mais qui prend corps à Unwürde en 1754 et aux
Convents d'Altenberg en 1764, Kohlo en 1772, Brunswick en 1775 et Lyon en 1778), une
ossature normative pour l'ensemble des grades et la référence chevaleresque et templière –sur
laquelle nous reviendrons.

24
- de Martinez, une sève secrète, à résonance judéo-chrétienne et fond salomonien, présente dans
l'enchaînement des maximes et des tableaux et qui, à l'époque de Willermoz, jaillit visiblement
au niveau de la " Profession ", celle de Chevalier Profès et Grand Profès,
- de J. de Maistre, l'intégrité chrétienne et quasi confessionnelle, avec un pressentiment de
l'Évangile éternel et de ce que nous pourrions appeler aujourd'hui la "Tradition Primordiale"
dans la perspective de René Guénon,
- de L. C. de St-Martin, une religiosité chrétienne très priante, voire mystique, mais qui éclaire
celle de son Maître, Martinez de P.
- du XVIIIe siècle français, certains concepts religieux de ce temps, dont plusieurs contestés de
nos jours: ainsi la définition des " pharisiens ", la loi d'amour réservée au Nouveau Testament,
l'abolition de l'Ancienne Loi, la notion de fraternité limitée aux seuls chrétiens en maçonnerie,
l'immortalité de l'âme, qui n'appartient pas au Credo originel mais est une conséquence de la
Résurrection de la Chair - entendue au sens hébraïque du mot (temple de l'Esprit)- et de la Vie
éternelle ou Vie du "monde qui vient".

Ajoutons que l'"immortalité de l'âme" - à ne pas confondre avec l'âme supérieure ou âme
d'immortalité -, est une notion platonicienne.
Enfin on retiendra, outre les concepts religieux du "Siècle des lumières" (?), le goût de l'enflure
verbale parfois élégante et celui du discours patriotique et redondant...

Quant à la doctrine, il est patent qu'elle s'alimente à une source biblique et qu'elle suit
l'économie et même la chronologie Testamentaire jusque dans la suite sérielle des Temples. Tout
tient au fond dans la correspondance symbolique entre le Temple de l'Homme et celui de
l'Univers, avec une matrice : le Temple de Salomon, puis une projection spirituelle qui va de la
Milice de Terre Sainte à la Jérusalem céleste, enfin et d'abord, un modèle divin et éternel dans le
Christ.

Autre remarque, cette doctrine est admirablement ventilée et étagée dans les strates graduelles du
Rite sans contradiction chronologique, sans anachronisme ou syncrétisme.
Donc il s'agit véritablement d'un "Ordre" (et non d'un fourre-tout), d'une cohérence qui tranche
dans un paysage maçonnique plutôt foisonnant. Sans doute, ce désir d'unicité organique et de
spécificité religieuse fait-il peu de place à l'universalité de l'initiation maçonnique et à
l'universalité traditionnelle d'un Art qui est d'autant moins catégoriel que l'ésotérisme est
forcément Un !
Mais ceci, au fond, ne concerne plus la structure et les caractéristiques du Rite mais beaucoup
plus les critères d'entendement et les motivations du siècle, en bref l'ouverture des esprits.
On peut en effet penser avec Tourniac que le Christ est le Verbe divin incarné, qu'il est dans le
Père et le Père en lui et que l'Esprit Saint est ce lien de l'un à l'autre... sans pour autant croire que
l'Éternel n'est... que chrétien !
…Et, comme le dit mon excellent F.·. "Eques a bona fide" en citant Tertullien, "credo quia
absurdum"! "Le fils de Dieu est mort: C'est croyable parce que c'est absurde ; et, après avoir été
enseveli, il est ressuscité ; c'est certain parce que c'est impossible".

J'ai dit, V.·.M.·.

25
LES FONDAMENTAUX DU R.·.E.·.R.·.

4- R.·.E.·.R.·.: LA DIMENSION CHEVALERESQUE

V.·.M.·.,
A Nicodème qui, dans sa recherche de la vérité, vient une nuit poser des questions à Jésus, celui-
ci répond : "L'Esprit souffle où il veut" (Jn 3, 8)
Ce soir, je dirais plutôt "l'Esprit souffle où il peut", tant il peut être risqué d’évoquer la 3ème
dimension de l’ésotérisme du R.·.E.·.R.·.- sa dimension chevaleresque- sans transgresser la règle
qui veut qu'en L.·. d'A.·., aucun autre Ordre n'existe que celui de la Franc-Maçonnerie, ni même
aucun autre grade que les trois premers !

Mais je m'en déculpabilise d'avance, sachant que:

- au R.·.E.·.R.·., il n’y a pas de "hauts grades" ni de "side degrees" mais, comme le définit
Willermoz, "une remontée du porche au sanctuaire" dont le Rite est la méthode, en 4 grades
symboliques qui débouchent sur un Ordre Intérieur, celui des CBCS,
- même si nul n’est forcé de parfaire son chemin initiatique jusqu’à ce stade, l’omission de cette
dimension chevaleresque dans un cycle pompeusement appelé "les fondamentaux du
R.·.E.·.R.·." équivaudrait à donner une nouvelle signification à la colonne tronquée emblème de
nos tenues d'A.·., tant elle couronne l’édifice voulu par nos pères fondateurs, dont j’ai déjà
souligné l’exceptionnelle cohérence,
- enfin, il est évident que depuis le début de ce cycle, toutes mes sources d'inspiration sont du
domaine public ! Tout F.·. cherchant animé d'un vrai désir, quel que soit son niveau
d’avancement, peut donc parvenir au même résultat, d'autant que, conformément à mes
engagements, il n'est pas question que je dévoile quoique ce soit des Rituels qu'il m'a été donné
de connaître.

En fin de cette intervention, dernière que vous avez voulue, V.·.M.·., vous trouverez d’ailleurs
les références bibliographiques qui vous prouveront que je n’ai rien inventé -seulement
interprété dans une approche herméneutique aussi authentique que possible...
En fait, le seul vrai risque serait de donner aux FF AA une vision réductrice de l’essence de
notre Rite. Des milliers de pages d’auteurs considérables lui ont été consacré, des centaines de
milliers de pages peuvent l’expliquer, et -pourquoi pas- NOUS expliquer ce pourquoi nous
sommes là.

Et, ce soir, pour ma dernière intervention sur ce sujet, mon seul vœu sera d'avoir suffisamment
attisé la curiosité -ou mieux, le désir- de mes FF.·. pour qu'ils prennent à leur tour le temps
d’approfondir ce qui fait la sagesse, la beauté et la force de notre Rite...quitte à n'en pas avoir la
même perception que moi.

Donc, après avoir effleuré l’ésotérisme du R.·.E.·.R.·.dans ses 2 1ères dimensions -judéo-
chrétienne, puis chrétienne-, abordons la 3ème dimension, et ce n’est pas un jeu vidéo, même s' il
va ce soir s’agir de Chevalerie, et pas n'importe laquelle: la Chevalerie Templière !

Car dès le Convent des Gaules en 1778, c'est autour de cette question templière que se joue la
vraie personnalité du futur Rite Écossais Rectifié.
En effet, à cette date comme aujourd’hui, quasiment tous les régimes maçonniques sont
"templiers" au sommet, mais avec des nuances d'importance quant aux conceptions, nuances qui

26
commandent la vision que l'on peut avoir de la Maçonnerie et de son ésotérisme.

4 thèses sont en présence :

- La première ne voit aucun lien historique ou spirituel, entre Templiers et Maçons ; elle est
alignée sur un intégrisme catholique, celui-là même de Joseph de Maistre, notre Niçois, quoi
qu'il accepte la rédaction d'un § du Rituel des C.B.C.S. qui évoque, en une critique à peine voilée
de l'Eglise, "la vraie religion chrétienne" ("qu'elle (l'épée) ne vous soit jamais un moyen de
répandre le sang, ainsi que cela n'est arrivé que trop souvent à la honte de la vraie religion
chrétienne")
- La seconde écarte l'idée d'une filiation historique ininterrompue entre les Templiers et les
grades maçonniques templiers, mais entend toutefois maintenir la perpétuation du souvenir de
l'Ordre. D'où l'existence précisément de ces superstructures templières qui se prêtent à une
commémoration vivante et rituellement sacrale. Ce pourrait être la thèse avalisée par les Knights
Templars britanniques.
- La troisième excipe des rapports historiques étroits entre Templiers et Maçons en Europe et en
Terre Sainte et de la parenté ésotérique ou initiatique des deux organisations auxquelles ils se
référaient. Elle admet la probabilité d'un refuge offert par les loges de maçons aux Templiers
persécutés, notamment en Ecosse, et donc la probabilité d'une mystérieuse symbiose entre les
deux ordres d'où devait sortir quelques siècles plus tard, le Templarisme maçonnique.
Telle est la conception de Willermoz et de son entourage.
- La quatrième thèse voit dans la maçonnerie la fille directe des Templiers, cette dernière n'ayant
donc servi qu'à permettre la perpétuation secrète de l'Ordre Templier destiné à renaître de ses
cendres tel qu'il était lors de sa disparition "visible" au début du XIVe siècle. C'est ici la raison
première de la "Stricte Observance Templière" qui, bien sûr, fait sienne ladite légende (à noter
que, de son vivant, "Die Strikte Observanz" ne s'est jamais qualifiée de "templière" dans son
titre, se contentant de rappeler l'Ordre monastique du même nom).

Création ex-nihilo de Carl Gotthelf, Freiherr (baron) von Hund und Alten-Grotkau, Eques ab
Ense (Chevalier de l’Épée), l'Ordre délègue à Lyon à la demande de Willermoz, un "visiteur
général", le baron von Weiler, qui consacre les provinces de l'Ordre Templier en France avec les
sièges de Strasbourg (5e Province), Bordeaux (3e Province), Lyon (2e Province) .
Mais outre le fait que chacune des "provinces" comptait un nombre de FF à peine suffisant pour
ouvrir une seule L.·., et même si von Weiler restera un an hébergé à Lyon par Willermoz, ce
n'était pas cette organisation territoriale qui passionnait les lyonnais mais la pertinence des rituels
de chevaliers de la S.O.T., rituels rédigés en latin comprenant cinq classes et comportant des
serments à Dieu, au Christ, à la Vierge Marie, au Père St Bernard et à tous les Saints, avec
promesse de suivre la règle du Temple donnée aux chevaliers par St Bernard.

Il s'agissait donc bien d'une reconstitution de l'Ordre dissous au XIVe siècle et dans l'état
organique où il était avant sa disparition.
La modification des rituels voulue par les Français visait non seulement à la simplification
synthétique, déjà bien admise et quasi fixée, mais à redéfinir le contenu didactique des rituels, et
c'est là que l'on butait sur les légendes templières et, par la même occasion, sur les finalités du
Templarisme maçonnique.

Les willermoziens donnèrent donc leur accord sur les seuls points de leur conviction, ainsi :
- La renonciation à une reconstitution artificielle de l'Ordre Templier et à ses prétentions à la
puissance économico-politique, dont rêvait sans doute la S.O.T.

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- L'orientation de la chevalerie maçonnique rectifiée vers des buts strictement spirituels qui
furent ceux de l'Ordre Templier à ses débuts, d'où le changement de nom et l'appellation de
Chevalier de la Cité Sainte (ou Chevalier maçon de la Cité Sainte) à vocation d'intériorisation
doctrinale ou "mystique".
- La recherche d'un lien entre Templiers et Maçons qui ne puisse être contesté : c'est là
qu'intervient le choix entre l'une des 4 thèses énumérées ci-dessus : la parenté ésotérique et/ou
initiatique des deux organisations.

Ceux d’entre nos FF dotés de curiosité historique pourront se référer à un M d’A que j’avais
commis en Déc. 1997 sous le titre "la S.O.T en 33 dates"

La S.O. avait considéré la Maçonnerie comme une "création" du Temple, établissant ainsi une
filiation ou une succession entre Templiers et Maçons historiquement contestable.
Willermoz en était parfaitement conscient. En revanche il était réceptif à l'opinion qui voyait une
continuation d'un certain type entre les deux Ordres, mais une continuation en "sens inverse" de
celle admise par la S.O. : la Maçonnerie ne procédant pas du Temple et pour cause, ne serait-ce
que du point de vue chronologique. Les loges de maçons auraient par contre abrité des Templiers
pourchassés et la postérité spirituelle templière menacée de disparition.
Willermoz reconnaissait enfin et surtout une "consanguinité initiatique" entre Francs-Maçons et
Templiers.

En réformant ainsi les légendes templières de l'Ordre, Willermoz accomplissait un petit exploit:
il permettait au Rite de se réclamer ouvertement du Temple, sans pour autant :
1) s'exposer à la facile critique concernant les contre-vérités historiques,
2) prendre d'initiative canoniquement répréhensible, quant à la reconstitution pure et simple dans
son état dernier des formes de l'Ordre dissous,
3) s'aligner sur le contenu du Mémoire adressé par le comte Joseph de Maistre à l'Eques a
Victoria, le duc Ferdinand de Brunswick Lunebourg -"magnus superior" de l'Ordre-, et dont
l'argumentation contestait toute notion de templarisme maçonnique.

Du même coup, l'Ordre Intérieur épousait les normes d'un Ordre de Chevalerie chrétien,
analogue par ses formes à ceux dont relevaient nombre de dignitaires de la Maçonnerie rectifiée
et de la S.O.T. de l'époque: Malte, St-Lazare, Teutonique, etc. Cependant, et à la différence des
Ordres chevaleresques, cette chevalerie rectifiée restait liée à la Maçonnerie et à la maintenance
spirituelle du Temple Salomonien et "Templier".
Willermoz avait, de cette façon, rassemblé les préalables nécessaires à la saine intelligence des
rapports entre Templiers et Maçons.

Trois ans après le Convent des Gaules, il pourra écrire au prince Charles de Hesse, sa lettre
célèbre du 8 juillet 1781 : "Je ne pense pas (...)que les chevaliers templiers aient été les
instituteurs ni de la vraie Maçonnerie, ni même de la Symbolique, (...).En un mot, (...) je ne vois
nul inconvénient à présenter cet Ordre comme ayant été dépositaire des connaissances
maçonniques (...) mais j'en verrais beaucoup à le présenter comme instituteur". Dermenghem
remarquera dans son ouvrage consacré à Joseph de Maistre: "À vrai dire Willermoz semble
plutôt croire que la Maçonnerie a été propagée par les Templiers mais non instituée par eux".
Chronologiquement et techniquement, c'est l'évidence même.

En creusant encore la question, on s'aperçoit que le groupe de Willermoz et de ses amis n'est
peut-être pas loin de découvrir, même s'il ne l'exprime pas exactement dans les termes que nous

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lui donnerions de nos jours -notamment après la lecture de Guénon-, l'existence d'une Tradition
première dont procéderaient Maçonnerie et Templarisme.
Ainsi, d'une part, s'expliqueraient les analogies secrètes entre les deux Ordres et, d'autre part, se
justifierait l'intégration des Templiers chez les Maçons. On retrouvera d'ailleurs ces notions dans
les instructions de l'Ordre Intérieur et je crois qu'il convient de citer ici un passage très court,
mais combien suggestif, de l'instruction d'Écuyer Novice :
"Ne confondez pas l'Ordre sublime, secret, primitif et fondamental, avec l'Ordre des Chevaliers
Maçons de la Cité Sainte, ni avec l'Ordre des Chevaliers Templiers. Tous sont sortis de cet Ordre
caché. La Maçonnerie lui doit son existence et nous nous trouvons placés entre l'initiation
symbolique et l'initiation parfaite pour aider à remonter jusqu'à cet Ordre primitif ceux que la
divine miséricorde y appelle."

En citant Galiff dans son commentaire de la réforme de Wilhemsbad :


"l'on décida ... que la légende du nouveau système (écossais rectifié) serait celle-ci "Nunc sumus
equites benefici Civitatis Sanctae, religionis christianae strenui defensores spem, fidem et
caritatem colentes."
En d'autres termes, les francs-maçons qui "rectifiaient" ainsi le régime de la Stricte Observance,
ne se regardaient plus que comme des "Chevaliers Bienfaisants", qui ne se consacraient plus qu'à
la défense du Christianisme et à la pratique des trois vertus théologales : "la Foi, l'Espérance et la
Charité".
Le but total de l'ordre fut concentré dans la bienfaisance, d'après le modèle des premières
chevaleries religieuses et l'ancienne règle de Saint-Bernard .

Ainsi, le talent willermozien a t'il su dégager le templarisme rectifié de tous les apports artificiels
qui en rendaient méconnaissables les traits d'authentique chevalerie spirituelle.

Le voici désormais situé parmi les milices chevaleresques et doté d'une fin religieuse et d'une
éthique assez analogues à celles des autres Ordres de chevalerie. Lui aussi dispose d'un "code
d'honneur" qui fait obligation au chevalier et selon les termes de l'ancienne tenure, de se mettre
"au service de la veuve, de l'orphelin, de l'opprimé, de la justice et de la paix de Dieu d'abord" ;
aussi ne faudra-t-il pas s'étonner de retrouver dans les rituels du Rite des formules identiques à
celles des Ordres de chevalerie qui prirent leur essor dans le siècle précédant l'an mille et dans
une large mesure sous l'influence de Cluny.
C'est alors seulement que l'esprit du christianisme pénétra de plus en plus la caste des chevaliers,
donnant naissance à la chevalerie organisée.

Là s'arrête pourtant la comparaison entre les Ordres de chevalerie et l'Ordre Intérieur Rectifié et
là débute en revanche, l'aventure de la chevalerie initiatique.
Pourquoi ? Précisément parce que Willermoz a su soucher l'Ordre Intérieur sur les quatre degrés
maçonniques et maintenir le lien spirituel entre l'Ordre Intérieur et l'Ordre du Temple ou plutôt
entre la chevalerie de la Cité Sainte et la Milice du Temple telle qu'elle était à l'origine de sa
vocation et telle que la voulait sa "fin célestielle", pour employer le langage de la Queste du
Saint Graal...

A ce propos, Wolfram von Eschenbach écrivait vers 1215 dans son fameux "Parzival":
"De vaillants chevaliers ont leur demeure au château de Montsalvage, où l'on garde le Graal. Ce
sont des Templiers…tout ce dont ils se nourrissent leur vient d'une pierre précieuse, qui en son
essence est toute pureté… C'est par la vertu de cette pierre que le phénix se consume et devient
cendres. Mais de ses cendres renaît la vie, c'est grâce à cette pierre que le phénix accomplit sa
mue pour reparaître ensuite dans tout son éclat".

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Cette vision ésotérique du mythe, non seulement identifie explicitement les chevaliers du Graal
aux Templiers, mais aussi s'achève sur une référence au symbole du phénix cher au R.·.E.·.R.·.

Dans cette perspective l'Ordre Intérieur, à l'instar de l'Ordre du Temple, doit être conscient de
l'Unité d'être de toute la chevalerie d'Occident et d'Orient, chrétienne ou non. Or si l'adoubement
liturgique eut pour but très louable et très saint "d'élargir ici-bas les frontières du Royaume de
Dieu", selon l'expression de Léon Gautier, il était en "mode religieux" la poursuite ininterrompue
d'un rite pré-chrétien et même extra-chrétien.
Un rite d'initiation dont les Templiers, ces soldats du Christ, connaissaient le sens profond,
ésotérique, celui-là même que nous revendiquons pour distinguer la chevalerie rectifiée de
"l'exotisme religieux" -suivant l'expression de Tourniac.

Cette chevalerie initiatique, référée au Temple, est celle de la "Massenie du Saint Graal"à
laquelle Guénon fait allusion dans "l'Ésotérisme de Dante", ou qu'il rattache à la "Garde de la
Terre Sainte". À propos de l'ésotérisme chevaleresque, il admet que les Templiers aient, je cite :
"possédé un grand secret de réconciliation entre le Judaïsme, le Christianisme et l'Islamisme" et
qu'ils "buvaient le même Vin que les Kabbalistes et les soufis".
C'est à cette occasion enfin qu'il conclut comme suit : "et Boccace leur héritier en tant que Fidèle
d'Amour ne fait-il pas affirmer par Melkitsedeq que la vérité des trois religions est indiscutable
parce qu'elles ne sont qu'une en leur essence profonde".

Bref, nous voici parvenus, toujours en suivant le Rite Rectifié et ses étapes, et dans la ligne
même de son ésotérisme judéo-chrétien, puis chrétien, puis chevaleresque, au point central où
tout le monothéisme s'unifie, centre à partir duquel l'universalisation noachite de la tradition
d'Abraham devient visible, compréhensible et s'ouvre à toutes les Traditions initiatiques d'Orient
et d'Occident .

Je cite Henry Corbin, le philosophe et orientaliste entre autres fondateur du Centre international
de recherche spirituelle comparée à l'Université Saint-Jean de Jérusalem :
"Déjà entre les Templiers de St Bernard et les Templiers du Graal (...), il y a une progression
dans un sens ésotérique qui n'est pas étranger à la gnose chevaleresque d'origine primordiale (...).
II y a plus. Jamais le souvenir du Temple et des Templiers n'a pu être déraciné en Occident. Il ne
s'inscrit pas seulement dans la topographie où nous pouvons encore facilement en suivre les
traces, mais aussi dans une aspiration secrète et continue des consciences.
Aussi voyons-nous reparaître et revendiquer au XVIIIe siècle, avec la maçonnerie templière,
l'héritage du Temple... Ce n'est point par des documents d'archives et des actes notariés que
l'authenticité de cette descendance peut être garantie, bien que les traditions qui font état du rôle
de l'Écosse pour sa transmission à travers les siècles obscurs, recèlent quelque chose qui n'est
peut-être pas de l'histoire mais n'est pas non plus mythe ou pure légende.

La résurgence de la chevalerie templière comme chevalerie mystique au cœur de l'ésotérisme en


Occident au XVIIIe siècle est une illustration par excellence du passage de la chevalerie
guerrière à la chevalerie mystique...II est superflu de rappeler ici le passage de la Maçonnerie
opérative à la Maçonnerie symbolique s'effectuant par le lien qui, au Moyen Age, unit les
maçons constructeurs de cathédrales avec les Chevaliers du Temple."

Ce lien est celui de l'ésotérisme et d'un compagnonnage divin qui rassemble les hommes de désir
ou les "Amis de Dieu" (Jean 15, 14-15 ) dans un ordre à vocation chevaleresque et prophétique
dont Abraham, Père des croyants, fournit en quelque sorte la personnification.

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Une chevalerie transhistorique et finalement, par là même, transconfessionnelle, mais non point
a-confessionnelle, une xénophilie spirituelle qui fait du chevalier, dans son for intérieur, un
"errant" et un "étranger" sur terre, comme Abraham lui-même se qualifie (Ps. 119), un ami de
tous les étrangers qu'il accueille à sa table et avec qui il rompt le pain, partage le sel et boit le
vin. Une chevalerie -comme risquait encore Tourniac- "qui n'a que faire des serments car elle
n'en peut rompre aucun si elle ne comprend dans son sein que des hommes aptes à saisir le sens
caché des signes, que des hommes épurés et par là incapables de commettre vilenies et bassesses.
Une chevalerie d'hommes, ni clercs ni pourtant laïcs, et qui habitent au sein du Temple johannite
comme les "Gottes Freunde" de la mystique rhénane chère à Maître Eckhart et auparavant
Hildegarde de Bingen, d'hommes déjà morts à leur moi, et qui donc ne meurent plus lors de la
mort physique et de ce que l'Écriture nomme la "deuxième mort".
Chevalerie prééminente entre toutes, qui prend le sens de sodalité ésotérique et hiérarchique, un
secret de condition divine, un secret de la double nature de l'Envoyé de Dieu !

Dernière référence, et non des moindres, l'Apocalypse de Saint Jean (19-13), dont je me
demande si elle ne fonde pas toutes les autres :

"Puis je vis le ciel ouvert, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait s'appelle Fidèle et
Véritable, et il juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme de feu; sur sa
tête étaient plusieurs diadèmes; il avait un nom écrit, que personne ne connaît, si ce n'est lui-
même; et il était revêtu d'un vêtement teint de sang. Son nom est le Verbe de Dieu."

Nous revoici au Verbe, celui qui consacre les serments que nous prêtons à l'Ordre tout au long de
notre cheminement, celui du prologue de Saint-Jean...et qui n'est rien d'autre que le nom du
Christ.
Que de détours pour revenir au point de départ ! Mais le point de départ et le point d'arrivée ne
sont-ils pas tout entiers contenus dans le centre du cercle, comme l'illustre le symbole bien connu
du labyrinthe, à l'instar de la représentation graphique de la structure même du Régime Ecossais
Rectifié ?

V.·.M.·., nous avons ainsi, si j'ose dire, fait le tour du R.·.E.·.R.·.au grade d'Apprenti. L'an
dernier, il ne s'agissait "que" de son historique, soit dit en passant un historique fondateur pour
notre obédience, puisque, on ne le rappellera jamais assez, la GLNF est née du réveil du
R.·.E.·.R.·. en 1913, et ses nombreux avatars de même, dont une Grande Loge dédiée au
R.·.E.·.R.·. dont le surnom d'Opéra pourrait évoquer le Parzifal déjà cité.
Cette année, nous avons tenté d'aller au fond de la spiritualité propre au R.·.E.·.R.·., en toute
humilité puisque n'en possédant que les clefs que peut procurer le travail, et ayant conscience
qu'une heure d'interventions cumulées nous rendent plus proche de l'insoutenable légèreté de
l'être que de l'approche de LA vérité quand il s'agit d'expliciter rien moins qu'un monument
spirituel.

Je vous remercie V.·.M.·. de m'avoir, en me soufflant le thème de cette réflexion, obligé


d'approfondir le pourquoi de ma présence à vos côtés, dans le sillage de nos grands ancêtres. Ma
récompense sera l'orgueilleuse sensation d'avoir partagé.

J'ai dit, VM, et il me reste encore beaucoup à dire...en attendant mieux.

XTIAN
Christian BIGUET

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BIBLIOGRAPHIE succincte

René LE FORESTIER: La Franc-maçonnerie templière et occultiste Ed Aubier Paris

B.G GALIFF : La Chaîne Symbolique réédition 1986 par La Nouvelle Bibliothèque Initiatique à
Genève.

Jean-François VAR: La Stricte Observance (Villard de Honnecourt N° 23-1991)


L'Essor du Phénix (Villard de Honnecourt N° 19-1989)
Jean-Baptiste Willermoz-Son œuvre : cahier Geoffroy de Saint-Omer hors
série édité en 1992 par la Grande Loge Régulière de Belgique.
Antoine FAIVRE: L'Esotérisme au XVIIIème siècle (Seghers, 1971)
Alice JOLY: Un Mystique Lyonnais...(Protat Frères, 1938)
André KERVELLA: La Maçonnerie Ecossaise dans la France de l’Ancien Régime, Ed. du
Rocher, 1999
Jean BAYLOT: Histoire du Rite Ecossais Rectifié au 20ème siècle

Edmond MAZET: Le convent de Wilhelsmbad (Villard de Honnecourt N° 4)


Les actes du convent des Gaules (Villard de Honnecourt N° 11)

Hugues d’AUMONT: Templiers & Chevalerie spirituelle des Hauts Grades Maçonniques, Guy
Trédaniel, 1996

Histoire des Francs-Maçons en France, dirigée par Daniel LIGOU (chez Privat, plsrs éditions)
Jean TOURNIAC: Principes et Problèmes Spirituels du R.·.E.·.R.·. et de sa Chevalerie Templière
(Dervy, 1985) et allocutions pour la fête de la Saint-Hugues 1977-1979

Henry Corbin: Introduction analytique aux Sept Traités des Compagnons Chevaliers de l'Islam
iranien

Paul NAUDON: Origines Religieuses et Corporatives de la Franc-Maçonnerie (Dervy, 1979)

Emile DERMENGHEM : Joseph de Maistre mystique. Paris, La Colombe, 1946.

René GUENON : L'ésotérisme de Dante (Gallimard 1995) et Aperçus sur l'Initiation (Éditions
Traditionnelles Paris 1946).

Antoine FAIVRE: L'Esotérisme au XVIIIème siècle ( Seghers, 1971)

Wolfram von Eschenbach : "Parzifal" -Aubier Montaigne, 1977

Et surtout MERCI aux FF Roland BER.·., Christian BIN.·., Pierre NOE.·., et à d'autres qui se
reconnaîtront pour mes emprunts de certaines de leurs éminentes réflexions d'une pensée
réellement partagée…mais je connais leur sens du partage !

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