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F

Yaaba

FICHE FILM
de Idrissa Ouedraogo
Fiche technique

Burkina Faso / France /


Suisse / RFA - 1988 - 1h30
Couleur

Réalisation et scénario :
Idrissa Ouedraogo

Montage :
Loredana Cristelli

Musique :
Francis Bebey

Interprètes :
Fatimat Sanga
(Yaaba) Résumé
Noufou Ouedraogo
Dans un village d’Afrique noire, une vieille ses amis. La jeune fille est sauvée. Yaaba
(Bila)
femme, Sana, est rejetée par tous. On pré- peut alors retourner dans sa maison incen-
Roukietou Barry tend que c’est une sorcière, qu’elle attire le diée, pour y mourir. Bila est très ému par la
(Nopoko) malheur. Seul un jeune garçon, Bila, mort de son amie. Mais bientôt la vie
oubliant quelques instants ses camarades reprend ses droits...
Adama Ouedraogo
de jeu, et plus particulièrement sa cousine
(Kougri) Nopoko, va peu à peu se rapprocher de la
Amadé Toure vieille femme, qu’il appellera «Yaaba»
(grand-mère) et à laquelle il voudra rendre
(Tibo)
des services. Cette amitié «contre-nature»
ne plaît pas au père de Bila, mais cela ne
change rien à la résolution de l’enfant.
Celui-ci est révolté quand certains villa-
geois incendient la maison de Sana pour la
faire déguerpir. Pourtant quand Nopoko
tombe gravement malade, la vieille femme
n’hésite pas à aller quérir un guérisseur de

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Critique qui procède d’informations volontaire- Mais il se trouvait en germe dans Le


ment restreintes pour mieux inciter le choix où les souffrances n’étaient
Le refus du conflit dramatique, mais regard à pénétrer les apparences. qu’un obstacle à l’harmonie d’un rapport
aussi de tout symbolisme appuyé, ne On opposera cette démarche au réalis- constant à la nature. La conquête du
laisse subsister ainsi qu’un réseau de me plus formalisé d’autres cinéastes cinéma, du premier au second film, a
relations qui permettent d’imaginer la contemporains comme Chen Kaige ou ainsi le mérite d’être liée à celle d’un
vie d’une communauté entière. Hou Hsiao-Hsien, dont le propos s’inscrit épanouissement.
L’approche est essentiellement réaliste, dans les tensions de l’Histoire et en rap- Pascal Pernod
mais échappe à la chronique, car les porte les souffrances. Au contraire, Positif n° 443 - Mai 1991
motifs narratifs gouvernent rigoureuse- Yaaba évoque un état proche de l’har-
ment la fiction. Il s’agit d’une vive monie, où la structure sociale reste
réponse aux problèmes de vieillissement faible par rapport à l’élan vital. Il racon-
des structures cinématographiques, tant te un essor vers une sagesse qui ne
financières qu’esthétiques. Pour Idrissa semble possible que par l’absence Quels que soient l’intérêt et l’importan-
Ouedraogo, la construction d’un récit est d’occidentalisation et par le contact ce symbolique du propos de Ouedraogo,
une nécessité, mais pas l’ampleur des avec la nature. Le dépouillement extrê- c’est surtout du discours cinématogra-
moyens techniques ou l’emphase de la me de la bande sonore, bienvenu pour phique que Yaaba tire sa force, sa
mise en scène. Ce qui semble compter l’oreille saturée du cinéphile, celui de beauté, sa magie et sa séduction. Le
pour lui, c’est avant tout la compréhen- l’image où les silhouettes se profilent réalisateur se maintient sans cesse sur
sion d’un milieu, retranscrite en histoire, très verticales dans un espace horizon- une ligne droite où s’équilibrent la fasci-
et le regard porté sur des êtres issus de tal, le grand calme qui préside à la suc- nation du conte, voire du mythe, et un
ce milieu. Néo-réalisme, approche docu- cession des plans et des scènes, sont réalisme d’ordre quasi ethnologique: on
mentaire, cinéma direct et cinéma clas- indissociables d’un mode de vie et d’une peut voir le film, en-deçà de ses prolon-
sique, sont en quelque sorte des stades philosophie auxquels tient le réalisateur. gements métaphoriques, comme un
antérieurs et assimilés, qui dictent une Ils touchent le spectateur comme l’a documentaire d’une étonnante précision
série de partis pris dont le mélange vise touché Tabou, qui montrait un monde sur la vie quotidienne d’un petit village
à faire émerger une vérité plus complète similaire, mais menacé et finalement burkinabé. Mais l’impression qui domine
de l’individu et une image moins tortu- tragique. La question est de savoir si à la vision de Yaaba, particulièrement
rée, moins artiste, de la vie. C’est une cette simplicité, même au prix des puissante à Cannes cette année, est
tendance à laquelle ne saurait se rédui- petites luttes que mène Bila, ne reste celle du retour aux sources du cinéma.
re tout ce qui demeure passionnant au pas un rêve rousseauiste. Dans son pre- Si l’on a pu évoquer, à juste titre, aussi
cinéma, mais il est sûr qu’elle risque mier film, Le Choix partant du problème bien Renoir que Rossellini, on pourrait
d’en constituer une part importante. de la sécheresse au Sahel, le cinéaste aussi bien citer Lumière. Il serait absur-
Dans le cas de Yaaba, elle s’associe à décrivait le déracinement puis l’adapta- de d’opposer Yaaba à l’admirable
la notion de modestie esthétique. La tion de ses personnages à une nouvelle Yeleen de Souleymane Cissé, sous le
mise en scène ne peut pratiquement réalité, et ne manquait pas de montrer prétexte que ce dernier ferait éclater les
jamais être contemplée pour elle-même, au passage les aspects ingrats de la formes habituelles de la narration et de
sinon dans la vigueur de ses ellipses, grande ville, où l’enfant trouvait la mort la représentation, proposerait un dis-
car elle n’obéit qu’à un respect constant dès le début du film. Yaaba à l’opposé, cours proprement cinématographique,
des corps, des visages, et de l’espace est organisé autour du village, où il n’est novateur et « moderne ». Loin d’être
filmés. Mais sans tomber dans la plus question de lutter pour s’adapter passéiste ou rétrograde, I’écriture de
contemplation: la plupart des gestes puisque la vie s’y suffit amplement à Ouedraogo propose une admirable
quotidiens servent à commencer ou à elle-même. Aux difficultés succède une réflexion sur le cinéma telle que seul un
terminer une scène; quelquefois, ils tra- acceptation plus sereine, qui donne une cinéaste du tiers-monde, particulière-
versent ou occupent l’écran un instant, image moins brute, plus séduisante, de ment africain, sans tradition cinémato-
et souvent, un plan éloigné décrit placi- l’Afrique. Cette stabilisation s’accom- graphique paralysante, peut aujourd’hui
dement le déplacement de Bila, de pagne d’un affermissement spectaculai- la tenir sans sombrer dans l’hypocrisie
Yaaba, ou des deux ensemble. Cette re du style, de la construction, du jeu d’une innocence simulée.
animation constante au sein des décors des acteurs, comme si la maturation du Le trajet initiatique que conte
naturels, jamais frénétique, supporte la cinéaste accusait l’effet euphorisant du Ouedraogo, par lequel les deux enfants
progression faussement étale d’un récit regard même qu’il portait sur son pays. apprennent à dépasser les préjugés et à

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découvrir le monde comme préexistant pas puisqu’ils incarnaient leur propre tombe malade. Et Yaaba n’est pas un
au regard et se suffisant à lui-même-ce caractère. roc. Les femmes ne sont pas unique-
qu’exprime plus clairement encore le ment soumises. D’un point de vue psy-
«Ah, la vie ! » du voyeur que le «Ne la Comment avez-vous travaillé sur le jeu chologique, je me suis dit qu’il ne fallait
juge pas, elle a peut-être ses raisons », des acteurs, qui est meilleur que celui pas être prétentieux, qu’il fallait instau-
qui se transmet de Sana à Bila, puis à du Choix ? rer un rapport juste avec les comédiens
Nopoko- est mis en acte dans l’écriture J’ai un peu appris à connaître la direc- qui donnaient une crédibilité au ton
du film, avec ses plans larges ponctués tion d’acteurs depuis Le Choix, à trou- général du film.
de rares plans de regards: si l’on a le ver les mots justes. Ne pas dire à quel-
sentiment de découvrir le monde tel qu’un: « Ce n’est pas bien » après trois C’est également une comédie. Comment
qu’on peut l’imaginer avant l’invention prises, mais plutôt : «Tu peux faire avez-vous travaillé ce côté-là ?
du cinéma, dans l’émerveillement du mieux». Avec Yaaba, j’ai essayé C’est un peu moi aussi. C’est comme je
premier regard, c’est que le cinéma s’y d’atteindre une harmonie, de faire un suis dans la vie. Et le cinéma est très
abolit dans sa fonction ontologique, film qui serait juste dans l’émotion, et je jeune en Afrique. Nous avons fait le film
celle de n’être plus que pur regard. Le n’ai pas cherché plus que ça. Donc, les en pensant au monde extérieur mais
désir du monde se confond avec le désir enjeux sont devenus plus importants et également à notre public. Quand je tour-
de cinéma. Ouedraogo ne fait pas des j’ai envie d’aller plus loin ; mais il faut nais Le choix ou Yaaba, il y avait des
images, il voit et donne à voir, étendant tenir compte d’une réalité cinématogra- phrases que les paysans arrivaient à
sur la totalité du film ce que d’autres, phique au sens large du terme: le dire parce qu’ils les comprenaient et que
même les plus grands, n’atteignent que manque de studios, de comédiens pro- ça les amusait. Mais ceux qui tra-
dans des instants privilégiés, au prix de fessionnels qui oblige à s’arrêter à un vaillaient avec moi n’acceptaient pas
détours complexes. Il y a, dans cette certain niveau. toujours parce qu’ils trouvaient que ça
contemplation sereine, quelque chose faisait trop « blanc ». Mais le bon
qui nous renvoie à Ozu, une étrange Vous avez choisi une histoire très accueil du public au FESPACO, m’a per-
façon de traiter le temps et la durée en simple… mis de trouver une seconde force. Le
termes d’espace : ce qui est une défini- Il fallait que chaque phrase, chaque atti- public intellectuel voit autre chose. Mais
tion possible du cinéma. tude que je choisissais, soit proche des là-bas le public est analphabète, ce qui
Joël Magny acteurs. Je devais constamment adapter ne l’empêche pas de connaître tous les
Cahiers du Cinéma n° 423 - Mai 1991 mon écriture à leur capacité réelle de codes du cinéma. Je ne dis pas qu’il faut
donner quelque chose. Si bien que je ne que nous jouions un rôle socio-éducatif.
faisais pas de découpage technique Nous sommes des cinéastes, tout sim-
préalable et, à la limite, je n’avais pas plement, qui essayons de faire partager
Entretien avec le réalisateur besoin de scénario, juste une ligne nos idées et nos émotions. Et ce public
directrice, une idée de la séquence.(…) là peut suivre quand même. C’est bien.

Le film a une base très réaliste... Le sujet du film, c’est la communauté… Dans Yaaba l’enfant, c’est quelqu’un
On ne peut pas faire autrement. Les C’est aussi l’histoire de deux enfants qui qui apprend à regarder...
comédiens étaient tous non profession- apprennent que « la route est longue », Oui, c’est mon regard dans le film, mon
nels. Deux d’entre eux avaient joué dans et ça explique le plan du début et celui point de liaison avec le reste. J’ai été
Le Choix et tourneront dans mon pro- de la fin. Le sujet du film, c’est qu’on obligé de structurer l’histoire à cause de
chain film. Mais auparavant dans le vil- peut transformer les gens si on les écou- la qualité de son jeu. Sa façon de se
lage, ils n’avaient jamais vu de caméra te, et aussi qu’il ne faut pas juger arbi- comporter était tellement juste qu’il est
ni des gens venir en nombre comme ça. trairement les choses. C’est visible dans devenu mon point de repère. C’est un
D’autre part, il y a un réel manque de la séquence où l’enfant traite l’adulte de personnage qui a la chance aussi d’avoir
culture cinématographique, si bien que « garce » et où la vieille lui répond: «Ne une mère formidable, ce qui est le
la seule base sur laquelle ils pouvaient juge pas, elle a ses raisons.» contraire des trois autres enfants.
être crédibles, c’est leur expérience de Finalement, le sujet du film c’est : Quand le père de Bila dit à sa femme :
vie. Il n’y avait que ça à prendre en «Pourquoi juge-t-on les gens ?». L’être « Telle mère, tel fils », c’est parce que
essayant de les pousser à être justes. humain est complexe dans ses compor- toute l’éducation de base se fait avec la
Mais ils l’étaient déjà parce que c’était tements. Le village rejette la femme mère. Cet enfant est celui qui apprend. Il
leur expérience. En fait, ils ne jouaient mais reste solidaire quand l’enfant ne vient pas spontanément vers cette

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vieille femme et au début, il est un peu gration de la population agraire vers les Filmographie
comme les autres parce qu’il juge, lui villes, en quête de travail, ou, bien plus
aussi. Mais en même temps, il est bon simplement, de quoi subsister, avec les
et généreux. C’est le seul à dire à conséquences, parfois tragiques Courts métrages :
l’alcoolique: « On veut te raccompagner, qu’engendrent ces migrations, traitée à
arrête de boire ». Il est un idéal : il n’est travers un récit simple et une mise en Poko 1981
pas la pureté absolue mais il amène le images bénéficiant du SMIC technico- Les écuelles 1983
monde de demain. esthétique. A y regarder de près, au- Les funérailles du Larle Naaba 1984
delà de carences exclusivement tech- Ouagadougou, Ouaga deux roues
Son apprentissage passe par les niques, Le Choix manifestait une éton- Issa le tisserand 1985
femmes. nante maîtrise de l’espace, de l’inscrip-
Par le rapport avec les femmes, oui. Et tion de ses personnages dans cet espa- Longs métrages :
on voit que Koudi trompe son mari, ce ce et des gestes dont la symbolique,
qui est choquant, mais défend aussi le s’inscrivant précisément dans un espace Yam daabo 1986
petit garçon. Ce couple a un problème concret, se vidait de toute abstraction Le Choix
fondamental. C’est peut-être parce qu’il démonstrative. Yaaha accomplissait, Yaaba 1989
boit qu’elle le trompe mais aussi parce au-delà de tout espoir, cette promesse. Prix de la Critique au Festival de Cannes
qu’elle le trompe qu’il boit. Ils ont des Avec le recul, on aurait envie de dire: Tilaï 1990
problèmes sexuels. Elle a peut-être rai- «.Presque trop ». Avec Yaaha et Idrissa Grand Prix du Jury au festival de Cannes
son, mais ce sont des problèmes que Ouedraogo, le spectateur occidental Karim et Sala 1991
personne n’arrive à comprendre. avait l’impression de revenir aux ori- Film de télévision pour FR3
gines à la fois du récit, dans sa forme Obi
Vous êtes-vous posé la question de la mythique, et du cinéma- quelque chose Documentaire réalisé pour Channel 4
représentation de l’acte sexuel ? comme Lumière non revu par Garrel. Samba Traore 1992
Oui. Pas là parce qu’il fallait encore être Tilaï aurait pu se contenter de prolon- Ours d’argent au Festival de Berlin 1993
prudent. C’est vrai que le corps peut être ger le processus. Ce qui fait
traité de façon très belle, et je vais d’Ouedraogo autre chose qu’« un cinéas-
essayer, maintenant que j’ai un autre te africain de talent », c’est la façon
public, d’aller peut-être même jusqu’au dont il rompt, dans Tilaï, avec un type
nu. (…) de récit mythique que l’on avait pu croi-
Thierry Jousse et Nicolas Saada re spécifiquement africain. Il perturbe, Prix Spécial du Jury, Prix du Public, Prix
Cahiers du Cinéma n°423 - Sept. 1989 sans se départir, ni lui ni ses acteurs, de la Musique au FESPACO 1989
d’un certain « naturel », I’idée que l’on Prix de la Critique Internationale à
pouvait se faire du cinéma africain: il Cannes 1989
traite cette tragédie grecque ou antique Grand Prix du Festival de Toronto 1989
Le réalisateur à la façon d’un western ou d’un polar de
série B, au moins dans le rythme, le dia-
Sept courts métrages en quatre ans, logue, le dépouillement de la mise en
quatre longs métrages en trois ans: voilà scène. Gageons qu’une telle fulgurance
une productivité à laquelle ne nous avait nous réserve, dans la décennie qui com-
guère habitués le cinéma africain ! mence, une inimaginable capacité à la
Productivité et rapidité ! En trois longs fois d’adaptation et d’invention. Que la
dernière réalisation d’ldrissa Ouedraogo, Documents disponibles au France
métrages (Le Choix, Yaaha et Tilaï)
Idrissa Ouedraogo a franchi à chaque Karim et Sala, soit à la fois un film de
long métrage et une série TV de cinq Cahier du Cinéma n°423 - septembre
fois une étape que d’autres ont difficile- 1989
ment et douloureusement parcourue en fois vingt-six minutes confirme la pre-
mière de ces vertus. Parions que la Cahier du Cinéma n°443 - mai 1991
une vie entière. Le Choix s’apparentait Dossier CNC °21
encore à ce que l’on connaît du cinéma seconde sera au rendez-vous d’au moins
l’une de ces deux versions. Positif n°344 - octobre 1989
africain- même si cette « connaissance » Fiche AFCAE
frôle la caricature-, c’est-à-dire une Joël Magny
Cahiers du Cinéma n°443 - Mai 1991 Zéro de conduite n°1 - septembre 1990
question sociale- en l’occurrence, I’émi-

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