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De Bonaparte à Balfour

La France, l’Europe occidentale et la Palestine, 1799-1917

Ran Aaronsohn et Dominique Trimbur (dir.)

DOI : 10.4000/books.editionscnrs.2767
Éditeur : CNRS Éditions
Année d'édition : 2008
Date de mise en ligne : 21 juin 2013
Collection : Histoire
ISBN électronique : 9782271077851

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782271066718
Nombre de pages : 464

Référence électronique
AARONSOHN, Ran (dir.) ; TRIMBUR, Dominique (dir.). De Bonaparte à Balfour : La France, l’Europe
occidentale et la Palestine, 1799-1917. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2008 (généré le
03 mai 2019). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/2767>. ISBN :
9782271077851. DOI : 10.4000/books.editionscnrs.2767.

© CNRS Éditions, 2008


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
Dominique Trimbur
Ran Aaronsohn

CNRS ÉDITIONS

de Bonaparte
à Balfour
La France, l'Europe
occidentale et
la Palestine, 1799 1917
Centre de recherche
français de Jérusalem
mélanges
du Centre de recherche
français de Jérusalem
Sous la direction de
Dominique Trimbur
et
Ran Aaronsohn

De Bonaparte
à Balfour
La France,
l’Europe occidentale
et la Palestine,
1799, 1917

CNRS ÉDITIONS
15, rue Malebranche - 75005 Paris
Collection dirigée par
Pierre de Miroschedji et Florence Heymann

Déja parus :
Vol. 1. L’Historiographie israélienne aujourd’hui, sous la direction
de Florence Heymann et Michel Abitbol, 1998.
Vol. 2. Le Yiddish : langue, culture, société, sous la direction de Jean
Baumgarten et David Bunis, 1999.
Vol. 3. De Bonaparte à Balfour. La France, l’Europe occidentale et
la Palestine, 1799-1917, sous la direction de Dominique Trimbur
et Ran Aaronsohn, 2001.
Vol. 4. Les Voyages de l’intelligence. Passages des idées et des
hommes, Europe, Palestine, Israël, sous la direction de Dominique
Bourel et Gabriel Motzkin, 2002.

© CNRS ÉDITIONS, Paris, 2008


ISBN : 978-2-271-06671-8
DOMINIQUE TRIMBUR ET RAN AARONSOHN

Introduction

Jean-Marie Delmaire (1943-1997)


in memoriam

Pour des raisons d’actualité, mais avant tout du fait d’un intérêt
historique de plus en plus évident, la corrélation regroupant « La
France, l’Europe occidentale et la Palestine » présente nombre
d’aspects porteurs pour une étude approfondie. Dans cet ensemble, la
périodisation 1799-1948 est logiquement déterminée : c’est d’une part
l’incursion de Bonaparte en Orient, et d’autre part la création de l’État
d’Israël. Dans ces circonstances, le Centre de recherche français de
Jérusalem a jugé intéressant de regrouper un certain nombre d’articles
relatifs à la période en question, en optant pour la diversité. Un tel
recueil est en effet la possibilité de faire se rencontrer, en un volume,
des auteurs de différentes origines, traitant d’une même région en une
même époque, mais à partir de points de vue différents. Pour ce faire,
nous avons choisi d’aborder dans un premier temps une période en
apparence largement balisée, 1799-1917, sujet de nombreuses études
auxquelles viennent s’en ajouter régulièrement d’autres, dans les
langues les plus diverses 1.
Cet espace de temps, dernier siècle de la domination ottomane
sur le Moyen-Orient, est peut-être aussi le plus riche du point de vue
historique, en particulier dans le domaine des relations internationales.
Après l’entrée en fanfare de Bonaparte en Égypte et sa brève incursion
en Terre sainte, la Palestine sort de sa léthargie de province reculée
d’un très vaste Empire. Politiquement, administrativement et commer-
cialement, elle n’est en effet alors qu’un point de passage, une région

1. La période mandataire britannique, 1917-1948, fera l’objet d’un recueil


établi sur le même modèle que le présent ouvrage, à paraître également dans la
collection « Mélanges » du CRFJ.
6 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

dépendante de provinces bien plus actives ; de plus, elle n’est pas une
entité précise du point de vue administratif et ressortit plutôt du
domaine des idées 2. Dans cette logique, Bonaparte ne juge pas Jéru-
salem digne d’être visitée, et la Palestine en général semble ne mériter
que la représentation figée, même si très belle, qu’en offre l’aquarel-
liste David Roberts.
Mais il semble que la Palestine n’attende qu’un signe pour retrou-
ver sa splendeur et son souffle passés. Les événements du tournant
du XIXe siècle suscitent pour un temps l’intérêt des nations européen-
nes. Celui-ci se confirme lors de l’aventure égyptienne qui parcourt
la région jusqu’à l’Anatolie, dans les années 1830. On assiste alors à
ce que le géographe historique israélien Yeoshuah Ben Arieh a appelé,
dans un ouvrage pionnier, la « redécouverte de la Terre sainte 3 ».
En ce XIXe siècle, il ne pouvait s’agir seulement d’un réveil. Au
moment où les nations européennes regardent par-delà leurs frontières,
dans les prémisses de leurs aventures coloniales respectives ; où elles
s’observent mutuellement dans leur course à la domination de vastes
sphères d’influence, au risque d’ailleurs de mettre en péril le concert
européen de Metternich ; au moment où le progrès technique, des
transports notamment, fait du bassin méditerranéen une proche
banlieue de l’Europe et s’accompagne d’un fort développement du
commerce et d’une envolée culturelle fondée sur la notion alors
nouvelle d’orientalisme ; au moment enfin où se développe et se
relance une double mission, civilisatrice et religieuse, la Palestine
semble focaliser les intérêts de toutes sortes et se donne progressive-
ment une véritable importance géostratégique. Comme l’écrit de
manière synthétique l’historien français Henry Laurens : « La Pales-
tine est le lieu où se rencontrent tous ces produits de la modernité et
de la quête des origines. » Plus d’une redécouverte donc, en un siècle
où l’histoire s’accélère, il s’agit ni plus ni moins, comme il le dit
encore, d’une « invention de la Terre sainte 4 ».

2. Le terme « Palestine » est utilisé à l’époque par les Européens comme


appellation neutre pour « Terre sainte » (« Palestine » figure en en-tête des documents
du consulat de France à Jérusalem, par exemple). Sa connotation politique, comprise
dans le discours arabe, ne date que du début du XXe siècle, les Juifs lui préférant
l’appellation biblique « Eretz Israël » (« terre d’Israël »).
3. Ben Arieh, Yeoshuah, The Rediscovery of the Holy Land in the Nineteenth
Century, Jérusalem-Détroit, 1979.
4. Laurens, Henry, La Question de Palestine, tome premier 1799-1922,
L’Invention de la Terre sainte, Paris, 1999, citation p. 699.
Introduction 7

Les relations Europe occidentale/Palestine dans l’historiogra-


phie contemporaine

On l’a dit, l’historiographie a largement balayé l’histoire des


relations entre l’Europe occidentale et la Palestine. Tout en concevant
qu’un tel inventaire ne puisse être qu’incomplet, il est intéressant de
rappeler les œuvres les plus notables qui ont marqué les vingt-cinq
dernières années. En se limitant aux ouvrages parus dans les langues
européennes les plus connues (anglais, français, allemand), en en abor-
dant d’autres moins habituelles (italien, espagnol), et en mentionnant
celles des populations qui habitent aujourd’hui le territoire spécifique
concerné par le présent volume (hébreu et arabe), on peut constater
quelques tendances, sélectionnées suivant notre point de vue.
Lorsque l’on se penche sur l’historiographie disponible en
anglais, il est intéressant de remarquer que cette production émane en
grande partie d’auteurs israéliens. C’est ainsi que les trois ouvrages
les plus importants concernant la Palestine au XIXe siècle, des recueils
d’articles, sont de la plume d’Israéliens : qu’il s’agisse des responsa-
bles de ces publications ou des différents auteurs. Le premier est un
recueil désormais classique publié en 1975 5, dont deux parties concer-
nent les « activités étrangères » et l’« impact de la culture et de la
technologie occidentales ». Dans les années 1980 et au début de la
décennie suivante, lui succèdent – en le révisant et le complétant –
trois volumes plus spécifiques qui permettent de mettre en avant les
relations entre l’Europe occidentale et la Palestine 6. C’est aussi là que
l’on trouve une série de colloques éditée par Moshe Davis et Yeoshuah
Ben Arieh, intitulée fort justement « Les yeux tournés vers Sion »,
dont trois volumes (sur cinq) concernent notre sujet 7.

5. Ma’oz, Moshe, Studies on Palestine During the Ottoman Period, Jérusalem,


1975.
6. Owens, Roger (ed.), Studies in the Economic and Social History of Palestine
in the Nineteenth and Twentieth Century, Carcondale-Edwardsville, 1982 ; Kushner,
David (ed.), Palestine in the Late Ottoman Period – Political, Social and Economical
Transformation, Jérusalem-Leiden, 1986 ; Gilbar, Gad D. (ed.), Ottoman Palestine
1800-1914 – Studies in Economic and Social History, Leiden, 1990.
7. With Eyes Toward Zion, vol. II : Themes and Sources in the Archives of
the United States, Great Britain, Turkey and Israel, New York, 1986 ; vol. III :
Western Societies and the Holy Land, New York, 1991 ; mais surtout vol. V : Jeru-
salem in the Mind of the Western World, 1800-1948, Westport, Ct, 1997.
8 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

On peut remarquer également une tendance nouvelle : un intérêt


très fort pour la photographie de la Palestine, avec emphase sur
l’apport européen à ce domaine 8. Tandis que sont désormais disponi-
bles en anglais, publiés par des universitaires israéliens, les documents
diplomatiques de quelques consulats européens 9.
Intéressés par l’histoire sociale 10, certains auteurs anglophones
ont évidemment travaillé sur le sionisme 11 ou sur les mouvements
religieux, notamment protestants, attirés par la Terre sainte 12. Si l’inté-
rêt de ces personnes porte surtout sur la période mandataire, celle où
la Grande-Bretagne est « aux affaires » en Palestine, ces auteurs se
sont également penchés sur le XIXe siècle. C’est une histoire de riva-
lités 13, au cours de laquelle les puissances instrumentalisent notam-
ment l’exploration scientifique, en particulier l’archéologie 14. Tandis
que le Swedish Christian Studies Centre de Jérusalem met en avant
l’« héritage chrétien en Terre sainte », relevant par là la contribution
des puissances européennes 15.

8. Nir, Yeshayahu, The Bible and the Image : the History of the Photography
in the Holy Land, 1839-1899, 1985 ; Perez, Nissan, Focus East : Early Photography
in the Near East (1839-1885), New York-Jérusalem, 1988 ; Silver-Brody, Vivienne,
Documents of the Dream : Pioneer Jewish Photographs in the Holy Land, 1890-1933,
Jérusalem-Philadelphie, 1998.
9. Eliav, Mordechai, Britain and the Holy Land – 1838-1914 – Selected Docu-
ments from the British Consulates in Jerusalem, Jérusalem, 1997 ; Kark, Ruth, Ameri-
can Consuls in the Holy Land, 1832-1914, Jérusalem-Détroit, 1994 ; tandis que dès
1975 un volume entier est consacré à la présence allemande en Orient, avec intérêt
particulier pour la Palestine : Wallach, Yehuda, Germany and the Middle-East
1835-1939, Tel Aviv, 1975.
10. McCarthy, Justin, The Population of Palestine : Population History and
Statistics of the Late Ottoman Period and the Mandate, New York, 1990.
11. Penslar, Derek Yonathan, Zionism and Technocracy, Indianapolis, 1991,
mettant en avant les modèles français et allemands.
12. Greenberg, Gershon, The Holy Land in American Religious Thought
1620-1948, Lanham, Md, 1994.
13. Shepherd, Naomi, The Zealous Intruders : the Western Rediscovery of
Palestine, Londres, 1987.
14. Silberman, Neil Asher, Digging for God and Country : Exploration,
Archeology, and the Secret Struggle for the Holy Land, 1799-1917, New York, 1982.
15. Jusqu’à ce jour sont parus dans ce cadre deux volumes : O’Mahony,
Anthony, Gunner, Göran, Hintlian, Kevork (ed.), The Christian Heritage in the Holy
Land, Londres, 1995 ; Hummel, Thomas, Hintlian, Kevork, Carmesund, Ulf (ed.),
Patterns of the Past, Prospects for the Future, The Christian Heritage in the Holy
Land, Londres, 1999.
Introduction 9

En français, les parutions des vingt-cinq dernières années ont


permis de combler certaines lacunes. Ce sont d’abord des ouvrages
généraux consacrés à l’histoire de la région. Un temps délaissé de
l’historiographie française, la Palestine et les contributions européen-
nes à son histoire ont bénéficié d’un apport de connaissances effectué
par certains historiens. Outre une brève présentation de Jérusalem 16,
le lecteur francophone bénéficie à présent d’outils conséquents, en
particulier grâce au travail de Henry Laurens 17.
C’est ensuite le domaine des relations entre la France, les Juifs
et le sionisme. Longtemps ignorée, ou passant dans l’ombre des rela-
tions intenses et difficiles entre la Grande-Bretagne et le mouvement
fondé par Herzl, cette relation mérite plus d’attention. Fait ainsi date
l’étude de Catherine Nicault sur La France et le sionisme, rencontre
qualifiée à juste titre de « manquée 18 ». Tandis qu’ont été peu à peu
redécouverts et réhabilités les Juifs francophones agissant en Palestine,
ignorés, voire méprisés parce que ne favorisant pas l’établissement
d’un foyer national juif en Palestine 19.
Pour sa part, l’histoire de la présence religieuse catholique et
française, jusqu’en 1914, et au-delà, illustration essentielle de la poli-
tique de Paris, reste à écrire. Si l’on peut déjà repérer certains ouvrages,
ceux-ci relèvent principalement de la description hagiographique 20, et
n’ont pas forcément une portée scientifique, ou restent confinés à
des cercles très étroits. Certaines études disponibles n’abordent que

16. Nicault, Catherine (dir.), Jérusalem 1850-1948, Des Ottomans aux


Anglais : entre coexistence spirituelle et déchirure politique, Paris, 1999.
17. On lui doit notamment l’ouvrage déjà cité, auquel viendra s’ajouter un
deuxième volume portant sur la période mandataire, livres complémentaires d’un
copieux recueil de documents (Le Retour des exilés - La Lutte pour la Palestine de
1869 à 1997, Paris, 1998).
18. Nicault, Catherine, La France et le sionisme, 1897-1948 – Une rencontre
manquée ?, Paris, 1992.
19. C’est particulièrement le cas des études réalisées par Elisabeth Antébi,
sous une forme romancée – L’Homme du Sérail, Paris, 1996 – ou plus scientifique
– Les Missionnaires juifs de la France, 1860-1939, Paris, 1999. Dans le même sens,
on consultera avec intérêt une récente publication issue des actes du colloque de
Lille de novembre 1997 : Delmaire, Jean-Marie, Delmaire, Danielle & Persyn,
Emmanuel (sous la direction de), La Naissance du nationalisme juif, 1880-1904,
Lille, 2000.
20. Chalendard, Marie, À Jérusalem – Notre-Dame de France 1882-1870,
Aujourd’hui Notre-Dame de Jérusalem – Institut pontifical, Paris, 1984.
10 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

Jérusalem vers 1888.

brièvement la Palestine, à l’instar des rares pages de François


Delpech 21. Par ailleurs, l’un des points d’orgue de l’historiographie
relative à la contribution française à la vie de la Palestine au XIXe siècle
a été le centenaire d’une institution qui a su s’affirmer, l’École biblique
et archéologique française 22.
De prime abord, on peut s’interroger sur l’existence d’une histo-
riographie germanophone relative à la région : l’Allemagne ou l’Autri-
che n’apparaissent en effet que peu dans les ouvrages généralistes. Or
les quelques souvenirs de la présence germanique au Moyen-Orient

21. Sur les Juifs. Études d’histoire contemporaine, Lyon, 1983.


22. École biblique et archéologique française, Un Siècle d’archéologie à
l’École biblique de Jérusalem : 1890-1990, Jérusalem-Paris, 1988, et Naissance de
la méthode critique – Colloque du centenaire de l’École biblique et archéologique
française de Jérusalem, Paris, 1992 ; cf. aussi les détails qui apparaissent au fil de
la biographie du fondateur de l’École biblique : Montagnes, Bernard, op, Le père
Lagrange 1855-1938 – L’Exégèse catholique dans la crise moderniste, Paris, 1995.
Introduction 11

ne doivent pas faire oublier son dynamisme passé. En premier lieu,


l’historiographie allemande apporte sa contribution à la connaissance
globale de la Palestine 23. Existent aussi quelques monographies
d’ordre général concernant les divers intérêts allemands en Syrie et
Palestine 24. On dispose même d’études concernant l’attitude de
certains partis politiques allemands à l’égard du problème, sur une
période longue 25.
L’ambiance de la Palestine au XIXe siècle apparaît dans la publi-
cation de fac-similés de récits de pèlerinages 26 ou de voyages 27. Tandis
que le sionisme, théorisé dans l’espace germanique, apparaît égale-
ment : c’est par exemple la reproduction de témoignages d’époque 28
ou d’études autour de la visite de l’empereur Guillaume II 29.

23. C’est ainsi que fait date l’œuvre reconnue d’un auteur dont les livres ont
été traduits en anglais, Alexander Schölch : on peut citer à cet égard celui concernant
les aspects économiques et sociaux de la Palestine au XIXe siècle, devenu à présent
un classique : Palästina im Umbruch 1856-1882 : Untersuchung zur wirtschaftlichen
und sozio-politischen Entwicklung, Stuttgart, 1986 ; traduction anglaise, Palestine in
Transformation 1856-1882 : Studies in Social, Economic and Political Development,
Washington, DC, 1993.
24. Sinno, Abdel Raouf, Deutsche Interessen in Syrien und Palästina
1841-1898, Aktivitäten religiöser Institutionen, wirtschaftliche und politische
Einflüsse, Berlin, 1982.
25. Scheffler, Thomas, Von der “Orientalischen Frage” zum "Tragischen
Dreieck" : die Nahostpolitik der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands vom
Zerfall des Osmanischen Reichs bis zum deutsch-israelischen Wiedergutmachung-
sabkommens, Berlin (thèse Freie Universität), 1993.
26. Hilber, Johann, Pilgerreise in das Heilige Land in den Jahren 1851-52,
Bruneck, s. d. (1988 ?) ; Gregorovius, Ferdinand, Eine Reise nach Palästina im Jahre
1882, Munich, 1995.
27. Gradenwitz, Peter (Hg.), Das Heilige Land in Augenzeugenberichten : aus
Reiseberichten deutscher Pilger, Kaufleute und Abenteurer vom 10. bis zum 19. Jh.,
Munich, 1984 ; Kaiser, Wolf, Palästina – Erez Israel : deutschsprachige Reisebes-
chreibungen jüdischer Autoren von der Jahrhundertwende bis zum Zweiten Welt-
krieg, Hildesheim-Zürich-New York, 1992 ; en son temps, la RDA s’est aussi
intéressée au problème : Polkehn, Klaus, Palästina : Reisen im 18. und 19. Jahrhun-
dert, Berlin, 1986.
28. Bodenheimer, Max I., Meine Palästinafahrt mit Herzl – Der geschichtliche
Hintergrund der Reise aus Dokumenten, édité par Henriette Hannah Bodenheimer.
29. Bodenheimer, Max, Die Zionisten und das kaiserliche Deutschland : zur
Zeit der Reise Wilhelms II. nach Palästina, Henriette Hannah Bodenheimer,
2e édition, Jérusalem, 1981.
12 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

Outre ces publications, deux points forts marquent l’historiogra-


phie allemande des vingt-cinq dernières années.
C’est d’abord la mise en avant d’un événement qui fait date et
ne cesse d’être à la base d’une littérature abondante : le passage en
Terre sainte de l’empereur Guillaume II, en 1898. Traité en lui-même,
il est aussi significatif pour tous ses à-côtés. Car, à la différence de la
France, dépourvue d’un tel symbole, l’Allemagne dispose là d’un
événement fondateur : le passage du Kaiser marque une entrée, tardive
certes, mais tonitruante de l’Empire dans les affaires palestiniennes.
Au cours des dernières années, les publications à ce propos se sont
multipliées ; les unes à caractère scientifique 30, les autres destinées à
un plus large public, profitant de l’abondance iconographique qui a
accompagné ce voyage 31. Toutes les institutions qui ont été fondées
à cette occasion et qui marquent encore le paysage de Jérusalem
célèbrent successivement l’anniversaire de leur création : cela permet
de retracer l’histoire du missionarisme protestant allemand 32 et de se
pencher sur les institutions religieuses et scientifiques elles-mêmes,
qu’elles soient protestantes 33 ou catholiques 34.
Par ailleurs, l’histoire de l’implication allemande en Terre sainte

30. Meier, Axel, Die kaiserliche Palästinareise 1898 : Theodor Herzl,


Großherzog Friedrich I. von Baden und ein deutsches Protektorat in Palästina,
Constance, 1998.
31. Carmel, Alex, Eisler, Ejal Jakob, Der Kaiser reist ins Heilige Land : die
Palästinareise Wilhelms II. 1898 ; eine illustrierte Dokumentation, Stuttgart-Berlin-
Cologne, 1999.
32. Hanselmann, Siegfried, Deutsche evangelische Palästinamission : Hand-
buch ihrer Motive, Geschichte u. Ergebnisse, Erlangen, 1971 ; Foerster, Frank,
Mission im Heiligen Land : der Jerusalems-Verein zu Berlin 1852-1945, Gütersloh,
1991.
33. Hertzberg, H.W., Friedrich, J., Jerusalem, Geschichte einer Gemeinde,
unter Mitarbeit von Rhein, E., Döring, J., Weigelt, J., Malsch, C., Köhler, H., Glatte,
H., Wehrmann, J., Kassel, 1965, Jérusalem, 1990 ; Ronecker, Karl-Heinz, Nieper,
Jens, Neubert-Preine, Thorsten (Hg.), Dem Erlöser der Welt zur Ehre - Festschrift
zum hundertjährigen Jubiläum der Einweihung der evangelischen Erlöserkirche in
Jerusalem, Leipzig, 1998 ; Neubert-Preine, Thorsten, 100 Jahre evangelische Erlö-
serkirche in Jerusalem, Jérusalem, 1998 ; Männchen, Julia, Gustav Dalman als
Palästinawissenschaftler in Jerusalem und Greifswald : 1902-1941, Wiesbaden,
1994.
34. Festschrift des theologischen Studienjahres der Dormition Abbey Jerusa-
lem für Abt Dr. Laurentius Klein OSB, St. Ottilien, 1986.
Introduction 13

bénéficie également d’un objet d’étude original et spécifique : la colo-


nisation opérée par les Templer, une secte protestante du sud-ouest de
l’Allemagne, établie en Palestine à partir de la seconde moitié du
e 35
XIX siècle. Étudiée en Allemagne , s’insérant dans le cadre de la
« contribution chrétienne à la reconstruction de la Palestine », cette
colonisation a fait l’objet d’un intérêt renouvelé de la part d’Alex
Carmel, qui a d’ailleurs choisi cette expression de « reconstruction »
comme sous-titre du centre de recherche qu’il a mis en place à Haïfa 36.
Enfin, lorsque l’on parle de l’espace germanique, on n’en saurait
négliger l’aspect autrichien. Très réduite aujourd’hui, la participation
de l’Autriche, dans sa version impériale, à l’« invention de la Terre
sainte » a connu son heure de gloire. Certaines publications le rappel-
lent : à travers la réédition de récits, de pèlerinages notamment 37, la
description des intérêts austro-hongrois en général 38 ou l’histoire de
la représentation consulaire des Habsbourg en Palestine 39 ; tandis que
la personnalité de l’orientaliste et espion tchèque, au service de la
Double monarchie, Aloïs Musil a suscité des études plus 40 ou moins
scientifiques 41.
Certains pays considérés a priori comme annexes, sont néan-
moins assez actifs au XIXe siècle : de manière symbolique, de par leur
emprise morale, ou velléitaire, de par l’activisme de leurs dirigeants,
c’est le cas de l’Italie et de l’Espagne. La participation de la partie

35. Bidermann, Willi, Vom Schwarzwald ins Heilige Land : die Templer im
Schwarzwald und ihr Aufbruch nach Palästina, Horb am Neckar, 1990.
36. Et de fait, si ce chercheur est israélien, on est fortement tenté de le ranger
dans l’historiographie germanique, tant son œuvre s’y insère parfaitement : Die
Siedlungen der württembergischen Templer in Palästina 1868-1918 : ihre lokalpo-
litische und internationale Probleme, Stuttgart, 1973, 2e édition 1997 ; Carmel, Alex,
Christen als Pioniere im Heiligen Land : ein Beitrag zur Geschichte der Pilgermis-
sion und des Wiederaufbaus Palästinas im 19. Jh., Bâle, 1981.
37. Strigl, Joseph, Die Pilgerfahrt nach Jerusalem und Palästina 1856, Salz-
bourg, 1980.
38. Après l’ouvrage pionnier de Breycha-Vauthier, Arthur, Österreich in der
Levante, Vienne, 1972, cette présence a fait l’objet d’un colloque organisé en 1995
par l’ambassade d’Autriche à Tel Aviv : Wrba, Marian, (ed.), Austrian Presence in
the Holy Land in the 19th and Early 20th Century, Tel Aviv, 1996.
39. Agstner, Rudolf, Österreichs Vertretungsbehörden in Palästina und Israel,
Vienne, 1999.
40. Bauer, Karl Johannes, Alois Musil, Vienne, 1989.
41. Feigl, Erich, Musil von Arabien – Vorkämpfer der arabischen Welt,
Vienne-Munich, 1985.
14 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

méridionale de l’Europe semble surtout avoir été retenue pour ce qui


concerne la période postérieure à notre étude 42. Mais la participation
italienne est bien réelle dans la période considérée. La bibliographie
disponible l’aborde de façon récente pour l’aspect politique. Après
l’ouvrage pionnier de Sergio Minerbi 43, plusieurs auteurs se sont
penchés sur l’action italienne : ont été ainsi abordées l’opinion gouver-
nementale relative au nationalisme palestinien 44, ou, de manière inté-
ressante comme dans le cas allemand, celle des socialistes du pays 45 ;
l’intérêt a également, et naturellement, porté sur la montée d’une
revendication politique en parallèle aux opérations militaires 46. Peut-
être plus que dans le cas de la France, le regard de l’historiographie
italienne passe par le biais de la religion. Il en va de son interaction
avec la politique par exemple, avec l’implication du problème reli-
gieux dans les relations internationales 47. Mais l’intérêt va aussi aux
institutions religieuses en propre : c’est ainsi que sont reconstituées
les histoires de communautés catholiques d’obédience italienne
implantées de longue date en Terre sainte : franciscains 48 et carmes 49.
Quant à la participation espagnole, elle est certes moindre mais
à mentionner tout de même. C’est ainsi que le ministère des Affaires
étrangères de Madrid a publié deux volumes relatifs à la présence
espagnole en Terre sainte : l’un portant sur les intérêts espagnols en

42. Il existe ainsi des évocations du détachement italien de Palestine, ayant


participé à la campagne menée par Allenby (Buzzetti, Luciano, Il distaccamento
italiano di Palestina, 1917-1921, Milan, 1976) ; mais s’imposent surtout les études
magistrales de Renzo de Felice ou de Simonetta della Seta sur les tentatives de
Mussolini d’interférer dans la politique palestinienne.
43. L’Italie et la Palestine 1914-1920, Paris, 1970.
44. Rostagno, Lucia, Terrasanta o Palestina ? La diplomazia italiana e il
Nazionalismo Palestinese (1861-1939), Rome, 1996.
45. Achilli, Michele, I socialisti tra Israele e Palestina : dal 1892 ai nostri
giorni, Milan, 1989.
46. Gabellini, Andrea, L’Italia e l’assetto della Palestina, 1916-1924, s. l.,
1997.
47. Fabrizio, Daniela, La questione dei luoghi santi e l’assetto della Pales-
tina : 1914-1922, Milan, 2000 ; Pieraccini, Paolo, Gerusalemme, luoghi santi e comu-
nità religiose nella politica internazionale, Bologne, 1996.
48. Picirello, Michele (dir.), La Custodia di Terra Santa e l’Europa - I rapporti
politici e l’attività culturale dei Franciscani in Medio Oriente, Rome, 1983.
49. Giordano, Silvano, OCD, Il Carmelo in Terra Santa : dalle origini ai
giorni nostri, Gênes, 1994 ; trad. française : Le Carmel en Terre sainte : des origines
Introduction 15

général 50, l’autre sur l’un de ses principaux instruments sur place,
encore existant à l’heure actuelle, l’Obra pía 51. Mais l’historiographie
espagnole ne serait à mentionner qu’en raison d’un ouvrage qui
apporte un rare témoignage neutre sur la Première Guerre mondiale à
Jérusalem : les carnets du consul d’Espagne de l’époque, le comte de
Ballobar, surnommé « consul universel » pour avoir représenté les
intérêts d’une grande partie des pays en guerre 52.
En ce qui concerne l’historiographie israélienne parue en hébreu
(elle compte aussi, on l’a vu, des publications en anglais, voire en
allemand), on est passé, dans les vingt-cinq dernières années, d’une
vision « siono-centriste 53 », « judéo-centriste » et « palestino-
centriste », à la découverte de l’« altérité », au « narrativisme » et à
un relativisme très post-moderne. Les auteurs publiant en hébreu sont
aussi ceux que l’on retrouve dans l’historiographie israélienne parue
en anglais. Cette historiographie porte sur :
• les voyageurs, explorateurs et peintres européens 54 ; les colo-

à nos jours, Paris, 1995. Enfin, c’est aussi dans le domaine italien que l’on peut
situer certaines œuvres relatives à l’implication du Vatican dans les affaires pales-
tiniennes. On ne citera ici que l’ouvrage écrit d’abord en hébreu, traduit ensuite en
italien et en anglais (mais pas en français) de Sergio Minerbi : Il Vaticano, la Terra
Santa e il sionismo, Milan, 1988 (version anglaise : The Vatican and Zionism :
Conflict in the Holy Land 1895-1925, New York-Oxford, 1990) ; on notera aussi,
en français : Soetens, Claude, Le Congrès eucharistique international de Jérusalem
(1893) dans le cadre de la politique orientale du pape Léon XIII, Louvain, 1977.
50. Campo Rey, Conde de, Historia Diplomatica de España en Los Santos
Lugares, 1770-1980, Madrid, 1982.
51. García Barriuso, Patrocinio, España en la historia de Tierra Santa : Obra
pía española a la sombra de un regio patronato, estudio histórico-jurídico, Madrid,
1992. En cela, une présence aussi réduite se démarque par rapport à l’absence de
tels ouvrages de la part, par exemple, du ministère français des Affaires étrangères.
52. Conde de Ballobar, Diario de Jerusalén (1914-1919), Madrid, 1996.
53. Cf. notamment dans l’ouvrage de Friedman, Isaiah, Germany, Turkey and
Zionism, 1897-1918, Oxford, 1977 ; Eliav, Mordehai, Sous protection impériale
autrichienne : Documents choisis des archives du consulat autrichien de Jérusalem,
1849-1917, Jérusalem, 1985 (en hébreu) ; cf. aussi Pinkus, Benjamin & Bensimon,
Doris (eds.), Le Judaïsme français, le sionisme et l’État d’Israël, Jérusalem, 1992
(en hébreu, ici notamment les quatre premiers articles relatifs aux débuts du sionisme
en France, avant la Première Guerre mondiale). De nombreux articles en hébreu
paraissent dans le périodique Cathedra (avec sommaire et résumés en anglais).
54. C’est par exemple l’œuvre de Yeoshuah Ben-Arieh, dont certains articles
sont cités dans la contribution de Zvi Shilony, cf. infra.
16 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

nies allemandes et américaines 55 ; les consuls américains 56 ; les scien-


tifiques allemands 57 ;
• l’immigration et la colonisation juive prises dans un contexte
plus large, incluant notamment les mécanismes européens de coloni-
sation (ce que fait la majeure partie des chercheurs) ou l’interprétant
dans le cadre du colonialisme (ce que font les nouveaux historiens et
les autres post-sionistes), ses influences et accomplissements 58.
Tandis que paraissent, en anglais ou en allemand, de la plume
d’auteurs israéliens, des études portant sur des institutions, sionistes 59
ou non 60, qui permettent de relever l’intervention sur le terrain des
puissances européennes.
En langue arabe, on constate une évolution de l’historiographie 61.
À l’instar de ce que nous avons remarqué pour la partie israélienne,

55. Cf. Carmel, Alex, idem ; Ben Artzi Yossi, De l’Allemagne à la Terre
sainte : les colonies de Templer en Palestine, Jérusalem, 1997 (en hébreu), avec ici
comparaison entre les colonies de Templer et les villages traditionnels du Wurtem-
berg ; Kark, Ruth.
56. Kark.
57. Goren, Haïm, “Allez et voyez le pays" : l’exploration allemande de la
Palestine au XIXe siècle, Jérusalem, 1999.
58. La plupart des publications sont des articles parus dans des périodiques
en hébreu, en particulier dans Ha-Zionut (Le Sionisme) et Iyunim Bitkumat Ysrael
(Études sur le sionisme, le Yichouv et l’État d’Israël), ou dans Teoria u-bikoret
(Théorie et critique). Cf. aussi Aaronsohn, Ran, « Settlement in Eretz Israel - A Colo-
nialist Enterprise ? “Critical” Scholarship and Historical Geography », in Israel
Studies, 1, 2 (automne 1996), pp. 214-229. Pour des ouvrages, cf. du même auteur
Le Baron Rothschild et les colonies : les débuts de la colonisation juive en Eretz
Israël, Jérusalem, 1990 (traduction anglaise, Rothschild and Early Jewish Coloniza-
tion in Palestine, New York-Jérusalem, 2000), en particulier l’introduction et les
conclusions qui replacent la colonisation juive en Palestine dans le cadre du phéno-
mène global de la colonisation ; Ben Artzi, Yossi, Les Modèles de la colonisation
juive en Palestine, 1882-1914, Jérusalem, 1988 (en hébreu, traduction anglaise 1997,
en particulier le chapitre II : « Sources d’inspiration ») ; Shiloni, Zvi, Ideology and
Settlement, The Jewish National Fund 1897-1914, Jérusalem, 1993 (en hébreu,
version anglaise 1998, en particulier le chapitre premier : « Le contexte européen »).
59. Sadmon, Zeev W., Die Gründung des Technions in Haifa im Lichte deuts-
cher Politik 1907-1920, Munich-New Providence-Londres-Paris, 1994.
60. Ichilov, Orit & Mazawi, André E., Between State and Church – Life
History of a French-Catholic School in Jaffa, Francfort-Berlin-Berne-New York-
Paris-Vienne, 1996.
61. Nous tirons les principaux détails relatifs à l’évolution de l’historiographie
arabe de l’ouvrage de Reinkowski, Maurus, Filastin, Filistin und Eretz Israel : die
Introduction 17

la littérature parue en arabe est connue (et souvent de ce fait délaissée)


comme ne faisant que justifier la revendication nationaliste. C’est ainsi
que les titres de certains ouvrages affirment le but de l’auteur 62 : la
fin de la période ottomane est surtout considérée comme celle au cours
de laquelle se forme le caractère national palestinien, à la base même
du mouvement actuel. Dans cette tendance, la Palestine est perçue
comme une entité bien définie, malgré les imprécisions relevées plus
tôt et l’on ignore alors les influences étrangères, lorsqu’on n’en fait
pas un repoussoir permettant justement la définition d’une population
aux caractéristiques bien précises.
Dans les dernières années, il est possible de remarquer que l’his-
toriographie en arabe considère de manière plus favorable l’adminis-
tration ottomane : longtemps elle avait été seulement perçue sous des
dehors oppressifs ; elle est désormais vue comme une période de
« grandeur », qui, malgré son caractère oppresseur, avait su conserver
sa « pureté » à la société palestinienne, avec une coexistence entre les
différentes communautés rendue possible par une sage administra-
tion 63 ; harmonie rompue par l’arrivée des sionistes, perçue comme
l’irruption d’un nouvel impérialisme (le sionisme comme instrument
de l’impérialisme européen). Cette évolution se traduit aussi par une
plus grande collaboration entre historiens palestiniens et turcs, qui
retrouvent un Empire ottoman qui n’est plus forcément l’ensemble
corrompu qu’on y voyait auparavant 64.
Ces grandes tendances montrent à la fois les points notables,

späte osmanische Herrschaft über Palästina in der arabischen, türkischen und israe-
lischen Historiographie, Berlin, 1995 ; nous devons les titres les plus récents à
Qustandi Shomali, que nous remercions ici.
62. Tuma, Émile, Le Mouvement national palestinien arabe, Jérusalem, 1995 ;
Choufani, Élias, L’Histoire politique de la Palestine, Beyrouth, 1996 ; Ewiess, Abdel-
fattah, Les Sources de la question de Palestine, 1799-1922, Hébron, 1992 ; Khalidi,
Walid, Avant la diaspora, Beyrouth, 1987.
63. Fathi, Ahmed, L’Histoire du Rif palestinien pendant la période ottomane,
Ramallah, 1992 ; Bazili, Constantin, La Syrie et la Palestine pendant la période
ottomane, Moscou, 1992.
64. Cette tendance est à placer en parallèle à la mise en place de réseaux
d’historiens israéliens et palestiniens, travaillant notamment sur la période immédia-
tement antérieure à 1948 mais aussi sur le XIXe siècle (cf. notamment les travaux de
l’Institute of Jerusalem Studies, antenne locale de l’Institut d’études palestiniennes,
Paris, Washington).
18 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

mais aussi les manques de l’historiographie. Il est par exemple possible


de souligner que longtemps les éléments principaux constitutifs de la
Palestine ont été pris un par un, sans tentative réelle de les mettre en
rapport. Quand l’analyse historique n’a pas été tentée, à son corps
défendant ou non, d’œuvrer pour justifier les ambitions et prétentions
politiques des uns et des autres, s’excluant de fait les unes les autres
(comme l’écrit un auteur allemand, « les positions des historiens ne
sont pas seulement souvent contraires, elles sont incompatibles 65 ») ;
une tendance aujourd’hui atténuée mais qui n’a pas complètement
disparu. De la même manière, certains éléments pourtant pleinement
constitutifs de la Palestine ont été négligés parce que faisant partie
d’une Terre sainte passée à la trappe de l’histoire. C’est ainsi que les
communautés religieuses chrétiennes, de toutes confessions, ont long-
temps été déconsidérées. Avec l’extension à cette région des préoc-
cupations de l’histoire religieuse, ces institutions ont retrouvé leur
fonction dans l’histoire de la Palestine. Cette redécouverte illustre
l’acceptation progressive d’une mémoire plurielle de la région, mise
en valeur par le programme de travail du CRFJ dont il est question,
qui permet la collaboration avec nombre d’institutions locales, de
Jérusalem comme du reste de la région. Une telle revalorisation fait
aussi que ces communautés ne sont plus seulement importantes pour
elles-mêmes mais endossent un rôle constructif. C’est ainsi qu’on leur
reconnaît des apports (en matière linguistique, archéologique, artisti-
que, scientifique, historique), alors que longtemps elles n’avaient été
considérées que comme des instruments impérialistes (pour les
Arabes), désireuses d’empêcher la réalisation des visées sionistes
(pour les Juifs 66).

65. Reinkowski, Maurus, Filastin, Filistin und Eretz Israel, op. cit., p. 239.
66. Dans son ouvrage en deux volumes sur Jérusalem (Jerusalem in the 19th
Century - The Old City, Jérusalem-New York, 1984, et Jerusalem in the 19th Century
- Emergence of the New City, idem, 1986), Yeoshuah Ben Arieh avait esquissé la
contribution des bâtiments des communautés religieuses à l’urbanisme de la Ville
sainte. Qu’il nous soit aussi permis ici de signaler plusieurs articles de notre plume
(DT), traitant de l’apport matériel et intellectuel représenté par ces congrégations,
outre celui compris dans le présent volume : « Les Assomptionistes de Jérusalem,
les Juifs et le sionisme », Tsafon-Revue d’études juives du Nord, no 38, hiver
1999-printemps 2000, pp. 71-111 ; « Intrusion of the “Erbfeind” - French Views on
Germans in Palestine 1898-1910 », in Hummel, Th., e.a., Patterns of the Past, op. cit.,
pp. 238-256 ; « Une présence française en Palestine : Notre-Dame de France », Bulle-
Introduction 19

Au total, il apparaît que l’historiographie prend progressivement


la mesure de toutes les facettes d’une région qui n’en manque pas,
dans la mesure des possibilités offertes par les sources disponibles.
C’est dans ce sens qu’a été pensé le présent recueil. Le titre choisi,
sous son aspect neutre, a le mérite d’insister sur l’interdépendance et
l’interaction entre les différents éléments ; de montrer les allers et
retours (en évitant une description à sens unique) ; de souligner qu’il
s’agit à la fois des intervenants gouvernementaux et des acteurs
privés ; de préciser que l’on n’a pas ici une autre histoire générale de
la Terre sainte ; d’illustrer au maximum les tendances qui ont marqué
le développement de la Palestine à cette époque ; et enfin d’inaugurer
une recherche plus approfondie sur la présence française, injustement
délaissée, même dans la langue de Molière, par rapport à celle de pays
comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne.
À ce propos, il est nécessaire de rappeler que les présentes études
concernent uniquement l’Europe occidentale. Cela ne veut néanmoins
pas dire que seule celle-ci a été active. De fait, d’autres intervenants
existent : on pense par exemple aux États-Unis (principalement par le
biais de leurs missions protestantes, mais quasi inexistants sur le plan
politique avant la Première Guerre mondiale) ; à la Grèce (très active
sur le plan religieux, moins du point de vue politique) ; à la Russie
(très forte en revanche à la fois dans les domaines religieux et politi-
que) ; comme à bien d’autres pays, européens ou non (serait à mention-
ner ici par exemple la Suède, riche de ses initiatives privées notam-
ment, comme le montre Ruth Kark dans les pages qui suivent). La
limitation de l’intérêt à l’Europe occidentale répond à un impératif
matériel, mais aussi intellectuel (c’est par exemple l’extrême rareté,
d’ailleurs regrettable, d’études disponibles sur l’action de la Russie en
Palestine). De plus, cette limitation répond à une logique historique :
ces articles ne constituent que la première partie d’une étude consacrée

tin du Centre de recherche français de Jérusalem, no 3, automne 1998, pp. 53-75 ;


« Le destin des institutions chrétiennes européennes de Jérusalem pendant la Première
Guerre mondiale », à paraître in Mélanges de science religieuse, Université catholi-
que de Lille, no 3, 2000 ; « Sainte-Anne : lieu de mémoire et lieu de vie français à
Jérusalem », à paraître in Chrétiens et société – XVIe-XXe siècles, Centre André
Latreille, Université de Lyon 2, 2000 ; et « L’élévation de l’École pratique d’études
bibliques au rang d’École biblique et archéologique française », à paraître in Revue
biblique, 2001.
20 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

aux présences européennes en Palestine sur la période 1799-1948, et


il est utile d’établir des comparaisons. Et par un hasard de l’histoire,
la fin de la domination ottomane correspond aussi à l’effacement
complet de la présence russe en Terre sainte, consécutive à la Révo-
lution d’Octobre et à l’instauration d’un pouvoir agnostique à Moscou.

« De Bonaparte à Balfour. La France, l’Europe occidentale


et la Palestine, 1799-1917 »

La première partie du présent recueil porte sur « Politiques, stra-


tégies et relations internationales ». L’article de Roger Heacock consti-
tue une approche globale situant la Palestine dans le cadre des relations
internationales de cette époque ; au moment où elle passe du stade de
région périphérique de l’Empire ottoman à celui d’un enjeu de rivalités
croissantes entre puissances. Les contributions suivantes tentent de
mettre en avant cette progression.
On trouve de la sorte le cas de la France, analysé de plusieurs
manières. Rina Cohen-Muller présente l’installation consulaire de la
puissance protectrice des catholiques en Orient, en insistant sur la
continuité de la politique française telle qu’elle apparaît dans l’action
des quatre premiers consuls de France à Jérusalem : eux qui appliquent
strictement la politique du protectorat catholique français, deviennent
les conseillers occultes du gouverneur ottoman et ne sont pas affectés
par les bouleversements en métropole. Moussa Abou-Ramadan
présente quant à lui la codification du statut des établissements proté-
gés : par l’accord de Mytilène (1901) et le traité de Constantinople
(1913), la France montre sa volonté de marquer des points non seule-
ment vis-à-vis de la puissance ottomane, mais aussi, et surtout vis-à-vis
de puissances étrangères qui lui disputent de plus en plus sa place (des
accords dont la validité est d’ailleurs encore actuelle, mais discutée).
Exemple trop méconnu de cette rivalité, le cas de l’Allemagne.
Or, comme a tenté de le souligner la brève présentation précédente,
la montée de la rivalité allemande n’est pas seulement valable du point
de vue politico-religieux, sur le modèle de ce que font les autres pays ;
elle présente aussi des aspects plus modernes. C’est ainsi qu’il faut
percevoir, comme l’indique Shlomo Shpiro, l’action des services de
renseignement de ce pays dans la région : là aussi on assiste à une
Introduction 21

institutionnalisation avec la mise en place précoce d’un réseau


d’agents.
Dans un temps avant tout marqué par la rivalité, il existe néan-
moins aussi, dans certains cas très spécifiques, des possibilités
d’entente : si les alliances contre l’Égypte dans les années 1830-1840,
de la guerre de Crimée ou du temps de l’« intervention humanitaire »
au Liban (1860) sont connues, d’autres le sont moins, à l’instar de
l’entente militaire franco-britannique de la Première Guerre mondiale.
À ce titre, la présentation de Yigal Sheffy apporte un éclairage
nouveau sur une collaboration imposée par les nécessités du moment :
elle permet la victoire des moyens modernes et s’illustre en particulier
dans une expérience novatrice, celle d’une unité aérienne mixte parti-
culièrement efficace dans l’apport d’informations tactiques.
La deuxième partie du volume porte sur les initiatives économi-
ques et sociales : les interventions étrangères en Palestine ne peuvent
en effet être seulement des tentatives d’exploitation, l’illustration de
rivalités éminemment destructrices. Elles se traduisent en effet égale-
ment par des entreprises dont bénéficient non seulement le renom des
pays qui les engagent, mais aussi la région elle-même. C’est ainsi que
Norbert Schwake évoque le réseau hospitalier qui atteint même, par
le biais des rivalités, une dimension disproportionnée par rapport aux
besoins réels, ce qui pose malgré tout la question du caractère gratuit
et humanitaire de ces établissements. Frédérique Schillo, quant à elle,
étudie certains des individus qui représentent les puissances, en parti-
culier les commerçants, ici dans leur composante française : l’étude
détaillée d’une population numériquement faible permet de conclure
à l’utilité de ces personnes pour les représentants consulaires français.
C’est aussi le cas des banquiers, présents en nombre dans un Empire
ottoman qui ne subsiste que grâce aux prêts étrangers. Mais cela ne
se fait pas toujours de manière paisible, comme l’indique Jacques
Thobie : prenant le cas de l’agence du Crédit lyonnais de Jérusalem,
il souligne le difficile cumul entre impératifs politiques et nécessités
d’une saine gestion. À ce titre, les embarras de l’agence de Jérusalem
semblent à l’image de ceux de la France dans la région, de même que
ses clients illustrent la diversité et les difficultés des établissements
de la Palestine.
Outre les éléments politiques, économiques et sociaux, les
présences européennes en Palestine passent traditionnellement par la
religion et les enjeux de culture traditionnelle. À cet égard, la Terre
22 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

sainte mérite bien son nom, cumulant des Lieux sacrés pour les trois
religions monothéistes. De ce point de vue, le long XIXe siècle est bien
celui d’une certaine invention, dans une corrélation politico-religieuse
unique en son genre. Thomas Stransky en retrace les toutes premières
années, 1840-1850, véritable éclosion d’initiatives. Claude Langlois
affine la perspective en étudiant le cas des communautés françaises
d’un point de vue strictement religieux : celles-ci présentent une carac-
téristique intéressante, avec leur avant-garde féminine très précoce,
suivie plus tard par une massification des établissements français.
Dans leur installation, les communautés religieuses bénéficient des
largesses de certaines personnalités. Dans le cas de la France, Zvi
Shilony s’attache à faire ressortir la personnalité du comte Amédée
de Piellat : outil et aide de ces communautés, le mécène est le repré-
sentant type d’une certaine France, et c’est pour la France, pour le
catholicisme, pour la technique et l’art qu’il agit et marque fondamen-
talement et durablement le paysage de Jérusalem. Dans cet environ-
nement politico-religieux de plus en plus marqué, la France met en
place un réseau d’établissements particulièrement dense : elle bénéfi-
cie de l’aide de mécènes, elle agit aussi par elle-même en attribuant
la garde d’édifices religieux à certaines communautés. La collusion,
ou collision, des intérêts politiques et religieux apparaît de manière
très claire et vivante dans le cas de l’église croisée d’Abou Gosh,
attribuée aux Bénédictins français au tournant du XXe siècle, comme
le met en avant Dominique Trimbur : où la religion se met au service
de la politique, et la politique sert directement la religion, dans un
contexte de rivalité internationale accrue. La France cherche aussi à
se mettre en avant à travers la vaste entreprise des pèlerinages : peu
connus, comme l’indique Catherine Nicault, ces voyages présentent
toutefois de multiples aspects. Il vaut ainsi la peine d’en souligner la
codification, qui se rigidifie avec le temps, quand le consul de France
à Jérusalem y attache de plus en plus d’importance et qu’ils deviennent
un instrument annuel de prépondérance française.
Cet intérêt politico-religieux pour la Terre sainte n’est bien
entendu pas le seul fait de la France. Il est intéressant de ce point de
vue d’établir une comparaison avec les agissements d’autres pays. Or
deux études présentées dans les pages qui suivent montrent la proxi-
mité des pensées et des actions. L’Allemagne catholique, notamment
lorsqu’elle sort enfin du Kulturkampf, n’est ainsi pas en reste : elle
qui agit d’abord en faveur des intérêts catholiques en général, elle suit
Introduction 23

assez rapidement, et naturellement, la tendance nationaliste qui marque


de plus en plus le renouveau de la présence religieuse en Terre sainte.
C’est ce que montre Haïm Goren, conduisant à la consécration que
constitue la visite de Guillaume II. Mais le passage de l’empereur est
notamment la possibilité de mettre en exergue une autre facette, plus
connue, de l’Allemagne : le protestantisme. C’est ce qu’effectue
Thorsten Preine. Présente depuis les années 1840 dans le cadre d’une
expérience originale, mais assez bancale, d’un évêché anglo-prussien,
l’Allemagne protestante acquiert à Jérusalem un terrain disputé entre
différentes communautés et y construit une église toute proche du
Saint-Sépulcre pour afficher son faste lors de la visite de Guillaume II.
Le protestantisme représenté en Palestine n’est pas qu’américain,
anglais ou allemand, comme le relève Ruth Kark. Celle-ci reprend un
exemple passé à la postérité grâce à la romancière Selma Lagerlöf,
l’American-Swedish Colony. Déjà séparée de l’Église institutionnali-
sée, cette assemblée aux aspects communautaristes et millénaristes
manifeste des préoccupations qui rejoignent certaines réflexions très
actuelles relatives à la fin des temps.
Comme cela a été signalé, les contributions qui suivent tentent
de mettre en avant une mémoire plurielle de la Terre sainte, délaissant
en cela des chemins plus battus. Néanmoins, un recueil de textes sur
les interventions étrangères dans la Palestine du XIXe siècle n’aurait
pas été complet sans une mention de l’élément amené à occuper plus
tard la première place : le judaïsme. Deux études le replacent dans
l’environnement international et en soulignent l’une de ses expressions
sur le terrain, la colonisation en Palestine. Yoram Mayorek évoque la
figure d’Emile Meyerson, philosophe devenu directeur général de la
Jewish Colonisation Association : engagement qui lui permet d’appli-
quer ses idées « darwinistes » de sélection du matériel humain (théma-
tique reprise plus tard par les sionistes eux-mêmes). Quant à Esther
Benbassa, elle se penche sur les réflexions de l’Alliance israélite
universelle et retrouve plus directement les rivalités internationales
apparues dans leurs expressions chrétiennes. Basée à Constantinople,
sa pratique francophile et pédagogique fait s’affronter l’AIU au camp
allemand, conjoncturel, des sionistes et du Hilfsverein.
L’image qui ressort des études mentionnées jusqu’ici ne donne
dans l’ensemble qu’une impression plutôt mitigée des interventions
étrangères en Terre sainte. Où il ne semble pas possible de se dégager
des schémas classiques du concert international du XIXe siècle, fait de
24 Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn

rivalités et de partage du monde, dénoncés notamment par des auteurs


arabes et « post-modernes ». Il n’empêche toutefois, comme le lecteur
le déduira lui-même, que ces présences portent en elles des facteurs
de progrès : amélioration de l’environnement par l’attribution de
concessions économiques à l’une ou l’autre puissance, mise en place
d’éléments de modernité longtemps absents de la zone et encore incon-
nus dans des régions moins prisées. C’est aussi pour cela qu’il est
possible de reprendre l’expression de Henry Laurens en rapport avec
une intrusion de la culture moderne : on assiste alors à une véritable
sortie du Moyen Âge. Dans une large mesure, c’est ainsi qu’il faut
aussi interpréter les efforts d’implantation économique de la part des
différentes puissances. Mais c’est ce qui transparaît également dans
les agissements de certains interlocuteurs a priori plutôt traditionalis-
tes. Derrière leur volonté de reconstituer la réalité de la terre de Jésus,
les religieux dont parle Jean-Michel de Tarragon ne figurent-ils pas
parmi les introducteurs de sciences nouvelles,en l’occurrence la photo-
graphie à vocation archéologique, qui renouvellent en profondeur la
perception de la région ? Cette qualité n’est d’ailleurs pas l’apanage
des Dominicains de l’École biblique, puisqu’est présentée ici une
collection de clichés méconnue, celle de Notre-Dame de France 67.
Pour finir, au rang des éléments de modernité introduits par les
intervenants étrangers figure également la presse. C’est elle qui permet
de se pencher sur une communauté jusque-là délaissée dans les études,
et qui mériterait un regard plus serein : la population arabe. Selon
Qustandi Shomali, la presse arabe incarne à la fois l’adoption de
techniques nouvelles, mais aussi la confrontation, positive ou négative
avec l’Occident, très présente dans cette période. Par là s’effectue une
renaissance de la culture locale, avec une montée de la conscience
nationale. Des pôles culturels et politiques se dessinent, tardivement,
avec prise de conscience progressive de la focalisation internationale
sur la Palestine.
En pleine conscience de ses lacunes, pour la plupart mentionnées
dans les pages précédentes, le présent ouvrage à l’ambition de consti-

67. Les clichés qui illustrent le présent ouvrage sont extraits de la collection
de Notre-Dame de France. (© École Biblique et Archéologique Française de Jéru-
salem.) Nous remercions ici Jean-Michel de Tarragon de bien avoir voulu nous
accorder gracieusement le droit de les reproduire (le cliché illustrant l’article de
Dominique Trimbur fait partie de la collection de l’École biblique).
Introduction 25

tuer une œuvre ressortissant d’un domaine inédit pour le lectorat fran-
çais. Il exprime aussi la prétention de vouloir initier, ou participer à
une réflexion prenant en compte les apports exogènes au développe-
ment d’une région, certes très particulière, comme la Palestine dans
ses années de profond bouleversement ; une réflexion acceptant plei-
nement ces contributions, à savoir dénuée des préjugés pouvant affec-
ter la mise en rapport de mondes différents, voire opposés. Il a aussi
pour but de lancer une recherche plus en profondeur sur les divers
éléments abordés dans les pages qui suivent et doit trouver un premier
complément dans un recueil d’articles à paraître, lui faisant directe-
ment suite et portant sur la période du mandat britannique (1917-
1948).
Politiques, stratégies
et relations internationales
*
ROGER HEACOCK

La Palestine dans les relations


internationales 1798-1914

Nous nous proposons ici de privilégier certains thèmes touchant


à l’histoire de la Palestine durant les derniers cent cinquante ans de
l’Empire ottoman, notre souci étant de montrer quelle a été l’évolution
des conditions, surtout politiques mais aussi économiques, qui ont
marqué cette région, ainsi que l’interaction entre ces conditions et
l’environnement régional et international.
L’Empire ottoman est formé de quatre principales zones géogra-
phiques et stratégiques : l’Anatolie, prolongée par le Caucase, le
Mashreq arabe plus la péninsule arabe, le Maghreb (Afrique du Nord)
et les Balkans 1. Au XIXe siècle, toutes ces régions sont sujettes à un
lent effritement de l’autorité ottomane, sauf le Mashreq arabe (dont
fait partie la Palestine) et l’Anatolie. Ces deux régions centrales vivent
alors en général, et par contrecoup, un renforcement de leurs relations
avec l’État ottoman. Au Mashreq, le Liban et bien sûr l’Égypte font
exception à la règle. En Anatolie, l’afflux de réfugiés musulmans
originaires de régions amputées (Caucase, Algérie, Balkans), contribue
à la consolidation du sentiment de loyauté « ottomaniste ». Cette disso-
lution générale et tous azimuts date en fait du reflux ottoman devant
les portes de Vienne, en 1683, et n’a jamais cessé. Seulement, il s’est
propagé depuis la périphérie lointaine vers une « semi-périphérie »
plus proche, ce qui explique en partie le retard pris dans la conscience
des dimensions du danger de la part des autorités. Cette conscience
est pourtant présente depuis la fin du XIXe siècle, avant même l’incur-
sion napoléonienne de 1799, et elle devient très vive avec le processus
interne et international qui mène à l’indépendance de la Grèce, en

1. Zürcher, Erik R., Turkey, A Modern History, Londres, Tauris, 1998, p. 11.
32 Roger Heacock

1829 2. Progressivement la Sublime Porte se rend compte que les


Balkans sont perdus, sauf la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie, peut-
être la Macédoine, sans doute les abords d’Istanbul. Ce que le Sultan
ne comprend que très tard, c’est la nature du nationalisme (scission-
naire dans les Empires) et la différence entre ce dernier et le « simple »
communautarisme religieux.
Le Mashreq arabe devient donc, au courant du siècle, essentiel
à la survie de l’Empire ottoman, avec la péninsule arabique, ou plus
précisément le Nejd ; les deux pour des raisons idéologico-religieuses
et stratégiques. Depuis le début du XIXe siècle, l’Afrique du Nord, à
partir de l’Égypte puis de l’Algérie, se détache. Quant à la Palestine,
en tant que zone attenante au Croissant fertile, elle est, depuis l’anti-
quité, un lieu d’influence égyptienne, à la fois pour étendre l’influence
pharaonique en Asie mineure, et pour prévenir les attaques venant de
l’Est ou de l’Ouest. Dans la Grande Syrie (bilad ash-Sham), la Pales-
tine représente une partie importante (350 000 habitants au milieu du
siècle, sur 1,7 million pour toute la Syrie). Elle est ethniquement et
religieusement unie : à plus de 90 % arabe et dans sa grande majorité
musulmane sunnite. Il est donc raisonnable de penser que, contraire-
ment à d’autres régions, elle est solidement ottomane dans sa volonté
et dans sa nature.
Voyons ce qu’il en est en fait, durant la période qui nous inté-
resse. Le rôle de la Palestine dans le système international fut en
général périphérique, mais omniprésent, en tout cas depuis l’époque
romaine. Elle devient centrale durant les XIIe et XIIIe siècles. C’est en
Palestine que le sultan Baybars arrête l’avancée des Mongols (bataille
d’Ein Jallout, 1620), et qu’il donne le coup de grâce aux Croisés après
deux siècles de présence 3. Ensuite, elle redevient périphérique, et c’est
l’invasion napoléonienne, en 1799, qui la ramène une fois pour toutes
sur l’échiquier international, mais dans des conditions préparées sur
le plan local et régional depuis une génération.

2. Ibid., pp. 33-37.


3. Hitti, Philip K., History of the Arabs, New York, St Martin’s Press, 1970
(10e édition), pp. 674-675, et Lewis, Bernard, Les Arabes dans l’histoire, Paris,
Flammarion, 1993, p. 205.
La Palestine dans les relations internationales 1798-1914 33

e
La fin du XVIII siècle : le rééquilibrage

Il est bon de suivre l’évolution à partir de la deuxième moitié du


e
XVIII siècle (et non pas de l’irruption de Bonaparte, comme le font
tellement de chercheurs), avec Ahmed Pacha al-Jazzar, nommé
gouverneur de la province de Saïda, dirigée en fait depuis Acre. La
ville est à cette époque en pleine expansion économique, en tant que
port, marché et centre administratif. D’abord Jazzar élimine le chef
des notables locaux, originaire de la Haute Galilée, Dahir Umar
al-Zaydani, en 1775-1776 4. On peut dire qu’ainsi la société paysanne
et marchande prend définitivement le dessus sur la société bédouine
en Palestine. Jazzar contrôle bientôt le sud Liban chiite, et indirecte-
ment le mont Liban lui-même. Il arrive même parfois à se faire
nommer gouverneur de la province de Damas, mais surtout il domine
largement toute la Palestine, notamment le sandjak de Jérusalem et la
région de Jaffa. Il est actif pendant trente ans, et réussit à créer un
centre de pouvoir politique virtuellement indépendant de la Porte, à
unifier la Grande Syrie qui est dans son ensemble tributaire de la
Palestine 5. Les résultats de son régime sont néanmoins mitigés (la
société civile n’a sûrement pas été encouragée). C’est le prix payé
pour la pacification de l’intérieur et le démarrage économique pour
Acre et sa région, suivis d’autres.

Muhammad Ali et Ibrahim Pacha

C’est bien malgré tout (et nul révisionnisme historique n’a pu,
jusqu’à présent, faire la preuve du contraire) l’irruption de Bonaparte
qui ouvre effectivement l’Orient à l’Europe. L’Orient en question est
tout d’abord égyptien, mais il comprend aussi la Palestine puisque
Bonaparte, poursuivant (vainement) ses objectifs, y pénètre et en
occupe une grande partie de la région côtière, avant d’en être chassé,
justement, par Jazzar, fermement appuyé par les Anglais. Mais l’accent
est ici à mettre plutôt sur l’invasion de la Syrie par Muhammad Ali
en 1831, ou plutôt par son fils, Ibrahim Pacha. Les forces égyptiennes

4. Laurens, Le grand jeu, op. cit., p. 33.


5. Raymond, André, « Les provinces arabes (XVIe-XVIIIe siècles) », in Mantran,
Robert (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, pp. 378-383 et 387.
34 Roger Heacock

d’Ibrahim battent facilement celles du Sultan, mais conquièrent la


Palestine seulement après un long siège d’Acre 6. L’armée égyptienne
est composée de conscrits paysans arabophones. Ibrahim lui-même se
déclare arabe (étant venu très jeune en Égypte), et, encouragé par la
France 7, il est en passe de créer un empire à dominante arabe : Égypte,
péninsule arabique, bilad ash-Sham, des visées sur la Crète et des
incursions en Anatolie 8. Une continuation de ce processus signifierait
la fin de l’Empire ottoman et son remplacement par une autre entité,
certainement bien plus énergique, parce que fondée sur les forces
populaires, au moins dans les régions du Mashreq arabe. Ibrahim
travaille aussi à moderniser l’administration de 1833 à 1840, date de
son expulsion de Syrie. Il émancipe de fait les chrétiens d’Orient
(chose assez mal vécue par les sunnites de la région), et ouvre Jéru-
salem (ainsi que Damas) aux Européens 9. Ce qui est très important
du point de vue de l’histoire socio-économique, c’est qu’il interrompt
ainsi le processus en cours depuis l’époque de Jazzar, en orientant la
Syrie, et a fortiori la Palestine, vers l’Égypte plus que vers l’Europe.
Les notables musulmans sont divisés concernant cette évolution, car
les chrétiens représentent une concurrence économique accrue. Par
ailleurs, le sentiment populaire n’est pas favorable aux Égyptiens (on
assistera à un phénomène analogue lors de la création de la République
arabe unie, en 1958, entre l’Égypte et la Syrie, largement dominée par
le président Gamal abd el-Nasser), et la Palestine se soulève contre
Ibrahim en 1834. Certains historiens veulent même voir ici la première
manifestation du proto-nationalisme palestinien 10. Les Anglais et leurs
alliés, ainsi que le Sultan Mahmoud II, vivent encore plus mal la
réorientation stratégique et la quête d’auto-suffisance économique et
la menace du remplacement d’un Empire ottoman décadent par un
nouvel empire arabo-musulman vigoureux. Même dans ces conditions,
Ibrahim bat les armées du Sultan en 1839, et c’est alors que l’Europe,

6. Zürcher, op. cit., pp. 39-40.


7. Frémeaux, op. cit., pp. 53-54.
8. Lewis, op. cit., p. 205.
9. Kayali, Hasan, Arabs and the Young Turks - Ottomanism, Arabism and
Islamism in the Ottoman Empire, 1908-1918, Berkeley, University of California
Press, 1997, p. 21.
10. Notamment Kimmerling, Baruch & Migdal, Joel, Palestinians : The
Making of a People, New York, Free Press, 1993.
La Palestine dans les relations internationales 1798-1914 35

moins la France, intervient pour mettre fin à son régime. N’oublions


pas que c’est l’époque du Concert de l’Europe, dirigé par Clemens
von Metternich, le meilleur ami que les Ottomans aient eu en Europe
depuis le roi de France, François Ier. Le processus indirectement lancé
par Bonaparte avec l’écrasement des Mamelouks et le net déclin de
l’ordre traditionnel « quasi féodal 11 » se poursuivent sous Ibrahim
jusqu’à son retrait de Syrie. Après 1840, alors que démarrent les
réformes des tanzimats, il est trop tard pour rétablir cet ordre, et l’on
assiste à une tension accrue entre les autorités ottomanes et les élites
socio-économiques locales (notamment à Naplouse, Jérusalem et
Jaffa), où celles-ci arrivent progressivement à prendre le dessus sans
menacer l’ordre politique général, c’est-à-dire l’unité de l’Empire 12.
Le traité quadripartite – Angleterre (c’est Palmerston qui en est
l’auteur)-Russie-Autriche-Prusse – qui a également l’accord du Sultan,
met fin au rêve de Muhammad Ali en Syrie. Les puissances lui propo-
sent d’abord, outre l’Égypte à titre héréditaire, le pachalik d’Acre.
Cette province récemment créée n’est pas nouvellement conçue. Elle
formait déjà l’essentiel de la base du pouvoir de Jazzar. Elle présente
un modèle de la Palestine mandataire de 1922 13 ; d’où l’on ne peut
que conclure à la cohérence de cette région qu’on a tort de ne définir,
par rapport à cette époque, que sous un angle géographique. Finale-
ment, Muhammad Ali accepte trop tard de signer. Il perd cette oppor-
tunité et doit, en 1841, se replier sur la seule Égypte. Même si la
conception européenne de la Palestine est alors dépassée pour ce qui
concerne sa capitale – elle est basée sur la prépondérance d’Acre au
siècle précédent, alors que depuis longtemps il y a progression régu-
lière vers le sud, et notamment vers Naplouse, Jérusalem et Jaffa –,
elle démontre qu’il y a déjà une fixation politique des grandes puis-
sances sur la Palestine, une fixation qui va aller s’intensifiant par la
suite. Les frontières fixées pour ce pachalik d’Acre sont « la partie

11. Lewis, op. cit., p. 205.


12. Nicolini, Federico, La Palestina ottomana (1838-1922) – Nascita di un
conflitto, Florence, Firenze Atheneum, 1990, pp. 9 et 41-50, Heacock, Roger, « Entre
mémoire et histoire : Jérusalem dans le jeu des grandes puissances », in Dhoquois-
Cohen, Régine e.a. (dir.), Jérusalem, ville ouverte, Paris, L’Harmattan, 1997,
pp. 110-111.
13. Laurens, Henry, L’Orient arabe : Arabisme et islamisme de 1789 à 1945,
Paris, Armand Colin, 1993, p. 102.
36 Roger Heacock

méridionale de la Syrie, selon une ligne qui, partant du cap Ras


el-Noukara, sur les côtes de la Méditerranée, s’étendra de là directe-
ment jusqu’à l’embouchure de la rivière Seisaban, extrémité septen-
trionale du lac de Tibériade, longera la côte méridionale dudit lac,
suivra la rive droite du fleuve Jourdain et la côte occidentale de la
mer Morte, se prolongera de là en droiture jusqu’à la mer Rouge en
aboutissant à la pointe septentrionale du golfe d’Akaba et de la côte
orientale du golfe de Suez jusqu’à Suez 14 ». La France s’y intéresse
naturellement aussi, mais elle est perdante ici car elle s’est placée du
côté de l’Égypte pour parvenir à ses fins, alors même que cette dernière
constitue une menace pour les intérêts économiques et politiques de
l’Occident. Notons que l’identité du Liban s’affirme durant cette même
période, suite au conflit entre Druzes et Maronites, qui a comme
résultat le déplacement du gouverneur général ottoman de Saïda à
Beyrouth, afin de mieux gérer les deux communautés, dotées d’un
gouverneur chrétien au nord de Beyrouth, et druze au sud 15. La Pales-
tine et la Syrie prennent ainsi forme au sein même de la Syrie.

Déplacement du centre de gravité

Au XIXe siècle, il y a donc un déplacement du centre de gravité


en Palestine, d’Acre vers l’intérieur (alors qu’au Liban c’est l’inverse :
la montagne perd son poids économique et politique au profit du
littoral, et singulièrement de Naplouse). L’intérieur, c’est-à-dire le
Jabal Nablus (montagne de Naplouse), prend de l’importance car c’est
le centre de production de coton le plus important de la Syrie.
Naplouse, quant à elle, est en plein essor en tant que centre industriel,
produisant du savon à partir de l’huile d’olive qui vient de sa propre
région, et des textiles à partir du coton également des environs. Les
exportations de ces deux produits se font surtout vers Damas et
Le Caire, et sont donc moins directement sujettes au contrôle de la
Porte et des Européens, même si la soie du Liban et le coton de
Naplouse sont exportés par des commerçants français 16. À cet égard,
le savon est une marchandise plus sûre que le textile à cause de la

14. Document cité par Laurens, L’Orient arabe, op. cit., p. 196, note 52.
15. Zürcher, op. cit., pp. 54-55.
16. Doumani, Beshara, Rediscovering Palestine – Merchants and Peasants in
La Palestine dans les relations internationales 1798-1914 37

concurrence internationale et prend progressivement l’avantage. Entre


temps, l’exportation des agrumes vers l’Europe gagne en importance
durant le XIXe siècle, à partir de la zone de production, Jaffa et le sud
jusqu’à Gaza, pour faire de Jaffa 17 avec Jérusalem le centre culturel,
et avec Naplouse, le centre économique de la Palestine. C’est une
conclusion que dicte la lecture des récits d’époque, notamment le livre
de la voyageuse attentive, sœur du vice-consul britannique à Haïfa,
Mary Eliza Rogers, Domestic Life in Palestine 18.

Les tanzimat, les missionnaires et les consuls

Il est évident que, dès lors, les grandes puissances ont toutes les
raisons de s’intéresser à la Palestine. Elles pourront commencer à
parvenir à leurs fins sur le terrain, grâce à l’ouverture opérée par
Ibrahim Pacha, qui s’est prolongée après son départ de Syrie. À partir
de la fin des années 1830 et du début des années 1840, c’est donc, en
même temps que les réformes nommées tanzimat, l’afflux des consuls
européens et des missionnaires, des évêques et des patriarches en
Palestine. D’abord les protestants, anglais, américains et prussiens ;
ensuite les Français et les Russes redoublent d’efforts, ainsi, à un
moindre degré, que les Autrichiens. Vers la fin du siècle interviennent
également les Italiens. C’est au travers des millet (sujets appartenant
aux communautés religieuses/ethniques non-musulmanes protégées,
chrétiens et juifs) et des capitulations que les Européens avancent
maintenant leurs pions.

La guerre de Crimée

À cet égard, la guerre de Crimée doit nous concerner au premier


chef. C’est, depuis les Croisades, la première guerre provoquée par la
question du contrôle de la Palestine. Elle est fascinante du point de

Jabal Nablus, 1700-1900, Berkeley, University of California Press, 1995,


pp. 236-239.
17. Khalidi, Rashid, Palestinian Identity – The Construction of Modern Natio-
nal Consciousness, New York, Columbia University Press, 1997, pp. 36, 97.
18. Publié en 1862 (Londres, Kegan Paul International, 1989).
38 Roger Heacock

vue de la théorie et de la pratique polémologiques et du fonctionne-


ment du système international. C’est la seule guerre importante dans
le concert des grandes puissances entre le congrès de Vienne, en 1815,
et la guerre de 1914 ; le grand test finalement bien réussi de l’entente
entre ces puissances et de leur capacité à gérer le système international
malgré tout. Elle est provoquée en Palestine : son enjeu déclaré
concerne le contrôle des principautés du Danube (Moldavie et Vala-
chie roumaines) ; et elle est menée militairement en Crimée, loin de
tout cela. C’est une guerre préventive anti-russe comme chacun sait,
mais en fait une guerre de succession ottomane. Le phénomène des
guerres anticipées, peu étudié en histoire, trouve ici un exemple type ;
anticipées au sens hégélien du terme, où l’histoire court plus vite que
la conscience des peuples. Ce qui occasionne la guerre est, parmi les
sectes chrétiennes, l’ascendance, puis l’hégémonie orthodoxe en
Palestine, sous l’égide de la Russie. Cette évolution est en cours depuis
le XVIIIe siècle, appuyée le plus souvent par la Sublime Porte, dont des
millions et des millions de sujets sont orthodoxes, alors que peu sont
latins. L’amitié traditionnelle du Sultan avec la France joue peu dans
le déséquilibre confessionnel croissant, dès lors que cette dernière ne
s’intéresse pas beaucoup à la question des Lieux saints, ce qui est le
cas pendant cent ans jusqu’en 1850 (Bonaparte déclare, durant sa
campagne de Palestine, en 1799 : « Jérusalem n’est pas sur notre ligne
de marche »).
La Russie, en revanche, s’y intéresse de plus en plus, ayant
compris que les sujets ottomans orthodoxes constituent un moyen de
pression, et en fin de compte, de contrôle, bien plus efficace au vu de
la coalition anti-russe qui se fait toujours en cas de conflit armé avec
le Sultan. La première moitié du XIXe siècle est également l’époque
où l’Église orthodoxe en Palestine s’enrichit considérablement et
achète partout des biens et des terrains 19. Les pèlerins russes viennent,
d’après les récits de voyageurs, toujours plus nombreux, se comptant
par milliers chaque Noël et encore plus à Pâques, bien plus nombreux
que tous les autres chrétiens réunis. La richesse de l’Église orthodoxe
est fondée sur les donations des douze millions de sujets ottomans
orthodoxes, des pèlerins, surtout russes, et du gouvernement du Tsar.
Le patriarche orthodoxe de Jérusalem, mû certainement par l’exemple

19. Temperley, Harold, The Crimea, Londres, Longmans Green and Co.,1936,
p. 281.
La Palestine dans les relations internationales 1798-1914 39

des protestants, se voit élire à Jérusalem au lieu de Constantinople


pour la première fois en 1843, après un conflit de pouvoir entre la
Porte et la Grèce d’une part, et la Russie d’autre part. La Russie
soutient alors le candidat local (celui des confréries de Jérusalem), et
c’est celui-ci, évêque de Lydda, qui est élu, et qui établit, en 1844, sa
résidence à Jérusalem.
C’est alors que la France, ainsi d’ailleurs que la Papauté, essaie
de regagner le terrain perdu. Le patriarche latin de Jérusalem, qui
depuis des centaines d’années réside à Rome, est transféré à Jérusalem
en 1847. L’escalade ne se fait pas attendre, d’abord symbolique, idéo-
logique, intra-ottomane, avant de devenir militaire et internationale.
Les récits de fêtes respectives splendides, délirantes de luxe et très
concurrentielles dans le faste, abondent, ainsi que les bagarres entre
Grecs et Latins aux abords de la Nativité et du Saint-Sépulcre, ou
même au sein de cette dernière église. Durant l’année 1847 par exem-
ple, le Pacha de Jérusalem est obligé de stationner là soixante soldats
pour séparer les combattants et trois cents aux abords, vu la violence
des batailles, où les armes utilisées sont des croix et des candélabres 20.
Les Arméniens, à ce propos, sont paraît-il alors (ce qui n’est pas
toujours le cas à notre époque, relativement parlant) bien plus paisi-
bles, mais plutôt favorables aux orthodoxes.
C’est à partir de là que l’escalade mène progressivement à la
guerre de Crimée de 1853 à 1856, entre la Russie et les autres puis-
sances, France et Angleterre en tête, dans une coalition comprenant
l’Empire ottoman et la Sardaigne (future Italie). Ce qui est important
ici, hormis les incidents de la période d’avant la guerre et les horreurs
du conflit lui-même, c’est la synthèse qu’il convient d’en faire. La
guerre de Crimée est une guerre préventive, qui empêche la Russie
de transformer l’Empire ottoman en protectorat (le but évident des
demandes faites par la Russie avant la guerre) ; mais c’est aussi une
guerre de succession anticipée dont l’enjeu est l’Empire ottoman lui-
même. Sa déchéance est alors considérée comme inéluctable par toutes
les puissances 21.

20. Ibid., p. 285.


21. Mardin, Serif, « Religion and Secularism in Turkey », in Hourani, Albert,
Khouri, Philip S. & Wilson, Mary C. (dir.), The Modern Middle-East : À Reader,
Londres, Tauris, 1993, p. 355, Dumont, Paul, « La période des Tanzimât
40 Roger Heacock

Les candidats à la succession en Palestine demeurent, à partir de


1856 (défaite de la Russie), au nombre de deux : la Grande-Bretagne
et la France. Les armes des deux parties sont alors affinées et raffinées
durant les trois quarts de siècle qui suivent : la raison, pour la première,
est la garde rapprochée de la voie des Indes, le discours, celui de la
protection des protestants et des juifs, puisqu’il n’y en a pas beaucoup,
l’accélération des activités de prosélytisme et l’encouragement de
l’idée, puis l’appui à l’immigration des deux catégories, surtout des
juifs. L’idée du sionisme politique part justement d’Angleterre au
milieu du XIXe siècle 22. Pour la France, c’est d’une part la création
d’un empire méditerranéen, tout autour du Mare Nostrum, et la reven-
dication de plus en plus précise sur la Syrie d’autre part 23, y compris,
naturellement, la Palestine.

Le positionnement pour l’héritage

« Bismarck cite [à propos de la décomposition ottomane] la fable


de la Fontaine : L’homme entre deux âges, comme dépeignant à
merveille la situation du Sultan entre le Russe et l’Anglais : “L’une
des maîtresses du pauvre homme arrache les cheveux blancs, l’autre
les cheveux noirs, et le patient devient chauve” 24. » Par rapport à la
Palestine (et ailleurs), le dilemme du Sultan est patent. Il s’oppose
tant bien que mal à l’interprétation donnée en général par les puis-
sances occidentales des traités de capitulation, selon laquelle la protec-
tion des puissances étrangères s’étend à tous les membres d’une secte
donnée, y compris les sujets ottomans. Il s’oppose aussi bien qu’il le
peut, sous la pression conjuguée des musulmans et des chrétiens, à
l’immigration des juifs d’Europe orientale, déjà parce qu’ils menacent
dans différents domaines les positions des notables arabes ayant béné-

(1839-1878) », in Mantran, Robert (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, op. cit.,


p. 497.
22. Tuchman, Barbara, Bible and Sword : England and Palestine from the
Bronze Âge to Balfour, New York, Ballantine Books, 1984, pp. 175-223.
23. Frémeaux, Jacques, La France et l’Islam depuis 1789, Paris, PUF, 1991,
p. 134.
24. Baumont, Maurice, L’essor industriel et l’impérialisme colonial
(1878-1904), Paris, PUF (Collection Peuples et Civilisations), 1949, p 123.
La Palestine dans les relations internationales 1798-1914 41

ficié énormément de l’essor économique de la Palestine. Cet essor,


quant à lui, fait que la population de la Palestine augmente rapidement
après la guerre de Crimée, passant de 350 000 à 470 000 entre 1860
et 1882 25, ce qui fournit une copieuse main-d’œuvre essentiellement
rurale et permet la remise en culture d’une grande partie de la plaine
côtière palestinienne ainsi qu’un fort accroissement de l’exportation
des agrumes, des grains, du sésame, de l’huile d’olive et du savon
« de Marseille 26 », et ceci bien avant l’arrivée des sionistes 27. D’un
autre côté, au vu de sa dépendance financière et juridique à l’égard
de la France (les deux tiers de la dette sont envers la France ou des
créanciers français 28), il permet et encourage les projets de colonisa-
tion de Rothschild (n’oublions pas qu’il s’agit du Rothschild français)
qui lance le processus d’achat des terres devant être par la suite relayé
par d’autres. Il faut savoir aussi que les puissances prennent entière-
ment en main le remboursement de cette dette dès 1881. Les créanciers
européens perçoivent donc directement les recettes et les taxes sur les
exportations principales : tabac, sel, soie, ainsi que les excédents de
recettes douanières 29. Ces recettes ne sont pas minces, puisqu’elles se
montent à 8 % pour tous les produits importés, durant une époque
d’essor économique et commercial.

Le projet de sauvetage

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre les tentatives


du pouvoir, mais aussi de l’opposition, visant à sauver l’Empire de la
décomposition, tentatives fondées sur ce qui paraît encore comme
passible d’être sauvé. C’est-à-dire le Mashreq arabe et l’Anatolie
(gonflée par l’arrivée de millions de réfugiés musulmans depuis le
milieu du XIXe siècle, en provenance surtout de provinces ravies à
l’Empire, le Caucase et les Balkans, mais aussi la Tunisie et l’Algérie).

25. Schölch, Alexander, « The Demographic Development of Palestine


1850-1882 », in International Journal of Middle East Studies, 17 (1985), pp. 485-505.
26. Nicolini, op. cit., pp. 47-48.
27. Laurens, Henry, Le grand jeu - Orient et rivalités internationales, Paris,
Armand Colin, 1991, p. 55.
28. Baumont, op. cit., p. 128.
29. Ibid., p. 129.
42 Roger Heacock

Pour l’ottomanisme, y compris dans sa prolongation Jeune Turque,


c’est dans ces régions ethnico-religieusement compactes (turques ou
arabes, et sunnites) qu’il faut tracer la dernière ligne de défense, quitte
un jour pour les plus optimistes à en faire la base d’un nouveau sursaut
ultérieur 30. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’opposition à
la fois de la population palestinienne, de ses notables et des autorités
Jeunes Turques elles-mêmes, face à l’immigration juive durant les
années précédant la Première Guerre mondiale. Même si l’impact du
sionisme est encore faible à cause du faible taux d’immigration (il y
a en Palestine en 1914 650 000 Arabes et 85 000 juifs) par rapport à
la très forte augmentation de la population arabe 31, l’angoisse
augmente dans la population. C’est également dans ce contexte qu’il
faut comprendre la demande formulée par les élites palestiniennes
pour que le sandjak de Jérusalem soit élargi vers le nord, lui faisant
englober le sud du vilayet du Beyrouth ; car d’après le journaliste
Najib Azouri, s’exprimant en 1908, « le progrès de la terre de Palestine
en dépend 32 ». En revanche, le séparatisme (anti-ottoman) arabe,
syrien ou palestinien, est encore faible. Le Comité union et progrès,
on le sait, est multinational, et les études tendent à montrer que l’otto-
manisme (c’est-à-dire la quête d’une solution au sein d’un Empire
revitalisé, plutôt qu’au sein de mini-États religieusement ou ethnique-
ment séparatistes) est hégémonique en comparaison avec le touranisme
(nationalisme turc) ou l’arabisme, jusqu’à l’éclatement de la Grande
Guerre, en 1914.

Conclusion

Cette tentative de sauvetage de l’Empire est bien sûr vouée à


l’échec. Les puissances, Angleterre, France, Russie, notamment, et de
leur côté l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche-Hongrie (pour cette
dernière, avec une étrange ardeur suicidaire) se positionnent pour le
partage et l’emprise, et la disparition de l’Empire ottoman, mais aussi
d’une éventuelle Turquie (car c’est en Anatolie qu’on veut compenser
les laissés-pour-compte du grand partage, l’Italie, la Grèce et l’Autri-

30. Zürcher, op. cit., pp. 108-116.


31. Laurens, Le grand jeu, op. cit., p. 61.
32. Khalidi, op. cit., p. 28.
La Palestine dans les relations internationales 1798-1914 43

che). Chacun est en train d’affiner son cheval de bataille : l’orthodoxie


pour la Russie ; l’empire méditerranéen pour la France, en alliance
avec les Latins et les Uniates (Grecs catholiques et Maronites), y
compris bien sûr sur toute la Syrie ; la consolidation des marches
égyptiennes, de la route des Indes pour l’Angleterre, appuyée si possi-
ble par des populations protégées, protestants puis juifs, qu’on veut
nombreux 33
. L’Allemagne, à ce propos, présente un cas particulier, car
l’Empire ottoman fait partie de son projet global dénommé Weltpolitik,
qui prend place à la destitution de Bismarck, en 1890 : le projet du
chemin de fer de Bagdad en est la pierre angulaire. Il s’agit d’ailleurs
d’un projet fort intéressant, parce qu’entièrement pacifique (lié à une
politique très éclairée de la part de l’empereur Guillaume II, qui s’age-
nouille sur la tombe de Saladin après sa visite à Jérusalem, et sait se
poser en protecteur de l’islam), et qui reprend les thèmes essentiels
de l’entreprise napoléonienne d’un siècle auparavant : couper aux
Anglais la route des Indes, réveiller à la civilisation l’antique Baby-
lone, ouvrir un nouvel Orient à la culture et au commerce occidentaux.
Dans cette lutte pour la succession à un Empire qu’on projette
déjà mort et dépecé, la Palestine joue un rôle important. À partir de
la fin de la guerre de Crimée et jusqu’en 1914, seules entrent en ligne
de compte pour elle comme futures puissances coloniales possibles,
comme nous l’avons remarqué, la France et l’Angleterre. La Russie,
on le verra durant les tractations de la Grande Guerre, accepte mal
cette situation, mais reconnaît son inéluctabilité. Et il faut attendre
l’issue du conflit pour savoir si c’est la Méditerranée française ou le
Moyen-Orient anglais qui va l’emporter, avec, dans tous les cas de
figures, la dépossession, temporaire ou permanente, des Palestiniens
eux-mêmes.

33. Baumont, op. cit., p. 128 : « Maîtresse de l’Égypte, [l’Angleterre] est


amenée à s’intéresser particulièrement à la Palestine. »
RINA COHEN-MULLER

De la Restauration au Second Empire :


quatre consuls, une seule politique
(1843-1868)

L’installation d’un consulat de France à Jérusalem le 20 juillet


1843 correspond, à deux ans près, à la fin de l’aventure égyptienne
dans la région. La défaite d’Ibrahim Pacha en 1841 marque l’échec
d’une ambition stratégique française dans le processus de démantèle-
ment de l’Empire ottoman. La France, à partir de ce moment, aura
pour objectif prioritaire de se réinsérer dans le concert des grandes
puissances. Un besoin d’autant plus pressant que la conquête de
l’Algérie est loin d’être achevée et que la constitution par la France
d’un empire colonial en Afrique du Nord est considérée par Londres
comme une menace envers ses propres ambitions.
Dans le même temps, après l’intervention anglaise décidée en
accord avec Saint-Petersbourg, Vienne et Berlin, pour mettre fin à la
présence égyptienne en Palestine, les puissances, France y compris,
ont pris la mesure de la place qu’occupaient les « Lieux saints » dans
la réalisation de leurs ambitions au Levant 1. Jérusalem, Bethléem et
Nazareth (qui ne fait pas partie du pachalik de Jérusalem, mais de
Beyrouth) deviennent le champ clos de leurs luttes d’influence 2 pour
la tutelle sur la Porte. Tous les épisodes des relations entre elles se
reflètent dans le microcosme que constituent les représentants des
différents cultes chrétiens qui, souvent, se déchirent dans les Lieux
saints.
Ainsi, dans les relations des consuls français avec leurs collègues,

1. Rachel, Simon, « La lutte pour les Lieux saints chrétiens en Palestine durant
la période ottomane, 1516-1853 », Cathedra, 17, Jérusalem, octobre 1981,
pp. 107-126.
2. Henry, Laurens, Le Royaume impossible, Paris, 1990, pp. 101-104.
46 Rina Cohen-Muller

transparaissent les alliances qui se lient et se défont en Europe. À


partir de 1845, l’entente entre consuls français et anglais redevient
généralement de bonne qualité. Avec les préparatifs et l’éclatement
de la guerre de Crimée, ce rapprochement se confirme au détriment
de la représentation russe. En revanche, avec le consul autrichien, les
relations resteront conflictuelles, notamment à cause de la rivalité
quant à la protection des catholiques, mais aussi avec l’intervention
de Napoléon III dans le processus d’indépendance italienne.
Nous allons essayer de déterminer comment les consuls ont
traduit et parfois orienté la politique française. Gabriel de Lantivy de
Kerveno (juillet 1843-décembre 1845) est le premier consul de France
à Jérusalem. Il sera suivi par Joseph Hélouis-Jorelle (décembre
1845-avril 1848), puis par Paul-Émile Botta (novembre 1848-juillet
1855), et Edmond de Barrère (novembre 1855-1868).
Trois d’entre eux ont, semble-t-il, été rappelés de leur poste sans
être promus. Ont-ils démérité ? On ne le sait. Edmond de Barrère sera
le seul à être nommé au grade de consul général à la fin de son mandat.
Il dirigera par la suite le consulat général à Smyrne. Le seul rempla-
cement lié directement aux changements politiques en France a été
celui d’Hélouis-Jorelle par Botta, effectué par Lamartine au lendemain
de la révolution de 1848.
La présence française en Méditerranée orientale remonte aux
Capitulations signées entre François Ier et Sulayman le Magnifique en
1535 3. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle il s’agit d’une représentation
installée d’abord à Acre, le port du sud de la Syrie puis à Saïda.

Gabriel Marie Jean Benoît de Lantivy de Kerveno

« Le gouvernement du roi en me chargeant à me rendre en Pales-


tine pour y défendre les Droits et les intérêts des Chrétiens... » C’est
en ces termes que débute la correspondance (datée du 24 mai 1843 et
classée sous le no 2 dans les archives du ministère des Affaires étran-
gères) du premier consul de France à Jérusalem.
Cette lettre est envoyée au ministère depuis Naples – sous le
timbre du consulat de France à Jérusalem – par le comte de Lantivy,

3. Spuler, Bertold, « La diplomatie européenne à la Sublime Porte aux XVIIe et


e
XVIII siècles », REI, 1971, no 39/1.
De la Restauration au Second Empire 47

à la veille de son arrivée à Rome où il doit rencontrer le très conser-


vateur pape Grégoire XVI. « Comme consul et comme Chrétien »,
précise-t-il.
Officiellement donc, et quelles que soient les considérations poli-
tiques plus séculières, les autorités françaises installent un consulat à
Jérusalem pour protéger les « chrétiens ». D’où l’importance primor-
diale que tous les successeurs de Lantivy accorderont à cette commu-
nauté dans le pachalik.
« Le Gouvernement du Roi en me chargeant de me rendre en Pales-
tine pour y défendre les Droits et les intérêts des Chrétiens, m’a donné
aussi l’ordre de passer par Rome pour y recueillir l’expression des vœux
du Saint-Siège. C’est donc comme consul et comme Chrétien, que je viens
déposer aux pieds du Saint-Père mon respectueux et filial hommage, et
implorer sa bénédiction pour que le ciel me donne la force et le courage
de remplir avec succès la haute mais difficile mission qui m’est confiée 4. »
Mais dès sa première lettre, datée d’un jour plus tôt, le consul
explique dans quel rapport stratégique s’inscrira son action. Après
avoir évoqué des projets plus ou moins irréalistes de l’administration
du Vatican, comme la création d’un État militaro-théocratique en
Palestine, Gabriel de Lantivy en vient au fait :
« Que votre Excellence me permette [...] de remettre sous ses yeux
l’état actuel des choses. L’Angleterre et la Russie font tout au monde pour
se créer en Terre sainte des forces imposantes. Sa majesté Britannique a
déjà envoyé à Jérusalem l’Évêque Alexandre pour tenter d’y introduire le
culte Anglican [...]. Mais un fait qui serait beaucoup plus grave et qui
cause à Rome de vives alarmes est peut-être sur le point de s’accomplir.
Le bruit de l’envoi d’un Archevêque Grec-Russe se répand ici dans les
hautes régions comme une éventualité menaçante 5. »
Les chrétiens sont-ils un enjeu ou une arme dans cette rivalité ?
Six mois après son installation, le consul alerte à nouveau Paris sur
les dangers que fait courir à la mission de la France dans la province
(« ordre, paix, lumières et bienfaits de la civilisation ») le projet russe

4. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction commerciale no 2, Naples 24.5.1843,


Lantivy au ministre.
5. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction commerciale no 1, Rome 23.5.1843,
Lantivy au ministre.
48 Rina Cohen-Muller

de nommer un consul qui serait en même temps un dignitaire de


l’Église orthodoxe.
« Si la politique de la France tend à amener, dans ces contrées,
l’ordre, la paix, les lumières et tous les bienfaits de la civilisation ; si le
but de ses nobles efforts est d’assurer aux Chrétiens une protection effi-
cace, et à la Turquie une bonne administration ; si, pour atteindre cette
fin honorable, elle veut loyalement, d’une part, le maintien et l’affermis-
sement de l’union et de la bonne harmonie entre les communions dissi-
dentes, et, de l’autre, apaiser les rancunes, calmer les esprits, cicatriser
les plaies, et ôter à tous les prétextes de révoltes contre les autorités
légitimes. Peut-être, la politique de l’Empereur de Russie n’est-elle pas
tout à fait la même ? Peut-être n’a-t-il autre chose en vue en s’immisçant
dans les Affaires intérieures de l’Empire, que de tout sacrifier aux intérêts
du moment 6 ? »
Pour le consul de Lantivy cela ne fait aucun doute, il faut inter-
venir auprès de la Porte pour que le projet russe ne se réalise pas, la
France étant bien sûr le loyal allié de l’Empire.
« Je regarderai donc l’arrivée d’un Archimandrite – consul Russe –
comme une véritable calamité dans l’intérêt de l’établissement de la
concorde entre les chrétiens et dans celui de la tranquillité de cette
province de l’Empire. Il me semble donc, que comme Chrétiens et comme
fidèles et loyaux alliés de sa Hautesse, nous devons bien vivement désirer
la non réalisation de cette menaçante éventualité 7. »
Le consul de France dessine ainsi la trame du jeu français en
Terre sainte. La chrétienté en tant que telle en est le fil conducteur.
Les « Chrétiens » appartenant à différentes Églises, c’est par ce biais
que l’action sera possible. Toutefois, pour que la stratégie soit efficace,
l’ambiguïté doit être maintenue car les cultes rattachés à Rome sont
minoritaires face à une dominante grecque.
Trois mois avant son escale à Rome, sur sa route vers Jérusalem,
le ministère des Affaires étrangères avait fixé le cadre de sa mission
au futur consul. Les contours en sont suffisamment larges pour laisser
au comte toute latitude dans la mise en œuvre de sa politique sur
place :

6. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction commerciale no 39, 2.1.1844, Lantivy


au ministre.
7. Ibid.
De la Restauration au Second Empire 49

« Les intérêts qui font l’objet actuel de votre mission étant partiel-
lement religieux et politiques, je n’ai pas quant à présent d’instructions à
vous donner par rapport à ceux de notre commune. Vous ne devez pas
cependant, perdre de vue cet objet important. Vous ne négligeriez pas de
porter à ma connaissance les renseignements qui vous paraîtront de nature
à éclairer le gouvernement du roi sur les moyens de favoriser et d’étendre
notre représentation dans la partie de l’empire ottoman où vous aller
résider ; et je me réserve de vous donner les directions nécessaires lesquels
vous devez me rapporter que vous me transmettez à ce sujet 8. »
On constate, à la lecture de cette note, que Paris n’a pas de vision
précise de la situation que trouvera le futur consul à Jérusalem et
qu’une confiance certaine lui est accordée.
Le comte Gabriel Marie Jean Benoît de Lantivy de Kerveno
(1792-1866) est un ancien officier de l’armée napoléonienne, blessé
lors de la campagne de Russie 9. Nommé sous-préfet en 1813, il se
rallie en 1815 à la Restauration. Il devient sous-préfet du Havre, puis
en 1824 préfet de la Corse. En 1826 il occupe les mêmes fonctions
dans les Basses Alpes. En 1829, il fait partie du Conseil d’État en
qualité de maître des requêtes et en avril 1830, le roi Charles X lui
confie l’administration des domaines du roi. Contraint à une retraite
forcée par la Révolution de Juillet, Lantivy ne parvient à rentrer en
grâce auprès du roi-bourgeois qu’au début des années 1840 10.
Il est nommé consul de deuxième classe par le gouvernement de
Louis-Philippe le 29 octobre 1842 11 et arrive à Jaffa le 16 juillet 1843.
Lantivy semble avoir rapidement pris la mesure de la réalité. Il ne se
privera pas de ratisser large. Ses manœuvres, le jeu qu’il mène entre

8. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction politique no 2, Paris 14.3.1843.


9. Courtaux, Théodore et Lantivy de Trédion (comte de), Histoire généalo-
gique de la maison de Lantivy, Paris, 1899, p. 79. Il est amputé d’une partie de la
jambe droite lors de la retraite de l’Escadron sacré.
10. Neuville, René, Heurs et malheurs des consuls de France à Jérusalem
aux XIIe, XVIIIe, XIXe siècles, Jérusalem, par l’auteur, Jérusalem, 1947-48, pp. 29-30.
11. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction politique no 1, Paris, 31.10.1842,
er
1 document adressé par le ministre des Affaires étrangères au Comte de Lantivy à
Jérusalem. Lettre datant du 31.10.1842 : « M. le comte, j’ai l’honneur de vous annon-
cer que sur ma proposition du 29 de ce mois le roi a bien voulu vous nommer consul
de seconde classe et vous confier le consulat de même classe que S. M. a jugé utile
d’établir à Jérusalem. » La rémunération du comte sera de 15 000 francs par an. À
la lettre sont jointes deux copies des « contrats » conclus avec la Sublime Porte.
50 Rina Cohen-Muller

les différentes forces et autorités locales (fermiers généraux, les


factions qaïci-yamani) et le pacha, le conduiront à se comporter
comme une sorte de gouverneur occulte de la province, toujours au
nom de la « suprématie de notre civilisation ». C’est ainsi qu’il écrit
le 28 janvier 1844 :
« Le devoir du consul, dans l’intérêt de l’affermissement de
l’Empire, dans l’intérêt de l’établissement, le maintien de l’ordre public
et d’une administration régulière ; le devoir du consul de France, [...] est
évidemment, tout en s’efforçant de calmer les passions, de prévenir le
Pacha des désordres qui se commettent, en son nom, par ses agents ; afin
qu’il les réprime et tarisse ainsi la source des révoltes [...] Enfin, si le
Pacha étant assez aveuglé suit ses propres intérêts et ceux de son gouver-
nement pour ne point écouter les avis du consul ; celui-ci en informerait
l’Ambassade qui, certainement, finirait par faire entendre la voix de la
raison à la Sublime porte. »
Les Cheiks arabes, voient ainsi dans le consul un médiateur et
un arbitre officieux, prêt à arrêter, par son intercession amicale, les
vexations insoutenables que l’on tente, parfois, de faire peser sur eux.
Aussi, s’empressent-ils d’entourer le consul de France de leurs
hommages.
« Enfin, ils tiennent beaucoup, aujourd’hui, à l’estime de l’Europe
et reconnaissent, sans hésiter, la suprématie de notre civilisation. Cette
disposition est fort heureuse et prépare admirablement les voies à de sages
progrès. Ils craignent de passer aux yeux de l’Europe et principalement
de la France, pour inhumains et barbares 12. »
En août 1843 déjà, il évoque la fragilité, selon lui, de l’autorité
ottomane installée à Jérusalem depuis à peine deux ans :
« La faiblesse déplorable du Gouvernement Turc, d’une part, et, de
l’autre, l’esprit indépendant et turbulent des tribus arabes maintiennent la
Palestine dans une affreuse agitation qui se manifeste chaque jour par de
nouvelles insurrections. La province de Naplouse est en pleine révolte ;
une tribu voisine et ennemie du Grand Cheik Abou-Gosh était aussi, il y
a quelques jours, sans dessus dessous, et guerroyait avec les Tribus
voisines.
Dans un avenir plus ou moins rapproché, si les Arabes s’entendent

12. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction commerciale & direction politique


no 44 & ambassade no 45, 28.1.1844.
De la Restauration au Second Empire 51

et se liguent entre eux, nul doute qu’ils n’arrivent, comme au temps de la


domination égyptienne à occuper, par surprise, la ville de Jérusalem. Dans
cette éventualité, quelle conduite devrais-je tenir 13 ? »
Cette dernière notation portant sur l’éventualité d’un soulèvement
de la population locale unie contre le pouvoir de la Porte est intéres-
sante à divers titres. Exprime-t-elle une réalité ? Ou au contraire le
consul n’a-t-il pas encore perçu la nature complexe des rapports
qu’entretient Constantinople avec ses provinces ? Il y a sans doute des
éléments de réponse dans les deux éventualités. Car même si l’inter-
mède égyptien constitue une étape nouvelle dans l’évolution de la
situation politique en Palestine, les tendances historiques lourdes
continuent à se faire sentir jusque dans les années 1860 14. Celles-ci,
on le sait, étaient très régulièrement caractérisées par la volonté de
pouvoir des chefs locaux et par la méfiance, souvent justifiée, de la
Porte envers eux.
L’acharnement de Gabriel de Lantivy à vouloir imposer la
présence française à Jérusalem au risque d’incidents diplomatiques
avec la Porte a-t-elle déplu à Paris ? N’a-t-il pas suffisamment tenu
compte du rapport des forces avec les autres puissances ? Toujours
est-il qu’après un an et demi de fonction il est rappelé et est nommé
consul à Brême.

Joseph Hélouis-Jorelle

Il sera remplacé par Joseph Hélouis-Jorelle, nommé le 20 juin


1845. Son dernier poste avait été Mogador à la veille du bombarde-
ment de cette ville marocaine par les troupes françaises. Hélouis-
Jorelle est accompagné par sa famille sans doute nombreuse, qu’il
mentionne dans sa protestation de patriotisme au moment de son
rappel.
Comme son prédécesseur, Hélouis-Jorelle décrit les luttes entre
clans rivaux, les difficultés rencontrées par le gouverneur pour imposer
son autorité, les litiges qui opposent les communautés religieuses

13. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction commerciale no 23, 18.8.1843.


14. Hoexter, Miriam, « The Role of the Qays and Yaman Factions in Local
Political Divisions, Jabal Nablus compared with the Judean Hills the first Half of
the Nineteenth Century », Asian and African Studies, 1973, no 3, pp. 249-311.
52 Rina Cohen-Muller

latine et grecque. En revanche, il évite de se laisser impliquer dans


ces conflits :
« Le consul de France a été préservé jusqu’à ce jour de semblables
tentatives. Je crois devoir attribuer cet avantage à la règle de conduite que
je me suis tracé et dont je ne m’écarte point. Je ne me mêle jamais des
affaires intérieures du Gouvernement ; je ne recherche d’autre influence
que celle acquise par la droiture dans les affaires et par la sûreté dans les
relations ; j’entretiens des relations avec les autorités ; les inimitiés secrè-
tes n’ayant pas à se déclarer, et j’éloigne ainsi les inquiétudes et les
méfiances que les petites rivalités européennes 15 tendent à propager contre
nous 16. »

Paul-Émile Botta

Paul-Émile Botta remplace Hélouis-Jorelle le 11 novembre 1848.


Il restera en fonction jusqu’au 8 juillet 1855. Fils d’un historien italien
exilé en France, Botta est un archéologue qui a déjà fait sa réputation
à Mossoul (il y était consul) en découvrant les jardins suspendus de
Ninive. Nommé contre son gré à Jérusalem, il espère pouvoir y pour-
suivre ses travaux. Exploitant la question des Lieux saints dans toutes
ses dimensions, Botta participera activement à la transformation de
Jérusalem en échiquier où se jouait la rivalité des grandes puissances.
Une stratégie que poursuivra son successeur en donnant toute son
ampleur à la présence politique française.
Paul-Émile Botta fait partie de ces aventuriers du XIXe siècle
mêlant, dans un même enthousiasme, recherche de terres « incon-
nues » et sentiments d’être les propagateurs de « la » civilisation à
travers le monde. Sous cet angle, il est capable de mener des analyses
stratégiques marquées du sceau de la « Realpolitik » comme en témoi-
gne la note qu’il adresse le 12 août 1854, en pleine guerre de Crimée,
au ministre Drouyn de Lhuys :
« Je voudrais aujourd’hui appeler l’attention de Votre Excellence
sur la situation qui sera faite en Turquie aux puissances européennes et
en particulier à la France par les conséquences de la guerre actuelle ; je

15. Faisant référence aux Sardes.


16. MAE, Turquie, Jérusalem Direction politique no 16, 15.9.1846.
De la Restauration au Second Empire 53

la suppose heureuse [...] Tout le monde sait que l’Empire ottoman est
dans un état de faiblesse telle que la rivalité des autres puissances en
soutient seule l’existence et que la difficulté de l’entente sur un partage
en est l’unique sauvegarde contre les envahissements de ses puissants
voisins. [...]
La Turquie aura appris que son existence importe tellement à l’équi-
libre européen que personne ne peut l’attaquer impunément et à l’abri de
cette position elle pourra braver les colères et les menaces. [...]
Ne serait-il pas nécessaire de prendre d’avance des précautions
contre de pareilles éventualités et de chercher d’avance les moyens de
régler à la paix générale les choses en telle manière que la Porte ne puisse
pas abuser de l’indépendance absolue que nous travaillons à lui donner
[...]. Je n’ai pas besoin de faire remarquer que cela est d’autant plus
nécessaire pour nous que de toutes les puissances européennes. La France
est celle qui par terre et par mer peut le plus difficilement attaquer la
Turquie ; celle aussi contre laquelle une coalition se formerait avec le plus
de facilité 17.

Edmond de Barrère

Edmond de Barrère remplace Paul-Émile Botta le 6 septembre


1855, quatre jours avant la célébration de la victoire de Sébastopol et
quelques mois avant le traité de Paris. Il avait déjà séjourné à Jéru-
salem, ayant assuré, en qualité d’élève consul, l’intérim entre Lantivy
et Hélouis-Jorelle. Nommé consul de deuxième classe, il avait été en
poste à Tiflis puis à Damas.
Comme l’avait pressenti Paul-Émile Botta, après la guerre de
Crimée, les représentants des grandes puissances se comportent
comme des gouverneurs-bis en Palestine, devenant en quelque sorte
l’autorité parallèle agissant directement sur la Porte par l’intermédiaire
des ambassades à Constantinople. Ainsi, le consulat d’Edmond de
Barrère est placé sous le signe de l’élargissement du domaine français
à Jérusalem qu’il rêve sans doute de transformer en véritable conces-
sion territoriale, base d’une extension ultérieure de la présence de la
France en Palestine. Il exploitera toutes les possibilités nouvelles
d’acquisition de terres et de biens immobiliers que lui donne le Hatt-i

17. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction politique no 96, 12.8.1854.


54 Rina Cohen-Muller

Hümayun 18. Il s’investira dans une féroce rivalité avec les consuls des
autres puissances, elles aussi engagées dans ce même processus.
Le 14 avril 1859, Edmond de Barrère envoie une note à Paris
qui sonne comme un communiqué de victoire :
« Tous les sanctuaires de la Rue qui s’étend depuis la porte de St
Étienne jusqu’à la rue transversale qui se rend à la porte de Damas sont
aujourd’hui sous la protection officielle ou le patronage officieux de la
France.
1o L’Église de Sainte Anne, Propriété de la France, de l’Empereur ;
o
2 l’Église de la Flagellation possession du St Siège, administrée par la
Custodie franciscaine de Terre sainte ; 3o le terrain contigu à l’arc de
l’Ecce homo, le pilier Nord et une arcade latérale de cet arc, propriété de
la Congrégation Française de Sion ; 4o les anciens bains contigus au lieu
de la première chute de Jésus Christ et au lieu de sa rencontre avec la
Vierge Marie, propriété de la communauté Arménienne Catholique,
acquise par l’entremise officieuse du Consulat de France, sous l’Admi-
nistration de Kiamil Pacha 19. »
Moins de deux mois plus tard, évoquant un différend avec le
comte Pizzamano, consul d’Autriche, Barrère explique ce qu’il entend
sous le terme de « protection officielle de la France » :
« Peu d’instants après, le Cte Pizzamano est parti et, alors, sa gran-
deur m’a dit : j’espère bien que vous n’auriez pas tiré l’épée. J’ai vivement
répliqué : Sur le territoire du Protectorat de la France nous ne sommes
pas sur un terrain neutre Monseigneur. Mais, j’ai ajouté : le patriarcat, la
Custodie de Terre sainte sont comme des Églises du Protectorat de la
France. Tout ce territoire est sacré pour la Puissance Protectrice parce
qu’on y doit profondément respecter la Puissance Protectrice et l’Empe-
reur et j’espère bien que nous ne serons pas contraints à nous y faire
respecter nous-mêmes comme nous savons faire respecter ici et au dehors,
le pouvoir spirituel 20. »
Edmond de Barrère quitte Jérusalem en 1868. Il sera remplacé
le 1er octobre de cette année-là par Joseph Adam Sienkiewicz, un
consul intérimaire qui restera sur place jusqu’en février 1872. Celui-ci
se fera remarquer par son manque de discernement, n’ayant visible-

18. Deuxième étape des réformes, les Tanzimat, datant du 18.2.1856


19. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction politique no 26, 14.4.1859.
20. MAE, Turquie, Jérusalem, Direction politique no 30, 9.6.1859.
De la Restauration au Second Empire 55

ment pas mesuré l’ampleur de la défaite de Sedan. Ainsi, il omettra


d’informer Paris sur le développement accéléré de la colonie alle-
mande à Jaffa.

Yehoshua Ben-Arieh affirmait, il y a quelques années déjà, que


le XIXe siècle était celui de la « redécouverte » de la Palestine 21. Selon
nous, il s’agit plutôt de l’invention du concept de Terre sainte. Un
concept politico-religieux qui constitue pour l’Occident la dimension
« virtuelle » de la Palestine ottomane. Dans ce sens les récits des
voyageurs, les expéditions scientifiques, servent à donner de la chair
au mythe. Fondamentalement la Palestine s’insère dans la recherche
de domination du monde de l’époque par les grandes puissances et
dont les acteurs se rencontrent dans ce petit périmètre qu’est celui de
Jérusalem. Avant 1841, ce n’était qu’une petite ville sans importance
dans les montagnes. Et si les Ottomans ont élevé Jérusalem au rang
de chef-lieu de pachalik (comme le souligne Butrus Abu-Manneh 22),
ce n’est pas un hasard. Car au même moment les puissances commen-
cent à accorder une importance à Jérusalem comme le noyau autour
duquel va se constituer le concept de la Terre sainte.
De la royauté au second Empire en passant par la IIe République,
les changements de régime intervenus en France n’ont que peu, ou
pas du tout, d’influence sur la politique générale telle qu’elle est
indiquée aux consuls. L’essentiel des directives, du moins ce que l’on
peut en percevoir dans les notes consulaires adressées au ministère,
semble consister à veiller jalousement sur le « drapeau » de la France,
son droit en quelque sorte générique de protectorat sur les Lieux saints.
À partir de ces « principes » tout est permis, à condition de rester dans
les limites tolérables par les autres puissances.
Les formes de l’intervention des consuls dans les affaires locales
varient selon le caractère et l’ambition du titulaire du poste. Gabriel
de Lantivy joue sur les rivalités entre clans pour tenter de devenir un
intermédiaire incontournable entre eux et le gouverneur de la circons-

21. Ben-Arieh, Yehoshua, The Rediscovery of the Holy Land in the Nineteenth
Century, Jerusalem, 1983.
22. Abu-Manneh, Butrus, « Jerusalem in the Tanzimat period, the New Otto-
man Administration and the Notables », Die Welt des Islams, 30, 1990, pp. 1-44.
56 Rina Cohen-Muller

cription ottomane. Ses successeurs pratiqueront la méthode plus clas-


sique consistant à se placer comme un conseiller écouté du pacha,
jouant à la fois de la séduction et des pressions de l’ambassadeur de
France à Constantinople 23. Ce qui peu à peu devient un moyen suffi-
sant pour faire comprendre au pacha de Jérusalem qu’il est obligé de
« suivre » les conseils du consul. À partir des années 1860 notamment,
les pachas, ayant une formation politique plus poussée, se rendent
compte plus nettement des rapports de forces réels entre la Porte et
les puissances étrangères, ce que les consuls sauront manier avec une
certaine adresse.
On observe aussi qu’à quelques exceptions près, les consuls ne
portent que peu d’intérêt à rendre compte de l’état général de la
population. Ces questions n’apparaissent qu’accessoirement dans les
quelques rapports de synthèse adressés à Paris. Quelles que soient leur
origine sociale et leurs positions politiques – dont on ne connaît que
peu de chose – leur attitude se caractérise par le mépris face à la
population autochtone, toutes communautés confondues. Celle-ci fait
partie de la masse indistincte de ces peuples indigènes auxquels, à
travers le monde, les « élites françaises » apportent les bienfaits de la
« civilisation ». Ainsi les habitants des villes comme ceux des campa-
gnes sont souvent assortis du qualificatif de « lie du peuple », ou de
« populace ». Les protégés autochtones eux-mêmes sont « ignorants »
et « sans hygiène ». Seul le consul intérimaire Gustave Laffon aura
une autre attitude faite de dignité et de compassion, lors de l’épidémie
de choléra en 1865.
Le regard que les consuls portent sur les populations palestinien-
nes est donc éminemment subjectif. Ce qui n’empêche que leurs obser-
vations sont imprégnées de la culture française contemporaine qui va
à la « découverte » de mondes inconnus « revenus à l’état sauvage »
comme le dit Chateaubriand. Une culture aussi née du siècle des
Lumières et des idéaux de la Révolution avec la passion de la connais-
sance du monde que l’on s’en va conquérir.

23. Beni, Nora, Marie et Marie, Une saison à Constantinople 1856-1858,


Genève, 1996, pp. 25-27.
MOUSSA ABOU RAMADAN

Les accords de Mytilène de 1901


et l’agrément de Constantinople de 1913

L’Empire ottoman n’a pas pu suivre la modernité. L’effort de


réformes connues sous le nom de Tanzimat n’a pas pu arrêter son
exploitation par les puissances. La révolte des Jeunes-Turcs n’a pas
été non plus de grand secours 1. L’Empire s’affaiblit progressivement
jusqu’à sa chute finale après la Première Guerre mondiale. Cette idée
d’affaiblissement progressif peut être illustrée par l’examen de deux
accords conclus entre la France et l’Empire ottoman. Le premier est
passé en 1901 et il est connu sous le nom d’« accords de Mytilène ».
Le deuxième l’est en 1913, et a pour dénomination officielle l’« agré-
ment de Constantinople de 1913 ».
Nous présenterons ces deux accords en deux temps. La première
partie concerne les contextes dans lesquels les deux accords ont été
conclus. La deuxième partie en analyse plus précisément le contenu.
Au préalable deux remarques s’imposent. La première est d’ordre
terminologique. Dans le cas des accords de Mytilène, il faut préciser
qu’il s’agit d’échanges de lettres entre la Sublime Porte et la France
en date des 2, 4, 6, 9 et 10 novembre 1901 ; il n’y a pas un texte
unique que les deux parties signent ; alors que l’agrément franco-turc
du 13 décembre 1913, dit aussi accord de Constantinople, est lui un
traité composé de quatre articles signés par les deux parties. Son
article 4 stipule que « Le présent agrément produira ses effets après
avoir obtenu la sanction impériale ». Cet accord est signé par le prince
Saïd Halim Pacha, Grand Vizir et ministre des Affaires étrangères de
l’Empire ottoman, et par Maurice Bompard, ambassadeur de la Répu-
blique française. On a donc dans ce dernier cas, un seul texte.

1. Voir par exemple Aulneau, J., La Turquie et la guerre, Paris, Librairie Félix
Alcan, 1915, p. 173 et sqq.
58 Moussa Abou Ramadan

Jérusalem, vue générale de Notre-Dame de France, vers 1904.

Au point de vue strictement juridique le droit international


n’impose ni forme ni dénomination particulière à un traité. Un traité
peut être appelé un protocole, une déclaration, un accord, un agrément
ou adopter toute autre dénomination. Le plus important est que l’on
soit face à deux sujets de droit international 2 et qu’il y ait une concor-
dance de volonté de se lier.
La deuxième remarque vise à souligner que l’étude de tels
accords n’est pas simplement historique, mais qu’elle est aussi une
question de droit positif. Au point de vue du droit international, les
accords de Mytilène et de Constantinople sont en effet toujours en
vigueur. La France en 1948 a conditionné sa reconnaissance de l’État
d’Israël à celle des traités antérieurs, et, pour la France, ces traités
antérieurs, ce sont aussi et naturellement Mytilène et Constantinople.

2. L’Empire ottoman n’a été reconnu en tant que sujet de droit international
que très tardivement ; voir Khadduri, M., « Islam and the modern law of nations »,
The American Journal of International Law, 1956, pp. 358-372, 367 ; voir aussi
Rechid, A., « L’islam et le droit des gens », Recueil des cours de l’Académie de
droit international, 1937, pp. 371-506, 379.
Les accords de Mytilène de 1901 59

C’est dans l’accord secret dit Chauvel-Fisher, qui est d’ailleurs aussi
un échange de lettres datant de 1948-1949, que le gouvernement israé-
lien accepte le principe de « respecter les droits acquis et les privilèges
des établissements français ». Au niveau du droit international, Israël
est lié par ces accords, mais la Cour suprême israélienne a refusé leur
invocabilité devant les tribunaux israéliens sous le prétexte qu’il n’y
a pas de loi qui a été votée à leur suite.
À travers ces accords on peut voir les imbrications entre la
France, l’Occident et la Palestine. L’objet de ces accords concerne
essentiellement les établissements religieux de Palestine.

Le contexte : les événements qui ont entouré les accords de


Mytilène 3 et de Constantinople

En 1901 une crise éclate entre l’Empire ottoman et la France,


cette dernière réclamant le règlement de quatre affaires financières
concernant certains de ses ressortissants. Dans la foulée, la France en
profite pour clarifier la réglementation du régime juridique des établis-
sements placés sous sa protection.
Dans la première affaire, il s’agit de la Société des quais, docks
et entrepôts de Constantinople, constituée en 1890. Elle est exclusi-
vement française aussi bien par ses origines, ses capitaux que son
personnel. Un firman lui accorde différents droits. Le gouvernement
ottoman voulant la racheter, des négociations sont ouvertes ; mais les
dits droits sont suspendus jusqu’à la conclusion du contrat de rachat 4.
La deuxième affaire concerne des prêts consentis à l’administra-
tion du chemin de fer et du ministère des Finances par les frères
Lorando, banquiers français établis à Constantinople. Le gouverne-
ment ottoman ne conteste pas la créance, mais n’entre pourtant pas
en pourparlers avec les héritiers de Lorando 5.

3. Voir pour la description en détails de cette affaire : Thobie, J., Intérêts et


impérialisme français dans l’empire ottoman (1895-1914), Paris, Publications de la
Sorbonne, 1977, pp. 562-583.
4. Ministère des Affaires étrangères, Commission de publication des docu-
ments relatifs aux origines de la guerre de 1914, Documents diplomatiques français
(1871-1914), 2e série (1901-1911), tome premier (2 janvier-31 décembre 1901), Paris,
Imprimerie nationale, document no 349, p. 420 (ci-après DDF).
5. Ibid., no 350, p. 421.
60 Moussa Abou Ramadan

La troisième affaire relève également d’une créance d’un Fran-


çais sur le Trésor ottoman. Et comme dans l’affaire Lorando, un
jugement de la justice ottomane confirme cette créance 6.
Enfin, la quatrième affaire concerne la réclamation d’indemni-
sation de la part de P. de Vauréal : celui-ci avait obtenu en 1890 la
concession des marais d’Ada-Bazar, où l’administration ottomane a,
entre temps, installé une colonie de Bosniaques émigrés 7.
Une première tentative de négociations de ces affaires n’aboutit
pas : « En présence d’un manque de foi absolu et offensif, toute
conversation nouvelle serait superflue », indique alors Constans,
ambassadeur de France à Constantinople à Delcassé, son ministre 8.
Tawfik Pacha, ministre ottoman des Affaires étrangères, envoie alors
une lettre au conseiller de l’ambassade de la République française à
Constantinople, par laquelle il l’informe que le gouvernement ottoman
accepte le mode de règlement proposé par la France concernant
l’affaire Lorando. La France n’admet toutefois pas cette proposition,
prétendant qu’elle ne contient ni gage ni sécurité. Le lendemain, Bapst,
le conseiller en question, exige le règlement de quatre autres affaires,
qui n’ont rien à voir avec les créances françaises, pour compenser la
France : « Par suite des retards et du mauvais vouloir de la Porte,
contraint à un effort et à des sacrifices qu’il était impossible de prévoir
aux mois de juillet et d’août derniers, lors de la remise des notes de
l’ambassadeur au ministère impérial, [la France] se voit obligé[e], en
compensation, d’exiger, en dehors des demandes formulées dans ces
notes, la solution des quatre questions suivantes d’ordre politique 9... »
• La reconnaissance de l’existence légale des écoles laïques et
congréganistes placées sous la sujétion ou la protection de la France ;
• celle de l’existence légale des établissements hospitaliers ou
consacrés au culte placés sous la sujétion ou protection de la France ;
• la délivrance immédiate des firmans nécessaires pour la

6. Ibid., no 357, p. 427.


7. Thobie, op. cit., p. 564.
8. DDF, no 364, p. 433 ; voir aussi no 369, p. 441.
9. Bapst à Tewfik Pacha en date du 2 novembre 1901, in Ballot, P., Les
accords de Mytilène (1901) entre la Sublime Porte et le gouvernement français. La
succession de ces accords lors de la création de l’État d’Israël (1948).Une première
approche de la situation actuelle (1990), mémoire de licence, Faculté de droit cano-
nique, Institut catholique de Paris, 1995.
Les accords de Mytilène de 1901 61

construction, l’agrandissement et la réparation d’un certain nombre de


ces mêmes établissements, notamment de ceux qui ont été détruits ou
ont subi des dommages durant les troubles de 1894-1896 ;
• la délivrance immédiate sans condition du bérat de reconnais-
sance du Patriarche chaldéen.
Le conseiller ajoute qu’il demande la conclusion d’accords écrits
ne laissant aucune équivoque. Il ajoute même que si la Porte fait preuve
de nouveaux atermoiements, les revendications françaises seront
augmentées 10. Bapst va encore jusqu’à suggérer à la Sublime Porte la
formule que la France désire voir consacrer.
Allant plus loin, la France exige des textes d’exécution qui impo-
sent aux différentes administrations ottomanes l’application de ces
futurs accords ; une demande acceptée par l’Empire ottoman avec
quelques nuances.
Pour obliger l’Empire ottoman à remplir les revendications fran-
çaises, le gouvernement français décide de saisir la douane de Mytilène
en envoyant ses navires aux abords de cette île, et d’en assurer l’admi-
nistration jusqu’à ce que le gouvernement du Sultan lui donne satis-
faction.
Dans l’affaire du Patriarche chaldéen, la France soupçonne
l’Allemagne de vouloir intervenir à travers ses agents pour que le
prélat obtienne le bérat que le Sultan lui refuse, sous prétexte que
l’ambassade de France à Constantinople n’accorde que peu d’intérêt
à cette affaire 11. La Porte essaie effectivement d’utiliser les bons
offices de l’Allemagne pour régler son différend avec la France, mais
l’Allemagne décline l’offre 12.
Une fois l’intervention sur Mytilène réalisée, l’Allemagne
exprime ses plus chaleureuses félicitations à la France : elle précise
qu’en cette opération elle voit « un service rendu par la France à toutes
les Puissances, qui ont été toutes victimes de la même politique et des
procédés inqualifiables de la Porte et de son souverain 13 ».
Après son échec allemand, la Porte essaie d’engager l’entremise
de la Russie. Mais Saint-Pétersbourg soutient également la France et

10. DDF, no 378, p. 452.


11. Ibid., document no 374, p. 447.
12. Ibid., document no 384, p. 460, no 388, p. 464.
13. Ibid., document no 499, p. 590.
62 Moussa Abou Ramadan

souhaite que la réaction à l’égard de l’Empire ottoman soit commune.


Par la suite, au mois d’octobre 1901, les Russes exigent le paiement
de leur créance par la Porte, et ce avant le règlement de la créance
Lorando. Le ministre des Affaires étrangères français ordonne alors à
son chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg d’expliquer l’importance
politique de cette question et d’attirer l’attention des Russes sur
« l’impression pénible que produirait un retard provenant d’une inter-
vention de notre allié 14 ».
Obéissants, les Russes retirent leur demande et soutiennent forte-
ment la France 15. Et la Russie expose clairement sa position à la Porte,
en lui indiquant qu’elle ne pourra lui être d’aucune aide dans ce
conflit 16.
Poursuivant sa politique, le Sultan souhaite rencontrer l’ambas-
sadeur d’Angleterre ; ce dernier lui répond être souffrant 17. Mais les
Britanniques soutiennent les Français avec réserves et désirent voir
cet incident clos rapidement 18.
Autre puissance européenne présente en Turquie, l’Italie défend
la France dans son action contre l’Empire ottoman. Elle ajourne même
la visite amicale d’une escadre sur la côte de l’Albanie pour ne pas
gêner l’action française 19. Mais l’appui de l’Italie est réservé car il est
dit que « le gouvernement français ne saurait s’étonner si l’Italie était
amenée à examiner ce qu’elle devrait faire de son côté en face d’une
situation nouvelle pour la sauvegarde de ses intérêts méditerranéens
par rapport à la Turquie 20 ». L’Italie ne soutiendra donc la France que
si l’occupation de l’île de Mytilène est provisoire.
Enfin, le Vatican, de son côté, est fortement impressionné, mais
il pense que la démonstration navale n’a évidemment pas pour seul
objectif le règlement de la créance Lorando 21.
Le contexte de l’accord de 1913 est radicalement différent. En

14. Ibid., document no 434, p. 518.


15. Ibid., document no 437, p. 522.
16. Ibid., document no 452, p. 536.
17. Ibid., document no 487, p. 574.
18. Ibid., document no 481, pp. 568-569.
19. Ibid., document no 464, p. 547, no 474, pp. 557-558.
20. Ibid., document no 474, p. 557.
21. Ibid., document no 471, p. 554.
Les accords de Mytilène de 1901 63

effet, un événement important a lieu entre Mytilène et Constantinople :


la rupture des relations entre le Saint-Siège et la France.
Le 29 juillet 1904, le conseil des ministres français prend la
décision de rompre les relations diplomatiques avec le Vatican.
Delcassé, ministre des Affaires étrangères, annonce cette rupture à
tous ses postes diplomatiques :
« À la suite d’actes répétés du Saint-Siège qui constituaient une
méconnaissance complète de nos droits concordataires, les relations offi-
cielles avec le Vatican ont été rompues.
Il n’est rien changé à vos instructions, nos droits (sic) ayant surtout
pour base nos traités avec la Turquie 22. »
Ces lignes s’en tiennent au point de vue strictement juridique et
s’appuient sur une note du 3 septembre soumise au ministre des Affai-
res étrangères relative à « l’aspect juridique du protectorat religieux
de la France en Orient 23 » : selon l’opinion des services spécialisés,
le Saint-Siège n’a en effet rien à voir avec le régime du protectorat
religieux français en Orient, puisque celui-ci est basé sur des capitu-
lations entre la France et l’Empire ottoman, auxquelles s’ajoute
l’accord de Mytilène de 1901. Le Saint-Siège a donc simplement le
statut d’un tiers à l’égard des traités entre la France et l’Empire.
Mais, dans les faits, en 1888, c’est le Saint-Siège qui a donné
l’ordre aux établissements catholiques de ne s’adresser qu’à la France
pour leur protection 24. Entre temps, les autres puissances européennes
veulent aussi intervenir pour protéger les ordres religieux ayant leur
nationalité ; c’est le cas de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, mais
aussi de l’Italie. La France va même jusqu’à conclure un accord avec
cette dernière, en 1905, qui met fin à son monopole du protectorat
catholique. Le Vatican peut donc déclarer que d’autres nations euro-
péennes ont conclu des capitulations avec les Ottomans 25. Dans le
même ordre d’idées, en 1913, et pour la première fois, les honneurs
liturgiques réservés jusque-là au consul de France, sont rendus par le
Patriarche latin de Jérusalem au consul d’Italie.

22. Hajjar, J., Le Vatican, la France et le catholicisme oriental (1878-1914).


Diplomatie et histoire de l’Église, Paris, Beauchesne, 1978, p. 267.
23. Ibid., p. 282.
24. Ibid., p. 283.
25. Ibid., p. 277.
64 Moussa Abou Ramadan

L’accord de Constantinople est donc conclu par la France, alors


que ses relations avec le Saint-Siège sont rompues : on voit par là que
Paris considère la question du protectorat religieux comme une affaire
qui concerne uniquement la France. Partant, la rupture des relations
entre le Saint-Siège et la France n’est pas profitable pour l’Empire
ottoman. De plus, celui-ci, en 1913, est encore plus faible qu’en 1901,
notamment à la suite des guerres balkaniques 26.
Le contexte qui permet à la France de conclure cet accord est
celui d’une réforme fiscale que veut alors accomplir l’Empire ottoman.
Ce projet vise en particulier à soumettre à l’impôt les revenus mobiliers
des personnes étrangères à l’Empire ottoman. La France pose néan-
moins ses conditions, accepter la réforme 27, ce qui conduit les deux
parties à conclure l’accord du 18 décembre 1913.

Les textes : un accroissement progressif de la protection des


établissements religieux par la France

Si l’on analyse les accords de Mytilène par rapport aux capitu-


lations concernant le problème religieux, on constate que la France
accroît progressivement ses exigences et renforce ses pouvoirs. Cet
élargissement des privilèges français s’explique par l’affaiblissement
progressif de la Sublime Porte dès la fin du XVIIIe siècle, et ses diffi-
cultés d’adaptation au monde moderne. L’accord de Constantinople
représente donc le sommet que la France peut atteindre dans ses
prétentions, au moment d’un extrême de la Sublime Porte. Mais les
traités de Mytilène et de Constantinople traitent d’un problème spéci-
fique, alors que les capitulations ont une plus large portée.
La capitulation de 1740 28 ne contient pour sa part que quelques
articles flous sur la protection des établissements religieux :

26. Anderson, M. S., The Eastern Question 1774-1923, Londres-Melbourne-


Toronto, St Martin’s Press, 1966, pp. 287-309.
27. Ballot, P., op. cit., p. 34.
28. Aristarchi Bey, G., Législation ottomane ou Recueil des lois, règlements,
ordonnances, traités, capitulations et autres documents officiels de l’empire ottoman,
quatrième partie, droit international Constantinople, Bureau du Journal Thraky, 1874,
p. 169. Cette capitulation se trouve aussi dans ministère des Affaires étrangères,
Centre des archives diplomatiques de Nantes, ambassade de France à Constantinople,
série A, fonds Saint-Priest, correspondance politique, volume I, recueil des traités
1528-1748.
Les accords de Mytilène de 1901 65

L’article 1 stipule que « L’on n’inquiétera pas les Français, qui


vont et viennent pour visiter Jérusalem, de même que les religieux qui
sont dans l’église du Saint-Sépulcre, dite Kamama ».
L’article 33 précise quant à lui que « Les religieux francs qui
sont aussi bien dans la ville de Jérusalem qu’en dehors de celle-ci ou
bien qui sont dans l’église du Saint-Sépulcre, appelée Kamama » ne
seront point inquiétés, et qu’il n’y aurait pas à leur égard « des préten-
tions d’impositions ». À cela s’ajoute pour eux un privilège de juri-
diction puisqu’ils ne doivent pas être jugés sur les lieux où ils se
trouvent, l’affaire devant être envoyée à la Sublime Porte.
L’article 35 protège plus spécialement deux ordres de religieux
français installés à Galata, dans Constantinople : les Jésuites et les
Capucins.
Enfin, l’article 82 traite des sites religieux. En ce qui concerne
les endroits dont des religieux dépendant de la France ont la possession
et la jouissance à Jérusalem, il faut que l’ambassadeur de Constanti-
nople demande à la Porte l’autorisation de travaux. Une telle autori-
sation n’est pas automatique, il faut faire une demande préalable, qui
n’est pas du ressort du consul de France à Jérusalem, mais de l’ambas-
sadeur de France auprès de la Porte. Par ailleurs les religieux ont le
droit de lire l’Évangile. La grande capitulation de 1740 ajoute un
protectorat général sur les religieux chrétiens non français. Mais
somme toute, signalons encore une fois que la protection comprise
dans les capitulations est assez modeste par rapport aux accords de
Constantinople et de Mytilène, comme nous allons le voir.
Dans ces derniers accords, la place des établissements religieux
s’accroît pour en devenir l’élément principal.
Dans les accords de Mytilène, le gouvernement impérial donne
l’engagement de continuer la reconnaissance de l’existence légale des
écoles françaises ou protégées françaises. En outre, ces établissements
doivent bénéficier de l’exemption douanière, conformément au règle-
ment sur les immunités douanières de ces établissements.
Pour les églises, chapelles, hôpitaux, dispensaires, orphelinats,
asiles et autres établissements français ou protégés français, il y a
l’engagement de continuer la reconnaissance de l’existence légale. La
formule est quelque peu différente de celle souhaitée préalablement
par la France. Ici le verbe « continue » montre bien qu’il s’agit d’une
continuité et non d’une nouvelle reconnaissance. Il s’agit donc plutôt
66 Moussa Abou Ramadan

de la confirmation d’une situation antérieure, un subterfuge utilisé par


les Ottomans pour ne pas s’engager à de nouvelles obligations.
Une deuxième différence concerne les immunités douanières
accordées aux ordres religieux. Dans la proposition française, on lit
« les immunités douanières accordées aux ordres religieux par les
traités et conventions en vigueur ». Cette formule est utilisée aussi
bien pour les écoles que pour les églises, chapelles, hôpitaux, dispen-
saires, orphelinats, asiles et autres établissements français ou protégés
français. Dans le texte adopté par le gouvernement ottoman, on lit la
formule « l’exemption douanière conformément au règlement sur les
immunités douanières de ces établissements ». La proposition fran-
çaise insiste sur le fait qu’il s’agit d’une obligation internationale et
non interne. Alors que la formule ottomane omet la référence aux
« traités et conventions en vigueur ». La différence est énorme. Dans
le cas où il s’agit d’une obligation internationale, il ne pourrait pas y
avoir interprétation fondée uniquement sur les lois ottomanes. Cette
formule est utilisée pour les deux catégories mentionnées plus haut.
En ce qui concerne les églises, chapelles, hôpitaux, dispensaires,
orphelinats, asiles et autres établissements, le texte français fait décou-
ler l’exemption de l’impôt foncier du simple fait de leur reconnais-
sance. Alors que le texte ottoman dissocie le problème de
reconnaissance de celui de l’exemption de l’impôt foncier. Et cette
exemption doit se faire « conformément à l’usage établi et aux précé-
dents ». Encore une fois, on remarque qu’il s’agit d’une confirmation
et non pas de créations de nouvelles normes.
Pour la procédure de création des nouveaux établissements
scolaires, religieux et autres, les Ottomans ont allongé le délai de
l’examen de la procédure de deux mois, comme l’exigeaient les Fran-
çais, à six mois comme ils le proposent eux-mêmes. Les accords de
Mytilène contiennent d’ailleurs la liste des établissements qui en
constituent l’objet. On voit que malgré la forte pression exercée par
la France en occupant l’île de Mytilène et le soutien des puissances
européennes, la Sublime Porte a tout de même une petite marge de
manœuvre.
Qu’est-ce que signifie en fait la reconnaissance de l’existence ?
S’agit-il de la reconnaissance de la personnalité juridique des établis-
sements mentionnés dans les accords ?
Cette expression d’existence légale n’est pas claire. La pratique
subséquente, bien qu’elle n’implique pas la France et Israël, mais le
Les accords de Mytilène de 1901 67

Saint-Siège et l’État hébreu, pourrait montrer qu’il ne s’agissait pas


auparavant de la reconnaissance de personnalité légale ; mais un article
indique que l’accord ne préjuge en rien de l’existence ou non de la
personnalité légale avant l’accord. En effet le gouvernement français
s’est préoccupé de ce problème le 20 juillet 1901 29, lorsque l’ambas-
sadeur de France à Constantinople s’inquiète déjà de l’effet de la loi
sur les associations votée au même moment en France : cette loi
est-elle exécutoire à l’étranger ? Si cette question ne porte que sur le
problème de la reconnaissance de ces institutions en droit français, et
que notre propre sujet concerne la reconnaissance de ces personnes
en droit ottoman, il n’en reste pas moins que l’interrogation prouve
que la reconnaissance de la personnalité légale de ces institutions
préoccupe déjà la France à ce moment.
L’accord franco-turc du 18 décembre 1913 contient quatre arti-
cles dont seulement le premier nous intéresse ici 30. En l’analysant, on
constate qu’il est à la fois plus restreint que dans les accords de
Mytilène : certains établissements sont passés entre temps sous la
protection de l’Italie et en conséquence ne figurent pas sur la liste
jointe à l’accord. Mais au niveau de la protection et du contenu, il
s’agit d’un accroissement des droits de ces établissements religieux.
On revient à la formulation souhaitée par la France mais non obtenue
en 1901. Concernant les privilèges fiscaux et douaniers, ceux-ci déri-
vent désormais du fait même de la reconnaissance des établissements
sous protectorat français. On ajoute même un privilège concernant les
impôts municipaux, puisque les propriétés immobilières bénéficient
de l’exemption de l’impôt foncier. Ces exonérations ne sont pas tenues
aux limites de l’usage de précédents et de règlements comme aupa-
ravant. À cela s’ajoute une exemption des taxes fiscales, avec assimi-
lation au statut des institutions scolaires françaises existant dans deux
domaines : l’un concerne les dispositions relatives au service militaire
des professeurs et des élèves, l’autre la validité des diplômes donnant
accès aux diverses écoles impériales, à la condition d’un contrôle du
gouvernement ottoman sur les programmes et les examens en cas de
demande.

29. DDF, document no 333, p. 395.


30. Le deuxième article traite de la juridiction pénale sur les ressortissants
français ; le troisième article concerne la situation des protégés français, tunisiens et
marocains ; enfin le quatrième traite de l’entrée en vigueur de cet accord.
68 Moussa Abou Ramadan

On observe donc une évolution intéressante, parce que contra-


dictoire. En 1901 la situation de la France envers la Turquie, en raison
du soutien, même réservé, des puissances européennes et de la
présence de navires français aux abords de Mytilène, paraît plus favo-
rable qu’en 1913. Cette année-là, le contexte a bien changé : l’Empire
ottoman est du côté de l’Allemagne et les relations entre le Saint-Siège
et Constantinople sont rompues ; mais l’accord de Constantinople est
plus favorable aux intérêts français et Paris peut reformuler le texte à
sa manière, en obtenant même une nouvelle exemption, celle de
l’impôt municipal.
En conclusion, on peut dire que grâce aux accords de Mytilène
et de Constantinople, plusieurs établissements religieux ont pu survi-
vre jusqu’à nos jours. Les impôts fonciers demeurent très lourds, et
si ces établissements religieux devaient les payer, peut-être auraient-ils
déjà disparu. Ces accords ont aussi pu écarter ces établissements des
expropriations que le gouvernement israélien a appliquées à la mino-
rité palestinienne. Enfin on rappellera que le 10 novembre 1997 un
accord a été conclu entre le Saint-Siège et Israël, qui concerne la
personnalité légale. La liste des établissements qui figuraient en
annexe de Mytilène et de Constantinople apparaît aussi en annexe du
dit accord. Les établissements ont donc aujourd’hui deux protecteurs.
SHLOMO SHPIRO

Journalistes et espions :
les services de renseignement
et d’information allemands au Proche-Orient

« Où est l’avenir de l’Allemagne ? Il est à l’Est


– en Turquie, en Mésopotamie, en Syrie... »
Paul ROHRBACH, penseur politique influent allemand
de la fin du XIXe siècle

Introduction

L’interaction entre les médias publics et les services de rensei-


gnement est souvent fondée sur le conflit et la coopération. D’une
part, il existe un conflit entre les médias, qui désirent rendre publiques
des informations secrètes, élément de leur responsabilité à l’égard de
leur lectorat, et les services de renseignement, qui travaillent sous le
sceau du secret et souvent contrôlent la censure afin d’éviter la publi-
cation d’informations sur leurs activités et leurs informateurs. D’autre
part, les médias et les services de renseignement ont tous besoin
d’informations, fondement même de leur activité, et découvrent régu-
lièrement qu’une coopération peut leur apporter des informations
importantes, sans pour autant mettre en danger les intérêts de sécurité 1.
Ce schéma de conflit et coopération, qui influence tant les politiques
de presse et de renseignement aujourd’hui, n’est pas neuf. Il remonte

1. En dépit d’un corpus volumineux de littérature relative aux services de


renseignement, il n’existe que peu d’analyses concernant l’interaction avec les
médias. On trouve une étude intéressante in Holt, Pat M., « The Media » (chap. VIII),
in Secret Intelligence and Public Policy : A Dilemma of Diplomacy, Washington,
CQ Press, 1995, pp. 171-188.
70 Shlomo Shpiro

au développement d’une presse et de services de renseignement


modernes, dans les dernières décennies du XIXe siècle. C’est la visite
du Kaiser allemand Guillaume II en Orient, en 1898, qui a révélé au
monde pour la première fois ce conflit et cette coopération.
Au moment où la « question d’Orient » devient un élément
important de la politique étrangère de l’Empire allemand, les décideurs
allemands, en premier lieu le chancelier Bismarck et plus tard l’empe-
reur Guillaume II, cherchent à étendre leur connaissance du Proche-
Orient, un domaine que les hommes politiques allemands avaient
presque totalement ignoré pendant plusieurs siècles 2. La question
d’Orient, les relations entre les grandes puissances européennes à
propos de leurs intérêts au Proche-Orient, tout cela met les hommes
politiques et les diplomates allemands au défi d’étendre leur influence
et prestige dans une zone dont ils ne savent que peu de chose, qu’il
s’agisse de la politique locale ou des activités des autres puissances
rivales dans la région, en particulier la France et la Grande-Bretagne.
De manière à donner un coup de fouet à sa politique proche-
orientale, le gouvernement allemand doit développer des moyens
d’obtenir des informations précises sur cette région. Cela passe par le
développement de structures de renseignements, en charge de recueil-
lir et de diffuser des informations de portée politique et militaire. Au
Proche-Orient, les activités impériales allemandes en matière de
renseignement se fondent sur une combinaison de journalisme tradi-
tionnel et d’espionnage clandestin, mêlés afin de fournir le maximum
d’informations. Cette coopération précoce entre les médias et les
renseignements au Proche-Orient atteint son apogée au cours de la
visite de l’empereur Guillaume II en Terre sainte, en 1898. Celle-ci
amène aussi la première coopération régionale en matière de rensei-
gnement, impliquant les services de sécurité de nations européennes
et moyen-orientales, afin de déjouer les activités d’anarchistes désirant
assassiner le Kaiser.
La présente étude 3 porte sur les activités allemandes en matière

2. Pour une analyse de la question d’Orient, voir Hopkirk, Peter, Oestlich von
Konstantinopel, Vienne, Europaverlag, 1996.
3. Qui s’appuie sur la bibliographie indiquée dans les notes de bas de page,
comme sur le dépouillement des archives de Bavière (Bayerisches Hauptstaatsarchiv,
Kriegsarchiv) Munich, et des archives fédérales allemandes, département des archives
militaires de Fribourg.
Les services de renseignements et d’information allemands 71

de renseignement et de presse au Proche-Orient, en rapport avec la


visite du Kaiser, dans le contexte des relations entre les médias publics
et l’espionnage, comme élément à part entière du travail des services
de renseignement et de la presse, valable aujourd’hui tout aussi bien
que dans cette période tendue menant à la Première Guerre mondiale.

Services de renseignement allemands, police secrète et censure


journalistique

Le 7 mai 1866, qui débute comme une journée tranquille à Berlin,


provoque un revirement conséquent dans le développement des servi-
ces de renseignement, de la censure de la presse et de la liberté des
médias en Allemagne. En ce jour, un étudiant dissident qui croyait
pouvoir changer le cours de l’histoire tente d’assassiner le chancelier
prussien, le comte Otto von Bismarck 4. Par chance, l’attentat échoue,
mais le fait qu’aucun service officiel n’ait pu être en mesure de prévoir
une telle tentative d’assassinat amène précisément à la naissance de
services de renseignement officiels en Allemagne 5.
Consterné par le manque d’informations disponibles concernant
les terroristes et les anarchistes, Bismarck engage le dr Wilhelm Stieber
au service du gouvernement. Stieber, fils d’un avocat en vue de Merse-
burg, est né en 1818 6. Il étudie le droit et travaille comme avocat
indépendant pendant plusieurs années. Mais Stieber est plus enclin à
élucider les crimes de ses clients qu’à les défendre. Dans cette logique,
il rejoint les rangs de la brigade criminelle de Berlin et en est ulté-
rieurement le directeur, poste qu’il occupe pendant dix ans. Au début

4. Bismarck avait déjà subi plusieurs tentatives d’assassinat, mais n’avait


miraculeusement jamais été blessé, allant même un jour jusqu’à frapper son assaillant
avec son parapluie en attendant l’arrivée de la police.
5. Dans ses mémoires, Stieber plaide toutefois avoir eu vent des préparatifs
de l’attentat contre Bismarck. Il se vante aussi que c’est à son instigation que
Bismarck portait le gilet pare-balles qui lui sauva la vie (Stieber, Wilhelm, Spion
des Kanzlers, Stuttgart, Seewald, 1978, p. 125).
6. Stieber est souvent décrit comme une sorte de Sherlock Holmes allemand.
Dans tous les cas, il semble avoir été à l’origine de techniques d’interrogatoire
physique qui amenèrent au bout du compte à son éjection de la police de Berlin.
Pour la biographie de Stieber, voir Stieber, op. cit., pp. 5-7 et Zolling, Hermann &
Hoehne, Heinz, Pullach Intern, Hambourg, Hoffmann und Campe, 1971, p. 30.
72 Shlomo Shpiro

des années 1860, Stieber est obligé de démissionner de la police à la


suite d’allégations concernant ses rudes méthodes d’interrogation. Il
ouvre alors une agence de détective privé et développe des contacts
dans toute l’Europe avec des agents de police et de renseignement. À
partir de 1863, il commence à agir comme envoyé secret de Bismarck
pour des missions spéciales à l’étranger. À la suite de la tentative
d’assassinat ratée, Bismarck demande officiellement à Stieber de réin-
tégrer le service du gouvernement, mais avec une nouvelle responsa-
bilité, celle de mettre en place un service de renseignement allemand,
dont la mission doit être de protéger l’État et ses responsables contre
toute menace, aussi bien à l’intérieur qu’à l’étranger 7.
La mise en place d’un service de renseignement indépendant
répond à trois objectifs de Bismarck : le besoin d’un service fiable qui
peut protéger la monarchie de troubles politiques ; celui d’une censure
sur une presse en plein développement, qu’il perçoit comme une véri-
table menace politique ; celui d’une source d’information qui soit
indépendante de l’état-major de l’armée. Stieber semble être la
personne adéquate : il n’est pas lié à l’armée et ne rend compte qu’à
Bismarck seul. De plus, il est également opposé à une presse libre,
pensant que ce nouveau média ne peut que menacer la stabilité de la
monarchie en diffusant des « idées dangereuses 8 ».
Le 23 juin 1866, le roi de Prusse, qui devient plus tard le Kaiser
Guillaume Ier, paraphe un ordre spécial qui attribue à Stieber de larges
pouvoirs comme conseiller spécial de police auprès de la Couronne.
On lui ordonne d’établir une « police politique », intitulée ultérieure-
ment « police secrète d’action » (Geheime Feldpolizei). Parmi les attri-
butions de Stieber se trouve également le soutien à l’armée en vue
d’obtenir des informations secrètes concernant les ennemis 9. En la
police secrète de Stieber, l’Allemagne en voie d’unification possède
pour la première fois une organisation gouvernementale officielle
vouée à la collecte d’informations, pour assurer la sécurité de l’État.

7. Les instructions données à Stieber incluent la surveillance d’ennemis poten-


tiels au sein du Reich, tels que les Hongrois, les Slaves ou les Tchèques (Stieber,
op. cit., p. 124).
8. Pour le développement des médias libres en Allemagne durant le Deuxième
Reich, voir Puerer, Heinz & Raabe, Johannes, Medien in Deutschland, vol. I – Presse,
Constance, UKV Medien, 1996, pp. 38-47.
9. Zolling & Hoehne, op. cit., pp. 30-31.
Les services de renseignements et d’information allemands 73

Stieber ne dispose que de peu de temps pour organiser son


nouveau service. En effet, la Prusse se prépare au même moment à
une guerre contre l’Autriche, et la nouvelle police secrète expédie des
agents à Vienne pour recueillir des informations concernant la puis-
sance militaire des Autrichiens. En dépit de ce court laps de temps,
Stieber réussit pleinement à fournir à l’état-major prussien des infor-
mations détaillées sur les forces adverses autrichiennes. Le 1er août
1866, Stieber transfère son organisation au ministère des Affaires
étrangères (Auswärtiges Amt) sous un nouveau nom : le Bureau central
des renseignements (Central-Nachrichten-Büro). Cet office dispose
de représentants secrets à Paris, Londres et Vienne, et Stieber parvient
à mettre en place un service de renseignement moderne qui peut
collecter des informations politiques et militaires pour le nouvel
Empire allemand 10.
L’une des compétences du service de renseignement de Stieber
concerne la censure de la presse. La presse allemande, qui ne se
développe que lentement au cours de la première moitié du XIXe siècle,
prend un essor considérable avec la révolution industrielle en Alle-
magne et les progrès techniques que connaît l’imprimerie. L’invention
de la presse rotative fait que des milliers de journaux peuvent être
imprimés rapidement et à moindre coût. Cela permet à la classe
moyenne allemande d’acheter un journal, une catégorie qui ne jouit
pas d’une forte représentation politique mais qui s’enrichit alors et
accroît son influence. Bismarck, pour sa part, redoute qu’une presse
libre puisse mettre à mal le soutien à l’empereur et l’idée d’une Alle-
magne unie. Cette crainte se fonde sur des calculs politiques mais
aussi sur le fait que la presse allemande est avant tout régionale, chaque
bourg ou ville ayant son propre journal. Dans ces conditions, le
contrôle de la presse est plus difficile à assurer que dans un pays
comme l’Angleterre, où les principaux journaux sont édités dans la
capitale, Londres 11.
Rapidement, Stieber établit une section traitant la presse, non
seulement allemande mais aussi étrangère. Outre l’exercice de la
censure de journaux allemands et la mise à l’écart de comptes rendus

10. Ibid., p. 31.


11. Encore aujourd’hui, les journaux allemands aux plus forts tirages ne sont
pas imprimés à Berlin mais dans les capitales régionales telles que Hambourg,
Munich et Francfort.
74 Shlomo Shpiro

considérés comme politiquement dangereux ou par trop opposés au


Kaiser, le service de renseignement de Stieber réalise que les journaux
étrangers peuvent servir de très utile source d’information 12. À partir
de ce moment, la police secrète commence à lire consciencieusement
la presse étrangère et à classer avec attention, pour un usage ultérieur,
tout compte rendu comprenant des informations politiques ou
militaires 13.
Le succès du service de renseignement civil de Stieber est perçu
avec jalousie par le très influent état-major militaire, dirigé alors par
le général Helmuth von Moltke 14. En février 1867, von Moltke établit
son propre service de renseignement, le Bureau de renseignement du
grand état-major général (Nachrichtenbüro des großen Generalstabs).
Sur la base d’un petit service comprenant seulement deux officiers,
avec un budget annuel de 2 000 talers, ce bureau de renseignement
est censé recueillir et dépouiller les informations en vue de la
prochaine guerre de la Prusse contre la France 15.
Au cours de la guerre de 1870-1871 contre la France, la police
secrète de Stieber comprend trente officiers et cent cinquante soldats.
La police secrète dispose de réseaux d’agents en France et en Suisse,
qui fournissent à Berlin des informations sur les forces françaises et
les développements politiques de Paris 16. Stieber est également prompt

12. La censure a pour fondement la Loi du Reich sur la presse (Reichspres-


segesetz) du 1er juillet 1874, qui mentionne des restrictions particulières pour cas de
guerre ou de troubles. Ces restrictions sont brutalement appliquées par Bismarck
après la « Sozialistengesetz » de 1878 [« loi sur les socialistes », édictée contre la
social-démocratie allemande après un attentat perpétré contre l’empereur Guil-
laume Ier, injustement attribué à des socialistes, ndt] (voir Puerer & Raabe, op. cit.,
p. 54).
13. Stieber est le premier responsable d’un service de renseignement à
comprendre les potentialités d’une collecte d’informations à partir de sources jour-
nalistiques publiées. Il ordonne à ses agents établis à l’étranger de recueillir le plus
de coupures de presse possible puisque celles-ci contiennent, même de manière
détournée, des informations militaires et économiques sensibles (Stieber, op. cit.,
p. 118).
14. En ce qui concerne les opérations de renseignement de Stieber, voir
Haswell, Jock, Spies and Spymasters, Londres, Thames and Hudson, 1977.
15. Le Bureau de renseignement du grand état-major général est dirigé en
premier lieu par le commandant von Brandt (Zolling & Hoehne, op. cit., p. 31).
16. Les agents de Stieber obtiennent même des informations secrètes sur le
mauvais état de santé de l’empereur Napoléon III (Stieber, op. cit., p. 162).
Les services de renseignements et d’information allemands 75

à exploiter les médias comme instrument de propagande. Par le biais


de fuites bien dosées en direction de la presse, Stieber est ainsi en
mesure de créer des succès légendaires pour son propre service.
Certains articles indiquent qu’il dispose de plus de 30 000 espions
dans la seule France, un nombre incroyable pour cette époque, bien
loin de la réalité. Néanmoins ce mythe, engendré par les médias, aide
Stieber à recruter des agents dans toutes les principales villes françai-
ses et lui donne un poids politique significatif à Berlin 17.
Les succès en matière de renseignements obtenus au cours de la
guerre contre la France amènent l’extension du Bureau de renseigne-
ment du grand état-major général, commandé alors par le commandant
Walter Nicolai. Également connu sous le nom de Section IIIB, il
affecte à présent des officiers spéciaux de renseignement dans tous
les quartiers généraux de division et de corps d’armée, afin de fournir
aux généraux des informations mises à jour dépouillées à Berlin. La
Section IIIB use de liens avec la presse pour recueillir des informations
relatives à des zones où l’Allemagne est désireuse d’étendre ses inté-
rêts. Par exemple, elle expédie des journalistes pour qu’ils rendent
compte des activités françaises en matière de construction de chemins
de fer, afin d’évaluer le potentiel français de mobilisation en cas de
guerre. Elle envoie aussi des journalistes devant écrire sur le canal de
Suez, perçu comme le levier du contrôle des Indes par l’Angleterre 18.
Le développement de services de renseignement à la fois civils
et militaires donne à l’Allemagne une forte capacité de recueillir des
informations vitales pour sa politique européenne. En parallèle au
déploiement de la politique étrangère allemande vers la Méditerranée
et l’Orient, ces services étendent leurs activités dans ces régions,
collectant des informations et recrutant des agents pour favoriser la
politique allemande. Des renseignements sur le Proche-Orient sont
également recueillis par une sous-direction du ministère allemand des

17. Dans son autobiographie très laudative, Stieber maintient cette légende de
30 000 agents (ibid., p. 6). Quoi qu’il en soit, ce nombre est éloigné de toute plau-
sibilité et a été réfuté par les recherches ultérieures (voir Zolling & Hoehne, p. 31).
18. La Section IIIB utilise également des correspondants de presse comme
« agents d’influence » afin de gagner à l’étranger des soutiens à la politique alle-
mande. En 1891, le comte Waldersee, alors chef de l’état-major, requiert la somme
d’un million de marks, montant énorme pour l’époque, destinée à être utilisée par la
Section IIIB pour ses activités secrètes, incluant la corruption de journalistes pour
influencer leurs écrits (Zolling & Hoehne, p. 33).
76 Shlomo Shpiro

Affaires étrangères répondant à l’appellation de « Service d’informa-


tion sur l’Orient » (Nachrichtenstelle für den Orient). On ne connaît
que peu de chose sur les activités secrètes de cet office lié au conseiller
de légation et baron Otto von Wesendonck (quelquefois orthographié
Wesendonk), un diplomate de l’ombre très expérimenté, responsable
de la propagande et du renseignement 19. Cette sous-direction a peut-
être aussi été à l’initiative des missions au Proche-Orient d’espions
allemands légendaires comme Otto von Hentig et Wilhelm Wassmuss
avant et pendant la Première Guerre mondiale 20. Le premier défi posé
à ces services de renseignement allemands survient lorsque leur souve-
rain décide d’effectuer une visite personnelle dans cette région.

Journalistes, anarchistes et espions

L’annonce de la visite du Kaiser Guillaume II dans l’Empire


ottoman et ses possessions du Proche-Orient, en 1898, provoque une
grande agitation dans les domaines des renseignements et de la presse.
L’importance de cette visite, la première d’un monarque allemand
depuis les Croisades, semble dépasser les frontières et les confessions
religieuses. Les préparatifs, effectués par les services d’information et
de renseignement, dépassent même ceux qui ont lieu dans le cas de
visites traditionnelles au-delà des frontières européennes 21.
Le projet de visite provoque l’émoi de la presse européenne. La
presse conservatrice allemande, avec à sa tête la Kreuz-Zeitung et la
Vossische Zeitung, soutient les plans du Kaiser et met en exergue leur
signification politique et religieuse. De leur côté, les journaux anglais
et français, notamment l’influent Times, la St. James Gazette et Le

19. Von Wesendonck est peut-être aussi impliqué dans la propagande alle-
mande aux États-Unis.
20. Otto von Hentig, agent allemand légendaire qui a parcouru l’Orient à dos
de cheval et rapporté en Allemagne des informations sans pareil, a été interviewé
avant sa mort par l’historien allemand Reinhard Dörries. Pour les activités de von
Hentig et de Wassmuss, voir aussi Hopkirk, op. cit.
21. La meilleure présentation de la visite du Kaiser est comprise dans
l’ouvrage de Jan Stefan Richter, Die Orientreise Kaiser Wilhelm II 1898 : eine Studie
zur deutschen Außenpolitik an der Wende zum 20. Jahrhundert, Hambourg, Kovac,
1997. Ce livre détaillé et agréable à lire s’appuie sur la thèse de doctorat de l’auteur,
soutenue en 1996 à l’université de Kiel.
Les services de renseignements et d’information allemands 77

Figaro, expriment leur indignation face à ce qu’ils considèrent comme


une immixtion dans une région du monde où priment les intérêts
anglais et français.
Nombre de journaux européens importants prennent des dispo-
sitions approfondies pour offrir à leurs lecteurs une couverture consé-
quente de cet événement international. Les journaux allemands,
français, britanniques et russes expédient des envoyés spéciaux pour
couvrir les différents aspects du voyage du Kaiser. Le premier service
câblé du monde, le Bureau télégraphique Wolff, diffuse des comptes
rendus quotidiens sur tous les déplacements du Kaiser et de son entou-
rage 22. Ces reportages sont à la disposition non seulement de la presse
allemande, mais aussi de nombre de journaux de par le monde.
L’envoyé spécial de l’agence Wolff est également le seul journaliste
à accompagner le Kaiser en tant que membre de son entourage officiel.
D’autres journaux engagent des auteurs réputés qui envoient des repor-
tages et des commentaires à partir de Constantinople ou Jérusalem 23.
Le projet de visite n’est pas sans causer également la consterna-
tion parmi les services de renseignement allemands qui se préoccupent
des activités d’anarchistes italiens qui attentent à la vie des monarques
dans toute l’Europe. De fait, seulement une semaine et demi avant
l’annonce du séjour du Kaiser, la très populaire impératrice autri-
chienne Elisabeth est assassinée par un anarchiste italien 24. Cet assas-
sinat suscite la crainte d’un tel acte sur la personne du Kaiser au cours
de son séjour au Proche-Orient. De ce fait, les services de renseigne-
ment allemands mettent en place un plan de protection du Kaiser
contre toute menace qui pourrait mettre en cause le succès de cette
visite historique. On ordonne alors aux consuls allemands au Proche-

22. Le Bureau Wolff est créé en 1849 par Bernhard Wolff, principal éditeur
de la Berliner National-Zeitung. Pour son développement, voir Puerer & Raabe, op.
cit., pp. 40-41.
23. Richter, op. cit., pp. 27-29.
24. Au cours d’une promenade sur les bords du lac de Genève, l’impératrice
Elisabeth, épouse de l’empereur autrichien François-Joseph et connue de tous sous
son surnom de Sissi, est mortellement poignardée le 10 septembre 1898 par l’anar-
chiste italien Luigi Lucheni, qui proteste contre la politique autrichienne dans les
Balkans. La présentation la plus complète de cet assassinat se trouve in Maria Matray
Das Attentat – Der Tod einer Kaiserin und die Tat des Anarchisten Lucheni, Vienne,
1998.
78 Shlomo Shpiro

Orient de rendre compte de la situation sécuritaire de leurs pays de


résidence respectifs 25.
Le 17 septembre 1898, un rapport très inquiétant parvient du
consul d’Allemagne à Alexandrie. Le consul von Hartmann rend
compte de la présence en Égypte de personnes suspectées d’anar-
chisme, filées par la police locale. Von Hartmann indique que vingt-
huit anarchistes connus sont arrivés d’Italie au Caire et à Port Saïd et
qu’un anarchiste notoire, connu sous le nom de « Dipompeo », envi-
sage de se rendre à Jérusalem et d’y procéder à une attaque contre le
Kaiser au cours de sa visite 26.
Le rapport de von Hartmann suscite la consternation à Berlin.
Les services secrets sont alors priés de mener une enquête urgente sur
l’Italien « Dipompeo ». Les recherches aboutissent à l’identification
de la personne en question, Enrico di Pompeo, un journaliste italien
travaillant à Rome pour le journal Capitale, qui a été envoyé au Caire
par sa rédaction pour couvrir la visite royale à venir. Di Pompeo est
connu pour ses sympathies et ses connexions avec des anarchistes
réputés. Des réunions urgentes ont lieu entre les services secrets et le
ministère des Affaires étrangères pour réfléchir au meilleur moyen de
protéger l’empereur contre cette nouvelle menace très réelle. On se
met alors d’accord sur l’envoi d’agents de la police secrète dans les
différents endroits concernés par le séjour, afin qu’ils s’y mettent en
liaison avec les responsables locaux de la police et des renseignements.
Un groupe de vingt et un agents secrets est hâtivement constitué et
expédié en Turquie, Égypte et Palestine. Ces agents sont habilités à
représenter les intérêts de sécurité allemands dans la région et à exiger
des autorités locales des mesures de sauvegarde spéciales sur le
parcours prévu 27.
Les agents secrets allemands prennent position à Constantinople,
Haïfa, Jaffa, Jérusalem et Alexandrie, où ils dirigent les mesures de

25. Les services de renseignement mettent en place une organisation sophis-


tiquée et moderne afin de protéger le Kaiser, ce qui inclut des contrôles de son
courrier pour éviter toute bombe ou tentative d’empoisonnement, l’entraînement des
gardes du corps visant à les faire dégainer leurs armes sur l’instant et à protéger le
monarque, la fermeture hermétique des rues et places parcourues par le Kaiser, etc.
(Stieber, op. cit., p. 190).
26. GstA, Hauptabteilung I, Repositur 89 (2.2.1.), no 15258, cité in Richter,
op. cit., p. 30.
27. Richter, op. cit., p. 31.
Les services de renseignements et d’information allemands 79

sécurité assurées par la police turque. Les services de renseignement


allemands estiment que les trois points les plus dangereux du voyage
sont Constantinople, Jaffa et Jérusalem. Constantinople est connue
pour être remplie d’éléments dissidents, des Grecs, des Arméniens et
des Bulgares, susceptibles d’être tentés d’utiliser la visite royale afin
d’embarrasser le régime turc. Jaffa, alors le principal port de la Médi-
terranée orientale, est une ville internationale aux nombreuses mino-
rités. Jérusalem, la Ville sainte pour les trois religions monothéistes,
est à la base de nombreuses querelles religieuses 28. Toute tentative
d’attaque contre l’empereur, même ratée, pourrait avoir de sérieuses
répercussions sur les relations entre les grandes puissances
européennes.
Néanmoins, au-delà de la menace anarchiste, les services de
renseignement allemands en perçoivent une encore plus grande : une
attaque française sur l’Allemagne 29. À cette époque, la France est en
pleine affaire Dreyfus, qui ébranle les fondements mêmes de l’appareil
politique et militaire français. Bien des hommes politiques français ne
cachent alors pas le fait qu’ils désapprouvent le séjour prévu du Kaiser,
ne serait-ce que parce qu’il menace les intérêts catholiques français
de Terre sainte. Les services de renseignement allemands craignent
que les généraux français n’utilisent l’absence du Kaiser pour attaquer
l’Allemagne, peut-être aussi pour détourner l’attention du public fran-
çais du procès en appel de Dreyfus. Ces comptes rendus des services
de renseignement sont transmis à l’état-major, qui les estime suffi-
samment sérieux pour demander que le Kaiser laisse à Berlin des
ordres de mobilisation signés pouvant être exécutés en cas d’attaque
française. L’empereur allemand lui-même semble avoir été perturbé
par ces rapports. Il ne laisse certes pas de tels ordres signés, mais il
s’assure de pouvoir être joint par télégraphe tout au long de son
voyage 30.

28. Nombre d’entre elles se fondent sur les différents droits dont disposent
les diverses Églises dans la Ville sainte. Et comme l’Église catholique dispose du
plus grand nombre de droits et de privilèges, on redoute que la visite du Kaiser, un
protestant, ne bouleverse ces privilèges traditionnels.
29. Richter, op. cit., p. 32.
30. Richter cite comme source d’information le prince Chlodwig zu Hohen-
lohe-Schillingsfürst (op. cit., p. 32).
80 Shlomo Shpiro

Coopération internationale et harcèlement des médias

Pendant ce temps à Alexandrie, le consul von Hartmann collabore


étroitement avec Harington Bey, le chef de la police britannique, et
d’autres officiers de sécurité à propos de la menace anarchiste 31. Le
27 septembre 1898, Hartmann peut rendre compte à Berlin de l’arres-
tation prévue de quelques anarchistes. La police égyptienne, menée
par les Anglais, utilise alors des méthodes de services de renseigne-
ment contre les anarchistes, ce qui inclut l’interception et l’ouverture
de leur courrier. Von Hartmann met aussi en garde contre la difficulté
qu’il y aurait à assurer la protection du Kaiser dans les rues étroites
et bondées du Caire.
Alerté par les rapports des services de renseignement en prove-
nance du Caire, une réunion spéciale du Cabinet est organisée afin de
décider des mesures à prendre pour éviter toute tentative d’assassinat.
Même si le ministre des Affaires étrangères von Bülow, qui accom-
pagne le Kaiser dans son voyage, souligne que de tels avertissements
existent avant toute visite royale à l’étranger, on décide de tenir
l’empereur informé des menaces qui pèsent sur lui 32. Mis au fait des
détails de la situation, le Kaiser décide d’annuler sa visite en Égypte.
Il passera alors directement de Constantinople en Palestine, évitant
ainsi les anarchistes l’attendant au Caire et à Alexandrie. Le Kaiser
décide néanmoins également que le public ne doit pas connaître les
raisons du changement d’itinéraire. Il n’est pas seyant, selon lui, que
le Kaiser allemand modifie ses projets juste à cause de la présence de
quelques terroristes politiques 33.
Une fois cette modification rendue publique, nombre de jour-
naux, particulièrement en dehors de l’Allemagne, se mettent à spéculer
sur ses motifs. La version officielle indique que le Kaiser désire être
présent à Berlin pour la cérémonie d’inauguration du nouveau bâti-
ment du Reichstag, prévue pour le 13 décembre 1898. La censure de
la police secrète allemande s’assure que cette version est reprise dans

31. Ibid.
32. L’attitude de von Bülow semble proche de celle de nombre d’hommes
politiques et hommes d’État, ultérieurement, à l’instar de l’archiduc d’Autriche Fran-
çois-Ferdinand, qui préfèrent négliger les considérations sécuritaires pour avantager
les intérêts d’opinion publique.
33. Richter, op. cit., pp. 34-35.
Les services de renseignements et d’information allemands 81

la presse allemande et qu’aucune mention n’est faite aux anarchistes


et aux menaces. La police secrète insère également un article dans le
journal populaire Kölnische Zeitung qui met en garde contre toute
spéculation attribuant le changement d’itinéraire à des menaces anar-
chistes 34. Cet article accuse la presse étrangère de diffuser de fausses
rumeurs non seulement quant à l’annulation de la visite en Égypte,
mais aussi quant au principe même d’une visite du Kaiser à Constan-
tinople. Mais c’est bien justement la presse étrangère, en particulier
le Daily Chronicle de Londres, qui surmonte la censure allemande et
rend compte de la véritable raison motivant le changement dans les
plans du Kaiser 35.
Pour sa part, le gouvernement britannique n’est pas excessive-
ment gêné par cette modification. La visite du Kaiser prévoyait de
couvrir différentes régions de l’Empire ottoman. Faisant certes encore
officiellement partie de l’Empire ottoman, l’Égypte est cependant
complètement dirigée par la Grande-Bretagne, et le Foreign Office
n’est pas disposé à voir défier son autorité. De ce fait, les autorités
britanniques sont soulagées lorsqu’elles apprennent qu’en fait de
compte le Kaiser ne se rendra pas au Caire, et à partir de là plus
désireuses de coopérer avec les Allemands contre les anarchistes
italiens.
Le 14 octobre 1898, le consul von Hartmann rapporte à Berlin
l’arrestation en Égypte de neuf anarchistes, appréhendés au cours
d’une opération conjointe impliquant le consulat d’Italie et la police
secrète locale. L’élément le plus inquiétant dans le compte rendu de
von Hartmann est la découverte, dans le refuge des anarchistes, de
deux bombes artisanales prêtes à exploser. Il semble que les anarchis-
tes aient voulu les jeter sur le Kaiser dans une rue encombrée du Caire.
Von Hartmann indique aussi que le journaliste suspect di Pompeo a
été arrêté à Port Saïd en compagnie d’un collègue, Santurelli, tout
deux attendant un vapeur qui les mènerait à Jaffa 36.

34. Kölnische Zeitung, 9 octobre 1898, no 949. Cet article est cité verbatim in
Richter, op. cit., p. 36.
35. Daily Chronicle, 10 octobre 1898, cité in ibid.
36. Richter souligne que von Hartmann, principalement responsable en
matière de commerce et de navigation, mais pas dans le domaine de la sécurité,
considère ces arrestations comme « un grand coup porté à l’anarchisme internatio-
nal » (op. cit., p. 38).
82 Shlomo Shpiro

De retour à Berlin, les services de renseignement découvrent que


Santurelli est un autre journaliste italien, travaillant pour le journal
Corriere di Napoli, également envoyé par son journal pour couvrir la
visite royale. Le ministère allemand des Affaires étrangères transmet
immédiatement cette information à son ambassadeur à Constantinople,
von Bieberstein, l’instruisant de la passer aux services secrets turcs
pour qu’ils prennent des mesures correspondantes.
Peu après, l’arrestation des Italiens est diffusée dans le monde
entier par le service câblé de Reuters. Cette agence indique que, ayant
appris le changement dans les plans du Kaiser, les anarchistes ont
soudoyé un serveur travaillant sur un vapeur faisant la liaison Alexan-
drie-Jaffa, afin qu’il emporte leurs bombes en Palestine, pour qu’elles
soient utilisées au cours de la visite du Kaiser à Jérusalem. L’un des
anarchistes serait même parvenu à obtenir un travail temporaire dans
un hôtel de Jérusalem comme couverture efficace pendant son
séjour 37.
Au moment où la police égyptienne interroge les anarchistes
suspects, le Kaiser Guillaume II est reçu avec tous les honneurs à
Constantinople ; alors que la police et l’armée turque prennent des
mesures extrêmes pour assurer sa sécurité. Des centaines de soldats
bordent les rues où le cortège du Kaiser doit passer. La police secrète
procède à des centaines d’arrestations dans les milieux dissidents
connus et expulse de nombreuses personnes de la capitale pour le
temps de la visite royale. Les prisons de Constantinople sont remplies
d’Arméniens, de Grecs et d’Italiens suspectés de sympathies pour la
cause anarchiste. Les autorités turques sont alors assistées d’un fort
contingent d’agents secrets allemands. Le responsable juif sioniste
Theodor Herzl, venu à Constantinople afin de plaider auprès de
l’empereur en faveur d’un État sioniste indépendant en Palestine 38,
souligne que les agents secrets regardent même dans son haut-

37. Ibid.
38. Richter, op. cit., p. 42. Herzl se rend à Constantinople pour essayer d’uti-
liser ses contacts avec le Kaiser afin d’influencer la politique du Sultan Abdul Hamid
à l’égard des Juifs de Palestine. À propos de la tentative de Herlz d’obtenir l’appui
allemand et ottoman à l’idée d’un foyer juif en Palestine, voir Axel Meier, Die
kaiserliche Palästinareise 1898 : Theodor Herzl, Großherzog Friedrich I. von Baden
und ein deutsches Protektorat in Palästina, Constance, Hartung-Gorre Verlag, 1998,
et Ernst Pawel, The Labyrinth of Exile : À Life of Theodor Herzl, New York, Farrar,
Straus and Giroux, 1989.
Les services de renseignements et d’information allemands 83

de-forme lorsqu’il le soulève pour saluer l’empereur, afin de vérifier


qu’aucune bombe ne s’y trouve 39 !
De Constantinople, le Kaiser se rend à Jérusalem en passant par
Haïfa. Les agents allemands qui accompagnent le Kaiser s’intéressent
particulièrement à cette ville en raison de son importance stratégique
comme port en eaux profondes, bien plus adapté au mouillage de
navires de guerre que les eaux peu profondes de Jaffa. Les autorités
turques, très nerveuses à l’égard des journalistes pouvant être des
anarchistes, rendent la vie aussi difficile que possible aux représentants
des médias qui couvrent la visite du Kaiser. Reuters rapporte qu’à
Jaffa les inspecteurs de police turcs suivent chaque journaliste, et plus
tard les empêchent même de suivre l’entourage du Kaiser sur son
trajet de Jaffa à Jérusalem. Les journalistes britanniques semblent avoir
été traités de manière particulièrement rude par les autorités turques,
probablement en raison de leurs comptes rendus critiques sur le régime
turc et sa politique agressive à l’encontre des Arméniens. Certains
journalistes sont menacés de coups de baïonnettes, et une compagnie
de cavalerie turque menace de tirer sur le correspondant du Times de
Londres, qui semble montrer trop d’empressement dans son travail 40.
Lors de l’arrivée du Kaiser à Jérusalem, les mesures de sécurité
atteignent leur apogée. Les soldats et les fonctionnaires de police
contrôlent tous les immeubles situés sur le trajet du Kaiser. Le
programme quotidien définitif du Kaiser est tenu secret et les journa-
listes étrangers ne savent pas où se rendre pour couvrir la visite. Le
journaliste français Étienne Lamy met à profit ses bons contacts avec
le consul français du cru pour obtenir une connaissance approfondie
des déplacements du Kaiser. D’autres journalistes ne sont pas aussi
chanceux et se plaignent de devoir rester debout toute la journée sous
un soleil de plomb, pour apprendre en définitive que le Kaiser doit
apparaître ailleurs. Le journaliste français Georges Gaulis, qui n’est
évidemment pas un ami du Kaiser, ridiculise les mesures de sécurité
excessives prises par les autorités allemandes et turques. Comme il le

39. Les gardes du corps allemands traitent Herzl évidemment comme une
personnalité importante, puisque seules celles-ci ne font pas l’objet d’une fouille
corporelle lors d’une rencontre avec le Kaiser. Pour les mesures de sécurité prises
autour de la personne du Kaiser, voir Stieber, op. cit., p. 191.
40. Richter, op. cit., p. 46, qui cite des comptes rendus du Daily Chronicle et
de la St. James Gazette du 1er novembre 1898.
84 Shlomo Shpiro

rapporte, la population locale ne peut voir du Kaiser que les pointes


de ses bottes brillantes, puisqu’il est en permanence entouré de grands
fonctionnaires de police montés à cheval 41.
Au cours de la visite du Kaiser en Palestine, après plusieurs jours
d’interrogatoire à Port Saïd, les deux journalistes italiens suspectés
d’être des anarchistes sont relâchés, leurs déplacements étant néan-
moins secrètement observés par des agents de renseignement alle-
mands. L’un d’entre eux, Santorelli, embarque sur un vapeur et se
rend à Jaffa dans l’intention de poursuivre sa couverture de la visite
royale. Deux heures après son arrivée, il est promptement arrêté par
des détectives turcs. Il peut néanmoins profiter de ces deux heures de
liberté pour écrire un article critique à l’encontre des énormes frais
occasionnés par la visite du Kaiser. Les autorités turques prennent cet
article pour prétexte de son arrestation et de son emprisonnement pour
deux semaines. Mais, même de sa prison, Santorelli peut clandestine-
ment transmettre un article à son journal de Naples, un papier reproduit
dans la presse anglaise. Là, Santorelli met en avant la misère et la
maigre solde des soldats turcs, alors que le Sultan ottoman gaspille
des millions pour l’accueil du Kaiser. Il se plaint également de ses
mauvaises conditions d’emprisonnement. À propos de la politique
ottomane de harcèlement de la presse, le Daily Mail titre : « Le gouver-
nement turc souffre d’une attaque aiguë de pressophobie 42. »
En fin de compte, aucune attaque n’est perpétrée contre le Kaiser
lors de son séjour en Orient. Cela n’est probablement pas seulement
dû à la coopération efficace germano-turco-égypto-britannique, mais
aussi au fait que les anarchistes n’étaient pas assez organisés pour
opérer en dehors de leur cadre normal de résidence. Une fois l’alerte
relative aux anarchistes italiens donnée, tout ressortissant italien
devient suspect. Par le renforcement des contrôles aux frontières, les
services de renseignement ont été en mesure d’appréhender et d’empri-
sonner toute personne semblant constituer une menace. Des centaines
de personnes innocentes endurent alors des semaines d’incarcération
dans les prisons turques, réputées pour leur mauvais état, n’étant relâ-
chées qu’au moment où le Kaiser est en sécurité, de retour à Berlin.
En dépit d’un harcèlement officiel constant et parfois violent, les
journalistes européens envoyés en Orient pour couvrir la visite du

41. Ibid., p. 43.


42. Ibid., pp. 43-48.
Les services de renseignements et d’information allemands 85

Kaiser ont été en mesure d’envoyer chez eux un flot constant de


comptes rendus portant sur tous les aspects de la visite royale. Applau-
die ou ridiculisée, cette visite a occupé les unes de la presse européenne
comme aucun autre événement international auparavant. La combi-
naison de journalistes, d’anarchistes et d’espions, épicée des tradition-
nels mystères de l’Orient, offrait au lectorat des médias européens le
spectacle des réalités de la politique internationale au Proche-Orient.
Les complexités de la couverture de cette visite rendaient nécessaires,
même pour les journalistes aguerris, l’adaptation de leurs activités aux
exigences d’une politique sécuritaire restrictive.
Le succès des services de renseignement allemands dans leur lutte
contre toute attaque à l’encontre du Kaiser a été mis en exergue par la
découverte des anarchistes et de leurs bombes. Ces découvertes donnent
alors naissance à un débat dans la presse allemande sur la réponse que
l’État allemand doit apporter à un tel terrorisme. Ce débat va au-delà
de la menace anarchiste contemporaine et envisage la défense de l’État
contre une menace terroriste par des moyens légaux. Les journaux
conservateurs en appellent alors à des mesures fortes contre ces
nouveaux ennemis de l’État. Ainsi, la très influente Kreuz-Zeitung
assure ses lecteurs que, si elle « ne soutient pas une justice de type
médiéval », ces terroristes ne peuvent être dissuadés que par la menace
d’une souffrance physique. Les terroristes ne seraient alors « assurés
que d’une mort sans douleurs, après quelques mois passés confortable-
ment en prison et un dernier bon repas ». Le débat dans la presse
conduit à celui sur le besoin de lois restrictives spéciales à introduire
contre cette nouvelle menace. Tandis que la presse conservatrice
soutient cette idée, la presse plus libérale met en garde contre tout
pouvoir excessif attribué à la police. Certains journaux libéraux souli-
gnent même le fait que dans quelques cas, des complots meurtriers
sont mis en place par les services secrets de renseignements eux-mêmes
afin de s’attribuer les mérites de telles « découvertes » victorieuses. La
presse conservatrice répond alors en taxant les journaux libéraux
d’encouragement à l’anarchisme, en allant même pour certains jusqu’à
prétendre que l’assassin italien ayant abattu l’impératrice autrichienne
Elisabeth l’aurait fait après avoir lu des journaux libéraux allemands 43.
Ce débat se prolonge bien après le retour du Kaiser.

43. Richter, op. cit., pp. 48-51.


86 Shlomo Shpiro

Conclusion

Les services de renseignement allemands ont été les premiers à


réaliser le potentiel des médias modernes à la fois comme source
d’information et comme élément à contrôler. La censure et la mani-
pulation de la presse ont été utilisées aussi bien pour le renseignement
que comme instrument politique dans l’Allemagne impériale. Les
services secrets allemands ont exploré à fond la capacité de la presse
à influencer l’opinion publique et à donner un sens aux développe-
ments politiques, tout en évitant de mettre en place des obstacles à la
formation d’un paysage journalistique varié.
La visite en Terre sainte du Kaiser Guillaume II est décrite par
la presse britannique comme l’un des événements les plus importants
du XIXe siècle. Au-delà de ses significations politique et religieuse
considérables, cette visite est l’un des premiers événements interna-
tionaux à bénéficier d’une telle couverture de la part de la presse
européenne. L’interaction entre les services de renseignement, les inté-
rêts de sécurité et la presse ont permis que cette visite se passe sans
incident. La presse s’est trouvée mêlée à des activités anti-terroristes,
du fait que les déplacements des journalistes et leur accès à l’infor-
mation étaient limités en raison de considérations sécuritaires. D’une
part, des anarchistes voyageant sous la couverture de journalistes
accrédités ont provoqué des alarmes et influencé le cours de la visite.
D’autre part, bon nombre de journalistes européens de bonne foi se
sont trouvés confrontés à des restrictions sécuritaires lorsqu’ils
tentaient de maintenir une couverture minimale de cet événement
devant faire date. La couverture médiatique de cette visite ne pouvait
que susciter un conflit avec des intérêts de sécurité, qui influence
aujourd’hui encore la couverture médiatique des principaux événe-
ments internationaux.
La visite du Kaiser a aussi initié la première forme institution-
nalisée de coopération en matière de renseignement. Des agents de
renseignement allemands, turcs, britanniques et égyptiens ont travaillé
la main dans la main afin de contrer la menace anarchiste sur la vie
du Kaiser. Cette coopération a été rendue possible par l’utilisation de
moyens modernes de communication et de transport, appuyée par une
volonté politique et des ressources considérables. Toutes les parties
impliquées dans cette coopération ont compris qu’un échec aurait
conduit à un désastre, non seulement au Proche-Orient mais aussi en
Les services de renseignements et d’information allemands 87

Europe. Les conséquences de l’assassinat de l’archiduc autrichien à


Sarajevo, seize ans plus tard, illustrent combien le destin des puissan-
ces européennes était inexorablement lié à la sécurité de leurs monar-
ques. Un échec en Terre sainte en 1898 aurait bien pu changer
l’histoire de la région telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Traduit de l’anglais par Dominique Trimbur


YIGAL SHEFFY

Une convergence d’intérêts : la collaboration


entre les services secrets français
et britanniques au Levant pendant
la Première Guerre mondiale

Un manuel récent compare les services de renseignements


modernes à une entreprise multinationale. De ce point de vue, les
services de renseignements se mesurent non pas seulement à l’aune
de leur efficacité sur le territoire national, mais également à celle de
l’ampleur de la collaboration – et de ses effets – avec des partenaires
étrangers 1.
Attestées dès la Première Guerre mondiale, les premières expres-
sions de cette « multinationalité » des services de renseignement
modernes se sont multipliées au cours de la Seconde, pour atteindre
leur apogée pendant la guerre froide. La collaboration entre les servi-
ces d’espionnage se développa sur le plan bilatéral comme sur le plan
international : la plus spectaculaire à cet égard étant celle relative au
système « Ultra » de décryptage des messages codés par la célèbre
« Enigma » mise au point à la veille de la Seconde Guerre mondiale,
système qui fut exploité pendant toute la durée du conflit par les
services secrets français, polonais, britanniques, américains et austra-
liens 2. Jusqu’à la Grande Guerre toutefois, l’idée d’échanger des infor-
mations avec un pays étranger était inconcevable pour les services de
renseignement et leurs agents. Il suffit pour s’en convaincre d’observer

1. Herman, Michael, Intelligence Power in Peace and War, Londres,


Cambridge UP, 1996, p. 217.
2. Voir, par exemple : Hinsley, F. H. (et al.), British Intelligence in the Second
World War, vol. I, Londres, HMSO, 1979, appendice I ; vol. III, deuxième partie,
Londres, HMSO, 1988, appendice XXX ; Smith, Bradley, The Ultra-Magic Deals :
And the Most Secret Special Relationship, 1940-1946, Presidio Press, 1993.
90 Yigal Sheffy

les listes des moyens de collecte de l’information tels qu’ils furent


formulés en 1909 lors d’une conférence donnée par un moniteur
britannique à l’École supérieure de l’état-major britannique des Indes 3.
Dès le début des hostilités de la Première Guerre mondiale, déclen-
chées par les pays en conflit pour défendre leurs intérêts stratégiques
respectifs, apparut la nécessité d’échange de renseignements entre les
différentes armées. Sur le front occidental, par exemple, les services
d’espionnage français et britanniques échangeaient quotidiennement
leurs informations sur les mouvements des forces allemandes, à l’ins-
tar des amirautés britannique et russe jusqu’en 1917 4.
Un cas typique nous est fourni par le Proche-Orient, à un moment
où les services d’espionnage britanniques et français conjuguèrent
leurs efforts pour recueillir le plus de renseignements possibles sur le
potentiel et les intentions de leurs ennemis communs au Levant
(Turquie méridionale, Syrie, Liban, Israël et Jordanie actuels) : les
Turcs et les Allemands. Cette collaboration, engagée sur les plans
opérationnels et informatifs à la fois, s’étendait aux activités de
collecte de renseignements dans les domaines du personnel agissant,
des communications, des forces aériennes et de la marine de guerre.
C’est précisément sur cette collaboration-là qu’est focalisée cette
recherche.
Soulignons qu’essentiellement fondé sur des archives britanni-
ques, cet article présente tout naturellement les positions britanniques,
encore que les sources dont nous nous servons ne révèlent qu’une
partie des faits, ne serait-ce que parce qu’un grand nombre de docu-
ments a disparu dans la tourmente de la Grande Guerre. Le lecteur
doit être conscient du fait que dans la terminologie britannique répan-
due pendant cette même période le terme de « Syrie » comprend aussi
la Palestine, dont les frontières n’étaient pas clairement définies.
L’acception plus restreinte de « Syrie méridionale » pouvait remplacer
le terme de « Palestine », mais deux fois il se référait à la Palestine
stricto sensu et deux fois à tout le territoire au sud de Damas jusqu’à

3. « Secret Service », conférence du capitaine C. H. G. Black, 34th Horse,


Staff College, Quetta, 1909, WO 106/6148, Public Record Office (PRO).
4. Andrew, Christopher, Secret Service : The Making of the British Intelli-
gence Community, Londres, Heinemann, 1985, pp. 144-145 ; Beesly, Patrick, Room
40 : British Naval Intelligence – 1914-1918, Londres, Hamish Hamilton, 1982,
pp. 5-6, 40, 178-182.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 91

la frontière égyptienne du Sinaï. Plus encore, d’un point de vue mili-


taire, les Britanniques n’avaient pas séparé les différentes entités : tout
le territoire qui, après la Première Guerre mondiale, fut partagé entre
la Palestine, la Transjordanie, la Syrie et le Liban, jusqu’à Kilikya qui
se trouve au sud-est de la Turquie, fut le théâtre d’un champ de
manœuvres unique. Par ailleurs, le Royaume-Uni a toujours témoigné
d’une politique archiviste extrêmement rigoureuse en matière de pres-
cription de ses documents secrets. Certes, les services de sécurité
britanniques (MI-5) les ont quelque peu ouverts au public, mais une
attitude semblable des services secrets (MI-6) à l’endroit des docu-
ments relatifs à la Première Guerre mondiale, si précieux pour notre
propos, semble encore lointaine. Un obstacle que seul l’examen des
archives du partenaire privilégié de l’Empire britannique, la France,
nous permet dans une certaine mesure de contourner. Malheureuse-
ment, aucune recherche susceptible d’extraire la substantifique moelle
de ces archives françaises, et qui ferait le point de la collaboration
entre les services secrets des deux puissances au Levant, n’a pour
l’heure été rendue publique.

Le contexte historique

Pendant toute la deuxième moitié du XIXe siècle, les intérêts


vitaux de l’Empire britannique en Méditerranée orientale dépendaient
étroitement de la défense de ses voies maritimes vers les Indes, autre-
ment dit de la liberté de passage dans le canal de Suez. C’est en 1906,
avec la crise de Taba-Aqaba qui opposa l’Égypte et l’Empire ottoman
sur le registre du tracé des confins entre la Palestine et l’Égypte, que
les Britanniques prirent conscience du potentiel de l’armée turque et
du fait que le Levant risquait de devenir un champ de bataille entre
les puissances occidentales et l’Empire ottoman.
Pour mieux se préparer à cette éventualité, les Britanniques
s’employèrent à recueillir des informations d’ordre militaire et topo-
graphique actualisées, ainsi qu’à mettre en place un dispositif efficace
d’alerte précoce en cas d’invasion inopinée de l’armée ottomane en
Égypte, via la Syrie, la Palestine et la péninsule du Sinaï. Jusqu’alors,
l’essentiel des informations sur les agissements de la Sublime Porte
était fourni par les diplomates britanniques à Istanbul et par les consuls
membres du Levant Consular Service et de l’India Diplomatic Service
92 Yigal Sheffy

qui servaient dans tous les recoins de l’Empire et considéraient la


transmission de renseignements comme faisant partie intégrante et
légitime de leurs tâches quotidiennes. Les informations étaient toutes
centralisées à Londres et à New Delhi, celles parvenant au Caire étant
essentiellement focalisées sur le Soudan. Ce fut la crise de 1906 qui
provoqua la recrudescence de l’intérêt et des activités des services
secrets britanniques en Égypte en matière d’informations sur l’Empire
ottoman. Le réseau récemment établi se fondait sur la collecte de
renseignements par des diplomates et des consuls. Ainsi, avant le
déclenchement des hostilités de la Première Guerre mondiale, Gilbert
Clayton, le chef énergique des services de renseignement militaires
en Égypte, parvint à mettre en place un réseau tactique embryonnaire
d’informateurs bédouins le long de la frontière séparant le Sinaï de la
Palestine. D’autres agents furent chargés d’espionner les camps mili-
taires positionnés en Syrie et en Palestine, ou d’emprunter dans le
même dessein la ligne ferroviaire stratégique du Hijaz 5.
Cette organisation de collecte de renseignements s’effondra au
moment où l’Empire ottoman entra en guerre. Diplomates et consuls
furent contraints de quitter le territoire ottoman et les communautés
chrétiennes, juives et autres, s’enfuirent ou furent boutées hors de ces
régions. Le passage de la frontière entre le Sinaï et la Palestine devint
périlleux et un grand nombre d’informateurs bédouins furent arrêtés
par les Ottomans. De sorte que l’Égypte se trouva dépourvue de toute
capacité d’alerte précoce sur le plan stratégique et tactique, au moment
même où l’armée ottomane redoublait de préparatifs en vue d’un
assaut contre le canal de Suez.
Pour pallier les carences de l’heure, les services du Caire se
lancèrent dans une réorganisation systématique de leur réseau
d’espionnage, en lui associant moyens traditionnels et méthodes
modernes. En premier lieu, les Britanniques se préoccupèrent de recru-
ter un grand nombre de nouveaux agents bédouins, habitants du Sinaï,
qu’ils chargèrent de s’infiltrer en Palestine, d’espionner les concen-
trations de troupes ottomanes dans la partie méridionale de ce pays et
aux principaux carrefours routiers, et d’observer les préparatifs et les
mouvements militaires ennemis. En second lieu, ils mirent en place
des réseaux d’espionnage à l’intérieur des territoires syrien et pales-

5. Sheffy, Yigal, British Military Intelligence in the Palestine Campaign,


1914-1918, Londres, Cass, 1998, pp. 9-27.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 93

tinien, et innovèrent en matière de collecte de renseignements en


introduisant des techniques de télégraphie sans fil traversant les fron-
tières terrestres et maritimes. Enfin, ils demandèrent l’assistance de
leurs alliés français pour parfaire leurs informations.
La collaboration entre les deux puissances en matière d’espion-
nage se trouva étayée par la signature de l’Entente cordiale en 1904.
À la veille de la Grande Guerre en effet, le Deuxième Bureau et le
Bureau des chiffres du ministère français de la Guerre étaient les seuls
organismes avec lesquels le ministère britannique de la Guerre échan-
geait des renseignements de nature militaire, lesquels portaient essen-
tiellement sur l’armée allemande. Les informations sur l’Empire
ottoman restaient, quant à elles, l’apanage du ministère français des
Affaires étrangères, du Foreign Office et des délégations consulaires
auprès de l’Empire ottoman.
Pendant les premiers mois du conflit en Europe, tandis que la
Sublime Porte maintenait encore sa neutralité, les échanges de rensei-
gnements se multiplièrent, se focalisant de plus en plus sur le registre
militaire. La correspondance disponible entre les consulats britanni-
ques, l’ambassade à Istanbul et le Foreign Office de Londres renferme
une myriade de renseignements dont une petite partie est confirmée
par des sources françaises. Elle rapporte la mobilisation générale
déclarée dans l’Empire ottoman, la recrudescence des concertations
militaires avec l’Allemagne et les préparatifs de l’armée ottomane 6.
La déclaration de guerre début novembre 1914 entre l’Empire ottoman
et les puissances alliées, se solda par le départ des diplomates britan-
niques de toutes les provinces ottomanes, et donc par l’assèchement
de toutes les sources de renseignements installées par les puissances
occidentales en territoire ottoman.

Le contexte naval

Les intérêts de la France en Méditerranée orientale étaient davan-


tage inspirés par ses ambitions coloniales que par des raisons militai-
res. George Cassar a décrit en détail comment la France se laissa
entraîner dans l’affaire de Gallipoli, malgré sa décision de concentrer

6. Pour cette correspondance, cf. : FO 371/1970-71, 2138-2144, PRO.


94 Yigal Sheffy

ses troupes sur le front arabe, pour ne pas laisser une totale liberté
d’action aux Britanniques sur un front que Paris considérait comme
sa zone d’influence légitime. (Notons qu’au même moment, le ministre
britannique de la Guerre, Lord Kitchener, s’employait à exclure les
Français de toute opération militaire dans la région et que l’état-major
français élaborait des plans de débarquement de véhicules amphibies
pour investir le golfe d’Alexandrette 7). Il était patent que les Français
s’intéressaient de près à la Méditerranée orientale, à la Cilicie et à la
Syrie septentrionale.Apparemment, il manquait aux Français un réseau
de services secrets efficaces dans cette région. Entre fin 1914 et début
1915 l’état-major français, avouant qu’il ne disposait des services
d’aucun agent au Levant, redoubla, auprès de ses alliés britanniques,
de demandes de renseignements sur la situation en Syrie et sur les
projets britanniques de débarquement sur le littoral syrien. Une fois
franchis les obstacles bureaucratiques initiaux que supposait l’échange
de données sur l’armée ottomane, des voies de communication furent
établies entre le ministère français de la Guerre et l’amirauté britan-
nique, sous la houlette de l’attaché maritime britannique en France.
Ainsi furent transmises à la France les informations concernant les
mouvements de la flotte de guerre ottomane, tandis que tout ce qui
concernait les mouvements des forces terrestres était échangé par
l’intermédiaire de l’attaché militaire français en Angleterre 8. Ces
échanges d’informations ne changèrent rien à la situation épineuse
dans laquelle se trouvaient les services d’espionnage français en Médi-
terranée orientale, contraints – à l’instar de l’allié britannique – de
mettre en place son réseau d’agents en partant de zéro.
Le traité de collaboration franco-anglaise en matière de politique
maritime, signé au printemps 1913 pour permettre à la flotte britan-
nique de concentrer ses forces en mer du Nord contre la flotte alle-
mande, garantit à la marine française la primauté en Méditerranée 9.

7. Cassar, George, The French and the Dardanelles, Londres, Allen & Unwin,
1971, en particulier les chapitres II et III.
8. Francis Bertie (ambassadeur de Grande-Bretagne, Bordeaux) au Foreign
Office, tél[égramme] no 511, 28 novembre 1914, et mémorandum à l’amirauté atta-
ché, n.d., c. 30 novembre 1914 ; amirauté britannique à la Marine de Bordeaux, tél.
no 1115 et 1149, 30 novembre et 6 et 8 décembre 1914. ADM 137/97, PRO.
9. Williamson, Samuel, The Politics of Grand Strategy : Britain and France
Prepare for War, Cambridge, Mass. 1969, en particulier le chap. XI ; Halpern, Paul,
Mediterranean Naval Situation, 1908-1914, Cambridge, Mass., 1971, chap. IV.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 95

Au début du conflit, la présence française en Méditerranée orientale


se manifesta par l’envoi en 1914, dans les eaux territoriales égyptien-
nes, d’une flottille qui fut concentrée à Port-Saïd. Tout naturellement,
cette flottille fut contrainte de remplir un rôle de service de rensei-
gnement. Ainsi fut créé à Port-Saïd un bureau de renseignements
maritimes chargé de recueillir le plus de détails possibles sur les
positionnements terrestres et maritimes des forces ennemies. Selon les
sources britanniques, ce bureau de Port-Saïd fut, durant toute la guerre,
le seul que les Français possédaient dans la région.

Carte 1. Le théâtre des opérations

Source : Archibald Percival Wavell, The Palestine Campaigns, Londres, Constable


and Co., 1932.
96 Yigal Sheffy

La menace que l’Empire ottoman faisait peser sur le trafic à


travers le canal de Suez obligea l’amirauté britannique à renforcer de
ses propres vaisseaux la flotte française dans les eaux territoriales et
le long du littoral égyptien, et à envoyer le plus rapidement possible
des vaisseaux de guerre le long de la côte de la Méditerranée orientale,
jusqu’à Alexandrette. Cette initiative constituait indubitablement une
violation grossière de l’accord bilatéral prévoyant la prépondérance
française sur le littoral syrien, et ne manqua pas de provoquer de vives
protestations. Il fallut plusieurs mois de débats houleux pour que soit
mis fin à ce différend, et ce n’est que fin février 1915, à la veille de
l’ouverture des hostilités dans les Dardanelles, que les Britanniques
se résolurent à avaliser l’extension du commandement français sur
toutes les flottes alliées le long des côtes de Cilicie, Syrie, Liban et
Palestine (jusqu’à Jaffa), en échange de la reconnaissance de la
primauté de la flotte commune franco-britannique sur le détroit des
Dardanelles 10. En réalité, l’autorité théorique du commandant français
des forces navales en Méditerranée orientale sur la flotte de Sa Majesté
mouillant dans les eaux égyptiennes et dans les Indes orientales ne
fut jamais appliquée, et les vaisseaux britanniques continuèrent à agir
de façon indépendante, en obéissant directement aux ordres qui leur
parvenaient de Londres.
Les deux flottes, qui se partageaient la tâche de patrouiller le
long des côtes de Méditerranée orientale, avaient pour rôle de veiller
à l’application du blocus maritime imposé contre l’Empire ottoman
par les puissances alliées et d’apporter leur contribution, en cas d’alerte
précoce, en repérant l’avancée des contingents terrestres ottomans le
long du littoral de Syrie et de Palestine. Dans le cadre de la collabo-
ration franco-britannique des officiers de renseignements britanniques
furent également placés dès fin 1914 sur des bâtiments de guerre
français. Ils étaient chargés d’interroger en haute mer les membres
des équipages et les passagers des bateaux neutres partis des ports
syriens de Méditerranée. Si ce suivi se limitait au strict littoral levantin,
il constituait toutefois à l’époque le seul moyen de contrôle des servi-
ces de renseignement britanniques en Égypte.

10. Cassar, op. cit., pp. 48-69 ; Halpern, Paul, The Naval War in the Medi-
terranean, 1914-1918, Londres, Allen & Unwin, 1987, pp. 56-68.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 97

Le contexte aérien
La profondeur limitée du territoire couvert par les patrouilles
maritimes se trouva, dès le 1er décembre 1914, accrue par un nouvel
élément apporté par les Français qui vint s’ajouter aux moyens de
surveillance existants : l’hydravion ou hydroplane, comme on appelait
à l’époque les premiers modèles du genre.
L’idylle égyptienne avec l’armée de l’air ne fut entamée qu’après
la déclaration de guerre, au moment où quelques biplanes de la RFC
(Royal Flying Force) en provenance d’Angleterre et des Indes se
posèrent à Ismaéliya et se mirent à effectuer des vols de reconnaissance
au-dessus du Sinaï occidental. Dépassant, certes, les limitations de la
couverture territoriale à partir de la mer, le principal inconvénient de
ces avions était toutefois leur capacité de vol limitée dans le temps,
qui ne leur permettait pas de s’éloigner suffisamment du canal de
Suez, ni, bien entendu, de couvrir la profondeur stratégique du terri-
toire syrien et palestinien.

Carte 2. Nazareth. Reconnaissance aérienne


Source : The National Archive (Public Record Office, Londres), AIR 1/2285/209/75/13.
98 Yigal Sheffy

Ce furent les Français qui fournirent la solution. Suite à une


requête des Britanniques, le vice-amiral Boué de Lapeyrère, comman-
dant en chef de la flotte française en Méditerranée, accepta d’envoyer
à Port-Saïd le porte-avions Foudre chargé de cinq hydravions biplaces,
avec les équipages adéquats. Ce porte-avions quitta rapidement Port-
Saïd en confiant les hydravions et leurs pilotes au commandement
britannique. Des officiers anglais se portèrent volontaires pour servir
d’éclaireurs et l’ensemble de l’escadrille des puissances alliées fut
placé sous le commandement d’un pilote français, le lieutenant de
vaisseau Henry de l’Escaille. Ironie du sort : ces hydravions, fabriqués
au départ pour l’armée ottomane qui souhaitait se munir d’un embryon
de force aérienne, avaient été confisqués par la marine française dès
le début des hostilités en Europe 11. Le département de renseignements
du Caire était parfaitement conscient des avantages de ces hydravions,
transportés par porte-avions et qui, capables de décoller et d’atterrir
en haute mer, étaient un moyen idéal de surveillance sur de grandes
distances. Imitant la France, la Grande-Bretagne s’empressa donc d’en
fournir à sa flotte de guerre.
En janvier 1915, l’Intelligence Service aménagea en porte-avions
deux vaisseaux allemands arraisonnés à Port-Saïd et capables d’assurer
chacun le transport de deux avions. Ces bâtiments furent immédiate-
ment expédiés vers le nord mi-janvier, au moment même où fut lancée
à partir de Beershéva l’offensive turque vers le sud de la Palestine et
la péninsule du Sinaï, dans le dessein d’attaquer le canal de Suez.
L’alerte fut donnée le 19 janvier par l’escadrille franco-anglaise, quatre
jours après la mise en marche des colonnes turques. Au cours du vol
opérationnel effectué simultanément par un avion décollant en mer au
large de Gaza – la première sortie d’un des hydravions depuis leur
arrivée en Égypte – le pilote distingua des forces ennemies qu’il estima
à 40 000 hommes accompagnés de milliers de chameaux et se dirigeant
vers l’est de la péninsule du Sinaï. L’état-major britannique, qui
jusqu’alors se trouvait dans un brouillard total en matière de rensei-
gnements, et ne possédait que des informations confuses et contradic-
toires sur les mouvements de l’armée ottomane, eut enfin la preuve
irréfutable que l’offensive ennemie avait été déclenchée. L’alerte fut

11. Le Roy, Thierry, « The “Port Said squadron” : The first squadron of the
French naval aviation, 1914-1916 », Over the Front, 11/4, 1997, pp. 308-318.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 99

donnée au moment où les troupes ennemies se trouvaient à une


distance de quelque 300 km de sa destination. Pour mieux comprendre
l’importance de cette alerte précoce, il nous suffira de préciser que
six jours plus tard, les forces ottomanes furent découvertes par des
pilotes d’avions de l’artillerie britannique au moment où, ayant quasi-
ment achevé la traversée du Sinaï, elles n’étaient plus qu’à une quaran-
taine de kilomètres du canal 12. Lancée à temps, cette alerte permit aux
forces armées alliées d’organiser leur défense et, au moment de son
offensive, l’armée ottomane dut en découdre avec une défense solide.
Sa seule véritable tentative d’assaut du canal se solda donc par une
débandade.
Au cours des dix-huit mois suivants, la petite escadrille franco-
britannique fut le moyen le plus efficace de reconnaissance et de
transmission de renseignements stratégiques aux forces alliées en
Méditerranée orientale. Elle survola systématiquement les principales
bases militaires du littoral et de l’intérieur des terres, depuis El-Arish
et Gaza au sud jusqu’à Alexandrette et Mersin au nord, en passant par
Beershéva, Naplouse, Afoula, Haïfa et Beyrouth. Avec cette escadrille
étaient mis en action simultanément huit hydravions bien entretenus,
conduits par une demi-douzaine de pilotes français et à peu près autant
d’agents britanniques de reconnaissance aérienne. L’escadrille fut pour
les services de renseignements le seul moyen fiable de surveillance
de la construction de la nouvelle ligne de chemin de fer reliant Afoula
à Beershéva et à Hafir el Oudja, à la frontière du Sinaï. L’armée
ottomane considérait cette voie ferrée comme un moyen indispensable
pour renforcer ses positions dans le sud, au cas où elle recevrait l’ordre
de renouveler son offensive contre l’Égypte.
Mais les choses ne se passèrent pas facilement : les avions de
l’escadrille étaient anciens et leur faiblesse technique limitait consi-
dérablement l’ampleur de leur couverture aérienne. Ils ne parvinrent
pas à survoler des cibles importantes situées à l’intérieur des terres,
comme Damas et Ma’an. Cette mission fut donc confiée à une nouvelle
escadrille d’hydravions qui arriva en Égypte au début de l’année 1916
avec deux porte-avions et un nombre plus grand de modèles plus
récents et plus performants d’hydravions fabriqués par les usines

12. Sheffy, op. cit., pp. 49-55.


100 Yigal Sheffy

britanniques les plus modernes. Pendant quatre mois, les deux esca-
drilles menèrent de concert leurs opérations, jusqu’au moment où
l’escadrille française quitta l’Égypte en avril 1916, dans des circons-
tances que les sources britanniques ne spécifient guère. Pendant sa
présence dans cette région, l’escadrille effectua des centaines de sorties
aériennes de reconnaissance au-delà des positions ennemies, où elles
perdirent deux avions, en plus de ceux qui avaient été accidentés. Un
pilote et deux éclaireurs aériens furent tués et trois faits prisonniers.
Les excellents résultats obtenus furent l’une des raisons pour lesquelles
les parties au conflit au Proche-Orient se résolurent à utiliser leurs
forces aériennes pour les combats et pour des missions d’espionnage 13.

Aspect humain de la collaboration franco-britannique

Le troisième domaine dans lequel les deux pays collaborèrent fut


celui des renseignements en provenance d’agents. Pour surmonter le
problème du manque d’information concernant le territoire de
l’Empire ottoman, Français et Britanniques adoptèrent un système de
pénétration indirecte d’agents au-delà des lignes ennemies à travers
le littoral long et vulnérable de la Méditerranée orientale. Yachts et
goélettes au service des bureaux de renseignement des deux pays
patrouillaient le long des côtes de Palestine et de Syrie et, à l’aide de
petites barques à rames, débarquaient sur les côtes des agents qu’ils
ramenaient à bord une fois remplie leur mission à terre.
Deux organismes de renseignement, l’un français, l’autre britan-
nique, furent établis en 1915 à Port-Saïd, chacun possédant ses vais-
seaux et ses agents. Le Britannique fut dirigé par Leonard Wolley,
célèbre archéologue, ami et collègue de T. E. Lawrence (le futur
Lawrence d’Arabie) et découvreur du site de Karkemish fouillé en
Syrie avant la Grande Guerre. Au début, Wolley agit dans le cadre
des services d’espionnage du Département des renseignements basé
en Égypte, qui créa une station spéciale à Port-Saïd chargée d’action-
ner les agents débarqués, avant de passer sous les ordres de la branche
levantine des services secrets établis en Égypte en 1916 sous le sigle

13. Sur les activités de l’escadrille d’hydroplanes franco-anglaise : ibid.,


pp. 92-96, 184-188 ; Le Roy, op. cit.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 101

d’EMSIB (Eastern Mediterranean Special Intelligence Bureau 14). Le


français, dirigé par le bureau de renseignement de la Troisième flotte,
était placé sous les ordres du lieutenant de vaisseau Picard et du père
dominicain Antonin Jaussen, officier traitant et interprète en chef.
Lequel Jaussen, personnage haut en couleurs, mériterait à lui seul un
article ! Il suffit, le concernant, de préciser qu’il avait vécu à Jérusalem
avant la guerre, l’avait quittée pour l’Égypte vraisemblablement dans
la hâte en décembre 1914, en même temps que les ressortissants des
puissances alliées qui évacuèrent les territoires sous hégémonie otto-
mane aussitôt après la déclaration de guerre. Au début, Jaussen se mit
au service des renseignements britanniques où il fut recruteur et offi-
cier traitant des agents infiltrés dans le Sud-Sinaï, puis il se joignit au
Bureau français où il s’avéra un défenseur ardent de la collaboration
franco-anglaise 15.
La mise en place par la France de son propre réseau d’espionnage
était essentiellement inspirée par les avantages politiques que Paris
espérait obtenir en manifestant sa présence au Levant. C’est la raison
pour laquelle les Français exigèrent qu’aucun agent mandaté par les
Britanniques ne débarque en Syrie sans leur accord préalable. Aux
termes d’un accord sur ce registre, début 1916, les parties décidèrent
après de longues tractations que toutes les opérations d’espionnage
menées en Syrie seraient dorénavant coordonnées entre elles ou exécu-
tés de concert, auquel cas les navires d’espionnage français se char-
geraient du débarquement ou de la récupération des agents mandatés
par les Britanniques.
Notons que les coulisses de cette collaboration témoignent d’une
atmosphère quelque peu différente de celle, idéale en apparence, révé-
lée par les documents alliés : les services britanniques de renseigne-
ment, passés maîtres dans l’art du double langage et du flou tactique,
profitèrent des lacunes des textes pour réfuter les critiques sur leurs
carences et pour prétendre, une année plus tard, que ce fut la France

14. Sur l’EMSIB : Sheffy, pp. 83-87, 150 sqq. ; British Security Service (MI
5), First World War Historical Report, Imperial Overseas Intelligence, vol. 3 :
« Eastern Mediterranean Special Intelligence Bureau », KV 1/17, PRO.
15. Sheffy, pp. 7, 69 ; Laurens, Henry, « Jaussen et les services de renseigne-
ment français (1915-1919) », article non publié. Je suis reconnaissant au Pr Laurens
et au Dr Michel de Taragon de m’avoir communiqué une copie de cet article.
102 Yigal Sheffy

qui limita leurs propres potentialités de collecte de renseignements en


Syrie et les empêcha d’atteindre les résultats escomptés 16.
Nous nous contenterons ici d’ajouter quelques mots sur le profil
des agents recrutés. Ces derniers débarquèrent par dizaines sur le
littoral pendant le conflit mondial. La majorité d’entre eux était des
chrétiens maronites ou arméniens, les autres essentiellement des juifs
ou des druzes. La plupart étaient d’anciens habitants de ces régions,
exilés après août 1914 et réfugiés en Égypte, où ils se portèrent volon-
taires ou furent incorporés d’office dans de dangereuses missions
d’espionnage. Ces agents agirent individuellement ou renouèrent leurs
relations avec les membres de leurs familles et leurs connaissances
restés en territoire ottoman, dont ils se servirent en fait comme agents
de renseignements sur place, tandis qu’eux-mêmes étaient des agents
de liaison, faisant la navette entre leurs propres informateurs sur le
terrain et les services secrets basés en Égypte. Des cellules de rensei-
gnements de ce type furent établies dans les principales bases mili-
taires et sur les grands axes routiers jalonnés par les villes de Tripoli,
Alep, Lattaquié, Alexandrette, Adana, Homs, Beyrouth, Damas,
Rayaq, Haïfa et Afoula. Le rôle principal de ces agents consistait à
informer leurs supérieurs sur les mouvements de l’armée ennemie en
amont et en aval du front, en se postant aux grands carrefours routiers
et le long des rares voies ferrées de l’époque dans cette région,
méthode appelée à devenir la principale source d’information des
Alliés sur le front occidental.
Le 15 septembre 1915, l’escadrille française s’empara de l’île
d’Arwad, face à Tripoli (Syrie). La distance réduite de la côte
– 2,5 km – faisant de cet îlot une base idéale de collecte de rensei-
gnements, Arwad devint rapidement une base d’espionnage contre la
Syrie ottomane, sous la direction du père Jaussen. Les agents mandés
par les Français comme par les Britanniques étaient transportés et
récupérés en barques à rames, quand ils ne traversaient pas cette
distance à la nage à l’aller et au retour de leurs missions. L’île d’Arwad
était également le refuge des déserteurs de l’armée ottomane, qui
étaient dûment interrogés dès leur apparition sur ce qu’ils savaient des
mouvements de troupes turques 17.

16. General Staff, Mediterranean Expeditionary Force, « Intelligence Memo


rez a Turkish attack on Egypt », p. 3, 16, février 1916, WO 157/701, PRO.
17. Sur les activités d’espionnage à Arwad, voir notamment : War Diary of
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 103

La collaboration entre les services secrets français et britanniques


se trouva renforcée par la menace que faisaient peser les sous-marins
allemands sur la navigation en Méditerranée. Au cours de la réunion
des amiraux des forces alliées, en mars 1916 à Malte, fut décidée la
mise en place d’un réseau commun de contre-espionnage dont le
principal dessein était de lutter contre ce qui était considéré à l’époque
comme une « fuite » grave au bénéfice de l’ennemi : l’opération de
destruction des U-Boats, alors qu’en fait cette estimation était pour le
moins exagérée 18. Elle déboucha toutefois sur l’établissement à
Chypre, colonie britannique, de nouvelles branches de l’EMSIB et des
services secrets de la marine française, auxquelles il fut ordonné de
collaborer dans leur collecte de renseignements et pour la création de
nouveaux réseaux d’espionnage en Syrie septentrionale et en Cilicie.
Dès lors Chypre devint le centre des services secrets franco-anglais,
et la collaboration entre eux prit une telle ampleur que l’EMSIB prit
les commandes des cinq remorqueurs français qui mouillaient le long
des côtes chypriotes et remplissaient les missions qui leur étaient
assignées par cet organisme 19.
Bien que les amiraux ne tarissent pas de louanges sur la qualité
des relations nouées par leurs services secrets respectifs au Levant,
qu’ils présentaient comme un modèle à suivre, la concorde était loin
de régner, inconvénient qui se solda par des résultats déplorables :
ainsi de la perte en août 1916 du Zaïda, yacht de renseignements de
l’EMSIB détruit par une mine sous-marine posée par les Français dans
la baie d’Alexandrette. Leonard Wolley, ayant passé outre à la néces-
sité de coordonner ses opérations maritimes avec les Français, ne
savait pas que ces derniers avaient miné la baie, précisément le long
de l’itinéraire emprunté par son bateau. Wolley et son équipage s’en
tirèrent à bon compte, puisqu’ils furent repêchés par des soldats enne-
mis et passèrent le reste du conflit dans un camp de prisonniers turc 20.

Section Ib (agents de renseignements et espionnage politique), Intelligence Depart-


ment, Egyptian Expeditionary Force, 24, 24 et 25 juillet 1917, WO 157/717, PRO.
18. « Report of the Conference of the Allied Admirals », 3 mars 1916, dossier
M 02490/16, ADM 137/494, PRO.
19. C-in-C East Indies and Egypt to the Secretary of the Admiralty, rapport
bi-hebdomadaire des protocoles, no 721/1139, 19 septembre 1916, dossier M
08706/16, ADM 137/548, PRO.
20. Leonard Woolley, As I Seem to Remember, Londres, 1961, p. 150 ; Sheffy,
pp. 157-158.
104 Yigal Sheffy

De façon générale, on peut conclure que malgré les moyens


considérables investis dans le recrutement et l’actionnement d’espions
au Levant, les résultats furent décevants. Deux raisons fondamentales,
à notre avis, expliquent la médiocrité des performances des services
secrets franco-britanniques : d’une part le fait que les puissances
alliées ne parvinrent pas à recruter des agents et des informateurs de
haut niveau, capables d’approcher les centres de décisions turcs et
allemands. Ainsi, les données disponibles attestent qu’aucun agent ne
fut recruté dans les rangs des officiers de l’armée ottomane. Il s’ensui-
vit que les agents de renseignements en place ne parvenaient pas à
dépasser le stade de l’observation superficielle du terrain et n’avaient
aucune possibilité d’analyse plus pénétrante de la situation. D’autre
part, les graves difficultés de communication entre les agents et leurs
mandataires, ces derniers n’ayant pour collecter les renseignements
qu’une seule possibilité : rencontrer sur la côte les espions à leur
descente des embarcations. Il va de soi que le mauvais temps, une
mer agitée, une panne de moteur ou une carence quelconque dans
l’identification réciproque retardaient ou annulaient totalement ces
rencontres. Résultat : même quand les agents étaient parvenus à obte-
nir des renseignements précieux, le laps de temps écoulé entre la
collecte et la communication rendait l’information caduque ou dénuée
d’intérêt, ayant été déjà obtenue par des sources plus aisément dispo-
nibles, comme les prisonniers, les déserteurs, les sorties aériennes ou
les émissions sans fil de l’ennemi captées par les équipements d’écoute
britanniques. Contrairement à l’impression générale, les agents fran-
çais et anglais au Levant ne disposaient pas encore d’équipements de
ce genre pendant la Première Guerre mondiale.
Après la conquête de Jérusalem, en décembre 1917, l’EMSIB, à
l’instar des nouveaux services de renseignements de la flotte française
(le Service d’information de la Marine française au Levant), qui
succéda à l’ancien Bureau de renseignement en Égypte, ouvrit des
antennes à Jérusalem. Les deux organismes se servirent de la Ville
sainte pour infiltrer leurs agents en Syrie par la voie terrestre qui
traversait la Transjordanie et le Howran (région du Djebel Druz,
Syrie). Vers le milieu de l’année 1918, les deux puissances signèrent
un accord de mise à jour de leur collaboration concernant leurs opéra-
tions de collecte et d’échange de renseignements 21. Malgré le peu de

21. Laurens, op. cit.


La collaboration entre les services secrets français et britanniques 105

données dont nous disposons sur ce registre, il semble que vers la fin
de la guerre les Français redoublèrent d’initiatives autonomes, se
consacrant à rassembler des informations de nature politique plutôt
que militaire, et se souciant bien plus de recueillir des informations
sur les Arabes que sur l’armée turque.

Les transmissions

Le quatrième et dernier domaine de la collaboration franco-


britannique en matière de renseignements était les transmissions élec-
troniques, ou espionnage sans fil comme on l’appelait à l’époque.
Les Britanniques furent les premiers à établir, au début de l’année
1916, un système d’écoute de l’ennemi, en même temps qu’était
installé un réseau sans fil reliant les unités et les états-majors ottoman
et allemand au Levant. L’utilisation de cette technologie nouvelle
permit enfin aux services de renseignement de se faire une idée plus
précise des intentions ennemies, sur les plans tactique et opérationnel
essentiellement. À compter de la fin de l’année 1916, les systèmes
d’écoute et de décryptage par chiffreurs devinrent l’arme privilégiée
des services de renseignement. Leur contribution aux performances
des services d’intendance égyptiens fut essentielle pour l’opération
terrestre en Palestine, encore que nous ne possédions pas le moindre
témoignage attestant de la contribution des Français aux efforts inves-
tis dans ce domaine 22.
En revanche, l’apport de la France fut considérable en matière
de lutte contre les sous-marins et pour tout ce qui relevait des trans-
missions électroniques. En fait, dès les tout débuts du conflit, la flotte
française s’efforça de capter les messages sans fil de la flotte alle-
mande en Méditerranée, sans pour autant les communiquer à ses alliés
britanniques 23, du moins au début. Mais à mesure que croissait la
menace des sous-marins allemands et que se multipliaient les mesures
de précaution contre ce péril, la collaboration entre les puissances
alliées – la France, la Grande Bretagne et l’Italie – se fit plus étroite

22. Sur l’espionnage sans fil au Proche-Orient pendant la guerre : Sheffy,


principalement le chap. VII ; Ferris, John, The British Army and Signal Intelligence
during the First World War, Londres, Army Record Society, 1992, chap. VIII.
23. Beesly, p. 80.
106 Yigal Sheffy

et déboucha sur un vaste réseau de balisage électronique (écoute et


repérage) qui couvrait toute la Méditerranée. Partis de quinze stations
installées le long des côtes en 1916, les Alliés en arrivèrent à quarante,
regroupées sur une base territoriale, notamment en Méditerranée orien-
tale, dans les îles de la mer Égée, l’Adriatique et la Méditerranée
occidentale. Chaque groupe de stations possédait son quartier général
de contrôle et de transmission des données récoltées, qui leur four-
nissait des consignes, recevait les résultats des écoutes, les analysait
et les transmettait aux centres opérationnels adéquats des forces
navales 24.
L’une des stations les plus actives au Levant fut celle du bureau
français installé à Limassol en septembre 1916. Ce service relevait du
groupe de stations de la Méditerranée orientale, sur le modèle des
stations installées par les Britanniques à Soloum (Libye), Alexandrette,
Ismaélia et Port-Saïd. Ensemble, ces stations réussirent à localiser et
à identifier les sous-marins allemands dans les eaux de la Méditerranée
orientale. Leur objectif était de perturber les mouvements de ces sous-
marins et d’assurer la défense des vaisseaux des forces alliées 25. Nous
ne possédons cependant pas de documents susceptibles de déterminer
si la collaboration franco-anglaise en matière d’échange de transmis-
sions électroniques fut réellement efficace contre les sous-marins alle-
mands, mais tout porte à en douter.

Conclusion

Nous pouvons tirer de cette étude sur la collaboration franco-


britannique en matière de renseignements militaires au Levant pendant
la Grande Guerre trois conclusions.
En premier lieu, cette collaboration était fondée sur des moyens
d’espionnage classiques et sur des systèmes modernes de saisie
d’informations recueillies dans les airs et par écoutes, les deux moyens
qui contribuèrent le plus à l’effort de guerre des puissances alliées.

24. Ibid., pp. 177-179, 264 ; Sheffy, pp. 222-223 ; dossier A/R 4865 E, Impe-
rial War Museum. Sur la menace des sous-marins en Méditerranée : Wilson, Michael
& Kemp, Paul, Mediterranean Submarines : Submarine Warfare in World War One,
Wilmslow, Crecy, 1997.
25. Dossier A/R 4865 E, ibid.
La collaboration entre les services secrets français et britanniques 107

De ce point de vue, le front levantin était semblable aux autres et


l’expérience qui y fut accumulée s’alignait sur celle, universelle, prou-
vant l’efficience des systèmes de collecte technologiques au détriment
des systèmes traditionnels.
En deuxième lieu, l’attitude de l’armée britannique à l’égard du
partage des informations avec la France était essentiellement dictée
par ses besoins militaires et ses propres carences en matière de rensei-
gnements stratégiques et opérationnels, et c’est la raison pour laquelle
les Britanniques firent tout leur possible pour étayer la collaboration.
Ce qui ne les empêchait pas de faire preuve d’une grande prudence à
chaque fois qu’il s’agissait de tenir au courant les services secrets
français dans les zones qu’ils considéraient comme particulièrement
sensibles sur le plan politique, ou dans les régions traditionnellement
placées sous influence britannique, la péninsule arabique notamment.
C’est là précisément qu’ils s’efforcèrent constamment de laisser à
l’écart les services français et de limiter leurs activités.
Enfin, contrairement aux services secrets britanniques, essentiel-
lement préoccupés de collecter des informations d’ordre militaire,
ceux de l’armée française étaient motivés par des visées politiques,
dont l’essentielle consistait à manifester leur présence dans des régions
que Paris considérait comme ses zones d’influence électives. Ce fut
vraisemblablement la raison majeure pour laquelle les services secrets
français se concentrèrent pendant toute la guerre sur la Syrie, le Liban
et la Cilicie, délaissant la Palestine.
(Traduit de l’hébreu par A. M. Sharon)
Initiatives économiques
et sociales
*
N. SCHWAKE

Le développement du réseau hospitalier


en Palestine

L’histoire des hôpitaux en Palestine reflète, depuis son origine,


celle des jeux et influences politiques ou politico-religieuses 1.
Le plus célèbre hôpital de Jérusalem, celui des Hospitaliers de
Saint-Jean – archétype des hôpitaux de l’Europe et du monde
moderne – n’est pas pris en considération dans cette communication,
car il fut fondé il y a neuf cents ans, soit sept cents ans exactement,
avant la période dont nous traitons.
Cependant, la déplorable fin de l’Ordre des Hospitaliers de Saint-
Jean de Jérusalem est étroitement liée à l’histoire moderne de la Pales-
tine et au caractère de cette histoire débutant, en fait, avec Napoléon
Bonaparte et la croisade qu’il mena pour la Révolution française en
Égypte et en Palestine. L’armée française, en route vers les côtes de
la Méditerranée orientale, commença par porter un coup de grâce à
l’histoire médiévale de la Terre sainte en pillant Malte et anéantissant
l’Ordre de Saint-Jean.
La réaction britannique ne se fit pas attendre et la flotte de Nelson
transforma le court intermède français en une domination anglaise à
long terme sur la petite île catholique. C’était là l’exercice d’entraî-
nement préalable au règlement du sort de la Palestine moderne car
dans ce pays également la brève et néfaste visite de Napoléon fut le
préambule d’une suprématie britannique de longue durée.
Les hôpitaux et services médicaux constituaient les voies les plus
directes et fiables d’accès à l’hégémonie. Il se trouve que nous avons

1. La première partie de cette communication est essentiellement un résumé


des deux volumes de Norbert Schwake sur le développement des hôpitaux de Jéru-
salem au XIXe siècle : Die Entwicklung des Krankenhauswesens der Stadt Jerusalem
vom Ende des 18. bis zum Beginn des 20. Jahrhunderts, Herzogenrath, 1983.
112 N. Schwake

découvert au Centre chrétien (Christ Church, Jaffa Gate, Jérusalem),


un journal commencé en 1825 par John Nicolayson, le missionnaire
anglican, rapportant que « le missionnaire ne dispose que d’un seul
moyen efficace pour être accepté de la population orientale et obtenir
sa confiance, c’est de pratiquer l’assistance médicale ». « Dans ces
pays le médecin est considéré avec un respect proche de l’adoration.
Ses services, avidement recherchés, bénéficient d’une reconnaissance
particulière. Les portes s’ouvrent à son approche, il est même admis
dans l’intimité du harem... »
Les Anglais qui avaient aidé Jazzar Pacha, le boucher sanguinaire
d’Acre, à vaincre Napoléon, furent les premiers à mettre en pratique
cette perception intelligente de la réalité palestinienne et ils lancèrent,
dès 1825, leur première mission d’« assistance médicale ». La
« London Society for promoting Christianity amongst the Jews »
envoya le docteur George Edward Dalton à Jérusalem, où il se rendit
à cheval depuis Beyrouth. Mais, en l’absence d’un médecin pour lui
porter secours, le malheureux homme mourut prématurément le
25 janvier 1826, et on peut encore voir sa tombe sur le mont Sion.
La situation changea en décembre 1831 quand le pacha d’Égypte,
Mehmet Ali, chassa les Turcs de la Palestine. Aussitôt, la mission
anglicane tenta de tirer parti de la nouvelle administration, à l’esprit
plus moderne et plus libéral ; cependant il lui fallut attendre sept ans
avant d’obtenir l’autorisation d’acheter la propriété proche de la porte
de Jaffa pour y installer le centre missionnaire : signe évident de la
méfiance et de la suspicion de Mehmet Ali envers les activités
britanniques.
Avant d’envisager la construction d’une église, les missionnaires
s’occupèrent de choses plus importantes. Ils donnèrent la priorité à la
« mission médicale » avec le docteur Gerstmann et le pharmacien
Bergheim, tous deux anciens juifs prussiens qui avaient rejoint l’Église
d’Angleterre. Considéré comme la cheville ouvrière de la mission des
juifs anglicans, le premier vice-consul britannique à Jérusalem,
William Tanner Young, arriva en 1839, chargé par le ministre des
Affaires étrangères, Palmerstone, « d’assurer la protection de tous les
juifs en général ». Il fut le premier diplomate européen à habiter à
Jérusalem ; cependant il n’y resta qu’un an, car en 1840, la Grande-
Bretagne fit alliance avec la Prusse, la Russie et l’Autriche pour en
finir avec le groupe des parvenus d’Égypte. Seule la France se rangea
du côté de Mehmet Ali.
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 113

La défaite des Égyptiens près d’Acre, en novembre 1840, fut un


scandale pour les chrétiens européens, parce que les divergences entre
l’Angleterre et la Prusse protestantes, l’Autriche catholique, la Russie
orthodoxe, conduisirent au retour de la domination turque sur la Pales-
tine. La Palestine turque se transforma alors, pour les empires euro-
péens, en une cour de récréation particulièrement animée. Le consul
Young retourna à Jérusalem et fut suivi en 1842 par le consul prussien
Ernst Gustav Schultz, en 1843 par le consul français, le comte de
Lantivy, en 1844 par le consul américain et en 1849 par le premier
consul autrichien, le comte Pizzamano. Plus que des diplomates, ces
consuls étaient des délégués de l’autorité étrangère en terre palesti-
nienne. « Car après Dieu, les consuls étaient les plus hautes person-
nalités de Palestine, et le pacha lui-même n’était pas autant vénéré par
les habitants », selon les propos du consul Rosen des « Souvenirs
orientaux ».
En un premier temps, les activités européennes se caractérisèrent
par leur affiliation religieuse respective. L’Angleterre et la Prusse
étaient alliées, en tant que puissances protestantes, la France et l’Autri-
che en tant que puissances catholiques et la Russie était assez vaste
pour être à elle seule le parrain des intérêts orthodoxes. Le trait carac-
téristique de ces communautés religieuses était que le consul prussien
était responsable de tous les protestants germanophones, incluant les
Hollandais, et que le consul autrichien était l’interlocuteur de tous les
catholiques germanophones.
Toutes ces puissances semblaient utiliser essentiellement les
hôpitaux comme les moyens d’influence les plus efficaces sur la terre
piétinée de Palestine. En tout état de cause, la meilleure illustration
des jeux politiques est vraiment donnée par l’histoire des hôpitaux de
cette époque.

L’hôpital anglais

Après 1840, les Anglais furent de nouveau les pionniers. Au


cours d’une affaire sans précédent avec leurs cousins prussiens, ils
prirent par surprise les Russes et les puissances catholiques. Ils parvin-
rent, moins d’un an après l’élimination de Palestine des innovateurs
francophiles égyptiens, à mettre sur pied un évêché protestant commun
pour la ville de Jérusalem, qui unissait les anglicans et les luthériens
114 N. Schwake

en une seule tête de pont. Dès le 21 janvier 1842, arriva, à bord du


navire « Devastation », le premier évêque protestant, son Excellence
Michael Salomon Alexander, juif d’origine prussienne, devenu un haut
dignitaire de l’Église d’Angleterre. Avec lui débarqua le morceau de
choix de la cargaison : Edward Mac Gowan, un médecin d’Exeter qui
s’était porté volontaire pour prendre la direction du « département
médical de la mission anglaise ». Il avait pour tâche d’organiser
« l’ouverture immédiate de l’hôpital » et il ne faisait aucun doute que
son travail au dispensaire de la mission – la construction d’un hôpital
pour les 10 000 habitants juifs de Jérusalem – ne se justifiait pas
seulement par son utilité politique et missionnaire, mais qu’il répondait
à un réel besoin médical. McGowan, l’unique praticien de la ville, un
homme d’une solide instruction médicale doublée d’un esprit mission-
naire, était parfaitement apte à exprimer un jugement sur la situation.
Mais cette « ouverture immédiate de l’hôpital » était une entre-
prise fastidieuse et de longue haleine et afin d’accélérer la réalisation
du projet, une maison déjà existante fut acquise. Cependant, même la
réparation de ce bâtiment délabré traîna en longueur, à l’orientale...
McGowan l’avait décrit comme « une fournaise » qui devait en
premier lieu être vidée des familles juives pauvres qui l’occupaient...
Opération qui suscita une ferme opposition chez les rabbins de Jéru-
salem. En fait, la maçonnerie était en si mauvais état qu’il fallut
presque entièrement reconstruire la maison et pour cela emmener
spécialement par bateau des maçons maltais de la proche colonie
britannique. À propos, on dit aussi que c’est l’occupation anglaise de
l’île qui ouvrit la route des côtes est-méditerranéennes aux mission-
naires protestants ; leurs presses d’imprimerie ainsi que d’autres sièges
de logistique y étaient installés. L’hôpital de la mission anglaise finit
par ouvrir le 12 décembre 1844. La cuisine cachère et la mensongère
appellation officielle d’« hôpital juif » constituaient sa carte de visite.

L’hôpital juif

L’activité britannique en Palestine, sous couvert de mission de


protection des juifs, fut bien sûr un cauchemar, avant tout pour les
juifs eux-mêmes. La conversion de juifs de Jérusalem à la chrétienté,
quelle se fit de façon provocante ou sophistiquée, déclencha colère et
désapprobation parmi les leaders rabbiniques. Mais l’institution reli-
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 115

gieuse de la communauté juive se trouvait dans un tel contexte de


retard et de désolation qu’elle n’avait aucune contre-mesure adéquate
à offrir.
La plus virulente opposition aux activités anglaises provint essen-
tiellement de la Prusse et de l’Angleterre, ainsi que des dirigeants juifs
qui étaient très proches des intérêts de ces deux puissances coloniales.
Lugwig Philippson, un rabbin moderne d’esprit, originaire de Magde-
bourg, lança l’idée, le 11 septembre 1842, d’un hôpital juif à Jérusa-
lem. Très prudent, il ne prononça aucune parole négative à l’encontre
des activités anglicanes et se contenta de suggérer diplomatiquement
qu’on avait plus besoin d’un hôpital pour une communauté déjà exis-
tante que pour une qui n’était pas encore une réalité. Philippson réussit
rapidement à persuader Sir Moses Montefiore, le philanthrope britan-
nique, de participer à son initiative. Les missionnaires anglais rappor-
tèrent que « la nouvelle de l’imminente création d’un hôpital par les
juifs anglais, destiné à leurs frères de Jérusalem, avait fait sensation
ici ; et les éloges du généreux Sir Moses Montefiore étaient sur toutes
les lèvres juives ».
Montefiore envoya à Jérusalem le premier médecin juif, le
docteur Simon Frankel, qui arriva dès le 11 avril 1843, soit un an
après McGowan. Frankel était un citoyen prussien, né à Zulz près
d’Oppeln, en Silésie (l’actuelle Biala polonaise). De ce même shtetl
(bourg), typiquement juif, était aussi originaire le secrétaire de Monte-
fiore, Louis Loewe, orientaliste et linguiste de renom. Après des études
à Munich et à Berlin, Frankel avait travaillé comme médecin pour le
compte d’une compagnie maritime hollandaise. Sa femme était une
juive noire métissée provenant des Antilles. McGowan fit un rapport
sur son concurrent en des termes de politesse discrète, parfaitement
britannique. « Le docteur Frankel, envoyé par Sir Moses Montefiore,
a créé un dispensaire et est entré en contact, dans l’exercice de sa
fonction, avec la communauté juive. C’est un homme très actif et
dévoué, qui est très occupé. (L’ai rencontré souvent ; l’ai trouvé atten-
tionné et bienveillant envers les autres et bien informé...). »
Les missionnaires anglais n’entreprirent aucune action de sabo-
tage envers Frankel. Au contraire, ils adoptèrent une attitude aimable
à son égard, voire même loyale – selon la tradition anglaise – à mettre
sur le compte de leur effort de se faire accepter des juifs. L’exemple
le plus saisissant de ce comportement en est la fameuse diligence de
Montefiore – en fait celle de l’évêque protestant – exposée jusqu’à ce
116 N. Schwake

jour à Jérusalem. Chaque fois que « le plus célèbre juif du XIXe siècle »
se rendait en visite à Jérusalem, les missionnaires lui attribuaient, pour
leur plus grand plaisir, ce véhicule.
Les ennemis du docteur Frankel n’étaient autres que les juifs
eux-mêmes. Son allure moderne choquait profondément leurs diri-
geants, sclérosés et fanatiques. Pour beaucoup d’entre eux, ce juif à
l’esprit scandaleusement ouvert était bien plus dangereux pour l’ordre
établi que tous les pasteurs chrétiens réunis. Ils n’hésitèrent pas à
recruter le consul français pour l’associer à leurs intrigues contre le
docteur Frankel. Un épais dossier, composé de trente-trois pages, établi
par le consulat de Prusse en 1844 (toujours disponible aux Archives
nationales israéliennes), traite d’un procès contre Frankel, soupçonné
d’avoir volé un chien appartenant à une personnalité catholique. Dans
cette affaire le consul français, le comte de Lantivy, prit position contre
le consul de Prusse par interim, William Young. Le témoin à décharge
du docteur Frankel était un certain M. Rosenthal, un juif converti
travaillant pour la mission anglicane. Dans ce dossier, le consul Young
fit observer que le but réel du consul français face à cette affaire, était
d’étendre sa juridiction sur les citoyens turcs catholiques et que seuls
les franciscains protégeaient les catholiques contre cette étreinte fran-
çaise de mauvais aloi.
Le comte de Lantivy écrivit une lettre très désagréable au baron
James de Rothschild à Paris, discréditant le docteur Frankel : « Sa
moralité est plus que suspecte et il ne jouit d’aucune sorte de consi-
dération, à tel point qu’il a été accusé en ma présence d’avoir volé un
chien... Je crois qu’il serait urgent, dans l’intérêt de la communauté
israélite de Jérusalem, de mettre un terme à ces scandales. »
Le complot réussit : l’argent promis par Rothschild au rabbin
Philippson n’arriva jamais et l’hôpital juif dut être fondé par Moses
Montefiore, seul. Aucun rabbin de la communauté de Jérusalem ne
lui apporta son concours. Il eut pour unique collaborateur Israël Bak,
un rabbin extérieur, qui représentait la petite communauté hassidique,
et lui-même un pionnier sans préjugés, qui avait essayé d’être culti-
vateur près du mont Méron en Galilée. Il avait aussi été connu en tant
que premier imprimeur de Palestine et avait ensuite été l’éditeur du
journal hébreu Chavazeleth, réputé pour ses critiques acerbes et
piquantes de l’institution religieuse.
C’est dans un ancien hôpital militaire de l’armée égyptienne, près
du dispensaire du docteur Frankel, que l’hôpital juif, hostile à la
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 117

mission, ouvrit ses portes à la fin de l’année 1844. Nous ne possédons


pas de date précise, mais les rapports des missionnaires – qui, de fait,
en font la première mention – permettent de déduire que, concernant
l’ouverture de son hôpital, Frankel s’arrangea pour devancer McGo-
wan. Le Révérend Nicolayson se rendit sur les lieux pour une visite
de politesse tout au début de 1845. Il écrivit, au terme de sa description
très positive : « À propos de la remarque du rabbin Israël sur le fait
que, maintenant, ils n’avaient plus besoin de notre hôpital et aucune
raison d’y aller, j’ai répondu qu’il y avait suffisamment de juifs mala-
des pour les remplir tous les deux et bien d’autres. »
À son tour, le docteur Titus Tobler, ce médecin suisse qui fut
l’un des meilleurs experts de Palestine, en donna une description
élogieuse, alors que le docteur russe du nom de Rafalowich, qui visita
l’hôpital deux ans après son ouverture, le trouva déjà en état de dégra-
dation. Il ne fait pas de doute que cette institution était étouffée par
la domination des dirigeants religieux de la communauté juive de
Jérusalem. Cette oppression était si forte que ce premier hôpital juif,
et premier hôpital de la Palestine moderne, fut complètement effacé
de l’histoire, de sorte que les historiens modernes israéliens en ignorent
l’existence. Il n’est donc pas surprenant que des contemporains,
comme le docteur Bernhard Neumann, directeur de l’hôpital Roths-
child, ne le mentionna pas dans ses travaux méticuleux sur les hôpitaux
yérosolomitains. Seule la haine profonde peut être une explication ;
elle seule peut expliquer que Neumann n’ait pas fait la moindre allu-
sion à son collègue et ami juif, le docteur Frankel. Ce dernier resta à
Jérusalem au moins jusqu’en 1858. Il eut de nombreux patients privés,
parmi lesquels le consul allemand. Durant toutes ces années il continua
de diriger l’hôpital fondé et financé par Montefiore. Quand il partit
pour « le monde cultivé », selon l’expression du docteur Tobler, le
dispensaire fut fermé et les clés remises au consul britannique. Il revint
plus tard et mourut d’une crise d’apoplexie le 11 janvier 1880 à Jaffa,
à l’âge de soixante et onze ans ; il fut enseveli dans le cimetière juif
de cette ville. Quelques-uns de ses descendants immigrèrent peu après
la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne.
118 N. Schwake

L’hôpital allemand

La troisième version de la politique hospitalière fut l’œuvre


personnelle du Révérend Théodore Fliedner, un jeune pionnier dyna-
mique du Centre de santé luthérien, né en 1800 et fondateur en 1836,
des diaconesses de Kaiserswerth. Dix années plus tard, en 1846, lors
de l’inauguration d’un hôpital des diaconesses, à Londres, Fliedner
rencontra l’ambassadeur de Prusse, Christian von Bunsen, qui avait
été l’architecte de l’évêché anglo-prussien de Jérusalem. À ce moment-
là, le nouvel évêque, Samuel Gobat, le candidat cette fois de l’associé
prussien, était à Londres pour recevoir l’ordination anglicane. Tous
deux sollicitèrent l’aide de Fliedner qui l’accepta avec enthousiasme.
Mais son accord, donné au moment de l’idyllique entente anglo-
prussienne, se transforma bientôt en une importune présence alle-
mande. Dès 1841, l’année de l’entente anglico-luthérienne de
Jérusalem, le gouvernement de Berlin exprima l’intention d’ouvrir un
hôpital prusso-luthérien. Cette même année c’est le jeune orientaliste,
alors âgé de trente et un ans, Gustav Schultz, qui fut envoyé à Jéru-
salem, comme premier consul de Prusse. Dans ses archives nous avons
trouvé une abondante information sur l’acquisition de maisons et de
locaux, sur la mise en fonctionnement d’une chapelle évangélique
allemande, d’un hôpital allemand et d’un hospice allemand. Il n’est
pas fait mention de Theodor Fliedner, puisque cela était antérieur à
son initiative. Le besoin d’un hôpital autre que le seul « hôpital-
de-la-mission-juive » était une évidence pour tout protestant non
anglais. Des observateurs critiques, comme Titus Tobler, n’hésitèrent
pas à qualifier l’hôpital de la mission de « faux hôpital » où de pares-
seux juifs en bonne santé se payaient la tête de naïfs ou hypocrites
missionnaires. La pantomime de l’hôpital de la mission suscita l’ini-
mitié et la concurrence des Allemands. En 1850, l’évêque Gobat
demanda à Fliedner que deux diaconesses apportent leur aide à l’hôpi-
tal de la mission. Fliedner, sans en informer l’évêque, sollicita de son
ami Friedrich Wilhelm, roi de Prusse, le financement de quatre diaco-
nesses, ce qui ne posa pas de problème à Berlin. L’arrivée à Jérusalem
de Fliedner et de ses quatre diaconesses, le jeudi saint de l’année 1851,
mit l’évêque dans l’embarras, mais Fliedner qui n’avait que peu de
considération pour lui, n’en fit pas cas. En peu de temps il arrangea
pour ses diaconesses, dans une maison que le consul Schultz avait
récupérée de son collègue anglais, Young, un hôpital à part. Mis en
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 119

service dès le 2 mai 1851, le premier patient en fut Friedrich Gross-


teinbeck, un immigrant allemand dont la famille venait de s’installer
en Palestine. Soit dit en passant, il fut tué par les Arabes en 1857,
dans sa ferme du « mont de l’espoir » (aujourd’hui shhunat ha-tiqva,
à Tel Aviv). Son frère, qui fut épargné, partit pour l’Amérique et l’un
de ses descendants est le célèbre écrivain John Steinbeck.
Le consul Schultz recommanda le docteur prussien juif, Simon
Frankel, comme directeur médical. Cependant cette fois-ci, Fliedner
préféra éviter à l’évêque Gobat l’inconvénient d’une situation délicate
et il nomma McGowan, médecin de sa nouvelle institution. Fliedner
ne sut probablement jamais que Frankel devint plus tard très actif au
sein de ’hôpital évangélique.
Il y avait, en compagnie de Fliedner, sur le bateau qui le trans-
porta de Smyrne à Jaffa, un personnage particulièrement intéressant,
il s’agissait de Carl Sandreczki, un ancien catholique bavarois, d’ori-
gine polonaise, qui avait aidé Otto Ier, le roi des Hellènes, à doter la
Grèce d’une administration moderne et qui était désormais pasteur à
la « Church Missionary Society », la branche non juive de la mission
anglicane. L’échec et l’absence d’écho de la mission auprès des juifs
étaient si évidents que les missionnaires protestants durent renoncer à
leurs scrupules théologiques envers l’Église orthodoxe traditionnelle.
Amener les chrétiens palestiniens orthodoxes au culte protestant de
l’Angleterre et de la Prusse éclairées, était désormais leur « raison
d’être ». Les luthériens allemands n’avaient jamais perdu leur temps
à convertir les juifs et apparemment n’avaient jamais eu d’état d’âme
envers l’institution traditionnelle orthodoxe.
Dans cette approche, les diaconesses constituaient probablement
le pilier central. Les statistiques de la première année reflètent déjà
un pourcentage relativement élevé de patients classés comme « protes-
tants arabes », représentant le double du nombre des musulmans !
L’indication la plus claire de l’ardent prosélytisme des diaconesses
vient du fait que dès le tout début elles tenaient aussi, dans le nouvel
hôpital, un pensionnat pour filles. Quinze ans plus tard, en 1866, les
diaconesses commencèrent de construire un hôpital pour enfants indé-
pendant, à l’extérieur de la vieille ville (dans l’actuel quartier de
Hamashbir), selon la dernière volonté de leur fondateur. Mais une fois
ce bâtiment terminé il fut utilisé comme pensionnat de filles, la
fameuse école « Talitha Kumi », destinée à propager le renouveau
évangélique parmi les enfants de la Terre sainte.
120 N. Schwake

La réaction catholique

Les activités anglo-prussiennes provoquèrent inévitablement une


double réaction, politique et religieuse. D’un point de vue politique,
les Anglo-Prussiens étaient les adversaires habituels de la France et
de l’Autriche qui essayaient l’une et l’autre de protéger les catholiques.
Cependant, la rivalité qui déchirait ces deux nations ne permit pas de
créer une alliance catholique, parallèlement à la protestante ; car
l’empereur d’Autriche, roi de Jérusalem par titre, n’accepta jamais que
la France, laïque, pour ne pas dire athée, jouât le rôle de premier
violon.
La réaction des juifs était ambivalente. Les Ashkénazes devaient
rester en bonnes relations avec leurs protecteurs allemands et britan-
niques. La communauté séfarade pouvait faire plus ouvertement état
de son opposition, car elle bénéficiait, pour son plus grand bonheur,
du soutien de la France. Un troisième camp, celui des orthodoxes
russes, bien qu’ayant un moindre impact sur la situation, ajoutait,
cependant, du piment à la sauce.
Dans tous les pays du Levant, l’Église catholique exerçait depuis
longtemps un rôle actif, en attirant les chrétiens locaux à la juridiction
de Rome, généralement en unifiant toutes les communautés. Cepen-
dant il était impossible d’appliquer une telle politique à Jérusalem du
fait de la forte position des franciscains de rite latin et de l’absence
d’une hiérarchie au sein de l’Église orthodoxe autochtone. Une
première initiative tentée par les catholiques byzantins, en 1838, avec
l’ordination d’un vicaire arabe au patriarcat grec catholique de Jéru-
salem, avait rapidement été oubliée. De plus, comme les Anglicans
n’exerçaient pas initialement de prosélytisme envers les chrétiens
orthodoxes, les catholiques ne s’engagèrent pas dans l’action pendant
un certain temps. En conséquence, le consulat français, ouvert en 1843,
après ceux de Prusse et d’Angleterre, eut une réelle difficulté à trouver
une justification de sa présence.
Mais les choses changèrent radicalement et rapidement en 1846
quand les Prussiens reprirent le commandement de la mission protes-
tante. En 1847, le Vatican décida de ne pas perdre de temps en poli-
tesses envers la tradition orientale : un patriarcat de rite latin fut créé,
officiellement, pour renouveler celui de l’époque des Croisés. Cette
institution avait la ferme intention de convertir les chrétiens du pays
au rite latin de l’Église catholique, seule réponse appropriée et efficace
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 121

au « danger protestant ». Le premier patriarche fut Giuseppe Valerga,


ancien missionnaire de Mésopotamie et donc excellent ami du nouveau
consul français, Paul-Émile Botta, le fameux archéologue.
Les franciscains, les seuls représentants catholiques en Palestine,
durent se ressaisir et développer quelques activités. Paradoxalement,
afin de préserver leur monopole, ils créèrent une autre congrégation,
les sœurs françaises de Saint-Joseph : « Les sœurs de Saint-Joseph de
l’Apparition ont été appelées en Terre sainte par le Révérendissime
père Custode Bernardino, le 14 août 1847, peu de temps avant l’arrivée
de Mgr Valerga. Ce sont les premières religieuses françaises qui,
depuis l’époque des croisades, se sont établies en Palestine » (V.
Guerin).
L’ouverture de l’hôpital prussien fut très rapidement suivie (six
mois après), de celle d’un hôpital catholique. J’ai trouvé les informa-
tions suivantes dans une chronique, vraisemblablement écrite par le
comte Amédée de Piellat : « L’Œuvre de l’Hôpital fut fondée le
1er novembre 1851 par messieurs Lequeux, chancelier du consulat de
France (M. Botta étant consul), Wegley, architecte anglais catholique
et Mendelson, médecin protestant converti (ces trois messieurs ont
aussi établi la conférence de Saint-Vincent de Paul et un petit service
postal entre Jaffa et Jérusalem). Cet hôpital fut d’abord installé en
location dans le Khan des Coptes. Trois religieuses de Saint-Joseph y
furent attachées. »
Certaines sources contemporaines ne citent pas M. Lequeux
comme l’un des fondateurs ; en revanche, elles font mention d’un
fervent missionnaire dont le nom n’est pas précisé. Il ne fait cependant
aucun doute que le médecin du nouvel hôpital était un certain docteur
Mendelssohn, qui, à mon avis, n’était autre que le docteur Arnold
Mendelssohn, le fils aîné d’Henriette et Nathan Mendelssohn, donc
un petit-fils du célèbre philosophe juif, Moïse Mendelssohn et un
cousin du fameux compositeur Mendelssohn-Bartholdi, comme le
révèle sa correspondance personnelle trouvée en Allemagne 2.
Arnold était le plus intéressant des personnages du clan Mendels-
sohn. D’origine prussienne protestante, il était devenu un ardent socia-
liste et combattant pour l’unité allemande. Il était un très proche ami

2. Ilse Rabien, Hochheim/Main (Allemagne), dont les recherches portent sur


l’histoire de la famille Mendelssohn, a découvert ces intéressantes lettres d’Arnold
Mendelssohn il y a environ douze ans.
122 N. Schwake

du philosophe juif Ferdinand Lassalle, père du mouvement socialiste


allemand. Mais quand Lassalle prit part à la révolution de 1848,
Mendelssohn avait déjà été emprisonné à Cologne. Sans nouvelles de
lui après sa libération, car le clan Mendelssohn préféra ne pas évoquer
cet enfant terrible, il fut considéré comme « absent » en Turquie à
partir de 1850.
C’est à ce moment précisément que le docteur Mendelssohn
apparut à Jérusalem. En août 1851, il écrivit à son père que depuis
trois mois il travaillait dans cette ville comme médecin privé. Il
mentionne ses trois collègues : le docteur McGowan, qui gagne beau-
coup d’argent grâce à la Société pour la promotion de la chrétienté
parmi les juifs et qui était censé, initialement, devenir son chef. Le
docteur Frankel, payé par Moses Montefiore pour faire opposition à
l’hôpital et à toute la mission. Le docteur Barclay, baptiste américain,
payé sur des fonds américains pour faire barrage à la fois à McGowan
et à Frankel. Mendelssohn qui avait réussi à apprendre sept langues
(l’allemand, le français et l’anglais, et en outre l’italien, l’espagnol,
le turc et l’arabe) considère Jérusalem comme un immense asile d’alié-
nés, peuplé de fous et de désaxés. Seul un socialiste comme lui peut
supporter cela, parce que les socialistes peuvent trouver du sens dans
le non-sens.
Il traite McGowan d’hypocrite religieux et social et s’étonne que
la grande nation anglaise, connue pour son sens pratique, jette tant
d’argent par la fenêtre, démoralisant les juifs au lieu de répandre la
chrétienté parmi eux. À propos de la création de l’hôpital, Mendels-
sohn écrit que « Don Gaetano Sorrentino, M. Lequeux (non en tant
que consul, mais que personne privée), et moi-même nous avons fait
un emprunt afin de pouvoir, en l’espace de quatorze jours, équiper
l’hôpital de vingt-deux lits et l’ouvrir le 1er novembre. Nous avons
envoyé ensuite une lettre au patriarche pour l’informer que nous lui
dédiions ce bâtiment. Quant à Lequeux, il écrivit en même temps à
son ministre. Le patriarche reçut la lettre à Beyrouth et il arriva,
environ deux semaines plus tard, avec Mgr Gandolphi, évêque de
Sabina et très proche ami du Pape. »
Mendelssohn décrit aussi l’hésitation du patriarche à accepter la
direction de cet hôpital, dont le succès était incertain. En attendant,
Lequeux assura la fonction de pharmacien et Don Gaetano partit en
Italie pour collecter des fonds. Mendelssohn signale une très étrange
lettre du patriarche au consul Lequeux, l’avertissant de la fondation
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 123

d’un hôpital par un prêtre et deux laïques, et lui signalant aussi qu’il
ne pouvait, pour l’instant, prendre la charge de l’hôpital. Mendelssohn
et Lequeux étaient en réalité fort heureux de se débarrasser du patriar-
che et de trouver un moyen de placer l’hôpital sous la responsabilité
du gouvernement français.
Mendelssohn confie à son père qu’il s’est secrètement converti
au catholicisme dans une chapelle privée du patriarche. Il l’assure que
cette conversion n’était qu’un subterfuge et que, comme son ami
Lequeux, son éducation et sa philosophie, ne lui permettent pas de
s’affilier à une Église. Cependant il faut bien admettre que dans ce
pays où religion et politique sont étroitement associés, sans religion
la réussite est impossible.
La lettre s’achève avec une description de l’intrigue entre les
franciscains et le patriarcat latin. Il signale aussi que la mission
anglaise lui en veut, à lui et à son hôpital et que, pour cette raison il
a rendu son passeport britannique pour devenir un protégé français.
M. Lequeux fera de son mieux pour lui faire obtenir la citoyenneté
française. Mais dans tout cela, il reste un bon ami de l’évêque Gobat,
qui, comme lui, ne peut pas supporter la mission anglicane. Il demande
à son père d’user de ses bonnes relations avec Humboldt pour l’aider
à obtenir le poste de médecin au petit hôpital prussien de Jérusalem ;
il pensait probablement à Alexandre von Humboldt, le célèbre géogra-
phe, vivant à cette époque à la cour du roi de Prusse.
Dans une troisième lettre, envoyée à son frère en avril 1852,
Mendelssohn exprime sa résignation, face au désintérêt du gouverne-
ment français de dépenser de l’argent pour l’hôpital et face à l’échec
de Lequeux de convaincre celui-ci que la collaboration bénévole de
Mendelssohn à l’institution française en tant que médecin, était une
raison suffisante pour lui octroyer la citoyenneté. Entre temps le
patriarche avait obtenu les fonds pour reprendre en main l’hôpital.
Mendelssohn et Lequeux démissionnèrent de leurs charges. Mendels-
sohn partit pour Naples où il chercha un poste de médecin ; il mourut
deux ans plus tard de la typhoïde à Bayazid en Turquie.
Dans son ouvrage « Nouveau regard sur Jérusalem » Bartlett
écrit : « Depuis que l’établissement a été directement placé sous le
contrôle du patriarcat latin son bon fonctionnement s’en ressent consi-
dérablement. Son tout premier médecin ayant quitté le pays, l’actuel
administrateur médical ne possède pas la classe qui était initialement
envisagée. »
124 N. Schwake

À propos, Valerga avait une raison supplémentaire d’être heureux


de sa nomination comme chef de l’hôpital catholique : il pouvait désor-
mais réfréner une initiative autrichienne de fonder un hôpital catho-
lique, avec l’appui des ennemis du patriarche, les franciscains.
Bartlett donne cette information troublante que « les sœurs de la
Charité – une branche de la Société lazariste – dont les activités
commencèrent en 1850, travaillent à l’hôpital ». Bien sûr, Bartlett, le
protestant, n’était pas spécialiste des congrégations religieuses catho-
liques. Mais les documents du patriarcat latin précisent que Valerga
« remettra cet hôpital entre les mains des dignes filles de la respectable
et vertueuse Mme de Vialar », c’est-à-dire les sœurs de Saint-Joseph,
que Mendelssohn ne mentionne pas du tout ; mais selon diverses
sources, les fondateurs de l’hôpital étaient les mêmes que ceux de la
« conférence de Saint-Vincent-de-Paul ».
La date officielle de la première arrivée des « Filles de la
Charité » en Palestine est le 3 mai 1886. Cependant comme l’ordre
existait dans les pays voisins aux environs de 1850, il n’est pas exclu
qu’il ait eu un bref début à Jérusalem, jamais noté dans les documents
catholiques.
La seule description précise de l’emplacement d’« un hôpital
français bien géré, près du couvent copte, jouissant des compétences
du talentueux docteur Mendelssohn » est fournie par le docteur James
Thomas Barclay, le missionnaire baptiste, ami de Mendelssohn. Sur
le plan de Jérusalem qu’il publia en 1857, figure un « hôpital français »
du côté ouest du passage de Saint-Georges, lieu actuellement occupé
par l’école secondaire copte. Il y avait sans doute un autre bâtiment
appartenant à cet ensemble, peut-être le « dispensaire du couvent
latin », distinct de l’hôpital. Ce service de consultations externes devait
se situer de l’autre côté de la ruelle, dans un établissement appelé
« couvent Saint-Ludovic des Latins », sur les cartes de Jérusalem
tracées par Baedeker, et être proche du « Khan des Coptes », tandis
que le service des soins internes était près du « couvent des Coptes ».
La meilleure illustration du long affrontement opposant les intérêts
français et ceux du patriarcat latin est donnée par le nom de l’institu-
tion. Valerga, qui l’appelait toujours « hôpital Saint-Joseph », plaça
un écriteau au-dessus de l’entrée, indiquant « Ospedale cattolico ».
Après 1859 il fut appelé « Ospedale San Luigi », puisque le nouvel
empereur français avait demandé qu’il soit nommé « hôpital Saint-
Louis » – « un nom catholique et français à la fois ». Finalement
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 125

Valerga céda : « Pour une somme de douze mille francs, provenant


de la pieuse générosité du gouvernement français », il finit par écrire
l’imprononçable appellation d’« hôpital catholique de Saint-Louis ».
Toujours est-il que le doute relatif au caractère français de l’hôpi-
tal se reflète tout à fait dans la liste des successeurs de Mendelssohn.
Le premier fut le docteur Galanti, un Maltais qui avait aussi servi
comme médecin militaire turc ; le suivant fut le docteur italien Labo,
également un médecin officier turc, vinrent ensuite deux autres Italiens
les docteurs Luciano et Carpani. Le premier docteur français arriva
quand le nouveau bâtiment, situé à l’extérieur des remparts, fut
terminé ; il s’appelait Sabadini et était corse.
Le nouveau bâtiment, financé et mis en œuvre par le comte
Amédée de Piellat, ouvrit le 1er janvier 1882. C’est le seul des anciens
hôpitaux à avoir encore conservé sa fonction. Je n’ai trouvé aucun
document révélant qui en était le véritable propriétaire. Le patriarche
supposait qu’il lui appartenait ; mais le gouvernement turc le consi-
dérait comme la possession de l’ennemi français. Je me demande si
aujourd’hui quelqu’un est capable de donner une réponse.

L’hôpital Rothschild

On a déjà noté que la rivalité entre la France et l’Angleterre


concernait tout autant les querelles internes à la communauté juive
que l’hôpital de la mission anglaise. Ce dernier, ainsi que l’hôpital de
l’anti-mission juive relevaient des activités des Britanniques et de leurs
amis prussiens, les Français s’arrangeant pour trouver des alliés oppo-
sés aux deux puissances. Comme l’Église catholique était l’allié
ennemi de la mission protestante, les juifs séfarades étaient utilisés
contre Montefiore et Frankel.
La ferme opposition à l’influence européenne moderne qu’affi-
chaient les chefs religieux sectaires, de la plupart des quartiers séfa-
rades, s’évanouit miraculeusement quand les Rothschild de France
offrirent, en 1853, de financer l’ouverture d’un hôpital et d’autres
institutions sociales. Si les mentalités n’avaient pas changé, l’argent
mettait de l’huile dans les rouages.
L’organisateur du projet était Albert Cohen, « président du
comité de bienfaisance » des Rothschild. Né à Bratislava (Presburg),
il était orientaliste de profession. Le 11 juin, il quitta Paris pour se
126 N. Schwake

rendre sur le lieu de sa mission et, au cours de ce déplacement,


l’empereur François-Joseph Ier lui accorda une audience à Vienne. Sa
pension de famille à Jérusalem était une ancienne école talmudique,
fermée pour cause de déficit financier. Cohen versa 20 000 francs de
« pas de porte », signifiant qu’il pouvait utiliser le bâtiment bien qu’il
restât inscrit comme propriété de la communauté séfarade. Peu de
temps après, le 26 juillet 1854, l’hôpital fut ouvert. McGowan, se
rendit à l’inauguration, bien que n’y étant pas invité, et il écrivit que
« l’ouverture officielle de l’hôpital a eu lieu hier matin avec autant de
faste que le permettaient les circonstances. Le bâtiment attribué à
l’hôpital est une nouvelle et belle construction qui avait été destinée
à abriter une école ». Cohen envoya, deux jours plus tard, un rapport
à l’empereur d’Autriche, l’informant que le consul de sa Majesté, le
comte Pizzamano, était prêt à étendre la protection impériale sur cette
fondation. C’est en l’honneur du premier des célèbres Rothschild, le
banquier Meyer Amschel Rothschild de Francfort, père de James de
Rothschild de Paris, que l’hôpital fut nommé « hôpital Meyer Roths-
child ». À l’entrée était inscrit en hébreu et en français « À la mémoire
vénérée de Meier Rothschild, ses fils Amschel, Salomon, Nathan,
Charles et James, barons de Rothschild ».
Le docteur Bernhard Neumann, qui était né à Varsovie et avait
étudié à Cracovie et Vienne, fut nommé médecin de l’hôpital. Il était
sans doute à Jérusalem depuis 1852. Ce fut un directeur compétent et
quand il partit, en 1862, pour de soi-disant raisons de santé, l’institu-
tion sombra dans une grave crise. Il n’y avait pas, à cette époque, de
médecin juif dans la ville et c’est un docteur grec qui dut apporter
son aide. Par la suite, grâce à une longue succession de bons médecins
juifs, originaires d’Autriche-Hongrie, (les docteurs Rothziegel,
London, Schwarz), l’hôpital fut remis sur les rails.
Du temps du docteur Schwarz, en septembre 1888, le nouveau
bâtiment, à l’extérieur de la Vieille Ville fut inauguré en la présence
du Pacha et des consuls d’Autriche, de France, d’Italie et d’Espagne.
Le nouveau directeur médical était le beau-frère de Schwarz, l’Ukrai-
nien Isaak Grigori Amcyslowsli, qui se faisait appeler docteur
D’Arbela. Il avait achevé ses études médicales à Paris et avait été le
médecin particulier du sultan de Zanzibar ; il parlait douze langues et
était également l’auteur d’un dictionnaire hébreu-espagnol.
D’Arbela participa très activement à la construction du réseau de
services médicaux dans les nouvelles implantations juives qui furent
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 127

créées précisément à cette époque. Les Rothschild de Paris organisè-


rent un système de services de soins couvrant tout le pays, y compris
les villages arabes dans le périmètre de ces récentes implantations.
D’Arbela était, à lui seul, le médecin de neuf villages arabes. Cet
immense réseau était financé par les Rothschild et c’est de là que
provient l’expression hébraïque al-heshbon ha-baron.
Les Rothschild français contribuèrent plus que quiconque au
développement général de centres médicaux de Palestine et on ignore
si un quelconque dessein politique français animait cette œuvre de
pionnier, identifiée bien sûr à la France. Tous les successeurs de
D’Arbela à l’hôpital de Jérusalem étaient des juifs francisés qui avaient
fait leurs études à Paris. Bien qu’il restât toujours officiellement autri-
chien, l’hôpital était nommé « hôpital français de Rothschild », même
dans les guides imprimés. Il semble toutefois que les consuls autri-
chiens – de souche italienne ou même arménienne – qui correspon-
daient en français avec leurs collègues allemands, n’en aient pas fait
cas. À tel point qu’ils n’intervinrent même pas quand les Turcs, leurs
alliés dans la Première Guerre mondiale, confisquèrent l’hôpital au
titre de propriété de l’ennemi français. Mais par ailleurs, le style
français disparut après que la guerre avait été gagnée. L’hôpital fut
alors repris par l’organisation américaine Hadassah qui en fit la clini-
que moderne de l’Université hébraïque de Jérusalem. Je me demande
si cette histoire française de la clinique de l’Université est connue des
membres de la Hadassah.

Les autres hôpitaux

Il y avait à Jérusalem d’autres hôpitaux, l’arménien, le grec, et


même le russe, qui n’avaient que peu d’impact sur la scène politique.
En 1855, soit un an après l’ouverture de l’hôpital Rothschild, sir
Moses Montefiore posa la première pierre d’un nouvel édifice monu-
mental, le premier en dehors des remparts de la Vieille Ville, son
propre hôpital. Cependant il dut abandonner son projet, car son rival,
Rothschild eut le dessus dans cette affaire. La sagesse de Montefiore
l’emporta finalement sur la tentation de vanité ; mais ses contempo-
rains ne le gratifièrent pas pour son renoncement raisonnable ; au
contraire, ils se moquèrent de lui.
Le consulat britannique alimenta pendant cinq ans un dossier sur
128 N. Schwake

son projet impérial jusqu’à ce que son échec devienne une évidence.
Le rêve d’un hôpital juif anti-Rothschild devint finalement une réalité
en 1867 quand les responsables de la communauté ashkénaze ouvrirent
leur propre hôpital, dans une maison qu’ils avaient récupérée de
Nicholayson, le grand missionnaire anglican. Montefiore leur fit don
des meubles du dispensaire du docteur Frankel, que l’on peut encore
voir dans l’actuel hôpital Bikkur Cholim.
La nouvelle institution ashkénaze fut appelée « Deutsch-Israeli-
tisches Bikkur-Cholim Hospital », l’« hôpital général de la commu-
nauté ashkénaze ». Le seul dans l’histoire des hôpitaux de Jérusalem
à avoir été fondé sur une initiative locale, mais qui devint très vite
aussi un enjeu politique pour les pouvoirs européens en Palestine.
Nous atteignons là à un moment décisif de la politique euro-
péenne en Palestine. Le modeste hôpital Bikkur Cholim incarne ce
changement dramatique. La demande de protection consulaire fut
envoyée au consul général de la Fédération nord-allemande, l’embryon
de l’Empire germanique récemment unifié. Cette unification de l’Alle-
magne était d’une importance capitale pour les deux groupes qui
n’avaient pas, jusqu’en 1870, d’identité nationale, les juifs ashkénazes
et les catholiques allemands.
Désormais, les Ashkénazes, qui se désignaient comme
« Daitsch » pouvaient s’identifier à la nouvelle entité politique, appe-
lée « Deutschland ». Il ne s’agissait pas là d’une voie à sens unique.
Il y avait des hommes politiques allemands influents, parmi lesquels
le chancelier Bismarck, qui essayaient délibérément d’utiliser les juifs
yiddishophones d’Europe de l’Est comme tête de pont de l’influence
allemande. Le pitoyable petit « Bikker Choilim Hospitol » est le meil-
leur exemple de ces manipulations. Bien qu’installés chez le mission-
naire Nicolayson, le grand représentant des intérêts britanniques en
Palestine, aucun des « daitsche rebbes » n’avaient dans l’idée de solli-
citer la protection de l’Empire britannique, autrefois si désireux de
« protéger » les juifs de Palestine. Non, dès que la Prusse devint
l’Allemagne, celle-ci fut leur « patrie » naturelle. D’autre part, les
autorités berlinoises, bien que sachant parfaitement qu’aucun des
directeurs hospitaliers n’était allemand au sens légal du terme, éten-
dirent leur protection à cette étrange tête de pont de culture allemande,
parfois à l’encontre de l’instinctive opposition des consuls allemands
en poste à Jérusalem. C’est de cet acrobatique jeu du « moins alle-
mand » et « plus allemand » que naquit, plus tard, le nouvel hôpital
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 129

« Shaare Zedek », qui était aussi fanatiquement juif qu’allemand. Il


fut inauguré le jour du « Kaiser’s Geburtstag », de l’anniversaire de
l’empereur Wilhelm II, le 27 janvier 1902. Ce fut aussi la dernière
institution allemande qui fonctionna en Palestine et que le gouverne-
ment mandataire britannique classa, jusqu’en 1941, comme « hôpital
allemand ».
L’influence de l’Allemagne sur les juifs palestiniens devint de
loin plus importante que celle de l’Angleterre. Des historiens comme
Yeshayahu Friedman ont même montré de façon très convaincante
que le rôle de l’Allemagne dans l’aboutissement du sionisme dépassa
sans conteste celui de l’Angleterre.
L’exemple de l’hôpital autrichien de Tantur 3 et de l’hôpital alle-
mand de Nazareth 4 est une illustration dramatique de la nouvelle
attitude des catholiques allemands. Quand l’empereur autrichien,
dominé par les Prussiens, arriva trop tard pour acquérir les ruines de
l’ancien hôpital Saint-Jean pour l’Ordre catholique de Saint-Jean,
l’« Ordre de Malte », récemment réhabilité, il acheta une colline, à
mi-chemin entre Jérusalem et Bethléhem, appelée Tantur. C’était en
1869, lorsque François-Joseph et Frédéric Wilhelm, le prince de la
couronne de Prusse visitaient ensemble Jérusalem en rentrant chez
eux, de retour de l’inauguration du canal de Suez. Son Impériale et
Royale Majesté Apostolique fit don de la colline à l’Ordre de Malte
et dès le 11 juin 1876 la construction d’un centre appelé « Hospice
du souverain ordre militaire de Malte » fut achevée. La direction
médicale en fut confiée aux Frères de la province bavaroise de l’Ordre
hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu.
Le responsable des Frères bavarois, le médecin Othmar Mayr,
fervent patriote allemand, qui s’était engagé comme volontaire dans
la guerre de 1870 contre la France, fut rapidement en réel désaccord
avec le consul autrichien, le comte Caboga, qui en était le directeur
administratif. Les nouveaux patriotes allemands n’avaient rien en
commun avec cet italo-autrichien, collaborateur du « Erzfeind » fran-

3. On peut trouver une description approfondie de l’hôpital de Tantur chez


Stransky, Thomas F., « The Austrian Hospital at Tantur (1869-1918) », in The
Austrian Presence in the Holy Land, published by the Austrian Embassy, Tel-Aviv,
1996, pp. 98-121.
4. Un article détaillé sur l’hôpital catholique de Nazareth de Schwake, Norbert,
« The Austrian Hospital in Nazareth », in ibid., pp. 81-97.
130 N. Schwake

çais. Aussi la coopération austro-allemande fut-elle de très courte


durée. Au bout de moins d’un an le frère Othmar partit et chercha un
autre travail en Palestine.
Première ironie du sort, l’hôpital français de Bethléhem, que les
sœurs de la Charité avaient ouvert en 1889, étouffa l’hôpital de Tantur
et, deuxième ironie, ce fut l’Ordre de Malte qui le sauva ces dernières
années, de la fermeture.
Le docteur Othmar Mayr se rendit utile à Nazareth où il loua
une maison en 1881 et fonda, peu après, en 1882 un petit hôpital,
rattaché à un service de consultations externes. Mayr avait agi seul,
sans l’autorisation de son Ordre et en trompant le patriarche latin
Barlassina qui lui avait manifesté une déplaisante hostilité depuis les
problèmes de Tantur. L’ordre finit par accepter le fait accompli, mais
envoya le Frère Philippe Wagner – médecin également et ancien ami
de l’époque de Tantur – à Nazareth, en tant que premier prieur. Mayr
en fut furieux ; sa subordination à Wagner était une décision délibérée
de le punir, de l’humilier et de mâter son goût pour l’indépendance
personnelle et politique.
Mais Wagner ne fut pas le seul partenaire suspect à venir prendre
part à l’aventure de Nazareth. Il arriva avec un autre frère d’Alsace,
le Frère Faustin Ehrhard : membre de la province française et il témoi-
gnait de la soumission de l’hôpital de Nazareth à la protection de la
France. Le père principal de l’Ordre, à Rome, écrivit au patriarche
Barlassina, que l’hôpital « en aucun temps ne sera sous la protection
de la France... »
Le problème qu’Othmar Mayr rencontra avec Phillip Mayr trouva
une rapide, mais aussi très brutale solution : Wagner décéda subite-
ment, trois mois seulement après son arrivée, le 25 septembre. Mayr
signala cette mort, sans l’accompagner de commentaire, donnant
l’étrange diagnostic d’« insolation ».
Une importante parcelle, sur une colline à l’extérieur de Naza-
reth, avait été achetée par feu Wagner avec de l’argent hérité de sa
famille. Othmar Mayr, qui devait alors être officiellement nommé
prieur principal de l’hôpital, enregistra la terre sous son nom personnel
et refusa obstinément d’enregistrer les bâtiments sous le nom de
l’Ordre des Hospitaliers, parce qu’il craignait précisément que dans
ce cas son œuvre soit prise en charge par la France. Dès novembre
de la même année (1882), Frère Othmar fit construire un premier
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 131

hôpital modèle sur la parcelle acquise et lui donna le nom de « Kran-


kenhaus zur Heiligen Familie ».
Les franciscains de Nazareth, qui avaient déjà été ébranlés par
le danger allemand que manifestaient de zélés missionnaires protes-
tants, Huber at Zeller, des Bavarois au service de l’Église d’Angleterre,
n’étaient pas prêts à livrer « leur » Nazareth au drapeau allemand.
C’était leur cauchemar que désormais le drapeau allemand soit ouver-
tement brandi par de fervents catholiques. Un ami et allié des fran-
ciscains était à l’intérieur de l’hôpital allemand, il s’agissait du Frère
alsacien Faustin Ehrhard. Mayr le détestait et dans ses rapports l’accu-
sait d’« être paresseux comme les franciscains ».
Mais une fois que Othmar Mayr fut privé de son « protecteur »
de Rome, le supérieur général Alfieri, son ami personnel, sa cause fut
perdue. Le 21 février 1889, Mayr fut cruellement battu et maltraité
par les franciscains alors qu’il assistait à la messe dominicale dans
leur église. À demi-mort, il fut expulsé vers Haïfa. Un autre combattant
allemand, le Frère Lichtenwald, subit le même sort. L’hôpital fut
occupé par des mercenaires français et le dernier restant, le frère
alsacien Faustin, membre de la province française, assura la garde de
l’institution jusqu’en 1893.
Avec l’ultime mainmise des frères autrichiens sur l’hôpital on
assistait à une éclatante victoire du camp franco-autrichien dans l’hor-
rible guerre coloniale qui se déroulait en Palestine. Plus tard, cepen-
dant, quand la politique de l’Autriche dépendit de plus en plus de
celle de l’Allemagne, une initiative française fut lancée pour réduire
à néant l’hôpital autrichien. En 1919, les « sœurs de la Charité »
ouvrirent leur impressionnant établissement à Nazareth, faisant de leur
mieux pour concurrencer les Autrichiens, comme elles l’avaient fait
avec succès à Bethléhem.

Conclusion

L’hôpital de Nazareth le plus prospère, fut celui que fonda un


jeune médecin arménien, ayant rejoint, dès 1861, les missionnaires
anglicans. Le docteur Vartan, né à Istanbul, sous le nom de Vartanian,
avait été interprète pour les troupes britanniques pendant la guerre de
Crimée. Avec l’aide d’amis anglais, il étudia plus tard la médecine et
devint un membre actif de l’Église d’Angleterre. En 1860, la « Société
132 N. Schwake

médicale missionnaire d’Edingbourg » l’envoya secourir les nombreu-


ses victimes de guerre civile qui déchirait chrétiens et druzes au Liban.
Comme il avait le sentiment qu’à Beyrouth sa présence était superflue
et indésirable, il partit pour Nazareth, qui se situait à mi-chemin entre
Beyrouth et Jérusalem et n’avait pas de médecin. Dés 1870, Vartan
ouvrit un modeste hôpital de dix-huit lits dans une petite maison du
centre ville. Ses successeurs firent de cette institution un hôpital
moderne et digne d’estime 5.
Une autre initiative écossaise vit le jour avec le dispensaire de
l’Église d’Écosse, ouvert en 1881, dans le quartier juif de Tibériade.
Les efforts du docteur David Torrance 6 qui en était le médecin, débou-
chèrent sur l’ouverture d’un respectable hôpital en 1894. Il demeura
le plus important hôpital de tout le district jusqu’aux premières années
de l’État d’Israël.
L’effort missionnaire britannique atteignit même des lieux négli-
gés, comme Hébron, Gaza et Naplouse 7. L’hôpital protestant de
Naplouse fut créé par le missionnaire allemand Christian Fallscheer,
qui avait été envoyé là-bas dès 1864, par l’évêque Gobat. Cette insti-
tution, appelée « hôpital de Saint-Luc » conserve encore aujourd’hui
son activité et son importance. À Gaza, la « Société missionnaire de
l’Église » maintint sa mission, qui comprenait une église, une école
et un hôpital, jusqu’en 1912. Là aussi, le petit hôpital est toujours en
service. À Hébron, comme à Jérusalem, Safed, et Tibériade les
missionnaires s’adressaient surtout aux juifs qui malgré leurs efforts
considérables ne réussirent jamais à avoir leur propre hôpital. Deux
hôpitaux juifs avaient été fondés à Hébron, l’un en 1878, l’autre en
1911, mais ils ne fonctionnèrent jamais. L’hôpital protestant d’Hébron,
qui est aujourd’hui fermé, eut une histoire particulièrement intéres-
sante et délicate. Un hôpital de la mission britannique, fut aussi ouvert
à Safed en 1904, pour une courte période. Les Allemands ne déve-

5. Ces précisions sur l’histoire de l’hôpital de Nazareth m’ont été transmises


personnellement par le directeur médical, Nakhle Bishara, qui est particulièrement
bien informé sur ce sujet.
6. Une peinture minutieuse de son travail est fournie par Livingstone, W. P.,
A Galilee Doctor, being a sketch of the Career of Dr. D. W. Torrance of Tiberias,
Londres, 1925.
7. L’histoire délicate de l’hôpital d’Hébron est rapportée par Ewing, W.,
Paterson of Hebron : « The Hakim », Missionary Life in the Mountains of Judah,
Londres, n.d.
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 133

loppèrent jamais de projet pour un réseau hospitalier couvrant toute


la Palestine, pas plus que les Luthériens ou les catholiques. Les sœurs
de Saint-Charles, connues pour leur hôpital de Beyrouth, essayèrent
d’en ouvrir un à Haïfa, mais ce rêve ne se concrétisa pas. Les colons
allemands de Jaffa, les Templiers, créèrent leur « Spital » dans le
quartier de la « German Colony », en janvier 1871. Il se situait au
second étage au-dessus de l’entrepôt de bois de la famille Breische et
le projet, en 1909, de le transmettre aux diaconesses ne fut jamais mis
à exécution.

Jaffa, le port vers 1900.

Plus actifs étaient les Français. À Jaffa, les sœurs françaises de


Saint-Joseph avaient un dispensaire à la fin des années soixante. C’est
à peu près à la même époque que fut construit leur impressionnant
hôpital de Jérusalem ; à Jaffa également il en fut élevé un, de sembla-
ble style pompeux, financé par monsieur Francisque Guinet, un
commerçant qui avait visité la Syrie et le Liban et avait expérimenté
134 N. Schwake

ce que signifie être malade dans un pays du Levant. Le 29 janvier 1885,


l’hôpital Saint-Louis de Jaffa fut inauguré 8. Les deux hôpitaux des
sœurs de la Charité de Bethléhem et de Nazareth ont déjà été cités.
De plus, les initiatives juives pour la mise en place d’un réseau
sanitaire et hospitalier étaient particulièrement liées aux intérêts fran-
çais. L’hôpital Rothschild de Safed, ouvert après la Première Guerre
mondiale, fut ensuite transformé en un moderne hôpital de district 9.
L’hôpital Rothschild de Haïfa, ouvert en 1908, fut le premier dans
cette importante cité et reste jusqu’à nos jours l’un des plus prestigieux
centres médicaux.
Aucun des hôpitaux fondés pour des intérêts étrangers, n’a eu de
véritable importance pour la réalité sociale, religieuse, politique
contemporaine. Seuls les hôpitaux juifs eurent une chance de déve-
loppement naturel dans le cadre de l’État d’Israël. Tous les autres,
même les quelques rares qui fonctionnent encore, ne sont que des
monuments symboles d’une période de transition très agitée et trépi-
dante, période remplie de vanité et de bonne volonté aveugle. Les
sœurs de Saint-Joseph, rencontrant les diaconesses à bord du bateau
à vapeur qui les conduisait à Jaffa, s’exclamèrent « Quel dommage »
en apprenant qu’elles n’appartenaient pas à la bonne confession. Elles
n’avaient pas idée du « dommage » auquel elles étaient confrontées !
Cependant il y eut une exception remarquable en la personne de
Max Sandreczky 10, le fils du missionnaire Carl Sandreczki, le pionnier
du prosélytisme et qui avait déclenché la division des chrétiens de
Palestine. Max Sandreczky fut nommé, en 1862, premier médecin
allemand de l’hôpital protestant de Jérusalem. Mais le fils du mission-
naire ne supportant pas le zèle des diaconesses, quand leur projet
d’hôpital pour enfants fut transformé en pensionnat « Talitha Kumi »
(après la mort de Fliedner), il abandonna la carrière protégée et créa,
dans des conditions très modestes, son propre hôpital privé pour
enfants qu’il appela « Marienstift ». C’était en 1872, à une époque où

8. Cette information m’a été communiquée par sœur Johanna Borg, la provin-
ciale de la Province d’Israël des sœurs de Saint-Joseph.
9. Bar-El, Yaron & Levy, Nissim, « The Beginning of Modern Medical Prac-
tice in Galilean Towns, 1860-1900 » (en hébreu), Cathedra, no 54, Jérusalem, 1989,
p. 96.
10. Le professeur Samuel Nissan (Jérusalem) prépare une étude fouillée de
l’hôpital pour enfants du docteur Sandreczky.
Le développement du réseau hospitalier en Palestine 135

c’était encore une innovation médicale très rare que de mettre à part
les hôpitaux pour enfants. Max Sandreczky fut ignoré par la commu-
nauté protestante allemande en place. Le chancelier Wilhelm qui avait
dressé ses tentes en face du « Marienstift », en 1898, refusa de lui
parler. Sandreczky, après s’être épuisé au service des plus délaissés
et désespérés de toutes communautés religieuses et ethniques, fut fina-
lement lui-même conduit au désespoir et se suicida en 1899. Puisse
son exemple nous servir de leçon !
(Traduit de l’anglais par Mireille Loubet)
FRÉDÉRIQUE SCHILLO

Les commerçants français en Palestine


pendant la période ottomane (1842-1914)

Si les relations économiques entre la France et l’Empire ottoman


ont fait l’objet d’études approfondies, notamment par Jacques Thobie
dans sa thèse consacrée à l’impérialisme français 1, restait encore à se
pencher sur un acteur essentiel, mais méconnu, du jeu commercial :
le commerçant français résidant en Palestine. Qu’il ait été un véritable
trait d’union entre les entreprises de métropole et le territoire pales-
tinien ou un simple représentant de la nation française à l’étranger, le
Français qui pratiquait le commerce en Palestine ne peut être détaché
du vaste champ économique franco-palestinien.
Précisons tout d’abord que le terme même de Palestine ne corres-
pond aucunement à une réalité administrative de l’époque et recoupe,
pour plus de facilité, le territoire contenu dans les frontières actuelles
de l’État hébreu. De même, il faut souligner que le classement typo-
logique classique qui veut que l’on différencie l’artisan du boutiquier,
du négociant, de l’agriculteur et de l’industriel n’est pas de mise ici.
Nous avons choisi de consacrer la présente analyse aux commerçants
en tant que particuliers et, dans ce cas, il n’y a pas de distinction, ou
plutôt un cumul des activités : le commerçant français en Palestine
était tout à la fois ; il achetait et vendait des marchandises qu’il avait
importées ou fabriquées lui-même, les expédiait à l’étranger ou les
écoulait sur le marché local, faisait du négoce et servait d’intermé-
diaire, il diversifiait ses produits et fondait même plusieurs entreprises.
Enfin, il faut s’entendre sur la période qui s’étend de 1842 à 1914 et
qui correspond à celle de l’influence française en Palestine 2. L’année

1. Thobie, Jacques, Intérêts et impérialismes français dans l’Empire ottoman


(1895-1914), Paris, Publications de la Sorbonne, Université de Paris-1, 1977, 817 p.
2. Telle que je l’ai étudiée dans mon travail de recherches en DEA, « La
138 Frédérique Schillo

1842 marque précisément la mise en place d’une politique de présence


française en Palestine avec la nomination du premier consul de France
à Jérusalem depuis la réouverture de l’échelle, le comte Gabriel de
Lantivy, qui, de plus, était le premier Français à représenter les auto-
rités nationales en Palestine. Avec la fermeture des postes consulaires
et le départ des représentants français, l’année 1914 clôt d’une certaine
manière, tant d’un point de vue concret que symbolique, la présence
française sur le territoire. Toutefois, il faut savoir que les commerçants
français, qui sont surtout apparus à partir des années 1880, ont pour-
suivi leurs activités après le déclenchement de la Première Guerre
mondiale. Plusieurs sources viennent le confirmer. Mes recherches ont
porté sur les archives françaises, tant sur les sources publiques, avec
les fonds du ministère des Affaires étrangères conservés à Paris et à
Nantes et celui des Archives nationales, que sur les sources privées,
notamment le Crédit lyonnais. Enfin, il existe une source originale et
inédite que sont les registres de l’état civil de Palestine de 1845 à 1891,
qui fournissent des informations précieuses sur l’activité et la situation
des commerçants français, et nous renseignent sur leur nombre.
La question du nombre se pose en effet. On peut difficilement
évaluer la dimension de la communauté française établie en Palestine
et, a fortiori, celle du réseau de commerçants. Nous butons sur deux
problèmes : tout d’abord les limites du recensement ottoman, souvent
inexact concernant les chiffres des étrangers et auquel les agents
consulaires français refusaient de participer ; et pour ce qui est des
archives françaises, la rareté des registres d’immatriculation qui sont
d’ailleurs peu représentatifs puisque les Français ne procédaient pas
systématiquement à cette inscription, obligatoire pourtant, mais qui
n’était soumise à aucune sanction. C’est notamment le cas des musul-
mans et juifs originaires d’Algérie, qui se trouvent de fait majoritai-
rement exclus de cette étude. Lorsqu’il existe une liste nominative des
commerçants, leur nationalité n’est pas systématiquement précisée 3.
Si nous nous référons aux papiers qui ne concernent que les commer-
çants de nationalité française, il n’y en aurait eu aucun à Jérusalem

présence française en Palestine, 1842-1914 », Université de Paris I-Panthéon


Sorbonne, septembre 1998.
3. Archives nationales (AN), F12 7281. Le rapport établi le 31 mai 1908 sur
la Palestine économique fournit la liste nominative des commerçants de Jérusalem,
soit un peu plus de 150 maisons dont la nationalité n’est pas indiquée. Le rapport
Les commerçants français en Palestine 139

au début de notre période 4 et, au milieu, l’une des rares listes nomi-
natives des commerçants français établis dans la circonscription de
Jérusalem ne donne que deux noms 5. Face à cette pauvreté de docu-
ments, reste à déceler dans la correspondance politique et commerciale
les quelques commerçants qui y sont distingués. D’où l’importance
d’étudier les registres de l’état civil qui apparaissent doublement inté-
ressants puisqu’ils fournissent plusieurs noms de commerçants tout en
nous renseignant sur leur situation familiale. Certes, leur étude contient
certaines limites : ne figurent que les individus qui sont nés, se sont
mariés, ont eu des enfants, se sont portés comme témoins dans des
actes ou sont décédés en Palestine. Une somme de conditions qui,
toutefois, nous permet d’approcher un peu mieux le réseau des
commerçants français. En regroupant les informations contenues dans
plusieurs fiches d’état civil pour chaque individu, y compris les
témoins, le nombre total de Français s’élève à 436 personnes, parmi
lesquelles 42 commerçants 6. Ce résultat ne peut en aucune manière
faire l’objet d’une étude statistique. Cependant, il a le mérite de nous
apporter des renseignements sur plusieurs individus, lesquels, bien que
ne constituant qu’une partie du monde des commerçants, se trouvent
être, au vu d’autres sources complémentaires, les principaux acteurs
économiques en Palestine, surtout dans les années 1880-1914. Citons,
parmi les plus influents, les Baldensperger, une famille présente sur
trois générations, les familles Bagarry, Barrellet, Bost, Portalis, les
commerçants Auguste Rochais et Frédéric Niclas.
Ces commerçants évoluaient dans un cadre juridique qui a été
finement analysé par Jacques Thobie. Aussi, nous n’en donnerons que
les aspects généraux. La liberté du commerce français dans l’Empire
ottoman était garantie par les capitulations, et en premier lieu par le
traité du 18 octobre 1569, conclu entre Sélim III et Charles IX, qui
précisait également la nature des biens échangés et réglait les problè-

du 20 juin 1910 concernant la situation économique de la place de Caïffa pendant


l’année 1909 donne une liste nominative de 23 maisons de commerce, en précisant
leur secteur d’activité mais en omettant de signaler leur nationalité.
4. Ministère des Affaires étrangères à Paris (MAE), série CCC, sous-série
Jérusalem, vol. 2, rapport du 20 janvier 1851.
5. AN, F12 7414, Pierre Bagarry et Auguste Rochais.
6. Voir en annexe la liste des commerçants français enregistrés dans l’état
civil de Palestine, avec mention de leur profession telle qu’elle a été consignée.
140 Frédérique Schillo

mes de douane. Avec le traité du 8 mai 1740, les droits hérités des
capitulations furent déclarés définitifs et perpétuels. Un Français
pouvait s’établir en Palestine, circuler sur terre et mer, vendre, acheter
et faire commerce, pratiquer son culte librement, et il obtenait une
immunité de juridiction fort appréciable dans le cas de conflits de
nature commerciale. Enfin, c’est par le traité du 29 avril 1861 et son
annexe du 5 décembre que furent réglées plusieurs questions sur la
prohibition de certaines marchandises et les droits de douane. Le traité
confirmait l’abolition de tous les monopoles, qui avait été décidée
dans la convention commerciale de 1838. La Porte exerçait un droit
de surveillance sur l’exportation de certains produits comme le tabac
et le sel, dont elle défendait l’entrée dans l’Empire, et interdisait
l’importation d’armes. Pour les droits de douane, le traité précisait un
droit de courtage sur les opérations de commerce intérieur. Le traité
fixait les droits à l’importation dans l’Empire ottoman à 8 %. Ils ont
évolué pendant notre période : le droit d’entrée est passé à 11 % en
juin 1907, puis à 15 % après l’accord général franco-turc du 1er octobre
1914. Ces droits ont été augmentés en compensation d’une diminution
des droits à l’exportation, établis par le traité de 1861, qui les a fait
baisser définitivement de 12 à 8 %. Enfin, au cœur de ces dispositions
générales, il existait des produits plus ou moins taxés. Le vin, par
exemple, pouvait être exempté de taxe s’il était destiné à une consom-
mation privée et l’on sait a contrario que les produits en bois d’olivier
étaient très taxés à l’exportation. Quant au commerce des céréales, il
était spécialement réglementé par la Porte, qui pouvait interdire toute
exportation en temps de crise, ce qui s’avéra particulièrement préju-
diciable pour les Français qui en faisaient le négoce.
C’est dans une optique économique et sociale que nous souhai-
tons présenter les commerçants français de Palestine. La personnalité
et le parcours commercial de chacun d’entre eux n’ont d’intérêt que
celui de nous faire approcher une réalité plus large concernant le réseau
des commerçants français et de tenter de répondre en premier lieu à
cette problématique qui apparaît de prime abord fort simple : pourquoi
quelques Français ont-ils choisi de faire du commerce en Palestine ?
Autrement dit, leur démarche a-t-elle procédé d’une véritable logique
commerciale ou faut-il voir dans leur choix de résidence l’attrait
premier de la Terre sainte ? C’est la nature même de leurs activités
qu’il convient de préciser, leur place à l’intérieur de la communauté
française de Palestine et les liens qu’ils entretenaient avec la France.
Les commerçants français en Palestine 141

Les activités commerciales

Les produits
Parmi les marchandises les plus représentées dans les activités
des commerçants français, nous pouvons établir une liste selon les
grands secteurs d’activités : les matériaux de construction, la quincail-
lerie, la faïence, la porcelaine et la verrerie, les meubles, la literie, la
papeterie et les articles de bureau, les conserves alimentaires et les
liqueurs. Tous sont des secteurs dans lesquels la France était très
présente à l’exportation vers la Palestine. L’intérêt est donc pour nous
de connaître la part des commerçants français en Palestine dans
l’importation de ces marchandises.
Le premier document qui nous renseigne sur les importations
françaises en Palestine est un rapport commercial de Jaffa établi en
1879 7. Il indique que les principales importations étaient faites sur
place par des commissionnaires généralement non français. Et lors-
qu’ils étaient français, il s’agissait exclusivement de commissionnaires
de Marseille qui jouaient le rôle d’intermédiaires. À cette date, les
maisons françaises étaient trop peu présentes en Terre sainte pour
participer activement et influer sur les échanges. Mais on note une
évolution à partir des années 1880. Non seulement les commerçants
français semblent plus nombreux, mais il apparaît également que leur
comportement s’est modifié. Il en est ainsi de Marius Barrellet, qui
entreprit lui-même une tournée en France et en Belgique, où il présenta
ses activités et acheta de l’outillage pour son commerce basé à Jaffa.
Autre exemple avec Pierre Baggary, qui importait toutes ses marchan-
dises, dont la plus grande partie venait de France. Il s’agissait essen-
tiellement de matériaux de construction : fer, zinc, plomb, céramique,
quincaillerie, bois, ciment, plâtre, clouterie, instruments de menuiserie.
Il faut toutefois attendre un rapport de 1901 pour apprécier la valeur
des importations des commerçants français dans les relations franco-
palestiniennes 8. Pour ce qui est des grandes maisons de commerce, la

7. MAE, série CPC, sous-série Jérusalem, vol. 13, Jérusalem, 31 juillet 1879,
no 49, statistique du mouvement commercial du port de Jaffa du 1er mars 1876 au
1er mars 1877.
8. Ministère des Affaires étrangères, Archives diplomatiques de Nantes
(ADN), Jérusalem, série B, vol. 38, Jérusalem au MAE, rapport du 18 mai 1901,
no 21, 10 p.
142 Frédérique Schillo

France entrait à hauteur de 40 % dans leurs activités, en leur fournis-


sant surtout des matériaux de construction, de la céramique, de la
quincaillerie, des conserves alimentaires, des vins et liqueurs et des
produits de droguerie. En revanche, des matériaux bruts et ouvrés
comme le ciment et la chaux venaient de Belgique, d’Allemagne,
d’Autriche et d’Angleterre. Quant aux petits boutiquiers qui vendaient
sur place des habits et cotonnades, ainsi que des articles de mercerie
et cordonnerie, ils se les procuraient dans les grands centres du Levant
comme Beyrouth, Smyrne, Constantinople et Alexandrie ; la France
n’entrant que pour 15 % dans leurs activités. Ce faible résultat est à
considérer dans le cadre d’une vente sur place, qui exigeait que l’on
se soucie des goûts locaux. Cette observation nous amène à considérer
plus largement la question de l’adaptation au marché local.
L’un des griefs majeurs qui était fait aux commerçants français
dans les rapports des agents consulaires était leur difficulté d’adapta-
tion aux spécificités du commerce levantin. Ce problème peut être
étudié à travers le commerce des objets de piété. Celui-ci, qui aurait
été introduit dès le XVIIe siècle en Palestine par les pères franciscains,
se développa considérablement à partir de la seconde moitié du
e
XIX siècle, en relation directe avec l’essor des pèlerinages. On trouvait
des chapelets, médaillons et croix, ou encore des tablettes représentant
des scènes de la vie religieuse ou des Lieux saints, lesquels étaient
également figurés dans des modèles réduits en marqueterie. Les maté-
riaux comme la nacre et les pierres étaient importés, notamment d’Ita-
lie et des États-Unis. La France, avec ses grands centres de Paris,
Bordeaux, Marseille et Lourdes, exportait des produits finis comme
les croix et chapelets. En Palestine, des centres artisanaux travaillaient
le bois d’olivier et la pierre de la mer Morte, en en faisant quelquefois
leur spécialité, comme Bethléem. Quelle était la place des Français
dans ce secteur commercial qui tendait à devenir très concurrentiel ?
Curieusement, ils sont peu nombreux parmi le groupe des commer-
çants français à s’adonner à cette nouvelle activité, qui pouvait prendre
des dimensions fort diverses. Ainsi, parmi les plus enthousiastes se
trouvait la maison Pierre Michel et Fils, entreprise établie en 1878 à
Jérusalem et Bethléem, qui s’était spécialisée dans la vente d’objets
de piété. Elle importait des objets de nacre et de bois d’olivier, notam-
ment de France, et les vendait sur place. On trouve aussi Auguste
Rochais, qui ouvrit en 1880 – c’est-à-dire en plein essor des pèleri-
nages de pénitence français – une boutique d’articles de bureau, pape-
Les commerçants français en Palestine 143

terie, horlogerie, lunetterie, et d’objets de piété. Dix ans plus tard, il


importa de France pour près de 300 000 francs de marchandises, dont
une grande partie était représentée par les objets de piété 9. Son
commerce fut si lucratif qu’il apparaissait en 1902 comme l’une des
plus grosses fortunes françaises de Palestine. En devenant une activité
si productive, la vente des objets de piété pouvait susciter l’engoue-
ment des Français, à l’image de Jules Glambart qui, arrivé à Jérusalem
en 1911, installa aussitôt une boutique d’objets qu’il expédiait à
l’étranger. Mais pour beaucoup, ce type de commerce ne représentait
qu’une activité secondaire. Il en est ainsi de Frédéric Niclas, résident
de Beit Djemal dans l’arrondissement de Ramleh, qui exerçait la
profession de mécanicien. Parallèlement, à partir de 1876, il entreprit
de fabriquer lui-même des objets de piété qu’il vendait sur place. C’est
aussi le cas de Louise Baldensperger, fille d’Henri et Caroline
Baldensperger dont nous serons amenés à reparler plus longuement.
Ses activités nous sont connues par l’ethnologue Hilma Granqvist
(1891-1972), qui la rencontra lors de ses deux missions scientifiques
dans le village d’Ortas entre 1925 et 1931. Elle écrit : « Quand je suis
venue à Ortas pour la toute première fois, Mlle Baldensperger était
occupée à arranger ses plantes. Elle n’avait aucun travail permanent
et gagnait sa vie en faisant de petits travaux temporaires. L’un d’entre
eux était de collecter des plantes qu’elle arrangeait dans de grands
herbiers palestiniens, ou dans de petites collections de “plantes bibli-
ques”. Elle faisait également des cartes florales qu’elle vendait à Jéru-
salem à ceux qui voulaient envoyer leurs vœux de la Terre sainte à
leurs amis de l’Ouest 10. » Le commerce levantin était donc assimilé
par les Français qui voulaient en faire une simple occupation ou un
commerce plus important. Cependant, rares étaient les spécialistes.
Pour ce qui est des produits agricoles, notre intérêt est là aussi
de savoir si les commerçants français se sont adaptés aux réalités du
marché local et régional, ou au contraire s’ils ont poursuivi des acti-
vités qui se pratiquaient en France et qu’eux-mêmes pouvaient avoir
déjà occupées. Le commerce des céréales, domaine particulièrement
réglementé, était une activité ponctuelle. Les rares négociants et
commissionnaires qui s’en occupaient étaient souvent soumis aux fluc-

9. MAE, série NS, sous-série Saint-Siège, vol. 100, dossier IV.


10. Granqvist, Hilma, Birth and Childhood among the Arabs, New York, AMS
Press, 1975 (2e éd. 1947), pp. 20-21.
144 Frédérique Schillo

tuations du marché et aux directives de la Porte. Ainsi, l’un des docu-


ments nous permettant d’identifier ces commissionnaires français est
une pétition signée en 1877 par huit d’entre eux réclamant l’arrêt de
la décision du 20 juin 1877 interdisant l’exportation des céréales par
Jaffa et Jérusalem. Les commissionnaires étaient basés essentiellement
à Jaffa. Toutefois, l’on peut retenir un cas particulier que l’on trouve
inscrit dans les registres de l’état civil, et qui exerçait dans une place
peu fréquentée par les Français : Abraham Chelouche, qui faisait dès
1897 du commerce d’orge à Gaza. Parmi les autres activités agricoles
se trouve la fabrication de l’huile d’olive, très présente en Palestine
puisque chaque village possédait deux à trois presses traditionnelles.
Utilisée en grande partie pour la fabrication du savon, son débouché
principal était la consommation locale, mais elle pouvait également
être expédiée en Afrique du Nord. Dès les années 1850, l’huile d’olive
apparaît comme un produit phare dans les activités des commerçants
français, généralement des commissionnaires, qui l’achetaient sur
place et l’expédiaient en grande majorité vers Marseille. En 1877,
Pierre Bost, qui vendait déjà des articles de bâtiment, se lança dans
la fabrication et le commerce de l’huile d’olive. Il était alors le seul
représentant français dans ce secteur d’activité, alors que, parallèle-
ment, certains comme Marius Barrellet intervenaient toujours comme
intermédiaires. Au tournant du siècle, on perçoit une nette évolution.
Pierre Bagarry s’ajoute à la liste des producteurs qui exportent de
l’huile d’olive. Quant à lui, Édouard Portalis, établi à Jaffa, est l’un
des rares commerçants, toutes nationalités confondues, à avoir importé
une presse moderne en Palestine, qui ne comptait alors que trois ou
quatre presses perfectionnées sur tout le territoire. Enfin, pour clore
cet aperçu sur les produits agricoles, évoquons le domaine de l’api-
culture qui, bien que représentée par une seule famille française, les
Baldensperger, n’en est pas moins remarquable. Les deux fils d’Henri
Baldensperger, Philippe et Émile, sont venus pratiquer l’apiculture à
Ortas sur des ruches qu’avait placées leur père. Leur activité s’est
développée et ils se sont essayés à des techniques novatrices. En 1886,
le consul de France à Jérusalem indiquait que les Baldensperger
avaient établi « près de 300 ruches portatives qu’ils ont perfectionnées
d’après les nouvelles méthodes connues sous le nom de ruches à
rayons mobiles 11. » Par ce moyen, ils pouvaient extraire le miel des

11. MAE, série CCC, sous-série Jérusalem, vol. 5. Ces chiffres et les suivants
Les commerçants français en Palestine 145

rayons sans endommager la cire, qui servait alors à plusieurs extrac-


tions. Le système de ruches portatives leur permettait en outre de
poursuivre leur exploitation pendant plusieurs mois de l’année, une
partie de l’été dans le village d’Ortas et le printemps autour des jardins
de Jaffa. Ils produisaient ainsi jusqu’à 20 000 kg de miel par an, qu’ils
exportaient ensuite dans des boîtes de fer blanc, à raison de 1,20 franc
le kilo, presque essentiellement en direction de l’Angleterre.

Les maisons de commerce


L’étude de la structure des maisons des commerçants français a
pour objectif de nous faire saisir les raisons mêmes de leur implanta-
tion en Palestine. Le Français qui faisait du commerce en Terre sainte
avait-il choisi d’y résider avec cet objectif et était-il déjà rompu aux
pratiques du négoce ? Avait-il l’espoir de s’enrichir en Palestine et
l’entreprise était-elle un patrimoine familial que l’on se transmettait
de génération en génération ? Les demandes de renseignements sur
les maisons françaises en Palestine, qui fleurissent dans les archives
dès la fin du XIXe siècle, ainsi que les registres de l’état civil, nous
donnent des indications sur les principales maisons.
Quelquefois, le fondateur restait seul à la tête de sa maison de
commerce, du moins jusqu’en 1914. C’est le cas de Marius Barrellet
qui avait une quarantaine d’années lorsqu’il est venu s’établir à Jaffa
en 1883 où il fonda une maison de commerce d’articles divers. Paral-
lèlement, et il faut y voir sans doute une particularité du commerce
français, il créa une société de remorquage à vapeur en rade de Jaffa.
Il apparaît dans l’état civil de Palestine à l’occasion de la naissance
le 4 juin 1889 de son fils, Charles Louis, et comme témoin dans de
nombreux actes. Auguste Rochais, né à Cholais en 1850, est inscrit
dans l’état civil de Palestine comme témoin de plusieurs actes, pour
lesquels il se présentait à chaque fois comme professeur. En réalité,
il est venu en Palestine pour se soustraire au service militaire, après
avoir échoué à ses examens d’instituteur primaire 12 ; il a ouvert une
maison de commerce et s’est marié avec une indigène. Ces deux
exemples apparaissent comme des cas particuliers. Le plus souvent,

sont contenus dans le rapport commercial du 20 février 1886, annexé à la lettre du


26 février 1886, no 22.
12. MAE, série NS, sous-série Saint-Siège, vol. 100, dossier IV.
146 Frédérique Schillo

les maisons de commerce étaient des entreprises familiales qui se


transmettaient aux enfants ou à l’épouse. Il en est ainsi de la maison
Baldensperger, présente sur trois générations dans les registres de l’état
civil, et dont nous avons pu reconstituer l’arbre généalogique 13. Le
patriarche, Henri (quelquefois orthographié Henry) est né en Alsace
en 1823. Arrivé en Terre sainte en 1848 comme missionnaire, il acheta
une maison à Ortas où il souhaitait s’adonner à l’apiculture. Mais il
fut rappelé à Jérusalem et ce sont ses deux fils, Philippe et Émile, qui
lui succédèrent en travaillant avec les ruches portatives qu’il avait
placées. Lorsque Hilma Granqvist se rendit en Palestine au début du
siècle, Émile Baldensperger exerçait toujours le métier d’apiculteur à
Ortas et Jaffa. Hormis sa sœur Louise qui résidait auprès de lui, la
plupart de ses frères étaient morts ou avaient quitté le pays, tel Philippe
qui s’était installé à Nice. Le fondateur de la maison Bagarry, Pierre
Joseph, est né à Marseille en 1844, où il a résidé avant de s’établir à
Jérusalem dans les années 1860. On peut alors supposer qu’il avait
déjà exercé une activité commerciale en France, ou du moins établi
des relations avec les négociants de la cité phocéenne. Marié à une
Française, Élisa Appolonia, il eut six enfants nés à Jérusalem et enre-
gistrés à l’état civil 14. L’aîné, Marius Marcel, lui succéda à sa mort
en juin 1898. Le jeune homme, alors âgé de 24 ans, multiplia les
activités comme commissionnaire ou encore en tant que représentant
de la maison Cassegrain en Palestine, pour laquelle il vendait surtout
des boîtes de thon. Il céda ensuite la gestion de la maison à sa première
épouse, Marie, une citoyenne russe qui était encore en charge du
commerce en 1914 (mais se pose alors la question de la nationalité
de la maison Bagarry). La maison Bost constitue encore un exemple
de la transmission familiale. Le fondateur, Pierre Julien Bost, est né
à Usson en 1845. C’est accompagné de son frère, l’abbé Joseph Bost,
qu’il accomplit un voyage en Palestine. En 1875, il établit une boutique
d’articles de bâtiments à Jaffa, puis en 1883 diversifia ses activités en
faisant du commerce d’huile d’olive. La même année, il épousa Marie
Thérèse, fille mineure de Français établis en métropole, avec laquelle
il eut six enfants. À sa mort, sa veuve et ses enfants ont repris la
maison sous le nom de « Veuve Bost et Fils » et l’ont ainsi gérée
jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

13. Voir en annexe l’arbre généalogique de la famille Baldensperger.


14. Voir en annexe l’arbre généalogique de la famille Bagarry.
Les commerçants français en Palestine 147

Quelle était la santé financière de ces entreprises ? Pour y répon-


dre, trois sortes de pistes peuvent être envisagées. Tout d’abord, en
compilant les renseignements fournis dans un rapport rédigé en
1901 15, répondant à un questionnaire sur la fortune française à l’étran-
ger, nous disposons d’un panorama général des maisons de commerce
françaises en Palestine. Quatre grandes maisons étaient établies en
Palestine, dont trois établissements de commission, parmi lesquelles
une était installée à Jaffa. Leur chiffre d’affaires dépassait annuelle-
ment 1 500 000 francs ; à savoir 800 000 francs pour les trois commis-
sionnaires et 700 000 francs pour la seule maison de commerce. Leur
capital s’élevait à environ 200 000 francs, celui de la maison de
commerce atteignait 250 000 francs. On peut déjà relever la nette
prééminence de cette dernière sur les activités des négociants purs qui
spéculaient surtout sur des produits agricoles. À côté de ces grandes
maisons vivaient une quarantaine de petits boutiquiers, dont un peu
plus d’une dizaine résidait dans la région de Jaffa. Ils employaient un
capital de 150 000 francs et réalisaient un chiffre d’affaires de
800 000 francs. On relève très nettement l’importance accordée à la
place de Jaffa, dont le mouvement tendait à la fin du XIXe siècle à
supplanter celui du port de Caïffa. Nombreux étaient les commerçants
français à s’y établir. Toujours selon le rapport de 1901, leur fortune
peut être évaluée en fonction de leur propriété foncière. Les quatorze
commerçants de Jaffa étaient tous propriétaires et travaillaient pour
leur compte. Ils possédaient 11 709 m2 de constructions, c’est-à-dire
leurs fonds de boutique en grande majorité, dont la valeur, ajoutée à
celle des terrains, était de 2 187 000 francs. De plus vivaient à Jaffa
des particuliers français qui exploitaient sur 12 000 m2 des terrains
cultivables, notamment des jardins d’orangers, valant 400 000 francs
et qui leur rapportaient 10 % par an. Il est difficile d’assimiler ces
propriétaires à des commerçants. La grande majorité devait être
composée de rentiers 16, tandis que les autres participaient activement
à leurs affaires. On sait par exemple qu’Édouard Portalis, témoin dans
plusieurs actes de l’état civil pour lesquels il se présentait comme
rentier, a développé un commerce d’huile d’olive et d’oranges. Enfin,

15. ADN, Jérusalem, série B, vol. 38, Jérusalem au MAE, rapport du 18 mai
1901, no 21, 10 p. et complément du 11 février 1901, no 6, 18 p.
16. Onze personnes, dont trois femmes, se déclarent « rentier » ou « proprié-
taire » dans l’état civil de Palestine.
148 Frédérique Schillo

un dernier indice de la santé de ces entreprises nous est fourni avec


les renseignements donnés dès le début des années 1880 par le consulat
général et la sous-agence du Crédit lyonnais à Jérusalem sur les
maisons de commerce françaises, ainsi qu’avec la correspondance
interne des agences du Crédit lyonnais.
Auguste Rochais a peut-être été client de cet établissement. Bien
qu’il n’apparaisse pas dans la correspondance mensuelle et trimes-
trielle de l’agence, nous savons qu’il correspondait activement avec
ses représentants. Son commerce qui, rappelons-le, comprenait surtout
l’import-export d’objets de piété, était fort lucratif et il apparaît dans
le rapport de 1901 comme l’une des plus grosses fortunes foncières
de Palestine, avec un patrimoine immobilier évalué à 80 000 francs.
Pourtant, une fiche de renseignements rédigée en 1906 souligne qu’il
disposait de « moyens restreints », ajoutant « difficile en affaires et
l’on conseille d’être en règle avec lui 17 ». Pour ce qui est de la maison
Bagarry, nous pouvons évaluer sa situation financière sur plusieurs
générations. Quand son fondateur, Pierre Bagarry, demanda en 1886
au consul général de l’aider à envoyer son fils Marius dans un collège
de Jésuites à Beyrouth, il était distingué pour les services désintéressés
qu’il avait rendus aux établissements religieux et au consulat, ainsi
que pour la « modicité de ses ressources 18 ». Quinze ans plus tard,
son fils Marius, qui avait depuis repris les affaires, comptait parmi
l’une des plus grosses fortunes françaises, évaluée à 13 000 francs en
comptant uniquement la valeur de la propriété et des terrains qu’il
avait acquis 19. Mais il rencontra des difficultés et céda la gestion de
son commerce à sa première épouse Marie. En 1914, une fiche de
renseignements établie sur la maison Bagarry indique qu’elle « semble
mieux dirigée actuellement et Mme Bagarry, qui passe pour être
active, cherche à s’attirer la clientèle en important à chaque saison
quelques articles de nouveautés qu’elle essaie de placer pour son
compte 20 ». Autre exemple avec Édouard Portalis, sans doute le plus

17. ADN, Jérusalem, série B, vol. 64, fiche « Auguste Rochais », établie le
9 avril 1906.
18. ADN, Jérusalem, série E, no 29, Jérusalem à Beyrouth, 12 août 1886,
o
n 117.
19. ADN, Jérusalem, série B, vol. 38, Jérusalem au MAE, rapport du 18 mai
1901, no 21, 10 p.
20. ADN, Jérusalem, série B, vol. 64, fiche « Bagarry » no 16, établie à Jéru-
salem le 18 mars 1914.
Les commerçants français en Palestine 149

grand propriétaire terrien français, que la sous-agence du Crédit lyon-


nais présentait comme l’un de ses meilleurs clients. À sa mort en
1911, son fils Hubert hérita d’une orangerie des environs de Jaffa
d’une valeur de 250 000 francs et de différents titres, dont une partie
en dépôt à la Société marseillaise pour environ 10 000 francs, le reste
en titres nominatifs au Crédit lyonnais pour une valeur de
70 000 francs 21. Mais Hubert Portalis étant lui-même débiteur de plus
de 12 000 francs envers cette banque, c’est la maison Veuve Bost et
Fils, créancière au Crédit lyonnais de Jérusalem, qui lui procura une
garantie à concurrence de 15 000 francs, avant qu’il ne récupère son
héritage 22.
La propension des commerçants français à acquérir facilement
des biens immobiliers ne doit pas nous faire oublier la situation finan-
cière souvent variable de leurs maisons. Seules quelques grosses entre-
prises se distinguaient. À l’origine de ces réussites, il faut sans doute
voir le souci des commerçants de diversifier leurs activités et de s’allier
entre eux.
Les Français établis en Palestine étaient naturellement amenés à
travailler les uns avec les autres. Quelques commerçants, comptant
parmi les plus influents, se sont même alliés. Le plus souvent, ils
avaient déjà créé leur propre établissement et géraient plusieurs acti-
vités en même temps. C’est le cas de la société « Barrellet et
Damiani », qui liait Marius Barrellet à Martin Damiani, ce dernier
assurant un temps la distribution de la poste française. Fondée vers
1875 à Jaffa, leur entreprise est connue sous le nom de « société
française de remorquage ». Pierre Bost et Marius Bagarry, tous deux
à la tête de leur propre maison de commerce, ont monté un établis-
sement fort prospère puisque leur capital commun était évalué, au
début du XXe siècle, à 100 000 francs. Il serait aisé d’en conclure que
ce partenariat témoignait d’une parfaite harmonie à l’intérieur de la
communauté commerçante française. Il existe cependant plusieurs
affaires civiles et commerciales qui, pour ne s’en tenir qu’aux cas
opposants des Français entre eux, prouvent que le recours aux tribu-
naux était fréquent. Problèmes de marchandises impayées, d’instru-
ments non rendus ou de débiteurs peu scrupuleux s’accumulaient.
Nous ne retiendrons qu’un seul exemple, qui témoigne à la fois de la

21. CL (Crédit lyonnais), DAE 5475, Alexandrie à Paris, 7 juin 1911.


22. CL, DAE 5475, Alexandrie à Paris, 18 juillet 1911.
150 Frédérique Schillo

mésentente qui pouvait exister entre Français, mais également de la


concurrence qui s’exerçait entre les maisons privées et les entreprises
nationales françaises. En 1876, le consul de France à Jérusalem fut
chargé de traiter la dissolution de la société française de remorquage
« Barrellet et Damiani ». Ses dirigeants auraient demandé de leur
propre initiative de procéder à la liquidation. Or, il apparaît que la
société était en bonne santé financière. Marius Barrellet et Martin
Damiani avaient bénéficié des capitaux de plusieurs commerçants de
Jaffa. La somme, évaluée à 100 000 francs, leur avait notamment
permis d’acheter un remorqueur, le Jaffa, qui servait au déchargement
des navires dans la rade du port, réputée d’accès difficile. Plusieurs
contrats avaient été passés avec des sociétés de métropole, dont la
maison Félix Abram et Cie de Marseille 23. Cela était une occasion
rêvée pour eux de se soustraire aux taxes de débarquement et d’embar-
quement de la compagnie nationale et de négocier directement avec
les entreprises et les navires de commerce. Mais c’est justement parce
qu’ils menaçaient les intérêts de la Compagnie des messageries mari-
times, présente en Méditerranée depuis 1851, que le vice-consul de
France à Jaffa, Jean-Étienne Philibert, pensait qu’ils couraient vers
l’échec. Notons que Philibert était familier de ce secteur économique
puisqu’il avait fondé avec son frère Émile une société de services pour
les Messageries maritimes. La sanction tomba en août 1876 lorsqu’un
Français, Lalande, porta plainte contre la société Barrellet-Damiani,
la contraignant à la liquidation. Loin d’être harmonieuses, les relations
entre commerçants laissent donc transparaître un certain cloisonne-
ment.

Les relations intra-communautaires et la place du commerçant


français

Les réseaux de clientèle, d’amitié et les alliances matrimoniales


Plus que toute autre source, les registres de l’état civil nous
permettent de saisir la structure interne de la communauté française,
à l’intérieur de laquelle se distinguent très nettement les commerçants.
Dans la majorité des cas, les témoins des actes de naissance, mariage

23. ADN, Jérusalem, série B, vol. 48, dossier 26, 1876-1877.


Les commerçants français en Palestine 151

et décès des laïcs ne sont pas des religieux mais les voisins, les
employés ou patrons, les amis et les parents. Pour comprendre la place
du commerçant, il convient de s’intéresser au groupe des Français
établis en Palestine, qui formaient donc ce qu’il convient d’appeler
une communauté. L’origine géographique commune et le lien linguis-
tique les amenaient naturellement à se regrouper dans ces villages et
villes arabes, dont la disposition même, en secteurs religieux, entraî-
nait l’émergence d’une hiérarchie sociale. Les personnes de même
confession, si elles ne vivaient pas déjà dans le même quartier,
fréquentaient le même lieu de culte et partageaient le même réseau de
connaissances. Des liens d’amitié se formaient. Le plus bel exemple
est illustré par Henri Baldensperger, à l’origine missionnaire protestant
d’origine alsacienne, et Frédéric Auguste Klein, ministre du Saint-
Évangile natif de Strasbourg. Chacun s’est porté témoin pour l’autre
dans quasiment tous les actes de l’état civil qui concernaient la nais-
sance ou le décès de leurs enfants. De même, pour ce qui concerne
les commerçants, nous pouvons voir derrière les liens de voisinage et
d’amitié, précisés dans les registres de l’état civil, la formation de
réseaux de clientèle.
La structure communautaire des Français de Palestine et son
cloisonnement sont largement visibles au travers des alliances matri-
moniales des commerçants. Le mariage, qui sert avant tout à maintenir
et développer un héritage religieux, est conclu entre les membres d’une
même confession. Ainsi, les fils Baldensperger épousèrent des protes-
tantes comme eux, qui plus est originaires de la même région que leur
père. D’ailleurs, en règle générale, lorsqu’ils ne s’étaient pas déjà
mariés en métropole, les Français prenaient pour épouse des compa-
triotes résidant en Palestine. Seul Auguste Rochais a épousé une
« indigène » qui, en vertu des principes du temps, ne pouvait être
qu’une Palestinienne de confession catholique. De plus, les alliances
étaient contractées parmi les membres d’un même groupe social
comme en témoignent les exemples suivants. La fille du commerçant
Pierre Bagarry, Berthe Faustine, épousa le 29 novembre 1899 dans la
paroisse de Jérusalem, Alexis Frey, le contrôleur de la sous-agence
du Crédit lyonnais à Jérusalem. Hubert Portalis, fils d’un riche négo-
ciant et propriétaire foncier de Jaffa, épousa la fille de Jean-Étienne
Philibert, qui avait ouvert une entreprise de remorquage dans le port.
Ce dernier, par ailleurs vice-consul de France à Jaffa, avait demandé
pour seconde femme la fille mineure du consul de France à Jérusalem,
152 Frédérique Schillo

Hélouis-Jorelle 24. Quant à Marius Barrellet, il épousa en 1888 la veuve


de l’ancien vice-consul de France à Jaffa, Léandre Le Gay. Ainsi, par
un subtil jeu d’alliances, les commerçants tendaient à s’approcher
toujours plus de la sphère économique et politique ; en clair le centre
du pouvoir. Dans cette micro-société parfaitement cohérente, ils accé-
daient au rang de notables.

Le commerçant, un notable de la communauté française


Il est particulièrement intéressant de constater que les riches
commerçants français établis en Palestine cumulaient presque systé-
matiquement au moins une fonction au service d’une entreprise fran-
çaise, voire de l’administration française. Jean-Étienne Philibert était
agent consulaire de France à Jaffa puis vice-consul de 1841 à 1878.
Pendant cette période, il devint également le vice-consul de Naples à
Jaffa, en accord avec les autorités françaises. En 1875, il prit la tête
de la poste française de Jaffa et, parallèlement à ces activités, fonda
une société de remorquage avec son frère. Édouard Portalis associa
également à ses activités commerciales la fonction de gérant du
vice-consulat de France à Jaffa pendant l’année 1895. Mais le plus
exemplaire de ces « cumulards » est sans aucun doute Marius Barrel-
let. Tout en poursuivant la direction de sa maison de commerce, il fut
le gérant du vice-consulat de France à Jaffa de janvier à avril 1878
puis en 1886, en même temps qu’il assurait l’intérim dans la distri-
bution des postes françaises de la ville. Il fut également régulièrement
l’agent de la compagnie Cyprien Fabre en Palestine. De plus, il devint
le correspondant du Crédit lyonnais à Jaffa, où il n’existait pas encore
de bureau, de mars à novembre 1892. Pour cette fonction, il avait été
désigné parmi les notables de la ville. Le gérant du Crédit lyonnais,
Jean Joannidès, indiquait à son sujet : « À Jaffa, nous avons choisi
Marius Barrellet, qui nous a été chaudement recommandé par M. le
consul de France, et sur lequel nous avons obtenu les meilleurs rensei-
gnements. M. Barrellet, très actif et intelligent, possède de la fortune
et nous sommes persuadés qu’il est placé de façon à nous rendre de

24. MAE, série Personnel, 1re série, vol. 161, Hélouis-Jorelle, lettre d’Hélouis
Jorelle au ministère demandant l’agrément du roi pour cette union, Jaffa, 7 mars
1846, no 8.
Les commerçants français en Palestine 153

vrais services 25. » Si le cumul des fonctions de vice-consul de France


à Jaffa et d’agent des Messageries maritimes ne fut plus toléré par le
ministère après 1878, les commerçants français étaient toujours solli-
cités pour assurer la gestion du vice-consulat. Les accusations de
confusion entre politique et négoce avaient donc leurs limites. Car,
pour les autorités françaises qui devaient choisir parmi les notabilités
peu nombreuses de la communauté, il était plus aisé de faire appel à
de riches commerçants déjà connus pour rendre des services aux entre-
prises nationales. Souvent aussi, leurs propres enfants travaillaient au
service du gouvernement. C’est ainsi que deux des fils d’Henri
Baldensperger, Guillaume puis Samuel, furent choisis comme distri-
buteurs des postes françaises à Jaffa. Mais bien plus que l’expression
d’un dévouement au service de la France, accepter une charge repré-
sentative était surtout, pour les commerçants, l’occasion de multiplier
leurs activités, d’élargir leur champ d’influence et leur clientèle, et
finalement d’accroître leurs bénéfices.
Toutefois, il apparaît clairement qu’au cœur de la communauté
française de Palestine, le commerçant devenu notable faisait preuve
d’un réel sentiment national. Un seul exemple contradictoire est donné
par Auguste Rochais, qui n’aurait cessé d’envoyer des lettres diffa-
matoires contre les agents consulaires français et étrangers, le Crédit
lyonnais, mais également les administrations locales et les autorités
religieuses de Jérusalem 26. Tous les autres témoignèrent d’un véritable
attachement à la France, qui pouvait s’exprimer de différentes maniè-
res. On a vu que pour devenir le correspondant du Crédit lyonnais,
Marius Barrellet avait été recommandé directement par le consul de
France à Jérusalem. Dans la fiche de renseignements établie sur Joseph
A. Albino, ancien agent de la maison Barrellet à Jaffa, qui tenait au
début du XXe siècle sa propre maison de commission à Jérusalem, le
critère de moralité est établi, hormis l’aspect financier, en fonction
des services rendus à la nation. Il y est indiqué qu’il « semble actif et
reconnaissant bien sa patrie 27 ». D’autres exemples sont fournis par

25. CL, DAE 2280, dossier I, note de Jean Joannidès annexée à la lettre
d’Alexandrie à la Direction, Jérusalem, 18 mars 1892.
26. MAE, série NS, sous-série Saint-Siège, vol. 100, dossier IV sur le protec-
torat en Orient.
27. ADN, Jérusalem, série B, vol. 64, fiche de Joseph A. Albino établie le
9 avril 1906.
154 Frédérique Schillo

la famille Baldensperger. Guillaume Baldensperger fut choisi comme


distributeur des postes françaises de Jaffa en raison de ses connais-
sances en anglais, allemand, arabe et italien, mais aussi parce que
lui-même, comme ses frères apiculteurs Émile et Philippe, avaient
effectué leur service militaire 28. Quant à leur père, l’alsacien Henri
Baldensperger, il avait quelques années plus tôt accompli un geste
hautement symbolique. Contraint, comme tous les autres originaires
d’Alsace-Moselle de choisir sa nationalité après la défaite de Sedan,
il avait décidé de rester Français 29.
Avec l’avènement de la République, le 4 septembre 1870, un
nouveau mouvement patriotique émergea dans la communauté de
Palestine. Aux fêtes de l’empereur succéda la fête du 14 juillet, pour
laquelle des comités d’organisation furent fondés dans les principales
villes. À Jérusalem et Jaffa, les célébrations se faisaient en grande
pompe avec messes, banquets, illumination de tous les établissements
nationaux et feux d’artifices. En quelques jours, les Français reven-
diquaient ostensiblement leur attachement à la nation, en même temps
qu’ils marquaient fortement leur présence en Terre sainte. Nous avons
l’exemple, pour Jaffa, du comité d’organisation du 14 juillet de l’année
1892 30. Si les présidents d’honneurs en sont traditionnellement les
membres du corps consulaire, le président titulaire n’est autre que
Marius Barrellet, tandis que le vice-président est Pierre Bost, de la
maison Bost et Bagarry. À leurs côtés se trouvent d’autres notables
de la communauté : des agents de la Société des travaux publics et
constructions qui travaillaient sur la ligne de chemin de fer Jaffa-
Jérusalem, le correspondant des Messageries maritimes, le médecin
de l’hôpital français Saint-Louis... Les commerçants français entrete-
naient donc un lien évident avec la patrie d’origine.
Quelle était, inversement, l’attention que portaient à leurs affaires
les autorités françaises ?

28. ADN, Jérusalem, série E, vol. 30, Jérusalem à Beyrouth, 1er avril 1891,
sans no, fo 34.
29. ADN, Jérusalem, série B, vol. 6, dossier de l’option pour la nationalité
française. Henri Baldensperger est enregistré comme Français le 28 juin 1872.
30. ADN, Jérusalem, série B, vol. 4, comité d’organisation de la fête nationale
à Jaffa en 1892, avec une liste de souscripteurs.
Les commerçants français en Palestine 155

La place des commerçants français dans les relations écono-


miques franco-palestiniennes

Le faible intérêt porté aux commerçants français de 1842 aux


années 1880
Dès sa prise de fonctions, le consul de France à Jérusalem,
Gabriel de Lantivy, annonçait qu’à « côté des grandes questions
concernant le protectorat religieux en Terre sainte, l’accent serait mis
sur le développement des activités commerciales 31 ». S’engageait alors
une période de mise en place de la présence française. La création de
postes consulaires, y compris dans des villages palestiniens qui ne
comptaient aucun Français, tels Ramleh, Naplouse et Gaza, se justifiait
alors par des besoins socio-économiques : le trafic des voyageurs et
pèlerins, toujours plus nombreux. Un système de communications
tourné vers la Palestine s’élabora dès 1843. À cette date, le service de
navigation en Méditerranée établit des liaisons régulières avec Jaffa
et un projet de service de la poste entre Jérusalem et Le Caire était
envisagé. En 1851, la Compagnie des messageries maritimes reçut le
monopole du service postal en Méditerranée et inaugura son premier
bureau à Jaffa. Cette ouverture des communications entraîna un regain
d’intérêt pour le commerce palestinien, notamment les secteurs du
tabac, des graines de sésame et de la sériciculture. Les échanges
franco-palestiniens prenaient consistance avec l’essor du trafic mari-
time des compagnies de navigation marseillaises qui touchaient régu-
lièrement à Jaffa, Caïffa et Saint-Jean-d’Acre, ainsi qu’avec la création
des premières maisons de commerce françaises en Terre sainte. Mais
celles-ci, encore trop peu nombreuses, ne paraissent pas avoir suscité
d’intérêt de la part des autorités françaises, que ce soient les ministères
des Affaires étrangères et du Commerce, mais également les agents
consulaires sur place.
Les documents d’archives des années 1860-1870 laissent trans-
paraître un véritable regain d’intérêt pour le commerce palestinien, à
travers les demandes de renseignements qui se multiplient à propos
de certains produits. Toutefois, elles concernent essentiellement des
produits phares de l’exportation française dans le Levant, et qui sont

31. MAE, série CCC, Jérusalem, vol. 2, lettre de Gabriel de Lantivy au MAE,
25 mars 1843, fo 4.
156 Frédérique Schillo

déjà bien représentés au Liban, comme la soie et les cotons filés 32.
En se maintenant comme l’un des grands partenaires économiques de
la Palestine, la France pouvait s’enorgueillir de ne pas avoir qu’une
présence religieuse en Terre sainte. C’est ce qu’affirmait le consul de
France à Jérusalem, en analysant les résultats du mouvement commer-
cial de l’année 1878 : « Il y a là un fait qui prouve que la France n’a
pas que des intérêts de sentiment à sauvegarder dans ces parages, ainsi
qu’il a plu à un homme d’État étranger de le dire récemment ; ce sont
aussi des intérêts matériels, substantiels 33 [...] ». Parallèlement pour-
tant, rien ne semble avoir été envisagé pendant ces années pour déve-
lopper les activités économiques en Palestine, alors même que
plusieurs commerçants y étaient déjà bien implantés. Et pour faire
entendre leur voix, ceux-ci n’hésitaient pas à adresser des pétitions au
consul de France. Ainsi, en 1875, treize commerçants de Jaffa, parmi
lesquels on retrouve notamment le nom de Marius Barrellet, sollici-
tèrent de l’administration des postes françaises la possibilité de profiter
du passage des paquebots autrichiens pour faire parvenir leurs lettres
en France, via Alexandrie 34.

L’intérêt manifesté pour les commerçants français à partir des


années 1880
À mesure que se développaient les échanges franco-ottomans et
que la concurrence étrangère était perçue comme une menace sérieuse
pour les intérêts français, la place des commerçants installés en Pales-
tine se valorisa. En 1886, le consul de France écrit que « la Palestine
commence à être envisagée au point de vue économique : on s’adresse
à sa production et l’on doit reconnaître que les résultats justifient les
espérances 35 ». Dans le même rapport, pour la première fois, on relève

32. MAE, série CCC, sous-série Beyrouth, vol. 8, Beyrouth au MAE,


12 novembre 1864, no 14. Des statistiques sont demandées par le ministère du
Commerce sur la production de coton à Caïffa, Lattaquié, ou encore Naplouse, dans
le but de servir de guide aux fabriquants de tissus en France.
33. MAE, série CCC, sous-série Jérusalem, vol. 3, Jérusalem au MAE, 31 juil-
let 1879, no 49.
34. MAE, série CCC, sous-série Jérusalem, vol. 4, Jérusalem au MAE,
25 novembre 1875, no 15.
35. MAE, série CCC, sous-série Jérusalem, vol. 5, Jérusalem au MAE,
18 février 1886, no 20, fo 32.
Les commerçants français en Palestine 157

une prise de conscience sur la nécessité d’aider les entreprises fran-


çaises de Terre sainte. Ainsi, à propos de la maison Baldensperger,
qui expédiait toutes ses marchandises en Angleterre mais à laquelle
une entreprise française proposait un contrat d’exclusivité, le consul
écrit : « Il serait à souhaiter que nos commerçants encourageassent,
même au prix de certaines concessions, les efforts de nos rares natio-
naux fixés à l’étranger 36. » Le commerçant était finalement saisi
comme un acteur des échanges franco-palestiniens.
Les autorités comprirent également qu’il était un témoin impor-
tant de l’économie palestinienne et une source sûre pour l’appréciation
du marché. Marius Barrellet, gérant du vice-consulat de France à Jaffa
pendant l’année 1878, était bien entendu le premier à revendiquer le
rôle essentiel des commerçants. Dans son rapport consacré au « relevé
statistique du mouvement commercial du port de Jaffa du 1er mars
1876 au 1er mars 1877 », il nota en exergue que les chiffres présentés
ne pouvaient être exacts : « Les fonctionnaires de la douane turque
craignent, en fournissant des chiffres réels, qu’ils soient publiés et
qu’une comparaison avec leurs recettes ne les expose à des restitutions
qui n’entreraient pas, il est vrai, dans la caisse du Trésor ottoman 37. »
Aussi, on fit régulièrement appel aux négociants et petits boutiquiers
français pour multiplier les sources. Ils intervenaient également direc-
tement dans la rédaction des rapports économiques. On peut citer par
exemple le rapport d’Edouard Portalis sur la culture des orangers à
Jaffa, envoyé par le consulat à Paris en 1894 38. Les commerçants
signaient même des articles pour le bulletin de la Chambre de
commerce française de Constantinople. Ainsi, Pierre Bagarry fit
publier sa « lettre de Jérusalem du 6 avril 1893 sur le fonctionnement
de la ligne qui est ouverte depuis six mois 39 », dans laquelle il souli-
gnait les difficultés d’exploitation du chemin de fer Jaffa-Jérusalem.
Le gouvernement les utilisait comme des correspondants officieux et
cette façon de procéder semblait lui convenir puisqu’il ne fonda pas

36. Ibid, fo 29.


37. MAE, série CCC, sous-série Jérusalem, vol. 3, annexe à la dépêche de
Jérusalem au MAE, 31 juillet 1879, no 49.
38. MAE, série CCC, sous-série Jaffa, volume sans numéro, rapport de
M. Portalis, Jaffa, 1er mai 1894.
39. ADN, Jérusalem, série B, vol. 16, Bulletin de la Chambre de commerce
française de Constantinople, 7e année, 30 avril 1893, pp. 25-26.
158 Frédérique Schillo

de chambre de commerce à Jérusalem, comme il pouvait en exister


partout ailleurs dans le Levant. Ce n’est qu’en 1902 que le titre officiel
de « conseiller du commerce extérieur de la France » fut adopté en
Palestine, à Jaffa, quatre ans après la création de l’Office national du
commerce extérieur. Les correspondants, choisis parmi les notabilités
commerçantes et industrielles de la place, étaient désignés par décret
après proposition des agents diplomatiques et consulaires et après
l’avis du département des Affaires étrangères. Le premier titulaire du
poste à Jaffa fut Pierre Bost. On voit que la stratégie commerciale
évoluait quelque peu. Alors que la circulaire du 28 mai 1884 avait
imposé aux consuls de ne correspondre qu’avec le département poli-
tique et commercial du Quai d’Orsay, vingt ans plus tard, par le décret
du 3 novembre 1906, ils étaient tenus de fournir un exemplaire complet
de leurs rapports commerciaux au ministère du Commerce et de
l’Industrie. Le consulat général se fit l’intermédiaire entre les entre-
prises françaises de métropole et les commerçants installés en Pales-
tine. Grâce aux renseignements qu’il glanait notamment auprès du
Crédit lyonnais, il renseignait les premières sur l’activité et la santé
financière des seconds. Les commerçants français de métropole
s’ouvrirent progressivement à leurs homologues de Palestine et choi-
sirent des représentants permanents (Pierre Bagarry pour la maison
Cassegrain), ou des fondés de pouvoir, tel Pierre Barrellet, qui travail-
lait pour la maison Alexandre Labadié de Marseille.
Malgré cette nette revalorisation du rôle du commerçant français
en Palestine, on s’intéressait peu à ses résultats financiers et, de façon
plus large, la perception générale était que le commerce français subis-
sait un déclin. À la veille de la Première Guerre mondiale, tous les
rapports économiques soulignaient le net recul de la France, s’inter-
rogeaient sur les raisons et proposaient quelques conseils. Ceux-ci
étaient systématiquement destinés aux commerçants et armateurs fran-
çais, à qui l’on demandait de profiter de la diffusion du français en
se faisant connaître par des catalogues et objets de réclame. L’un des
principaux griefs qui leur était fait était de ne pas s’adapter aux réalités
du commerce levantin : il leur fallait en finir avec le commerce de
luxe et les traditionnels « articles de Paris », pour produire une
marchandise de bonne qualité, mais à un bas prix. Le commerçant de
Palestine était quasiment absent de ces analyses. Finalement, le seul
conseil ayant pu l’intéresser, quoiqu’indirectement, était de le choisir
en priorité comme représentant des maisons de métropole, en l’affec-
Les commerçants français en Palestine 159

tant à une ville plutôt qu’à une région et en lui laissant le choix du
mode de paiement 40. Alors même que l’on entreprenait une nouvelle
stratégie commerciale pour parer aux difficultés de la France – diffi-
cultés qu’il nous faudrait d’ailleurs relativiser – il était perçu comme
un acteur des échanges économiques, mais un acteur de second rang,
presque marginalisé.
En conclusion, soulignons d’abord le réel dynamisme des
commerçants français de Palestine : dynamisme des activités, en se
faisant tour à tour négociant, artisan ou dirigeant d’une entreprise
d’import-export, et en fondant même plusieurs entreprises ; dyna-
misme dans le souci de diversifier les marchandises, en s’illustrant
dans plusieurs secteurs économiques et en profitant quelquefois de
l’essor de produits nouveaux, comme les objets de piété. Cette vitalité,
qui s’explique par la nécessité de se développer pour accroître ses
bénéfices, serait également à étudier en fonction du poids de la concur-
rence étrangère, difficile à apprécier. L’on pourrait encore parler du
dynamisme des commerçants français dans le domaine des techniques.
Les Baldensperger, avec leurs ruches portatives à rayons mobiles, ou
Edouard Portalis qui a fait venir de France une presse moderne pour
l’huile d’olive, témoignent de l’existence d’un certain savoir-faire
français importé en Palestine.
Cependant, malgré leur réussite certaine, les commerçants ne
semblent pas tous avoir suivi un objectif commercial. Pour beaucoup
d’entre eux, la vente d’objets de piété, pourtant en plein essor pendant
cette période, n’a été qu’une activité secondaire. Souvent aussi, les
commerçants n’ont pas utilisé les possibilités de la main-d’œuvre
locale, comme Auguste Rochais qui ne faisait pas appel aux ouvriers
palestiniens pour la fabrication des objets de piété et importait ses
marchandises, qu’il exportait par la suite. De même, ils n’établissaient
pas toujours de relations privilégiées avec la France, tels les Baldens-
perger qui expédiaient toute leur production de miel en Angleterre.
Dans la plupart des cas, il apparaît que l’attrait de la Terre sainte était
plus important que le désir de faire commerce en Palestine. Auguste
Rochais avait fui la France plus qu’il n’avait choisi de venir vivre en
Palestine, Henri Baldensperger y était arrivé comme missionnaire

40. AN, F12 7281, rapport sur la situation économique de la région de Caïffa
et Saint-Jean-d’Acre (1901-1912), 27 juillet 1912, « conseils aux commerçants et
armateurs français », pp. 102-104.
160 Frédérique Schillo

protestant et Pierre Bost avait fait le voyage avec son frère, l’abbé
Bost. On venait s’établir en Terre sainte, on y fondait une famille et
on développait une petite activité commerciale. D’ailleurs, point
important pour tenter de saisir le comportement de ces commerçants,
la majorité d’entre eux, et ensuite leurs enfants, sont demeurés en
Palestine. Nous n’avons relevé que de rares cas de Français qui s’en
sont retournés en métropole. De plus, notons que l’entreprise était
transmise, comme un héritage, aux générations suivantes. Le
commerce était donc perçu comme un patrimoine et l’ambition
première de ces commerçants n’était sans doute pas de s’enrichir à
l’étranger pour revenir en France. De manière générale, rares sont
ceux qui ont fait fortune en Palestine. Ils n’ont constitué qu’un petit
groupe, mais fort puissant à l’intérieur de la communauté française,
dont ils devinrent les représentants. C’est ainsi les commerçants de
Palestine se sont transformés en notables dans une micro-société bien
organisée, cohérente et hiérarchisée selon de nouveaux critères
sociaux. Mais si le petit commerçant était sollicité de toutes parts pour
donner son avis sur la situation économique, occuper des postes admi-
nistratifs voire gérer des agences consulaires et représenter de grandes
maisons françaises, il n’en demeurait pas moins presque absent des
correspondances politiques, et donc d’une certaine manière de l’idée
que les autorités françaises se faisaient de la présence de la France en
Terre sainte. Ce n’est qu’avec l’apparition de la concurrence étrangère
et sous la menace d’un déclin de l’influence française, ainsi pressenti
par les responsables politiques, qu’il fut considéré sinon comme un
acteur important, du moins comme un témoin privilégié des échanges
franco-palestiniens.
Les commerçants français en Palestine 161

Liste des commerçants français enregistrés dans l’état civil de Palestine


162 Frédérique Schillo
Les commerçants français en Palestine 163
164 Frédérique Schillo
Les commerçants français en Palestine 165

Le chemin de fer Jaffa-Jérusalem, utilisé par beaucoup de pèlerins, vers 1900.


JACQUES THOBIE

Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 1


au début du XXe siècle

Pour des raisons de proximité géographique et donc de facilité


de communications, la succursale du Crédit lyonnais ouverte à Jéru-
salem en 1892, est une sous-agence du siège d’Alexandrie. Cette
singularité rend particulièrement acrobatique, notamment sur le plan
des résultats financiers, la lecture des archives du Crédit lyonnais,
source essentielle de cette communication. En effet, les différents
postes financiers de l’agence de Jérusalem ne sont que partiellement,
et d’une façon souvent hétérogène, tant du point de vue sectoriel que
chronologique, individualisés, par rapport aux résultats globaux
d’Alexandrie 2. C’est ainsi que les principaux postes des dépôts et des
emplois apparaissent pour Jérusalem à partir de 1899, mais le compte
de profits et pertes n’est dégagé qu’à partir de 1911. Les résultats

1. Pour éviter tout anachronisme, précisons que la Palestine, à l’époque de


notre étude, est plus alors un concept historico-culturel qu’une unité géographique,
économique et administrative. Vital Cuinet (Syrie, Liban et Palestine, Paris,
E. Leroux, 1896, Avant-propos, p. III) réduit la Palestine au mutessariflik de Jéru-
salem. Dans les rapports diplomatiques et consulaires français, la Palestine recouvre
un secteur géographique plus vaste, qui ne correspond, ni à une subdivision admi-
nistrative ottomane, ni à une circonscription diplomatique française. Nous entendons
par Palestine la région comprenant le mutessariflik de Jérusalem et les sandjaks de
Akka (St Jean d’Acre) et de Balga (Naplouse), couverte par le consulat général de
Jérusalem et le vice-consulat de Haïfa, rattaché au consulat général de Beyrouth.
Voir Thobie, J., « Relations internationales et zones d’influence : les intérêts français
en Palestine à la veille de la Première Guerre mondiale », dans L’historien et les
relations internationales, en hommage à Jacques Freymond, Genève, 1981,
pp. 427-446.
2. Sur le Crédit lyonnais en Égypte et l’agence d’Alexandrie, on regardera
notamment Bouvier, Jean, Le Crédit lyonnais de 1863 à 1882, Paris, EPHE,
SEVPEN, 1961, tome II, pp. 657-682, et Saul, Samir, La France et l’Égypte de 1882
à 1914, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière, 1997, pp. 174-184.
168 Jacques Thobie

mensuels ne figurent que pour 1913 et 1914. Quoi qu’il en soit, la


correspondance avec la direction des agences étrangères du Crédit
lyonnais, remarquablement classée 3, et quelques documents complé-
mentaires, nourriront cet article.
Après avoir donné un aperçu de l’installation et de l’évolution
générale de l’agence du Crédit lyonnais à Jérusalem, nous traiterons
trois points principaux qui ont marqué son histoire : le problème de
l’ouverture d’une succursale à Jaffa, la question de l’attitude à tenir
au moment de l’installation d’une agence de la Banque impériale
ottomane à Jérusalem, l’inquiétude chronique de la direction de la
banque devant la gestion délicate du compte du Patriarcat grec.

Une agence modeste mais bien gérée

Trois considérations majeures sont à l’origine de la création


d’une agence du Crédit lyonnais à Jérusalem. Elles sont bien résumées
dans la lettre que le directeur de l’agence d’Alexandrie, Louis Escof-
fier, adresse au directeur des agences étrangères du Crédit lyonnais,
Edouard Kleinmann, le 15 janvier 1892 4.
La première est fortuite. Depuis 1881, le siège d’Alexandrie traite
avec un correspondant à Jérusalem, la maison Nefi Melville Bergheim
& Sons. Or, à la fin de 1891, cette maison entre dans une période de
déconfiture qui entraîne le siège central de la banque à demander, au
tout début de l’année 1892, à son agence d’Alexandrie, « de s’abstenir
complètement avec nos correspondants de Jérusalem 5 ». La recherche

3. Lorsqu’au milieu des années 1960, le Crédit lyonnais, pionnier en la


matière, commençait à ouvrir ses archives aux chercheurs, je n’avais pu disposer
que de quelques dossiers ; ce qui explique la modestie des informations dans Thobie,
Jacques, Intérêts et impérialisme français dans l’Empire ottoman 1895-1914, Paris,
Imprimerie nationale, Publications de la Sorbonne, 1977, pp. 466-467. Aujourd’hui,
grâce à un considérable travail d’archivistique, cette banque propose aux chercheurs,
les richesses d’un fonds déjà très fortement répertorié. Que M. Nogaret et ses colla-
boratrices soient ici particulièrement remerciés pour leur compétent et sympathique
accueil.
4. Escoffier à Kleinmann, le 15 janvier 1892. Archives du Crédit lyonnais
(CL), direction des agences étrangères (DAE), carton no 6116. Sauf indications
contraires, les citations des trois prochains paragraphes sont tirées de cette lettre.
5. Télégr. de Kleinmann à Escoffier, le 6 janvier 1892. CL DAE 1116.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 169

d’un nouveau correspondant s’avère fort délicate. Le seul banquier


sérieux à Jérusalem est Jacob Valero, mais « c’est un usurier de
premier ordre », qui a peu de considération pour les personnes qui lui
sont adressées, et qui prend couramment « des commissions variant
entre 2 et 3 % sur les paiements qu’il effectue pour le compte de
tiers ». Cette difficulté ne pousse-t-elle pas à mettre à l’ordre du jour
l’ouverture à Jérusalem d’une sous-agence, qui pourrait rendre « au
Crédit lyonnais en général et à tous nos correspondants en particulier »
certains services, notamment celui des lettres de crédit « qui a dans
cette ville une importance considérable ».
C’est qu’en effet le mouvement des fonds à Jérusalem a une
certaine ampleur et L. Escoffier est convaincu « qu’un bureau ouvert
dans des conditions modestes aurait une grande chance de réussite ».
Il estime, en effet, que la nouvelle agence pourrait jouer « les inter-
médiaires entre le gouvernement russe et ses nombreux établissements
religieux en Palestine ». Cet espoir est réaliste, en cette période de
négociations qui vont mener de l’entente à l’alliance franco-russe 6, au
moment précisément où le Crédit lyonnais, en remerciement de son
action dynamique dans les placements et investissements français en
Russie, vient d’obtenir l’autorisation d’ouvrir deux succursales, à
Moscou et à Odessa 7. Ainsi Escoffier compte bien que, « si l’agence
de Saint-Pétersbourg veut bien faire quelques démarches », la future
agence finira bien par être chargée, « en lieu et place des Rothschild »,
de la transmission des fonds qui sont envoyés continuellement de
Russie en Palestine. La rupture entre le gouvernement russe et les
Rothschild, à l’occasion de la négociation de l’emprunt russe de 1891 8,
facilitera grandement ces transferts attendus.
Enfin, le rapporteur compte sur les retombées de la mise en
marche du chemin de fer Jaffa-Jérusalem, en cours de construction et
dont l’achèvement est proche 9. Il pense notamment que le train entraî-

6. Le premier accord politique franco-russe est du 27 août 1891 ; l’accord


militaire, qui scelle l’alliance proprement dite, est signé le 17 août 1892.
7. Cette autorisation est obtenue en juin 1891, et les agences de Moscou et
d’Odessa ouvrent à l’automne. Girault, René, Emprunts russes et investissements
français en Russie 1887-1914, Paris, A. Colin, 1973, p. 226, note 19.
8. L’antisémitisme régnant à Saint-Pétersbourg est largement responsable de
cette rupture et de sa durée. Voir à ce sujet Girault, R., op. cit., p. 188.
9. Ayant obtenu, en janvier 1889, la concession d’un chemin de fer de Jaffa
à Jérusalem, Youssouf Navon intéresse à son projet Camille Collas, administrateur
170 Jacques Thobie

nera l’augmentation sensible du nombre des pèlerins et donc « un


nouveau développement des affaires de ce pays ». À cet égard, Escof-
fier ne peut ignorer que les avis sont très partagés sur l’avenir du
chemin de fer : il se place ici du côté des optimistes, mais la réalité
donnera raison, dans les premières années de son fonctionnement, aux
pessimistes 10. Il n’empêche que la perspective d’obtenir la gestion
locale de cette nouvelle société est un argument non négligeable.
Quoi qu’il en soit, il est clair, pour le directeur général des
agences d’Égypte, qu’en ce qui concerne « l’influence française en
Orient », l’installation en Palestine d’un établissement comme le
Crédit lyonnais ne peut être que vivement appréciée. Le ton même de
sa lettre laisse entendre que des discussions ont déjà eu lieu et que la
décision est pratiquement prise, puisque le moment est venu d’établir
l’organigramme de la nouvelle agence. « Si, comme nous le suppo-
sons, vous donnez suite à cette création, nous vous proposerions d’en
confier la direction à M. Joannides. » L’affaire paraît donc entendue,
et pour lancer l’agence dans les meilleures conditions, Escoffier envoie
à Jérusalem un agent de la direction d’Alexandrie, Petcovich, qui rend
son rapport le 27 février 1892.
Il n’y a pas de doute que sur le plan des affaires de finance,
l’initiative du Lyonnais arrive au bon moment. La récente faillite de
Melville Bergheim a impressionné le public et laisse le terrain à seule-
ment trois maisons, J. Frutiger et J. Valero à Jérusalem, Breisch &
Cie à Jaffa qui, à l’ancienne, combinent commerce et finance. Frutiger
et Breisch, « dont le crédit commence à se ressentir énormément du
contrecoup de cette faillite, et qui seront discrédités petit à petit 11 »,
trouvent leurs principales ressources dans les dépôts à terme « sur
lesquels ils paient des intérêts variant de 6 à 9 % », ainsi que dans les
dépôts temporaires de couvents et institutions religieuses. Pour leurs
affaires courantes en change, « ils se procurent l’argent en Syrie et en

général des Phares de l’Empire ottoman, qui deviendra le premier président de la


Société du chemin de fer ottoman de Jaffa à Jérusalem et prolongements. La construc-
tion en est confiée à la Société des travaux publics et construction, et la ligne de
67 kilomètres est inaugurée le 26 septembre 1892. Voir Thobie, J., op. cit.,
pp. 158-161 et 330-331.
10. Incapable de faire face à ses dettes, la société obtient un concordat en
mai 1894, qui lui permettra de continuer sur des bases financières plus saines.
11. CL DAE 6116, Petrovich à Louis Escoffier, le 27 février 1892. Les cita-
tions des prochains paragraphes sont tirées de ce rapport.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 171

Égypte » contre l’envoi de papiers qu’ils reçoivent de leurs clients. Ils


ont le plus souvent employé la contrepartie de leurs ressources en
spéculations de terrains, particulièrement profitables durant les années
1880, mais la demande foncière se restreint et les bénéfices aussi.
Breisch & Cie font aussi beaucoup de crédit « en ville et dans les
campagnes », car ils s’occupent, pour leur compte, d’affaires de
marchandises en tous genres, principalement de bois. Quant à Jacob
Valero, le plus solide, il n’accepte pas de dépôts à terme, et spécule
sur les terrains avec ses propres ressources ; il s’occupe de change et
d’arbitrages de monnaie mais, en dernière analyse, « il ne s’occupe
pas assez d’opérations de banque pour être un concurrent sérieux ».
L’analyse sectorielle de Petcovich est naturellement fonction des
statistiques dont il dispose. Il estime que le bassin de population,
comprenant les villes de Jérusalem, Jaffa, Gaza, Caïffa, Naplouse,
Bethléem et Hébron, correspond, « comme importance commerciale,
à une ville de 100 000 habitants 12 ». Cinq types d’affaires intéressent
la banque. Le commerce extérieur par Jaffa est estimé par le rapporteur
entre 7 et 10 millions de francs dans les deux sens. Les importations 13
se font par l’entremise de commissionnaires établis à Jérusalem et à
Jaffa, les fabricants se remboursant avec des traites fournies sur les
commissionnaires ou directement sur les acheteurs. Il y a là en pers-
pective un élément de travail « assez important pour l’agence qui,
outre sa commission de recouvrement, aura le change de la couver-
ture ». Quant aux exportations 14, le marché des agrumes est entre les
mains de la maison Houghton de Londres, dont l’agent à Jaffa est

12. Sur la base du recensement ottoman de 1876, Vital Cuinet (op. cit.,
p. LVII) estime la population de mutessariflik de Jérusalem, en 1896, à 341 638
habitants, soit 251 832 musulmans, 44 389 chrétiens, 39 866 juifs et 6 051 étrangers,
sur une surface de 22,000 km2.
13. Selon les douanes ottomanes, le trafic du port de Jaffa pour 1891, a été
le suivant : aux importations, 7 192 000 francs, aux exportations, 10 005 000 francs.
CL DAE 6116, Jérusalem à Alexandrie, le 29 mars 1902. En dehors des bestiaux,
des volailles, des céréales, des huiles et du vin, Jaffa importe d’Europe tout se qui
est nécessaire à l’alimentation, l’habillement, l’ameublement et les constructions de
toutes sortes ; en effet, le pays ne produit que des objets en bois d’olivier pour la
vente aux pèlerins et touristes.
14. Jaffa exporte des oranges (environ 40 % du trafic), des orges, parfois du
blé, des huiles, des vins et des raisins. Les oranges prennent le chemin de Londres.
Les carences du conditionnement font que les pertes sont souvent importantes.
172 Jacques Thobie

chargé de faire des avances aux propriétaires des vergers et reçoit les
oranges en consignation : constatant que « cette manière de travailler
ne présente aucun danger », l’envoyé de la banque espère que l’agence
attirera cette clientèle « qui fait un mouvement de 15 000 à
20 000 livres par an ».
Au consulat général, on évalue le mouvement annuel de touristes
et pèlerins à environ 10 000 personnes, mais on déclare impossible
d’évaluer le roulement de fonds qui en découle. On y sait seulement
que le pèlerinage français laisse annuellement dans le pays 4 000 à
500 000 F. Petcovich a pris contact avec l’agent de Cook, qui vient
fort opportunément de rompre avec Breisch & Cie : « J’espère que
nous parviendrons à l’avoir comme client » conclut-il, probablement
sur la base de promesses verbales. Notre homme est fort impressionné
par « l’immensité de toutes ces constructions religieuses » qui reçoi-
vent des fonds de tous les pays du monde, pour leurs besoins matériels
et des constructions en constante progression. Selon le consul de
France, les seules institutions françaises reçoivent de 1,5 à 1,8 million
de francs par an, mais il y a encore les œuvres arméniennes, grecques,
russes, les missions anglaises et américaines, les patriarcats : au bas
mot, il vient de ce chef à Jérusalem 5 millions de francs par an :
« C’est du change de tout repos sur lequel il n’y a absolument aucun
risque », conclut le rapporteur.
Celui-ci, et on le comprend, est troublé par le système monétaire
qu’il qualifie abusivement de « confusion complète ». Le napoléon
d’or domine la circulation monétaire, les livres turques et les livres
sterling sont rares, et la petite monnaie turque manque ; les medjidiés
(monnaie turque) ont un cours différent à Jérusalem et à Jaffa. « Dans
cette confusion, il y aura souvent de bons petits arbitrages à combiner
par l’agence ». Il en sera de même pour les opérations du gouverneur
qui remet régulièrement à Constantinople les surplus entre ses ressour-
ces et ses dépenses sur place.
La conclusion est modérément optimiste, pour une implantation
attendue avec intérêt et curiosité par un public dûment prévenu de
l’installation d’une agence du Crédit lyonnais par le consul général
Ledoulx, qui a été aux petits soins avec l’envoyé de la banque. Celui-ci
estime qu’on peut être assuré, la concurrence étant pratiquement
inexistante, d’une clientèle, particuliers et institutions, heureuse de
placer sûrement son argent. Il se laisse même aller, avec quelque
témérité, à écrire qu’après peu de temps, l’agence n’aura pas besoin
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 173

de fonds, et « que les dépôts à terme lui suffiront pour le roulement


des affaires ». Enfin, la marge sur les opérations de change étant
avantageuse, il sera possible de gagner suffisamment avec un mouve-
ment relativement restreint.
C’est ainsi que, dans les derniers jours de mars 1892, ouvre
l’agence de Jérusalem du Crédit lyonnais. Celle-ci est dirigée par Jean
Joannidès, assisté d’Alexis Frey, contrôleur, chargé de la comptabilité.
Joannidès, levantin grec protégé français de Smyrne, a d’abord assuré
des responsabilités subalternes à l’agence du Crédit lyonnais de cette
ville et, au début de 1892, il est à la tête du bureau de Mousky (Égypte).
À la suite de graves problèmes familiaux, il a dû s’endetter, mais il a
ensuite remboursé régulièrement sa dette en voie d’extinction. C’est
« un garçon très honnête, intelligent et surtout très dévoué aux intérêts
du Crédit lyonnais 15 ». Escoffier pense que le manque de perspective
que présente le bureau de Mousky l’a sans doute un peu découragé,
mais que l’agence de Jérusalem lui permettra de donner toute sa
mesure. Au couple dirigeant Joannidès-Frey s’ajoutent un caissier,
Jean Spagnolo, un confectionneur de bordereaux, Selim Ayoub et un
apprenti, David Sidaoui. Il faut enfin ajouter un domestique arabe, un
gardien de nuit et un garde armé. Les bureaux de l’agence sont installés
dans deux « magasins » qui font partie d’une série de bâtiments
nouveaux, avec au premier étage le logement du gérant et de son
adjoint 16. La situation du local est, selon Petcovich qui l’a déniché,
« ce que l’on pourrait désirer de mieux », à deux minutes de la Porte
de Jaffa, passage obligé de toute personne arrivant à Jérusalem, à cinq
minutes des bureaux de Cook, de Valero, de Frutiger et à proximité
du consulat de France et d’autres consulats. Toutes les nouvelles
constructions sont groupées à partir et en dehors de la Porte de Jaffa,
sur tout le long de la rue où se trouve l’agence, au centre, en somme,
de tout le mouvement des affaires.
Enfin, un nouveau correspondant est choisi à Jaffa. Il s’agit d’une
maison de commerce de moyenne surface, Marius Barrellet. L’accord

15. Les salaires annuels sont les suivants : Joannidès, 7 400 F. ; Frey, 5 400 ;
Spagnolo 2 100 ; Ayoub, 900 ; Sidaoui, 0 ; le domestique, 720 ; le gardien, 480 ; le
garde armé, 1 500, soit un total de 18 500 F. CL DAE 6116, Alexandrie à DAE, le
1er juin 1892.
16. Le loyer annuel des magasins et des chambres passera de 5 000 F à
6 000 F, à la suite de réaménagements. CL DAE 8050.
174 Jacques Thobie

précise les commissions qui lui seront allouées : 1 % sur les ventes et
achats de change ; 1,4 % sur les recouvrements d’effets sur Jaffa ; 1 %
sur les tirages des agences du Crédit lyonnais. En ce qui concerne les
dépôts des clients, la commission sera de 1 % sur les dépôts à un an,
1,5 % sur les dépôts à deux ans et 1,4 % sur les dépôts à trois ans.
Barrellet est chargé de la réception des groups, moyennant une
commission de 1,4 %. En contrepartie, il demeure entendu, précise
Barrellet lui-même, « que je suis chargé des fonctions de votre caissier
à Jaffa, en opérant les encaissements et paiements pour votre compte ;
que le coffre-fort que vous avez bien voulu m’envoyer demeure votre
propriété, et que je demeure responsable des fonds que j’encaisserai
pour compte du Crédit lyonnais, et qu’ils demeureront à votre dispo-
sition à tout moment et sans aucun préavis 17 ». Les accords sont prévus
pour un an, renouvelables par tacite reconduction. L’agent de Jaffa
doit naturellement garder en caisse quelques milliers de francs, surtout
pour achat de change, et notamment en octobre quand commence
l’exportation des oranges. Lorsque l’encaisse atteint 20 000 à
25 000 F, il expédie une partie des fonds à Jérusalem 18. En 1897,
M. Barrellet sera remplacé par la maison B. Alonzo et Fils ; nous en
ignorons les raisons.
L’observation de la comptabilité de la banque, partiellement résu-
mée dans nos tableaux annexes I, II et III, nous amène aux remarques
suivantes. Il s’agit d’abord d’une agence de modeste surface. La
moyenne annuelle des bénéfices nets de l’agence de Jérusalem (qui
comprennent le correspondant puis le bureau de Jaffa), entre 1893
et 1913 est de 18 276 F, ce qui représente 26,45 % des résultats de
Smyrne, 6,77 % des résultats de Constantinople et 1,67 % de ceux
d’Alexandrie (agences d’Égypte). Pour les années de guerre, les béné-
fices nets annuels moyens de Jérusalem, en francs constants 1913,
atteignent 21 905 F, ce qui montre que les perturbations ont été large-

17. CL DAE 6116. Barrelet (Jaffa) à Escoffier (Alexandrie), le 14 avril 1892.


Cet accord avait été préparé par Pétrovich avant son retour à Alexandrie.
18. CL DAE 6116. Alexandrie à DAE, le 1er juin 1892. Si les fonds sont
modestes, on utilise les courriers de la poste autrichienne ou du consulat de France.
Si les fonds sont importants, on loue une voiture spéciale avec un garde soigneuse-
ment choisi : « Cela coûte 40 F aller-retour ; contrairement à ce que vous pouvez
penser, c’est un moyen très sûr, car on rencontre toujours du monde. » Bien entendu,
le train sera utilisé dès sa mise en route.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 175

ment compensées par un effort sur le rendement. Disons encore pour


situer Jérusalem que, sur les quinze années 1899-1913, la valeur des
dépôts et comptes à vue représente 10,5 % de l’agence de Constanti-
nople, 1,7 % de celle d’Alexandrie et 0,8 % du total des agences
étrangères ; pour les avances sur garanties les chiffres respectifs sont
9 %, 2,7 % et 0,9 % ; pour le portefeuille effets, 5,1 %, 1,7 % et
0,24 %. Enfin, le tableau ci-dessous vient confirmer ces quelques
pourcentages.

Tableau 1. Quelques chiffres sur les agences du Crédit lyonnais


en Méditerranée orientale au 31 janvier 1914

Agences Jérusalem Alexandrie Constantinople Smyrne Toutes


agences
étrangères
Nombre 22 300 179 47 2 358
d’employés
y compris
les directeurs
Nombre 492 9 334 5 049 870 49 257
de comptes
toutes catégories
Comptes 141 4 041 1 074 286 17 869
de dépôts
Source : CL 31 AH 81

En revanche, sur le plan du rendement, l’agence de Jérusalem est


mieux placée. Les rendements moyens annuels comparés, selon le ratio
bénéfices nets sur bénéfices bruts (ou recettes), donnent, pour les huit
années comparables (1899-1903 et 1911-1913), 24,6 % pour Jérusalem,
alors qu’Alexandrie atteint 46,1 % et Constantinople 39,5 %. Le pour-
centage de Jérusalem s’explique par le fait que les frais généraux d’une
modeste implantation sont toujours relativement plus élevés, car
certains sont incompressibles, et l’ouverture d’un bureau à Jaffa a
sensiblement alourdi les frais de Jérusalem : en effet, le rendement de
cette agence pour les années 1893-1902 atteint 36,7 %. Pendant les
années de guerre, Jérusalem battra tous les records avec un ratio de
64 %. Si l’on calcule le rendement à travers le ratio bénéfices nets sur
emplois, Jérusalem avec 1,39 % se situe entre Alexandrie, 1,49 % et
Constantinople, 1,36 %. Ces rendements ont d’ailleurs tendance à bais-
176 Jacques Thobie

ser durant la période précédant la Grande Guerre, pour cause surtout


de concurrence internationale ; ils n’ont pas souffert de la crise écono-
mique de 1907, qui est passée inaperçue à Jérusalem 19.
La hiérarchie des principaux postes des ressources et des emplois
de l’agence de Jérusalem peut être établie sur la base des moyennes
annuelles entre 1899 et 1913, cette agence ne prenant son autonomie
complète dans la comptabilité de la banque qu’à partir de 1899 20. Les
trois principaux postes des ressources (passif) sont les dépôts et bons
à vue (843 400 F), les bons et comptes à échéance (505 800 F) et les
comptes courants créanciers (319 704 F). Les trois principaux postes
des emplois (actif) sont les avances sur garanties (697 400 F), le porte-
feuille effets ou escompte (350 000 F) et les comptes courants débi-
teurs (321 283 F) ; notons au passage la modicité du portefeuille-titres
(11 602 F). Il est peu aisé de donner avec précision la ventilation des
recettes, les deux principaux postes étant les bénéfices sur change et
les intérêts. Lors de son inspection à Jérusalem et Jaffa, Wagen dresse
un bilan de l’agence au 31 mars 1909, qui présente ainsi les recettes :
viennent en tête les bénéfices sur changes, 11 754 F, puis les intérêts,
6 733 F, enfin les commissions diverses, 3 662 F Grâce à l’inspection
de Welti et Chenorkian 21, en juin 1914, on peut se faire une idée de
l’apport moyen annuel de Jaffa dans les résultats globaux de l’agence :
il s’établit autour de 30 %, avec en tête les bénéfices de change,
12 500 F, puis les intérêts, 13 600 F, enfin les commissions diverses,
2 400 F.
Ces quelques indicateurs trouvent leur raison d’être dans la
qualité et les activités des clients de l’agence : ce sont essentiellement
des établissements religieux et des commerçants et négociants, les
premiers dominant à Jérusalem, les seconds à Jaffa. Les établissements
à caractère religieux 22 reçoivent périodiquement des subventions et
remises venues de leurs pays respectifs, ainsi que les représentations

19. CL DAE 4287/2. Alexandrie à DAE, le 11 septembre 1907.


20. CL 31 AH 2 à 7, Grands bilans généraux définitifs.
21. CL DAE 7272 et 7273. Inspection de M. Wagen, mars-mai 1909 ; inspec-
tion de MM. Welti et Chenorkian, 30 mai-17 juin 1914.
22. Une vingtaine d’œuvres françaises (établissements d’enseignement et
hôpitaux) ont ouvert un compte à l’agence du Crédit lyonnais, mais cela ne représente
au total qu’une somme modeste ; les gros poissons viennent d’ailleurs : le Patriarcat
grec, la Société impériale orthodoxe de Palestine, la Custodie de Terre sainte, le
Patriarcat latin, l’Evêché et les œuvres anglicanes qui disposent de sept comptes dont
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 177

diplomatiques 23 : cela entraîne un important mouvement d’argent et


alimente un change très actif. Il arrive souvent, par ailleurs, que ces
remises, pour des considérations bureaucratiques ou de transport,
connaissent des retards provoquant des découverts sur compte courant,
ou des avances appelant des garanties, productifs d’agios et d’intérêts.
En ce qui concerne les commerçants, commissionnaires, agents de
l’import-export, changeurs 24, l’agence prend part à l’escompte de leur
papier et traite des affaires de change, notamment en ce qui concerne
l’exportation de savon (à destination de l’Égypte), de céréales et de
plus en plus d’oranges ; l’agence tient par ailleurs les comptes d’orga-
nismes liés aux secteurs de la communication, de l’enseignement, de
l’agriculture, ainsi que de quelques administrations 25. Elle a aussi,
bien entendu, de nombreux clients individuels, parmi lesquels quel-
ques-uns 26 disposent d’une solide fortune.

Faut-il ouvrir une succursale à Jaffa ?

L’initiative ne vient nullement du siège ou de l’agence de Jéru-


salem, mais du consulat général de France, relayé par le ministre des
Affaires étrangères. L’affaire se déroule dans un climat de concurrence
qui ira s’exaspérant.
Les bons résultats affichés par la Deutsche Palästina-Bank de
Jaffa provoquent chez le consul général de France à Jérusalem, un

celui de l’East Mission Fund, la Church Missionnary Society, la London Jews


Society, le Carmel oriental, etc.
23. Essentiellement, le consulat général de France et le consulat général impé-
rial de Russie.
24. Il ne peut être question de les énumérer ici. Citons seulement, le banquier-
négociant J. Valero & Cie, agent des Rothschild à Jérusalem, les commerçants Rock
& Cie (trois maisons de commerce), J. Kokia, R. El. Tahier, Khalil Nasser et fils,
Y. Amon et J. Ades, les changeurs et courtiers J. Heffès, M. S. Lewin,
J. Hachmechwile.
25. Citons : Th. Cook & Son, le Chemin de fer Jaffa-Jérusalem (en 1903),
A. Lolas, « contracteur » de voyage, la Jewish Colonisation Association et d’autres
associations qu’elle patronne, la Régie des tabacs (jusqu’en 1906), l’Alliance israélite
universelle.
26. De « riches rentières » comme Anna Friedmann et Margaret A. Palmer,
des clients disposant d’une « solide surface personnelle », comme A. Brill, en outre
administrateur de la JCA, etc.
178 Jacques Thobie

réflexe patriotique, qui va permettre de mesurer l’écart entre la vision


du diplomate et celle du banquier sur une même situation. Depuis
1897, fonctionne à Jérusalem une agence de la Deutsche Palästina-
und Orient-Gesellschaft ; en 1899, elle passe dans le giron de la Deuts-
che Palästina-Bank, qui ouvre une nouvelle succursale à Jaffa 27, appe-
lée semble-t-il à un brillant avenir. Le consul général de France s’en
émeut : après avoir fait remarquer que le capital de la banque alle-
mande à Jérusalem est passé de 61 000 à 465 000 marks, souligné
l’importance de son implantation à Jaffa et de sa pénétration jusqu’à
Gaza 28, Auzépy affirme que, étant entrée en lutte ouverte avec le
Crédit lyonnais, « elle a réussi non seulement à lui disputer une partie
de sa clientèle purement commerciale, mais encore à détacher de lui
diverses communautés religieuses qui ont cédé à l’appât d’offres plus
particulièrement avantageuses 29 ». Le Crédit lyonnais ne sait décidé-
ment pas s’adapter aux besoins de la clientèle orientale, et le consul
général frémit à la pensée de voir le capital de l’agence allemande
passer, comme le principe en a été récemment décidé, à un million de
marks. Selon lui, le moyen le plus efficace pour remédier à cet état
de chose « serait sans doute que le Crédit lyonnais... se départît de la
rigueur habituelle de ses règlements, accordât à ses représentants plus
d’initiative et fondât, lui aussi, une agence à Jaffa 30 », port qui prend
une importance grandissante.
On ne s’étonnera pas que Delcassé, ministre des Affaires étran-
gères, réagisse immédiatement, pour attirer l’attention du président du
Lyonnais « sur la situation exposée par M. Auzépy et notamment sur

27. Voir les bulletins d’annonce d’ouverture avec les signatures des respon-
sables. CL DEA 6116. Pour une étude de cette banque, Gross, Nachum T., « Die
Deutsche Palästina-Bank 1897-1914 », dans Zeitschrift für Unternehmensgeschichte,
Stuttgart, 1988, Heft 3, pp. 149-177.
28. Présidé par Max Schoeler, le conseil d’administration de la Deutsche
Palästina-Bank comprend les personnalités suivantes : Peter Paul Cassensby, le
prince de Hohenlohe-Ockringen, Max Hiller, Karl von der Heydz, le comte Zietein
Schwerin, Heimbach. (Archives du Quai d’Orsay [MAEP] Correspondance consu-
laire [CC] Jérusalem 5, « Note » de novembre 1899). La banque ouvrira une agence
à Haïfa en octobre 1904, à Beyrouth en juillet 1907, à Alep en 1909 (Archives
nationales [AN] F30 361, Constantinople à MAE, le 5.12.1910).
29. CL DAE 6116. Note pour le MAE tirée de la lettre d’Auzépy à Delcassé,
le 15 septembre 1900.
30. Ibid.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 179

l’intérêt que présenterait, dans son opinion, la création d’une agence


du Crédit lyonnais à Jaffa » 31. A. Mazerat, président du Lyonnais,
visiblement agacé, prend sa plus belle plume pour écarter cette éven-
tualité : « La connaissance que nous avons du peu de ressources du
pays nous donne la conviction que cette agence ne trouverait pas un
aliment suffisant 32. » Il souligne que le correspondant à Jaffa de
l’agence de Jérusalem ne traite que d’affaires fort restreintes. Pis
encore, l’agence de Jérusalem elle-même ne travaille que dans des
proportions très limitées : « Son existence peut servir, dans une
certaine mesure, les intérêts français en Orient, mais l’appoint 33 qu’elle
apporte aux bénéfices du Crédit lyonnais est insignifiant. La pauvreté
de la région est un obstacle à une exploitation fructueuse 34. » L’affaire
est donc entendue, il n’y aura pas d’agence du Crédit lyonnais à Jaffa.
Pourtant, l’alerte est donnée et si la décision du président n’a pas
été le fruit d’une véritable concertation, les cadres de Jérusalem ont
vu là l’occasion de rompre une monotonie qui confine à l’ennui.
L’affaire sera relancée, quelques mois plus tard, par la direction de
l’agence de Jérusalem, avec l’appui de la tutelle alexandrine. Il s’agit
désormais de convaincre le siège central d’installer un « bureau »
autonome du Crédit lyonnais à Jaffa, sur la base d’une double argu-
mentation : l’augmentation du mouvement commercial du port de
Jaffa, et l’inconvénient que représentent les activités nouvelles du
correspondant B. Alonzo et fils. Escoffier insiste particulièrement sur
le deuxième point : les clients se lassent de cet intermédiaire car « en
même temps que ces messieurs sont nos correspondants et s’occupent
de banque et de compagnies de navigation, ils se sont mis également
à faire de la culture et de l’exportation ; ils se sont ainsi placés en
posture de concurrents vis-à-vis de notre public... D’où le double
inconvénient de correspondants apprenant le métier à nos dépens et
désaffectionnant notre clientèle 35 », sans parler des frais de fréquents
transports à Jérusalem. Pour remédier à ces inconvénients, il convien-
drait de rendre le bureau de Jaffa indépendant en y installant le direc-

31. Delcassé à Mazerat, le 15 octobre 1900. En fait, le Crédit lyonnais avait


été alerté téléphoniquement par le ministère des Affaires étrangères, dès le 8 août.
32. Mazerat à Delcassé, le 18 octobre 1900.
33. Très exactement, en 1899, 0,04 %.
34. Comme la note 31.
35. CL DAE 6116. Alexandrie à DAE, le 22 novembre 1901.
180 Jacques Thobie

teur récemment nommé, Gérassimo, de l’agence de Jérusalem, qui


deviendrait, sous la houlette de Spagnolo, une annexe de Jaffa. Ainsi,
les frais nécessités par cette innovation seraient « insignifiants ».
La réponse du siège central n’est pas une fin de non-recevoir,
mais un appel à des arguments précis justifiant l’ouverture d’un bureau
à Jaffa 36. Gérassimo se décide alors à plaider sur pièces, notamment
un tableau du mouvement commercial du port de Jaffa et les statisti-
ques des opérations de la banque à Jérusalem et à Jaffa depuis 1897 37.
Le directeur à Jérusalem fait remarquer que pour certaines rubriques
« telles que les recouvrements d’effets et des recettes publiques, les
achats et ventes de change commercial », les affaires de Jaffa repré-
sentent des chiffres « sinon supérieurs, du moins égaux à ceux obtenus
par Jérusalem 38 ». On pourrait encore faire mieux : il en veut pour
preuve les résultats pour 1900 de la Deutsche Palästina-Bank à Jaffa,
qui démontrent, en dépit des moyens très modestes dont elle dispose,
que mis à part le change des communautés religieuses, « les affaires
commerciales proprement dites présentent à Jaffa un mouvement plus
important et une rémunération plus grande 39 ».

Tableau 2. Les résultats de la Deutsche Palästina-Bank à Jaffa en 1900

Rubriques Succursale de Jaffa Succursale de Jérusalem


FF
Dépôts 528 000 745 000
Bons à terme -125 000
Portefeuille effets 210 000 318 000
Avances en compte 277 000 477 000
courant
Intérêts 21 700 26 000
Bénéfices 8 400 8 600
Frais généraux 19 400 19 000
Bénéfices nets 19 400 20 400
Source : CL DAE 6116. Jérusalem à Alexandrie, le 29.3.1902

36. Id. DAE à Alexandrie, le 2 décembre 1901.


37. Pour faire plus court nous avons renoncé à donner ces deux tableaux.
38. CL DAE 6116. Jérusalem à Alexandrie, le 29 mars 1902. Lettre transmise
à DAE, Paris.
39. Ibid.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 181

Gérassimo revient alors sur l’inconvénient que présente, pour le


Crédit lyonnais, la qualité de négociants de ses correspondants à Jaffa,
B. Alonzo et fils. « Ainsi, les principaux exportateurs d’oranges et de
céréales, tels que Houghton, Sorini, Portalis, etc., ont dû nous quitter
ou prendre d’autres dispositions pour leurs remises, afin d’éviter
l’indiscrétion de leurs concurrents. De même, les compagnies de navi-
gation, comme les Messageries maritimes, le Lloyd autrichien et la
Compagnie russe, sont très gênées de cette situation qui les soumet,
pour ainsi dire, au contrôle de messieurs Alonzo qui sont agents de
Rubbatino et d’autres compagnies 40. » Sont évoqués enfin les frais
très élevés de transport périodique de numéraire entre Jaffa et Jéru-
salem. En outre, la concurrence s’exacerbe, les Anglais envisagent de
s’installer : « Avant que de nouveaux concurrents viennent occuper la
place, ou que la société allemande ne consolide sa situation, il importe
que nous prenions des mesures pour maintenir et favoriser la situation
privilégiée que nous y possédons déjà 41. » La solution proposée diffère
cependant de celle avancée par Alexandrie : Gérassimo, montrant plus
de souplesse tactique, pense qu’il serait préférable, « pour le début,
de maintenir le bureau principal à Jérusalem et d’établir à Jaffa un
bureau dépendant de ce dernier et dont la comptabilité serait fusionnée
avec celle du bureau principal ». On reporterait ainsi à plus tard la
question de savoir quelle importance il y aura lieu de donner à ce
bureau. En tout cas, cela ne coûterait pratiquement rien, le budget du
bureau de Jaffa, calculé par Gérassimo, étant exactement égal aux
frais actuels payés à Jaffa, soit 6 800 F. Cette installation à Jaffa,
conclut le directeur de Jérusalem, « nous permettra, tout en surveillant
nous-mêmes nos affaires, de leur donner tout le développement que
notre situation présente en Palestine favorisera à coup sûr 42 ».
Ce beau plaidoyer est alors passé au crible de la critique du siège
parisien, visée par le directeur des agences étrangères. L’exécution a
lieu en cinq points. L’auteur a beau jeu en commençant, de démonter
l’argument de l’augmentation du mouvement commercial à Jaffa.
L’examen du tableau fourni par Jérusalem montre bien, en effet, que
le chiffre des importations est sujet à de grandes variations, sans
qu’aucune tendance à la hausse puisse en être dégagée ; quant aux

40. Ibid.
41. Ibid.
42. Ibid.
182 Jacques Thobie

exportations, « il n’est pas possible de dire qu’elles progressent, elles


semblent, au contraire, se ralentir 43 », le chiffre de 1900 étant de 30 %
inférieur à celui de 1891. Le siège central reconnaît que les chiffres
de la Deutsche Palästina-Bank « semblent plus probants ». On y
constate, en effet, que la banque à Jaffa, avec un portefeuille repré-
sentant seulement les deux tiers et des avances représentant à peine
les trois cinquièmes des chiffres de Jérusalem, a cependant produit
des bénéfices nets sensiblement égaux. « On pourrait donc admettre
– sans rechercher si cette circonstance est le résultat de l’absence
actuelle de concurrence à Jaffa ou, peut-être plutôt, la conséquence
du plus grand risque encouru – que les affaires soient mieux rémuné-
rées à Jaffa qu’à Jérusalem. Mais il paraît toutefois bien risqué d’en
déduire que l’activité des affaires est plus grande sur cette place que
sur l’autre. Le contraire semble mieux fondé 44 ». La direction des
agences étrangères souligne la contradiction de l’argument liée aux
difficultés que représenterait la situation des correspondants Alonzo
et fils. Les chiffres fournis montrent en effet que, sur cinq ans, les
affaires du Crédit lyonnais chez Alonzo ont été multipliées par cinq.
« C’est là un de ces arguments plutôt équivoques car, s’il s’applique
selon le vœu de Jérusalem, il ne corrobore guère, d’autre part, les
reproches qu’elle fait à nos correspondants de s’occuper d’affaires
personnelles, et d’éloigner ainsi la clientèle 45 ».
Enfin, le rédacteur en vient aux chiffres. En ce qui concerne les
frais concernant les voyages « continuels » entre les deux places, le
rapport les ramène à une somme ne dépassant pas les 1 000 F, étant
entendu que la réforme demandée ne supprimerait pas ces voyages
complètement. Quant aux recouvrements d’effets, aux versements des
administrations publiques et aux achats et ventes de change – cette
dernière rubrique étant particulièrement faible à Jaffa – les commis-
sions n’atteignent pas 4 000 F, « tandis que, en prenant telles quelles
les prévisions de l’agence, et sans parler des frais d’installation, une
caisse à Jaffa nous coûterait 6 800 francs par an 46 ». Il s’ensuit que
les chiffres et statistiques fournis par Jérusalem ne justifient pas les
modifications radicales proposées par Alexandrie, ni même la réforme

43. Id. DAE à Alexandrie, le 19 avril 1902.


44. Ibid.
45. Ibid.
46. Ibid.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 183

atténuée préconisée par Jérusalem. « Je dirais donc à l’agence


d’Alexandrie que la note de la sous-agence de Jérusalem, qu’elle nous
a transmise sans commentaires, ne nous a pas démontré l’utilité de
modifier le statu quo. » Enfin, In cauda venenum ! Le manuscrit du
rapport comporte le post-scriptum suivant : « Jérusalem est un
tombeau où l’on meurt d’ennui. Jaffa est moins triste et la vie doit y
être plus facile. Mieux que toutes les statistiques, cela expliquerait le
transfert demandé. Mais alors qu’on pose nettement la question sur
ce terrain, elle aura peut-être plus de chance d’être résolu dans le sens
désiré que si l’on persiste à vouloir prouver l’improuvable 47 ». En tout
cas, pour l’instant, c’est non 48.
En sommeil pendant quelques mois, la question d’un bureau à
Jaffa prend un tour nouveau avec la maladie du chef de la maison
Alonzo. B. Alonzo étant tombé gravement malade le 17 septembre
1902, la sous-agence de Jérusalem entrevoit immédiatement le danger
auquel la mort de ce dernier l’exposerait : les scellés seraient alors
mis indistinctement sur l’encaisse du Crédit lyonnais et celle des
Alonzo, puisqu’elles sont fusionnées, et des contestations pourraient
surgir. Pour pallier ces difficultés, le directeur de Jérusalem, Géras-
simo et son caissier Kachadour, se sont installés à Jaffa afin, écrit
Escoffier, le 3 octobre, au directeur des agences étrangères, « de
surveiller directement les affaires faites pour notre compte par
MM. Alonzo et fils et conserver séparément notre encaisse et notre
portefeuille 49 ». Gérassimo, pour ne pas porter préjudice à B. Alonzo
et fils, a bien spécifié à la clientèle de Jaffa que c’est uniquement en
raison de la maladie du père que cette décision a été prise. La mort
du chef de maison ne créerait du reste désormais aucune difficulté,
mais la situation présente ne peut être que provisoire : si le malade
revenait à la santé, l’excuse donnée ne serait plus valable, et le retour
à l’ancienne organisation « serait imprudent, aujourd’hui que nous
connaissons l’immobilisation 50 de cette maison ». Il faut donc en reve-

47. Ibid.
48. Poussant le pessimisme à l’extrême, une « Note » de la DAE du 21 avril
1902 précise : « Avant tout, il y a lieu de voir si nous pouvons nous entendre avec
le Patriarcat grec (voir notre 4e point) car, dans la négative, au lieu de nous étendre
en Palestine, ce sera plutôt la question contraire qui se posera. »
49. CL DAE 6116. Alexandrie à DAE, le 3 octobre 1902.
50. Gerassimo avait été prévenu que B. Alonzo cherchait à vendre une
184 Jacques Thobie

nir aux demandes antérieures d’Alexandrie et de Jérusalem : « Les


raisons sur lesquelles nous nous fondions demeurent entières, fortifiées
encore par les incidents que nous vous exposons 51. »
Cette fois, Paris réagit promptement et positivement : « L’élé-
ment nouveau, en ce qui concerne l’ouverture à Jaffa, est que nous
n’avons plus de sécurité avec Alonzo 52. » La direction des agences
étrangères se déclare donc d’accord pour « ouvrir un petit bureau à
Jaffa 53 », à condition qu’il soit bien surveillé, les bénéfices à en atten-
dre étant insignifiants. Une manche est donc gagnée pour Jérusalem-
Alexandrie : reste désormais la question de savoir quelle structure
organisationnelle sera choisie pour l’implantation à Jaffa. Dès la dispa-
rition du chef de la maison Alonzo, Gérassimo est rentré à Jérusalem,
après avoir installé à Jaffa son adjoint, Spagnolo, assisté d’un employé
subalterne recruté sur place. Le directeur d’Alexandrie rappelle alors
sa position qui consiste à installer l’agence à Jaffa, sous la direction
de Gérassimo, et à faire de Jérusalem une annexe sous Spagnolo.
Reconnaissant cependant que la situation n’est pas « mûre » pour une
telle solution, il indique que « deux combinaisons provisoires 54 » sont
possibles : soit on laisse à Jaffa Spagnolo faire simplement les opéra-
tions dont Alonzo était chargé, sans pouvoir émettre de chèques, soit
Gérassimo revient pour quelque temps à Jaffa, pour prendre la tempé-
rature, avec la possibilité d’émettre des chèques. Paris a alors beau
jeu d’en revenir à la position émise naguère par Jérusalem, y maintenir
le bureau principal. « Nous sommes d’avis que Jaffa ne doit être que
sous-agence de Jérusalem n’ayant pas droit d’émettre des chèques et
n’ayant pas droit d’acheter du papier sans autorisation de Jérusa-
lem 55. » Il n’y a donc pas lieu, dans ces conditions, de modifier les
pouvoirs de Gérassimo.
C’est dans cette position d’attente qu’éclate, le 29 octobre 1902,
la nouvelle de l’irruption du choléra en Palestine. Trois semaines plus
tôt, l’épidémie s’était déclarée à Jaffa, Gaza et Tibériade. Jérusalem

propriété et en avait hypothéqué une autre, pour faire face à des difficultés financières
attribuées à l’expansion trop brusque de leurs opérations.
51. Comme la note 49.
52. CL DAE 6116. DAE à Alexandrie, le 10 octobre 1902.
53. Ibid.
54. Id. Alexandrie à DAE, le 17 octobre 1902.
55. Id. DAE à Alexandrie, le 24 octobre 1902.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 185

se trouvant indemne, les autorités ottomanes ont mis Jaffa en quaran-


taine et interrompu, le 18 octobre, le service du chemin de fer, rendant
les relations des personnes et des marchandises entre les deux villes
fort acrobatiques 56. Grâce aux autorités consulaires, la banque a pu
transporter son numéraire d’une ville à l’autre, mais l’interruption des
communications télégraphiques avec l’Égypte a contraint Jérusalem
« à réclamer des napoléons à Constantinople », importation absolu-
ment désavantageuse en raison « de la forte prime de l’or sur cette
dernière place 57 », sans parler des complications du transbordement
de Jaffa à Jérusalem. Gérassimo tire parti de cette crise imprévue pour
revenir sur sa position initiale, et demande, en accord avec Alexandrie,
à installer l’agence principale à Jaffa : « En effet, à Jaffa, au cas
d’épidémie pareille ou d’autres événements susceptibles de désorga-
niser la région, elle serait mieux placée pour recevoir ou expédier son
or, et cette importation lui serait beaucoup simplifiée et moins
onéreuse 58. »
Avec sagesse, la direction des agences étrangères note qu’il ne
convient pas de se fonder sur une situation exceptionnelle pour prendre
hâtivement une décision « que des considérations normales, perma-
nentes et longuement réfléchies, nous ont déterminés déjà à repous-
ser 59 ». On convient donc d’attendre le retour à une situation sanitaire
normale pour prendre une décision définitive. Ce sera chose faite en
mars 1903. Le directeur d’Alexandrie se rallie à la position préférée
de Paris : « Maintenir le siège de la sous-agence à Jérusalem avec, à
Jaffa, le bureau tel qu’il fonctionne aujourd’hui, c’est-à-dire à l’aide
de M. Spagnolo assisté d’un autre employé 60. » Nous n’avons pas
trouvé la réponse de la DAE, mais elle ne fait pas de doute, le commen-
taire marginal manuscrit indiquant tout simplement « Bien ».
En juin 1906, l’inspecteur Defforges se contente de souligner la
simplicité de l’installation de Jaffa, faisant un sort uniquement au
coffre-fort « encastré dans le mur et entouré de briques réfractaires 61 ».

56. Le voyage doit s’effectuer en trois étapes, avec désinfection à chaque étape
et quarantaine de dix jours à l’une d’elle.
57. CL DAE 6116. Alexandrie à DAE, les 22.10 et 1.11. 1902.
58. Ibid.
59. Id. Note du 10 novembre 1902.
60. Id. Alexandrie à DAE, le 20 mars 1903.
61. CL DAE 7272. Rapport d’inspection de Defforges, le 28 juillet 1906.
186 Jacques Thobie

En juin 1914, Welti et Chenorkian sont plus descriptifs : « Le bureau


de Jaffa est très bien installé ; le local répond admirablement à ses
besoins. Il est clair, bien divisé et très proprement tenu. Son aération
nous a paru suffisante 62. » En 1906, le personnel est celui mis en place
en 1902-1903 : J. Spagnolo, fondé de pouvoirs, fait fonction de gérant ;
Kittaneh est caissier avec la signature ; Masbar, comptable, tient les
différents registres ; Nicolas Guirovitch, cawas armé, est chargé de la
garde du bureau et des encaissements. En 1914, Kittaneh assure l’inté-
rim du gérant, un fils Alonzo ; Masbar est devenu caissier et deux
autres employés s’occupent de la tenue des comptes ; le bureau est
gardé par l’Algérien Ahmed ben Saïd. Toutes les inspections louent
la bonne marche du bureau de Jaffa, de ce fait sans histoire.

Faut-il laisser la place à la Banque impériale ottomane ?

Les premières années du XXe siècle sont des années de croissance


économique, et l’Empire ottoman, dans son ensemble, ne fait pas
exception : le développement des affaires, surtout dans les ports,
entraîne un regain d’activités pour les banques, mais aussi une concur-
rence accrue. Ainsi, au moment où il donne un statut définitif à son
bureau de Jaffa, le Crédit lyonnais doit faire face à la concurrence de
l’Anglo Palestine Bank qui s’installe au début de 1904 à Jérusalem 63,
et va être amenée à traiter la plupart des affaires des colonies juives.
La Banque impériale ottomane (BIO), qui doit du reste suivre son
cahier des charges relatif à l’ouverture d’agences dans l’Empire, ne
peut naturellement pas demeurer en reste. C’est ainsi qu’elle va ouvrir
en 1904, pas moins de six agences 64, dont celle de Jérusalem.
La décision d’ouvrir une agence à Jérusalem prise par la BIO en
juin 1904 ne surprend pas le Crédit lyonnais, mais plonge le ministère

62. Id. Rapport d’inspection de Welti et Chenorkian, le 17 juin 1914.


63. AN F30 361, Jérusalem à MAE, le 18 septembre 1904. Voir l’étude
documentée de Gross, Nachum T., « The Anglo-Palestine Company 1903-1914 »,
dans Gilbar, Gad G. (ed.), Ottoman Palestine 1800-1914, Leiden, E.J. Brill, 1990,
pp. 219-253.
64. Autheman, André, La Banque impériale ottomane, Paris, Comité pour
l’histoire économique et financière de la France, 1996, p. 170. Outre Jérusalem, il
s’agit des agences de Dédéagatch, Eskichéhir, Bassora, Cavalla et Tripoli de Syrie.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 187

français des Affaires étrangères dans l’embarras 65. Sur les recomman-
dations d’Escoffier, le directeur des agences étrangères du Crédit lyon-
nais, Rosselli, propose de céder la place pour 4 000 £ (100 000 F 66).
Le Quai d’Orsay, qui entretient avec la BIO des relations privilégiées,
se contente d’exprimer son « étonnement 67 », et le directeur de la BIO
à Londres, Barry, juge trop élevé le prix à payer au Crédit lyonnais.
En décembre 1904 est ouverte la succursale de la BIO à Jérusalem,
dirigée par Italo Roselli 68 : il y a désormais dans cette ville deux
banques françaises. Quelques mois plus tard, la BIO ouvre une succur-
sale à Jaffa, qui deviendra l’agence principale, et Jérusalem un bureau
annexe.
Les relations entre l’Ottomane et le Lyonnais en Palestine n’ayant
pratiquement laissé aucune trace dans les archives, il y a tout lieu de
penser qu’elles furent plutôt courtoises, allant parfois jusqu’à un
partage des tâches. Le Crédit lyonnais n’eut à déplorer la perte que
d’un important client, la Régie des Tabacs, encore était-ce là inévita-
ble, cette Régie étant un monopole d’État lié à l’administration de la
Dette publique ottomane, deux organismes où la présence de la BIO
est éminente. Dans les affaires courantes, la coopération entre les deux
banques va parfois jusqu’au partage des bénéfices, ainsi que le montre
le tirage, en août 1913, par l’ex-sultan du Maroc Moulay Hafid, sur
sa banque de Tanger, d’une somme de 250 000 francs, dont le traite-
ment sera réparti par moitié pour chaque banque 69.

65. Les contraintes éditoriales nous conduisent à ramener cet épisode à sa


plus simple expression.
66. CL DEA 6116, Télégr. Escoffier à Roselli, le 2 octobre 1904 et président
du CL à Escoffier, le 4 novembre 1904.
67. Id. Rosselli à Escoffier, le 11 novembre 1904.
68. CL DAE 6116. Prospectus et signature autorisés, décembre 1904. Le
prospectus est signé par Jules Deffès, le directeur général à Constantinople, qui a
remplacé Gaston Auboyneau le 1er janvier 1904, et par le directeur, A. Pangiris. Italo
Rossi, Levantin italien né à Salonique en 1874, est embauché comme comptable à
l’agence centrale de la BIO à Constantinople en 1895 ; dès 1902 il est sous-directeur
à Alep, puis à Salonique. Parlant couramment l’italien, le français, le turc et l’alle-
mand, il est considéré en 1903, par le directeur général A. Nias, comme « un des
meilleurs agents recrutés jusqu’à ce jour », et nommé directeur à Jérusalem en 1904.
Fondé de pouvoir à Alexandrie, puis directeur à Bursa, à Samsun et à Adana, il
démissionne, en mars 1912, pour « une situation plus avantageuse », celle de direc-
teur... de la Deutsche Bank à Stamboul. Archives BIO Istanbul, PP 103 L.
69. CL DAE 5666. Alexandrie à DAE, les 27 août et 29 septembre 1913.
188 Jacques Thobie

Aussi est-on un peu surpris de la lettre adressée par la direction


de Jérusalem, en janvier 1914, à la direction d’Alexandrie, et qui
tranche par un ton particulièrement vigoureux. La cible principale en
est le directeur de la BIO à Jaffa, Christodoulidès et, accessoirement,
le gérant de Jérusalem, Frigère. Gérassimo et ses collaborateurs se
plaignent de ce que la concurrence « revêt un caractère d’hostilité
systématique à notre endroit... qui porte préjudice à l’intérêt même de
nos deux établissements ». Insistant à juste titre sur le fait que, la BIO
étant constamment exportatrice de numéraire vers Constantinople, et
le Crédit lyonnais toujours importateur, l’avantage d’affaires mutuelles
est évident, ils déplorent que « l’intransigeance de la BIO [les] ait
amené à ne faire aucune opération de change avec cette banque ». Du
reste Frigère a mangé le morceau en précisant qu’il s’informe toujours
des conditions du Crédit lyonnais, pour proposer à son client une
transaction plus avantageuse. Du reste « une des conditions de bonnes
relations avec l’Ottomane, surtout pour les crédits à consentir, est
l’assurance que le client ne fera aucune opération avec le Crédit
lyonnais 70 ».
Les gens de la BIO ne reculent pas devant le débauchage systé-
matique, voire l’espionnage financier. « Depuis fin 1905, sept de nos
employés sont passés au service de la concurrence, non pas à la suite
de circonstances fortuites, mais sollicités, talonnés par la direction de
cette banque. » C’est ainsi qu’en deux mois, le personnel subalterne
de Jaffa a disparu. Une fois au travail à l’agence de la BIO, l’employé
« est l’objet de pressions afin de révéler celles de nos opérations dont
il a pu avoir connaissance ou d’amener tel client du Crédit lyonnais
auprès duquel on lui sait du crédit ». Ces procédés s’accentuent, mais
ils ne sont pas nouveaux : « Cet esprit d’animosité, développé au plus
haut point par M. Christodoulidès, semble être une tradition dans les
agences de Palestine... Notre directeur nous avait entretenu, en son
temps, de l’attitude de M. Rossi, le premier directeur de la BIO à
Jérusalem » ; sans oublier que divers directeurs de la BIO, comme
Lambert et Triandafillidès 71 ont été déplacés en raison de leur animo-

70. CL DAE 5677. DAE à Alexandrie, le 2 janvier 1914.


71. Levantin grec né à Constantinople en 1872, Triandafillidès entre au service
de la BIO, comme comptable, à l’agence de Samsun, en 1893. Après être passé par
plusieurs agences, il est directeur à Sivas, à Damas, puis à Jérusalem de 1908 à 1911.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 189

sité à l’égard de la concurrence. Les rédacteurs de la lettre se déclarent


prêts à améliorer leurs relations avec l’Ottomane, « mais la personna-
lité de M. Christodoulidès nous présente un obstacle que nous serions
heureux de voir disparaître, pour le bien de nos deux établisse-
ments 72 ».
La direction de Jérusalem se dit bien entendu incapable de
produire aucune attestation matérielle à l’appui de sa plainte, mais
demande de se référer aux bonnes relations qu’elle entretient avec la
Deutsche Palästina Bank et l’Anglo Palestine Bank, ainsi qu’en témoi-
gnent les affaires traitées avec ces deux maisons : « Il est alors difficile
de n’être pas frappé de l’abstention hostile de l’Ottomane ». Sans
doute y a-t-il à prendre et à laisser dans cet implacable réquisitoire,
mais il témoigne incontestablement de l’exacerbation de la concur-
rence, dans une conjoncture ottomane qui vient contrecarrer un mouve-
ment plutôt favorable des affaires. Comme cela avait été suggéré, les
deux directions parisiennes se sont rencontrées à ce sujet. « Nous
avons vu ici la Banque ottomane, écrit le siège central, qui autant que
nous désire que nos représentants entretiennent partout les relations
les plus courtoises ». Renseignements pris, le directeur de l’Ottomane
à Jaffa ne serait pas le monstre froid présenté par la plainte, ce qui
inclinerait à penser qu’il y a peut-être « quelque exagération » dans
les griefs de l’agence de Jérusalem. Une démarche sera donc faite,
dans le meilleur esprit, à Constantinople, mais la direction parisienne
suggère à Alexandrie, « de recommander à la sous-agence de Jérusa-
lem d’éviter, dans la mesure du possible, toute cause de froisse-
ment 73 ». On ne saurait mieux dire.

Le Patriarcat grec : client choyé et redouté

Le Patriarcat grec est de loin le plus gros client de l’agence ;


c’est aussi celui qui a les plus gros et les plus tenaces découverts. Or,
le directeur des agences étrangères a constamment les yeux fixés sur

Il dirigera ensuite les agences d’Andrinople, de Smyrne et de Rhodes. Après une


mission à Athènes, il est licencié en juin 1928. Archives BIO Istanbul, PP 008 A.
72. Comme note 85. S. Christodoulos Christodoulidès a un dossier vide aux
archives de la BIO à Istanbul.
73. CL DAE 5677. DAE à Alexandrie, le 6 février 1914.
190 Jacques Thobie

les comptes débiteurs et mène une traque en règle contre le moindre


client à risque. Dans notre exemple va s’établir, à partir de 1896 et
jusqu’en 1914 un dialogue répétitif entre Paris avec ses incessants
rappels à l’ordre, et Jérusalem avec ses explications apaisantes, dans
le souci, au fond partagé par Paris, de conserver ce considérable client.
Jérusalem a sans doute raison de répéter que le Patriarcat n’est
pas un client comme un autre. Cette institution, écrit un peu mala-
droitement Gérassimo, jouit « de privilèges et d’immunités, en vertu
de chartes impériales, qui en font, pour ainsi dire, un État dans l’État
souverain du pays 74 ». Il est vrai que le Patriarcat grec ne peut être
assimilé à une congrégation ou à un ordre religieux. Il est considéré
par « son influence prépondérante et par les ressources dont il
dispose » comme le plus important des quatre sièges officiels de
l’Église grecque, avant Constantinople, Alexandrie et Antioche. Le
directeur à Jérusalem joint à sa lettre de septembre 1905, la traduction
du Firman concernant le Patriarche alors en place, Mgr Damianos, qui
donne le détail des privilèges et immunités accordés à ce prélat et qui
« constitue un tel ensemble de droits civils et religieux qu’on peut
dire, qu’en dehors de la politique, le Patriarche gouverne, juge et
administre dans son diocèse comme toute autorité souveraine indé-
pendante ». On est cependant étonné que le terme de Millet
(« nation ») ne vienne pas sous la plume du rédacteur.
Enfin et surtout, à l’honorabilité le Patriarche joint la solvabilité.
Celle-ci est telle « que nos transactions avec lui sont entourées de
toutes les garanties voulues 75 ». En effet, le Patriarcat possède de
nombreuses propriétés foncières et immobilières dans plusieurs pays ;
son plus important domaine est celui de Bessarabie et de Caucasie
(30 millions de francs), suivi par celui de Palestine (25 millions), de
Grèce, Crète et Chypre (15 millions), de Turquie (2 millions) et
d’Autriche (2 millions) : au total un patrimoine de 74 millions de
francs. Ajoutons que le Patriarcat fait fonction de banquier : grâce à
un taux alléchant de 6 %, il a obtenu des dépôts de fidèles qui ont
atteint 3 millions de francs, employés « à défaut d’autres placements
en Orient, en nouvelles acquisitions foncières ou en construction
d’immeubles ». Sous la sage gestion de G. Akiada, conseiller financier
du Couvent, le taux d’intérêt vient d’être ramené à 5 %. Le budget du

74. CL DAE 5197. Alexandrie à DAE, le 29 septembre 1905.


75. Voir réf. note 89.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 191

Patriarcat, donné dans le tableau 3, montre que le mouvement annuel


des fonds tourne, en 1905, autour de 1,4 million de francs.
C’est qu’en effet, le Patriarcat grec est, de loin, le plus gros client
de l’agence. Le tableau des bénéfices réalisés sur ce compte entre 1892
et 1904 (annexe IV), montre qu’à partir de 1897-1898, ils oscillent
entre 25 et 40 % de la totalité des bénéfices de l’agence, avec une
pointe à 43 % en 1901. Une estimation sur la période 1893-1913,
montre que le Patriarcat grec pèse de plus d’un tiers dans les activités
de l’agence. Il mérite donc d’être soigneusement conservé, fût-ce au
prix de quelques facilités. Et pourtant, ce compte souffre de découverts
chroniques, dus au fonctionnement même de l’administration patriar-
cale et à l’origine extérieure de la majorité de ses revenus. Le calen-
drier des remises, entre 1898 et 1905, montre d’importantes variations,
qui doivent être compensées, pour une gestion sans à-coups, par des
avances de la banque. Et c’est là que le bât blesse.
Il est intéressant de noter que ce problème avait été abordé par
Escoffier dès l’enquête préliminaire à l’ouverture de l’agence. Celui-ci
écrivait, en effet : « Quelquefois, les établissements religieux qui
construisent ont des retards dans la réception de leurs fonds d’Europe,
et s’adressent aux banquiers pour des avances temporaires. Il est
certain qu’ils s’adresseront à nous, étant français, et nous ne pourrons
pas faire moins que de leur accorder ces avances, avec intérêts, bien
entendu... mais il faudrait que la direction des agences étrangères nous
laissât une certaine latitude, car autrement il y aura trop de perte de
temps, et la réponse arrivera souvent quand l’établissement n’aura plus
besoin de notre aide 76 ». Cette question va engendrer, notamment en
ce qui concerne le Patriarcat grec, une considérable correspondance.

76. CL DAE 6116. Escoffier à DAE, le 27 février 1892.


192 Jacques Thobie

Tableau 3. Le budget du Patriarcat grec de Jérusalem


pour l’exercice 1905-1906

Recettes Fr Dépenses Fr
Revenus des terres de 700 000 Approvis. et frais de 250 000
Bessarabie et du Caucase l’adm. centrale
Offrandes des pélerins et 250 000 Secours divers 145 000
donations diverses
Loyers immeubles 200 000 Loyers payés pour les 90 000
indigènes
Domaines fonciers et 150 000 Gratifications du clergé 40 000
diverses concessions
Intérêts de 1 million de 100 000 Allocation du patriarche 15 000
roubles (2,66 millions de
francs déposés à la Banque
de l’État russe)
Écoles 430 000
Séminaire de Jérusalem 75 000
École de garçons et de 35 000
filles de Jérusalem
Écoles de l’intérieur 200 000
Personnel enseignant 120 000
Délégations diverses 220 000
Constantinople 140 000
Moscou 60 000
Smyrne, Chypre, Athènes, 20 000
etc.
Intérêts, obligations 215 000
Sur dépôts des étrangers 120 000
capital de 2 000 000
Aux frères de la 60 000
communauté sur
1 000 000
Change, commissions, 35 000
intérêts à la banque (CL)
Divers : frais 100 000
extraordinaires
gratifications, etc.
Encaisse 40 000
Total 1 400 000 Total 1 400 000
Source : CL DAE 5197. « Note » de l’Agence de Jérusalem,
Alexandrie à DAE, le 29 septembre 1905.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 193

La première alerte sérieuse date de septembre 1896, lorsque Paris


note un découvert du compte du Patriarcat de 124 400 F, qui atteindra
quelques semaines plus tard 213 110 F. Pour un compte dont le mouve-
ment annuel total tourne alors autour de 900 000 F, ce découvert n’est
pas mince. Les explications données par Jérusalem, en novembre,
constituent en quelque sorte l’archétype de toutes les correspondances
similaires ultérieures. Le Patriarcat est un client à ménager : « Nous
ne pouvons point refuser ces avances à un client dont tout le mouve-
ment, espèces, remises, tirages, monnaies, roubles, est centralisé chez
nous. Si nous refusons un moment de payer ses chèques, nous perdrons
ce client 77 » qui ira s’adresser ailleurs. Le Patriarcat comprend que
nous lui faisons une faveur, mais il n’en abuse point. Le directeur de
l’agence reconnaît que quelques Bons de la Banque nationale de Grèce
ne constituent pas une garantie suffisante, mais il souligne que le
retard des remises qui viennent de Russie est dû à des circonstances
exceptionnelles : « Les fêtes du couronnement, le voyage du Czar, la
mort du prince Lobanoff, les vacances d’été, ont contribué à retarder
ces envois. » Mais il n’y a pas lieu de s’inquiéter, car l’arrivée des
remises est imminente.
Malheureusement, en janvier 1897, rien n’est venu. Le directeur
des agences étrangères, Célérier, se dit « très inquiet », et bombarde
Alexandrie de dépêches : il ne comprend pas pourquoi ce découvert
est apparu en 1896 78, il se demande si ce découvert « ne serait point
parfois fictif, ou en tout cas beaucoup moindre que le chiffre
annoncé 79 », et il prie Alexandrie de dépêcher à Jérusalem un
« homme de confiance ». Il réclame enfin, avec insistance, le dépôt
de garanties suffisantes 80. Envoyé à Jérusalem, Larédo câble à Alexan-
drie : « Compte parfaitement en règle 81 » et précise dans son rapport
qu’au moment de l’avènement, en 1891, de Mgr Gérassimos 82, le
découvert du Patriarcat était le double de ce qu’il est aujourd’hui 83,
sans préciser qu’il ne s’agissait point alors du Crédit lyonnais. Quant

77. CL DAE 5197. Gérassimo à Escoffier, le 9 novembre 1896.


78. DAE à Alexandrie, le 29 janvier 1897.
79. Célérier (DAE) à Escoffier, les 21 janvier et 29 janvier 1897.
80. Note de Célérier du 23 février 1897.
81. Larédo à Escoffier, le 29 janvier 1897.
82. Qu’il ne faut pas confondre avec le directeur de l’agence, Gérassimo.
83. Rapport de Larédo du 12 février 1897.
194 Jacques Thobie

à l’obtention de garanties, l’agence de Jérusalem va s’attaquer à la


question ; encore fallut-il expliquer à Sa Béatitude, avec tous les ména-
gements appelés par sa santé chancelante, ce que signifie un nantis-
sement. S’imaginant que l’agence allait procéder à la réalisation
immédiate de son dépôt de titres, Mgr Gérassimos était quelque peu
effrayé. « Nous avons fait comprendre à S. B. que le dépôt restait tel
quel à la Banque Nationale de Grèce et que, jusqu’à complet rembour-
sement de nos avances, nous restions propriétaires de ces sommes,
quitte après à lever l’opposition et à signifier à la banque la libre
disposition de ce dépôt par le Patriarche 84. » On n’en est pas là, mais
le 19 juin 1897, la garantie en titres 85 du compte du Patriarcat est de
202 370 F pour un débit de 154 180 F, soit une marge jugée acceptable
de 23 %. Aussi Paris ne verra pas d’inconvénient à autoriser une
avance de 10 000 F pour le couronnement du nouveau Patriarche élu
le 29 juillet 1897, Mgr Damianos.
Après quelques rappels à l’ordre, pour des découverts modestes,
les années 1901-1902 sont de nouveau plus rugueuses. En juin 1901,
plusieurs membres du Synode, désireux d’éviter toute difficulté de la
part de l’agence, viennent trouver son gérant intérimaire, Charruy,
pour lui demander de leur fixer le chiffre maximum des prélèvements
que la communauté pourrait éventuellement effectuer à découvert,
c’est-à-dire en plus de la valeur de son nantissement. Charruy en réfère
à Alexandrie, qui suggère à Paris que « pour toutes les raisons précé-
demment exposées dans de nombreuses notes échangées à ce sujet,
un chiffre de 100 000 francs [lui] paraîtrait raisonnable 86 ». La réponse
de Paris reste dans la meilleure tradition. D’abord, le mécontentement :
« La façon dont marche ce compte depuis des années prouve qu’il y
a un grand désordre dans l’administration financière du Patriarcat et
qu’elle pourra un jour se trouver dans de telles difficultés qu’elle n’en
pourra plus sortir. » Il ne peut donc être question de l’autoriser, « en
principe » à se mettre de 100 000 F à découvert, ce qui rendrait « cette
administration encore plus négligente ». Ensuite l’indulgence : toute-

84. Jérusalem à Alexandrie, le 18 janvier 1897.


85. Ces titres sont essentiellement de la Rente perpétuelle russe 4 % ; s’y
ajoutent quelques obligations de l’Emprunt intérieur russe 4 % 1891, de la Banque
de la noblesse 4,5 %, de la Ville de Paris, du Crédit foncier égyptien 3 %, et quelques
Lots turcs.
86. Alexandrie à DAE, le 2 juillet 1901.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 195

fois, s’il s’agit de 100 000 F « pour un temps très court et pour une
cause bien déterminée et facile à comprendre, j’accepterais 87 ». La
cause est donc gagnée.
Mais Paris surveille le compte de près. En février 1902, le direc-
teur des agences étrangères fait remarquer que ce qui constitue, pour
Jérusalem, un atout (les privilèges dont jouit le Patriarcat) est considéré
par le siège central comme un handicap « car, en cas de besoin, il
serait probablement impossible d’obtenir ou d’essayer d’obtenir un
jugement contre ce débiteur 88 ». On voit mal également à Paris, en
quoi le fait de posséder des propriétés en Bessarabie constitue une
garantie. Comme le crédit en blanc autorisé tend à prendre un caractère
de permanence, il faut obtenir du Patriarcat une augmentation de son
nantissement : « Nous espérons qu’en y mettant le tact voulu, votre
sous-agence parviendra à ce but, le Patriarcat devant comprendre qu’en
lui faisant une avance sans marge, nous lui faisons une réelle conces-
sion et le traitons en client privilégié. » L’agence de Jérusalem réussira
à mener à bien sa mission, et la direction des agences étrangères
exprime sa satisfaction en octobre 1902 89, mais il n’est plus question
pour Paris d’accorder désormais un quelconque découvert au Patriarcat
grec.
Situation en vérité peu tenable, alors que la BIO s’installe à
Jérusalem. L’argument ne manque pas d’être utilisé par l’agence, en
avril 1905, pour répondre à une demande provisoire de découvert de
150 000 F du Patriarcat, d’autant que la situation de son compte est
bonne 90. Alexandrie surenchérit : « Il est certain que le Patriarcat pour-
rait trouver auprès de la BIO toutes les facilités désirables... et la
clôture de ce compte serait forcément suivie, dans un délai plus ou
moins long, de la fermeture de l’agence 91. » À Paris, on a compris le
signal, et après avoir rappelé les bons principes, le directeur des agen-
ces étrangères se déclare d’accord pour une avance de 150 000 F, et
ajoute même qu’il est prêt à étudier « toute demande régulière de
crédit 92 ». Ceci répond à un souci d’Alexandrie, exprimé d’une façon

87. DAE à Alexandrie, le 9 juillet 1901.


88. DAE à Alexandrie, le 6 février 1902.
89. DAE à Alexandrie, le 29 octobre 1902.
90. Jérusalem à Alexandrie, le 7 avril 1905.
91. Alexandrie à DAE, le 12 avril1905.
92. DAE à Alexandrie, le 22 avril 1905.
196 Jacques Thobie

manuscrite, sans doute par Escoffier, sur la lettre même de Jérusalem :


« Le Patriarcat semble continuer à améliorer la situation de sa tréso-
rerie. Si tel est le cas, son compte débiteur devrait prendre fin... et il
y aurait lieu de prévoir que cet emploi manquera en tout cas à notre
agence de Jérusalem 93. » Revers de la médaille, mais on peut toutefois
faire confiance au Patriarcat pour éviter ce fâcheux aboutissement.
Il y aura encore quelques crises ponctuelles. Ainsi, en mars 1906,
pour une avance de moins de 100 000 F, Rosselli pique une colère :
« Nous ne pouvons plus avoir la moindre confiance dans ce que dit
notre sous-agence... nous voulons le remboursement de notre argent...
et nous ne ferons plus aucune avance à découvert 94. » Après les contor-
sions d’usage, l’avance sera accordée 95, mais la suspicion reste tenace.
En réalité, il existe entre les trois intéressés à Paris, Alexandrie et
Jérusalem, une certaine complicité imposée par la situation : le Crédit
lyonnais ne manque pas de disponibilités, et le Patriarcat n’a jamais
chipoté pour payer les services rendus. Cela vaut bien, conjointement
avec la haute proclamation des principes transmis depuis les fonda-
teurs de la banque, quelques facilités.
Bien entendu, le compte du Patriarcat grec n’est pas le seul à
susciter la vigilance de Paris. Indiquons simplement que les comptes
débiteurs le plus souvent évoqués par la correspondance du siège
central sont les suivants : le consulat général de Russie, Mgr Blyth,
évêque anglican de Jérusalem, qui dispose de cinq comptes pour diffé-
rentes œuvres et que Paris ne réussira pas à faire regrouper ; la Jewish
Colonisation Association ; le couvent de Saint-Étienne ; sans parler
d’un grand nombre de comptes particuliers, dont celui de... Gérassimo.
Pour finir sur une touche pittoresque, j’évoquerai le cas du premier
secrétaire du consulat général de Russie, G. Zeugew, dont le compte
personnel, en février 1906, est débiteur de 4 300 F. La réponse de
Rosselli est cinglante : « Nous sommes d’avis qu’on ne devrait pas
accorder de découvert à des fonctionnaires 96. » En 1998, la remarque
concernant un fonctionnaire russe pourrait peut-être se comprendre,
mais en 1906 cela paraît moins plausible.

93. Note d’Escoffier du 9 avril 1905.


94. Rosselli à Escoffier, le 1er mars 1906.
95. DAE à Escoffier, le 21 novembre 1908.
96. CL DAE 3799. DAE à Escoffier, le 23 février 1906.
Les embarras du Crédit lyonnais en Palestine 197

Conclusion

La conclusion sera tout simplement chronologique. La guerre


mondiale ne mettra pas immédiatement en jeu l’existence de l’agence
de Jérusalem. Malgré la fermeture, pour des raisons de sécurité, du
bureau de Jaffa en 1917, et l’effet désastreux de la révolution bolche-
vique sur les revenus du Patriarcat, le mouvement provoqué par l’arri-
vée des troupes alliées et un phénomène inévitable de rattrapage, font
que les années 1918 et 1919 sont les meilleures de toute l’existence
de l’agence. Mais la dégradation va être rapide à la suite de l’instal-
lation du mandat britannique et du développement du sionisme, consé-
quence de la déclaration Balfour. Les meilleurs clients 97 d’avant-
guerre ont quitté le Crédit lyonnais ou ont disparu. Il n’y a plus guère
à compter sur le Patriarcat, dont les intérêts restants seront pris en
charge par une commission internationale ; la Société impériale russe
orthodoxe de Palestine et les missions russes ont disparu ; le chemin
de fer Jaffa-Jérusalem a été racheté par le gouvernement de la Pales-
tine ; la solide clientèle israélite (la Jewish Colonisation Association,
l’Alliance israélite universelle, le Carmel oriental et divers particu-
liers) est passée avec armes et bagages à la sioniste Anglo Palestine
Bank ; les comptes des missions anglaises et américaines, comme la
Church Missionnary Society, qui était au Crédit lyonnais, ont été
attirés par la Barclay’s Bank qui héritera finalement du Patriarcat grec ;
enfin le Banco di Roma dispute à l’agence les comptes des missions
catholiques composées surtout de prêtres et de moines italiens ; les
missions françaises sont peu nombreuses, elles reçoivent moins de
fonds qu’avant-guerre et la concurrence les sollicite aussi 98. On
comprend aisément qu’à partir de 1921, comme le montre notre courbe
(annexe V), les pertes iront croissantes et que la fermeture (défini-
tive ?) devienne inévitable en 1927 99.

97. CL DAE 8086. Les particuliers sont sans doute restés plus fidèles car, à
la fermeture, le nombre de comptes est de 468, peu inférieur à celui de 1914.
98. CL DAE 8086. Note du 12 mai 1927.
99. Gérassimo part en retraite le 1er janvier 1927, autorisé à prendre le titre
de directeur honoraire.
Annexe I

Résultats de la sous-agence de Jérusalem** du Crédit Lyonnais


de 1892 à 1919

Années Dépôts Emplois* Bénéfices bruts Frais généraux Bénéfices nets Bén. nets
francs francs francs courants francs courants francs courants sur
Bén.
bruts %
1892 26 692 25 517 175
1893 45 974 40 801 5 173 10,8
1894 30 673 46 684 -16 011
1895 70 388 47 195 23 193 32,8
1896 66 452 45 811 20 641 30,3
1897 65 746 41 661 24 085 36,9
1898 556 312 60 464 44 561 15 903 26,6
1899 574 504 55 251 42 365 12 886 23,6
1900 924 694 77 065 47 895 29 170 37,6
1901 930 897 74 573 52 759 21 814 29,7
1902 1 179 1 008 83 112 50 673 32 439 38,1
1903 1 226 819 78 302 65 788 12 514 16,6
1904 1 392 1 377 18 300*
1905 1 361 2 030 34 000*
1906 1 782 2 154 19 000*
1907 2 031 2 288 21 000*
1908 2 162 2 027 22 261
1909 1 950 1 717 1 183
1910 2 258 2 130 14 447
1911 2 499 1 847 99 127 76 030 23 097 23,2
1912 3 162 1 926 101 189 81 005 20 184 19,1
1913 1 621 2 074 112 478 84 689 27 789 25,1
1914 1 264 1 447 113 545 79 384 34 161 30,1
1915 1 102 1 299 76 325 57 105 19 220 25,1
1916 1 054 1 369 63 505 43 458 20 047 31,7
1917 1 064 1 478 71 956 33 508 38 448 54,7
1918 1 424 1 967 136 066 66 232 69 834 58,7
1919 2 439 2 419 258 998 109 485 149 513 51,5
Source : CL DAE 6116, 3782, 3791, 3799, 4287 ; CL 31 AH 349 à 354, et mes calculs.
* Estimations sur la base des bulletins mensuels parfois incomplets.
** Y compris le bureau de Jaffa
Sous-agence de Jérusalem* du Crédit Lyonnais – compte de pertes et profits 1911-1919 (en francs)

Années Intérêts Commissions Bénéfices Commissions Total Frais Bénéfices


Bourse change et diverses** recettes généraux*** nets
arbitrage
1911 35 211 4 486 54 398 5 032 99 127 76 030 23 097
1912 36 324 3 235 56 289 5 341 101 189 81 005 20 184
1913 44 805 1 401 61 355 4 917 112 478 84 689 27 789
1914 55 958 2 034 49 968 5 586 113 546 79 385 34 161
Annexe II

1915 68 904 -32 6 588 895 76 325 57 105 19 220


1916 71 087 -60 -7 916 394 63 505 43 458 20 047
1917 71 112 -60 867 37 71 956 33 508 38 448
1918 59 500 1 703 61 377 13 486 136 066 66 332 69 834
52 922 3 905 188 662 13 509 258 998 109 485 149 513

* Y compris le bureau de Jaffa


** Commissions de souscriptions et divers.
*** Y compris Frais de 1er établissement, Dépenses d’intérêt général et Débiteurs douteux.
Annexe III

Sous-agence de Jérusalem* du Crédit Lyonnais


Rendements comparés de Jérusalem, Constantinople et Alexandrie**

Bénéfices nets/emplois
Années Jérusalem Constantinople Alexandrie
1899 2,57 2,31 2,15
1900 4,17 1,84 1,58
1901 2,45 1,81 1,43
1902 3,17 1,91 1,24
1903 1,58 1,72 1,6
1904
1905
1906
1907
1908 1,08 déficit 1,33
1909 0,07 0,12 0,98
1910 0,67 0,55 1,06
1911 1,25 0,68 1,25
1912 1,05 1,45 1,91
1913 1,35 2,01 2,11
Rend. moyen 1,39 1,36 1,49

* Y compris le bureau de Jaffa.


** Agence d’Alexandrie +sous-agences du Caire et de Port-Saïd, mais sans la sous-
agence de Jérusalem.
Bénéfices réalisés sur le compte du patriarcat grec 1892-1904
(en francs)

Années Intérêts Commissions Change Total bénéfices % dans bénéfices totaux


diverses bruts de l’agence
1892 30 0 0 0 30 0
1893 2 800 0 365 000 1 845 4 645 10,1
1894 830 160 875 000 3 850 4 840 15,8
1895 550 130 975 000 3 050 3 730 5,3
1896 5 820 690 765 000 2 100 8 610 13
1897 12 210 140 809 000 2 600 14 950 23
1898 15 200 600 550 000 2 000 17 800 29,4
Annexe IV

1899 11 230 2 060 735 000 2 800 16 090 29,1


1900 20 000 1 550 1 060 000 4 000 25 550 33,1
1901 25 000 2 500 1 214 000 4 500 32 000 43
1902 26 600 900 911 000 3 410 30 910 37,2
1903 24 600 2 500 970 000 3 600 30 700 39,2
1904 26 200 600 490 000 1 900 28 700 33,1
1892-1904 171 070 11 820 35 665 218 555 27,5
Source : CL DAE 5197. Annexe à la lettre de Jérusalem du 29.9.1905 et mes calculs.
Annexe V
Face à l’entrée de Notre-Dame de France, mars 1908.

L’abside du Saint-Sépulcre, le monastère éthiopien, 1891.


Religion et enjeux
de culture traditionnelle
*
THOMAS F. STRANSKY

La concurrence des missions chrétiennes


en Terre sainte, 1840-1850

L’historien religieux Kenneth Scott Latourette estime que le


e
XIX siècle – plus précisément, à partir du déclenchement de la Révo-
lution française en 1789 jusqu’au début de la Première Guerre
mondiale en 1914 – est le « Grand siècle » de l’activité missionnaire
expansive à partir de l’Europe catholique et protestante, de l’Amérique
protestante et de la Russie orthodoxe. Selon Jean Pirotte, c’est là le
« siècle européen », le « renouveau de l’époque romantique et colo-
niale 1 ». Par le biais de l’exploration et de l’exploitation, l’Europe
impose alors à une grande partie du globe, y compris la chambre de
malade qu’est l’Empire ottoman, sa volonté opiniâtre, ses idées
conflictuelles, sa puissance politique concurrentielle et ses alliances
changeantes.
L’essor impérial de l’Europe accompagne de manière inattendue
des « réveils évangéliques » dans les Églises protestantes de tous les
pays européens. Ce renouveau piétiste tente de retrouver les « premiè-
res amours » des premiers chrétiens. Il met en avant la conversion
individuelle, la pureté de la vie, l’initiative laïque, et une avidité
dénuée de scrupule à partager « le pur évangile » avec les non-conver-
tis, que ce soit chez soi ou à l’étranger. Certains songent alors que
cette œuvre missionnaire doit hâter la venue du Christ 2. Cette ferveur

1. Trois des sept volumes de À History of the Expansion of Christianity de


Latourette (New York, Harper and Row, 1944) portent sur la période 1800-1914 ;
Pirotte, Jean, Problèmes d’histoire du Christianisme, Bruxelles, Presses Universitai-
res de Bruxelles, 1987, p. 146.
2. Des signes de cet avènement millénariste doivent apparaître dans des boule-
versements naturels et politiques, l’effondrement du pouvoir pontifical (« le renver-
sement de l’Antéchrist papal »), et l’ouverture du monde pour recevoir l’Évangile.
Voir Van der Berg, Johannes, Constrained by Jesus’s Love : An Inquiry into the
208 Thomas F. Stransky

donne naissance à des sociétés missionnaires protestantes. Ce sont des


associations de bénévoles, indépendantes de tout contrôle direct de la
part de l’Église ou de l’État. Pour leur recrutement et leur financement,
elles dépendent de l’initiative de laïcs et d’ecclésiastiques hautement
motivés. Peu d’entre elles sont explicitement confessionnelles – angli-
canes, baptistes, luthériennes, calvinistes, réformées – ; la plupart
d’entre elles sont soit inter-confessionnelles, soit non-confessionnelles,
s’accordant en général sur une déclaration de principes fondamentale.
Les nouvelles sociétés missionnaires pensent faire leur récolte
divine sur des terres étrangères. Dans un premier temps, la grande
majorité des missionnaires sont envoyés en Asie. Le Moyen-Orient
n’est alors que d’un intérêt mineur, et là le personnel se concentre sur
l’Arménie, le Liban, la Turquie, le nord de la Syrie, la Perse et
l’Égypte. Néanmoins, certaines de ces sociétés missionnaires envoient
et personnel et fonds vers cette « Terre sainte » où elles pensent avoir
un rôle divin providentiel à réaliser auprès des musulmans et des juifs,
des latins et des catholiques orientaux, des orthodoxes grecs, armé-
niens, syriens et coptes 3.
L’activité missionnaire catholique européenne à l’étranger fait
presque totalement naufrage au début du XIXe siècle et présente alors
une image très lugubre : l’interdiction des Jésuites par le Pape Clément
XIV en 1773 ; la paralysie religieuse causée par la Révolution fran-
çaise ; les tentatives de Napoléon d’établir une Église française indé-
pendante de Rome ; et à travers toute l’Europe les dissolutions des
communautés religieuses à la suite de la sécularisation. Dès qu’il
occupe Rome en février 1808, le général napoléonien Miollis s’empare
de la caisse, des propriétés et des archives de la Propagande, mettant

Motives for the Missionnary Awakening in Great Britain, 1698-1815, Kampen, Kok,
1956, p. 120.
3. Ces sociétés comprennent la London Missionary Society (fondée en 1795) ;
la Church Missionary Society (1795) ; la British and Foreign Bible Society (1804) ;
la London Society for Promoting Christianity among the Jews (ou London Jews
Society, 1809) ; l’American Board of Commissioners for Foreign Missions (1810) ;
l’Edinburgh Medical Missionary Society (1814) ; l’American Baptist Missionary
Board (1814) ; la Société missionnaire de Bâle (1815) ; l’American Bible Society
(1816) ; la Société pour la diffusion du christianisme parmi les juifs (1824, Berlin) ;
la Société missionnaire de Berlin (1824) ; et la mission pèlerine de Saint-Chrischona
(1840).
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 209

fin par là à l’organe catholique central gérant les missions à travers


le monde 4.
Avec la fin du régime napoléonien, le monde catholique
commence à changer. Dès 1814, Pie VII revient sur l’interdiction des
Jésuites, et plus d’une centaine de nouvelles communautés masculines
ou féminines apparaissent, consacrées pour tout ou partie aux missions
étrangères. Le renouveau des missions devient une priorité pour les
Papes. La Propagande reprend ses activités en 1817. Grégoire XIV
(1831-1846) lui accorde de nouvelles prérogatives pour en faire la
seule juridiction compétente pour les Églises locales et les sociétés
missionnaires dans de nouvelles aires d’activité, comme l’Empire
ottoman.
Par là est aussi ravivée la concurrence concernant les tenaces
revendications françaises fondées sur les anciennes capitulations, leurs
interprétation et application convenues entre la France et la hiérarchie
administrative du sultan à Constantinople, la Sublime Porte. Prises
stricto sensu les capitulations de 1770 accordent uniquement à la
France le droit de protéger les institutions et résidents catholiques
latins français sur le territoire de l’Empire ottoman. Mais la France
agit rapidement comme si elle était également la protectrice de tous
les catholiques étrangers, voire des catholiques indigènes citoyens de
l’Empire, par exemple les membres des Églises catholiques orientales
qui, jusqu’en 1838, ne jouissent pas d’une reconnaissance légale en
tant que millet – les Maronites, les Syriens orientaux ou Chaldéens
(1553), les Syriens occidentaux (1662), les Grecs catholiques ou
Melkites (1724) et les Arméniens (1740) 5.

4. Metzler, Josef, « Die [Propaganda] Kongregation in der Zeit Napoleons


(1795-1815) », in Sacrae Congregationis de Propaganda Fide Memoria Rerum, vol.
2, Rome, Herder, 1973, pp. 84-118 ; Naselli, Carmelo, La soppressione Napoleonica
delle corporazioni religiose, 1808-1814, Rome, Université grégorienne, 1986. En
1805, Napoléon réalise, en l’inaugurant, la promesse qu’il avait faite à Pie VII de
rétablir le Séminaire des missions étrangères de Paris. Mais en 1809, dans un accès
de rage, l’empereur supprime ces ordonnances. Louis XVIII décrète le rétablissement
du séminaire en 1815.
5. La première capitulation, datant de 1763, conclue entre Louis XIV et le
sultan Mohamed IV par le biais de l’ambassadeur auprès de la Porte, le marquis de
Nointel, concerne aussi la Terre sainte. Pour les textes, voir Sinopoli, Mario, L’Opera
di Terra Santa. Prima parte, Rome, Delegazione di Terra Santa, s. d., pp. 124-125,
135-139 et 269-276. Pour les origines des droits de protectorat de la France, voir
210 Thomas F. Stransky

La tsarine Catherine II prend exemple sur la France. Dans le


traité de Küchük Kainarji (imposé à la Porte après qu’elle eut été
vaincue par la Russie, en juillet 1774), la Russie reçoit des droits
vaguement définis qu’elle interprète bientôt comme une prérogative
de protectorat sur tous les chrétiens, pour le moins sur tous les sujets
orthodoxes du sultan. Même si l’article VII en déclare « que la Sublime
Porte promet de protéger constamment la religion chrétienne et ses
églises », la Russie victorieuse en arrive à utiliser cet accord comme
un commode prétexte pour interférer dans les affaires domestiques
ottomanes 6.
L’invasion de l’Égypte par Napoléon en 1798 et ses cinq brefs
mois d’occupation de la plaine côtière de Palestine en 1799 constituent
un tournant pour la pénétration européenne dans le monde arabe.
L’expédition française suscite les intérêts et la fascination des Euro-
péens pour l’hinterland ottoman, et elle pousse les responsables
musulmans à vouloir bénéficier de l’aide politique occidentale et à
manipuler les grandes puissances ; tandis que l’attention et les cœurs
missionnaires des protestants se tournent vers le Moyen-Orient.
Après la défaite de Napoléon, l’équilibre des pouvoirs européen
change. La France, l’Espagne, l’Autriche et l’Angleterre ne sont plus
dominantes – trois d’entre elles catholiques, l’une protestante – ;
prédominent dès lors trois puissances non-catholiques et une catholi-
que : la Grande-Bretagne, la Prusse, la Russe et la catholique Autriche,
dont la France se méfie. Ce déclin de la puissance politique catholique
et l’affaiblissement de l’influence papale affectent les jeux d’influen-
ces en Égypte et à Constantinople, et accroissent les tensions entre
Le Caire et la Porte. Les puissances européennes apprennent de Napo-
léon l’importance stratégique de la Terre sainte au Levant. La présence
de diverses minorités chrétiennes constitue un prétexte pour intervenir
de plus en plus fréquemment dans les affaires turques – en idéalisant
la chose au nom d’une communauté-cliente, mais plus souvent comme

Charles-Roux, François, France et Chrétiens d’Orient, Paris, Flammarion, 1939.


Pour les interprétations françaises du texte de la Capitulation de 1770 (articles 33-35),
voir Hajjar, Joseph, Le Christianisme en Orient, Beyrouth, Librairie du Liban, 1971,
pp. 38-40.
6. Le texte complet de l’accord se trouve in Hopwood, Derek, La présence
russe en Syrie et Palestine, 1843-1914, Oxford, Clarendon, 1969, p. 5.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 211

extension à l’intérêt national en obtenant une revendication sur l’héri-


tage de « l’Homme malade 7 ».
Par exemple, la Church Missionary Society (CMS), fondée en
1799 par des protestants de l’Église d’Angleterre, vise « à propager
la connaissance des Évangiles parmi les païens » et à éveiller une foi
personnelle en Jésus-Christ chez chaque chrétien, de quelque Église
qu’il soit. La mission dans le monde inclut « l’assistance dans leur
convalescence, après leur long sommeil, aux Églises syrienne et grec-
que du Moyen-Orient. » La CMS ne ressent pas le besoin de convertir
les orthodoxes à l’anglicanisme mais seulement de les aider à se
renouveler eux-mêmes ; « ils possèdent en eux le principe et les
moyens de leur conversion ». Au point que ces Églises orientales
« doivent refléter auprès des mahométans et des païens la vive lumière
des Évangiles, elles vont sans aucun doute devenir des instruments
efficaces pour les sauver de leurs illusions et de la mort. » Et « c’est
en ramenant ces Églises à l’amour des Écritures saintes que l’on doit
s’attendre à ce que les bénédictions du ciel descendent sur elles. »
L’Église catholique en est exclue. En 1812, la CMS juge que « l’Église
catholique fait preuve d’une dissolution progressive » et « ses
membres disséminés doivent être recueillis par une Église unifiée
d’Angleterre et d’Irlande 8 ».
Les outils de base de leur équipement béni sont des Bibles, des
tracts ou des brochures de « pure vérité » pour expliquer leur action.
En 1815, la CMS établit un centre d’opération pour « la mission
méditerranéenne » à Malte, une île protégée par les Anglais et aisé-
ment accessible. Cette station, en coopération avec la Religious Tract
Society et la British and Foreign Bible Society, imprime et entrepose
des Bibles et des tracts rédigés dans les langues liturgiques des Églises
orientales et dans les langues d’usage de l’Empire ottoman. Malte les

7. L’appellation d’« homme malade de l’Europe » pour qualifier l’Empire


ottoman semble venir de paroles du tsar Nicolas Ier adressées à l’ambassadeur britan-
nique Sir Hamilton Seymour, en 1853 : « Nous avons dans les mains un homme
malade – un homme très malade. Ce serait un grand malheur si un jour il devait
passer à travers nos doigts, spécialement avant que les arrangements nécessaires
eurent été pris. » (Lord Kinross, The Ottoman Centuries, New York, Morrow Quill,
1977, p. 483).
8. Stock, Eugene, The History of the Church Missionary Society, Its Environ-
ment, Its Men, and Its Work, vol. I, Londres, Church Missionary Society, 1899,
p. 219.
212 Thomas F. Stransky

diffuse par le biais de missionnaires qui en définitive établissent des


stations dans le Levant.
L’impact de leur zèle pratique est rapidement perçu par les auto-
rités catholiques. En 1816, Pie VII condamne les sociétés bibliques
protestantes. En 1822, l’Association française pour la propagation de
la foi est créée à Lyon. Ses Annales publiées en 1823 présentent la
motivation principale pour le soutien financier aux missions étrangè-
res : « les sociétés bibliques répandent l’erreur de par le monde... Nous
comprenons partout le besoin de nous opposer aux efforts gigantesques
fournis par la Société biblique protestante en nous organisant égale-
ment sur la base de la foi [catholique] 9 ».
Dans ce contexte général, nous désirons mentionner quelques
éléments concernant cette partie spécifique de la Palestine syrienne
appelée Terre sainte, entre 1820 et 1850 : une interaction unique et
complexe des puissances européennes, incluant la Russie tsariste ;
d’Églises européennes et des premiers missionnaires protestants ; des
Églises indigènes orthodoxe, latine et orientale ; et la participation des
communautés musulmane et juive, en particulier à Jérusalem. Ces trois
décennies culminent en 1840-1850, lorsque, pour utiliser une expres-
sion actuelle, quatre éléments principaux sont bien établis : 1o la récu-
pération par le sultan Abdul Medjid d’un pouvoir et d’un contrôle
direct et exclusif, après que la Grande-Bretagne, la Russie, la Prusse
et l’Autriche eurent aidé les Turcs à chasser les armées égyptiennes
du Pacha dissident Méhémet Ali ; 2o l’établissement de la première
église protestante au Moyen-Orient, à la suite d’un accord et grâce au
soutien du gouvernement britannique et du roi de Prusse Frédéric-
Guillaume IV ; 3o la restauration du Patriarcat latin qui met fin à la
juridiction exclusive de la Custodie franciscaine sur les catholiques
latins ; 4o l’entrée d’une mission russe orthodoxe permanente dans le
domaine ecclésiastique du Patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem.

9. Décrivant l’impression et la distribution de Bibles par les protestants comme


« empoisonnées par le venin de l’erreur », les Annales de 1828 s’interrogent : « Est-ce
que la vue de ces efforts incroyables de la part des hérétiques consistant à propager
leurs erreurs n’inspire pas aux catholiques une émulation généreuse ? » (cité in
Comby, Jean, Deux mille ans d’évangélisation, Tournai-Paris, Desclée, 1992). Le
bi-mensuel populaire Annales, rempli de lettres descriptives envoyées par les
missionnaires, est le moyen le plus efficace d’informer les familles catholiques
françaises, de susciter les prières et de solliciter les jeunes hommes et femmes à
considérer une possible vocation missionnaire.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 213

La première vague de missionnaires protestants britanniques,


américains, allemands (ou suisses) fait son entrée sur la scène moyen-
orientale. Les nouveaux émissaires religieux ne se rendent pas compte
de ce que leur style piétiste, leur indifférence, voire leur agressivité à
l’égard de toute Église établie, leur désir de mettre en place de nouvel-
les congrégations sur la base de principes purement personnels et
bénévoles, comme leurs versions et interprétations protestantes des
Écritures vont bientôt menacer la foi commune, la vie liturgique et le
fragile statu quo de la minorité chrétienne locale – les Églises ortho-
doxes orientales et les Églises catholiques latine et orientale.
Toutes ces églises sont alors quelque peu atrophiées. Elles exploi-
tent les faibles énergies isolées de clergés et de laïcs, le plus souvent
incultes, pour la seule survie de leurs communautés minoritaires face
à l’islam. Les orthodoxes orientaux sont alors contrariés par les efforts
des catholiques latins visant à les « convertir », et les responsables des
Églises catholiques orientales sont embarrassés par le passage à
l’Église latine de tant de membres de leur clergé comme par les efforts
de Rome visant à « latiniser » leurs églises selon les normes du canon
occidental. Néanmoins, les communautés orthodoxe et catholique
considèrent l’activité des missionnaires protestants auprès de leurs
ouailles vulnérables comme un jeu déloyal.
Débutant leurs activités en 1819, les premiers missionnaires
protestants isolés de Jérusalem apportent des malles pleines de Bibles
rédigées en de multiples langues, et ils expliquent aux responsables
grecs et arméniens orthodoxes, comme aux Frères franciscains, leur
mission sacrée qui consiste à distribuer les Écritures aux croyants
ignorants. Le premier d’entre eux est le Suisse Christoph Burckhardt,
agent de la British Foreign Bible Society. Il arrive à Jérusalem au
mois de juin 1819. Il se rend rapidement compte qu’il ne dispose pas
d’assez de Bibles en arabe pour satisfaire une demande avide. Il passe
une matinée entière avec les franciscains, qui examinent attentivement
la traduction espagnole du Nouveau Testament « pour voir, comme
ils disent, s’il n’y a pas là quelconque hérésie 10 ». Lorsqu’en
février 1820 arrive en Palestine James Connor, de la CMS, il remarque
le destin réservé aux Bibles que Burckhardt a distribuées avec tant de

10. Extraits des carnets et des lettres de Burckhardt in Magazin für die neueste
Geschichte der evangelischen Missions- und Bibelgesellschaften, Institut mission-
naire de Bâle, 5, 1820, pp. 488-521.
214 Thomas F. Stransky

zèle à Jaffa, deux ans plus tôt : « Tous les livres... avaient été rassem-
blés et brûlés par certains des prêtres [franciscains] qui menaçaient
d’excommunication ceux qui les détenaient 11 ».
À Jérusalem, Connor loge chez les franciscains. Il vend ou distri-
bue gratuitement des textes bibliques arabes qui ne comprennent que
les psaumes et les textes des prophètes issus de l’Ancien Testament,
et le Nouveau Testament. Le Patriarche arménien Gabriel acquiert
pour sa part toutes les versions arméniennes, mais conseille à Connor
de ne pas vendre ouvertement les Bibles sans avoir obtenu la sanction
de la Sublime Porte. Quant à eux, comme le note Connor, les Juifs
n’auraient acheté que le texte hébreu complet de la Bible ; ils « rejet-
tent le Nouveau Testament avec dédain. »
Connor ne pèche pas par excès d’optimisme en ce qui concerne
la coopération chrétienne : « Les dissensions qui malheureusement
persistent entre les différents groupes de chrétiens à Jérusalem consti-
tuent là un obstacle insurmontable, pour le moment, à un quelconque
Institut de diffusion des Écritures efficace... S’il existe un endroit où
brûle plus qu’ailleurs l’esprit de contestation religieuse, c’est à Jéru-
salem qu’il se trouve. »
Un accent missionariste différent émane de la première société
missionnaire en provenance des États-Unis, l’American Board of
Commissioners for Foreign Missions, fondé en 1810. Ses membres et
partisans croient dans un premier temps que la prédication de l’Évan-
gile à l’adresse du monde entier doit avoir lieu avant le retour sur
terre de Jésus, le Seigneur et Rédempteur, pour réaliser son règne de
mille ans.
Avec une arrogance facile permise par la distance, le compte
rendu de l’American Board pour 1819 voit qu’au Moyen-Orient « tous
les groupes de population sont dans un état déplorable d’ignorance et
de dépravation – dénués de tous moyens de connaissance divine et
désemparés du fait de vaines imaginations et de sévères désillusions ».
Afin de permettre la réalisation des aspirations millénaristes visant au
retour du Christ, on doit d’abord convertir les musulmans et les juifs,
et libérer les indigènes orthodoxes et catholiques de toute fausse
doctrine et de toute foi a-biblique. Pour ce faire, les Américains ont

11. Jowett, William, Christians Researches in the Mediterranean from 1815


to 1820, Londres, sans indication d’éditeur, 1824, pp. 426 et 430-433. Les annexes
comprennent des extraits du journal de James Connor.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 215

les meilleures prédispositions, eux qui sont les citoyens du nouvel


Eden, les nouveaux Cananéens taillés dans la sauvagerie primitive de
l’Amérique du Nord. Leur croisade chrétienne doit prendre la voie de
l’ancienne terre biblique, mais sans l’épée, munie seulement du vrai
message évangélique et du témoignage évangélique personnel. Ils sont
de plus les ambassadeurs de la « seule nation chrétienne, qui n’a jamais
persécuté les descendants d’Israël. » Dans les faits, l’Amérique est
« l’agent de Dieu pour faire advenir le Jugement dernier 12 ».
L’American Board mande de jeunes missionnaires, Levi Parsons
et Pliny Fisk « à Jérusalem et d’autres parties de l’Asie occidentale
jugées dignes ». Tandis que Fisk reste à Smyrne afin d’y établir une
mission, Parson atteint Jérusalem en février 1822. Il y distribue des
textes et des tracts bibliques, et prêche les chrétiens locaux dans
l’espoir de « raviver, sur les autels croulants d’une chrétienté depuis
longtemps corrompue, la flamme de la piété primitive. » Les conver-
sations et les sermons sont apparemment innocents. Lorsqu’il quitte
la ville en mai pour une tournée d’évangélisation dans les îles grec-
ques, ses hôtes arméniens de Jérusalem le prient de revenir. Mais
Parsons ne peut le faire ; huit mois plus tard il meurt de dysenterie à
Alexandrie.
Dans l’espace de dix-huit mois, Pliny Fisk et un collègue de
l’American Board, Jonas King, qui a étudié le français et les langues
orientales à Paris, établissent une résidence à Jérusalem. Leur mission
en apparence permanente menace le statu quo. À ce moment, les Turcs
interdisent aux étrangers de se fixer définitivement dans l’Empire. De
plus, le sultan ne reconnaît pas aux protestants la qualification de
« nation » religieuse ou millet, le statut de dhimmi protégé dont jouis-
sent alors les orthodoxes orientaux et les catholiques latins.
Le pire de tout pour les missionnaires protestants réside dans le
firman de juin 1824 signé par le sultan Mahmoud II, qui interdit
l’importation, la vente et la distribution de Bibles imprimées en Occi-
dent, et ordonne que les exemplaires existants soient brûlés, puisque
de tels livres fomentent « des troubles et des querelles ». Les protes-
tants accusent l’ambassadeur de France à Constantinople, appuyé par
Rome, d’avoir poussé la Porte à émettre cet édit. De fait, plus tôt, en

12. Anderson, Rufus, History of the Missions of the American Board of


Commissioners for Foreign Missions to the Oriental Churches, 2 volumes, Boston,
Congregational Publ., 1872, vol. I, IX, p. 10.
216 Thomas F. Stransky

1824, le Pape Léon XII avait mis en garde les catholiques de ne pas
utiliser des écrits protestants. Selon le secrétaire de la CMS à Londres,
Josiah Pratt, cette collusion supposée à la Porte et à Rome est un
complot diabolique – « la collaboration de l’Antéchrist oriental avec
l’[Antéchrist] occidental 13 ».
Fisk et King rencontrent de sérieuses oppositions à Jérusalem,
notamment du fait de leur distribution de Bibles aux musulmans. Le
gouverneur de la ville veut les placer en résidence surveillée au
couvent des franciscains, mais les religieux refusent cette option, les
deux personnes en question n’étant « ni musulmanes, ni juives, ni
chrétiennes ». Les latins, écrit Fisk, usent de tous les moyens à leur
disposition pour exciter les Turcs contre les protestants. « Ils sont pires
que les musulmans ». Enfin, lors de leur départ pour le Liban, effectué
dans l’amertume en mars 1825, Fisk est matraqué par des brigands à
côté de Nazareth et meurt de ses blessures en octobre 14.
En 1826, la London Society for Promoting Christianity among
the Jews (London Jews Society), envoyant le laïc danois John Nico-
layson, espère établir une « église et une mission permanentes de
langue hébraïque à Jérusalem », où « le christianisme pur de la
Réforme » doit être proclamé auprès des juifs. La London Jews Society
l’autorise à acheter un terrain pour y établir une église, un bâtiment
pour la mission et un cimetière. En janvier 1839, Nicolayson acquiert
imprudemment une parcelle sur le mont Sion par le biais d’un inter-
médiaire arménien, et le Danois prend le risque de poser la première
pierre et de construire le premier étage comme les fondements du
sanctuaire. Il ignore le fait que la législation ottomane interdit aux

13. Stock, E., op. cit., p. 230. Pour le texte du firman, voir Tibawi, Abdul L.,
British Interests in Palestine, 1800-1901, Londres, Oxford University Press, 1961,
pp. 10-11. Lors de son bref règne (1829-1830), Pie VIII promulgue le texte Traditi
humilitate nostrae dans lequel il attribue partiellement l’effondrement de la religion
et l’indifférence en matière de foi aux activités des sociétés bibliques protestantes.
Le firman, peut-être même plus encore que les mises au ban ecclésiastiques, aurait
sérieusement empêché le travail missionnaire protestant s’il avait été appliqué avec
rigueur. Mais comme beaucoup d’autres mesures ottomanes ce n’est pas le cas.
14. Parsons, Levi, Memoirs of Rev. Levi Parsons, Late Missionary to Pales-
tine, Poultney, VT, Smith and Smith, 1824 ; Memoirs of Rev. Pliny Fisk, Elvin Bond
(éd.), Édinbourg, Waugh and Innes, 1829 ; American Missionary Memorial - Biogra-
phical Sketches, H.W. Pierson (éd.), New York, Harper and Brothers, 1853,
pp. 245-260 ; quant à lui Joseph Tray (History of the ABCFM, New York, ABCEM,
1842) se réfère largement à Parsons, Fisk et King dans ses comptes rendus annuels.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 217

étrangers de posséder dans l’Empire une propriété inamovible et a


longtemps refusé aux chrétiens et aux juifs de construire de nouvelles
églises ou synagogues, ces derniers n’étant autorisés qu’à réparer des
structures existantes. Le gouverneur de Jérusalem rend compte à
Constantinople de cette violation de la loi. Et le sultan oppose son
veto au nouveau projet 15.

Grandeur et décadence de l’Égyptien Méhémet Ali Pacha

Au sein de l’Empire ottoman fait surface une sévère lutte de


pouvoirs entre le sultan Mahmoud II (1807-1839) et Méhémet Ali,
Pacha d’Égypte (1805-1849). Ali a mis en place un puissant régime
semi-indépendant en Égypte. Il ne peut éviter les Européens, ce pour-
quoi il se tourne habilement vers eux pour en obtenir bienveillance et
soutien, principalement de la part des Français. De France lui parvien-
nent des ingénieurs et des médecins pour moderniser le pays, comme
des militaires pour entraîner son armée. En 1831, les troupes bien
équipées de son fils Ibrahim occupent la Palestine et la Syrie ; et
Ibrahim contrôle alors la Terre sainte pendant neuf ans. Sa stricte
autorité, exercée à l’aide d’un gouvernement fortement centralisé, ne
supporte aucune corruption locale, mais est à l’inverse tolérante et
respectueuse envers les droits des juifs comme des chrétiens orientaux
et latins en Palestine ; bien plus en tout cas que ce que ceux-ci avaient
enduré durant les décennies précédentes, faites d’humiliation. Et il
ouvre en grand les portes de Jérusalem et de la Palestine aux mission-
naires protestants 16.

15. Gidney, William T., The History of the London Society for Promoting
Christianity Amongst the Jews [1809-1908], Londres, LJS, 1908 ; Nicolayson, J.,
« Mitteilungen für eine Skizze der Geschichte der englischen Mission und des evan-
gelischen Bistums zu Jerusalem », in Monatsschrift für die Diakonie der evangelis-
chen Kirche, juillet-août 1852 ; Kochav, Sarah, « “Beginning at Jerusalem” : The
Mission to the Jews and English Evangelical Eschatology », in With Eyes Towards
Zion, V, Ben Arieh, Yehoshua, Davis, Moshe(dir.), Westport, CT, Praeger, 1997,
pp. 91-107. Avant l’arrivée de Nicolayson, les envoyés temporaires de la LJS à
Jérusalem sont le pasteur suisse Melchior Tschoudy (1820), le juif converti Joseph
Wolff (1822), l’Anglais William B. Lewis (1823) et le Dr George Dalton (1824).
Voir Gidney, op. cit., pp. 118-122, et Stransky, Thomas, « Origins of Western Chris-
tian Missions in Jerusalem and the Holy Land », ibid., pp. 142-147.
16. Hofman, Yitshak, « The Administration of Syria and Palestine under
218 Thomas F. Stransky

Mais l’aphorisme du ministre des Affaires étrangères britannique,


Lord Palmerston, a la vie longue : une nation n’a pas d’amis éternels.
Les Égyptiens deviennent en effet trop agressifs aux yeux de la
Grande-Bretagne, de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche. En 1840,
ces quatre pays aident les Turcs à chasser les armées égyptiennes de
Syrie. Et quoique la France éprouve une grande satisfaction face aux
victoires d’Ali, elle se tient à distance des opérations menées contre
lui, adoptant une neutralité de type « wait and see » ; en 1830, elle
s’est emparée de l’Algérie et reconnu la suzeraineté du sultan
Mahmoud II. Par la suite, les mêmes quatre puissances et la France
gagnent à la Porte une influence considérablement accrue auprès du
nouveau sultan, Abdul Mejid (1839-1861). Celui-ci inaugure deux
décennies de réformes législatives (tanzimat) destinées à moderniser
l’Empire et à prévenir une intervention étrangère. Son Grand Vizir et
ministre des Affaires étrangères, Réchid Pacha, est très au fait des
manières occidentales, ayant servi comme ambassadeur à Londres et
Paris. Certaines des nouvelles lois sont destinées à apaiser les puis-
sances européennes en garantissant dans l’Empire ottoman un statut
égal pour les non-musulmans et un accès libre aux fonctions gouver-
nementales, renforçant également le statut spécifique des consulats
européens en Terre sainte 17.

Egyptian Rule, 1831-1840 », et Maoz, Moshe, « Changes in the Position of Jewish


Communities », in Studies on Palestine During the Ottoman Empire, Maoz, Moshe
(dir.), Jérusalem, Magnes Press, 1975, pp. 311-313 et 142-163. Où que ce soit sous
l’autorité égyptienne, les missionnaires protestants bénéficient d’une liberté plus
grande même qu’à Malte, sous le contrôle britannique. Une raison supplémentaire
expliquant les grandes faveurs d’Ali à l’égard des Français réside dans la personnalité
de son très capable Premier ministre El Moalem, un catholique.
17. Réchid croyait que l’« islam avait été au cours des siècles, dans ses fonde-
ments même, un merveilleux facteur de progrès. À présent, c’est une horloge qui a
perdu la notion du temps et qui doit être rénovée pour être remise à niveau ». Cité
in Mansel, Philip, Constantinopel. City of the World’s Desire, 1453-1924, New York,
St Martin’s Griffin, 1998, p. 265. Mansel décrit avec élégance l’influence française
sur le style de vie de la cité pendant le règne de Mahmoud II (pp. 261-289).
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 219

L’évêché anglican anglo-prussien de Jérusalem

La nouvelle influence diplomatique de l’Angleterre et de la


Prusse auprès de la Porte facilite l’établissement définitif d’un évêché
anglican anglo-prussien à Jérusalem, en dépit du faux pas diplomati-
que britannique initial, qui avait été de ne pas même en informer la
Porte, et malgré les objections du sultan blessé.
En juillet 1840, Frédéric-Guillaume IV monte sur le trône de
Prusse. Le roi requiert de la Sublime Porte qu’elle désigne la Prusse
comme le protecteur officiel au moins des protestants allemands de
l’Empire. Comme il n’y a que peu de personnes à protéger, cette
requête est rejetée. Le roi se tourne alors vers l’Angleterre. En
juin 1841, son envoyé personnel, Christian Carl Josias Bunsen, négo-
cie directement avec le ministre des Affaires étrangères, Lord Palmers-
ton, avec l’archevêque Howley de Canterbury et d’autres prélats
anglicans, et avec le secrétaire de la London Jews Society, Alexander
McCaul.
Le programme à mettre en place est simple : l’évêque anglican
de Jérusalem doit être nommé tour à tour par l’Angleterre et la Prusse,
avec pour l’Angleterre la possibilité de mettre son veto au choix de
la Prusse. L’évêque ordonne un clergé prussien luthérien. Les chrétiens
allemands n’ont pas à prêter serment d’allégeance au trône anglais ;
les communautés allemandes préservent leur propre forme de liturgie.
L’évêque a juridiction sur les anglicans dans tout le Moyen-Orient,
aussi bien que sur les communautés protestantes qui acceptent son
autorité. Bunsen harmonise intelligemment les divers intérêts : la puis-
sance et le prestige britannique et prussien au Levant ; le désir du roi
de Prusse d’une unité des protestants ; le désir anglais d’établir une
église à Jérusalem ; et le désir évangélique de convertir les juifs.
Le 31 août 1841, l’archevêque Howley présente le « décret insti-
tuant l’évêché de Jérusalem » devant la Chambre des Lords. Le Parle-
ment l’adopte le 5 octobre. Un mois plus tard, Howley sacre un juif
prussien converti, Michael Salomon Alexander, « Évêque à Jérusalem
de l’Église unie d’Angleterre et d’Irlande », avec juridiction sur « la
Syrie, la Chaldée, l’Égypte et l’Abyssinie ». Il pénètre à Jérusalem
par la Porte de Jaffa le 21 janvier 1842, en compagnie de ses huit
enfants et de sa suite 18.

18. Hechler, William, The Jerusalem Bishopric, Londres, Trüber, 1883 ;


220 Thomas F. Stransky

Les ambassadeurs français à Rome et Constantinople tiennent le


ministre des Affaires étrangères Guizot très informé des réactions du
Saint-Siège et de la Porte. Là, Latour-Maubourg met en lumière les
motivations politiques anglo-prussiennes au Moyen-Orient, tout en
percevant « des germes plus ou moins prochains de dissolution » dans
les fondements par trop hétérogènes des conceptions religieuses angli-
canes et luthériennes, et des conceptions culturelles anglaises et prus-
siennes. Paris instruit son successeur Bourqueney (1844) de garder
« un silence officiel » et même de nourrir de meilleures relations avec
son homologue, l’ambassadeur anglais Stafford Canning 19.
En dépit de l’opposition au sein de l’Église d’Angleterre et de
l’Église luthérienne de Prusse, le nouvel évêché – le symbole plus que
le fait – devient rapidement la fierté du protestantisme en Angleterre
et en Europe continentale.
L’évêque Alexander meurt d’un cancer de l’estomac en 1845.
Le roi de Prusse Frédéric Guillaume IV nomme son successeur : le
Suisse Samuel Gobat, un ancien missionnaire de la CMS en Égypte
et Abyssinie, et plus tard membre de l’équipe du centre installé à
Malte. Arrivé à Jérusalem le 30 décembre 1846, le nouvel évêque
commence rapidement à détourner l’objectif missionnaire de l’évêché
originel – qui avait été clairement celui d’aider les Églises orientales
à se réformer. Par son souhait de créer une communauté protestante
réunissant tous ceux qui acceptent le pur Évangile réformé, Gobat se
focalise sur les chrétiens arabes, en les persuadant d’abandonner les
erreurs d’une orthodoxie orientale irréformable et d’un catholicisme

Memoirs of Baron Bunsen, Late Minister Plenipotentiary and Envoy Extraordinary


of His Majesty Frederic Wilhelm IV, at the Court of St. James, edited y his widow
Frances Baroness Bunsen, Londres, Longmans, 1868, vol. I, p. 593 sq. ; Le Roi,
J. F. A. de, Michael Salomon Alexander. Der erste evangelische Bischof in Jerusa-
lem, Gütersloh, Bertlemann, 1897 ; Corey, Muriel W., The Biography of the Right
Reverend Michael Salomon Alexander, Bishop in Jerusalem, Londres, Church
Mission to the Jews, 1956 ; Kawerau, Peter, Amerika und die orientalischen Kirchen.
Ursprung und Anfang der Amerikanischen Mission unter den Nationalkirchen Westa-
siens, Berlin, Walter de Gruyter, 1958, pp. 453-467, en particulier pour les sources
prussiennes ; Lückhoff, Martin, « Prussia and Jerusalem : political and religious
controversies surrounding the foundation of the Jerusalem Bishopric », in With Eyes
Towards Zion, V, op. cit., pp. 173-178.
19. Les réactions diplomatiques françaises sont transcrites dans la longue
relation de l’affaire de l’évêché anglo-prussien qu’offre J. Hajjar in L’Europe et les
destinées du Proche-Orient (1815-1848), Paris, Bloud et Gay, 1970, pp. 373-457.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 221

oriental ou latin désespéré et ignoble 20. Un élément politique favori-


sant les visées de Gobat est constitué par une fatwa (une interprétation
écrite de la loi islamique faisant autorité) émise en 1847 à Beyrouth,
indiquant que tous les membres des différentes communautés chré-
tiennes peuvent librement passer d’une Église à l’autre ; un autre dans
la reconnaissance par la Porte, en 1850, de la communauté de ceux
qui deviennent protestants comme millet autonome et protégé.
Entre-temps, à la Porte, en 1845, Canning obtient le firman qui
permet à Gobat de construire l’église « pour le culte protestant dans
les locaux de la résidence du consul britannique à Jérusalem ». Gobat
obéit à la première condition, pas à la deuxième. Christ’s Church, à
la Porte de Jaffa n’est pas installée dans le consulat 21.

Le rétablissement du Patriarcat latin, 1847

Le Saint-Siège à Rome observe attentivement, mais non passi-


vement, tous ces événements de Terre Sainte 22. Les franciscains inter-
disent aux catholiques tous rapports avec les protestants, et avec
quelque exagération les Frères rapportent à Rome les effets délétères
de cette intrusion hérétique parmi les croyants. Rome est pertinemment
informée des rudes accusations perpétrées par l’archevêque de Canter-

20. Dès 1827, Gobat explore la Palestine et juge les franciscains « pire enne-
mis de Dieu que les Turcs ». Gobat, Samuel, Autogiography and Biography. Bishop
of Jerusalem, His Life and Work, Londres, J. Nesbit, 1984 ; Samuel Gobat. Evan-
gelischer Bischof in Jerusalem, ed. Thiersch, H. W. G., Bâle, Basel-Mission, 1884 ;
Tibawi, A. L., op. cit., pp. 88-93 ; Ateek, Na’em, Towards a Strategy for the Epis-
copal Church in Israel, San Anselmo, CA, 1985, thèse déposée à la bibliothèque de
Tantour, pp. 29-52 ; Shapir, Shaul, « The Anglican missionary societies in Jerusa-
lem : activities and impact », in The Land that Became Israel, Ruth Kark (éd.),
Jérusalem, Magnes Press, 1989, pp. 105-119.
21. Pour le texte complet du firman du 10 septembre 1845, voir Hechler, W.,
op. cit., p. 58.
22. Les documents fondamentaux des délibérations de la Propagande se trou-
vent in Lemmens, Leonardus, Acta S. Congregationis de Propaganda Fide pro Terra
Sancta, Quaracchi, Florence, 1921-22, vol. II (1721-1847), pp. 112-138. Pour des
informations complémentaires : sur la base des sources du ministère français des
Affaires étrangères, Hajjar, J., op. cit., pp. 482-514 ; et italiennes, Soetens, Claude,
Le Congrès Eucharistique International de Jérusalem (1893), Louvain, Nauwelaerts,
1977, pp. 246-254.
222 Thomas F. Stransky

bury en 1841, selon lesquelles les catholiques « pervertissent les


membres des Églises orientales... n’épargnant aucune ruse ni intrigue...
semant la dissension et le désordre parmi des personnes mal infor-
mées. »
En février 1842, le cardinal Franzoni, préfet de la Propagande,
propose l’étude de l’éventuel « établissement d’un vicariat apostolique
à Jérusalem ». Le Saint-Siège doit prendre en compte non seulement
« les avantages de la foi », mais aussi « l’empêchement du dévelop-
pement de l’hérésie et du schisme qui deviennent de plus en plus
menaçants » envers la vraie Église. Un évêque à Jérusalem romprait
le monopole franciscain dans la garde de la région et ainsi renforcerait
et répandrait le catholicisme en Palestine par le biais de missionnaires
mâles et femelles non-franciscains. Mais Rome craint en même temps
qu’un évêque catholique à Jérusalem n’encourage les Anglais et les
Prussiens à pousser leurs propres pions pour obtenir une reconnais-
sance officielle de droits égaux pour l’évêque anglican de la part du
sultan. Ayant entendu les pour et les contre, Franzoni remet la question
sine die.
Les Français deviennent plus entreprenants à la constatation de
querelles intensifiées entre franciscains et Grecs orthodoxes dans
l’église du Saint-Sépulcre. À l’été 1843, Paris s’entend avec la Porte
pour établir un consulat à Jérusalem, avec à sa tête Gabriel de Lantivy,
un homme à l’œil d’aigle. Guisot écrit à son ambassadeur à Rome,
Reyneval, que Lantivy doit « protéger la religion catholique, ceux qui
en font profession, et leurs institutions », et se charger « d’étendre
autant que possible l’action et les effets d’un patronage dont la France
tirera toujours la gloire. »
Guizot est conscient de ce que les franciscains n’ont jamais vrai-
ment apprécié leurs protecteurs français ; les Frères espagnols et
italiens leur préfèrent le soutien de leurs propres pays. Néanmoins,
Guizot est opposé à l’arrivée d’un rival épiscopal aux franciscains.
Un conflit ouvert ne ferait qu’ajouter un peu plus d’embarras à la
longue liste des divisions scandaleuses qui marquent déjà Jérusalem.
Une fois installé à Jérusalem, Lantivy y est aussi opposé. Dans son
premier compte rendu adressé à Paris (29 août 1843), il remarque,
avec exagération mais sans mépris, le succès du travail de l’évêque
anglican Alexander. Le nouveau consul presse alors Guizot d’envoyer
des missionnaires catholiques en Terre sainte, hommes et femmes,
pour y mener une activité éducative, médicale et sociale. « L’éducation
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 223

de nos enfants est nulle, absolument nulle », se lamente-t-il. Les


missionnaires en question seraient placés sous la protection française
et supervisés par le consulat de Jérusalem. Cet arrangement ferme
constituerait « le moyen d’en obtenir, sans créer un évêché catholique,
tous les avantages sans aucun inconvénient 23. »

Qiryat Yearim (Qaryiet et Enab), au-dessus d’Abou Gosh. Le sanctuaire de


Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, environ 1924.

Le Pape Pie IX monte sur le trône pontifical en juin 1846. Six


mois plus tard, la Propagande inscrit une nouvelle fois à son ordre du
jour la création d’un évêché latin à Jérusalem pour « le prestige du
catholicisme et les besoins de la mission de Palestine ». Les « schis-
matiques » (les orthodoxes) et à présent les « hérétiques » (les angli-
cans) affluent vers les Lieux saints. De même « la décadence de
l’Empire ottoman rend nécessaire une main solide qui agira et résistera
sagement aux nombreux ennemis de la religion 24 ».

23. Pour les réactions diplomatiques françaises au débat et les conclusions


relatives au rétablissement du Patriarcat, voir Hajjar, J., op. cit., pp. 486-496.
24. Séance du 25 janvier 1847, cité in Lemmens, op. cit., p. 117.
224 Thomas F. Stransky

Le Supérieur général des franciscains à Rome, Luigi di Laureto,


plaide alors auprès du Pape pour que ne soit pas élevé au rang ecclé-
siastique le gardiennage séculier des Lieux saints. Il estime que les
privilèges et les immunités séculiers dont jouissent les franciscains en
tant que gardiens catholiques de la Terre sainte seraient mis en danger ;
de fait, c’est l’institution même de la Custodie qui serait mise à mal 25.
Guizot de son côté donne à son nouvel ambassadeur à Rome, Latour-
Maubourg, venant de Constantinople, des instructions pour soutenir
la cause franciscaine.
C’est le sultan Mejid qui facilite la prise de décision finale à
Rome. Son ambassadeur à Vienne, lors d’une audience avec Pie IX
(le 20 février 1847) informe le Pape que Constantinople est prêt à
engager des relations directes avec le Saint-Siège. Le sultan permet
l’envoi d’un délégué pontifical à Constantinople, placé sous la tutelle
de la Propagande. Muni de ce titre, il représenterait le Pape comme
chef spirituel des catholiques et non comme chef d’un État étranger.
Le secrétaire d’État Antonelli perçoit l’avantage immédiat de disposer
d’un représentant à Constantinople, puisque les Grecs orthodoxes,
avec le soutien de la Russie, tentent au même moment d’avancer leurs
pions en ce qui concerne les Lieux saints de Jérusalem, Bethléem et
Nazareth 26.
Pour la plus grande satisfaction de la Propagande, qui n’avait
demandé que la nomination d’un évêque, le Pape décrète dans le texte
Nulla celebrior du 23 juillet 1847 que l’évêque aura le rang plus élevé
de Patriarche. Le 4 octobre, il annonce les nominations du délégué
apostolique Ferrieri à Constantinople, et du Patriarche Joseph Valerga
à Jérusalem. Dans la semaine les deux personnages sont consacrés
évêques à Rome.
Les archives de la Propagande ne révèlent aucune discussion
relative aux effets potentiellement négatifs de la restauration du
Patriarcat latin. Au XIIe siècle, Rome avait établi des Patriarches latins
dans les royaumes croisés de Constantinople, Antioche et Jérusalem
(aussi bien qu’à Alexandrie, même si aucun évêque n’est envoyé là).
Cette décision conduit au remplacement arrogant des quatre Patriar-
ches orientaux légitimement nommés en vertu du concile de Chalcé-
doine de 451. Cet acte latin est une intrusion fâcheuse dans les affaires

25. Ibid., pp. 121-124.


26. Soetens, C., op. cit., pp. 202 et 250.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 225

du Moyen-Orient, à l’instar de ce qui se fait à nouveau par le biais


de la restauration du Patriarcat latin – illustration du « triomphalisme
croisé 27 ».
Valerga n’a que 34 ans lorsqu’il part pour Jérusalem. Maîtrisant
déjà les langues orientales depuis ses études à Rome, il est depuis
1841 le « missionnaire apostolique » de la Propagande en Mésopota-
mie. Lui-même et ses collaborateurs ont bénéficié d’une protection
efficace grâce à un firman obtenu par l’ambassadeur français en Perse,
le comte de Sercey, accordant une grande liberté aux catholiques, leur
permettant d’établir des écoles 28. Ne connaissant pas Valerga, Guizot
et Latour-Maubourg s’opposent absolument à la perspective de sa
nomination à Jérusalem. Valerga est un Sarde, et le roi de Sardaigne,
qui possède parmi ses titres celui de « roi de Jérusalem » aspire à
débouter les Français de leur protection des catholiques de la ville.
Arrivant à Jérusalem le 17 janvier 1848, Valerga est reçu, pour
citer les propos du consul français, « de la manière la plus pompeuse
possible ». Il ne trouve en Terre sainte que 3 000 à 4 000 catholiques
latins. Nombre d’entre eux sont d’anciens chrétiens orthodoxes, des
Melkites ou Maronites passés à l’Église latine. En dehors de Jérusa-
lem, on ne trouve alors que huit églises de village – sept prises en
charge par les franciscains, et une par les carmes à Haïfa.
En octobre 1848, Samuel Gobat produit son deuxième rapport
annuel adressé à Canterbury. Il qualifie de « difficiles » ses relations
avec le Patriarche et le clergé grecs orthodoxes ; mais d’« insurmon-
tables » celles avec le Patriarche latin nouveau venu et les franciscains.
Ils sont « distants » ; c’est un « abîme » qui le sépare de Valerga 29.

27. Hajjar, J., op. cit., p. 482. Sur l’usage du verbe « restituere » dans Nulla
celebrior, en relation avec Chalcédoine et les Patriarcats latins croisés au Moyen-
Orient, voir Suttner, Ernest, « Das Patriarchat von Jerusalem - Kanonisches Erbe im
Widerstreit der getrennten Kirchen », in Una Sancta, 41, 1986, pp. 35-43.
28. Kawerau, Peter, op. cit., p. 516.
29. Hajjar, J., op. cit. p. 454. Sur les activités et la vie de Valerga, voir
Duvignau, Pierre, Une vie au service de l’Église, Joseph Valerga, Jérusalem, Patriar-
cat latin, 1971 ; Manna, Salvatore, Chiesa Latina e chiese Orientali all’espocha del
Patriarcha Valerga, Naples, 1972, thèse présentée devant l’Institut biblique ponti-
fical, Rome.
226 Thomas F. Stransky

La mission orthodoxe russe à Jérusalem

En 1814, le Patriarche de Jérusalem Polycarpe (1808-1827), en


résidence à Constantinople, se plaint auprès du tsar Alexandre Ier de
la propagande catholique d’inspiration française et des empiétements
français sur les droits des Grecs orthodoxes concernant les Lieux saints
de Jérusalem et de Bethléem. Le firman du sultan, datant de 1817,
confirme le statu quo ante, mais il n’a que peu d’effet et n’empêche
pas de nouvelles réclamations et contre-réclamations. Par la suite, le
traité d’Andrinople de 1829 reconnaît l’indépendance complète de la
Grèce par rapport à l’Empire ottoman, et cette nouvelle situation
renforce les revendications russes quant à la protection de tous les
sujets ottomans de confession orthodoxe pour le moins.
Le comte Karl Nesselrode, pendant longtemps ministre russe des
Affaires étrangères (1822-1856) et chancelier (1844-1862) souhaite
une Turquie faible et dépendante. Mais sa Realpolitik ne peut affaiblir
la foi d’autres Russes selon lesquels la mission de la Sainte Russie
doit être de sauver les frères et sœurs chrétiens des musulmans infi-
dèles et de réaliser un rêve romantique, pour utiliser les termes de
Tyutchev, celui d’« un grand empire gréco-russe » qui unirait tous les
Slaves et illuminerait le Moyen-Orient. Par là, la mosquée sacrilège
installée à Sainte-Sophie, à Constantinople, servirait de cathédrale
pour vénérer la Sainte Trinité 30.
Néanmoins, en 1842, Nesselrode exprime ses préoccupations en
ce qui concerne la situation précaire des Grecs orthodoxes placés en
Palestine sous la domination musulmane. Il se soucie de l’accroisse-
ment des propagandes catholique et protestante et « des moyens
moraux et matériels du clergé grec orthodoxe insuffisants » pour
contrer les incursions missionnaires, culminant au même moment avec
l’arrivée à Jérusalem de l’évêque Alexander.
Nesselrode cherche alors à disposer à Jérusalem d’un ecclésias-
tique russe « officieux » provisoire, discret et prudent – un pèlerin qui
pourrait avec tact gagner la confiance du clergé arabe et de la Fraternité
patriarcale grecque, et pourrait découvrir les vrais exigences et objec-
tifs, les succès et l’esprit des catholiques et des protestants 31. Son
choix tombe sur l’archimandrite Porphyre Ouspenski ; celui-ci parle

30. Hopwood, Derek, op. cit., p. 7.


31. Ibid.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 227

le grec et officie à l’ambassade russe à Vienne. Dans les faits,


Ouspenski se montre tout sauf discret, prudent ou plein de tact. Il
parcourt toute la Terre sainte entre janvier et août 1844. Au moment
de son arrivée, Lantivy fait part à Guizot de ses appréhensions. En
dépit du fait qu’Ouspenski ne porte que le titre d’archimandrite, qu’il
ne soit qu’un pèlerin et en rien un consul patenté, l’orthodoxie grecque
locale le considère comme « le messager de la Sainte Russie »,
« l’organe officiel et puissant de la protection de la Russie ». De retour
à Moscou, Ouspenski rédige un compte rendu décourageant condam-
nant vivement les prêtres arabes et la hiérarchie grecque, et soulignant
le plus grand danger pour les Orthodoxes – les catholiques unis proté-
gés par la France, la tentation de les joindre due à la désillusion, à la
corruption de l’appareil ecclésiastique grec et à l’offre d’une protection
française garantie à tout converti 32.
Sous les Ottomans, les Patriarches de Jérusalem résident au
Phanar grec orthodoxe de Constantinople, à proximité de la Porte,
pour mieux y exercer leur influence ; ils ne visitent Jérusalem que
rarement. Mais les soucis relatifs à une présence catholique latine et
protestante accrue en Terre sainte poussent la Russie à prendre le parti
d’un retour à Jérusalem, pour y résider, du nouveau Patriarche Cyrille
II, en 1845.
En juillet 1847, avec l’approbation de Nicolas Ier, le synode de
Moscou nomme Porphyre Ouspenski pour qu’il retourne à Jérusalem,
mais sans titre officiel. Ce « simple moine résident », accompagné de
deux prêtres plus jeunes, arrive à Jérusalem en février 1848, quatorze
mois après que l’évêque Gobat eut pénétré dans la ville par la Porte
de Jaffa, et un mois seulement après que le Patriarche Valerga eut fait
de même. Mais sa mission est un échec. Ni le synode, ni le ministère
des Affaires étrangères n’acceptent de lui donner une quelconque
responsabilité ; il est abandonné. Au cours de la guerre de Crimée
menée contre les Ottomans, le consul de France demande au divan
pourquoi un agent russe aussi important est encore à Jérusalem. Appre-
nant qu’il s’agit d’Ouspenski, les Turcs l’expulsent ; il quitte Jérusa-
lem en mai 1854, sous protection autrichienne. Plus tard il résume

32. Hopwood, op. cit., pp. 33-45 ; Smolitsch, Igor, « Zur Geschichte der
Beziehungen zwischen der russischen Kirche und dem orthodoxen Osten. Die russis-
che Mission in Jerusalem (1847-1914) », Ostkirchliche Studien, 5, 1956, pp. 89-136 ;
Hajjar, J., op. cit., pp. 460-482.
228 Thomas F. Stransky

amèrement son œuvre : « Il semble que ma mission n’eut été envoyée


à Jérusalem que pour présider aux obsèques de l’orthodoxie. »
En 1857, le nouveau tsar Alexandre II (1855-1881) et son minis-
tre des Affaires étrangères Alexandre Gortchakev (1856-1882) sont
troublés par des rapports concluant à la conversion d’orthodoxes au
catholicisme, dans le but de profiter des avantages de l’Occident :
commerce, éducation, protection française, et le soutien direct de
Valerga, lui-même en train de recruter des missionnaires français des
deux sexes pour les placer dans des couvents, des écoles et des insti-
tutions charitables 33
. En 1858, le synode russe envoie à Jérusalem l’évêque Cyrille
Naumov pour établir une mission ecclésiastique permanente dans la
Ville sainte. Et Alexandre crée le comité de Palestine pour promouvoir
les pèlerinages russes et soutenir les Grecs orthodoxes.

Conclusion

Les événements politiques et ecclésiastiques de la période


1840-1850 sont l’occasion de la création de plus d’un « abîme ». Au
cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, les espoirs originels concer-
nant la mise en place d’une communauté protestante unique en Terre
Sainte se délitent. Le mariage anglicano-luthérien est dissous en 1883.
Les Anglicans britanniques ont alors leur cathédrale St Georges ; les
Luthériens prussiens leur église du Rédempteur sur le terrain du Muris-
tan ; la London Jews Society son église du Christ indépendante, à la
Porte de Jaffa ; tandis que s’allonge la liste des autres églises protes-
tantes et sociétés missionnaires protestantes présentes en Terre sainte.
Au Moyen-Orient, les missions protestantes précoces rencontrent
des succès presque exclusivement seulement auprès des anciens
membres des Églises orientales et latines, accroissant en cela l’hostilité
de ces Églises à l’égard du protestantisme occidental. Mais ce n’est
pas pour autant que les Patriarches grec, arménien et latin présentent

33. Gorchavov au tsar : « Nous devons établir notre “présence” en Orient non
pas de manière politique mais par le biais de l’Église. Ni les Turcs ni les Européens,
qui ont leurs propres patriarches et évêques dans la Ville sainte, ne peuvent nous
refuser cela. » Il conclut : « Jérusalem est le centre du monde et notre mission doit
être là-bas. » Hopwood D., op. cit., pp. 50-51.
La concurrence des missions chrétiennes en Terre sainte 229

face à cela un front commun. Le très énergique Patriarche Valerga


utilise ses talents pour renforcer l’Église latine, en attirant à elle des
chrétiens orientaux, ce qui inclue des catholiques melkites et maroni-
tes. Il établit toute une batterie d’institutions médicales, sociales et
scolaires, avec un nombre conséquent de missionnaires français des
deux sexes pour les prendre en charge et avec plus de franciscains
pour servir dans de nouvelles paroisses rurales. Mais c’est ce même
succès de Valerga qui entraîne une latinisation de l’image de l’Église
catholique, au détriment des anciennes Églises orthodoxes et des Égli-
ses catholiques orientales indigènes.
Les juifs du cru restent quant à eux encore plus distants à l’égard
des Églises que ne le sont ceux d’Europe. Ils ne sont pas les cibles
sûres et faciles que les yeux protestants inexpérimentés y avaient vues
au départ. En tant que millet reconnu officiellement, les juifs font
preuve d’une forte loyauté ethnique et religieuse. Selon eux, des rela-
tions amicales avec les chrétiens pourraient mener en définitive à un
prosélytisme encore plus agressif de leur part. Si un juif de Jérusalem
possède une Bible chrétienne ou fréquente les écoles ou les hôpitaux
chrétiens, les rabbins stoppent à l’adresse de sa famille le versement
des fonds charitables (halukah), financés par les juifs d’Europe et
servant à soutenir la plupart des habitants juifs. Et la personne souillée
ne peut plus être enterrée dans un cimetière juif.
Pour sa part, la communauté musulmane est suffisamment forte
de ses traditions religieuses pour tenir tête à toute tentative ouverte de
conversion de grande ampleur. Les lois ottomanes interdisent stricte-
ment tout abandon religieux de l’islam. Encore en 1852, même dans
cet État affaibli, les autorités islamiques sont en mesure de renforcer
la législation du statu quo pour tenir les Églises à l’écart de leurs
propriétés et de leurs fidèles.
Parmi les pèlerins juifs, musulmans et chrétiens de Terre sainte,
l’image générée par elles-mêmes des rivalités chrétiennes entre Églises
locales et du protectionnisme diviseur exercé par les puissances occi-
dentales ne peut servir qu’à accroître le scandale de la division au sein
de la « Mère Église » de Jérusalem.

Traduit de l’anglais par Dominique Trimbur


CLAUDE LANGLOIS

Les congrégations françaises


en Terre sainte au XIXe siècle

Si l’on veut essayer de comprendre comment, dans les limites


géographiques de ce que l’Église catholique appelle encore la « Terre
sainte », on est passé, du début du XIXe siècle à nos jours, d’une
présence d’une unique famille religieuse, les franciscains, gardiens
des Lieux saints, à la situation actuelle marquée par l’existence d’une
centaine de congrégations, des plus anciennes au plus récentes 1, il est
indispensable de chercher à savoir à partir de quand et de quelles
manières les nouvelles familles religieuses se sont implantées. On ne
sera pas surpris de savoir que les premières congrégations arrivent au
milieu du XIXe siècle, ni sans doute que les congrégations françaises,
féminines de surcroît, ont joué un rôle décisif. C’est la manière et le
rythme même de l’implantation que nous voudrions examiner ici. Plus
la manière, le comment, que les raisons, le pourquoi. Il faut cependant,
même brièvement, commencer par ce dernier point pour introduire la
réflexion et tenter de répondre à trois questions liminaires. Pourquoi
seulement les franciscains jusque dans les premières décennies du
e
XIX siècle ? Pourquoi les congrégations françaises et longtemps elles
seules ? Et pourquoi ce changement au milieu du XIXe siècle ?

Questions liminaires

Pourquoi si longtemps les seuls franciscains ? À cela deux raisons


conjointes. L’histoire : la Custodie de Terre sainte leur est confiée

1. Annuaire de l’Église catholique en Terre sainte, Jérusalem, Franciscan


Printing Press, 1999, 236 p. Cet annuaire concerne le catholicisme à Chypre, en
Israël, en Jordanie et dans les territoires palestiniens.
232 Claude Langlois

depuis 1217 et les franciscains tiennent à cet héritage prestigieux ; il


n’est pas nécessaire d’insister davantage sur ce point qui est bien
connu. Rappelons plutôt la géographie « régulière » du Proche-Orient
telle qu’on peut la saisir dans la décennie 1840 qui précède les muta-
tions que l’on veut étudier : celle-ci répond assez bien au schéma que
la Propagande utilisera pendant tout le XIXe siècle en terre de mission :
un territoire, une famille religieuse. Les Jésuites sont au Liban et dans
une partie voisine de la Syrie ; les Lazaristes, qui sont aussi à Smyrne
et Constantinople, sont présents dans le reste de la Syrie (Damas,
Alep) et sont appelés en Perse en 1840. Enfin aux dominicains on
a confié la Mésopotamie, le Kurdistan et la partie occidentale de
l’Arménie 2. On comprend mieux ainsi pourquoi les franciscains se
maintiennent longtemps seuls en Terre sainte. La question est de savoir
pourquoi et comment l’on sort bientôt de cette logique répartitive ?
L’une des réponses est à chercher dans la seconde interrogation :
pourquoi les congrégations féminines françaises ? Nous avons montré 3
que la Révolution en France, en supprimant monastères et couvents,
avait hâté paradoxalement la mise en place d’un nouveau type de
famille religieuse, les congrégations actives à supérieure générale,
créées sur le modèle des Filles de la Charité. Effectivement ce vide
soudain va entraîner en France au XIXe siècle de multiples créations
(quatre cents entre 1800 et 1880). Cette vague congréganiste féminine
atteindra, avec plusieurs décennies de retard, les autres pays de la
catholicité. Or ces nouvelles congrégations de femmes ont une auto-
nomie et une mobilité qui étaient jusqu’alors réservées aux ordres
masculins : à partir de 1840 l’espace français ne suffit plus à nombre
d’entre elles qui, par nécessité ou par vocation, se tournent alors vers
l’extérieur sans avoir besoin, pour s’implanter, de disposer de quelque
tutelle. Quant aux congrégations françaises masculines, si elles renais-
sent plus lentement, elles sont, dès l’Empire, considérées avec bien-
veillance par le gouvernement quand elles renouent avec une activité

2. Mayeur, Jean-Marie, et alii (sous la direction de), Histoire du Christianisme


des origines à nos jours, t. XI, Libéralisme, industrialisation, expansion économique
(1830-1914), Paris, Desclée, 1995. Voir les mises au point de Gadille, J. et de Zorn,
J.-F, sur les projets missionnaires en Méditerranée orientale (139 sq.) et de Mayeur-
Jaouen, C., sur les chrétiens d’Orient (p. 793 sq.).
3. Langlois, Claude, Le catholicisme au féminin. Les congrégations françaises
à supérieure générale au XIXe siècle, Paris, Le Cerf, 1984, 776 p.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 233

missionnaire tournée vers l’extérieur. La conjonction de cette incita-


tion gouvernementale, qui ne se démentira pas, avec un mouvement
en faveur des missions lié à la création à Lyon, sous la Restauration,
de la Propagation de la foi et à la diffusion dans toute la France des
fameuses Annales lyonnaises, redonne vigueur progressivement au
courant missionnaire français. Et ce renouveau est rapidement percep-
tible pour le Proche-Orient : ce sont ainsi les Jésuites de la province
de Lyon qui fournissent le personnel pour le Liban et la Syrie ; les
Lazaristes redeviennent rapidement la congrégation « gallicane »
qu’ils étaient avant la Révolution ; et en 1856 ce sont encore les
dominicains français, restaurés par Lacordaire 4, qui se voient confier,
à la place des Italiens, les missions du Proche-Orient plus haut indi-
quées.
Pourquoi enfin le changement s’opère-t-il au milieu du
e
XIX siècle ? Il suffirait de rappeler que le point de départ de la guerre
de Crimée (1854-1855) a été ce que l’on a appelé « la querelle des
Lieux saints ». Je renvoie aux analyses du présent volume portant
expressément sur la conjoncture de la décennie « quarante » en Pales-
tine et ne fais que signaler la volonté de la Russie de pousser son
avantage en soutenant les patriarcats orthodoxes, ainsi que l’introduc-
tion des protestants avec la création d’un évêché anglo-prussien à
Jérusalem. Reste la réaction, essentielle pour notre sujet, de deux
partenaires qui manifestent un surcroît d’intérêt dans cette région : la
France et Rome. La France a repris sa fonction de protectrice des
chrétiens d’Orient, par la diplomatie active dès la monarchie de Juillet,
et aussi par une action plus directe sur l’opinion publique dans les
années « cinquante » en France même, comme l’atteste la création de
l’Œuvre des Écoles d’Orient, confiée à l’abbé Lavigerie 5, en 1854,
l’année du début du conflit avec la Russie. Il serait malvenu d’oublier
l’autre partenaire, la papauté, plus tardivement engagée de manière
directe. Pie IX souhaite dès le début de son pontificat que l’Église

4. Sur le contexte général de cette restauration et sur la situation des ordres


religieux masculins vers 1840, voir Bédouelle, Guy (sous la direction de), Lacordaire,
son pays, ses amis et la liberté des ordres religieux en France, Paris, Le Cerf, 1991,
443 p.
5. Sur Lavigerie, on se rapportera à l’ouvrage de référence de Montclos, X. de,
Lavigerie, le Saint-Siège et l’Église, de l’avènement de Pie IX à l’avènement de
Léon XIII (1846-1878), Paris, Le Cerf, 1968, 661 p.
234 Claude Langlois

latine soit présente dans un lieu devenu si sensible et pour cela recons-
titue sur place en 1847 le Patriarcat latin de Jérusalem établi lors des
croisades. Le nouveau titulaire, le Sarde Joseph Valerga, qui arrive à
Jérusalem en 1848, va se trouver sur ce terrain dans la même situation
que la Propagande à Rome au cours du XIXe siècle : il a besoin tant
pour la Palestine que pour le Liban, également sous sa juridiction,
d’hommes (ou de femmes) et d’argent ; et c’est de France que peuvent
venir, pour l’essentiel, troupes et subsides.
Pourquoi encore, faudrait-il ajouter comme ultime question préa-
lable, « la Terre sainte » ? Le territoire dont nous parlons ici s’appelle
commodément au XIXe siècle la Palestine mais pour des catholiques
fervents comme le sont les responsables des congrégations, peu
touchés par les mirages romantiques de l’Orient, c’est la « Terre
sainte », mais une Terre sainte mal identifiée, dans laquelle on espère
trouver, toujours existants, les lieux où Jésus est né, à vécu, est mort :
Bethléem, Nazareth, Jérusalem par-dessus tout. Et pour Jérusalem
même, les récits de voyages et les guides des pèlerins décrivent une
géographie, constituée au cours des siècles, celle d’une mémoire des
lieux jalonnée le plus souvent par des sanctuaires, anciens et nouveaux,
Jardin des Oliviers, Via dolorosa, Ecce Homo... L’implantation des
congrégations nouvelles a évidemment quelque rapport avec le pèle-
rinage à Jérusalem. Il est significatif que l’un des acteurs principaux,
sinon peut-être le principal, de cette première implantation, le père
Marie-Alphonse Ratisbonne, juif converti en 1842 et frère du fonda-
teur de Notre-Dame de Sion, arrive en 1855 en Terre sainte avec un
groupe de pèlerins et choisit de demeurer à Jérusalem jusqu’à sa mort.

e
Les congrégations implantées en Palestine au XIX siècle

Après ces indispensables préalables, il faut en venir au sujet :


nous ferons d’abord une présentation d’ensemble des congrégations
implantées en Terre sainte au XIXe siècle ; en second lieu nous étudie-
rons les trois premières venues afin de faire comprendre, du point de
vue des congrégations, les motivations qui ont pu pousser chacune
d’entre elles à envoyer des sœurs en Palestine ; puis, dans une dernière
partie, nous tenterons de mieux cerner les raisons d’une multiplication
des implantations postérieures à la guerre de 1870.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 235

Date 1re Nom de la congrégation Maisons impl. en


et membres 1999
1217 Franciscains 33 246
1631 Carmes 4 19
1695 Maronites libanais 2 5
1848 *Saint-Joseph de l’Apparition 17 96
1855 *Nazareth 5 28
1856 *Notre-Dame de Sion 4 20
1873 *Carmélites 4 63
1874 *Notre-Dame de Sion 1 4
1876 *Frères des Écoles chrétiennes 4 24
1878 *Pères blancs mission. d’Afrique 1 11
1879 *Betharram (Prêtres du Sacré-Cœur) 1 4
1879 Saint Jean de Dieu (frères de) 1 3
1880 Sœurs du Rosaire 42 182
1884 *Clarisses 2 31
1884 *Dominicains 1 20
1885 Franciscaines du Cœur Immaculé de 9 72
Marie
1886 Saint-Charles Borromée 3 25
1886 *Filles de la Charité (St-Vincent de Paul) 6 40
1887 *Assomptionnistes 1 4
1890 *Trappistes 1 32
1890 *Lazaristes 1 2
1891 Salésiens 5 87
1891 Salésiennes – Filles de Marie-Auxiliatrice 5 37
1896 Bénédictines de N-D du Calvaire 1 16
1899 * Bénédictins 3 20
1901 Sainte-Marie de Hortus conclusus 4 17
1903 Passionnistes 1 3
1907 *Carmel Saint-Joseph 2 7
1907 Carmel de Sainte-Thérèse 2 10
1909 *Franciscaines missionnaires de Marie 6 53
(1913) Jésuites 2 10

Les congrégations féminines sont en italique


Les congrégations françaises sont précédées d’un astérisque (*)
236 Claude Langlois

Pour commencer il faut d’abord tenter de connaître l’ensemble


des congrégations installées en Terre sainte au XIXe siècle. Comme
point de départ de cette enquête je partirai de la situation actuelle telle
qu’elle est donnée dans l’Annuaire de l’Église catholique en Terre
sainte de 1997 6 qui identifie les congrégations et donne les dates de
leur première implantation. C’est une source a priori fiable comme le
montrent les recoupements effectués dans des ouvrages de référence
sur les congrégations et ordres religieux, parus au XIXe siècle et au
début du XXe siècle, Heylot, dans le t. IV de la réédition de Migne,
Maillaguet, Keller et aussi Raimbert 7.
Avant de tirer quelques leçons de cette liste, il faut en préciser
la validité sur trois points. D’abord la distinction entre congrégations
masculines et féminines. Les vingt-huit congrégations ici répertoriées
pourraient se réduire à vingt-cinq si l’on réunissait sur un seul nom
les branches féminines et masculines de Notre-Dame de Sion (1856,
1874), les Filles de la Charité et les Lazaristes (1886, 1890), les
Salésiens et les sœurs salésiennes (1891). Pour les deux premières
mentionnées, la branche féminine a été la première présente. Il est
plus sage de compter à part, pour plus de commodité, hommes et
femmes et donc de garder les vingt-huit congrégations ici recensées.
Le rapport hommes/femmes apparaît équilibré (quinze congrégations
féminines, treize masculines) alors qu’il est respectivement de
soixante-neuf et de trente et une actuellement 8.
Un second point est à préciser : il concerne la date même de la
fondation. Le choix fait rétrospectivement consiste à extraire d’un

6. Op. cit., voir notamment pour les instituts masculins, pp. 80-97 et, pour les
instituts féminins, pp. 99-156.
7. Sur ces ouvrages de référence, Langlois, C., op. cit. pp. 651-658. Le t. IV
de la réédition du Dictionnaire des ordres religieux d’Hélyot paraît en 1859 ; il est
composé de nouvelles notices – anonymes – sur les congrégations du XIXe siècle,
dues souvent aux fondateurs et fondatrices ou à leurs entourages proches. Maillaguet
(Abbé), Le miroir des ordres et instituts religieux en France, 2 vols., Avignon,
1865-1866 ; Keller, E., Les congrégations religieuses en France, Paris, 1880 ; Raim-
bert, A., Guide de vocation religieuse, t. II Congrégations de femmes, contemplatives,
semi contemplatives et missionnaires, Paris, 1924, 592 p. Ce dernier ouvrage permet
de faire le point sur les implantations au lendemain de la Première Guerre mondiale.
8. En revanche si l’on envisage les personnels, on constate un avantage subs-
tantiel des femmes. Cette situation existait déjà au XIXe siècle, pour autant qu’on
puisse connaître les situations sur le terrain.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 237

continuum initial la date de référence reconnue a posteriori comme


la plus significative. L’historien préfère s’en tenir aux premières mani-
festations ; la famille religieuse dispose parfois d’autres repères, ainsi
les communautés monastiques retiennent souvent la première recon-
naissance canonique. Le dernier risque de biais est le plus grave. En
partant d’une telle liste, on est appelé à évaluer une présence passée
à partir de ce qui existe encore présentement. L’un des articles du
présent ouvrage, consacré à Abou Gosh, montre justement un cas
d’interruption : la première présence bénédictine date de 1899, mais
comme les moines sont partis après la Seconde Guerre mondiale, il
n’en est pas fait mention dans l’annuaire. La communication sur le
financement des constructions religieuses par le comte de Piellat
rappelle aussi la présence bien visible des sœurs de Marie Réparatrice,
installées effectivement en 1888 9. D’où l’intérêt de pouvoir croiser
cette liste établie à partir du présent avec des documents récapitulatifs
comme par exemple l’annexe des établissements catholiques figurant
dans le traité de 1913 10.
Il faut donc prendre en compte l’établissement progressif, avant
1914, d’une trentaine de nouvelles familles religieuses. Premier
constat d’évidence, trois seulement s’installent avant 1873 : plus préci-
sément, rien avant 1848 ; rien encore entre 1856 et 1873, les premières
installations, entre 1848 et 1856, sont contemporaines de la crise qui
conduit à la guerre de Crimée. Mais c’est seulement à partir de 1873
que le mouvement congréganiste s’enclenche réellement en Terre
sainte : les familles religieuses arrivent après 1870 au rythme régulier
de six – voire sept – nouvelles congrégations par décennie ; et celui-ci
se maintient dans les quarante années qui vont de 1870 à 1909. Les
changements de pontificat, en 1878 (Léon XIII) comme en 1903 (Pie
X), ne paraissent pas avoir eu d’effet immédiat sur un mouvement de
croissance très régulier. Signalons toutefois que le pontificat de Léon
XIII 11 se situe bien au cœur de ce processus : dix-neuf des vingt-neuf

9. Raimbert, A., op. cit., p. 236.


10. Voir liste des établissements protégés par la France en annexe du docu-
ment V, Accords de Mytilène et accords subséquents, in Collin, Bernardin, Le
problème juridique des Lieux saints, Le Caire-Paris, Centre d’études orientales-
Librairie Sirey, 1956, 434 p., pp. 162-172.
11. Prudhomme, Claude, Stratégie missionnaire du Saint Siège sous Léon XIII
(1878-1903), Rome, École française de Rome, 1994, 621 p.
238 Claude Langlois

familles religieuses identifiées, soit environ les deux tiers, s’installent


sous son pontificat. Un essoufflement sans doute est à signaler dans
les années qui précèdent la Première Guerre mondiale : les Jésuites
devaient ouvrir en 1913 à Jérusalem une antenne de l’Institut biblique
pontifical 12. Les guerres dans les Balkans, puis l’embrasement
mondial repousseront la fondation aux années « vingt ».
Reste à déterminer, parmi ces nouvelles venues, l’importance des
congrégations françaises. Avec un autre préalable : comment différen-
cier ces congrégations-là des autres puisque ni Rome ni la France,
protectrice de ces établissements, ne font en principe de distinction
en fonction de l’origine nationale des familles religieuses ? En fait il
est relativement facile d’identifier les dix congrégations fondées par
des Français (es) au XIXe siècle : aux créations métropolitaines – Saint
Joseph de l’Apparition, Nazareth, sœurs et pères de Notre-Dame de
Sion, prêtres du Sacré-Cœur de Bétharram, assomptionnistes, Marie
Réparatrice et Carmel Saint Joseph – il faut ajouter les pères blancs
fondés en Algérie et les franciscaines missionnaires de Marie, nées
en Inde d’une scission avec une autre congrégation française 13. Cette
liste comprend une majorité de familles religieuses à vocation mission-
naire 14 soit immédiate (Saint Joseph, pères blancs, franciscaines
missionnaires de Marie) soit différées (Notre-Dame de Sion, assomp-
tionnistes). Il est encore possible d’y adjoindre des congrégations plus
anciennes, que l’on peut sans hésitation identifier comme françaises :
frères des Écoles chrétiennes, Filles de la Charité et Lazaristes, Trap-
pistes 15 encore, branche française de la grande famille cistercienne.
La question est plus délicate pour les grands ordres. Les domi-
nicains qui fondent l’École biblique ouverte en 1890 viennent incon-

12. Le père A. Mallon, jésuite, arrive en 1913 à Jérusalem. Il revient en 1919 ;


la première pierre de l’Institut est posée en 1925. Inauguration en 1927.
13. Issue d’une scission au sein de la congrégation de Marie Réparatrice.
14. Le terme est employé dans un sens large : est considéré comme pays de
mission tout territoire qui dépend de la Propagande donc, avant l’établissement des
épiscopats nationaux au début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et l’Europe du
Nord, mais aussi l’Amérique du Nord mais non l’Amérique latine, pourtant long-
temps sans prêtres. Tout le Proche-Orient aussi est territoire de mission.
15. Sur les Trappistes on se rapportera à l’ouvrage fondamental de Delpal,
B., Le Silence des moines. Les Trappistes au XIXe siècle. France-Algérie-Syrie, Paris,
Beauchesne, 1998, 612 p.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 239

testablement de France 16. Mais qu’en est-il pour les frères de Saint
Jean de Dieu ? Les Carmélites ? Les Clarisses ? Voire les francis-
cains ? Les Bénédictines de Notre-Dame du Calvaire sont de filiation
française. Mais les autres ? Les Clarisses de Palestine sont aussi d’ori-
gine française 17. Il en va de même des Carmélites issues de couvents
du sud de la France 18. Quant aux franciscains, il faut rappeler qu’ils
ne sont restaurés en France qu’en 1851 par le P. Arezo, Espagnol
choisi pour y établir en 1852, avec des appuis officiels, un Commis-
sariat de Terre sainte et un « Collège de missionnaire apostolique »
(noviciat) à Amiens 19. La perspective d’un retour de ces futurs reli-
gieux français en Terre sainte balaye dans l’opinion publique
l’ancienne et tenace aversion vis-à-vis des « mendiants », ignorants et
paresseux. De nouvelles recrues ont pu être orientées vers la Palestine,
mais rien n’indique que le recrutement français soit devenu sur place
prépondérant. A contrario il faudrait souligner que certaines congré-
gations françaises ont eu rapidement un recrutement international : à
preuve la manière dont le père Marie-Alphonse Ratisbonne en 1874
constitue le premier noyau des pères de Notre-Dame de Sion.
Toutefois malgré quelques incertitudes à la marge, on peut affir-
mer que sur vingt-neuf familles religieuses nouvelles présentes en
Terre sainte au XIXe siècle, près des deux tiers (dix-huit) sont françai-
ses, ce qui traduit bien le poids d’une l’influence religieuse connue et
appréciée à d’autres titres. Il faut souligner aussi que les familles
religieuses masculines font ici jeu presque égal avec les féminines, ce
qui est loin de refléter la proportion – nettement en faveur des
femmes – au XIXe siècle sur le sol français. Toutefois le phénomène
le plus important à souligner est la place des congrégations françaises
dans les premières implantations : sur les douze fondations antérieures
à 1885, dix sont françaises.

16. École biblique et archéologique française de Jérusalem, Naissance de la


méthode critique. Colloque du centenaire de l’École biblique et archéologique fran-
çaise de Jérusalem, Paris, Le Cerf, 1992, 349 p.
17. Raimbert, A., op. cit., p. 104.
18. Avignon, Pau notamment.
19. Sur les premières tentatives de restauration antérieures à 1850 voir
Moraccchini, P. in G. Bédouelle, op. cit., pp. 217-236 ; sur la restauration après 1850,
Dictionnaire des ordres religieux, IV, col. 517 sq.
240 Claude Langlois

Premières congrégations féminines : Terre sainte ou Pales-


tine ?

Il faut, parmi ce groupe initial, mettre à part les trois premières


auxquelles nous consacrerons une plus longue attention : Saint Joseph
de l’Apparition en 1848, Nazareth en 1855 et Notre-Dame de Sion en
1856, trois congrégations fondées en France dans la première moitié
du XIXe siècle, deux congrégations féminines et une branche féminine
longtemps seule à exister d’une congrégation qui deviendra mixte plus
tard. L’arrivée en Palestine de ces trois premières congrégations fran-
çaises au milieu du siècle, mérite une attention particulière d’abord
dans la mesure où pendant vingt-cinq ans – de 1848 à 1873 – elles
seront seules à œuvrer mais aussi parce qu’à travers elles il est possi-
ble, à partir de la documentation disponible, de percevoir les motiva-
tions qui font converger en un même lieu trois congrégations très
différentes. Je respecterai la chronologie qui permet ainsi de dissocier
les sœurs de Saint Joseph de l’Apparition dont la venue en Palestine
s’inscrit dans une stratégie d’implantation systématique dans le bassin
oriental de la Méditerranée des deux autres qui, à des titres divers,
visent avant tout à être en Terre sainte, comme leur nom les y invite,
Dames de Nazareth ou sœurs de Notre-Dame de Sion.
La congrégation de Saint Joseph de l’Apparition présente un cas
de figure unique parmi les congrégations missionnaires nouvelles. Elle
est fondée en 1832 par une fille de noblesse provinciale, Émilie de
Vialar 20, femme dynamique et de fort caractère, qui investit dans
l’œuvre de sa vie une importante fortune personnelle et qui dispose
de solides appuis pour réussir son entreprise, notamment de celui,
indéfectible, de Mgr Gualy, archevêque d’Auch dont le diocèse abrite
la maison-mère de Gaillac. À peine fondée, la nouvelle congrégation
s’oriente, à l’appel du frère de la fondatrice, militaire participant à la
conquête de l’Algérie, vers la nouvelle colonie et envoie les premières
sœurs à Alger dès 1835. L’implantation semble réussir et prospérer
dans les années qui suivent. Mais en 1842 Émilie de Vialar doit
abandonner ses trois fondations algériennes : malgré une discrétion
remarquée sur place vis-à-vis de l’islam et le rejet de tout prosélytisme,
malgré le soutien romain vite obtenu et traduit, en 1842 aussi, par un

20. Voir Bernoville, G., Émilie de Vialar, Paris, 1953, 272 p.


e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 241

bref laudatif de Rome, la fondatrice se voit contrainte de rompre,


refusant d’accepter les modifications que le fantasque évêque
d’Alger 21 voulait imposer aux structures de sa famille religieuse. Et
il lui fallut alors songer à réorienter ses activités tout en conservant
un intérêt résolument tourné vers le monde méditerranéen. Elle garda
un pied au Maghreb en développant son implantation en Tunisie où
elle fut appelée en 1840 à la demande de l’abbé Bourgade, premier
prêtre catholique présent au XIXe siècle, en compétition avec les métho-
distes anglais. Après Tunis la congrégation accepta aussi des fonda-
tions à Sousse et à Sfax.
En fait la reconversion géographique de la congrégation va
passer, après un détour par Rome et par Malte, par une rencontre
décisive qui a lieu à Lyon : en juin 1844, Émilie de Vialar y rencontre
un missionnaire latin, l’abbé Brunoni, Chypriote d’origine, en poste
dans l’île de Chypre depuis 1830 ; il est venu à Lyon chercher l’appui
financier et logistique du Conseil général de la Propagation de la foi.
Émilie de Vialar accepte l’invite pressante de l’abbé Brunoni
d’envoyer des sœurs à Chypre : le 2 décembre 1844 quatre sœurs,
parties de Rome, débarquent à Larnaca où elles sont accueillies en
grande pompe par les consuls européens et par la population locale :
elles ouvrent classiquement dès le début de 1845 une classe pour les
filles et un dispensaire. Chypre servira de point de départ pour une
implantation plus systématique de la congrégation dans le Proche-
Orient. En 1846, celle-ci accepte deux nouvelles fondations, l’une à
Syra en Grèce et l’autre à Beyrouth : l’une et l’autre sont à l’origine
d’une pénétration parallèle en terre orthodoxe et au Proche-Orient. La
supérieure est tellement consciente du déplacement du centre de
gravité de sa congrégation qui s’opère alors qu’elle transfère en 1847
sa maison-mère à Marseille, port d’embarquement de ses sœurs 22.
À Beyrouth ont débarqué en 1846 six sœurs qui s’établirent en
fait à Bicfaia au mont Liban avant d’opérer la fondation de Jérusalem
où elles sont installées le 14 août 1848 ; « nous avons eu le privilège,
dira à juste raison Mère Émilie Julien, chargée de la fondation, d’être

21. Mgr Dupuch. Récit des fondations avec indication des dates précises dans
Saint Joseph de l’Apparition, Paris, Letouzey et Ané, 1923 [collection « Les grands
ordres religieux »].
22. Le décès de Mgr Gualy, protecteur de la congrégation naissante, rendit
possible aussi ce déplacement.
242 Claude Langlois

la première communauté de femmes installée à Jérusalem 23 ». Là elles


ouvrent un complexe classique, école paroissiale et orphelinat, puis
centre de soin (1851). Les fondations locales vont rapidement
s’enchaîner. En 1849 à Jaffa cinq sœurs sont chargées de toutes les
œuvres de la ville, enseignement, visite des malades, dispensaire. En
1853 les sœurs de Saint Joseph sont à Bethléem et à Saida : dans cette
dernière ville elles ont immédiatement 250 élèves dont 50 musulma-
nes. L’érection de ces quatre premières maisons palestiniennes coïn-
cide avec l’installation de Mgr Valerga : concertées ou non, ces
initiatives marquent de manière concrète le renforcement du catholi-
cisme latin en Terre sainte, sœurs françaises et évêque romain. Vingt
ans plus tard, la congrégation étoffe encore son dispositif en Palestine
avec les fondations de Ramleh 24 (1872), Ramallah (1873) et Beit-
Djalla (1875). Les sœurs de Saint Joseph de l’Apparition constituent
sans aucun doute la congrégation de femmes qui a la meilleure expé-
rience du bassin oriental de la Méditerranée, puisqu’elle se trouve
confrontée avec l’orthodoxie grecque, les minorités catholiques de rite
divers et les diverses minorités juives présentes dans un monde musul-
man lui-même fort complexe.
La situation est toute différente avec les sœurs de Nazareth 25.
Cette congrégation a pris naissance en 1820-1822 sous la Restauration,
grâce au soutien d’un Jésuite, le P. Roger, et au patronage de la
duchesse de la Rochefoucauld-Doudeauville qui finance les premières
dépenses : la fondatrice et première supérieure est une femme active
et dévouée, Élisabeth Rollat. La nouvelle famille religieuse se déve-
loppe avec lenteur ; elle cherche difficilement sa voie, prise entre la
volonté d’offrir aux femmes un enseignement adapté aux conditions
de leur siècle et celle de fournir aux sœurs un cadre propice pour
renouveler les structures conventuelles, reproduisant la « vie cachée
de Jésus, Marie, Joseph à Nazareth ». En 1853 la congrégation
nouvelle n’a toujours que deux maisons en France, l’une à Montmirail
et l’autre à Lyon : cette dernière sera bientôt transférée (1855) à
Oullins dans la banlieue lyonnaise. La supérieure accepte pourtant

23. Saint Joseph de l’Apparition. op. cit., p. 60.


24. Ramla actuellement.
25. Trois Vie de la Rde Mère Élisabeth Rollat anonymes, respectivement
publiées en 1877, 1879 et 1926, donnent des indications précieuses sur les débuts
de la congrégation.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 243

l’offre faite par Mgr Valerga de s’implanter « dans la pauvre bourgade


de Nazareth en Galilée en faveur des petites compatriotes de la Sainte
Vierge 26 ».
Présentes à Nazareth à partir de la fin 1854 les religieuses instrui-
sent les filles, ouvrent un dispensaire pour les malades et disposent
d’une « ambulance » pour les soins à domicile. Elles s’implanteront
bientôt à Caïffa, à Saint-Jean d’Acre et à Cheffa-Amar ; plus encore
en 1866, toujours à l’appel de Mgr Valerga, elles viennent à Beyrouth
où elles ouvrent un pensionnat qui connaîtra un important développe-
ment ultérieur. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la
congrégation, alors centenaire, a l’occasion de revisiter une histoire
où au fil des ans elle a accordé la priorité aux pensionnats pour les
jeunes filles de milieux aisés. Voilà comment elle relit la fondation
de Nazareth : « Bien que la Société n’ait pas les missions pour but et
que ce genre d’œuvre soit même opposé à son esprit de retraite et de
clôture, cependant par une exception toute spéciale elle a cru devoir
accepter la mission de Palestine que Nazareth lui rendait si précieuse
en lui rappelant, pour ainsi dire, son propre berceau 27 ». Les circons-
tances exactes de la rencontre entre le Patriarche de Jérusalem et la
congrégation restent à préciser. Il est en tout cas remarquable de voir
une petite congrégation, qui a pris le nom de Nazareth pour signifier
un type de spiritualité à laquelle elle voulait se référer, manifester une
volonté simple et sans détour d’aller en Palestine au lieu-dit Nazareth,
comme il lui était demandé, même pour y vivre de manière très diffé-
rente de ce qui était son charisme premier.
La troisième congrégation féminine qui est appelée à établir des
succursales en Palestine est aussi la dernière fondée des trois puisque
les débuts de Notre-Dame de Sion remontent au plus tôt à 1842. Son
nom la rapproche de la précédente. On pourrait estimer normal que
les sœurs de Notre-Dame de Sion veuillent s’établir à Jérusalem,
comme celles de Nazareth ont accepté de se fixer dans la bourgade
de Galilée. Mais en fait les raisons de ces choix successifs diffèrent
sensiblement. La précédente congrégation se référait à Nazareth
comme à un moment de la vie du Christ, considéré par toute une
tradition spirituelle, comme un modèle de la « vie cachée » pour le
fidèle engagé dans l’imitatio Christi. Celle-ci a pris le nom de Notre-

26. Dictionnaire des ordres religieux, IV, col. 910.


27. Raimbert, A., op. cit., pp. 461-462.
244 Claude Langlois

Dame de Sion parce qu’il lui fut donné comme mission par son fonda-
teur, le père Théodore Ratisbonne, de convertir des juifs. Lui-même
était un juif alsacien, tôt converti, devenu prêtre, marqué de plus par
un long compagnonnage avec Bautain.
Pour lui, le temps de la conversion d’Israël était enfin arrivé.
Certes les juifs, comme il l’écrit en 1856 dans la notice consacrée à
la congrégation, publiée dans le tome IV du Dictionnaire des ordres
religieux d’Hélyot par Migne, sont toujours sous le coup du terrible
anathème : « Pendant près de deux mille ans ils ont traîné à travers le
monde le poids d’une visible réprobation 28 ». Mais les temps sont en
train de changer pour Israël : « d’un côté la dissolution de leurs croyan-
ces sous l’action du rationalisme et l’altération sinon l’oubli total de
leurs rites anciens. D’une autre part leur incorporation dans la société
chrétienne et les conversions de plus en plus nombreuses qui éclatent
de nos jours ». Ratisbonne veut voir dans la situation présente ainsi
brièvement analysée un signe que la fin des temps est proche puisque
sont devenus manifestes « les prémices des miséricordes positivement
annoncées » en faveur du peuple juif 29.
En effet, quand Théodore Ratisbonne fait appel en 1842 à des
jeunes femmes de son entourage, il leur propose, en créant l’œuvre
de Notre-Dame de Sion, de tenir une sorte de « néophytat 30 », lieu
d’accueil et d’encadrement d’enfants cherchant à entrer dans le catho-
licisme et venant, principalement mais non exclusivement, du
judaïsme. Assez rapidement en fait les conversions, évaluées par Ratis-
bonne lui-même en 1856 à quatre cents, diminuèrent et bientôt s’arrê-
tèrent ; dans le même moment le groupe de jeunes femmes qu’il avait
réuni se transforma en congrégation religieuse à part entière, et les
sœurs de Notre-Dame de Sion, sans abandonner le but premier qui
leur avait été assigné, cherchèrent plus classiquement à se lancer dans
un marché particulièrement fructueux au lendemain de la loi Falloux
(1850), celui des pensionnats.
Théodore Ratisbonne avait un plus jeune frère, Alphonse, immé-
diatement célèbre dans toute la catholicité par l’apparition qu’il a eu

28. Dictionnaire des ordres religieux, IV, col. 995.


29. Ibid., col. 997.
30. Delpech, François, Sur les juifs. Études d’histoire contemporaine, Lyon,
Presses universitaires de Lyon, 1983, p. 336 sq., sur Notre-Dame de Sion.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 245

en 1842 à Rome de la Vierge de la médaille miraculeuse 31. Ce miracle


entraîna sa conversion : son baptême est célébré en grande pompe, sa
vision miraculeuse est authentifiée par une enquête canonique immé-
diate. Marie-Alphonse – c’est le nom qu’il prend après son baptême –
entre bientôt au noviciat romain de la Compagnie de Jésus alors qu’à
la veille de l’apparition il se préparait à se marier. Théodore a vu dans
la conversion spectaculaire de son cadet le premier « signe du Ciel »
qui justifia sa nouvelle fondation. Mais Marie-Alphonse ne demeure
pas dans la Compagnie de Jésus ; il en sort en 1854. En 1855 son
frère, vers lequel il s’est tourné, l’envoie en pèlerinage en Terre sainte.
Marie-Alphonse y restera et installera Notre-Dame de Sion là où, selon
lui, elle doit être, à Jérusalem : il reviendra en Europe deux fois
seulement pour de longues quêtes destinées à faire vivre sa nouvelle
œuvre. Il restera à Jérusalem jusqu’à sa mort en 1884.
On aimerait en savoir plus sur un choix qui n’est peut-être pas
entièrement fortuit. En effet Marie-Alphonse revient d’une certaine
manière à l’intuition initiale de Notre-Dame de Sion au moment même
où en Europe celle-ci s’estompe et ne peut plus se réaliser notamment
à cause d’imprudences et de compromissions 32. Il ajoute sa touche
personnelle : une sensibilité particulière aux lieux mémoriels de la vie
du Christ, et pour Jérusalem, à ceux de sa passion. Mais aussi il insère
la conversion des juifs dans une spiritualité victimale alors largement
présente dans les communautés religieuses : si la conversion n’est pas
abandonnée et même si elle continue, discrète – semble-t-il – en
Palestine, force est de constater qu’elle ne peut plus être le but premier
des sœurs et qu’il faut vivre dans un monde où l’imminence du chan-
gement, pressentie par son frère au début des années « quarante »,
s’éloigne chaque jour davantage. De ce double infléchissement, je
tiendrai pour caractéristique un événement rapporté par une des
premières sœurs de Notre-Dame de Sion : « Quand le 28 janvier 1858,
à 5 heures du matin, dans l’obscurité et le secret, il célèbre sous l’arc
de l’Ecce homo, la première messe pour Israël, il dit au petit groupe
de sœurs il y aura une inscription dans le sanctuaire expiatoire qui
dira : Que ton sang retombe sur nous et sur nos enfants en rosée de

31. Bonne mise au point dans Bouflet, Joachim et Boutry, Philippe, Un signe
dans le ciel. Les apparitions de la Vierge, Paris, Grasset, 1997, pp. 115-120.
32. Kertzer, David. L., The Kidnapping of Edgardo Mortara, Random House,
1998, 350 p.
246 Claude Langlois

bénédiction... Il aurait voulu développer sa pensée mais les sanglots


le suffoquaient 33 ».
Quand Marie-Alphonse en 1855 décide de rester à Jérusalem et
d’y faire une fondation de sœurs, il a l’appui immédiat de Mgr Valerga.
Il décide de l’achat d’une petite maison en 1856 pour loger quelques
religieuses qu’il convainc son frère de lui envoyer. En 1870, dans une
lettre, destinée à appuyer auprès du ministère des Affaires étrangères
une demande de crédits pour faire face à la concurrence anglaise et
allemande, il fait le point des réalisations effectuées depuis son arri-
vée : « L’heure n’est plus de se disputer entre nations des sanctuaires
plus ou moins authentiques, c’est par des œuvres de charité – œuvres
de civilisation – que la France doit sûrement triompher. » La formule
est surprenante pour quelqu’un qui a consacré une bonne partie de
son temps et de l’argent récolté en France à édifier « son » sanctuaire
(celui de l’Ecce homo). Et d’écrire encore pour justifier ses fonda-
tions : « Quinze années de travail et de lutte ont fini par asseoir en
Palestine deux établissements qui ne font pas trop déshonneur à la
religion et au nom de notre France [...] et vous savez que [...] ces
œuvres sont les seules vraiment françaises et franchement françaises
[...]. Le sanctuaire expiatoire de l’Ecce homo, le monastère des Filles
de Sion sur la Voie douloureuse, le grand Orphelinat de Jérusalem et
celui de Saint-Jean in Montana 34... » Il y aurait beaucoup à dire sur
un nationalisme chauvin, bien que de circonstance, qui le conduit à
ne tenir aucun compte des fondations de Saint Joseph de l’Apparition.
Retenons plutôt de ces propos l’importance de l’orphelinat, développé
dans l’urgence au lendemain des massacres de 1860 : aux visées cari-
tatives évidentes pouvaient s’en ajouter d’autres, la conversion de
quelques-unes, la bonne éducation de toutes.
S’il fallait faire le point sur les changements survenus durant ce
quart de siècle qui va de 1848 à 1873, il serait aisé de remarquer que
l’arrivée des congrégations féminines françaises a entraîné d’abord la
réalisation d’œuvres légères, écoles de filles et centres de soin, selon
des pratiques habituelles tant en Europe que dans les missions ; que
d’autres œuvres plus visibles ont été ajoutées, pensionnats et orphe-
linats ; en revanche mis à part la présence du père Marie-Alphonse

33. Aron, Marguerite, Prêtres et religieuses de Notre-Dame de Sion, Paris,


Grasset, 1936, p. 96.
34. Ibid., pp. 127-128.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 247

Ratisbonne à Jérusalem et la construction du sanctuaire de l’Ecce


homo, le monopole franciscain sur les lieux saints n’a pas été mis en
cause, sinon peut-être par la création d’un séminaire dépendant du
Patriarcat latin. L’Église catholique romaine, pour faire face non seule-
ment à l’antagonisme ravivé entre latins et orthodoxes mais aussi à
une nouvelle concurrence protestante, anglaise et allemande, a choisi
de répondre sur le terrain de l’intervention sociale présentée comme
œuvre civilisatrice : et sur ce terrain le rôle des congrégations fémi-
nines a été déterminant.
Mais cette pénétration, limitée à trois nouvelles familles religieu-
ses montre que la Palestine, malgré la question sensible des Lieux
saints, n’est pas aussi stratégique que bien d’autres régions de l’Empire
ottoman où de grandes congrégations françaises, à partir des années
« quarante », pénètrent plus systématiquement. Ainsi les deux grandes
congrégations « leaders » françaises – les frères des Écoles chrétiennes
et les Filles de la Charité – sont présentes à Constantinople dès 1840 ;
l’une et l’autre congrégations arrivent en Palestine seulement en 1876
et 1886.

L’essor tardif des congrégations après 1870

Pourquoi après 1870 assiste-t-on à une véritable invasion congré-


ganiste en Palestine ? On peut avancer plusieurs raisons générales
comme l’essor plus tardif des congrégations d’hommes en France et
la multiplication également différée – par rapport à la nouveauté fran-
çaise – des congrégations féminines dans la catholicité européenne :
la seconde vague d’implantation en Palestine répond effectivement
pour partie à ces évolutions européennes plus tardives. Cet essor des
congrégations en Palestine coïncide aussi avec le réveil du pèlerinage
en Terre sainte. Prenons un seul exemple : Thérèse Martin, fille d’un
rentier aisé d’une petite ville de Normandie, va à quinze ans en pèle-
rinage à Rome en 1887 et se voit offrir la possibilité, qu’elle récuse
pour entrer au Carmel, d’aller aussi à Jérusalem. J’avancerai pour ma
part une autre raison à ce renouveau d’intérêt pour les « Lieux saints ».
La catholicité romaine est orpheline des États pontificaux, après la
prise de Rome en 1870, maintenant capitale du nouveau royaume
d’Italie. La disparition des États pontificaux entraîne une perte de
visibilité de la continuité historique catholique. Par compensation c’est
248 Claude Langlois

le même mouvement qui pousse les catholiques à s’intéresser tout à


la fois à l’actualité la plus nouvelle (Rerum novarum 35) et aux racines
mêmes de cette catholicité (Jérusalem... et les études bibliques).
Quoi qu’il en soit de ces causes générales, il est possible de
pressentir, sur le terrain, ce qui bouge et de quelle manière les modi-
fications ont lieu. On trouve d’abord, après 1870, les conséquences
d’une présence congréganiste laissée à son propre mouvement, qui
aboutit à des créations toujours plus solides, toujours plus monumen-
tales, ici en étendant spectaculairement aux garçons ce qui était fait
pour les filles, là en créant des véritables hôpitaux où l’on se contentait
avant de centres de soin plus sommaires. Ainsi a lieu en 1874, dans
la banlieue de Jérusalem, toujours à l’initiative de Marie-Alphonse
Ratisbonne, la création par les pères de Sion – qui sont fondés à cette
occasion – d’une école professionnelle intitulée quelque peu pompeu-
sement « École d’art et métiers pour les jeunes gens de la Terre
sainte 36 » : cette école nouvelle permet d’offrir des formations profes-
sionnelles dans les métiers de l’alimentation (boulangerie) et de l’arti-
sanat (menuiserie). Ainsi encore de la construction par les sœurs de
Saint-Joseph de deux hôpitaux, l’un à Jaffa en 1877, l’autre à Jérusa-
lem en 1880, ce dernier grâce à la générosité du Comte de Piellat 37.
Or la fièvre de construction est contagieuse dans le monde congréga-
niste et la générosité du dit Comte paraît inépuisable...
C’est le moment aussi où le phénomène congréganiste s’inter-
nationalise voire s’indigénise, ce qui se traduit par l’arrivée de nouvel-
les congrégations. Toutefois dans un premier temps, aux lendemains
de la guerre de 1870, la France manifeste – et seule encore pour une
décennie – un net regain d’intérêt pour la Palestine ; en ce domaine
le « recueillement » n’a pas lieu, les traumatismes de 1870 et de 1871,
sont au contraire, comme en métropole 38, immédiatement « produc-
tifs » au plan religieux. Le poids des hommes paraît décisif : l’arrivée

35. L’encyclique de Léon XIII sur laquelle se fonde une nouvelle doctrine
sociale de l’Église date de 1891. Sans accorder une importance excessive aux « inci-
pit », on peut noter toutefois la nette volonté du pape d’affronter directement l’actua-
lité la plus brûlante.
36. Aron, M., op. cit., pp. 134-135.
37. Saint Joseph de l’Apparition. op. cit., p. 60. Voir article de Schilony, Z.
dans le présent volume.
38. Les conséquences de la guerre de 1870, de la chute des États pontificaux
et de la Commune, ont fait l’objet d’études portant sur les nouvelles sacralités
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 249

du second Patriarche latin de Jérusalem, Vincente Bracco, en 1873,


coïncide avec une nouvelle vague de fondations, maintenant ininter-
rompue. Le rôle de Marie-Alphonse Ratisbonne est plus connu : ce
dernier aura permis l’implantation, après 1873, des congrégations fran-
çaises nouvelles. Il contribue 39 notamment à l’installation en 1876 à
Jérusalem des frères des Écoles chrétiennes, venus ouvrir des écoles
de garçons, complémentaires de l’école professionnelle des pères de
Sion. En 1878 les pères blancs de Lavigerie se voient confier le
sanctuaire de Sainte-Anne de Jérusalem ; l’année suivante, les pères
de Bétharram – congrégation pyrénéenne – sont en Palestine pour y
ouvrir des écoles à Bethléem et à Nazareth ; et la même année les
frères de Saint Jean de Dieu installent un centre de soin à Nazareth.
Les assomptionnistes 40 eux-mêmes, intéressés surtout par les pèleri-
nages, comme on l’a vu, ne veulent pas être de reste. Ils s’installent
en 1884 à Jérusalem.
Cette seconde vague française des années soixante-dix est à
prédominance masculine. Chez les femmes en effet, à partir de 1875,
la compétition se fait plus forte. Il n’est pas dans notre propos d’en
détailler toutes les manifestations. Signalons seulement l’apparition
des congrégations allemandes et italiennes avec notamment l’arrivée
des deux congrégations salésiennes en 1891, appelées à un grand
avenir en Terre sainte 41. Mentionnons aussi, dès 1880, la naissance
d’une congrégation locale, originaire du Liban, les sœurs du Rosaire,
qui connaîtra également un large développement ultérieur puisque
cette congrégation se trouve actuellement au premier rang en fonction
des effectifs congréganistes en Terre sainte 42. Le dispositif féminin
français se complétera d’abord par la venue des Filles de la Charité
et de leurs « aumôniers » (Lazaristes) quatre ans plus tard : en s’ins-
tallant en 1886 à l’hôpital de Bethléem elles inaugurent la mise en

(l’érection du Sacré-Cœur et les pèlerinages) et sur les nouvelles modalités d’orga-


nisation des élites (Albert de Mun et les Cercles ouvriers).
39. Aron, M., op. cit., pp. 142-143. M. Aron lui attribue aussi un rôle dans
l’installation des carmélites à Jérusalem et Bethléem, des pères blancs, des domini-
cains, voire des assomptionnistes.
40. Cf. l’article de Nicault, C. dans le présent volume.
41. Les deux branches de la famille salésienne constituent la congrégation
étrangère créée au XIXe siècle la mieux implantée en 1999 (124 membres).
42. À elles seules les sœurs du Rosaire sont 182, moins cependant que les
franciscains qui demeurent les plus nombreux (246).
250 Claude Langlois

place d’un important réseau de centres hospitaliers en Palestine. Vien-


dront plus tardivement des familles religieuses de fondation plus
récente, comme en 1907 le Carmel Saint Joseph 43, petite congrégation
bourguignonne d’inspiration carmélitaine mais de vie active et comme
l’importante congrégation des franciscaines missionnaires de Marie,
qui débarquent deux ans plus tard 44.
Mais ce qui est le plus original durant cette période c’est la
nouvelle perception de la Terre sainte comme un espace sacral, ce qui,
outre les pèlerinages, se manifeste de plusieurs autres façons. D’abord
par une volonté d’installer à Jérusalem même des séminaires afin d’y
former le clergé ainsi que des centres plus spécialisés. Rappelons qu’en
1852 le patriarcat latin avait ouvert un séminaire et qu’en 1866 les
franciscains disposaient sur place d’un studium theologicum 45. Mais
c’est l’importance prise par la question biblique qui conduisit à déve-
lopper des études menées in situ. Ainsi naquit l’École biblique confiée
aux dominicains français et ouverte par le père Lagrange, en 1890 sur
le modèle de l’École pratique des hautes études 46. La crise moderniste
contraignit cette institution à avoir un rayonnement pour un temps
limité ; elle conduisit aussi à la création, retardée par la guerre, d’une
antenne de l’Institut biblique pontifical, créé à Rome en 1909 : celle-ci,
confiée au père Mallon, ne put ouvrir comme prévu en 1913, mais
seulement en 1927 ; deux ans plus tôt, en 1925, les franciscains se
dotaient aussi d’un studium biblicum.
Mais la grande nouveauté, après 1870, c’est l’installation en
Terre sainte des communautés contemplatives : l’implantation est
régulière jusqu’en 1910 à raison d’au moins deux communautés
nouvelles par décennie :

43. Fondation en 1872 à Saint-Martin-Belle-Roche (Saône-et-Loire).


44. La congrégation a été fondée à Ootacamund en Inde en 1877 par une
scission au sein de la congrégation de Marie Réparatrice. Elle devient la plus grande
congrégation féminine franciscaine missionnaire : celle-ci comptera 10 000 sœurs au
début des années 1970.
45. Annuaire de l’Église catholique..., op. cit., p. 162.
46. École biblique et archéologique française de Jérusalem, Naissance de la
méthode critique, op. cit.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 251

Carmélites Clarisses Bénédictines Trappistes Bénédictins


1873 +
1875 +
1884 +
1888 +
1890 *
1892 +
1896 +
1899 *
1906 +
1910 *

Sur ce terrain encore les femmes furent les premières à répondre


aux sollicitations et au premier rang, il faut placer les Carmélites 47,
en pleine expansion au XIXe siècle Ainsi virent le jour successivement
les carmels de Jérusalem (1873) et de Bethléem (1875), puis plus tard
ceux de Haïfa (1892) et de Nazareth (1910). La venue des Carmélites
n’est pas surprenante quand on sait l’attachement de cette famille à
des « origines » qu’elle fait remonter au prophète Élie : déjà des
Carmes s’étaient installés en Palestine au XVIIe siècle. Le monastère
de Haïfa porte justement le nom de Notre-Dame du Mont Carmel ;
les autres déclinent une spiritualité christologique inspirée des lieux
divers de leur implantation : carmel de l’Enfant Jésus à Bethléem ; de
la Sainte famille, à Nazareth ; du Pater pour celui de Jérusalem au
mont des Oliviers. Les Carmélites ne sont pas les seules contempla-
tives à venir en Terre sainte puisque les Clarisses 48 prennent le relais
rapidement en s’implantant à Nazareth en 1884 et à Jérusalem en
1888. Jérusalem ne cesse d’attirer les fondations : les sœurs de Marie
Réparatrice 49 s’y installent en 1888 et les Bénédictines de Notre-Dame
du Calvaire en 1896 50. Les communautés contemplatives masculines
viennent en moindre nombre et plus tardivement, Trappistes en 1890,

47. Il manque une étude d’ensemble sur l’installation des Carmélites en Terre
sainte. Celle-ci s’inscrit dans un courant de fondation en mission des carmels français,
inauguré par la création du carmel de Saïgon (Lisieux, 1861).
48. Raimbert, A., op. cit., p. 105.
49. Ibid., p. 236 « Cette fondation de Jérusalem [...] est l’une des plus chère
à la société : n’est-ce pas par excellence la ville de la rédemption, le lieu choisi pour
la Réparation ? »
50. Ibid., p. 30 : la famille religieuse a vu le jour sous Louis XIII. La commu-
252 Claude Langlois

Bénédictins d’Abou Gosh en 1899. Avec cette dernière vague contem-


plative, la présence congréganiste française se renforce encore. Les
Clarisses et les Carmélites viennent toutes de France ; les Bénédictins
d’Abou Gosh 51 proviennent de l’abbaye de La Pierre-qui-vire ; les
Trappistes, qui s’installent à El Atroun, sont originaires de l’abbaye
de Sept-Fons : ils sont envoyés par Dom Sébastien Wyart, abbé géné-
ral de l’ordre des cisterciens réformés 52. Le monastère cistercien,
comme celui d’Akbès, en Syrie où ira un temps Charles de Foucauld,
doit être seulement une « mission immobile » en terre d’islam. On
peut étendre l’expression à l’ensemble des communautés
contemplatives.

Conclusion

Les congrégations progressivement installées au cours du


e
XIX siècle obéissent à des logiques diverses et variées : certaines
mêmes sont fort contingentes comme le besoin exprimé par telles
congrégations de femmes d’avoir leurs « aumôniers », ce qui justifie
l’installation des Lazaristes auprès des Filles de la Charité et sans
doute celle des pères de Betharram pour les Carmélites de Bethléem.
Toutefois la présence féminine française semble obéir à une évolution
significative : de Saint Joseph de l’Apparition aux Carmélites ; de la
réponse diversifiée apportée aux besoins sociaux des populations à
une localisation priante sur les lieux de la mémoire chrétienne. De la
Palestine en somme à la Terre sainte ! Mais l’alternative n’était-elle
pas présente dès le début ? Simplement on a vu les fondations initiales
comme les congrégations de Nazareth et de Notre-Dame de Sion, se
prêter immédiatement, même contre leurs orientations premières, aux
activités enseignantes et caritatives. Et l’alternative ne demeure-t-elle
pas après 1870 puisque la période est marquée tout à la fois par la
diversification des congrégations actives et la venue nouvelle des
communautés contemplatives ? Toutefois l’évolution, que tracent

nauté de Jérusalem « autorisée par le pape Léon XIII personnellement pour travailler
à la réunion des Églises d’Orient fut établie au mont des Oliviers. Les religieuses y
élèvent et y instruisent gratuitement les orphelines du rite grec melkite ».
51. Voir l’article de Trimbur, D. dans le présent volume.
52. Informations communiquées par B. Delpal.
e
Les congrégations françaises en Terre sainte au XIX siècle 253

nettement les fondations françaises, et d’abord les congrégations de


femmes, a fait sens profondément... Et jusqu’à nos jours. Palestine ou
Terre Sainte ? Service des hommes ou mémoire des Lieux ?
Mais l’évolution historique du XIXe siècle ne fait point que mettre
en évidence les termes de l’alternative, elle indique l’ordre successif
des priorités mises en avant. Certes ici encore l’évolution palestinienne
reflète un changement de sensibilité perceptible également en France.
Et dans la pratique la présence congréganiste est cumulative : la venue
tardive des contemplatives s’accompagne d’un renforcement – en
nombre comme en visibilité – des congrégations actives. On ne peut
cependant s’empêcher de souligner combien c’est en prenant en
compte le phénomène congréganiste féminin, et dans sa composante
française d’abord, que s’opère une véritable lisibilité des alternatives ;
on ne peut non plus écarter la recherche d’un sens à donner à des
choix successifs, si nettement contrastés. Ceux-ci doivent-ils être inter-
prétés comme des changements conscients de stratégie ou comme des
manières intuitives de répondre à des « challenges » différemment
perçus ? Je pencherai pour la seconde explication : la venue des
congrégations actives s’inscrit dans une apologétique de l’utilité
sociale du catholicisme qui prend en Palestine une coloration particu-
lière parce qu’elle permet aux congrégations de mettre le catholicisme
latin en position de répondre à la compétition nouvelle du protestan-
tisme (secteur hospitalier) et à celle ravivée de l’orthodoxie (écoles).
La survenue des contemplatives viserait davantage le judaïsme et
surtout l’islam. Réponse d’attente, « mission immobile », prière pour
prière...
ZVI SHILONY

Un mécène catholique :
le comte de Piellat et les communautés
françaises de Terre sainte*

Dans le dernier quart du XIXe siècle et dans les premières décen-


nies du XXe, le comte français Marie Paul Amédée de Piellat est l’une
des figures de proue des entreprises catholiques françaises en Pales-
tine, en particulier à Jérusalem. Cet homme, dont les réalisations
marquent encore aujourd’hui le paysage de la ville, est entré dans
l’oubli dès après sa mort, en 1925.
Le but de la présente étude est de présenter un homme et ses
activités, et de tenter d’évaluer leur influence sur la géographie de
Jérusalem et de la Palestine en son temps et a posteriori.

Contexte général

Le renouveau de l’activité européenne dans la Palestine du


e
XIX siècle tourne rapidement à la compétition entre les principales
puissances européennes en matière de prestige, d’influence et de parti-
cipation à la gestion des Lieux saints. Comme le gouvernement otto-
man désapprouve toute activité nationale étrangère sur son territoire,
et en raison de l’importance principalement religieuse de la Palestine
pour toutes les confessions chrétiennes, les États européens mettent
en avant leurs intérêts sur place en concentrant leurs activités dans le
domaine religieux. À partir des années 1840, cette lutte apparaît au
grand jour au moment où les grandes puissances – en particulier la
Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Russie – commencent à acquérir

* Cet article est l’adaptation française d’un article paru dans Cathedra, 72,
juin 1994, pp. 63-90 (en hébreu).
256 Zvi Shilony

L’église de Saint-Pierre, l’endroit où selon la légende se situe la prison de


Jésus et où Pierre a trahi le Christ, années 1930.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 257

des terrains et à établir des institutions consacrées aux communautés


placées sous leur protection 1. Jusque dans les années 1870, l’activité
française en Palestine est lente et seules quelques congrégations catho-
liques féminines françaises se sont installées et ont commencé à agir 2.
L’arrivée successive de trois communautés catholiques masculines
françaises durant les années 1870 constitue un certain tournant 3.
C’est aussi au milieu de cette décennie que le comte Marie Paul
Amédée de Piellat effectue sa première visite de la ville.

Les premières années de Piellat

Paul Amédée de Piellat naît le 25 janvier 1852, à Grenoble,


quatrième et dernier fils du comte de Piellat, directeur d’une grande
entreprise métallurgique de Vienne, dans le Dauphiné. Sa mère – une
femme catholique forte, cultivée, sensible et très pieuse – exerce appa-

1. La bibliographie relative à ce sujet est abondante. Voir par exemple Simon,


R., « La lutte pour les Lieux saints en Eretz Israël dans la période ottomane,
1516-1853 », Cathedra, 17, octobre 1980, pp. 107-126 (en hébreu) ; Carmel, A.,
« L’activité russe en Palestine à la fin de la période ottomane », in Shaltiel, E. (dir.),
Jérusalem dans la période moderne, Jérusalem, 1981, pp. 81-116 (en hébreu) ;
Shapir, S., « The Anglican Mission Societies in Jerusalem : Activities and Impact »,
in Kark, R. (dir.), The Land That Became Israel, Jérusalem, 1980, pp. 105-119 ;
Talman, N., « Les sociétés d’exploration et les institutions allemandes dans la Pales-
tine du XIXe siècle”, Cathedra, 19, avril 1981, pp. 171-180 (en hébreu) ; Ben Artzi,
Y., « Johannes Zeller – Un missionnaire à Nazareth et en Terre Sainte », Cathedra,
50, décembre 1988, pp. 73-79 (en hébreu) ; Ben Arieh, Y., Jerusalem in the 19th
Century – The Old City, Jérusalem-New York, 1984, et Jerusalem in the 19th Century
- Emergence of the New City, Jérusalem-New York, 1986.
2. Le Hardy, Gaston, Histoire de Nazareth et de ses sanctuaires, Paris, 1905,
p. 226 ; Shilony, Z., « Les grandes infrastructures françaises érigées en dehors des
remparts de Jérusalem à la fin de la période ottomane », étude non publiée réalisée
à l’Université hébraïque de Jérusalem, Département de géographie, 1978, pp. 35-36
(en hébreu) et notes ; Ben Arieh, op. cit., vol. I, pp. 172-175, vol. II, pp. 139-140 ;
Vilnay, Z., Jérusalem - La capitale d’Israël, La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, 4
volumes, Jérusalem, 1970, 1972, 1974 et 1976, vol. I, p. 374 (en hébreu) ; Steiner,
J., Petite chronologie de la Terre sainte, Jérusalem, 1973.
3. Steiner, op. cit. ; Vilnay, ibid., III, p. 328 ; II, 91, Ben Arieh, ibid., I,
pp. 172-175 ; II, pp. 289-290 ; Saint Pierre de Sion at Jerusalem, Kansas City, Mo,
s. d. (1925), pp. 3-4 ; Revue illustrée de la Terre sainte et de l’Orient catholique,
17, 1891, pp. 122-123.
258 Zvi Shilony

remment une forte influence sur son développement intellectuel et


spirituel. Le jeune baron reçoit un vaste enseignement à la fois dans
les matières humanistes et scientifiques, et il étudie même le dessin
et la peinture. Il devient une personne très religieuse, consciente et
curieuse néanmoins des innovations techniques, des découvertes
archéologiques et de la situation politique de son temps. Son âme
romantique le pousse à effectuer son premier voyage en Orient à
seulement 23 ans, lui qui n’est encore qu’un jeune homme rêveur en
quête de destinée 4.

Premier séjour en Palestine, 1874

On ne sait que très peu de chose de la première visite en Palestine


du comte de Piellat. Apparemment, il ne s’agit alors que d’un simple
pèlerinage, l’esprit dénué de toute ambition ou projet futur. Il pose le
pied en Palestine le 16 mars 1874 5, et comme beaucoup d’autres
pèlerins il visite d’abord les Lieux saints de Galilée et de la Judée et
passe ensuite Pâques à Jérusalem.
Au cours de son périple, le jeune Français est impressionné par
l’atmosphère « biblique » émanant du paysage, des antiquités et du
mode de vie de la population arabe du pays. Il est stimulé par les
visites qu’il effectue aux lieux où Jésus et ses disciples ont vécu et
œuvré, comme par ses passages dans les églises et les forteresses
édifiées par les Croisés – ces combattants infatigables venus en Terre
sainte comme missionnaires du Saint-Siège et des royaumes euro-
péens 6. Il s’intéresse aux vastes institutions établies par les associa-

4. Notice nécrologique figurant sur sa tombe dans le caveau des pères assomp-
tionistes situé sur le terrain de Saint-Pierre en Gallicante à Jérusalem ; père F. Kean,
« Éloge funèbre », Jérusalem, VI, 1914-1926, pp. 368 et 371 ; « Un jubilé
(1874-1924) », Jérusalem, VI, 1924-1926, p. 315.
5. Ibid.
6. Pour l’impression « biblique » typique ressentie en Palestine par les pèlerins
et voyageurs, voir Ben Arieh, Y., The Rediscovery of the Holy Land in the Nineteenth
Century, Jérusalem-Détroit, 1979 ; du même, « Perceptions et images du pays d’Israël
dans les écrits des voyageurs occidentaux du XIXe siècle », in Almog, S. e.a. (dir.),
Transition et changement dans l’histoire juive moderne, Jérusalem, 1987, pp. 89-114
(en hébreu) ; du même, Peindre la Palestine au XIXe siècle, Jérusalem, 1992 (en
hébreu).
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 259

tions protestantes sous le patronage de la Grande-Bretagne et de la


Prusse, et aux œuvres médicales, éducatives et de secours qu’elles
entretiennent en faveur de la population locale. En tout état de cause,
il est sans aucun doute choqué par la massive présence russe à Jéru-
salem, pompeusement exhibée sous la forme de l’énorme et majes-
tueuse « Concession russe » et incarnée par les myriades de pèlerins
russes qui remplissent la ville à ras bords au cours de la Semaine
sainte 7.
Pendant ce temps, de Piellat commence à établir des contacts
avec les responsables de la communauté catholique de Jérusalem. En
sa qualité de comte, on peut imaginer qu’il est invité par le consul de
France, le Patriarche latin et les supérieurs des couvents et ordres
catholiques de la ville 8. L’une des personnes qu’il rencontre à Jéru-
salem, apparemment de grande influence sur son activité future, est
le père Alphonse Ratisbonne, supérieur des ordres des sœurs et pères
de Sion. Ratisbonne est convaincu de la nécessité d’étendre les bâti-
ments catholiques français en dehors des murs de la ville, à réaliser
notamment avec l’assistance de la France. En 1874, il est déjà en train
d’acheter un vaste terrain sur une colline de l’ouest de la ville pour y
établir une école et un orphelinat pour adolescents 9. Il semble qu’au
cours de ces conversations la destinée du jeune comte devienne claire,
et peut-être commence-t-il même à échafauder son premier projet
concernant Jérusalem.

7. À propos des vastes pèlerinages russes et de l’impressionnante concession


russe à Jérusalem, voir Carmel, op. cit., pp. 99-100, 110-111 ; Ben Arieh, Jerusalem,
op. cit., II, pp. 70-74, 304-305 et notes.
8. À propos de l’habitude des consuls européens d’héberger les personnalités
importantes venues à Jérusalem, voir par exemple Finn, E., Reminiscences of Mrs.
Finn, Londres, 1929, p. 153.
9. Correspondance de A. Ratisbonne in Revue illustrée, op. cit. ; Shilony,
« Les grandes infrastructures... », op. cit. ; Ben Arieh, Jerusalem, op. cit., II,
pp. 289-290 ; Shilony, Z., « Le couvent de Saint Pierre de Sion Ratisbonne à Jéru-
salem », in Schiller, E. et Goren, Y. (dir.), Une sélection d’articles pour la connais-
sance d’Eretz Israël, Kardom 1-11, Jérusalem, 1982, p. 138 (en hébreu).
260 Zvi Shilony

Deuxième visite, 1876

Lors de sa deuxième visite en Palestine, en 1876, le jeune comte


est accompagné de sa mère 10. Cette fois il a en tête des plans bien
définis et prend des mesures claires : avec sa mère, il travaille avec
une efficacité et une alacrité admirables en faveur de l’hôpital Saint-
Louis, une petite institution gérée par le Patriarcat latin de Jérusalem.
Jusque-là, il avait été hébergé dans un vieux bâtiment intra muros, à
côté de la Porte de Jaffa, dans des conditions terribles de surpopulation
et souffrant d’un manque de matériel médical. Son nom est lié au roi
de France Louis IX (« le Pieux ») qui a conduit la cinquième Croisade,
et il bénéficie de l’appui du gouvernement français, consistant en de
faibles subventions annuelles 11. Le comte et sa mère achètent alors
pour cette institution une grande parcelle en dehors des murs ; débute
là immédiatement la construction d’un nouvel édifice spacieux et
moderne 12. La vitesse à laquelle ils acquièrent le lot désiré est très
surprenante ; et il semble que les négociations relatives à cette acqui-
sition aient débuté au cours de la première visite du comte à Jérusalem
et que le consul de France à Jérusalem et l’ambassadeur français à
Constantinople aient agi pour qu’elle se fasse promptement.
Cette parcelle est située à l’opposé du coin nord-ouest de la
Vieille Ville, disposant d’un accès facile aux portes de Damas et de
Jaffa, qui desservent alors le quartier chrétien. Toutes les routes impor-
tantes vers Jérusalem venant de l’ouest, du nord et du sud passent à
ses abords 13. De plus, du toit du futur hôpital il devra être possible
de voir le quartier chrétien et l’esplanade des mosquées (le mont du
Temple). L’âme romantique de Piellat et sa volonté de doter son projet
d’un fort symbolisme jouent également un rôle important dans la
détermination de l’emplacement de l’hôpital : c’est à cet endroit précis
que l’on a repéré depuis longtemps l’implantation du camp du héros
de la première Croisade, le prince normand Tancrède, à partir duquel
il a assailli les remparts de la ville. Il n’est pas surprenant donc que

10. Le moniteur diocésain, 17, juin 1951, p. 120.


11. Ben Arieh, Jerusalem, op. cit., I, pp. 333-334 et notes.
12. Le moniteur diocésain, ibid.
13. Shilony, « Les grandes infrastructures... », op. cit., p. 13 ; Le moniteur
diocésain, ibid.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 261

de Piellat fasse tout pour acquérir précisément ce terrain 14, même si


à ce moment des terrains bien plus grands sont disponibles à des prix
sensiblement inférieurs, à quelque distance de là 15. Il assiste aussi
l’hôpital en lui permettant d’obtenir la protection de la France et la
dénomination officielle d’« hôpital français » 16.
La première pierre du nouvel hôpital est posée le 4 mai 1879 et
les travaux progressent par étapes jusqu’en 1896. Son administration
et sa conduite sont confiées aux sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition,
elles qui avaient dirigé auparavant l’hôpital du Patriarcat latin. De
Piellat finance la construction du premier étage de l’hôpital, compre-
nant une petite chapelle pour les religieuses et une autre, plus grande,
à l’usage du public. Les deux autres étages sont construits grâce aux
fonds fournis par les sœurs 17. De Piellat lui-même décore l’édifice de
peintures : sur les murs de la chapelle, il appose les armoiries de toutes
les villes croisées de Palestine. Puis, débutant en 1885, il peint une
représentation de la Jérusalem croisée sur les murs du corridor de
l’étage supérieur ; les côtes d’armes des chevaliers croisés français et
des représentations, grandeur nature, d’un chevalier de Saint-Jean et
d’un Templier. Enfin, il décore les murs et le plafond de la grande
chapelle de l’hôpital de croix et fleurs de lys stylisées – symboles
séculaires de la royauté et de l’État français 18.
L’hôpital est avant tout pensé pour bénéficier aux groupes orga-
nisés de pèlerins catholiques que le comte prévoit d’amener dans le
pays. En outre, spécialement en morte-saison pour ce qui concerne les

14. Shilony, ibid., pp. 14-15 ; Goodrich-Freer, A., Inner Jerusalem, New York,
1904, p. 13.
15. Ben Arieh, Jerusalem, op. cit., II, index, mots-clés : Thalitha Kumi,
Orphelinat syrien, Hôpital ophtalmologique de Saint-Jean, Mission Society to Jeru-
salem and the East, couvent de Ratisbonne, les quartiers juifs de Mea Shearim, Even
Israël, Mishkenot Israël, Mazkeret Moshe, Ohel Moshe et autres.
16. Pour un cliché de l’hôpital français de Saint-Louis et d’autres institutions
catholiques françaises arborant le pavillon français, voir Album de Terre Sainte,
Paris, s. d. (1893). Pour leur part, les institutions du Patriarcat latin arborent le
drapeau du Vatican.
17. Le moniteur diocésain, 17, juin 1951, p. 120 ; La Palestine, la Syrie
centrale, la Basse Égypte - Guide historique, Paris, 1922, p. 265 ; le testament du
comte Amédée de Piellat, Jérusalem, 16 juillet 1921, manuscrit de deux pages, en
possession des soeurs de Saint-Joseph à Jérusalem.
18. Shilony, « Les grandes infrastructures... », op. cit., p. 12.
262 Zvi Shilony

pèlerinages, il le met à la disposition des populations de toute


croyance 19. À partir de là, de Piellat veille à l’amélioration constante
de l’hôpital, à l’établissement de sections modernes et à l’installation
de l’équipement européen le plus récent. Afin d’assurer à l’hôpital un
revenu permanent, il lui annexe un bâtiment de commerce dont les
locaux doivent être loués et le fruit appliqué à son entretien et à sa
gestion quotidienne 20.

Troisième visite, 1882

La troisième visite de Piellat en Terre sainte amène avec elle des


résultats religieux, politiques et géographiques de grande ampleur.
Impressionné par une présence russe préoccupante à Jérusalem et en
Palestine, il quitte le pays en 1876 avec la ferme décision de promou-
voir un large courant de pèlerins catholiques en provenance d’Europe,
de manière à contrer les efforts russes. Dès son retour, il prend contact
avec les Augustins de l’Assomption qui prennent cette campagne en
charge 21. Suite à cela, un groupe considérable de pèlerins débarque à
Haïfa un mois environ avant Pâques 1882 et entre dans l’histoire de
la catholicité de Palestine sous le nom de « Grande caravane des
Mille ». Les masses de pèlerins français, la plupart d’entre eux de
riches personnes, arrivent à Haïfa après une croisière festive sur la
Méditerranée, embarquée sur deux navires luxueux. Le comte de Piel-
lat les attend sur la rive, prêt à subvenir au moindre de leur besoin 22.
À partir de la côte, la « Grande caravane des Mille » grimpe les
pentes du mont Carmel pour atteindre le couvent des carmes où les

19. La Palestine..., op. cit. ; Ben Arieh, Jerusalem, op. cit., II, pp. 284-285.
20. Voir par exemple une lettre de l’ambassadeur français à Constantinople
au comte de Piellat, 20 mars 1908, en possession des soeurs de Saint-Joseph à
Jérusalem ; testament du comte de Piellat.
21. La Palestine..., op. cit., p. 54 ; Goodrich-Freer, op. cit., p. 161 ; détails
tirés d’un entretien de l’auteur avec le père Treamer, l’un des plus anciens pères
assomptionistes de Jérusalem, en charge des archives de Saint-Pierre en Gallicante,
avril 1979.
22. Kean, op. cit., pp. 370-371 ; « Un jubilé », op. cit., p. 315. Les effectifs
de cette caravane sont en fait bien inférieurs à mille. À sa tête se trouve le père
Joseph Germer-Durand des Augustins de l’Assomption. Voir Lagrange, M. J., Saint
Etienne et son sanctuaire à Jérusalem, Paris, 1894, p. 95.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 263

pèlerins passent la nuit. Ils continuent ensuite vers Sepphoris, Naza-


reth, Naplouse et Jérusalem où ils fêtent Pâques. Après quelques
excursions dans les environs de Jérusalem et à la mer Morte, ils
quittent le pays par le port de Jaffa. Le comte lui-même rejoint la
caravane et fait de son mieux pour résoudre les divers problèmes qui
surviennent au long de son trajet. Les soins médicaux tout au cours
du voyage sont placés sous la responsabilité d’un groupe de sœurs de
Saint-Joseph de Jérusalem, conduit par leur supérieure, la sœur José-
phine 23. À partir de là ces religieuses composent l’escorte permanente
des caravanes de pèlerins catholiques.
La « Grande caravane » fait forte impression dans tout le monde
catholique et prouve qu’il est possible d’amener en Palestine un très
grand nombre de pèlerins grâce à une opération bien organisée. L’évê-
que Kean, dans le panégyrique qu’il prononce lors de l’enterrement
de Piellat résume son rôle dans les termes suivants :
« Le comte de Piellat organisa et rendit possible le pèlerinage de la
“Grande caravane des Mille”. Cela pava le chemin de centaines d’autres
caravanes en provenance de France, d’Espagne, d’Autriche, d’Italie [...],
des cantons suisses. Il fut le seul responsable du pèlerinage qu’il prépara
en Palestine en 1882. Dieu seul sait à quel point ce fut une idée audacieuse
[...]. De 1882 jusqu’à la Grande Guerre, aussi longtemps que ses forces
le lui permirent, il se voua de tout son cœur à ce projet 24. »

L’hôtellerie de Notre-Dame de France

Lorsque l’énorme groupe de pèlerins catholiques français arrive


à Jérusalem, il apprend qu’il lui sera très difficile de trouver un héber-
gement adapté. Jusqu’alors, les franciscains avaient pu satisfaire tous
les besoins de logement pour les pèlerins catholiques venus dans la
ville, même les jours précédant Pâques 25. Mais l’hébergement de
plusieurs centaines de pèlerins dépasse leurs capacités. Une source
catholique française précise qu’« en réaction à la réponse apathique

23. « Un jubilé », op. cit., p. 315.


24. Kean, op. cit., pp. 370-371.
25. Scherer, H., Eine Osterreise ins heilige Land in Briefen an Freunde,
Francfort/M., 1860, pp. 176-184 ; Liévin de Hamme, Guide indicateur des sanctuai-
res et lieux historiques de la Terre Sainte, Louvain, 1876, p. 5.
264 Zvi Shilony

d’un moine franciscain, les pèlerins donnèrent avec enthousiasme


environ 80 000 francs et les vouèrent sur le champ à l’acquisition
d’une parcelle destinée à la construction d’une grande hôtellerie pour
les futurs pèlerins catholiques 26 ». De manière plus plausible, le comte
de Piellat prévoit le problème et prend même des mesures pour le
surmonter. C’est ainsi qu’avec l’aide du consul de France de nombreu-
ses tentes sont louées à l’avance et montées pour constituer un camp
bien ordonné au nord de l’hôpital français 27.
Apparemment, le comte a à l’esprit de construire une grande
hôtellerie pour pèlerins catholiques qui puisse rivaliser avec les hospi-
ces situés sur la Concession russe. Répondant à son appel, les membres
de la caravane donnent sur le champ une somme de départ, tandis que
la plus grande partie des fonds est collectée en France et dans l’Europe
catholique dans les quelques années qui suivent. La construction
débute en 1887 28. Plus d’une source atteste que la parcelle a été
acquise par les assomptionnistes. Néanmoins, les nécrologies du comte
classent l’affaire parmi ses plus importants projets. « 1. Notre-Dame
de France – l’acquisition du terrain et l’érection de l’hospice pour
pèlerins autour de 1890 29 ». Le comte est aussi impliqué dans la
direction des travaux 30.
Le bâtiment est en effet très grand, le premier édifice à quatre
étages de la Jérusalem moderne, mesurant environ 90 mètres de large
et 23 mètres de haut. Son style est celui de la Renaissance française
tardive, avec des influences mauresques. Ses 150 chambres peuvent
accueillir 600 pèlerins à la fois. La direction de l’hôtellerie et l’assis-
tance aux pèlerins sont confiées aux Augustins de l’Assomption, dont
un groupe vient s’installer à Jérusalem en 1887, spécialement dans ce
but 31.

26. Revue illustrée, op. cit., ibid.


27. Détails tirés de notre entretien avec le père Mathes, vicaire apostolique de
Jérusalem, en charge de l’hôtellerie de Notre-Dame de Jérusalem (nom actuel de
Notre-Dame de France, ndt), avril 1979.
28. Entretien avec le père Treamer.
29. La Palestine..., op. cit., p. 54 ; Goodrich-Freer, op. cit., p. 161 ; Kean, op.
cit., p. 370.
30. Kean, ibid. ; « Figures palestiniennes – Le comte Amédée de Piellat »,
Jérusalem, VI (1914-1926), p. 386 ; testament du comte de Piellat.
31. Shilony, « Les grandes infrastructures... », op. cit., p. 11 ; Palestine Explo-
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 265

Saint Pierre en Gallicante

À Jérusalem, les organisateurs du voyage mettent en place quatre


excursions dans la ville et ses environs. Leur guide est le franciscain
Liévin de Hamme, l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire de
Jérusalem et de la Palestine. Au cours de leur passage sur le mont
Sion, Liévin leur signale, sur le versant sud-est, une petite grotte
comme étant l’endroit où Saint-Pierre s’est retiré pour pleurer, après
qu’il eut réalisé qu’il venait de trahir son maître. Liévin lui donne le
nom de « Grotte des larmes » et exprime l’opinion, fondée sur la
littérature patristique, selon laquelle dans ses environs doit se situer
une église byzantine marquant le site de Saint-Pierre en Gallicante.
De Piellat, l’imagination enflammée, s’empresse d’acheter le lieu saint
à son propriétaire, un Arabe du village de Silwan (Siloé) 32. Au départ
il tente de retrouver lui-même l’église disparue, mais, après plusieurs
années de fouilles vaines, il abandonne et donne le terrain aux pères
assomptionnistes. Ces derniers, sous la conduite du prêtre et archéo-
logue Joseph Germer-Durand, poursuivent les fouilles et parviennent
à mettre à jour cette église byzantine, de même que d’autres édifices
de culte et trouvailles diverses 33.
À la fin du séjour de la Grande caravane, lorsque les pèlerins
sont sur le départ pour retourner en France, de Piellat décide de rester
en Palestine et de promouvoir ses projets à partir de là.

L’œuvre de de Piellat et son mode de vie

Grâce à la construction de l’hôpital français, à la réussite de la


Grande caravane des Mille et à la création de l’hôtellerie de Notre-
Dame de France, le comte de Piellat devient une personne en vue à
Jérusalem. Par le biais de ces projets, il pratique la planification archi-

ration Fund Quarterly Studies, 1904, p. 298 ; Ben Arieh, Jerusalem, op. cit., II,
pp. 283-283 et notes.
32. Mc, 14, 29-72 ; « Figures palestiniennes », op. cit., p. 376 ; entretien avec
le père Treamer ; Kean, op. cit., p. 369.
33. Pierre (Saint), LXXV, DACL, IV, p. 973 ; Germer-Durand, J., « La maison
de Caïphe et l’église Saint-Pierre en Gallicante à Jérusalem », Revue biblique, 11,
1914, pp. 71-94, 222-246.
266 Zvi Shilony

tecturale, les matériaux bruts, l’organisation et la conduite à bon terme


de la construction. Il apprend également comment réussir à s’entendre
avec ses ouvriers, d’autres personnes de toutes communautés et caté-
gories sociales et gagne la vénération de tous 34.
Il continue également à acheter des terrains là où c’est possible
dans et autour de la ville, les vend sans profit ou les confie pour
l’installation de davantage de catholiques français. Grâce à l’argent
qu’il gagne, il acquiert rapidement de nouveaux terrains et tient
toujours prête quelque parcelle 35. Les ventes sont enregistrées à son
nom et, après entente confidentielle, il les confie aux congrégations
qui le remboursent en conséquence 36. Dans de nombreux cas il donne
aussi de grandes sommes d’argent pour la construction des bâtiments
et les premiers besoins des nouveaux arrivants. Ce faisant, en plani-
fiant à l’avance et en subventionnant, il encourage la venue à Jérusa-
lem de nombreuses communautés catholiques françaises.
Dans le même temps il conserve une attitude religieuse faite de
piété et un austère style de vie :
« [Il] ne perdit jamais sa foi religieuse [...] ne manquait jamais à
aucune prière [...] participait régulièrement en chantant dans le chœur,
même la nuit, leur expliquant [aux moines] les prières et traduisant les
hymnes pour eux. » « [Il était le] dernier à communier et se considérait
seulement digne de recevoir des miettes [...] tout au long de sa vie il
s’abstint des plaisirs de l’abondance et mena une vie de rigueur ascétique
[...] il portait toujours le même costume et vivait du minimum 37. »
Dans son testament il instruit les sœurs de Saint-Joseph de dire
200 messes pour son âme 38. Néanmoins, il décline toutes les offres
qui lui sont faites de prononcer le vœu de célibat et d’entrer dans les
ordres 39. Il semble qu’il préfère vouer toute son énergie à l’entreprise

34. Kean, op. cit., pp. 369-370 ; « Un jubilé », op. cit., p. 315.
35. « Un jubilé », ibid. ; Kean, op. cit., p. 370 ; « Figures palestiniennes », op.
cit., pp. 367-368.
36. Un exemple éloquent en est l’aide qu’il donne pour l’acquisition du terrain
destiné aux pères dominicains français de Saint-Etienne. Voir Kean, op. cit.,
pp. 369-370 ; Lagrange, op. cit., p. 95. Une liste des institutions catholiques françaises
assistées par le comte de Piellat figure dans son testament.
37. Kean, op. cit., p. 371 ; entretien avec le père Treamer.
38. Testament du comte de Piellat.
39. Kean, op. cit., p. 370.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 267

catholique française en Terre sainte et désire conserver son autonomie


en n’étant soumis à aucune autorité supérieure.
Il est aussi actif dans la communauté catholique de Jérusalem.
En 1884, en reconnaissance du pèlerinage catholique qu’il a mis en
place deux ans plus tôt, le pape Léon XIII lui accorde la distinction
de chevalier de l’Église catholique et le nomme membre de l’ordre
du Saint-Sépulcre, ayant pour siège Jérusalem. Il devient également
le président de l’ordre de Saint-Grégoire, siégeant aussi à Jérusalem
et tirant son nom du pape médiéval Grégoire Ier. Les activités de ces
ordres sont faites de conférences, de rencontres avec des invités
éminents et de débats relatifs aux moyens d’accroître l’influence
catholique dans Ville sainte 40.
De Piellat n’hésite pas à se dessaisir d’un grand nombre de ses
propriétés en France 41. Mais son dévouement pour tout ce qui est lié
à la Terre sainte est illimité. Il parcourt fréquemment le pays et parti-
cipe même à plusieurs expéditions archéologiques conduites par le
père assomptionniste Germer-Durand. L’une de ses excursions les plus
audacieuses est un voyage autour de la mer Morte qu’il effectue au
début du XXe siècle 42. Il s’essaie également à l’archéologie et plus tard
commence une étude démographique exhaustive de la population du
Moyen-Orient, prenant en compte tous ses groupes ethniques et natio-
nalités. Il contribue également de manière intensive à Jérusalem 43 et
à d’autres publications catholiques en rédigeant des articles portant
sur divers sujets ; et il trouve même le temps de dessiner des paysages
bibliques 44.

40. Ibid., pp. 369-372 ; « Un jubilé », op. cit., pp. 369-370 ; « Figures pales-
tiniennes », op. cit., p. 368 ; entretien avec le père Treamer.
41. Voir par exemple Kean, op. cit., p. 368, concernant le don de la demeure
familiale et du terrain environnant, au sud de Lyon, en faveur d’une institution
d’éducation destinée à la jeunesse urbaine pauvre.
42. Kean, op. cit., p. 368 et 370 ; « Figures palestiniennes », op. cit., p. 368.
43. Publication assomptioniste, paraissant entre 1904 et 1936, ndt.
44. « Figures palestiniennes », op. cit. Le manuscrit de cette étude démogra-
phique est en possession des sœurs de Saint-Joseph à Jérusalem. Les dessins sont
mentionnés dans le testament du comte de Piellat.
268 Zvi Shilony

Assistance prêtée aux dominicains français et aux sœurs


de Saint-Joseph

Après qu’il eut décidé de s’installer à Jérusalem, de Piellat conti-


nue à œuvrer à l’établissement de nombreuses institutions catholiques
françaises. En 1882-1884, il participe – en coopération avec le père
Ratisbonne – à l’acquisition d’une parcelle au nord de la Porte de
Damas destinée au couvent de Saint-Étienne et à l’École biblique des
dominicains français 45.
Au même moment, il collabore avec les sœurs de Saint-Joseph
au développement de services médicaux destinés aux groupes de pèle-
rins catholiques. Ensemble, ils mettent en place des hôpitaux et des
cliniques dans les villes placées sur l’itinéraire principal des pèlerina-
ges, tel qu’il a été déterminé par le parcours de la Grande caravane
des Mille. Outre cela, les sœurs dirigent des établissements d’ensei-
gnement. Habituellement, le comte fait don du terrain requis et de
temps en temps va même jusqu’à financer la construction de la
première aile du bâtiment en question ; tandis que les sœurs prennent
soin de compléter l’édifice et de gérer son quotidien. C’est ainsi qu’ils
procèdent pour l’hôpital Saint-Louis et un internat de filles à Jaffa ;
pour l’hôpital français, la pharmacie et l’internat de filles de Nazareth ;
pour le couvent des sœurs de Saint-Joseph à Bethléem ; une pharma-
cie, un internat et l’école des sœurs à Naplouse ; le couvent de Saint-
Joseph et l’école de filles de la rue des Prophètes à Jérusalem, et enfin
le sanatorium des sœurs à Abou Gosh. En 1922, deux ans environ
avant la mort du comte, les sœurs de Saint-Joseph possèdent quatorze
institutions en Palestine, comptant trois hôpitaux, un sanatorium, trois
orphelinats, deux internats et cinq écoles confessionnelles 46.

45. Actes, 6, 5-7 et 60 ; Lagrange, op. cit., en particulier p. 95 ; Shilony, « Les


grandes infrastructures... », op. cit., pp. 45-46 ; du même, « Le couvent dominicain
de Saint-Etienne et l’École biblique et archéologique française de Jérusalem », in
Schiller et Goren, op. cit., pp. 238-244 ; Lagrange, op. cit., p. 95.
46. La Palestine..., op. cit., et carte annexée ; Kean, op. cit., pp. 370 et 372.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 269

Projets à Haïfa

En raison de son excellente localisation, proche d’un port en eaux


profondes, Haïfa est destinée à jouer un rôle important dans les plans
et activités du comte de Piellat. De ce fait, les carmes français, résidant
sur le mont Carmel, surplombant la ville, manifestent une disposition
enthousiaste à ouvrir leur spacieux monastère au pèlerinage qu’il
organise 47.
Au début de 1887, de Piellat s’installe à Haïfa et en quelques
mois il acquiert un grand terrain pour établir là un hôpital français,
en bord de mer, jouxtant le quai où abordent les pèlerins (un endroit
connu aujourd’hui sous le nom de plage de Bat Galim). Il voue égale-
ment une partie de la dépense au bâtiment et supervise bénévolement
sa conception et sa construction. L’administration et la gestion de
l’institution sont confiées aux carmélites françaises qui fournissent
également les fonds nécessaires à l’achèvement de l’édifice et à l’équi-
pement de l’hôpital. De Piellat continue de plus belle et procure ensuite
à ces sœurs l’argent pour la construction d’un couvent sur le mont
Carmel, construit sur un terrain fourni par les carmes, dans le vaste
jardin situé derrière leur monastère 48.

Projets supplémentaires à Jérusalem

Dès l’achèvement des projets de Haïfa, de Piellat retourne à


Jérusalem et y reprend ses activités. En 1888, il fait don d’un terrain,
situé entre l’hôpital français Saint-Louis et les murs de la Vieille Ville,
à un groupe de nonnes françaises, les sœurs de Marie Réparatrice ;
celles-ci y érigent de leurs propres deniers un grand couvent de trois
étages 49. Avec l’hôpital et l’hospice pour pèlerins, elles forment désor-
mais un ensemble français compact, impressionnant par sa taille et

47. Oliphant, L., Haifa, or Life in Modern Palestine, Londres, 1887, p. 47 ;


entretien avec le père Treamer.
48. Kean, op. cit. pp. 370-371 ; « Figures palestiniennes », op. cit., p. 368 ;
Steiner, op. cit. ; Vilnay, Z., Les minorités en Israël, Jérusalem, 1959 (en hébreu) ;
Carmel, op. cit., p. 47, avec cliché.
49. « Sisters of Marie Réparatrice », in The Catholic Encyclopaedic Dictio-
nary (2), p. 466 ; Steiner, op. cit. ; Vilnay, Jerusalem, op. cit., III, p. 340 ; Kean, op.
cit., p. 370.
270 Zvi Shilony

ses vastes et magnifiques bâtiments. Il n’est donc pas étonnant qu’au


moment où l’on transfère le consulat de France hors des murs de la
Vieille Ville on choisisse à cet effet un bâtiment agréable proche de
ce quartier français 50.
À partir de là, les communautés, aidées du consul de France à
Jérusalem et de l’ambassadeur français à Constantinople, commencent
à exiger du gouvernement turc qu’il ouvre une porte dans les murs
pour permettre un accès direct du quartier français au quartier chrétien
de la Vieille Ville. Cette pression aboutit en fin de compte et, en 1889,
une brèche est faite dans le mur avec la construction de la Nouvelle
Porte, à l’opposé de l’hôtellerie de Notre-Dame de France 51.
En 1890, de Piellat vient en aide aux clarisses françaises désirant
s’établir à Jérusalem. Un endroit adéquat est trouvé à quelque deux
kilomètres au sud de la Vieille Ville, aux abords de la route de
Bethléem. De Piellat finance également la construction de l’aile sud
de leur couvent et sa première chapelle, encore utilisée de nos jours.
Peu après, les sœurs inaugurent là un orphelinat pour enfants aban-
donnés 52.
En 1896, de Piellat aide les sœurs bénédictines de Notre-Dame
du Calvaire à acheter un terrain et à construire un grand couvent sur
le versant occidental du mont des Oliviers. Ces nonnes établissent à
l’intérieur de ce couvent un orphelinat pour enfants arabes et une
hôtellerie pour pèlerins chrétiens 53. En 1903, le comte achète une
parcelle à El Azarieh, à l’est de Jérusalem, destiné au monastère des
pères passionistes français, nommé Maison de l’Amitié 54. À peu près

50. Schick, C., « Karte der näheren Umgebung von Jerusalem », Maßstab 1 :
10 000, Zeitschrift des Deutschen Palästinavereins, 18, 1894-1895 ; Ben Arieh, Jeru-
salem, op. cit., II, pp. 281-282, avec cliché, p. 286. De nombreux touristes sont
impressionnés par le « quartier français », voir par exemple Goodrich-Freer, op. cit.,
p. 13.
51. Ben Arieh, ibid., I, p. 21 ; II, pp. 285-286 ; du même, « Patterns of Chris-
tian Activity in Nineteenth Century Jerusalem », Journal of Historical Geography,
2, 1, 1976, p. 62 ; Carmon, Y., « Les changements dans le paysage urbain de Jéru-
salem au XIXe siècle », Cathedra, 6, décembre 1977, p. 62 (en hébreu).
52. « St. Clare », in The Oxford Dictionary of the Christian Church, 2, p. 297 ;
Vilnay, Les minorités, op. cit., p. 165 ; du même, Jerusalem, op. cit., III, p. 336 ; La
Palestine..., op. cit., p. 54 ; Steiner, op. cit. ; Kean, op. cit., p. 370.
53. Kean, ibid. ; Steiner, ibid. ; Vilnay, ibid., p. 337.
54. Vilnay, ibid., p. 331 ; Steiner, ibid. ; testament du comte de Piellat ; « Un
jubilé », op. cit., p. 315.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 271

au même moment il assiste les sœurs françaises de Sainte-Marthe en


finançant et arrangeant l’acquisition d’un terrain et la construction de
leur couvent, également situé dans le village d’El Azarieh 55.
En 1903 encore, il aide à l’établissement à Jérusalem des pères
bénédictins. Il achète pour eux une vaste parcelle sur le versant méri-
dional du mont des Oliviers, surplombant le village de Silwan, et les
aide à financer la construction de la première aile de leur monastère,
connu aujourd’hui sous le nom de Maison d’Abraham. À partir de là,
il prie régulièrement en leur compagnie et va même jusqu’à vivre chez
eux un certain temps. Dans son testament, il leur attribue ses archives
personnelles – comprenant ses livres, papiers, écrits et dessins, en
même temps qu’un quart de sa fortune composée de liquidités et de
titres boursiers 56. Son testament mentionne également une demeure
privée et un jardinet qu’il possède sur les pentes du mont des Oliviers,
à côté du site connu sous le nom de Dominus Flevit, qu’il attribue à
l’hôpital français de Saint-Louis 57.

Projets à Abou Gosh

Le village arabe d’Abou Gosh est situé sur le principal trajet des
pèlerinages entre Jérusalem et Jaffa ; à l’époque dont il est question
dans la présente étude, il est assimilé alternativement à la cité biblique
de Kiryat Yearim, à Emmaüs ou même à Anatoth – le lieu de naissance
du prophète Jérémie. Au milieu du village s’élève une église croisée
presque intacte, propriété du gouvernement français depuis 1873,
négligée depuis cette date et laissée à l’abandon 58.

55. Kean, op. cit., p. 370. Le village de Béthanie dans lequel les sœurs Marthe
et Marie assistent au miracle de la résurrection de Lazare, effectué par Jésus, est
traditionnellement identifié au village actuel de El Azarieh, à l’est de Jérusalem.
Voir Mt, 26, 6-7 ; Jn, 11, 1-2 ; Vilnay, ibid., II, pp. 398-399.
56. Kean, pp. 371-372 ; testament du comte de Piellat ; « Un jubilé », op. cit.,
p. 315 ; Steiner, op. cit. ; Vilnay, ibid., II, p. 398.
57. Kean, p. 370 ; testament du comte de Piellat.
58. Goren, H., « Les institutions chrétiennes d’Abou Gosh au début du
e
XX siècle », Cathedra, 62, décembre 1991, pp. 81-90 et notes (en hébreu) ; « Les
fresques de l’église d’Abou Gosh », Jérusalem, VI, 1914-1926, pp. 226-229 ; Vilnay,
Les minorités, op. cit., p. 154 ; entretien avec le père Treamer ; R. de Vaux et A.
M. Steve, Fouilles à Qaryet el-enab Abu Gosh, Paris, 1950.
272 Zvi Shilony

À la fin des années 1890, la sœur Joséphine, supérieure des sœurs


de Saint-Joseph en Palestine, acquiert le sommet de la montagne
surplombant Abou Gosh pour y fonder un sanatorium destiné à ses
nonnes. La plus grande partie des fonds consacrés à cet achat et à la
construction du sanatorium est donnée par de Piellat. Outre cet établis-
sement, les sœurs mettent en place une maison de repos pour les
enfants dont elles ont la charge dans leurs institutions de Jérusalem.
En préparant le terrain situé à l’est du sanatorium à des fins agricoles,
on découvre les restes d’une église byzantine assez grande datant du
e
V siècle. Le comte de Piellat procède lui-même aux fouilles pendant
plusieurs années et met à jour, entre autres, une mosaïque richement
décorée, des inscriptions votives et l’imposant linteau de l’entrée prin-
cipale de l’église. Le site est alors identifié comme étant celui de
l’église de Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, figurant sur d’ancien-
nes cartes et dans des écrits chrétiens. Une fois les fouilles terminées,
de Piellat et les sœurs décident de construire une nouvelle église sur
les restes de l’édifice byzantin. Au sommet de l’église est installée,
en 1924, une statue de la Vierge à l’enfant 59.
En 1899, les pères bénédictins français prennent en charge la
responsabilité de l’église croisée d’Abou Gosh, propriété française.
En 1901, ils commencent à la dégager et à la remettre à neuf tout en
effectuant des fouilles archéologiques. De Piellat, qui conduit au même
moment les fouilles sur le sommet de la colline toute proche, se lie
d’amitié avec eux et les dirige dans leurs propres recherches. Il consa-
cre également du temps et des efforts à dessiner une reconstitution
des fresques de l’église croisée, se fondant sur les quelques restes
encore visibles et sur les descriptions effectuées par des voyageurs
européens précoces. Un album contenant des dizaines de superbes
peintures de sa main est encore conservé à l’abbaye 60. Plus tard,
quelques critiques ont été exprimées à propos de la reconstitution
effectuée par de Piellat 61, mais en réalité personne n’a mieux fait que

59. Kean, op. cit., p. 370 ; Goren, ibid., pp. 97-103 et notes ; entretien avec
le père Treamer ; La Palestine..., op. cit., p. 52. Pour plus de détails, voir de Vaux
et Steve, op. cit., pp. 13-14.
60. Goren, ibid., pp. 90-97 et notes : « Les fresques », op. cit., p. 226 sq. ;
Kean, ibid. ; « Un jubilé », op. cit., p. 315 ; La Palestine..., op. cit., p. 55. L’album
des aquarelles de Piellat est en possession des pères bénédictins d’Abou Gosh.
61. « Les fresques », op. cit., p. 228.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 273

lui depuis. Une fois les fouilles terminées, la restauration de l’église


croisée est confiée à l’architecte français Mauss et un nouveau couvent
des pères bénédictins est construit contre son mur oriental 62.

La Première Guerre mondiale et ses suites

Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, les ressortissants


français de Palestine sont déclarés ennemis du jour au lendemain et
la plupart d’entre eux – dont le comte de Piellat – sont contraints à
quitter le pays. Leurs institutions et maisons, comme celles qui relè-
vent des autres pays ennemis, sont réquisitionnées par l’armée turque
ou les unités militaires allemandes ou autrichiennes qui l’accompa-
gnent.
Dans l’hôpital français Saint-Louis de Jérusalem, les soldats turcs
s’empressent de recouvrir à la peinture noire toutes les fresques de
Piellat et en font un centre chirurgical pour leur armée. Les sœurs de
Saint-Joseph refusent d’être évacuées et continuent de travailler
comme infirmières tout au long de la guerre. Le couvent des sœurs
de Marie Réparatrice, en face de l’hôpital, est transformé en morgue
et en dépôt funéraire militaires. L’hôtellerie de Notre-Dame de France
et le couvent dominicain de Saint-Étienne deviennent des casernes.
Le couvent des sœurs de Saint-Joseph de la rue des Prophètes est
annexé à l’hôpital militaire allemand voisin. Le couvent des clarisses
devient une écurie pour chevaux. Des destins similaires affectent les
autres institutions françaises à Jérusalem et dans tout le pays 63.
Dès la libération de la Palestine, les catholiques français débutent
la restauration de leurs institutions. En 1920, le comte de Piellat, âgé
de 68 ans, revient dans le pays. En chemin, il s’arrête à Rome – appa-
remment pour une consultation avec le pape et d’autres hiérarques du

62. De Vaux et Steve, op. cit., p. 13 ; Goren, ibid., pp. 91-93.


63. Voir par exemple Shilony, Z., « Les services de santé à Jérusalem », in
Eliav, M. (dir.), Le siège et la détresse : Eretz Israël au cours de la Première Guerre
mondiale, Jérusalem, 1991, pp. 68-69 et p. 81, et notes (en hébreu) ; du même, « Les
organismes du gouvernement militaire, les unités armées à Jérusalem au cours de la
Première Guerre mondiale et leur impact sur les services publics et l’occupation des
sols de la ville », Études de la géographie d’Israël, 12, 1986, pp. 69-72 et p. 77 (en
hébreu).
274 Zvi Shilony

Vatican relative à la restauration de l’activité catholique en Terre


sainte 64. Arrivé à Jérusalem, il se soucie avant tout de remettre en
marche l’hôpital français et l’hospice des pèlerins français. À l’hôpital,
il consacre la plupart des quelques heures de liberté qu’il s’octroie à
enlever la couche noire appliquée sur ses peintures par les Turcs et à
les restaurer. Au cours de cette période, il s’échine aussi à améliorer
les institutions des sœurs de Saint-Joseph partout dans le pays.
Néanmoins, la santé du comte se dégrade rapidement et il est
victime d’une longue maladie. Dès 1921, il prépare un nouveau testa-
ment. Il passe les derniers mois de sa vie à l’hospice des bénédictines
du mont des Oliviers avant d’être transporté dans son modeste appar-
tement de l’hôpital Saint-Louis, où il meurt le 29 avril 1925.
La communauté catholique française de Jérusalem organise un
émouvant service funèbre et de spectaculaires funérailles en son
honneur. Les prières pour le salut éternel de son âme sont dites en
l’église franciscaine de Saint-Sauveur et, de là, la procession s’ébranle
en direction du mont Sion, en passant par la porte de Jaffa. Il est
inhumé là, au milieu du terrain qu’il avait acquis en 1882, dans le
caveau des pères assomptionnistes de Saint-Pierre en Gallicante 65.
Ainsi s’achève une période de plus de 50 ans au cours de laquelle le
comte français Marie Paul Amédée de Piellat vit et travaille en Terre
sainte.
De manière étonnante, peu de temps après sa mort, le souvenir
de cette personne si active et efficace s’efface presque totalement.
Peut-être cela peut-il être attribué à l’acceptation française du mandat
anglais sur la Palestine et à la montée progressive du sécularisme en
France. C’est là peut-être aussi le résultat du renouvellement en
profondeur de la population religieuse de la Palestine et des change-
ments à la tête de certains de ses couvents. Mais il semble que la
raison principale expliquant l’oubli du nom et de l’œuvre de Piellat
réside dans la nature même de son entreprise, à savoir l’assistance à
des institutions relevant de multiples communautés qui ne sont en
aucune manière fortement liées entre elles. L’historiographie de
chacune de ces communautés écrite au fil des ans s’est concentrée sur
les initiatives et les activités de leurs membres respectifs et a eu

64. Détails tirés des notes et visas apposés dans son passeport, en possession
des sœurs de Saint-Joseph de Jérusalem.
65. « Figures palestiniennes », op. cit., p. 367.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 275

tendance à minimiser la contribution des agents extérieurs. Il n’y a


jamais eu de réelle tentative de mettre en lumière l’intégralité de la
vie et de l’œuvre de de Piellat et de présenter ses motivations et ses
buts.

e
Conclusion : un chevalier français du XIX siècle

Ceux qui admirent de Piellat de son vivant et les panégyriques


prononcés le jour de sa mort sont d’accord sur son immense contri-
bution au renforcement du statut de la religion catholique et de
l’influence française en Palestine :
« Il y a 50 ans que le jeune comte, alors âgé de 23 ans, posa le pied
en Terre sainte et eut une inspiration divine, prophétisant que l’influence
catholique française allait croître de manière sensationnelle grâce à son
aide et à ses activités [...] au cours de 51 années de dévotion au bénéfice
de la Terre sainte il n’a jamais fait la distinction entre sa dévotion envers
l’Église et sa patrie, la France 66. »
Et de fait, de Piellat a toujours, et uniquement, prêté assistance
aux ordres et aux projets qui étaient à la fois strictement catholiques
et d’obédience française 67, et il n’existe aucune preuve d’une quel-
conque aide de sa part à une institution non-française, même catholi-
que. Il semble que le jeune comte se voyait comme l’incarnation d’une
nouvelle, d’une moderne sorte de chevalier désireux de redonner leur
juste place à l’hégémonie catholique sur les Lieux saints chrétiens et
à l’influence « franque », c’est-à-dire française, en Palestine. Il
exprime cela de manière tout à fait éloquente dans les noms qu’il
attribue aux plus importantes institutions qu’il aide à mettre en place
(les hôpitaux « français » de Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Nazareth et
l’hôtellerie de « Notre-Dame de France ») ; dans son souci particulier
de reconstituer les fresques croisées dans l’église d’Abou Gosh, dans
ses représentations de motifs croisés et nationaux français sur les murs
de l’hôpital français de Jérusalem. Même le nom qu’il attribue à
l’imposant cortège qui inaugure son entreprise organisée de pèlerina-

66. Ibid. ; « Un jubilé », op. cit., p. 315.


67. Voir les photos des institutions catholiques françaises de Terre sainte,
arborant toutes le drapeau français, in Album de Terre Sainte, op. cit.
276 Zvi Shilony

ges catholiques – la Grande caravane des Mille – n’est pas dénué


d’intention. Plutôt que de donner un nombre approximatif de ses parti-
cipants, cela rappelle la fin prochaine du sixième millénaire suivant
la Création, selon le calendrier biblique, et considère apparemment
l’arrivée en Palestine de ce groupe comme une première étape dans
la préparation du retour de Jésus et de la création de son royaume
terrestre appelé à durer mille ans 68.
Les plans et projets du comte de Piellat sont-ils une réussite ?
La réponse à cette question dépend, évidemment, du point de vue de
l’observateur. Il est évident qu’il n’a pas réussi à mettre en place à
Jérusalem la « Concession française » qu’il avait à l’esprit, vaste,
cohérente et développée, semblable à son homologue russe. De même,
dans les autres villes du pays, les projets qu’il a appuyés n’ont atteint
ni les dimensions ni le niveau d’organisation des concessions « mosco-
vites » mises en place par les Russes. Les effectifs totaux des pèlerins
participant au pèlerinage catholique qu’il a organisé atteignent au
début de la Première Guerre mondiale le chiffre approximatif de
105 000 69 – un nombre impressionnant en soi, mais bien inférieur à
celui des croyants de rite orthodoxe qui visitent la Terre sainte dans
les mêmes années.
Mais l’on doit aussi prendre en considération les circonstances
spéciales et les limites avec lesquelles de Piellat a dû compter. Le tsar
et le gouvernement russes accordent un soutien massif aux entreprises
nationales et religieuses russes en Terre sainte : ils mettent en place
la Société impériale russe de Palestine et financent ses activités ; ils

68. On a là en fait le motif principal agitant les mouvements millénaristes qui


font florès en Europe au cours du XIXe siècle. Voir par exemple Kedem, M.,
« L’eschatologie anglicane de la rédemption d’Israël au milieu du XIXe siècle »,
Cathedra, 19, avril 1981, pp. 55-71, en particulier p. 56 (en hébreu) ; Ben Arieh, Y,
« La littérature des voyageurs occidentaux du XIXe siècle vers Eretz Israël : une source
historique et un phénomène culturel », Cathedra, 40, juillet 1886, p. 162 (en hébreu).
69. Estimation fondée sur une enquête, réalisée par l’auteur, relative au
nombre de pèlerins catholiques arrivant à Jérusalem à la veille de Pâques, publiée
chaque année dans les périodiques catholiques français. Cette information est confir-
mée par les documents du ministère français des Affaires étrangères de cette époque.
Voir par exemple archives du ministère des Affaires étrangères, Paris, Correspon-
dance consulaire et commerciale, Jérusalem, 4, 1873-1885, fo 202-203, Rapport du
consulat de France à Jérusalem, 27 mai 1885 ; ibid., 5, 1886-1891, fo 36-38, Rapport
du consulat de France à Jérusalem, 18 mai 1886.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 277

organisent une ligne maritime subventionnée entre Odessa et Jaffa à


l’attention spéciale des pèlerins ; ils acquièrent des terrains destinés à
des « concessions russes » à mettre en place dans les villes placées
sur l’itinéraire des pèlerinages et financent leur construction, et ils
soutiennent l’établissement de nombreux couvents et institutions
orthodoxes 70. À l’inverse, de Piellat doit s’accommoder du régime
républicain qui s’établit définitivement en France dans les années
1880. Un enseignement public libre et obligatoire, en général d’obé-
dience agnostique, est introduit pour les enfants de 6 à 12 ans. Plus
tard, le gouvernement disperse la Compagnie de Jésus et d’autres
communautés religieuses, en leur interdisant de s’occuper d’enseigne-
ment 71. Un tel gouvernement, même animé du souhait de renforcer
tout fondement possible à l’influence française à l’étranger, a des
difficultés à soutenir officiellement des entreprises catholiques ou de
leur allouer des fonds émanant du contribuable français. C’est pour-
quoi le gouvernement et ses représentants à Constantinople et Jérusa-
lem apportent une aide technique, diplomatique et juridique aux
moines et pèlerins de nationalité française. Mais ce n’est que dans des
cas très spécifiques qu’ils accordent un financement partiel de projets
de nature générale et philanthropique 72. Les réserves du gouvernement
français à l’égard de la nature strictement religieuse de l’entreprise de
Piellat sont telles que même à la fin de sa vie il ignore constamment
toutes les demandes de lui accorder la Légion d’honneur en récom-
pense de ses services rendus à la France 73.
En dépit de ces limites et obstacles, ses activités présentent des
résultats remarquables : des dizaines d’écoles financées par des

70. Carmel, op. cit. ; Ben Arieh, Jerusalem, op. cit., I, pp. 237-238 ; II,
pp. 70-74 et 299-305, avec notes.
71. « France », in New Catholic Encyclopedia, pp. 18-19.
72. Par exemple, ils contribuent à la mise en place du camp de tentes abritant
la Grande caravane des Mille et participent à la gestion de l’hôpital Saint-Louis. Une
lettre de l’ambassadeur de France à Constantinople du 30 mars 1908 (voir note 20
supra) constitue un exemple typique de la position du gouvernement français : en
réponse à la demande de Piellat suivant laquelle le gouvernement français devrait
l’aider à développer une section moderne de chirurgie à l’hôpital français de Jéru-
salem, l’ambassadeur reconnaît que ce projet « est vital pour la promotion de
l’influence française en Palestine », mais informe le comte qu’en raison de diverses
raisons techniques il n’y a pas lieu d’attendre un quelconque engagement du gouver-
nement français dans l’affaire.
73. « Un jubilé », op. cit., p. 316 ; « Figures palestiniennes », op. cit., p. 367.
278 Zvi Shilony

communautés catholiques françaises sont ouvertes à Jérusalem et dans


d’autres villes du pays ; là, les enfants autochtones reçoivent un ensei-
gnement de français et d’histoire française, tout comme un sentiment
pour la culture et les aspirations françaises ; les hôpitaux et instituts
de recherche français démontrent l’avance scientifique française et son
aspect humanitaire ; les nombreux bâtiments témoignent également de
l’architecture française de ce temps.
De plus, la prépondérance russe-orthodoxe en Palestine s’effon-
dre à la fin de la Première Guerre mondiale, à la suite de la révolution
russe. En conséquence du conflit israélo-arabe de 1948, de nombreuses
institutions luthériennes et anglicanes d’enseignement et de secours
sont fermées, et leurs immeubles vendus. De même, plusieurs commu-
nautés catholiques non-françaises cèdent leurs couvents et institutions
caritatives. Mais les maisons catholiques françaises fondées avant la
Première Guerre mondiale ont presque toutes été maintenues en l’état
jusqu’à aujourd’hui 74.
De toute évidence, le comte de Piellat n’était pas un individu
isolé dans une ville déserte. Au cours de la présente étude sont appa-
rues des personnes qui l’ont aidé, des communautés catholiques fran-
çaises qui lui ont accordé leur soutien moral et envoyé certains de
leurs membres en Palestine pour gérer et développer les institutions
qu’il avait fondées avec eux. Il a également bénéficié de nombreuses
contributions financières et d’un appui enthousiaste du public catho-
lique français. La protection diplomatique du gouvernement français
et l’assistance financière sporadique qu’il lui a apportées ont aussi
joué un rôle dans son succès. Mais il semble que la figure du comte
de Piellat elle-même domine toutes les autres. Il fut l’initiateur, le
concepteur, l’organisateur et dans une large mesure le réalisateur de
toute une série de projets de grande ampleur, menés tous avec un
profond dévouement et grâce à l’utilisation sans limite de son argent,
de ses propriétés, de sa force, de son temps et de sa bonne réputation.

74. Les catholiques français ne perdent que deux de leurs anciens édifices,
faisant tout deux partie du quartier français mis en place par de Piellat. Le couvent
des sœurs de Marie Réparatrice subit des dommages importants au cours du premier
conflit israélo-arabe de 1948 et est rasé au lendemain de la guerre des Six Jours, en
1967. À la fin de la guerre de 1948, l’hospice de Notre-Dame de France est coupé
des Lieux saints situés désormais en territoire jordanien et perd la clientèle de pèlerins
qui avaient pris l’habitude de demeurer là. Au début des années 1970, sa propriété
est transférée au Vatican et son nom changé en Notre-Dame de Jérusalem.
Le comte de Piellat et les communautés françaises de Terre sainte 279

Ses réalisations ont également grandement influencé le dévelop-


pement, la structure interne, l’apparence extérieure et la composition
culturelle de Jérusalem. L’arrivée accélérée de nombre de communau-
tés catholiques françaises dans la ville, le « quartier français » qui s’est
esquissé à l’opposé du coin nord-ouest des remparts de la Vieille
Ville ; une série de grands et impressionnants édifices entourés de
vastes jardins en plein cœur de Jérusalem, dans ses environs immé-
diats, comme dans d’autres villes de Palestine ; l’accroissement consi-
dérable des pèlerinages catholiques ; l’établissement d’un large et
efficace réseau de services médicaux, éducatifs et charitables, de
même que la mise en place d’une base démographique et culturelle
pro-française à Jérusalem et en Palestine – autant d’éléments qui
peuvent être mis en grande partie au crédit du comte Marie Paul
Amédée de Piellat.

Traduit de l’anglais par Dominique Trimbur


Abou Gosh : le village et l’église de la résurrection (Emmaüs des croisés), 1901.
DOMINIQUE TRIMBUR

Religion et politique en Palestine :


le cas de la France à Abou Gosh

Il existe peu de reconstitutions fidèles des motivations précises


qui préludent à la mise en place des multiples établissements religieux
et nationaux de Jérusalem et de ses environs 1. Dans ce domaine, il
est un fait reconnu : c’est l’imbrication étroite de la religion et de la
politique. Si l’on connaît à peu près la macro-histoire de ces implan-
tations étrangères en Terre sainte, ce sont en particulier les études de
cas précis qui permettent de soupeser la complémentarité, mais aussi
les tensions qui existent entre religion et politique, les deux principaux
éléments intervenant dans la mise en place de ces institutions. Dans
le cas présent, Abou Gosh, on peut citer la présentation générale du
site par Haïm Goren, avec description sommaire, relevant principale-
ment de l’histoire géographique 2.
Pour aller plus loin dans ce domaine précis, on peut analyser la
combinaison d’éléments qui a abouti à la création, au début de ce
siècle, d’un prieuré bénédictin sur une terre nationale française, dans
la périphérie de Jérusalem. Nous nous pencherons ainsi sur les
éléments préalables à cette installation, mais aussi sur les différentes
missions d’un tel établissement : pour cela on peut mettre en évidence
une double perspective qui doit mettre en relief les intérêts en jeu :
• l’utilisation de la religion par la politique ;
• l’utilisation de la politique par la religion.

1. Dans le cas de l’École biblique (couvent Saint-Étienne des dominicains),


se reporter à la remarquable étude de Montagnes, B., « Le rétablissement de l’ordre
des prêcheurs à Jérusalem : du couvent Saint-Étienne à l’École biblique », Archivum
Fratrum Praedicatorum, Rome, vol. LVIII, 1988, p. 361 sq. Dans son texte, le père
Montagnes insiste sur l’aspect religieux de la création de l’institution.
2. Goren, H., « Les institutions chrétiennes d’Abou Gosh au début du
e
XX siècle », Cathedra, 62, décembre 1991, p. 80 sq. (en hébreu).
282 Dominique Trimbur

Avant tout il s’agit de présenter ce que signifie un tel site au


départ, et comment il a attiré l’attention de la France et des commu-
nautés religieuses. Cette étude doit permettre ensuite d’évaluer ce qui
a pu primer dans la négociation relative à Abou Gosh.

Préalables

Le don de l’église d’Abou Gosh à la France


Abou Gosh, sous l’une de ses multiples dénominations, fait inti-
mement partie du paysage de la Terre sainte ou de la Palestine. Lieu
polyvalent, il est entré dans l’histoire à de nombreux titres : lieu de
dépôt de l’Arche d’Alliance, lieu supposé d’Emmaüs de l’Évangile,
camp militaire romain, gîte d’étape arabe 3. Pour les voyageurs et les
pèlerins français du XIXe siècle, c’est surtout sa mauvaise réputation
qui prime. Chateaubriand parle ainsi de sa population, « la plus puis-
sante des montagnes de Judée », comme de celle qui « ouvre et ferme
à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs 4 ». Ces caractéristi-
ques sont reprises presque mot pour mot par Lamartine et marquent
encore les consciences à la fin du siècle.
Derrière l’effroi feint ou réel décrit par ces personnages illustres,
apparaît une église. Celle-ci, détournée de sa fonction originelle,
témoigne d’une grandeur passée, celle du royaume latin de Jérusalem.
À la fin du XIXe siècle, cette église harmonieusement représentée par
l’aquarelliste britannique David Roberts, est française. Elle l’est du
fait d’une négociation commune à cette époque : dans l’Empire otto-
man, éternel « homme malade de l’Europe », les puissances étrangères
se disputent chaque pied de terre et exigent des compensations à
chaque concession faite à l’une d’entre elles. En l’occurrence, le statu
quo a fait que l’attribution aux Grecs orthodoxes de l’église de Lydda
a été équilibrée par le don de l’église d’Abou Gosh à la France catho-
lique, en 1873 5. Ce qui doit permettre à celle-ci d’être en mesure de

3. Abu Gosh – De l’Emmaüs des Croisés au Monastère de la Résurrection,


préf. d’André Chouraqui, Paris, 1995.
4. In Berchet, J.-Cl. (éd.), Le Voyage en Orient, Anthologie des voyageurs
français dans le Levant au XIXe siècle, Paris, Robert Laffont, 1985, p. 595.
5. Archives du ministère des Affaires étrangères, Nantes (par la suite MAE,
Nantes), Correspondance de Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh I
Religion et politique en Palestine 283

« mieux supporter ce qui, sans aucun doute, doit se préparer du côté


de la Russie 6 ». Mais Paris souhaite alors éviter toute proclamation
de victoire, afin de ne pas éveiller d’autres convoitises 7.

Montée de l’intérêt pour la basilique


La France paraît si peu soucieuse de se mettre en avant qu’elle
semble oublieuse de la valeur de l’église dont elle est désormais la
propriétaire. Ainsi, reconnue comme une représentation exemplaire de
l’art croisé en Terre sainte 8, la bâtisse ne bénéficie pas des soins
apportés à une autre église croisée de la région, domaine français
depuis 1856, Sainte-Anne de Jérusalem. Après une proposition de la
confier aux franciscains, en gage de bonne volonté à l’égard de la
Custodie de Terre sainte 9, elle est plus ou moins laissée à l’abandon.
À tel point que l’édifice éveille la pitié générale à la fin du siècle.
Alertée par le consul de France à Jérusalem 10, l’administration fran-
çaise étudie, au début des années 1890, la possibilité de travaux de
restauration 11. La signification du bâtiment n’est pas seulement artis-
tique, puisque l’on en reconnaît alors l’importance « au point de vue
de nos intérêts politiques 12 ».
L’intérêt de Paris ne semble toutefois pas encore excessif 13,
malgré les sollicitations d’un prêtre français, l’abbé Moreau (de Saint-

1871-1899, 49, Télégramme de La Porte à Jérusalem, 14 février 1873, Vogüé et


Document du 5 avril 1873.
6. Ibid., Lettre de Jérusalem (131) à Constantinople, 6 juin 1871, Sienkiewicz
(brouillon).
7. Ibid., Lettre de La Porte (59) à Jérusalem, 26 février 1873, Vogüé.
8. De Vogüé, M., Les Églises de Terre sainte, Paris, 1860.
9. Archives de Sainte-Anne, Jérusalem, 1. Histoire du domaine de Sainte-Anne
et de l’installation des PP. Blancs, Lettre de l’ambassade de Rome auprès du Saint-
Siège au ministère des Affaires étrangères, 28 IV 1881.
10. Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris (par la suite MAE,
Paris), Affaires diverses politiques Turquie, 26 Jérusalem 1882-1892, Note pour le
ministre, basilique d’Abou Gosh, 13 avril 1891.
11. Ibid., Affaires diverses politiques – Secours religieux, 27 – 1891, Note
pour le ministre, allocations aux établissements d’Orient, 28 juillet 1891.
12. Ibid., Affaires diverses politiques Turquie, 26 Jérusalem 1882-1892, Note
pour le ministre, restauration de l’église d’Abou Gosh, décembre 1891.
13. En février 1892, le ministre des Affaires étrangères se pose même la
question de l’utilité de cette église (ibid., Note pour le ministre, église d’Abou Gosh,
février 1892).
284 Dominique Trimbur

Léger Vauban, Yonne, près de l’abbaye de la Pierre qui Vire), qui a


fait le pèlerinage de Terre sainte 14. À la fin du XIXe siècle les témoi-
gnages insistent sur l’état pitoyable de l’église : le représentant français
à Jérusalem parle de ruine prochaine et « irrémédiable », et en appelle
à l’action pour « notre bon renom en Terre sainte 15 ». Des échos
similaires émanent de religieux français présents à Jérusalem 16.
Parmi ces derniers, certains déplorent l’abandon de ce monument
d’une haute valeur archéologique. C’est le cas des assomptionnistes
de Notre-Dame de France 17. D’autres, comme les pères blancs de
Sainte-Anne, se portent candidats à la reprise d’un édifice qui pourrait
servir à étendre leur action. Après s’y être intéressés très tôt 18, les
disciples du cardinal Lavigerie s’attachent désormais à cette église
pour en faire un lieu de villégiature destiné à accueillir leurs élèves
du séminaire melkite 19.
On le voit, après vingt ans de négligence, il existe désormais une
attention soutenue envers une propriété française en décrépitude, dont
la garde est encore confiée aux descendants de la tribu qui a longtemps
effrayé les voyageurs. Mais, rompant avec sa nonchalance antérieure,
le gouvernement de la République française semble désormais se
préoccuper sérieusement du sort de l’église d’Abou Gosh. Il faut dire
que le contexte a changé. En particulier il ne semble plus possible de
faire preuve de la même réserve qui avait prévalu après l’attribution
à la France de la basilique, lorsque Paris avait tenu à ne pas s’en
glorifier. La rivalité internationale et l’exacerbation des intérêts

14. Moreau, G., Mémoire sur les fouilles d’Abou-Gosh (Palestine), Sens,
1906, avec dans l’introduction le rappel de son intervention à partir de 1893.
15. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
1899-1901, Lettre de Jérusalem (28) à MAE, 1er juillet 1899, Auzépy.
16. Échos de Notre-Dame de France, no 39, mars 1896, p. 43 : « Ce monument
délabré, dont les voûtes [...] ne tiennent que par habitude, tombera bientôt en ruine,
si le gouvernement ne le répare. » (Ces Échos sont l’une des publications des assomp-
tionnistes de Notre-Dame de France, v. texte de Catherine Nicault).
17. Ibid., no 49, janvier 1897, p. 9.
18. Le cardinal Lavigerie songe, en 1875, à installer là son antenne de Jéru-
salem, avant de se voir confier, trois ans plus tard, la garde de Sainte-Anne, autre
propriété française (Bouwen, F., « Le cardinal Lavigerie et l’union entre les Églises
d’Orient et d’Occident », Proche-Orient chrétien, 1992, pp. 383-405).
19. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
1899-1901, Lettre de Rome Saint-Siège (143) à MAE, 19 août 1899, Navenne.
Religion et politique en Palestine 285

respectifs semblent à leur paroxysme et la Terre sainte paraît complè-


tement sortie de l’assoupissement qui l’avait caractérisée au cours des
siècles précédents.
On remarque alors l’investissement grandissant de puissances
traditionnellement rivales, mais surtout de la part de puissances présen-
tes depuis relativement peu de temps en cette région. La France doit
donc faire preuve de fermeté et apporter une réponse concrète aux
audaces des autres nations.

Utilisation de la religion par la politique

La France à la recherche d’un second souffle en Palestine


Dans la Palestine de la fin du XIXe siècle, du fait de l’imbrication
de la politique et de la religion, tout nouvel investissement étranger
passe forcément par cette dernière. De ce point de vue, même pour
répondre à des impératifs immédiats, un pays peut et doit utiliser un
prétexte d’implantation de longue durée. C’est le cas d’une mission
religieuse, qui illustre une certaine instrumentalisation de la religion
par la politique. Le spirituel peut et doit se mettre au service du
temporel, pour le plus grand bien du dernier 20.
C’est ce qui se passe dans le cas d’Abou Gosh. À ce moment,
la France se trouve en période finale d’expansion en Terre sainte. Son
potentiel atteint peu à peu ses limites : elle a multiplié ses établisse-
ments depuis la création de son consulat de Jérusalem, en 1843 ; elle
a multiplié les attributions de ces institutions qui s’illustrent dans une
grande variété de domaines ; elle s’est même imposée par des œuvres
non chrétiennes, comme l’Alliance israélite universelle. Il s’agit alors
pour elle de renforcer cette structure, de la compléter et de prouver à
ses rivales qu’elle dispose encore d’atouts 21. Par là, la France doit

20. Comme l’indique en son temps la convention signée entre les pères blancs
et le gouvernement français, le 30 mars 1878, l’établissement à créer « sous la
juridiction spirituelle du patriarche latin de Jérusalem, et sous la juridiction temporelle
du Consulat de France à Jérusalem » (Établissement de Sainte-Anne de Jérusalem
– Historique et conditions de la fondation de cet établissement sous la direction des
pères de Notre-Dame des missions d’Afrique d’Alger, copie des textes de Lavigerie
et des instructions données aux pères par le cardinal Lavigerie, Rome, s.d., 34 pages).
21. Ibid., Lettre de Jérusalem (28) à MAE, 1er juillet 1899, Auzépy.
286 Dominique Trimbur

montrer qu’elle n’a pas fini d’être la puissance en Palestine, celle dont
le protectorat séculaire exercé sur les catholiques est unique et
indiscutable.
Il est clair, dans ce contexte, que l’attribution à une communauté
religieuse d’une propriété française, d’un « lieu de mémoire » français,
ne peut se faire sans une réflexion profonde. Il en va de la responsa-
bilité de la France, qui doit se montrer à la hauteur de la longue
tradition que représente le symbole en question ; mais aussi de celle
de la communauté religieuse, qui doit être digne de la mission haute-
ment patriotique qui va lui être confiée par le pays d’origine.
Dans le cas d’Abou Gosh, il y a évidemment la nécessité d’ins-
crire le nouvel établissement dans la continuité historique. Le symbole
est d’autant plus important et fondamental pour l’image de la France
en Palestine qu’il ne s’agit pas d’une création, mais de la reprise d’une
tradition. D’autres institutions françaises contemporaines, comme
Notre-Dame de France, sont tout aussi importantes pour la politique
française, mais elles sont peu ou pas chargées historiquement :
l’accueil réservé aux pèlerins et l’invention d’une tradition au travers
de l’institution des assomptionnistes sont des données plus facilement
gérables que la reprise d’un héritage. Comme le dit le marquis de
Vogüé : « Dans l’immuable Orient, où rien ne change, les mêmes
emplacements conservent les mêmes destinations, comme s’ils étaient
consacrés par la tradition et par l’usage des siècles 22. » Dans ce déca-
lage on peut trouver certaines des raisons qui ont tant fait hésiter le
gouvernement à confier la garde de l’église.
Comme nous l’avons signalé plus haut, l’impulsion de départ est
religieuse. Mais la mise en place du cadre dans lequel doit s’inscrire
le nouvel établissement revient à la France officielle.
Au cours des premières approches entre la France et les béné-
dictins de la Pierre qui vire, au début 1899, l’instrumentalisation de
la religion par la politique apparaît clairement. C’est ainsi que les
bénédictins deviennent, aux yeux des diplomates français, de
« nouveaux collaborateurs à la tâche que nous avons entreprise 23 ».

22. Cité in Les Anciens Monastères bénédictins en Orient, Lille-Paris, 1912,


p. 13.
23. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-
let 1899-1912, 50, Lettre de Jérusalem (373) à Subiaco, 28 juillet 1899, Auzépy
(brouillon).
Religion et politique en Palestine 287

Cet aspect de la relation entre autorités et moines s’impose au


cours des négociations qui doivent aboutir à la fixation définitive de
la mission des bénédictins français. Dans l’esprit des décideurs fran-
çais, ce sont les moines qui sont les intermédiaires de la France, ils
ne doivent pas avoir eux-mêmes un rôle directeur. La nécessité de
bien répartir les tâches explique en partie la longueur des pourparlers
entre la France et les religieux : des premiers contacts, au printemps
1899, entre le consul de Jérusalem et deux bénédictins, de passage en
Palestine à l’occasion du pèlerinage de Palestine, du début officiel des
négociations, en juillet 1899 à Paris, à la signature de la convention
entre la France et les bénédictins, en août 1901.
La perception officielle française du problème s’affine avec le
temps, et le domaine en question entre dans la conception que l’on se
fait alors des établissements religieux français de Terre sainte : ce sont
les armes françaises dans la région 24. Mais il s’agit de concrétiser
alors les vœux exprimés dans des discours grandiloquents et de passer
de la réflexion à l’action, de la théorie à la pratique.

La France à la recherche d’une communauté pour Abou Gosh


Dans un premier temps est défini le cadre juridique de la colla-
boration entre la France et les religieux. S’il existe un précédent, celui
de Sainte-Anne, le contexte politique interne à la France a évolué
depuis cette époque. Il en va ainsi du statut des communautés reli-
gieuses qui sont passées sous le coup de la législation anticléricale.
Puisque ces congrégations se sont « mises depuis lors dans une situa-
tion irrégulière à l’égard du gouvernement de la République, nous ne
saurions traiter officiellement avec leurs représentants ». Pour parer à
cet obstacle, une formule originale est trouvée : alors que des négo-
ciations officielles à Paris sont impossibles, des pourparlers à Jérusa-
lem sont envisageables, « les Décrets de 1880 ne pouvant avoir effet
en dehors de notre territoire 25 ». Cette explication de texte juridique
n’est qu’une autre manière d’indiquer ce que Gambetta avait déclaré

24. C’est ainsi que, lors de l’inauguration de la première partie de Notre-Dame


de France, en 1888, le consul de France de l’époque avait filé la métaphore militaire
pour placer les maisons françaises aux avant-postes de la lutte (Échos de Notre-Dame
de France, no 1, juillet 1888).
25. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-
let 1899-1912, 50, Lettre du MAE (Midi, 29) à Jérusalem, 5 octobre 1899, Delcassé.
288 Dominique Trimbur

quelques années plus tôt : l’anticléricalisme n’est pas une denrée


d’exportation 26.
Par la suite, Paris doit trouver une communauté pour exécuter la
mission de présence française à Abou Gosh. Or les religieux qui vont
s’installer là doivent apporter toute garantie. Cela concerne tout
d’abord l’état d’esprit de personnes destinées à être les porte-drapeaux
de la France. Dans ce domaine, les écrits des bénédictins apportent le
témoignage éloquent de ce que ces religieux s’inscrivent en plein dans
la mentalité de l’époque, avec des prises de position d’un nationalisme
qui peut aujourd’hui étonner. À cela s’ajoute, dans le contexte spéci-
fique de la Terre sainte, l’inscription dans la filiation des croisés 27.
Mais l’état d’esprit seul ne suffit pas. La communauté qui doit
se voir confier la garde d’Abou Gosh doit être française dans les faits.
Le ministère des Affaires étrangères se montre de ce fait très méfiant
face aux arcanes de l’ordre de Saint-Benoît. Contacté par des béné-
dictins français, ceux de la Pierre qui vire, acceptant la présence à
Abou Gosh de bénédictins français, ceux de Notre-Dame de Belloc,
la France veut garder un caractère exclusivement français à cette
affaire. La convention envisagée pour l’église d’Abou Gosh doit
consacrer ce principe : c’est une majorité de bénédictins français qui
doit s’installer là, c’est avec eux qu’il faut conclure et non accorder
des droits à la très italienne congrégation de la Primitive Observance 28.
Des conditions très strictes sont alors imposées aux moines : l’ambas-
sadeur de France près le Saint-Siège indique ainsi que la basilique
sera accordée à une congrégation française, composée de personnel
français et l’église remise à des individus français 29.

26. Renault, F., Le Cardinal Lavigerie, Paris, 1992, pp. 452-453.


27. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-
let 1899-1912, 50, Lettre du P. Drouhin, osb, à Auzépy, 11 septembre 1899 : « Il y
a pour nous, Monsieur le Consul, dans cet étonnant concours de circonstances, un
encouragement bien précieux : Nous dirions volontiers avec nos généreux Croisés
des onzième et douzième siècles : Dieu le veut, Dieu le veut ! d’autant plus que nos
consciences et nos cœurs nous rendent ce témoignage, que, comme eux, nous ne
recherchons que la grandeur de notre chère France et l’extension de ce règne de Dieu
qui est pour les individus et pour les peuples, la vraie, l’unique source de civilisation
et de félicité. »
28. Ibid., Lettre du MAE (Midi, 30) à Jérusalem, 28 mars 1901.
29. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
1899-1901, Lettre de Rome Saint-Siège (73) à MAE, 31 mars 1901, Nisard.
Religion et politique en Palestine 289

Cette tendance exclusivement française s’impose dans la suite


des pourparlers entre la France et les bénédictins. La convention défi-
nitive est signée entre le père Bernard Drouhin, représentant des béné-
dictins à Jérusalem, et le consul Auzépy le 12 août 1901. Le caractère
français de l’établissement d’Abou Gosh est assuré, mais aussi celui
de tous les bâtiments qui pourraient en dépendre.

Les préoccupations françaises dans l’attribution de la garde


d’Abou Gosh
Pourquoi la France prend-elle toutes ces précautions ?
Le souci de Paris s’explique par le contexte local. Or celui-ci est
fait plus que jamais de rivalités internationales. C’est pour cela que
les considérations politiques l’emportent sur l’ouverture religieuse, et
le souci de tolérance exprimé par les religieux ne peut s’accommoder
des conditions de la Ville sainte 30. Comme l’indique la Direction
politique du ministère au début des négociations avec les bénédictins,
cette affaire aurait un double avantage :
« 1. – [...] assurer la restauration et l’entretien d’un édifice
domanial intéressant, sans aucune charge pour l’État, en augmentant
notre prestige national en Palestine.
2. – [...] faire rentrer dans notre sphère d’influence en Orient un
ordre célèbre et important en prévenant les efforts tentés pour l’inté-
resser à une politique en opposition à celle de la France 31. »
Abou Gosh doit donc être un élément d’influence nationale,
« catholique et française 32 ». Par ailleurs, le nouvel établissement, qui
peut apparaître comme le couronnement de la politique française en
Palestine, répond parfaitement à l’idée du pèlerinage prônée par les
assomptionnistes : le voyage dans les Lieux saints doit être l’occasion,
pour les religieux intéressés, de parcourir le pays et de se rendre
compte des potentialités d’une nouvelle implantation. La vocation est

30. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-


let 1899-1912, 50, Lettre de Jérusalem (24) au MAE, 15 août 1901.
31. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
1899-1901, Note pour le ministre, 18 septembre 1899, Concession éventuelle aux
bénédictins de la Garde du Sanctuaire d’Abou Gosh près de Jérusalem.
32. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-
let 1899-1912, 50, Lettre de Subiaco à Jérusalem, 28 juillet 1899, D. Bernard
Drouhin.
290 Dominique Trimbur

religieuse ; elle est aussi politique. C’est pour cela qu’elle est pleine-
ment soutenue par les représentants de la France à Jérusalem et au
Saint-Siège, comme par les fonctionnaires du Quai d’Orsay.
Dans cette optique, selon le ministère, il s’agit tout d’abord d’évi-
ter une tendance que l’on a pu observer dans d’autres établissements
de la région. Comme on recourt de plus en plus au recrutement de
moines parmi les éléments locaux 33, il faut se garder de toute évolution
qui pourrait amener à la mise en place d’établissements soi-disant
français mais qui seraient en fait dirigés ou remplis de moines non-
francophones. Comme l’écrit le consul Auzépy, « ce serait, je crois,
une faute et une faute lourde, de livrer gratuitement un sanctuaire de
la valeur de celui dont nous parlons pour l’instant, à une société
étrangère, prête, sans nul doute, à profiter de pareille faveur, pour se
parer, auprès de nos compatriotes, de son prétendu titre de “Française”
et solliciter leur générosité, en vue de nouvelles fondations en Terre
de Judée, toutes œuvres qui risqueraient fort, cela est évident, de ne
s’inspirer que de très loin de notre esprit et de se transformer, à bref
délai, en foyers ennemis, uniquement préoccupés de se soustraire à
notre tutelle et de combattre notre influence 34 ».
Par ailleurs, la présence française ne peut être assurée en se
cantonnant à une exclusive française à l’intérieur de l’établissement.
Il s’agit de doter les moines de moyens de marquer leur présence dans
leur environnement immédiat. Dans les descriptions anciennes du site,
comme dans celles contemporaines à la création du prieuré bénédictin,
on souligne que l’église est la seule entité chrétienne dans les environs.
Comme ceux-ci sont habités par des « musulmans fanatiques », il faut
pouvoir les amadouer d’une manière ou d’une autre.
Cela passe par exemple par la création d’un dispensaire. Cette
initiative, aux yeux de Paris, « facilitera à nos moines la mission de
progrès qu’ils ambitionnent d’accomplir dans la région 35 » et de « leur
concilier le respect et la sympathie des Arabes du voisinage 36 ». À
cette fin, le Département accorde une indemnité qui sort du cadre

33. Ibid., Lettre de Rome Saint-Siège au MAE, 8 juillet 1901, Nisard.


34. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
1899-1901, Lettre de Jérusalem (4) à MAE, 2 février 1901, Auzépy.
35. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh III 1901-1912,
51, Lettre de Jérusalem (35) au MAE, 13 octobre 1901.
36. Ibid., Lettre de Jérusalem (5) au MAE, 22 février 1912.
Religion et politique en Palestine 291

prévu par la convention signée entre les deux parties, intitulée


« indemnité de gardiennage 37 ». Cette dénomination permet de rejoin-
dre la tradition ancienne, celle qui avait été de donner aux villageois
la garde des lieux. Comme cette mission n’existe plus, et pour calmer
les ardeurs d’une population à la réputation farouche, la pratique du
bakchich reste de vigueur : le dispensaire est résolument un moyen
de s’attirer les suffrages de la populace. Quant aux cheiks locaux, ils
recevront un beau fusil de chasse 38.
L’influence française passe aussi par la présence répétée des
consuls successifs aux côtés des bénédictins, en toutes occasions 39.

Un établissement dirigé contre les rivaux de la France


en Palestine
Mais contre qui est dirigée cette influence française ?
L’implantation bénédictine peut apparaître comme une facette
supplémentaire de la réaction française à la visite de Guillaume II à
Jérusalem, quelques mois plus tôt. C’est un nouvel élément de la
réponse « catholique et française » apportée à l’événement qui consa-
cre définitivement l’entrée de l’Allemagne dans les affaires palesti-
niennes. L’idée de cette réponse existe depuis le passage même de
l’empereur à Jérusalem 40 ; elle se renforce l’année suivante au cours
du pèlerinage français, moment auquel se concrétise l’option d’une
réponse visible sur le terrain. C’est ainsi que la France décide d’utiliser
exactement les mêmes armes que l’Allemagne.
Par exemple, la visite de Guillaume a donné lieu à la remise en
grande cérémonie de la parcelle dite de la Dormition aux catholiques
allemands. À partir de ce moment, ceux-ci se mettent en quête d’une

37. Ibid., Lettre du MAE (30) à Jérusalem, 21 novembre 1901, Delcassé.


38. MAE, Paris, Lieux saints 87 Basilique d’Abou Gosh II 1902-1907, Note,
15 mars 1902.
39. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh III 1901-1912,
51, Lettre de Gariador à Boppe, 28 novembre 1902, et Lettre de Jérusalem (48) au
MAE, 9 décembre 1907, au moment de la consécration de l’église, « afin de donner
plus d’éclat à cette manifestation de notre action en Palestine ».
40. Sur l’attitude française dans cette affaire, cf. Trimbur, D., « Intrusion of
the “Erbfeind” – French Views on Germans in Palestine 1898-1910 », in
Hummel, Th., Hintlian, K., Carmesund, U., Patterns of the Past, Prospects for the
Future, the Christian Heritage in the Holy Land, Londres, 1999, p. 238 sq.
292 Dominique Trimbur

communauté à installer sur le terrain en question. Cette recherche


aboutit à la désignation, en juillet 1899, de bénédictins allemands 41.
La future prise de possession par des disciples allemands de Saint-
Benoît est un argument de poids en faveur de leurs homologues fran-
çais, au moment de la prise de décision du ministère des Affaires
étrangères, en ce qui concerne Abou Gosh : sur le théâtre d’opérations
palestinien, le Département semble ainsi appliquer la loi du talion 42.
L’affaire ne concerne toutefois pas seulement la Palestine, et le
Quai d’Orsay se soucie d’élargir le débat : au moment où la France
s’engage dans les plus graves débats anticléricaux, il s’agit selon elle
de franciser les ordres monastiques. On peut donc faire d’une pierre
deux coups : obtenir une position supplémentaire en Palestine, mais
aussi confirmer la prépondérance française au Vatican 43.
L’action anti-allemande se fait en deux temps, où la religion se
met entièrement au service de la politique. Cela passe par un travail
de fond au Vatican où il existe certaines oppositions à la place tradi-
tionnelle de la France en Orient, et à tout accroissement de son rôle
dans les affaires de Terre sainte. Il en va ainsi lorsque certains digni-
taires se refusent à suivre les indications du pape en faveur de la
France. Le cardinal Ledochowski, ancien évêque de Posen 44, dont
dépend, pour l’Église catholique, l’attribution des missions à l’étran-
ger, rechigne à l’établissement de bénédictins français à Jérusalem,
pourtant demandé par le pape 45. Pour faire face à ces oppositions
incongrues, la France n’hésite pas à faire pression sur le Vatican et
obtient du pape un motu proprio, acte pontifical qui permet de passer
outre à toute réticence subordonnée 46.

41. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 28 Lieux saints, Cession de la Dormition,


Lettre du MAE-Midi (23) à Jérusalem, 25 juillet 1899. Cf. Kohler, O., « Mehr als
Anhängsel... Das Grundstück “Dormition” und die katholische Dimension des
31. Oktober 1898 », in Ronecker, K.-H., Nieper, J., Neubert-Preine, T. (éd.), Dem
Erlöser der Welt zur Ehre – Festschrift zum hundertjährigen Jubiläum der Einwei-
hung der evangelischen Erlöserkirche in Jerusalem, Leipzig, 1998, p. 136 sq.
42. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
1899-1901, Lettre de Jérusalem (28) à MAE, 1o juillet 1899, Auzépy.
43. Ibid., Lettre de Rome Saint-Siège (143) à MAE, 19 août 1899, Navenne.
44. Ibid., Lettre de Rome Saint-Siège (187) à MAE, 16 novembre 1899,
Navenne.
45. Un moine – Dom Théodore Andrieu, o.s.b. (1834-1923), Albi, s.d.,
pp. 20-21.
46. MAE, Paris, Nouvelle série, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I
Religion et politique en Palestine 293

Ces réticences, rapidement écartées, démontrent toutefois la


réalité de difficultés qui s’imposent à la tâche de la France. Dans cette
mesure il est possible de préciser contre qui doit jouer l’établissement
qui doit être créé.
Au Vatican, la France doit donc agir contre les cardinaux inféo-
dés à l’Allemagne. À Jérusalem, c’est la même chose. Piavi, le patriar-
che latin, perçu comme un vieil adversaire de la France, est,
semble-t-il, totalement sous influence allemande : cela ne s’est que
trop manifesté lors de la visite de Guillaume II à Jérusalem, un an
plus tôt.
La prise de position du gouvernement français en faveur des
bénédictins de la Pierre qui vire est aussi valable par la suite, lorsqu’est
négociée la convention définitive qui consacre l’attribution du site
d’Abou Gosh à ces moines. Ainsi, au moment où les négociations
prennent du retard, le consul de France à Jérusalem utilise l’argument
allemand pour favoriser une prompte solution 47 : l’issue favorable à
la France et aux bénédictins est d’autant plus urgente « que les béné-
dictins allemands, soutenus par leur gouvernement, annoncent à grand
bruit, pour le mois de septembre, la pose solennelle de la première
pierre du Sanctuaire de la Dormition 48 ».
Mais les événements de Palestine sont mouvants, et les initiatives
des rivaux de la France, en particulier de l’Allemagne, sont multiples.
Ce qui nécessite de nouvelles avancées françaises et des missions
supplémentaires attribuées à la nouvelle communauté. Après la
première victoire française, résidant dans les garanties apportées au
caractère français de l’établissement d’Abou Gosh, la France voit
poindre une autre menace. Car les bénédictins allemands, en charge
de la Dormition, doivent aussi recevoir de nouvelles attributions pour
justifier leur présence à Jérusalem : le gardiennage d’un lieu saint ne
peut suffire à la renommée d’une congrégation et du pays qu’elle
représente.
La France essaie tout d’abord de contrecarrer ou de dédramatiser
le projet d’une école biblique qui serait créée par les bénédictins

1899-1901, Télégramme de Rome Saint-Siège (82) à MAE, 31 octobre 1899,


Navenne.
47. Ibid., Lettre de Jérusalem (24) à MAE, 3 juillet 1900, Auzépy et Lettre
de Drouhin au MAE, 19 juillet 1900.
48. Ibid., Lettre de Rome Saint-Siège (145) à MAE, 20 juillet 1900, Navenne.
294 Dominique Trimbur

allemands. Ainsi, selon le Département, on peut se rassurer de la


relative innocence des disciples germaniques de Saint-Benoît, bien
moins combatifs que d’autres religieux allemands 49. Par ailleurs ce
projet d’école biblique, consacrée principalement aux études savantes,
ne ferait aucun mal à l’École biblique française qui pourrait même y
trouver une source d’émulation 50. De ce fait, l’exégèse à Jérusalem
peut rester française.

Le séminaire syrien-catholique
Après cette première alerte, qui ne concerne que peu les béné-
dictins français 51, ceux-ci retrouvent directement leur rôle d’agents de
la France. Car les bénédictins allemands s’intéressent de près à l’idée
d’un séminaire syrien-catholique. Or la France connaît la force d’une
telle institution pour en posséder elle-même une. La basilique natio-
nale de Sainte-Anne est ainsi devenue en 1882 un séminaire grec-
catholique, fonctionnant suivant un principe simple et efficace : la
formation théologique, en français, de futurs prêtres locaux par les
membres, français, d’un ordre, français, gardien du domaine, français,
de Sainte-Anne. Les premiers résultats en sont probants et ne peuvent
que susciter des jalousies.
L’idée d’un séminaire syrien-catholique est ancienne. Elle est
relancée au moment des négociations entre le ministère des Affaires
étrangères et les bénédictins. La France est alors sollicitée par le
patriarcat syrien-catholique, lui-même envieux des bienfaits français
accordés aux melkites. Paris ne peut donc voir qu’avec satisfaction
un client de la France réclamer encore plus d’attention, avec dès le
départ des garanties de sa part d’un volontarisme pro-français, c’est-
à-dire anti-allemand 52. La demande syriaque est d’abord simplement
enregistrée par le ministère. Elle est ensuite reprise activement lorsque

49. Comme les lazaristes, qui se sont émancipés du protectorat français et


auxquels l’Allemagne pensait d’abord remettre la garde de la Dormition, en en faisant
« un corps indépendant sur lequel nous ne pourrons exercer même indirectement
aucune action. » (MAE, Nantes, Jérusalem, A, 28 Lieux saints, Cession de la Dormi-
tion, Lettre de Rome-Saint-Siège au MAE, 30 mars 1899, Nisard).
50. Ibid., Lettre de la Porte (6) à Jérusalem, 9 avril 1899, Constans.
51. L’idée d’une maison d’études bénédictine à leur confier est rapidement
oubliée.
52. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 129 Syriens catholiques, Lettre de Beyrouth
Religion et politique en Palestine 295

les bénédictins allemands confirment leur attrait pour cette idée. La


diplomatie française prend l’affaire en mains et suggère que, dans ce
cas aussi, les bénédictins français se mettent au service de leur patrie.
L’acquisition d’un terrain sur le mont du Scandale, sur les contreforts
du mont des Oliviers, à la fin de 1900, constitue la première pierre
du nouveau projet : les bénédictins s’inscrivent alors résolument dans
la tradition suivie par les puissances et leurs établissements religieux
de s’installer sur les hauteurs de Jérusalem pour s’imposer 53. La signi-
fication de cette acquisition est encore plus nette dans la mesure où
elle répond presque exactement à la pose de la première pierre par les
bénédictins allemands de l’abbaye de la Dormition. L’instrumentali-
sation de la religion se poursuit donc : une initiative allemande est
immédiatement suivie par une manœuvre française, et, dans les deux
cas, ce sont les bénédictins qui servent d’agents.
Paris met une fois de plus sa diplomatie en branle pour obtenir
la concession de la part du Vatican. L’enjeu est d’importance, puisque
au-delà de Jérusalem c’est toute la Syrie qui est concernée. Certes le
bâtiment serait une nouvelle implantation française dans la Ville
sainte, mais l’école en question enverrait les prêtres qu’elle aurait
formés dans toute la Syrie, ce qui serait « dans l’avenir, un élément
sérieux de développement pour notre influence ». L’idée en est
d’autant plus attirante que le primat des bénédictins met tout son poids
dans la balance pour imposer une solution allemande 54, aidé qu’il est,
une nouvelle fois, par le préfet de la Propagande, l’Allemand Ledo-
chowski 55. Alors que la décision finale du Vatican, favorable à la
France, ne date que de la fin juillet 1901, Paris a d’ores et déjà pris
ses précautions, en suivant le modèle de ce qu’elle a réussi à imposer
pour Abou Gosh. Les bénédictins français sont décidément soumis à

au MAE, Sercey, 7 juin 1899. Pour les relations entre Paris et l’Église syrienne-
catholique à cette époque, voir Hajjar, J., Le Vatican, la France et le catholicisme
oriental (1878-1914), Paris, 1979, p. 167 sq. et p. 377 sq. (riche en informations,
cet ouvrage est parfois à utiliser avec précaution).
53. C’est ce qui a prévalu lors de l’acquisition de Notre-Dame de France, dans
les années 1880 ; c’est aussi ce qui a guidé Guillaume II, en 1898, avec le terrain
de la Dormition, comme lors de l’acquisition de celui sur lequel sera installé le
sanatorium allemand d’Auguste Victoria inauguré en 1910.
54. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 82 bénédictins séminaire syrien catholique,
Lettre du MAE (9) à Jérusalem, 1er mai 1901.
55. Ibid., Lettre du MAE (16) à Jérusalem, 2 juillet 1901.
296 Dominique Trimbur

la volonté de Paris dans la mesure où la convention signée entre le


ministère des Affaires étrangères et la congrégation de la Primitive
Observance stipule une sorte de loi de pureté : la communauté installée
à Abou Gosh doit être française, tout comme ses dépendances 56. Le
séminaire du mont du Scandale étant attribué à ces mêmes bénédictins,
l’avenir français de cette nouvelle maison d’études est assuré.
Élargissant la perspective, la France voit avec satisfaction dans
cette solution la preuve que son influence au Vatican reste entière : si
certains avaient voulu jouer la carte allemande, c’est le parti français
qui l’emporte, après que Paris eut joué du même chantage qu’en
novembre 1899. La France bénéficie de l’aide primordiale du pape
Léon XIII 57, mais surtout de la cheville ouvrière du Vatican, le cardi-
nal et secrétaire d’État Rampolla.
Cette opération est aussi synonyme d’un surcroît de prestige pour
la France : son rôle de puissance protectrice des chrétiens d’Orient est
plébiscité par les Syriens catholiques ; au même moment où il est
renforcé sur la scène internationale par le diktat imposé à l’Empire
ottoman, le traité de Mytilène du 12 novembre 1901. La France réussit
d’ailleurs à faire inscrire la nouvelle fondation sur la liste des établis-
sements français officiellement protégés 58.
Notons enfin que l’instrumentalisation de la religion par la poli-
tique ne s’embarrasse pas de l’anticléricalisme français. Alors qu’au
même moment a lieu la relance de la législation anticongréganiste par
le biais de la loi sur les associations, la France dépose auprès de la
Sublime Porte la demande de firman, décret officiel qui permettra au
séminaire syrien-catholique de fonctionner. Celui-ci est donc durable-
ment perçu comme un élément d’influence française.

56. Afin de « prévenir toute confusion avec la branche allemande du même


ordre installée en Palestine. » (MAE, Paris, PAAP 240 Doulcet, 4 Protectorat reli-
gieux 1890-1907, Congrégations religieuses fixées en Palestine par ordre d’ancien-
neté, et MAE, Nantes, Jérusalem, A, 82 bénédictins séminaire syrien catholique,
Lettre du MAE (17) à Jérusalem, 18 juillet 1901).
57. MAE, Paris, NS, Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I 1899-1901,
Télégramme de Rome Saint-Siège (51) au MAE, 24 août 1901, Navenne.
58. V. Collin, B., Le problème juridique des Lieux saints, Le Caire-Paris,
1956, p. 167, et MAE, Paris, NS-Protectorat catholique, 30, Dossier général,
1899-1903, Lettre de Rome Saint-Siège (233) à MAE, 1er décembre 1901, Nisard.
Religion et politique en Palestine 297

Les bénédictins comme auxiliaires zélés de la France


Dans ces deux questions, attribution aux bénédictins de la garde
de l’église d’Abou Gosh et de la gestion du séminaire syrien-catho-
lique, quelle est l’attitude des bénédictins ?
Dans l’ensemble, il apparaît que les bénédictins s’inscrivent dans
l’air du temps. À l’instar d’autres communautés religieuses françaises
de Jérusalem, le nom français l’emporte à leurs yeux sur toutes les
réticences que peut inspirer la politique anticléricale de Paris 59. Cette
attitude est valable du début à la fin des négociations, avec en appa-
rence une acceptation totale par la religion de son instrumentalisation
par la politique : les bénédictins proclament que leur œuvre est
éminemment française.
Le père Drouhin, initiateur des contacts et acteur sur le terrain,
fait ainsi preuve d’empressement patriotique dès les premiers temps 60.
Il s’exprime sur le modèle de toutes les déclarations catholiques et
françaises de cette époque : les bénédictins sont au service de la
France, qui est elle-même la fière héritière de la tradition croisée. Il
vaut donc la peine de se soumettre « à un Ministre si préoccupé des
intérêts français » et « de prévenir et de neutraliser au point de vue de
l’influence catholique française, la fondation imminente d’œuvres
bénédictines rivales 61 ». Cette soumission des bénédictins ne peut en
effet que servir à « travailler à étendre la noble influence de la
France 62 ». Dans les faits, assure-t-on, les bénédictins ne se conten-

59. Après les expulsions de 1880, la fin du XIXe siècle et les premières années
du XXe siècle confirment très fortement cette tendance. L’une des communautés
présentes à Jérusalem, les assomptionnistes, dans leur énorme bâtisse de Notre-Dame
de France, souffre très concrètement des persécutions, aggravées en grande partie
par l’attitude antisémite de ses responsables au cours de l’affaire Dreyfus.
60. MAE, Nantes, Jérusalem, Domaines nationaux Abou Gosh II juil-
let 1899-1912, 50, Lettre de Subiaco à Jérusalem, 28 juillet 1899, D. Bernard
Drouhin.
61. Ibid., Relation présentée au ministère des Affaires étrangères au sujet du
contrat d’Abou Gosh, Minute du Révérendissime abbé général, avril-juin 1901, Dom
Bernard Drouhin.
62. MAE, Paris, NS-Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I 1899-1901,
Lettre de Jérusalem (5) à MAE, 1er février 1900, Auzépy, avec son annexe « Rapport
des bénédictins sur Abou Gosh, nécessitant l’intervention préalable des autorités
françaises pour assurer sa restauration », 5 janvier 1900.
298 Dominique Trimbur

teront pas de prier pour la France, puisqu’ils se veulent « le centre de


l’œuvre française pour le rite syrien 63 ».
Cette ardeur pro-française prend de plus en plus d’ampleur avec
le temps, en parallèle à la concrétisation de la menace allemande.
Comme l’écrit Drouhin au moment où est négociée l’attribution aux
bénédictins du séminaire du mont du Scandale, « la mission de la
France et son ambition à l’étranger, sous le nom de Protectorat, doivent
être d’attirer et de réunir sous une direction française forte, il est vrai,
mais large et sûre, tous les concours. On a clairement vu à Paris que
nos œuvres des Oliviers, conçues dans l’esprit que je viens de dire,
étaient la meilleure manière de s’opposer aux œuvres de nos adver-
saires politiques 64. » Le patriotisme des bénédictins est encore plus
vif lorsque la concession du mont des Oliviers leur est acquise : c’est
un succès « vraiment français » contre le primat des bénédictins,
« personne inféodée aux intérêts allem[ands] 65 ». Cette coopération
entre la France et les disciples de Saint-Benoît est satisfaisante à
l’échelle de la Palestine, puisqu’elle permet de s’imposer à la popu-
lation locale par l’obtention d’une responsabilité prestigieuse 66. Mais
elle est aussi valable à l’échelle de la politique internationale : les
bénédictins ne se satisfont pas d’une victoire locale, celle-ci n’a de
sens que dans le renforcement de la position française dans l’Empire
ottoman. C’est ainsi que Drouhin élargit la perspective et salue la
« belle victoire que vient de remporter la Diplomatie française » avec
le traité de Mytilène 67.
Mais cet enthousiasme des bénédictins français pour la cause
nationale, qui n’est pas feint, ne recouvre qu’une partie de leur attitude
dans l’affaire d’Abou Gosh. Il existe en effet des dissensions certaines
entre les perspectives des deux parties à cette négociation, la politique
et la religieuse.

63. Ibid., Lettre du père Drouhin à Beaucaire, 1er avril 1900.


64. Ibid., Lettre de Jérusalem (20) au MAE, 20 juillet 1901, avec son annexe :
Lettre du père Drouhin à Auzépy, 16 juillet 1901.
65. Ibid., Lettre de Drouhin à Beaucaire, 25 août 1901.
66. Ibid. : « Pour ces grands enfants que sont tous les Orientaux, le bienfait
matériel est le premier moyen d’arriver au respect, à l’estime, à la confiance. »
67. Ibid., PAAP 012 Maurice Horric de Beaucaire, 1 Lettres particulières
reçues et envoyées, 1898-1907, Lettre du père Bernard, Jérusalem, à M. Beaucaire,
8 décembre 1901.
Religion et politique en Palestine 299

Utilisation de la politique par la religion

Dans les faits, il existe bien une instrumentalisation de la religion


par la politique, comme nous venons de le voir. À l’inverse, il est
possible de souligner que l’affaire d’Abou Gosh, avec son corollaire
du mont des Oliviers, prouve aussi la volonté d’une instrumentalisa-
tion de la politique par la religion. Dans le cas des bénédictins, il
existe alors une logique d’implantation à l’étranger, avec la création,
peu auparavant, d’antennes en Amérique du Nord et du Sud : l’ins-
tallation en Palestine doit donc permettre d’utiliser toutes les poten-
tialités présentes, avec forcément une confrontation de points de vue
entre les religieux et les responsables politiques.

Les bénédictins : des catholiques plus que des Français ? Des


divergences ponctuelles
Les divergences de vue apparaissent par exemple au moment des
négociations. Depuis quelques années, il existe de manière générale
un décalage entre les deux parties à la présence française en Palestine :
représentants français et communautés religieuses. La nécessité de
paraître solidaires efface le plus souvent les divergences, mais certai-
nes crises les mettent en évidence. C’est ainsi qu’au moment et après
la visite de Guillaume II, certaines voix religieuses françaises se sont
élevées pour reprocher à la France de trop penser le protectorat en
termes français et pas assez en termes catholiques 68. Cette dichotomie
réapparaît au moment où la France se fait pressante en ce qui concerne
le statut exact de la communauté à laquelle doivent revenir Abou Gosh
et ses dépendances : la « loi de pureté » exigée par Paris ne peut que
rencontrer la suspicion des bénédictins. Si ceux-ci acceptent des
exigences sévères pour la propriété nationale qu’est Abou Gosh ils ne
peuvent admettre passivement l’application des mêmes critères au
futur séminaire syrien-catholique du mont du Scandale 69.
Ces divergences sont dues à des difficultés ponctuelles, lorsque
des religieux sortis de leur refuge des Pyrénées ou de Bourgogne ne
peuvent que difficilement s’adapter à un milieu où jouent à plein les

68. Échos de Notre-Dame de France, no 99, 15 novembre 1901.


69. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-
let 1899-1912, 50, Lettre de Jérusalem (20) au MAE, 20 juillet 1901.
300 Dominique Trimbur

rivalités internationales. Un environnement où ils deviennent, néces-


sairement, les instruments de la politique des puissances 70, et où ils
sont soumis à la critique de l’État qui les commissionne 71.

Des divergences fondamentales


Mais ces divergences sont surtout dues à des perspectives fonda-
mentalement différentes. La France et les bénédictins sont tous
soucieux d’apporter une réponse « catholique et française » à l’offen-
sive allemande. Mais cette réponse est un élément ponctuel qui s’ins-
crit dans une politique à court terme : le rétablissement du statu quo
qu’il engendre ne peut durer que jusqu’à la prochaine acquisition de
privilèges par l’Allemagne. Ainsi, l’attribution d’Abou Gosh aux béné-
dictins français, réglant en principe définitivement la question posée
par celle de la Dormition à leurs homologues allemands, instaure un
ordre immédiatement remis en cause par le souci d’attribuer aux béné-
dictins allemands la responsabilité d’une maison d’études bibliques
ou la charge du séminaire syrien. Dans cet ensemble, les bénédictins
français acceptent dans une certaine mesure de jouer le jeu, mais pour
eux l’enjeu a aussi une dimension plus élevée.
Il s’agit pour eux tout d’abord de recréer une tradition bénédictine
en Palestine. Les bénédictins allemands et français sont en effet les
dépositaires d’une lourde responsabilité. Leurs frêles épaules suppor-
tent un rude poids et tout leur rappelle l’héritage dont il leur faut se
montrer dignes. Selon la coutume de cette époque, largement entre-
tenue par les communautés et les représentants français, les congré-
gations sont les relais d’un passé prestigieux, franc et catholique. Dans
les faits, si Abou Gosh n’a jamais connu de présence bénédictine, il
n’en est pas de même du site du mont des Oliviers 72. La mission des
bénédictins dépasse donc le cadre de la politique très pragmatique

70. Un moine – Dom Théodore Andrieu, o.s.b. (1834-1923), op.cit., avec


description de Jérusalem où « on ne s’appartient plus. Les relations nouvelles avec
les autorités religieuse et politique, s’imposent dès la première heure aux nouveaux
venus » (p. 21).
71. C’est ainsi que le consul annonce au Département que l’œuvre des béné-
dictins, après plusieurs années, ne peut être que « bien imparfaite » (MAE, Paris,
NS-Turquie politique intérieure, 131 Palestine 1898-1907, Lettre de Jérusalem (96)
à MAE, 17 août 1903, Boppe).
72. Les Anciens Monastères bénédictins en Orient, op. cit., p. 60. Cet ouvrage
Religion et politique en Palestine 301

voulue par la France, pour atteindre une dimension bien plus large.
Cette conscience d’une tâche à partager permet d’ailleurs assez rapi-
dement aux bénédictins français d’entrer en contact avec leurs homo-
logues allemands 73. Les négociations menées avec la France et la
recherche par celle-ci d’une communauté à qui attribuer la garde du
sanctuaire d’Abou Gosh fournissent une réelle occasion de passer à
l’acte. En ce sens, on peut assister à un déplacement de l’initiative.

L’initiative des religieux et l’action de la France en leur faveur


Quel est le but des religieux, et partant, les missions qu’ils
donnent à la France ?
Au-delà des discours patriotiques enflammés et adaptés à leur
temps, le but des religieux porte sur le long terme. Il ne s’agit pas
pour eux de s’installer temporairement en Palestine, mais bien de poser
les fondements d’une implantation durable. Les acquisitions tempo-
relles ne sont qu’un moyen de prendre le relais de traditions anciennes
et glorieuses qui transcendent toute politique quotidienne 74. C’est pour
cela aussi qu’apparaît une certaine gêne de la part des bénédictins
lorsque la France se fait insistante sur le statut de l’établissement à
mettre en place : on sort peu à peu du domaine des affaires terrestres
pour atteindre une dimension plus élevée, et la prise en compte de
l’affaire par le Vatican illustre cette sublimation. Ce que les bénédic-
tins désirent le plus, in fine, c’est une autonomisation par rapport au
centre, c’est-à-dire par rapport à la politique de Paris 75. De fait, la
convention du 12 août 1901 doit assurer et rassurer la France, et les
bénédictins s’occupent du reste : le caractère français de l’établisse-
ment d’Abou Gosh et de ses dépendances trouve sa confirmation dans

est d’ailleurs une compilation d’articles du bénédictin Benoît Gariador, parus en


1905-1906 dans la revue assomptionniste Jérusalem. Cet attrait pour leur propre
histoire démontre l’intérêt des nouveaux venus pour le rétablissement d’une tradition
bénédictine en Orient.
73. Abou Gosh, Église de la Résurrection, Chronique du monastère bénédictin
de Saint-Jérémie d’Abou Gosh, Keriat el Enab, s.d.
74. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 82 bénédictins séminaire syrien catholique,
Lettre de Drouhin à Auzépy, 6 décembre 1900.
75. Ibid., Relation présentée au ministère des Affaires étrangères au sujet du
contrat d’Abou Gosh, Minute du Révérendissime abbé général, avril-juin 1901, Dom
Bernard Drouhin.
302 Dominique Trimbur

les textes, dans la pratique il n’est toutefois pas question de se focaliser


sur une exclusivité française.
Autre mission religieuse : en optant pour une implantation à
Jérusalem, les bénédictins semblent s’inscrire pleinement dans la
« politique orientale » du pape Léon XIII, visant à promouvoir l’unité
des chrétiens 76. Leur mission à Jérusalem ne doit pas seulement être
de garder une vieille église, aussi belle soit-elle 77, et le site lui-même
leur paraît bien exigu : perdus au milieu des musulmans, les bénédic-
tins sentent que ce n’est pas là qu’ils pourront s’épanouir et réaliser
leur vocation. Or très rapidement ils savent que l’affaire du séminaire
syrien peut devenir leur. En conséquence, dès 1900, leur activité se
concentre sur Jérusalem : acquisition du terrain, début des travaux de
construction d’un couvent bénédictin, mise en place du séminaire
syrien-catholique. Ce qui n’était au départ qu’un « complément utile
à l’installation des religieux français à Abou Gosh 78 » devient peu à
peu leur principale préoccupation. Cette activité est envisagée par les
diplomates français avec satisfaction d’abord, mais par la suite la
France se sent dépossédée. Le gardiennage de la basilique médiévale
est passé au deuxième plan, au grand dam de Paris 79.
Pour les officiels français toutefois, l’affaire est trop engagée et
l’enjeu trop important pour s’embarrasser d’obstacles qui pourraient
nuire à la réalisation du projet. Dès 1902 les capacités du supérieur
des bénédictins de Jérusalem, le père Gariador, sont certes mises en

76. Cf. Soetens, C., Le Congrès eucharistique international de Jérusalem


(1893) dans le cadre de la politique orientale du pape Léon XIII, Louvain, 1977.
77. Un moine – Dom Théodore Andrieu, o.s.b. (1834-1923), op. cit., p. 20 :
« Les bénédictins [...], peu satisfaits d’avoir seulement à garder une relique de l’Anti-
quité médiévale ou romaine... »
78. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 82 bénédictins séminaire syrien catholique,
Lettre du MAE (9) à Jérusalem, 1er mai 1901, et Domaines nationaux Abou Gosh II
juillet 1899-1912, 50, Lettre de Jérusalem (373) à Subiaco, 28 juillet 1899, Auzépy
(brouillon).
79. Le consul Auzépy écrit le 17 juillet 1901 (ibid.) : « Ce que tout le monde
sait ici, c’est que dans l’esprit de notre bénédictin, la fondation d’Abou-Gosh est
reléguée désormais au second plan, qu’elle ne sera guère autre chose qu’un lieu de
retraite, pour ne pas dire de repos et que c’est l’établissement du mont des Oliviers
qui deviendra le siège véritable des œuvres à créer (École d’études bibliques, sémi-
naire pour les Syriens, etc.), celui pour lequel on ne négligera aucun effort ni aucun
sacrifice. »
Religion et politique en Palestine 303

cause par le consul Boppe 80, mais cela ne l’empêche pas de demander
à la même époque le firman pour l’établissement en question 81. La
France semble donc prise au piège de sa propre idée et de la nécessité
d’assurer la réussite de l’institution nouvelle.
Ce retournement de situation apparaît clairement par la mise à
disposition des bénédictins français d’une partie de l’appareil diplo-
matique français. Par un mélange d’intérêts bien compris, la France
s’investit très loin et réalise le vœu d’un simple curé de l’Yonne,
l’abbé Moreau. La mobilisation a lieu à Paris, au Vatican, à Jérusalem
et à Constantinople, lorsque des fonctionnaires, le plus souvent très
catholiques, offrent leurs compétences aux religieux, pour leur plus
grand bien et celui de la France. C’est aussi dans ce sens qu’il faut
comprendre la formule imaginée pour permettre des négociations offi-
cielles entre les religieux et les représentants de la France, en contra-
vention aux lois de la République.
Dans la même logique, le ministère met en place une procédure
inhabituelle pour permettre l’extension des biens confiés aux béné-
dictins. En Palestine ottomane et musulmane, l’accroissement des
implantations chrétiennes pose toujours problème. Pour permettre
malgré tout la mise en place d’institutions, les puissances ont recours
à des stratagèmes : c’est par exemple l’acquisition de terrains par des
particuliers, qui les donnent ensuite aux communautés 82. Dans le cas
d’Abou Gosh, cette solution n’est pas exactement applicable puisque
la base de l’implantation est une propriété nationale française. De ce
fait, les consuls respectifs doivent s’engager personnellement et acqué-
rir à titre non moins personnel les terrains nécessaires à l’agrandisse-
ment de la propriété. À chaque reprise, ce sont les bénédictins qui
signalent au consul l’occasion d’achat, le consul en informe le Dépar-
tement, et le consul en question est mandaté par le ministère pour
acheter.

80. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 82 bénédictins séminaire syrien catholique,


Lettre de Jérusalem (44) au MAE, 9 décembre 1902, Boppe, et MAE, Paris, PAAP
240 Doulcet, 14. Correspondance, Lettre Boppe à Doulcet, 16 décembre 1902.
81. MAE, Nantes, Jérusalem, A, 82 bénédictins séminaire syrien catholique,
Lettre de Jérusalem (70) à la Porte, 9 décembre 1902.
82. Le cas le plus éloquent est celui du comte Amédée de Piellat, le mécène
des catholiques français en Palestine (cf. Shilony, Z., « L’action du Français comte
de Piellat en Terre sainte, 1874-1925 », Cathedra, 72, juin 1994, p. 63 sq. (en hébreu),
et la contribution du même auteur dans le présent volume.
304 Dominique Trimbur

La procédure est la même en ce qui concerne les travaux néces-


saires à l’installation des bénédictins. Un engagement financier fran-
çais est requis pour faire face aux frais à engager : si le gouvernement
doit parfois rappeler les bénédictins à leur engagement très français,
les bénédictins eux-mêmes rappellent régulièrement leurs autorités de
tutelle à leur promesse de verser l’allocation de gardiennage 83. Les
moines font à cette occasion preuve d’un grand bon sens puisqu’ils
savent faire affecter en leur propre faveur des fonds restés inutilisés :
allocation prévue dans la convention du 12 août 1901 et indemnité de
gardiennage 84 sont les deux moyens principaux de mener à bonne fin
les travaux de construction du couvent d’Abou Gosh.
Les religieux savent aussi jouer de l’intérêt artistique et archéo-
logique que présente la basilique dont ils ont la garde. Celui-ci apparaît
en effet comme un nouveau moyen de pousser la France à intervenir
au profit de leur œuvre. Car alors que la convention les oblige à assurer
la restauration de l’édifice, les religieux se concentrent d’abord sur
deux opérations qui paraissent accessoires au concessionnaire fran-
çais : le couvent d’Abou Gosh et le séminaire syrien-catholique, au
détriment de l’église elle-même 85.
Cette négligence à l’égard de la basilique est due à la concen-
tration des moines sur leur but purement religieux : l’église médiévale
implantée en pleine terre musulmane ne peut pas avoir grande utilité
de leur point de vue, leur vocation et la tâche comprise dans la conven-
tion signée avec la France excluant la mission parmi les non-chrétiens.
Mais cet abandon est aussi dû tout simplement au manque cruel de
fonds. Comme leurs ressources paraissent limitées, ils essaient
d’impliquer la France de leur côté d’une autre manière. Paris ne
cessant de proclamer l’intérêt de la basilique, le gouvernement ne
doit-il pas prendre à sa charge cette superbe illustration du patrimoine
national ? Le souci artistique du ministère des Affaires étrangères est
présent depuis le départ, dès les premiers contacts entre le Département

83. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh III 1901-1912,
51, Lettre de Drouhin à Auzépy, 30 septembre 1901.
84. Ibid., Lettre du MAE (30) à Jérusalem, 21 novembre 1901, Delcassé.
85. Le consul Boppe est obligé d’annoncer, à l’automne 1903, que les travaux
de restauration de la basilique n’ont pas encore commencé (MAE, Paris, NS-Lieux
saints 87 Basilique d’Abou Gosh II 1902-1907, Lettre de Jérusalem (112) au MAE,
12 octobre 1903, Boppe).
Religion et politique en Palestine 305

et les bénédictins 86, et les religieux en sont conscients 87. Ils savent
aussi qu’il existe à ce moment en métropole une vague de restauration
du patrimoine.
Une fois sur place, les religieux se rendent compte de l’ampleur
des travaux et de l’impossibilité d’y faire face seuls. C’est pourquoi
ils font des efforts et parviennent à convaincre le consul, et le ministère
avec lui, de la nécessité de financer intégralement la restauration. Pour
cela une solution est envisagée : comme le monument fait partie du
patrimoine architectural croisé, comme la France de cette époque se
place dans la lignée du royaume franc de Jérusalem, on envisage le
classement de l’église dans la liste des monuments historiques. Le
ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Instruction publi-
que et des Beaux-Arts s’entendent sur une combinaison possible 88 ; à
partir de là les religieux peuvent attendre patiemment que la politique
honore plus avant la religion et trouvent là une justification à leur
propre inaction en ce qui concerne l’église.
L’affaire du classement comme monument historique de la basi-
lique fait toutefois long feu. Les religieux se rappellent pourtant régu-
lièrement au bon souvenir des autorités françaises 89. Et pour faire
avancer leur dossier, ils prônent la valeur archéologique et biblique
du site. C’est ainsi qu’est réinventée la tradition qui place Emmaüs à
Abou Gosh 90. Cette activité attire l’attention des autorités françaises,
qui se laissent convaincre de l’utilité de voir consacrer l’assimilation
Abou Gosh-Emmaüs 91.

86. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh II juil-


let 1899-1912, 50, Lettre du MAE (Midi, 29) à Jérusalem, 5 octobre 1899, Delcassé.
87. La valeur architecturale de l’édifice est même utilisée comme argument
pour forcer le Vatican à accepter de confier la garde à la congrégation française
(MAE, Paris, NS-Lieux saints 86 Basilique d’Abou Gosh I 1899-1901, Notice histo-
rique au sujet de l’église d’Abou Gosh, 26 octobre 1899).
88. Ibid., Lettre du MAE au ministère de l’Instruction publique, 27 mars 1900.
89. Ibid., Lettre de Drouhin à Beaucaire, 25 août 1901.
90. Ibid., Lieux saints 87 Basilique d’Abou Gosh II 1902-1907, Rapport de
l’abbé Moreau au ministre des Affaires étrangères et aux bénédictins, 25 novembre
1901, et PAAP 012 Maurice Horric de Beaucaire, 1 Lettres particulières reçues et
envoyées, 1898-1907, Lettre du père Bernard, Jérusalem, à M. Beaucaire, 8 décembre
1901.
91. Ibid., NS-Lieux saints 87 Basilique d’Abou Gosh II 1902-1907, Lettre de
Watimouis ( ?) au MAE, 25 février 1902, « Nous avons intérêt à ce que cette opinion
s’accrédite et que le lieu saint soit français. »
306 Dominique Trimbur

La consultation entre les administrations françaises est poussée


très loin, avec effectivement soumission du cas d’Abou Gosh à la
commission des monuments historiques. Mais malgré les avis favo-
rables, l’église n’est pas classée 92. À partir de ce moment, tout est fait
pour trouver une alternative et intéresser la France au financement de
la restauration : le bienfaiteur des communautés françaises, le comte
de Piellat, fait le voyage de Paris pour promouvoir cette œuvre
nouvelle et remarquable, commissionné par le consul de France à
Jérusalem et le ministère 93.
Le classement est toutefois définitivement rejeté : l’église, certes
splendide et de valeur, ne peut pas être prise en considération puis-
qu’elle n’est pas située sur le territoire français. Mais la République
se montre tout de même favorable à aider les religieux : l’avis émis
par la commission des monuments historiques doit pouvoir servir à
recommander le site par la suite 94. De plus, toute la réflexion suscitée
par la demande des religieux français entraîne une modification des
textes, avec prise en charge de manière systématique par la France
des travaux affectant des propriétés nationales, où qu’elles soient 95.
Les bénédictins sont donc parvenus à faire avancer la conscience
française de la valeur du patrimoine situé hors des frontières nationa-
les. Et la France leur reconnaît cette valeur particulière 96.
En ce qui concerne le financement de la restauration de la basi-
lique d’Abou Gosh, les circonstances aident les bénédictins et soumet-
tent in fine le ministère à leur bon vouloir : au moment où l’édifice

92. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh III 1901-1912,
51, Note du cabinet du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, fin 1902.
93. Ibid., Lettre du MAE (16) à Jérusalem, 26 mars 1903, Delcassé, et MAE,
Paris, PAAP 012 Maurice Horric de Beaucaire, 1 Lettres particulières reçues et
envoyées, 1898-1907, Lettre du père Bernard, Jérusalem, à Beaucaire, 30 mai 1903.
Le ministère de l’Instruction publique faisant la sourde oreille, les bénédictins pres-
sent la décision de l’administration et nomment eux-mêmes un architecte réputé pour
ses travaux à Solesmes (MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh
III 1901-1912, 51, Lettre Jérusalem (84) au MAE, 20 juillet 1903).
94. Ibid., Lettre du MAE (35) à Jérusalem, 3 août 1903.
95. Ibid., annexe : Lettre de Chaumié, ministre de l’Instruction publique et
des Beaux-Arts, à Delcassé, ministre des Affaires étrangères, 18 juillet 1903.
96. MAE, Paris, NS-Lieux saints 87 Basilique d’Abou Gosh II 1902-1907,
Lettre du ministère de l’Instruction publique au MAE, 13 juin 1903, Bayet.
Religion et politique en Palestine 307

menace de s’écrouler définitivement, un SOS est lancé de Jérusalem 97


et aboutit à l’octroi d’une aide d’urgence 98.
Ces travaux permettent la fin du processus engagé au printemps
1899 : la bénédiction abbatiale du père Gariador a lieu le 24 novembre
1907, l’ouverture au culte le 9 décembre de la même année, à la plus
grande satisfaction des deux parties. La collaboration entre la France
et les bénédictins est consacrée par l’apposition d’une plaque rappelant
toutes les étapes de l’opération, au mois de mai 1908.
D’après les recherches que nous venons de présenter, il semble
possible d’affirmer que l’établissement d’Abou Gosh, avec ses dépen-
dances, représente un exemple éloquent d’investissement français en
Palestine au tournant du siècle. De par sa situation dans le temps et
la multiplicité de ses dimensions, cet établissement correspond à un
couronnement de l’action française en Terre sainte.
Il échappe, certes, au pompeux de certaines institutions de Pales-
tine ouvertes à peu près au même moment et dont le but était d’afficher
résolument, par des édifices énormes, la puissance française. On pense
ici à Notre-Dame de France. Mais en même temps, il s’inscrit dans
une logique raisonnée d’encerclement de la vie religieuse, culturelle
et politique de la Terre sainte. Au travers d’Abou Gosh, la France
complète son réseau d’établissements en Palestine, avec des fonctions
multiples attribuées à l’institution.
Abou Gosh et ses dépendances résultent d’une convergence
d’intérêts politiques et religieux dont on trouve encore des traces à
l’heure actuelle (ne parlons que du drapeau français qui flotte certains
jours sur l’église). Mais, on l’a vu, si des facteurs de deux natures
agissent généralement dans une direction unique, l’entente n’est pas
toujours parfaite entre la France et les bénédictins. Le politique affecte
des airs d’éternité mais songe à la situation et aux nécessités concrètes.
De leur côté, si les religieux dévoilent un patriotisme, voire un chau-
vinisme bruyant, cela semble surtout le fait du temps : la nécessité de
marquer son territoire en Palestine intervient comme un écho lointain,
mais un écho certain, du contexte européen de l’époque. Dans l’ensem-
ble toutefois, ces religieux s’inscrivent dans le long terme et visent

97. MAE, Nantes, Jérusalem – Domaines nationaux Abou Gosh III 1901-1912,
51, Lettre de Gariador à Wiet, 17 février 1905.
98. Ibid., Lettre du MAE (21) à Jérusalem, 18 décembre 1905, Rouvier.
308 Dominique Trimbur

plutôt une emprise chrétienne sur ce qui pourrait redevenir un royaume


latin, c’est-à-dire catholique.
Quel est d’entre les deux le facteur qui l’emporte ici ?
Il paraît difficile de trancher et on assiste plutôt à la mise en
place d’un équilibre entre les diverses aspirations, au contentement de
tous. La collaboration religion-politique ne fait pas long feu et s’exerce
même plus tard dans des circonstances difficiles : pendant la Seconde
Guerre mondiale, Abou Gosh peut recevoir des allocations pour des
travaux de restauration, d’embellissement et de fouilles, au moment
même où des religieux français de Palestine vivent une situation très
précaire 99. Et actuellement les bénédictins, installés en territoire israé-
lien, peuvent encore compter sur l’intérêt bien compris des représen-
tants français à Jérusalem.

99. Archives de Notre-Dame de France, Jérusalem (Saint-Pierre en Galli-


cante), 4 : rapports avec les autorités militaires, Liste des principales communautés,
avec leurs buts et leurs besoins, mai 1944, bénédictins de la Pierre qui vire, Abou-
goche (sic) : « Personnellement je suis choqué de voir donner 400 livres pour les
fouilles au père Alexandre quand des bénédictines meurent de faim et quand ces
mêmes bénédictins dirigent un important séminaire qui utiliserait cette somme dans
un intérêt bien supérieur. »
Pèlerins français devant le Saint-Sépulcre.
CATHERINE NICAULT

Foi et politique : les pèlerinages français


en Terre sainte (1850-1914)

Hors des rangs de la congrégation des pères augustins de


l’Assomption, les pèlerinages français du siècle dernier en Terre sainte
n’ont guère retenu l’attention des historiens 1. À peine si les ouvrages
scientifiques sur le catholicisme français ou même sur les pèlerinages 2
évoquent un phénomène qui constitue pourtant un bon terrain d’obser-
vation du sentiment et des pratiques religieuses à la fin du siècle,
notamment dans les rangs du « catholicisme intransigeant ». Pratique-
ment ignorée, la surabondante littérature inspirée par ces périples offre
aussi un matériel de premier ordre pour l’étude des représentations :
que recouvre au juste la notion de Terre sainte pour les pèlerins ?
Quelles images se forment-ils du système de gouvernement ottoman,
des différentes composantes de la population, du rôle joué sur place
par la France ? Placés au point de jonction du politique et du religieux,

1. Parmi les publications relevant plus ou moins du genre hagiographique,


citons Lacoste, E., Le père François Picard, second supérieur général de la congré-
gation des augustins de l’Assomption, 1er octobre 1831-16 avril 1903, Paris, Maison
de la Bonne Presse, 1932 ; Monval, J., Les Assomptionnistes, Paris, Grasset, 1939 ;
Guy, M., Vincent de Paul Bailly, fondateur de « La Croix ». Cinquante ans de luttes
religieuses, Paris, La Colombe, Éditions du vieux colombier, 1955 ; Kokel, R.,
Vincent de Paul Bailly. Un pionnier de la presse catholique, Paris, Maison de la
Bonne Presse, 1957.
2. Rien par exemple à ce sujet in Latreille, A., Delaruelle, E., Palanque, J.-R.,
Rémond, R., Histoire du catholicisme en France, Paris, SPES, 1962, t. III, ou in
Lebrun, F. (sous la dir. de), Histoire des catholiques en France du XVe siècle à nos
jours, Toulouse, Privat, 1980. À ma connaissance, le sujet n’est vraiment abordé que
dans l’ouvrage de Chélini, J. et Branthomme, H., Les Chemins de Dieu. Histoire des
pèlerinages chrétiens des origines à nos jours, Paris, Hachette, 1982, dans le chapitre
« Au temps de la République 1875-1914. Les pèlerinages de pénitence en Terre
sainte », p. 339 sq.
312 Catherine Nicault

les pèlerinages ont enfin leur place dans le dispositif de l’action fran-
çaise à l’étranger, précisément en Palestine. C’est sous cet angle préci-
sément qu’ils nous intéressent ici.
À l’instar des missions, les pèlerinages sont en effet l’objet, tant
du fait de l’Église que de l’État d’origine des fidèles, d’une instru-
mentalisation qui a fonctionné sans désemparer sous divers régimes,
quelles qu’aient été par ailleurs leurs relations avec l’Église. Le
schéma général de ce qui fut un système d’échange de services a bien
été mis en lumière à propos des établissements religieux français, ou
protégés par la France, en Orient : fort des capitulations, les gouver-
nements français soutiennent les œuvres missionnaires comme moyen
d’inscrire la présence et d’étendre l’influence de la France ; à l’inverse,
leur appui permet à l’Église de surmonter les obstacles placés devant
son apostolat par l’État ottoman. Nul doute que ce schéma ne s’appli-
que aussi, dans son principe général, aux pèlerinages. Mais comment
fonctionne, réellement, concrètement, cette collaboration sur le terrain
au fil des aléas de la vie politique française ? De quelle façon s’arti-
cule-t-elle dans le cas précis des pèlerinages organisés, alors même
que les assomptionnistes, archétypes des « moines ligueurs » et leurs
principaux promoteurs, sont, à l’intérieur, aux premières lignes de la
lutte contre la République sans Dieu ? À travers une sorte d’exercice
de micro-histoire, notre propos est donc de cerner certains des ressorts
de cette « diplomatie religieuse » à laquelle la France, monarchique,
impériale ou républicaine, n’a jamais renoncé.

La naissance des « pèlerinages modernes 3 » en Terre sainte :


une initiative du monde catholique

Après des siècles où les visiteurs français s’étaient faits rares en


Terre sainte, en particulier à l’époque des Lumières, un renouveau
intervient au milieu du XIXe siècle. Annoncés dans les décennies précé-
dentes par des pèlerins isolés mais fameux, grands écrivains roman-

3. L’expression est empruntée à une brochure publiée en 1937, 69e pèlerinage


national à Jérusalem sous le patronage de Saint-Louis organisé par le comité des
pèlerinages nationaux en Palestine. Départ 4 août 1937-retour le 7 septembre, Archi-
ves diplomatiques de Nantes (désormais ADN), Jérusalem, Consulat général, Série
B, 153.
Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte 313

tiques ou riches patriciens, de petits groupes recommencent au


mi-siècle à prendre régulièrement le chemin de Terre sainte. Cette
reprise s’inscrit dans le contexte de l’« ouverture » de la Palestine
ottomane après la guerre de Crimée : l’Empire ottoman, sauvé des
visées russes mais de plus en plus délabré, a envers la France, la
Grande-Bretagne et l’Autriche coalisées pour défendre son intégrité,
une dette et une dépendance trop lourdes désormais pour pouvoir
résister sérieusement aux exigences européennes. Il doit consentir en
particulier à l’implantation d’un important réseau consulaire, à Jéru-
salem notamment. Du coup, voyages et pèlerinages trouvent un encou-
ragement dans la sécurité grandissante en Palestine, retombée de la
pénétration européenne ainsi que de l’effort réformateur interne à
l’État ottoman (les tanzimat), même si la mauvaise réputation du pays
perdura plus longtemps que de raison. Enfin, les progrès contempo-
rains des transports maritimes lèvent bien des obstacles matériels : de
Marseille vers Alexandrie, Beyrouth et Jaffa, des lignes de navigation
régulières sont établies, le prix de la traversée devient de plus en plus
abordable.
À l’instar de l’œuvre missionnaire, le regain des pèlerinages
français a cependant pour ressort principal le renouveau religieux qui
caractérise les élites françaises sous la monarchie de Juillet : culte
marial, piété christique, dévotion pour le Sacré-Cœur, adoration du
saint sacrement, toutes ces pratiques sont alors à l’honneur. Sensibles
à l’humanité de Jésus, au décor et aux supports tangibles de la foi,
nombre de fidèles aspirent à connaître la terre sacrée où il naquit et
mourut, et retrouver aux Lieux saints l’émotion d’une prière rendue
plus intense par les traces encore visibles de son séjour terrestre.
L’Église a elle-même beaucoup fait pour promouvoir cette forme
souvent naïve de dévotion : un peu partout en France, fleurissent des
chemins de croix, substituts aux Lieux saints véritables pour la masse
des fidèles, incapables de consacrer le temps et les moyens nécessaires
à un lointain périple 4 ; aux plus aisés seulement s’offre la possibilité

4. Le calvaire de Megève fut ainsi érigé en 1840 à l’initiative d’un pieux curé
savoyard pour permettre aux « petits » de pèleriner en un lieu évoquant la Passion.
C’est également au XIXe siècle que l’on aménage dans la cathédrale d’Amiens un
labyrinthe où les pèlerins peuvent parcourir le chemin de croix d’une distance réputée
identique à celui de la Ville sainte.
314 Catherine Nicault

vers le milieu du siècle de les visiter tout de bon, grâce à la mise sur
pied de pèlerinages organisés.
C’est de 1853 précisément, que date la création, rue Furstemberg
à Paris, de l’Œuvre des pèlerinages en Terre sainte, sous le patronage
de la société de Saint-Vincent de Paul, alors très dynamique dans la
diffusion de la littérature de piété 5. La publication d’un Bulletin
mensuel constitue du reste l’une des activités du nouveau comité. Mais
elle a surtout pour finalité de réunir chaque année – généralement à
Pâques, parfois aussi l’été, après l’Assomption – des « caravanes » de
40 à 50 pèlerins – parfois moins 6 – qui, sous la houlette d’un « prési-
dent » et d’un aumônier, gagnent Marseille, puis la Palestine sur les
toutes nouvelles lignes ouvertes par les messageries maritimes.
L’inconfort et les fatigues du voyage, les dangers aussi auxquels l’on
s’expose encore à cette époque réservent plutôt l’aventure aux
hommes, surtout dans leur première décennie d’existence, Français
semble-t-il pour la plupart, et plus qu’aisés à l’évidence. Une sélection
sociale s’opère en effet par les prix pratiqués, très élevés, et par la
durée du voyage. C’est exclusivement « l’élite de la société », et plus
particulièrement l’aristocratie qui est représentée, ainsi que le
« gratin » ecclésiastique, prélats, chanoines et autres abbés du meilleur
monde 7. En Palestine même, les franciscains, gardiens des Lieux
saints, sont évidemment leurs mentors. Ils les accueillent, les guident
et les abritent dans leurs monastères et leurs casa nova, les seules
hôtelleries latines existant à cette époque en Terre sainte.

5. Le comité d’organisation loge à la même adresse que le secrétariat de la


société de Saint-Vincent de Paul (Pages d’archives, novembre 1963, « Le père
François Picard », chapitre V, p. 228 sq.).
6. La taille des groupes est sujette à de grandes variations. Selon la corres-
pondance consulaire, la caravane de septembre 1858 ne compte que douze membres,
et celle de Pâques 1866 huit seulement, presque tous ecclésiastiques dans les deux
cas. En 1864, elle réunit en revanche trente-deux participants (dont six ecclésiasti-
ques), si l’on se fie au décompte de J. G. D’Aquin in Pèlerinage en Terre sainte,
Paris, Gaume Frères et Duprey éditeurs, 1866.
7. Le vicomte de Puységur préside par exemple la caravane du printemps
1854, le duc de Lorge celle du printemps 1859, le comte de Rohan-Chabot celle de
1863 et M. Beauchesne de la Morinière celle de 1864. Parmi les douze participants
du pèlerinage de septembre 1858, onze sont des ecclésiastiques ; l’abbé Casse-Bigeon
assure d’ailleurs sa présidence (ADN, Jérusalem, Consulat général, Série A, 122-124,
lettre du consul au Département du 22 septembre 1858).
Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte 315

Durant 25 à 30 ans, bon an, mal an, l’œuvre aurait ainsi convoyé
quelque six cents pèlerins français, soit la moitié, dit-on, des pèlerins
catholiques européens venus en Palestine durant cette période. C’est
à la fois beaucoup, comparé au passé, et bien peu, face à la marée
montante contemporaine des pèlerins « schismatiques », grecs et
russes surtout, qu’une foi mystique activement encouragée par les
autorités tsaristes jette par milliers, dès les années 1860, sur les rivages
de Palestine 8. Situation qui, au Patriarcat latin de Jérusalem, rétabli
en 1847-1848 par le Vatican avec le soutien de la France, ne laisse
pas d’inquiéter, d’autant que l’œuvre de la rue Furstemberg donne de
son côté des signes nets de déclin 9. Tandis que son Bulletin se trouve
contraint vers le milieu des années 1870 de fusionner avec celui des
Œuvres d’Orient, ses pèlerinages s’étiolent 10. Manifestement il conve-
nait de substituer à sa formule élitiste une formule plus populaire,
capable de drainer par des prix plus bas et une publicité adéquate, un
plus grand nombre de participants 11.
Il n’est guère surprenant dans ces conditions que les animateurs
du comité de la rue Furstemberg, soutenus par le Patriarcat latin et le
nouveau pape, Léon XIII 12, se soient tournés vers les pères augustins

8. En 1854, le Patriarcat latin estime à 10 000 ou 12 000 les pèlerins chrétiens


non catholiques.
9. Le 6 février 1874, Mgr Poyet, vicaire général du patriarche, écrit, désabusé,
au vice-président du comité de la rue Furstemberg et président de la conférence de
Saint-Vincent de Paul de Paris, Adolphe Baudon : « Qu’est-ce que 600 pèlerins,
qu’est-ce que 1 200 pèlerins en vingt ans en y joignant les pèlerins arrivés des autres
parties de l’Europe, comparés aux 150 000 pèlerins schismatiques ? Je devrais dire
200 000. » (Pages d’archives, juin 1963, « Le père Vincent de Paul Bailly et les
pèlerinages en Terre sainte »).
10. En 1873, la caravane ne réunit que dix-huit personnes (douze hommes et
six femmes), et après plusieurs années d’interruption, vingt-cinq en 1879.
11. À la VIIe assemblée des catholiques de France qui se tient à Paris le
15 juin 1878, L. de Baudicour, secrétaire général de l’œuvre de Saint-Louis du Liban
en faveur des maronites, émet des vœux dans ce sens. Cf. Chélini, J., Bran-
thomme, H., op. cit. « Je viens d’apprendre, écrit par ailleurs Mgr Poyet à Gauthier
de Caubry du comité de la rue Furstemberg, (...) que beaucoup de personnes laïques,
beaucoup de prêtres, se sont adressés au comité général des pèlerinages rue Fran-
çois Ier, et lui ont demandé d’organiser sur une grande échelle des pèlerinages pour
la Terre sainte et à des conditions plus avantageuses que celles obtenues par votre
comité » (Pages d’archives, juin 1963, op. cit.).
12. Dès 1876, l’assemblée générale des catholiques du Nord et du Pas-
de-Calais avait souhaité que les assomptionnistes se chargent des pèlerinages en
316 Catherine Nicault

de l’Assomption. Originaire d’une terre d’affrontement entre catholi-


cisme et protestantisme, le Gard, cette petite congrégation de création
récente est animée d’un vigoureux esprit de mission et d’apostolat 13 ;
elle est en outre à la pointe de l’ultramontanisme. Après 1870, à l’heure
de l’Ordre moral, les assomptionnistes font passer au second plan leur
vocation enseignante primitive pour une œuvre autrement ambitieuse
de moralisation du peuple. Dès lors, ils n’hésitent pas à jeter les bases
d’un empire de presse et lancent à partir de 1872, sous l’égide du
Conseil national des pèlerinages, des pèlerinages nationaux de masse
dans l’organisation desquels ils manifestent une efficacité et un savoir-
faire remarquables. Experts dans l’art de rassembler et de déplacer des
milliers de personnes vers les sites de Paray-le-Monial, La Salette,
Lourdes, ou encore Rome, ils savent négocier des tarifs de groupe
avantageux auprès des compagnies de chemins de fer, improviser
d’immenses camps de toile, orchestrer de main de maître de grandes
manifestations de ferveur populaire.

Terre sainte, vœu transmis dans une lettre en date du 31 janvier 1876 par M. Cham-
peaux au père François Picard, le directeur du conseil général des pèlerinages. Parmi
ceux qui pressent ce dernier d’accepter, l’abbé René Tardif de Moidrey, chanoine à
Metz avant 1870 (il meurt en 1881), et son frère André. Avocat général à Caen en
1880, ce dernier donne sa démission lors de l’expulsion de France des congrégations
non autorisées pour se consacrer à la direction du domaine familial d’Hannoncelles
dans la Woëvre (Lorraine). C’est à l’invite de Mgr Poyet, vicaire général du Patriarcat
latin, que A. Baudon (cf. note 9) contacte à nouveau les assomptionnistes. Quant à
Léon XIII, élu en 1878, il pèse personnellement dans cette affaire : « Le père Picard,
écrit-il à André Tardif de Moidrey, organise très bien les pèlerinages ; je serais très
heureux qu’il se charge avec ses religieux de conduire les pèlerins de Terre sainte. »
Recevant, le 13 décembre 1881, le pèlerinage français de Rome, le pape donne
expressément sa bénédiction au projet, et le 6 mars 1882, adresse au père Picard,
successeur depuis novembre 1880 de l’abbé Emmanuel d’Alzon, fondateur et premier
supérieur général, un Bref accordant au pèlerinage de Jérusalem des indulgences et
des facultés diverses (Pages d’archives, novembre 1963, op. cit.).
13. L’ordre compte en novembre 1880 43 profès dont 27 prêtres, une quinzaine
de novices et quelques convers. En 1914, ses effectifs atteignent 675 prêtres, français
pour la plupart. Sur l’ordre en général et en particulier sur son empire de presse, La
Maison de la Bonne Presse, on se reportera à l’ouvrage classique de Sorlin, Pierre,
La Croix et les Juifs (1880-1899). Contribution à l’histoire de l’antisémitisme
contemporain, Paris, Grasset, 1967, Soetens, C., « Le père d’Alzon, les assomption-
nistes et les pèlerinages », in Emmanuel d’Alzon dans la société et l’Église du
e
XIX siècle, Paris, 1982, pp. 301-321, Lebrun, J., « Le père Vincent de Paul Bailly »,
in Cent ans d’histoire de La Croix 1883-1983, Paris, 1988, pp. 37-45, ainsi qu’aux
ouvrages cités note 1.
Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte 317

Trois catastrophes cumulées, autour de 1870, expliquent cette


mue soudaine des Bons pères : la « tourmente nationale » que repré-
sente la défaite devant la Prusse, le « désastre social » de la Commune,
la fin du pouvoir temporel du pape. Convaincus qu’elles sont la sanc-
tion de son impiété depuis la Révolution, ils ne voient de salut pour
la France que dans le repentir, l’expiation, la pénitence, sentiments
que les assomptionnistes se font fort d’encourager dans la société.
Leurs efforts dans l’ordre de l’édition, de la presse ou des pèlerinages,
concourent tous à ce but : le rachat des âmes françaises et de la France
elle-même, la reconstruction d’une société authentiquement chré-
tienne, seul gage d’un retour à la grandeur. Les pères incarnent par
excellence ce « néo-catholicisme » dont René Rémond a proposé une
analyse pénétrante ou encore ce « populisme chrétien » décrit par
Michel Lagrée 14, dont l’esprit imprègne totalement les pèlerinages
assomptionnistes : « une sensibilité douloureuse, repentante et meur-
trie » née de la conviction que la France impie doit redevenir la grande
nation chrétienne qu’elle fut dans un passé plus glorieux ; la propen-
sion à concevoir les choses à une vaste échelle, à faire populaire, voire
plébéien, trait qui n’est pas sans rappeler le style des missions de la
Restauration ; enfin un ultramontanisme sans concession, une soumis-
sion totale à la volonté du pape infaillible et à la défense de ses intérêts
temporels.
Dans ces dispositions d’esprit, les assomptionnistes, bien que
renâclant longtemps devant la tâche, ne peuvent finir que par acquies-
cer à la volonté de Léon XIII de les voir assumer l’organisation des
pèlerinages en Terre sainte. Nul doute au demeurant que l’installation
de la « République des Républicains » au tournant de 1880 et le
déclenchement de sa première offensive laïque et anticléricale – mesu-
res contre les congrégations et pour la sécularisation de la vie publique
et les grands services de l’État, vote des premières lois scolaires 15 –

14. Rémond, R., La Droite en France de la Première Restauration à la


Ve République, t. I, 1815-1940, Paris, Aubier/Montaigne, 1971, édition revue,
augmentée et mise à jour en 1982, pp. 141-144. Michel Lagrée cité in Lebrun, F.
(sous la dir. de), op. cit., p. 365. Se référer également à Gadille, Jacques, Libéralisme,
industrialisation, expansion européenne 1830-1914, t. XI de l’Histoire du christia-
nisme des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Marie Mayeur, Charles
Pietri, André Vauchez, Marc Venard, Paris, Desclée de Brouwer, 1995.
15. Sur la loi de 1879 portant création des Écoles normales d’instituteurs, celle
à la collation des grades (réservée aux Établissement supérieurs publics) et le décret
318 Catherine Nicault

n’aient contribué à enlever leur décision en accentuant encore chez


eux le sentiment de responsabilité et le sens du devoir. Inaugurés en
1882 donc, les « pèlerinages de pénitence » ne connaîtront dès lors
plus d’interruption jusqu’à la guerre. Ils se déroulent une fois l’an
– au printemps – jusqu’en 1893, puis deux fois l’an – au printemps
et à Noël de 1893 à 1897, au printemps et en septembre en règle
générale par la suite. Longtemps seuls organisateurs sur le marché,
les assomptionnistes rencontrent à partir de 1898 la concurrence d’un
autre pèlerinage dont nous aurons à reparler, lancé à l’instigation des
franciscains. Invariablement, la visite de Jérusalem est le clou d’un
périple qui, prenant la Galilée pour point de départ, suit peu ou prou
l’itinéraire terrestre du Christ. À partir de 1890, des étapes complé-
mentaires sont néanmoins proposées, et l’Égypte, le Liban et la Syrie,
la Grèce, l’Anatolie et l’Italie viennent agrémenter d’étapes plus
touristiques que pieuses le pèlerinage proprement dit. Le nombre des
participants peut être estimé au total aux environs de 10 000 entre 1882
et 1914, mais avec une grande variabilité dans la taille des groupes
selon les époques. À cet égard le pèlerinage inaugural et celui de 1893
font figure d’exceptions avec leur millier de membres respectif 16. Les
pèlerinages « ordinaires » tournent plutôt autour de 300-400 partici-
pants avant 1890, nettement moins après cette date, avec, au surplus,
des irrégularités de fréquentation fort difficiles à gérer pour les orga-
nisateurs. Ils se proclament « populaires » ; le terme est certainement
excessif, mais ils sont incontestablement plus démocratiques que les
pèlerinages organisés antérieurement : si l’on relève toujours parmi
les participants bon nombre de représentants de la noblesse, ils voisi-
nent désormais avec des bourgeois aisés, beaucoup de clercs, le plus
souvent d’humbles curés, et des femmes en une proportion non négli-
geable – dames de la meilleure société ou filles pieuses, parfois tentées

de 1880 ordonnant la dissolution des jésuites et l’obligation faite aux autres congré-
gations de demander une autorisation, les lois de 1881 et 1882 sur la gratuité scolaire
et la laïcisation des programmes et surtout leurs retombées politiques, se reporter à
Mayeur, Jean-Marie, La Vie politique sous la IIIe République, 1870-1940, Paris,
Éditions du Seuil, 1984.
16. Le pèlerinage inaugural de 1882 compte 1 013 membres exactement ; celui
de 1893 revêt un caractère exceptionnel car il coïncide avec le grand congrès eucha-
ristique de Jérusalem.
Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte 319

par la vocation monastique 17. On note aussi, avec le temps, un nombre


croissant de « croisés » étrangers.
Quels sont donc les rapports susceptibles de s’établir en Palestine,
à la faveur des pèlerinages, entre les consuls, représentants de l’État
français sur place, et ces représentants du catholicisme français,
citoyens déjà meurtris par la politique italienne du second Empire,
puis réduits, sous la Troisième République, à un exil intérieur amer ?

Une constante sous tous les régimes : le souci du bon


déroulement des pèlerinages

Qu’ils servent la monarchie de Juillet, l’Empire ou la République,


l’attitude bienveillante des consuls de France à l’endroit des pèlerins
reste guidée par l’impératif de donner corps de toutes les manières
possibles au protectorat que la France détient sur les latins en vertu
des capitulations. Celui-ci en effet est conçu comme la pierre angulaire
des « droits historiques » de la France en Terre sainte et longtemps
comme son principal atout dans la lutte d’influence qui l’oppose aux
autres puissances. S’appliquant en principe à tous les latins, leur devoir
de protection ne se borne pas aux seuls nationaux français, bénéficiai-
res de toute façon de l’assistance que doit tout représentant de l’État
en poste à l’étranger à ses concitoyens, mais à l’ensemble des catho-
liques, résidents comme voyageurs et pèlerins de passage en Terre
sainte, quelle que soit leur appartenance nationale.
Dans le cadre de la rivalité avec la puissance russe qui prétend
se charger de la protection des orthodoxes, le tout premier consul de
France nommé à Jérusalem, Gabriel de Lantivy, semble même avoir
tenté de faire prévaloir une conception plus large encore du Protecto-
rat, en y englobant tous les chrétiens. On le voit ainsi plaider en 1843
pour se voir autorisé à secourir matériellement les pèlerins chrétiens
en général qui, dit-il, « commencent à affluer à Jérusalem », et qui

17. Observations faites selon les listes de membres publiées dans certains
récits de pèlerinage et les indications éparses contenues dans cette littérature. La
présence de nombreux curés s’explique par l’institution du système dit du « pèlerin
du désir » : des personnes empêchées de faire elles-mêmes le pèlerinage pouvaient,
en échange de certains bénéfices spirituels, financer le voyage d’un pèlerin impécu-
nieux, un clerc généralement.
320 Catherine Nicault

« pour beaucoup d’entre eux, sont dans un dénuement absolu et


manquent des ressources indispensables pour retourner chez eux 18 ».
Dans un autre courrier où il se fait cette fois le porte-parole des
franciscains, il réclame l’autorisation de procéder à une quête dont le
produit devrait permettre l’achat « d’une maison assez vaste pour y
loger les pèlerins et une partie des chrétiens résidant à Jérusalem »,
privés de toit tant par l’étroitesse de leurs ressources que par celle du
parc immobilier dans la Jérusalem du temps 19. Ces libéralités seraient
en effet, plaide-t-il, tout à l’avantage de la France. « Un refus absolu
et général [de venir en aide aux pèlerins nécessiteux] serait une mesure
peu politique dans un pays où notre influence trouve surtout l’occasion
de s’exercer par les bienfaits journaliers que la générosité du Roi, de
la famille royale et de la Nation plaît à répandre sur les populations
chrétiennes. Or l’époque des pèlerinages est solennelle et, je le répète,
le refus du consul de France de faire des aumônes dans cette occasion
publique, ne pourrait que produire une pénible et fâcheuse impres-
sion 20. »
Mais ce ne furent, semble-t-il, que des velléités contrariées par
la volonté russe de défendre son pré carré, et aussi probablement par
le gouffre financier que risquait de représenter l’opération. Quant aux
pèlerins catholiques, encore rares, ils ne font pas encore figure aux
yeux des premiers consuls de moyen d’influence, et, partant, ne retien-
nent pas vraiment leur intérêt. Il n’en est plus tout à fait de même
sous le second Empire, avec les « caravanes », petites mais régulières,
du comité de la rue Furstemberg. C’est l’époque où les consuls entre-
prennent d’entourer les pèlerins catholiques venus sous la bannière
française de certaines prévenances, car, explique le consul en poste
en 1869, la caravane, « devenue périodique depuis plusieurs années »,
a acquis « par sa périodicité et son organisation un certain caractère
officiel ». Bien entendu, l’affirmation du Protectorat, tant vis-à-vis de

18. ADN, Jérusalem, Consulat général, Série A, 122-124, lettre du consul au


Département, Jérusalem, 1er septembre 1843.
19. Ibid., lettre du consul au Département, Jérusalem, 12 octobre 1843.
20. Ibid., lettre du consul en date du 1er septembre 1843, op. cit. Dans sa lettre
en date du 12 octobre, op. cit., le consul ajoute que « les bienfaits du gouvernement
en cette circonstance auraient pour effet inévitable d’appeler sur le Roi et la France
les bénédictions des chrétiens de Palestine et d’accroître par là même notre influence
politique ».
Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte 321

la clientèle latine autochtone que vis-à-vis des nations concurrentes,


surtout la Russie, est le moteur essentiel de cette attitude. « L’impres-
sion produite par cette caravane, souligne bien le consul Barrère en
1859, a été excellente au point de vue de la conviction qui en résulte
de l’intérêt qui s’attache en France aux affaires de Jérusalem ». Dans
cet ordre d’idées, la qualité sociale et intellectuelle des pèlerins leur
paraît de nature à accroître encore le prestige de la France.
Ce sentiment du reste, ajouté à la crainte des difficultés maté-
rielles et politiques que risquaient de susciter l’arrivée de groupes plus
nombreux, explique sans doute le manque total d’enthousiasme de ce
consul à la nouvelle que le ministre songeait à doubler les caravanes
françaises de grands pèlerinages maronites et grecs catholiques venus
de Syrie. Velléités que Barrère décourage, sans peine apparemment,
en soulignant les problèmes insurmontables du gîte à Jérusalem. Mais
ses remarques sur les honneurs bien suffisants dont il entoure déjà ces
pèlerins, notamment à Sainte-Anne, suggèrent qu’il juge ce « maté-
riel » humain trop « oriental » et impropre à servir utilement la
France 21.
On en reste donc aux traditionnelles caravanes françaises, qui ne
sont pas sans laisser espérer d’ailleurs quelques dividendes politiques
supplémentaires. Leur régularité contribue en effet à maintenir en
Terre sainte l’image séculaire de la France « fille aînée de l’Église »
que la « fête impériale », une certaine déchristianisation évidente dans
les hautes sphères de la société et surtout la menace que la politique
italienne de Napoléon III représente objectivement pour les intérêts
temporels de la papauté risquent de ternir à terme. De plus, dans la
mesure où le régime impérial trouve ses principaux appuis à droite de
l’échiquier politique, il est pour lui fondamental de conserver les
faveurs des catholiques – monarchistes de cœur, et pour l’heure bona-
partistes seulement de raison. On voit sans peine l’intérêt de l’Empire
à entourer d’égards les pèlerins de Terre sainte, qui, de retour en
France, s’empresseront de chanter les louanges de sa politique reli-
gieuse au berceau même du christianisme.
Animés donc du double souci d’exploiter en termes de prestige
et d’influence ce renfort, modeste mais régulier, de nationaux sur la

21. ADN, Jérusalem, Consulat général, Série A, 122-124, lettres du consul


Barrère à la Direction politique et à l’ambassadeur de France à Constantinople, toutes
deux en date du 10 mai 1859.
322 Catherine Nicault

scène locale, et de renvoyer dans la mère patrie des concitoyens


confortés dans leur soutien au régime par les égards reçus en Terre
sainte, les consuls déploient une sollicitude croissante à leur égard, ce
qui se traduit par l’instauration d’une sorte de rituel. Ainsi, dans les
semaines qui précèdent l’arrivée de la caravane, le consul se dépense,
en liaison avec le Patriarcat latin et la Custodie franciscaine, pour
prévenir et aplanir, s’il y a lieu, les obstacles que la mauvaise volonté
ou la proverbiale « incurie » des Ottomans pourraient vouloir opposer
à la liberté de mouvement et de dévotion des pèlerins. Une fois ceux-ci
sur place, il lui revient encore de veiller de très près à leur sécurité,
tant à Jérusalem où l’on redoute toujours des heurts avec les autres
communautés, que sur les pistes de Judée et de Galilée, encore peu
sûres. Pour éviter toute mauvaise surprise, le consul se concerte acti-
vement avec ses autorités de tutelle dans la région, l’ambassadeur à
Constantinople et le consul général de France à Damas, ainsi qu’avec
les représentants locaux du pouvoir ottoman, le gouverneur et le
commandant de la garde turque 22.
Le séjour des pèlerins dans la Ville sainte est l’occasion d’un
assaut de courtoisies privées et officielles. Il est d’usage dorénavant
que la caravane française entre en procession dans la Ville sainte,
précédée des cawas du consulat en grande tenue 23, de représentants
de la Custodie et du Patriarcat. Puis, les Français les plus éminents
de la caravane rendent, à leur arrivée et pendant leur séjour, plusieurs
visites protocolaires au consul, lequel, à partir de 1856, les convie à

22. Ainsi en 1857, le consul obtient, via l’ambassadeur à Constantinople et


le consul Outrey à Damas, l’envoi de 800 gendarmes turcs à Jérusalem avant la
Semaine sainte. Il ajoute : « Malgré le concours énorme de pèlerins des autres
communions chrétiennes (10 000 à 12 000 environ) et malgré la coïncidence entre
leurs offices du Dimanche des Rameaux et ceux de la Pâques des latins qui se
célèbrent cette année le même jour, tout s’est passé avec ordre et avec dignité et
sans la moindre collision. Ce résultat est dû à l’exécution parfaite des mesures prises
de concert avec nous par le colonel Riza Bey et ses officiers, et aussi à l’esprit de
conciliation et de charité chrétienne que j’ai eu le bonheur de voir régner entre le
patriarche latin, Mgr Valerga (qui en avait d’ailleurs donné l’exemple), l’archevêque
grec de Pétra et le patriarche arménien. » (ADN, Jérusalem, Consulat général, Série
A, 122-124, lettre du consul au ministre, Jérusalem, 14 avril 1857). L’année suivante,
Edmond de Lesseps, consul à Damas, averti de troubles en Samarie et en Galilée,
dissuade la caravane de rallier Beyrouth par voie terrestre, via Naplouse, comme
d’ordinaire (ibid., lettre du consul au ministre, Jérusalem, 22 septembre 1858).
23. Gardes employés par les consuls et les dignitaires religieux.
Foi et politique : les pèlerinages français en Terre sainte 323

son tour, entouré de tout son personnel, à une messe spéciale à l’église
Sainte-Anne, offerte cette année-là par le sultan à Napoléon III.
Souvent heureux de disposer d’une compagnie qui rompt agréablement
le cours passablement routinier de son existence, le consul les reçoit
aussi volontiers à sa table, quand il ne s’offre pas pour les guider
personnellement dans leurs excursions 24. Après tout, on se trouve entre
gens du même monde. Il va de soi que le consul met à profit leur
présence pour donner aux solennités liturgiques, notamment pendant
la Semaine sainte, un lustre particulier.
Partis, les pèlerins ne quittent pour un an l’agenda du consul
qu’une fois ses rapports envoyés à la Direction politique à Paris et à
l’ambassade de Constantinople, où l’on est visiblement intéressé à
connaître la façon dont s’est déroulé le pèlerinage. C’est le moment
de solliciter promotions et récompenses pour des membres de son
personnel et certains officiers turcs particulièrement obligeants. Il y
va de son intérêt, dans la mesure où obtenir les faveurs sollicitées ne
peut qu’asseoir sa propre position et lui faciliter la tâche l’année
suivante 25.
Cette attention portée aux pèlerinages marque le pas dans les
années 1870 26 ; manifestation sans doute de ce « recueillement »
consécutif à la défaite et aux troubles intérieurs des années 1870-1871 ;
conséquence aussi très probablement du déclin prononcé qu’amorce
alors le comité de la rue Furstemberg, organisateur des pèlerinages en

24. C’est le cas par exemple d’Edmond de Barrère, lui-même archéologue


distingué, selon le témoignage de J. G. D’Aquin, op. cit., chapitre IV.
25. Cf. ibid., lettre du consul au ministre, Jérusalem, 3 avril 1866 : le consul
rend hommage au général commandant de la subdivision militaire de la province et
du chef de bataillon Hussein Aga qui a été « en communication de tous les instants
avec nous ». Il demande en récompense de ses services depuis des années à Bethléem
et Jérusalem qu’on lui décerne « une arme d’honneur (...) en souvenir de l’empres-
sement qu’il nous a montré en toutes circonstances ». Il signale en outre le zèle de
M. Rougon, drogman chancelier intérimaire, et de M. Yohanna Carlo Gellat, vice-
drogman auxiliaire du consulat. De même l’année suivante, il demande la promotion
pour mérites de M. Lacan, vice-drogman, et souhaite vivement voir récompenser de
la croix de la Légion d’Honneur le colonel Aly Bey, déjà décoré par les souverains
d’Italie et d’Espagne, « qui, depuis dix ans, partage avec nous, le souci de maintenir
l’ordre public, de la sécurité de notre clergé et de nos pèlerins » (ibid., lettre du
consul au ministre, Jérusalem, 8 mai 1867).
26. À partir de 1869, la correspondance consulaire conservée n’aborde plus
la question.
324 Catherine Nicault

Terre sainte. Paradoxalement, il faut attendre le début des années 1880


et, avec l’instauration de la « République des Républicains », celle
d’un régime porteur d’un projet de laïcisation et de sécularisation de
la société française, pour voir renaître