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L’analyse d’un jeune Malgache de l’émission TV d’Andry

Rajoelina sur le Rova d’Antananarivo


Posté le 06/06/2020 par Kool Saina —

Ce texte que nous partageons a été écrit par Mika Nirina Andriambelo. Pour rappel, nous avions déjà publié son analyse sur le colisée de
la honte qui est actuellement en construction au sein du Rova d’Antananarivo. Cette fois-ci, le jeune homme de 26 ans sortant de
l’université de Paris Dauphine s’est exprimé longuement, suite à l’intervention télévisée orchestrée par Andry Rajoelina sur la chaîne
nationale malgache pour défendre son colisée. Une fois de plus, son analyse est très pertinente, c’est pour quoi nous vous invitons à la
partager au plus grand nombre.

« Qui verra comprendra.


2h30 ! C’est à peu près le temps qu’il aura fallu à notre PRM pour s’adresser à la Nation, non pas à travers une allocution cette fois, mais à travers
une émission-débat dont le côté « débat » nous a sans doute laissé un goût amer, sans sucette à portée de main pour faire passer la pilule.
Car détrompez-vous, c’est à un simulacre d’échanges que nous avons assisté ce 31 mai dernier : si le Colisée de la Discorde n’est toujours pas
achevé, le théâtre lui, semble avoir pris un TGV d’avance. Et pour cause : entre le design du plateau revêtu d’un pourpre royal et les questions
qui semblent avoir été préparées à l’avance au vu de l’extraordinaire réactivité des images illustratives, à chaque fois que le PRM faisait
référence à un monument étranger, tout semblait minutieusement réglé pour que les questions et les interventions d’un tel viennent appuyer, ou du
moins ne contrarient pas frontalement, la vulgate présidentielle.

Ce n’est pourtant pas tant la durée de l’émission qui a posé problème, mais plus le temps pris par le PRM pour s’étaler sur le sujet du Rova
d’Antananarivo. Il est à rappeler que « grâce » à l’état d’urgence sanitaire, le Ministère de la Communication avait réquisitionné les ondes
des médias privés afin d’assurer la retransmission massive du propos présidentiel. Il est ainsi étonnant de constater que la Présidence ait préféré
concentrer l’essentiel de son argumentaire sur le seul sujet extra-sanitaire du Rova, même si celui-ci a certes beaucoup plus suscité un tollé
d’indignation ces derniers jours, occultant même la rapide progression du nombre de cas de Covid-19 dans la Grande île. Cette obsession de
légitimer le projet à tout prix ne dénote-t-elle pas l’obsession d’aller envers et contre tous, à son terme ? […]

Nous reviendrons ici sur quelques arguments avancés par le PRM, qui a troqué rapidement ce soir-là sa blouse de pharmacologue pour sa toge
d’historien :
1) Sur l’argument selon lequel personne n’aurait crié à l’indignation le jour où l’Etat (entendez par là l’administration Ravalo) avait transféré de nuit
les cendres de rois du Rova d’Antananarivo vers Ambohimanga, il est maintenant de plus grande notoriété publique que ce transfert avait pour but
de réparer l’affront commis par le Général Gallieni en mars 1897, qui lui, avait abruptement transféré les dépouilles royales
d’Andrianampoinimerina, de Ranavalona I et de Ranavalona II vers Manjakamiadana. Ce transfert orchestré par les troupes françaises avait alors
pour mobile de dégager la nécropole royale d’Ambohimanga pour construire sur son site « un réfectoire et une cuisine associés à un cabinet de
toilettes ». Ce que l’administration actuelle pointe alors du doigt comme un sacrilège non récriminé, n’était en fait qu’une réparation essentielle
d’une des nombreuses blessures du fait colonial, cependant mal expliquée à l’opinion publique.

2) Le deuxième argument présidentiel s’est concentré sur le registre de la comparaison, en faisant ainsi appel aux exemples bien connus de la Tour
Eiffel et de la Pyramide du Louvre, projets culturels tous deux décriés à leur origine. Si on s’évitera la besogne de souligner que ces deux projets
n’empiètent aucunement sur une terre « sacrée », on notera tout de même un bémol dans la comparaison présidentielle. L’exemple de la
Pyramide du Louvre permet en effet de démystifier cette démonstration : l’architecte Leoh Ming Pei, en charge de sa construction par François
Mitterrand, avait précisé que la forme de la pyramide tenait plus d’une question d’esthétique personnelle que de la volonté de copier pâlement les
structures égyptiennes. Le fait d’avoir choisi le verre comme matériau rejoignait également l’idée d’un certain « esprit français » que l’on sent vivre
dans des lieux comme la Galerie des glaces du Château de Versailles.

Enfin, le projet de Pyramide du Louvre a fait l’objet d’une prévisualisation 3D en grandeur nature, organisée par Jacques Chirac, alors maire
de Paris, pour faire prendre conscience à chacun de l’ampleur et de l’esthétique du projet, et ainsi obtenir l’adhésion des Parisiens : niveau
publicisation, notre projet de Colisée, adepte du fait silencieusement accompli, reste encore bien en-deçà. Si comparaison est donc à faire, il
serait ainsi beaucoup plus judicieux d’observer comment des Etats mettent en valeur leurs sites historiques tout en sauvegardant leur
dimension sacré, cette dernière leur conférant toute leur valeur authentique et mémorielle : ainsi en est-il de la Cité Interdite en Chine, des Temples
d’Abou Simbel en Egypte, ou encore du Macchu Picchu au Pérou.

3) Enfin, l’argument le plus « culotté » fut sans doute le suivant : il n’y aurait pas de mal à ce que le Colisée soit d’inspiration romaine, puisque les
dernières constructions successives au sein du Rova d’Antananarivo furent toutes d’inspiration étrangère. Le PRM entendait par là l’armature en
pierre du Palais de Manjakamiadana,
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Cameron, William Pool sont en effet autant de noms étrangers qui ont laissé leurs traces dans l’aménagement du complexe du Rova d’Antananarivo,
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mais le fait est que tous ces projets qui respectaient la cosmogonie malgache de l’aménagement de l’espace (la base de la construction Con dentialité - Conditions
doit par exemple partir du nord-est), aient été en leur temps avalisées par les rois et reines Madagascar, seuls dépositaires et titulaires du
fameux « hasina » leur permettant d’entériner ces choix de modification de l’enceinte royale. Le hasina est concomitant à l’aménagement de
tous les Rova de Madagascar. En d’autres termes, en se définissant comme légitime à prendre de telles décisions, le PRM place l’onction
républicaine qu’il a reçue (dans des circonstances non sans taches) au même niveau que l’onction sacrée du hasina dont furent oints les
rois et reines qui se sont succédés dans le Rova d’Antananarivo : c’est là toute la mégalomanie sulfureuse derrière ce projet.

Il n’y a toutefois pas que des points négatifs : on pourra toujours saluer la volonté annoncée de reconstituer les Palais Royaux incendiés à leur
origine, et en particulier, le projet de modernisation du Musée du Palais de Manjakamiadana. Si le design annoncé peut paraître rébarbatif pour le
touriste occidental, il offrira une expérience mémorable pour son homologue local. Les visites avec casque audio contribueront à maintenir le
silence des lieux de repos des défunts royaux. Reste à savoir où se trouveront les toilettes, comment se fera la gestion de l’affluence en week-
end, qui récupérera la manne financière touristique à venir, et surtout à connaître la place qu’occuperont les actuels guides touristiques dans ce
« Rova 3.0 ». Tous ces détails techniques « rassurants », allant même jusqu’au mariage du style mural du Colisée avec celui du Palais de
Manjakamiadana auraient pu faire l’objet de discussions sereines dans le cadre d’une consultation nationale, un site web du projet aurait permis
d’expliquer les détails techniques de celui-ci dans un format accessible à tous. Ce manque de transparence en amont a cependant conduit à ce
capharnaüm médiatique, et a entraîné le PRM dans le piège de devoir réagir à la moindre des petites attaques sur ce projet personnel.

Bref, les choses commençaient à aller sensiblement mieux jusqu’à ce que le PRM jette le débat aux oubliettes par une phrase-pique qui restera sans
doute dans les annales : « Si tu ne comprends pas aujourd’hui, tu comprendras demain ». Précepte que je ne peux que prendre encore aujourd’hui
avec des pincettes, tant je ne comprends toujours pas les Tsena Mora dont les importations ont détruit bon nombre de nos producteurs
agricoles et industriels locaux ; tant je ne comprends aussi toujours par le caractère « manara-penitra » d’hôpitaux où un médecin qui officie au
front des malades du Covid-19 n’est pas protégé dans l’exercice de ses fonctions, et où un malade peut être retrouvé pendu dans sa chambre sans
mobile flagrant de suicide, et qui plus est, enterré sans autopsie.

Cet argument d’autorité ne s’apparente-t-il pas à un énième musellement de la démocratie ? A-t-on encore une fois l’intention de sacrifier la
voix de l’opinion publique contrevenante sur l’autel d’un quelconque « despotisme éclairé » ? Cette pratique de la politique qui tend à imposer le
consensus plutôt qu’à le construire doit cesser : il est ainsi nécessaire de dissoudre l’actuel comité scientifique. Avec une dizaine de membres
issus des rangs de la Présidence et des Ministères, il apparaît que les membres restants ne servent que de caution scientifique à des
décisions qui émanent essentiellement de la Présidence : le Comité auquel nous appelons se doit d’être représentatif de toutes les forces vives
œuvrant autour de la culture, et en particulier du Rova d’Antananinarivo. Sans quoi, les décisions qui y seront votées ne seront-elles aussi, qu’un
simulacre de démocratie, servant un simulacre de décisions concertées. […]

10 minutes ! C’est le temps que vous avez à peu près pris pour parcourir cette analyse de l’intervention présidentielle. Loin de son auteur l’idée de
procéder à une critique intempestive du pouvoir en place. Comme précisé par le Pr Ranjeva, s’il plaît au PRM de continuer à légitimer son action
politique par l’érection d’un bâti qui laissera sa marque dans l’espace, qu’il le fasse autre part que sur un site sacré dont la souillure ne fera que
diviser davantage des Malgaches déjà en perte de repères. Dans tous les cas, il y allait de mon engagement citoyen que de contribuer à mon
humble niveau à attiser les consciences pour éviter cette nouvelle saignée culturelle à notre patrimoine. Et même si après cela, ceux qui servent
l’Etat plus qu’ils ne servent la Nation continuent de vociférer contre l’opposition à ce projet, qu’ils se souviennent que « vous ne comprenez sans
doute pas aujourd’hui, mais vous comprendrez certainement demain ».

Rovako, Lovako, Arovako »


Lire aussi : Les arguments d’Andry Rajoelina pour défendre son colisée
Lire aussi : Une excellente analyse d’un jeune Malgache sur le colisée du Rova d’Antananarivo

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