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QU'EST-CE QU'UNE POLITIQUE DE GAUCHE AU XXIE SIÈCLE ?

Xavier Timbeau

Altern. économiques | « L'Économie politique »

2014/3 n° 63 | pages 66 à 76
ISSN 1293-6146
ISBN 9782352400981
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2014-3-page-66.htm
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L’Economie politique

économique de gauche
Pour une politique
Xavier Timbeau

p. 66

Qu’est-ce qu’une politique


de gauche au XXIe siècle ?
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Xavier Timbeau,
directeur du département analyse et prévision de l’OFCE.

D
EPUIS 2008, L’EUROPE ET LA FRANCE SONT PRISES DANS
une sévère récession qui semble sans fin. Le taux
de chômage, qui a atteint 12  % de la popula-
tion active en fin d’année 2013, est supérieur de
4,8 points à ce qu’il était en février 2007. Qui plus est, dans beau-
coup de pays de la zone euro, dont la France, le taux de croissance
de l’activité est trop faible pour espérer une inversion de la courbe
du chômage avant la fin de l’année 2014, voire 2015. Les inégalités
sont en train de se creuser au moment même où les patrimoines
financiers et immobiliers sont en train de retrouver leur niveau de
valorisation d’avant-crise. Comment en est-on arrivé là ?

Le consensus de Bruxelles :
l’horizon de la politique économique
C’est le résultat du « consensus de Bruxelles », ainsi nommé à
la suite du consensus de Washington. On en trouve l’expression
dans les « recommandations spécifiques aux pays » (ou Country
Specific Recommandations, CSR) que la Commission publie à
l’issue du semestre européen.

Le consensus de Bruxelles repose sur trois piliers. Le premier


est qu’il faut résorber rapidement les déséquilibres macroécono-
miques des pays européens – ces déséquilibres étant ceux des

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balances courantes. Les principaux pays concernés par cet ajus- p. 67
tement, c’est-à-dire ceux en déficit  [1], sont l’Espagne, la Grèce,
le Portugal, la France et l’Italie. A court terme, les seuls instru- [1] L’ajustement pourrait
ments pour ajuster les écarts de compétitivité sont la baisse des se faire également
du côté de ceux qui sont
salaires et de la fiscalité ou des cotisations sociales. Le chômage en surplus, puisqu’un
déficit quelque part trouve
élevé est l’instrument de cet ajustement, parce qu’il pèse sur les toujours et comptablement
salaires, et les réformes de flexibilisation du marché du travail sa contrepartie dans
un surplus. Le sens
sont encouragées, parce qu’elles amplifient l’impact du chômage commun ne s’en tient pas
sur les prix et les salaires. Baisser ou modérer les salaires dans à ce principe comptable et
voit dans le déficit la cause
la fonction publique ou abaisser le niveau du minimum légal première du déséquilibre.
participent à cet ajustement par le coût du travail.

Le deuxième pilier repose sur l’analyse que la perte d’acti-


vité (par tête) survenue depuis 2008 est permanente  [2] (le
« new normal ») et que les recettes fiscales subissent la même
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marche d’escalier vers le bas. Cette
perte de recettes permanente doit La politique économique est verrouillée
s’accompagner d’un ajustement de par la peur de ne plus pouvoir accéder
la protection sociale afin que les aux marchés et les Etats membres sont
dépenses correspondent aux capa- menacés de leur être jetés en pâture
cités de financement, du moins à par leurs partenaires en cas
taux de prélèvement constant. Bien de politique jugée inconséquente.
sûr, rien n’interdit d’augmenter les
taux des prélèvements obligatoires pour faire face à ce nouvel
état de la nature, mais leur niveau élevé actuel interdit, au
moins à quelques pays, cette solution. Ceci d’autant plus que
les perspectives du vieillissement, de la prise en charge de la
dépendance ou des coûts liés au changement climatique (adap- [2] Ce que le FMI
documente par ailleurs
tation ou mitigation) nécessitent déjà des choix drastiques en dans Zdzienicka,
Aleksandra, et Furceri,
matière de dépenses publiques ou de transferts. L’argument est Davide, « How Costly Are
celui du « bon père de famille » dans sa version la plus simple : Debt Crises ? », IMF Working
Paper n° 11/280, 2011.
lorsque l’on n’a plus les moyens, il faut réduire son train de vie.
L’ampleur de l’ajustement est considérable, puisque la produc- [3] D’après le Haut conseil
des finances publiques
tion perdue par rapport à ce qu’il aurait fallu pour continuer à (hcfp.fr/content/
financer le train de vie tel qu’on le pratiquait en 2007 demande download/208/1170/
version/1/file/Avis201402_
un ajustement de plus de 5 points de produit intérieur brut (PIB) relatif_au_solde_
structurel_des_
sur les dépenses. Cet ajustement a en partie été fait, mais il administrations_
subsiste encore pour la France un déficit structurel (c’est-à-dire publiques_en_2013.pdf).

hors effet de la conjoncture) de 3 points de PIB  [3], sachant que [4] Voir page 120 de www.
la réduction depuis 2010 a été obtenue en partie par une hausse ofce.sciences-po.fr/pdf/
documents/prev/
du taux des prélèvements obligatoires de 3 points de PIB  . [4]
prev0414/france170414.pdf
L’effort est donc considérable si l’on veut ramener les prélève-
ments obligatoires à leur niveau d’avant la crise : 6 points de ›››

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p. 68 PIB, c’est plus 100 milliards d’euros ou l’équivalent du budget


de l’Education nationale. On le voit, le deuxième pilier promet
du sang et des larmes.

Le troisième pilier nous ramène à de (déjà) vieilles ren-


gaines. Il s’agit d’accroître la croissance potentielle par des
réformes structurelles allant de la réforme du système éducatif
à la déréglementation des professions réglementées. La liste de
ces réformes structurelles est longue, mais il faut se souvenir
que ce débat avait été laissé à la discrétion des Etats. Plutôt
que de définir dans un bureau la bonne organisation de la
société, les populations devant s’y plier, la méthode était celle
inaugurée par le programme Pisa : collecter une information
statistique fiable et large sur les systèmes éducatifs, la com-
parer systématiquement d’un pays à l’autre, et laisser le débat
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public s’opérer une fois la « vérité » faite sur l’adéquation
entre les moyens, les résultats et les objectifs. Faire participer
l’ensemble des acteurs à l’évaluation et à la décision des
[5] « There Is No
Alternative » (« Il n’y a pas réformes était une voie plus lente mais plus sûre, plus juste et
le choix »), expression
introduite et popularisée
plus démocratique. La crise a réveillé les technocraties en tout
par Margaret Thatcher. genre qui, au son du TINA [5], usent de la stratégie du choc pour
faire le bien plus vite que le lent processus de maturation et
d’adoption que la démocratie implique.

TINA ou la sanction des marchés


Les trois piliers (ajustement du coût du travail pour les pays non
compétitifs, réduction de la générosité de la protection sociale,
réformes structurelles) sont posés comme les gages à apporter
en retour de la protection mise en place par les nouvelles institu-
tions européennes. Le mécanisme européen de stabilité fournit
une assurance aux Etats en difficulté, l’union bancaire dessine
les contours d’un découplage du système bancaire et des Etats,
la Banque européenne d’investissement s’apprête à financer
des PME, la Banque centrale européenne (BCE) dispose de nou-
veaux instruments (l’OMT, le SMP  [6]) et s’engage dans de nou-
[6] Pour une présentation velles mesures pour lutter contre la déflation [7], se posant ainsi
de ce que cachent comme une institution fédérale clef de la stabilité européenne.
ces sigles, voir sur www.
ofce.sciences-po.fr/blog/ Mais pour que ces nouveaux dispositifs institutionnels puissent
amis-des-acronymes-voici-
venu-lomt/ être mobilisés, il importe que les Etats respectent de nouveaux
engagements de réduction des déficits budgétaires.
[7] Voir « Quelles options
pour la BCE ? » (www.
ofce.sciences-po.fr/blog/
quelles-options-pour-la-
La politique économique est verrouillée par la peur de ne
bce-2/). plus pouvoir accéder aux marchés et les Etats membres sont

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menacés de leur être jetés en pâture par leurs partenaires en p. 69
étant désignés responsables de la faillite de la communauté par
un comportement inconséquent. Le TINA prend une nouvelle
tournure puisqu’il n’est plus sim-
plement une injonction dans un L’ajustement par les coûts salariaux,
débat politique national, mais est qu’ils soient nationaux ou sur
érigé en loi commune. Son inspira- certains segments du marché du travail,
tion fait peu de doute : elle repose conduit lentement mais sûrement
sur un libéralisme mercantiliste vers la déflation.
ou un ordolibéralisme à l’ère de
la globalisation, mâtiné d’un étrange principe de précaution.
L’ajustement par les coûts salariaux, qu’ils soient nationaux
ou sur certains segments du marché du travail, conduit lente-
ment mais sûrement vers la déflation. Il accroît les inégalités [8] [8] Les inégalités
de revenus, mais aussi
comme levier de l’ajustement. Il contraint éventuellement à
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les inégalités d’accès
adopter un modèle de production « low cost », pour reprendre au marché du travail
entre les sexes (voir www.
l’expression de Lenoir et alii  [9], qui enferme les pays ou les ofce.sciences-po.fr/
individus dans un choix de revenus bas. publications/revue133.
htm).

[9] Lenoir, Richard, Palier,


A cela, et comme pour l’entériner, la nécessité affichée Bruno, Dupuy, Samuel,
d’ajuster le modèle de protection sociale au « new normal » et Triomphe, Claude-
Emmanuel, « Réformes
impose un ajustement budgétaire continu. Mais en phase en Europe : faut-il en rester
de multiplicateurs budgétaires encore élevés, parce que le au “consensus
de Bruxelles” ? », Note
chômage et plus généralement les bilans des agents éco- de Terra Nova, 14 mai 2014.
nomiques sont toujours détériorés, l’ajustement pèse sur la
croissance. Il confirme alors l’analyse d’un potentiel d’activité
durablement dégradé. En constatant année après année une
activité toujours plus atone, il devient difficile de croire à des
lendemains qui chantent.

Cette logique infernale sera renforcée par la déflation : l’ajus-


tement des bilans (la réduction de la dette) de chaque agent
n’est toujours pas effectif. Pour le faire, chaque agent réduit sa
demande. Pour absorber le chômage involontaire qui découle de
cette demande réduite, il faut baisser les salaires ou les recettes
et accentuer encore l’effort sur la dette. Cette injonction de
contraction du modèle social contribuera également à l’accrois-
sement des inégalités.

Face à ces trois piliers et la sommation de s’y conformer au


nom de l’euro, le gouvernement français s’est enfermé dans
une stratégie confuse. D’un côté, il se soumet au consensus de
Bruxelles : baisse du coût du travail par le crédit d’impôt pour ›››

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p. 70 la compétitivité et l’emploi (Cice) et réduction des dépenses


publiques. De l’autre, il espère que le cycle économique se
retournera et redonnera la marge de manœuvre suffisante pour,
à la fois, tenir ses engagements et désamorcer la crise sociale.
C’est une adhésion sans conviction, pour gagner du temps, qui
ne rassure pas nos partenaires européens, suspicieux quant à la
sincérité de notre gouvernement, pas plus qu’elle ne rencontre
l’approbation des électeurs français.

L’alternative existe
Pourtant, une autre voie était possible : en décalant dans le
temps l’ajustement budgétaire et en évitant de concentrer l’effort
sur les premières années de la crise, l’impact sur l’activité aurait
été moins fort. L’effort à accomplir aurait été moins intense et le
cycle économique se serait retourné plus vite, au bénéfice des
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[10] Voir « iAGS 2013 » sacrifiés d’aujourd’hui avec 3 points de chômage en moins  [10],
et « iAGS 2014 » (www.
iags-project.org).
tout en atteignant au final le même ratio d’endettement. M ­ atteo
Renzi, en Italie, tente de s’engager dans cette voie. Moins d’aus-
térité tout de suite permet davantage de croissance et plus de
marges de manœuvre pour des politiques qui agissent en pro-
fondeur sur la capacité des économies à créer de la richesse.
Au final, davantage d’activité permet de payer ses dettes plus
sûrement que l’effondrement d’une économie.

Ce changement dans la temporalité de la stabilisation des


finances publiques a une autre conséquence bien plus structu-
rante dans le rapport de force avec les marchés financiers et dans
l’équilibre entre les créanciers et les débiteurs. Il requiert un
changement institutionnel profond pour que
L’euro devait protéger les Etats membres soient crédibles dans leurs
les populations, il est temps engagements de stabilisation des finances
de mettre en œuvre ce principe. publiques à moyen terme. Ce changement
consiste à transférer la souveraineté à une
entité qui aurait la légitimité démocratique suffisante pour exer-
cer si nécessaire la mise sous tutelle d’un Etat inconséquent.
La souveraineté commune impliquée par la monnaie unique
exige un tel organe, dont les pouvoirs devraient être limités à ce
[11] Voir sur http:// qui est nécessaire sans dépasser ce cadre [11]. Il ne s’agit pas de
manifestepouruneunion
politiquedeleuro.eu/ franchir le pas vers une fédération improbable, mais d’exercer le
contrôle démocratique d’une situation de fait, capturée par un
processus intergouvernemental qui ne peut conduire qu’à choisir
la mauvaise solution, à savoir celle du consensus de Bruxelles.
Certes, les dettes contractées devront être remboursées dans la

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mesure du possible, mais les créanciers ne doivent pas abuser. p. 71
La menace d’un grand soir de l’abandon des dettes et de l’écla-
tement de la monnaie unique est aujourd’hui trop forte pour être
crédible. Un espace de délibération et de décision sur l’équilibre
entre ce qui sera payé et ce qui ne le sera pas permettrait d’éviter
la polarisation du débat entre ces deux extrêmes : se livrer sans
condition, d’un côté, et agiter la fin du monde, de l’autre.

Un des instruments de ce rapport de force est la banque


centrale, parce qu’elle est en position de garantir les dettes,
publiques comme privées, à l’avantage des créanciers, tout
comme elle définit les taux auxquels les débiteurs pourront se
refinancer. La régulation financière, les amendes infligées aux
[12] Voir Zucman,
banques reconnues responsables, la lutte contre l’évasion fis- Gabriel, La richesse cachée
des nations. Enquête
cale ou la politique de change sont au cœur de l’arbitrage entre
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sur les paradis fiscaux,
créances et dettes. Mais, sans légitimité démocratique, la BCE La République des idées-
Le Seuil, 2013.
est une agence incapable d’intervenir dans cet équilibre subtil.
[13] Trop simples car ils
ne tiennent pas compte de
Deux autres points sont centraux pour la légitimité démocra- l’impact de la fiscalité non
perçue sur les économies
tique de l’euro. Le premier concerne l’évasion et l’optimisation (le maintenant célèbre
fiscales. La garantie apportée aux détenteurs de patrimoine multiplicateur budgétaire)
ni des effets à long terme
de la préservation raisonnable de leur richesse doit avoir pour d’incidence fiscale.
contrepartie une participation aux devoirs, en particulier par
[14] Pour être exact,
l’impôt. L’inventaire des patrimoines et la prise de conscience de ils ont « profité » de prêts
des autres Etats membres
l’ampleur de l’inégalité doivent être mis en parallèle avec le refus à des conditions cependant
de payer l’impôt et de son impact sur les finances publiques [12]. plus dures que celles que
pratique habituellement
Des calculs – trop simples – laissent entrevoir des sommes de le FMI envers les pays
l’ordre des déficits publics actuels  [13]. Le second point est le en difficulté. Le Mexique,
par exemple, a pu accéder
devenir de la Grèce et de quelques autres Etats membres de à des facilités de
47 milliards de dollars à un
la zone euro dont les possibilités de payer un jour leur dû sont taux inférieur à 2,5 % sans
illusoires. La potion amère qui leur a été administrée l’a été au condition, quand la Grèce
a dû emprunter initialement
nom d’un singulier paradoxe. Pour préserver l’euro, ces pays à 5 %, puis à 3,5 %, sous
ont dû faire face eux-mêmes à la résolution de leurs déficits la condition d’un
programme d’ajustement.
publics [14] en se soumettant à la tutelle d’une troïka échappant La Pologne et la Colombie
à toute responsabilité démocratique  [15]. Ainsi, pour une cause ont bénéficié du même
programme que le Mexique.
commune, les Grecs ont dû mobiliser leurs propres moyens en
[15] Voir le rapport
renonçant à leur libre arbitre. Il viendra un moment où le prix parlementaire d’Othmar
à payer pour avoir triché au moment d’entrer dans l’euro, puis Karas et Liêm Hoang-Ngoc
(www.europarl.europa.eu/
après y être entré devra être borné. Les jeunes générations ne sides/getDoc.
doivent pas porter indéfiniment la responsabilité de leurs aînés do?type=REPORT&referen
ce=A7-2014-0149&langua
et il faudra, le plus tôt étant le mieux, sortir de la logique de paie- ge=EN).
ment des dettes par un moratoire pour la Grèce et s’attacher à y
reconstruire une société décente par l’exercice d’un programme ›››

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p. 72 ambitieux d’investissement. L’euro devait protéger les popula-


tions, il est temps de mettre en œuvre ce principe.

Et maintenant ?
Construire une démocratie de la zone euro et déplacer le rapport
de force entre finance et Etat ne se feront pas en un jour. Mais
en attendant, il est possible de corriger en partie les échecs du
consensus de Bruxelles et d’essayer de sortir de cette ornière
dont notre modèle social ne se remettra pas.

La nécessité d’investir
Le premier axe consiste à cesser de peser sur l’activité. Le
risque de déflation est sérieux et la politique monétaire à elle
seule ne suffira pas à l’écarter. Un changement de cap dans la
politique budgétaire est nécessaire : il ne s’agit pas de remettre
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en cause l’objectif de stabilisation
Un « green new deal » qui assoit des finances publiques mais d’en
la stimulation de l’économie répartir les efforts sur une période
sur un investissement public plus longue. Plus précisément, une
ou privé pourrait relancer l’activité des conséquences de l’austérité
à l’échelle de la zone euro. a été la réduction des investisse-
ments, à la fois publics et privés,
qui obère aujourd’hui le fonctionnement des économies et
éloigne des objectifs de la stratégie de Lisbonne ou de réduc-
tion des émissions de gaz à effet de serre. Un « green new
[16] Pour une discussion, deal » [16] qui assoit la stimulation de l’économie sur un investis-
voir le chapitre 4
de l’« iAGS 2014 » . sement public ou privé pourrait relancer l’activité à l’échelle de
la zone euro. Son financement reposerait sur la dette, publique
ou privée, mais en construisant un actif à la valeur positive
(sociale ou marchande), seule la dette brute augmenterait.

Le contrôle de la qualité des investissements entrepris, de


leur pertinence ainsi que des politiques d’accompagnement
(comme une taxe carbone) qui en assurent la rentabilité
pourraient être confiés à un tiers de confiance (piloté par le
Parlement européen par exemple) qui validerait la valorisation
de l’actif accumulé ex ante et ex post. Si l’investissement est
un échec, alors la dette contractée pèsera sur les critères de
finances publiques. Si, au contraire, la valorisation en est
validée, alors les sommes engagées et empruntées ne seront
[17] Voir Timbeau, Xavier,
« Un “new deal” vert pas comptabilisées dans la dette publique au sens de Maas-
pour relancer l’économie »,
Revue de l’OFCE n° 134,
tricht. Cela revient à appliquer une règle d’or intelligente en
mai 2014. contrôlant strictement l’usage des dépenses engagées  [17].

L’Economie politique n° 63
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La notion d’investissement peut être élargie aux investisse- p. 73
ments « sociaux » [18] comme dans l’éducation. Là aussi, et en
particulier dans les pays les plus frappés par la récession, les
dépenses d’éducation, d’insertion ou de protection ont été [18] Voir le site de la
sacrifiées, ce qui aura des conséquences dans le futur. Lever Commission européenne
(ec.europa.eu/social/main.
partiellement la contrainte de finances publiques sur ces jsp?langId=fr&catId=1044)
dépenses est le moyen de rouvrir l’espace d’évolution de nos et Trois leçons sur
l’Etat-providence,
modèles sociaux et d’en accélérer les évolutions nécessaires. par Gøsta Esping-Andersen
avec Bruno Palier,
La République des idées-
Le deuxième axe est de contrôler l’ajustement des Etats Le Seuil, 2008.
membres de la zone euro sans sombrer dans la déflation. En
faisant jouer cet ajustement par le chômage et par le canal
des échanges extérieurs dans une zone intégrée, la déflation
salariale risque bien d’être un processus impossible à arrêter.
L’étanchéité des marchés du travail et la mobilité des capi-
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taux, alors que le cycle de l’investissement n’est pas encore
réenclenché, pourraient bien graver profondément dans le
tissu productif les conséquences de la déflation. La propo-
sition est donc de mettre en place une norme minimale de
salaire, adaptée dans son fonctionnement comme dans son
niveau à chaque pays. Ceux en excédent commercial devraient
accroître leur norme de salaire minimal plus rapidement que
la somme de l’inflation et de la productivité, alors que ceux
en déficit devraient au contraire avoir des augmentations
moins rapides. Une option supplémentaire est d’utiliser
comme norme d’inflation la cible de la BCE, et non l’inflation
anticipée ou constatée, afin de forcer les anticipations des
agents sur cette cible.

Une réforme fiscale d’envergure


Le troisième axe est une réforme fiscale. Réformer la fiscalité
est une entreprise difficile qui ne doit pas s’appuyer sur le [19] Voir « Le mythe
de la réforme », par Henri
seul attrait du changement [19]. Mais le moment présent com- Sterdyniak (www.ofce.
porte une quadruple conjonction de raisons qu’il s’agit de sciences-po.fr/blog/
reforme-fiscale-revenu-
ne pas laisser passer. La première est que la fiscalité reste capital-quotient-familial/).
élevée – elle a augmenté de 3 points pendant la crise – et que On se reportera utilement
aux nombreux débats
la réduire est une possibilité qui pourrait être ouverte par un sur ce sujet.
retour à meilleure fortune, un desserrement des contraintes ou
le gage de réformes par exemple dans la dépense publique.

La deuxième est l’impératif d’une fiscalité écologique et


de l’écueil auquel elle se heurte. En touchant fortement ceux
dont les consommations sont peu « écologiques », la fiscalité ›››

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p. 74 environnementale demande une compensation importante


pour être juste (et accessoirement acceptée). Une taxe aux
frontières est par exemple indispensable pour ne pas entraîner
des « fuites » de carbone [20].

La troisième est que la redistribution opérée par le sys-


tème fiscal ne peut s’isoler de celle induite par le système
de protection sociale, qu’il passe par les transferts ou par la
dépense. Or, puisque le système de protection sociale est
lui-même sur la sellette et qu’il devrait, de
Il faut un socle minimal plus, être adapté en profondeur aux change-
de redistribution imposé à ments de la société, on ne peut imaginer une
tous les pays et si nécessaire discussion du modèle social sans parler de la
organisant le transfert fiscalité. L’individualisation de l’impôt est un
de ressources entre les pays. exemple frappant d’un tel débat partiel. On
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doit s’intéresser aux individus, pas seulement
à l’individualisation de leur impôt. La quatrième raison réside
dans la fiscalité du capital. Entre l’évasion fiscale et les trous
[20] Une taxation de la taxation des gains en capital, le rendement de l’impôt
aux frontières pose
de nombreux problèmes,
rejoint la question des inégalités  [21]. Il faut mettre en place
mais moins qu’un l’inventaire des patrimoines, une lutte efficace contre l’éva-
changement climatique
de grande ampleur. sion et l’optimisation fiscales, mais également une taxation
juste des revenus visibles et invisibles du capital [22]. Les ren-
[21] Voir Piketty, Thomas,
Le capital au XXIe siècle, dements exceptionnels de l’impôt sur la fortune (ISF) en 2013
Le Seuil, 2013.
montrent que cette dernière piste n’est pas négligeable [23]. Le
[22] Voir Allègre, pacte de responsabilité du gouvernement français n’est pas
Guillaume, Plane,
Mathieu, et Timbeau, très éloigné de cette logique, au détail près de l’ambition et
Xavier, « Réformer la de l’ampleur.
fiscalité du patrimoine ? »,
Revue de l’OFCE n° 122,
octobre 2012, Encadrer la concurrence entre les territoires
et les propositions
d’imposition du capital Le quatrième axe est d’engager des réformes structurelles, en
de Thomas Piketty.
reprenant le terme même du consensus de Bruxelles mais en
[23] Voir Les Echos, redéfinissant le sens de ces réformes. Car l’opposition entre
13-14 juin 2014.
droite et gauche ou, si l’on est plus « social-démocrate », le
compromis à construire – pas seulement entre les capitaines
d’industrie et les ouvriers, mais entre les détenteurs de capi-
taux et ceux qui vivent de leur travail, salariés ou non – passe
par l’appropriation de la notion même de réforme structurelle.
En lieu et place d’une flexibilisation brutale du marché du tra-
vail et d’une soumission aux règles de la concurrence de toutes
les professions, il faut ici bâtir un projet de société. Le point de
départ est d’établir une concurrence saine entre les systèmes
nationaux de protection sociale. Cette concurrence ne doit pas

L’Economie politique n° 63
L’Economie politique

économique de gauche
Pour une politique
Xavier Timbeau
être seulement fiscale, sinon celui qui propose le taux le plus p. 75
bas attire les forces vives, elle doit également porter sur les
contreparties associées à une faible fiscalité. A l’inventaire
des patrimoines, il faut associer un échange d’informations et
une pratique fiscale qui permettent de toujours rapporter ce
que chacun reçoit (en éducation, en assurance chômage, en
transferts familiaux ou en retraite)
et ce qu’il a cotisé. Mais cela ne La concurrence entre les territoires,
suffira pas, il faut également un qu’il est vain de vouloir réduire, doit
socle minimal de redistribution être encadrée pour éviter la course à
imposé à tous les pays et si néces- l’échalote qui finit par fabriquer le pire
saire organisant le transfert de du néolibéralisme
ressources entre les pays. Si la
logique d’agglomération industrielle est favorable à tous parce
qu’elle apporte une plus grande productivité, alors il faut
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accepter qu’en conséquence certaines régions défavorisées
bénéficient de transferts pour assurer la juste éducation des
jeunes générations ou les infrastructures de services publics
(santé, petite enfance…) indispensables à tous. Ainsi, un impôt
européen sur les sociétés est une exigence. Mais le véritable
débat se situe sur la façon dont cet impôt sera distribué et
ce à quoi il sera destiné. Une péréquation sur la localisation
des activités, et non des besoins, accentuerait une logique de [24] On peut s’engager
divergence des territoires [24]. à ce que des
investissements évitent
une telle divergence
D’autres pistes concernent la compétitivité et les effets des territoires. Mais
cet engagement n’exonère
d’agglomération. L’urbanisme entrepreneurial à la David Har- pas de savoir que faire
si la divergence se produit
vey fait partie de ces dimensions de la politique parfaitement malgré tous les efforts
pratiquées au niveau local mais mal assumées au niveau pour l’empêcher,
qu’ils aient été suffisants
national ou européen. Or, précisément, il faut à la fois revenir ou maladroits.
sur les objectifs de cet urbanisme entrepreneurial en y ajoutant
[25] L’innovation
les dimensions de bien-être et de solidarité, sans parler des et ses politiques sont
également un sujet qu’il
questions environnementales, mais également sur les condi- est nécessaire de revisiter.
tions de sa mise en œuvre. Là encore, la concurrence entre les Mariana Mazzucato
en fournit un guide
territoires, qu’il est vain de vouloir réduire, doit être encadrée très pertinent dans
pour éviter la course à l’échalote qui finit par fabriquer le pire The Entrepreneurial State,
Anthem Press, 2013.
du néolibéralisme [25].

On pourrait également inscrire au cœur des réformes struc-


turelles la lutte contre les discriminations et les compensations
de celles qui en attendant mieux se produisent partout, de l’inté-
gration des populations immigrées à l’accession des femmes à
l’égalité professionnelle. ›››

Juillet-août-septembre 2014
L’Economie politique

économique de gauche
Pour une politique
Xavier Timbeau

p. 76 Rétablir les équilibres entre débiteurs et créanciers,


entre propriétaires et sans patrimoine
La mondialisation et sa composante financière ont à jamais
perturbé les compromis de l’après-Seconde Guerre mondiale.
La crise des dettes souveraines n’est qu’un épisode de plus
dans le pouvoir fantastique qu’ont acquis ceux qui possèdent
sur ceux qui n’ont rien d’autre, selon l’expression de Robert
Castel, que leur propriété sociale, c’est-à-dire le patrimoine
implicite que leur donne leur participation à la société, leur
contribution par l’impôt ou les cotisations sous la forme d’une
protection contre les aléas de la vie. Pour que cela ne soit pas
sauvagement désagrégé, il est nécessaire d’user de la menace
de ne pas payer les dettes, qui touchera au premier chef ceux
qui ont le patrimoine financier. Mais cette menace ne doit être
mobilisée que pour bâtir un nouveau pacte qui conditionne les
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promesses honorées au maintien des patrimoines implicites de
ceux qui n’en ont pas.

Au-delà, la mondialisation et l’extension de l’économie de


[26] Voir le commentaire marché hors des régulations souveraines des Etats font appa-
de Guillaume Allègre
et Xavier Timbeau à propos raître de nouvelles propriétés. Propriété intellectuelle, valeur
du Capital au XXIe siècle
de Thomas Piketty (www.
des immeubles dans les villes qui sont le cœur de la création de
ofce.sciences-po.fr/blog/ la richesse, demain rareté des droits à polluer ou à émettre des
la-critique-du-capital-au-
xxie-siecle-la-recherche- gaz à effets de serre sont autant de sujets que la main invisible
des-fondements- du marché transformera en injustices  [26]. C’est là que se situe
macroeconomiques-des-
inegalites/). l’impératif d’une politique de gauche. ■

L’Economie politique n° 63