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FORTUNES COLONIALES

Jean-Charles Asselain

Belin | « Revue d’histoire moderne & contemporaine »

2007/5 n° 54-4bis | pages 104 à 109


ISSN 0048-8003
ISBN 9782701145730
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Lecture

Fortunes coloniales

À propos de : BOUDA ETEMAD,


De l’utilité des empires. Colonisation et prospérité de l’Europe,
Paris, Armand Colin, 2005, 335 p., 25 €.
Jean-Charles ASSELAIN

Volet central d’une trilogie qui débute avec La possession du monde. Poids et
mesures de la colonisation (Bruxelles, Complexe, 2000) et qui doit se clore avec l’ou-
vrage en préparation (Le livre noir de l’homme blanc. Le coût humain de l’expansion
européenne), le présent volume aborde des sujets qui demeurent toujours aussi brû-
lants près d’un demi-siècle après la fin des derniers empires coloniaux. La pro-
blématique est plus globale que ne le suggère le titre retenu, puisque les six
premiers chapitres (sur douze) sont consacrés à un « état du monde » par conti-
nent, à la veille de la grande expansion européenne, puis aux effets dévastateurs
de la conquête sur les peuples de l’Amérique précolombienne et de la traite des
noirs sur les peuples d’Afrique, avant de passer à l’examen des effets économiques
de l’expansion coloniale dans cinq pays choisis comme représentatifs de la colo-
nisation européenne (Grande-Bretagne, France, Portugal, Pays-Bas, Belgique).
En ce domaine où s’affrontent de longue date les affirmations opposées les
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plus catégoriques – le lecteur trouvera à cet égard de savoureux rappels, depuis
le jugement d’Arthur Young qui qualifiait les plantations antillaises de « misé-
rable déperdition de capital » pour la France, jusqu’au cynisme du roi de
Belgique Léopold II évoquant à propos du Congo « le magnifique gâteau afri-
cain » –, Bouda Etemad s’est donné pour tâche de présenter une analyse équi-
librée, fondée sur la maîtrise d’éléments quantitatifs qu’il a lui-même contribué
à réunir, conjointement avec Paul Bairoch, et qu’il mobilise à bon escient. Si la
tonalité de l’ouvrage est fort éloignée de celle des premiers auteurs « tiers-mon-
distes » (tel Franz Fanon : « L’Europe est littéralement la création du Tiers-
monde. Les richesses qui l’étouffent sont celles qui ont été volées aux peuples
sous-développés »), l’auteur n’hésite pas, après avoir critiqué les analyses d’Eric
Williams, l’auteur du célèbre Capitalisme et esclavage (1944), à lui rendre hom-
mage pour avoir recentré le débat « à une époque où l’explication du dévelop-
pement de l’Occident par les facteurs endogènes avait le vent en poupe » et pour
avoir « discrédité ceux qui continuent à soutenir que le calvaire de millions
d’Africains a très peu contribué à enrichir l’Occident ».

REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE


54-4 bis, supplément 2007.
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Les questions que soulève Bouda Etemad recoupent très largement celles
qui ont focalisé les réflexions de Paul Bairoch, de Révolution industrielle et sous-
développement (1963) à Mythes et paradoxes de l’histoire économique (1999).
Récusant tout amalgame inspiré par des a priori idéologiques, Bairoch insistait
sur la nécessité d’apporter des réponses différentes à deux questions bien dis-
tinctes : les effets respectifs de l’expansion coloniale sur l’économie des pays
colonisateurs, et sur celle des pays colonisés. Réponses au demeurant fort tran-
chées (l’une en opposition radicale avec les thèses « tiers-mondistes », l’autre en
accord) : non, les relations coloniales n’ont jamais joué un rôle déterminant aux
origines du grand essor économique de l’Europe ; oui, elles portent bien une
responsabilité décisive dans l’appauvrissement cumulatif des pays sous-déve-
loppés. De sorte que, selon cette analyse, la colonisation apparaît non comme
un jeu à somme nulle, mais comme un jeu à somme négative – en se gardant
bien entendu de toute exagération, car il n’est pas question de nier les avantages
procurés à certains intérêts sectoriels ou régionaux, ni l’effet global d’amplifi-
cation au profit de l’économie dominante au lendemain de la « percée » initiale,
la révolution industrielle anglaise. Bouda Etemad se montre pour sa part plus
circonspect encore, mettant en garde contre toute approche globalisante,
« source de débats stériles et venimeux ». Sa démarche vise pour l’essentiel à
montrer comment l’expansion coloniale a pu avoir des effets divers et contras-
tés selon les périodes et les pays colonisateurs, et à dégager du même coup la
part de validité que peuvent comporter les différentes thèses opposées – sans
verser pour autant dans un trop facile relativisme et sans exclure des prises de
position vigoureuses sur certains points.
Comme Paul Bairoch, Bouda Etemad soutient la thèse d’une égalité, ou
d’une quasi-égalité, des niveaux de développement entre l’Europe et les trois
continents du futur Tiers-Monde jusqu’à la veille de la révolution industrielle.
Le principal argument invoqué dans ce sens, à propos de l’Amérique préco-
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lombienne, est l’émerveillement des conquistadors devant la taille et la splendeur
de ses villes. Dans le cas de l’Inde, c’est l’ample développement des industries
notamment textiles, leur haut niveau technique, leur capacité d’exportation qui
sont mis en avant ; loin de connaître une décadence économique à la chute de
l’empire moghol, l’Inde du XVIIIe siècle était peut-être au bord d’une révolution
industrielle, qui n’aurait été contrecarrée que par le très bas niveau des salaires,
tendant à décourager la mécanisation. Bouda Etemad rejette toute notion de
retard global par rapport à l’Europe, même en ce qui concerne l’Afrique ; l’ab-
sence de la roue, par exemple, dans les civilisations africaines et précolom-
biennes, ne constituerait pas un signe de retard, mais « l’expression d’une
adaptation optimale aux conditions locales ». Quant au jugement porté sur
l’Europe, il est au contraire particulièrement abrupt : « Entre 8 500 avant Jésus-
Christ et le XVe siècle, l’Europe est la plus “arriérée” des régions du Vieux
Monde » ; et les qualificatifs retenus pour caractériser l’Europe moderne – « mor-
celée, ouverte, survoltée » – semblent relever d’une approche trop réductrice des
facteurs fondamentaux, nombreux et complexes, qui ont rendu possible la
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grande expansion européenne. « N’exploite pas le monde qui veut », souligne


pourtant B. Etemad, à la suite de Braudel. Quoi qu’il en soit, c’est la conquête
des Amériques qui apparaît alors comme la rupture décisive des équilibres mon-
diaux, donnant naissance à l’opposition « Centre-Périphérie », avec aussitôt des
conséquences doublement meurtrières (que retracent les chapitres 5 et 6) :
effondrement brutal des populations amérindiennes, affaiblissement prolongé
de la démographie africaine par les ravages de la traite. Soucieux, là encore,
cependant d’éviter toute « fixation » “européocentrique, l’auteur rappelle à juste
titre que la traite transatlantique ne doit pas occulter la persistance des traites
« orientales » vers l’Afrique du Nord et le Moyen Orient : « comparé à la traite des
Noirs organisée par les Européens, le trafic d’esclaves du monde musulman a
démarré plus tôt, a duré plus longtemps et a touché un plus grand nombre d’es-
claves », écrivait déjà Paul Bairoch, et la confrontation des estimations chiffrées
ne laisse plus aucun doute sur la robustesse de cette conclusion. Les énormes
divergences entre les chiffres avancés pour l’Amérique autorisent en revanche
peu d’espoirs quant à la possibilité de parvenir à des conclusions définitives sur
l’amplitude de l’hécatombe amérindienne et l’importance réelle de chacun des
facteurs explicatifs.
C’est néanmoins l’analyse de l’impact des relations coloniales sur l’économie
des pays colonisateurs – à commencer par la Grande-Bretagne, puissance impé-
riale dominante du XIXe siècle – qui demeure l’objet principal de l’ouvrage, et son
apport essentiel. « Manchester [l’industrie moderne] aurait-elle existé sans
Liverpool [le commerce colonial] ? ». Si la question est clairement posée, Bouda
Etemad situe bien d’emblée le véritable obstacle à toute réponse univoque :
« l’avancée coloniale [n’est] qu’un aspect d’une expansion beaucoup plus large et
multiforme » – ce qui fragilise la signification des résultats de tout exercice contre-
factuel1 et impose d’envisager séparément chaque dimension du problème dans
son contexte. La netteté des conclusions auxquelles il parvient pourtant est d’au-
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tant plus remarquable que sa démarche ne le porte nullement a priori à minimi-
ser l’importance des enjeux coloniaux. Le rôle des approvisionnements
coloniaux ? Il est indéniable que l’industrie cotonnière anglaise est d’abord « fille
du commerce des Indes », selon l’expression de Paul Mantoux – mais ses appro-
visionnements n’ont pas cessé de s’élargir et de se diversifier au fur et à mesure
de sa croissance. L’importance des profits coloniaux ? Elle ne doit pas être sous-
estimée (notamment au regard des coûts de la colonisation, qui étaient largement
supportés par les peuples colonisés), et si le montant global de ces profits n’a
jamais dépassé une part modeste du revenu national, il n’est pas négligeable par
rapport au volume encore limité des investissements manufacturiers aux pre-
miers stades de la révolution industrielle – mais ce rapprochement assez arbitraire

1. Rappelons que le principe des contrefactuelles vise à reconstituer, à travers un modèle économé-
trique, les conséquences d’un changement affectant l’une des variables (en l’occurrence, le commerce colo-
nial) sous la condition ceteris paribus.
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ne doit pas induire en erreur, étant donné le caractère souvent aléatoire de ces
profits coloniaux et leur faible taux de réinvestissement dans l’industrie. Le rôle
des débouchés impériaux ? Très variable selon les secteurs et les périodes, il s’af-
firme surtout au XIXe siècle, donc bien après le stade décisif du déclenchement de
la révolution industrielle, alors que l’essor des échanges avec les dominions tend
à gonfler les chiffres globaux du commerce impérial qui les inclut. Ainsi, tout bien
considéré, et au terme d’une discussion serrée : « le démarrage économique de
l’Angleterre aurait eu lieu sans les avantages et gains générés par la traite négrière,
le commerce colonial et le système esclavagiste des plantations américaines.
Manchester aurait existé sans Liverpool. Le “commerce triangulaire” n’aurait pas
suffi à lui seul à provoquer ni à soutenir une révolution du mode de production » ;
la contribution des relations coloniales ne doit être ni écartée d’un revers de main,
ni exagérée, « c’est un apport parmi d’autres, et non la condition préalable ou pri-
vilégiée de la révolution industrielle ».
L’argumentation de Bouda Etemad tire sa force en premier lieu d’une ana-
lyse précise des enchaînements temporels2, et elle trouve confirmation dans le
« tour d’Europe » des expériences coloniales. Du Portugal, parti le premier à la
conquête des routes maritimes, à la Belgique, qui rejoint le cercle des puissances
coloniales au seuil du XXe siècle, les exemples choisis couvrent bien les « géné-
rations » successives de la colonisation européenne, et permettent de montrer la
diversité des interactions. Mais il existe presque toujours une disproportion fla-
grante entre les profits coloniaux très visibles – et qui n’ont rien d’un mythe,
notamment ceux qui résultent du travail forcé, comme à Java puis au Congo et
ailleurs en Afrique – et la faiblesse de l’impact global sur l’économie des pays
colonisateurs ; même l’afflux des métaux précieux dont bénéficie le petit
Portugal n’a pas constitué le point de départ d’un processus de développement
à long terme, bien au contraire. Le contraste entre la médiocrité de l’empire
colonial français et la splendeur de l’empire britannique n’est pas non plus le
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fait du hasard, il reflète l’écart persistant entre les deux pays en termes de puis-
sance maritime, de dynamisme industriel, d’envergure financière : « la France
n’aura eu en fin de compte, note cruellement Bouda Etemad, que l’empire
qu’elle méritait ». Le suivi des évolutions temporelles donne lieu cependant à un
constat troublant : l’intensification des relations économiques avec les colonies
correspond typiquement, du moins à partir de la seconde moitié du XIXe siècle,
non pas à des phases d’expansion soutenue, mais au contraire à des phases de
contraction, comme les années 1880, puis les années 1930, marquées dans les
deux cas par une montée du protectionnisme en Europe ; il en est ainsi pour la

2. Le rapport population de la métropole / population de l’empire, calculé par l’auteur, fournit un


repère significatif. Selon ce critère, lors de la formation de l’empire britannique, l’accélération décisive n’in-
tervient qu’à la fin du XVIIIe siècle, avec la conquête de l’Inde, alors que la révolution industrielle est déjà
en plein élan depuis trente ans. L’Angleterre apparaît sous cet angle comme un « colonisateur tardif » au
regard de son propre développement : ce qui incite à considérer la colonisation, selon les termes de Paul
Bairoch, « davantage comme une conséquence du développement industriel que l’inverse ».
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France et aussi pour la Grande Bretagne, où la part de l’empire dans le total


des échanges extérieurs atteindra un maximum tardif vers 1950, au terme de
près d’un siècle de recul relatif dans la hiérarchie des puissances. Faut-il alors
saluer le rôle positif de l’empire – compagnon des mauvais jours – comme fac-
teur de stabilisation et de soutien de l’activité ? Ou dénoncer au contraire le
risque de sclérose, inhérent aux facilités que procurent des débouchés colo-
niaux privilégiés, favorisant la survie d’activités sans avenir et contrecarrant par
là même l’émergence d’industries nouvelles ? Bouda Etemad se refuse pour sa
part à voir là un facteur spécifique de déclin, dans la mesure où ce phénomène
de « repli colonial » ne fait que refléter une perte de dynamisme interne.
Symétriquement, le nouvel élan de l’économie hollandaise à partir de la fin du
XIXe siècle se traduit par une véritable « émancipation » de la métropole de son
ancienne dépendance envers les ressources coloniales (la part des Indes néer-
landaises dans le total du commerce tend nettement à décliner dès les années
1860), de sorte que l’excellente performance économique des Pays-Bas après
l’indépendance de leur grande colonie ne fera que confirmer à quel point les
prévisions pessimistes (« Perdues les Indes, finie la prospérité ! ») étaient injus-
tifiées. Il y aurait eu lieu sans doute d’insister davantage sur la portée très géné-
rale de cet exemple.
L’un des mérites de l’ouvrage est de donner au lecteur les éléments néces-
saires pour former son propre jugement, éventuellement divergent de celui de
l’auteur, ou plus radical3. La thèse de la primauté des facteurs internes du déve-
loppement n’apparaît-elle pas, au terme de cet effort de clarification et d’ap-
profondissement, pleinement confirmée ? L’expansion du commerce colonial
au XVIIIe siècle ne doit-elle pas être considérée comme un révélateur du dyna-
misme interne, bien plus que comme un primum movens ? L’Angleterre se sin-
gularise, un demi-siècle déjà avant le déclenchement de sa révolution
industrielle, par une progression soutenue des revenus, creusant des écarts non
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négligeables même par rapport aux pays voisins : d’où une consommation de
sucre par habitant trois fois supérieure à celle de la France (malgré des condi-
tions de production analogues dans les « îles à sucre » des deux pays) et aussi
une incitation générale (bien que difficile à mettre en évidence, parce que dif-
fuse) à des innovations industrielles économisant la main d’œuvre4. La com-
plexité des interrelations incite certes à se garder de toute conclusion
globalisante, et chacune des thèses en présence « a pu avoir son heure et son
pays de vérité ». Néanmoins, l’exemple du Portugal – ou de l’Espagne – suffit à
montrer que la possession d’un empire colonial n’était manifestement pas une
condition suffisante du développement économique. Et l’extension de la

3. « Globalement et dans la longue durée, le bilan de l’Empire est désastreux. L’expansion coloniale
est l’un des facteurs ayant fait de la France un pays arriéré, misérable, pauvre et pitoyable », (François
CROUZET, 1998, cité par B. ETEMAD, p. 191).
4. On peut difficilement soutenir à la fois que des salaires cinq à dix fois plus faibles qu’en Angleterre
faisaient obstacle à la mécanisation de l’industrie textile indienne (cf. ci-dessus) et que les écarts mondiaux
de niveau de revenu demeuraient faibles jusqu’à la révolution industrielle.
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démarche comparative à des pays d’Europe dépourvus de possessions colo-


niales ou mal pourvus, comme la Suisse, l’Allemagne, la Suède, aurait permis
de rappeler que ce n’était pas non plus une condition nécessaire. Bien plus : les
performances réalisées par ces pays à diverses époques (la Suisse dès le début
du XIXe siècle, l’Allemagne à la fin du XIXe siècle, la Suède au XXe siècle) sug-
gèrent que ce n’était pas même un facteur déterminant, et incite à se demander
pourquoi la croissance des pays colonisateurs a été plus lente en moyenne.
Cette contre-épreuve ne signifie évidemment pas que l’Europe, globalement,
ait été en mesure de se passer de l’essor de ses échanges extérieurs : mais aucune
fatalité n’interdisait a priori leur développement sur un pied d’égalité, comme
en témoigne la vitalité des échanges avec les dominions, très supérieure à long
terme à celle du commerce colonial proprement dit. Non, décidément, l’utilité
des empires n’était pas évidente, et leur influence sur la prospérité de l’Europe
apparaît pour le moins ambivalente.
Jean-Charles ASSELAIN
Université Montesquieu-Bordeaux 4
Avenue Léon Duguit
33608 Pessac
asselain@u-bordeaux4.fr
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