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Frédéric Nef

Indexicalité et indicialité : pragmatique formelle et théorie de


l'énonciation
In: Histoire Épistémologie Langage. Tome 8, fascicule 2, 1986. pp. 257-275.

Abstract
ABSTRACT : The systematic comparison between formal pragmatics (Tl) and "théorie de renonciation" (theory of uttering) (T2)
shows the persistence of a bundle of difficulties in the treatment of indexicals. Do we need a clear cut distinction between first
degree and second degree pragmatics? Is it necessary to equate indexical semantics with first degree pragmatics? How can we
limit the multiplication of coordinates in side indices? Why is the definition of "enunciation" circular? Problems of reference are not
peripheral to T2. The very difference between these theoretical frames is expressed by the distinction between index and indice.
In his comparison the Author restricts Tl to an intensional form and T2 to the presentation of the standard theory of uttering as
given by the late E. Benveniste.

Résumé
RÉSUMÉ : Une comparaison épistémologique de la pragmatique formelle et de la théorie de renonciation, loin d'être incongrue,
révèle des difficultés profondes dans l'élaboration d'une théorie des indexicaux. L'A. insiste par exemple sur le problème de la
séparation entre pragmatique du premier et du deuxième degré, sur la prolifération des coordonnées dans les index, la circularité
de la définition formelle de renonciation... La problématique de la référence, loin d'être étrangère à la théorie de renonciation,
apparaît y tenir une grande place. La différence la plus profonde entre Tl et T2 est traduite dans l'opposition entre les notions
d'index et d'indice. L'A. se limite à une version intensionnelle de Tl et à la présentation de T2 exposée dans les textes de
Benveniste.

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Nef Frédéric. Indexicalité et indicialité : pragmatique formelle et théorie de l'énonciation. In: Histoire Épistémologie Langage.
Tome 8, fascicule 2, 1986. pp. 257-275.

doi : 10.3406/hel.1986.2237

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hel_0750-8069_1986_num_8_2_2237
Histoire Éplstémologle Langage Vni-2 (1986) 257

INDEXICALITE ET INDICIALITE :
PRAGMATIQUE FORMELLE
ET THÉORIE DE DÉNONCIATION

Frédéric NEF

ABSTRACT : The systematic comparison between formal pragmatics (Tl)


and "théorie de renonciation" (theory of uttering) (T2) shows the
persistence of a bundle of difficulties in the treatment of indexicals. Do
we need a clear cut distinction between first degree and second degree
pragmatics? Is it necessary to equate indexical semantics with first degree
pragmatics? How can we limit the multiplication of coordinates in side
indices? Why is the definition of "enunciation" circular? Problems of
reference are not peripheral to T2. The very difference between these
theoretical frames is expressed by the distinction between index and
indice. In his comparison the Author restricts Tl to an intensional form
and T2 to the presentation of the standard theory of uttering as given by
the late E. Benveniste.

RÉSUMÉ : Une comparaison épistémologique de la pragmatique formelle


et de la théorie de renonciation, loin d'être incongrue, révèle des difficultés
profondes dans l'élaboration d'une théorie des indexicaux. L'A. insiste par
exemple sur le problème de la séparation entre pragmatique du premier
et du deuxième degré, sur la prolifération des coordonnées dans les index,
la circularité de la définition formelle de renonciation... La problématique
de la référence, loin d'être étrangère à la théorie de renonciation, apparaît
y tenir une grande place. La différence la plus profonde entre Tl et T2
est traduite dans l'opposition entre les notions d'index et d'indice. L'A.
se limite à une version intensionnelle de Tl et à la présentation de T2
exposée dans les textes de Benveniste.
258 Nef : Indexicalité et indicialité

La comparaison de deux programmes de recherches apparte


nant à des traditions intellectuelles et philosophiques différentes
suscite habituellement deux types de critiques : un rappel aux
convenances, une leçon de sérieux. La comparaison est déclarée
incongrue dans le premier cas, naïve dans le second.
Il est cependant utile de se risquer à de telles comparaisons.
Une épistémologie de la linguistique qui se les interdirait verrait
d'ailleurs son champ d'enquête sérieusement restreint. On risquer
ait,d'apparier épistémologies et linguistiques : à bon chat
bachelardien, bon rat saussurien ; à bon rat chomskyen, bon chat
poppérien. Le projet même d'une épistémologie est opposé à ces
automatismes qui trahissent une paresse d'esprit.
J'entreprends de comparer deux théories fort différentes d'un
même objet : les expressions indexicales (1). Ces deux théories, la
pragmatique formelle et la théorie de renonciation, seront ici
reconstruites et idéalisées, sans entrer dans le détail des débats à
l'intérieur de chacune de ces théories. Nous nous consacrerons
donc plus aux confrontations interthéoriques qu'aux débats
intrathéoriques. De plus, notre point de vue sera épistémologique
et non pas historique au sens strict; ces théories ont subi de
multiples remaniements dont j'ignorerai le détail. On les considére
ra donc comme des possibilités rationnelles dans l'approche du
langage. La comparaison portera plus sur leurs thèses que sur leur
développement. Nous dénommerons par commodité respectiv
ement Tl (pragmatique formelle) et T2 (théorie de renonciation).
Nous distinguerons avec Hansson 1974 pragmatique du
premier, du second et du troisième degré correspondant à l'étude
respectivement des indexicaux, de la relation entre proposition
exprimée et phrase prononcée, des actes de discours. Nous
limiterons notre enquête à la pragmatique du premier degré. Nous
verrons cependant qu'il est difficile de tracer une frontière très
nette entre pragmatiques du premier et du second degré (2).
Nous nous limiterons de plus à une version intensionnelle
de Tl. Sur les arguments que l'on peut présenter en faveur d'un
traitement extensionnel des indexicaux dans la sémantique david-
sonienne on pourra consulter D. Laurier 1983 (3). En ce qui
concerne la comparaison de Tl et de T2, nous ne pensons pas que
cette limitation fausse le résultat, dans la mesure où nous ne
discuterons pas du problème de l'intégration d'un langage pragmat
ique dans une logique intensionnelle (4).
Nef : Indexicalité et indicialité 259

1. LA PRAGMATIQUE FORMELLE ET LA THÉORIE DES


MODÈLES

Tl est une extension de la sémantique fondée sur la théorie


des modèles (modeltheoretic semantics) (5) aux langages contenant
des expressions dépendantes du contexte d'emploi. Le "contexte
d'emploi" d'une expression définit le contexte extra-linguistique (6)
où cette expression a été employée lors de sa profération et où cette
expression est couramment employée. La notion centrale de la
sémantique vériconditionnelle est celle de satisfaction, définie par
rapport à un modèle. Dans Tl la satisfaction d'une formule est
définie non seulement relativement à un modèle, mais aussi par
rapport à un index : une phrase (7) sera dite vraie relativement
dans un modèle M et A un index X. On appelle index un ensemble
de coordonnées relatives au contexte d'emploi.
Soit un énoncé e d'une langue X dans un contexte d'emploi
y. e comprend des expressions, qui sont des sous-parties spécifiant
y de manière complexe, relativement essentiellement à l'espace et
au temps ainsi qu'aux mondes possibles : un index x est un n-uple
formé de n coordonnées, x = < monde, temps, lieu > , avec par
exemple l'instanciation X756 = < m 434, t 987, loc 8765 > . Bien
entendu, si tout énoncé est proféré dans un contexte d'emploi,
certains énoncés peuvent ne pas contenir d'indications sur le
contexte :

(1) Paris est la capitale de la France


(2) II pleut

D'autres au contraire comportent une ou plusieurs expres


sionsindexicales qui véhiculent des indications sur le contexte
d'emploi, comme (3)

(3) Maintenant Paul est heureux

«Maintenant» spécifie une partie de x- Pour comprendre


comment opère cette spécification, il est éclairant de recourir à
la distinction entre énoncé-type et énoncé-occurence. Tous les
énoncés-occurences de (1) recevront la même interprétation. Mais
dans le cas de (3) l'énoncé-occurence recevra une interprétation
à un certain moment et une autre à un autre moment. On peut
évidemment faire remarquer que (2) et (3) sont toutes deux
260 Nef : Indcxicalité et indicialité

indexicales, dans la mesure où le présent renvoie au temps de


renonciation. Cependant il existe une différence de degré l'indexi-
calité entre ces phrases relativement à leurs propriétés dans le cas
d'un enchâssement sous un verbe générateur d'opacité, comme
croire :

(4) Pierre croira qu'il pleut


(5) Pierre croira que maintenant Paul est heureux.

Dans (4) la référence temporelle de a est soit le présent de


profération de (4), soit le présent contemporain du point posé par
"Pierre croira que" ; dans (5), à cause de maintenant la référence
temporelle de j3 est forcément celle de la profération de "Pierre
croira que" (8).

2. LES ÉTAPES DE LA CONSTRUCTION DUNE THÉORIE


FORMELLE DE LA DÉPENDANCE CONTEXTUELLE

On peut esquisser très rapidement les grandes lignes de la


constitution de Tl de la manière suivante. Carnap distingue en 1937
deux sortes de dépendance. Russell en 1940 trace un programme
d'élimination des «circonstanciels égocentriques » (ou «indica
teurs de subjectivité ») (9) qui sont responsables de la dépendance
contextuelle définie par Carnap. Reichenbach en 1947 suit une voie
différente : il donne un traitement logique de ces expressions en
proposant de distinguer systématiquement entre type et occurence
(token) d'un symbole et dégage dans ce cadre conceptuel une
propriété essentielle des indexicaux : la réflexivité occurrentielle
(token-reflexivity) (10). Lewis, Montague et Scott, en 1970 apportent
des contributions majeures, Scott et Lewis en ce qui concerne les
systèmes de coordonnées, Montague pour ce qui touche à la
relation entre langages intensionnels et langages pragmatiques.
Cresswell (1973) et plus radicalement Kaplan (1977) proposent une
modification de la pragmatique des expressions indexicales, le
premier en faisant du contexte une propriété de l'énoncé, le second
en distinguant circonstances de l'élocution et mondes de référence.
Il existe une nuance importante entre deux approches à
l'intérieur de Tl (Russell, Reichenbach...), l'une cherchant à
éliminer les indexicaux, l'autre visant la construction d'un langage
Nef: Indexicalité et indicialité 261

formel assez puissant pour les réduire (11). Ce conflit entre


élimination et réduction, recoupe le conflit plus général en
sémantique entre ceux qui veulent éliminer les imperfections de
la langue naturelle et ceux qui veulent construire un langage
logique assez riche pour exprimer même ce qui peut paraître
imparfait aux yeux de la stricte organisation conceptuelle. Il est
par contre distinct de celui entre les constructionistes et les
descriptivistes (12).
Dans la perspective de réduction à l'intérieur d'une sémanti
que formelle intentionnelle un recours systématique est fait à la
théorie des modèles (13). On sait en effet que la théorie de la vérité
de Tarski autorise deux interprétations, l'une absolue, l'autre
relative (cf. P. Gochet 1982).
Parmi les problèmes posés par Tl, nous discuterons les
suivants : 1) Faut-il intégrer la pragmatique du premier degré dans
la sémantique ? (§111) ; 2) Peut-on proposer un système formel de
la dépendance contextuelle ? (§IV).

3. PRAGMATIQUE DU PREMIER DEGRÉ ET SÉMANTIQUE


INDEXICALE

Thomason 1973 a proposé de considérer la pragmatique du


premier degré comme se confondant avec la sémantique indexica-
ïe. Quels sont ses arguments ? Quel est l'enjeu de cette proposition ?
La proposition de Thomason est :

que la pragmatique se concentre sur l'étude des significa


tions impliquées, à savoir la manière dont les significations
supplémentaires sont lues comme appartenant aux énoncés
(p. 163, trad. fr.).

Thomason oppose Montague à Morris. Pour ce dernier la


pragmatique appartient à la biologie, à la sociologie, à la
psychologie. Pour Morris l'interprète d'un signe est un organisme,
l'interprétant est l'habitude de l'organisme à répondre. Pour
Montague au contraire la pragmatique peut difficilement être
distinguée de la sémantique; elles sont toutes deux fondées sur
la théorie des modèles. Selon lui, la pragmatique s'identifie en fait
à la pragmatique du premier degré (14).
262 Nef : Indcxicalité et indicialité

Thomason propose d'identifier pragmatique du premier degré


avec la sémantique indexicale - i.e. sémantique qui prend en
compte les index dans l'interprétation des formules - et de réserver
le terme de pragmatique aux pragmatiques du deuxième et
troisième degré.
Il existe peu d'arguments explicites de Thomason pour justifier
cette modification du découpage entre sémantique et pragmatique.
Il est certain que sa proposition a été acceptée et que Tl est plus
souvent dénommée, à l'heure actuelle "sémantique indexicale" que
"pragmatique formelle". L'enjeu en est cependant clair.
Du fait que la langue naturelle s'offre à l'analyse sous forme
de discours situés dans l'espace et le temps et proférés par un
locuteur individuel, la forme habituelle d'un fragment de langue
est indexicale. Les phrases non indexicales (comme les analytiques
ou pseudo-analytiques, génériques...) sont finalement une except
ion. Dans ces conditions on comprend que si la pragmatique
s'occupe des expressions indexicales, la place qui restera à la
sémantique sera très restreinte : elle serait réduite à l'étude de
certains types de phrases et à celle des types de relations entre
phrases (non indexicales) - synonymie, paraphrase, etc.
L'enjeu de la séparation entre pragmatique du premier degré
de pragmatiques du second et troisième degré, est de plus un
éclatement de la notion de contexte. Il faut distinguer ici plusieurs
acceptions du contexte : a) l'ensemble des coordonnées spatio
temporelles ; fi) l'environnement textuel ou discursif ; y) l'ensem
ble des circonstances pycho-sociologiques. Or le contexte au sens
a est le seul à être pris en compte dans Tl. Il faudrait alors
distinguer situation de profération, contexte discursif et ci
rconstances de renonciation. Il est certain que la première acception
du contexte est hétérogène aux deux autres : elle ne prend pas en
compte l'évaluation du contexte par les agents et les destinataires
de la profération. Elle se réduit à des n-uples de coordonnées
chargés d'interpréter tel ou tel aspect de l'indexicalité.

4. PROBLÈMES D'UNE THÉORIE FORMELLE DE LA


DÉPENDANCE CONTEXTUELLE

Peut-on proposer un système formel de la dépendance


contextuelle ? Peut-on déterminer a priori la taille des index ? Une
Nef : Indexicalité et indicialité 263

déclaration de Montague constitue une réponse clairement affirma


tive à la première question :

il me semblait souhaitable que la pragmatique doive au


moins au début (15) suivre le guide de la sémantique, qui est
avant tout concernée par la notion de vérité (dans un modèle
ou relativement à une interprétation) et donc soit concernée
par la vérité - mais non seulement par rapport à une
interprétation, mais aussi à un contexte d'emploi (Montague
[1974], p. 97).

Ces contextes d'emploi sont mis en relation avec des


« complexes d'aspects pertinents de contextes d'emploi que l'on a
des raisons de croire possibles » (ibid, p. 98). Ces complexes sont
des index, ou des points de référence (dans la terminologie de
D. Scott) (16).
Plus précisément pour interpréter un langage pragmatique L
nous devons spécifier plusieurs choses :
i) l'ensemble de tous les contextes d'emplois possibles, avec
les indices ou points de référence. Par exemple si L n'a que des
temps et le pronom « Je », un point de référence ou un index sera
une paire ordonnée consistant en deux coordonnées,, une personne
et un nombre réel : < Luc, 2, 1245 > .
ii) l'ensemble des objets existant à un certain moment du
temps
iii) l'intention des prédicats et constantes individuelles de L
iv) l'interprétation des opérateurs de L

La vérité sera définie de la manière suivante : la phrase 0 est


vraie relativement au point de référence i dans l'interprétation U.
La satisfaction se définit ainsi : l'individu possible x satisfait la
formule 0 relativement au point de référence i, dans
l'interprétation £7(17).

Quelle est la taille de ces index ? Existe-t-il une auto-limitation


du nombre des coordonnées ? P. Gochet 1980 a beaucoup insisté
dans un essai, auquel nous devons beaucoup, sur leur multi
plication. L'origine de cette multiplication est bien explicitée par
Lewis 1972. Pour cet auteur les paquets de facteurs pertinents pour
l'interprétation d'un CN, sont des index (18). L'intention d'un CN
sera une fonction des index dans les extensions appropriées. Lewis
264 Nef : Indexicalité et indicialité

distingue deux sortes de. coordonnées, celles relatives aux mondes


possibles de celles relatives au contexte. C'est pour ces dernières
que se pose le problème de la prolifération. En effet les
coordonnées correspondent aux différents types de dépendance
contextuelle : temporelle (maintenant, alors...), locale ou spatiale
(ici, là... (19)), auditoire, ostension (ceci, cela), textuelle (ci-dessus,
plus loin...), qui correspondent aux acceptions a, /?, et y du contexte,
distinguées plus haut.
Il est clair qu'il n'existe pas de raison a priori de limiter le
nombre des coordonnées. Il s'agit là d'une difficulté conceptuelle
extrêmement importante. Cresswell 1973 a essayé de surmonter
cette difficulté en affirmant tout simplement qu'une telle liste a
priori des traits du contexte à considérer n'existe pas. Comme le
souligne Cresswell « les traits à prendre en considération dépen
dentde la signification de la phrase » (op. cit ; p. 111).
Gochet commente ainsi la portée de la solution de Cresswell :

L'idée qu'il existe un processus accumulatif par lequel on


sollicite sans cesse de nouvelles coordonnées repose sur l'idée
que l'information textuelle et l'information contextuelle sont
deux sortes d'informations indépendantes qui s'additionnent
pour donner la signification globale. Or, cette idée est fausse.
La portion pertinente du contexte n'est pas indépendante du
texte. Elle est déterminée par lui et varie avec lui ou plus
exactement il y a interdépendance entre le texte et le contexte. »
(op. cit. p. 348-349).

Kaplan 1977, 1978, 1979 a proposé un remaniement beaucoup


plus radical en construisant une théorie sémantique à deux étages
pour interpréter des phrases comme

(6) Je suis ici

qui ont la propriété d'être nécessairement vraies sans être


analytiques (20).
Kaplan opère deux distinctions : d'une part entre contenu
propositionnel et signification de la phrase, d'autre part entre
monde possible et contexte. Bien entendu cette dernière distinction
était présente dans Tl avant Kaplan, que ce soit par exemple chez
Lewis ou chez Cresswell. Mais Kaplan est peut-être le premier à
traiter le contexte sur un pied d'égalité avec le monde possible,
Nef : Indexicalité et indicialité 265

et à distinguer très rigoureusement le niveau où le contenu


propositionnel est relatif aux mondes possibles et celui où la
signification de (6) est relative aux contextes. Techniquement le
contenu propositionnel est défini comme une fonction des mondes
possibles dans les valeurs de vérité, et la signification de la phrase
est une fonction des contextes dans les propositions. Le contenu
propositionnel de (6) est une vérité nécessaire, puisque quel que
soit le monde possible où (6) est proférée, elle reçoit la valeur de
vérité « vrai ». La signification de (6) n'est pas analytique,
puisqu'elle variera en fonction des contextes - elle fera correspon
dre dans certains contextes certaines propositions, par exemple le
contexte c 423, argument de la fonction « signification de (6) », aura
comme valeur la proposition «être à (Jean Dubois, Melbourne,
8.00 GMT, 1.6.78) ».
On peut considérer la théorie de Kaplan comme la version
la plus cohérente de Tl. (21) Nous ne nous poserons pas ici la
question de l'adéquation descriptive de Tl dans la version de
Kaplan.

Il est donc possible de construire un système formel de la


dépendance contextuelle. Cette construction pose deux problèmes
principaux : la délimitation de la sémantique et de la pragmatique,
la maîtrise de la prolifération potentielle des coordonnées dans
les index. Si le premier de ces problèmes n'a pas une signification
épistémologique très profonde - il s'agit, en termes kantiens, de
juridiction plus que de constitution -, le second a, lui, une
signification relativement à la possibilité de constituer Tl. On a
vu qu'il existe deux propositions à l'intérieur de Tl pour résoudre
ce problème, qui vont toutes deux dans le sens d'une distinction
conceptuelle quant à la notion de contexte, chez Cresswell, et à
la notion de signification chez Kaplan. La distinction cresswel-
lienne, qui fait des traits de dépendance contextuelle des propriétés
de l'énoncé est suffisante sans doute pour rendre compte des
interactions entre le texte et le contexte. Par contre la solution de
Kaplan permet d'expliquer pourquoi certaines phrases indexicales
sont à la fois nécessaires et non analytiques. Le fait de retenir l'une
ou l'autre de ces solutions - la seconde étant beaucoup plus radicale
- dépend finalement de la conception que l'on fait de Tl. Si l'on
pense que Tl a pour objet d'étendre la théorie des modèles aux
phrases indexicales, on peut hésiter entre les deux solutions,
266 Nef : Indcxicalité et indicialité

suivant que l'on estime trop fort ou pas le prix à payer pour rendre
compte d'une catégorie de faits somme toute assez exceptionnelle
- les «phrases indexicales pures» constituant un sous-ensemble
restreint des phrases indexicales. Si l'on pense au contraire que
Tl a pour objet de transformer la théorie des modèles de la
sémantique formelle - et que l'on considère alors les phrases
indexicales pures (22) comme une sorte de cas limite illustrant les
impasses de cette théorie des modèles « à un étage » -, alors il est
évident que l'on se tournera vers la version de Kaplan.

5. LA THÉORIE DE I/ÉNONCIATION ET LES


INDEXICAUX

T2 étant mieux connue du public que Tl, nous n'exposerons


pas son développement, ni ne rentrerons dans le détail de sa
construction (cf. B. Nerlich 1986). Nous nous limiterons à la
version qu'en a donnée Benveniste :

Les formes appelées traditionnellement « pronoms personn


els, « démonstratifs », nous apparaissent maintenant comme
une classe d'« individus linguistiques », de formes qui renvoient
toujours et seulement à des concepts. Or le statut de ces
«individus linguistiques» tient au fait qu'ils naissent d'une
énonciation, qu'ils sont produits par cet événement individuel
et si l'on peut dire « semel-natif ». Ils sont engendrés à nouveau
chaque fois qu'une énonciation est proférée, et chaque fois ils
désignent à neuf (74, p. 14-15).

Le commentaire de ce texte serait difficile et long; on se


limitera à mettre en relief les différences conceptuelles avec Tl.
Benveniste oppose des formes, les unes, indexicales, ren
voyant à des « individus », les autres, nominales, à des « concepts ».
Les premières sont nommées des «individus linguistiques», les
deuxièmes devraient logiquement être appelées des «concepts
linguistiques », pour faire pendant, et sont désignées comme des
« termes nominaux ». Les individus linguistiques sont essentiell
ement composés des démonstratifs et des pronoms. Dans « l'appareil
formel de renonciation», Benveniste 1974 (publié sous forme
d'article en 1970), p. 79-88, définit renonciation comme « mise en
fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation »
Nef : Indexicalité et indicialité 267

(op. cit., p. 80), et affirme que « renonciation peut se définir comme


un procès à* appropriation » (p. 82). Ces thèses permettent de
comprendre la perspective de production empruntée par Benven
iste.L'énonciation est un « événement individuel... semel-natif »,
un «événement évanouissant» (1974, p. 227) qui produit les
« individus linguistiques ». L'expression « semel-natif » provient de
l'expression « simul et semel » qui signifie « tout et en une seule
fois » - par exemple le Verbe se révèle simul et semel
Cette perspective de production diffère de celle de Tl. Cette
théorie en effet déterminait la nature des indexicaux à partir de
leur statut référentiel. C'est partiellement le cas de T2, puisque le
renvoi aux individus ou aux concepts est en fait une relation de
référence : retraduite dans Tl on peut affirmer que pour T2 les
indexicaux réfèrent à des individus et que les expressions
nominales réfèrent à des concepts. Cependant il faut remarquer
que le statut de ces individus et concepts n'est pas clair. Le point
décisif est que dans Tl, comme l'affirme explicitement Benveniste
«La référence est partie intégrante de renonciation» (ibid).
L'argument présenté pour intégrer la référence dans renonciation
est le suivant :

Dans renonciation la langue se trouve employée à


l'expression d'un certain rapport au monde. La condition
même de cette mobilisation et de cette appropriation de la
langue est, chez le locuteur, le besoin de référer par le discours,
et chez l'autre, la possibilité de co-référer identiquement dans
le consensus pragmatique qui fait de chaque locuteur un
co-locuteur (ibid).

La référence est donc en fait co-référence pragmatique. Référer


c'est référer à X avec x. L'appropriation de la langue, transformat
ion de la langue en discours, est visible dans les indexicaux, définis
comme des éléments d'un appareil formel de renonciation (AFE),
les marques d'un procès. Mais ce procès d'appropriation est non
pas l'activité locutoire, mais l'activité interlocutoire. On comprend
dès lors la place centrale accordée aux pronoms dans AFE : le
couple je/tu renvoie (pour reprendre la manière de parler de
Benveniste) à cette activité interlocutoire (cf. Benveniste 1966,
p. 252 et ss.). La co-référence au monde s'enracine, selon
Benveniste dans la «référence interne» des éléments de AFE à
renonciation (23).
268 Nef : Indexicalité et indicialité

On aperçoit donc clairement certaines différences entre Tl


et T2. La plus importante tient sans doute au statut de la référence
dans les deux théories. Dans Tl les indexicaux ont une extension
qui varie en fonction du contexte ; ce qui les distingue des autres
expressions n'est pas à strictement parler d'ordre référentiel. On
n'insiste par exemple nullement dans la perspective construction-
niste sur le fait qu'ils référeraient à eux-mêmes - ou le fait dans
la perspective de leur élimination : deux expressions autoréf érentes
peuvent différer par la rigidité (cf. supra la différence entre le
présent et maintenant). On discute par exemple de leur référence
dans les contextes indirects ou obliques, mais cette rigidité est
différente de la réflexivité qui leur est tacitement attribuée par T2.
Dans cette théorie les indexicaux renvoient au procès de
production de l'énoncé. A une perspective référentielle sémantique
se substitue une perspective matérielle sémiotique ; les indexicaux
sont des «symboles indiciels» (Ducrot & Todorov 1972, p. 115)
On peut seulement se demander quelle est la signification exacte
du concept d'énonciation, qui semble dénoter à la fois la
production de l'énoncé (la profération) et l'acte individuel
d'appropriation de la langue.

6. LE CONCEPT D'ÉNONCIATION ET L'OPPOSITION TYPE


VS. OCCURENCE

Dans T2 on distingue en fait soigneusement au moins trois


sens du terme d'« énonciation », pour, en général ne retenir que
l'un de ces trois sens. Les trois sens sont a) la réalisation vocale
de la langue (prolatio, proferatio), b) le mécanisme d'appropriation
de la langue ou le passage de la langue au discours (la
discursivisation des sémioticiens), c) «les éléments appartenant
au code de la langue et dont pourtant le sens varie d'une
énonciation à l'autre» (op. cit. p. 405) - cette définition est
apparemment circulaire : la dernière occurence du terme d'énon
ciation est prise au sens d'énoncé -. Plus exactement au sens
c) renonciation est prise dans le cadre formel (et non pas matériel
ou symbolique) de sa réalisation. Parmi ces trois sens c'est
évidemment le sens c) qui est retenu. Les aspects matériel et
proprement symbolique sont écartés au profit de l'aspect formel.
En quoi consiste précisément cet aspect formel ?
Nef : Indexicalité et indicialité 269

II étudie « les caractères formels de renonciation à partir de


la manifestation individuelle qu'elle actualise » (Benveniste, 1974).
Prise au pied de la lettre cette caractérisation est circulaire ; les
caractères formels de renonciation sont actualisés dans la
manifestation linguistique et ce manifesté est traité comme indice
de ces aspects formels. Où se cache renonciation ? Dans l'actualisa
tion? Dans les indices? L'actualisation ne se livre que dans les
indices, mais ces phénomènes ne sont des indices que dès lors que
l'on suppose sous le manifesté une production caché de la
manifestation. La structure de la définition formelle de renonciat
ion dans Tl est donc aporétique. Qu'en est-il, mutatis mutandis,
dansT2?
La traduction dans T2 de ce problème de définition suppose
tout un travail de traduction des cadres théoriques de Tl et T2 que
nous ne pouvons qu'esquisser ici. C'est seulement après avoir
comparé ces cadres théoriques que l'on pourra homologuer dans
Tl le problème de définition que nous venons de soulever dans
T2. Heureusement un certain nombre de remarques que nous
avons faites jusqu'ici nous permettent d'esquisser cette comparai
son des cadres.

On peut synthétiser les résultats obtenus sous la forme de deux


thèses :

Thèse fondamentale de Tl : l'indexicalité du langage naturel


provient de la dépendance contextuelle d'une partie de ses
expressions; cette indexicalité peut être réduite en utilisant un
langage pragmatique - méthode des index et des coordonnées -,
ou en construisant une théorie sémantique à deux étages,
distinguant contenu propositionnel et signification. La référence
est au centre de la pragmatique formelle : la variabité contextuelle
des indexicaux peut recevoir une interprétation référentielle. La
réflexivité occurentielle des expressions indexicales peut être
éliminée.

Thèse fondamentale de T2 : l'indexicalité de certaines


expressions du langage est en fait une indicialité : certaines
expressions sont des indices du procès de renonciation; leur
analyse permet de reconstruire ce procès. La référence enjeu dans
les indexicaux est une référence différente de celle effectuée par
270 Nef : Indcxicalité et indicialité

les nominaux, il s'agit d'une référence interne. La sui-référentia-


lité (25) des symboles indiciels est essentielle; elle ne peut être
éliminée.

On peut à partir de ce qui précède comprendre l'aporie de


la définition du concept formel d'énonciation dans T2, et tenter
d'homologuer cette difficulté conceptuelle dans Tl. Pour faciliter
cette discussion, nous prendrons l'exemple d'un indexical « pur »,
ici. Dans Tl affirmer qu'il y a un élément formel dans renonciation
- élément sans lequel il ne saurait y avoir de théorie - revient à
distinguer dans le cas d'ici entre le renvoi de cet indexical à un
élément du procès d'énonciation - par exemple ici renverrait au
«lieu de renonciation» - et le renvoi à un individu matériel du
monde - dans ce cas un lieu, et pour prendre des exemples, suivant
le contexte, «Paris», «Melbourne» ou «La Villette»... -. Cette
distinction a un homologue dans Tl : celle entre occurrence et
type... Si nous considérons l'énoncé je suis ici, l'énoncé-type est
la classe de tous les énoncés-occurrences. Cette distinction dans
T2 est celle qui est faite couramment dans Tl entre « phrase » et
« énoncé » par Ducrot notamment.
Dans Tl la distinction est entre « phrase » et « proposition »
(référence, intension ou signification de la phrase selon différentes
versions de Tl). « Énoncé » renvoie dans Tl à une phrase
susceptible d'être vraie ou fausse. Un énoncé-occurrence exprime
une proposition. Le problème qui se pose dans Tl est de savoir
quelle proposition expriment respectivement l'énoncé-occurrence
et l'énoncé-type de je suis ici Dans l'énoncé-occurrence on a/e=u,
ici=v où u et v sont des constantes ; dans l'énoncé-type ou a donc
la classe de toutes les constantes je=u, v, w..., ici=\ï, v', w'... Cette
manière de voir ne rend pas compte de la relation entre je et ici
parce qu'elle ne rend pas compte du caractère de je et ici : le fait
que je renvoie à celui qui profère je suis ici, et que ici renvoie
grosso modo à l'environnement spatial de la prof ération de je suis
ici. On doit donc distinguer entre le contenu et le caractère de ici :
le contenu varie d'énoncé-occurrence en énoncé-occurrence; le
caractère est commun à tous ces énoncés-occurrences, il est donc
relatif à l'énoncé-type.
Nef: Indexicalité et indicialité 271

7. TROIS CONCLUSIONS EN FORME DE POIRE

La problématique de la référence n'est pas étrangère à la


théorie de renonciation. La distinction entre référence à des
individus et référence à des concepts, celle entre référence interne
déliée de «la condition de vérité» et référence des termes
nominaux, l'insistance sur la suiréférentialité attentent clairement
ce fait. Il y a une théorie de la référence en germe dans T2. Ce
qui fait la spécificité de T2 c'est de faire dépendre les mécanismes
référentiels de renonciation.
La véritable différence entre Tl et T2 gît dans l'opposition
conceptuelle entre index et indice. L'indexical pour être interprété
suppose la construction d'un index dans Tl ; dans T2 il est
considéré comme un indice d'un procès.
La question qui est posée, à la fin, est celle de la possibilité
d'une théorie formelle de renonciation. Une telle théorie ne peut
ou ne pourra éviter la question de la référence, externe, interne
ou reflexive. En ce sens la référence apparaît comme le lien entre
la sémantique et la pragmatique. C'est la conclusion la plus
paradoxale des trois.

NOTES

(1) Nous avons, après beaucoup d'hésitations chois l'expression d'« indexicaux », de préférence
à « déictiques », < embrayeurs » etc. pour deux raisons : cette expression a le mérite de
posséder la même racine qu'« indices » - et l'on verra l'importance de cette proximité -,
c'est celle qui a été choisie par Bar Hillel 1954 et elle n'engage pas à une théorie linguistique
comme par exemple embrayeur qui présuppose la distinction de deux niveaux de langage,
l'énoncé, et renonciation. Pour les problèmes terminologiques on peut consulter Todorov
& Ducrot 1972 ou G. Kleiber 1986, p. 4.
(2) L'exclusion ou l'intégration de la pragmatique dans la sémantique est de ce point de vue
en large partie un problème interne à la pragmatique. Il s'agit donc, dans cette perspective,
non d'un problème de délimitation de la sémantique, mais d'articulation des différentes
composantes de la pragmatique.
(3) D. Laurier soutient que Tl dans la version fournie par Kaplan est inférieure à une version
de Tl qui serait une extension aux indexicaux des méthodes davidsoniennes. Il est exact
que l'on peut obtenir une version extensionnelle de Tl - contrairement à l'affirmation
de F. Jacques 1984 selon laquelle il n'y a pas de convention T pour les expressions
indexicales - cf. Burge 1974. Cependant du point de vue qui est le nôtre la méthode des
index de Scott-Lewis-Montague se prête plus facilement à une comparaison avec T2. De
plus Tl dans sa version intensionnelle a été confrontée à un plus grand nombre de faits
linguistiques.
272 Nef : Indexicalité et indicialité

(4) Nous avons discuté ce point en détail dans Nef 1984. Si l'on veut schématiser à outrance
on pourrait dire que la logique intensionnelle vise l'extensionalisation des contextes
opaques et que la pragmatique formelle du premier degré a pour objet de réduire
l'indexicalité du langage naturel en vue de cette extensionalisation.
(5) Carnap 1947, Martin 1959 sont des anticipations de Tl. Il faut souligner que la théorie
des mondes possibles élargira considérabledment la technique de l'indexation. On peut
remarquer de plus que Montague n'a jamais souhaité inclure l'étude des actes de parole
dans une pragmatique formelle ; selon lui une expression à l'impératif n'a pas de valeur
de vérité et tombe en dehors des techniques vériconditionnelles d'évaluation.
(6) On éclaircira plus loin la notion de contexte. Cette notion est d'origine juridique c'est
« l'ensemble d'un acte par rapport à l'enchaînement des dispositions et des clauses »
(Littré) ; l'acception philologique est seconde. Enfin le sens sociologique (construit par
analogie avec le sens philologique) est tardif (1900, d'après Lexis). Le « contexte
extra-linguistique» est une construction abstraite qui contient les circonstances de
renonciation que l'on peut reconstruire effectivement.
(7) On peut discuter le fait qu'une phrase soit vraie ; certains préfèrent parier de vérité de
l'énoncé, association d'une phrase et d'un contexte. On admettra ici qu'une phrase est vraie
relativement à un modèle et qu'un énoncé est vrai relativement à un modèle et un contexte
(représenté par un index). Il existe en effet des phrases qui sont vraies dans tous les
contextes. Pour la différence énonce/phrase voir infra.
(8) L'argument utilisé ici est employé par H. Kamp à propos de now (maintenant) dans Kamp
1971.
(9) La traduction à!egocentric particulars par «indicateurs de subjectivité» est due à
J. Vuillemin. Cf. Vuillemin 1971, p. 130 et ss. Benveniste 1966, p. 264, utilise l'expression
d'« indicateur de subjectivité » à propos des expressions comme je pense, je présume que.
(10) La réflexivité occurrentielle est définie dans Reichenbach 1947 p. 284 et ss. Les mots
occurrentiellement réflexifs peuvent être paraphrasés par «X... cette occurrence». Par
exemple «Je » c'est « la personne qui énonce cette occurrence », « maintenant » c'est « le
temps auquel cette occurrence est énoncée ». Si a est paraphrasable par « a est le A qui
0 cette occurrence de a". Il y a réflexivité parce que a renvoie dans sa signification à
l'occurrence de a (et non à son type). Pour une critique linguistique très pertinente cf.
G. Kleiber 1986 p. 13 et ss. Gale 1967 contient également une critique serrée de ce concept.
(11) Ce langage assez puissant est chez Montague la logique intensionnelle, une «logique
modale du second ordre ».
(12) Cf. sur cette opposition classique Strawson 1963 et Carnap 1963.
(13) Pour le lien entre théorie des modèles et pragmatique, cf. D. Kalish 1967.
(14) Bien entendu dans les développements postérieurs de la sémantique de Montague et plus
généralement de la sémantique fondée sur la théorie des mondes possibles, la place
réservée à la pragmatique du deuxième et même du troisième degré est beaucoup plus
grande. Voir par exemple dès 1972 Stalnaker, et Kartuunen & Peters 1984 (trad, franc.)
pour une synthèse des idées de Grice et de Montague. De plus à l'intérieur de la
pragmatique du troisième degré certaines tentatives de formalisations ont vu le jour, par
exemple Searle & Vandervecken 1984 dans leur tentative (discutable) de «logique
illocutionnaire ».
(15) Cette restriction est importante : Montague n'exclut pas que la pragmatique puisse
s'émanciper de la théorie des modèles.
(16) In Scott 1970.
(17) Cf. Thomason 1974, p. 63-68.
Nef : Indexicalité et indicialité 273

(18) Lewis 1972 se trouve également dans Lewis 1985 avec un post-scriptum inédit
(19) II nous semble plus exact de parler de dépendance contextuelle par rapport au lieu que
par raport à l'espace : le lieu est centré, comme le temps grammatical, tandis que l'espace
ne l'est pas, comme le temps physique.
(20) Montague 1974, p. 104 et ss. s'était intéressé à des phrases comme J'existe qui sont
pragmatiquement valides, i.e. vraies dans tout contexte d'emploi, mais non sémantique-
ment valides - il ne s'agit pas d'une proposition nécessaire.
(21) On peut discuter le degré de remise en cause de certains postulats frégéens de Tl par
Kaplan. Le principal de ces postulats est celui de la référence indirecte - i.e. que toute
référence se ferait via les intensions -. Kaplan, en effet, soutient que les indexicaux peuvent
référer directement. On laisse ce point de côté.

(22) On entend ici par «phrase indexicale pure», par abus de langage, une phrase qui ne
contient que des expressions indexicales, comme « J'existe», *Je suis ici».
(23) < La présence du locuteur à son énonciation fait que chaque instance de discours constitue
un centre de référence interne» (1974, p. 82) Benveniste attribue aux indexicaux une
< réalité de discours » (1966, p. 252), ce sont des « signes vides », non référentiels par rapport
à la réalité... n'assertant rien ils ne sont pas soumis à la condition de vérité (op. cit. p. 254).
Cependant les indexicaux renvoient aux instances du discours. C'est cette fonction de
renvoi qui constitue la « référence interne » (source de sui-référentialité).

(24) Les fonctions d'interrogation, d'intimation... appartiennent à la pragmatique du troisième


degré. Benveniste intègre dans l'AFE ce qui ressort de cette pragmatique. On ne peut ici
développer ce point : le fait que pour Benveniste théorie de renonciation et pragmatique
sont pratiquement équivalentes.
(25) Recanati 1979, p. 153 et ss. développe une théorie de la réflexivité qui rapproche la
réflexivité occurentielle de Reichenbach de la suiréférentialité benvenistienne, à l'intérieur
d'une théorie du signe où tout signe réfère à lui-même, en même temps qu'il peut référer
à quelque chose d'autre. Notre perspective étant de comparer Tl et T2 nous ne nous
occupons pas de la possibilité de les combiner. De plus, comme le remarque Bar Hillel
1970, p. 83, la perspective de Reichenbach est une perspective logique d'élimination des
indexicaux.

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