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CAPES/THEME

L’article défini français LE/LA/LES/L’

Depuis plusieurs années déjà, les études de motivation avaient fait leur apparition en France. Cette année-là,
elles étaient encore en pleine expansion. De nouvelles agences se créaient chaque mois, à partir de rien, ou
presque. On y trouvait facilement du travail. Il s'agissait, la plupart du temps, d'aller dans les jardins publics, à
la sortie des écoles, ou dans les H.L.M. de banlieue, demander à des mères de famille si elles avaient remarqué
quelque publicité récente, et ce qu'elles en pensaient. Ces sondages-express, appelés testings ou enquêtes-
minute, étaient payés cent francs. C'était peu, mais c'était mieux que le baby-sitting, que les gardes de nuit,
que la plonge, que tous les emplois dérisoires - distribution de prospectus, écritures, minutage d'émissions
publicitaires, vente à la sauvette, lumpen-tapirat - traditionnellement réservés aux étudiants. Et puis, la
jeunesse même des agences, leur stade presque artisanal, la nouveauté des méthodes, la pénurie encore
totale d'éléments qualifiés pouvaient laisser entrevoir l'espoir de promotions rapides, d'ascensions
vertigineuses. (…)
Pendant quatre ans, peut-être plus, ils explorèrent, interviewèrent, analysèrent. Pourquoi les aspirateurs-
traîneaux se vendent-ils si mal ? Que pense-t-on, dans les milieux de modeste extraction, de la chicorée ? Aime-
t-on la purée toute faite, et pourquoi ? Parce qu’elle est légère ? Parce qu’elle est onctueuse ? Parce qu’elle est
si facile à faire : un geste et hop ? Trouve-t-on vraiment que les voitures d’enfants sont chères ? N’est-on pas
toujours prêt à faire un sacrifice pour le confort des petits ? Comment votera la Française ? Aime-t-on le
fromage en tube ? Est-on pour ou contre les transports en commun ? A quoi fait-on d’abord attention en
mangeant un yaourt : à la couleur ? à la consistance ? au goût ? au parfum naturel ? Lisez-vous beaucoup, un
peu, pas du tout ? Allez-vous au restaurant ? Aimeriez-vous, madame, donner en location votre chambre à un
Noir ? Que pense-t-on, franchement, de la retraite des vieux ? Que pense la jeunesse ? Que pensent les
cadres ? Que pense la femme de trente ans ? Que pensez-vous des vacances ? Où passez-vous vos vacances ?
Aimez-vous les plats surgelés ? Combien pensez-vous que ça coûte un briquet comme ça ? Quelles qualités
demandez-vous à votre matelas ? Pouvez-vous me décrire un homme qui aime les pâtes ? Que pensez-vous de
votre machine à laver ? Est-ce que vous en êtes satisfaite ? Est-ce qu’elle ne mousse pas trop ? Est-ce qu’elle
lave bien ? Est-ce qu’elle déchire le linge ? Est-ce qu’elle sèche le linge ? Est-ce que vous préféreriez une
machine à laver qui sécherait votre linge aussi ? Et la sécurité à la mine, est-elle bien faite, ou pas assez selon
vous ? (Faire parler le sujet : demandez-lui de raconter des exemples personnels ; des choses qu’il a vues ; est-
ce qu’il a déjà été blessé lui-même ? comment ça s’est passé ? Et son fils, est-ce qu’il sera mineur comme son
père, ou bien quoi ?)
Il y eut la lessive, le linge qui sèche, le repassage. Le gaz, l’électricité, le téléphone. Les enfants. Les vêtements
et les sous-vêtements. La moutarde. Les soupes en sachet, les soupes en boîte. Les cheveux : comment les
laver, comment les teindre, comment les faire tenir, comment les faire briller. Les étudiants, les ongles, les
sirops pour la toux, les machines à écrire, les engrais, les tracteurs, les loisirs, les cadeaux, la papeterie, le blanc,
la politique, les autoroutes, les boissons alcoolisées, les eaux minérales, les fromages et les conserves, les
lampes et les rideaux, les assurances, le jardinage.

Rien de ce qui était humain ne leur fut étranger. Pour la première fois, ils gagnèrent quelque argent. Leur
travail ne leur plaisait pas: aurait-il pu leur plaire? Il ne les ennuyait pas trop non plus. Ils avaient l’impression
de beaucoup y apprendre.

D’année en année, il les transforma.

Georges Perec, Les Choses, 1965

Le texte : Dans ce roman qui dépeint l’explosion du consumérisme dans les années 60, Georges Perec raconte
la vie d’un jeune couple de psychosociologues et leur rapport aux « choses » matérielles. Cet extrait, qui
décrit une enquête d’opinion typique que mène le jeune couple auprès des consommateurs, a cette
particularité intéressante de contenir de nombreux syntagmes nominaux dont la référence est générique.
I. Identification du fait de langue français à étudier1 :

• L’article défini en français est un déterminant, c’est-à-dire un opérateur grammatical qui actualise la notion
nominale et construit la référence. Cette référence peut être générique (on parle de l’ensemble des
occurrences de la classe), soit spécifique (on désigne un certain nombre d’occurrences particulières de la classe
dénotée par le nom).

• Morphologie : Ses formes sont LE/LA/LES et L’ (cas d’ellipse). Il porte donc des marques de genre et de
nombre. Il faut inclure les cas d’enclise ou d’amalgame avec la préposition DE (DE + LE = DU, DE + LES = DES) et
À (À + LE = AU, A + LES = AUX).

• LE/LA/LES, tout comme THE, est avant tout un opérateur de fléchage ou d’anaphore. Il indique que le
référent est connu ou représenté comme connu de l’énonciateur : soit parce qu’il a déjà été mentionné dans le
discours (on parlera d’endophore), soit parce qu’il est présent dans la situation (on parlera d’exophore), soit
parce que le référent est culturellement connu de tous ou fait partie de l’univers de référence commun à
l’énonciateur et au co-énonciateur (exophore culturelle).

• En français, comme en anglais, l’article défini est compatible avec tous les types de noms : discrets, denses
ou compacts.

II. Présentation des choix de traduction :


On pourra traduire l’article défini français par :
- L’article défini THE anglais
- L’article Ø
- Le déterminant possessif (MY/YOUR/HIS/HER… etc.)

III. Contraintes des possibilités de traduction en anglais :


L’un des critères essentiels qui entrera en jeu pour le choix de traduction de l’article défini français est
l’extension du SN (est-elle générique ou spécifique ?) mais éventuellement aussi le type de nom déterminé
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(est-il dénombrable ? indénombrable ? dans ce dernier cas est-il dense ou compact ?).

L’anglais utilisera souvent l’article THE pour traduire l’article défini français, surtout si la référence du SN est
spécifique.
Dans le cas où on a un fléchage contextuel (ce que l’on appelle aussi une endophore ou une anaphore textuelle
: le référent du GN a déjà été mentionné dans le cotexte gauche), l’anglais aura recours, tout comme le
français, à l’article défini THE (par exemple, On Monday, an unarmed man stole $1,000 from the bank. The thief
hasn't been caught yet.). Notons que lorsqu’on a une première mention dans un texte, on utilisera l’article
indéfini A(N). THE indiquera donc une reprise, signalera que le référent a déjà été mentionné dans le cotexte.

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Le format des réponses attendues en thème est le suivant :
Partie 1 : il faut identifier le fait de langue et écrire une présentation assez synthétique sur le phénomène grammatical à
étudier (le situer dans la grammaire, donner ses caractéristiques morphologiques, syntaxiques ou
sémantiques/énonciatives). Inutile de dire que ces informations ne s’inventent pas, d’où la nécessité de les préparer durant
l’année.
Partie 2 : il faut citer les possibilités de traduction, sans les commenter. Souvent le sujet vous donnera une indication sur le
nombre de traductions qu’il faut proposer (deux, trois ou quatre).
Partie 3 : il faut donner les contraintes propres à chaque possibilité de traduction. Il s’agit de remarques purement
théoriques à ce stade, qui ne s’appuient pas sur le texte à l’étude. Là encore, il est préférable d’effectuer cette recherche
en amont durant l’année, car il n’est pas facile le jour du concours d’improviser.
Partie 4 : analyse des différents segments et justification des choix de traduction. Il convient de les décrire puis de justifier
la traduction qui a été retenue grâce aux contraintes mises au jour dans la partie 3.
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Rappel (ou pas…) : on dit qu’un indénombrable est dense quand il est malgré tout quantifiable (five pounds of butter, two
pieces of furniture). Quand l’indénombrable n’est pas quantifiable, on dira qu’il est compact : il s’agit surtout de noms
abstraits tels que justice, imagination etc.
Cette anaphore peut être fidèle (on reprend le même lexème) ou infidèle (on utilise un autre lexème, comme
c’est le cas dans l’exemple ci-dessus où a man est repris par the thief).
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On utilisera également THE dans le cas d’un emploi exophorique , si le référent est présent dans la situation
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(Pass me the salt, please) ou bien quand le référent est culturellement connu de tous (the Queen, the sun, the
Prime Minister) ou appartient à un univers de références commun, partagé par l’énonciateur et le co-
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énonciateur (the postman, the teacher) .
L’article THE est aussi très souvent employé lorsque le nom est postmodifié (par un SP ou une proposition
relative déterminative : the man I met yesterday, the leg of the table). Cet emploi est parfois appelé
cataphorique : dans ce cas, la postmodification permet d’isoler des occurrences particulières de la classe (de
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créer un sous-groupe) .
Dans un contexte générique, l’article THE sera en revanche plus rare. On peut l’utiliser avec des noms
dénombrables au singulier (The lion is the king of animals). Il s’agit alors d’une occurrence prototypique qui
représente l’ensemble de la classe dénotée par le nom. On retrouve cet emploi en particulier dans le discours
scientifique. Un autre cas fréquent est son emploi avec les adjectifs substantivés (the unemployed, the poor,
the rich, the young and the restless). L’adjectif ne prendra pas de –s mais s’accordera malgré tout avec un verbe
au pluriel (The poor are getting poorer and poorer nowadays).

L’article Ø sera quant à lui surtout utilisé dans un contexte générique. Dans ce cas, on l’utilisera avec des
indénombrables pluriels (Ø Lions are wild animals) pour renvoyer à l’ensemble des individus de la classe. On
pourra l’utiliser aussi avec des indénombrables denses ou compacts (I like Ø chocolate). La valeur de l’article Ø
est le renvoi direct à la notion

L'emploi du possessif est restreint : le français utilisera souvent l'article défini lorsque le nom désigne une
partie du corps du référent du sujet. L'anglais, lui, utilisera le déterminant possessif (Il a levé la main = he raised
his hand).

IV. Justification des choix de traduction en contexte :


la jeunesse même des agences (l. 9) : il s’agit d’un GN dont la tête est le nom compact jeunesse. Il est
déterminé par l’article défini LA et postmodifié par l’adverbe même et le SP des agences. Dans ce SP, nous
trouvons également un article défini puisqu’on a une enclise de la préposition DE et de l’article défini pluriel
LES (DES = DE + LES). On a un donc un cas de postmodification. C’est cette postmodification qui restreint la
référence du nom jeunesse et déclenche l’emploi de l’article LE/LA/LES. L’anglais aura lui aussi recours à THE en
dans le cas d’une postmodification introduite par OF (emploi dit « cataphorique » de l’article THE) : the very
youth of the agencies. Le second article défini des sera lui aussi traduit par l’article défini THE car nous avons ici
un fléchage contextuel (ou endophore) : les agences ont été mentionnées dans le cotexte gauche (de nouvelles
agences se créaient).
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la Française (l.16) : Ici, la tête du SN est un adjectif substantivé au singulier. L’ensemble du SN est sujet du
e
verbe vote conjugué à la 3 personne du singulier. Par ailleurs, l'extension de ce SN est ici générique : il n'est
pas question d'un individu en particulier mais de l'ensemble des individus faisant partie de la classe des
femmes de nationalité française. L'anglais peut substantiver un adjectif dans ce cas, avec un sens générique:
the French. Toutefois, cette possibilité ne permettrait pas d'indiquer le genre, les adjectifs anglais étant
invariables.

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Endophore signifie « à l’intérieur du discours » : il s’agit de ce qui a été dit par l’énonciateur (ou ce qui va être dit).
Exophore signifie « à l’extérieur du discours » : il s’agit du monde extralinguistique.
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Ici, le sel est physiquement présent. C’est celui qui est sur la table. THE indique que son existence est évidente pour
l’énonciateur et le co-énonciateur puisqu’ils voient la même chose.
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Ici, si je dis As-tu vu le facteur ?, il s’agira de celui de mon quartier, ou celui que mon co-énonciateur connaît bien.
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Notons que l’emploi de l’article THE n’est pas systématique en français en cas de postmodification :
7
C’est-à-dire un adjectif employé comme un nom.
On pourra avoir recours à un SN pluriel dont la tête est le nom dénombrable women déterminé par l'article ø :
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Which way will French women vote?

la jeunesse (l. 20) : Il s'agit à première vue d'un nom abstrait déterminé par l'article défini. Le SN est sujet du
e
verbe pense conjugué à la 3 personne du singulier du présent. Il se produit ici un phénomène sémantique
intéressant : de façon métonymique, on désigne les individus d'un groupe (les personnes jeunes) par l'une de
leurs caractéristiques (la jeunesse). En tout état de cause, la référence est ici générique. L'anglais pourra faire
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de même avec le nom youth mais dans ce cas, il devra être suivi d'un verbe au pluriel et précédé d'un article
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défini: What do the youth think? Il est possible également d'avoir recours à l'article Ø + nom dénombrable
pluriel: What do ø young people think?

les pâtes (l.23) : Ici, le GN a pour tête le dénombrable pluriel pâtes. Il est COD du verbe aime. Pasta en anglais
est indénombrable dense contrairement au français pâte qui est dénombrable. Il s'agit là encore d'une
référence générique : on aura recours à l'article ø : Describe a man who likes pasta.

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Notez au passage l’emploi du modal WILL un peu particulier : il s’agit d’une valeur dite « fréquentative » de WILL (= il
indique une caractéristique du référent du sujet) et non d’un renvoi à l’avenir, d’un futur. Un présent simple aurait été tout
aussi acceptable : Which way/How do French women vote.
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On peut toutefois trouver un emploi dénombrable de ce mot (surtout dans la presse et de manière un peu péjoratives)
pour désigner des jeunes hommes : a gang of youths.
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Autre exemple (tiré du Longman) : The youth of today are the pensioners of tomorrow.