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DE LA FRANÇAFRIQUE À LA MAFIAFRIQUE - I -
De la Françafrique à la Mafiafrique

Dans les campagnes électorales du printemps 2002 en France, une grande absente: la
politique étrangère. Cela n'intéresse pas les " sondés " (nouvelle appellation des citoyens),
disent les sondages, principale boussole des candidats. II est donc inutile de parler de
l'Europe et des mutations de l'Union européenne, qui jouent pourtant désormais un rôle
essentiel dans la vie quotidienne des Français. Et il est a fortiori inutile de parler de "
politique étrangère " en général, et de " politique africaine " en particulier. Cela tombe bien :
les relations occultes de l'État français avec ses anciennes colonies d'Afrique et du Maghreb
sont l'un des principaux carburants de sa classe politique et des joutes électorales qui
permettent son renouvellement.

Ce tabou qui plombe notre démocratie, nous ne l'acceptons pas. Et c'est pourquoi
Mouvements a choisi de consacrer le dossier de ce numéro double d'été à la " Françafrique
" (néologisme fort pertinent forgé par l'animateur de l'association Survie, François-Xavier
Verschave, qui nous a apporté une aide précieuse dans la réalisation de ce dossier).
Mais il n'est pas simple, nous nous en sommes rendu compte, de faire écrire sur ce qui lie
l'Afrique au monde et de rassembler les savoirs des universitaires, des journalistes, des
experts du conseil et des militants de l'investigation qui tentent de reconstituer les fils du
pillage et de la corruption. Car c'est d'abord cela, la Françafrique : l'implication personnelle
de beaucoup de gens, certains très connus, d'autres beaucoup moins, dans des affaires sur
lesquelles on ne pourrait à la limite écrire, et encore à ses risques et périls, que sous le
régime de la preuve judiciaire.

C'est par là que l'Afrique est entrée ces dernières années sur la scène européenne, par ces
grandes affaires, comme l'" Angolagate " qui pourrait " faire sauter vingt fois la République
" , ou qui passent sans laisser de traces comme celle des faux dinars de Bahrein, en 1998,
transitant d'Argentine par le Togo d'Eyadema et le Tchad d'Idriss Déby. Et aussi par
quelques crimes obscurs, comme l'assassinat à Paris en 1988 de Dulcie September,
représentante de l'ANC sud-africaine qui savait trop de choses sur la fourniture
d'équipements nucléaires au régime d'apartheid, ou celui de la journaliste italienne Ilaria
Alpi, tuée à Mogadiscio en 1994 parce qu'elle savait trop de choses sur le trafic de déchets
toxiques d'Europe vers la Somalie. La mafiafrique a les méthodes de la mafia et des services
secrets réunis. Au fond, la mafiafrique n'est pas particulièrement africaine.

Les origines françaises de la mafiafrique

Ce qu'offre aujourd'hui l'Afrique à toutes les mafias, c'est la mise à disposition d'États de
complaisance par des cliques dirigeantes retranchées sur les positions prédatrices qu'elles
peuvent encore exercer, c'est l'aventurisme de ses guérillas mercenaires. La mafiafrique est
syro-libanaise, belge, ukrainienne, américaine, russe, israélienne, saoudienne, émirat,
anglaise, indo-pakistanaise, française, chinoise. La mafiafrique est même afghane: selon le
journaliste portugais Gustavo Costa, dans un article publié dans L'Expresso en novembre
2001, Luanda est devenu à la fin des années quatrevingt-dix le coeur d'un trafic de
contrebande de biens divers organisé par les milieux trafiquants afghans de Dubaï en
contrepartie du blanchiment de l'argent de la drogue. Dans l'autre sens s'organisait, suivant
les réseaux rôdés de l'" Angolagate " , l'approvisionnement en armes du régime taliban2. La
mafiafrique est planétaire.

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Mais, pour des raisons historiques, la mafiafrique est assez largement française. De son vaste
empire africain, de ce grand mythe vécu d'un lien charnel entre la France et l'Afrique, qui ne
fut jamais aussi fort qu'après la décolonisation des années soixante, la France a hérité d'un
capital relationnel avec les élites africaines et maghrébines et d'un savoir-faire qui font
aujourd'hui merveille, bien au-delà du pré carré colonial, sur tous les terrains de la
mafiafrique. Le "système Foccart" verrouillait la Françafrique, exerçant un contrôle politique
et policier sur le continent pour le compte du camp occidental et contre l'Union soviétique.

Ce rôle planétaire n'a pas été sans bénéfices secondaires spécifiquement françafricains : au
travers des mécanismes maintenant à peu près connus de la circulation perverse de l'aide au
développement et des flux de l'économie rentière, la Françafrique a joué un rôle essentiel
dans le financement de la vie politique française, pour le camp présidentiel et même au-delà,
avec l'habitude prise de la cohabitation.

La politique africaine ne pouvait donc pas être discutée sur la place publique, comme
pouvaient l'être les relations avec l'Allemagne, la Russie ou les États-Unis. Le " foccartisme
", celui de Jacques Foccart comme de ses successeurs, fermait le débat en France aussi.
Évident sur la scène politique, cet étouffement a également longtemps prévalu - et cela est
moins connu - dans le monde universitaire. Ce n'est nullement le fruit du hasard si la France
compte relativement peu de bons spécialistes de l'Afrique contemporaine et du Maghreb.

Dans certains organismes de recherche publics (comme l'ORSTOM), il était tout simplement
interdit aux chercheurs de s'occuper de questions politiques au sens le plus académique du
terme, la science politique: ils étaient soumis à une censure préalable. Et dans le même
temps, des professeurs de droit ont écrit les constitutions africaines sans être trop regardants
sur leur application dans des régimes policiers de parti unique...
À partir de 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir a brièvement permis un certain dégel
intellectuel, en ouvrant le champ de l'expertise reconnue, y compris autour de l'Élysée, à des
universitaires d'un genre que l'on n'avait jamais vu jusqu'alors sous les ors de la République :
pendant quelques mois, ils ont côtoyé le patron de la DGSE (Pierre Marion) et les conseillers
spéciaux de l'Élysée (comme Guy Penne et Jean-Christophe Mitterrand).

Mais la tendance était lourde et les experts indépendants sollicités par l'État au début des
années quatre-vingt ont été ensuite tenus à l'écart dès lors qu'ils entendaient rester
indépendants. La politique de développement, héritière des combats anticolonialistes et tiers-
mondistes, que la gauche victorieuse transportait dans ses valises pesa peu face aux liens
d'argent qui fondaient les pouvoirs africains, via la redistribution clientéliste, et contribuaient
largement au financement des partis politiques français via les " rétrocommissions ".
L'expulsion de l'intrus Jean-Pierre Cot de la scène françafricaine prouva rapidement que tout
allait continuer comme avant, mais avec des partenaires supplémentaires.

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