Vous êtes sur la page 1sur 9

PERFORMANCES DES HAUSSES FUSIBLES DANS DES CONDITIONS PARTICULIERES D’OPERATION

Auteurs :

Sébastien LACROIX

Ugo SPINAZZOLA

Hydroplus

5, cours Ferdinand de Lesseps

92500 RUEIL MALMAISON

France

Résumé : Le système des hausses fusibles constitue une alternative aux vannes et clapets conventionnels ayant fait de nombreuses publications techniques. Les hausses ont fait l’objet d’études expérimentales et théoriques afin d’apprécier leur comportement dans des conditions d’opération particulières, telles que glace et séisme. Par ailleurs, de plus en plus de projets en cours d’étude intègrent le regroupement des puits d’alimentation dans une enceinte dédiée. L’article décrit l’aménagement associé, détaille les avantages induits et présente deux projets où un tel système a été mis en place.

1. FONCTIONNEMENT DES HAUSSES FUSIBLES

Les hausses fusibles constituent une solution alternative aux systèmes mécaniques conventionnels (vannes, clapets, boudins gonflables) ou aux systèmes plus rustiques (digues fusibles, barrages à aiguilles).

Les hausses fusibles sont des modules indépendants, juxtaposés sur le seuil du déversoir d’un barrage. Le dimensionnement et la géométrie des hausses fusibles, spécifiques à chaque projet, leur permettent de rester stables et de résister à certaines charges exceptionnelles (vagues, corps flottants, poussées de glace, séismes, etc.).

En condition normale, les hausses fusibles se comportent comme un rideau étanche permettant le stockage de l’eau jusqu’à leur crête. Pour toutes les crues inférieures à la crue de déclenchement, dont la valeur est fixée par le client (généralement crues de période de retour supérieure à 100 ans), les hausses agissent comme un seuil libre déversant.

Puits d’alimentation Auge Crête déversante Joint latéral Butée aval Alvéole aval Seuil du déversoir Joint
Puits d’alimentation
Auge
Crête déversante
Joint latéral
Butée aval
Alvéole aval
Seuil du déversoir
Joint d’étanchéité
Alvéole aval Seuil du déversoir Joint d’étanchéité Vue 3D d’une hausse type Chaque hausse est équipée

Vue 3D d’une hausse type

Chaque hausse est équipée d’un puits calé pour coïncider avec un niveau de retenue prédéterminé. Lorsque ce niveau est atteint dans la retenue, l’eau pénètre dans un puits et s’accumule dans une chambre située sous la base de la hausse, ce qui créé une sous-pression qui déstabilise la hausse fusible et la fait basculer. À mesure que les hausses fusibles basculent, la brèche par laquelle l’eau peut s’échapper s’accroît, soulageant le barrage de la pression ou d’un déversement excessif qui pourrait l’endommager.

Le fait que la hausse fusible soit simplement posée sur le seuil amène à s’interroger sur la stabilité du module sous l’effet d’actions de forces exceptionnelles (notamment glace et séisme). Le regroupement des puits dans une tour de prise constitue une façon intéressante d’accroitre la précision de fonctionnement des hausses fusibles tout en réduisant l’impact des corps flottant sur le bon fonctionnement du système.

2. EFFET DE LA GLACE

2.1

PREAMBULE

Des essais sur modèle réduit au sein des laboratoires du « National Research Council » de Saint John’s (Canada) et du « Institute of Energy Structures » de Moscou (Russie) ont permis d’étudier le comportement des hausses fusibles dans les régions très froides où le réservoir est entièrement gelé en hiver et où le cours d’eau charrie au printemps d’importantes quantités de blocs de glace 1 .

1 Ces essais ont fait l’objet de nombreuses publications (voir notamment l’article « the reliability of fusible gates in ice-affected environments » publié dans la troisième édition du magazine Hydropower & Dams de 1996)

2.2

EXPANSION THERMIQUE

Du fait de l’expansion thermique, la prise en glace du réservoir peut induire des efforts significatifs sur le barrage et les dispositifs connexes. Au Canada par exemple, des poussées de 150kN par mètre linéaire sont considérée pour dimensionner des structures rigides et de 70 kN par mètre linéaire pour des structures flexibles (telles que vannes).

Ces efforts sont susceptibles d’amorcer un débit de rotation de hausses fusibles installées sur des ouvrages subissant de telles conditions climatiques, principalement lorsque le niveau d’eau dans le réservoir est au niveau de la crête des hausses fusibles. Les essais sur modèle réduit ont montré que, dans ce cas, une importante contrainte en flexion est générée sur la couche de glace en fonction de l’angle de rotation de la hausse fusible, jusqu’à provoquer la rupture de la couche de glace (voir schémas ci-après). La rotation de la hausse est insuffisante pour générer son basculement irréversible. Ces essais ont permis de caler une approche théorique basée sur l’étude de la compression d’une poutre semi-infinie.

Fx Fx My My
Fx
Fx My
My

Du fait de son expansion thermique, la glace pousse la hausse fusible.

Fx

Fx

Fx
Fx

Si cet effort devient suffisamment fort, la hausse commence à pivoter autour de ces butées. Auquel cas, la couche de glace fléchit.

Pour un angle de rotation donné (0,5° a 1,0°); la couche de glace casse et la hausse revient en place.

Des essais similaires ont été menées afin d’apprécier les conditions de stabilité de la hausse fusible du fait de la variation du niveau d’un reservoir entièrement gelé (la couche de glace adhèrant à la hausse fusible). Dans ce cas également, la couche de glace casse à l’amont de la hausse fusible sous l’effet de la contrainte induite par l’armorce de rotation.

2.3 EXEMPLE DAPPLICATION

Le barrage de Khorobrovskaya est un barrage hydroélectrique achevé en octobre 2001 situé à 120 km au nord de Moscou en Russie. Son déversoir est constitué d’un seuil libre de forme labyrinthe et de deux passes équipées de manière à pouvoir

tester le comportement de hausses fusibles de 1,80m de hauteur en conditions réelles.

Ce projet inclut différents dispositifs permettant d’améliorer la tenue des hausses fusibles à la glace :

- le niveau de retenue normale a ainsi été calé 10cm sous le niveau de la crête des hausses fusibles afin de limiter l’accumulation de glace sur la face aval,

- le seuil inclut deux passes équipées chacune de deux hausses fusibles afin de limiter la longueur de hausses fusibles exposée à la couche de glace (l’insertion de piles intermédiaires réduit la poussée exercée sur les hausses fusibles)

En dépit de conditions sévères (réservoir gelé sur une profondeur de 60cm), ni désordre ni déplacement n’ont été constaté depuis l’installation des hausses fusibles en 2001.

depuis l’installation des hausses fusibles en 2001. Hausses fusibles sur le barrage de Khorobrovksaya 3. EFFET
depuis l’installation des hausses fusibles en 2001. Hausses fusibles sur le barrage de Khorobrovksaya 3. EFFET

Hausses fusibles sur le barrage de Khorobrovksaya

3. EFFET DES SEISMES

3.1 APPROCHE THEORIQUE

Les hausses fusibles, étant simplement posées sur le seuil, ont un comportement aux séismes souvent meilleur que les vannes mécaniques.

L'influence des séismes sur la stabilité des hausses fusibles a été étudiée par Pierre Londe 2 sur la base d’une approche pseudo statique 3 . La stabilité de la hausse fusible est appréciée en comparant la résultante (M OVS ) du moment des forces ayant un effet déstabilisant en prenant en compte les charges sismiques à la résultante du moment (M ST ) des forces ayant un effet stabilisant.

2 Pierre Londe fut notamment président du Comité International des Grands Barrages (CIGB) et co- président du Comité Français des Barrages et Réservoir. 3 Voir "Design of Small Dams" du Bureau des Réclamation (voir pages 322 à 326 de la troisième édition)

3.2

CALCUL DU MOMENT DES FORCES SISMIQUES

Les charges sismiques additionnelles sont calculées en fonction de l'accélération du sol liée au séisme (composante horizontale a h g et verticale a v g) grâce aux formules ci-après :

Intitulé

Force (en N)

Moment (en N.m)

F h : Force horizontale, appliquée au centre de gravité de la hausse

F h = a h .g.P H

M

(F h ) = F h .X G

F v : Force verticale, appliquée au centre de gravité de la

F v = a v .g.P H

M

(F v ) = F v .Z G

hausse

 

P z : Pression hydro- dynamique additionnelle du volume d’eau mis en mouvement du fait du séisme

Calculée grâce à la formule de Westergaard :

M (P Z ) = 0.40.P z .d

P z = 0,583.a h .g.ρ.(d+s) 0,5 .d 1,5 .L

avec :

P

X G distance du centre de gravité de la hausse à la butée sur l’axe horizontal Z G distance du centre de gravité de la hausse à la butée sur l’axe vertical

H

poids de la hausse (en kg)

ρ

masse volumique de l’eau (en kg/m 3 )

d

hauteur de l’eau à l’amont du déversoir par rapport au seuil (en m)

s

pelle à l’amont du seuil (en m).

L

largeur de la hausse (en m)

Le moment déstabilisant global M ovs est alors:

M ovs = M ov + M (F h ) + M (F v ) + M (P Z )

avec :

M ov

moment déstabilisant hors charges sismiques

(en N.m)

Si M OVS est plus petit que M ST , il n’y a pas de mouvement de la hausse sur le seuil. Dans le cas contraire, l’accélérographe du séisme doit être utilisé afin d’étudier les déplacements de la hausse fusible par rapport aux butées.

3.3 TENUE DES HAUSSES FUSIBLES LORS DE SEISMES

Quatre ouvrages équipés de hausses fusibles sont situés à moins de 80 kilomètres de l’épicentre du séisme de magnitude 7.6 qui à frappé en janvier 2001 le nord ouest de l’état du Gujarat en Inde. Les inspections menées suite à cet événement n’ont révélé aucun déplacement des hausses fusibles mesurant de 1,00m à 1,60m de hauteur.

Des hausses fusibles de 6,50m de hauteur équipent le barrage de Terminus situé en Californie. L’étude des effets du séisme de dimensionnement (a h MDE = 0.15 et a v MDE = 0.10) a montré l’absence de déplacement des hausses fusibles. Les hausses fusibles ont cependant été équipées de butées latérales bridant leur déplacement. Ce système peut être reconduit sur des projets en zone sismique.

4. VAGUES ET DEBRIS : UTILISATION D’UNE TOUR DE PRISE D’EAU

4.1 DESCRIPTION DE LA TOUR DE PRISE DEAU

De manière classique, les puits sont positionnés directement sur les hausses fusibles. Un certain nombre de projets considère une variante consistant à regrouper les puits dans une enceinte (appelée tour de prise d’eau) dédiée dissociée des hausses fusibles et usuellement implantée en périphérie du seuil.

La tour de prise d’eau est une enceinte fermée intégrant dans sa partie haute un évent. Elle communique librement avec le réservoir grâce à un pertuis pratiqué dans sa partie basse ou éventuellement à une conduite allant puiser l’eau à l’amont du seuil. L’utilisation d’une conduite est notamment considérée pour s’affranchir des incertitudes liées à la dynamique de l’écoulement à l’amont de seuils présentant de fortes vitesses d’approche. Le niveau d’eau dans la tour de prise d’eau est donc égal au niveau du réservoir loin à l’amont moins les pertes de charges (normalement très faibles) à travers le pertuis et la conduite éventuelle.

Puits Débouché d’un tuyau d’interconnexion
Puits
Débouché d’un tuyau
d’interconnexion

Tour de prise d’eau

Conduit (Facultatif)

Seuil

Tour de prise d’eau Conduit (Facultatif) Seuil Ci-dessus : Tour de prise d’eau type La tour

Ci-dessus : Tour de prise d’eau type

La tour de prise d’eau abrite les différents puits calés en altimétrie par rapport au niveau de basculement. Chacun de ces puits est relié à la hausse fusible associée par l’intermédiaire d’un tuyau d’interconnexion noyé dans le béton du seuil (ou courant le long de la face amont du seuil). Le diamètre du tuyau est usuellement

calibré en fonction de contraintes de maintenance, des pertes de charge relatives admissibles et de la taille de la hausse fusible.

La tour de prise d’eau doit être dimensionnée de manière à préserver un espace adapté entre les puits (typiquement 5% à 10% de la hauteur de la hausse fusible) et à permettre une inspection aisée. En fonction de la configuration du déversoir et du barrage, la structure de la tour de prise d’eau peut se résumer à une simple tôle nervurée ancrée sur le parement amont du barrage et ouverte dans sa partie inférieure de manière à générer une zone d’eau morte. Sur des projets plus complexes, la tour de prise d’eau s’apparente à une véritable tour construite en béton armé.

4.2

AVANTAGES

- Débris : L’implantation conventionnelle des puits sur les hausses fusibles conduit à obstruer la section de passage de l’écoulement au-dessus des hausses fusibles ce qui favorise la rétention et l’accumulation de corps flottants à l’amont du seuil. Des essais ont montré que cette accumulation a un impact limitée sur le fonctionnement des hausses fusibles, mais peut cependant réduire l’efficacité hydraulique de leur crête avec des répercussions sur la période de retour des basculements. L’utilisation d’une tour de prise d’eau permet l’évacuation sans obstruction des corps flottants par simple surverse au- dessus de la crête des hausses fusibles et réduit donc ce risque.

- Vagues : L’incidence des vagues a été étudiée au laboratoire d’EDF à Chatou pour apprécier ces phénomènes. Les vagues peuvent générer une alimentation intempestive et intermittente des puits portés par les hausses fusibles avec un risque de basculement anticipé. Or le niveau dans une tour de prise d’eau est d’autant plus préservé des phénomènes de surface que le pertuis est situé en eaux profondes, jusqu’à devenir constant lorsque le pertuis est situé à une profondeur supérieure à la moitié de la longueur d’onde des vagues. Il est ainsi possible d’ajuster la profondeur du pertuis de manière à s’affranchir de vagues ayant des caractéristiques données.

- Précision de fonctionnement : Le profil de la lame déversante au droit du puits d’alimentation sur un projet donné est fonction du niveau loin à l’amont, mais est affecté par des phénomènes non permanents liés à la dynamique de l’écoulement et à l’éventuelle vague d’étrave. L’alimentation du puits est donc discontinue et saccadée ce qui limite la précision de fonctionnement du système. Par ailleurs, le calage du niveau du puits porté sur la hausse fusible en fonction du niveau de basculement est difficile à réaliser précisément sans recourir à des essais sur modèle réduit lorsque les conditions d’approche induisent de fortes vitesses. L’utilisation d’une tour de prise d’eau permet de réduire fortement ces effets.

- Vandalisme : Regrouper les puits dans une enceinte fermée réduit le risque d’obstruction volontaire des puits susceptible d’entraver le bon fonctionnement de la hausse fusible.

4.3

EXEMPLES

- Barrage de Terminus : Le barrage de Terminus est situé aux Etats-Unis, dans l’état de Californie, à l’aval immédiat du parc national des séquoias géants, l’espèce d’arbre la plus volumineuse sur la planète. Le maitre d’ouvrage 4 a décidé de rehausser le niveau de retenue normale grâce à des hausses fusibles labyrinthe de 6,50m de hauteur et de 420 tonnes. L’utilisation d’une tour de prise d’eau s’est avérée requise afin d’éviter qu’un impact de séquoia géant dérivant ne vienne détruire la structure d’un puits porté sur la hausse fusible. Le projet a fait l’objet d’essais sur modèle réduit qui ont démontré le bon fonctionnement des hausses fusibles, mais aussi la pertinence de la tour de prise d’eau en réponse aux problématiques du projet.

Tour de prise d’eau
Tour de prise d’eau

Conduit

Vue schématique aérienne du déversoir (gauche) et déversoir équipé (droite)

La tour de prise d’eau de section L=12m x l=9m est implantée en rive droite du seuil. Elle contient les six puits réalisés en acier inoxydable et reliés à chacune des hausses fusibles par des tuyaux d’interconnexion de section circulaire (Φ 900mm) noyés dans le béton du seuil. La tour de prise d’eau est par ailleurs reliée au réservoir à l’aide d’un conduit de 110m de longueur et de section rectangulaire (L=3,60m x H =2,00m) posé sur le fond du canal d’approche et protégé à l’amont par une prise d’eau.

- Barrage de Puylaurent : Le barrage de Puylaurent est le plus grand ouvrage de retenue construit en France ces vingt dernières années. Conçu initialement avec trois passes de 14,00 m de largeur à seuil libre, l’évacuateur a été réduit à deux passes de 15,60 m de large par l’utilisation de huit hausses fusibles de 1,10 m de hauteur.

4 US Corps of Engineers

L’utilisation d’une tour de prise d’eau permet également de gagner de la précision lors des déclenchements, de s’affranchir de la gêne occasionnée par les corps flottants et d’éviter certains actes de vandalisme. La conception d’ensemble du projet a été dictée par l’intégration des contraintes de la deuxième phase de l’opération qui visera à gagner un million de mètres cubes de capacité supplémentaire par le simple remplacement des hausses initiales par huit hausses de 2,60 m de hauteur.

La pile centrale et les piles latérales sont creuses de manière à former des tours de prise d’eau de 17m² de surface contenant respectivement quatre et deux puits de 3,50m de longueur. Un réseau de tuyauterie de diamètre 350mm noyé dans le béton du seuil relie chacune des hausses fusibles à son puits respectif. Un point bas est prévu sur chacune de ces tuyauteries de manière à permettre sa vidange à l’aide d’un conduit de 50mm de diamètre rejoignant l’aval du seuil. Les tours de prise d’eau sont alimentées par des orifices situés sous le niveau de la retenue et équipés de barreaux espacés de 100mm.

de la retenue et équipés de barreaux espacés de 100mm. Intérieur de la tour de prise
de la retenue et équipés de barreaux espacés de 100mm. Intérieur de la tour de prise

Intérieur de la tour de prise d’eau centrale (gauche) et déversoir (droite)

5.

CONCLUSION

La hausse fusible est un système de contrôle de déversoir alternatif aux vannes conventionnelles. De nombreux essais étayés par des réalisations ont démontré leur bon fonctionnement dans des conditions d’opération à priori particulièrement défavorable, telles que séismes et glace.

L’intégration des puits d’alimentation des hausses fusibles dans une tour de prise d’eau peut être une solution pertinente pour des projets présentant des problématiques particulières (configuration du site, vagues, impacts, précision de fonctionnement et vandalisme). Les avantages techniques éventuels sont ensuite à évaluer au regard de la complexité induite et des éventuels surcoûts associés.