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La science politique

Christian Visticot

La science politique

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La science politique

Table des matières


Première Partie _____________________________________________ 4
L'administration du politique__________________________ 4
Chapitre 1 : La monopolisation étatique des fonctions gouvernementales 4
A- L'organisation étatique ____________________________________________ 4
B-Souveraineté nationale et nouvelles formes d'action publique _____________ 11
Chapitre 2 : __________________________________________________ 15
Le pouvoir bureaucratique _____________________________________ 15
A- le modèle Weberien : ____________________________________________ 15
B- Bureaucratie et domination sociale _________________________________ 17
C- Bureaucratie et domination politique ________________________________ 20
Seconde Partie_____________________________________________ 25
Compétition électorale et science du vote___________ 25
Chapitre 3 : __________________________________________________ 26
La constitution du marché politique______________________________ 26
A- La définition du marché __________________________________________ 26
B- Les conditions étatiques de la constitution du marché politique ___________ 27
C- La différenciation du marché politique ______________________________ 28
D- Le fonctionnement d'un marché politique ____________________________ 35
Chapitre 4 : __________________________________________________ 38
Partis et groupes de pression____________________________________ 38
A- Les partis politiques : un objet d'étude illégitime ? _____________________ 38
B-Le système des partis_____________________________________________ 39
C- Les groupes d'intérêt ____________________________________________ 45
Chapitre 5 : __________________________________________________ 49
Le métier politique ____________________________________________ 49
A- Les filières d'accès : la carrière politique (1870-1990) __________________ 50
Troisième partie____________________________________________ 55
Les institutions politiques ____________________________ 55
Chapitre 6 – La Ve République dans l’Histoire. ____________________ 55
A- Panorama de l’histoire constitutionnelle de la France.___________________ 55
B- Les logiques : la constitutionnalisation des luttes politiques (jusqu'en 1875). _ 84
Quatrième partie ___________________________________________ 88
La Ve République et les démocraties modernes.____ 88
Chapitre 7. La Ve République et la classification des régimes. ________ 88
A- La Ve République et la typologie juridique classique. ___________________ 88
B- La Ve République et la typologie institutionnelle moderne._______________ 91
C- La Ve République et la démocratie. _________________________________ 93
Cinquième partie ___________________________________________ 97
La genèse de la Ve République. ______________________ 97
Chapitre 8. La transition politique. ______________________________ 97
Chapitre 9. La transition juridique. _____________________________ 102

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Sixième partie ____________________________________________ 106


L'analyse stratégique de la Ve République. ________ 106
Chapitre 10. Critique des analyses traditionnelles._________________ 106
Chapitre 11. Le modèle stratégique._____________________________ 109
Septième partie ___________________________________________ 112
Les instruments de la Domination Présidentielle. _ 112
A- Le couple Président / Peuple. _____________________________________ 112
Chapitre 12. La Constitution instaure un arbitre ambigu. __________ 112
Chapitre 13. La Ve consacre un monarque républicain._____________ 116
Annexe 1 ________________________________________________ 121
Droit Administratif : Les grands textes __________________________ 121
Annexe 2 ________________________________________________ 126
Institutions Publiques : les grands textes _________________________ 126
Annexe 3 ________________________________________________ 131
Introduction aux Institutions Administratives ____________________ 131
Annexe 4 ________________________________________________ 141
Vie Politique Française : les grandes Dates ______________________ 141
Annexe 5 ________________________________________________ 159
Les idées politiques___________________________________________ 159
___________________________________________________________ 174
___________________________________________________________

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Première Partie
L'administration du politique

Chapitre 1 : La monopolisation étatique des


fonctions gouvernementales

L'état devient une structure, qui, parce qu'elle est une


autorité reconnue n'a pas besoin de la force en actes pour
être reconnue.

A- L'organisation étatique

1-La monopolisation de la domination politique

1-1 L'expropriation des puissances privées (Norbert Elias)


Loi du monopole :
Monopolisation de la guerre et des moyens de force qui
assurent la domination physique
Concurrence entre les différentes entités féodales qui va
apparaître et favoriser l'émergence d'une unité de
domination (une des parties prenant le dessus).
Naissance de l'Etat :

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L'institution étatique se sépare de la société,


s'institutionnalise avec la fin du patrimonialisme. Forme de
domination traditionnelle orientée par l'exercice d'un droit
personnel, absolu. « La puissance est appropriée »
(Charles Loyseau)
¾ Vassalité :
Les rois s'entourent d'hommes de guerre dans une relation
particulière : le contrat vassalique. D'un côté une
promesse de fidélité (ne rien faire qui pourrait causer du
dommage à son seigneur + services -« auxilium »- et
conseils -« concilium ») et de l'autre une protection. Ce
système se généralise quand en 865, Charles le Chauve va
obliger tout homme libre à se lier à un seigneur. Avec ce
système l'éparpillement de la puissance a pu aller jusqu'à
une centaine d'unités politiques (dans les années 1030-
1050). La puissance royale était très limitée. Le roi n'est
alors qu'un seigneur qui ne prête hommage à personne.
¾ Fief :
Les vassaux vont se voir attribuer la propriété des terrains
qui leurs sont donnés (avant il les avaient en bénéfice
viager). Le capitulaire de Quercy-sur-Oise autorise
l'hérédité du fief.
Au XIIe siècle une révolution s'opère : renaissance de
l'économie, monétarisation des échanges politiques : les
concessions royales deviennent rentables, un surplus se
dégage qui permet de faire des investissements dans le
militaire.
Processus d'unification du territoire :Les maisons princières
sont assujetties à la maison de France. Les puissances
privées sont expropriées au profit de la maison de France.

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A la fin du XIIe siècle il y avait 12 maisons, il n'y en a plus


que 5 au XIVe. La maison de France n'aura bientôt plus de
rivaux.
Cette transformation débouche sur la constitution d'une
structure de domination d'un genre inédit. La puissance
royale va lutter contre les prétentions des empereurs et
des papes.
• La menace de l'empire :
Vers 960 l'empire se reconstitue. Les rois et l'empereur se
livrent une lutte sans merci. Au XVe siècle, les légistes du
roi vont tenter de légitimer son pouvoir en bâtissant une
théorie : « le roi est empereur en son royaume ». Cette
théorie donne à la couronne des droits inaliénables et
exclusifs. C'est le début du mouvement de
patrimonialisation du pouvoir : il se dépersonnalise, le roi
devient royauté, principe supérieur et éternel. C'est la
naissance de la souveraineté comme concept politique : le
roi n'en est plus le propriétaire.
Prétendre être empereur en son royaume c'est affirmer
qu'il n'y a pas d'autorité supérieure à la sienne dans son
royaume.
• La menace de la papauté :
La papauté (Vatican) naît de la querelle entre l'église et
l'empire. Au XIIe siècle, Grégoire III a voulu soustraire
l'église et la nomination du pape à la domination de
l'empire, c'est la « querelle des investitures ».
La papauté prétend dominer la France car « les rois sont
rois par la grâce de dieu ». La réponse des légistes français
est le Gallicanisme, fondé sur les propos du Christ «
rendez à César ce qui est à César et à dieu ce qui est à
dieu ».

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1-2 Le prélèvement étatique


Au moyen-âge plusieurs puissances pouvaient lever
l'impôt. Les ressources étatiques provenaient de butins de
guerre, de razzias. Il n'y avait pas de bases financières à
l'Etat.
1439 : apparition d'un système de prélèvement fiscal
moderne qui assure à l'Etat les moyens de son expansion
territoriale. Ce système a 3 caractéristiques :
ƒ régularité du prélèvement (avant les vassaux versaient
une certaine somme quand ils le voulaient et contre
quelque chose - maintenant le roi obtient le
financement de son service armé par des règles écrites)
ƒ légitimité nouvelle : l'impôt est finalisé (le roi prétend
protéger ses sujets)
Deux éléments légitiment le prélèvement fiscal : défense
et sécurité du royaume d'une part, développement d'un
état entité abstraite d'autre part.
« La structure de l'Etat apparaît essentiellement comme un
produit secondaire des efforts des gouvernements pour
acquérir les moyens de la guerre » (Charles Tilly) - Les
chiffres illustrent bien ce propos, au XVIIe siècle on
dénombre environ 100 conflits dans lesquels la France est
impliquée, on en dénombre 200 au XIXe siècle.

2- L'institutionnalisation de la domination politique

2-1 La figure de l'Etat


La puissance se métamorphose en une administration,
l'Etat moderne qui se spécialise dans les tâches
gouvernementales. L'Etat moderne est rendu possible par
l'établissement d'institutions permanentes et spécialisées.
L'Etat est le propriétaire d'un être collectif ( : la Nation)

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dont le roi s'efforce d'être le serviteur. Le gouvernement


va consister en une technique servant à conduire les
hommes dans leurs rapports, leurs liens avec les choses
que sont les richesses, ressources, subsistances, territoire
dans ses frontières, climat, fertilité et plus largement avec
les manières de penser et d'agir de chacun.
La police :
Ressort essentiel qui favorise le passage d'une
bureaucratie patrimoniale à une bureaucratie de
fonctionnaires.
Ex. : la police des eaux et forêts au XIIIe siècle est la
première administration véritable.
Dans les villes les polices étaient armées par la bourgeoisie
locale. Puis petit à petit une police publique s'est
développée.
1667 : Création du poste de Lieutenant Général de Police,
responsable devant le roi de la sécurité de tous
Dans les campagnes, la maréchaussée (corps militaire) est
placée sous l'autorité de l'intendant du roi.
1829 : Police civile en uniforme
Le développement de la police est indépendant de celui de
la criminalité. Il y a là une logique endogène, une
dynamique de monopolisation de la violence physique
légitime. La légitimité vient du fait que la police veille à
l'application des lois de l'Etat.
Les fonctionnaires :
Fin XVIIIe siècle : la bureaucratie versaillaise compte 670
membres. Sous la révolution française on compte 3000
fonctionnaires. 7000 sous le directoire. 47000
fonctionnaires civils en 1914 et aujourd'hui ils sont près de
2 à 3 millions (et si on ajoute les non civils ils sont près de
5 à 6 millions). Ce tropisme français matérialise le culte de

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l'Etat comme représentant de l'intérêt général et


régulateur de la société.

2-2 La socialisation politique


La révolution française fut une révolution pédagogique :
volonté de régénérer l'homme pour faire naître un homme
nouveau, développement de l'école…
Jusqu'à la révolution française, le pouvoir du roi trouve sa
légitimité dans le fait qu'il est chargé de faire sur terre une
société à l'image de la société céleste (ex. : St Crème,
pouvoir thaumaturgique…). La révolution opère une
sécularisation/laïcisation du politique. Le schéma
trifonctionnel de la société de l'ancien régime (les trois
états) cède le pas à une conception du corps politique
comme un agrégat d'égaux réputés êtres de raison.
Un travail de socialisation est fait par le biais de l'école
primaire. Eglise et Etat vont lutter pour avoir le monopole
de l'éducation. C'est l'état qui va l'emporter. L'Etat va
acquérir le monopole de l'éducation légitime.
Le nationalisme et la nation :
Pour Ernest Gellner l'invention du nationalisme va
permettre à l'Etat de donner une tournure culturelle à
cette unité symbolique qu'est l'imaginaire national. C'est le
nationalisme comme mobilisation culturelle et politique qui
crée la nation. L'enjeu du nationalisme est d'homogénéiser
la culture des citoyens d'un Etat-Nation pour clôturer
l'espace de l'identité nationale et circonscrire le territoire
politique sur lequel l'Etat exerce son autorité. Ex. : les «
morts pour la patrie » sont un processus de contrôle de
l'identité nationale, un mécanisme d'exaltation de la patrie.
Le développement d'une conscience nationale autorise une

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partition nouvelle entre les nationaux et les étrangers.


Pour enclore il faut exclure.
L'Etat peut être défini comme une entité politique qui
revendique avec succès la contrainte physique et
psychique et qui favorise son développement par un
quadrillage interne de la société en voie de nationalisation.
Cet « imaginaire national » (Bénédicte Anderson) va
disqualifier politiquement les communautés familiales,
professionnelles (cf. loi le Chapellier) ou religieuses qui
servaient de marqueur identitaire à l'âge pré-nationaliste.
Le national prend le relais sous forme d'une allégeance
exclusive. Il s'exprime sous la forme d'un patriotisme
abstrait (dénué de finalités particularistes) qui congédie le
patriotisme communautaire d'antan.

2-3 L'émergence d'un nouvel espace public


La notion d' « espace public » (Jürgen Habermas) désigne
un produit de l'action qui s'oppose à l'absolutisme car elle
fait admettre le principe de pouvoir en discuter public de la
légitimité du pouvoir.
On prend ainsi petit à petit l'habitude de mettre en cause,
de demander des éclaircissements. C'est un processus de
publicité qui est mis en place et qui permet l'émergence
d'une force nouvelle : l’opinion publique.
Pour Hannah Arendt, le terme public a un double sens : ce
qui paraît en public d'une part et le monde lui-même en ce
qu'il nous est commun à tous d'autre part. Pour elle l'Etat
moderne doit se soumettre à cette puissance qu'est
l'opinion publique, être à son service.

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B-Souveraineté nationale et nouvelles formes d'action


publique

L'émergence de l'Etat moderne c'est l'avènement de la


théorie d'une souveraineté sans partage. Plénitude d'une
puissance qui n'a ni limites, ni supériorité, qui s'exerce sur
toute personne comme sur toute chose qui relève de sa
juridiction.

3- L'unification territoriale

3-1 La frontière
Jusqu'au XVIIIe siècle, la frontière est vue comme une
démarcation naturelle entre des puissances seigneuriales
ou également comme un territoire tampon entre les
maisons princières. Il existe un flou volontaire autour de la
notion de frontière.
La révolution française impose une conception nouvelle. La
démarcation entre les territoires se veut définitive, précise,
elle se matérialise par des postes de garde qui assurent le
contrôle des flux humains et de marchandises. La frontière
joue ainsi un rôle politique déterminant pour fixer le
principe d'une appartenance exclusive, opposition du «
nous » national au « eux ».

3-2 L'homogénéisation culturelle d'un territoire


Fin XIXe, les géographes imposent l'image d'un hexagone.
Un territoire dominé par une capitale, capitale qui devient

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le réceptacle des imaginaires provinciaux. Cette


représentation passe sous silence les résistances des
périphéries à ce centralisme culturel (ex. : au XVIIe siècle
le Parlement de Dôle refuse l'allégeance à la capitale)… ce
qui souligne bien le travail de coercition de l'Etat. La
constitution de la France a été un travail lent qui s'est
confronté à trois processus (cf. Albert Hirschman):
• la « loyauté politique » (les périphéries ont fait
allégeance)
• la « prise de parole » (contestation des périphéries
mais pas de remise en cause frontale de la
centralisation)
• « exit » (la défection - refus de l'emprise
bureaucratique)

4- Le loyalisme politique

4-1 La mobilisation nationale


Le mouvement d'unification national a été facilité par le
loyalisme politique. La mise en place d'un système de
Sécurité sociale a permis une homogénéisation de la
population. L'Etat gagne en légitimité à répondre aux
revendications des classes sociales meurtries par la
modernisation en se transformant en une structure
redistributrice, protectrice. L'Etat-providence arrive
tardivement en France (si on compare au Royaume Uni, à
l'Allemagne, l'Autriche, la Suède ou la Norvège).La
première loi sociale date d'avril 1898 et porte sur les
accidents du travail.
1938 : création des ASSEDIC contre les milieux patronaux,
syndicaux et caritatifs traditionnels.

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4-2 Mourir pour une croix : le loyalisme honorifique


La République reprend à l'Ancien Régime les vieilles
recettes qui permettent de produire de l'allégeance. Parmi
celles-ci, l'émulation honorifique. La France moderne
compte plus de 2 millions de décorés officiels vivants. Il
existe 60 types de décorations différents contre 4 sous la
monarchie. C'est une société de l'honneur. Les médailles
sont une véritable monnaie symbolique. Les lumières
avaient déjà dénoncé cet assujettissement en soulignant
que la vertu n'a pas besoin de signes. La France
républicaine en 1 siècle a instauré 12 fois plus de
décorations que la France monarchique en 500 ans. La
décoration opère comme un signe de validation du mérite,
elle transforme des comportements ponctuels en dignités
établies.

5- De la souveraineté aux réseaux d'action transnationaux

5-1 Les nouvelles formes du militantisme


Les transformations économiques et sociales ont, depuis le
milieu des années 1970, généré un processus de
mondialisation. Des formes d'intégration régionale
nouvelles (UE, MERCOSUR…) ont mis à mal les schémas
classiques du pilotage de l'action politique.
Fini le temps où les problèmes pouvaient être découpés en
logiques sectorielles spécialisées, où les « solutions »
apparaissaient fiables, standardisées, répétitives, où les
demandes sociales étaient interprétées de façon
souveraine par les fonctionnaires.
Des problèmes horizontaux et non plus verticaux
surgissent : on veut faire de l'interministériel, de la

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coordination, de la transversalité… les solutions sont elles-


mêmes de plus en plus incertaines.
Le secteur public n'agit plus seul : l'Etat coopte des
partenaires privés, publics, associatifs avec lesquels il
développe des formes nouvelles de coopération, de
responsabilité.
Les formes de militantisme se métamorphosent : une
nouvelle classe de litiges et de revendications « post-
matérialistes » voit le jour : environnement, égalité des
sexes, intégrité des corps…
Prendre en charge, mettre en forme la justesse/justice
d'un intérêt défendu suppose tout un travail spécifique,
une stratégie de « scandalisation » du grief. On
spectacularise (car le nombre ne fait plus le succès), on
cherche à obtenir des appuis logistiques, à avoir un porte-
parole. L'art de mettre en scène la protestation se
modernise.

5-2 « Globalisation » et « Gouvernance » : les métamorphoses de l'action


publique
De nouveaux mouvements font leur apparition sur la scène
politique. Des groupements écologistes, féministes… etc
apparaissent et semblent doués d'ubiquité. Ils tissent des
réseaux d'action qui travaillent à substituer aux
allégeances stato-nationales de nouvelles formes de
fidélité. On constate le même processus pour le crime
organisé et l'action terroriste.
La souveraineté, largement discréditée aujourd'hui, ne
laisse pas la place à des échanges individuels de type
commercial mais elle donne aussi un coup de fouet à de
puissants réseaux de domination et de transaction illégale,
une logique de l'intérêt menace les partages les mieux

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établis. C'est un modèle d'organisation qui se disloque,


celui de la domination légale-rationnelle, sous l'action de
réseaux et de puissances privées.

Chapitre 2 :

Le pouvoir bureaucratique

Nous prendrons le terme bureaucratie dans son sens


étymologique, i.e. le « pouvoir des bureaux ».
Les théories de la bureaucratie peuvent être regroupées
autour de trois pôles :

A- le modèle Weberien :
Modèle de rationalité administrative qui s'oppose aux
logiques traditionnelles et charismatiques de l'action
collective. C'est une méritocratie (système fondé sur une
compétition ouverte). Une organisation impersonnelle
fondée sur la compétence juridique des agents, un mode
de domination qui renvoie à la figure du fonctionnaire
comme idéal-type de pouvoir.
Le fonctionnaire est caractérisé par les propriétés
suivantes :
• il est personnellement libre (il obéit au devoir de sa
fonction mais il n'est pas lié absolument à un chef)
sa fonction appartient à une hiérarchie solidement
établie.
• il possède des compétences qui justifient sa position
dans la hiérarchie
• il est recruté en vertu d'un contrat fondé sur une
sélection ouverte

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• il est payé par des appointements fixes en espèces


(modèle salarial)
• il exerce son action à titre principal et exclusif
• il voit s'ouvrir à lui une carrière mêlant ancienneté et
mérite
• il ne possède pas les moyens administratifs qu'il utilise
(ils restent la propriété de l'Etat)
Le mot-clef pour qualifier ce modèle est la
rationalité.
Les thèses de la convergence (théoriciens des années
1950) :
Toutes les sociétés industrielles, quels que soient leurs
idéologies, seraient dirigées par une classe de managers
technocrates (cf. John Bernham, La révolution
managériale), des officiers d'Etat dont le pouvoir s'appuie
sur la technique et les ressources administratives. L'avenir
du pouvoir se lit dans la convergence de ces sociétés vers
un mode de commandement appuyé sur expertise,
régulation technicienne et ressources scientifiques.
les critiques formulées par l'école du « public choice »
relayées par l'école des choix rationnels :
• la lecture juridique de l'administration est insuffisante
(elle est notamment transparente au sujet des hommes
politiques)
• l'administration génère son propre pouvoir qui peut se
substituer au législateur (cf. d'ailleurs Weber écrivait
que « dans un Etat moderne, le dirigeant réel est
nécessairement et inévitablement la bureaucratie et ce
pouvoir s'exerce à travers les routines de
l'administration »).
La bureaucratie est un groupe social à part entière. Elle a
un appareil politique qui est le rival du parlement car

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attaché à promouvoir une rationalité pour les intérêts qui


la concernent en vue de maximiser certaines utilités.
Les hauts fonctionnaires sont d'abord motivés par des
intérêts de carrière qui rendent compte de l'expansion de
leurs agences. Le développement de l'Etat répond à une
dynamique interne au gouvernement, la multiplication de
grandes structures facilitant l'hégémonie de cette catégorie
sociale.

B- Bureaucratie et domination sociale

1- La carrière bureaucratique

1-1 Le recrutement
Le principal souci des hommes politiques est de s'assurer
la loyauté de l'administration, de recruter des hommes
fiables et honnêtes.
- Le recrutement dans les classes supérieures :
Pendant longtemps, la seule règle de recrutement était
d'être né dans une classe supérieure qui payait le cens.
Recruter était un pouvoir discrétionnaire.
Sous la monarchie de Juillet, les fonctionnaires étaient
recrutés dans le « pays légal » (10-12000 personnes), i.e.
dans les milieux favorisés grâce aux réseaux de
connaissances. Ces jeunes gens avaient une petite
formation dans des facultés de droit pour maîtriser les
outils juridiques élémentaires.
- La démocratisation du recrutement :
1845 : projet d'une E.N.A. soutenu par Hippolyte Carnot et
Girardin

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La science politique

1872 : fondation de l'Ecole Libre des Sciences Politiques


(école privée) qui est un succès (mais la formation est
payante)
En 1936, sur 700 hauts fonctionnaires, 643 sortent de
l'ELSP.
Au début du XXe siècle, idée de démocratisation.
1945 : création des IEP de Paris et province.
Cependant aujourd'hui encore le recrutement des IEP est
formellement libre mais socialement inégalitaire.

1-2 L'avancement
Avant le pouvoir des chefs de bureau en cette matière était
discrétionnaire. La jurisprudence du Conseil d'Etat a
progressivement amené l'idée d'un arbitraire des chefs
d'administration. Le concours et les règles vont remplace
le système clientéliste.

1-3 Méritocratie et reproduction sociale


Le système des grandes écoles continue d'être
l'antichambre du pouvoir de l'Etat : c'est là que se recrute
l'élite sociale. Cette élite sociale se recrute toujours dans
une élite scolaire.
A l'ENA, Polytechnique et HEC dans les années 1950 il y
avait 29% de jeunes d'origine populaire. Ils ne sont plus
que 9% aujourd'hui.
Pour un jeune d'origine populaire la chance d'intégrer ces
écoles est 24 fois plus élevée que pour des enfants de
cadres, d'enseignants.
La reproduction sociale est très présente. Dans les années
1950-60, les inspecteurs des finances ont des parents
venant pour 12% de la haute bourgeoise/aristocratie, pour
20% du commerce et de la banque, pour 16% des

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La science politique

professions libérales et pour 30% de la haute fonction


publique. On peut donc parler d'un système de cooptation
tempéré.
Avec l'URSS, la France présente un cas unique dans le
monde d'une élite formée par et pour l'Etat.

2- La question des élites bureaucratiques

2-1 La stratégie des élites


Intégration des élites aux grands corps dans le cadre de
leur formation. Mise en interdépendance intérêts
individuels et intérêts de corps (un inspecteur des finances
défend aussi l'intérêt de son corps). Certains corps
monopolisent les fonctions de responsabilité dans les
ministères (ex. : les polytechniciens au ministère de la
recherche).

2-2 L'invention d'un esprit de corps : exemple des préséances civiles et


militaires
L'élitisme technocratique est un mouvement né dans
l'entre-deux guerres. C'est l'idée que la véritable onction
du pouvoir d'Etat est le savoir, qui est à l'origine de la
production des élites et qui légitime leur action.
L'élitisme technocratique repose sur l'affirmation de la
supériorité de l'expertise technique sur la légitimité
démocratique. L'intérêt général doit être encadré par le
savoir.
L'esprit de corps doit aussi beaucoup à des règles de
préséance, à un ordre hiérarchique des positions de
pouvoir, i.e. à un protocole.
Au XVIIe siècle, Jean Domat insiste sur l'utilité des
préséances tenant d'abord à la rationalisation d'un principe

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de commandement et d'ordre public : le protocole sert non


seulement à prévenir le désordre dans la marche de l'Etat
mais aussi à arbitrer les ambitions, ménager les appétits et
les susceptibilités : il constitue une technique de
gouvernement à part entière.
Napoléon 1er va lui aussi fabriquer du protocole.
Le protocole est l'étiquette bureaucratique qui définit les
règles de déférence à l'autorité. Les grands corps sont
subordonnés les uns par rapport aux autres. C'est une
véritable chaîne d'exécution qui « va descendre sans
interruption du Ministre à l'administré et transmettre la loi
et les ordres de commandement jusqu'aux dernières
ramifications de l'ordre social avec la rapidité du fluide
électrique » (Chaptal, ministre de l'intérieur sous la
révolution).
Une véritable nomenclature de la déférence voit le jour.
La légitimité bureaucratique est bien installée. Les
français, dans leur ensemble, sont largement convaincus
que les chefs de service et responsables administratifs
doivent leur position d'autorité à la détention d'une
compétence spécifique. En outre, les français sont
convaincus que ces positions d'autorité reviennent à des
individus qui sont nés chefs, qui ont un droit acquis dès la
naissance à exercer ces positions. C'est l' « aristocratie
républicaine ».

C- Bureaucratie et domination politique

L'article 2 de la constitution de 1958 définit


l'administration comme séparée du politique et
subordonnée à lui.

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La science politique

1- La dépendance politique

1-1 L'asservissement idéologique


Sous la monarchie, les élites étaient partagées entre le
souci de l'efficacité de l'administration et celui d'une
loyauté idéologique absolue. C'est l'idée que certaines
fonctions sont trop importantes pour reposer sur la seule
compétence. Ainsi Napoléon choisit ses préfets parmi les
hommes favorables à sa politique. Il va mettre en place
une technique pour garantir cette loyauté : la « prestation
de serment » : engagement public à être fidèle
politiquement au chef de l'Etat. Sous la monarchie
censitaire la prestation de serment est conservée. Sous la
IIE république, malgré un souci de démocratisation, le
ministre de l'intérieur Ledru-Rollin demande aux
commissaires de la république de montrer l'exemple aux
autres en leur apprenant à « bien voter ». Sous la IVe
république, les préfets deviennent des agents de la lutte
contre le communisme. Sous la Ve république l'importance
politique ne s'est pas atténuée. Il y a toujours des
épurations au sein de l'administration au lendemain des
changements de majorité.
Les dernières grandes épurations datent de Vichy puis de
la Libération. On a souvent dit qu'elles avaient été
massives mais cela n'a été vrai que pour certains corps
(ex. : le corps diplomatique, épuré aux 2/3 mais la cour
des comptes n'a pas changé, le corps préfectoral presque
pas et le Conseil d'Etat a gardé la même composition à
90%). Quand l'épuration a été faite elle a consacré le

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La science politique

principe de la loyauté idéologique (selon lequel les


fonctionnaires ne doivent pas obéir à une autorité illégale).

1-2 La subordination fonctionnelle


Les fonctionnaires ne se remplacent pas facilement
notamment dans la fonction publique. Dans la fonction
publique un syndicalisme puissant s'est développé qui va
travailler de concert avec les autorités. Il s'agit d'un
syndicalisme intégral qui estime que le service public
devrait être autogéré par les fonctionnaires. Le
syndicalisme va progressivement se laisser envahir par
l'esprit de corps, la puissance hiérarchique, il va épouser
dans son organisation interne les contours de la
stratification administrative. Les syndicats deviennent une
bureaucratie supplétive.
Sur le plan fonctionnel ceci présente de nombreux
avantages :
ƒ pour les ministères, c'est une cogestion de
l'administration car les syndicats relaient les
informations.
ƒ pour les syndicats l'administration leur apporte des
moyens financiers

2- Le concept de pouvoir politico-administratif

2-1 La prétention à l'indépendance : construction d'un modèle


On peut avoir deux lectures du degré d'autonomie du
personnel politique et des hauts-fonctionnaires :
ƒ on peut considérer que ce personnel constitue une
classe homogène, un milieu dirigeant soudé par des
intérêts spécifiques (c'est la thèse moniste, cf. Wright
Mills)

22
La science politique

ƒ on peut avoir une lecture polyarchique (cf. Robert Dahl)


: un Etat dirigé par un personnel hétérogène aux
intérêts opposés, servant de porte-parole à des groupes
sociaux différents.
L'autonomie fonctionnelle de l'Etat s'est progressivement
imposée en droit dans toutes les grandes démocraties.
Aux Etats-Unis, le « Pendleton Act » de 1883 impose le
système de recrutement au mérite et offre des garanties
statutaires aux agents fédéraux. La bureaucratie fédérale
tire son autorité de la division dans l'espace des sources du
pouvoir bureaucratique, de la fragmentation des
responsabilités.
La séparation des pouvoirs met la bureaucratie fédérale en
concurrence avec la puissante bureaucratie du congrès.
Les agents fédéraux sont très attachés à l'idée d'une
compétence fondée sur des examens de compétence dont
ils sont d'autant plus jaloux que les responsables politiques
de l'administration relèvent de la connivence (ce sont les
financiers de la campagne électorale qui sont placés aux
plus hauts postes).

2-2 De la fusion à la dissociation des pouvoirs


Sous la monarchie de Juillet il y a fusion des pouvoirs car
la bourgeoisie occupe tous les hauts postes. Puis une
cohabitation s'installe.

2-3 La IVe république ou la dissociation renforcée


Les ministres continuent de se recruter au parlement. La
haute fonction publique renforce son homogénéité (rôle de
l'ENA), sa légitimité en termes de compétence est de plus
en plus associée à l'efficacité en politique. La haute
fonction publique va progressivement déborder de ses

23
La science politique

fonctions parce qu'elle se sert de ses cabinets comme de


tremplins pour une carrière politique. Elle se jette dans
l'arène électorale.

2-4 La république des fonctionnaires


La Ve république prend le contre-pied du régime
d'assemblée en établissant l'incompatibilité entre les
fonctions ministérielles et parlementaires (dissociation du
pouvoir). Il s'en suit une division du personnel politique qui
va perdre de son homogénéité : il faut choisir entre
carrière ministérielle ou parlementaire.
Par ailleurs, on note un attrait croissant du secteur privé
pour les fonctionnaires. Dans les années 1950, moins d'1%
des énarques avaient franchi la ligne jaune. Dans les
années 1970 ils étaient 12% puis 17% dans les années
1990.
37 députés sont d'anciens énarques (les énarques sont de
plus en plus nombreux en politique). C'est la fin d'un
modèle, celui de la république des fonctionnaires à cause
d'une subversion des valeurs du service public par celles
de l'entreprenariat privé et de la compétition électorale.
C'est un pouvoir politico-administratif qui s'est constitué,
un gouvernement des capables, des hommes de savoir.
Marginalisation du parlement, concentration du pouvoir
dans les mains de 2-3 groupes sociaux, accroissement de
l'importance du rôle de la haute fonction publique,
reproduction sociale de cette élite. A côté de cela on note
une remise en cause croissante de ces élites. Ces élites ont
un sentiment de propriété de l'Etat. Le débat oppose deux
positions le primat de l'excellence en termes de
compétence bureaucratique ou le primat de l'onction
démocratique.

24
La science politique

Seconde Partie
Compétition électorale et science du vote

Le vote est aujourd'hui considéré comme le seul moyen de


consacrer l'assentiment collectif, de présenter des verdicts
souverains. Le vote comme technique de dévolution du
pouvoir apparaît doté d'une supériorité incomparable.
Vote vient du latin « votum » qui signifie émettre un vœu
dans des circonstances solennelles, faire une promesse
aux dieux, s'engager publiquement pour une cause. A
partir du XVe siècle vote signifie délibération.
Au début du XVIIIe siècle, vote signifie assentiment par le
suffrage. Le vote devient matériel, il devient un bulletin.
En France jusqu'en 1913 c'est une carte de papier rédigée
à la main que l'électeur remet au président de bureau. En
Espagne et au Portugal fin XIXe, le vote se fait dans les
églises après avoir fait une prière. Au Danemark on livre
sa préférence oralement à une assemblée qui écrit le choix
sur un registre. En Angleterre jusqu'en 1872 on vote en se
réunissant, femmes et enfants compris, autour d'une
estrade où les candidats s'affrontent. On est élu à
l'applaudimètre (présence de jurés pour valider le scrutin).
Le vote comme procédé de désignation du pouvoir entre
en concurrence avec d'autres procédés comme le tirage au
sort, la cooptation ou la force. Le vote tient les électeurs,
son verdict est implacable, il se pare de la force du
nombre, se donne à voir comme une force extérieure
fondée sur l'évidence d'un assentiment collectif.

25
La science politique

Chapitre 3 :

La constitution du marché politique

L'élection offre le moyen à la collectivité de s'inventer dans


l'Etat par sa représentation, c'est un acte social qui
légitime des groupes. D'un côté des mandataires (« agents
politiquement actifs » Weber) qui vivent pour et par la
politique, de l'autre des « citoyens électeurs » réputés tout
puissants mais dont l'action consiste d'abord à «
départager des élites en compétition » (Schumpeter), ce
sont des « agents politiquement passifs ».

A- La définition du marché

1- L'approche wéberienne

Dans Economie et société, Weber dit qu' « on doit parler


de marché dès que, ne serait-ce que d'un côté, une
majorité de candidats à l'échange entrent en concurrence
pour des chances d'échange ». Le marché politique est la
lutte concurrentielle pour la conquête de positions de
pouvoir et leur usage, i.e. la légitimité d'en disposer.

2- L'usage du paradigme économique : l'école du « public


choice »

26
La science politique

Les acteurs politiques sont des agents qui cherchent à


maximiser les voix en leur faveur et sont lés entre eux par
une relation d'interdépendance. Les électeurs voteront
pour celui/ceux qui leur procurent le plus d'utilité.
Le vote fonde un ordre transitif, i.e. si A,B,C représentent
des forces classées de gauche à droite, si le produit des
préférences fait que A est préféré à B et B à C on tiendra
pour naturel et nécessaire que A soit préféré à C. Le corps
électoral se conduit rationnellement.
Il y a plusieurs limites à cette théorie :
™ la présupposée rationalité de l'électeur
™ la politique ne peut être conçue que sur le mode des
seuls intérêts, il y a aussi des logiques émotionnelles
™ la vie politique ne peut pas être décrite dans le langage
simpliste de la démocratie sociale comme s'il y avait
des entrepreneurs qui ne feraient que répondre à une
demande

B- Les conditions étatiques de la constitution du marché


politique

- Marché politique censitaire :


Les électeurs sont du même milieu social que les
candidats. 250000 électeurs inscrits en 1847, 84% des
députés élus avec moins de 400 voix. Les élus fondent leur
popularité sur leur notoriété, ils occupent une fonction
politique en prolongement de leur puissance sociale. Le
scrutin est monopolisé par une classe « naturelle » de
prétendants.
- Marché politique élargi :
En France le décret du 5 mars 1848 permet à des millions
d'électeurs d'exercer leur droit de vote et d'être éligibles à

27
La science politique

toutes les fonctions politiques. Avec l'élargissement du


marché politique, les comités électoraux (partis politiques)
se multiplient, de même pour les journaux et les
déclarations électorales. De nouvelles manières d'élire et
de se faire élire voient le jour. Le nouveau rapport élus-
électeurs est plus idéologique. Des stratégies
mobilisatrices nouvelles sont mises en place : visites à
domicile, presse spécialisée, théâtralisation de
l'affrontement politique. Ces stratégies disqualifient les
pratiques traditionnelles de la politique (ex. : le coup à
boire… les élections deviennent de plus en plus sèches). Le
marché politique élargi consacre le passage d'un vote de
déférence encastré dans les relations sociales à un vote
politisé fondé sur l'opinion. C'est l'idée d'une autonomie du
politique : les hommes qui doivent diriger l'Etat/le village
ne sont pas nécessairement les puissants ni même les
meilleurs car sinon l'Etat se confondrait avec la
domination.

C- La différenciation du marché politique

1- La politisation

La politique traditionnelle est un monde dominé par des


valeurs religieuses, c'est un monde hiérarchique opposant
des puissants « bien nés » à des gens de peu. Le tout
prédomine sur les parties qui le constituent.
La politique moderne est caractérisée par :
™ sécularisation des valeurs

28
La science politique

™ généralisation du référent égalitaire (notamment


principe « un homme une voix »)
™ idéologie (la politique devient affaire de convictions)
™ individualisme (la politique moderne n'envisage que des
consciences libres - elle devient tabou comme la
sexualité ou les convictions religieuses : secret du vote)

1-1 La question de la chronologie


L'approche de la politisation comme un mouvement
continu de la révolution à nos jours a été répudiée par
l'historiographie des années 1980 qui a établi que la
politisation n'était pas une nécessité mais un phénomène
contingent qui s'est produit d'abord dans les villes puis a
gagné les campagnes de façon différentielle et avec des
retours en arrière. La politisation est passée par le
développement économique, la scolarisation de masse,
l'action propre de structures comme les syndicats ou
l'église qui ont travaillé à éroder les fondements politiques
traditionnels.

1-2 Une politisation inégale : les données sociologiques


Pour les sociologues la politisation c'est la capacité à
comprendre et à traiter politiquement les questions qui
passent pour politiques dans une société donnée.
Les citoyens ne sont pas également compétents pour
exercer leur sens civique. Dans les démocraties existe un
impératif quasiment moral d'avoir des opinions politiques
comme si le civisme était la chose du monde la mieux
partagée : on naîtrait citoyen. Cette lecture spontanéiste
est démentie par l'analyse politique :
™ peut se disent intéressés

29
La science politique

™ selon le statut occupé, l'intérêt pour la politique varie


(ex. : la sommation de produire une réponse est plus
forte chez les hommes que chez les femmes)
™ selon le capital scolaire joue (le taux de non réponse
baisse quand le capital scolaire augmente)
™ le statut socioprofessionnel joue aussi (plus il est élevé
plus on est conditionné à parler de politique)
™ la taille des communes joue (dans les villes on est plus
politisé que dans les campagnes)
™ l'âge joue (plus on est vieux, plus on est habilité à en
parler)

1-3 La division du travail politique


- Citoyenneté et technologies de vote :
L'électeur naît de l'invention du vote. De sujet il devient
citoyen (émancipation). Le corps électoral devient le
véritable pouvoir politique. Le devoir civique se constitue
qui pousse chacun à devoir avoir des convictions, cela pour
appréhender des enjeux politiques et exprimer sa
préférence.
Cette qualification morale du geste de vote est liée aux
propriétés de la technique elle-même.
Léon Marlin (historien) a restitué la variété des techniques
délibératrices de l'Europe médiévale et moderne :
Le « concordie selectione » ou « vote par compromis » :
Pendant longtemps, les assemblées ecclésiales ont
pratiqué le vote plutôt que l'élection pour éviter de rendre
public le désaccord. La communauté se réunit et désigne
un individu en lui donnant le soin de dire qui sera le chef
de la communauté. Le compromissaire recueillait le vœu
de tous les frères puis désignait le chef.
L'approbation avec division des voix (majorité qualifiée) :

30
La science politique

Quand la mainmise est impossible, des techniques de


majorité qualifiée peuvent solenniser l'accord obtenu. C'est
un principe de prépondérance qui fut utilisé en Italie au
XIIe siècle.
Le principe de saniorité (la « sanior pais ») :
On pèse les voix au lieu de les compter. On tient compte
du mérite des votants. C'est le moyen d'assurer à l'autorité
de toujours triompher sur le nombre.
Le principe de majorité (la « major pais ») :
Ce principe est l'inverse de celui de la « sanior pais ». Il a
été inventé par les grecs aux Vie-Ve siècles avant J.C.,
oublié par les romains puis remis au goût du jour dans
l'Angleterre du XVIIIe siècle. Cette règle assure au nombre
d'être souverain. Par ailleurs le principe de vote secret
assure l'absence de représailles. Au sein de l'église ce
principe fut également adopté : lors du concile de Trente
(1545-1563) la majorité fut réputée l'emporter sur la
saniorité.
Alain Garrigou a fait une autre lecture du développement
des procédures de vote. Il distingue trois ensembles :
ƒ les expériences informelles de résolution :
Ex. : « palabres » d'Afrique noire. Quand tout le monde est
d'accord, on ne formalise pas la décision.
ƒ les procédures sensibles de résolution :
La décision résulte d'un savoir faire de la ratification, cela
passe par l'estimation visuelle du nombre des partisans
prêts à soutenir la résolution proposée.
ƒ les expériences formalisées de vote :
Le processus de rationalisation formelle est ici poussé à
son extrême : écriture, secret, sincérité, procédures
standardisées d'expression.

31
La science politique

La loi qui fixe le secret du vote date en France de 1791. Le


vote public a longtemps gardé des partisans. Pour
Montesquieu il permettait de « donner au petit peuple la
possibilité d'être éclairé par les principaux ». Pour Jean-
Paul Sartre l' « isoloir est le lieu de toutes les trahisons
sociales », il sérialise, pousse à abandonner toutes les
solidarités qui vous font membre d'une communauté.
Les techniques électorales affectent autant l'opinion que
son contenu.
Ex. : En 1994, Bernard Attali avait essayé de faire passer
son plan de restructuration d'Air France par les syndicats.
Echec à 80%. Christian Blanc a soumis le même plan au
vote secret : 90% des salariés se sont déclarés favorables
au plan. Le secret individualise le suffrage, il coupe
l'individu de sa communauté d'appartenance. Le secret est
l'instrument et le lieu de fabrication de la citoyenneté.
Aux Etats-Unis, le secret a été utilisé à d'autres fins. Fin
XIXe, l'adoption de cette technique d'expression a écarté
les plus pauvres jusqu'alors très influents au Congrès.
Cette technologie était couplée à des tests
d'alphabétisation et a entraîné une baisse considérable
dans la participation électorale.
En effet voter exige des compétences.
- Le mandat politique :
« Representare » signifie faire advenir, rendre effectif au
vu et au su de tous. Au sens juridique cela signifie être
mandaté pour exercer les droits ou défendre les intérêts
d'une collectivité.
Jusqu'au XVIIe siècle, c'est la représentation liée qui
domine (corporations).
L'idée d'indemnité parlementaire a été introduite par la
révolution française. Aujourd'hui il est à peu près admis

32
La science politique

que l'indépendance des élus nécessite l'octroi de revenus


spécifiques, revenus mais pas salaires (car la politique
n'est pas un métier). On indexe en France cette indemnité
sur le revenu d'un conseiller d'Etat de deuxième classe en
1947.
La prétention à pouvoir vivre de la politique traduit une
logique de professionnalisation qui frappe tous les métiers
d'élus. Une loi de février 1992 établit une retraite pour les
élus, un crédit d'heures de formation et un barème de
rémunérations. L'attribution d'une rémunération vise à
lutter contre la ploutocratie.
- Les échanges inter-marchés (Smelser) : la corruption
politique :
La corruption est une marque de la dissolution d'un régime
politique. Il y a différentes formes d'actes de corruption :
ƒ l'abus de confiance : détourner l'usage légitime d'un
bien dont on n'est pas propriétaire
ƒ l'escroquerie : utiliser de faux noms soit par
manœuvres frauduleuses, soit pour se faire remettre
des fonds
ƒ la concussion : extorquer ou entendre extorquer à
l'administré une somme comme due en vertu des lois
alors qu'elle ne l'était pas réellement
ƒ le trafic d'influence : un agent public abuse de son
influence et la monnaye
Il existe ensuite différents types de corruption :
ƒ la corruption noire : unanimement condamnée
ƒ la corruption grise : suscite des jugements contrastés
(ex. : faire sauter les P.V.)
ƒ la corruption blanche : unanimité de tolérance

33
La science politique

La corruption marque une remise en cause de l'autonomie


du fonctionnement politique. Elle est constituée de quatre
éléments essentiels :
ƒ violation des règles et normes associées à ce qui est
perçu de façon dominante dans la société comme
l'intérêt général
ƒ échange clandestin entre les marchés politiques,
sociaux et économiques. La politique se revendique
autonome mais est prise la main dans le sac.
Conséquence : on donne à des individus/groupes des
ressources d'accès et d'influence dans le processus des
décisions publiques
La traduction matérielle de cet échange : les bénéfices
tangibles
Pour Alain Garrigou, on peut avoir plusieurs lectures de la
corruption :
- une lecture épiphénoménale de la corruption qui assimile
ces transgressions à des faiblesses personnelles.
- une lecture pathologique qui voit dans ces actes un signe
de l'affaiblissement du système politique tout entier
- une lecture tactique qui voit les affaires de corruption
comme des coups politiques (moyens d'éliminer ses
adversaires)
- une lecture stratégique qui propose de rapporter les
formes de corruption à l'univers politique et social qui leur
donne le jour pour comprendre la place qu'ils tiennent
dans la dynamique de professionnalisation des actions
politiques.

34
La science politique

D- Le fonctionnement d'un marché politique

1- La généralisation des échanges

1-1 La constitution du corps électoral


- Le cas de la France :
Pour les libéraux jusqu'en 1848 « mieux vaut moins mais
mieux ». La démocratie ne devait s'ouvrir qu'à ceux qui en
ont les capacités. Pour les démocrates au contraire, le vote
était vu comme un droit inaliénable de la personne.
En 1791 : il fallait payer trois journées de travail d'impôt
pour avoir le droit de vote.
Restauration : le cens devient plus sévère
Monarchie de Juillet : élargissement de la population
pouvant voter (la bourgeoisie pourra accéder au pouvoir)
En comparaison on voit qu'au Royaume Uni en 1847-48 le
corps électoral était trois fois plus nombreux pour une
population deux fois plus réduite.
1945 : suffrage des femmes
1974 : la majorité politique passe à 18 ans
Cet élargissement ne traduit pas l'essence de la république
mais la nécessité à des moments de crise politique de
recourir à des soutiens externes politiques pour modifier
les fondements de l'affrontement politique. Les
républicains vont longtemps différer l'attribution du droit
de vote aux femmes par peur de fournir ainsi des voix à
leur adversaire politique.
Jusqu'à la loi-cadre Deferre de 1956, les populations
indigènes bien que françaises restaient exclues du vote.
On craignait de les reconnaître et d'être balayés par le
nombre.

35
La science politique

Jusqu'en 1975 les indigents n'étaient pas éligibles. Les


domestiques, eux, n'ont gagné une citoyenneté à part
entière qu'à partir de 1930. Les criminels condamnés à des
peines de prison supérieures à un mois avec sursis perdent
leur capacité électorale. C'est la « double peine » : ils sont
condamnés pénalement et électoralement.
- Le cas du Royaume-Uni :
Au Royaume-Uni, la mise en forme du peuple dans sa
figure d'électeur s'est accomplie avec tout autant de
réticence. Avant l'adoption de la loi de 1832, la population
électorale était inférieure à 4% de la population totale. De
profondes inégalités de représentations existaient (« rotten
boroughs »). Avec la loi de 1832 le cens est passé à 10£ et
la population électorale a été multipliée par 2.
Réforme de 1867 : tous les habitants de bourgs payant
l'impôt peuvent voter
1918 : Egalité hommes-femmes devant le suffrage (sauf
que jusqu'en 1928 les femmes ne sont majeures
électoralement qu'à 30 ans - contre 21 ans pour les
hommes).

1-2 L'éligibilité
Pendant longtemps elle était réduite aux plus riches et aux
plus âgés. La domination politique restait ainsi étroitement
liée à la domination sociale.

1-3 La multiplication des opérations de vote


En 1940 Paul Reynaud déclare « le peuple est ici (Chambre
des députés) et pas ailleurs ». Les recours au suffrage
pour fabriquer de la légitimité ont depuis été multipliés.

36
La science politique

2- Les différents types de marchés : des marchés centraux aux


marchés périphériques et satellites

2-1 Les marques partisanes


De plus en plus sous la Ve république, un mouvement
d'unification s'opère des différents marchés électoraux, ils
s'imbriquent dans la logique d'un marché central. En 1973,
67% des candidats aux élections cantonales étaient
présentés par des partis politiques nationaux. En 1982 :
84%, aujourd'hui c'est presque la totalité des candidats. Le
système des alliances politiques à l'échelle locale se plie au
schéma national gauche-droite.
La perception par les électeurs de la nature de la
compétition a elle aussi profondément changé : en 1982,
89% des électeurs déclarent se déterminer en fonction de
l'appartenance partisane du candidat. En 1976, ils étaient
seulement 36% à procéder ainsi.
On note une unification des marques partisanes : la
concurrence politique passe par les sigles.

2-2 La notion d'écart distinctif


La première tâche d'un prétendant en politique est de se
distinguer. Sa marque doit être perçue comme meilleure
que les autres.

37
La science politique

Chapitre 4 :

Partis et groupes de pression

A- Les partis politiques : un objet d'étude illégitime ?

La Ve république est le premier régime qui reconnaît leur


existence. Sous la Ve république leur rôle n'a cessé de
croître.
On peut considérer que les partis apparaissent quand leur
nom apparaît et s'impose mais on peut aussi penser que
des structures remplissaient des rôles de partis politiques
avant, sous d'autres noms. On remonterait alors à
l'antiquité (clubs, comités, factions…).
Les partis ont toujours eu mauvaise presse en France (cf.
Tocqueville qui les qualifie de « mal inhérent à un
gouvernement libre »).
Les partis sont des groupements de mobilisation réunis par
la lutte électorale, ils sont fondés sur une certaine
communauté d'idées et d'intérêts.
Pour Max Weber, l'idéal-type de l'organisation partisane
définit le parti comme issu de la différenciation du politique
dans les sociétés modernes, de la production et de
l'échange de biens idéologiques. L'instauration de l'égalité
ne suffit pas à elle seule à l'apprentissage de la politique. Il
faut que les électeurs aient en eux la certitude que les

38
La science politique

distinctions entre les candidats relèvent de différences de


fond. Pour que cette certitude existe il a fallu un énorme
travail de socialisation (l'église, l'école, les clubs et les
partis y ont participé). Ces structures ont rassemblé les
électorats autour de signes qui forment autant de façons
d'agir et de penser.
La présence de ces labels partisans est ce qui autorise le
choix électoral.
Voter c'est être capable de qualifier des candidatures en
présence dans des termes politiquement construits. Les
partis politiques ont rationalisé l'art de capturer les
suffrages (meetings, tracts, campagnes électorales).
Maurice Duverger distingue partis de cadres et partis
de masse. Les différences sont visibles notamment sur la
question des moyens dont disposent les candidats pour
conquérir les moyens de domination politique :
Partis de cadres : payer les services d'experts en conseil pour
préparer les élections, payer des colleurs d'affiches,
commander des sondages…
Partis de masse : créer une organisation de masse regroupant
des militants animés par une cause qui vont gratuitement
apporter leurs services. Ils font le travail d'implantation et
contribuent au financement des campagnes politiques.

B-Le système des partis

1- Partis et divisions sociales

1-1Les relations entre les classes sociales et les entreprises partisanes

39
La science politique

Dans Les partis politiques, Maurice Duverger a bâti un


modèle d'analyse fondé sur un le processus de formation
des partis politiques.
les partis de cadres : nés à l'initiative des élus qui contrôlent
les ressources nécessaires à la conquête des mandats. Ils
sont faiblement structurés et largement décentralisés.
Les partis de masse : ce sont des organisations rigides et
décentralisées. Leur matrice sont les syndicats ouvriers. Ce
sont des organisations destinées à mobiliser le grand
nombre et à former des militants.
Cette typologie a le mérite de rapporter les conditions de
fonctionnement des partis à leur trajectoire sociale.
Martin Shefter (politologue américain) va se demander
sous quelles conditions un parti peut émerger et dominer
la vie politique d'une nation. Stratégie des leaders des
partis qui se lient avec la bureaucratie d'état. Ainsi ils
peuvent utiliser les ressources de l'état. C'est ainsi que
furent créés la plupart des partis centristes et
conservateurs en Europe. Quand les leaders des partis
n'ont aucune place dans la bureaucratie, les partis doivent
mobiliser les masses ( partis socialistes en Europe, partis
nationalistes dans le tiers-monde).

1-2 La logique de l'action partisane


Robert Michels (Les partis politiques) parle de la « loi
d'airain de l'oligarchie », pour lui il ne peut pas y avoir de
démocratie au sein des partis. Ces appareils produisent
toujours des permanents qui vont progressivement
configurer à leur profit les canaux de représentation du
parti.

40
La science politique

2- Partis et divisions politiques

2-1 Le multipartisme français


Le système français à partir de la Ve république se
caractérise par
1° une organisation du fait majoritaire (dès 1962) : d'où
plusieurs répercussions :
¾ éclatement du centre
¾ regroupement des pôles oppositionnels (la gauche va
devoir se réunifier pour espérer l'emporter)
2° un système partisan
Aujourd'hui les partis de gouvernement ne rassemble
plus que la moitié des suffrages contre les partis
protestataires qui continuent à séduire nombre de français.
Ce qui confirme la méfiance à l'égard des partis.

2-2 L'organisation partisane

La machine politique (Robert Michels)

Un parti est une entreprise de mobilisation, une structure


qui s'inspire de l'art militaire et qui a donc plus à voir avec
des formes d'autorité, délégation, subordination qui sont le
propre de l'armée qu'avec le jeu de la délibération, le
pluralisme (que l'on attendrait d'une formation
démocratique). Le parti n'est pas une instance de
délibération, un réservoir d'idées philosophiques, mais une
entreprise de conquête des suffrages et du pouvoir.

Le bossisme américain hier et aujourd'hui

41
La science politique

Michels a été clairvoyant quand il a mis en évidence que


l'existence des chefs est un phénomène inhérent à toutes
les formes de la vie sociale. Or cette existence est sur
plusieurs points incompatible avec le postulat de la
démocratie moderne.
Ce leadership dérive de l'immaturité objective des masses.
On peut dénombrer trois fonctions des partis politiques :
¾ légitimer un système politique : ils contribuent à
pacifier l'expression des combats politiques et sociaux
¾ favoriser l'organisation d'une relève politique : instance
de sélection de l'élite
Aux Etats-Unis entre 1880 et 1940 les partis
représentaient un formidable moyen d'intégrer les
populations immigrées. Ils proposent, à travers des
relations de clientèle, des motifs de s'intéresser à la
politique et d'accomplir son métier de citoyen. Le « boss »
est la figure du leader officieux qui exerce son pouvoir
sans responsabilité pour retirer du gouvernement local des
profits à la fois personnels et collectifs qui viendront
souder une communauté partisane.
Ex. : A New York, George Pulkitt se contentait de prélever
des « pots-de-vin honnêtes » qu'il redistribuait aux
nécessiteux.
Ces « boss » vont donner un soubassement matériel à la
relation électeur-élu. Des « machines politiques »
contrôlant des « banques de voix » sont ainsi créées. On
vote en suivant les injonctions de son chef. On monnaye
les votes contre des intérêts matériels. Ces machines ne
sont pas inattentives aux enjeux idéologiques et véhiculent
des thématiques proprement politiques.
L'Etat fédéral va prendre en charge l'organisation nationale
des votes avec de nouvelles techniques électorales (spots

42
La science politique

télé, sondages…), les partis politiques perdent alors leur


importance sociale : on va passer de campagnes d'une
forme intensive en capital humain à une forme intensive
en capital financier.
Ex. : 1880 Près de 2.5 millions de personnes sont
mobilisées pour les élections mais le coût est très modeste
(Lincoln est élu en engageant 100.000 $). Aujourd'hui,
quelques dizaines de milliers de personnes suffisent mais
les dépenses ne cessent d'augmenter.

3 Ressources collectives et individuelles

3-1 Le financement des campagnes électorales : le cas des Etats-Unis


La possession d'un patrimoine est la 1e condition pour
entrer en campagne. 1/5 des membres du Congrès sont
des millionnaires en $, 95% des candidats ayant emporté
un mandat de parlementaire étaient ceux qui avaient
dépensé le plus d'argent durant la bataille électorale.
Depuis 1976, la Cour Suprême a statué en affirmant la
limite de contribution des sympathisants et des comités
politiques mais en affirmant aussi qu'aucun plafond ne
peut être fixé aux contributions personnelles. C'est la porte
ouverte à l'inflation des dépenses et donc à une filière
ploutocratique d'accès aux mandats.
Le coût moyen d'un siège de sénateur entre 1980 et 1996
a été multiplié par 6 pour atteindre près de 4 millions de
dollars en moyenne, 6 millions pour les sénateurs sortants.
Le coût d'une élection à la chambre est passé de 80.000 $
à 550.000 $. La compétition politique est une compétition
financière aux Etats-Unis. En outre le taux de
monopolisation de la fonction élective s'est accru : 95%
des sortants sont réélus. La part des parlementaires ayant

43
La science politique

remporté plus de dix élections consécutives à la chambre


est passé de 2.3% en 1913 à 22% en 1971.
La compétition électorale est soumise à une
réglementation de type monopolistique. Le coût d'entrée
dans le jeu électoral s'élève, la prime au sortant se
renforce. Ce passage tient pour beaucoup à une
monétarisation croissante de l'exercice du ralliement des
suffrages. Ce n'est pas la compétition qui décline, au
contraire c'est la compétitivité qui, en s'intensifiant, limite
les conditions d'entrée sur le terrain électoral.
La publicité télévisée a fait son entrée en 1952 (campagne
d'Eisenhower). C'est un atout précieux qui permet de
devenir rapidement une figure familière. Les listes
électorales classent les électeurs d'après leur appartenance
à un parti politique, leur âge, sexe, participation électorale,
situation de famille, situation financière. Grâce à ces listes
le travail de démarchage devient plus simple, plus
systématique. Aux Etats-Unis, 2500 entreprises sont
spécialisées dans ce seul commerce (vente de listes
d'électeurs). Les candidats peuvent ainsi exclure tous les
segments non rentables. Depuis une quinzaine d'années on
estime ainsi que 60% du corps électoral inscrit ne reçoit
aucune information des candidats. Si on rapporte ce
nombre à l'ensemble des personnes en âge de voter il est
de 78%.
Autre pratique, le recours massifs aux consultants.

3-2 Le cas français


Jusqu'en 1988, les circuits financiers sont délaissés par le
législateur, il n'existe aucune réglementation en matière
de financement des partis. La loi du 11/03/88 institue un

44
La science politique

plafond pour les dépenses engagées par les candidats et


institue la tenue d'un compte de campagne.
Le financement public s'organise avec des conséquences
profondes : remboursement forfaitaire par l'Etat des
dépenses électorales réalisées par chaque candidat. En
1988, 1 milliard de francs ont été dépensés à ce titre. 10
millions de francs sont prévus pour le remboursement
forfaitaire des candidats n'atteignant pas les 5%.
Des limites ont été apportées au financement privé des
opérations des campagnes :
• plafond des dons des contribuables
• une personne ou une entreprise ne peuvent pas
financer plus de 10% d'un candidat
Puis ce statut a été modifié en janvier 1995 :
• interdiction des dons des entreprises
• dons des personnes privées limités à 30.000 francs.
Les dépenses électorales comprennent : les frais de
fonctionnement (QG de campagne), les réunions publiques
(voire fêtes électorales), les déplacements, les frais
d'édition, l'organisation de sondages. Les limitations
donnent lieu à la mise en place d'un véritable «
management » électoral.

C- Les groupes d'intérêt

1- Groupes et intérêts : la construction des causes

Les partis politiques sont spécialisés dans la production de


représentations générales et transversales aux classes et

45
La science politique

groupes sociaux. Le répertoire d'action des partis et celui


des groupes d'intérêts sont différents.
En France il existe quelques groupes d'intérêt mais c'est
une structure entourée de suspicion, réputée contraire à la
formulation de l'intérêt général. On passe donc sous
silence l'action de ces structures. Ces groupes sont soit des
syndicats, soit des associations de type loi 1901. Les
syndicats peuvent se voir reconnaître la présomption de
représentativité et être associés à l'action administrative.

La composante organisationnelle

Les associations les plus nombreuses sont celles qui


agissent dans le secteur sportif (9.4 millions), puis les
syndicats et associations professionnelles (4.5 millions
environ) ensuite les associations culturelles (3.5 millions).
La PCS la plus représentée est celle des gens aisés et
diplômés (1/3 des adhérents).

2- Réseaux d'intérêt et réseaux de pouvoir

Plusieurs critères sont nécessaires :


ƒ l'existence d'intérêts communs partagés par la majorité
d'un groupe et qui sont l'enjeu d'une politique
gouvernementale
ƒ les intérêts communs ne doivent pas être abstraits
ƒ une organisation structurée, cohérente, alliée à un
leadership
ƒ une motivation solidaire et militante au sein d'un
groupe, un sentiment de solidarité

46
La science politique

Aux Etats-Unis les lobbies s'affichent. Sur Washington


street, 50 bureaux sont établis par des groupes d'intérêt.

3-Le lobbying : essai de description analytique

Aujourd'hui 6/10 des américains appartiennent à une


organisation quelle qu'elle soit. Ces organisations
apportent une aide financière aux candidats aux élections.
En 1984 pour les présidentielles, les groupes d'intérêt ont
donné 110 millions de $.
La portée de ce travail peut avoir un plus ou moins grand
impact selon que les profits générés reviennent aux seuls
membres militants de l'organisation ou à tous les
professionnels du secteur concerné.
Il y a différents types de groupes : les « groupes veto »
(qui s'oppose à des réformes lésant leur groupe), les «
groupes de réforme » (qui assurent la promotion d'un
texte de loi).
Ces groupes marquent la renaissance d'un véritable néo-
corporatisme. Non plus le corporatisme classique (qui
voulait se substituer au législateur) mais le corporatisme
propre aux démocraties pluralistes (qui est plus en faveur
d'un partenariat).
Les groupes de pression offrent des capacités
d'encadrement, des aptitudes techniques et une expertise
dont l'administration profite. Ce sont parfois de véritables
communautés de politique publique qui prennent forme en
cogérant un secteur.
Michel Guibal souligne que 40% des textes de loi adoptés
entre 74 et 81 n'ont pas eu de décrets d'application,
notamment à cause de cette cogestion. Les groupes

47
La science politique

d'intérêt parviennent souvent à bloquer le processus


législatif.
Les moyens des lobbyistes varient selon les cas de figure :
• au Royaume Uni un député qui défend des intérêts
catégoriels doit le faire savoir au début d'une législature
par une déclaration publique
• aux Etats-Unis on sait ce que gagnent les lobbyistes
• en France ils n'existent pas, les pouvoirs publics les
ignorent
Pour les groupes d'intérêt il est important de savoir se
donner une force publique valorisée. Parmi les techniques
en expansion on compte l'organisation de colloques,
congrès, salons (1960 : 500 colloques organisés ; 1995 :
50.000).
La démonstration de masse reste une façon de se mettre
en valeur. De même que l'orchestration d'un scandale pour
faire parler d'une cause.

48
La science politique

Chapitre 5 :

Le métier politique

La problématique schumpetérienne part du profit pour


tenter de rendre compte de la cohérence des pratiques.
C'est une problématique qui s'appuie sur un postulat :
quand on proclame que les électeurs élisent leur député,
nous nous exprimons sans aucune précision, la vérité c'est
que ce sont les députés qui se font élire par les électeurs :
il existe des entrepreneurs en politique car l'action de
démarchage électif s'opère au sein d'un marché.

La naissance de l'entrepreneur politique

La « fin des notables » (Daniel Halévy)

Définition du notable
L'entreprise politique vient de la fin des notables. Un
notable c'est un amateur économiquement indépendant,
qui jouit d'une disponibilité, d'une légitimité qui repose sur

49
La science politique

un héritage familial dont la notoriété est liée à la magie


d'un nom. Michel Crozier corrige cette définition en disant
que ce qui fait un notable c'est plus une onction politique
qu'une origine sociale. Pour lui la notabilité est la
transformation d'un élu en un intermédiaire redouté de
l'administration et de la circonscription. Pour Tulesque, le
notable est celui qui consacre une domination
traditionnelle par le moyen de l'élection.

Les hommes nouveaux

Arrivée d'un nouveau personnel politique : la petite et


moyenne bourgeoisie et la classe ouvrière.
Evolution du personnel de la chambre des députés entre
1871 et 1945 :
Noblesse de 34% à 3%
Haute bourgeoisie de 36% à 18%
Moyenne bourgeoisie de 19% à 43%
Petite bourgeoisie de 8% à 19%
Classe ouvrière de 3% à 17%
Cette montée en puissance des classes moyennes a aussi
été constatée dans les ministères.

A- Les filières d'accès : la carrière politique (1870-1990)

1- Le recrutement politique

Il existe plusieurs voies :

50
La science politique

¾ accès par la notabilité (« cursus honorum ») : repose


sur la mise en valeur de liens de clientèle territorialisés
¾ accès par le militantisme : carrière plus lente, capitaux
moins personnels : accumulation de ressources
collectives dont l'intéressé va faire fructifier la valeur à
son profit, va symboliser les combats et les moyens. Le
capital associatif ou partisan permet d'accumuler un
savoir-faire, de faire état de sa capacité à parler,
d'utiliser une logistique.
¾ accès par le centre : filière spécifique à la Ve république.
Des hommes politiques utilisent les ressources du
diplôme et des cabinets ministériels pour entrer en
politique. Rôle déterminant de l'ENA comme instance de
qualification. On ne naît pas politocrate, on le devient,
on doit valoriser son héritage.

2- La notion de ressources politiques

Naissance de savoirs faire spécifiques qui vont modifier les


règles du jeu électoral. On doit se présenter en public.
Ex. : Joseph Caillaux : entre en politique contre le Comte
de la Roche Foucauld en 1898 dans la Sarthe. Le comte ne
fait pas campagne, il est réélu depuis 1871. Caillaux
s'engage dans une campagne : tracts, tournée en voiture,
serre les mains, visite les salons, cafés, clubs sportifs… et
est élu. C'est le premier homme politique moderne.
Ces hommes vont remplacer leur capital primaire plus
faible par du capital collectif, associatif et partisan.
Pour être populaire ils ont recours à différentes pratiques :
- prodiguer des recommandations, appuyer des demandes
auprès de l'administration

51
La science politique

- donner des décorations


- accès privilégié à la manne ministérielle : subventions
- avoir des amis hauts-fonctionnaires, notamment dans la
préfectorale
Pour surmonter l'épreuve du jugement des électeurs et
rebondir plus facilement, les hommes politiques peuvent
détenir plusieurs mandats. Les députés cumulards étaient
63% en 1958, ils étaient 80% en 1967.
Un bon élu se fait reconduire dans ses mandats. 54% des
députés sont réélus deux fois ou plus.
Il y a trois filtres principaux à l'entrée en politique :
ƒ l'engagement idéologique (militantisme)
ƒ la sélection des candidats
ƒ les élections proprement dites
Mais il en existe d'autres :
ƒ le sexe (les femmes n'ont pas les mêmes chances
même si le monde politique s'est ouvert aux femmes -
effet inverse : la parité met plus de femmes sur le
devant de la scène)
ƒ l'âge (l'accès sera différent en fonction de l'image
socialement construite de l'appartenance à certaines
tranches d'âge - ex. : la tranche des 25-35 ans est 10
fois moins représentée qu'elle ne devrait l'être)
ƒ la position sociale (plus on s'élève dans l'échelle sociale
plus il est aisé de faire de la politique)
ƒ le diplôme (l'importance du diplôme est considérable
pour la réussite politique - en 1981 : 82% des députés
sont diplômés de l'enseignement supérieur)
Si on fait une radiographie du personnel politique, force est
de constater que des régularités sociales rendent compte
de a réussite électorale comme si « les dirigeants des

52
La science politique

partis se ressemblaient plus entre eux qu'ils ne


ressemblent à leurs militants » (Halévy).

3- Les stratégies électorales

Les règles de la compétition politique


L'élection est la concurrence arbitrée par le suffrage. L'un
de ses enjeux consiste à aménager les modalités du
décompte des voix à son avantage. C'est toute l'histoire
des modes de scrutin.
scrutin proportionnel : passe pour favoriser une
représentation fidèle des courants de pensée, une égalité
arithmétique de chaque voix.
scrutin majoritaire : permet plus facilement l'établissement
d'équipes susceptibles de diriger une communauté, idée de
stabilité. C'est un vote d'efficacité.
Le système de représentation à la proportionnelle n'a
cessé d'augmenter au XXe siècle. Avant 1918, 15% des
scrutins étaient proportionnels, aujourd'hui il y en a 70%.
En France les modes de scrutin ont changé neuf fois entre
1871 et 1986.
Chaque parti essaie d'aménager le scrutin pour en être le
bénéficiaire (ex. : PS impose des urnes transparentes et la
signature des listes d'émargement, le PC milite pour faire
mettre sur le bulletin un signe distinctif pour chaque parti
pour les illettrés).
Le 3e tour du scrutin se passe souvent devant le juge. 1/5
des élections sont annulées par le Conseil d'Etat.
Les élections c'est l'antithèse du recours à la force. Mais la
situation est culturellement paradoxale en France car la
démocratie est fondée par un acte de violence. Acte qui
suscitera des mimétismes (3 glorieuses, 1936, 1968). Le

53
La science politique

nombre de manifestations violentes est passé de 79 pour


mille au XIXe siècle à 105 pour mille au XXe siècle. Mais
c'est une violence qui est :
ƒ consacrée dans des lieux spécifiques (lieux de pouvoir)
ƒ de plus en plus pacifique (mise en scène)
ƒ de moins en moins tournée vers la prise du pouvoir (ex.
: mai 68)
La concurrence en politique devient elle aussi une
concurrence de routine, réglée avec ses échéances
régulières. La lutte devient compétition. Il y a un accord
tacite entre les acteurs politiques pour ne pas dépasser un
certain seuil de violence politique. Sérieux et modération
sont les maîtres mots. On parle du probable et non du
souhaitable (disparition de l'entrepreneur prophétique).
Pour qu'une démocratie soit consolidée il y a plusieurs
conditions :
ƒ que les chances de gain soient formellement réparties
par égalité
ƒ que les joueurs participent loyalement à ce jeu
(engagement à laisser le vainqueur s'attribuer les gains
du jeu)
ƒ qu'une forme d'alternance permette à chaque joueur de
limiter l'appropriation des règles du jeu par l'un des
participants
C'est l'idée que recourir à la violence ne doit pouvoir
procéder que d'une absence de choix : on est violent car
on ne peut faire autrement.
Une loi sociologique se dégage, c'est l'idée que plus
la perspective pour un parti politique paraît éloignée
d'accéder aux positions de pouvoir dans un état donné des
rapports de force au sein du champ politique, plus cette
perspective est constituée en prophéties sociales. Au

54
La science politique

contraire, plus un mouvement va accéder à des gains dans


le jeu électoral, plus il va rationaliser ses stratégies,
pacifier son discours.
Dans son Tableau politique de la France de l'ouest,
André Siegfried parle de l'existence de tempéraments
politiques régionaux qui se transmettraient de génération
en génération

Troisième partie
Les institutions politiques

Chapitre 6 – La Ve République dans l’Histoire.

A- Panorama de l’histoire constitutionnelle de la France.

1- 1789-1875
1789 a-t-elle été un vrai départ ? Non : une continuité,
tout avait été préparé auparavant, tout ce qui avait été
généré n'a pas péri (thèse de Furet et Tocqueville).

1-1 Ancien régime et Révolution.

Il n'y avait pas de constitution formelle sous l'ancien


régime. Au sens matériel, cependant, il existait quelques
principes de droit constitutionnel, réunis dans une théorie

55
La science politique

statutaire, implicites ou explicites, davantage produits par


la tradition et les coutumes que par la loi. Exemples :

1. Le roi ne meurt pas en France (il en existe toujours un ;


le sacre n'est qu'un protocole); l'adage “le roi est mort,
vive le roi ” a été prononcé sous François 1er et gardé par
ses successeurs.

2. Le roi est toujours majeur ; s'il y a une régence, elle se


fait au nom du roi, pour éviter tout conflit.

3. La couronne de France est indisponible : le roi est


propriétaire du royaume, mais pas de la couronne, qui est
une charge dont il est titulaire. En conséquence, le roi ne
peut pas abdiquer, il doit assumer sa charge (problème de
Charles VI, qui était fou) ; il n'a pas droit de déshériter le
successeur (principes de primogéniture mâle), ni de
renoncer à sa charge (problème de Henri de Navarre).

4. Le roi n'est pas tenu des obligations de ses


prédécesseurs ; en contrepartie sa parole financière n'a
aucune valeur.

5. Le principe de catholicité du prince existe depuis les


Etats généraux de Blois en 1588. “Jus regio, ejus religio ”
Þ la région a la religion de son prince, disait Luther,
protestant. Ce principe est une des causes de guerre de
religion en France ; il est aussi à l'origine de l'édit de
Nantes. En 1593, Henri de Navarre (IV) a dû abjurer.

56
La science politique

Etats généraux : système de représentation du pays


apparu sous Philippe Le Bel en 1302 avec les trois Etats.
Son objectif était de faire prendre conscience au peuple
des problèmes de la nation et de solliciter son concours
face aux problèmes, notamment en consentant de verser
des impôts. Les Etats généraux ont beaucoup été sollicités
pendant la guerre de 100 ans, c'est-à-dire au XIVe et XVe
siècle. Ils avaient également pour souci de réunir toutes
les classes et toutes les religions. La dernière convocation
avant la révolution française date de 1614. Les états
généraux auraient pu déboucher sur une évolution de type
britannique mais cette évolution n'a pas eu lieu à cause de
la personnalisation du pouvoir. Il n'y a pas eu de
parlementarisation la cause de l'absolutisme du roi, tant en
politique qu'en administration et en économie, malgré le
progressisme des juges qui achetaient leur charge et
défendaient le tiers Etat.

Il y a donc toujours eu une source d'opposition à la


puissance royale, résorbée par acceptation populaire de la
monarchie et respect pour le roi. (Montesquieu avait une
théorie sur le pouvoir, Voltaire avait une théorie contre
l'absolutisme, Rousseau en avait une sur la liberté et la
représentation des citoyens). La Grande-Bretagne, avec
les mêmes composantes, s'en est sortie plus calmement.
Un paradoxe pour Louis 16 est d'avoir soutenu les rebelles
américains pendant la guerre d'indépendance,
s'autodétruisant, provoquant une rupture brutale entre la
monarchie et la République.

L'instabilité du mode de gouvernement du roi et la crise


économique due aux mauvaises récoltes en 1787-88, les

57
La science politique

gouvernements très changeants, et l'idéologie des


lumières ont constitué un explosif. La réunion des états
généraux en 1789 a été le détonateur. Louis 16 a lui-
même mis feu aux poudres de la révolution, avec mise en
cause des privilèges, des impôts, des droits et des libertés.
Il y eut plusieurs cahiers de doléances par ordre et par
circonscription. Les principales revendications portaient sur
une baisse d'impôt.

Un pamphlet de Sieyès disait : “ Qu'est-ce que le tiers Etat


: tout. Qu'est-il aujourd'hui : rien. Qu'aspire-t-il à devenir
: quelque chose. ” Honneur, excitation, crispation,
mécontentement, colère, révolte. Le problème majeur qui
se pose est celui de savoir si le vote doit être fait par ordre
ou par tête. Pour le peuple, la tradition est dépassée,
l'autorité de Louis 16 est contestée, donc Louis 16 renvoie
les Etats généraux. Le tiers Etat quitte la salle du manège
pour celle du jeu de paume, où il fait serment de donner
une constitution à la France le 20 juin 1789.

La souveraineté devient nationale, le roi prenant la place


que la nation lui donne. Très vite, l'Assemblée nationale
devient Assemblée nationale constituante, car la France a
besoin d'une constitution pour proclamer les droits. La
déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août
ne consacre pas les droits, mais en proclame l'existence.
Les privilèges ont été abolis la nuit du 4 août (cf. article
premier de la DDHC). La déclaration aspire à l'universalité,
l'altruisme, mais en pratique ce ne fut pas le cas.
(Quelques noms : Mirabeau, Sieyès, Tallerand).

58
La science politique

L'article 16 de la DDHC définit ce qu'est une constitution,


donc les dictatures n'ont pas de constitution. En
conséquence, à l'époque, du fait qu'il n'y avait pas
d'exemple de constitution dans la tradition française, les
constituants durent créer une constitution ex-nihilo, sur la
base de la séparation des pouvoirs (Montesquieu : “ seul le
pouvoir arrête le pouvoir ”) législatif, exécutif et judiciaire.

Les sources d'inspiration historique : la république


romaine, la démocratie spartiate, les écrits d'Aristote,
Plutarque, Epicure et Solon... mais tout reste flou.

Les sources d'inspiration géographique : l'organisation


équilibrée entre les libertés et le pouvoir en Angleterre,
son système représentatif élu (pas encore au suffrage
universel) et le principe de "checks and balances" ont
séduit les constituants français. Mais l'invention majeure
de l'Angleterre reste celle de la responsabilité politique (la
chambre des représentants a le pouvoir de renverser le
gouvernement ; cf. North). Autre exemple : les Etats-Unis,
société fondée sur la raison, avec sa constitution.

La constitution française a été le choix de produits et


d'exemples successifs, parfois même de non-choix,
d'improvisation dans le choix du monocamérisme ou du
bicamérisme (bicamérisme pour les monarchiens, mais
choix par vote pour le monocamérisme, unité pour
gouverner face au roi).

11 septembre : question du droit de veto :


- aucun ;

59
La science politique

- absolu ;

- relatif avec le renversement par référendum ;

- suspensif (2 législatures).

C'est à cette époque qu'est apparu le clivage droite/gauche


(lors d’un vote désordonné, le président de séance ayant
demandé aux votants de se séparer entre pour et contres).
Résultats : 673 voix (contre 235) font pencher la balances
en faveur du veto suspensif, pour introduire implicitement
un appel au peuple (un substitut de référendum).

En mai 1789, une troisième querelle déchire l'Assemblée :


elle porte sur le statut des ministres. Cette fonction doit-
elle être cumulable avec celle de député ? Les
monarchistes sont en faveur du cumul, prenant pour
exemple la Grande-Bretagne. Les opposants clament que
le principe de séparation des pouvoirs doit être respecté et
donc les fonctions législatives et exécutives ne doivent pas
être cumulables. De plus, une des spécificités de
l'Assemblée constituante est que ses députés ne sont pas
éligibles une seconde fois, d'après une décision de mai
1789. Le veto suspensif est un échec pour Mirabeau,
montre la volonté de subordination de l'exécutif au
législatif, et renforce la crainte du peuple face à l'exécutif,
toujours proche du roi. Le régime parlementaire se forme.

Le 5 octobre 1789, c'est la marche des femmes sur


Versailles. Le roi est ramené de force à Paris. Il n'est plus
respecté, dépend de l'Assemblée nationale et du peuple.
Cette marche est la consécration de la confiscation de la

60
La science politique

souveraineté royale. Un décret du 8 octobre déclare que le


roi de France et de Navarre devient roi des français. La
crise politique s'instaure.

Pour pallier la crise économique, l'Assemblée nationale


décidait d'élaborer, le 12 octobre, la constitution civile du
clergé, car cet ordre est le principal détenteur de la
richesse nationale. Le clergé nationalisé perd ses
richesses. Les prêtres réfractaires sont poursuivis,
martyrisés, tués. La crise devient religieuse (surtout en
Bretagne et en Vendée).

En juin 1791, la loi Le Chapelier contre les corporations


bannit toutes les organisations collectives, donc sociales et
politiques ou éviter toute opposition.

Le 20 juin, le roi part pour rejoindre les régiments


royalistes dans l'est puis sa famille à l'étranger. C'est la
fuite vers Varennes, où il sera rattrapé puis ramené à
Paris. L'idée de patrie n'existe pas encore à cette époque.
Mais pour l'Assemblée nationale, cette fuite est une
trahison et révèle un aveu, montrant que le roi attendait
l'heure pour rétablir la monarchie. Dès lors, il devient
franchement impopulaire.

Après promulgation de la constitution de 3 octobre, le roi


la sanctionne le 13 septembre prête serment le lendemain.
La constituante a fini son travail. La nouvelle Assemblée
est prête depuis le mois de juin : c'est la législative
(septembre 1791 à août 1792).

61
La science politique

La Législative.

Elle est hypothéquée dès ses débuts par un problème de


recrutement, les députés précédents ne pouvant pas être
réélus. L'élection se fait au suffrage censitaire, car
l'Assemblée refusa la souveraineté du peuple pour faire
diriger la nation ; un niveau d'éducation et de
rémunération suffisant sont exigés pour assumer cette
charge de première Assemblée constitutionnelle française.
Quasi omnipotente, elle laisse juste au roi le droit de veto
et celui de choisir ses ministres. À la même époque débute
la fuite les nobles et des réfractaires. À chaque décret
contre cette émigration, le roi exerce son veto. La situation
s'envenime, la menace extérieure approche car les autres
monarques Européens ne veulent pas de la révolution dans
leur pays.

Un décret du 11 juillet 1792 déclare la patrie en danger.


C'est la naissance de la notion de patrie. Le 25 juillet, le
manifeste du prince de Brunswick fait savoir aux français
que Paris brûlera si le roi est atteint. Ceci ne fait
qu’augmenter l'hostilité populaire contre le roi et contre la
Prusse. Le 10 août un, malgré les menaces, 47 des 48
sections de Paris votent la déchéance du roi. Louis 16
cesse d'être le roi ; la France n'est plus une monarchie : la
république va succéder.

Il aura fallu à peine trois ans pour détruire la plus grande


monarchie du monde ; même la monarchie
constitutionnelle choit, la législative perdant son support.

62
La science politique

La convention.

Le 11 août, des assemblées électorales sont convoquées


pour nommer les futurs conventionnels. Un tribunal pénal
est instauré. Au début du mois de septembre ont lieu les
massacres dans les prisons parisiennes, résultats de
pulsions insurrectionnelles inhérentes à la révolution. Le 20
septembre, la France fête de la victoire de Valmy. Le 21, la
royauté est formellement abolie. Seule une constitution
adoptée par le peuple est valable. Le 22 septembre 1792
est fêté l'an 1 de la République ; le calendrier républicain
succède au calendrier Grégorien. La République française
et déclaré une et indivisible pour la première fois le 25
septembre ; c'est la première affirmation péremptoire et
solennelle de l'unité du pays, un début de centralisation.

NB :Août 92 à février 93 : c'est la période girondine. De 93


à 95, c'est la période Jacobine ou montagnarde.

En décembre 1792, Robespierre demande la mort du roi.


Après son procès, Louis 16 sera décapité le 21 janvier
1793. La division est définitive entre révolutionnaires et
traditionalistes. Dès le mois de mars, l'insurrection en
Bretagne et en Vendée commence.

Les girondins sont partisans de la modération et du


développement des pouvoirs locaux. Pour cela, il faut un
nouveau texte constitutionnel. La constitution de l'an un
est promulgué le 15 février. Caractéristiques : le législatif

63
La science politique

plus fort que l'exécutif, le régime est monocamériste et


utilise toujours le suffrage censitaire élargi. L'auteur
principal fut Condorset. Malheureusement, le projet ne
sera jamais appliqué. En effet, le 1er avril, l'inviolabilité
inhérente à la fonction de député est suspendue. Tous
peuvent être poursuivis, arrêtés, voire tués.

Le 6 avril, l'Assemblée crée le comité de salut public, qui


va vite chapeauter tous les pouvoirs. À la fin du mois de
mai ont lieu des manifestations contre les girondins. Début
juin, les girondins sont évincé de l'Assemblée, plusieurs
sont même guillotinés.

La constitution montagnarde l'an II permet le suffrage


universel, l'affirmation des droits, l'abolition de l'esclavage
entre autres ; c'est la plus démocratique de toutes les
constitutions françaises. La souveraineté devient populaire.
Le problème est que l’absolutisme du comité de salut
public mené par Danton et Robespierre transforme la
République en dictature soi-disant provisoire. Cette
période de la terreur et de la vertu : la terreur contre les
ennemis de la révolution, la vertu pour les amis de la
révolution, justifiant l'utilisation de la terreur, puis de la
grande terreur en juin 1794 (décret de Prairial).

Le 8 thermidor An II, Robespierre fait un discours dans


lequel il dit qu'il y a des opposants à la révolution dans la
convention. Mais il ne donne pas de nom, et sème l'émoi
parmi ses compagnons. Le lendemain, 29 juillet 1795,
Robespierre est mis hors-la-loi. Le 30, Robespierre, Couton
et Saint-Just sont guillotinés. C'est la fin de la convention.

64
La science politique

Aucune constitution n'aura été appliquée. En tout cas, la


constitution de 93 restera un modèle démocratique.

1-2 Le bouleversement continu.

Le directoire (la constitution de l'an 3). (modèle pour la


constitution helvétique.)

Les exilés Talleyrand et Sieyès sont de retour. L'innovation


principale réside dans le bicamérisme afin d'empêcher les
erreurs du passé ; les nouveaux députés prônent
davantage la sagesse que la division ; sont créés :

- un conseil des 500

- un conseil des anciens.

La représentation est donc dissociée ; l'initiative des lois


appartient au conseil de 500, les anciens discutent les
projets et les mettent en forme, les 500 votent enfin ou
rejettent le texte. L'exécutif, sous l'autorité des deux
Assemblée, se compose du directoire : cinq membres
nommés par le législatif. Le directoire dispose du pouvoir
réglementaire et de l'aide d'un gouvernement. La réalité
de la souveraineté populaire a disparu ; c'est le retour au
suffrage censitaire. La nouvelle constitution ne met pas fin
au désordre : soulèvement des royaliste, des
conventionnels, propagation de la guerre. Talleyrand,
ministres des relations extérieures, refait surface dans le
gouvernement. En tout cas, le directoire fait de plus en
plus appel à la force armée (développement de la

65
La science politique

conscription) pour réprimer tout mouvement de rébellion.


Les chefs de l'armée ont beaucoup d'occasions de se faire
valoir. Bonaparte, par exemple, s'est illustré en tant
qu'artilleurs lors du massacre à St-Roch (1° arr. de Paris).
Il était considéré comme un général conventionnel au
caractère fort. Le gouvernement faisant trop appel à
l'armée, celle-ci finit par se dire qu'elle ferait le travail
aussi bien et voire mieux que lui, et c'est ce qui introduit le
coup d'État. En 1799, Lucien Bonaparte devient président
du conseil des 500, ce qui facilite la prise de pouvoir de
Napoléon le 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799), coup
d'État réussi avec l'aide de Talleyrand.

Le consulat, l'empire (1799 à 1814).

Dès le 19 Brumaire, Napoléon instaure le consulat,


symbole romain de la République. Le consulat se compose
de trois consuls. Sieyès est désigné par Napoléon pour
citer le premier consul : c'est Napoléon lui-même, alors
que Sieyès aurait voulu cette place. Ce consulat donne
naissance à la constitution de l'an VIII. l'Exécutif
réapparaît. Un régime de quatre Assemblées se met en
place :

ƒ le tribunat discute les lois,

ƒ le conseil législatif les vote,

ƒ le Sénat est gardien de la constitution,

ƒ le conseil d'État en contrôle la validité.

66
La science politique

Vu par Talleyrand, les trois consuls sont appelés hic, haec


et hoc (lui pour Napoléon, elle pour Cambacérès le
tendancieux, ça pour l'ineffable Ducaux). La division du
législatif affaiblit les assemblées. Les consuls sont nommés
pour dix ans. Napoléon, premier consul, s'arroge les droits
les plus importants, notamment celui de questionner le
peuple - analphabète et inexpérimenté démocratiquement.
Napoléon crée les lycées, l'école polytechnique, la légion
d'honneur, le conseil d'État, le préfet et organise
l'administration, invente le Code civil. C'est ce texte, plus
que la constitution, qui donne sa physionomie à la France
en régissant le mariage, l'héritage égalitaire... Les classes
révolutionnaires et prolétaires s'opposent au Code civil
jugé bourgeois, car il permet de développer la propriété
mais anéantit les petits héritages.

Le 8 mai 1802, Bonaparte déclare être consul pour encore


dix ans.

Le 10 mai, il se fait consul à vie ; il concentre tous les


pouvoirs.

18 mai 1802 : senatus consulte ; Bonaparte, en créant


l'empire, devient Napoléon premier. L'exécutif a écrasé le
législatif (retour au calendrier grégorien).

Couronnement, concordat, guerres défaites.

Les coalitions européennes profitent de la retraite pour


attaquer ; la France est saignée par les guerres
napoléoniennes. Le 30 mars 1814, Paris capitule.

67
La science politique

2 avril : le Sénat proclame la déchéance de Napoléon. Le


4, le conseil législatif fait de même. Le 6 avril, Napoléon
abdique pour soit disant laisser place à son frère roi de
Rome. Il s’exile sur l'île d'Elbe. Les Bourbon reviennent en
France.

La Restauration.

Le successeur de Louis XVI est son frère, le comte de


Provence, appelé Louis XVIII. Il a le soutien d'une coalition
royaliste intérieure menée par Talleyrand. La royauté
cherche à prendre sa revanche. Louis 18 propose sa charte
le 14 juin 1814 ; elle illustre une synthèse difficile entre
monarchie et principes modifiés depuis 1789. Par exemple,
elle ne remet pas en cause le mariage, confiscation, le
bicamérisme du Parlement. Le Parlement est constitué
d'une Assemblée aristocratique appelée chambre des pairs
et d'une Assemblée élue appelée chambre des députés
(qui durera sous ce nom jusque sous la troisième
république). Les députés sont élus pour sept ans au
suffrage censitaire ; il faut avoir plus de trente ans et
payer plus de 300 francs-or d'impôts par an pour pouvoir
voter. L'exécutif est dans les mains du roi ; il propose,
promulgue et sanctionne la loi. De plus, le roi a le pouvoir
de dissoudre la chambre basse. Ce système s'apparente au
système britannique. Il est très influencé par les
ultraroyalistes.

68
La science politique

100 jours - acte additionnel aux constitutions de l'empire


du 22 avril 1815 (constitution appelée la benjamine, du
nom de son rédacteur Benjamin Constant).

L'acte reprend plusieurs principes de la charte comme le


bicamérisme indépendant de l'exécutif, et réinstaure le
suffrage universel. C'est l'empire selon la charte, une
forme de libéralisation de l'empire. En juin 1815, Napoléon
livre sa dernière bataille à Waterloo. La défaite est
cuisante, c'est la fin des cent jours, Napoléon est exilé sur
l'île Sainte-Hélène, où il finira ses jours.

Restauration (II). Même texte que 1814.

La France subit le contrecoup des cent jours : la terreur


blanche persécute les sympathisants au régime
napoléonien. Mais la création d'un système
gouvernemental pacifique permet d'éviter les exactions
(Villèle, le duc de Richelieu). La première majorité est
composée d'ultraroyalistes. La seconde est faite de
modérés. Chaque fois, le gouvernement dut s'adapter à la
majorité, et quand elle n'était pas d'accord, elle avait
moyen de renverser le gouvernement. À cette occasion est
née la responsabilité politique du gouvernement. Une fois
Louis 18 mort, la couronne revient à Charles dix. Celui-ci
voulu, avec le soutien des ultra, renouer avec l'ancien
régime. Charles dix fut le dernier roi à avoir été sacré à
Reims. En 1827, Charles dissout l'assemblée, fit des pairs,

69
La science politique

vit tomber ses gouvernements et en choisit toujours de


plus réactionnaires (Villèle, puis Martignac, puis Polignac).

En juin 1830, lors d'un renouvellement de la chambre, une


majorité défavorable au roi se forme. Il redissout. Le 25
juillet, il rédige les lois scélérates qui abolissent les
libertés. Une révolte éclate les 27, 28 et 29 juillet (“less
trois glorieuses ”). La monarchie chute jusqu'à l'arrivée de
Louis-Philippe : c'est la monarchie de juillet.

La Monarchie de juillet.

Du fait de la formation de quatre groupes politiques


(républicains, bonapartistes, légitimistes et orléanistes) et
d'une querelle familiale, le trône de Louis-Philippe n'est
pas stable. Droit propose sa charte le 14 août 1830. Par sa
forme, elle ressemble à celle de 1814 (1 roi, deux
assemblées, le suffrage censitaire) mais elle contient des
différences de fonds substantielles : la souveraineté
redevient nationale, introduisant une forme de “monarchie
révolutionnaire ”. En décembre 1830, le roi abolit la pairie
héréditaire. En conséquence, tout les royaliste légitimistes
sont dégagés ; le roi se réserve le droit de nommer les
pairs à vie (donc une majorité d'orléanistes).

Orléanisme: régime parlementaire dualiste dans lequel le


roi n'est qu'un représentant de la nation souveraine, avec
le Parlement. Le gouvernement est responsable devant
l'Assemblée et devant le chef d'État. Le gouvernement a
donc besoin de la confiance de ces deux institutions pour
gouverner. Le dualisme est un bon concept, mais en

70
La science politique

pratique il se révèle instable. La période et donc


modernisatrice, tant sur le plan politique qu'en économie,
du fait de la seconde révolution industrielle (abolition de la
censure, libéralisation économique). Apparaissent alors des
revendications libérales que le roi n'était pas prêt à traiter.
De plus, la naissance d'un prolétariat urbain, le début de
l'exode rural, les conditions de vie et de travail inhumaines
amènent des revendications beaucoup plus violentes des
ouvriers des faubourgs des villes (création de mouvements
politiques et sociaux). À contestation violente, répression
violente.

À la fin de l'année 1847, les républicains organisent des


banquets, symbole du contre-pouvoir, implicitement
condamnés par le souverain. Si bien qu'en janvier 1848, le
gouvernement interdit un banquet dans Paris ; le banquet
a quand même lieu le 22 février et une révolte éclate.
Guizot, chef du gouvernement, démissionne. Plusieurs
manifestants sont fusillés.

Le 24 février 1848, Louis-Philippe doit abdiquer ; il fuit. La


monarchie quitte définitivement la France. Un
gouvernement provisoire est formé et la République est
autoproclamée. La chambre des députés est dissoute ; la
chambre des pairs est interdite de réunion. Tous les
fonctionnaires son déliés de leur serment à Louis 18. Le
suffrage universel est rétabli. Le 4 mai, l'Assemblée
nationale constituante se réunit. Elle présente la nouvelle
constitution le 4 novembre 1848 (promulguée le 12).

71
La science politique

La deuxième république.

Elle innove en instaurant la séparation stricte des pouvoirs


; la dissolution et la motion de censure disparaissent.
L'exécutif est entièrement remis au chef de l'État, le
législatif à une Assemblée unique de 750 membres élus au
suffrage universel direct pour trois ans. Le président de la
République est élu au suffrage universel direct pour quatre
ans (est appelé électeur tout homme de plus de vingt et
un ans jouissant de tous ses droits civiques) ; il est unique
chef de l'exécutif. Parfois, il doit collaborer avec le conseil
d'État, sur lequel il a déjà une bonne emprise.

Le 10 décembre 1848, Louis Napoléon est élu président de


la République (après l'abrogation d'un amendement d'une
loi interdisant aux familles ayant régné sur la France de
prétendre à cette fonction). En janvier 49, conformément à
l'article 70 de la constitution, il nomme un vice-président.
Les premières élections législatives de la deuxième
République ont lieu le 13 mai 1849.

La création d'un président du conseil met dans la balance


le type de régime et l'exercice du pouvoir. C'est pourquoi,
le 31 octobre, Louis Napoléon supprime ce titre. Le régime
est résolument présidentiel, le gouvernement n'a pas
d'existence. Louis Napoléon centralise le pouvoir, réduit les
libertés, réglemente la création des associations, et
restreint le suffrage par plus de conditions. La
consolidation du pouvoir tend alors à autocratie. Mais la
constitution prévoit que le président n'est pas rééligible.

72
La science politique

Louis Napoléon supprime alors la République par un coup


d'État le 2 décembre 1851, sans rencontrer de résistance,
si ce n'est celle d'une élite républicaine parisienne sans
pouvoir. 20 décembre : plébiscite des français qui donnent
leur soutien et légitiment sa prise de pouvoir. (Nouvelle
constitution le 14 janvier 1852). Fin de la deuxième
République (qui aura donc duré 4 ans).

Second empire (proclamé le 2 décembre 1852).

Louis Napoléon devient Napoléon III, empereur. Il crée


trois assemblées : un conseil d'État qui fait la loi, un Sénat
inamovible gardien de la constitution, un corps législatif de
260 députés élus pour 6 ans, qui vote la loi.

Seul objectif : diviser pour régner. L'exécutif est concentré


dans les mains de l'empereur qui nomme les ministres,
propose et promulgue les lois, organise les plébiscites. Ce
type de gouvernement est appelé césarisme à aspiration
démocratique vu le suffrage universel.

1861: début de l'empire libéral, consensus pour ancrer


l'empire pour sa descendance (montée en puissance des
assemblées et montée en autonomie progressive du
gouvernement). 1867, indépendance du Sénat. 1868,
libéralisation de la presse et du droit de réunion.

Dans le même temps, Bismarck fomente la guerre contre


l'empire. À l'automne 1869, les réformes prennent fin ; le
régime parlementaire strict est instauré. En janvier 1870,

73
La science politique

Ollivier, pourtant fervent opposants du second empire,


entre au gouvernement. Tout est en place pour permettre
l'évolution des institutions à la britannique.

Mais, pour la troisième fois de l'histoire, l'édifice s'écroule


pour cause de guerre. Le 19 juillet 1870, la Prusse
(Guillaume I et Bismarck) déclare la guerre à la France. Le
2 septembre, l'armée française est terrassée et capitule à
Sedan. Le 4 septembre on proclame la République (début
officieux de la Troisième République). Le gouvernement
provisoire est mené par le Général Trochu. La France perd
l'Alsace et la Lorraine au traité de Francfort. En janvier
1871, c'est Paris qui capitule ; l’armistice est signé.

Le 8 février 1871, les élections législatives dégagent une


majorité favorable à la paix, composée de 182 légitimistes
(Pro-Bourbon), 294 orléanistes et 230 républicains
(gauche), mais qui ne reflète pas l'opinion publique. Thiers
devient chef de l'exécutif (le 7 février) ; il doit
s'accommoder de la résistance. Mais le 18 mars 1871
éclate la commune de Paris, une guerre civile localisée. Sa
répression et l'une des plus violentes de l'histoire. Paris a
été écrasé. Le calme le revenu, il faut déterminer la forme
de l'État. Les monarchistes sont aussi puissants que les
républicains. Le comte de Chambord, petit-fils de Charles
10, publie un manifeste ultraroyaliste utopique (6 juillet
1871), car il ne voulait pas être roi. Les royalistes
choisissent alors de gagner du temps et par une loi du 31
août (appelée loi ou constitution Rivet), ils donnent à
Thiers le titre de Président de la république. En attendant,
ils fabriquent une constitution facilement adaptable à la
monarchie.

74
La science politique

Le 18 mars 1873, la loi de Broglie instaure le "cérémonial


chinois", une procédure ultracompliquée pour que le
président ne puisse pas se rendre au Parlement (le
président Thiers étant trop influent à cette époque). Cette
mesure est encore valable actuellement, et les messages
sont lus puis débattus le lendemain. Le 24 mai, Thiers
démissionne, remplacé par le maréchal de Mac-Mahon,
très arrangeant et monarchiste.

En septembre, la Prusse se retire de la France. Les


tentatives de putsch s'accumulent pour tenter de restaurer
la monarchie. En novembre 73, la durée de la présidence
est fixée à sept ans, pour donner le temps au comte de
Chambord de se décider à monter sur le trône (ou bien de
mourir).

La Troisième République (début officiel).

En 1875, la nécessité se fait enfin sentir de donner des lois


constitutionnelles à la France, quatre ans après la chute de
l'empire. La constitution a été républicaine par hasard :

ƒ le 24 février 1875, une loi sur le Sénat comprend le


mot président ; à une voix de majorité, un
amendement ajoute de la République.

ƒ Le 25 février paraît une loi sur l'organisation des


pouvoirs publics.

75
La science politique

ƒ Le 16 juillet, une loi fixe les rapports entre les


pouvoirs publics.

Ce n'est donc pas une constitution, mais trois lois


constitutionnelles qui prévoient un régime parlementaire
bicaméral, composé d'une chambre des députés (500 à
600 députés, élus au scrutin uninominal majoritaire à 2
tours, pour 4 ans. Age minimum : 25 ans) et d'un Sénat
(300 sénateurs, ¼ cooptés et ¾ élus au scrutin de liste
indirect départemental pour 9 ans, renouvelable par tiers.
Age minimum : 40 ans). Seule la chambre basse peut-être
dissoute avec l'autorisation du Sénat. Le bicamérisme est
égalitaire. Pour l'exécutif, le président de la République est
élu à la majorité absolue pour sept ans par les deux
chambres réunies en assemblée nationale. Il promulgue
les loi, négocie et ratifie les traités... mais tous ses actes
doivent être contresignés par les ministres ; le Président
est irresponsable. Le gouvernement est responsable
devant le Parlement.

Aux élections de 76, les monarchistes perdent du terrain.


L'acte de naissance de la République est la crise du 16 mai
77 : Mac-Mahon fait des reproches au chef du
gouvernement, disant qu'il a autant besoin du président
que du Parlement. Ce faisant, Mac-Mahon tente
d'introduire un régime dualiste ; le président prétend avoir
autant de pouvoir que le Parlement, dans la perspective
d'une restauration. Mais le président est élu par le
Parlement. En réaction, le Parlement déclare qu'il refusera
tous les chefs de gouvernement que le président
présentera, pour conserver un système moniste. Les
institutions se bloquent.

76
La science politique

Le 25 juin, Mac-Mahon dissout l'assemblée, les électeurs


se prononcent en faveur d'une majorité républicaine
menée par Gambetta. Le même phénomène se renouvelle
en janvier 1879 lors du renouvellement d'un tiers du
Sénat. Mac-Mahon démissionne ; Jules Grévy lui succède.
Grévy déclara le 6 février 1879 qu'il n'entrerait jamais en
conflit avec la volonté nationale, renonçant donc à une
partie de ses pouvoirs (on parle de constitution Grévy). La
troisième République a été le régime le plus durable.

2- 1875-1958

2-1. L'avènement de la République.

La troisième République est restée inégalée, tant par sa


durée que par son importance. Elle est appelée “âge d'or
des libertés ”, surtout pour libertés collectives qu'elle a
développées dans les années 1880 :

¾ 29 juin 1881 : libertés de réunion et de


manifestation

¾ 29 juillet 1881 : liberté de la presse et de


l'imprimerie

¾ 1884: administration des communes, instruction


laïque gratuite et obligatoire (loi Ferry)

¾ 1901: liberté d'association

77
La science politique

¾ 1905: loi de séparation de l'église et de l'État

La troisième République a permis de recomposer


géographiquement et d'unifier socialement la France
pendant la première guerre mondiale, et ce, malgré une
instabilité parlementaire des gouvernementale certaine.

Il n'y avait donc que deux issues : la dérive ou la réaction


sanctionnée par le renversement mais pas la dissolution,
considérée comme suspecte depuis son utilisation par Mac-
Mahon. Si le Parlement n'avait plus de raison de craindre
la dissolution, il n'avait plus de raisons non plus de
respecter les règlements etc., et même si parfois l'union
était solide (cf. 1905 avec la loi de séparation de l'église de
l'État, derrière Combes; cf. la première guerre mondiale),
l'État a été globalement instable. Le bicamérisme égalitaire
pouvait bloquer les procédures facilement.

De plus le gouvernement était responsable devant la


chambre des députés et le Sénat, par malfaçon des lois de
1875. Le président de la République n'avait aucun pouvoir
stabilisateur.

Dans l'entre-deux-guerres, la France a mis du temps à se


reconstruire, l'Allemagne n'ayant payé les réparations.
Dans les années 30, seuls la Belgique, le Luxembourg et la
Suisse ne présentaient pas de danger ; le moyen de
protection envisagé était obsolète avant même d'être
construit (la ligne Maginot).

78
La science politique

1924-25 : cartel des gauches

1936: front populaire (gouvernement Blum) Þ la même


assemblée votera les pleins pouvoirs le 10 mai 1940 au
maréchal Pétain.

5 septembre 1939 : déclaration de guerre de l'Allemagne


contre la France.

Malgré des moyens militaires pour répondre cette attaque,


le pouvoir est donné au gouvernement de Vichy. À peine
formé, celui-ci demande l'armistice, le 17 juin 1940.
L'appel du général de Gaulle le 18 juin fut peu écouté,
mais la France libre se forme et se renforce à Londres.
Deux régimes coexistent :

- le régime de Vichy : la seule dictature militaire fasciste


que la France ait connue ; l'article unique de la loi du 10
juin 1940 “donne tout pouvoir au gouvernement de la
République sous la signature du maréchal Pétain à l’effet
de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle
constitution pour la République. La nouvelle constitution
doit garantir les droits du travail, de la famille, de la patrie.
La constitution devra être ratifiée par la nation ”... seuls 80
parlementaires sur 600 votèrent contre la création de l'État
français, douzième régime de la France, collaborateur zélé
de l'occupant. Vichy adopte le statut des juifs et organise
des rafles sans que l'Allemagne le demande. Pétain oublie

79
La science politique

rapidement son pouvoir constituant. Le régime de Vichy


s'éteint en juin 1944.

- La France Libre (Carlton Garden) le gouvernement de


forces françaises libres se constitue avec le soutien de la
Grande-Bretagne. Le général de Gaulle reliera tous les
militaires pour se battre et soutenir les forces françaises de
l'intérieur (serment de Kumphra avec le général Leclerc).
Les F.F.L. et les F.F.I. forment une fédération pour mener
une action commune, avec de Gaulle à sa tête. Lors de la
libération de l'Algérie en 1942, le gouvernement s'y
déplace puisque l'Algérie est territoire français. Il s'y
forment de nouvelles institutions : une Assemblée
constituante pluripartite et un gouvernement provisoire de
la République française.

Quand Leclerc libère Paris, c'est la France entière qui est


libérée, et de Gaulle refuse l'administration provisoire
envisagée par les américains pour la gestion des pays
vaincus, déclarant que la France avait gagné la guerre. La
France redevient une et unique. Le 9 août 1944, de Gaulle
prend des ordonnances pour rétablir la légitimité
républicaine et former un gouvernement provisoire qu'il
dirige (et il ne sera pas contesté) : “ la forme du
gouvernement de la France est et demeure la République.
En droit, celle-ci n’a pas cessé d’exister ”.

Le parti communiste est très puissant (cf. les Francs-


Tireurs Partisans ou F.T.P.) ; la droite est discréditée mais

80
La science politique

les démocrates chrétiens, anciens résistants, font leur


apparition. Il en ressort un gouvernement hétérogène
(P.C. + M.R.P.). De Gaulle proclame le suffrage universel,
l'étendant aux femmes et aux militaires.

Le 21 octobre 1945, de Gaulle organise des élections et


des référendums, demandant notamment si le peuple
voulait que l'assemblée élue soit constituante (sinon on
gardait les lois de 1875) - le OUI l'a remporté à 96%. La
troisième République a donc pris fin ce jour-là. Les
élections législatives donnent 26% au PCF, 23% à la
S.F.I.O., et 24% au M.R.P. (tripartisme). Le 20 janvier
1946, devant l'incapacité de l'Assemblée à s'organiser, de
Gaulle démissionne dans l'espoir d'être rappelé, mais il
n'en fut rien. Ce fut sa "traversé du désert".

Pour la Constituante, son départ fut un soulagement et


permit de reprendre les mauvaises habitudes de la
troisième République. La majorité P.C.F. et S.F.I.O. arriva
en fin à imposer un modèle de constitution, et l'assemblée
rédigea un texte, qui fut massivement rejeté au
référendum du 5 mai 1946 avec 53% de NON, surtout à
cause du monocamérisme à potentiel oppressif et reprise
déplacée de la seconde République. L'Assemblée fut donc
dissoute.

Le 2 juin 1946, les nouvelles élections donnent 25,9% au


P.C.F., plus que 21% à la S.F.I.O. et 28,2% au M.R.P. qui
passe donc en tête. Le 16 juin, de Gaulle prononce le
discours de Bayeux dans lequel il développe ses principales
idées constitutionnelles, c'est-à-dire le renforcement de
l'exécutif, mais il ne fut pas entendu.

81
La science politique

La Quatrième République.

Le 13 octobre, le nouveau projet est adopté par 53,5% des


français (31% d'abstention) ; il est promulgué le 27
octobre 1946 dans l'indifférence générale, ce qui augure
mal pour la suite de la quatrième République...

L'article 13 de la constitution de 1946 établit que le


pouvoir législatif ne peut pas être délégué. Le problème
est que les parlementaires de la quatrième était aussi pour
certains ceux de la troisième République ; ils défendaient
donc toujours une logique de subordination du
gouvernement. En 1946, Ramadier, président du conseil,
est mis en minorité, et sous l'influence des pratiques de la
troisième République, démissionne. Ses successeurs se
sont sentis obligés de suivre cette coutume, et la durée
moyenne des gouvernements de la IVe République a été
de 6 mois.

Tous les défauts de la troisième République ont été repris,


y compris les pouvoirs spéciaux, ex-décret-loi. Les conflits
gouvernementaux entre communistes et gaullistes contre
les faibles institutions en place sont fréquents. De
nombreux groupes parlementaires se forment, qui rendent
l'exécutif faible (Pleven, Mitterrand, Chaban-Delmas...).

C'est pour mettre fin à la guerre que Pierre Mendès France


devient président du conseil en juin 1954, et prévient que

82
La science politique

si en un mois il n'a pas la paix, il démissionnera. Il


remporte le succès aux accords de Genève en un mois et
un jour, mais il reste et devient populaire à l'intérieur du
pays comme à l'extérieur.

Pierre Mendès France est renversé le 6 février 1955 à pour


un désaccord sur la communauté européenne de défense,
à la majorité absolue de l'Assemblée nationale. Edgar
Faure lui succède et poursuit sa politique ; l'assemblée
veut aussi dégager Faure en novembre 1955 mais, malin,
il demande à son parti de voter aussi contre lui, et comme
il y a eu deux crises parlementaires en moins de 18 mois,
il dissout constitutionnellement l'Assemblée. Pierre Mendès
France forme une coalition socialistes, radicaux et
indépendants sous le nom de front républicain, et il est élu
en janvier 56.

Guy Mollet, responsables de la section française de


l'internationale ouvrière (S.F.I.O.), est appelée par René
Coty à la place de Mendès France (par tradition, le chef du
parti le plus important devient président du conseil). À part
les premières négociations sur l'Europe, Mollet n'a pas fait
grand-chose. Il a même fait des erreurs, notamment dans
la gestion du début de la guerre d'Algérie (attentat de la
Toussaint 1956) : un escarmouches a dégénéré sous la
pression de l'armée et des intérêts nationaux. Plusieurs
décrets de mars 1956, en Algérie, donnent les pouvoirs à
l'armée ; ces décrets sont signés par Guy Mollet et
François Mitterrand, à l'époque ministre de la justice. Fin
56, le contingent est envoyé. Aucun gouvernement n'a été
capable de désamorcer la guerre.

83
La science politique

Le 13 mai 1958, le coup d'État des généraux à Alger met


fin à la IVe République. Le premier juin, le général de
Gaulle devient dernier président du conseil, à condition de
pouvoir établir une nouvelle constitution. Le 3 juin, le
Parlement lui donne son accord dans la loi des 5 bases. Le
21 septembre 1958, par référendum, les Français
acceptent la nouvelle constitution. Celle-ci est promulguée
le 4 octobre, paraît au journal officiel le 5 octobre 1958. La
Ve République naît.

B- Les logiques : la constitutionnalisation des luttes


politiques (jusqu'en 1875).

1- La révolution française, ou les combats pour un régime


légitime.

1-1 L'impossible République.

Échec de la République absolue, de la constitution


montagnarde de 1793.

Échec de la République limitée, aucun titulaire du pouvoir


ne peut en faire un usage abusif à cause du bicamérisme,
qui a plongé le 18 Brumaire...

84
La science politique

1-2 L'impossible monarchie.

Échec de la monarchie absolue en 1789, et de la


monarchie de Charles X en 1830.

Échec de la monarchie constitutionnelle (où le pouvoir


dévolu au monarque n'est pas déterminé par Dieu, mais
par la constitution), malgré les essais de 1814 et 1830.
Maladresse et manque d'attraits l'ont empêché de s'ancrer.

1-3 L'impossible empire.

L'empire absolu, le premier, dans lequel Napoléon


concentra tous les pouvoirs, ne dura que le temps des
armes et des victoires. Sous le second empire, Napoléon
III a lui-même mené son empire à sa perte, en décidant de
le libéraliser.

Empire limité : l'empire selon la charte, les cent jours.

2- La démocratie française, ou la recherche d'un régime


efficace.

2-1 Inefficacité du parlementarisme traditionnel.

Échec du dualisme : Mac-Mahon a tenté de reprendre le


régime orléaniste de 1830, instaurant la responsabilité du
gouvernement devant le Parlement et le chef d'État. Mais,

85
La science politique

seul le de Parlement représente le peuple et demeure


légitime.

Échec du monisme : dès que le gouvernement n'a plus


l'aval du Parlement, il est renversé. Ce procédé est très
démocratique, mais peu fonctionnel car trop instable : le
résultat des scrutins est toujours incertain, les partis sont
faibles et indisciplinés. De plus, une suspicion permanente
agit contre l'exécutif, moins légitime que le Parlement.

Un syllogisme dit :
• (majeure) le peuple est souverain ;

• (mineure) le Parlement représente le peuple ;

• (conclusion) le Parlement est souverain.

Ce syllogisme est absurde car il méconnaît la distance


entre le peuple et le Parlement ; la technique de
représentation est approximative.

2-2 Inefficacité de la monocratie unanimiste.

Vichy (40-44) : le Parlement unanimiste dictatorial nie les


divisions.

IVe République (46-58) : monocratie unanimiste de Gaulle.

2-3 Devenir incertain du système actuel.

86
La science politique

La durée du mandat présidentiel (7 ans) ne correspond pas


à la durée d'une législature du Parlement (5 ans). La
cohabitation a longtemps été perçue comme un non-sens,
mais aujourd'hui elle est bien réelle (c'est la troisième). La
concordance politique est théoriquement préférable, mais
la cohabitation prend de plus en plus d'importance, et
l'exception tend à devenir la norme. Le fait majoritaire
devient plus rare.

La Ve République est cependant un régime efficace dans


lequel le pouvoir s'exerce après des élections décisives (on
considère qu'elle a commencé en 1962 pour le Parlement,
et en 1969 pour le président). Les luttes politiques se sont
constitutionnalisées démocratiquement.

87
La science politique

Quatrième partie
La Ve République et les démocraties
modernes.

Chapitre 7. La Ve République et la classification des


régimes.

A- La Ve République et la typologie juridique classique.

1- Régime présidentiel et régime parlementaire.

Le critère du régime parlementaire est la responsabilité du


gouvernement, c'est-à-dire si le Parlement détient
juridiquement ou politiquement le pouvoir d'influencer le
gouvernement (l'origine de la responsabilité est anglaise ;
elle remonte au 18e siècle, avec la démission du ministre
North avant la mise en place d'une procédure pénale
contre lui).

88
La science politique

Dans le régime présidentiel, les pouvoirs son clairement


séparés et irrévocables.

2- Sous classification des régimes parlementaires.

Régime parlementaire dualiste : le gouvernement est


doublement responsable devant le Parlement et le chef de
l'État ; il a besoin d'avoir confiance pour tenir et avancer.
Cela suppose une absence de hiérarchie entre l'exécutif et
le législatif, à cette précision près que c'est le chef d'État
qui nomme les ministres (qui font toujours partie du
Parlement ). Dans la chute du gouvernement, la priorité
passe au Parlement ; le conflit exécutif/législatif qui en
résulte est arbitré par le corps électoral. Problème : le
président de la République est élu par le Parlement, il
prétend avoir autant d'autorité que le législatif. Le
dualisme n'est donc envisageable que si le Parlement et le
président de la République sont élus au suffrage universel
direct.

Régime parlementaire moniste : chapeauté par un


système unitaire complexe Parlement + peuple, ce régime
impose la subordination du gouvernement au Parlement.
Le chef d'État n'est pas indispensable, n'exerçant qu'une
magistrature morale ; il est donc irresponsable. La
dissolution n'est qu'un moyen de vérifier l'union qui existe
entre le Parlement et le peuple.

89
La science politique

3- Inclassable Ve République.

La Ve République est un régime “suigeneris ”, qui se définit


originellement :

L'article 20 de la constitution dispose que le gouvernement


est responsable devant le Parlement. C'est donc un régime
parlementariste.

L'article 6 prévoit l'élection du président de la République


au suffrage universel direct. C'est donc un régime
présidentialiste.

Deux autorités de légitimité égale s'arrache donc l'exercice


du pouvoir.

En temps de concordance des majorités, le gouvernement


est responsable devant le président (même si celui-ci n'a
pas le pouvoir juridique de le limoger) et accessoirement
devant l'Assemblée (qui, si elle en a le pouvoir, ne le
congédie jamais). Un semblant de dualisme, en somme...

En cas de discordances, de cohabitation, le régime devient


moniste. Le gouvernement est seulement responsable
devant l'Assemblée.

Duverger estime qu'il existe une troisième catégorie : les


régimes semi-présidentiels avec l'élection du président au
suffrage universel direct, et la responsabilité du
gouvernement devant le Parlement. On y trouve la
République de Weimar, la Finlande, l'Islande, l'Autriche, le
Portugal, et la France (sous sa forme de Ve République).

90
La science politique

Encore faut-il que cette catégorie ait un minimum


d'homogénéité, ce qui n'est pas le cas, car l'exercice des
pouvoirs présidentiels est très variables selon les pays.

La Ve République est-elle donc tout à fait inclassable ? Non


: c'est un régime parlementaire. L'élection présidentielle
n'attribue pas le pouvoir, mais nomme une personne sans
pouvoir sans le soutien de l'Assemblée. La situation est
trouble par rapport à la définition du parlementarisme,
mais seules les élections législatives attribuent le pouvoir.

B- La Ve République et la typologie institutionnelle


moderne.

1- Régime majoritaire, non majoritaire.

1-1 Le parti majoritaire, source du régime majoritaire.

Le mode de scrutin anglais, uninominal majoritaire à un


tour, tend au bipartisme, avec un dégagement de majorité
claire. Le scrutin peut donc dégager le fait majoritaire.

Le même résultat peut être obtenu par des mécanismes


institutionnels comme la motion de censure constructive
par le Bundestag, ce qui évite les crises gouvernementales
(ainsi, Kohl a remplacé Schmidt en 1982). La coalition est
nécessaire pour pouvoir agir, et crée le fait majoritaire.

91
La science politique

1-2 Le gouvernement de législature, effet du régime majoritaire.

Quand le gouvernement a la même durée que l'Assemblée,


les élections législatives acquièrent un caractère
gouvernemental et assurent la stabilité du pouvoir entre
deux élections. Mais il peut y avoir des exceptions :
Thatcher a bien été remplacée par Major, même si le
même parti a toujours eu la majorité (ce fut une
manœuvre électorale gagnante). La majorité donc pas été
remise en cause.

1-3 Tradition non majoritaire du parlementarisme français.

Cause : le multipartisme forme des gouvernements


hétérogènes, le bipartisme et les coalitions forment un
gouvernement homogène, mais qui ne correspond pas
forcément à la volonté des électeurs en cas de coalition.

Pendant quatre-vingts ans, le parlementarisme français n'a


jamais connu un fait majoritaire stable.

2. Avènement d'un régime majoritaire : la Ve République.

La Ve République a commencé par l'obtention du fait


majoritaire avec l'union des gaullistes, des radicaux, des

92
La science politique

socialistes, des giscardiens... mais elle doit cette union à


trois raisons principales :

· la formation de coalition, du fait de l'importance


croissante des petits partis. C'est le scrutin qui fixe la
coalition, et nécessite des négociations et des résignations.
Il a pour effet de bipolariser le Parlement. C'est le système
britannique par équivalence.

· l'élection présidentielle au suffrage universel direct,


d'inspiration américaine, avec deux candidats au second
tour réunit les votants autour de deux pôles, fédérant les
coalitions au moment des élections et même pendant les
législatives, en vue des élections présidentielles à venir.

La rationalisation du parlementarisme, d'origine


allemande, permet au gouvernement de recevoir à coups
sûrs des décisions du Parlement sur n'importe quel sujet.

C- La Ve République et la démocratie.

1- La diversité démocratique.

1-1 Dans le temps.

93
La science politique

La démocratie est une création artificielle de l'homme, un


produit de la civilisation, caractéristique du refus de la
force physique. Elle est l'exercice du pouvoir par le peuple.
Sous le règne de Périclès (Ve siècle av. J.-C) qu'on appelait
aussi “le siècle d'or ”, les citoyens athéniens - tous égaux -
étaient tirés au sort et régulièrement réunis pour exercer
le pouvoir. Seule une minorité d'homme avait ce pouvoir,
et les étrangers, les esclaves, les infirmes n'y avaient pas
le droit, car ils étaient jugés inaptes et indignes d'exercer
ce pouvoir.

Au Moyen âge, l'influence chrétienne met en valeur toute


personne humaine quelle que soit sa condition ; de plus,
elle distingue le pouvoir divin et le pouvoir temporel, le
gouvernement politique.

Des siècles plus tard, Rousseau théorise la démocratie


pure. Pour lui, le souverain est le peuple ; il dispose
d'instruments pour agir : voter directement, ne pas être
représenté. L'objectif de la démocratie est de servir tous
les intérêts. Mais le présupposé d'unité des hommes est
simplet et rapide, il nie les différences. L'interprétation de
Rousseau tend donc au totalitarisme. Mais elle conserve le
mérite de contenir certains concepts d'actualité (comme la
souveraineté).

Une démocratie synthétique se fonde donc sur les droits de


l'homme et la désignation concurrentielle des gouvernants.

1-2 Dans l'espace.

94
La science politique

Une première vague de démocratie naissante s'est brisée


sur la deuxième guerre mondiale; après, les anciens pays
belligérants ont découvert la démocratie : Allemagne,
Italie. La troisième vague de démocratisation a touché la
péninsule ibérique, l'Amérique du sud et les pays touchés
par la chute du mur de Berlin. Aujourd'hui, l'Amérique
latine, l'Afrique et plus récemment l'Asie découvrent la
démocratie.

La démocratie se fonde sur la concurrence des partis,


condition de la performance économique. Elle est
naturellement plus facile à retrouver s'il existe des
antécédents démocratiques. Sinon, l'expérience est difficile
: les nouveaux citoyens doivent s'engager, s'exprimer,
participer financièrement, se "jeter à l'eau" et renoncer à
la violence. Un temps est nécessaire pour l'apprentissage
et l'acquisition des droits de l'homme, la désignation des
gouvernants et l'information des citoyens.

Une constitution adaptée aux pays, à la culture, sert de


tuteur à la démocratie pour donner un pouvoir clair et
stable aux nouvelles institutions.

2- L'unité profonde des démocraties modernes.

95
La science politique

2-1 Les critères de la démocratie moderne.

a) Les gouvernés choisissent les gouvernants


effectivement.

Il ne suffit pas que soient organisées régulièrement des


élections : le mode de scrutin, et les institutions doivent
faire en sorte que les citoyens choisissent directement
leurs représentants et leur gouvernants. Ainsi, ils votent
pour un personnage à travers un parti.

b) Les gouvernants sont effectivement responsables


devant les gouvernés.

Qui doit être responsable, pourquoi, et devant qui ? Les


chefs de gouvernement sont responsables devant le
peuple, mais seulement s'il existe une alternative pour
changer les gouvernants, ce qui suppose l'existence d'un
bipartisme ou d'une bipolarisation (cf. histoire
institutionnelle de l'Italie).

2-2 La Ve, forme originale de la démocratie moderne.

a) Les trois critères sont réunis.

- le pouvoir de choisir les gouvernants est effectif depuis


1962. Il y a eu alternance à toutes les élections législatives
depuis 1981.

96
La science politique

- les institutions donnent aux gouvernements tous les


moyens utiles pour gouverner : la majorité, les outils de
rationalisation du parlementarisme.

- enfin, l'alternance est la preuve de la responsabilité des


gouvernants devant le peuple, qui en change
régulièrement.

Cinquième partie
La genèse de la Ve République.

Chapitre 8. La transition politique.

1- L'agonie d'une démocratie archaïque.

1-1 L'absence des conditions de la démocratie moderne...

Les gouvernés votaient, mais le scrutin de liste a


encouragé le multipartisme et a généré l'absence de
coalition et de majorité. Le gouvernement qui en résulte
ne correspond pas aux attentes du corps électoral. Par
exemple, pendant le front républicain (1956), les Français
voulaient voir Pierre Mendès France à la présidence du
conseil, mais c'est Guy Mollet qui a pris cette place pour un
gouvernement de gauche.

97
La science politique

L'administration était le seul pôle de stabilité de la France ;


le gouvernement n'avait plus d'emprise sur l'armée. Il
n'avait pas les moyens de gouverner. Les gouvernants
n'étaient plus responsables devant le peuple à cause du
multipartisme, du manque de transparence dans les
attributions des fonctions et dans l'organisation des partis
(le PCF joue seul, les gaullistes veulent la fin de la IVe
République).

1-2 fait craindre la fin de la démocratie.

La IVe République n'a connu que trois mois de paix (guerre


d'Indochine, guerre froide, guerre d'Algérie). Elle a bien
travaillé pour la décolonisation (PMF à Carthage pour le
Maghreb ; loi-cadre Deferre en 1956, pour l'Afrique noire),
mais le problème algérien occulte cette réussite. La France
n'a pas su défendre correctement ses valeurs en Algérie,
surtout du fait d'une discrimination entre Français et
Algériens de souche, qui ne participaient pas au
gouvernement de leur pays.

La revendication de participation ou d'autonomie s'est


heurtée à la mauvaise foi et l'immobilisme des
gouvernants français. L'escalade des moyens et de la
violence a rendu impossible leur vie commune. Comme
l'Algérie et le Sahara élisaient des députés sans lesquels
aucune majorité n'était possible, leur opposition à toute
manœuvre évolutionniste contraignait le gouvernement a
toujours plus de répression. Le FLN a pris les armes après
l'échec des négociations.

98
La science politique

Autre circonstance aggravante : l'état d'esprit de l'armée


française était médiocre après la deuxième mondiale, la
guerre d'Indochine... il n'était pas question de se faire
écraser en Algérie, de quitter ce territoire. Dans tous les
cas, beaucoup d'étrangers ont voulu garder un lien avec la
France (aussi bien les Vietnamiens que les Algériens) et
l'armée refuse de les laisser tomber, car ils seraient voués
au massacre.

L'armée, les politiques et même les populations locales


refusent que la France quitte leur territoire. Dès mars
1956, l'autorité judiciaire et partiellement déléguée à
l'armée. Le pouvoir civil obéit donc plus à l'armée que
l'armée ne lui obéissait ; elle a pris ses aises, et une
dictature militaire était réalisable.

Le 13 mai 1958, un nouveau gouvernement est formé.


Pflimlin devient président du conseil. Chacun pense qu'il va
amoindrir la répression. Ce forme alors un comité de salut
public en Algérie, dont la compétence et celle d'un
gouvernement : c'est le premier acte d'un coup d'État. Le
général Salan déclare la formation du comité de salut
public et en appelle à l'autorité du général de Gaulle.

Le 14 mai, René Coty s'adresse à l'armée.

Le 15 mai, la politique est élargie pour asseoir le


gouvernement civil ; le même jour, de Gaulle déclare qu'il
se dit prêt à assumer la responsabilité de la République.

99
La science politique

2- La stratégie du coup de force légal.

De Gaulle sait qu'il ne pourra pas s'appuyer sur la rébellion


de l'armée. Il tente donc de légaliser son action.

2-1 La conception gaullienne de la légitimité.

I. Le chef.

De Gaulle est un militaire, il pense que toute structure ne


peut fonctionner que sous l'autorité d'un chef personnalisé.

II. La monarchie jacobine.

De Gaulle veut un État solide, centralisé et


institutionnalisé. L'État doit être interventionniste, de
Gaulle veut être chef d'un État.

III. L'acceptation du peuple.

De Gaulle est militaire et républicain, et de toute façon, la


France ne supporterait pas un système dictatorial.
L'acceptation du peuple renforce la légitimité du chef et lui
donne toute latitude pour gouverner. De Gaulle aspire à
devenir le chef d'un État démocratique.

100
La science politique

2-2 Du pouvoir de fait au pouvoir légal.

I. de Gaulle, espoir des officiers insurgés.

De Gaulle ne condamne pas les militaires, le 15 mai ; il


rappelle son glorieux passé et sa capacité à assumer les
pouvoirs, malgré un silence de dix ans. Les civils de Paris
s'en indignent, les militaires s'en félicitent, même si tout le
monde croit qu'il va violer le pacte républicain de
subordination de l'armée à la République.

II. De Gaulle, espoir contre les officiers insurgés.

Le 19 mai 1958, lors d'une conférence de presse, Charles


de Gaulle déclare pouvoir assurer les libertés républicaines
et ne pas vouloir devenir dictateur à 67 ans. Autorité et
prestige protégeront la République de l'armée,
démocratiquement.

De Gaulle parvient à rallier les voix des deux extrêmes en


moins de quatre jours, leur faisant comprendre qu'il veut
le pouvoir.

Pour cela, il faut qu'il soit placé régulièrement à la tête du


gouvernement, et à condition de pouvoir rédiger une
nouvelle constitution. Le 1er juin, de Gaulle est investi
président du conseil dans la plus stricte légalité.

101
La science politique

Chapitre 9. La transition juridique.

1- Ses modalités.

1-1 La fin de la IVe République.

De Gaulle a été le dernier président du conseil de la IVe


République ; mais il a pris cette place dans des conditions
différentes, sachant bien qu'il n'aurait pas de successeur.
Le 1er juin 1958, de Gaulle est investi à 329 voix contre
224 (les communistes et quelques SFIO comme Mitterrand
ou Mendès-France). Il a pour charge d'équilibrer les forces
politiques, de respecter certains impératifs et de former un
nouveau gouvernement avec les principaux dirigeants des
partis (Pflimlin, Mollet...). Il innove en ne prenant pas de
représentant de l'Algérie française.

Le 3 juin 1958, le Parlement vote la loi des 5 bases.


L'article 90 de la constitution de 1946 qui organise la

102
La science politique

révision constitutionnelle met en place une procédure


longue que de Gaulle n'est pas sûr de pouvoir respecter. Il
utilise donc un projet de révision en cours et en change le
contenu, évitant donc le délai de dépôt (projet déposé par
le gouvernement Gaillard en janvier 1958). La loi du 3 juin
1958 autorise de Gaulle à déroger à l'article 90 et organise
la révision complète de la constitution de 1946, avec
quelques modalités de procédure et certaines conditions :

- le suffrage universel est la source du pouvoir ;

- l'exécutif et le législatif doivent être séparés ;

- le gouvernement doit être responsable devant le


Parlement ;

- l'autorité judiciaire doit demeurer indépendante ;

- la nouvelle constitution doit organiser les rapports avec


les colonies.

Dans les faits, la IVe République est finie.

1-2 Naissance de la Ve République.

I. Le gouvernement prépare le projet.

Plusieurs organismes plus ou moins influents contribuent à


la conception de la constitution, et en premier lieu le
gouvernement investi le 1er juin 58. De Gaulle confie au

103
La science politique

garder des sceaux (Michel Debré) l'organisation des


opérations. Debré s'entoure de conseillers (conseillers
d'État, universitaires...) pour préparer un avant-projet,
régulièrement soumis au comité ministériel. La loi a aussi
prévu la consultation pour avis d'un comité consultatif
constitutionnel (composé de deux tiers de parlementaires
et d'un tiers de personnalités nommées par le
gouvernement). Ce comité n'a pas de droit de veto et il
n'est que consultatif ; en conséquence, le Parlement est
exclu de fait de la procédure de révision. Le comité se
réunit en juillet et août 1958 ; de Gaulle s'y présente le 6
août. Les dispositions de la constitution sont très
différentes des propositions du comité. Le 14 août, le
projet est envoyé devant le conseil d'État.

Le 3 septembre, le conseil des ministres adopte


définitivement le texte à soumettre au référendum.
L'avant-projet devient projet. Le quatre septembre, le
général de Gaulle présente la nouvelle constitution sur la
place de la République.

II. Le peuple accepte.

Quatre cinquièmes des votants votent oui au référendum


du 28 septembre. Dans les colonies, le non signifiant
volonté d'indépendance, la Guinée quitte la communauté
française.

104
La science politique

Le 4 octobre 1958, René Coty et le général de Gaulle


signent l'entrée en vigueur de la nouvelle constitution, qui
paraît au journal officiel le 5.

2- Sa légalité.

2-1 L'illégalité a priori : possible.

La Ve République est née de l'armée, c'est un coup de


force. De plus, l'interdiction de subdélégation a été violée :
le pouvoir constituant originaire se manifeste quand est
élaborée une constitution ; le pouvoir constitutionnel
dérivé élabore un nouveau texte constitutionnel dans le
respect de celui en vigueur.

" Les compétences déléguées ne peuvent être


subdéléguées". Le peuple est détenteur du pouvoir
constituant originaire. En 1946, il a confié ce pouvoir au
Parlement, qui n'a donc pas le droit de le subdéléguer au
gouvernement, ce qu'il a pourtant fait le 3 juin 1958, tout
comme le 10 juillet 1940.

Contre-argumentation: en 1940, le pouvoir était délégué à


un homme ; en 58, à un gouvernement. En 1958, il y a eu
la loi les 5 bases, rien en 1940.

2-2 La validation a posteriori : certaine.

105
La science politique

Raisons juridiques : en plus de la théorie de l'illégalité, il


existe une théorie de la législation de la procédure de
révision de la constitution en révisant l'article 90 de la
constitution de 1946. Cette décision est discrétionnaire et
légale en tout point ; l'interdiction de subdélégation n'est
écrite nulle part : l'argumentation est donc caduque, et la
subdélégation devient une modification de la procédure de
proposition de révision. La révision n'émane que du peuple
; le gouvernement propose et le peuple dispose. Le
pouvoir de décision du peuple est de loin le plus important.

Raisons politiques : le peuple français a massivement


authentifié la délégation légale du pouvoir, vu le
référendum. Tous ceux qui avaient été contre la dissolution
de la IVe République ont été écartés du Parlement dès les
premières législatives. Le suffrage universel a validé
l'intégralité du processus, en toute connaissance de cause.

Sixième partie
L'analyse stratégique de la Ve République.

Chapitre 10. Critique des analyses traditionnelles.

1- Les analyses normatives.

106
La science politique

1-1 Les jusnaturalistes.

Le terme de jusnaturalisme découle de l'école du droit


naturel, qui estime qu'il existe des fins supérieures que le
droit doit chercher à respecter et atteindre.

La difficulté réside dans le fait que ce droit n'est écrit nulle


part, donc il peut être interprété de multiples façons. Il fixe
simplement le bien et le mal. Mais son insaisissabilité n'en
fait pas une doctrine inexistante : la matière sert de
référence pour la mise en place des lois, des institutions et
des pouvoirs publics.

Critique : la constitution est faite pour organiser le pouvoir


et sa dévolution ; le destinataire est le suffrage universel,
et non chaque citoyen individuellement.

1-2 L'analyse positiviste.


Ecole juridique plus récente, le positivisme estime que seul
le droit positif existe, droit qui "se voit" et qui est
sanctionné. Il prend pour méthode d'interprétation des
textes l'exégèse, univoque: quel que soit le texte, il
n'existe qu'une seule interprétation.

Par exemple, l'art. 49-1 de la constitution est envisagé


comme un devoir du gouvernement que d'engager sa
responsabilité devant le Parlement. Conséquence de la non

107
La science politique

application : rien. L'interprétation exégétique est donc


insensée.

2- Les analyses partisanes.

2-1 Les conceptions partisanes du droit constitutionnel.

Finalisme: conception par laquelle on considère que la


constitution doit faciliter le fait d'atteindre le but fixé par le
parti.

Instrumentalisme: est considéré comme favorable tout


mécanisme constitutionnel qui profite au parti considéré.

Toujours dans la limite des principes démocratiques. La


doctrine constitutionnelle des partis est normale, même si
elle intègre le finalisme ou l'instrumentalisme. Chaque
parti crée sa doctrine par son histoire, ses objectifs et use
donc du finalisme.

2-2 Détermination par leur distance par rapport au pouvoir.

En fonction de la distance par rapport à l'accès au pouvoir,


la position des partis change, le réformisme change de
bord.

108
La science politique

Ainsi, la gauche, qui avait tant critiqué la Ve République de


1958 à 1981, s'est calmée et ne fait quasiment pas de
réforme.

La droite commence à vouloir des réformes, alors qu'elle


s'écarte du pouvoir. Les analyses partisanes ne sont donc
pas plus opérationnelles que les autres.

Chapitre 11. Le modèle stratégique.

1- Une grille d'analyse.

1-1 Les facteurs endogènes.

Légitimité: toutes les sources sont envisageables, mais


elles ne sont pas toutes aussi valables, même si aussi
légitimes. Par exemple, le député est " plus légitime" que
le sénateur, car il est élu au suffrage universel direct,
tandis que le second est élu au suffrage universel indirect.
La légitimité de chaque pouvoir colore la manière dont ses
prérogatives vont s'exécuter.

109
La science politique

Naissance (ou âge) : la légitimité s'use, varie dans le


temps. Elle expire à la fin du mandat, mais s'altère
indépendamment de toute influence juridique. La
naissance, l'âge ne sont pas sans effet ; on ne peut pas les
ignorer, car ils ont une influence sur l'exercice des
pouvoirs

1-2 Les facteurs exogènes.

Concurrence: toutes les autorités ne sont pas en


concurrence, mais il en existe bien une entre le Président
de la république et l'Assemblée nationale pour leur
représentativité, ou encore entre l'Assemblée et le Sénat
quant au pouvoir législatif, ou encore entre le conseil
constitutionnel et le conseil d'état, référendum et
procédure parlementaire...

Armes: chaque autorité a ses attributions, Parlement


contre Premier Ministre, Président contre Parlement,
Président contre Premier Ministre...

Dissuasion: l'utilisation des armes traduit un échec ; leur


fonction principale est de dissoudre pour équilibrer.

110
La science politique

2- Esquisse d'application.

2-1 Appliquer chaque facteur à chaque élément.

Prenons pour exemple l'article 49 de la Constitution, passé


au crible de l'analyse stratégique. La légitimité du Premier
ministre est un facteur endogène; il a été nommé. Au delà
de sa nomination, il peut avoir intérêt à ce que cette
légitimité soit formulée et renforcée par un vote de la
majorité parlementaire. Mais il ne doit pas toujours
s'abaisser à la demander, ni de la même façon, faire un
usage abusif de l'article 49. En cours de mandat, le
Premier ministre peut juger utile de poser la question à
l'Assemblée Nationale. Cela peut être le résultat d'une
influence issue d'une concurrence entre le Président et le
Premier ministre, d'une pression de la majorité
parlementaire. Armes pour faire face à ces pressions: la
solidarité majoritaire, la maîtrise de la forme, de la date,
de l'objet des lois, la dissuasion (si l'assemblée renverse le
gouvernement, elle peut être dissoute).

111
La science politique

Septième partie
Les instruments de la Domination
Présidentielle.

A- Le couple Président / Peuple.

Chapitre 12. La Constitution instaure un arbitre


ambigu.

1- Synthèse des souverainetés.

1-1 Quant aux principes.

112
La science politique

La souveraineté est l'aptitude à décider librement; ses


seules limites sont géographiques et techniques. En 1789,
la nation est souveraine; en 1793, c'est le peuple. La
nation est une entité métaphysique qui doit être
représentée (peuple, culture, histoire...), mais pas
nécessairement par la voie du suffrage universel. Le
peuple est présent physiquement, et ne nécessite donc pas
d'être représenté (théorie de la démocratie pure de
Rousseau). Nation et peuple sont donc théoriquement
inconciliables.

"La souveraineté nationale appartient au peuple" (art. 3):


les deux notions sont superposées, ce qui permet de
surmonter la difficulté et de laisser aux théoriciens
l'interprétation de ce texte. Le référendum et le principe de
représentation nationale font appel aussi bien au peuple
qu'à la nation. Le peuple français est indivisible; il n'existe
pas de minorité ou de groupe. Seuls les citoyens ont des
pouvoirs. Un projet de révision a été déposé pour
organiser la parité de la représentation.

1-2 Quant aux partis.

Les partis sont reconnus constitutionnellement pour la


première fois en 1958. Mais ils existaient depuis l'antiquité.
Leur fonction est à la fois électorale et partisane. Il doivent
respecter les principes de la souveraineté nationale et de
la démocratie. Peut-on interdire un parti ? Dès juin 1959,
le conseil constitutionnel examine le règlement de
l'assemblée nationale pour la formation des groupes
parlementaires: tant qu'un parti n'a pas de milice et ne
porte pas la violence dans la vie de la République, il ne

113
La science politique

peut pas être dissout (décret-loi de 1935). C'est le principe


de la liberté des partis.

2- Le recours arbitral.

2-1 Une position d'arbitre.

Pour M. Debré, le Président peut solliciter une institution


pour régler un différend. Il a donc le pouvoir de décider qui
décidera. Mais pour G. Mollet, le rôle du Président est
d'apporter ce qui a manqué aux IIIe et IVe Républiques: la
rationalisation du parlementarisme. Pour de Gaulle, enfin,
le Président est l'arbitre en charge de l'essentiel (notion
vague et variable), comme la souveraineté et
l'indépendance. Dans tous les cas, chaque théorie fait état
d'un domaine privilégié.

2-2 Un domaine privilégié.

L'expression "domaine réservé" est due à Chaban-Delmas


(1959); ce domaine incorpore les relations internationales,
la défense, les institutions, le respect de la constitution, la
continuité de l'Etat, la garantie de l'indépendance nationale
et de l'intégrité du territoire. Ces domaines sont
privilégiés, mais aucunement réservés, car le Président
n'est pas le seul à détenir des pouvoirs en la matière
(gouvernement, peuple, parlement, conseil
constitutionnel...).

114
La science politique

3- Une légitimité présidentielle intermédiaire à l'origine.

3-1 Une légitimité plus que parlementaire: comment ?

En 1958, le collège qui élisait le Président est élargi, en


plus des députés et sénateurs, aux maires, conseillers
généraux, et autres représentants de conseils municipaux.
Le 21 décembre 1958, à la première élection
présidentielle, il y a 81764 électeurs inscrits. Le suffrage
universel indirect attribue 62494 voix à de Gaulle. Avant
1958, il y avait tout juste 1000 votants (parlementaires);
en 1958, la légitimité du Président est donc plus que
parlementaire.

3-2 Moins que populaire: pourquoi ?

- interprétation simpliste de la loi du 3 juin 1958;

- tradition républicaine anti-bonapartiste;

- problème de l'union française (des citoyens vont cesser


de l'être);

- division partisane et poids du PCF stalinien.

115
La science politique

Chapitre 13. La Ve consacre un monarque


républicain.

1- Dès 1958, le monarque reconnu.

1-1 Le chef plébiscité...

Plébiscité, et non élu au suffrage universel direct;


l'écrasante majorité consacre implicitement la transition et
soutient le référendum pour la constitution. Aux élections
législatives suivantes, de Gaulle a été acclamé et ses
détracteurs expulsés. C'est davantage le soutien à de
Gaulle que l'approbation des institutions qui a été exprimé.

De Gaulle profitera de son aura pour "forcer" le peuple à


voter en faveur des référendums proposés par lui, dont la
fonction première est d'orienter la politique du pays. La
dimension plébiscitaire est critiquable, car malgré la
pression de de Gaulle, le peuple reste de libre de ses choix
(et le prouvera en 1969).

1-2 … taille le costume présidentiel à sa taille.

De Gaulle a choisi l'Elysée plutôt que Matignon, pour être


reconnu de tous tout en ayant un rôle déterminant dans
les intérêts supérieurs de la nation. La façon dont les
institutions débutent fixe un précédent pour longtemps,
c'est pourquoi il occupe une place considérable et prépare

116
La science politique

le terrain pour ses successeurs. Il profite de son image et


de la confiance des français pour créer une fonction
présidentielle prédominante, qui placera tous ses
successeurs au fait des institutions.

2- 1962: Le système institutionnalisé.

2-1 Les causes: "sauver la Ve".

De Gaulle a institué l'élection présidentielle au suffrage


universel direct non pas pour lui, mais pour ses
successeurs, pour qu'ils bénéficient de la même légitimité
que lui et pour qu'ils exercent le même pouvoir que lui.

2-2 Les modalités: éviter le Parlement.

En 1962, la France est enfin en paix, malgré les attentats


de l'O.A.S.. De Gaulle a bien la majorité au Parlement
depuis 1958, mais elle est hétérogène et pas gaulliste à
100%. L'hypothèque algérienne levée, les problèmes
intérieurs refont surface.

En août 1962, lors de l'attentat du Petit Clamart, la voiture


du Général est criblée de balles, mais il en ressort
indemne. C'est le prétexte qui permet alors à de Gaulle de
déclencher une guerre éclair pour l'élection du Président au
suffrage universel direct, car il déclare que s'il était mort,

117
La science politique

les institutions seraient parties avec lui, et ses successeurs


n'auraient pas eu sa légitimité.

Mode d'élaboration et d'acceptation de la réforme: avec


l'article 89, les deux assemblées ont un droit de veto (rejet
ou adoption en termes différents = veto), et il est évident
que le Parlement refusera l'innovation. D'où la procédure
de l'article 11 qui permet de présenter tout projet relatif
aux pouvoirs publics au référendum. Tollé chez les
juristes: l'art. 11 court-circuite l'art.89; l'art. 11 vise les
lois ordinaires ou organiques, mais ce n'est pas explicité,
donc de Gaulle se permet d'utiliser l'art. 11 avec le soutien
de la majorité absolue des français, qui effaceront
l'outrage (au Sénat, Monnerville qualifie son acte de
forfaiture). Le Président n'est pas responsable devant le
Parlement, donc l'assemblée nationale vote une motion de
censure contre de Gaulle en visant le gouvernement
Pompidou (4 octobre 1962); de Gaulle signe le décret de
dissolution le 5 octobre.

Le 28 octobre 1962, le référendum et les élections donnent


un OUI et une majorité absolue à de Gaulle. Le fait
majoritaire vient de naître.

3- Le système pérennisé.

3-1 La primauté présidentielle ...

118
La science politique

La primauté ne résulte pas de la volonté: elle répond à des


éléments objectifs comme la légitimité du pouvoir, de la
fonction.

I. Election prédominante.

Le suffrage universel direct offre une légitimité maximale,


même si elle est identique à la légitimité de l'Assemblée
Nationale du fait de son origine (1 contre 577). Son
élection ouvre au président tous les moyens d'atteindre le
pouvoir, toujours déterminé par le Parlement.

II. Election structurante.

L'élection présidentielle détermine le système et la vie des


partis: elle fixe leur action pour atteindre la présidence. Le
candidat fabrique son parti (UDF 1975, RPR 1979), et une
fois le candidat placé, le parti dégénère. Les partis doivent
nécessairement s'allier au second tour, puisque seuls deux
candidats et deux partis sont représentés. Cela forme
naturellement et mécaniquement une majorité et une
minorité.

En cas de fait majoritaire, le Président concentre les


pouvoirs exécutif et législatif; il a la primauté. Sa situation
est très différente de celle du Premier ministre anglais ou
du chancelier allemand, qui change quand change la
majorité, ce qui n'est pas le cas du Président.

119
La science politique

3-2 proportionné au soutien parlementaire.

Si le soutien parlementaire est inconditionnel, la primauté


est inconditionnelle. S'il est conditionnel, elle l'est aussi;
enfin, si le soutien parlementaire disparaît, la primauté
disparaît aussi. Seules les législatives attribuent le pouvoir.
Problème: ces élections ne sont pas synchronisées avec
l'élection présidentielle qui, si elle est nécessaire, n'est pas
suffisante. Le résultat peut être remis en cause car les
électeurs sont libres de changer d'avis, d'élire une majorité
opposée au Président. Si la majorité, via le gouvernement,
ne donne pas son soutien, la primauté du président n'est
ni complète ni constante. Dans ce cas, le pouvoir
appartient plutôt au Premier ministre, subordonné au
Parlement vu le soutien décisif de ce dernier, preuve que
c'est bien la souveraineté populaire qui dirige les
institutions.

120
La science politique

Annexe 1

Droit Administratif : Les grands textes

Loi des 16-24/08/1790 : distinction fonction judiciaire /


fonction administrative - les juges n'ont pas le droit de
troubler les opération de l'administration
Décret du 16 Fructidor An III : défenses itératives sont
faites aux tribunaux de connaître les actes d'administration
Constitution de l'An VIII : Création du CE
Loi du 28 Pluviôse An VIII : Création des Conseils de
Préfecture
Loi du 24/05/1872 : Le CE statue souverainement en
matière de contentieux administratifs - Création du TC

121
La science politique

Décision TC du 8/02/1873 « Blanco » : critère


d'application du droit administratif est le SP
Arrêt du CE de 1875 « Prince Napoléon » : Le JA
définit les actes de gouvernement : ceux qui relèvent de la
fonction gouvernementale des pouvoirs publics
Loi de 1884 sur la compétence des communes
(devenue Art. 2212-2 CGCT) : au sein de l'ordre public
on peut intégrer le bon ordre, la sûreté publique, la
sécurité publique et la salubrité publique
Arrêt du CE de 1902 « Néris les bains » : Une autorité
locale peut prendre des mesures pour rendre plus sévères
les règles édictées, mais pas pour les alléger.
Arrêt du CE de 1916 « Compagnie du gaz de
Bordeaux » : Théorie de l'imprévision. 3 conditions sont
posées : caractère anormal et imprévisible, fait
indépendant de la volonté des co-contractants,
bouleversement de l'économie du contrat
Arrêt du CE de 1918 « Heyries » : Théorie des
circonstances exceptionnelles (1e guerre mondiale)
Arrêt du CE de 1919 « Labonne » : le chef de l'exécutif
détient le pouvoir réglementaire général
Arrêt du CE de 1921 « Société commerciale de
l'ouest africain » : Naissance de la distinction SPA-SPIC
(les SPIC relèvent de la juridiction judiciaire)
Arrêt du CE de 1932 « Compagnie des Tramways de
Cherbourg » : Après 6 années de déficit pour la
compagnie, l'imprévision se transforme en force majeure.
Arrêt du CE de 1933 « Benjamin » : Les moyens
employés par la police administrative doivent être
proportionnés aux fins poursuivies.

122
La science politique

Arrêt du CE de 1935 « Vézia » : Les services des


assurances sociales constituent des services d'intérêt
public
Arrêt du CE de 1943 « Bouguen » : Les ordres
professionnels exercent une activité de service public
Décision du TC de 1951 « Consorts Baud » : Police
administrative : mission générale préventive. Police
Judiciaire : mission répressive.
1953 : Création des TA
Constitution de 1958 : Art. 11 : Référendum (si des
ordonnances sont prévues par une loi votée sous l'art. 11,
le CE a prévu qu'elles n'ont qu'une valeur réglementaire) -
Art. 34 : définit le domaine législatif (c'est désormais un
domaine limité) - Art. 16 : Pouvoirs spéciaux (les normes
édictées par le président sont législatives ou
réglementaires selon qu'elles relèvent des champs définis
aux Art. 34 & 37) - Art. 37 : définit le domaine
réglementaire (c'est le domaine normatif résiduel) Art. 38
: Ordonnances - Art.47 : Lois de finances - Art. 47-1 : Lois
de financement de la sécurité sociale - Art. 55 : Primauté
des traités sur la loi - Art. 61 : Le CC n'est compétent que
pour contrôler la constitutionnalité des lois - Art. 92 :
Ordonnances d'adaptation des institutions à la nouvelle
constitution
Arrêt du CE de 1959 « Syndicat Général des
Ingénieurs Conseil » : Les PGD s'imposent à tout acte
réglementaire même en l'absence de disposition
législatives
Arrêt du CE de 1959 « Société des films Lutétia » :
Quand une atteinte à la moralité peut engendrer des
conséquences négatives pour l'ordre public, le maire a le
droit d'intervenir

123
La science politique

Arrêt du CE de 1960 « Sté Ecky » : Ordonnances de


l'art. 92C ont valeur législative
Décision du CC de 1962 : Le CC se déclare incompétent
pour contrôler l'expression directe de la souveraineté
nationale. Il ne peut que contrôler les lois (expression
indirecte).
Arrêt du CE de 1962 « Canal et autres » : Les
ordonnances prises en vertu d'une délégation législative
sont contrôlables par le JA avant ratification
Arrêt du CE de 1964 « Société des pétroles Shell » :
Théorie de l'acte clair - pas de renvoi préjudiciel quand la
norme supra-nationale est claire
Arrêt du CE de 1970 « Crédit Foncier de France » : La
pratique des directives est légale à condition qu'elle ne
revête pas un caractère impératif et qu'elle ne dispense
pas l'administration d'un examen individuel des dossiers
Décision du TC de 1970 « Société le Profil » : Pour
trancher entre police administrative et judiciaire il faut
prendre en compte l'activité qui a été essentiellement à
l'origine de l'infraction.
Arrêt de la Cour de Cassation de 1975 « Société des
Cafés Jacques Vabre » : La Cour de Cassation fait
prévaloir une norme supra-nationale sur la loi même si
cette dernière lui est postérieure.
Décision du CC de 1975 « IVG » : Le CC est
incompétent pour contrôler la conventionnalité de la loi
Arrêt du CE de 1978 « Cohn-Bendit » : Une directive
ne peut pas être évoquée par un particulier contre un acte
individuel
Arrêt du CE de 1982 « Association Auto-défense » :
Le décret rendant obligatoire port du casque & ceinture est

124
La science politique

légal car il a pour conséquence de réduire les dégâts des


accidents de la route.
Décision du CC de 1986 : Maintien de la jurisprudence «
IVG » mais le CC considère qu'il appartient aux différents
organes de l'Etat de veiller à l'application des conventions
internationales dans le cadre de leurs compétences
respectives
1987 : Création des CAA
Décision du CC de 1988 : En matière de contrôle de
régularité des élections législatives, le CC contrôle la
conventionnalité de la loi
Arrêt du CE de 1989 « Nicolo » : Le JA fait prévaloir la
norme supra-nationale même si celle-ci est postérieure.
Arrêt du CE de 1990 « Boisdet » : Un règlement
communautaire est supérieur à la loi
Arrêt du CE de 1990 « Gisti » : Le JA abandonne la
nécessité du renvoi préjudiciel en matière d'interprétation
des normes internationales (NB : le renvoi préjudiciel
devant la CJCE continue en ce qui concerne le droit
communautaire)
Arrêt du CE de 1992 « Rothmans » : Les directives
communautaires priment sur la loi
Arrêt du CE de 1992 « Associations amicales des
professeurs titulaires du museum national d'histoire
» : Le CE annule un acte administratif en se fondant sur
un PFRLR reconnu par le CC (indépendances des
enseignants du supérieur)
Arrêt du CE de 1992 « Kherroua » : le JA est
compétent pour contrôler le règlement intérieur d'une
école

125
La science politique

Arrêt du CE de 1995 « Commune de Coudekerq-


Branche » : Le JA est compétent pour contrôler le
règlement intérieur d'un conseil municipal
Arrêt du CE de 1995 « Marie et Hardouin » : Le CE est
compétent pour contrôler la légalité des sanctions
disciplinaires portant sur les 2 personnes (mais nécessité
d'une gravité pour un tel contrôle)
Arrêt du CE de 1995 « Commune de Morsang sur
Orge » : consécration du PFRLR de « dignité de la
personne humaine » (reconnu préalablement par le CC en
1994 dans une décision concernant les lois bio-éthiques)
Arrêt du CE de 1996 « Koné » : Ecran constitutionnel
Arrêt du CE de 1998 « Sarran » : Ecran constitutionnel

Annexe 2

Institutions Publiques : les grands textes

Bloc de constitutionnalité :

Art 13 C : Le président de la république signe les décrets et


les ordonnances délibérés en conseil des ministres. En
1986, F. Mitterrand a interprété cet article comme un
pouvoir discrétionnaire de signer ou de ne pas signer les
ordonnances.

126
La science politique

Art 20 C : l'administration est au service du gouvernement


(l'administratif dépend du politique)
Art 37 C : Domaine réglementaire : le gouvernement peut
faire des règlements pour l'application de la loi mais aussi
de façon résiduelle & autonome dans toutes les matières
qui ne sont pas énumérées à l'art. 34 C.
Art 72 C : les collectivités territoriales s'administrent
librement par des conseils élus.
Art 6 DDHC : Caractère indispensable de l'administration
publique (emplois public et mode de recrutement)
Art 13 DDHC : Caractère indispensable de la force publique
Art 14 DDHC : Les contributions publiques financent
l'administration

Lois :

22/12/1789 : Création des départements


16-24/08/1790 : (toujours en vigueur) « les fonctions
judiciaires sont distinctes et demeureront toujours
séparées des fonctions administratives. Les juges ne
pourront, à peine de forfaiture, troubler de quelque
manière que ce soit les opérations des corps
administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour
raison de leurs fonctions » (loi complétée par le décret du
16 fructidor an III)
28 Pluviôse an VIII (17/02/1800) : « Constitution
administrative française » (Jean-Jacques Chevallier) :
préfet dans le département, sous-préfet dans
l'arrondissement, maires, conseils de préfecture (ancêtres
des tribunaux administratifs) sont institués par Napoléon.

127
La science politique

03/01/1973 : Création du médiateur de la république (mais


il ne portera ce nom qu'à partir d'une loi de 1989)
06/01/1978 : Informatique, fichiers et libertés : «
l'informatique doit être au service de chaque citoyen. Elle
ne doit porter atteinte ni à l'identité humaine, ni aux droits
de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles
ou publiques ».Création de la CNIL pour y veiller
07/01/1978 : Droit d'accès des citoyens aux documents
administratifs.Création de la CADA
11/07/1978 : Communication des documents administratifs
17/07/1979 : Motivation des actes administratifs
02/03/1982 : Loi de décentralisation
Les régions deviennent des collectivités territoriales à part
entière.
« Lorsque son intervention a pour but d'assurer le maintien
des services nécessaires à la satisfaction des besoins de la
population en milieu rural et que l'initiative privée est
défaillante ou absente, la commune peut accorder des
aides directes ou indirectes dans le cadre d'une convention
» (reprise par le législateur du principe énoncé par le CE
dans son arrêt « Chambre syndicale de Nevers » de 1930)
création de chambres régionales des comptes
06/01/1986 : Principe d'inamovibilité des magistrats
administratifs
1987 : Création des CAA
06/02/1992 : Politique de déconcentration (appuyée par le
décret du 01/07/1992) « L'administration territoriale de la
république est assurée par les collectivités territoriales et
par les services déconcentrés de l'Etat. Elle est organisée
dans le respect du principe de libre organisation des
collectivités territoriales, de manière à mettre en œuvre

128
La science politique

l'aménagement du territoire, à garantir la démocratie


locale et à favoriser la modernisation du service public ».
12/04/2000 : Droits des citoyens dans leurs relations avec
les administrations

Code Général des Collectivités Territoriales :

Art L221-29 : « Le conseil municipal règle par ses


délibérations les affaires de la commune »
Art L3211-1 : « Le conseil général règle par ses
délibérations les affaires du département »
Art L4221-1 : « Le conseil régional

Ordonnances :

09/10/1945 : Création des IEP, de l'ENA et de la direction


générale de la fonction publique

Décrets :

16 fructidor an III : « Défenses itératives sont faites aux


tribunaux de connaître des actes d'administration de
quelque espèce qu'ils soient » (complète la loi des 16-24
août 1790)
mise en place d'une justice administrative
14/02/1963 : Création de la Délégation à l'Aménagement
du Territoire et à l'Action Régionale (DATAR)

Jurisprudence du Conseil d'Etat :

129
La science politique

30/05/1930 « Chambre syndicale de Nevers » : les


conseils municipaux peuvent intervenir dans le secteur
privé (création d'entreprise à caractère commercial) en
fonction des circonstances locales spécifiques et face à une
initiative privée défaillante.
19/05/1933 « Blanc » : création de bains douches
municipaux car défaillance de l'initiative privée
07/02/1936 « Jamart » : il appartient au ministre, comme
à tout chef de service, de prendre les mesures nécessaires
au bon fonctionnement de l'administration placée sous leur
autorité.

Jurisprudence du Conseil Constitutionnel :

22/07/1980 : Fonde l'indépendance des juridictions


administratives sur un PFRLR (jurisprudence précisée en
1987)
09/05/1991 : « la mention faite par le législateur du peuple
corse, composante du peuple français est contraire à la
constitution, laquelle ne reconnaît que le peuple français,
composé de tous les citoyens français sans distinction
d'origine, de race ou de religion », cependant le législateur
peut créer une organisation spécifique à la région de
Corse.

130
La science politique

Annexe 3

Introduction aux Institutions Administratives

La notion de service public est pertinente pour


observer une distinction entre le public et le privé, même
si elle est parfois l'objet de vives critiques doctrinales. La
notion d'intérêt général est elle aussi très présente car elle
permet souvent de distinguer une activité publique d'une

131
La science politique

activité privée. En effet une institution publique a la


plupart du temps pour mission la satisfaction d'un besoin
d'intérêt général.
Une institution publique bénéficie souvent de moyens
exorbitants du droit commun. Sa mission ou sa finalité
explique sa soumission - totale ou partielle - aux règles du
droit public : pouvoir normatif unilatéral, pouvoir
contractuel spécifique, deniers publics, agents publics,
usages préférentiels du domaine public ou de biens
publics, caractère insaisissable des biens. A l'inverse, une
institution purement privée ne peut utiliser que des règles
de droit privé en matière de propriété, de contrats ou de
responsabilité. Une liaison étroite existe entre la finalité de
l'institution et son rattachement au secteur public et au
secteur privé.
La distinction entre ces deux catégories institutionnelles
peut s'opérer en référence à l'autorité initiatrice de
l'institution.
Mais le paysage administratif n'est pas toujours aussi
simple. Les institutions publiques sont parfois dotées
d'habits privés (comme par exemple les EPIC :
établissements publics industriels et commerciaux), on
parle alors de gestion privée des services publics. On peut
aussi être en présence d'organismes privés chargés de la
gestion d'un service public comme dans le domaine de la
sécurité sociale.
Le terme d'institution publique fait référence à la fois à
des administrations politiques et administratives. Les
administrations politiques découlent de notre organisation
constitutionnelle et démocratique. Elles permettent aux
autorités légitimes de disposer des moyens de gouverner
ou de légiférer dans le cadre de l'Etat. Elles sont

132
La science politique

premières, puisqu'elles décident et orientent. Les


administrations administratives constituent normalement
des moyens au service du politique pour atteindre les
objectifs qu'il a fixés. Elles sont secondes.
Plusieurs institutions ont parfois à la fois une fonction
politique et administrative (ex. : le président de la
république et le premier ministre). De leur côté, les
autorités administratives ne peuvent mettre en œuvre des
décisions qu'en ayant, aussi, un certain sens politique. Le
droit n'est pas exclusif du politique, même s'il doit exclure
une attitude partisane.

Un réseau d'administrations adapté à une société post-


industrielle

L'administration française est très sophistiquée. Cette


complexité peut être perçue de deux manières. Elle peut
être assimilée à de la lourdeur, de l'opacité, de la
bureaucratie, de l'inefficacité. On peut au contraire
considérer qu'elle répond aux exigences multiples d'une
société complexe. Quatre approches permettent de
caractériser globalement l'administration française.

Une approche fonctionnelle de l'administration

Si on se place sur un plan général, on peut dénombrer


plusieurs grandes missions de l'administration :
Veiller à l'ordre public : garantir la paix et la sécurité
publiques pour permettre la réalisation des libertés
individuelles et publiques et faciliter une vie paisible en

133
La science politique

société. La notion d'ordre public est très riche. Elle peut


être conçue de manière strictement juridique, on fait alors
référence à la police administrative et à sa fameuse trilogie
: tranquillité, sécurité et salubrité publique. Mais on peut
aussi la concevoir de manière plus vaste en l'étendant à
l'ensemble des institutions et administrations qui
concourent à l'ordre public et à la sécurité publique comme
l'armée, la justice ou la police, mais aussi les
administrations éducatives ou sociales.
Créer ou gérer les services publics nécessaires à la
collectivité (surtout lorsque l'initiative privée est
défaillante) : cette intervention publique est plus ou moins
importante selon les conceptions du rôle que doit avoir
l'Etat.
Réglementer ou réguler l'ensemble des activités privées :
surveiller l'application du droit dans l'ensemble du pays
On a pu parler à juste titre de l'émiettement administratif
ou d'une administration en miettes. Il existe une véritable
division du travail dans ce réseau d'administration. Chaque
compétence induit une administration spécialisée avec ses
missions, ses logiques, voir aussi sa culturel et ses
traditions. Cette forte spécialisation fonctionnelle est
visible tant au niveau des ministères que des services
déconcentrés de l'Etat.

Une approche organique de l'administration publique

Par cette approche, l'administration se présente comme un


ensemble d'institutions aux statuts ou aux règles de
fonctionnement très variés.

134
La science politique

A côté de l'unité juridique de l'Etat, il existe une


multiplicité de personnes publiques dotées de la
personnalité morale. Ces institutions administratives
peuvent être liées entre elles de manière hiérarchique,
comme c'est le cas pour la plupart des administrations de
l'Etat. Au contraire, elles peuvent bénéficier d'une
autonomie de fonctionnement, comme c'est le cas pour les
collectivités territoriales. L'administration peut donc être
considérée comme un ensemble d'organes spécialisés
reliés entre eux.

Une approche idéologique de l'administration publique

Cette approche s'intéresse à la légitimité de l'action


publique. Quelle doit être la place de l'espace public par
rapport à celle de la société civile ?
La crise de l'Etat-providence, mise en relief par Pierre
Rosanvallon, ne peut que renforcer les interrogations sur la
légitimité et l'efficacité de l'action publique.
L'approche idéologique se penche aussi sur les modes
de l'action publique qui se déclinent en trois possibilités :
faire, faire faire ou réguler les activités privées. Depuis
quelques années, sous l'influence de la pensée libérale, on
assiste dans les pays occidentaux à une forme de reflux de
l'intervention publique. Cette question de l'amplitude de
l'action publique connaît une évolution sous l'influence de
la construction européenne et du développement, depuis le
traité sur l'union européenne, du principe de subsidiarité.
En simplifiant la signification de ce principe, il consiste à
trouver le niveau le mieux adapté à la gestion d'une
activité.

135
La science politique

Une approche concrète de l'administration publique

L'importance du nombre des agents publics, fonctionnaires


ou pas, est révélatrice du poids de l'administration dans
notre société. On peut dénombrer en 2000, 2 177 652
agents de l'Etat auxquels il faut ajouter les 440 000 agents
employés, depuis la réforme de ce secteur par la Poste et
France Telecom.
L'Etat est une seule personne publique qui connaît de
multiples structures, soit en administration centrale, plus
de 450 sous-directions, plus de 2000 bureaux, soit en
administrations déconcentrées, 100 préfectures et 233
sous-préfectures d'arrondissements (sans compter celles
des chef-lieux de départements). Les collectivités
territoriales sont très nombreuses en France : 36 763
communes, 100 départements, 22 régions auxquelles il
faut ajouter les territoires d'outre mer.

Un réseau institutionnel, héritier d'une longue histoire


administrative

La continuité administrative est surprenante et contraste


avec la discontinuité politique et constitutionnelle. On a pu
parler et à juste titre d'une constitution administrative de
la France. Notre administration connaît des strates
successives, comme en géologie. Même lorsque des
révolutions sont intervenues, elle n'ont pas nécessairement
fait table rase des principes ou des structures de

136
La science politique

l'administration ancienne. Pour François Burdeau « en


France, l'administration a constitué l'Etat ». L'Etat a
toujours été conçu non seulement comme un instrument
d'ordre mais surtout comme un producteur de sens et de
cohésion. Pour Pierre Rosanvallon, « l'Etat a construit et
produit la Nation ».
La centralisation administrative a permis de parfaire l'unité
du royaume. L'institution des intendants de finances, de
justice et de police affirme l'autorité du pouvoir étatique et
une certaine uniformité de gestion. On comprend alors
facilement qu'elle ait donné par la suite naissance à
l'institution préfectorale. Le principe de grands corps de
l'Etat est posé en 1750 avec la création du service des
ponts et chaussées. A la fin de l'ancien régime, les
éléments essentiels de l'administration sont en place, y
compris le concept de bureaucratie qui apparaît dès 1780.
La Révolution, le premier consulat et l'Empire ont posé les
vases de l'administration moderne par certaines ruptures
avec l'Ancien Régime, tout en assumant aussi une certaine
continuité. La Révolution rationalise et uniformise
l'administration territoriale pour mieux unifier la France au
nom du principe d'égalité. La création du département et
son organisation administrative par la loi du 22 décembre
1789, la consécration et le régime de la commune par la
loi du 14 décembre 1789 fixent la nouvelle organisation de
l'espace national.
Napoléon, souvent considéré comme le père de
l'administration moderne, consolide et poursuit l'œuvre
révolutionnaire par la mise en place de nouvelles
institutions administratives. La loi du 28 pluviôse an VIII
(17 février 1800) établit ce que Jean-Jacques Chevallier
appelle « la constitution administrative française » avec le

137
La science politique

préfet dans le département, le sous-préfet dans


l'arrondissement, les maires, les conseils de préfecture
(ancêtres des tribunaux administratifs), le conseil général,
le conseil municipal. Toute l'organisation administrative du
territoire est ainsi construite. Le Conseil d'Etat devient une
pièce maîtresse du système administratif français. L'œuvre
administrative de Napoléon touche de très nombreux
secteurs de l'action publique, comme par exemple
l'instruction publique avec la loi du 10 mai 1806 créant
l'Université impériale et un appareil administratif complet
avec les lycées, les facultés, les académies, les recteurs ou
les inspecteurs d'académie.
Sous les monarchies constitutionnelles, la IIe
République ou le second Empire on assiste davantage à
des adaptations administratives qu'à des transformations
fondamentales. La Restauration crée l'inspection des
finances et la Caisse des dépôts et consignations. La
monarchie de Juillet donne naissance au service public de
l'instruction, aux concessions de service public ou au
régime juridique de l'armée.
La IIIe République contribue, à son tour largement, à
l'édification de notre système administratif. Elle construit
des bâtiments publics (écoles, lycées, hôpitaux, casernes,
gares…). Elle stabilise et conforte l'administration
décentralisée avec les lois de 1871 et 1884 pour le
département et pour l'administration communale. Elle
donne naissance en 1872 à la justice administrative
déléguée, et donc au Conseil d'Etat moderne et au Tribunal
des Conflits. L'interventionnisme public se poursuit dans de
nouveaux domaines, notamment économiques et sociaux,
soit par la création de nouvelles administrations comme les
ministères du commerce, de l'industrie, de l'agriculture ou

138
La science politique

du travail, soit par des pratiques comme le socialisme


municipal, soit par la nationalisation ou la constitution de
société d'Etat comme la banque de France ou la SNCF
(1937).
Avec la Libération et la IVe République, l'Etat augmente
ses interventions dans les secteurs économiques et sociaux
en fonction des exigences de la reconstruction, mais aussi
sous l'influence d'une conception renouvelée du rôle de
l'Etat. La sécurité sociale est créée. Une rationalisation de
l'action publique est mise en œuvre avec la consolidation
du secrétariat général du gouvernement, la planification
(avec le commissaire au plan), la politique urbaine ou
l'aménagement du territoire. L'ordonnance du 9 octobre
1945 donne naissance aux Instituts d'Etude Politique pour
démocratiser l'accès à la fonction publique et à l'Ecole
Nationale d'Administration pour améliorer et uniformiser la
formation des corps de hauts fonctionnaires. La loi du 19
octobre 1946 organise le premier statut général de la
fonction publique pour en unifier les règles, en
professionnaliser et en démocratiser le fonctionnement.
La Ve République, elle, a pour mission de donner à la
France des institutions politiques permettant à l'Etat
d'avoir de l'autorité.

Un appareil administratif objet d'un procès permanent

La critique de l'administration est une constante du


discours politique français. Cette attitude récurrente à
l'égard de l'administration suppose l'existence d'une forme
de modèle idéal d'administration publique (une
administration qui rend les services qu'on attend d'elle

139
La science politique

avec compétence, efficacité, sans lourdeur excessive, sans


secret inutile, sans arrogance déplacée, en ayant le souci
de sa propre évaluation).
Les critiques majeures portent tour à tour sur : le poids
de l'Etat et de la machine administrative, le pouvoir
administratif, la lenteur des procédures administratives,
l'inertie ou l'impuissance publique, l'inflation normative,
l'insuffisante transparence administrative, l'inadaptation
des structures administratives, l'excessive centralisation et
le corporatisme des fonctionnaires.

Une administration en permanente adaptation

Cinq axes caractérisent les évolutions contemporaines


de l'administration française :
- La gestion des ressources humaines comme de
manière plus générale celle de la gestion publique a été
modernisée. Une meilleure adaptation des personnels aux
emplois et aux métiers a été recherchée. Les techniques
de gestion ont été empruntées au secteur privé. Les
technologies de l'information sont largement utilisées.
- Les relations entre l'administration et les administrés
ont été fortement améliorées par la reconnaissance de
nouveaux droits mais aussi par une meilleure
communication (loi du 6 janvier 1978 sur l'informatique,
les fichiers et les libertés, loi du 11 juillet 1978 sur la
communication des documents administratifs, loi du 17
juillet 1979 sur la motivation des actes administratifs, le
décret du 28 novembre 1983 sur l'amélioration des
relations entre l'administration et les usagers, la loi du 12

140
La science politique

avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs


relations avec l'administration).
- A partir de 1982, un large processus de
décentralisation a été engagé pour renforcer la démocratie
et l'autonomie locales. De son côté, l'Etat s'est engagé
dans une politique de déconcentration de sa propre
administration.
- Le droit et le contentieux administratif on également
évolué : les lois de 1987 et 1995 ont modernisé la justice
administrative. De nouvelles juridictions (Cours
Administratives d'Appel) ainsi que de nouvelles procédures
(injonction, astreinte) ont vu le jour.
- L'Europe influence la philosophie générale de
l'administration française en véhiculant une approche plus
libérale qu'interventionniste.

Annexe 4

Vie Politique Française : les grandes Dates

1940 : Armistice (22 Juin) loi constitutionnelle donnant les


pleins pouvoirs à Pétain (10 Juillet)
1941 : l’Allemagne attaque l’URSS, le PC entre dans la
résistance
1944 : formation du GPRF (2 Juin)
1946 : Discours de Bayeux par CDG

141
La science politique

Démission de CDG (20 Janvier)


Constitution de la IVe République (13 Octobre)
1947 : début de la guerre froide
1948 : début de l’Aide Marshall (qui s’éleva pour la France
à plus de 2.6 milliards de dollars)
1949 : l’URSS a la bombe atomique
1951 : CECA
1954 : « réformette » de la constitution de la IVe
république
défaite de Dien Bien Phu
PMF président du conseil : Accords de Genève
(juillet) Le projet de CED est rejeté par les députés
français (août) Attentats en Algérie : la « toussaint rouge »
1956 : Traités de Rome (CEE, CEEA)
Formation de l’USRAF (regroupant des
parlementaires favorables à une politique de répression
ferme en Algérie)
Guy Mollet obtient les pouvoirs spéciaux (12 mars) et
envoie le contingent en Algérie
Loi-cadre Deferre (juillet) visant à amener les
colonies d’Afrique Noire vers l’autonomie puis
l’indépendance
Crise de Suez (consacre le déclin des empires
Français et Britanniques et la prégnance des deux super-
puissances)
Indépendance du Maroc et de la Tunisie (décembre)
1958 : Bombardement de Sakiet Sidi Youssef en Tunisie
(8 février) => le président tunisien saisit l’ONU
La crise de Mai : à Alger, une manifestation d’hommage à
trois soldats tués du FLN dégénère, le gouvernement
général est occupé par la foule. Un comité de salut public
est créé réunissant civils et militaires, musulmans et

142
La science politique

français avec à sa tête le général Massu. ð retour de


CDG comme président du conseil. Il est investi des
pouvoirs spéciaux en Algérie, des pleins pouvoirs législatifs
pour six mois et du pouvoir d’élaborer un projet de
constitution
Constitution de la Ve République (28 septembre)
Création de l’Union pour la Nouvelle République (1er
octobre)
Elections législatives et présidentielles : CDG président
(Debré PM)
1960 : Création de l’OAS
1961 : Référendum sur l’autodétermination de l’Algérie
(janvier)
Putsch des généraux (22 avril)
« Victoire des transistors » : CDG intervient à la TV
et à la radio (23 avril) ð fin du putsch le 25
1962 : Référendum sur les accords d’Evian (8 avril)
Indépendance de l’Algérie (3 juillet)
Attentat du Petit Clamart (22 août)
Traité d’amitié « franco-allemand » (Adenauer –
CDG)
Crise des missiles de Cuba
Motion de censure du gouvernement Pompidou votée
par l’Assemblée Nationale (5 octobre) => Dissolution de
l’Assemblée (10 octobre) Référendum sur l’élection du
président de la république au S.U.D. (automne)
Elections législatives : Pompidou PM
1963 : Loi interdisant les grèves surprises et tournantes
dans le secteur public (31 juillet)
1964 : Création de l’ORTF
Décret qui donne le même temps de parole à la TV et
à la radio à tous les candidats à l’élection présidentielle

143
La science politique

La France reconnaît l’existence de la Chine Populaire


1965 : Election présidentielle : CDG président (Pompidou
PM)
réélection de CDG
1966 : La France quitte l’OTAN (7 mars)
1967 : Guerre des 6 Jours (CDG condamne l’action
d’Israël)
Création de l’ANPE (13 juillet)
CDG se rend en URSS
Elections législatives : Pompidou PM
1968 : Condamnation d’étudiants ayant lancé des pavés
(5 mai) Nuit des barricades à Paris (nuit du 10 au 11 mai)
Grève générale (13 mai)
La France est paralysée par les grèves durant la fin
du mois de mai
Accords de Grenelle (27 Mai) Manifestation Gaulliste
sur les Champs Elysées (30 mai)
Loi d’orientation de l’Enseignement Supérieur qui
inaugure la réforme universitaire
Elections législatives : Couve de Murville PM
1969 : Référendum sur la seconde chambre et les régions
(27 avril) : 52.4% de « non » => CDG quitte l’Elysée
Election présidentielle : Pompidou président (Chaban-
Delmas PM)
1971 : Congrès d’Epinay : création du Parti Socialiste dont
le président est François Mitterrand
1972 : Démission de Chaban-Delmas (5 juillet) Signature
du Programme Commun (9 juillet)
Référendum sur l’élargissement de la CEE (23 avril)
1973 : « Démission » d’Arthur Conte, PDG de l’ORTF
(Pompidou reprend l’ORTF en main)
Elections législatives : Messmer PM

144
La science politique

1974 : Décès de Georges Pompidou (2 avril)


Premier face à face télévisé des candidats en lice
pour le second tour (10 mai)
Election présidentielle : VGE président
Majorité à 18 ans (5 juillet)
Eclatement de l’ORTF, scindée en 4 sociétés (7 août)
Loi Weil sur l’IVG (17 janvier)
1976 : Démission de Jacques Chirac de son poste de PM
=> Raymond Barre est nommé PM
Jacques Chirac fonde le RPR dont il devient le
président
1978 : Discours de Verdun sur le Doubs de VGE
préconisant le choix de la majorité aux prochaines
élections Opération militaire de Kolwesi (protection de
ressortissants français au Zaïre) Elections législatives :
Barre PM

Vie Politique Française dans la 2e guerre mondiale

L’histoire est toujours en rétro diction : elle est revue et


corrigée selon les enjeux politiques du moment. Il y a
plusieurs visions de Vichy et de la Résistance : - la
vision des vainqueurs : la trahison nationale d’hommes
passés au service de l’Allemagne. - la défense des
vaincus : le double jeu (qui se met en place dès que le sort
de la guerre est scellé) - le verdict des archives : la
thèse de la protection des biens et des personnes ne tient
pas ; face aux traces des échanges confidentiels avec les

145
La science politique

autorités allemandes la thèse du double jeu s’effondre. Par


ailleurs, la version Gaullienne de la France résistante est
nettement corrigée. - l’état du débat : la
requalification criminelle et les révisionnismes à partir des
années 1970
Durant tout ce temps, les archives françaises sont
demeurées largement fermées à la consultation (les
historiens ont utilisé les archives allemandes), cette
ignorance forcée n’est pas étrangère à la consolidation du
mythe « résistancialiste » dans les décennies suivant la
guerre tout comme au crédit relatif conféré à la thèse du
double jeu.
I- Le gouvernement de Vichy
A- La « Révolution Nationale »
A la fois slogan et programme de Vichy, la révolution
nationale est héritée des années 1930 où on a beaucoup
parlé de révolution dans les cercles intellectuels, en
donnant d’ailleurs au terme les significations les plus
diverses. Cette expression, notamment employée par Aron
et Dandieu dans un livre de 1933, évoquait une «
révolution conservatrice ».
1) L’organisation politique de Vichy
sept. 39 – mai 40 : « drôle de guerre »
mai 40 – juin 40 : débâcle militaire
Juin 1940 : le gouvernement est replié à Bordeaux devant
l’avancée allemande. Paul Reynaud, chef du
gouvernement, demande au général Weygand (chef de
l’armée) de signer une capitulation, celui-ci refuse au nom
de l’honneur de l’armée : « le gouvernement a pris la
responsabilité de la guerre, à lui de prendre la
responsabilité de l’Armistice ». Au sein du gouvernement,
la lutte tourne en faveur de l’Armistice. Paul Reynaud

146
La science politique

démissionne et cède la pace au Maréchal Pétain. Malgré la


demande d’Armistice du 18 juin, les Allemands continuent
d’avancer. Le nouveau gouvernement laisse alors partir
quelques parlementaires vers le Maroc.
22 Juin 1940 : l’Armistice est signé par Pétain et Hitler. Les
conditions sont draconiennes, « sévères » selon les
propres termes du Maréchal Pétain. L’Armistice confirme le
pouvoir de Pétain et de ses alliés. Les parlementaires
embarqués sur le Massilia pour Casablanca sont désavoués
(et certains arrêtés).
10 Juillet 1940 : Le gouvernement désormais basé à Vichy
réunit les parlementaires (666 sont présents sur les 852).
Ils votent un projet de loi constitutionnelle par lequel «
l’Assemblée Nationale donne tous pouvoirs au
gouvernement de la République, sous l’autorité et la
signature du Maréchal Pétain, à effet de promulguer par un
ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’Etat
Français. Cette constitution devra garantir les droits du
travail, de la famille et de la patrie. Elle sera ratifiée par la
nation et appliquée par les assemblées qu’elle aura crées.
». Sur 649 votants, 569 sont pour, 80 sont contre et 20
s’abstiennent. 79 des 80 « contre » sont des hommes de
gauche. Ceux-ci vont être inquiétés (certains même
emprisonnés) et d’autres vont rejoindre la résistance.
Sur la base de cette loi constitutionnelle, une série
d’actes constitutionnels sont publiés et une sorte de
régime monarchique est institué (du moins dans les
apparences du pouvoir). La situation qui l’a porté au
pouvoir et son aura de héros de la première guerre font de
Pétain un chef charismatique. Un culte de la personnalité
est mis en place pour célébrer le « beau vieillard »
(chansons, films, tournées populaires, gadgets…) mais

147
La science politique

surtout dans la zone sud (i.e. la zone non- occupée). Dans


le désarroi, une grande partie des français s’en est remise
à ce grand-père rassurant. Jusqu’au bout, celui-ci a réussi
à détourner l’impopularité du gouvernement sur d’autres
que lui. A partir de 1942, avec les exigences allemandes et
le retour de Laval (Pétain l’avait congédié le 13 décembre
1940), Pétain perdit la direction effective des affaires. Le
mode de gouvernement est très personnalisé : tous les
matins un conseil restreint est réuni par Pétain avec des
ministres de son choix. La radio de Londres se moque de
cette « cour ».
La continuité administrative
La machine administrative a rapidement retrouvé son
fonctionnement normal. Les pouvoirs des conseils
généraux et des conseils d’arrondissement ont été confiés
aux préfets et sous-préfets, assistés de commissions
administratives.
Dans l’ensemble, le corps préfectoral s’est fort bien
accommodé du nouveau régime. Diverses épurations ont
aidé à parfaire cette fidélité politique.
L’hétérogénéité du personnel politique de Vichy
Vichy réunit des hommes de tous horizons : monarchistes,
fascistes, politiciens de la IIIe République, hommes de
gauche. Leur dénominateur commun est l’anti-
républicanisme (la République est pour eux « la gueuse »).
Vichy réunit des exclus de la IIIe République : Laval, par
exemple, président du conseil en 1935 avait été l’homme
impopulaire des décrets-lois, il était convaincu que sa
politique avait été bonne et qu’il avait été victime de
l’injustice et du mensonge.
2) Un programme politique de « révolution conservatrice
» Vichy met en avant sa devise « travail, famille, patrie »,

148
La science politique

en opposition avec la devise républicaine « liberté, égalité,


fraternité », république dont l’égalitarisme et
l’individualisme sont stigmatisés comme les causes de sa
décadence depuis l’entre-deux guerres.
La presse (étroitement contrôlée) dénonce les maux que
sont le parlementarisme, la gauche (et surtout le
communisme), les intellectuels, le cosmopolitisme, les
juifs, les francs-maçons, la dégradation des mœurs…
Pétain prône un « redressement moral et intellectuel » et
les vraies valeurs (« la terre, elle, elle ne ment pas »).
Soumise à la contradiction de la collaboration, l’idéologie
nationaliste (« la France aux Français ») se nourrit par
compensation d’anglophobie, d’anti- américanisme, d’anti-
cosmopolitisme puis d’anti-capitalisme… en somme de la
dénonciation de maux souvent associés aux juifs. A la
même époque des déportations avaient lieu.
L’esquisse d’un nouvel ordre politique :
- Suppression de tout ce qui est associé au régime aboli :
les partis politiques, les syndicats…
- Procès de Riom : jugement des hommes considérés
comme responsables de la défaite
- La légion : sorte de parti unique est créé
- Charte du travail : elle institue une organisation
corporative du travail (fin des syndicats), les corporations
sont des organes publics. Volonté de rompre avec
l’affrontement des classes qui est censée avoir mené la
France à sa perte. Volonté de privilégier la solidarité
sociale.
- régénération morale : pour répondre à la faillite des
élites, création de l’Ecole des Cadres d’Uriage
- création d’un secrétariat d’état à la jeunesse
- politique dirigiste dans l’économie

149
La science politique

- politique antisémite : législation antisémite menée à


l’initiative du gouvernement de Vichy sans demande
allemande (statut des juifs du 3 octobre 1940 leur
interdisant l’accès à la fonction élective, à la fonction
publique, à l’armée et introduisant un numerus clausus
dans les universités et les professions libérales), la
participation française aux déportations a été négociée
(mais la police française allait souvent au-delà des
demandes allemandes – et les juifs de nationalité française
ne furent pas épargnés, contrairement aux accords avec
l’Allemagne – sur 300.000 juifs vivant en France, 80.000
ont été déportés).
B- Les formes de la collaboration
Les rapports entre la France et l’Allemagne sont d’abord
inscrits dans les conditions d’Armistice : - occupation
de la zone Nord (sous administration allemande militaire
de Bruxelles) - frais d’occupation exorbitants (58%
du revenu national – de quoi entretenir une armée de 10
millions de soldats)
« Pour moi la collaboration des Français n’a qu’un seul
sens : s’ils fournissent tout, et de bon gré, jusqu’à ce qu’ils
n’en puissent plus, alors je dirai que je collabore »
déclarait Hermann Goering.
Comment les partisans de la collaboration ont-ils pu croire
les promesses de « donnant-donnant » malgré tous les
démentis et toutes les humiliations subies ? Dans les
différentes tentatives pour obtenir des garanties d’Hitler,
lui-même, les dirigeants de Vichy n’ont jamais rien obtenu.
Pourtant l’espoir a toujours été poursuivi.
1) La collaboration économique L’exploitation économique
de la France s’est apparentée à un pillage payé avec
l’argent français. Dans beaucoup de secteurs économiques,

150
La science politique

on a vendu à ceux qui pouvaient acheter et donc aux


Allemands. Louis Renault disait « une seule chose compte :
moi et mon usine. Les autres n’ont qu’à faire pareil. »
2) Le gouvernement de Vichy La thèse du double jeu a
été échafaudée en 1944 et avancée dans les procès par les
responsables de Vichy. Les autorités de Vichy quelles
qu’elles soient ont fait des propositions d’engagement aux
côtés de l’Allemagne qui n’ont pas abouti du fait du
désintérêt d’Hitler. De même, quand a eu lieu le
débarquement en Afrique du Nord, Pétain ordonne de
combattre les Américains alors qu’il se contente de
protester contre l’invasion de la zone sud par l’armée
allemande. Les autorités allemandes ont par ailleurs été
tenues au courant des tractations avec les Américains.
Laval le disait en 1942 : « je souhaite la victoire de
l’Allemagne, car, sans elle, bientôt le communisme
s’installera partout en Europe ».
3) La collaboration au service de l’occupant Elle va de la
simple délation à la fréquentation mondaine des troupes
de l’occupant. La collaboration parisienne (constamment
critique à l’égard de Vichy) était utilisée par les Allemands
pour faire pression sur Vichy. Les hommes engagés dans la
répression (la milice) jouèrent un rôle important dans le
régime.
Episode du 12 novembre 1943 :
Pétain projette de se défaire de Laval en le congédiant
dans un message à la Nation diffusé à la radio. Au jour et
à l’heure annoncés, le message n’est pas diffusé.
L’ambassadeur Abetz somme Pétain de nommer des
hommes sûrs, avec à leur tête Pierre Laval.
Pour certains collaborateurs le retour en arrière n’est
plus possible : les menaces s’intensifient à leur égard

151
La science politique

(lettres anonymes, inscriptions sur les demeures,


dénonciations nominales à la radio de Londres…). Ainsi
s’opère une fuite en avant des collaborateurs.
II- Résistance et Libération
La Résistance comme la Libération ont été conçues comme
un mythe unificateur. La résistance était une action limitée
tant du point de vue de sa puissance que du point de vue
du nombre. A bien des égards elle a été divisée et l’est
restée malgré son unification sous l’égide de CDG.
A- Résistance : dissidences et guerre civile
La résistance était une dissidence d’avec le gouvernement
français qui avait demandé l’armistice.
Le terme générique de résistance ne doit pas faire oublier
les divisions existantes : - intérieur / extérieur -
divisions entre les groupes en raison de différentes
appartenances politiques
1) La résistance à l’étranger :
Le 17 Juin 1940, CDG part à Londres avec le Général
Spears. Il prendra le rôle de chef de la France libre. Ce
statut lui fut cependant longtemps disputé par l’Amiral
Muselier. Certains exilés refusaient de rejoindre l’équipe de
CDG qu’ils voyaient comme sectaire et contre la
démocratie. Un soutien à la France libre vint du
gouverneur d’Afrique Equatoriale Française Felix Eboué et
donna une sorte de base territoriale à la souveraineté
gaulliste. CDG est longtemps apparu comme l’homme des
britanniques. Il a bénéficié du soutien d’un Churchill agacé
et subit la défiance d’un Roosevelt qui le soupçonnait de
visées prétoriennes et qui maintint un ambassadeur à
Vichy jusqu’en 1945. En outre Roosevelt soutint le général
Giraud en 1943 avec le projet de placer la France libérée
sous gouvernement Américain. En mai 1943 la France

152
La science politique

Libre s’installa à Alger. Pendant un an CDG et le général


Giraud se disputèrent sa direction. CDG finit par évincer
Giraud. Le gouvernement de la France libre se livrait à une
activité législative par ordonnances et proclamait la nullité
des « actes soi-disant lois du gouvernement de Vichy ». Le
2 juin 1944, dans la perspective de la libération, le GPRF
fut créé.
2) La résistance intérieure :
Elle s’était d’abord manifestée symboliquement le 11
novembre 1940 (manifestations près des monuments aux
morts), puis l’attaque de l’URSS par l’Allemagne en 1941
lança le PC dans la résistance. La formation d’une
résistance militaire fut encore encouragée par la création
du STO : pour lui échapper, les jeunes gens rejoignirent la
résistance à partir de 1943. Les contraintes de la
clandestinité imposaient le cloisonnement de la résistance.
Le rôle fédérateur de la résistance extérieure en était
d’autant facilitée : ainsi Jean Moulin (émissaire de CDG)
réussit à unifier la résistance, quoique de façon imparfaite
(les communistes gardèrent beaucoup d’autonomie).
B- La Libération
Prendre sa place dans le conflit avait été une des
préoccupations principales de CDG : maintenir « le rang »
de la France, reprendre sa place dans le camp des
vainqueurs. Mais les espoirs de CDG furent en partie déçus
: la France ne fut pas conviée aux grandes conférences de
Téhéran, Yalta et Potsdam.
1) Le contrôle de la nouvelle autorité politique
Le GPRF était confronté à la difficile tâche d’affirmer son
autorité devant : - les alliés (et le projet d’Amgot) -
Vichy (négociations multiples avec Laval qui a
cherché un compromis en 1944) - L’ Administration

153
La science politique

(qui avait servi Vichy) - Les différents courants de la


résistance intérieure
Dans l’esprit de CDG la libération était une restauration de
l’autorité politique légitime. Après quelques ultimes
tentatives irréalistes, les principaux responsables de Vichy
furent emmenés en Allemagne par les troupes allemandes
en retraite. A leur retour ils furent sévèrement punis :
Pétain condamné à perpétuité, Laval exécuté… et les
collaborateurs furent victimes de l’épuration (environ
10.000 exécutions)
2) Un temps de réformes
Paradoxalement, on peut noter une convergence entre les
secteurs modernistes de Vichy et certains secteurs de la
résistance sur la modernisation, le dirigisme, la paix
sociale… En effet, les contraintes de la reconstruction
étaient elles aussi celles d’une économie de pénurie.
Réformes :
- suffrage des femmes
- nationalisations-sanctions
- création de la sécurité sociale
- création du commissariat général au plan

La IVe République

- « un tiers des français s’y étaient résignés, un tiers


l’avait repoussée, un tiers l’avait ignorée » (CDG)
- 17 gouvernements en 12 ans (le plus long – celui de Guy
Mollet – dura 16 mois)

154
La science politique

- augmentation des portefeuilles (ces « trophées »


permettent de réussir à coaliser)
- forte rotation des ministres mais grande stabilité du
personnel politique – ces jeux politiques sont ressentis par
les français comme une confiscation de la souveraineté
- politique keynésienne non avouée
- décolonisation :
Indochine (Dien Bien Phu – Accords de Genève)
Algérie (crise de mai 58)
A l’actif de la IVe République :
- reconstruction
- bases de la croissance économique (aide Marshall et
planification) - construction européenne (CECA , CEE,
CEEA)
Au passif de la IVe République :
- déficit chronique du budget
- vagues d’inflation dramatiques
- décolonisation douloureuse (répression des
soulèvements au Maroc et à Madagascar, conflit
indochinois, obstination à vouloir conserver l’Algérie)

Phase Algérienne de la République Gaullienne

Le Gouvernement Debré
1958 – 1962
- « coup d’état » du 13 mai 1958
- la constitution de 1958 :
- renforcement de l’exécutif
- parlementarisme rationalisé
Référendum constitutionnel :

155
La science politique

Les partisans du non :


- PC
- Union des Forces Démocratiques (syndicats)
Les partisans du oui :
- SFIO
- Radicaux
- Républicains sociaux
- MRP
La question Algérienne :
1959 discours sur l’autodétermination prononcé par CDG :
il proposait qu’après un cessez-le-feu préalables et
quelques années de pacification, les populations
algériennes puissent choisir entre :
- la sécession
- la francisation (intégration)
- le gouvernement des Algériens par les Algériens
appuyé sur l’aide de la France
1961 : référendum sur l’autodétermination : 75% de « oui
»
Politique gouvernementale :
- dirigisme économique (avec Antoine Pinay aux
finances) : impôts nouveaux, mise en place du nouveau
franc ð cette politique fut un succès : équilibre
budgétaire, petite hausse des salaires et des prix,
expansion économique et excédents dans la balance des
paiements
- politique de défense : 1960 : bombe atomique
française
- émancipation des colonies : la constitution de 1958
prévoyait pour les colonies le choix entre la communauté
et l’indépendance
- amitié franco-allemande

156
La science politique

- refus de laisser entrer le RU dans la CEE


Les nouvelles règles du jeu politique : - «
magistrature du verbe » (nouvel usage des média – 2
conférences de presse par an) - prééminence
présidentielle dans les nouveaux équilibres institutionnels
(art. 49 al.3)

Le septennat inachevé de Georges Pompidou

Le Gouvernement Chaban-Delmas – Les


Gouvernements Messmer
1969 – 1974
L’Ouverture :
Pompidou souhaite « développer entre l’exécutif et le
Parlement tout entier des relations confiantes et
constantes ». Il propose une ouverture à l’égard du Sénat.
La Nouvelle Société de Jacques Chaban-Delmas :
- Politique de concertation
- contacts réguliers de l’Etat avec les organisations
syndicales
- contrats de programmes avec les entreprises
nationalisées
- création du SMIC
- lois sur la formation professionnelle
- libéralisation de l’information : restructuration de
l’ORTF en unités autonomes
La politique de Pompidou :
Monopole de la politique étrangère.
Relance de la politique européenne (notamment levée du
veto français à l’entrée du RU dans la CEE).
L’unité de la gauche :

157
La science politique

Union des trois partis socialistes (UGCS + SFIO + CIR)


pour former le PS. En 1972 PS et PC signent le programme
commun auquel se ralliera le MRG en vue des élections
législatives de 1973. Face à une gauche unie, la droite est
divisée : tensions entre Chaban-Delmas et l’UDR,
divergences quant au soutien de Pompidou parmi les RI.
Pompidou va tenter de briser cette dynamique en
annonçant un référendum sur l’élargissement de la
communauté européenne en avril 1972. Il mettait ainsi la
gauche face à ses contradictions (PS pro-européen et PC
anti-européen). La parade de la gauche va être
l’abstention. Pompidou obtiendra 68% de « oui », mais il y
aura presque 40% d’abstentions.
Les législatives de 1973 :
Le 11 mars 1973 (2e tour), la droite perd une centaine de
sièges mais elle conserve, avec ses 275 sièges, la
majorité. S’en suit une réelle volonté de reprise en main
des choses par l’Elysée. « Démission » du PDG de l’ORTF
(Pompidou déclare que la télévision est la voix de la
France… c’est la raison pour laquelle il doit la contrôler). Le
2 avril, le décès de Pompidou est annoncé.

158
La science politique

Annexe 5

Les idées politiques

A- Erasme

(Desiderus Erasmus)
1469 - 1536

Humaniste hollandais. Il entre au couvent augustin de


Steyn (près de Gouda) où il prononça ses vœux (dont il
sera dispensé par Jules II) et fût ordonné prêtre. Il
poursuivit ses études au collège Montaigu de Paris. Devenu
précepteur, il se rendit en Angleterre où il rencontra John
Colet dont il suivit les cours de théologie et se lia d'amitié
avec Thomas More. L'histoire de sa vie n'est ensuite que
celle de ses voyages et de ses œuvres. Entre 1500 et
1506, il écrivit les Adages et le Manuel du Chevalier
Chrétien. Lors de son séjour en Italie (1506-1509), il
fréquenta Manuce et apprit le grec, qu'il enseigna ensuite à
Cambridge. C'est à cette époque qu'il compose l'Eloge de

159
La science politique

la folie (dédié à Thomas More). Aux Pays-Bas où il fût un


temps conseiller du futur Charles Quint, il écrivit pour lui
l'Institution du Prince Chrétien et publia également son
Novum Testamentum et la première édition des colloques.
En 1521 il s'établit à Bâle où, dans la période de conflit
religieux entre les catholiques et les protestants il écrivit
son traité du libre arbitre (De Libro Arbitrio) où il prit
position contre la doctrine de la prédestination (auquel
Luther répondra par son traité sur le « serf-arbirtre » : De
Servo Arbitrio). Il écrira aussi à cette époque son
Sarcienda Ecclesia Concordia. Cet humaniste dont la
pensée est faite de mesure, de prudence et de tolérance
chercha à concilier l'étude des Anciens (en particulier les
penseurs de l'antiquité) et l'Evangile.

Erasme prône la paix et se demande quels pourraient


être les moyens d'éviter la guerre. Pour Erasme le prince
doit gouverner d'une manière pacifique, en conformité
avec la parole du Christ (Erasme écrit à l'intention des
princes de la chrétienté). Il doit éviter d'avoir une politique
extérieure qui serait une politique de conquête de
territoires. Par conséquent la « politique matrimoniale » du
prince doit être dénuée de toute intention de conquête : le
prince ne doit pas se marier par intérêt.
Cependant, l'époque où Erasme écrit est aussi celle de
la guerre avec les turcs. Et sur ce sujet Erasme n'est pas
pacifiste. Après la conquête de Constantinople en 1453, les
musulmans n'ont cessé d'avancer et la crainte d'une
Europe islamisée était très présente dans les esprits.
Erasme considérait que la guerre contre les turcs ne devait
pas être une croisade mais qu'il fallait cependant prendre
en compte le danger que la poussée islamique représentait

160
La science politique

pour le christianisme et agir en conséquence : en d'autres


termes il prônait une guerre défensive (à la même époque,
Martin Luther pensait, lui, que cette poussée islamique
était une punition infligée par Dieu et qu'il ne fallait rien
faire). Pour justifier cette position en contradiction avec
son apologie du pacifisme, Erasme se réfère aux propos de
Saint Paul : « le glaive peut être utilisé pour défendre les
bons » (en effet le pacifisme d'Erasme se nourrit de la
parole du Christ, à l'intérieur de laquelle il a tout son sens,
mais quand c'est de la survie de la chrétienté qu'il s'agit
alors l'usage du glaive serait acceptable).
Erasme prône une guerre défensive mais il songe
cependant aussi à la conversion. En effet, la terre des
turcs fût auparavant une terre chrétienne, la terre des
apôtres, la terre du christianisme byzantin (qui même s'il
est séparé de Rome n'en reste pas moins une branche du
christianisme). Il y a donc chez Erasme ces deux idées au
sujet de la question turque : la guerre défensive et
l'éventuelle conversion.
Toujours dans son souci d'exhorter les chrétiens à la
paix, Erasme raisonna sur la manière de favoriser le bon
comportement du prince. Il réfléchit à l'éducation
princière.
Selon lui cette éducation doit être combinée de telle
façon qu'elle s'adresse presque dès le berceau à celui qui
est censé gouverner (cependant, celui qui va gouverner
n'est pas toujours celui qui y était destiné… et n'a donc pas
toujours été dûment préparé --- ex. : Louis XVI qui vint
sur le trône suite à la mort de son frère le Dauphin).
Pour Erasme, l'éducation du Prince repose sur deux
éléments : la connaissance de la nature et la connaissance
de l'histoire. En outre il va de soit que le prince doit lire et

161
La science politique

méditer l'évangile (car pour Erasme un bon prince doit


suivre les enseignements du Christ). Il lui est également
conseillé de lire les Moralia (récits moraux) de Plutarque,
les écrits de Platon, ceux d'Aristote et de Cicéron (Erasme
était aussi helléniste). En ce qui concerne les historiens,
Erasme récuse Hérodote et Xénophon. La bible est
également un objet de méfiance pour lui car il estime que
tous les exemples qu'on y trouve ne sont pas bons et
pense notamment que « les batailles des hébreux et leurs
carnages ne doivent être compris qu'au sens allégorique ».
A cette éducation théorique du prince est couplée une
éducation pratique : le prince doit conquérir l'affection de
ses sujets. Erasme pense qu'une des meilleures façons d'y
parvenir est de résider parmi eux et ne pas faire trop de
voyages lointains. En outre il doit agir pour le bien de la
société : réformer les lois corrompues, poursuivre les
malfaisants, maintenir la paix publique, embellir la cité,
assainir la cité, améliorer l'agriculture… en outre, en ce qui
concerne l'éducation dispensée aux enfants, Erasme prône
une éducation qui favoriserait l'éducation de l'esprit et du
corps.

Erasme s'est toujours voulu étranger à la réforme et n'a


pas changé d'attitude malgré les sollicitations de Luther. Il
existait entre les deux hommes des désaccords
théologiques. Luther était essentiellement un lecteur de St
Augustin. Erasme, lui, préférait St Jérôme et était aussi et
surtout un fervent lecteur des penseurs de l'antiquité.
Luther était un théologien pur alors qu'Erasme était autant
helléniste que théologien.
En Janvier 1519, par l'intermédiaire de Mélangton,
Luther essaie d'obtenir le soutien d'Erasme dans son conflit

162
La science politique

contre la papauté. Erasme était un ami du pape Léon X,


mais Erasme n'aimait pas énormément les institutions (ce
qui aurait pu l'incliner à soutenir Luther). Erasme explique
à Luther qu'il ferait mieux d'être plus prudent (et lui dit
que pour sa part, il s'intéresse bien plus aux lettres
classiques qu'aux polémiques avec Rome).
Erasme affirmera au pape qu'il n'est pas Luthérien mais
désapprouvera la violence avec laquelle on s'en prendra à
Luther. Erasme prônait la méthode douce.

Erasme écrivit un traité du libre arbitre (De Libro


Arbitrio) dans lequel il expliqua que le chrétien a dans sa
vie une liberté (un libre arbitre) qui fait qu'il peut
contribuer à son salut : pour être sauvé le chrétien doit
donc bien se comporter.
Luther écrivit un traité intitulé Du Serf-Arbitre (De
Servo Arbitrio) en réponse à celui d'Erasme : pour Luther
la volonté humaine est sous la dépendance totale de la
volonté de Dieu et quels que soient les efforts que
l'Homme peut faire dans sa vie, ces efforts ne pourront pas
le sauver.
Pour Erasme, Luther est responsable de la guerre entre les
paysans en Allemagne, même si Luther a toujours
vivement critiqué cette guerre.

163
La science politique

B/ Machiavel

Nicollo Machiavelli ( 1469-1527)

Contexte :

Né à Florence en 1469. Sous les Médicis, plusieurs


complots éclatèrent. En 1494, la révolte populaire obligea
le duc Pierre à s’enfuir et la république fut proclamée. Le
moine Savonarole établit un gouvernement théocratique
qui s’exprima par une dictature et la répression contre les
vices, le règne de l’argent et le pouvoir des puissants jugés
corrompus. La population florentine se lasse de ces excès
et condamna Savonarole qui fut brûlé sur le bûcher en
1498. Machiavel mène une vie retirée jusqu’à la fin de la
dictature de Savonarole. Il est admis par concours aux
fonctions de secrétaire de la seconde chancellerie de la
république florentine (sorte de ministère chargé des
relations extérieures). Dans ce cadre, il effectue plusieurs
missions diplomatiques à l’étranger. La chute de la
République et le retour au pouvoir des Médicis perturbe sa
carrière : il est jugé trop lié au régime déchu. Il prend une

164
La science politique

retraite forcée à la campagne pendant laquelle il écrira


plusieurs ouvrages dont le Prince (dédié à Laurent de
Médicis – Machiavel espérait entrer dans ses grâces).

Le Prince :

1) La Religion
L’adoption d’une manière d’agir en accord avec les grands
principes religieux (acceptation de la souffrance, mépris
des choses de ce monde, pardon des offenses…) conduit
certainement à l’échec politique. Pour conquérir et
conserver une principauté, il faut avoir et exercer la force,
ce qui est le contraire de la douceur évangélique.
Machiavel n’est pas pour autant antireligieux ou désireux
de détruire l’église. Il pense même que la religion peut
favoriser le bon fonctionnement de l’Etat, à condition que
le Prince utilise la religion et non pas qu’il soit contrôlé par
elle.

2) L’Unité de l’Italie
Machiavel souhaite le renforcement et l’unification de
l’Italie (c’est d’ailleurs sur ce thème que s’achève le Prince)
autour d’une personne capable de la réaliser. Il songea
d’abord au pape Julien II puis à Laurent de Médicis. Cette
unification est la finalité ultime du Prince, elle amènerait la
paix et la prospérité à toute l’Italie. Tous les moyens
doivent être employés pour y parvenir.

3) La Notion d’Etat
Machiavel est le premier auteur à avoir employé le mot
Etat dans son sens moderne : l’Etat est un cadre dans

165
La science politique

lequel diverses formes de pouvoir son exercées. Machiavel


distingue deux sortes de gouvernement : les républiques
et les principautés. Dans le Prince, il attache son attention
aux principautés.

4) Les Principautés
Machiavel distingue deux sortes de principautés : les
principautés héréditaires et les principautés nouvelles.
C’est aux principautés nouvelles qu’il va s’intéresser. En
effet, les principautés héréditaires sont faciles à acquérir et
faciles à conserver à condition « de ne pas outrepasser
l’ordre et les mesures établies par ses prédécesseurs et de
céder à propos aux évènements…».
Les principautés nouvelles présentent un danger
d’instabilité, car le peuple peut espérer qu’un nouveau
prince sera supérieur au prédécesseur. Elles peuvent être
acquises :
- par la force (elles seront alors faciles à conserver car la
force se fait respecter)
- par la virtù (moyen noble mais qui ne donne pas de
garanties de pérennité)
- par la scélératesse (il faudra alors que le Prince utilise la
force pour se maintenir)
- par le vote du peuple (pour rester en place, le Prince
devra jouer de la rivalité entre les puissants et de l’inimitié
entre les puissants et le peuple)
Quelle que soit le type de principauté, « on ne doit jamais
laisser subsister un désordre pour éviter une guerre ».

Les qualités que le prince doit avoir :

166
La science politique

1) L’art militaire
Les Princes doivent « faire de l’art de la guerre leur unique
étude et leur seule occupation ; c’est là proprement la
science de ceux qui gouvernent ». Le pouvoir est toujours
le fruit de l’emploi efficace de la force. L’armée de
mercenaires présente des inconvénients (coût, fidélité
fragile) c’est pour cette raison qu’elle ne devrait constituer
qu’une force d’appoint à une armée nationale (fidèle car
elle se bat pour elle-même, moins coûteuse car il suffit
d’assurer son entretien).

2) La Ruse
Les qualités qui font louer ou blâmer les hommes ne sont
pas celles qu’ils ont réellement mais celles qu’ils paraissent
avoir. Il n’est donc pas nécessaire d’être mais seulement
de paraître. La vertu n’est pas un bien en soi, il est même
parfois dangereux de la pratiquer dans un milieu qui ne la
reconnaît pas. Il vaut mieux ne pas pratiquer la vertu
plutôt que de risquer de perdre le pouvoir.
Machiavel constate que la pauvreté est un mal, en rupture
avec le modèle traditionnel valorisant la générosité, il écrit
qu’ « un prince, pour ne pas devenir trop pauvre, pour
pouvoir défendre ses états s’ils sont attaqués, pour ne pas
surcharger ses sujets de nouveaux impôts, doit peu
craindre d’être taxé d’avarice puisque ce prétendu vice fait
la stabilité et la prospérité de son gouvernement ».
« Un prince doit évidemment désirer la réputation de
clémence, mais il doit prendre garde à l’usage qu’il en
fait », d’une manière générale, il vaut mieux qu’il soit
craint qu’aimé. Cependant, il « doit se faire craindre de
telle sorte que s’il n’est pas aimé, du moins il ne soit pas
haï ».

167
La science politique

Enfin, si certes « il est très louable pour un Prince d’être


fidèle à ses engagements », il ne faut pas risquer de
perdre le pouvoir par un excès de vertu. Il faut donc
essayer d’être honnête, mais si besoin est déroger à cette
honnêteté.

3) La Propagande
Machiavel fait la théorie du gouvernement d’opinion. Le
Prince doit donner une image de lui-même qui lui assure le
soutien de la population. Il n’est pas nécessaire à un Prince
d’avoir toutes les qualités « mais il lui est indispensable de
paraître les avoir ». Les vertus que l’on aime chez les
hommes ordinaires sont peu appréciées chez les princes et
peuvent même être dangereuses. Le Prince « doit
persévérer dans le bien lorsqu’il n’y trouve aucun
inconvénient et s’en détourner lorsque les circonstances
l’exigent ».

Les grands traits de la conception Machiavélique :

Une vision pragmatique de la politique : naissance du


concept de la raison d’état. La politique a une fin (le bien
général) et cette fin justifie les moyens qui vont être
employés pour l’atteindre. Machiavel prône un
gouvernement pragmatique, détaché de la morale et de la
religion, ayant parfois recours au mensonge ou à la force
dans le but d’apporter, à terme, le bien général. Cette
attitude diffère profondément de la pensée médiévale
contemporaine à Machiavel.

168
La science politique

Les lectures de Machiavel :

Le machiavélisme est souvent présenté comme


moralement condamnable. Edward Meyer a recensé 395
références à Machiavel dans la littérature élisabéthaine et
pour tous ces auteurs le machiavélisme est l’incarnation du
mal.
Pour Spinoza « il est certain que cet homme si sagace
aimait la liberté et qu’il a formulé de très bons conseils
pour la sauvegarder ».
Hegel, lui, fit l’apologie de Machiavel.
Antonio Gramshi, marxiste, fit, au XXe siècle, l’apologie de
Machiavel, mettant en parallèle son œuvre et celle de
Marx. Pour Gramshi le Prince moderne est le parti
communiste.

C/ Bossuet

Bossuet, Jacques Bénigne (1627-1704).

169
La science politique

Biographie en résumé
Orateur français et évêque de Meaux (1627-1704)
«Dans l'ordre des écrivains, je ne vois personne au-dessus
de Bossuet; nul plus sûr de ses mots, plus fort de ses
verbes, plus énergique et plus délié dans tous les actes du
discours, plus hardi et plus heureux dans la syntaxe, et, en
somme, plus maître du langage, c'est-à-dire de soi-même.
Cette pleine et singulière possession qui s'étend de la
familiarité à la suprême magnificence, et depuis la parfaite
netteté articulée jusqu'aux effets les plus puissants et
retentissants de l'art, implique une conscience ou une
présence extraordinaire de l'esprit en regard de tous les
moyens et de toutes les fonctions de la parole.
Bossuet dit ce qu'il veut. Il est essentiellement volontaire,
comme le sont tous ceux que l'on nomme classiques. Il
procède par constructions, tandis que nous procédons par
accidents; il spécule sur l'attente qu'il crée tandis que les
modernes spéculent sur la surprise. Il part puissamment
du silence, anime peu à peu, enfle, élève, organise sa
phrase, qui parfois s'édifie en voûte, se soutient de
propositions latérales distribuées à merveille autour de
l'instant, se déclare et repousse ses incidentes qu'elle
surmonte pour toucher enfin à sa clé, et redescendre après
des prodiges de subordination et d'équilibre jusqu'au
terme certain et à la résolution complète de ses forces.»

Vie et œuvre
«On ne voit Bossuet que dans sa majesté souveraine, et
tel qu'il apparaît sur la toile de Rigaud. Si c'est une
banalité que de rappeler ce portrait somptueux, elle
s'excuse parce qu'elle est pour ainsi dire nécessaire: son
style, sa pompe, son éclat, ont pour toujours rempli nos

170
La science politique

yeux. Ou bien nous imaginons l'orateur en train de


prononcer quelque discours funèbre: dès les premiers
accords, nous nous sentons emportés dans les régions du
sublime; le crescendo, tout chargé de sanglots et de
plaintes, éveille dans notre âme des résonances si
profondes qu'elles en deviennent douloureuses; et quand
cette musique sacrée s'achève dans un hymne à l'au-delà,
nous croyons avoir entendu quelque prophète de Dieu, qui
n'a jamais vécu que dans le surhumain.

Ce Bossuet-là n'est pas faux; mais il suppose un éclairage


spécial; le temps a filtré ce qui n'était pas noblesse,
majesté, triomphe. Il y a eu un autre Bossuet: humilié,
douloureux.
Non pas que nous voulions changer quoi que ce soit à la
forte, à l'admirable simplicité de sa conviction profonde.
Une fois pour toutes, il a parié sur l'éternel, sur l'universel:
quod ubique, quod semper... «La vérité venue de Dieu a
d'abord sa perfection»: dans cette maxime tient son
inflexible croyance; il existe une vérité, que Dieu a révélée
aux hommes, qui est inscrite dans l'Évangile, qui est
garantie par les miracles, et qui, étant parfaite puisqu'elle
est divine, est immuable. Si elle variait, c'est qu'elle ne
serait pas la vérité. Le rôle de l'Église est d'être sa
gardienne: «l'Église de Jésus-Christ, soigneuse gardienne
des dogmes qui lui ont été donnés en dépôt, n'y change
jamais rien; elle ne diminue point; elle n'ajoute rien; elle
ne retranche point les choses nécessaires; elle n'ajoute
point les superflues. Tout son travail est de polir les choses
qui lui ont été anciennement données, de confirmer celles
qui ont été suffisamment expliquées, de garder celles qui
ont été confirmées et définies 1...» À cette vérité unique et

171
La science politique

immuable, l'individu doit se conformer: car si chacun


s'avisait d'avoir sa vérité particulière, on aboutirait au
chaos, à l'illogisme, étant évident que sur un même sujet,
il ne peut y avoir des millions de vérités, ou mille, ou cent,
ou dix, ou deux vérités, mais une seule. Par là s'entend
clairement la vraie origine de catholique et d'hérétique.
L'hérétique est celui qui a une opinion: et c'est ce que le
mot même signifie.»
PAUL HAZARD,La crise de la conscience européenne 1680-
1715, Éditions Boivin, 1935, p. 164. Paul Hazard fut
historien (1878-1944), membre de l'Académie française.

D/ Hobbes

Thomas Hobbes (1588-1679)

Une politique rationaliste :

Hobbes était fasciné par les sciences (géométrie,


physique,…), et va adhérer à des philosophies
matérialistes (il croit ainsi au mécanisme et au
positivisme).

172
La science politique

Le mécanisme, c'est penser que l'Homme et le monde


fonctionnent comme une machine, de façon mécanique et
déterminisme. C'est donc une philosophie qui s'efforce
d'expliquer le monde, les phénomènes, par les seules lois
de causes à effets. Le positivisme se dirige également dans
le même domaine, et la politique va dans le même sens et
comme toute science, elle a ses lois.

Hobbes refuse donc le recours au surnaturel, et il s'est


fait taxer d'athéisme politique. Mais il est avant tout
scientifique. Il veut libérer l'Homme de la peur et de ses
fantasmes. Il va se tenir à des explications scientifiques et
mécaniques.

La philosophie du pouvoir :

Il va réfléchir au sens de l'autorité et à son pourquoi. Il est


fidèle au pouvoir, y croit, et va d'ailleurs écrire "le
Léviathan". Le Léviathan est un monstre marin qui
représente une multitude d'individus en une seule
personne. C'est le nom que Hobbes donne à l'Etat rationnel
dont il rêve. Il va défendre le pouvoir absolu, au nom des
intérêts de l'individu, mais aussi pour conserver la paix
et donc pour l'utilité de celui-ci.

Hobbes va donner de ses convictions une justification


purement rationnelle et utilitaire. Il réfléchit à la situation
de l'Homme sur terre et il constate :

L'Homme se trouve dans un état de nature qui se


caractérise par un état anarchique. Pourquoi ? Parce que
les Hommes sont égaux, donc, se font la guerre les uns

173
La science politique

contre les autres, sans frein. "L'Homme est un loup pour


l'Homme".

L'Homme a organisé la société civile, en s'imposant


des restrictions à la liberté. Si l'Homme a consenti des
restrictions à sa liberté, c'est pour se préserver de l'état de
guerre, de l'anarchie, de l'abus de pouvoirs.

Hobbes par de l'idée que l'Homme a le droit de se


protéger (instinct de conservation), de protéger sa vie, sa
sécurité, ses biens. Il y a, pour lui, des lois naturelles qui
fait qu'on a le droit de chercher la paix, la sécurité et la
protection de sa vie.

E/ Locke

John Locke (1632 - 1704)

Théorie de la connaissance et du droit naturel.

Locke fait reposer sa théorie sur la connaissance telle


qu’elle a été définie par Hobbes. La science ne porte que
sur des choses qui ont des causes et dont nous sommes
nous-mêmes des causes. La politique et la morale (le juste
et l’éthique) se trouvent affectés d’une certitude qui est

174
La science politique

refusée aux sciences de la nature. Pour Locke, il y a


prééminence de la science morale et politique sur les
sciences de la nature ; les idées morales et politiques
peuvent donc s’enchaîner dans des démonstrations
rigoureuses.

La conception lockienne de la science politique repose sur


trois aspects :

• la science politique sera normative : les normes de


l'action future peuvent être rigoureusement définies
puisque l'idée est productrice de son objet ;
• la science de l'action appelle une méthode de
découverte rationnelle et un ordre d'exposition
démonstratif.
• l'importance de la conception subjective des droits
qui donne les prémices aux droits de l'homme.

De l’Etat de nature au gouvernement civil

Les fonctions du gouvernement civil sont déduites des


conditions de sa formation, c’est-à-dire de la structure de
l’Etat de nature et des raisons qui conduisent les hommes
à se constituer en corps politique.

Locke rejette toute idée de subordination, et avec elle le


lien qu’elle maintient entre les relations entre les hommes
et les relations entre les hommes et les créatures
inférieures. Une coupure entre les deux catégories, est
établie, institutionnalisée. Quant aux hommes, il n’y a pas
entre eux de différence inhérente, pas de hiérarchie : ils
sont tous libres et égaux aux yeux de Dieu. La
problématique de Locke est antihiérarchique : la liberté
naturelle suppose à la fois l’indépendance et l’égalité ; elle

175
La science politique

subordonne l’autorité politique au consentement. Il défend


l’idée que les hommes sont originellement libres et égaux
et que l’origine des gouvernements réside dans une libre
association. Il s’oppose donc à la théorie de la monarchie
de droit divin.

On trouve chez Locke une apologie de la tradition anglaise


de la Common law contre la « maladie française de
l’absolutisme ». Dans le deuxième traité, Locke reprend la
doctrine du contrat social.

L’état de nature est présenté comme une période heureuse


de communisme primitif, comme un état de liberté, mais
non de licence pour s’achever sur une théorie de l’origine
du gouvernement civil, proche de celle de Hobbes, même
si elle fonde une conception plus libérale de l’autorité
politique. Pour Locke, comme pour Hobbes, l’origine du
gouvernement et de la société civile réside dans la
nécessité de sortir de l’incessant conflit qui naît de la loi de
nature elle-même, c’est-à-dire du droit de chacun à faire
ce qui lui semble convenable pour assurer sa conservation.

Limites que les conditions du contrat social imposent à la


souveraineté.

Pour Hobbes, la science politique est normative : elle


détermine les raisons que nous pouvons avoir d’agir et de
décider. « Le jour où les hommes ont quitté l’état de
nature pour entrer en société, ils avaient convenu que tous
seraient soumis à la contrainte des lois, sauf un seul qui
garderait intacte la liberté de l’état de nature, en y
ajoutant la force du pouvoir et la licence de l’impunité »
(Locke). L’Etat absolutiste représente un état de guerre

176
La science politique

entre les princes et le peuple ; le peuple peut donc exercer


un droit légitime de résistance à l’oppression.
«Le peuple est le juge suprême de la façon dont les
gouvernants remplissent leur mission puisqu’il est « la
personne qui leur a donné le pouvoir et qui garde à ce
titre, la faculté de les révoquer » (Locke). Le contrat est
spécifique : « Bien qu’ils soient liés entre eux par une
relation contractuelle, les membres du peuple n’ont pas
d’obligation contractuelle envers le gouvernement, et les
gouvernants bénéficient du gouvernement seulement
comme membre du corps politique » (Locke) Ils ne sont
donc que des représentants, des députés du peuple.

Le problème des sources du droit.

De Hobbes à Locke, on perçoit un changement dans la


conception du rapport entre le droit et l’Etat. Pour Locke, il
semble qu’il y ait l’idée d’un ordre spontané dont les
pouvoirs publics ont à garantir la non-perturbation : « ce
n’est pas toute convention qui met fin à l’état de nature
entre les hommes, mais exclusivement celle par laquelle
tous s’obligent ensemble et mutuellement à former une
société unique et à constituer un seul corps politique ». Il y
a donc une formation spontanée du droit antérieur à
l’apparition de l’Etat dont la fonction est plus de garantir
que de créer le droit. L’Etat a pour mission de préserver
les acquis, sans pouvoir y attenter, et les hommes ne se
dessaisiront que du minimum : le droit de punir. Le gain
qu’apporte la société politique, c’est de permettre aux
hommes de sauvegarder leur propriété ; la préservation
apparaît comme étant la finalité du contrat social.

177
La science politique

Propriété et subjectivité.

Pour Locke, la propriété concerne « la vie, la liberté et les


biens », c’est-à-dire tout ce qui appartient en propre à un
individu et qu’on ne saurait lui ôter sans son
consentement. Dans chaque propriété existe un noyau
inaliénable qui ne dépend que de la loi naturelle instituée
par Dieu. Les richesses naturelles ont été données à tous
les hommes et non aux seuls descendants mâles d’Adam.

Locke a joué un rôle important dans la pensée politique de


son époque ; il aborde la notion des droits de l’homme et
du contrat social. Sa conception de la monarchie libérale et
du Contrat social influeront Rousseau et les théoriciens de
la révolution américaine.

Hobbes et Locke ont des pensées communes à propos


de la paix et de la sécurité des gens, mais proposent des
moyens différents pour y parvenir. Pour Hobbes, le seul
moyen est d'établir un contrat, et de transférer à l'Etat
des droits qui, s'ils étaient conservés individuellement
seraient préjudiciables à la paix et à l'humanité.

Donc, il pense différemment d'Aristote. Pour lui, la


société politique est un calcul, produit par la volonté
humaine, guidée par le calcul et l'intérêt. Cela ne résulte
pas d'une sociabilité instinctive de l'homme, comme le
pensait Aristote. La souveraineté est fondée sur un
contrat, non pas entre le souverain et les sujets, mais
entre les sujets seuls, qui décident de confier des
pouvoirs à un souverain. Le contrat ne limite pas la
souveraineté, mais la fonde.

178
La science politique

La puissance de l'Etat :

L'Etat apparaît comme un géant, une personne qui


s'élève au-dessus des villes et campagnes. Le Léviathan
est la somme des intérêts particuliers. C'est l'autorité sans
limites, car le citoyen a abandonné ses droits pour être
protégé. L'Etat fonde la propriété et il est ecclésiastique et
civil. Ex : aucune autorité spirituelle ne peut s'opposer à
l'Etat. Le souverain est donc le défenseur de l'Etat et
aussi de l'Eglise. Dans un Etat de cette forme, il n'y a pas
de place pour des groupes, des parties intermédiaires.

Cette souveraineté sans limite a quand même quelques


freins, comme la conscience professionnelle et la raison du
souverain. Cependant, il n'existe pas pour Hobbes de
limites extérieures au pouvoir politique.

Conclusion :

Individualisme et utilitarisme :

L'absolutisme de Hobbes est fondé sur des


considérations utilitaires. Il ne doit rien à la foi Chrétienne
(Cfr. Bossuet). Il ne doit rien à la fidélité envers le
monarque. Il ne tient pas à maintenir des institutions
ou à préserver un régime.

Son absolutisme est utilitaire, car il pense qu'il est utile


pour l'Homme. Cet absolutisme se justifie par le droit de
l'individu à sa propre sauvegarde et conservation. C'est

179
La science politique

une sorte "d'égoïsme éclairé". Il pense que l'absolutisme


correspond à l'intérêt, au bonheur.

Hobbes s'est peu occupé d'aspects économiques, mais


par ses conceptions, il est dans l'esprit de la bourgeoisie.

Hobbes a choisit une solution assez intermédiaire : il


veut la paix pour ses sujets, mais elle est assurée par des
moyens terrifiants, "c'est l'équilibre de la terreur". Il avait
peur du libéralisme, de la liberté, car il n'avait pas vu
que la liberté s'organise aussi.

Extrait de La crise de l'Etat-providence de Pierre


Rosanvallon.

L'interrogation sur les limites renvoie toujours aux


origines. C'est aux fondements de l'Etat-providence qu'il
faut retourner pour comprendre la nature du doute qui
rend son avenir incertain. Comment les localiser?

Mon hypothèse est qu'il est impossible de comprendre la


dynamique de cet
Etat-providence lorsqu'on en fait une lecture historique
trop "courte". Par lecture courte, j'entends le fait de situer
son développement par rapport aux mouvements du
capitalisme et du socialisme au XIXe et au XXe siècle. Lire
l'Etat-providence comme un ersatz de socialisme, un mi-
chemin entre le capitalisme et le socialisme qui définirait le
lieu de la tentative social-démocrate, ou comme un
mouvement compensateur destiné à corriger les

180
La science politique

déséquilibres économiques et sociaux du capitalisme, n'est


finalement pas très éclairant. On ne fait en effet dans les
deux cas que renvoyer la dynamique de l'Etat-providence à
celle du capitalisme. La question est seulement déplacée.
L'énigme ne fait que changer d'objet, et cet objet est aussi
insaisissable que le premier. C'est la raison pour laquelle
les théories libérale et marxiste échouent également à
saisir le mouvement de l'Etat-providence, échec clairement
signifié par la nature de leur discours sur ses limites,
comme je l'ai précédemment montré.

Ce n'est pas le capitalisme, avec ses contradictions et sa


"logique", avec la lutte des classes qui l'accompagne, qui
donne la clef du ressort de l'Etat-providence.
C'est ailleurs qu'il faut chercher dans le mouvement même
de l'Etat-nation moderne. Je précise cette hypothèse en
formulant deux propositions :

1.L'Etat-providence du XXe siècle est un


approfondissement et une extension de l'Etat-protecteur
"classique".
2.L'Etat-protecteur définit l'Etat moderne comme forme
politique spécifique.

Ce sont ces deux propositions qu'il faut maintenant


examiner. L'Etat moderne, tel qu'il est pensé et forgé du
XIVe au XVIIIe siècle, se définit comme Etat-protecteur.

C'est ce qui le distingue de toutes les formes politiques


antérieures de souveraineté.

181
La science politique

Prenons deux exemples de formulation de cette modernité,


le Léviathan de Hobbes et le Deuxième traité de
gouvernement civil de Locke. L'Etat nouveau dont ils
élaborent l'architecture intellectuelle est fondé sur la
réalisation d'une double tâche : la production de la
sécurité et la réduction de l'incertitude. Penser l'Etat et
reconnaître le droit des individus à la protection, c'est pour
eux la même chose. Ce sont les deux moments d'une
affirmation unique. "Le but de la République est la sécurité
des particuliers", dira Hobbes. La naissance de l'individu et
celle de l'Etat moderne participent ainsi du même
mouvement. L'un ne saurait exister sans l'autre. C'est
l'Etat qui fait exister l'individu comme sujet, et donc avec
des droits, parce qu'il se donne pour objet de protéger
ceux-ci : pas d'Etat-protecteur sans individu porteur de
droits, pas d'individu réalisant ces droits sans Etat-
protecteur.

C'est le contrat social qui assure la commutation entre ces


deux moments en instituant "un pouvoir commun, apte à
défendre les gens de l'attaque des étrangers et des torts
qu'ils pourraient se faire les uns aux autres" (le Léviathan).

Le premier droit de l'individu reconnu comme sujet central


du politique, c'est ainsi le droit à la vie. Il échange sa
soumission, ou sa participation selon les diverses formes
de ce contrat social, contre cette garantie fondamentale :
être protégé dans son intégrité physique contre toutes les
menaces de violence intérieure. Le passage de l'état de
nature à l'état civil réalisé par l'Etat consiste à produire la
paix civile.

182
La science politique

Mais cette sûreté des individus implique également la


reconnaissance et la garantie d'un autre droit, celui de
propriété. "En effet, écrit Hobbes, là où il n'est point de
République, il existe, comme on l'a précédemment montré,
une guerre perpétuelle de chaque homme contre son
prochain : toute chose y appartient donc à celui qui
l'obtient et la garde de force ce qui n'est ni propriété, ni
communauté, mais incertitude (le Léviathan)". La propriété
est le prolongement, l'attribut indissociable de l'individu.
Elle le définit et le protége en même temps. Parce qu'elle
consiste" dans la détermination du mien, du tien et du
sien", elle limite la violence sociale. Le droit de propriété
est réducteur d'incertitude et producteur de sécurité.
Individu, propriété, Etat-protecteur sont indissociables. "La
fin capitale et principale, en vue de laquelle les hommes
s'associent dans des républiques et se soumettent à des
gouvernements, c'est la conservation de leur propriété",
dira ainsi Locke (Deuxième traité). C'est à ce socle
intellectuel qu'il faut se référer pour comprendre le ressort
de l'Etat-protecteur, producteur de sécurité et réducteur
d'incertitudes : l'Etat moderne, au sens que nous avons
donné à cette expression ne peut se penser que comme
Etat-protecteur (proposition 1).
Mais comment s'est opéré le passage de cette conception
protectrice à la conception providentielle de l'Etat? L'Etat-
providence est en effet beaucoup plus complexe que l'Etat-
protecteur : il n'a pas seulement pour fonction de protéger
des acquis (la vie ou la propriété); il vise également des
actions positives (de redistribution de revenus, de
réglementation des rapports sociaux, de prise en charge
de certains services collectifs, etc.).

183
La science politique

Souveraineté de droit divin

En toute logique, la tradition biblique apporte une


réponse: " Il n'est de pouvoir que Dieu " (St Paul, Romains
XIII, 1)

L'autorité de l'Etat vient alors de Dieu. Remarquons que le


choix de ceux qui exerceront le pouvoir de l'Etat vient des
hommes. De même que dans l'église catholique les
évêques sont choisis par des hommes, les souverains sont
aussi désignés par les hommes. Mais le pouvoir exercé est
cédé par Dieu.

Il ne faut donc pas confondre la théorie de la souveraineté


de droit divin avec la monarchie de droit divin. Cette
théorie, dans sa généralité, ne désigne aucun système
politique particulier, mais seulement la source de toute
souveraineté légitime. La théorie du droit divin est
compatible avec la démocratie, mais à condition d'exclure
l'idée que le peuple soit la source de l'autorité souveraine.
Il n'en est que l'instrument choisi par les hommes.

La conséquence de cette doctrine est le rejet de toute


opposition: on ne résiste pas à l'autorité divine. " Ainsi
celui qui s'oppose au pouvoir résiste à l'ordre voulu par
Dieu, et ceux qui résistent s'attireront la condamnation. "
(St Paul, Romains XIII, 2)

Ainsi le bon chrétien devra se soumettre aux abus du


souverain, comme l'écrit un grand défenseur du droit divin,

184
La science politique

Bossuet (1627-1704), précepteur de Louis XIV: " Les


sujets n'ont à opposer à la violence des princes, que des
remontrances respectueuses, sans mutinerie et sans
murmures et des prières pour leur conversion. " (Politique
tirée de l'écriture sainte, livre VI, article II).

C'est ce dernier point qui a motivé un abandon du


fondement théologique par la pensée politique. N'opposer
que " des prières " aux abus du pouvoir est apparu
suffisamment inacceptable pour repenser totalement le
fondement de la souveraineté.

Si la souveraineté ne vient pas de Dieu, elle viendra de


l'homme.

Souveraineté de droit naturel

La théorie de droit divin affirme que l'homme n'a par lui-


même aucun pouvoir légitime, c'est à dire aucun droit, ni à
la vie, ni à la mort, ni à quoi que ce soit. En réaction, il va
donc falloir fonder l'idée que l'homme possède par lui-
même un pouvoir légitime.

C'est pourquoi la sécularisation de la pensée politique va


passer par l'examen de l'homme et de sa nature
immanente. N'y aurait-il pas un " droit naturel " des
hommes à substituer au" droit divin "? L'homme n'est-il
pas immédiatement, par sa nature, détenteur de pouvoir
ou de droits?

Ce point théorique est central: c'est lui qui distingue une


doctrine laïque de l'Etat, d'une doctrine religieuse. Ainsi,

185
La science politique

l'Iran, Etat religieux, est fondé sur l'idée que la


souveraineté ne peut pas émaner de l'homme. L'homme
n'est fondamentalement qu'un instrument d'un pouvoir
qu'il n'a pas.

Toute autre est le fondement des Etats laïcs, qui naissent


de ce débat ouvert au
17e siècle sur la souveraineté: l'homme est par nature _
par lui-même _ détenteur d'un pouvoir légitime, de droits
(d'où naît l'idée de " droits de l'homme " aberrante pour la
doctrine de droit divin). Comment la justifier?

Il n'y a pas de justification absolue de cette idée, selon


laquelle l'homme est par lui-même possesseur de pouvoir
légitime et de droits, c'est à dire que le désir immanent de
l'homme définit son droit. La seule justification vient du
rejet que provoque la doctrine d'une soumission absolue,
conséquence de la théorie de droit divin. Mais ce rejet lui-
même exprime la protestation de nos désirs immanents
auxquels on confère donc d'emblée un droit.

Pour illustrer cette idée, le XVIIe siècle s'est référé à


l'examen d'un cas imaginaire: l'homme naturel, c'est à dire
l'homme avant toute inclusion dans un Etat.
Qu'est-il? Or il n'est pas absurde de décrire cet homme
comme doté du droit de se gouverner comme il le veut,
selon son désir. Il ressemble en cela à l'animal, à ceci près
qu'il est capable de raisonner, et là se situe toute la
différence avec l'animal, et non en ce qu'il serait
l'instrument du pouvoir de Dieu.

186
La science politique

Locke prend donc ce point de départ: " Pour comprendre


correctement le pouvoir politique et tracer le cheminement
de sa première institution, il nous faut examiner la
condition naturelle des hommes15, c'est à dire un état où
ils sont parfaitement libres d'ordonner leur action, de
disposer de leurs biens et de leurs personnes comme ils
l'entendent. " (Deuxième traité du gouvernement civil,
chapitre II, §4)

Cette capacité de raisonnement va permettre à l'homme


de comprendre que l'étatisation de la vie sociale est
désirable. C'est donc par un choix volontaire que les
hommes vont décider de soumettre la société à un pouvoir
externe, parce que cela permet de réaliser un désir. Les
hommes vont donc se soumettre par contrat à un
souverain, c'est à dire par leur propre volonté, pouvoirs et
droits. " Les hommes sont tous, par nature, libres, égaux
et indépendants comme on l'a dit et nul ne peut être
dépossédé de ses biens, ni soumis au pouvoir politique
d'un autre, s'il n'y a lui même consenti. Le seul procédé
qui permette à quiconque de se dévêtir de sa liberté
naturelle et d'endosser les liens de la société civile, c'est
de passer une convention avec d'autres hommes. " (Locke,
idem, chapitre VIII, §95)

Ce concept de contrat social, né au XVIIe siècle, est le


concept clef de la pensée politique moderne. Il fonde la
souveraineté sur l'homme et non sur Dieu.

De plus, comme tout contrat, il vise une fin au nom de


laquelle l'Etat est institué. Le droit d'opposition est donc
inclus dans le processus même d'instauration de la

187
La science politique

souveraineté de l'Etat, puisque cette souveraineté ne vaut


que pour réaliser la finalité objet du contrat.
En cas contraire, le contrat est rompu.

Locke bien sur, plus tard Rousseau (" Du contrat social "
1762), mais aussi Hobbes fondent la souveraineté sur le
droit naturel.

Hobbes défend l'absolutisme, mais pas par adoration du


pouvoir en tant que manifestation de Dieu, simplement par
souci d'efficacité. Néanmoins, il reconnaît un droit ultime
d'opposition au pouvoir de l'Etat, lorsque le contrat est
rompu: " L'obligation qu'ont les sujets envers le souverain
est réputée durer aussi longtemps, et pas plus, que le
pouvoir par lequel celui-ci est apte à les protéger. "
(Léviathan, chapitre XXI, "
Dans quels cas les sujets sont quittes de la soumission due
au souverain ").

F/ Diderot

Denis Diderot
(1713-1784)

188
La science politique

Célèbre pour l’Encyclopédie qu’il a mise au point avec


d’Alembert. Cette encyclopédie se voulait un
« dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des
métiers ». Rousseau et Voltaire notamment y ont participé.

La pensée politique de Diderot :

Dans son article sur l’autorité, il écrit qu’« aucun homme


n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres ».
A l’exception de l’autorité paternelle (qui trouve son
origine dans la nature selon lui et qui est limitée dans le
temps – elle cesse une fois que les enfants sont capables
de se prendre en main), les autres formes d’autorité
résultent soit de la force soit du consentement.
« La vraie et légitime puissance » ne saurait être sans
limites (Diderot condamne la philosophie hobbienne). Il
affirme que le prince tenant son autorité de ses sujets ne
peut remettre en question le contrat d’où elle provient.
L’Etat n’est pas fait pour les Princes, mais les Princes pour
l’Etat. Le Prince ne peut pas disposer de son pouvoir et de
ses sujets sans le consentement de la nation et
indépendamment du choix marqué dans le contrat de
soumission. « En un mot, la Couronne, le gouvernement et
l’autorité publique sont des biens dont les corps de la
nation sont propriétaires et dont les princes sont les
usufruitiers, les ministres et les dépositaires. Quoique les
chefs de l’Etat, ils n’en sont pas moins membres, à la
vérité les premiers, les plus vénérables et les plus
puissants, pouvant tout pour gouverner, mais ne pouvant

189
La science politique

rien légitimement pour changer le gouvernement établi, ni


pour mettre un autre chef à leur place.»
Diderot fait l’éloge de la monarchie henricienne, cite
abondamment le discours prononcé par Henri IV lors de
l’assemblée des notables en 1596 où le roi fait figure de
père attentif aux doléances de ses enfants. Il reconnaît aux
princes le droit de faire parfois preuve d’autorité à
condition qu’ils ne perdent pas de vue le caractère
synallagmatique du contrat social : ils doivent veiller à ce
que la nature du gouvernement reste conforme à ce qui a
été convenu dans le contrat. La vision du rapport de force
politique de Diderot est assez proche de celle des
réformés : « si jamais il leur (les sujets) arrivait d’avoir un
roi injuste, ambitieux et violent », il conviendrait de
n’opposer au malheur d’une telle situation que la
soumission et les prières, parce qu’il s’agit du seul remède
conforme au contrat de soumission juré au prince.
Cependant, il est possible que cette plate apologie de la
monarchie lui ait été dictée par la prudence (en effet il
avait déjà été incarcéré au donjon de Vincennes).
Diderot était fasciné par Catherine II, tzarine de Russie,
animée d’un vif intérêt pour la philosophie (« Comme elle a
bien coupé les lacets de mon âme ! »). En 1774 il gagna la
Russie avec enthousiasme, enthousiasme qui se dissipa
assez rapidement au vu de la politique de l’impératrice : il
espérait qu’elle donne à son pays des institutions libres et
elle se contentera de masquer son despotisme éclairé
derrière un changement institutionnel uniquement
terminologique. Les peuples placés sous son autorité qui
étaient appelés « esclaves », deviennent ses « sujets »,
mais rien dans le condition ne change. Une commission
composée de représentants des notables propriétaires est

190
La science politique

créée mais elle n’a pas son mot à dire sur la guerre, la
politique et les finances. Et l’impératrice de se justifier
devant Diderot : « Vous, vous ne travaillez que sur le
papier qui souffre tout,… tandis que moi, pauvre
impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien
autrement irritable et chatouilleuse ».
Le véritable intérêt politique de Diderot tient à une vision
corrosive de la société : dénonciation de la toute-puissance
de l’argent, athéisme, rejet des pratiques de la religion
sous leur forme conventuelle, en faveur de l’enseignement
élémentaire gratuit pour tous.

G/ Voltaire

Voltaire ( 1694-1778)

On cherchera en vain chez Voltaire une théorie


politique achevée. : « Demandez la solution aux riches, ils
aiment tous mieux l’aristocratie, interrogez le peuple, il
veut la démocratie ». Voltaire ne s’est exprimé à ce sujet
qu’indirectement ou partiellement, à travers ses romans et
sa correspondance.

191
La science politique

Sur la démocratie
Dans l’article « démocratie » du Dictionnaire
Philosophique, Voltaire semble bien disposé à l’égard de
cette forme de régime, cependant il est loin de le
considérer comme un idéal. Pour lui la démocratie ne
convient qu’à un petit pays, à condition qu’il soit de
surcroît bien situé.

Sur l’aristocratie
Pour ce qui est de l’aristocratie, elle présente le risque de
multiplier les tyrans : « un despote a toujours quelques
bons moments, une assemblée de despotes n’en a
jamais ».

Sur la monarchie
Il admire le régime politique anglais dans lequel les droits
du roi, des nobles et du peuple sont clairement établis.
Mais il y a d’autres raisons pour lesquelles Voltaire aime la
monarchie :
- Selon Voltaire, seul un gouvernement monarchique
convient aux grands espaces (idée courante au XVIIIe
siècle).
- le gouvernement monarchique peut être considéré
comme un moteur du progrès matériel : la supériorité
d’une nation tient non seulement à ses armes mais aussi à
sa richesse (progrès économique lié au perfectionnement
de l’Etat comme instrument d’action : interventionnisme
économique de l’Etat)
- la monarchie apporte la paix religieuse (dans La
Henriade, Voltaire loue Henri IV d’avoir fait « fleurir le
royaume » en mettant fin aux guerres de la ligue)

192
La science politique

Sur le despotisme éclairé


A l’époque, les grandes capitales d’Europe (Berlin,
Lisbonne, Saint Petersbourg) font l’expérience du
despotisme éclairé. Dans toutes ces villes, le roi ou
ministre s’efforcent de moderniser l’appareil de l’Etat. Le
despotisme éclairé a le mérite de réduire l’influence de
l’église dans l’état aux yeux de Voltaire. En effet, si l’on
met à part les affaires de foi et de discipline ecclésiastique,
il n’y a rien en ce qui concerne l’église, qui ne tombe sous
la coupe de l’autorité temporelle. Le prêtre devient une
sorte de « fonctionnaire chargé de la morale publique » : il
s’agit donc pour l’Etat de mettre l’église en tutelle comme
Hobbes l’avait préconisé.
Voltaire admirait Pierre le Grand (Russie), et, tout en
admettant ses faiblesses, le louait. Il a aussi été l’ami de
Frédéric II (Prusse), bien que cette amitié ait été fort
tourmentée.

Ce dont Voltaire était partisan


Il encouragea l’expérience de Turgot consistant en la
modernisation de l’activité économique au moyen du
libéralisme. Il était partisan d’un système politique
permettant de favoriser le progrès de l’économie et de
débarrasser le pays de toutes ses formes d’obscurantisme
religieux. « Une patrie est composée de plusieurs familles ;
et comme on soutient communément sa famille par
amour-propre, lorsqu’on n’a pas intérêt contraire, on
soutient par le même amour-propre sa ville ou son village,
qu’on appelle sa patrie […] celui qui brûle de la passion
d’être édile, tribun, consul, dictateur, il n’aime que lui-
même […] Chacun veut être sûr de sa fortune et de sa vie.

193
La science politique

Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que


l’intérêt particulier devient l’intérêt général. »

Sur l’Esprit des lois de Montesquieu


« je cherchais un guide dans un chemin difficile ; j’ai
trouvé un compagnon de voyage qui n’était guère mieux
instruit que moi ; j’ai trouvé l’esprit de l’auteur, qui en a
beaucoup, et rarement l’esprit des lois ; il sautille plus qu’il
ne marche, il brille plus qu’il n’éclaire ». Malgré cette
critique Voltaire apprécie la sincérité et le contenu parfois
admirable (notamment sur l’exaltation de la liberté).
Voltaire reproche à Montesquieu d’avoir une vision faussée
de la tyrannie, car la tyrannie pure, sans lois, n’existe
pas : les turcs obéissent aux lois du Coran et la Chine
possède un système judiciaire très complexe (pour Voltaire
le pape est plus despotique que l’empereur de Chine car il
se déclare infaillible).

G/ Montesquieu

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu


(1689 – 1755)

194
La science politique

L’objectif de l’Esprit des Lois :


Embrasser toutes les institutions reçues parmi les
hommes ; se pencher sur toutes les lois et coutumes
diverses de tous les peuples de la terre , pour en rendre
raison, pour en déceler l’esprit. Montesquieu ne voulait pas
montrer le corps des lois mais leur « âme », il ne voulait
pas faire un traité de jurisprudence : il voulait élaborer
« une espèce de méthode » pour étudier la jurisprudence.

Qu’est-ce que la loi ?


Les lois sont « les rapports nécessaires qui dérivent de la
nature des choses ». Montesquieu soutient (avec les
Stoïciens) qu’il y a une raison primitive et que les lois sont
les rapports qui se trouvent entre elle et les différents
êtres. Ainsi (et ici Montesquieu contredit Hobbes) avant
qu’il y eût des lois faites, il y avait une justice possible.

La théorie des gouvernements


Montesquieu distingue trois sortes de gouvernement : le
républicain, le monarchique et le despotique.
¾ républicain : « celui où le peuple, ou seulement
une partie du peuple a la souveraine puissance »
(cette catégorie comprend donc aristocratie et
démocratie)
¾ monarchique : « celui où un seul gouverne, mais
selon des lois fixes et établies »
¾ despotique : celui « sans loi et sans règle » dans
où celui qui gouverne « entraîne tout par sa
volonté et ses caprices »

195
La science politique

Le principe de chaque gouvernement dérive naturellement


de cette nature ou structure particulière :
™ le principe de la démocratie ou de l’Etat
populaire est la vertu (chez chaque citoyen,
un esprit de constant renoncement à soi-
même au profit du bien public, par amour
de la patrie et de ses lois, un esprit d’égalité
excluant tout privilège).
™ le principe du gouvernement aristocratique
est la modération (là où les fortunes sont
inégales il est rare qu’il y ait un esprit de
vertu, c’est pourquoi il faut que les lois
tendent à donner un esprit de modération)
™ le principe du gouvernement monarchique
c’est l’honneur (chacun pris en particulier,
chaque catégorie sociale se préfère aux
autres, réclame des privilèges, mais cette
mêlée d’ambitions a des conséquences
positives : chacun travaille au bien commun
en croyant ne travailler que pour soi).
™ le principe du gouvernement despotique
c’est la crainte (le despote est tenu d’avoir
toujours le bras levé pour frapper ou au
moins pour menacer ; il ravale ses sujets au
rang de bêtes obéissantes, dressées à filer
doux par peur des coups).
Montesquieu explique ensuite que la corruption des
gouvernements commence presque toujours par celle de
leurs principes : si ceux-ci sont sains, alors les mauvaises
lois ont l’effet de bonnes, mais une fois qu’ils sont
corrompus, les meilleures lois deviennent mauvaises : « le
principe emporte tout ».

196
La science politique

Montesquieu établit un rapport entre la dimension


territoriale d’un Etat et sa forme politique : selon lui, la
propriété naturelle des petits Etats est d’être gouvernés en
république, celle des « médiocres » d’être gouvernés en
monarchie et celles des grands empire d’être dominés par
un despote ; donc « pour conserver les principes du
gouvernement établi il faut maintenir l’Etat dans la
grandeur qu’il avait déjà ».

Les causes physiques et les causes morales


Montesquieu pense que les lois doivent être relatives au
physique du pays (son climat, son terrain, sa superficie) et
à la morale des habitants (leur religion, leurs inclinations,
leurs mœurs…). Il est important de noter que la « théorie
des climats » n’est qu’une des composantes de l’analyse
de Montesquieu.

Le législateur modéré
Montesquieu prône la modération du législateur : « l’esprit
de modération doit être celui du législateur ; le bien
politique comme le bien moral se trouve toujours entre
deux limites ».

Le gouvernement modéré
Montesquieu s’inscrit dans la droite ligne du libéralisme
noble dont la bête noire n’était pas l’absolutisme en soi,
mais son mode d’exercice louis-quatorzien arbitraire et
despotique.
Monarchie et despotisme
Pour Aristote, la tyrannie n’était qu’une variante de la
monarchie. Pour Montesquieu c’est un type distinct de
gouvernement, différent à la fois dans sa nature et dans

197
La science politique

son principe. Mais comment faire en sorte que la


monarchie, gouvernement modéré, ne vire pas au
despotisme ? Ce sont sa nature et son principe qui lui
permettent de rester un gouvernement modéré. Cette
nature postule des corps intermédiaires, « subordonnés
et dépendants », « des canaux moyens par où coule la
puissance ». Ces corps font office de contre-pouvoirs
car il est de leur essence même de résister
opiniâtrement aux incursions indues du souverain au
nom de cet honneur de corps qui a ses règles fixes. Les
autres contre-forces sont le clergé, les parlements (qui
ont le dépôt des lois fondamentales), les villes (avec
leurs privilèges) et les justices seigneuriales. Le
système monarchique est présenté par Montesquieu
comme un frein à tous les excès.
Monarchie et corruption
Pourtant la monarchie n’échappe pas plus que les
autres gouvernements à la corruption et Montesquieu le
reconnaît : « la monarchie se perd, lorsqu’un prince
croit qu’il montre plus sa puissance en changeant
l’ordre des choses qu’en le suivant, lorsqu’il ôte les
fonctions naturelles des uns pour les donner à d’autres,
et lorsqu’il est plus amoureux de ses fantaisies que de
ses volontés ».
Montesquieu explique également pourquoi les hommes
ne se soulèvent pas contre le fléau qu’est le
despotisme : un gouvernement modéré est « un chef
d’œuvre de législation » dont la constitution est
complexe et nécessite des compromis ; « un
gouvernement despotique, au contraire […] est
uniforme partout : comme il ne faut que des passions
pour l’établir, tout le monde est bon pour cela ».

198
La science politique

La liberté politique
Montesquieu souligne d’abord qu’au fil de l’histoire
« chacun a appelé liberté le gouvernement qui était
conforme à ses coutumes ou à ses inclinations ». On a
souvent vu la liberté en république où « les lois paraissent
y parler plus et les exécuteurs de la loi moins », en
démocratie où « le peuple paraît à peu près faire ce qu’il
veut »… mais une telle approche, explique Montesquieu,
reviendrait à confondre « le pouvoir du peuple avec la
liberté du peuple ». En effet, « la liberté ne peut consister
qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point
contraint de faire ce qu’on ne doit pas vouloir ». La liberté
c’est le pouvoir de faire tout ce que les lois permettent
mais pas plus (sinon il n’y aurait plus de liberté pour tous
les citoyens). Cette liberté politique « ne se trouve que
dans les gouvernements modérés », « mais elle n’est pas
toujours dans les Etats modérés ; elle n’y est que lorsqu’on
n’abuse pas du pouvoir ; mais c’est une expérience
éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en
abuser (cf. Loi de Thucydide) […] la vertu même a besoin
de limites. » L’existence de la liberté politique est donc
subordonnée à une certaine disposition des choses (« pour
qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la
disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir »).
Montesquieu distingue trois sortes de pouvoirs présents
dans chaque Etat : « la puissance législative, la puissance
exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, et
la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit
civil ». Et pour que la liberté politique soit garantie il faut
que ses trois pouvoirs soient exercés par des personnes
différentes : « Tout serait perdu si le même homme, ou le

199
La science politique

même groupe de principaux, ou des nobles, ou du peuple,


exerçaient ces trois pouvoirs ».
Pour commenter la répartition des pouvoirs, Montesquieu
prend l’exemple de la constitution d’Angleterre. Le peuple
en corps devrait légiférer (dans un Etat libre, tout homme
qui est censé avoir une âme libre doit être gouverné par
lui-même), mais c’est impossible dans les grands Etats et
plein d’inconvénients dans les petits : on aura donc
recours à des représentants. Les représentants du peuple
partagent le législatif avec les représentants des nobles,
lesquels sont représentés à part (dans une autre chambre)
sinon ils n’auraient aucun intérêt à défendre car la plupart
des décisions seraient prises contre eux. Chacune des
parties de ce législatif enchaîne l’autre par une faculté
réciproque d’empêcher. De même, ces deux chambres
sont liées par l’exécutif (le monarque) comme il est lié par
elles ; ainsi, « toutes les parties, si opposées qu’elles nous
paraissent, concourent au bien général de la société ;
comme des dissonances, dans la musique, concourent à
l’accord total ».
Cependant, comme l’a justement remarqué Jean-Jacques
Chevallier, sans doute Montesquieu n’était-il pas un
interprète entièrement fidèle du système anglais car « il
semble bien que lui avait échappé le rôle, naissant mais
capital, du Cabinet et de son leader le ministre principal ;
c’est par lui et par son chef, lien personnel entre le roi et la
majorité parlementaire, qu’étaient forcées d’aller de
concert les parties mutuellement enchaînées à l’attelage
gouvernemental ».

200
La science politique

Conclusion
Sans oser croire possible en France un aussi beau système
qu’en Angleterre, Montesquieu a souhaité pour sa patrie un
minimum de distribution des puissances : une noblesse
héréditaire, un monarque par elle balancé et équilibré, à la
fois soutenu et contenu par elle, une monarchie réglée par
des lois fixes (donc indépendantes de la volonté
éventuellement capricieuse du souverain), un
gouvernement modéré (qui ne risquerait pas de verser
dans une des deux extrémités tant redoutées par
Montesquieu : l’Etat despotique et l’Etat populaire).

N.B. : le système de séparation des pouvoirs prôné par


Montesquieu tient plus des « checks and balances », de la
fusion des pouvoirs que d’une séparation totale : pour
preuve l’ébauche de constitution élaborée par Montesquieu
dans laquelle le roi dispose d’un droit de veto en matière
législative et le législatif dispose d’un droit d’ingérence en
matière judiciaire.

201
La science politique

H/ Rousseau

Jean-Jacques Rousseau ( 1712-1778)

Le Contrat Social

Le Contrat social ne se propose pas de rendre « les


grands Etats à leur première simplicité, mais seulement
d’arrêter, s’il était possible, le progrès de ceux dont la
petitesse et la situation les ont préservés d’une marche
aussi rapide vers la perfection de la société et vers la
détérioration de l’espèce ».

1) Liberté et aliénation dans le pacte social


La nature fait l’homme libre. « La force a fait les
premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués ». Il est
impossible de fonder sur la force la légitimité de
l’obéissance ou le droit : en effet la force est une puissance
physique, de surcroît instable, dont aucun effet moral ne
peut être tiré.
a) « Pactum subjectionis »

202
La science politique

Pour qu’un schéma de domination soit légitime, il


faut le faire reposer sur une convention. Mais quel type de
convention ? En effet, Rousseau écarte le « pactum
subjectionis », type de contrat selon lequel chacun aliène
sa liberté pour la remettre entre les mains d’un souverain,
en échange de la sécurité garantie par celui-ci. « On vit
aussi tranquille dans les cachots ». Renoncer à sa liberté,
c’est renoncer à sa qualité d’homme doué de raison, or un
homme ne se donne pas gratuitement. Rousseau résume
ce type de contrat de la façon suivante : « je fais avec toi
une convention toute à ta charge et toute à mon profit,
que j’observerai tant qu’il me plaira, et que tu observeras
tant qu’il me plaira ».
b) « Pactum societatis »
Selon Rousseau, un jour les hommes prirent
conscience des inconvénients de l’état de nature et
formèrent la société civile. Mais ils refusèrent d’aliéner leur
liberté. Le problème consista donc à « trouver une forme
d’association qui défende et protège toute la force
commune de la personne et les biens de chaque associé,
et par laquelle, chacun s’unissant à tous, n’obéisse
pourtant à personne qu’à lui-même et reste aussi libre
qu’auparavant. » Ce pactum societatis ne sera pas conclu
entre les individus (ce qui est le cas chez Hobbes), mais
entre eux et le corps politique (corps qui va naître en
même temps que le pacte). Que faire si l’autorité politique
ne respecte pas le contrat ? Peut-on s’en débarrasser ?
L’admettre revient à favoriser l’insécurité (et donc à
manquer l’objectif recherché). C’est pour cette raison que
Rousseau rend l’autorité politique consubstantielle aux
contractants en créant « un corps moral et collectif
composé d’autant de membres que l’assemblée a de

203
La science politique

voix ». Il y a aliénation totale « de la liberté de chaque


associé avec tous ses droits à toute la communauté ».
Sans doute, chacun se trouve soumis à l’autorité du corps
politique, c’est-à-dire du souverain, mais en lui obéissant
comme sujet il n’obéit en fait qu’à lui-même puisque
comme citoyen il en est l’un des membres. Les individus
sont à la fois citoyens et sujets : citoyens quand ils votent
la loi, sujets quand elle s’applique à eux.
Cependant, chacun peut, à un moment ou un autre
prétendre « jouir des droits du citoyen sans vouloir remplir
les devoirs du sujet ; injustice dont le progrès causerait la
ruine du corps politique. » De telle sorte que si l’on veut
conserver son sens au pacte social, il est indispensable de
contraindre les intérêts particuliers à se plier à la volonté
générale, ce qui revient à forcer d’être libre ceux qui
tentent de s’en affranchir.

2) Les caractères de la souveraineté


a) l’inaliénabilité
Impossibilité pour la souveraineté de faire l’objet d’une
délégation Abandonner sa volonté à un autre revient à
perdre sa liberté et donc à nier l’objet du pacte social.
Rousseau rejette le régime représentatif : « s’il n’est pas
impossible qu’une volonté particulière s’accorde sur
quelque point avec la volonté générale, il est impossible au
moins que cet accord soit durable et constant ; car la
volonté particulière tend par sa nature aux préférences et
la volonté générale à l’égalité ».
b) l’indivisibilité
La volonté du souverain est générale ou n’existe pas, elle
ne peut pas être que la volonté d’une partie du peuple. La
séparation des pouvoirs est une absurdité selon lui

204
La science politique

consistant à démembrer le corps social pour ensuite


rassembler les pièces « on ne sait comment ». Pour
Rousseau, il peut y avoir plusieurs émanations du pouvoir
souverain unique, mais celles-ci en dépendent étroitement.
Rousseau établira à ce sujet une dépendance étroite de
l’exécutif à l’égard du législateur.
c) l’infaillibilité
Le souverain n’est infaillible que dans la formulation de la
volonté générale qui correspond au bien commun et non
pas à l’amalgame des diverses volontés particulières. La
volonté générale ne regarde qu’à l’intérêt commun, ce
n’est pas l’amalgame des diverses volontés particulières.
Mais, si la volonté générale est toujours « droite et tend
toujours à l’utilité publique », le peuple peut être trompé.
Rousseau est hostile aux partis, ces « brigues »
susceptibles d’entraver par l’expression de leurs volontés
propres la recherche de la volonté générale. Une fois
débarrassés des partis, la volonté générale se formera à
partir des consciences individuelles, naturellement tendues
vers la recherche du bien commun. Il y aura sans doute
des divergences individuelles, mais la somme de ces
différences sera nulle et la loi traduira la volonté générale.

3) Les Lois
C’est grâce à la loi que les hommes échappent à l’arbitraire
et qu’ils ne sont soumis à aucun maître puisqu’en s’y
conformant ils n’obéissent qu’à eux-mêmes. Mais
Rousseau n’envisage pas une législation en perpétuelle
mutation, au contraire, Rousseau estime que l’initiative de
la loi accordée à chaque citoyen a causé la perte d’Athènes
et que c’est la « grande antiquité des lois qui les rend
saintes et vénérables». Pour être bien gouverné, l’Etat n’a

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La science politique

besoin selon lui que d’un système législatif rudimentaire.


Rousseau estime aussi que « le public veut le bien et il ne
le voit pas ». C’est pourquoi Rousseau place le législateur
comme point de départ de la société : il invente les lois (il
est d’une intelligence supérieure et n’écoute pas ses
passions) mais à la différence du philosophe-roi
platonicien, il n’est chargé que « de monter la machine et
de la faire fonctionner ». Le Législateur, si génial soit-il
n’est qu’un homme, il « n’a donc ou ne doit avoir aucun
droit législatif ». Il commande aux lois, non aux hommes
et ne peut substituer sa volonté à la volonté générale.

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