OCTAVE MIRBEAU ET LA MALADIE DU POUVOIR

Je suis directeur de troupe. Cette responsabilité va au-delà de celle du metteur en
scène. Trouver un projet sur lequel j’aie un coup de foudre littéraire, qui puisse s’adapter aux
personnalités des comédiennes et comédiens qui composent la troupe, et qui provoque leur
enthousiasme unanime n’est pas une tâche aisée. Mais c’est souvent quand on désespère de
trouver la perle rare qu’on finit par tomber dessus.
La lecture des Farces et moralités et des Dialogues tristes d’Octave Mirbeau a
provoqué en moi la même fascination qu’auparavant les textes de Boulgakov, Gogol et Harms
avaient exercée sur moi, avec cette force d’un rire salvateur qui vient pour soulager l’horreur,
dans une langue claire et brillante, sans pathos.
Je me suis arrêté sur Scrupules, Interview, « Profil d’explorateur », Le Portefeuille, et
L’Épidémie, qui illustrent avec un humour grinçant les abus de pouvoir dans la société
moderne. Ces cinq pièces mises bout à bout allaient former un spectacle d’une heure 20
intitulé 5 sur 5, avec cinq comédiens sur le plateau.
Dès la première lecture, l’adhésion de la troupe à ces textes sulfureux a été totale. Sauf
peut-être sur « Profil d’explorateur », qui met en scène un colonialiste revendiquant son droit
à l’anthropophagie et au meurtre au nom du progrès et de la civilisation. Il faut dire que la
pièce n’est pas facile à entendre, car elle comprend des tournures corrosives telles que « J’ai
connu des gens qui en avaient mangé, ils sont tombés malades. Le nègre n’est pas comestible,
et il y en a, je vous assure, qui sont vénéneux. » Il était certain que cette pièce écrite au vitriol
allait faire tache d’huile sur tout le spectacle.
Mais je voulais justement éviter la subversion de salon. Je voulais mettre en valeur la
violence de ces propos, je rêvais d’un spectacle au sens de Jean Vilar : accessible, populaire et
surtout engagé. La société dépeinte par Mirbeau est une société malade et cruelle, vue par un
œil goguenard. J’ai voulu développer un univers qui mette en valeur le caractère brutal de ces
pièces : c’est pour moi ce qui en fait la poésie et l’humour.
J’ai donc choisi une esthétique en noir et blanc, à laquelle s’intègrent de rares touches
de couleurs vives, j’ai conçu des éléments scénographiques surréalistes, et j’ai créé des
accessoires oniriques en les détournant de leurs fonctions. J’ai voulu plonger dans un rêve
drôle et troublant, dans une ambiance kafkaïenne. Il y a deux éléments principaux dans la
scénographie : une boussole de 9 mètres carré en plan incliné, dont l’aiguille sert de table et le
cadre d’assise ; et un écran en fond de scène, sur lequel est rétroprojeté le tableau noir et blanc
du Radeau de la Méduse, symbole d’une société anthropophage à la dérive.
J’ai tenté un jeu dynamique et direct, sans quatrième mur. Les personnages sont
fiévreux. Leurs costumes sont trop étroits, et leur ego trop gros. J’avais envie de montrer le
spectacle amusant et cruel d’humains en prise à l’Irréel et à l’Absurde, dont ils sont à la fois
les créateurs et les victimes.
Après deux mois de construction du décor, de répétitions et de création des lumières,
nous avons présenté le spectacle au Studio-Théâtre d’Asnières, un centre dramatique de 200
places dirigé par Jean-Louis Martin-Barbaz, mon maître et mentor. Et après, nous l’avons
présenté au festival Off d’Avignon, au Théâtre Notre-Dame, une ancienne chapelle du XIII e
siècle transformée en un théâtre de 200 places.
Les pièces qui ont fait l’unanimité ont été sans conteste L’Epidémie et Le Portefeuille.
Je me l’explique d’abord par l’efficacité de leur situation : un conseil municipal clientéliste, et
un clochard qui vient rapporter un portefeuille rempli de billets de banque à un commissaire
véreux, ça ne peut pas laisser indifférent. Ensuite, ces pièces sont remarquablement
construites : l’intrigue est armée, elle avance comme une mécanique bien huilée. Enfin, il y a
des passages, dans ces pièces, qui relèvent du génie : en premier lieu l’oraison funèbre du
bourgeois inconnu, qui a fait mouche sur le public à chaque représentation, mais aussi le récit

de Guenille, où on ne sait si on doit pleurer de la condition de cet homme ou rire de sa
candeur.
Scrupules et Interview sont plus difficiles, car elles sont plus littéraires, plus verbeuses.
Mais à mon sens leur modernité et le génie de la langue de Mirbeau les rattrapent largement.
Et une large partie du public a cité Interview parmi ses préférées, et Scrupules comme une
bonne introduction au spectacle.
Évidemment, la pièce qui a fait le plus débat a été « Profil d’explorateur ». Je passe
ceux qui l’ont prise au premier degré et qui ont cru qu’Octave Mirbeau était un auteur
colonialiste d’extrême droite… Mais beaucoup de gens, en particulier parmi nos spectateurs
plus âgés, ont été gênés par le propos … Parfois, alors que la salle riait sur les autres pièces, le
silence se faisait lourd à partir du moment où le mot « nègre » résonnait dans la salle. Cette
pièce faisait plutôt rire les jeunes, peut-être plus décomplexés sur le sujet.
S’il était facile de convaincre un public parisien habitué des théâtres et du second
degré, notre fierté a été d’avoir accueilli trois classes classées Zone d’Éducation Prioritaire, et
d’avoir suscité leur adhésion et leur intérêt. Il était touchant pour nous de retourner dans leurs
collèges et lycées après, pour recueillir leur réaction et discuter avec eux.
En revanche, quand nous avons présenté le spectacle à Avignon, au festival Off, les
réactions ont été plus diverses et plus vives. Nous avons eu les retours les plus dithyrambiques
comme les plus violents. On nous a accusés évidemment de ringardise (des trentenaires
montant un auteur du XIXe siècle, quelle stupidité aux yeux du bobo en quête de jeunes
contemporains !), mais ça, ça ne m’émeut pas. On nous a dit qu’on faisait du IN dans le OFF,
et ça je ne sais pas si c’est un compliment ou une attaque. En revanche, on nous a reproché
d’être moralisateurs, et là, j’ai été plongé dans un abîme de perplexité. Était-ce le texte ou ma
mise en scène qui leur donnait ce sentiment ? J’avais pourtant pris garde de gommer tout
pathos, toute psychologie, et même toute allusion à l’actualité (le propos est valable à toute
époque, il est universel ; le ramener à des problèmes d’aujourd’hui aurait été effectivement
réducteur et facile)… Ce qui m’intrigue, c’est que je ne pense pas non plus que le spectateur,
même s’il est un petit rentier d’aujourd’hui, ou un puissant corrompu, ou un journaliste
véreux, soit assez lucide pour se reconnaître dans ces descriptifs et donc se sentir attaqué par
ces pièces. Alors pourquoi ce sentiment d’être attaqué moralement ? Nous allons travailler làdessus avant la reprise du spectacle en tournée.
Ronan RIVIÈRE

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