Vous êtes sur la page 1sur 17

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

© ERES Document téléchargé depuis www.cairn.info - - DE LA DÉCONSTRUCTION DE LA DIFFÉRENCE DES SEXES

DE LA DÉCONSTRUCTION DE LA DIFFÉRENCE DES SEXES À LA « NEUTRALISATION DES SEXES », POUR UNE SOCIÉTÉ « POSTSEXUELLE » !

Jean-Pierre Vidal

ERES | Connexions

2008/2 - n° 90 pages 123 à 138

ISSN 0337-3126

Article disponible en ligne à l'adresse:

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

http://www.cairn.info/revue-connexions-2008-2-page-123.htm

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Vidal Jean-Pierre, « De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes », pour une société

« postsexuelle » ! »,

Connexions, 2008/2 n° 90, p. 123-138. DOI : 10.3917/cnx.090.0123

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour ERES.

© ERES. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

Jean-Pierre Vidal

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes », pour une société « postsexuelle » !

« Celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros. » S. Freud, 1914

« Chaque fois qu’est récusée la différence masculin-féminin, est renforcée l’opposition maternel-infantile. » M. Schneider, 2002

Depuis les années 1970, dans le monde anglo-saxon et singuliè- rement aux États-Unis, les « études sur les genres » (Gender Studies) ont engagé un vaste débat autour du clivage masculin-féminin et de la différenciation des sexes. Ces controverses théoriques, relatives à l’ef- facement des différences par la déconstruction d’une pseudo-naturalité ou d’un essentialisme erroné, se sont nourries d’un certain nombre d’auteurs français, notamment J. Derrida, G. Deleuze, M. Foucault, J. Lacan et bien d’autres auteurs importants. On a qualifié ces études relatives à la « neutralisation des sexes » de French Theory. Même s’il n’est pas sûr que l’utilisation des textes sur lesquels se fondent les divers avatars de l’indifférentialisme aurait suscité, en son temps, l’accord sans nuances de leurs auteurs, nous devons convenir que ces déplacements de textes produisent désormais un véritable effet de réplique polémique sur notre continent et conduisent à de nouvelles interrogations sur les fondements (historiques, anthropologiques) de la

Jean-Pierre Vidal, 25 rue de Turenne, 66100 Perpignan.

jean-pierre.vidal26@wanadoo.fr.

CONNEXIONS 90/2008-2

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

124

Jean-Pierre Vidal

division des sexes et sur les effets hégémoniques de l’hétérosexualité. Si, dans cette contestation de l’altérité sexuelle, source d’inégalités juridiques et politiques, il s’agit d’en finir avec l’androcentrisme et, en amont, avec l’hétérocentrisme, il convient d’en finir également avec la dissymétrie que maintient « l’empire du ventre » (Iacub, 2004) et l’utéro- centrisme. Créer, dans cette perspective, une « société postsexuelle » (!) impose de définir les modalités et les règles à même de dépasser les données biologiques (« le droit de se passer du corps pour procréer ») qui différencient les hommes des femmes, tant il est impérativement requis d’« arracher le corps à la nature ». Ces questions autour du corps, de ses représentations, de ses usages et jouissances, portées principalement par le mouvement Queer, ne se limitent pas à nourrir des études universitaires (philosophiques, socio- logiques, historiques, anthropologiques, juridiques, psychanalytiques, etc.) ; elles font débat et polémique désormais au sein de la société tout entière à travers les réflexions imposées par la contraception (« un enfant, si je veux, quand je veux »), l’avortement, la grossesse, l’accouchement sous X (le droit aux origines), la filiation (biologique et symbolique), les gestations pour autrui (les mères porteuses, la marchandisation du corps, l’eugénisme), les fécondations non sexuelles (AMP), les pro- créations assistées ou artificielles, l’adoption (plénière, simple), le clo- nage 1 , mais aussi par la conquête des mêmes droits sexuels pour tous et donc par les problématiques homosexuelles (le mariage homosexuel, l’homoparentalité), et également à propos de toutes les sexualités mar- ginales ou subversives (sadomasochisme – en public ou en groupe 2 –, drag-queens ou kings, les « sexualités de l’extrême » ou « les forcenés du désir ») (Bourseiller, 2000), ou encore concernant la prostitution (le droit ou l’interdit de se prostituer librement, la valeur du consentement), la pornographie (sa répression ou sa banalisation), les crimes sexuels (le viol), la pédophilie (le déni de la différence des générations). Certes, face à une telle accumulation de thèmes si disparates en apparence, on peut se demander quels rapports tous ces problèmes de société autour des sexualités, des nouveaux rapports entre les sexes et traditionnellement investis par le mouvement féministe, ont-ils entre eux ? Selon Marcela Iacub, tous ces sujets relèveraient de la même problématique : ils sont « liés par un destin intellectuel commun, où la question du traitement politique qu’on souhaite faire de la différence des sexes est centrale » (2000, p. V). Le mouvement Queer n’est sans doute qu’un avatar symptomati- que de la rencontre de ce qu’il serait convenu de désigner (Lyotard, 1979) par le concept de postmodernité (et ses connotations) pour rendre

1. M. Iacub, « Faut-il interdire le clonage humain ? », La Mazarine, septembre 1997.

2. Comme le note P. Macary, dans son article sur « Le mouvement “queer” : des sexualités

mutantes ? » : « Pour M.-H. Bourcier, les pratiques SM – en public ou en groupe – ont été pour

les lesbiennes “une façon de déprivatiser et de rendre visible la sexualité dite ‘féminine’” » (p. 45, note 6).

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

125

compte (ou appeler de ses vœux ?) des ruptures anthropologiques et des mutations culturelles relatives aux modalités de « fabrication » du sujet, avec la contestation banale « des nouvelles orientations contemporaines des politiques publiques en matière sexuelle et familiale » (Iacub, 2002, p. II). Le Queer représenterait la partie visible, extrême et radicale de la déconstruction qui infiltre la vie sociale et délite les institutions tra- ditionnelles. Quoi qu’il en soit, on ne peut manquer à ce propos de se poser un certain nombre de questions. La revendication égalitariste qui s’inscrit ici dans une véritable « passion de l’égalité » (Chasseguet-Smirgel), et qui réclame de ce fait, sous des formes politiques diverses comme dans ses combats idéologi- ques, l’égalité de tous les individus quelles que soient leurs sexualités, et partant, la disparition de la différence des sexes dans le domaine juridique et politique, est-elle réductible à la simple mise en question de stéréotypes culturels ? Correspond-elle à l’expression des avancées conceptuelles liées aux changements nécessaires et inéluctables, consé- cutifs à l’évolution des mentalités et à la transformation des mœurs ? Assistons-nous à l’invention de nouvelles humanités, voire à celle d’un nouvel humanisme (Maniglier, 2000) ? Plus radicalement, avons-nous affaire au refus du symbolique, à une entreprise sournoise de désym- bolisation, voire à une atteinte résolue portée à « l’Ordre symbolique » ? Ou encore, est-ce la forme que prend « la révolte contre l’ordre biologi- que qui anime le monde occidental » (Chasseguet-Smirgel, 2003, p. 6) ? Le rejet du corps, voire un déni de celui-ci ? Et comme la conséquence du « refus du féminin dans les deux sexes » ? Et, au bout du compte, l’éradication de la figure de La Mère afin d’échapper à l’emprise tyran- nique et hégémonique de celle-ci ? S’agit-il des effets pathogéniques et symptomatiques dans le social de l’empire des mères ? Touchons-nous, enfin, à ce qui relèverait d’une « psychopathologie de la vie politique » (Schneider, 2002) ?

Un mouvement « postféministe » !

À partir des années 1980, aux États-Unis, tout un courant de pensée qui s’enracine dans les mouvements homosexuels et féministes va « pro- fiter du potentiel subversif des sexualités marginales pour questionner l’ordre social et politique » (Saez, 2005, p. 89). En réaction à l’em- bourgeoisement des mouvements homosexuels nord-américains, des collectifs de lesbiennes très défavorisées et issues des minorités raciales se sont autoproclamés « queer » pour affirmer leur volonté de non- intégration à une société fondée sur la norme hétérosexuelle et reven- diquer leur différence. Elles contestaient l’appartenance à une espèce d’identité homosexuelle jugée bonne, saine, normale, blanche, issue de la classe moyenne supérieure. Ainsi, certains types de constructions identitaires et certains modes de jouir seraient exclus par les construc- tions normatives auxquelles se réfèrent les mouvements féministes

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

126

Jean-Pierre Vidal

traditionnels, écartant de leur rang les formes extrêmes du lesbianisme comme les butchs 3 (les « camionneuses », hypermasculines) ou les fem (en raison de leur hyperféminité). Queer est, à l’origine, un mot anglais signifiant « étrange », « peu commun », « bizarre », souvent utilisé aux États-Unis comme insulte envers les individus gays, lesbiennes, transsexuels… Étymologique- ment, ce signifiant renvoie à un « travers » qui s’oppose, dans la langue anglaise moderne, à straight (droit, correct, c’est-à-dire « hétérosexuel » dans le champ de la sexualité). Il est censé désigner l’autre dans son étrangeté ou sa bizarrerie. Par ironie, provocation et défi, il fut récupéré et revendiqué par des militants et intellectuels auprès de qui se succè- dent et se juxtaposent les mouvements féministes, homosexuels, trans- sexuels, bisexuels, intersexuels, sadomasochistes, fétichistes, travestis, transgenres mais aussi chicanas, chômeurs, postcoloniaux… Félix Guattari écrivait dans Recherches en 1973 (Trois milliards de pervers) : « Nous entrons dans le temps où les minoritaires du monde commencent à s’organiser contre les pouvoirs qui les dominent et contre toutes les orthodoxies. » Issu du néologisme, introduit par M. Foucault, de biopolitique pour identifier une forme d’exercice du pouvoir portant non plus sur les ter- ritoires mais sur la vie des gens et sur des populations, la sexopolitique va apparaître comme une des formes dominantes de l’action biopoliti- que dans le capitalisme contemporain. « Avec elle le sexe (les organes soi-disant “sexuels”, les pratiques sexuelles, mais aussi les codes de la masculinité et de la féminité, les identités sexuelles normales et dévian- tes) entre dans les calculs de pouvoir, faisant des discours sur le sexe et des technologies de normalisation des identités sexuelles un agent de contrôle de la vie » (Préciado, 2003). C’est la rencontre et l’offensive des minoritaires sexuels, littéra- lement des « anormaux » et des « mauvais sujets » (séropos) qui vont constituer un espace de contestation pour ce qu’on va nommer la « multitude queer ». Désormais, ce signifiant, détourné de sa valeur d’insulte, déborde les termes stricts de l’homosexualité pour désigner toute pratique transgressant les classifications en vigueur, les représen- tations traditionnelles, les normes sexuelles, la résistance aux processus du devenir « normal ». Dès lors, sous ce nom « queer 4 » seront mises en pièces toutes les identifications à une classe, à une race ou même à un groupe d’appartenance préexistant dans le champ des sexualités.

3. Parmi les lesbiennes butchs, certaines se font couper les seins, administrer des hormones pour

avoir de la moustache et de la barbe. Cf. M.-H. Bourcier, Queer Zones, 2001.

4. En France, le terme queer est notamment connu du fait de séries télévisées faisant passer les

gays pour des gens branchés (Une émission de télé réalité de huit épisodes, diffusée en France sur TF1 en 2004, Queer, cinq experts dans le vent, met en scène cinq « experts » homosexuels débarquant chez un hétérosexuel présenté comme manquant cruellement de style et de goût, avec pour mission de faire de lui un « homme neuf » en douze heures.) Quoi qu’il en soit, ce terme sert avant tout de point de ralliement pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’hétéro- sexisme de la société, et cherchent à redéfinir les questions de genre (Gender Studies).

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

127

Ce mouvement entend s’inscrire dans la promotion radicale de l’indi- vidu ; chacun est en droit de revendiquer sa singularité et de refuser de s’identifier à des figures jugées caduques comme celles de l’universa- lité, à l’ère de ce qui a été salué comme « l’ère de l’individu » (Renaut,

1989).

Toutefois, à propos de ce qu’on nomme la pensée « queer », il est

difficile de parler de théorie tant son objet est imprécis, diffus, ses thè- mes disparates ; il s’agirait plutôt d’un mouvement ou d’un courant de pensée, voire d’une sensibilité. À cet égard, les queers échappent à toute saisie dans un classement différenciateur. Contestant toute référence identitaire, ce mouvement ne constitue pas un ensemble de conceptions systématiquement organisées sur un sujet déterminé et donc susceptible de faire l’objet d’une définition claire. Dès lors, plutôt que de parler de théorie on parlera, à propos de la pensée queer, de « lignes de forces » (Macary) ou de « caractéristiques »

2006) 5 , à propos duquel il

propres à ce courant de pensée (Brassié,

n’est pas anodin que ce soient des femmes qui inaugurent ce mouve- ment et que les auteurs qui le représentent soient majoritairement des femmes (Monique Wittig, Judith Butler, Dona Haraway, Teresa de Lauretis, Marie-Hélène Bourcier, Beatriz Preciado, Sabine Prokhoris, Eve Kosofsky Sedwick, pour les plus connues) ou plus précisément des « dites femmes », tant il est vrai qu’elles refusent catégoriquement de s’inscrire dans cette identité. Les attributs de genre ne relèvent, ni n’expriment une identité naturelle. Il n’y a pas d’être-femme ; le terme ne renvoie qu’à un simple signifiant : il n’y a ni homme ni femme en substance (Butler) ; « la femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes » (Wittig, 1973, p. 76). S’il fallait, malgré tout, tenter de repérer ce qu’il y a de commun dans l’expression de « la multitude queer », on pourrait considérer selon Pascale Macary que « le cœur du “queer”, c’est la déconstruction du sexe, du genre, et partant du corps et de la jouissance sexuelle tels que l’un et l’autre sont normalisés, aucun de ces topoï n’étant naturel ou biologique. Le sexe (“biologique”) et le genre (l’identité sexuelle), basés sur le binaire masculin/féminin, sont fictions, constructions d’un discours dominant marqué de son hétérosexualité. Le sujet lui-même est fictif et il s’agira de détruire tout essentialisme déclaré ou caché dans les modes de penser » (2006, p. 44). Pourquoi y a-t-il deux sexes, se demande J. Butler, et pas autant que d’individus ? Par ailleurs, n’y aurait-il pas autant de sexualités différentes que d’individus ? Selon M-H. Bourcier, queer est le terme qui désigne celles et ceux qui se prétendent de sexe et de genre indé- terminés, voire multiples (2001). « Dans la proclamation d’un corps indéterminé il s’agit, pour J. Chasseguet-Smirgel, de dénaturaliser les

5. Albi, le 16 février 2006. « Théorie Queer et psychanalyse », Séminaire « Création, psycha- nalyse, politique ».

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

128

Jean-Pierre Vidal

catégories masculin/féminin et de considérer les différences (des sexes et des générations) comme entièrement construites, réactionnaires et sources de violences. Pour ces motifs il faut se débarrasser du pouvoir hétérosexuel » (2003). Ainsi, M. Wittig en était arrivée à concevoir et à décrire l’hétéro- sexualité non pas comme une pratique sexuelle mais comme un régime politique, c’est-à-dire comme faisant partie de l’administration des corps et de la gestion calculée de la vie, et relevant, de ce fait, de la « biopolitique ». L’hétérosexualité serait le produit d’une technologie biopolitique destinée à produire des corps straight. Il s’ensuit que le concept de gender est avant tout une notion sexopolitique avant de devenir un outil théorique du féminisme américain. Désormais, dans le débat qui va opposer les féministes « constructivistes » et les fémi- nistes « essentialistes », la notion de gender va devenir l’outil théorique fondamental pour conceptualiser la construction sociale, la fabrication historique et culturelle de la différence sexuelle, face à la revendication d’une quelconque « féminité » comme substrat naturel et comme forme de vérité ontologique.

« Comment faire des choses avec des mots 6

Parmi les caractéristiques de ce courant de pensée, nous retrouvons

de manière récurrente une critique radicale des identités sexuelles, ques- tionnées en tant qu’essences immuables et transcendantales (Saez, 2005).

auquel ces « postféministes » se réfèrent vise une « dés-

Le nominalisme

ontologisation du sujet de la politique sexuelle » (Preciado, 2003). Selon J. Butler, les signifiants « homme » ou « femme » ne révèlent ni n’expriment aucune identité naturelle ; ce ne sont que de simples per- formatifs, autrement dit l’effet d’un « acte de discours qui fait advenir à l’être ce qu’il nomme ». Ainsi les genres masculin et féminin sont-ils présumés exprimer la naturalité des corps mâle et femelle, alors que l’apparente substance du sexe n’est réalisée que par une astuce du lan- gage (la grammaire) et du discours qui conduit au genre. Il s’ensuit que l’être de genre est un effet et non une cause révélant une identité natu- relle préexistante à sa nomination. Quant à l’argument biologique selon lequel la catégorie « femme » dépendrait de la faculté reproductrice des femelles, ne conduirait-il pas à exclure de cette catégorie les femelles non pubères, les femmes ménopausées ou stériles ? Les corps ne seraient pas sexués en eux-mêmes et la différence entre les corps ne proviendrait

7

6. Cf. J.L. Austin : How to do things with words ? (1962).

7. Le nominalisme est une doctrine philosophique qui suppose que la réalité réside dans les

mots ou dans les idées que les mots désignent. Les espèces, genres ou entités ne seraient pas des êtres réels, mais seulement des êtres de langage. La structure du langage est différente de celle du réel et à chaque terme ne correspond pas nécessairement une chose. Les « universaux » ont une fonction purement sémantique. Seuls existent les individus concrets. « Aucun universel n’est une substance existant hors de l’âme », écrit Guillaume d’Ockham dans sa Somme de toute logique (I, 15).

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

129

pas de la faculté reproductrice des unes opérant naturellement une dis- tinction avec les autres, mais d’une nomination différentielle instituée par le langage hétérosexué. Le masculin et le féminin ne seraient que des fictions construites par le discours dominant et normatif de l’hétérosexualité. L’efficience de cette production résulterait de la permanence de sa répétition et d’actes réitérés. Non seulement, pour Butler, le genre et le sexe sont déterminés par « la matrice culturelle » mais celle-ci fonctionne de telle sorte que certaines formes d’« identités » ne puissent pas « exister » ; c’est le cas des identités pour lesquelles le genre ne découle pas directement du sexe, ou lorsque les pratiques du désir et la jouissance ne « découlent » ni du sexe ni du genre. Ainsi, le « siège de la violence » réside dans le vaste champ de la normalisation opérée par l’hégémonisme de la matrice culturelle hétérosexuelle, tant il est vrai que l’institution de ce binarisme (deux genres), prétendument fondé sur la positivité des identités de genre et considérant implicitement qu’un sexe ne vaut que pour un autre sexe, exclut toute autre forme d’expression de la sexualité, c’est-à-dire que les sexes puissent être multiples, qu’il puisse y avoir autant de sexes que d’individus. On doit en conclure qu’« il n’y a pas de différences sexuel- les, mais une multitude de différences » (Préciado, 2003). On pourrait objecter que s’il y a une pluralité de sexualités, il n’y a pas une pluralité de sexes (Schneider, 2007). « Le queer fait une lecture des pratiques sexuelles non normatives en tant que formes de résistance symbolique et politique, jamais en tant que positions subjectives d’origine psychologique ou psychanalytique, et en tant que structures du désir » (Butler, 2005). Ainsi, toutes ces prati- ques sexuelles minoritaires ne correspondraient pas à une catégorie cli- nique de la psychologie ou à une structure (quelque chose de fixe et de stable) psychanalytique, c’est-à-dire à un « être » (le fétichiste, le sado, le masochiste ou le « pervers ») qui pratiquerait toujours un même type de sexualité, alors que celle-ci peut être adoptée, selon J. Saez (2006), en fonction de contextes historiques et politiques (!). Il s’ensuit que le queer ne fait aucune référence à une quelconque conception de la sub- jectivité dans le sens psychanalytique ; il n’y a ni causalité ni explication théorique des options sexuelles. En définissant implicitement une normalité, l’hétérosexualité serait en tant qu’hétérosexiste un régime disciplinaire sur le sexe. « Certes, pour les psychanalystes, dans l’inconscient, il n’y a ni masculin ni féminin ; il n’y a ni hommes ni femmes et le désir n’est pas déterminé par le genre de l’objet élu. Dans la pulsion sexuelle, “tout est variable”. L’objet est contingent, il est susceptible de toutes les substi- tutions ; selon Freud, on peut toujours remplacer un objet par un autre. Le but est susceptible d’échange, de modification, d’inhibition 8 . Les sources, enfin, sont connectées les unes aux autres, susceptibles de se

8. « Le but sexuel n’est jamais le simple corrélatif d’une activité physiologique », J. Laplanche, 1993, p. 56.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

130

Jean-Pierre Vidal

“vicarier”. Dans cette conception, objet, source et but dans la pulsion sexuelle sont finalement évanescents » (Laplanche, 1993, p. 35). Et, si nous devons convenir «qu’on ne choisit pas de désirer, ni ce qu’on désire, ni qui on désire » (Schneider, 2002, p. 99), la sexualité humaine ne peut nous épargner une réflexion sur ses origines et sur le mode d’acquisition de ce schème de comportement, dès lors qu’on ne peut considérer celui-ci comme une réaction finalisée et préformée sur le modèle d’un instinct, c’est-à-dire non acquis par l’individu, inné pour tout dire et donc se développant selon des exigences exclusivement endogènes. Or, « toutes déviations (par rapport au but, c’est-à-dire le processus qui obtient le plaisir, par rapport à l’objet et par rapport à la source, c’est-à-dire par l’usage sexuel de zones corporelles qui ne sont pas celles nécessaires au coït) détruisent chez l’adulte l’idée d’une pré- formation, d’une finalité (et), puisque le seul but assignable à tous ces actes dits “sexuel” […] ne peut être une fin biologique, ce ne peut être purement et simplement que le plaisir » (Laplanche, 1993, p. 24).

Les origines de la sexualité humaine

Il est singulier que le mouvement queer fasse l’impasse sur les origines de la sexualité et singulièrement sur la façon dont se modèle la pulsion sexuelle. À ce sujet, veut-on esquiver toute question sur le com- ment rendre compte de l’origine des variations de la fonction sexuelle, des sexualités « déviantes » ou « marginales » ? Comment celles-ci ont- elles pu échapper au déterminisme culturel ? Comment ont-elles réussi à se soustraire à l’attraction, voire à la pression exercée par la norme ? Doit-on considérer que les sexualités marginales, à l’opposé de l’hétéro- sexualité issue d’un conditionnement et façonnée par la matrice cultu- relle, seraient prédéterminées par la génétique ? On ne peut d’un côté détruire une conception « adaptative et harmonieuse de la sexualité » réduisant la pulsion sexuelle à la biologie, soumettre celle-ci aux aléas de l’histoire et de la politique, et de l’autre prétendre que les choix d’objets autres, différents, hors normes, seraient entièrement libres et aucunement dépendants ou induits. Comment rendre compte de la manière dont se façonne la pulsion sexuelle ? Comment comprendre ses avatars, aléas et vicissitudes ? Autrement dit, ne cherche-t-on pas à éluder toute interrogation sur la manière de « concevoir la trace de la perversion de l’autre dans le corps de l’enfant » (Laplanche, 1993, p. 56) ? Convenir des composantes multiformes de la sexualité humaine nous interpelle plus sur les destins de la pulsion sexuelle que sur la différence des sexes et l’origine de l’hétérosexualité. Si on ne peut plus guère concevoir l’appareil psychique comme une monade fermée sur elle-même, ni réduire l’inconscient aux limi- tes de l’appareil psychique individuel, on ne peut davantage dissocier

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

131

la formation de la vie pulsionnelle des relations interpsychiques qui s’établissent dans les conjonctions ou les corrélations de subjectivités (Kaës, 1993 ; 1999 ; 2007). À cet égard, on ne peut plus s’en tenir à une conception de la réalité psychique qui serait localisée entièrement dans le sujet, envisagé dans la singularité de son appareil psychique. La perspective inaugurée par les travaux récents sur la psychana- lyse du lien interroge la formation de la vie pulsionnelle dans l’inter subjectivité et suppose un rapport dialectique entre intersubjectivité et vie subjective intrapsychique (cf. Kaës). Or, dans le lien nous avons affaire à de l’autre, à la subjectivité de l’autre et, partant, nous avons à prendre en compte « la fonction de l’autre dans la psyché de l’individu » (ibid.). Il s’ensuit que nous pouvons supposer que des processus et des modalités intersubjectives sont susceptibles de contribuer à la formation de l’inconscient et donc que celle-ci peut être « étroitement associée aux vicissitudes, aux formes et aux contenus de l’inconscient d’un autre ou de plus d’un autre » (Kaës, 1999, p. 122). Selon ce point de vue, nous sommes conduits à admettre à la source de la pulsion l’intervention de l’autre, de la mère, par exemple, véritable « sourcière », à même de détecter, de faire jaillir, de canaliser une pul- sion strictement potentielle (ibid., p. 116). Or, à ce propos, selon une perspective psychanalytique freudienne analysée par J. Laplanche, relativement à la théorie de la séduction, il n’y aurait pas d’endogène qui ne comporte « un exogène implanté », quelque chose d’externe qui viendrait se greffer sur le fonctionnement endogène (1993, p. 55). Mais quel est cet objet « d’emblée » extérieur (ibid., p. 64) ? « L’essentiel du sexuel chez l’enfant vient de l’autre » (ibid., p. 73), de l’autre adulte, du partenaire de l’autoconservation, de celle ou de celui qui assure l’alimentation, les soins, la protection. Ici, l’activité 9 « est du côté de l’autre » (ibid., p. 69). Quant à ce qui s’im- plante, provenant de l’adulte, « ce sont des messages avant tout somati- ques, inséparables des signifiants gestuels, mimiques ou sonores, qui les portent » (ibid., p. 13). Mais, si cet autre adulte qui tient le langage de la tendresse a de multiples faces : nourrir, donner des soins, protéger, il est aussi mul- tiple ; il désigne pour Freud, aussi bien, le père, la mère, l’homme, la femme, leurs successeurs, leurs substituts. Et bien évidemment, « toutes les zones corporelles font appel aux soins de l’adulte, des soins qui sont présents dès les premières heures » (ibid., p. 76). Or, l’autre dans l’accomplissement de ces activités est forcément mû et dominé par des fantasmes. Il n’y a pas un acte de cet ordre auquel ne s’adjoindrait une part de fantaisie. « Les zones érogènes (zones de passage, de soins, de propreté) sont donc l’objet de soins imbibés de fantasmes majeurs de l’adulte » (ibid., p. 77). Ces lieux de soins, lieux de passage et d’échange que sont les orifices du corps « sont des lieux de polarisation de quelque

9. « Ce n’est pas la femme que l’on tète, c’est la femme qui nourrit… » J. Laplanche, 1993, p. 69.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

132

Jean-Pierre Vidal

chose d’externe qui vient se greffer à travers ces soins, sur le fonc- tionnement endogène » (ibid., p. 55). Ainsi, « c’est dans l’interaction de la tendresse que se glisse, que vient s’insinuer l’action inconsciente de l’autre, la face sexuelle inconsciente du message de l’autre » (ibid., p. 73). Cet autre est un autre « compromis » par son propre inconscient, par son « autre » interne, de sorte que les « messages qu’il envoie sont des messages eux-mêmes compromis, ou énigmatiques » (ibid., p. 98). En définitive, la « sexualité érotique » ne se constitue que dans le fantasme et ne paraît associée à aucun plan préétabli. De fait, cette « sexualité érotique » est une sexualité qui ne trouve son origine que dans l’inconscient et, en définitive, peut être considérée comme la trace de la perversion de l’autre dans le corps de l’enfant (ibid., p. 12). Mais on ne perdra pas de vue que c’est aussi, au départ, « une

sexualité qui n’est pas liée, c’est-à-dire qui n’est pas unifiée, aussi bien dans ses zones, dans ses objets, que dans ses réalisations, dans ses buts » (ibid., p. 98), et qui comme telle se confond avec la « pulsion de mort », conçue comme un processus de déliaison dont les effets ne manqueront pas d’infiltrer aussi toute vie relationnelle ou sociale. Si, comme le souligne J. Laplanche, « “la vérité” de la sexualité c’est la pulsion de

», c’est qu’en tant que déliée à l’origine, la sexualité est du côté

de la destructivité (Laplanche, 1987, p. 143-144).

Enfin, si on ne peut raisonnablement négliger « les conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes », il va sans dire qu’on ne peut méconnaître les conséquences sociales de celle-ci et partant refuser d’envisager sous cet aspect le refus de l’altérité comme un effet de la frénésie dionysiaque, sorte de pulsionnel diabolique 11 et avatar de la « pulsion de mort », pour autant que « les deux types de pulsions décrits par Freud (pulsion de mort et pulsion de vie) se trou- vent tous deux dans le champ de la pulsion sexuelle » (ibid., p. 143) et susceptibles d’infiltrer la vie sociale dont le « Malaise de la culture » serait le symptôme. L’enjeu, par-delà les apparences, semble bien se confondre avec une entreprise de désymbolisation. Dès lors, l’argument constructiviste selon lequel « on ne naît pas femme, on le devient », selon la formule de S. de Beauvoir, et si l’hétéro- sexualité est le produit d’une société normative, toutes les autres sexua- lités, dont les plus marginales (ou les plus aberrantes), ne peuvent man- quer d’avoir aussi leurs causes et leur explication, y compris au sein d’une société assujettie à la « matrice d’une culture normative hétéro- sexuelle ». Resterait à s’interroger sur le comment et pour quels « béné- fices » cette société normative les produit. Peut-on naïvement considérer que les idéologies « éducatives » à destination des parents (et valant

mort

10

10. Laplanche, Problématique IV, p. 128.

11. On se souviendra que le diabolique est l’antonyme du symbolique. Aussi préférerons-nous

ce terme à celui de démoniaque (« pulsionnel “démoniaque” ») utilisé par J. Laplanche, 1993, p. 112.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

133

comme autant de prescriptions)

gnants 13 , par exemple, seraient étrangères aux destins des divers avatars (et vicissitudes) de la pulsion sexuelle dans les expressions contingentes de ses différents aspects (pulsion de vie/pulsion de mort) ? Certes, il n’existe pas de sexualité sans violence, tant il est vrai que « la pulsion sexuelle reste faite d’emprise sur l’autre » (Schneider, 2007, p. 99), mais prétendre éradiquer celle-ci revient à vouloir réprimer le désir jusqu’à s’abstenir de désirer et implicitement créer (rêver ?) une société « postsexuelle » !

« Se passer du corps pour procréer ! »

La « passion de l’égalité » entre les individus, qui conduit à conce- voir ceux-ci comme nécessairement et strictement interchangeables (indistincts, équivalents, indéfinis), s’étaye en définitive sur le refus de l’altérité et plus sournoisement sur la haine de l’autre. Il ne peut y avoir de place que pour les différentes métamorphoses du même. La revendication de « l’égalité des droits » devenant équivalente au « droit à l’égalité », conjuguée aux « droits à l’enfant », ne pouvait manquer de se trouver intimement associée à la révolte contre l’ordre biologique confinant les femmes dans leur destinée biologique. Dès lors, il s’avérait logique de prétendre à l’abolition de toute différence et de se proclamer de sexe indéterminé, de n’être donc ni homme ni femme. Il

convenait d’en finir avec toute dissymétrie et, en conséquence, avec le « sacre » et l’empire du ventre 14 , et partant de refuser « de fonder l’accès

à la parentalité sur les simples compétences corporelles 15 » (Iacub, 2004, p. 351), de revendiquer « le droit de se passer de son corps pour pro-

créer » et, le moment venu, se passer du corps lui-même, en ayant recours

à quelque « moyens mécaniques, s’il en existe un jour » (ibid., p. 350) et,

de la sorte, « arracher le corps à la nature ». Ainsi que le défend M. Iacub, « l’utérus artificiel est […] une perspective formidable […] Au-delà du fait que, pour beaucoup de femmes, ce sera une manière de se libérer d’un poids terrible, l’utérus artificiel permettra en même temps d’égali- ser les rôles des hommes et des femmes à l’égard de la procréation, et les

rôles paternel et maternel à l’égard de l’enfant

12 ou pédagogiques à l’usage des ensei-

16

» (Iacub, 2006).

12. En Australie, si on laisse pleurer un bébé, on s’expose à une dénonciation et à la visite de

la police !

13. Par exemple, que toute forme d’autorité est une marque de méchanceté et de ce fait préju-

diciable. Nous ne pouvons nous empêcher d’établir un lien entre la disparition de l’autorité et de la dissymétrie qu’elle introduit entre les adultes et les enfants, et la contestation perverse de la différence des générations.

14. « Quant au ventre, il est effectivement le lieu de la dissymétrie. »

15. « Refusant de fonder l’accès à la parentalité sur les simples compétences corporelles, comme

si les organes secrétaient des droits, un tel système introduirait non seulement plus de liberté, mais aussi plus d’égalité » (M. Iacub).

16. Dans Philosophie Magazine, n° 1, avril-mai 2006, Débat Sylviane Agacinski, Marcela

Iacub : « La fin de la domination masculine ».

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

134

Jean-Pierre Vidal

Ainsi, « les corps deviendraient des moyens parmi d’autres de réali- ser un projet parental » (Iacub, 2004, p. 349). Quant à l’« Origine », elle « n’aurait aucune importance […], n’étant plus le fondement du lien de filiation » (ibid., p. 350). « Avant que la machine à faire la vie ne contribue à la changer réel- lement », on peut considérer que cette machine est « une belle occasion à saisir » (Iacub, 2002, p. 154), et ce parce que la domination d’un sexe sur l’autre passe précisément par la procréation. Il s’ensuit que la libération des femmes n’est possible que par leur maîtrise de la procréation, d’où la nécessité de délivrer les femmes de cette tâche biologique (ibid., p. 147). On peut en convenir, ce qui est en jeu c’est bien la « dématernisa- tion 17 » et conjointement la question de l’origine ; il s’agit de « se débar- rasser de l’idée même d’origine » et d’instituer, comme le stigmatise J. Chasseguet-Smirgel, « un univers sans différences, sans origine, sans pulsions, sans “avant”, ni “après” » (2003, p. 74). Toutefois, on ne peut éviter de se poser la question : comment interpréter un tel refus du corps auquel la machine est appelée à se sub- stituer ? Comment comprendre la réduction de celui-ci à un ensemble d’organes séparés, à « un assemblage d’organes dépourvus de sens », puisque le ventre de la mère porteuse peut être occasionnellement assimilé à un simple incubateur avec lequel la gestatrice n’est censée entretenir aucun lien affectif susceptible de compromettre la transaction future avec quelque parent adoptif ? Sur quoi repose un tel détachement du corps, quand il ne s’agit pas (dans certains comportements) d’une totale détestation, si nous convenons de donner un sens symptomatique à certaines pathologies, dès lors que nous refusons de les considérer du seul point de vue de leurs manifestations singulières, mais comme de véritables sociopathies ? Nous convenons de lier ensemble différents rapports au corps, tant il nous semble fécond de faire l’hypothèse, à ce propos, d’un soubassement commun à la manière de traiter (maltraiter) son corps. Ici, se rejoignent dans une véritable convergence ce qui peut être imputé au travail de la déliaison et ce qui relève de la désymbolisa- tion. Pour sa part, J. Chasseguet-Smirgel (2003), dans son remarquable ouvrage sur Le corps comme miroir du monde, impute ces différentes idéologies qui infiltrent sourdement notre monde et où convergent la destruction des différences, la dématernisation, les troubles alimentaires de la féminité, la destruction du corps, l’utopie de la jouissance et celle de l’égalité, à la perte de l’activité symbolique et à une révolte contre l’ordre biologique qui trouverait sa source dans la fuite devant la mère (p. 80) et sa toute-puissance, et comme volonté d’anéantissement des capacités spécifiquement féminines (p. 81).

17. Tota mulier in utero, dit un adage misogyne.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

135

Conclusion

On peut faire l’hypothèse que ce qui se débat au sein de la société occidentale, à propos des composantes multiformes de la sexualité humaine, vise à déconstruire la différence des sexes par la dénonciation

des effets normatifs de l’hétérosexualité, responsable des inégalités et

, de la distinction entre

les bonnes et les mauvaises sexualités, auxquelles sont attribués des droits différents, donc inégaux. Si ce qui est récusé, c’est la différence masculin-féminin, ce qui est en cause à propos des identités qui ne devraient plus être fondées sur son sexe (être « homme » ou « femme »), mais sur sa sexualité, c’est en définitive l’ordre symbolique qui fonde la différence des sexes et des générations. Le modèle fondé sur la dichotomisation de l’espèce humaine, cette idéologie du binaire qui nous tient lieu d’universel, aurait pour effet de conduire (selon certains) « tout à la fois à l’oppression des femmes, à la culpabilisation des stériles, à la marginalisation des sexualités diffé- rentes et au mal-être des identités sexuelles imposées » (Peyre et Wiels, 1997, cité par Liliane Kandel, 2000, p. 296). Il s’ensuit que cet ordre supposé et imposé compromettrait l’égalité

de la domination des hommes sur les femmes

18

et l’harmonie, et perpétuerait les dissymétries génératrices de disparités et de violences. S’agit-il alors, pour paraphraser G. Deleuze (1969), d’ins- taurer un monde sans autres, jusqu’à s’en prendre à la structure d’autrui (Vidal, 2002 ; 2007) ? La différence des sexes n’est désavouée qu’au profit d’un monde androgyne des doubles ou des répliques (Deleuze,

p. 279). Souvenons-nous de ce film récent de Jean-Jacques Zilbermann

(1998), et dont le titre nous fit peut-être sourire : L’homme est une femme comme les autres ! La paix, l’égalité et l’harmonie seront donc censées résider dans l’effacement des différences entre les hommes et les fem- mes, voire dans « La confusion des sexes » (Schneider, 2007) ! Jusqu’ici, « Dionysos se tenait caché prêt à surgir de sa réserve », le voilà qui reparaît dès que la suspicion pèse sur Prométhée, selon G. Durand. S’agirait-il de vivre désormais à « l’ombre de Dionysos », comme nous y invite M. Maffesoli (1985) ? Dionysos est le dieu de la revanche des forces primitives sur la civi- lisation. C’est le dieu aux multiples visages, dieu de la mascarade, dieu des contraires (Bollack, 2005, p. 87) ; il est double et bipolaire (ibid.,

p. 24), un dieu homme et non-homme, mâle et femelle (ibid., p. 25), de

nature métisse (ibid., p. 11), son identité est instable (ibid., p. 9) ; divi- nité androgyne, il incarne le dépassement des différences (ibid., p. 88), le polymorphisme de la non-distinction (ibid., p. 15) ou de la confusion des sexes ; lorsqu’il entre en scène dans Les Bacchantes d’Euripide,

18. Cf. le numéro 609 de la revue Les temps modernes qui consacrait un dossier à cette ques- tion « Différence des sexes et ordre symbolique », et dans lequel M. Tort intitulait son article :

« Quelques conséquences de la différence psychanalytique des sexes ».

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

136

Jean-Pierre Vidal

c’est habillé en femme 19 . Il est le maître sans limites de toutes les métamorphoses (p. 107). Étranger, il vient d’ailleurs, du dehors, mais « il n’est pas l’autre », celui que l’on n’est pas ; « il est tout ce qu’il veut être » (ibid.). Sa nature est insaisissable tant il pousse la confusion des identités à l’extrême. En outre, il est aussi le maître des illusions, des hallucinations et des mirages (ibid., p. 15), un producteur de fantasmes (ibid., p. 97), un provocateur de la conviction délirante ; dans Les Bacchantes d’Euripide, la folie induite ou implantée par le dieu « va de l’inversion des sexes au crime contre nature ». « C’est lui qui distribue les rôles d’une folie sinistre » (J. et M. Bollack, 2005, « Avant-propos », p. 9). Ce dieu de l’indifférenciation des sexes (p. 22) qui, en tant que femme, dispose de l’attrait des séductions imaginaires, « a tourné la tête » de toutes les femmes de Thèbes, il en a fait les adeptes déchaînées ou les dévotes incontrôlées d’une « religion autre et nouvelle », les par- tisanes d’un « militantisme féminin, fanatique et missionnaire » (p. 77). Prenons garde que ce qui spécifie la perversion consiste à convain- cre celui qui doit devenir sa victime d’adhérer à l’idéologie (vision du monde, point de vue, croyance, opinion, illusion) qui la détruira. Sans doute le psychanalyste a-t-il à prendre la mesure de ce qui se joue et se dénie dans la « féminisation » (maternalisante) du corps social et, bien en deçà, des débats sur l’indifférenciation des sexes, pour autant que ce soit l’axe autour duquel tournent les changements qui affectent la famille, ses compositions, la parentalité, la filiation, les rapports entre les sexes et les sexualités, etc. Sans doute, ce qui est en question au fon- dement de tout cela, réside-t-il dans la problématique du féminin. Non du féminin, conçu comme quelque part maudite (Bataille), la marque de l’irrationnel ou de la déraison, quelque continent noir, mais coïncidant plutôt avec ce qu’Éliane Allouch (2007) nomme le féminin élémentaire, qui désigne la « capacité de réceptivité primitive à l’autre et à soi » et qui concerne chacun, tant les femmes que les hommes, si tant est que les deux sexes esquivent le féminin (cf. Schneider, 2007, p. 26). E. Allouch le définit comme « la capacité du psyché-soma primitif de se laisser pénétrer par la libido de l’autre primordial sans se sentir attaqué ni détruit » (p. 94). Quant à cette capacité de réceptivité à l’autre, elle est censée permettre « aux sujets devenus hommes ou femmes différenciés d’accueillir la différence, l’altérité de l’autre, et d’en jouer sans terreur et même avec joie » (ibid.), encore faut-il, pour cela, pouvoir se vivre et se penser comme un sujet dans un monde où on ne cherche pas à dissoudre la structure autrui 20 . Resterait à comprendre pourquoi « l’ère

19. « Et vous autres, allez dans la ville, ordonne Penthée aux gardes, débusquez l’étranger aux

allures de femelle, qui introduit une maladie nouvelle chez nos femmes » (v. 352-354).

20. « […] cette dissolution progressive mais irréversible de la structure, n’est-ce pas ce que

le pervers atteint […] dans son “île” intérieure ? » Pour parler comme Lacan, la « forclusion d’autrui fait que les autres ne sont plus appréhendés comme des autruis, puisque manque la structure qui pourrait leur donner cette place et cette fonction. Mais n’est-ce pas aussi bien tout notre monde perçu qui s’écroule ? Au profit d’autre chose ? » G. Deleuze, 1972, p. 266.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

De la déconstruction de la différence des sexes à la « neutralisation des sexes »

137

de l’individu » et ses avatars pervers tentent de se substituer à celle du sujet (sujet du groupe et sujet de l’inconscient, lequel ne se construit que dans l’interaction des subjectivités) dans le déni de toute dépendance, histoire et origine. Chaque individu désormais revendique sa singularité dans laquelle il s’enferme : à « l’ère de l’individu », il n’y a pas de place pour autrui, comme dans le rêve d’une société narcissique qui nous permettrait « d’échapper à la sordide nécessité de vivre avec l’autre » (Wilde, cité par Schneider, 2005, p. 245). « C’est d’abord en autrui, par autrui, que la différence des sexes est fondée, établie. Instaurer le monde sans autrui, redresser le monde (comme Vendredi le fait, ou plutôt comme Robinson perçoit que Ven- dredi le fait), c’est éviter le détour. C’est séparer le désir de son objet, de son détour par un corps, pour le rapporter à une cause pure : les Élé- ments. “A disparu l’échafaudage d’institutions et de mythes qui permet au désir de prendre corps, au double sens du mot, c’est-à-dire de se don- ner une forme définie et de fondre sur un corps féminin.” Robinson ne peut plus s’appréhender lui-même, ou appréhender Vendredi, du point de vue d’un sexe différencié. Libre à la psychanalyse de voir dans cette abolition du détour, dans cette séparation de la cause du désir avec l’ob- jet, dans ce retour aux éléments, le signe d’un instinct de mort – instinct devenu solaire » (Deleuze, op. cit., p. 276).

Bibliographie

ALLOUCH, E. 2007. « Le féminin violenté », dans École de la violence. Violence des préadolescents, Paris, Nolin. AUSTIN, J. L. 1962. Quand dire, c’est faire, Paris, Le Seuil, 1970. BOLLACK, J. 2005. Dionysos et la tragédie. Commentaire des Bacchantes d’Euripide, Paris, Bayard. BOURCIER, M-H. 2001. Queeer zones, Paris, Balland. BUTLER, J. 1990. Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2005. CHASSEGUET-SMIRGEL, J. 2003. Le corps comme miroir du monde, Paris, PUF. COLLIN, F. 1999. Le différend des sexes, Édit. Pleins Feux.

DELEUZE, G. 1969. « Michel Tournier et le monde sans autrui », dans M. Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, Folio, 1972, p. 255-

281.

EURIPIDE. 406. Les Bacchantes, traduit par Jean et Mayotte Bollack, Paris, Minuit,

2005.

FREUD, S. 1914. « Lettre du 17 mai 1914 », dans E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF, 1961, t. II, p. 161. FREUD, S. 1939. Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1949. IACUB, M. 2000. « Reproduction et division juridique des sexes », Les temps modernes, n° 609, juin-juillet-août, p. 242-262. IACUB, M. 2002. Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? Paris, Flammarion, coll. « Points », 2007.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

- 81.36.227.187 - 24/03/2014 01h39. © ERES

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

138

Jean-Pierre Vidal

IACUB, M. 2004. L’Empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternité, Paris, Fayard. IACUB, M. 2006. « La fin de la domination masculine » (Débat : Sylviane Aga- cinski, Marcela Iacub), Philosophie Magazine, n° 1, avril-mai, p. 6-9. KANDEL, L 2000. « Sur la différence des sexes et celle des féminismes », Les temps modernes, n° 609, juin-juillet-août. LAPLANCHE, J. 1987. Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF. LAPLANCHE, J. 1993. Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Synthélabo, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond ». MACARY, P. 2006. « Le mouvement “queer” : des sexualités mutantes ? », Psycha- nalyse, n° 7, Toulouse, érès, octobre, p. 43-52. MAFFESOLI, M. 1981. L’ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie de l’orgie, Librairie des Méridiens, Klincksieck et Cie., 1985. MANIGLIER, P. 2000. « L’humanisme interminable de Claude Lévi-Strauss », Les temps modernes, n° 609, juin-juillet-août, p. 216-241. PRECIADO, B. 2000. Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland. PRECIADO, B. 2003. « Multitudes “queer”. Notes pour une politique des “anor- maux”. À la mémoire de M. Wittig », Multitudes, n° 12, à consulter en ligne. http// :www.cairn.info/revue-multitudes.htm PROKHORIS, S. 2000. Le sexe prescrit. La différence sexuelle en question, Paris, Aubier. ROUDINESCO, E. 2002. La famille en désordre, Paris, Fayard. SAEZ, J. 2005. Théorie Queer et psychanalyse, Paris, EPEL. SCHNEIDER, M. 2002. Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, Paris, Odile Jacob, 2005. SCHNEIDER, M. 2007. La confusion des sexes, Paris, Flammarion. VIDAL, J.-P. 2002. « L’embolie psychique ; une conséquence diabolique de la “pensée” perverse », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 38, Toulouse érès, p. 141-172. VIDAL, J.-P. 2007. « De la perversion narcissique. Pathologie de l’interaction, de l’intersubjectivité », dans E. Lecourt et coll., Modernité du groupe dans la clinique psychanalytique. Groupe et psychopathologie, Toulouse, érès, p. 69-93. WITTIG, M. 1973. Le corps lesbien, Paris, Minuit. WITTIG, M. 1992. La pensée straight, Paris, Balland.