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MÉTAPSYCHOLOGIE DES LIENS ET TROISIÈME TOPIQUE

Bernard Brusset

P.U.F. | Revue française de psychanalyse

2006/5 - Vol. 70 pages 1213 à 1282

ISSN 0035-2942

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2006-5-page-1213.htm

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Pour citer cet article :

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Brusset Bernard, « Métapsychologie des liens et troisième topique »,

Revue française de psychanalyse, 2006/5 Vol. 70, p. 1213-1282. DOI : 10.3917/rfp.705.1213

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I — Métapsychologie des liens et troisième topique

Métapsychologie des liens et troisième topique

Bernard BRUSSET

Les questions posées par la notion de relation d’objet dans ses rapports avec le modèle de la pulsion donnent la mesure du pluralisme théorique qui, dans la psychanalyse contemporaine, est un état de fait. Le risque est double :

celui de la dérive empiriciste et celui de l’éclectisme inconsistant. Or il est impossible de se centrer sur une notion en l’isolant artificiellement d’une pro- blématique plus globale, et pas davantage de s’en tenir à un seul auteur, ni même seulement à l’œuvre de Freud. En revanche, il est possible d’arracher à la mouvance et à la complexité des données cliniques la perspective d’une méta- psychologie des limites et des liens, de leurs composantes et de leurs aléas dans les rapports du Moi et des objets. Elle est susceptible de donner un fondement à la théorie des organisations non névrotiques.

LE PARADIGME DE LA RELATION

Les théorisations psychanalytiques ne sont pas indépendantes de l’évo- lution générale des idées dans la culture. Ainsi, la notion de « relation » est devenue centrale dans de nombreux domaines : la biologie de l’écosystème (les rapports organisme-milieu étaient déjà une grande référence d’Hartmann), la pragmatique linguistique, les théories de la communication, du développement et même du fonctionnement cérébral. D’où les notions et les concepts nomades d’interaction, de transaction, de dialogue, de couple ( « couplage » ), de groupe ( « groupalité » ). Avec la « nouvelle alliance » qui a redéfini la scientificité après la physique quantique, la mise en question de la notion d’intériorité et même de celle de

Rev. franç. Psychanal., 5/2006

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subjectivité n’a pas empêché leur retour en force : après le structuralisme, le sujet, l’intersubjectivité, la subjectivation ; après le système, l’acteur ; après la pulsion, l’action ; après le Moi, le self. Le grand partage fondateur entre le subjectif et l’objectif, entre le dedans et le dehors, reste le Cogito, c’est-à-dire le dualisme cartésien qui oppose la res cogitans, comme conscience réflexive de l’expérience subjective fermée sur elle- même, et la res extensa, domaine de la science, de l’objectivité, de la méthode expérimentale, de l’exclusion du sujet. Ce partage cartésien qui oppose le monde subjectif des émotions, des sensations, des valeurs et le monde des faits confondu avec la réalité extérieure demeure un cadre général. Il se retrouve dans la définition de l’inconscient comme réalité psychique opposée à la réalité extérieure, dans l’opposition du monde interne et du monde externe, de l’objet interne et de l’objet externe. Pour la neuropsychologie, il y a une réalité objective du dedans, un dehors- dedans : les conditionnements, l’inconscient cognitif, les systèmes périphé- riques, le « procédural » opposé au déclaratif des « états mentaux ». La pre- mière métapsychologie freudienne a été fondée sur le modèle d’une neuropsy- chologie (l’ « Esquisse ») qui prend en compte le dehors dans le dedans sur le modèle du réflexe, celui du neurone et de l’influx nerveux, celui des sites céré- braux de l’homonculus, modèle du Moi comme projection d’une surface, et, comme pour l’aphasie, celui des localisations cérébrales, modèle initial des topiques psychiques.

LA NOTION DE TOPIQUE PSYCHIQUE

La théorie de Freud repose sur l’affranchissement progressif et relatif de la référence aux localisations cérébrales (ses premières recherches chez Brücke puis Meynert). Ainsi, les premiers schémas d’intelligibilité du fonctionnement psychique normal et pathologique sont d’ordre topologique. Pour Freud, l’ « appareil psychique » est un modèle, une représentation, une figuration des opérations de transformation des produits pulsionnels non représentables des points de vue économique et dynamique. Il a écrit, dans l’Abrégé de psychanalyse (1938) : « En admettant l’existence d’un appareil psychique à étendue spatiale, composé de parties adaptées à leur rôle, développé par les nécessités de l’existence et ne produisant les phénomènes de la conscience qu’en un point particulier et dans certaines conditions, nous avons été en mesure d’établir la psychologie sur des bases analogues à celles de toute autre science, de la physique par exemple » (p. 70).

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Cet « appareil psychique à étendue spatiale » prend des formes particu- lières en cas de clivage psychique, le clivage du Moi dans les psychoses, le déni « pour supprimer les perceptions qui révèlent les exigences du monde exté- rieur », le fétichisme. La topologie a été définie par Listing en 1836 (Introduction à la topologie, 1847 ; Paris, Navarin, 1989) comme « l’étude des aspects qualitatifs des formes ou des lois de connexion, de la position mutuelle et de l’ordre des points, droi- tes, plans, surfaces, corps, ainsi que de leurs parties ou réunions, abstraction faite de leur rapport de mesure et de grandeur ». Lacan semble avoir attendu de la topologie une figuration pour échapper à l’imaginaire (spéculaire) et à l’équivoque du langage en vue de la mathématisation de la structure psychique pour faire science. Le lien, pour lui le nœud, est un réel à partir duquel peuvent être situés l’imaginaire et le symbolique. Il écrit : « Cette topologie qui s’inscrit dans la géométrie projective et les surfaces de l’analysis situs n’est pas à prendre comme il en est des modèles optiques chez Freud, au rang de la métaphore, mais bien pour représenter la structure elle-même. » La séduction intellectuelle de la mathématisation de la structure psychique devait entraîner la rupture avec la clinique. En opposition à la conception cartésienne de l’âme comme sans étendue, Freud a d’emblée considéré la psyché comme étendue. Le modèle neurophysio- logique des localisations cérébrales alors en vogue (on parlerait maintenant de sites et de circuits neuro-anatomiques et neurochimiques), la pluralité des états de conscience des hystériques et la spécificité de la scène du rêve lui ont inspiré l’idée de lieux psychiques. Ils correspondent à des fonctions différentes que la psychopathologie tend à dissocier en fonction des modes et des intensités d’investissements (point de vue économique) et des conflits psychiques (point de vue dynamique). L’appareil psychique est ainsi constitué par les différentes inscriptions compartimentées des excitations reçues. Les instances psychiques correspondent aux divers modes d’investissement des traces mnésiques et à leur transformation en représentations de choses (et d’objets) et de mots selon des logiques différentes. Le fonctionnement psychique qui en résulte est orienté et finalisé par la réalisation hallucinatoire du désir selon le principe de plaisir auquel s’opposent les défenses selon le principe de réalité : censure et refoule- ment constituent des zones frontières. Au Moi a d’abord été rattaché le système perception-conscience, mais, en 1914, Freud le définit comme un grand réservoir de libido dans un système de vases communicants avec l’investissement de l’objet. Et, en 1920, après l’avoir redéfini par la somme des identifications, il recourt à la métaphore de la vésicule entourée d’un tégument protecteur aux limites du dedans et du dehors, capable d’empêcher les effractions venues de l’extérieur. En tant que métaphore

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d’un animalcule, c’est un organisme vivant capable de se maintenir malgré les infidélités du milieu. Or les fonctionnements limites se caractérisent par la fra- gilité de l’enveloppe narcissique et la dépendance corrélative vis-à-vis des objets, et fondamentalement de l’objet primaire en deçà de sa représentation. La confrontation à la psychose entraînera de profonds remaniements de la théorie freudienne : ainsi, l’hallucination psychotique n’est pas superposable au caractère hallucinatoire du rêve : le délire n’est pas un rêve éveillé (la « névrose infantile » de l’Homme aux loups, Schreber). Dès 1911, Freud a précisé sa conception de la paranoïa d’une manière qui annonce les développements plus tardifs et aussi post-freudiens. Si la libido est retirée à la représentation d’objet, celle-ci n’est plus perçue comme intérieure mais comme extérieure, c’est-à-dire comme une perception. Le quantum d’affect soustrait à la représentation se retrouve d’une part dans la croyance à la fausse perception hallucinatoire, d’autre part dans l’hostilité envers l’objet que Freud explique par la perception endogène du désinvestissement libidinal. La localisation topique des événements psy- chiques comme intérieure ou extérieure dépend donc des déplacements d’inves- tissements, de l’économie libidinale. Les phénomènes observables s’expliquent par ce qui se passe sur l’autre scène qui a cependant son origine dans des percep- tions et des expériences externes. La complexité de la topique du dedans et du dehors en résulte. Mais pour Freud, dans les psychoses, à la différence des névroses, le conflit se situe entre le Moi et la réalité extérieure. Il a toujours maintenu l’intérêt pour les figurations spatiales de l’appareil psychique et a proposé en 1923 et en 1932 des schémas tout en relativisant leur intérêt, de sorte qu’il est peu vraisemblable qu’il aurait recouru pour la théorie de l’inconscient à la toute nouvelle branche des mathématiques qui émergeait alors : la topologie. Dans une note de 1938 (Résultats, idées, problèmes, II, p. 288), on peut lire : « Il se peut que la spatialité soit la projection de l’extension de l’appareil psychique. Vraisemblablement aucune autre dériva- tion. Au lieu des conditions a priori de l’appareil psychique selon Kant. La psy- ché est étendue, n’en sait rien. » C’est-à-dire : ne veut pas le savoir.

L’APPAREIL PSYCHIQUE ET L’OBJET EXTERNE

Pour Freud, dès le début, il y a une unité fonctionnelle de l’individu comme organisme dont le modèle le plus simple est le réflexe monosynaptique qui transforme les afférences sensitivo-sensorielles en efférences motrices. La complexité progressive des intermédiaires en série et en dérivation explique, dans les névroses, le jeu des représentations et, plus avant, la pensée comme

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action intériorisée et comme travail des relations entre représentations. Le rêve illustre cette première métapsychologie. Elle est fondamentalement monadique, solipsiste, ce qui rend difficile la théorie du transfert, a fortiori dans ses rap- ports avec le contre-transfert. Dans la relation, les efférences de l’un sont les afférences de l’autre et réciproquement (W. Reid distingue du solipsisme la monade comme effet d’un travail). L’appareil psychique traite les stimulations qui viennent de la réalité exté- rieure et les excitations qui viennent de l’intérieur de l’organisme, c’est-à-dire des objets internes, des motions pulsionnelles. Mais le statut de l’objet n’est pas le même dans la logique secondaire qui prend en compte l’espace, le temps de la réalité et de l’autre pour construire l’objet du désir, et dans la logique primaire du fantasme finalisée par l’accomplissement hallucinatoire du souhait. Il est impératif de distinguer nettement deux plans : le rapport sujet-objet, qui bénéficie de l’évidence immédiate, correspond à la tradition philosophique et celle de la pensée courante, et le lien pulsion-objet, qui est en rupture avec le premier. Il est, dans la théorie de l’inconscient, au fondement même de la méta- psychologie comme unité élémentaire fondatrice de toute la perspective. La genèse de l’organisation psychique suppose l’action du rapport sujet-objet sur le système pulsion-objet, tandis que pour le déterminisme psychique c’est l’inverse. La théorie de leurs rapports requiert la prise en compte des formations inter- médiaires qui régissent l’économie des représentations et l’organisation de la conflictualité intrapsychique, c’est-à-dire le fonctionnement psychique. Il est de fait qu’en psychanalyse les potentialités du dedans s’expriment et se réalisent dans le champ du dehors, ou plutôt que la clinique des relations du sujet avec lui-même et avec les autres ne peut être expliquée qu’en référence à la construction théorique d’un monde interne, c’est-à-dire d’une réalité psychique. Or les rapports du monde externe et du monde interne, pour prendre des for- mulations simples, se posent différemment dans les névroses et dans les organi- sations non névrotiques. La cohérence de la théorie, de la pratique et du processus est idéale dans les cas privilégiés du divan bien tempéré (J.-L. Donnet, 1995), mais Freud, décrivant la deuxième topique, définissant le Moi inconscient et sa genèse, a ouvert d’autres perspectives dont la théorie de la perversion et de la psychose, et le champ immense des références aux traumatismes et au développement. La conception de la séance sur le modèle du rêve et de la première topique étant insuffisante, la référence aux relations mère-enfant précoces lui a été substituée au risque d’une conception développementale qui trouve une application directe dans les modèles des relations d’objet. Force est de reconnaître que l’intrapsychique est hétérogène et n’est que partiellement accessible. L’expérience interpsychique primitive, du fait qu’elle

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est la condition originaire de l’être (le primat de l’Autre selon J. Laplanche) 1 , peut se déployer en expérience intersubjective, mais seulement à certaines conditions de représentation et de symbolisation. Faute de quoi, les motions pulsionnelles du Ça se manifestent dans les passages à l’acte, les somatisations, les addictions, les projections ou les délires. La grande question après Freud a été celle des rapports de l’appareil psy- chique et de l’objet externe, dans la cure et dans l’ontogenèse de l’organisation psychique. Elle est centrale dans les théories des relations d’objet dès leur ori- gine historique : d’abord Ferenczi, Balint, Spitz, Fairbairn, Brieley, Winnicott et, dans le courant de l’Ego Psychology, Hartmann, Malher, Jacobson (Le self et le monde objectal, 1964) ; dans la théorie de l’archaïque et des « positions psychotiques précoces », M. Klein et ses héritiers. On cite souvent l’opposition de la recherche du plaisir et de la recherche de l’objet développée de manière polémique par Fairbairn dès les années 1940 à l’époque des premières descriptions des états limites aux États-Unis (Stern, Knight). Avec lui et après lui, la notion de relations d’objet a été substituée à celle de pulsion, et celle de leur intériorisation à celle d’appareil psychique. Le « modèle relationnel » a ainsi été opposé au modèle pulsionnel (J. R. Greenberg et S. A. Mitchell, 1983). La place majeure a été donnée, d’une part, à la réalité de l’objet comme autre sujet dans les relations interpersonnelles et à leurs proto- types dans les relations mère-enfant précoces, mais aussi au traumatisme, au « défaut fondamental », aux carences maternelles, aux événements de l’enfance et, dans une autre direction, aux relations d’objet fantasmatiques dans le monde interne (M. Klein). Dans la clinique contemporaine, certains modes de fonctionnement psychique dans les rapports à la réalité extérieure sont de plus en plus souvent au-devant de la scène clinique. Il n’est pas possible d’en rendre compte théo- riquement dans la seule référence à la première et à la deuxième topiques freu- diennes, donc ni au jeu des représentations de choses et de mots conforme à l’économie psychique du modèle du rêve et du symptôme névrotique, ni à la structuration œdipienne, ni aux conflits intrapsychiques entre instances et au sein des instances. La clinique de l’identification projective, du passage à l’acte, de la somatisation, les avatars de la transitionnalité, de la fonction contenante et des enveloppes psychiques trouvent là tout leur intérêt. Ainsi en est-il dans les troubles du caractère, les pathologies narcissiques, les psychoses, le champ

1. Le primat de l’autre résulte de la théorie de la séduction originaire et de la séduction généra- lisée. Il en ressort, comme A. Green l’objectera avec force, que le pulsionnel n’est plus la cause du fan- tasme mais sa conséquence. Il en est de même dans les textes de J. André et de C. Chabert : du fait de « la place donnée à “Un enfant est battu” comme originaire, les positions pulsionnelles en dérivent au lieu de l’inverse » (Green, RFP, t. LXIII, n o 5, 1999, 1591). Le débat est ouvert.

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bigarré des états limites et des addictions, mais aussi dans les niveaux de fonc- tionnement régressif. Comme le point de départ des théories psychanalytiques est toujours la théorie de la pratique, l’extension et la diversification de celle-ci a suscité des différences croissantes entre les théorisations. Elles s’éclairent de leur histoire et du matériel clinique privilégié. Les états limites sont devenus la grande réfé- rence. Le dénominateur commun des fonctionnements limites est l’instabilité des relations à autrui entre l’angoisse d’intrusion et celle d’abandon – en d’autres termes, la bonne distance introuvable, ce qui conduit à diverses conceptions des relations d’objet et corrélativement du self, de l’archaïque klei- nien aux troubles narcissiques du sentiment d’identité, aux moments d’indif- férenciation sujet-objet, de dépersonnalisation ou de désorganisation. Ces cas ont mis au premier plan la problématique de la limite entre l’intérieur et l’extérieur, la « césure » du dedans et du dehors (Bion), et, par voie de consé- quence, la fragilité de la différenciation des espaces et des enveloppes psy- chiques. Les fonctionnements psychiques dont rendent compte les topiques freudiennes peuvent apparaître dans un deuxième temps. Ils ont pour condition un premier mode de fonctionnement psychique et de relation à l’autre inappa- rent dans les névroses. Son absence ou ses défaillances en révèlent les caracté- ristiques qui peuvent être théorisées en termes de topique primitive préalable aux deux autres. D’autres cas se caractérisent par la coexistence ou la succession de modes de fonctionnement psychique posant de manière différente la question des espaces et des limites. Tel est le cas de Christine rapporté ci-dessous. La clinique du vide, des comportements, des troubles du sentiment de soi et de relations avec les autres et avec la société a des aspects divers. Les diffé- rentes formes d’hyperadaptation apparente au milieu (as if, faux self, « normo- pathes ») et les cas dans lesquels toute la vie psychique semble se faire sur la scène de la réalité externe soulèvent la question de la disparition de l’intériorité, de la réalité psychique. Elle peut être déniée, négativée, clivée, occultée par la frénésie maniaque, désinvestie, expulsée par les projections, substituée par le délire et les hallucinations, forclose, effondrée, collabée, lieu du chaos et de l’angoisse. Le but de la cure est d’en rétablir le fonctionnement, ce qui suppose une théorie de ses conditions et de ses rapports avec les objets et avec la réalité externe. La psychopathologie de l’expérience du corps, lequel est à la fois soi et extérieur à soi, donne des illustrations cliniques concrètes des rapports entre l’intérieur et l’extérieur, le subjectif et l’objectif. L’étude des différences entre les symptômes hystériques, hypocondriaques et psychosomatiques permet de dis- tinguer des niveaux de fonctionnement psychique hétérogènes appelant des

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modèles théoriques fondés sur la première topique, la deuxième et au-delà de celle-ci sur le déni, le clivage, la projection et l’identification projective, le néga- tif et l’hallucinatoire.

MODÈLE DE LA PULSION ET RELATIONS D’OBJET

Il n’est pas question de reprendre ici l’ensemble du débat des années 1980- 1990 entre le modèle de la pulsion et celui de la relation d’objet. Il a donné lieu à des mises au point claires mais toujours susceptibles d’être relancées et dont font état la nouvelle édition de mon livre : Psychanalyse du lien (les relations d’objet). Il en ressort la difficulté de trouver une alternative pertinente au modèle de la pulsion en dépit des critiques qu’on peut lui faire. C’est qu’il fonde la posi- tion épistémologique spécifique de la psychanalyse comme métapsychologie, « position méta » en rupture avec les psychologies de la conscience, la phéno- ménologie, l’herméneutique, le narratif, les psychologies cognitives, les théories du développement de l’enfant.

La substitution de la notion de relation d’objet à celle de pulsion en entraîne une autre, celle d’interrelation, voire d’interaction, à la place de celle d’appareil psychique. À ce sujet, le risque est l’extension donnée au modèle trop simple de l’intériorisation et de l’extériorisation. En effet, si, fondamentalement, l’intra- psychique résulte de l’intériorisation des relations interpersonnelles, force est de prendre en compte les opérations transformatrices de symbolisation et de sub- jectivation qui la rendent possible, faute de quoi l’intrapsychique n’est que l’interpersonnel anachronique. La constitution de l’objet et son appropriation par le sujet impliquent-elles la subjectivité de l’autre, l’expérience intersubjective en rapport avec des valeurs de plaisir et de déplaisir et ses actualisations après coup dans la cure ? À défaut de réponse à cette question, s’est fait jour une redé- finition du but de l’analyse comme simple reprise du développement et répara- tion de ses aléas traumatiques, notamment par l’ « expérience émotionnelle correctrice » (Alexander et French, 1945), mieux dite « expérience affective réparatrice ». D’une manière générale, le terme de « pulsion » a pour lui la proximité avec les notions du langage courant que Freud estimait souhaitables pour les

notions psychanalytiques (OC, XVIII, 1926, p. 17) : «

nous aimons en psy-

chanalyse rester en contact avec le mode de penser populaire dont nous préfé- rons rendre les concepts utilisables pour la science plutôt que de les rejeter. »

« Pulsion » comme « pulsation », « répulsion », « expulsion », « propul- sion », « compulsion », exprime l’idée de contrainte, de force, de mouvement,

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d’action, d’énergie et par là, comme la notion d’appareil psychique, celle de ses transformations. La pulsion est un modèle explicatif du déterminisme psy- chique inconscient référé à la transformation de l’excitation endogène et exo- gène – et, par là, au corps biologique et à la sexualité. On peut considérer à juste titre que la métapsychologie freudienne a pour

objectif de fonder scientifiquement la théorie de la conflictualité intrapsychique

à partir d’une pratique originale productrice du savoir sur les déterminismes

inconscients. La pulsion, concept limite dans les rapports psyché-soma, est définie par l’exigence de travail du psychisme du fait de ses liens avec le soma- tique, mais aussi, peut-on ajouter, du fait des traces mnésiques des expériences corporelles et des échanges avec l’autre (l’environnement, la mère, les parents) dans la dépendance néoténique originaire que J. Laplanche définit comme « situation anthropologique fondamentale ». Pulsion, représentation, relation d’objet et intersubjectivité correspondent

à des niveaux différents : la centration sur l’un tend à limiter la place des autres.

Mais la définition de la pulsion est liée au positivisme qu’implique la notion d’appareil psychique. Elle trouve ses limites dans la question des fonctions de l’objet externe. Freud a souvent été amené à transgresser les principes de sa théorie pour prendre en compte ce qui ne pouvait être entièrement réduit à la métapsychologie des pulsions. Il n’a cessé de la remanier tout en gardant l’espoir qu’elle ait un jour un fondement scientifique au sens où il l’entendait, c’est-à-dire biologique. Aux États-Unis, la contestation du réductionnisme freudien prit la forme de la valorisation des « relations humaines ». À la décharge d’énergie furent oppo- sés l’humanisme de la personne (M. Gill), le sujet dans un nouveau langage et une nouvelle attitude en psychanalyse (R. Schafer), ou encore l’intersubjectivité (O. Renik). La force de ces contestations n’est peut-être pas tant fondée sur le caractère daté du biologisme de Freud que sur la référence aux valeurs qui est indispensable à la psychanalyse comme thérapeutique. L’éthique de la méthode apparaît paradoxalement, notamment en psychiatrie, comme rempart de l’hu- manisme contre la désubjectivation technologique envahissante. L’idéalisation du lien et de l’amour, exemplairement dans les relations mère-enfant précoces, s’oppose au terme de « pulsion » qui, outre la référence au somatique, au body-mind problem, évoque la potentialité subversive et trans- gressive de la sexualité et de la violence, et pas seulement le point le plus fragile de l’organisation psychique. La tradition humaniste et le formalisme des théo- ries, dont celle du signifiant, se conjuguent pour promouvoir une psychanalyse sans la sexualité et sans la pulsion. A. Green a répondu en quelque sorte aux arguments de Fairbairn en mon- trant que la distinction de l’énergie et de la structure que celui-ci critique chez

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Freud disparaît dans la deuxième topique avec la théorie des motions pulsion- nelles du Ça. La recherche de l’objet, opposée à celle de satisfaction pulsion- nelle, peut garder un statut métapsychologique avec la notion de fonction objectalisante des pulsions de vie opposée à la désobjectalisation comme effet des pulsions destructrices (de la pulsion de mort). La théorie d’un Moi central aconflictuel est pré-analytique et anti-analytique. Fort de ces conceptions, il a dénoncé dans un réquisitoire sévère la réduc- tion et la simplification qu’implique la notion de relation d’objet (A. Green, 2000). Elle est en effet située hors la sexualité, hors la pulsion, hors le Ça et mise au service de l’observation directe et de la psychologie génétique. Dans le temps de la conscience hic et nunc, elle implique la perte de la causalité histo- rique, donc des interprétations historiques dans une psychanalyse désanimée qui fait retour à la suggestion et au Moi préfreudien : la totalité, la personna- lité, le self. À ces critiques s’ajoute celle de la disparition chez les kleiniens du principe de plaisir-déplaisir et du sexuel. La jouissance, la perversion, la subver- sion, la transgression tendent ainsi, comme la clinique du vide, à être ignorées. Mais, par-delà leurs utilisations contestables, les relations d’objet sont par définition dans un double rapport : d’une part au pulsionnel, d’autre part aux liens interpersonnels et à l’intersubjectivité, ce qui correspond à des niveaux épistémologiquement différents. D’où leur caractère hybride et les dérives qu’elles induisent. Cependant, à leur origine freudienne, les relations entre ins- tances intrapsychiques sont conçues sur le modèle des relations intersubjectives entre les personnes.

L’INTERSUBJECTIVITÉ

L’intersubjectivité est une notion descriptive qui implique la réciprocité entre deux sujets, entre deux êtres désirants ; elle est faite d’une co-activité psy- chique différente de celle qui est propre à chacun. Du fait de ses affinités avec la phénoménologie existentielle, elle est située dans l’expérience consciente et préconsciente dont la logique est la méconnais- sance de l’inconscient pulsionnel, de la conflictualité intrapsychique et a fortiori du transfert. En effet, celui-ci subvertit la relation intersubjective et met en cause les illusions possibles de la compréhension psychologique, de la « rencontre », du partage affectif, de l’empathie et de la sympathie. La ligne de partage avec les psychothérapies non analytiques apparaît bien à propos de la symétrie dans la relation intersubjective, même si elle comporte l’effacement de l’un comme per- sonne privée, au service de la compréhension de l’autre. D’où les questions que

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pose la psychanalyse dite « intersubjectiviste », ou de l’ « ouverture person- nelle » (self disclosure selon O. Renik : cf. Psychanalyse du lien). Après Husserl, Heidegger, Binswanger, la phénoménologie existentielle valorise le vécu, l’ « être-là » et l’ « être-avec », la conscience de l’expérience vécue de l’intersubjectivité. L’objet est d’abord l’autre comme autre sujet, d’où la dialectique hégélienne de la conscience de soi et de la reconnaissance illustrée par la dialectique du maître et de l’esclave. Ce point de vue est au point de départ des références au self et aussi de la position de Lacan selon laquelle le désir est conçu, à partir d’un manque à être fondamental, comme quête de l’identité à travers l’énigme du désir de l’autre. Comme l’amour et comme le corps, il est facteur d’aliénation. Confrontée à l’inconscient freudien, cette orientation de pensée, dont les affinités avec la clinique sont évidentes, a valo- risé le rapport du sujet à l’Autre et non de sujet à sujet dans l’idéalisme de la réciprocité entière. La critique de la relation d’objet et de l’illusion psychologique de la rela- tion de sujet à sujet a permis à Lacan, outre des commentaires sarcastiques visant Balint et non moins certainement Bouvet, d’introduire la triade réel, symbolique et imaginaire (RSI). Elle distingue les enjeux pulsionnels réels, la dimension imaginaire de capture spéculaire (stade du miroir) et la dimension symbolique dans le champ de la parole et du langage (dans lequel peut être assumé le « sujet de l’inconscient » dans la « parole pleine »). Le réel n’est pas la réalité, mais ce qui se définit négativement comme hors-imaginaire et hors- symbolique. Dans la référence clinique à la psychose, l’intériorité disparaît : elle est forclose. Mais la place de l’objet n’a pas cessé de faire question et Lacan a introduit l’objet dit petit (a) comme élément médiateur au sein de la triade (RSI). Par la suite, les difficultés de théorisation des rapports entre les trois espaces ainsi définis ont conduit à la formalisation du lien qui les associe comme nœud, comme nouage : d’où le nœud dit borroméen. On pourrait parler des liens, en lieu et place de l’objet (a) comme d’un réel à partir duquel pren- nent sens l’imaginaire et le symbolique. Le réel « qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » pourrait, si l’on s’autorise d’audacieux rapprochements, correspondre au refoulé primaire et aux éléments inintégrables du Ça voués à la compulsion de répétition, soit les éléments bêta de Bion : sa liaison aux images et aux symboles est l’effet de la capacité de rêverie de la mère, soit la fonction de l’analyse. Il s’agit toujours de l’ouverture sur l’inconnaissable qui ne peut être qu’approché. Par ailleurs, la centration sur le champ de la parole et du langage en psy- chanalyse, la distinction du besoin, de la demande et du désir ainsi que la cri- tique de la notion de relation d’objet impliquent la mise en cause de la place donnée à l’intériorité en psychanalyse. La solution topologique de la bande de

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Möbius qui établit une continuité entre l’intérieur et l’extérieur, entre le narcis- sisme primaire et le rapport à l’objet pour constituer une topique intersubjec- tive, résout par l’abstraction la contradiction dedans-dehors. Elle est illustrée par le « graphe du désir » (le Séminaire sur les formations de l’inconscient, 1957- 1958). Cette nouvelle topique s’est progressivement éloignée de la clinique vers la séduction intellectuelle et l’abstraction des topologies formelles et la pure extériorité du signifiant (en dépit du retour tardif de l’Œdipe et du Nom-du- père avec le « sinthome »). On peut parler du fourvoiement topologique de la psychanalyse. L’intersubjectivité qui intéresse la psychanalyse est en rapport avec l’intra- subjectivité, mais il y a moins d’ambiguïté de parler d’interpsychique que d’intersubjectif.

RELATION D’OBJET ET TRANSFERT

Bouvet et Viderman ont écrit en 1958 (publié en 1969) : « La théorie analy- tique nous donne la description des trois aspects essentiels de la relation d’objet : génétique, dynamique et économique. » Le point de vue topique a disparu, remplacé par le point de vue génétique. À la même époque, dans le cadre de l’Ego Psychology, E. Jacobson fondait sur la référence au développement et aux relations d’objet une topique du self et du monde objectal (texte de 1954 publié en 1964). La relation d’objet, objectivée par la clinique de la consultation, est, en analyse, déconstruite, décomposée, réduite et subvertie par les transferts entre les registres de la représentation actualisés dans le rapport à l’analyse et à l’analyste, tandis que la parole rend possible la diversité des positions et des fonctions du sujet. La tension entre l’objet externe, pôle d’attraction dans la réalité extérieure, dans la représentation de celle-ci, et l’objet (partiel) comme élément constitutif de la pulsion détermine les déplacements rendus possibles par la plasticité pulsionnelle. Ils s’opposent aux condensations et aux fixations qui les freinent ou les immobilisent. On a pu ainsi parler de l’imago comme l’aspect statique du fantasme. Les déplacements et les condensations produi- sent les symbolisations requises par le refoulement dans le jeu de la présence et de l’absence des objets et dans les opérations psychiques de retournement et de renversement. Celles-ci sont liées au pouvoir structurant des auto-érotismes et des relations d’objet. Les motions pulsionnelles du Ça, n’autorisant aucun dédoublement réflexif, tendent au contraire à subvertir le cadre interne néces- saire à l’activité de représentation et de travail des représentations de représen- tations et de relations entre elles qui est à l’origine de la pensée.

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Parti du sens restreint de déplacement de l’affect d’une représentation à une autre, Freud a été amené, en revenant sur ses propres théorisations, à don- ner au transfert un sens de plus en plus large comme répétition et mise en acte de relations d’objet, d’imagos, d’identifications, comme déplacement d’une ins- tance dans un quiproquo anachronique. Cependant, le transfert que Freud considérait en 1938 comme « une chose étrange » est resté dans la théorie, pour des raisons méthodologiques et conceptuelles, en décalage avec l’aspect mona- dologique et solipsiste de la métapsychologie (M. Neyraut, 1974). Par la suite, le transfert comme névrose de transfert et comme transfert limite ou narcissique (Grunberger, Kohut), voire comme « transfert psycho- tique », se confond avec le processus de la cure elle-même comme le lieu où les représentations inconscientes du pulsionnel infantile et des défenses trouvent non seulement actualisation et élaboration, mais où elles sont produites, construites, transformées dans une expérience novatrice partagée avec l’analyste. Elle induit l’émergence et le développement d’un sens jusque-là inexistant. La « relation de transfert » implique réciprocité et asymétrie, elle est génératrice du processus qui est bien davantage que la somme de l’apport de l’un et de l’autre, le lieu des trans- formations englobées sous le terme général de « subjectivation » (R. Cahn). Le transfert n’est pas instauré par projection de l’objet pulsionnel, dépla- cement d’une instance ou d’une identification en fonction de l’organisation œdipienne de la sexualité, mais ses effets sur l’activité de pensée et sur les émo- tions de l’analyste peuvent être compris en référence aux séductions, aux trau- matismes et aux défaillances originaires de l’environnement, de la mère- environnement et des objets primaires dans l’étagement des liens triangulaires du self et des objets. L’objet, pour autant qu’il soit différencié de soi et consti- tué comme tel, est dangereux par son pouvoir attractif antinarcissique et sus- pect d’intrusion dépossédante de soi et d’aliénation. Les opérations de négati- vation laissent le chaos ou le vide de l’espace intérieur. La réalité externe est utilisée pour suppléer, devenant diversement une scène psychique hypersubjec- tive ou désubjectivée. Cette conception a trouvé un modèle ouvert dans les notions winnicot- tiennes d’espace intermédiaire et d’activité transitionnelle, de jeu, d’intégration, de personnalisation, de réalisation, et, avec Bion, dans le modèle de l’iden- tification projective affective primaire créatrice de liens. Pour Winnicott, la topique des espaces psychiques à partir de l’espace transitionnel met en question l’opposition kleinienne simple de la projection et de l’introjection et trouve, dans la pratique du squiggle, une illustration concrète de la pratique analytique en double (loin d’être un jeu gratuit, elle est bien davantage qu’une méthode d’investigation qui utilise le plaisir de l’expression graphique à deux).

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La dimension phénoménologique de la notion de transitionnalité, déve- loppée entre 1951 et 1971, semble la situer en dehors de la métapsychologie. Il est possible de trouver des articulations avec les textes tardifs de Freud « Cons- tructions dans l’analyse », « Le clivage dans les processus de défense » et L’homme Moïse et le monothéisme. Mais, à bien des égards, il s’agit d’un modèle d’appareil psychique substitué à celui de Freud et d’où découle logi- quement l’ensemble des idées novatrices de Winnicott, dont, avec le texte fondateur sur la régression dans la cure (1954), le modèle initial psyché- environnement. L’intégration (concept nomade de grande ambiguïté mais dont il est difficile de se passer) et l’appropriation subjective s’opposent à leurs inver- ses qui caractérisent la pathologie prise comme référence clinique de base. La défaillance de l’activité transitionnelle est typiquement l’effet des traumatismes par défaut. Le clivage correspond au manque d’intégration de ce qui est inscrit en deçà de l’ordre des représentations et qui ne pourra revenir que du côté du perceptif et de l’hallucinatoire ou encore de l’acte, de la somatisation, du délire, mais aussi de la participation psychique de quelqu’un d’autre, à la mesure de sa disponibilité inventive. La transitionnalité verbale dans la cure donne un nouveau modèle de l’analyse. L’interinfluence comme interinduction de penser, sans que l’on puisse dire ce qui vient de l’un et de l’autre, joue comme appareil de transformation, de liaison et de création de liens dans la relation intersubjective. Elle rend pos- sible une activité perceptive constructive, créatrice, dans laquelle la figuration psychique est incluse et élaborative. À l’inverse, chez Christine par exemple, les processus primaires de déplacement et de condensation déconnectés des proces- sus secondaires tendent à régir certaines perceptions interprétées de manière contrainte, obligatoire, immédiate, autoréférée, excluant la représentation et a fortiori la symbolisation, donc l’élaboration et l’intégration. La transitionnalité définit à la fois l’activité de symbolisation, de conjonc- tion et disjonction de l’individu et de l’environnement, et l’espace potentiel comme troisième aire qui fait défaut dans le fonctionnement psychotique. Winnicott précise que « l’espace potentiel est un facteur largement variable (d’un individu à l’autre) alors que les deux autres localisations – la réalité per- sonnelle ou psychique et le monde existant – sont relativement constantes, la première étant biologiquement déterminée, la deuxième étant propriété com- mune » (1971, p. 143). Et, ailleurs : « La réalité psychique interne a une sorte de localisation dans l’esprit, dans le ventre, la tête ou ailleurs, à l’intérieur des limites de la personnalité individuelle ; ce que nous appelons réalité externe se situe hors de ces limites » (Jeu et réalité, p. 75). La multiplicité des possibles dans le champ de l’illusion et de la fiction du jeu permet de garder distance avec le réel (interne et externe) d’une manière

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personnelle qui assure la position subjective privée. C’est bien cette troisième aire qui disparaît dans le fonctionnement psychotique. La fragilité des limites du Moi laisse le sujet dans l’incertitude, la perplexité angoissée, ou dans l’aliénation dans le désir de l’autre, le clivage du vrai et du faux self. Pour Winnicott, la constitution de la pulsion est secondaire au rapport pri- maire psyché-environnement, celle de l’objet également qui est investi avant d’être perçu. La pulsion est considérée comme organisée par les réponses don- nées par l’environnement aux manifestations instinctuelles de l’enfant. Dans cette logique, il s’agira de la pulsion de vie ou de la destructivité, de l’intrication pulsionnelle ou non selon la qualité des réponses de l’environnement. Cette théorie, comme celle de Bion, modifie la place donnée à la pulsion comme fon- dement de la métapsychologie, mais, comme dans les derniers écrits de Freud, elle donne une position centrale aux notions de liaison et de déliaison, donc de lien entre les représentations. La place donnée à la problématique narcissique en termes de « self » ne comporte pas nécessairement la disparition de la référence au modèle de la pul- sion et de l’Œdipe. La genèse du self, de la nécessaire omnipotence rendue pos- sible par le holding maternel à la découverte de l’objet objectif, trouvé-créé, détruit dans le fantasme et toujours présent dans la perception, a progressive- ment pris une place croissante dans l’œuvre de Winnicott. Il a été amené à prendre en compte le rôle positif du sentiment d’omnipotence, de l’illusion et de la désillusion, et aussi, comme Bion mais autrement, de la destructivité. Thème auquel A. Green a donné de plus larges dimensions : le travail du négatif, notamment dans la constitution de la structure encadrante de l’activité de représentation. Chez Bion, la différence topique des éléments bêta et alpha (containing, rapport contenant-contenu de symbolisation) découle logiquement de la diffé- rence entre l’activité psychique de l’enfant et celle de la mère, celle du patient et celle de l’analyste. La topique du lien est fondatrice et redéfinit les pulsions et les pensées dans leurs rapports aux émotions et aux expériences corporelles pri- maires (et non au somatique biologique). En d’autres termes, dès lors que le point de départ du raisonnement est un état d’indifférenciation individu- environnement, le modèle de la pulsion est redéfini par les conditions relation- nelles de sa genèse. La pulsion devient secondaire à des étapes antérieures réfé- rées à la sensori-motricité, à l’émotion confondue avec les sensations et les impressions sensorielles dans les liens primaires d’amour, de haine et de connaissance. La plus fréquente référence freudienne de Bion est le texte de 1911 sur les deux principes du cours des événements psychiques. Ce modèle freudien de l’appareil psychique, héritier de l’ « Esquisse » et du chapitre VII de

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L’interprétation du rêve, peut être repensé en fonction des réponses données par la mère aux identifications projectives de l’enfant qui sont normalement créatri- ces de liens. C’est donner à l’objet une fonction organisatrice, régulatrice et éla- borative que Freud ni M. Klein ne prenaient en compte. Si l’appareil psychique est d’abord produit par les liens pulsionnels et producteur de ceux-ci, la ques- tion devient celle de l’organisation intrinsèque et de la genèse des liens d’amour, de haine et de connaissance du point de vue métapsychologique, c’est-à-dire en référence aux processus pulsionnels de liaison et de déliaison, d’investissement et de désinvestissement. Corrélativement, les limites, loin de leur définition seu- lement spatiale, sont des interfaces, lieux d’opérations de différenciation sus- ceptibles d’être modifiés en analyse. La fonction alpha donne un nouveau modèle de l’action du psychanalyste.

LES FONCTIONS DE L’ANALYSTE

Les échecs de l’analyse dans les cas caractérisés par une organisation pathologique non névrotique ont conduit à définir autrement le rôle de l’analyste. Le texte tardif de Freud « Constructions dans l’analyse » et les avan- cées de Ferenczi ont servi de base à des modes divers d’intervention. Pour que l’analyse classique soit possible, il faut que la métapsychologie des repré- sentations inconscientes, des défenses et du transfert soit repérable dans l’association-dissociation des idées en séance. Leur inaccessibilité ou la fragilité de leur investissement peuvent rendre la situation analytique inopérante ou traumatique, justifiant d’autres conceptions des rapports de l’intersubjectif et de l’intrapsychique. D’où la critique de la neutralité de l’analyste miroir et support de projection qui « fait le mort », et la prise en compte des effets inducteurs du cadre et aussi des préférences théoriques de l’analyste, de sa manière de construire l’espace analytique (Viderman, 1970), voire de son contre-transfert au sens large comme précédant le transfert (Lacan, 1966 ; Neyraut, 1974 ; Schafer, 1983), de ses théories d’attente (P. Aulagnier, 1975) et de sa personnalité. La prise en compte, croissante depuis les années 1950, de l’interjeu du transfert et du contre-transfert, a conduit à la notion de « couple analytique », de « relation de transfert », incluant l’idée de l’ « interpsychique ». On peut considérer qu’il s’agit d’une forme asymétrique d’intersubjectivité spécifique en prise avec l’intrasubjectivité du patient et de l’analyste. Mais l’interprétation fait rupture en introduisant une autre forme ou un autre niveau de communica- tion intersubjective et intrasubjective. Elle met en jeu les registres hétérogènes

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de la représentation dans ses rapports au transfert, au corps, au langage et aux relations d’objet dans le monde interne. Mais la condition de son efficacité est le lien vivant entre représentations de mots et représentations de choses, soit l’existence du transfert non seulement sur l’objet mais aussi sur la parole, sur la relation de parole (Green). Les difficultés de la métapsychologie du transfert – ou plutôt, des phéno- mènes multiformes de la relation de transfert dans le sens large qui lui est actuellement donné – peuvent justifier la construction d’une troisième topique prenant en compte toute l’envergure des caractéristiques du site analytique et de la « situation analysante » (J.-L. Donnet), notamment dans les organisations non névrotiques caractérisées par les phénomènes de déni, de clivage, de projec- tion et d’identification projective.

LIEN ANALYTIQUE ET TROISIÈME TOPIQUE

L’impact des conceptions de Winnicott et de Bion, qui peuvent être consi- dérées comme héritières des grands débats sur les relations d’objet, est une donnée remarquable de la psychanalyse actuelle en Europe. Or ces œuvres ont en commun une topique soi-objet interprétée en référence aux relations mère- enfant précoces sans que la théorie de celles-ci puisse constituer un nouveau paradigme. Parler de troisième topique, c’est d’abord soulever la question de la place à donner dans la métapsychologie aux modèles théoriques venus des pratiques des psychanalystes dans d’autres champs, d’autres cadres et d’autres dispositifs techniques que la cure dite classique : le face à face, les médiations, la famille, l’institution, le groupe et le couple. Des modèles théoriques affranchis de la référence aux pulsions, au corps, à la mémoire inconsciente individuelle, ten- dent à privilégier soit des notions nouvelles qui ont surtout une valeur descrip- tive, soit des modèles structuraux fondés sur les fantasmes originaires et les phénomènes d’identification projective. Plutôt que de faire la recension et l’évaluation critique de ces élaborations théoriques en expansion continue, il sera question ici de partir d’une double perspective : celle du champ clinique des fonctionnements psychiques en exté- riorité et celle de la relation analytique dans les organisations non névrotiques telle qu’elle est en position centrale dans les théorisations contemporaines. Dans les deux cas, se pose de manière renouvelée la question de la projection, des espaces, des temporalités, des liens et des limites, comme le montre, je l’espère, le cas clinique exposé ci-dessous.

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LES ESPACES PSYCHIQUES ET LES LIENS

La notion de lien est très polysémique : elle suppose l’entre-deux, ni l’un ni l’autre séparément mais ce qui unit, attache, séduit, capture, entrave. Le lien entre les personnes naît, vit et meurt. Il se nourrit d’échanges. La parole, outre la fonction de tiers du langage, implique le rapport de soi à soi et « je-tu » de soi à l’autre qui peut être imaginaire, virtuel, potentiel, anticipatoire ou rétrospectif. Le lien peut comporter la dimension de la connaissance mais, en dépit de son utilisation en mathématique et en informatique, il n’est pas d’abord d’ordre cognitif mais essentiellement d’ordre affectif sous la forme psychologique clas- sique de l’émotion, du sentiment et de la passion, celle de l’amour et de la haine, de la dépendance et de l’entrave (le double lien), et celle du lien sexuel. Actuellement en vogue (depuis Bowlby, 1958), le lien d’ « attachement » comme modèle théorique a l’avantage d’illustrer dans une référence scientifique (éthologique) la réciprocité d’un lien social biologiquement déterminé, son asy- métrie et son évolutivité vers la croissance et l’autonomie, de la dépendance absolue à l’indépendance relative du petit par rapport à ses parents. Au sens éthologique, il est aconflictuel, objectif, mesurable, évaluable, finalisé par la protection vis-à-vis des prédateurs, donc par la sécurité qui vient ainsi en lieu et place de l’expérience de satisfaction mise à l’origine par Freud. On connaît chez l’animal son site cérébral et son neuromédiateur. À bien des égards, il est le concept manquant de la théorie d’Hartmann de la zone aconflictuelle du Moi dans la perspective de l’autoconservation et de l’adaptation. Il est à l’opposé de la pulsion comme modèle explicatif du déterminisme psychique inconscient et de la genèse de l’appareil psychique et conduit à minimiser la place de la sexua- lité infantile et de ses enjeux. Ses implications épistémologiques sont en rupture franche avec la métapsychologie de sorte que l’hypothèse de son intériorisation sur le modèle de l’étayage ne va pas de soi, de même que l’expression « pulsion d’attachement » ou « objet d’attachement ». Il s’agit d’un débat actuel dans la mesure où le lien d’attachement objectivable, dès l’observation directe, cons- titue un objet de confrontation interdisciplinaire accessible à la recherche de type expérimental. Affranchi de sa source biologique et considéré comme extérieur et anté- rieur à l’intersubjectivité (contrairement à l’ « accordage affectif »), il prend une valeur descriptive large susceptible de donner un fondement théorique à la rela- tion de tendresse entre parent et enfant. De telles perspectives impliquent des changements dans la conception même de l’intrapsychique qui n’est plus fondé sur les modèles du refoulement du pulsionnel inconscient, donc sur la conflic-

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tualité intrapsychique. Les recoupements entre des objets de connaissance aussi différents sont considérés comme possibles ou impossibles selon les auteurs. En psychanalyse, le lien de parole directement sollicité par la méthode, en contrepoint du lien visuel suspendu par la position allongée, est objectal et/ou narcissique, identificatoire, passionnel ou pervers, tributaire des fixations aux stades du développement libidinal et aux objets parentaux, et surtout il caracté- rise le transfert dans la situation analytique. Sur ces différents plans, il est objectivé en termes de relations d’objet. D’ordre descriptif dans la pensée cli- nique, il est situé dans la métapsychologie en référence au processus, au pul- sionnel et à la notion freudienne de liaison et de déliaison. La prise en compte croissante du contre-transfert dans ses rapports avec le transfert donne à l’utilisation de la notion de lien sa meilleure justification. Pour Bion, elle prend un sens fort. Un vécu émotionnel suppose toujours une relation : le mot « lien » décrit une vivance émotionnelle où deux personnes ou deux parties d’une même personne sont en interrelation. Les émotions fon- damentales d’amour, de haine et de connaissance sont intrinsèques au lien entre deux objets, toujours présentes quand il y a lien. Bion a décrit les spécificités de ces trois types de liens primaires qu’il met au fondement de ses théories. Ainsi, la notion de lien, à la fois intrapsychique et intersubjectif, a pris de nouvelles dimensions, notamment avec la notion d’attaques contre les liens (illustrée par l’œuvre de Beckett). La définition de Bion en 1962 est la suivante : « Le lien [est] la capacité de l’analyste d’introjecter les identifications projectives du patient. Les attaques contre les liens sont synonymes par conséquent d’attaques contre la tranquillité d’esprit de l’analyste et, à l’origine, de la mère » (Réflexion faite, p. 119). Par cet ancrage métapsychologique, les liens se distinguent, selon lui, des relations interpersonnelles qui sont au point de départ des conceptions de Fairbairn. Bion (1965) est le premier auteur à parler explicitement d’ « espace psy- chique », puis d’ « espace de la pensée » et d’ « espace émotionnel », et non plus, comme M. Klein, de « monde interne ». Les espaces psychiques sont pour lui d’origine interne : l’espace de la pensée comme « un espace de non-choses », contrairement au point de vue de Money-Kyrle, pour qui leur origine est dans le champ perceptif spatio-temporel (et, à l’origine, le mamelon). Cependant, Bion écrit : « La topique externe des rapports avec la réalité extérieure, ceux du self et des objets dans la séparation et dans l’indifférenciation, laisse place pro- gressivement à la dialectique de l’intersubjectif et de l’intrapsychique. » Initiale- ment, l’absence de dialectique, de médiation, de transitionnalité caractérise l’affrontement du Moi et de la réalité. Meltzer surtout, parlant d’abord de « géographie du fantasme incons- cient », puis d’ « espace interne », en a décrit les frontières, la dimensionnalité,

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la structure interne en référence à l’autisme infantile, aux enfants psychotiques et gravement déficitaires. E. Bick a précisé l’espace unidimensionnel de la « relation adhésive » puis la notion d’ « enveloppes psychiques » qui est lar- gement utilisée dans les théorisations kleiniennes contemporaines de ces patho- logies graves.

MAIS COMMENT DÉFINIR UNE TROISIÈME TOPIQUE ?

Les nombreux auteurs qui se sont penchés sur les transformations de la métapsychologie freudienne à partir du tournant de 1920 et qui les ont confron- tées aux modèles introduits par Winnicott, par Bion ou Green ont souvent été conduits à invoquer une troisième topique, dont explicitement P.-C. Racamier (1992), W. Reid (1996), R. Cahn (2002), mais aussi P. Bourdier (dès 1970), J. Guillaumin (1996), D. Anzieu (1975) et R. Kaës (2002), C. Dejours (1986, 2002) et F. Guignard (1996). P. Bourdier, par exemple dès 1970, relève dans la dernière partie de l’œuvre de Freud l’existence d’un dernier modèle d’appareil psychique du point de vue topique prévalent qui est aussi la structure du désir. Avec le fétichisme (1927), dans la confrontation à la différence anatomique des sexes, le fétiche est substi- tué au pénis dont l’absence est interprétée comme effet horrible d’une castra- tion. Il n’est pas possible d’en rendre compte théoriquement par le conflit intrapsychique entre pulsion et défenses en référence à la première topique, ni entre instances de la deuxième topique. Freud décrit une ruse dans le rapport à la réalité par le désaveu fondé sur le clivage. Il complète en quelque sorte le déni de la perception. En 1938, il ne s’agit plus du conflit intrapsychique mais de la ruse dans le rapport à la réalité.

« Dans ce clivage de 1938, le point de vue dynamique et économique, s’il entre en jeu,

ce ne peut être de la manière habituelle, et il doit s’agir plus ici conflit, d’une ruse d’un Moi d’ailleurs en grande partie inconscient

vue topique qui est prévalent

d’appareil psychique que Freud nous propose » (Bourdier, p. 229).

d’une ruse que d’un C’est le point de

Nous nous trouvons en fait devant le dernier modèle

D. Anzieu et ensuite R. Kaës ont prolongé les travaux historiques de Bion sur les hypothèses de base qui déterminent le fonctionnement des groupes. Leurs recherches sur les groupes de sensibilisation à la connaissance de l’inconscient et de formation (plus que les groupes thérapeutiques) les ont conduits à la thèse selon laquelle le groupe est une « topique projetée », une scène de projection des instances de la topique intrapsychique. Le réceptacle, c’est-à-dire l’enveloppe, rend possible la scène de figuration comparable au

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Métapsychologie des liens et troisième topique

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rêve, à la structure spatiale du rêve. La réalité psychique du groupe est formée par ces projections.

R. Kaës a prolongé cette thèse en postulant l’existence d’un appareillage

psychique des liens du groupe, et en explorant méthodiquement le rapproche- ment avec l’espace onirique jusqu’à développer l’idée discutable d’un « espace onirique commun » « tissé dans la trame polyphonique de l’interdiscursivité »

(2002).

J. Guillaumin (1996) a proposé, à partir d’une métaphore électrique, une

figuration topique du Moi comme bobine d’induction : le creux au centre est la place de la douleur comme présence de l’objet perdu. En prenant comme axe cen- tral la douleur comme représentant affectif de la perte d’objet, valant pour l’objet lui-même, Guillaumin est conduit à la définition paradoxale de l’objet comme d’autant plus présent qu’il est absent. « La psychanalyse offre une voie de repré- sentation à l’irreprésentable objet de la douleur par une sorte d’implantation transférentielle de l’analysé dans ce qu’on peut considérer comme la matérialisa-

» D’où sa définition d’un

objet de 3 e type, « multidimensionnel et interpersonnel mais confus et embryon- naire en même temps, qui devra se différencier, se scinder, se répartir, dévelop- pant et inventant tout ensemble son programme génétique, par régressions/ progressions diurnes et nocturnes (oniriques), pour se ré-enraciner à la fin, sépa- rément, dans l’histoire du patient, d’une part, de l’analyste, de l’autre ; le second

aidant le premier aussi loin que possible, par la prestation de sa psyché » (p. 209). C’est une théorie du mode d’action de la psychanalyse à partir de la métapsycho- logie du processus, au plus près d’une topique interpsychique de l’analysé et de l’analyste qui reprend autrement l’ « hybride » décrit par M. de M’Uzan, « cette

hydre aux cent têtes

C. Dejours, pour rendre compte de la diversité du fonctionnement mental,

a proposé une « topique », c’est-à-dire une représentation de l’appareil psy-

chique, qui intègre les diverses modalités de réactions aux conflits psychiques.

« Troisième topique » ou « topique du clivage », définie par les clivages entre le

vrai et le faux self, et selon qu’il y a ou non mentalisation. Dans son livre de 2002, il reprend et développe autrement sa conception d’une troisième topique intrapsychique. Il distingue l’ « inconscient refoulé » fait de représenta- tions de l’ « inconscient amential » fait de motions pulsionnelles finalisées par l’agir (agieren) et caractérisées par la violence avec ou sans intrication pulsion- nelle (ce qui correspond au Ça freudien). Bien des aspects de la clinique des états limites (dont la somatisation et la réalisation pulsionnelle par la percep-

tion) sont considérés comme les effets de la levée du déni, son échec, son effrac- tion. La vie (la pensée) opératoire doit être maintenue par le « surinvestisse- ment du factuel » corrélatif du défaut d’élaboration onirique.

tion, pour lui, de l’appareil psychique de l’analyste

de l’autre et de soi ».

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Dans une orientation très différente, P.-C. Racamier a défini la notion de « topique interactive » (1992), dérivée de la « troisième topique » (1980), comme l’organisation du réel en trois registres : interne, externe et intermé- diaire. Elle permet de « rendre compte de processus psychiques dont l’unité s’accomplit entre plusieurs personnes (couple, famille, groupe, société) en vertu d’interactions inconscientes obligées ». Elle est illustrée par les « processus d’engrènement » de la pathologie narcissique grave et par la perversion narcis- sique (1987, 1992). Celle-ci est une organisation à l’abri des conflits internes qui porte à « se faire valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir ». L’ « engrènement », sur le modèle mécanique de l’em- brayage, désigne « moins un fantasme qui serait mis en œuvre qu’un processus étroitement interactif, assorti d’un vécu contraignant d’emprise et consistant dans l’agir quasi direct d’une psyché sur une autre, de par une sorte d’interpénétration active et quasi mécanique des personnes » (1993). Les processus d’identification projective, éventuellement partielle et loca- lisée, ont également pour effet de transformer le partenaire de la relation en lui imposant un vécu ou un rôle parental ou complémentaire et de le critiquer comme tel. L’introduction dans l’autre d’une partie clivée du Moi fait de lui un objet subjectif dénié et pris comme réalité extérieure. L’idée centrale est que l’interaction vient en lieu et place de l’expérience affective et de la réalité psy- chique interne. À partir de son expérience des sujets psychotiques, Racamier a décrit les modalités des relations aliénantes liées à l’indistinction des places symboliques quand les différences des sexes et des générations sont abolies, au déni de l’origine et à la paradoxalité. Celle-ci est définie comme faite de « deux proposi- tions inconciliables et inséparables se renvoyant indéfiniment l’une à l’autre sans jamais s’opposer » (cf. Möbius). La satisfaction trouvée dans le lien inces- tuel anté- et anti-œdipien hors représentation maintient la relation à l’identique en tout ou rien dans l’emprise de l’imago maternelle totalitaire. Elle disqualifie l’expérience de séparation et de différenciation comme organisatrice de la vie psychique. De même, la paranoïa se caractérise par la dépendance narcissique à l’objet - non-objet et l’introjection impossible (carence auto-érotique et « sus- pension à l’objet extérieur », selon C. et S. Botella). Pour R. Cahn (1991, 2004), dans une perspective proche de celle de W. Reid à propos du transfert limite et dans la même référence winnicottienne, le processus psychanalytique comporte la référence implicite à une troisième topique avec ses espaces interne, externe et intermédiaire. Elle est sujette à variations et à défaillances en cas de transfert limite. Cette troisième topique, condition des deux autres, « de la dyade mère-enfant à la topique soi-objet », rend compte des mouvements centripètes et centrifuges de la subjectalisation et

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de l’objectalisation à partir de l’omnipotence dans l’indifférenciation (ou la dédifférenciation régressive) soi-objet. Elle entraîne le télescopage de la réalité externe et de la réalité interne. R. Cahn, suivant Winnicott, décrit l’origine de la position de sujet (la fonction-sujet) dans l’expérience d’omnipotence rendue possible par le holding maternel et dans la mise en cause de celle-ci dans le pas- sage de l’ « objet subjectif » à l’ « objet objectif », c’est-à-dire l’autre comme autre sujet. L’utilisation de l’objet externe dément le fantasme de destruction de l’objet subjectif : l’objet absent, détruit dans la représentation, est encore pré- sent dans la perception, à l’extérieur. Ce n’est pas le déni de la réalité par le fan- tasme, mais par la perception réelle le démenti du fantasme comme accomplis- sement imaginaire : la perception corrige la représentation. Le fantasme de destruction à condition que la réalité le démente a un rôle positif : à défaut, s’il l’entérine, c’est le traumatisme. L’utilisation (use en anglais qui veut dire aussi « jouissance ») d’un objet suppose l’accès à l’altérité de l’objet différencié de soi comme autre sujet et situé dans un cadre spatio-temporel extérieur et non comme reflet, double, support d’identification, de réduplication projective. Il peut être utilisé comme un moyen sans mettre en cause le rapport économique, dynamique et topique du dualisme de la libido narcissique et objectale, c’est-à- dire sans angoisse. La capacité d’être seul en présence de l’autre atteste que celui-ci n’a plus un pouvoir de capture narcissique, d’intrusion et de déposses- sion de soi. On peut y voir l’effet de la négativation de l’objet faisant place aux représentations. Le processus de subjectivation, qui est le but de la psychanalyse, s’inscrit dans le travail de la cure comme un sens à trouver-créer à partir d’un travail identificatoire simultanément commun et respectif entre les deux partenaires :

aire de jeu, métaphorisation et appropriation du sens. Ce qui suppose que l’analysant peut entendre l’interprétation « comme venant d’un lieu imaginaire

autre que celui où il situe l’analyste comme objet pulsionnel

» (J.-L. Donnet,

1995), autre que celui où s’actualise la conflictualité intrapsychique. Celle-ci doit être contenue dans un espace psychique propre distingué de l’espace exté- rieur objectif. Lors de la reviviscence transférentielle des traumatismes et des perturbations narcissiques qui sont à l’origine des pathologies limites, de l’em- piétement du self par l’objet externe, « la distinction sujet-objet s’obscurcit et s’efface ; le modèle de la cure classique, aussi aménagé soit-il, perd de sa perti- nence. Une autre écoute, un autre modèle opératoire s’avèrent nécessaires ». L’expression des réactions de l’analyste peut avoir un effet bénéfique « en sor- tant le patient de son univers symbiotique-autistique de Deux en UN, et lui font reconnaître qu’un autre (auquel il peut s’identifier) à la fois s’en trouve affecté et l’affecte ». Les interrelations primitives sujet-objet se jouent et se répètent dans le registre de cette dimension intersubjective de la relation analyste-

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analysant. La patience, l’inventivité, le questionnement sur soi permettent à l’analyste, toujours soucieux de maintenir l’asymétrie de la relation, la « psychi- sation » et la subjectivation de ce qui n’a pas pu l’être dans la relation à l’objet primaire avec lequel il est confondu dans la régression transférentielle. Par symétrie avec la notion d’objectalisation comme finalité des pulsions de vie (Green), la « subjectalisation », selon R. Cahn, n’est pas tant un effet qu’un processus dont les aléas rendent compte de la pathologie narcissique et tout particulièrement celle des adolescents contemporains caractérisée par l’ « exter- nalisation ». Cette perspective fonde le travail psychanalytique en hôpital de jour que R. Cahn a décrit et théorisé. La participation de l’analyste au processus de la cure, en dépit de son effa- cement technique et du principe de l’abstinence, a pour condition l’existence d’un lien dont les composantes sont diverses, de même que les facteurs de son évolution. Il comporte la communication, la non-communication et, par l’inter- prétation, la métacommunication. La métapsychologie du fonctionnement psychique de l’analyste au travail a donné lieu à des publications de plus en plus nombreuses : S. Ferenczi, A. Green, M. Neyraut, D. Widlöcher, J. André, J.-C. Rolland, P. Miller, T. Ogden, A. Ferro. Elles soulignent le rôle de l’équation personnelle, des taches aveugles (F. Guignard, 1996), des perceptions électives de l’écoute métapsychologique, du reste inanalysé ou inanalysable qui maintient vivant l’intérêt du psychanalyste pour l’analyse, celles des autres et la sienne à la mesure de celles des autres. Con- formément à la réponse de Freud à l’Homme aux rats, il n’est au pouvoir ni de l’un ni de l’autre de contrôler le processus (cf. T. Bokanowski, 2004). Il cons- titue un fonctionnement psychique en double et en dérivation asymétrique de celui de l’un et de celui de l’autre par induction réciproque. Si l’on admet l’idée d’ « appareil psychique groupal » (R. Kaës, D. Anzieu), force est d’admettre aussi un appareil psychique de couple, voire le lien analytique comme appareil psychique. Au cours de certaines analyses dans le cadre classique, des moments privi- légiés comportent une forme d’intersubjectivité telle que, dans les échanges, la différence entre ce qui vient de soi et de l’autre tend à disparaître. Dans la rela- tion de parole, vue de l’extérieur, deux personnes communiquent, mais l’expé- rience tend à abolir la dualité par dédifférenciation relative dans un « partage psychique » (et aussi le « partage agi » selon Haber et al., 2002), ou plutôt dans la constitution d’un fonctionnement interpsychique dans une transitionnalité telle que la question de savoir ce qui vient de l’un ou de l’autre ne se pose pas (Winnicott).

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Métapsychologie des liens et troisième topique

LA « RELATION DE TRANSFERT »

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C’est une forme d’intimité et de lien qui met en jeu l’altérité interne chez l’un et chez l’autre, même si l’un a, plus que l’autre, les moyens d’en tirer une compréhension nouvelle telle que les représentations de choses trouvent articu-

lation avec les représentations de mots dans l’activité psychique préconsciente

et consciente. L’indifférenciation temporaire relative de la pensée de l’un et de la pensée de l’autre a donné lieu à la théorie du champ dynamique bi-personnel de M. et

W. Baranger (1961) 1 , de la « symbiose thérapeutique » de H. Searles (1986) 2 , de l’ « objet analytique » (Green, 1975, 1983), du « tiers analytique » (Ogden, 1995), de la « chimère psychologique » ( « système paradoxal », « spectre d’identité », « sujet transitionnel » ) (M. de M’Uzan, 1978, 1994). Dans une autre optique, Kohut (après Rogers) a donné une grande place à l’empathie dont S. Bolognini a critiqué les excès en termes d’ « empathisme ». D. Widlöcher (1995) a valorisé les notions de « co-pensée » et de « co-associativité » jusqu’à penser que l’asso- ciativité était peut-être le plus important dans la pratique psychanalytique. Et, lors du Congrès de 2002 sur les transformations psychiques, des psychanalystes belges ont proposé les notions d’ « expérience agie partagée », parallèle à l’échange de parole dans la cure, de « coesthésie » et des transformations aux limites interpsychique et intrapsychique par des processus de convergence et de divergence. L’agir peut être une symbolisation primaire (N. Carels,

M F.

Dispaux, J. Godfrind-Haber, M. Haber, L’agir et les processus de trans-

formation, RFP, t. LXVI, n o 5, 2002, 1415-1497). La perte de la différence sur un plan peut être facilitée par son institution sur un autre. La différence et l’asymétrie de la relation sont instaurées dans leur

invariance par le cadre externe (dont le contrat et le dispositif). Il détermine le

cadre interne lui-même invariable par principe qui rend possible le processus et

ses variations, notamment les variations de la distance (Bouvet) et même son

1. La notion de « champ bipersonnel » n’est pas sans évoquer la psychologie dynamique de Kurt

Lewin (1959), née elle-même de la psychologie de la forme (Gestalt) et de la topologie (K. Lewin, Psy-

chologie dynamique. Les relations humaines, Paris, PUF, 1959).

contribuer à créer l’atmosphère affective propre à l’éclosion du sentiment de

communion satisfait, tranquille, que j’appelle symbiose thérapeutique (symbiose qui règne dans la rela-

tion normale entre mère et nourrisson) ». Symbiose qui est une condition de l’individuation (p. 158). Il

ajoute : « Je ne plaide pas (

l’analyste se trouve ramené à ses propres processus autistiques. En découvrant et en acceptant de plus

en plus profondément le fait que ces deux univers apparemment si distincts l’un de l’autre, le sien et celui du patient, ne sont en réalité que les deux affleurements d’un même sol inconscient, l’analyste contribue à résoudre le mode de relation autistique du patient » (p. 246).

confronté au patient autistique,

2. Il s’agit de «

)

en faveur d’une psychose partagée (

),

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abolition temporaire et fluctuante dans la relation fusionnelle des actualisa- tions transférentielles régressives (que certains auteurs rattachent à la vie intra- utérine : Ferenczi, Grunberger, Bergeret et al., 2006). L’écoute flottante par l’analyste des associations de pensées de son patient implique que l’analyste laisse cours à ses propres associations de pensées qui s’avèrent secondairement en rapport direct ou indirect avec le discours du patient. Pour l’un et pour l’autre, un double et un tiers se trouvent instaurés et la distance psychique entre eux ne cesse de varier jusqu’à se trouver parfois momentanément abolie dans le « partage psychique ». La manifestation du niveau inconscient met en cause le sujet de la conscience par l’émer- gence d’images, de mots et d’idées déliées (la « chimère psychologique », selon M. de M’Uzan qui se réfère à la greffe de deux inconscients tout autant qu’au chimérique). Pour T. Ogden, la notion de « tiers analytique » ne désigne pas la fonction tierce du signe ni du symbole, ni de l’Œdipe, ni de l’accès à l’altérité de l’objet, mais celle d’un « autre sujet » dans le champ de l’analyse qui n’est ni l’analysant ni l’analyste : une intersubjectivité en tiers entre eux. Cette concep- tion est éclairée par la référence à Bion sur la double rêverie, l’expérience émo- tionnelle actuelle, et surtout l’identification projective et la « co-création d’une matrice pare-excitante ». Ce fonctionnement psychique nouveau induit par la situation analytique n’est pas un objet mais un sujet troisième : « L’analyste (y) utilise sa capacité de rêverie – dont la paternité appartient à la fois aux deux membres du couple analytique et ni à l’un ni à l’autre en propre – dans son effort pour parvenir à une compréhension qui ne peut qu’être provisoire de la vérité de l’expérience émotionnelle inconsciente du patient lors des différents moments cruciaux de la séance » (2004). Dans les exemples cliniques, une phé- noménologie fine explicite en détail la double rêverie de l’analysant et de l’analyste, sorte d’accompagnement associatif qui aboutit à la verbalisation des affects et de l’activité préconsciente plus qu’inconsciente proprement dite. En effet, il n’est pas question du refoulement et des résistances, ni du clivage, et donc pas non plus des aspects dynamiques et économiques. C’est une question qui demande discussion. La centration sur le niveau préconscient, voire cons- cient implicite, peut-elle détourner l’analyste de l’inconscient refoulé ou clivé, donc de l’analyse des résistances et du transfert inconscient ? Il serait intéressant de distinguer les différences de statut du « tiers analy- tique » selon les modes de fonctionnement psychique du patient ainsi que l’effet et le destin des différences avec celui de l’analyste, mais n’est-ce pas l’objet de toute supervision ? On peut voir dans le tiers analytique le destin de la « partie de soi » dans l’autre par l’identification projective, mais en tenant compte de la réciprocité, de la réponse de l’autre – en l’occurrence, associative et élaborative

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Métapsychologie des liens et troisième topique

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par la « capacité de rêverie ». Il ne s’agit pas de l’identification projective liée au clivage selon M. Klein, mais bien de l’identification projective que j’appelle affective primaire ou de seconde génération, celle qui est créatrice de lien, soit l’apport décisif de Bion : un rapport contenant-contenu commun (bisexuel), distingué de la subjectivité privée de l’un et de l’autre. A. Green, dès 1975 (texte republié en 1990), a décrit l’ « objet analytique » constitué par le double interpsychique de l’un et de l’autre. Le dédoublement de soi à soi est transposé en dédoublement de la pensée propre du patient et de celle de l’analyste. Cette notion entre dans le cadre plus général d’une sorte de troisième topique « externe, inter- et transsubjective, transnarcissique » qui intègre les modèles du transitionnel et des espaces psychiques dans les rapports entre la lignée subjectale et la lignée objectale aux différents niveaux hétéro- gènes de l’économie et de la dynamique pulsionnelles. Elle est centrée sur la métapsychologie des relations soi-objet capable de rendre compte de l’analyse contemporaine au plus près d’une théorie de la cli- nique. Il écrit : « L’objet de l’analyse dans le cadre ne doit être ni dans l’analysant ni dans l’analyste, mais dans l’espace potentiel de leur entre-deux, dans une nouvelle forme de réunion qui permette d’accéder à la métaphore de l’objet, qui n’est que l’objet du lien ; ni mien ni tien : lien. »

« Lorsque la théorie des relations d’objet commença à se développer, on fut d’abord enclin à décrire des actions mutuelles (en termes de processus internes) du Moi et de

notre intérêt aurait dû se porter sur ce qui est entre les termes que ces

actions unissent ou entre les effets des diverses actions. Autrement dit, l’étude des relations est celle des liens plutôt que des termes unis par ces liens. C’est la nature du

lien qui confère au matériel sa nature proprement psychique, responsable du dévelop- pement intellectuel. Ce travail a été différé jusqu’à ce que Bion s’y attache pour les processus internes et Winnicott pour l’étude des échanges entre l’interne et l’externe. »

l’objet (

)

Pour Bion, la mystérieuse fonction alpha est la matrice introjective de la pensée symbolique : elle appartient à la mère et devient celle de l’enfant ; elle appartient à l’analyste et devient celle du patient. Se fondant sur l’idée freu- dienne du « narcissisme primaire absolu » non unifié, Green, attentif à la place faite au négatif par Bion (le « non-sein »), postule l’existence d’un aspect néga- tif invisible et silencieux, à côté des relations d’objet bonnes et mauvaises :

« Cet aspect négatif se forme grâce à l’introjection, en même temps que les soins maternels qui vont constituer la relation d’objet, de la structure enca- drante de ces soins, par l’hallucination négative de la mère lors de son absence. C’est là le revers dont la réalisation hallucinatoire du désir est l’avers. » Un espace neutre est le fondement de l’identification ou de l’autosuffisance, au pire jusqu’à l’anéantissement, c’est-à-dire le désinvestissement dont celui du temps où aucune symbolisation ne peut avoir lieu : le temps mort. La négativation de

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l’objet primaire introjecté et le double retournement fondent la capacité auto- réflexive du Moi. Plus récemment, A. Green (2002) a proposé d’extraire la topique du point de vue métapsychologique classique pour donner à la conception d’espace psy- chique sa pleine portée et tenir compte des catégories nouvelles (le transitionnel).

« Car ce sont les propriétés des espaces qui déterminent en grande partie les propriétés des objets et les possibilités de transformation qui président aux données de l’enra-

cinement corporel dans leurs vicissitudes à l’égard des objets

topique a fait apparaître la nécessité de prendre en considération la compatibilité entre les états de séparation et de réunion, la nature des relations entre Moi-objet, les registres du fonctionnement du Moi, ce qui appelle une métapsychologie des limites et plus seulement des espaces. »

La référence à la

Il en viendra à définir l’émergence du sujet par le va-et-vient intersubjectif et intrapsychique dans l’après-coup du processus pulsionnel confronté au tiers intrapsychique autoréflexif comme « structure médiatrice entre les formes du conflit et la capacité de les tolérer ». Dans la même optique, C. et S. Botella (2001) ont décrit « le travail en double » par lequel la figurabilité psychique chez l’analyste supplée à l’irreprésentable du patient. En cas de défaillance ou de discontinuité du fonc- tionnement psychique du patient de type fonctionnement limite, son étayage sur celui de l’analyste peut être la condition de l’analyse. Ce qui, du fait de l’intensité de la conflictualité intrapsychique et de la destructivité, ne peut don- ner lieu à représentation, mais est activement à l’œuvre et facteur de désorgani- sation dans la relation de transfert, peut trouver figuration dans le cours des associations d’idées et d’affects de l’analyste. La condition en est la régrédience de l’un et de l’autre. Ils montrent que, de manière générale, l’épreuve de réalité demande le travail de la dualité représentation-perception, dans les allers et retours entre le dedans et le dehors qui empêchent leur clivage. La régrédience actualise l’hallucinatoire positif et négatif qui s’oppose à la voie progrédiente et perceptive qui est celle de l’hallucination délirante. Dans ces dernières orientations de pensée, il ne s’agit pas tant du lien inter- subjectif que de ses composantes inconscientes, c’est-à-dire de l’interpsychique construit par l’activité psychique de l’un et de l’autre. Le cadre, l’asymétrie, la relation de parole rendent possible la symbolisation. Elle implique la diversité des positions du sujet entre l’énoncé et l’énonciation, les retournements logi- ques, sémantiques, et les renversements qui structurent la fonction réflexive, par la médiation du destinataire implicite de la parole comme autre que soi semblable à soi (l’analyste médiateur du retour vers soi). En conclusion, plutôt que d’essayer de faire tenir d’emblée cette troisième topique dans le cadre de la métapsychologie freudienne, mieux vaut la situer

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d’abord dans sa cohérence propre de topique externe à partir de laquelle elle y trouve sa place. Elle se révèle être fonction de l’état de la topique interne. Elle est un aboutissement de l’idée de la production du transfert par la situation psychanalytique, de la construction de l’espace psychanalytique. Le fondement est ce que Freud a sous-estimé : le rôle des inductions et de la participation psy- chique du psychanalyste dans la relation de transfert et, plus généralement, celle de l’autre, du partenaire des interrelations dans la construction de l’objet à l’origine de la vie psychique. Dans la même direction, J. Kristeva, dans les cas de « séparation impos- sible avec l’abject maternel figé en alter ego psychotisant », décrit la « commu- nion sémiotique » entre les deux psychés du patient et de l’analyste comme moyen de réhabilitation dans la cure. Ces formulations sont liées à la théorie qu’elle a élaborée de l’abject et du sémiotique comme « signifiance irréductible au langage ». L’abjection, antérieure à la position schizoparanoïde, « est le seul récit possible du manque », en deçà de la constitution de l’objet. Ce terme d’ « abjection » emprunté à un patient paranoïaque s’éclaire de la référence à cette clinique. J. Kristeva écrit :

« La haine paranoïaque m’est apparue comme une défense contre l’emprise maternelle qui fait régresser le sujet jusqu’à l’abjection où s’effacent les frontières entre le Moi et l’autre. Contre cette abjection dans laquelle le “je” s’affole de se confondre avec le féminin maternel, la haine cristallise – en guise de défense – deux objets (je ne dis pas :

deux sujets) réciproquement dangereux l’un pour l’autre

transformé l’incertitude de l’abjection en un duo réversible, vases communicants sado-

La haine paranoïaque a

masochistes, mais elle n’assure aucune identité durable. L’armure du guerrier haineux est la cachette provisoire d’un non-sujet qui, s’il trouve le chemin de l’analyse, ne demande qu’à être : à naître » (Psychanalyse du lien, p. 148-149).

Les auteurs qui ont avancé l’idée de troisième topique se réfèrent presque tous à l’inconscient primitif hors représentation et aux premières étapes du développement selon Bion et Winnicott considérés comme les frères jumeaux, héritiers contestataires de M. Klein, qui en inspirent l’idée et en don- nent les justifications, ainsi qu’à l’œuvre d’A. Green dans un fécond retour à Freud. L’introduction générale à la thèse d’une troisième topique et à la méta- psychologie des liens et des limites requiert l’évaluation des grands modèles élaborés par ces auteurs et d’abord, à partir de Freud, ceux de la projection et de l’indifférenciation primaire, notamment dans la clinique des limites du Moi.

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LES MODÈLES DE LA PROJECTION

Un recensement méthodique des références freudiennes décrirait un itiné- raire qui va de 1895 à 1911, 1915, 1917, 1922, 1925 et 1938. Je ne retiendrai que les repères qui permettent de dégager les grands modèles. La notion de projection était banale dans la psychologie rationaliste héri- tière du Cogito cartésien. Tributaire du partage du subjectif intérieur et de l’objectif extérieur, elle était définie par la localisation spatiale d’un état de conscience, d’une sensation ainsi « projetée » hors du Moi, qui place le dedans dans le dehors (la sensation, atopique, est localisée dans l’espace de la percep- tion – Condillac, Helmholtz). Freud, dès la première utilisation qu’il en fait, distingue de la projection normale dans laquelle le sujet reste conscient de ses modifications intérieures la projection paranoïaque illustrée par le délire de surveillance, de persécution et l’érotomanie ainsi qu’au niveau collectif la rationalisation d’un échec national par des causes extérieures : « Il s’agit d’un mésusage d’un mécanisme de projec- tion utilisé comme défense. » En 1915, renonçant au chapitre prévu sur la projection, Freud ne la décrit donc pas comme un destin pulsionnel. La difficulté tient peut-être, entre autres raisons, à la différence entre, d’une part, la projection phobique, comme celle du petit Hans, subordonnée au refoulement et qui maintient l’unité du Moi, et, d’autre part, la projection psychotique de Schreber qui comporte l’aliénation du Moi : le « je » dans le « il », de la première à la troisième personne : « Ce n’est pas moi, c’est lui ! » Il ne s’agit plus du refoulement qui suppose la symbo- lisation, mais du rejet, de la forclusion qui est établie dans un contexte de désorganisation telle que le moi est en partie devenu l’autre défini comme non- Moi, hors soi et haï. Cette donnée clinique implique une différence épistémolo- gique par la rupture avec le sujet cartésien. Elle subvertit radicalement la diffé- rence du Moi et du non-Moi, du sujet et de l’objet. La théorie de la projection comme processus peut admettre, dans les cas les plus favorables au moins, la coexistence de cette double dimension. Le travail analytique sollicite la pre- mière aux dépens de la deuxième. Ce modèle est utilisé en 1915 et 1925 dans la définition du « Moi-plaisir originaire » purifié par la projection du mauvais, cause de déplaisir, et l’intro- jection du bon, source de satisfaction. Conformément à son étymologie, l’objet est décrit comme constitué par la voie de la projection à partir de la monade psychique du narcissisme primaire, de sorte que l’extérieur, l’objet et ce qui est déplaisant sont initialement confondus. Cette théorie de la constitution de soi

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comme Moi-plaisir purifié sera reprise et complétée dans « La négation » (1925). Les mouvements corrélatifs d’introjection du bon et de projection du mauvais sur le modèle corporel prototypique de l’ingestion alimentaire et du vomissement (et de la respiration) impliquent des espaces différents, donc une limite. On peut considérer qu’ils la constituent ou qu’il s’agit initialement de mouvements centripètes ou centrifuges d’incorporation et d’excorporation (Green), et que des mécanismes psychiques sont illustrés par l’oralité sans se confondre avec elle. Selon Totem et tabou (1912), l’activité perceptive peut être considérée comme une des modalités d’un pouvoir originaire de projection qui tend en même temps à la priver de toute objectivité. La définition de la limite dedans- dehors, imaginaire-réalité, représentation-perception, dépend du niveau de fonctionnement psychique, lequel n’est pas indépendant des facteurs culturels :

« Dans des conditions qui ne sont pas encore suffisamment établies, des percep- tions internes de processus de sentiment et de pensée sont, elles aussi, tout comme les perceptions sensorielles, projetées vers l’extérieur, utilisées pour la mise en forme du monde extérieur, alors qu’elles devraient relever du monde intérieur. » Dans ce même texte, Freud décrit, à propos de l’art, la satisfaction pulsionnelle dans la perception esthétique (p. 300). Si, dans la Métapsychologie de 1915, la distinction du Moi et du non-Moi, donc le sens de la réalité, est déterminée à l’origine par les mécanismes opposés de la projection et de l’introjection, dans « Communication d’un cas de para- noïa en contradiction avec la théorie psychanalytique de la paranoïa », en revanche, Freud montre l’affinité entre la projection paranoïaque et le proces- sus de formation des rêves. Il y voit la même tendance à la figuration. Et le « Complément métapsychologique à la théorie du rêve » (1917) précise la fonc- tion du rêve d’extériorisation d’un processus interne, comme dans les hallucina- tions sensorielles. La condition en est la régression temporelle et topique en référence au narcissisme primaire. Par là se retrouve l’idée de la projection non défensive, tributaire de la régression, par exemple de la régression narcissique à la toute-puissance de la pensée, à la pensée magique. Elle ouvre à la théorie de la projection une large perspective répartie en plusieurs modèles : la projection et la pensée animique, la projection à l’origine du rêve et du transfert, la projection paranoïaque, l’hallucination et le délire. Le court-circuit topique du délire place radicalement le dedans dans le dehors, contredisant la réalité et extériorisant par ses contenus, selon Freud, un noyau de vérité historique puisée dans « le refoulement de temps originaires oubliés » ( « Constructions dans l’analyse », 1937, p. 280-281). Les différents aspects de la projection dépendent de ses rapports avec les mécanismes de défense (refoulement, déni et clivage, forclusion), avec les iden-

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tifications et avec les introjections. Celles-ci sont radicalement exclues par la

projection paranoïaque. Ailleurs, l’effet obtenu par le travail analytique en face

à face se situe d’abord sur le plan de la reconstitution d’un espace de pensée en

commun avec l’analyste dans lequel puissent être exprimés les conflits pulsion- nels constitués comme tels. Le processus projectif, après l’analyse des fonctions

qu’il a en référence à l’histoire infantile, peut alors être suivi de ré-introjection, de même que les manifestations temporaires de projection et d’identification projective. Si, comme l’indique Freud en 1917, la projection est intrinsèque à la pulsion pour produire le rêve, elle construit aussi l’objet. De la source et du but

à l’objet, on peut parler de « la construction projective de l’objet dans la per- ception de l’Autre » (Green). En 1920 (Au-delà du principe de plaisir), se pose la question sans solution du

rôle de l’objet dans le travail de liaison primaire contre le chaos et la désorganisa- tion, dans le remplacement (la « transposition ») du processus primaire régnant dans les motions pulsionnelles par le processus secondaire, de « transmuer leur énergie d’investissement librement mobile en investissement en majeure partie

quiescent (tonique)

Le retour de l’objet dans la théorie, mais sans la destructivité, se fait en 1921. Il est notable que le processus de substitution du leader à l’idéal du Moi individuel et la comparaison avec l’hypnose et l’état amoureux conduisent Freud à utiliser la notion topique d’identification et non pas celle, dynamique, de projection ; comme si celle-ci devait garder sa connotation en quelque sorte balistique. Par là, elle peut être vue comme la préforme de la notion devenue très large d’identification projective (ou de projection identificatoire). Un apport décisif parce qu’il s’agit d’interrelation est, en 1922, de considé- rer la projection paranoïaque comme une méconnaissance et aussi une connais- sance, une perception exacte mais partielle : le paranoïaque a toujours raison. Le jaloux a des raisons de l’être du fait de sa perception élective de l’inconscient de l’autre, mais aux dépens de la sienne propre. La logique paranoïaque, du fait de la forclusion, exclut l’introjection et la ré-introjection de ce qui a été projeté, a fortiori quand les réactions de l’autre sont hostiles : la projection de la haine rend la haine justifiée : de primaire elle devient secondaire. La différenciation est ainsi maintenue, mais le déploiement de cette logique dans l’espace social lui assure plus d’efficacité, même si, comme dans le cas de Christine, c’est, par défaut d’efficacité, en rupture avec tout sens commun, mais en quête d’une insertion sociale marginale, d’une vie divine

».

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INTROJECTION ET PROJECTION

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Outre les limites théoriques habituelles des couples d’opposés, une fausse symétrie sujet-objet tend à se retrouver aussi bien dans l’opposition de la pro- jection et de l’introjection que dans celle du transfert et du contre-transfert, alors que l’asymétrie qui lui donne son pouvoir structurant est constante à tous les niveaux. Les notions d’introjection et de projection, considérées comme les « archi- tectes de la vie psychique » (P. Heimann), impliquent un modèle spatial par rapport à une limite non définie, sinon par référence à l’acte alimentaire, à l’ingestion ou au vomissement, ou, du point de vue de la totalité du corps, comme la peau à la fois enveloppe et interface. Mais tous les organes sensoriels sont des interfaces entre le dedans et le dehors : outre les orifices du corps, potentiellement érogènes, l’œil qui peut être clos, l’oreille qui ne peut pas l’être, et l’ombilic comme lieu de l’énigme, de l’origine, de l’inconnu. Le corps, première réalité extérieure dans l’expérience du bébé, étant à la fois intérieur et extérieur à soi, l’appropriation subjective des sensations, de la motricité, des émotions ne se fait que, progressivement et partiellement, par la médiation de l’autre maternel. L’expérience du corps, fondée initialement sur l’activité sensorielle et sensori-motrice, distingue l’intérieur (intéroceptif, cénes- thésique et proprioceptif) de l’extérieur (extéroceptif épicritique) tourné par les sens vers la perception du monde extérieur. Mais l’un informe et déforme l’autre : le corps est le miroir du monde (J. Chasseguet-Smirgel), mais le monde est construit par l’imaginaire projeté (Sami-Ali). Dans le rapport au corps, ori- gine du Moi, du soi comme expérience d’un espace psychique propre, se mani- feste « la contradiction majeure du Moi d’être à la fois l’instance qui doit entrer en rapport avec la réalité et s’investir narcissiquement en ignorant celle-ci » (Green, 1983). L’issue en est donnée par la notion d’objet trouvé/créé : trouvé du point de l’observateur extérieur et créé du point de vue de l’expérience de l’enfant. Selon Freud (1923), « comme être-frontière, le Moi tente de faire la média- tion entre le monde et le Ça, de rendre le Ça docile, de rendre le monde, grâce à l’action musculaire, conforme au désir du Ça ». Quand Freud écrit : le « monde extérieur », il faut entendre l’environnement, l’entourage, l’autre, la mère, les objets : en somme, le gradient de l’altérité, le hors-soi qui deviendra l’objectalité. Le Moi n’est plus seulement défini par le système perception-conscience, ni par la fonction de contrôle des mouvements, ni comme la vésicule primitive décrite en 1914 et son tégument, ni par l’auto-affirmation narcissique (la Bejahung,

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dans « La Négation », 1925), l’unification produite par Éros, ni par les identifi- cations ; il est le « Moi stratège » précisé en 1926. Il contrôle la limite qui diffé- rencie le sujet et l’objet, mais celle-ci, étant tributaire du lien de la pulsion à l’objet interne et à l’objet externe, est sujette à brouillage dans les expériences affectives et sexuelles orgasmiques, dans les mouvements d’investissement et de désinvestissement narcissiques et objectaux, dans les identifications et les rap- ports aux objets et lors des phénomènes de dépersonnalisation et de déréalisa- tion. Il n’assure pas le partage cartésien entre le subjectif et l’objectif. L’existence objective d’un sujet et d’un objet du point de vue d’un tiers extérieur n’indique pas que l’expérience psychique de l’un et de l’autre comporte cette distinction. Ainsi, le narcissisme primaire d’une période autistique primaire (rendue possible par les soins maternels) peut être vécu comme « amour primaire » fusionnel. Le modèle de l’intériorisation (ou de l’ « internalisation », en franglais) rend compte de la genèse des instances à partir des relations d’objet construites dans les relations interpersonnelles : le rôle de l’objet extérieur est ici clairement désigné. Freud écrit aussi, à propos de la genèse du Surmoi et de l’Idéal du Moi ( « Le Moi et le Ça ») : « J’ai depuis longtemps fait observer que ce qui est inté- riorisé, ce n’est pas l’image de l’autre, mais le modèle d’une relation à l’autre ; l’enfant, en effet, n’objective sa personne propre qu’en adoptant à son égard la position et l’attitude de l’autre. » Le surmoi (ébauché en 1915 et introduit en 1923) et l’Idéal du Moi, et par là les relations d’objet (de l’interpersonnel à l’intrapsychique intrasubjectif), sont les concepts de l’articulation entre la première et la deuxième topique en réfé- rence au conflit œdipien. Le destin des objets construit et renforce après coup les instances intrapsychiques par assimilation au Moi, au Surmoi. L’objet est élé- ment constituant des motions pulsionnelles et pôle externe d’investissement, fondateur de l’investissement de la réalité extérieure contre son inanité poten- tielle. Il ne peut que jouer un rôle majeur dans les différenciations progressives et relatives des instances de la personnalité psychique à partir du Ça : détermina- tion indéterminée de l’inconscient primitif. La présentation graphique à peu près sphérique donnée en 1923 dans « Le Moi et le Ça » est reprise autrement en 1932 dans le schéma en forme d’œuf décrivant la personnalité psychique. Le Moi est situé entre un extérieur, la réalité, dont il est séparé par le système per- ception-conscience mis au sommet, et un intérieur, le Ça, dont il est une diffé- renciation superficielle. Dans le « dessin sans prétention » de 1932 s’y ajoute le Surmoi, et le Ça est ouvert en bas sur le somatique. Lacan a critiqué ce schéma comme pouvant accréditer l’illusion d’un Moi-sujet, siège de la connaissance (même inconsciente) extérieure à son objet. Il lui a opposé la topologie du cross- cap censé rendre compte du rapport du sujet au fantasme (1961) et, par la suite, des rapports du sujet (la bande de Möbius) à l’objet (a).

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Les objets introjectés peuvent donc être totalement assimilés dans le Moi – ou le Surmoi – et perdre ainsi leur altérité, ce qui suppose la désexualisation, pour qu’ils soient ou parce qu’ils sont virés au compte du narcissisme. Ils peu- vent aussi exister pour eux-mêmes, en tant que corps étrangers dans la vie psy- chique comme sources d’excitation. Incorporés, ils peuvent subir un processus d’enkystement ou d’encapsulement sous couvert du clivage destiné à les neutra- liser tout en les conservant à l’écart du travail de deuil, constituant un potentiel mélancolique (la « crypte endopsychique »). Ils peuvent aussi être projetés : du point de vue du mouvement, il s’agit de projection ; du point de vue du résultat, d’identification. La notion kleinienne de ré-introjection est fondamentale dans la mesure où elle introduit l’idée de circuit, de cercle du bon et de cercle du mauvais entre monde interne et monde externe. Elle ébauche le modèle de Bion de ré- introjection après transformation. En fait, plus que de mécanismes, il s’agit de processus qui sont aussi des fantasmes. Les expériences corporelles et d’échanges parents-enfant sont à l’origine des fantasmes qui deviennent des mécanismes organisateurs et des processus de développement psychique. Dans cette optique, typiquement kleinienne, le monde interne est fait de relations d’objet fantasmatiques ordonnées par les positions paranoïde-schizoïde et dépressive. C’est ce que conteste Winnicott. La construction de l’espace psychique et de l’intériorité ne saurait être réduite au schéma abstrait du remplissage, ni aux fantasmes d’échange d’objets partiels. Selon lui, elle a pour condition la constitution de l’être : « L’étude de l’élément féminin non contaminé, “dis- tillé”, nous conduit à l’ÊTRE ; c’est la seule base de la découverte de soi et du sentiment d’exister (puis, à partir de là, se constitue la capacité de déve- lopper un intérieur, d’être un contenant, d’être à même d’utiliser les méca- nismes de projection et d’introjection, d’établir une relation avec le monde en termes d’introjection et de projection » (in La créativité et ses origines, 1971). Cette conception du narcissisme primaire qui donne valeur positive au vide et à l’absence s’oppose frontalement à M. Klein. De même, selon Winnicott, la projection est le mode d’investissement primaire de la réalité dans la pensée animique et dans le fantasme d’omnipotence illusoire de créer l’objet qui devra être trouvé pour exister et pour faire exister le sujet dans l’intégration et la différenciation, la personnalisation. La naissance de la subjectivité est liée à l’accès à l’objet objectif (qui correspond à l’épreuve de réalité selon Freud, mieux désignée comme examen de réalité permettant le jugement) : deux aires se trouvent alors délimitées rendant possible leur chevauchement (overlap) transitionnel, soit l’espace intermédiaire, l’aire de l’illusion qui est aussi celle de l’espoir et de la désillusion.

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D’un autre point de vue, outre les enjeux en termes de passivité et activité, les termes d’ « introjection » et de « projection » ont des connotations sexuelles non seulement orales et anales mais aussi de pénétration génitale et de féconda- tion : elles sont féminines dans l’introjection (l’ « intromission ») et s’opposent à celles masculines de la projection. Elles se rejoignent dans le modèle de l’identification projective et introjective, et dans la figuration par Bion du rap- port contenant-contenu par les signes féminin et masculin venus de la biologie. En somme, avec le recul de l’histoire, il apparaît que le schématisme et la simplification induits par les modèles spatiaux d’introjection et de projection ont requis l’adjonction de notions complémentaires ou supplémentaires :

implantation, implémentation, intromission (Laplanche), internalisation, inclu- sion, invagination, propulsion projective, injection projective et, surtout, identi- fication projective et introjective. On parle ainsi d’inclusion d’introjects persé- cuteurs internes. Force est d’admettre qu’il n’y a pas de symétrie directe entre introjection et projection car leur jeu contradictoire dépend des rapports de la libido narcissique et de la libido objectale, donc de la relation du Moi et de l’objet dans le monde externe et dans le monde interne, et par voie de consé- quence des symbolisations et des mouvements d’objectalisation (A. Green), de subjectivation (ou de « subjectalisation », R. Cahn) et de leurs inverses. Pour Lacan, la projection est d’ordre imaginaire illustré par le stade du miroir, la « relation duelle », le Moi sur le modèle de l’autre, et l’introjection est d’ordre symbolique, c’est-à-dire qu’elle suppose la symbolisation verbale et donc la tiercéité. Elle est exclue par la forclusion, c’est-à-dire la négativation de la représentation, qui caractérise la psychose. Comme le montre, outre le cas Schreber, celui de l’Homme aux loups, ce qui est aboli au-dedans revient sur le mode hallucinatoire, « du côté du réel ». Le rapport entre le Moi et l’objet pose des problèmes majeurs qui ont sus- cité chez Freud des propos étonnants, notamment à partir de l’inquiétante étrangeté et du double étudié par Rank. « Le double est une formation psy- chique appartenant aux temps psychiques primitifs, temps surmonté où il devait avoir un sens plus bienveillant » (« L’inquiétante étrangeté », 1919). À propos des « élixirs du diable » d’E. T. A. Hoffmann » (p. 167-168), il écrit ce texte très condensé : « Il s’agit du phénomène du double dans toutes ses grada- tions et extensions, à savoir l’entrée en scène de personnes qui, du fait d’une même apparence, sont forcément tenues pour identiques ; l’intensification de ce rapport par le passage de processus animiques d’une de ces personnes à l’autre – ce que nous appellerions télépathie –, de sorte que l’une possède en commun avec l’autre ce qui est su, senti et vécu ; l’identification à une autre personne de sorte qu’on est désorienté quant à son Moi, ou qu’on met le Moi étranger à la place du Moi propre – donc dédoublement du Moi, division du Moi, permuta-

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tion des Moi ; et enfin le constant retour du même, la répétition des mêmes traits de visage, caractères, destins, actes criminels, voire celle des noms à tra- vers plusieurs générations successives. “L’inquiétant est compris sur le modèle

par “régression à des époques

où le Moi n’était pas encore rigoureusement délimité par rapport au monde

extérieur et à l’autre”, comme “contrainte de répétition émanant des motions

pulsionnelles

L’intérêt de Freud se porte à cette époque (1921) sur le double, mais aussi l’occultisme, la télépathie, la transmission de pensée, l’animisme, la magie, la sorcellerie et, surtout, le « transfert de pensée », et, en 1925, « la signification occulte des rêves ».

Il écrit à E. Weiss, le 24 avril 1932 : « Je suis, il va sans dire, prêt à croire que derrière tous les phénomènes que l’on appelle occultes se cache pourtant quelque chose de neuf et d’important : le fait de la transmission de pensée, c’est-à-dire la transplantation de processus psychiques à travers l’espace sur d’autres individus. J’en reconnais des preuves tirées d’observations à la lumière du jour et j’ai l’intention de prendre aussi position publique à ce sujet. » Mais, en 1932, lors de la XXX e conférence ( « Rêve et occultisme » ), il conclut simplement par la notion fort importante d’induction de penser.

du double comme des perturbations du Moi”

assez fortes pour se placer au-dessus du principe de plaisir”. »

INDIFFÉRENCIATION PRIMAIRE ET LIMITES DU MOI

L’indifférenciation primaire, niée en 1915, est admise par Freud en 1925,

contrairement à Fairbairn et M. Klein pour qui sujet et objet existent dès la naissance (c’est-à-dire comme point de départ de la théorie). Quelques années plus tard, l’idée de ce temps primitif est confirmée : « Le nourrisson ne

Certaines sources

d’excitation, il ne les reconnaîtra que plus tard comme émanant de ses propres

organes » (Malaise

sein ») 1 . Il note en 1929 (OC, XVIII, p. 252) que la pathologie révèle un grand nombre d’états dans lesquels « la délimitation du Moi d’avec le monde exté- rieur devient incertaine ». Il arrive que des parties du corps propre, voire des « morceaux de la vie psychique propre » tels que perceptions, pensées ou senti-

1929, et en 1938, l’identification primaire : « Je suis le

différencie pas encore son Moi d’un monde extérieur

1. « Avoir pour être, le sujet se fait l’objet qu’il perd : l’identification après la perte de l’objet Avoir et être chez l’enfant. L’enfant aime bien exprimer la relation d’objet par l’identification : je suis l’objet. L’avoir est la relation ultérieure, retombe dans l’être après la perte d’objet. Modèle : sein. Le

»

sein est un morceau de moi, je suis le sein. Plus tard seulement : je l’ai, c’est-à-dire je ne le suis pas (Résultats, idées, problèmes, Paris, Gallimard, 1985, p. 287).

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ments, « semblent comme étrangers et ne pas appartenir au Moi, l’attribution au monde extérieur de ce qui se produit dans le Moi montre bien l’inconstance des limites du Moi ». Freud se réfère à Ferenczi et à P. Federn qui a écrit, dans « Quelques variations dans le sentiment du Moi » (1926) : « Toutes les défini- tions du Moi échouent dans la mesure où elles représentent le Moi comme une unité distincte, quelque chose qui s’opposerait à la réalité extérieure. » Il dis- tingue le « sentiment mental » et le « sentiment corporel du Moi » (soit l’expérience psychique et l’expérience corporelle) par leur différence élective dans l’endormissement, l’évanouissement et le rêve.

LA CLINIQUE DES LIMITES DU MOI

Federn, freudien de la première heure, dont l’œuvre était considérée comme fondamentale aussi bien par Racamier que par Anzieu, récusait la dis- tinction du Moi et du self pour maintenir le concept de Moi dans son ambiguïté féconde. Cependant, il recourait à la phénoménologie de l’expérience vécue du

corps et du « sentiment du Moi », étroitement lié aux variations de ses frontiè- res (ce qui ne suffit pas à le situer comme un précurseur de la psychologie du self de Kohut). Il a écrit : « Nous en sommes arrivés à la conviction ferme que l’évidence des frontières du Moi doit être gardée pour que le monde extérieur

et nous pouvons dire que le Moi (dans la psychose)

s’est absenté de la fonction de perception qui en vient à jouer seule, sans l’apport libidinal venant du Moi, c’est-à-dire sans le soutien de la sexualité dans sa forme liée, liante. » Il ne s’agit donc pas de la perte de la réalité et pas non plus de la perte de la fonction adaptative d’un Moi pulsionnellement neutre à la manière de Hartmann. Contrairement à Freud, il n’excluait pas le transfert dans les psychoses. Federn a décrit comme « psychose actuelle » les troubles narcissiques tran- sitoires dans le sentiment d’étrangeté, la dépersonnalisation et les idées déli- rantes oniroïdes (cf. M. T. de Melo Carvalho, Paul Federn, une autre voie pour la théorie du Moi, Paris, PUF, 1996). Le défaut d’investissement des « frontières du Moi » altère les rapports avec le réel de manière diverse selon qu’il s’agit du Moi corporel ou du Moi psychique. Conformément à la conception de Freud, le premier donne le modèle du second. Mais la différence entre l’intérieur et l’extérieur n’est assurée que pour le premier, d’où la fragilité du sentiment d’autonomie de la pensée :

puisse demeurer évident

l’intérieur, c’est d’abord l’intérieur du corps. L’unité et la permanence du corps sont relatives car l’enveloppe corporelle qui protège du dehors et du dedans est

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en quelque sorte trouée par les organes des sens et les zones érogènes en rap- port avec les objets, donc toujours menacée d’intrusion, de déchirure, de mor- cellement. Le prototype corporel des attitudes et des enveloppes psychiques (individuelles et dans les groupes) a été décrit par D. Anzieu (1974 et 1982) comme « moi-peau » dans une théorie de la genèse du Moi : il assure, entre autres fonctions, la protection contre les dangers extérieurs, le maintien du bon à l’intérieur et celle de zone d’échanges. Beckett en donne une formulation saisissante : « C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté, ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre » (S. Beckett, L’innommable, p. 160 ; cité par D. Anzieu, 1992). Petite fille obèse, Christine (cf. infra) imaginait sa peau éclatée et devant

Le thème de la peau était très présent dans ses

rêves et dans ses associations d’idées : sa fascination et son envie pour les vête- ments de peau, les combinaisons de plongée, et pour la peau de Christophe, plus que son pénis figure de puissance et de force. Elle rêva que sa propre peau partait en lambeaux par plaques, qu’elle était dépiautée comme la grenouille épinglée sur la plaque de liège (aspect persécutif du travail analytique). Dans un rêve, chez sa grand-mère, elle recousait la peau d’une jeune fille (voir aussi le cas de Laura, B. Brusset, 1998). Cette thématique de la limite du corps comme figuration des limites de soi, de l’espace privé du self, se révèle, à l’analyse, toujours en rapport avec les objets : trop près ou trop loin. Selon Freud, dans l’Abrégé (1938), le corps est l’objet premier, objet de la haine primordiale, première réalité extérieure (cf. Bleger, Aulagnier). L’activation pulsionnelle imputée au corps est intolé- rable (Christine dit : « La douleur de la furieuse envie sexuelle »). Elle suscite des fantasmes de pénétration de l’un dans l’autre par la sexualité génitale, mais aussi et surtout prégénitale, laquelle subvertit la première, et plus radicalement l’intrusion dépossédante de soi. C’est aussi l’horreur d’éprouver de la haine et des désirs d’agression et de meurtre : le meurtre du père mais aussi de la mère (le plus inacceptable est bien le fantasme de matricide). Les conflits, qui sont à l’origine des processus de clivage et de projection, trouvent expression dans le Moi corporel (hypocondrie, machine à influencer, anorexie mentale ; cf. B. Brusset, 1998 et 2001) ou dans le monde extérieur par le délire, ou encore dans l’utilisation d’un objet réel. En effet, lors de l’entrée dans la psychose ou aux confins de la psychose, ces patients cherchent à utiliser le

être réparée par des rustines

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monde extérieur ou un objet externe. E. Jacobson (1967) a ainsi écrit qu’ils ten- taient de « prévenir une dissolution des structures de leur Moi et de leur Surmoi, une dédifférenciation régressive et une désintégration qui les menaceraient d’un effondrement psychotique manifeste. Pour cette raison, ils peuvent non seule- ment tenir ou même se cramponner au monde extérieur, mais encore essayer de le changer, d’en créer un qui s’accorde à leurs besoins spécifiques, et de rejeter et de dénier les aspects qui ne leur sont pas utiles ». Cette position que Freud décri- vit comme alloplastique (opposée à autoplastique) est de changer le monde et non pas soi-même. Elle est au cœur des attitudes de l’anorexique vis-à-vis de son corps, notamment dans l’anorexie mentale restrictive pure. Les effets désastreux de la confusion historique avec l’hystérie requièrent la théorisation de sa spécifi- cité. Ces adolescentes tentent de s’affranchir du lien primaire à la mère par la destruction des aspects sexués de leur corps ressentis comme extérieurs à elles. Dans ces cas comme dans d’autres (les addictions notamment), l’utilisation des comportements, des sensations (comme excitation activement produite et entre- tenue) et des dysfonctions consécutives du corps s’effectue en substitution de l’appareil psychique dans une sorte de néo-fonctionnement en extériorité. Il s’agit d’un destin des pulsions et des défenses par échec à l’adolescence des autres possibilités. Ce destin pulsionnel, qui, par-delà les défenses par la négati- vation, semble actualiser et recréer les rapports primitifs du sujet et de l’environ- nement maternel précoce, ne peut être rapporté à une simple régression du Moi. Au prix du vide créé par le narcissisme négatif, il tente de faire face à la persécu- tion par des introjects inassimilables (lesquels déterminent la perception hypo- condriaque d’un certain nombre de sensations). Il essaie de pallier l’absence d’introjections structurantes du narcissisme par le passage à l’action sur le corps (et dans le cas de Laura par la création artistique d’une sorte de Moi-peau, Moi- coquille ; B. Brusset, 1998, p. 137). Sur un autre plan, Racamier (1980) parle de « l’utilisation surréalitaire (narcissiquement perversive) d’un objet réel » et de « délirer dans le réel » : le délire qui n’implique pas toujours l’erreur ou l’aberration sociale peut se glisser « dans la modalité même et la structure de l’appréhension du réel. Ce n’est plus alors qu’une question d’éclairage ». Il ajoute : « Je ne désigne pas ainsi les déli- res interprétatifs : toute interprétation est une construction, surtout quand elle déraille. Mais je pense à ceux qui délirent dans des objets bien réels, de telle sorte que les contours de leur délire se confondent avec l’ “hôte” où il se loge et qu’il faut une observation exercée pour l’apercevoir et le cerner. Ce sont des délires intimes et discrets : murmures de délire infiltrés dans les choses. » L’image que Christine me donna de son mari me laissa ainsi longtemps perplexe : il était impossible de dire où finissait la réalité objective et où com- mençait la projection : les deux se confondaient dans le lien avec lui.

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En somme, cette clinique de l’entre-deux peut éclairer et être éclairée dans des cas favorables par ce qui se joue en analyse de l’ordre de ce que je propose de regrouper sous la désignation de « troisième topique ». Comme on l’a vu, il faut distinguer dans ces fonctionnements interpsychiques le niveau prédomi- nant en jeu : le niveau conscient et préconscient correspond à l’association conjointe des idées, des images, des inférences sémantiques : elle peut être pré- paratoire au travail analytique ou rester d’ordre psychothérapique en excluant l’interprétation. À d’autres niveaux, l’activité psychique inconsciente de l’ana- lyste est impliquée et utilisée dans ses intuitions et ses interventions. Les trou- bles narcissiques et les états limites ont mis en lumière cette dimension sous- jacente à la problématique du transfert et des relations d’objet. Elle pose de manière renouvelée la question de la suggestion indirecte qui n’est pas dans l’intention de l’analyste mais qui peut être un effet de sa participation à l’analyse. L’attention qu’il y porte, la place faite au silence, à la réserve et à la non-communication sont autant de garanties relatives. Surtout dans les psychoses et aux confins des psychoses, la proximité psy- chique avec l’analyste et avec l’autre de manière générale est source d’angoisse, notamment l’angoisse de la perte d’identité par dédifférenciation régressive. Kernberg l’a mis au premier plan de la problématique des états limites. Ces angoisses sont facteur de retrait, d’activation des défenses autistiques ou pro- jectives si elles ne sont pas tempérées par des médiations dont les effets du cadre et le style des interventions de l’analyste. Le bouclier de Persée, dans l’interprétation qu’en a faite F. Pasche (1971), a fonction de réflexion et donc de tiercéité médiatrice. La meilleure défense contre l’angoisse de la proximité psychique avec l’analyste qui porte certains patients à l’espacement des séances est certainement la parole, l’investissement du récit en quête de la vérité d’une histoire qui se ramifie et se complète, assurant la continuité des séances dans le rythme présence-absence. La régulation de la distance et la fonction tierce du cadre permettent la constitution de cette forme d’intersubjectivité impliquée qui est à la fois objet et sujet. Elle maintient et contient les variations du transfert, les intensifications émotionnelles, les moments de crise, et elle rend possible par la médiation de la pensée de l’analyste la substitution du refoulement aux cliva- ges, la symbolisation et la subjectivation. La topique externe des rapports avec la réalité extérieure, ceux du self et des objets dans la séparation et dans l’indifférenciation, laisse progressivement place à la dialectique de l’inter- subjectif et de l’intrapsychique.

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UNE ILLUSTRATION CLINIQUE

Le cas de Christine montre les changements dans la relation de transfert et la définition corrélative de la fonction de l’analyste : double, contenant, Moi auxiliaire, incarnation du Surmoi interdicteur et protecteur. Par les transforma- tions des modes d’activité de penser (le penser et les pensées) et des espaces psy- chiques, l’expulsion psychotique du dedans dans le dehors fit place à l’activité de symbolisation dans l’espace intermédiaire tandis que tendaient à disparaître les expressions de l’irreprésentable dans le délire et les somatisations. Cette clinique illustre diverses modalités du rapport à la réalité, à l’actualité, et corrélativement aux objets. On peut y voir, par le travail analy- tique, le passage de la contrainte du délire au plaisir de la pensée et du jeu. Mais, si l’inspiration contre-transférentielle a pu suggérer des constructions dans l’exploitation des inférences logiques ou imaginaires à partir d’un narratif qui a toujours été maintenu sans troubles du langage, le but a toujours été l’investigation, la reconstruction, sinon la reconstitution des traumatismes infantiles. La méthode a été conforme au postulat de base de la causalité psy- chique et, donc, de l’après-coup dont ceux du transfert (en l’occurrence, réparti dans la double prise en charge psychiatrique et psychanalytique). Christine, 35 ans, infirmière, mariée depuis deux ans, sans enfant, a été hospitalisée pour dépression grave avec désorganisation de type psychotique. Les mécanismes et les thèmes délirants étaient polymorphes et flous. Par la suite, sous traitement antidépresseur et neuroleptique, apparurent divers symp- tômes de diagnostic psychiatrique difficile, évocateurs tantôt de phénomènes maniaques (excitation, fuite des idées), tantôt de troubles obsessionnels avec prémonitions et pensée magique. Du point de vue psychanalytique, il s’agissait d’une régression narcis- sique à la toute-puissance de la pensée, à la pensée magique, dans le déni omnipotent typique des défenses maniaques. Mais la thématique restait tri- butaire du mouvement mélancolique : elle croyait détenir un pouvoir nocif pour son entourage et pour le monde dont elle lisait les effets dans les évé- nements, les maladies et les morts qui survenaient autour d’elle et dans le monde. Elle les interprétait comme dus à ce qu’elle faisait, ce qu’elle lisait, ce qu’elle pensait. Elle devait donc se retrancher du monde pour protéger les autres, mais aussi se protéger elle-même d’une menace obscure venant des autres. Cette menace restait énigmatique mais source de la « chape de peur » qui l’enveloppait dès qu’elle sortait.

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Cette sémiologie est éclairée par des éléments de son histoire qui purent être progressivement précisés.

Trois ans auparavant, elle avait rompu la relation avec un homme dont elle se sentait la poupée et qui, depuis plusieurs années, ne lui donnait aucune satisfaction sexuelle. Or il advint que, étant revenue vivre près de ses parents, son père fut atteint d’un cancer rapidement évolutif. Elle vécut alors une pas- sion amoureuse pour un homme idéalisé, Christophe, dans un contexte qui actualisa de manière traumatique la configuration œdipienne. Peu après, son père mourut dans des conditions particulières qui furent à son insu la source d’une culpabilité aussi forte que niée. Il advint que, seule la nuit à l’hôpital avec son père à l’agonie dans de grandes douleurs, sollicitée par les soignants, elle dut prendre la décision d’accélérer la perfusion, c’est-à-dire de le tuer, geste nécessaire dont elle était loin d’imaginer les implications subjectives ultérieures. La relation avec Christophe et la rupture qu’il lui imposa brutalement peu après cristallisèrent ce que l’on peut appeler le noyau traumatique. Les phéno- mènes de dépersonnalisation et de déréalisation ainsi que les interprétations paranoïdes s’y rattachèrent directement mais de manière différée, puisque, entre-temps, elle se maria dans une certaine précipitation avec un homme qui correspondait à la prédiction d’une voyante et avec lequel les relations furent

d’emblée marquées par le masochisme

la décompensation dépressive et délirante qui entraîna l’hospitalisation. De la relation avec Christophe, elle donna des versions successives confu- ses et contradictoires comme autant d’efforts pour la rendre intégrable à ses représentations du monde, des autres et d’elle-même. Elle en parla comme d’un état d’aliénation plus que d’un état amoureux. En sa présence, elle avait le sen- timent de la transformation de l’ambiance, une inquiétante étrangeté par laquelle elle se percevait elle-même différente. L’attraction sexuelle n’était pas le plus important, et pas non plus les rares relations sexuelles, mais bien la pas- sion et ses enjeux narcissiques du lien passionnel en termes de vie et de mort. Il l’aurait séduite, entraînée dans un parcours initiatique, captée dans ses logiques inconnues d’elle : les lieux de rendez-vous étaient codés, toute coïnci- dence prenait valeur de message, et elle pensait devoir y déchiffrer son destin (il apparut beaucoup plus tard que cet aspect énigmatique et fascinant renvoyait peut-être à l’image de son père tel qu’elle le percevait dans son enfance). Aupa- ravant, elle avait eu des relations avec plusieurs hommes prénommés Christophe et elle parlait de Christophe 1, 2, 3 À la croire, l’objet dans le choix d’objet était réduit au code du prénom, un prénom pour elle riche de sens et jouant comme signifiant supposé déter- miner le signifié qu’est alors l’objet, ainsi nié dans sa réalité et son altérité. Si l’objet est réduit au trait unique du prénom, rien n’empêche d’admettre

C’est au bout de deux ans que survint

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en matière de choix d’objet ce que Freud a décrit en matière d’identification. Son déterminisme, fonction de la structure de la mémoire inconsciente, don- nerait le premier rôle à un signifiant formel dont le clivage fait un fétiche (cf. l’Homme aux loups). La question est alors de savoir quelle est la part d’un effet de désobjectalisation, de négativation, en réaction à la haine de l’objet excitant et voué par là même à la répétition. Le prénom Christophe condense une histoire qui passe par l’identification, donc la désexualisation, la dédifférenciation et l’aliénation : elle est Christophe : elle se fait l’objet de la perte (cf. J. Guillaumin, 1996). Au cours de la psychothérapie, qui devait durer près de dix ans, ce moment de sa vie resta longtemps une zone traumatique non subjectivée de sa mémoire, comme une contusion ou une plaie qui devait être évitée ou être traitée par divers moyens jamais suffisants. Outre les passages à l’acte divers et les soma- tisations multiples (hypertension artérielle et pyélonéphrites sans doute en rapport avec une anomalie rénale, thyroïdite d’Hashimoto, c’est-à-dire maladie auto-immune), c’était la recherche d’un savoir ésotérique, le recours à des lec- tures en quête d’un autre monde, d’une autre vérité susceptible de l’aider à com- prendre pourquoi elle se sentait différente des autres, dangereuse pour eux, et pourquoi les autres étaient pour elle si décevants et frustrants. S’y mêlaient des interprétations paranoïdes qui compromettent son insertion professionnelle :

par exemple, une collègue proche d’elle vient salir la moquette de son bureau. La chimiothérapie neuroleptique et antidépressive prescrite par un psy- chiatre parallèlement à la psychothérapie à deux séances par semaine assurait la réduction de l’angoisse et conjurait le risque de retour de la réaction dépres- sive, tout en constituant un précieux moyen de répartir le transfert et, surtout au début, de faire face aux mouvements imprévisibles et massifs qui en inver- saient les valeurs. En dépit d’une certaine méfiance initiale, la relation en psy- chothérapie avec moi s’installa progressivement sur le mode de la confiance et de la sécurité dans une expérience inédite et structurante. Les idées de complot homosexuel en vue de la sodomiser, dont feraient partie son mari et ses théra- peutes, restèrent fugaces. Mais elle prévenait ce danger, et surtout celui de l’abandon, de la perte possible, par la recherche d’autres méthodes, d’autres thérapeutes ou soi-disant tels qui ne tardaient pas à la décevoir sans cependant dissuader cette attente. Cette forme de diffraction du transfert était sans doute la condition du maintien de la bonne relation, d’un bon « transfert de base » et de la régulation de celui-ci. Mais elle avait, comme nous le verrons, bien d’autres significations. Il lui a été longtemps impossible de parler d’elle-même, de prendre cons- cience de sa propre activité de pensée comme de l’existence d’un monde inté- rieur. Toute son attention et tout son discours étaient centrés sur le sens des

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événements et celui de ses troubles somatiques dans l’actualité de sa vie. La per- ception tenait la place de la représentation imaginaire défaillante tout en tom- bant sous la coupe d’un imaginaire interprétatif débridé. Demeurait exclue toute appropriation subjective dans le rapport du sujet à lui-même. Ce premier type d’activité projective, déterminant une sorte de « fonction- nement psychique en extériorité » (cf. B. Brusset, 1999, p. 55), suggère le modèle de la « topique externe ».

La compulsion interprétative

Les coïncidences avaient d’emblée un sens qui s’imposait à elle avec toute l’évidence de la perception d’un fait. La souffrance qu’elle en ressentait et l’investissement de la relation thérapeutique l’amenaient à en faire le récit et, progressivement, à s’interroger avec l’analyste sur les raisons de ces croyances. Les maladies de son entourage et les événements catastrophiques qui sur- viennent dans le monde sont perçus de manière réaliste, mais elle en infère l’existence d’une causalité mystérieuse qui vient d’elle. Par cette croyance, elle donne à tout événement qui sollicite son attention par quelque coïncidence une signification autoréférentielle contraignante, indubitable. Ils sont interprétés comme produits par une force maléfique qui est en elle. Même une lecture qu’elle fait peut déterminer des catastrophes. Ainsi, elle lit une légende de la mythologie grecque sur l’origine du sphinx dans un combat entre un lion et un aigle. Or, le lendemain, un train ne peut s’arrêter et entre violemment dans la gare de Lyon ; un avion s’écrase en Chine. Elle met en équivalence symbolique le lion et la gare de Lyon par leur identité phonétique, l’aigle et l’avion chinois par leurs similitudes, et elle donne à l’analogie une efficacité réelle démesurée. Mais il s’agit, dans les deux cas, d’une catastrophe publique, spectaculaire, imprévisible, violemment destructrice sur la scène des actualités dans la réalité. Elle établit un lien causal entre sa lecture privée et la scène du monde d’une manière qui témoigne de la mégalomanie typique de la régression narcissique de la mélancolie et de la manie. En rupture avec l’activité de penser liée à la lec- ture, à la connaissance, à l’intérêt pour les mythes et les légendes, l’évacuation et la dispersion de la pensée reposent sur le déni de la réalité psychique, le triomphe de la pensée magique et l’échec de la pensée réflexive : des pensées sans appareil à les penser par la rupture du contenant, l’anti-fonction alpha. La compulsion à symboliser se fait sur un mode élémentaire, primaire en utilisant pourtant les ressources du secondaire. Le déplacement simple d’une équation symbolique est aussi la réalisation hallucinatoire de l’agression, par pénétration destructrice du train dans la gare et de la chute mortelle de l’avion-aigle : la cul-

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pabilité est à la mesure de son identification inconsciente au sujet responsable de ces catastrophes. Or, comme le montrent ses associations, ces deux événe- ments dramatiques donnent figuration aux fantasmes inconscients induits par sa lecture. Ils n’ont pas lieu dans l’ordre des représentations, mais seulement dans l’espace de la projection, mais ils peuvent être construits à partir des évo- cations de son histoire infantile traumatique. Ils s’avèrent renvoyer directement à la scène primitive destructrice immobilisée dans la figure bisexuelle composite du sphinx (ou de la sphinge) qui, plus qu’un monstre femelle dévorant (d’origine parthénogénétique selon Euripide), n’est pas ici sans évoquer le fan- tasme des « parents combinés » décrit par M. Klein. La légende de l’origine de la figure culturelle du sphinx perd son pouvoir de conjuration de l’angoisse de démembrement, de démantèlement : la légende compromet l’efficacité défensive de la figuration mythique pour en activer les fantasmes constitutifs originaires qui ne peuvent qu’être expulsés très loin et volatilisés par un mode d’inter- prétation de la réalité à l’échelle du monde. La projection psychotique décentre le sujet de la souffrance mélancolique dans une forme maniaque de fuite des idées. Il appartient à l’analyste non seu- lement de suppléer à l’activité d’un préconscient inefficient dans lequel puissent s’articuler représentations de choses et représentations de mots dans la réfé- rence aux objets, mais aussi, par les liens avec l’histoire infantile, de solliciter l’activation, voire la constitution des représentations de choses et des repré- sentations de représentations au niveau primaire de la symbolisation – en l’occurrence, les imagos parentales en action dans les fantasmes originaires. Le travail analytique des liens de sens établit des cohérences face aux effets de l’hétérogénéité constitutionnelle du Moi laissée ouverte à la démesure de ses contradictions. En effet, l’idée freudienne de la régression mélancolique qui installe l’objet réduit à son ombre bidimensionnelle dans le Moi a trouvé, avec « Le Moi et le Ça », sa pleine mesure dans la théorie du Moi comme héritier de plusieurs iden- tifications. Elles laissent entre elles les lignes de sa fracture et de son morcelle- ment possibles, du moins quand il s’agit d’incorporations aliénantes à défaut d’identifications structurantes. L’identification mélancolique à l’objet a dès lors fondé un aspect de la théorie de la psychose, comme l’accomplissement halluci- natoire du désir dans le rêve a fondé l’interprétation de la névrose. Le fonctionnement projectif fondé sur le déni et le clivage met à distance la réalité psychique interne, mais elle revient par le sens univoque qui s’impose à elle des événements de la réalité extérieure, sens qui la confronte aux effets néga- tifs qu’elle produit à son insu. Par le fonctionnement projectif, la douleur morale mélancolique est évitée, mais l’auto-accusation fait retour dans les faits dont elle se sent responsable : il ne s’agit pas de sentiment de culpabilité, mais de ce qui

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lui apparaît comme constatation objective et déduction logique dont elle doit tenir compte sous peine d’angoisse : l’angoisse d’être dangereuse pour les autres et pour le monde. La mégalomanie de la « névrose narcissique » apparaît dans la démesure de l’incrimination. Il ne s’agit pas d’angoisse-signal déter- minant inconsciemment les comportements d’évitement, mais d’événement- signal dont elle doit tenir compte sous peine de détresse et de culpabilité mélancolique. Elle veut m’en faire témoin en multipliant les exemples comme autant de preuves qu’il n’y a pas de hasard, même par des constructions sophistiquées de la plus haute fantaisie. Le sens d’un événement de la réalité apparaît au cours des séances relié à un ensemble d’associations qui, faisant disparaître toute par- ticipation subjective de sa part, lui donnent une pseudo-rationalité qui l’accuse. Mais la fonction d’une croyance est d’abord l’inversion maniaque d’un vécu d’impuissance en toute-puissance magique. Par là, se trouvait introduite la pos- sibilité de constructions en référence aux vécus traumatiques de son histoire infantile – donc, à la longue, celle de rétablir les éléments disjoints d’un puzzle dans la logique et la légitimité retrouvées des affects et des désirs : l’élaboration psychique de ce qui n’avait pas été pensé et peut-être même « expériencé ». Dans la mégalomanie auto-accusatrice mélancolique, Christine se sent res- ponsable d’une manière qui justifie et rationalise ses évitements et son retrait social d’allure schizoïde. Elle aménage un espace privé avec des livres choisis pour « filtrer la réalité », avoir un « temple interne » qui la mette à l’abri des autres vis-à-vis desquels elle se sent une éponge et devient trop dépendante. Elle poursuit cependant son activité professionnelle sur un mode réduit, et sa vie conjugale non sans crises et non sans masochisme. Le clivage empêchait l’envahissement de l’espace psychique et permettait une adaptation fragile et approximative à la réalité en dehors de la folie vis-à-vis de laquelle elle gardait une distance critique intermittente à la mesure de l’intensité de l’angoisse et de la souffrance. L’attention interprétante portée aux événements et aux coïncidences des faits contraste dans cette période avec l’absence apparente de vécu persécutoire dans les relations aux autres, l’absence de sensitivité, d’interprétation intersub- jective, de mécanismes d’identification projective utilisant les autres (le retour sur le mode persécutif : « Ils s’approprient des morceaux de moi »). Mais l’analyse mit au jour le refoulement systématique, ou plutôt le déni, des réac- tions hostiles qu’elle ressentait vis-à-vis des autres dans des relations marquées par l’ingratitude ou la méchanceté. Elle put faire état des situations relationnel- les dans lesquelles elle était exploitée, manipulée, trompée. Elle restait passive, incapable de réagir, sinon en allant vomir son repas. La haine n’était pas res- sentie, mais les signes dans la réalité attestaient l’accomplissement de la ven-

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geance. Les déplacements aboutissaient à la dispersion dans l’espace et dans le temps des accomplissements destructifs. Il nous fallait retrouver en séances le fil conducteur vers les objets en cause. Dans un deuxième temps au cours de la cure, la lecture interprétative des coïncidences qui lui faisait exclure le hasard prit d’autres dimensions, dont celle de la prémonition. Elle pressentait la survenue des malheurs, sorte de signal prenant valeur d’alarme. Même dans un rapport parfois très indirect avec celui- ci, l’occurrence d’un événement fâcheux donnait raison à son pressentiment et justifiait ses évitements. Il fallut du travail et du temps pour qu’elle finisse par comprendre que la victime qu’elle voulait protéger était, sous couvert des déplacements, l’objet de sentiments occultés pour le moins ambivalents – ou, plutôt de mouvements pulsionnels dévastateurs. Au bout de plusieurs années, l’activité projective changea de signification, devenant la récolte de codes secrets qui excitaient sa curiosité et qui devinrent petit à petit une sorte de jeu dont elle étalait en séances les méandres fantai- sistes. Des signes mystérieux lui sont adressés : un ticket de métro près de son

paillasson porte la mention manuscrite : « I

en Israël, Rabin est assassiné et le prénom de son assassin est Igal

licitée par ce qui lui fait signe dans les publicités, par exemple la lettre qui est la

première du prénom de son père, des chiffres qui renvoient par des chaînons compliqués à son histoire familiale, à son ancien amant Christophe, etc.

Ce qui, chez d’autres, serait de l’ordre de l’association des idées dans l’activité imaginaire est pour elle inscrit dans la réalité qu’elle perçoit et qui ali-

mente ses peurs, son excitation et

Il apparut qu’à partir de cette expérience elle tentait ainsi de faire pièce à ce qui était sous-jacent : le retrait des investissements libidinaux de la réalité sociale, l’ennui, le vide et, fondamentalement, la perte du sens de la réalité du monde et d’elle-même sur le mode de l’inanité, du « déni de signifiance » qui, par le tra- vail du vide, permet le maintien de la perception de la réalité (Racamier). L’investissement douloureux de la réalité cruellement indifférente, ou son désin- vestissement, était contrecarré par l’investissement d’une forme de néoréalité excitante, de « surréalité », celle d’un monde chiffré qui lui fait signe, comme aux êtres supérieurs, aux « initiés » qui voient ce qui échappe aux autres : elle est éblouie par cette puissance magique qui, d’une certaine façon, l’identifie à son père et maintient un lien supranaturel avec lui (la communication avec les morts). Ainsi, souvent, les inférences déréelles étaient-elles en rapport avec des déplace- ments compliqués qui conduisaient au Christ, à Christophe et, au terme de cir- cuits plus ou moins alambiqués, au père. Celui-ci, longtemps réduit à son ombre portée sur le Moi, s’anima, faisant retour dans son discours comme une personne différente d’elle-même mais reliée à elle par un lien invisible (en rapport énigma-

» Or, le lendemain,

Elle est sol-

est chez R

ses récits en séance.

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tique avec une anomalie corporelle qu’ils avaient en commun : l’ébauche d’une spina bifida). La sortie progressive de la mélancolie semble passer par l’animation et la personnification de ce qui n’est d’abord qu’une ombre ou comme, pour Schreber, avant le retour de Fleschig dans son récit, des personnages à la six-quatre-deux.

Le travail analytique

Il comportait deux risques :

— la séduction du surréalisme et du romanesque de son discours, de l’origi- nalité inventive du délire. Elle pouvait induire la complicité dans la régres- sion à l’infantile de la pensée magique et du jeu. Mais le plaisir de dire res- taurait le principe de plaisir-déplaisir et créait le lien ;

— la démonstration inépuisable en séance de l’absence de hasard. Elle était ini- tialement, comme la compulsion interprétative, une forme de résistance par remplissage du vide. D’où l’ennui insidieux que je ressentais contre-transfé- rentiellement en dépit de ses efforts pour susciter mon intérêt par ce qui avait suscité le sien, peut-être pour m’en parler.

La vitesse dans la lecture maniaque excitante de la réalité extérieure court- circuite la mise en scène fantasmatique. Il faut alors ralentir et faire appel à la mémoire comme moyen de comprendre ce qui est ainsi évité : la résurgence angoissante et dépressiogène d’un autre temps vécu dont les effets pourraient émerger dans une temporalité différente, une temporalité lente. En excluant toute intervention susceptible d’être perçue comme effractive, intrusive ou de suggestion, il fut possible de mettre au jour les fonctions tenues par les croyances, et à partir de celles-ci la remémoration et la reconstitution de son his- toire et des effets après coup des événements vécus. La discrimination et la ver- balisation interrogative des affects trouvèrent place dans les souvenirs qui furent autant de jalons dans la cure, par exemple l’événement de la noyade à 6 ans comme figuration de l’anéantissement de soi dans la fusion régressive avec la mère et l’indifférenciation, l’effondrement, la suffocation, l’asphyxie, la détresse de l’abandon et de l’indisponibilité de la mère. Tombée entre deux bateaux, elle fut sauvée de justesse par un témoin tandis que sa mère lui avait paru dramati- quement non secourable, en pantalon blanc, bavardant au pied du mât Le sentiment de ne pas avoir de place pour ses parents trouvait figuration concrète dans le fait de ne pas avoir de chambre, et pas non plus chez ses grands-parents maternels, dormant dans leur lit (et après la mort du grand- père, à la place de celui-ci). Elle y trouvait refuge, se laissant gaver par sa

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grand-mère devant la télévision. Le défaut d’espace privé était ainsi matérialisé, laissant cette fille unique envahie par les adultes. Petite fille obèse et bègue (énurétique jusqu’à 7 ans, asthmatique de 8 à 15 ans), elle était exclue des groupes et déjà couverte, disait-elle, d’une « chape de peur ». Pendant toute une période, elle ne supportait pas la moindre proximité physique avec sa mère, envahie par des fantasmes de retour dans son ventre et de noyade par le liquide amniotique, et aussi le fantasme de la battre et de la tuer : ces thèmes de phobies d’impulsion devinrent des scénarios oniriques. Ces mêmes fantasmes lui rendaient insupportable l’idée d’avoir un enfant et d’avoir des relations sexuelles. Bien des aspects des liens avec l’image maternelle étaient occultés par les aléas des relations actuelles dans la réalité extérieure, par le transfert et surtout par déplacement, notamment sur l’image du père. Les récits de rêve permirent la reconstitution d’une activité psychique qui longtemps ne lui fut accessible que pendant les séances. Leur interruption entraîna des moments paroxystiques de détresse. Pendant une durée qui lui sem- blait rétrospectivement infinie, à vrai dire hors le temps, elle restait repliée en boule sous sa douche, un coton d’eau de Cologne sous le nez, irritable, intolé- rante, se sentant très mal, aspirant à être malade ou même morte (cf. B. Brusset,

1999).

L’incapacité de penser dans la coalescence des angoisses paranoïdes et des angoisses dépressives (déprimée d’être angoissée et angoissée d’être déprimée) est levée par la fonction contenante de l’analyste, à condition qu’il soit présent en réalité. Il faut ajouter la fonction organisatrice du clivage entre le psychiatre et l’analyste, et la recherche d’un gourou pour tenter de s’affranchir du senti- ment de dépendance et retrouver une supériorité, celle des initiés ou des éveil- lés, celle de la pensée magique, de la toute-puissance de la pensée. C’est de cette manière que la projection en vint à jouer comme processus d’élaboration (comme le rêve), donnant figuration non seulement aux fan- tasmes inconscients, mais aussi à l’irreprésentable des motions pulsionnelles sexuelles et destructrices.

L’évolution

La compulsion interprétative était subie alors même que la conviction tendait à disparaître. Elle en souffrait comme d’une contrainte, celle de l’auto- matisme des idées qui ne viennent ni d’elle, ni des autres, mais, disait-elle, de

son cerveau : « J’en ai marre de l’automatisme de mon cerveau

en récit destinée à son interlocuteur lui donnait une position active, d’abord

» Mais la mise

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restreinte à la séance et petit à petit étendue à son activité psychique à l’extérieur. Elle prit l’initiative de créer du sens, un peu à la manière des pho- biques affrontant les situations phobogènes, en posant des actes par lesquels s’affirmait sa position de sujet de sa vie et de son histoire : ainsi, aller acheter un gâteau Saint-Honoré rue saint-honoré, rue dans laquelle son père avait jadis travaillé et qui était aussi en relation indirecte avec Christophe. Elle savourait l’expérience d’omnipotence que lui procurait la création des signes, et aussi de ce qu’elle appelait des « stratagèmes », la ruse pour avoir du pouvoir sur les autres. Elle découvrait pouvoir inverser les rôles par rapport avec ce qu’elle avait subi antérieurement. Une réappropriation de son histoire se fit ainsi en créant des liens qui devaient partir de l’action et de la perception actuelles dans la réalité, en posant des actes qui fassent sens pour rendre possible l’introjection à partir de la pro- jection, en contournant le clivage du dedans et du dehors, du subjectif et de l’objectif, de l’intérieur et de l’extérieur. Cette sorte de jeu comportait le renver- sement de la passivité en activité, et, sur un mode sublimé, des déplacements métaphoriques et métonymiques au plus près des processus élémentaires de symbolisation. Il effectuait aussi le parcours inverse du double retournement antérieur, c’est-à-dire maintenant du masochisme en sadisme, et du retourne- ment de la personne propre à l’objet. Elle découvrit avec satisfaction son pou- voir de symbolisation et de subjectivation, et, dans le même temps, elle dit retrouver ses émotions et ses désirs et ne plus se sentir être un robot. Les fré- quentes somatisations s’espacèrent parallèlement (sans que l’économie pulsion- nelle en cause ait pu être précisément repérée). Dans l’œuvre de Freud, après la définition de la projection non directe- ment défensive dans Totem et tabou et dans le « Complément métapsycholo-

» de 1917, la fonction défensive de la projection reprit sa place centrale

gique

avec Au-delà du principe de plaisir (1920) et dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926). La projection mettant à profit l’existence d’un seuil de stimula- tion pour transformer les affects douloureux en perception du monde extérieur, l’activité perceptive a fonction défensive. C’est bien ce qui apparut sous deux modes différents au cours de la psychothérapie de Christine, témoignant de la coexistence de niveaux de fonctionnement et donc d’espaces psychiques diffé-

rents et aussi d’une évolution.

L’odeur de formol

En quête d’ésotérisme et de rencontre avec des « initiés », elle entra dans une société philanthropique avec l’idée d’être délivrée du sentiment douloureux d’être différente des autres.

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Elle surmonte le vécu légèrement persécutoire de la candidature avant d’être admise. Un jour, dans un contexte austère et fortement ritualisé, elle écoute avec d’autres femmes le discours moral de la présidente qu’elle trouve ennuyeux et interminable. C’est alors qu’elle a la sensation troublante qu’il y a dans la pièce une odeur de formol. Cependant, elle doute, puisqu’elle demande ensuite aux autres si elles ont perçu la même odeur. Elle en parle comme d’une hallucination (il serait sémiologiquement plus exact de parler sinon d’hallu- cinose, du moins, avec H. Ey, d’ « éidolie hallucinosique »). Plus tard (comme Lucy von R. des Études sur l’hystérie), elle se demandera si mon bureau n’a pas une odeur de brûlé. Le contexte de la sensation olfactive de formol est typiquement hypnoïde :

l’immobilité, l’inaction, l’ennui par retrait des intérêts du monde extérieur. Il y aurait régression topique du pôle moteur au pôle sensoriel avec activation d’une trace mnésique particulièrement significative comme le montreront les associations ultérieures en séance. En première approximation, plus que d’une expression de l’hallucinatoire, il semble s’agir de l’émergence de représentations fortement condensées en rap- port avec un mouvement transférentiel sur la Présidente, puis de refoulement et de conversion, comme métaphore incarnée, non pas sur la sensibilité ou la motricité, mais sur la sensorialité olfactive. Cependant, il y a une mise à dis- tance dans l’espace rendant l’évitement possible : le trouble est localisé et tem- poraire en même temps que lié au doute anxieux, de sorte qu’il s’agit plutôt d’ « hystérie d’angoisse », donc de l’existence d’un mécanisme de projection déterminant une formation substitutive par effraction du refoulement et du Moi. À partir de là, les déplacements de la représentation inconsciente à la per- ception font la richesse du symptôme que révélera, à partir des associations d’idées, le travail psychanalytique. Il apparut, en effet, que l’émergence substitutive et effractive de cette for- mation de l’inconscient était liée à la condensation extrême de plusieurs réseaux associatifs constituant une unité sémantique sous le seul signifiant olfactif de l’odeur de formol. Les associations en séance ont été les suivantes : la gre- nouille dépouillée et disséquée en classe à l’âge de 8-9 ans, formolée, écartelée et épinglée sur la plaque de liège, la taxidermie du hamster d’un camarade de classe et, par divers chaînons associatifs, le « Christ écartelé ». Cette figure prit une grande importance en rapport avec son éducation catholique et sa longue fréquentation des écoles privées. Mais il conduisit surtout à la chambre des parents. Dormant jusqu’à l’âge de 12 ans dans la chambre de ses parents, elle était le témoin direct de leurs relations sadomasochiques dans la sexualité et dans la violence plus ou moins confondues. Elle avait peur que l’un tue l’autre. Utilisée par eux dans leurs conflits et dans leur folie, elle se sentait privée

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d’existence propre entre une mère qui l’abandonne très vite pour reprendre un commerce lui prenant tout son temps et un père fascinant et bizarre par ses rites obsessionnels, peut-être ses idées délirantes, et qui ne supportait pas le moindre contact physique avec elle La situation de témoin excité et impuissant des relations sexuelles et agres- sives de ses parents avait empêché l’élaboration des fantasmes de scène primi- tive et le jeu des identifications corrélatives, mais aussi la réparation des défail- lances primaires de l’environnement en deçà de toute représentation. La compulsion masturbatoire avait empêché l’auto-érotisme générateur de l’espace du fantasme. Une issue significative au trauma de la scène primitive fut, en référence au grand crucifix qui était en face du lit de ses parents, l’identification au Christ crucifié (elle disait : « écartelé »).

Le crucifix

Dans l’espace externe de la perception visuelle, il eut une fonction essentielle. Une forme humaine masculine, inanimée, immobile, silencieuse, unifiée dans et par la douleur (la fonction du masochisme), fétichisée, était utilisée comme talisman contre la désorganisation, le morcellement, l’écartè- lement non représentable, l’agonie primitive. Une perception visuelle prévi- sible en opposition terme à terme à celle qui était cause de débordement traumatique, et aussi la figuration de son propre vécu de sidération pétrifiée comme par la Méduse La fonction contenante de la forme unifiée était au premier plan par rap- port à la dimension mytho-symbolique, celle du thème religieux, du Christ fils de Dieu le Père, du sacrifice, de l’expiation et du sacré (G. Rosolato) : le meurtre du père et le totémisme (selon Freud, « la forme la plus ancienne de religion »). Crucifiée, écartelée, écorchée vive par le débordement des excita- tions traumatiques, elle pouvait, comme le Christ sur la croix, vivre l’abandon mais aussi espérer l’amour de Dieu et être Dieu elle-même, détentrice de toute- puissance dans ce monde et dans l’autre. Ce fantasme narcissique comportait la bisexualité et l’identification aux deux parents et à la double position sadique et masochique (elle s’aperçut que c’était bien elle qui disséquait la grenouille !) Christine s’était demandé, sans parvenir à la conviction, si elle n’était pas le nouveau Messie ou la réincarnation de la Sainte Vierge destinée à l’en-

mais elle demeura longtemps attentive aux signes mystérieux de ce des-

fanter

tin qu’elle lisait dans telle ou telle coïncidence, et qu’elle pensait lui être desti- nés. De même, enfant, cherchait-elle à comprendre ce que son père voulait d’elle et à déchiffrer le sens énigmatique de certains de ses comportements dont

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il y a quelque raison de penser qu’ils étaient fort pathologiques (rites obsession- nels, propos bizarres, activités mystérieuses). La perception visuelle, possible et impossible dans les alternances du jour et de la nuit induit la représentation d’une figure ayant sur le plan narcissique la fonction antitraumatique d’un fétiche. Dans les catégories de la sémiotique de Peirce (1931), on peut dire que la secondéité de la représentation iconique en deçà de la tiercéité du signe (et non pas la priméité de l’indice) est génératrice de celui-ci, au moins dans un temps second, celui du discours religieux. Par la tier- céité, le pouvoir de la forme sur le chaos ouvre la voie à des niveaux divers de fantasmatisation et de symbolisation. Ils trouvèrent leur portée objectale dans le prénom de Christophe, évoqué comme ayant déterminé plusieurs choix d’objets (et mon choix de la nommer ici Christine). Cette figure permit l’analyse des fantasmes sadomasochiques, de leur généalogie retrouvée par les chaînes associatives des expériences de l’enfance conduisant à l’Infantile. La forme matérielle inanimée du crucifix a eu pour fonction de stabiliser les mouvements de renversement d’amour en haine, de retournement de passivité en activité, de masochisme en sadisme, de voyeu- risme en exhibitionnisme. La question se pose de savoir si la différenciation sujet-objet en est la cause ou la conséquence. Toujours est-il que devinrent ana- lysables à partir des associations d’idées la position de victime accusatrice, la culpabilité de l’inceste et les identifications, la fantasmatique du père meurtrier de la mère et de la mère castratrice du père, giflé, disqualifié et considéré comme fou dangereux. En somme, le symptôme d’allure hallucinatoire de l’odeur de formol s’avère déterminé par un mécanisme projectif par lequel un ensemble de repré- sentations condensées se manifestent par la perception d’une odeur anormale dans un contexte hypnoïde. Une telle clinique pourrait suggérer une manifesta- tion de la dynamique primitive de l’hallucinatoire. Mais, en première approxi- mation, on peut y voir un équivalent de conversion hystérique éphémère comme le suggère le contexte confiné, passivant, durable, hypnogène et aussi transférentiel. L’activité perceptive du Moi s’emploie à trouver des équivalents sensoriels d’une expérience intime qui s’ignore. Mais sa localisation spatiale extérieure à soi rend possible le contrôle et l’évitement à la manière de la pro- jection constitutive de la phobie, à laquelle s’ajoutent les déplacements et les condensations. Les impressions sensorielles se cristallisent subitement autour d’une per- ception sensorielle qui s’avère être une trace mnésique. Celle-ci, dans la logique narcissique, renvoie à une image mortifiée d’elle-même : la grenouille dans le formol, le Christ sur la croix, dont on pourra rapprocher aussi plus tard ce qu’elle dit de l’acupuncture qu’elle subit et des fantasmes masochistes qui s’y

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rattachent. L’odeur de formol, à l’opposé de celle de l’eau de Cologne, renvoie au cadavre et aux affects en rapport avec l’analité (une partie d’elle-même expulsée), avec l’abjection (J. Kristeva) et, par-delà celle-ci, au masochisme et au sadisme meurtrier, le meurtre de la mère. La projection extériorise le mauvais en soi en lui donnant une figuration sensorielle, mais celle-ci utilise une trace mnésique qui est au carrefour de plu- sieurs séries associatives de grande signification. Cette extériorisation établit une position active de sujet percevant en rapport avec un Moi purifié. Elle assure une position de maîtrise qui se trouve confirmée par la parole et la solli- citation de la comparaison avec la perception des autres. La relation avec elles comme avec la présidente sont, au moins provisoirement, sauvegardées. La rupture viendra peu après.

La projection directe sur l’analyste

Lors d’une séance, elle évoque, dans l’économie du Bien et du Mal, les coïncidences qui font sens pour elle : si quelque chose de bon et de positif sur- vient pour quelqu’un, un malheur doit arriver à son entourage. Or sa meilleure amie, Maryse, est enceinte et lui propose de vivre ensemble sa grossesse, elle qui ne peut pas avoir d’enfant. Deux mois plus tard, l’échographie révèle qu’elle porte un fœtus sans bras. Après l’avortement, elle l’a gardé dans un bocal, et lui dit qu’il ressemble à un lapin. Dans un rêve, Christine montre à son ex-mari que Maryse pond des œufs

Les associations l’orientent vers un tableau du

Louvre : La Vierge et le lapin, et, du côté de son enfance, les œufs de Pâques en chocolat dans le jardin de sa grand-mère. Les belles choses (culturelles) et les bons souvenirs personnels sont ainsi substitués à l’horreur que lui avait inspirée le fait réel, et non sans rapport, aussi, avec la curiosité sexuelle infantile sur l’origine des bébés. Lors de la séance suivante, elle me dit soudain, avec un ton vindicatif très inhabituel : « C’est parce que vous m’avez dit que je m’occupais trop de ma grand-mère que mon amie Maryse a eu ce malheur. Si je m’en occupe moins, c’est de votre faute ! » Pour la première fois au bout de plusieurs années, l’accusation est directe, vive, affectée, inattendue. Interloqué, je lui rappelle par réaction immédiate qu’elle sait très bien que je ne porte pas de jugement, avant de lui montrer qu’elle m’impute, du fait de la grande culpabilité qu’elle en a, un reproche qu’elle se fait à elle-même.

d’où sortent de petits lapins

Cherchant à contrôler sa vive émotion, elle me répond en se justifiant lon- guement d’avoir délaissé sa grand-mère pour des raisons objectives incontes- tables, mais en ajoutant les raisons non moins objectives de son sentiment de

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dette vis-à-vis de cette grand-mère qui l’a souvent secourue dans son enfance. Sa culpabilité est donc devenue consciente. Or, ce n’est pas elle qui est punie mais son amie. Elle se sent coupable d’être pour quelque chose dans le malheur de cette amie, une des seules dont elle est proche. À partir de mes remarques, elle prend conscience de l’ambivalence de ses réactions : Maryse allait avoir un enfant alors qu’elle-même ne peut en avoir. La culpabilité est liée à l’envie destructrice, qui est apparue sur le mode projectif dans la crainte que les gens lui prennent ce qu’elle a dans le ventre, élément discordant de son discours qui m’avait frappé. La projection directe sur l’analyste au cours de la séance en face à face semble résulter de la conjonction de cette double raison de se sentir coupable :

un seuil de condensation est atteint et la projection est ici directement expulsive de ce qui ne peut être intégré. Auparavant, par clivage du transfert, le lien avec moi était resté positif, le psychiatre qui la traitait parallèlement devenant sus- pect. En ne prenant pas les médicaments qu’il lui prescrivait, elle donnait une issue symbolique à cette méfiance projective et s’en trouvait punie par le retour de plus d’angoisse ou de plus de dépression. (C’est pendant son analyse avec Freud que l’Homme aux loups fit soigner son nez par des cautérisations chez le

D r Wolff : le clivage du transfert a pu dès cette époque constituer le germe hors

le temps de ce qui produira beaucoup plus tard le symptôme hypocondriaque que Mme Brunswick analysa en référence au transfert sur Freud.) Par réduction du clivage, je devins non pas le persécuteur, le « mauvais objet », mais l’accusateur. Par projection du Surmoi, le reproche qu’elle se fait est

extériorisé, et, du fait qu’il m’est attribué, elle peut y faire face en se justifiant par un discours qui ressemble à une plaidoirie. Mais, de plus, la culpabilité est déduite de la punition qu’elle voit dans le malheur qui frappe son amie et non pas elle. Par ce système défensif, elle tente d’échapper à la culpabilité et à la punition. Mais l’intensité émotionnelle montre bien la fragilité de la défense par projection directe de l’auto-accusation au regard de la force du conflit d’ambivalence pul- sionnelle. Ne plus s’occuper autant de sa grand-mère malade met en péril les contre-investissements. Ceux-ci donnaient à la réparation une dimension d’effi- cacité concrète qui la distinguait des modes antérieurs de la réparation maniaque

à base de pensée magique, ou obsessionnelle à base de rites conjuratoires et de

dévouement masochique. Réduction des clivages et élaboration de la position dépressive transformaient le lien avec moi. Elle déplore que les gens autour d’elle ne fassent par sur eux-mêmes le travail qu’elle fait avec moi. Ce qui est un moyen de réparer son thérapeute après l’avoir vivement accusé de l’accuser. Or la projection est ici un déplacement du dedans au dehors de la critique surmoïque, mais elle donne lieu à la croyance à la réalité du reproche entendu, de sorte qu’il serait justifié de parler de projection identificatoire, c’est-à-dire d’un aspect de l’identification projective. Ce n’est pas la projection intersubjective

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décrite initialement par Freud, notamment dans le texte de 1922 : « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », car elle est négatrice de la subjectivité de l’autre utilisé comme simple support ou comme contenant, mais elle est cependant révélatrice d’un aspect du transfert. (On peut lui opposer la lucidité par la connaissance paranoïaque manifestée plus tard : son amie Nadine, longtemps perçue comme double d’elle-même, objet d’attraction homosexuelle et d’envie, longtemps suspecte de chercher à lui nuire, lui devint insupportable parce qu’elle vit en elle, non sans raison semble-t-il, une froide indifférence vis-à-vis de son mari malade et de sa mère mourante.) L’accusation vient de quelqu’un et non plus d’une réalité anonyme omni- présente bien que clivée de la perception ordinaire de la réalité à laquelle elle restait finalement assez bien adaptée. La projection du Surmoi accusateur sur l’analyste exprimée en paroles et donnant lieu à des interprétations a une fonc- tion qui pourrait être rapprochée de l’interprétation mutative et de l’action de la psychanalyse selon Strachey, mais plus précisément ce n’est pas l’effet correc- tif de la réalité de l’analyste démarquée de la projection sur lui du Surmoi, de l’Idéal du Moi ou du Moi idéal (le sujet supposé savoir), mais plus fondamenta- lement l’actualisation de la fonction protectrice du Surmoi dans sa genèse à partir de la réalité de l’objet. J.-L. Donnet a ainsi écrit :

« L’hypothèse de la pulsion de mort exige comme son corrélat structurel la prise en compte de la réalité de l’objet, de sa fonction intricatrice et identifiante dans la structura- tion d’un masochisme non délétère, dans l’équilibrage dehors-dedans de la destructivité liée (1995 b, p. 60). La primauté de la référence paternelle dans la structuration identifi- catoire du Surmoi est à la mesure de l’ampleur, de la force des contre-investissements requis : ils devront venir marquer l’évolution de la relation maternelle, le remodelage de son emprise, pour que s’accomplisse l’émergence du sujet. »

J’incarnais vraisemblablement pour elle la figure protectrice du Surmoi qu’elle était toujours tentée de narguer en allant consulter des médiums, mais l’intention de ces infidélités était aussi de communiquer avec les morts. Elle s’inquiétait de ma santé, convaincue qu’elle devait se sacrifier pour que j’aille bien. Mon interprétation, en référence à sa culpabilité d’avoir abrégé la vie de son père mourant, avait été préparée et prudente, mais elle déclencha une vive souffrance qui lui tordait le visage, témoignant de l’intensité dramatique de ce deuil difficile. À partir de ces moments féconds du transfert, le processus se trouva modi- fié dans le sens de l’efficacité croissante de l’activité de penser et de la critique des croyances délirantes au profit de l’activité associative devenue progressive- ment jeu et non plus ludisme maniaque. Elle permit l’élaboration analytique des conflits intrapsychiques en rapport avec l’histoire infantile et de meilleures relations avec elle-même et avec son entourage. Les principales difficultés per-

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sistantes se situant, bien entendu, sur le plan des amours et de la difficulté de trouver la bonne distance dans les relations d’objet internes et externes. Au total, le processus projectif compulsif voué à la répétition a laissé place progressivement à une forme de pensée productrice d’introjections dans le rap- port dedans-dehors et sujet-objet relativement stabilisé, tandis que la survenue localisée et temporaire de mécanismes de projection était au service du travail analytique. Une particularité de cas sur laquelle la théorie devra revenir est, en dépit de l’importance des projections, l’absence de toute forme d’hypocondrie, donc de clivage du Moi corporel, et l’importance des somatisations (leur place dans l’économie pulsionnelle n’a pu être précisée que du point de vue de la répres- sion des affects et des mouvements hostiles).

En conclusion

À la fois original et exemplaire de beaucoup d’autres, ce cas pose évidem- ment la question de la légitimité des généralisations que l’on peut en tirer. Il se singularise par des modes de fonctionnement psychique rendus accessibles en séance par une capacité d’expression verbale jamais démentie et par le travail d’élaboration qui a été possible dans un cadre bien adapté à son cas. Dans ce cas particulier, le cadre classique avec position allongée et plus grande fré- quence des séances, à supposer qu’il ait été accepté, aurait été une erreur, aggravant les difficultés et comportant de grands risques. Le diagnostic en termes de nosographie est celui d’une forme typique d’état limite définie par le DSM-IV comme « personnalité schizotypique », version des- criptive naïve des effets des mécanismes de clivage et de projection en rapport avec la problématique narcissique. Outre la parenté avec la manie et la mélan- colie, il s’agissait de pensée magique, de prémonitions et de superstitions. Les troubles de la pensée, sans troubles du langage, étaient étroitement liés aux rela- tions actuelles, aux phénomènes de transfert et aux effets analysables du déter- minisme psychique du pulsionnel inconscient. Le travail analytique put garder ses fondements freudiens à la condition impérative d’un mode de présence et de participation adéquats de l’analyste. L’investigation par l’association des idées devait être soutenue par des interventions par inférences logiques, repérage des analogies entre les domaines et entre le présent et le passé, et, autant que pos- sible, par les constructions en référence à la sexualité infantile, à l’ambivalence pulsionnelle et au traumatisme qu’il fut important de reconnaître comme tel. Les images et les objets imaginaires, dont les objets de pensée, pouvaient être efflorescents mais clivés d’avec les objets internes, leurs effets structuraux, leur fonction dans la structure psychique en dehors des représentations repéra-

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bles. Les relations d’objet dans le monde intérieur et les objets internes étaient initialement déconnectés des relations et des positions du sujet, du Moi, du self. Dans la topologie complexe des espaces psychiques et, en deçà, des espaces psy- chiques, des motions pulsionnelles du Ça étaient susceptibles de produire des projections expulsives et des identifications projectives, des passages à l’acte, des somatisations, des désorganisations, des états de détresse et de désespoir. L’hétérogénéité des modes de pensée et leurs rapports tant avec les expé- riences actuelles qu’avec le passé infantile traumatique permettent de distinguer schématiquement trois phases dans la relation de transfert : méfiance et suspi- cions, dépendance et détresse de l’absence, deuil et élaboration.

— La première phase comportait le délire, mais un délire déterminé dans

le détail de ses formes par des pensées constituées en réaction à des expériences émotionnelles et relationnelles avec les objets parentaux sans constituer de manière stable et organisée une néoréalité réparatrice ou compensatrice. L’ex- pansion dans l’espace, dans la logique centrifuge du délire, mêlait la défense maniaque par le déni omnipotent, le triomphe sur l’objet et l’auto-accusation mélancolique. Elle témoignait de la défaite de la pensée, son évacuation et sa dispersion : l’inversion de la fonction alpha : l’attaque contre les liens, la frag- mentation, la désorganisation pulsionnelle. À l’inverse, la projection (et non l’expulsion, l’excorporation) suppose ou constitue un dehors et un dedans, une organisation primitive de l’espace, du Moi, de l’objet – ou plutôt, de l’autre sus- ceptible d’être constitué en objet.

— L’activité de penser était sujette à variations en fonction de la fragilité

narcissique et de la dépendance à l’analyste : d’un côté, détresse, effondrement, impuissance et dépendance ; de l’autre, toute-puissance magique. Mais il n’y eut ni expérience paroxystique de dépersonnalisation, ni trouble dissociatif de l’identité, mais la quête de soi indissociable de la quête d’objets susceptibles de donner figuration à l’altérité interne dont elle acquit une conscience inquiète.

— Le lien avec le père mort depuis quelques années passait par le délire,

par la recherche de figures de transfert spécifiées par la détention d’un savoir ésotérique, d’un pouvoir magique, objets introuvables ou gardés à distance et rapidement décevants, opposés par l’idéalisation aux relations effectives et pro- ches (dont la relation à l’analyste), qui suscitaient, au début et par périodes, méfiance et suspicion. L’identification mélancolique au père mort était sous- jacente aux défenses maniaques et aux issues délirantes. Celles-ci n’empêchaient pas le retour de l’auto-accusation en dépit de la projection et des positions nar- cissiques restaurées par le délire sur un mode mégalomaniaque (comme chez Schreber), mais elles dissolvaient en quelque sorte l’envie de mourir pour y substituer le retrait social apeuré et l’angoisse. Le travail analytique a permis l’émergence de la dimension dépressive originaire qui constituait une clé essen-

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tielle de l’organisation psychopathologique cristallisée en quelque sorte dans le deuil impossible du père. — L’exclusion systématique et automatique de toute réponse négative de sa part induisait son entourage à l’utiliser, à exploiter son masochisme : elle acceptait tout jusqu’à la rupture violente en réaction à des projections persécu- toires qui, dans l’idée que je m’en suis faite, n’étaient pas sans raison dans la réalité (son mari la trompait ostensiblement et vivait à ses crochets en utilisant son nom et son compte bancaire pour des opérations peut-être frauduleuses qui lui étaient cachées). Les échanges en séance qui rendirent possible le travail analytique, loin de s’en tenir à la double association des idées dans un enrichissement infini du sens qui n’est qu’un moyen et un préalable, gardait le cap de l’investigation, de l’analyse des défenses et de la sollicitation de la remémoration en vue de la reconstruction de l’histoire et de la préhistoire infantile.

Le passage de la pensée délirante à l’activité de penser et d’associer a-t-il été l’effet d’un apprentissage, d’une « croissance psychique » dans le sens de plus de vérité et d’abandon progressif des recherches de solutions magiques et menson- gères en quête d’autohypnose ? Christine avait besoin de la pensée de l’analyste pour découvrir la sienne propre : la réflexion de son expérience dans la perspec- tive de la continuité de sa vie, de son existence se conjuguait avec l’effet-vérité du travail analytique : « Maintenant, j’ai un écran de TV dans la tête et non plus

devant moi dans la réalité

L’élaboration de la position dépressive transforma les rapports à soi et aux autres et donna accès à l’activité de symbolisation active et de subjectivation. Celle-ci admet, à l’égard des propres expériences émotionnelles et relationnelles du sujet, le jeu de l’activité et de la passivité affranchie des retournements narcis- siques primaires rigides et donc susceptibles de produire des transformations. Le travail des projections et des ré-introjections prend alors une autre efficacité psychique qui n’exclut pas les phases de réaction thérapeutique négative, mais transforme le double rapport à la réalité et au fantasme qui peut être considéré comme définissant les relations d’objet, et qui est aussi l’effet du travail de deuil. Le travail analytique a donné à voir les transformations de trois modes de fonctionnement dans des espaces psychiques différents en rapport avec la réalité externe partiellement substituée à la réalité psychique interne déniée et désorga- nisée. Ils ont caractérisé les étapes d’un processus d’appropriation subjective d’une altérité interne déliée d’effet traumatique. On peut ainsi distinguer :

— un mode de fonctionnement psychique initial fondé sur le clivage et la pro- jection de type paranoïde avec idées de référence, interprétations délirantes et ce que la sémiologie classique a décrit, de façon savoureuse par son

Je mets des filtres pour ne pas rêver la réalité. »

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exactitude, comme « la perte de la catégorie du fortuit », mais aussi celle du possible et du probable au profit de celle du certain, posant le pro- blème du rapport à la réalité et à la vérité et celui de la croyance ;

— l’apparition d’un symptôme olfactif d’allure hallucinatoire qui a pu être analysé en référence à la première topique ;

— enfin, l’accusation projective directe de l’analyste lors d’une séance témoi- gnant de la réduction des clivages du transfert et de l’existence du Surmoi deuxième topique.

L’organisation psychique correspondant au premier aspect pose plusieurs problèmes qui peuvent être éclairés par la théorie de la genèse de la différencia- tion du Moi et du non-Moi, donc du dedans et du dehors dans la diversité des rapports de l’un avec l’autre, notamment quand cette différenciation est défail- lante du fait de la portée traumatique d’excitations en rapport avec les fantas- mes de scène primitive destructrice. C’est bien la problématique centrale qui donne toute son envergure à la question posée par la théorie de la projection comme processus, et comme processus qui implique la négativation du dedans au profit du dehors constitué en troisième topique. Un tel cas pose le problème de la méthode. La clinique du vide sollicite de la part de l’analyste l’enrichissement du sens par des relances associatives et le main- tien du lien de parole pour conjurer les risques d’effondrement et de désertifica- tion psychique. Mais, dans d’autres cas dont celui de Christine, il peut s’agir de l’excès du sens qui n’apparaît pas d’emblée comme compensation du vide, et qui entretient un système de défense par la richesse des interprétations et l’abondance du sens aboutissant paradoxalement à son évacuation. Chez Christine, le déni d’un sens affecté et corporellement ancré en soi, exclu par cette logique expulsive sur le mode de l’omnipotence maniaque, était conforté par ses lectures ésoté- riques et ses fréquentations de magiciens. Mais l’exclusion d’elle-même comme sujet en rapport avec un corps et une histoire ne réussissait pas à éviter le retour par le délire de ce dont elle tentait de se dissocier. La richesse de son activité de penser pouvait faire illusion et inciter l’analyste à une pratique de l’interprétation par exemple en termes de problématique œdipienne et de castration. La violence pulsionnelle, outre les défenses par clivage et projection, trouva à s’exprimer dans la thématique de l’inceste et du meurtre. Manquait l’espace dans lequel aurait pu émerger une interrogation sur ce qui était ainsi occulté et qui fit bruyamment retour dans l’expérience de l’effondrement et de la détresse : le deuil impossible du père et, par-delà celui-ci, le deuil de l’objet primaire maternel, l’un et l’autre en rapport direct avec le traumatique de la scène primitive. Un espace psychique dis- socié s’était constitué en « système clos », forme majeure de résistance dont Fairbairn soulignait le caractère mortifère.

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La centration sur les liens et la référence aux fantasmes inconscients et aux relations d’objet pouvait laisser penser que les associations de l’analyste et ses interprétations pourraient élargir et enrichir le sens au service du processus analytique, mais cet enrichissement sémantique est une dérive psychothéra- pique qui passe à côté de l’essentiel et ne peut que retarder la prise en compte de la dissociation entre la topique externe et l’intrapsychique qu’elle occulte. L’attaque contre les liens internes est occultée par l’efflorescence des liens exté- rieurs à soi utilisant les événements de la réalité extérieure. On peut penser, avec P.-C. Racamier, que la démesure surréalitaire du sens implique l’ « omni- potence inanitaire ». La situation associative tend apparemment à exclure la situation analysante, mais elle la rend possible et la prépare dans un temps second, à condition que l’analyste ne s’en tienne pas à une écoute sémantique mais bien métapsychologique et renonce aux facilités du ludisme et de la com- plicité ainsi qu’au plaisir narcissique de faire de belles interprétations. Contrairement à ce qu’il en est dans le régime du fonctionnement psy- chique régi par le refoulement et le transfert de type névrotique, le clivage, qui peut passer inaperçu, ne permet pas la même efficacité de l’interprétation même la mieux justifiée, ni le maintien du même écart théorico-pratique dans la réserve et le silence pour laisser le patient utiliser le cadre (le site) et devenir analysant. L’analyste n’en est pas pour autant obligé d’appliquer un savoir, mais d’adjoindre à l’analyse du contre-transfert, à sa disponibilité psychique et à son écoute métapsychologique les ressources de sa participation compréhen- sive, de la pensée clinique et de l’attention accordée à la topique des liens pul- sionnels, des rapports entre le self et les objets tant internes qu’externes, ainsi que du traumatique et des modes hétérogènes de symbolisation et de subjecti- vation. On peut parler d’une dimension psychothérapique préalable à la pra- tique de l’interprétation spécifiquement psychanalytique ou considérer que la cure analytique a nécessairement cette double dimension. À partir du point de vue de cette troisième topique qui ne saurait être confondue avec les métaphores spatiales nombreuses dans l’œuvre de Freud, les points de vue dynamique et économique trouvent leur pertinence ainsi que, au fur et à mesure du processus, l’Œdipe et les deux topiques freudiennes. L’avantage de l’expression « Troisième topique » est de soulever directement la question de l’articulation avec les conceptions freudiennes, y compris celles qui n’ont été qu’ébauchées. C’est en raison de cette cohérence que je préfère parler de troisième topique, mais, pour éviter un effet de mise en série discutable, on pourrait dire : nouvelle topique ou topique du clivage et des espaces psychiques. L’organisation dont ce modèle théorique tente de rendre compte est la condition de l’intrapsychique que supposent les topiques freudiennes. Elle est révélée dans la clinique psychanalytique par les fonctionnements psychiques en extériorité.

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Dans le cas de Christine, l’explication et l’interprétation des symptômes survenus au cours de la cure ont requis ces différents vertex. La complexité de l’objet de connaissance dans ce qui nous en est accessible requiert la pluralité des modèles théoriques et l’acceptation de leurs limites. La recherche d’une cohérence théorique d’ensemble peut être considérée comme vaine, mais elle introduit une tension qui stimule la réflexion et peut conjurer le triple risque de la démission empirique, de l’éclectisme inconsistant et de l’abstraction décon- nectée de la clinique.

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

La critique du modèle de la pulsion, dont la mise en cause de son origine interne, a promu les théories des relations d’objet. Selon P. Luzes et C. Amaral- Diaz, le dépassement de l’alternative entre « naturalisme » de la pulsion et « psychologisme » de la relation d’objet appelle une mutation épistémologique. D’un autre point de vue, j’ai tenté de montrer dans mon livre Psychanalyse du lien qu’il n’y a pas d’incompatibilité de principe entre ces deux perspectives. Leur confrontation a suscité l’émergence de nouveaux modèles théoriques qui ont trouvé pertinence dans les nouvelles formes d’expression clinique. Les figurations par les symptômes et par les objets construits dans les échanges analytiques ne peuvent être théorisées par les modèles des relations d’objet qu’à un niveau de totalisation, de synthèse, de schématisme qui n’est qu’une première approximation clinique. Pour que la notion de relation d’objet échappe au dilemme sans issue du dedans et du dehors, de l’imaginaire et du symbolique, du fantasme et de la réalité, surtout dans les organisations non névrotiques, force est de prendre en compte la pluralité des niveaux, des espa- ces psychiques et des opérations de transformation dans la métapsychologie des liens. Tel est le cas dans les divers modes de fonctionnement psychique en extériorité qui n’entrent pas dans une catégorie nosographique univoque, mais qui trouvent illustration dans certaines formes de fonctionnement limite. Ils sont évidemment tributaires de la réalité psychique interne, mais celle-ci n’est pas cliniquement accessible. On a parlé en ce sens de « nouvelles maladies de l’âme », de « nouvelle économie psychique » ou de « psychanalyse des limites » ou des espaces et des enveloppes psychiques. Il ne s’agit pas de décrire autant de métapsychologies qu’il y a de modes d’organisation pathologique et de multiplier les modèles, et pas non plus de les intégrer dans une théorie générale unifiée, mais le respect de leur cohérence interne n’empêche pas de rechercher des articulations entre eux et avec la théorie

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freudienne. L’idée de topique externe, topique du clivage, topique interactive, troisième topique, qui est apparue chez de nombreux auteurs depuis quelques années, en résulte directement.

La définir comme troisième topique plutôt que comme nouvelle topique indique le projet de trouver des continuités avec ce qui n’a été qu’ébauché par Freud. Il s’agit d’abord de ce qui caractérise les rapports du Moi et de la réalité externe dans la dernière partie de son œuvre, mais aussi la théorie du narcis- sisme, du transfert, de la projection, du déni et du clivage, de l’identification primaire. Selon Freud, en effet, dans les psychoses et dans les perversions, à la différence des névroses, le conflit se situe entre le Moi et la réalité. Les points de vue économique et dynamique de la métapsychologie, dans la mesure où ils supposent le refoulement et non le clivage, ne peuvent plus avoir la même place. En revanche, le point de vue topique rend compte des différences de lieux, d’espaces et de temporalités psychiques à partir desquelles l’économie et la dynamique pulsionnelles dans les transformations psychiques prennent sens. Comme elles sont toujours en jeu dès lors qu’il s’agit de métapsychologie, les modèles topiques n’ont rien d’une topographie ou d’une cartographie figées et leur pertinence ne se limite pas à telle ou telle forme de la psychopathologie. D’une manière schématique, on peut décrire les trois grandes références d’ancrage freudien susceptibles de fonder la perspective ouverte d’une méta- psychologie des liens dans le cadre d’une troisième topique :

— La projection, de l’animisme à la paranoïa, et l’identification projective

dans ses diverses formes dont l’identification projective affective primaire, de seconde génération, dite normale, créatrice de lien, opposée à l’identification projective pathologique ou excessive, expulsive, qui, par clivage, déplace les limites entre le monde interne et le monde externe, le Moi et l’autre.

(Le modèle ubiquitaire du rapport contenant-contenu trouve là sa perti- nence.) Elle pose la question des rapports entre la représentation et la percep- tion, l’hallucinatoire et le figurable.

— La double polarité du narcissisme et de l’objectalité, c’est-à-dire la rela-

tion d’identité et la relation de complémentarité dans la pluralité de leurs niveaux de différenciation et d’indifférenciation entre le self, l’objet et, nécessai-

rement, le tiers, la fonction tierce.

— Le fonctionnement psychique du patient et, autrement, celui de l’ana-

lyste, dans la référence à ses deux principes, de plaisir et de réalité, et son arti-

culation possible avec l’espace intermédiaire de la transitionnalité winnicot- tienne : l’utilisation de l’objet, la créativité et la symbolisation dans les liens interpsychiques et intrapsychiques. Dans les pathologies s’exprimant sur la scène sociale, familiale, groupale, institutionnelle, la perception de la réalité extérieure et des autres peut être

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déterminée par diverses formes de projection (non seulement phobique et para- noïaque, mais aussi les identifications projectives) et par des comportements et des passages à l’acte éventuellement facilités par des facteurs sociaux et cultu- rels (notamment à l’adolescence). Loin de la dérive culturaliste ou dévelop- pementale, de nouveaux modèles théoriques ont été élaborés à partir des pratiques spécifiques, par exemple du côté d’une psychanalyse des espaces psy- chiques non réductibles au psychisme individuel. Leur rapport avec la métapsy- chologie freudienne demeure une question ouverte. La topique d’espaces psychiques différenciés permet de rendre compte théoriquement des effets des opérations de déni, de clivage, de projection, de négativation, de fétichisation, par exemple par le modèle de la double limite au sens d’A. Green : la première limite que l’on peut figurer verticalement, celle de la différence intérieur-extérieur, dedans-dehors, sujet et objet, est la condition de possibilité de la deuxième, horizontale, celle du refoulement constitutif de l’inconscient refoulé (qui suppose la symbolisation et l’organisation de la con- flictualité intrapsychique par l’Œdipe). Dans une certaine mesure, la dialectique que permet la double limite est illustrée et spécifiée par l’interrelation entre position dépressive et position paranoïde-schizoïde, notamment telle que Bion la conçoit. Il a affranchi ces modèles structuraux de la référence génétique kleinienne qui ne leur est pas indispensable, comme le soulignait R. Diatkine. Les modèles post-freudiens ont leur cohérence propre de sorte qu’ils peuvent paraître en rupture avec l’œuvre de Freud au risque d’entraîner une pluralité des psychanalyses, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique. Il n’est ni pos- sible ni souhaitable de construire une théorie unifiée, totalisante, fermée, qui serait contradictoire avec l’objet même de la connaissance psychanalytique, mais pas moins la valorisation de telle ou telle métaphore spatiale ou la réduction unidimensionnelle à telle ou telle psychologie du self ou des relations d’objet. La tension entre des modèles contradictoires produit un surcroît d’attention à la diversité clinique et conjure le risque de l’automatisme des pratiques et du renon- cement à la théorisation dans un empirisme à base d’éclectisme irréfléchi. En analyse, dans les fonctionnements psychiques en extériorité, l’espace psy- chique entre le Soi et l’objet, dont les limites sont le lieu des processus de transfor- mation et de symbolisation, est au premier plan, et c’est à partir de lui que pren- nent sens les points de vue dynamique et économique, de sorte que la troisième topique, si l’on en admet la thèse, n’est qu’un aspect de la métapsychologie des liens pulsionnels. Celle-ci, loin de les invalider, donne de nouvelles perspectives aux topiques freudiennes qui trouvent secondairement tout leur intérêt quand se trouve constitué un espace psychique organisé dans lequel la conflictualité intrapsychique s’exprime et se symbolise dans le processus analytique.

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La prise en compte de l’interpsychique dans la cure conduit à la clinique du fonctionnement psychique des analystes en séance et, par voie de consé- quence à leurs différences. D’où la pluralité des préférences théoriques et des rapports avec l’œuvre de Freud. Pour beaucoup, elle suffit à tout ; pour d’autres, elle est insuffisante. Mon propos est de fonder autant que possible la thèse d’une nouvelle topique sur les ouvertures données par Freud dont j’ai fait une recension qui pourrait être prolongée et affinée. Les deux topiques qui ren- dent compte de l’intrapsychique n’en prennent que plus de relief et de nécessité. La troisième topique est une modélisation non réductible à l’espace inter- personnel ou intersubjectif et de la dire troisième n’implique pas la réduction de la pertinence des topiques freudiennes au domaine exclusif de la névrose, dan- ger que pourrait comporter la définition d’un nouveau paradigme à partir de la théorie des états limites. Il s’agit de rendre compte des altérations des limites dedans-dehors, soi et objet, représentation et perception par une métapsycho- logie des liens qui intègre les modèles des pulsions et ceux des relations d’objet. Le point de vue topique, auquel Freud a donné une importance majeure d’un bout à l’autre de son œuvre, prend ici une place centrale à partir de laquelle les points de vue économique et dynamique trouvent place. Les modèles qui pren- nent en compte l’espace et le temps sont indispensables, ne serait-ce que pour théoriser les déplacements, les condensations, les opérations de transformation et l’appareil psychique lui-même. Les liens pulsionnels d’amour, de haine, de passion et de possession, de connaissance et d’ignorance (Éros et la destructivité : liaison et déliaison) cons- tituent un modèle dont la structure et la genèse requièrent à la fois la pulsion et l’objet. La pulsion y est déjà organisée comme représentant psychique incluant l’objet. Se donner les liens, la relation de transfert, comme objet premier de la théorie permet de situer en position relative et seconde dans la théorie les diffé- rentes dimensions et perspectives suivantes :

— la poussée pulsionnelle en deçà de sa détermination par les sources corpo- relles, les buts et les objets correspondants, l’inconscient primitif hors repré- sentation, c’est-à-dire les motions pulsionnelles du Ça dans leur double composante unie ou désunie de la libido et de la destructivité ;

— les diverses positions du sujet, du Moi et des objets dans leurs fonctions, le self et le monde objectal, et les oppositions binaires de projection et d’introjection dans leur fausse symétrie ;

— le champ du langage et de la parole (en référence génétique à la période pré- verbale, à l’infans, à l’ « originaire », selon P. Aulagnier, au « sémiotique », selon J. Kristeva).

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La pulsion, loin d’être une force élémentaire brute, peut être considérée comme cause et effet d’une première élaboration psychique, d’une première organisation. Définie par Freud comme concept limite, comme source interne d’excitation d’origine somatique, elle est aussi la mesure de l’exigence de travail imposé au psychique du fait de son lien au somatique. Il est possible d’ajouter :

comme mesure de l’exigence de travail imposé au psychique du fait de son lien à l’Autre. Ainsi, à la première dimension du rapport psyché-soma comme ori- gine de la conflictualité intrapsychique est adjointe la deuxième dimension interpsychique comme composante inconsciente de l’intersubjectivité. En résumé, la spécificité de la position épistémologique de la psychanalyse, c’est-à-dire la métapsychologie, s’affirme dans la dialectique entre la pulsion d’origine somatique et le primat de l’Autre. La troisième topique est un modèle plus général que la clinique qui l’illustre directement, et qui outrepasse tout point de vue nosographique. La question est alors de savoir si elle rend compte d’un fonctionnement psychique universel, d’une topique primitive, ou d’une potentialité qui s’actualise ou non en fonction des interrelations parents- enfants, d’éventuels traumatismes, voire de facteurs socioculturels favorisant par exemple certains styles de vie. Les différences de théorisation du premier développement selon Winnicott et selon Bion conjurent le risque de simplifica- tion dans le modèle d’une topique primitive et d’une conception univoque des liens pulsionnels primaires, mais, pour tous les deux, la pulsion en tant qu’organisation et processus dynamique est secondaire à des conditions préala- bles, pour l’un, de l’ordre du self et de la créativité primaire, pour l’autre, de l’ordre des émotions et des sensations primitives non intégrables sans la capa- cité de rêverie de la mère, modèle des premières subjectivations. L’idée proposée ici est que la spécificité métapsychologique des organisa- tions ou des niveaux de fonctionnement non névrotiques requiert la définition d’une troisième topique comme cadre général d’une métapsychologie des liens. Celle-ci, dans ses rapports avec les topiques freudiennes de l’intrapsychique, est susceptible d’articuler les modèles du transitionnel, des identifications projec- tives et des espaces psychiques dans les rapports entre la lignée subjectale et la lignée objectale aux différents niveaux hétérogènes de l’économie et de la dynamique pulsionnelle. Conformément à la position épistémologique fondamentale de la psychana- lyse, il s’agit d’abord des logiques pulsionnelles intrinsèques aux liens d’amour, de haine et de connaissance (ou d’ignorance), les espaces de leur expression, leurs avatars, leur fonction créatrice de symboles, de subjectivité et d’histoire.

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