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LU LE FIGARO 1 IISTOIRE OCTOBRE- NOVEMBRE 2014 - Bi,vsii I, 1-1v LA LONGUE MARCHE
LU
LE FIGARO
1 IISTOIRE
OCTOBRE- NOVEMBRE 2014 - Bi,vsii
I,
1-1v
LA LONGUE
MARCHE DES
CHRÉTIENS
D'ORIENT
JOURS DE Roiv Aux ORIGINES DU CÉLESTE EMPIRE ç, E ROI f .' .0-1 LE
JOURS
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LA CROIX ET LA COURONNE
COMMENT ÊTRE ROI ET SAINT? À L'ORIGINE DE L'ACTION ROYALE DE Louis IX,
ON TROUVE UNE EXIGENCE DE SAINTETÉ UNIQUE EN SON GENRE.
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L'ART POLITIQUE
D'UN ROI
PAIX, UNITÉ ET CONCORDE:
C'EST VERS CET IDÉAL QUE
TENDIT TOUT LE PROGRAMME
POLITIQUE DE SAINT Louis.

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72 LE SAINT MÈNE LA DANSE DE LA REINE BLANCHE AU PAPE INNOCENT IV, DU
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LE SAINT
MÈNE LA DANSE
DE LA REINE BLANCHE
AU PAPE INNOCENT IV,
DU FIDÈLEJOINVILLE
AU SU LTNBBARS,
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ESSENTIELS DE SON RÈGNE.
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Le roi-,Le croisé-Le bâtisseur
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JE T'OUBLIE, JÉRUSALEM
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EUREUX COMME
SAINT LOUIS À PARIS
SAINT THOMAS D'AQUIN,
UN DOMINICAIN À PARIS
ENTRE CIEL ET TERRE
LE SIÈCLE DE SAINT LOUIS
LIBRAIRIE ROYALE

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Expression d'une foi ardente, la sainteté de Louis IX inspira autant qu'elle bouleversa son action et son comportement royaux.

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Saint-Pierre de Landes
(Charente Maritime)
Ce personnage pourrait
être Saint Louis.
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L orsque, en août 1297, le pape Boniface VIII annonça la canonisation de Louis IX, le pontife espérait sans doute une accalmie dans la crise diplomatique avec Philippe

le Bel. Le geste avait donc une portée politique. Mais l'éléva- tion du monarque sur les autels était aussi l'aboutissement d'une

vénération populaire et d'une enquête sur ses vertus. Réellement saint, en somme Louis IX le devint en temps opportun. Avant d'être reconnu comme tel, il avait été l'héritier d'une monarchie capétienne considérée comme à part. Le sacre à Reims, la guérison des écrouelles, le souvenir de Clovis et l'alliance de Pépin le Bref avec l'Eglise romaine sacralisaient ce lignage. Dès son avènement, le jeune Louis n'avait plus été un laïc ni un sou- verain ordinaire. Lors de son sacre, le 29 novembre 1226, le gar- çon de 12 ans avait promis de défendre l'Eglise, de réprimer les puissants et d'assurer aux pauvres une bonne justice, 'préservant

en tous sesjugements l'équité et la miséricorde

qui fut le sien jusqu'au bout, était déjà celui des rois mérovin- giens et carolingiens. Des proches de la couronne avaient été cano- nisés, comme les saints Ouen, Arnoul, Eloi et sainte Adèle, mais la plupart avaient été des abbés ou des évêques. Or, Louis IX demeura un homme marié et un prince du monde. Sous la conduite de sa pieuse mère et régente du royaume, Blanche de Castille, il fit siennes les obligations du roi chrétien,

Ce programme,

collaborateur de l'Eglise. Louis IX accrut la • religion royale» autour des Capétiens en même temps qu'il renforça le pouvoir monar-

chique jusqu'à assumer un « ministère royal

logiens, le roi de France ne dépendait d'aucun prince : il était directement justifié par le Christ, dont il incarnait la royauté. Le

souverain était la tête de la monarchie, et le clergé, son coeur. Saint Louis concevait donc son pouvoir selon cette approche théologique et voulut placer tous ses gestes sous le regard de la Providence. Aussi son confesseur et biographe, Geoffroy de Beaulieu, le comparait-il au roi biblique Josias.

D'après ses théo-

Justice et charité
Justice et charité

Les réformes judiciaires de Saint Louis eurent d'abord un but reli- gieux : faire régner l'ordre et la charité dans le royaume, ainsi que Dieu l'exige. S'il rend lui-même la justice à l'occasion, c'est pour montrer qu'il ne fait pas acception des personnes. La dame de Pierrelaye en fera les frais malgré son haut lignage et le soutien de toute la Cour : reconnue coupable du meurtre de son mari, elle fut brûlée vive par ordre du roi. En 1247, il lance une série d'enquêtes pour supprimer les abus de ses officiers, moraliser l'exercice du pouvoir, limiter les duels, encadrer la prostitution, et légifère, en 1254, par une ordonnance fameuse: «Nous défen- dons aux baillis et aux prévôts de contraindre par menace, peur

en 1254, par une ordonnance fameuse: «Nous défen- dons aux baillis et aux prévôts de contraindre
PRINCE DU MONDE De gauche à droite: Saint Louis trônant, in Speculum historiale, de Vincent
PRINCE DU MONDE De gauche à droite: Saint Louis trônant, in Speculum historiale, de Vincent de Beauvais, fin du XIIIe siècle
(Dijon, Bibliothèque municipale); Saint Louis malade, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris,
Bibliothèque nationale de France); statue polychrome de Saint Louis, début XlVe siècle (Mainneville, église Saint-Pierre-Saint-Paul).
ou chicane, nos sujets à payer amende en cachette.
Jaloux de
son autorité, il n'entend pas déléguer celle-ci à des agents indi-
gnes, qui risqueraient de remettre en cause son règne de justice.
Pour Saint Louis, la justice n'a cependant qu'un but: la paix.
La justice féodale et chrétienne ne vise pas la recherche de la
vérité entre des plaignants, mais la pacification des rapports
sociaux. Louis IX fut considéré comme un saint, non parce qu'il
était parfait, mais parce que sa justice préparait pour ses sujets
les conditions d'une vie morale orientée vers le salut. La paix
répondait donc chez lui à une logique spirituelle. Elle a un prix
qu'il n'hésite pas à payer et qui lui vaut une gloire inégalée dans
toute l'Europe. Il refuse pour ses frères la couronne d'Allemagne
puis celle de Sicile; victorieux contre l'Angleterre, il signe avec
Henri III le traité de Paris (1258), par lequel il renonce à ses
conquêtes territoriales en échange de l'hommage de son
ennemi. A l'incompréhension de ses barons, Saint Louis répond
par le commandement de l'amour: «La terre que je lui donne,
je ne la tuf donne pas comme une chose que je doive a lui ou
à ses héritiers, mais pour resserrer les liens d'amour entre mes
enfants et tes siens qui sont cousins germains.
Enfin, la justice divine réclamant le secours aux pauvres et aux
religieux, le roi multiplie les donations pieuses, les legs et les
aumônes. li fonde lui-même de nombreux hôpitaux pour les misé-
reux à Paris et dans le domaine royal, et plusieurs couvents et
monastères. Sur le chantier de l'abbaye de Royaumont, on le voit
charrier des pierres et contraindre ses frères à l'imiter.
En privé un roi franciscain?
Mais son rapport à la pauvreté dépasse de loin la tradition du roi
qui vient en aide au malheureux, car Saint Louis ne se contente
pas d'aumônes : il aime la pauvreté, et c'est cet attrait typique-
ment franciscain qui Fut le critère de sa canonisation. Le corde-
lier Geoffroy de Beaulieu fut durant vingt ans son confesseur. A
Paris et dans le domaine royal, Saint Louis ne cessa de soutenir
les couvents franciscains, dominicains, les béguinages, et fit nom-
mer de nombreux cordeliers à d'importants évêchés afin de réfor-
mer le clergé, comme le théologien Eudes Rigaud à Rouen.
Plus encore, il adopte dans sa vie quotidienne les appels de
la « religion volontaire *, terme désignant le mouvement de piété
accrue chez certains laTcs au )QUI siècle. Inspirés par un retour
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REINE MERE De gauche à droite : Blanche de Castille en oraison, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus,
vers 1320 (Paris, BnF); Quatre scènes de la vie d'Absalon,fils de David, extrait de la Bible dite Maciejowski, vers 1244-1254 (Paris, BnF).
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à l'Evangile, des fidèles nobles et bourgeois se lançaient dans une
se refusait à tout débat doctrinal, préférant l'action à la parole:
vie pieuse, alliant pénitence, pratique des sacrements et charité
envers les pauvres. Souvent proches d'un monastère, d'un cou-
vent mendiant ou d'une fraternité laTque, ils adoptaient un style
de vie simple et ascétique, tout en restant mariés. Saint Louis fut
l'unique souverain à incarner ce courant spirituel. Comme un clerc,
il suit les offices en s'aidant d'un livre d'heures - le seul qu'il
lisait -, se lève la nuit pour chanter les matines entouré de ses
chapelains, surveille son langage pour éviter les paroles vaines
et multiplie les jeûnes et les macérations chaque vendredi ainsi
qu'en carême. Son confesseur se félicite qu'il porte un cilice sous
sa chemise et que, l'hiver, il s'allonge sans coussin sur les dal-
les froides de sa chapelle. Ses pratiques ascétiques expliquent
aussi sa dévotion pour les reliques des saints et particulièrement
la sainte Croix et la couronne d'épines, qui rappelaient la Passion
et répondaient bien à son esprit pénitentiel. En 1239, lorsque la
sainte couronne fut ramenée d'Orient, Louis IX alla au-devant
d'elle, à Sens, pour l'accueillir au cours de somptueuses célébra-
tions. C'est pour elle qu'il fit bâtir la Sainte-Chapelle à Paris.
Aux yeux du roi, le pauvre est une image vivante du Christ:
on le voit donner à manger à des miséreux, et même à un lépreux
«Si un laïc entend un mécréant médire de la foi chrétienne, il
ne doit la défendre que par l'épée. «Il n'outrepasse pas les règle-
ments ecclésiastiques : il ne communie que six fois par an, le
minimum étant fixé à une communion, à Pâques, depuis 1215.
Pourtant, son goût pour la pénitence trouve un écho dans sa
propre mort, qui est une sorte de martyre, et dans le projet qu'il
conçut vers la fin de sa vie de renoncer au trône pour entrer au
couvent. Mais seul Geoffroy de Beaulieu rapporte ce détail, qui
ne correspond sans doute qu'à une vague intention.
La vie de foi l'emporta toujours chez lui sur la solidarité fami-
liale et l'esprit de corps. Sans doute l'influence de sa mère tut-
elle déterminante, car Blanche de Castille demeura omnipré-
sente même après sa régence. Elle lui transmit l'essentiel de
ses pratiques et de ses obsessions religieuses, notamment sur
le péché, les Juifs et l'hérésie. Les relations familiales n'étaient
cependant pas sans faille manifestant peu d'effusion envers
ses frères, ses enfants et même son épouse, Saint Louis pra-
tiquait une continence bien plus stricte avec Marguerite
de Provence que l'Eglise ne l'exigeait et laissait fréquemment
sa mère rabrouer son épouse.
à Royaumont, distribuer des poignées de deniers à des men-
La lutte contre le mat
diants venus, jusque dessous sa table, picorer dans son assiette,
au grand scandale de ses barons. Saint Louis n'a toutefois rien
d'un mystique, car sa vie de foi est d'abord faite de pratiques
et de rites. Bien qu'il ait eu une connaissance des studia litte-
rarum et sût lire, il n'était ni un intellectuel ni un théologien et
Saint Louis assuma totalement son rôle de bras armé de
l'Eglise, ce dont se réjouit Geoffroy en le décrivant .enflammé
parle zèle de la foi contre les hérétiques
Dans le Midi, il sou-
tient la naissance de l'Inquisition (1233) et l'appuie contre les
cathares, dont l'hérésie agite le pays d'oc depuis un siècle. En 1242, après le meurtre
cathares, dont l'hérésie agite le pays d'oc depuis un siècle.
En 1242, après le meurtre de deux inquisiteurs, il lance une
expédition punitive afin de briser leur résistance. Il prend le
château de Montségur, en 1244, après un an de siège, mais
apaise aussi les tensions dans le Languedoc en recevant les
plaintes des habitants et des seigneurs spoliés. Dès 1259, de
nouvelles ordonnances allègent la répression et facilitent la
renaissance de l'Eglise dans le Midi.
Cherchant à promouvoir les conversions de Juifs, il assiste à
une controverse publique où sont dénoncées les allusions
antichrétiennes du Talmud. En 1242, il fait détruire pour blas-
phème les livres talmudiques par le feu. Interdisant l'usure, le
roi contraint les Juifs à travailler de leurs mains et rend obliga-
toire le port de la rouelle, un signe distinctif en forme de roue
cousue sur l'épaule. Parrain d'un Juif baptisé, Saint Louis évite
toutefois les persécutions directes contre les personnes et les
biens. Il n'en reste pas moins que leur situation quotidienne est
rendue plus difficile qu'auparavant.
Enfin, il s'attaque sévèrement aux blas-
phémateurs. Un Parisien irrespectueux -
l'apprit à ses dépens: .Le bon roi Louis,
longue querelle entre le pape Innocent IV et l'empereur
Frédéric Il, Saint Louis se garda d'intervenir contre ce dernier,
bien qu'il fût excommunié, et continua de correspondre avec
lui jusqu'à proposer sa médiation entre les deux ennemis.
En 1247, il écrivit au pape pour condamner les gravamina
(nuisances) que la papauté faisait subir au royaume par de nou-
velles taxations : «Il est inout de voir le Saint-Siège (
) impo-
ser à I'Eglise de France des subsides, des contributions prises
sur le temporel, alors que le temporel des églises (
) ne relève
que du toih. Et le roi d'exiger du pape qu'il modère ses deman-
des: «Que la première de toutes les Eglises [c'est-à-dire Rome]
n'abuse pas de sa suprématie pour dépouiller les autres. • La fron-
tière entre politique et religion était floue et les deux pouvoirs
se croyaient tous deux le meilleur défenseur des droits de Dieu.
Malgré cette crise, le roi fut généralement considéré comme le
gendarme de la chrétienté, tout comme son frère Charles
d'Anjou, qui joua le rôle de champion de la papauté jusqu'à
conquérir le trône de Naples en 1266.
(in esprit de pénitence
qui était très droit, le fit pendre et écor-
cher d'un fer ardent par les lèvres. • La
populace récrimina, signe qu'elle ne
partageait
pas sa rigueur.
Conflit avec I'Egtise
Malgré sa dévotion, le roi n'avait rien
d'un prince clérical et il entra violemment
en conflit avec l'Eglise. Lorsque l'évêque
d'Auxerre demanda que les prévôts du roi
fassent confisquer les biens des excom-
muniés pour les contraindre à s'amender,
Saint Louis refusa tout net, sauf pour les
cas où sa propre justice reconnaîtrait les
torts des intéressés. Il exerça un contrôle
strict sur les prélats de son royaume
et entendit surveiller les nominations
des évêques et abbés.
Bien que le roi se soit toujours vu
comme l'auxiliaire temporel du pou-
voir spirituel, il ne céda pas un pouce
de terrain devant la papauté tentée,
depuis le début du XIII" siè-
cle, de s'ingérer dans
les affaires politi-
ques en mettant
en place une
théocratie
pontificale.
Lors de la
Loin de n'être qu'une opération militaire, la
croisade était pour Saint Louis un prolonge-
ment de l'esprit pénitentiel. Le roi ne l'évo-
que que sous l'expression « prendre la Croix,
c'est-à-dire mettre ses pas dans ceux du
Christ lors de sa Passion. C'est d'ailleurs en
action de grâces pour la guérison d'une mala-
die qu'il fait le voeu de croisade en 1244. En
partant, il imite le comportement du saint che-
valier, du preux qui risque sa vie pour la vic-
toire du Christ. Tous ses biographes ont ce
modèle en tête. Selon le mot de Joinville, il
53
-
•met son corps en aventure, pour le salut
de la chrétienté, menacée par les Sarrasins.
Il reste six ans en Terre sainte (1248-
1254), multipliant les pèlerinages sur les
traces du Christ, notamment à Nazareth.
ICÔNE
Buste reliquaire
de Saint Louis,
par Jean-Alexandre
Chertier d'après
un dessin de
Viollet-le-Duc, 1857
(Pans, Trésor
de la cathédrale
Notre-Dame).
ROI DES MOINES Adoration du Corpus Domini : Saint Louis, vêtu de l'habit franciscain, est
ROI DES MOINES Adoration du Corpus Domini : Saint Louis,
vêtu de l'habit franciscain, est entouré de saints, par un artiste lombard,
54 1475 (Milan, Museo d'Arte Antica del Castello Sforzesco, Pinacoteca).
Mais son échec à Mansourah et ses quatre semaines de capti-
vité le marquent profondément. Dieu est-il encore avec lui? Pour
ses barons qui recherchaient des victoires, l'enthousiasme de
la croisade s'effondre. Plus personne n'y croit. Il rentre en France,
auréolé de prestige mais blessé par son échec.
En quelques mois, la captivité, la mort de sa mère et celle de
son frère bien-aimé, Robert d'Artois, ont changé l'homme et ren-
forcé son désir de pauvreté et d'imitation du Christ. Lors de son
retour de croisade, il rencontre le prédicateur franciscain Hugues
de Digne, théologien austère, doué du don de prophétie. Le pré-
lat fulmine: «Seigneu,; je vois trop de religieux à la cour du roi!.
Les moines doivent retourner dans leurs couvents. • Que le roi
prenne garde à faire si bien justice à son peuple qu'il en
conserve l'amour de Dieu!. On perd son royaume par défaut
de justice
Saint Louis se souviendra de cette menace.
Une fin de règne dévote
modeste paillasse s'ha-
bille de camelin - un drap
très commun doublé de
lapin - ou d'un surcot de
laine. Par son allure, il res-
semble de plus en plus à -
un franciscain. li sait
cependant pour les gran-
des occasions revêtir ses
atours royaux et même conseiller à
noblesse: •Vous devez bien vous yéti,
et richement, car vos femmes ne vous
en aimeront que mieux. • Mais lui n'en
fait rien. fi écoute trois messes par jour
pendant le carême, exige que ses
mets soient servis sans affectation, se
contente de petites soupes, de poisson
Après 1254, le jeune roi chevalier, toujours victorieux, brillant,
qui s'imposait à ses féodaux par son autorité, s'efface peu à peu
derrière le monarque justicier, ascétique, pieux, voire bigot, don-
neur de leçons et capable d'ennuyer son entourage.
Le souverain chevauche peu, chasse de moins en moins et
s'attarde dans ses résidences. Il se complaît en dévotions. Lors de
ses visites à Royaumont, il prend ses repas au réfectoire, au milieu
des moines. Comme à la croisade, Louis dort désormais sur une
SCEAU ROYAL
Acte en latin de décembre
1259, scellé du sceau de
Saint Louis en cire verte sur
flot de soie jaune et rouge.
(Paris, Archives nationales).
PASSION La mort de Saint Louis, in Les Grandes Chroniques de France, XIVe siècle (Chantilly,
PASSION
La mort de Saint
Louis, in Les Grandes
Chroniques de
France, XIVe siècle
(Chantilly, musée
Condé). Lors de la
huitième croisade,
à peine débarqué
à Tunis dans l'espoir
de convertir l'émir,
Louis IX succomba,
probablement
à la dysenterie,
le 25 août 1270.
simples. Il noie d'eau la sauce de ses rôtis en rétorquant à ses
maîtres queux: «Peu vous chaut sue la trouve meilleure ainsi.
Dans le testament qu'il écrit à son fils, le futur Philippe III,
Saint Louis montre que les principes de son gouvernement sont
restés identiques aux promesses de son sacre: «Mon très cher
fils, applique-toi a ce queje t'enseigne, à savoir aime le Seigneur
ton Dieu
Tu dois te garder de tout ce qui mécontente Dieu
Aies un coeur de piété pour les pauvres
Sois prompt a ce que
tous tes subordonnés servent la justice et la paix. • Fidèle à lui-
même, le roi donne à son héritier des conseils de vie chrétienne,
mais n'aborde pas l'exercice concret du pouvoir.
L'ultime pèlerinage
En 1267, poussé par le pape, Saint Louis annonce son désir de
•reprendre la Croix, sans susciter l'enthousiasme des barons
qui ont connu la captivité. Tous jugent qu'il a suffisamment donné
pour la Terre sainte. Joinville va jusqu'à lancer que ceux qui
soutiendront le roi seront en état de péché mortel! Le roi passe
outre tous les conseils, mais semble dès le départ mener une
expédition vouée à l'échec en s'élançant sur Tunis. Espérait-il
convertir l'émir al-Mustansir? Se voyait-il comme un mission-
naire? Seule comptait sans doute pour lui la dimension spirituelle
de la croisade, qui était en fait un pèlerinage et une pénitence.
En mourant le 25 août 1270, il s'écria: «Jérusalem!» Identifié
au Christ dans sa Passion, il transformait sa défaite en victoire.
Pour les populations du royaume, Louis IX était saint dès
sa mort. Sur le chemin de retour jusqu'à Saint-Denis, des fou-
les vinrent saluer son corps et demander des miracles. Sitôt
après son ensevelissement, des guérisons se produisirent sur
sa tombe. Pourtant, pour ceux qui l'avaient connu, le roi était
admirable mais pas imitable.
Saint Louis ne se fond jamais dans le comportement royal
attendu. Or, il vit dans un monde où l'ordre social se donne à
voir dans une scénographie où l'habit fait le moine. Enragé de
l'Evangile, il avait choisi une piété qui allait au-delà des règles
ordinaires du comportement royal. Les critiques ne manquè-
rent donc jamais autour de celui qu'on surnommait « le roi des
moines'. Même l'abbé de Royaumont voulut le dissuader de
baiser les pieds des pauvres. Et le théologien antifranciscain
Guillaume de Saint-Amour déclara que le roi était dans le péché
car il ne vivait pas comme un roi
Saint Louis fut donc roi et saint, selon les canons de la sain-
teté du XIiI" siècle. Pourtant, il parut anachronique même à
son époque. Il voyait toujours plus loin que son entourage, au-
delà du royaume et de son propre pouvoir. Et cette hauteur
de vue, nourrie par sa foi, le rendait totalement incompréhen-
sible à ses contemporains.—/—
Professeur agrégé et docteur en histoire médiévale,
Olivier Hanne est chercheur à l'université d'Aix-Marseilie.
DÉCRYPTAGE Par Jacques Paviot ,Sije
DÉCRYPTAGE
Par Jacques Paviot
,Sije

,t oubli

Jerusarém

Q pa uand naît le futur Saint Louis en 1214, les Capétiens ont établi depuis
Q pa
uand naît le futur Saint Louis en
1214, les Capétiens ont établi
depuis longtemps une tradition
cipation à la croisade Hugues,
56
frère de Philippe l, à la première, Louis VII,
à la deuxième, Philippe Il Auguste, à la troi-
sième, Louis VIII, à celle contre les Albigeois.
Blanche de Castille a, par ailleurs, trans-
mis à ses enfants une piété simple et une
grande dévotion. Quand Louis IX apprend
que l'empereur latin de Constantinople a
mis en gage les reliques de la Passion, il s'en
porte acquéreur; et pour les accueillir il fait
construire l'écrin de la Sainte-Chapelle du
palais de la Cité à Paris.
Ce ne sont pas le poids de ces traditions
et ces pratiques religieuses qui vont pour-
tant l'inciter à prendre la croix. Déjà de
santé délicate, il est atteint en décem-
bre 1244 d'un «flux de ventre», et souffre
de fortes fièvres à en perdre conscience.
Lorsqu'il revient à lui, il demande à l'évê-
que de Paris de lui accorder la croix pour
accomplir le voyage de Terre sainte. Rétabli,
il devra faire face à l'opposition de sa mère,
et même de l'évêque de Paris, ainsi que de
ses seigneurs et barons. Rien n'y fera. La
prise de croix du roi de France est une déci-
sion personnelle et ne répond pas à une
bulle papale (ce qui est d'ordinaire la règle).
Louis IX entendra s'y tenir.
Les événements du Proche-Orient vont
en justifier l'urgence. Depuis 1241, le sultan
d'Egypte est en trêve avec les barons de
Echecs politiques, les deux croisades
lancées par Saint Louis furent d'abord
un acte de piété du souverain.
Terre sainte, mais sa légitimité est contes-
tée par les sultans et émirs de Syrie; il a dés
lors fait venir à la rescousse les Khwarez-
miens, des Turcs islamisés chassés de leur
pays par les Mongols: ils dévastent la Syrie
et pillent Jérusalem le 23 août 1244. La ville
sainte est reprise sur les croisés, et cette fois
pour toujours. Ayant rejoint l'armée
égyptienne, les Khwarezmiens écrasent les
forces croisées alliées aux princes syriens,
à La Forbie, le 17 octobre.
Une longue absence
Le roi de France conçoit sa croisade comme
un acte de piété qui doit assurer le salut de
ceux qui vont y participer. II va donc la pré-
parer méticuleusement car il pense à une
expédition très importante qui exigera une
longue absence - il prévoit qu'elle durera
six ans. Pour cela, il lui faut d'abord renfor-
cer la paix intérieure dans le royaume (les
grands contre l'Eglise, les seigneurs rebelles
du Midi) et la paix extérieure en Europe
(trêve renouvelée avec l'Angleterre, accord
tacite avec l'Aragon, tentative de rapproche-
ment entre le pape et l'empereur). En ce qui
concerne l'administration du royaume, le
roi lance des enquêtes contre les abus des
baillis, sénéchaux et prévôts.
L'armée que le roi rassemble est estimée
à 15000 hommes, essentiellement des
Français, notamment des Champenois -
dont Joinville -' qui doivent assurer leur
transport à partir de Marseille ou de Gênes.
Pour l'embarquement des troupes royales,
Louis IX choisit de faire construire un port
TERRE SAINTE Ci-dessus: départ de Saint Louis pour la croisade, in Nuova Cronica, de Giovanni
TERRE SAINTE Ci-dessus: départ de Saint Louis pour la croisade, in Nuova Cronica,
de Giovanni Villani, XiVe siècle (Vatican. Biblioteca Apostolica). Page de gauche:
ex nihilo, à Aigues-Mortes. Rendez-vous
est donné à Chypre, où il fait entreposer
de grandes quantités de vivres.
Le 12 juin 1248, le légat papal chargé de
prêcher la croisade, Eudes de Châteauroux,
remet au roi les insignes de pèlerin à Saint-
Denis, et Louis quitte et voit pour la der-
nière fois sa mère, Blanche de Castille,
nommée régente. A Lyon, il rencontre le
pape Innocent IV et il s'embarque à
Algues-Mortes, le 25 août, avec la reine
Marguerite et ses frères Robert d'Artois et
Charles d'Anjou. Il débarque à Limassol le
18 septembre. Durant les longs mois qu'il
passe à Chypre, il peut se familiariser avec
la conjoncture orientale, notamment à
propos des Mongols: des informations
laissent entendre qu'une alliance est pos-
sible contre les Sarrasins.
Depuis longtemps, on sait que le meilleur
moyen de récupérer la Terre sainte - pau-
vre - est de conquérir l'Egypte - riche—, le
but du roi étant aussi de la convertir au
christianisme. L'embarquement a lieu le
jour de l'Ascension (13 mai) 1249. Mais la
tempête disperse la flotte qui n'arrive en
vue de Damiette que le 4 juin.
La ville tient le port du bras oriental du
Nil, le plus pratique pour se rendre au Caire;
elle est située sur la rive droite. Comme elle
est fortifiée, le débarquement ne peut se
La Bataille de Mansourah, Louis IXet Ysembart le Queu, in Vie et miracles deSaint Louis,
de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, Bibliothèque nationale de France).
57
faire que sur une plage de la rive gauche;
quand les chevaliers tout armés sautent des
barques sur la plage - le roi à leur tête -,
ils ne trouvent devant eux qu'une avant-
garde, le sultan restant en amont avec
l'armée; ils forment aussitôt un mur, pro-
tégés par les tirs d'arbalète provenant des
galères; ne pouvant les repousser, l'avant-
garde musulmane reflue vers Damiette;
mais elle est tellement pressée par les enva-
hisseurs qu'elle ne peut détruire le pont de
bateaux sur le Nil et prend la fuite au lieu
de se replier dans la ville; la population la
fuit aussi: les croisés trouveront des mets
encore sur le feu
Ils vont y séjourner plu-
sieurs mois, en attente de renforts, notam-
ment un autre frère du roi, Alphonse
de Poitiers. Ce n'est que le 20 novembre
qu'ils prennent enfin la route du Caire.
Le 19 décembre, ils sont devant la fbrte-
resse de Mansourah, qui défend la route de
la capitale, sur un bras du Nil. Elle est pro-
tégée par un bras du fleuve, barré par une
flottille égyptienne; les croisés commencent
à construire une chaussée et un pont sur ce
bras sous le feu de l'ennemi (littéralement,
le feu grégeois), puis ils ont connaissance
d'un gué, le 8 février. L'avant-garde le fran-
chit sous la conduite de Robert d'Artois,
frère du roi. Mais au lieu de fortifier une tête
de pont, celui-ci poursuit les fuyards,
dévaste leur camp et entre dans Mansourah
dont les portes étaient restées ouvertes.
C'est pour se faire tuer aussitôt.
Louis IX franchit le gué à son tour, il
reprend le camp des Egyptiens mais ne
peut avancer plus loin, car l'ennemi s'est
ressaisi. Un nouveau combat montre, le
11 février, qu'il n'est pas possible de pour-
suivre la route. Une épidémie s'abat, les
jours suivants, sur l'armée de Louis IX. II ne
lui reste qu'à retourner à Damiette, où se
trouve la reine (prête à accoucher de Jean
Tristan) et les non-combattants.
Pendant la retraite, l'arrière-garde avec
Louis IX et ses frères est cependant rejointe:
ils sont faits prisonniers. Le jeune sultan
Turan Chah traite rapidement avec le roi des
conditions de sa libération : Damiette pour
sa propre personne, 400000 livres pour
l'ensemble des croisés et une trêve de dix
ans pour la Terre sainte, l'accord étant rati-
fié le 1' mai. Mais les chefs militaires mécon-
tents le tuent le lendemain et établissent un
SULEINAP DE ROUW (S&jethiik') ROY 1Y41WÉVfE IWY DE (JTYPRE DIJ»m,, irij;aliO t'ril 12)1 tJLe Calte
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Empim AVYOUBIDF.S'
piu
4L4A!EWUKS
6t,n de ConttantnopIe
nouveau régime, celui des Mamelouks; ils orientaux, s'intéresse à la conversion des
Principauté d'Antioche
musulmans des jeunes vont en France à
ck T.;1 d
l'abbaye de Royaumont qu'il a fondée pour
Rnyau.ne de .Jru,akm
L
1îŒ.
s'engagent cependant à respecter la conven-
O tion conclue. Libéré, le roi choisit de rester,
les Mamelouks n'ayant pas délivré tous les
captifs. Beaucoup d'autres, dont ses frères
Alphonse et Charles, rentrent.
y recevoir une éducation chrétienne. Au-
58
II-
delà, le roi et la reine Marguerite apportent
Régent et protecteur
iL)
uJ1
Parvenu en Terre sainte, le roi de France s'y
comporte en régent et en protecteur d'un
royaume sans chef. Il utilise ses hommes et
ses moyens à relever les fortifications des
places chrétiennes ou à en construire de
nouvelles: Acre, capitale de fait durant l'hi-
ver 1250-1251, Césarée, Cayphas (Haïfa),
Châtel-Pèlerin en 1251, Jaffa en 1252, Sidon
leur soutien au franciscain Guillaume
de Rubrouck qui part évangéliser les païens
mongols qui dominent lst de rAsie Mineure
et le nord de la mer Noire (à son retour à
iLiii,r
Acre en 1255, il enverra sa relation au roi).
Au printemps 1254, Louis IX a assuré la
défense du royaume latin de Jérusalem et
iIK'IGON
la libération des captifs, mais il a épuisé ses
dl
en 1253. Cela coûta au Trésor royal plus de
100000 livres, en plus des 200000 livres
réellement payées (à la place des 400000)
finances; en France, sa mère est morte
depuis fin novembre 1252. Le départ est
alors décidé et les troupes embarquent à
Acre, le 25 avril 1254.
La croisade a été un échec et Louis IX en
est conscient. De retour dans son pays il
1119cr
IL
cl
poursuit dans l'esprit de réforme, dans l'ad-
ministration du royaume et de Paris, dans
HAFSIDIS
pour la rançon de l'armée. Louis IX s'occupe
aussi d'améliorer les relations entre les
princes et les chefs chrétiens.
Le séjour de Louis IX en Terre sainte lui
la monnaie (la légende de l'écu d'or est son
flomuine oynl
permet de mettre ses pas dans les traces du
• et apnnnae nu tlnml;neu tien trIae
de Saint Louit et leute tieccencLinit en 1270
Christ: à Nazareth, le jour de l'Annonciation
1251, à Sidon, en 1253, en mémoire d'un
• dont Etata Je Charles d'Anjou
O JÉRUSALEM! Les deux croisades
de Saint Louis furent des échecs.
Mais elles lui valurent un incomparable
prestige dans le monde chrétien.
e miracle de Jésus (la guérison de la fille de
la Cananéenne); il refuse en revanche d'al-
ler àJérusalem, car il ne veut pas reconnaî-
tre la domination musulmane sur la ville.
Il s'occupe de la condition des chrétiens
programme: Christus vincit, Christus regna6
Christus imperat, «Le Christ vainc, le Christ
règne, le Christ commande»), mais aussi
contre les juifs. A l'extérieur, il recherche la
paix, avec l'Aragon en 1258, avec l'Angleterre
en 1259, mais il autorise son frère Charles
à conquérir par les armes le royaume de
Sicile sur les Hohenstaufen en 1266-1268 (le
pape en fait d'ailleurs une croisade). On le
barre le lac de Tunis. La position se révèle intenable et il faut faire sauter,
barre le lac de Tunis. La position se révèle
intenable et il faut faire sauter, le 21, le ver-
rou de la Goulette, une tour qui la défend
au nord, afin de s'installer dans la plaine de
Carthage. La chaleur et l'eau malsaine qui dif-
fusent la maladie, le harcèlement incessant
des guerriers musulmans ont vite raison de
l'armée des croisés. Le roi perd son fils Jean
Tristan; déjà faible avant de partir, il tombe
lui-même rapidement malade - de même
que son fils aîné, Philippe. Il est obligé de
rester alité. Le 24 août, la fin se fait sentir:
CARTHAGE Louis IX à Tunis. Les Français sont décapités parles Sarrasins dans une tour,
in Les Grandes Chroniques de France, XIV' siècle (Londres, The British Library).
il se confesse, communie et se fait coucher
sur un lit de cendres; il meurt le lendemain
25, dans l'après-midi. Son frère Charles
d'Anjou, roi de Sicile, arrive juste à temps
pour pleurer son frère mort. II reprend la
situation en mains et négocie le départ des
croisés avec l'émir. L'accord est conclu le
30
octobre; les croisés rembarquent le
11
novembre dans la prévision d'une nou-
dit, de son vivant, «très chrétien», «juste»,
« pacifique», « saint»; en effet, il ne faut pas
oublier sa conduite ascétique, sa piété, sa
dévotion, ses oeuvres de chanté et ses dons
et aumônes aux établissements religieux.
Une décision imprévue
Toutes ces actions et la conjoncture en
Orient l'incitent à partir à nouveau en croi-
sade. En Orient, les Mongols ont été battus
en Syrie par les Mamelouks en 1260; ceux-
ci, pour éviter une alliance franco-mon-
gole, commencent à conquérir systémati-
quement à partir de 1263, sous le fameux
Baybars, ce qui reste des Etats latins,
notamment les places du littoral Césarée,
Cayphas, Arsur en 1265, Safet en 1266,
Jaffa, Beaufort, Antioche en 1268. Le pape
Clément IV prévoit une première expédition
au printemps 1267 avec un corps de che-
valiers assez important, mais Louis IX va
bouleverser ces plans en décidant de pren-
dre à nouveau la croix, de manière complè-
tement imprévue. Sa décision est prise à
l'automne 1266 et la cérémonie publique a
lieu à Paris, le jour de l'Annonciation
(25 mars) 1267, sur les reliques de la Passion.
En 1268, il fixe la date du départ, d'Algues-
Mortes, en mai 1270.11 semble alors que le
plan soit de se rendre en Sicile, à Syracuse,
puis de poursuivre vers la Méditerranée
orientale. L'opinion publique, contrairement
à Joinville, y est favorable ainsi que le mon-
trent les poèmes de Rutebeuf.
Louis IX reprend l'habit de pèlerin à Saint-
Denis, le 14 mars 1270. Quand il arrive à
Aigues-Mortes, pourtant, les navires ne
sont pas à l'ancre dans le port; il faudra les
attendre jusqu'à fin juin. On peut enfin
mettre à la voile le ier juillet et joindre
Cagliari en Sardaigne, lieu du rendez-vous,
le 8juillet. C'est là que le roi indique le but
de la croisade Tunis, une destination inat-
tendue. Le choix reste encore un mystère.
Le confesseur du roi, Geoffroy de Beaulieu,
révélera que l'émir de Tunis (qui a une
garde de chevaliers aragonais et tolère dans
sa ville la présence d'un couvent de domi-
nicains, très fréquenté par les marchands
chrétiens) aurait fait part de sa volonté de
se convertir si une armée chrétienne venait
appuyer sa décision auprès de son peuple.
Son royaume offrirait dans ces conditions
une bonne base de départ en 1271 pour
attaquer l'Egypte ou la Syrie.
La flotte arrive en vue de Tunis le 17juil-
let. L'amiral Florent de Varennes, à l'avant-
garde, débarque sur la langue de terre qui
velle expédition au printemps suivant. La
flotte fait escale à Trapani le 14; deux jours
plus tard une tempête la détruit. Tout espoir
d'une nouvelle croisade a coulé par le fond.
Louis IX est le roi qui a incarné la croisade
au Moyen Age. Pour lui, elle découlait de sa
piété et était un aspect de son action, dont
le but était de réformer les institutions, les
hommes, les coeurs et les âmes pour assu-
rer leur salut. En chrétien, cette action s'éten-
dait au-delà des frontières de son royaume,
de la chrétienté même - qu'il fallait défen-
dre mais aussi augmenter par la mission et
la conversion, des Juifs, des musulmans et des
païens. Ses deux expéditions au Levant ont
été des échecs retentissants - capture, mort
-' même si la première lui a permis d'affer-
mir les Etats latins d'Orient. Les contempo-
rains et la postérité n'ont pas choisi de
conserver dans leur mémoire les aspects
négatifs, mais l'exemple de sa vie sainte: tout
au long du retour des restes du roi, de la
Sicile, où sont inhumées les chairs et les
entrailles, à la France, où l'on a porté ses os
et son coeur; des miracles se sont produitsj'
Professeur d'histoire médiévale à l'université
de Paris-Est.Créteil-Val-de.Marne, Jacques
Paviot est spécialiste des croisades, de l'histoire
maritime et des relations avec l'Orient.

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A la fois défenseur ardent dé l'autorité royale
roi bâtisseur et soucieux de justice,
Saint Louis a profondément marqué son siècle
parsa manière de gouverner la France.

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soucieux de justice, Saint Louis a profondément marqué son siècle parsa manière de gouverner la France.

I"H

FRÈRES ENNEMIS Bataille entre Louis IX de France et Henri III dAngleterre, in Les Grandes
FRÈRES
ENNEMIS
Bataille entre
Louis IX de France
et Henri III
dAngleterre,
in Les Grandes
Chroniques
de France, atelier
du maître
de Boucicaut,
vers 1415
(Londres,
The British
Library).
Comment Saint Louis a-t-il poursuivi l'oeuvre
capétienne d'unification du royaume?
62
E n devenant roi de France à l'âge de 12 ans, en 1226, le
fils de Louis VIII, mort prématurément au retour d'une effi-
cace tournée militaire dans le Midi, et de la sévère Blanche
de Castille, recevait un magnifique héritage, grâce aux victoi-
res remportées sur le Plantagenêt Jean sans Terre et ses alliés
par son grand-père Philippe Auguste (Bouvines, en 1214, étant
de loin la plus célèbre), amplement narrées dans l'épopée
qu'écrivit en latin Guillaume le Breton sous le nom de Philippide.
Le plus significatif durant les années de régence de sa mère
ne fut pas tant la soumission de plusieurs grands barons,
dépourvus de toute vision politique, coalisés contre une royauté
qu'ils jugeaient trop puissante, que la solution apportée, en
plusieurs étapes, au problème méridional : à terme, le comté
de Toulouse, par calcul et par chance, revint sans trop de casse
à la couronne de France. Ainsi débuta l'intégration de cet
ensemble territorial, désigné par l'administration française, à
partir des années 1300, sous le nom de « pays de langue d'oc «.
Plus dangereux aurait pu être le problème Plantagenêt, dès
lors que Henri III, fils de Jean sans Terre, n'avait nullement
reconnu la perte de ses possessions continentales. Il était
poussé à l'action, comme en témoigne ce sirvente en lan-
En 1242, apprenant que Saint Louis avait fait son frère
Alphonse comte de Poitiers, alors qu'il y en avait déjà un en
la personne de Richard, comte de Cornouailles, et fort des pro-
messes de Hugues le Brun, comte de la Marche, poussé par
son épouse, la fière Isabelle, veuve de Jean sans Terre,
Henri III débarqua à Royan et s'avança à la tête de son corps
expéditionnaire. La riposte de Saint Louis fut énergique: il leva
une grande armée, obtint la soumission du vicomte de ihouars
et se rendit bientôt maître de tout le territoire au nord de la
Charente. Henri III se porta sur ce fleuve, à la hauteur du pont
de Taillebourg. Mais déjà, impressionnés, les barons poitevins
l'avaient abandonné. Hardiment, Saint Louis franchit le pont.
Henri III, qui s'était replié dans Saintes, s'enfuit précipitamment.
Parmi les sources qui parlent de l'affrontement de juillet 1242,
à Taillebourg puis à Saintes, figure un sirvente, en langue d'oil,
dont le refrain est: «Dieu, gardez-nous le seigneur des Français,
gue méridionale : «Si le roi passe en France, reviendront à
lui Parthenay et Bressuire, Thouars et Soubise, Lusignan et
la tour de Poitiers, les comtés de la Marche et d'Angoulême,
tout le pays jusqu'à Roncevaux et Montauban. Le suivront
alors les Angevins, les Normands, les Bretons
Charles (d'Anjou), Alphonse (de Poitiers) et Robert (d'Artois).
La chanson s'en prend aux Poitevins, aux Gascons, aux
Anglais, au comte de Toulouse, au comte de la Marche, jouet
de sa femme. Elle fait allusion au « pont de Taillebourg» que
les Anglais, les Gascons et les Poitevins ne surent garder. Malgré
eux, les Français le franchirent, ils les poursuivirent jusqu'à
Saintes. Autre récit, celui de Joinville: «Aussitôt que le roi arriva
à Taillebourg et que les armées furent en vue l'une de l'autre,
nos gens, qui avaient le chàteau de leur côté, firent tout ce qu'ils
purent, passèrent à grand-peine en prenant de grands risques
13 Lrn j Lzzsc avec des bateaux et sur des ponts et attaquèrent les Anglais.

13

Lrn j Lzzsc avec des bateaux et sur des ponts et attaquèrent les Anglais. L'engagement
Lrn
j
Lzzsc
avec des bateaux et sur des ponts et attaquèrent les Anglais.
L'engagement commença, vif et rude (
). Lorsqu'ils virent le
roi passer la rivière ils perdirent courage et se jetèrent dans la
Ati;
cité de Saintes. » C'est ce récit qui inspira Eugène Delacroix
dans sa vigoureuse peinture de 1837, destinée à la galerie des
Batailles du château de Versailles. Au demeurant, l'événement
n'a rien de négligeable: une défaite française aurait pu faire
basculer le Poitou puis l'Anjou du côté Plantagenêt, aiguiser
les appétits anglais, comme la victoire de Crécy devait le faire
en 1346. Quant à la comtesse Isabelle, dépitée, elle se retira
à Fontevraud, pour y mourir. Son tombeau s'y trouve encore.
Pour autant, la paix n'était pas rétablie entre les deux rois,
des beaux-frères, puisqu'ils avaient épousé deux filles de
Raimond Bérenger, comte de Provence, Marguerite et Eléonore.
Une réunion de famille se tint à Paris, aussi fastueuse que cha-
leureuse, à la Noël 1254. Le moine bénédictin Matthieu Paris,
quoique non suspect d'une quelconque francophilie, en parle
avec éloge dans sa Grande chronique. A cette occasion, il qua-
• Domaine royal en 1226
Apanages des frères de Saint Louis
(rnajorn'éet da te effectia.' ?e prise ,sse.saon) Autres
U
Robert a Al honse
(41)
(1237)
• Jean
(meartea 1232
awwt da majorité)
Philippe Hurepel
(denu-rère
Se Loais VIII)
e
lifie Saint Louis de «roi des rois de la terre tant à cause de l'huile
céleste dont il a été oint (la légendaire Sainte Ampoule) qu'a
cause de son pouvoir et de sa prééminence en chevalerie s.
de Saif.,tLouie (127p)
Quatre ans plus tard, intervint le traité de Pans par lequel,
moyennant de notables rétrocessions territoriales et le verse-
ment d'une substantielle indemnité, Henri III renonçait expres-
sément à la Normandie, au Maine, à l'Anjou, à la Touraine et
au Poitou et acceptait de devenir le vassal du roi de France
pour son duché de Guyenne. La cérémonie de prestation d'hom-
mage se déroula à Paris, dans les jardins du Palais royal, le
FtanSre
63
lento
Se Bretagne
ane
Cbampagn.e
Vbe
4 décembre 1259. «Dans une France féodale, le retour du roi
b
7
2Ites
SAINT
EJÏPJRE
d'Angleterre à la vassalité du roi de France ., après soixante ans
de rupture, «était un succès indéniables (Jean Richard).
Arrêtons-nous en 1259. A cette date, par rapport au début
du règne, les limites du royaume ont reculé en raison de l'aban-
don au roi d'Aragon de la Catalogne. En revanche, le domaine
royal, bien tenu en main, s'étend du sud du Berry aux frontiè-
res de l'Artois. Les frères et les fils du roi bénéficient de vas-
tes apanages, ils y sont les maitres mais leur solidarité avec
la maison de France ne saurait être remise en question: Artois,
Anjou, Poitou. Quant aux titulaires des grands fiefs, tels le duché
de Bourgogne et les comtés de Flandre, de Champagne et de
Bretagne, leur autonomie est grande. Saint Louis ne saurait en
tirer directement des ressources financières ou militaires. Mais
il peut espérer qu'en cas de besoin ils ne refuseront pas leur
aide. Presque seul, le duc de Guyenne, parce qu'il est roi
d'Angleterre, n'est pas disposé à répondre à la semonce du roi.ir)
A1&aJiqe
Comté de
B.,suqine
AW
Lenwusm
U
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Da9,b'ié
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ROYDE )'
NAVARRE 1-1/
J
'f ztp (/ie
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ROYAUME
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D'ARAGON
U Domaine royal en 1270
Apanages et domaines des Frères
de Saint Louis et leurs descendants
Robert II d'Artois
Fils de Saint Louis
DOMAINE ROYAL Durant le règne de Louis IX,
les terres relevant directement du roi ou de la famille royale ont
doublé. Les conquêtes sont pour l'essentiel le résultat de la
soumission des barons dans la partie méridionale du royaume.
• Alphonse de Poiriers
dont ratta chement a
'J' royal à sa mort en 1271
Jean Tristan
Pierre d'Alençon
U Charles d'Anjou
(Roide SitilertdeNaples)
Robert deClermont
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Le royaunie de France à l'a vènement de Saint Lou i~~ (12-96)
Le royaunie de France
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C,wnréd?
Comment caractériser
chez lui l'exercice
du pouvoir royal?
Baurqne
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S ans être pacifiste (car, pour lui, la guerre était le bras
armé de la justice, une fois les autres recours épuisés),
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Comté
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Saint Louis, les contemporains l'ont noté et lui-même en fit
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ROYAUME
LU
JYARA CON
Af&ite,a1,kÇ
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son programme, était un roi pacifique, selon la formule de
l'une des Béatitudes: «Heureux les artisans de paix car ils
sont appelés fils de Dieu.
Des indices suggèrent qu'il aurait souhaité être le maître
de la guerre et de la paix à l'intérieur de son domaine, voire
de son royaume. Peut-être même aurait-il voulu interdire le
Saint Louis (R'idFiunee)
Henri III
Dcenai.ne #'yaIen1226
Po .iiow anglais
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Raymond VII (Cfr1ne)
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Le roya unie de France
apréi le traité de Parid
(-1259)
Flandre
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il
Bo,deamb
port d'armes à ses sujets. S'il n'alla pas jusqu'au bout de
ses intentions, c'est qu'il admettait que faire la guerre
demeurait une prérogative des féodaux, une nécessité pour
les « barons., responsables chez eux de l'ordre public.
Dès lors que la notion de chrétienté était présente à tous
les esprits, on aurait pu concevoir que la papauté fût l'arbi-
tre de tous les conflits, le médiateur universel. On ne peut dire
que les papes du XIII0 siècle aient oublié ce rôle: toujours est-
il qu'en pratique, malgré leur désir, ils ne purent le jouer. Quant
aux empereurs, ou bien il s'agissait de personnalités contes-
tées, tel Frédéric Il, ou bien ils se tenaient en retrait, comme
ce fut le cas lors du Grand Interrègne, de 1250 à 1273.
Restait le roi de France dont la réputation de prudente équité
devint telle, surtout après son retour de Terre sainte, qu'assez
nombreux furent les contentieux à propos desquels les par-
ties en présence, d'un commun accord, eurent recours à ses
bons offices. Il s'agissait souvent de problèmes de succession
car les régies de transmission des fiefs n'étaient ni très clai-
res ni bien fixées. Ainsi, le « dit de Péronne s prétendit en 1256
régler la querelle entre les maisons d'Avesnes et de Dampierre
relative à la possession de la Flandre et du Hainaut.
Plusieurs de ces arbitrages concernèrent des espaces situés
en terre d'Empire, à l'est du royaume. Joinville écrit à ce sujet:
Lyrn
aiMe
«Les Bourguignons et les Lorrains qu'il avait apaisés l'aimaient
f) Daup/nn/
Roue,r.#
et lui obéissaient tant que je les vis venir plaider par-devant
le roi, à sa cour, pour des procès qu'ils avaient entre eux, à
-•-.--,
DTo,h,we
ROYDE
.
!'JAVAR.RE
2
D
Co,nt/de P,we,zce
Reims, à Paris et à Orléans. • Tout cela, bien sûr, favorisait le
rayonnement de la France et préparait de futures annexions.
.Jfaeiile
ROY4UME
D'ARAGON
SUZERAINETÉ A son avènement, Saint Louis héritait d'un
ilSQ,terrn,ue
Saint Louis
Traité de Parie (1259)
vaste royaume, fruit des victoires remportées par son grand-père
Philippe Auguste sur les Anglais. Mais le conflit entre Plantagenéts
Domaine ,t'ya(ez 1259
Te
nres
que con.eeve HenetIIId'Angktaw
Tereit,n,rs doaw infIenct
Te,yao ires sous iszf1ence
et Capétiens, commencé un siècle plus tôt lors du mariage d'Aliénor
d'Aquitaine avec Henri Il d'Angieterre, ne s'achèvera qu'en 1259
Terretoi,es qe Saint Loa is restzt oa donne
avec le traité de Paris et l'hommage féodal d'Henri iii à Saint Louis.
©
Frères do Saint Louis
.
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GUERRE DES BARONS Henri III d'Angleterre durant la bataille de Lewes, le 14 mai 1264,
GUERRE DES BARONS Henri III d'Angleterre durant la bataille de Lewes, le 14 mai 1264, contre Simon V de Montfort,
détail du monument The 14elmet (le casque), à Lewes, par Enzo Plazzotta, bronze, 1964 (Lewes, Sussex, Angleterre).
L'arbitrage le plus intéressant, et aussi le plus délicat,
concerne ce qu'on appelle la mise e d'Amiens (1264), des-
tinée à mettre un terme au différend entre son beau-frère
Henri III, roi d'Angleterre, et une bonne partie de ses barons.
D'une manière générale, outre-Manche, depuis la Grande
Charte de 1215, des barons, parlant au nom de la «commu-
nauté du royaume», étaient en désaccord avec la politique
extérieure de leur souverain et souhaitaient lui imposer ses
conseillers. A la tête de ces barons vint se placer Simon
de Montfort, comte de Leicester (à ne pas confondre avec son
père, le vainqueur, en 1213, de la bataille de Muret), second
mari d'Aliénor, soeur de Henri III. Au surplus, Simon ne man-
quait pas de griefs personnels. Souvent en effet, au Moyen
Age, derrière les principes politiques affichés, se cachent des
motifs d'ordre privé. En 1258, Henri III dut jurer d'appliquer
les «provisions d'Oxford», qui prévoyaient l'élection de sari
grand conseil, le choix par les barons des principaux officiers
de la couronne et la réunion en trois sessions annuelles du
parlement d'Angleterre - une assemblée plus ou moins repré-
sentative, qui prétendait notamment être le seul organisme
habilité, pour des motifs précis, à lever de nouveaux impôts.
Les deux parties s'adressèrent au pape Alexandre IV qui délia
le roi d'Angleterre de son serment pas question pour des
sujets de mettre sous tutelle leur roi, réputé « seigneur des lois».
L'antagonisme se poursuivant, les deux camps en vinrent à
demander l'arbitrage du roi de France. Celui-ci, après un exa-
men consciencieux des arguments en présence, trancha par
la «mise e d'Amiens du 23 janvier 1264 «Nous constatons
qu'à cause des provisions ( il y a eu un grand dommage
),
pour le droit et l'honneur du roi. e D'où des désordres, des
violences. Bref, à l'instar du pape, il cassa les provisions, tout
en recommandant le respect des chartes et libertés anté-
rieures, considérées comme de «bonnes coutumes». Simon
n'accepta pas ce jugement : il y eut une prise d'armes d'où
il sortit vainqueur à la bataille de Lewes (14 mai 1264).
Henri 1H devint son prisonnier. Mais son fils, le futur Edouard l,
ne se laissa pas faire: lors de la bataille d'Evesham, le 4 août
1265, Simon perdit la vie. Saint Louis s'employa alors à prier
son beau-frère de ne pas abuser de sa victoire.
L'attitude de Saint Louis est caractéristique : à ses yeux,
s'en prendre à un roi est non seulement illégitime, voire sacri-
lège, mais encore risque de déboucher sur la guerre civile.
Au souverain doit revenir le dernier mot, il n'a pas à obser-
ver les o mauvaises coutumes e, telles les provisions d'Oxford.
L'avenir devait accentuer les divergences entre les deux régi-
mes politiques. Dans les années 1260, on n'en était pas encore
là. Il faut quand même souligner le contraste entre les rébel-
lions féodales du temps de la minorité de Saint Louis, qua-
siment dénuées de programme d'ensemble, et la réflexion éla-
borée qu'atteste l'action de Simon de Montfort et de ses alliés.
ÉQUITÉ Saint Louis rendant la justice: l'abbé de Saint-Nicolas-au-Bois porte plainte contre Enguerrand de Courcy
ÉQUITÉ Saint Louis rendant la justice: l'abbé de Saint-Nicolas-au-Bois porte plainte contre Enguerrand de Courcy pour l'exécution
de trois jeunes gens, in Vie et miracles de Saint Louis, de Guillaume de Saint-Pathus, vers 1320 (Paris, Bibliothèque nationale de France).
Quel est le rôle des enquêtes de Saint Louis?
A u début du XIVe siècle, le
franciscain Guillaume de Saint-
clercs séculiers, parfois des chevaliers, Louis), à finalité éthique, voire
Pathus, qui fut successivement
confesseur de la reine Marguerite puis
de sa fille Blanche, écrivit en français
à la demande de cette dernière,
une Vie de monseigneur Saint Louis.
Plutôt qu'une biographie, il s'agit
d'une énumération de ses vertus.
Dans les dernières pages, lorsqu'il
traite de sa droiture et de son équité,
figure le passage suivant: .Parce
que parfois il apprenait que ses baillis
et ses prévôts commettaient certaines
injustices envers le peuple de sa terre,
soit en le jugeant mal, soit en lui ôtant
ses biens contre toutejustice, il prit
pour cela l'habitude d'ordonner des
enquêteurs, parfois des Frères
mineurs et prêcheurs, parfois des
tantôt une fois par an, tantôt
plusieurs, pour enquêter contre
les baillis, les prévôts et tes autres
sergents, ici ou là environ le royaume
ou à travers le royaume. Et il donnait
aux dits enquêteurs le pouvoir, s'ils
trouvaient des choses mauvaisement
ôtées chez les baillis et les autres
officiers ou soustraites à quelque
personne que ce soit, de rétablir
sans délai et avec cela de priver
de leurs offices les mauvais prévôts
et les autres moindres sergents qu'ils
trouveraient dignes d'être révoqués.
A suivre frère Guillaume, on
serait en présence d'une véritable
institution, qui ne devait plus exister
à l'époque où il écrivait (le temps
de Philippe le Bel, petit-fils de Saint
pénitentielle, destinée à réprimer
les exactions des fonctionnaires
territoriaux, petits et grands, partout
où ils étaient en mesure d'exercer leur
pouvoir et donc d'en abuser, en vue
de leur enrichissement personnel.
De fait, de semblables enquêtes
ont existé, au moins à partir des
préparatifs de la première croisade
car il s'agissait pour le roi de se
mettre en règle avec sa conscience,
comme les chrétiens sont priés
de le faire lorsqu'ils dictent leur
testament: cela s'appelle la restitution.
Ces enquêtes, qui faisaient appel
aux serments, aux témoignages,
aux preuves écrites, ont donné lieu
à des documents, qui, de façon
aléatoire, sont parvenus jusqu'à
nous. Presque oubliées pendant des siècles, ces archives ont été exhumées en 1855 par Edgard
nous. Presque oubliées pendant des
siècles, ces archives ont été exhumées
en 1855 par Edgard Boutaric, puis
éditées, un demi-siècle plus tard, par
Léopold Delisle, au tome XXIV du
Recueil des historiens de la France.
Le récent ouvrage de Marie Dejoux
permet d'en mieux saisir la portée.
étaient venues s'ajouter au vieux
domaine capétien, autour de Paris:
A la différence de ce que faisait dans
son apanage Alphonse de Poitiers,
le roi ne cherchait pas à défendre
ses droits mais à corriger l'action
de ses officiers, et cela grâce au zèle
des Franciscains et des Dominicains,
alors fort populaires, et aussi de clercs
détachés de son hôtel. Furent
spécialement concernées les provinces
qui, depuis le début du Mile siècle,
du même coup, la réputation de Saint
Louis en tant que roi de justice ne
pouvait que se répandre jusqu'aux
extrémités du royaume, notamment
dans le Midi, où les malversations
semblent avoir été nombreuses.
En principe, tout le monde pouvait
porter plainte, y compris les «menues
gens «. En fait, ce fut surtout la strate
supérieure des classes moyennes,
pour employer une expression
anachronique, qui put profiter
de la procédure, visant à rendre
une justice rapide et de proximité
et non à informer le souverain quant
à l'état au vrai de son royaume.
Il avait tout de même de probes
serviteurs de la chose publique,
comme Philippe de Beaumanoir,
auteur des Coutumes de Beauvaisis
(1283). Tel aussi Etienne Boileau,
qui, dans ses fonctions de prévôt
de Paris, n'hésitait pas à sévir,
rendant une justice «bonne
et roide », sans épargner personne.
Le résultat, dit-on, fut le retour
à l'ordre, à la sécurité, à la
prospérité. Ajoutons qu'il fit rédiger
le fameux Livre des métiers où
sont réglementées pas moins
de cent professions, en vue du bien
commun des consommateurs et
des producteurs, selon les principes
du corporatisme médiéval.
A-t-il mené une politique hostile aux Juifs?
A ppliqués au cas de Saint Louis, les critères actuels de
la morale publique lui font grief avant tout de trois
actions : avoir soutenu l'Inquisition en tant qu'organe de
répression des hérétiques, avoir mené une guerre offensive
contre les Sarrasins, alors qu'ils ne menaçaient ni lui ni son
peuple, et, plus encore peut-être, avoir mené sans état d'âme
une politique antijuive.
Au )Ulle siècle, les Juifs, répandus un peu partout dans le
royaume, en ville et à la campagne, représentaient peut-être
un pour cent de la population. A Paris, leur proportion était
plus élevée: des centaines de Juifs y vivaient, avec une forte
concentration dans l'île de la Cité. Autant de communautés
vigoureuses, vivant sous leur loi, plutôt instruites et suffisam-
ment prospères pour attirer la jalousie des chrétiens.
L'idée de la papauté, tête de l'Eglise catholique romaine,
n'était pas de les exterminer ni même de les expulser mais
de les convertir à la vraie foi. En même temps, leur survi-
vance obstinée était jugée théologiquement utile car elle mon-
trait aux sceptiques que l'histoire de Jésus n'avait rien d'une
fable. Trois canons du concile de Latran W (1215) leur furent
spécifiquement consacrés: interdiction d'exercer du pouvoir
sur des chrétiens; si les Juifs leur extorquent des apréts usu-
raires lourds et excessifs., tout commerce avec eux devait
cesser, jusqu'à «entière satisfaction pour les préjudices
immodérés infligés», et même prière aux princes de veiller
à «détourner les Juifs d'une si grande oppression'; afin d'évi-
ter les mariages mixtes, obligation était faite aux Juifs (et
aux Sarrasins) des deux sexes de porter un costume les
distinguant du reste de la population; enfin, aux jours des
lamentations et le dimanche de la Passion, défense aux Juifs
de paraître en public, pour éviter blasphèmes ou railleries.
En bon chrétien, Saint Louis ne pouvait que prendre au
sérieux ces injonctions. Le dominicain Guillaume de Chartres
vécut aux côtés du roi, dont il fut le chapelain, pendant de
très longues années. Or, il consacre un développement par-
ticulier à son attitude envers les Juifs dans son ouvrage, natu-
rellement hagiographique, consacré à sa vie et à ses mira-
cles. Selon lui, le roi les avait en abomination, au point de refu-
ser d'en tirer le moindre profit, alors que, pour beaucoup de
princes, ils constituaient une source commode de revenus. Pour
Saint Louis, ils auraient dû ne se livrer qu'à des activités lici-
tes et non à l'usure. Certes, plusieurs membres de son entou-
rage lui disaient que, puisque le peuple ne pouvait vivre ni
même les terres être cultivées sans recourir à des prêts (ce
qui pose le problème du rôle du crédit, à la petite semaine,
dans une économie régulièrement menacée de pénurie, où
beaucoup n'avaient aucune réserve, ni en espèces ni en
nature), il valait mieux que ces prêts fussent accordés par des
Juifs qui de toute façon ne pouvaient échapper à la damna-
tion éternelle. A cette objection, Saint Louis répondait en subs-
tance: l'affaire me concerne au premier chef puisque les Juifs
me sont soumis «par le joug de la servitude», ce sont «mes »
Juifs, il ne faut pas qu'ils mettent à profit cette dépendance
pour «infecter ma terre de leur venin
.rQu 'ils abandonnent
leurs usures ou bien qu'ils quittent ma terre. Le fait est qu'à
plusieurs reprises des ordres d'expulsion furent promulgués,
CONVERSIONS En bas: Leflaptêrned'un juif en présence de Saint Louis et Le Départ de Saint
CONVERSIONS En bas: Leflaptêrned'un juif en présence
de Saint Louis et Le Départ de Saint Louis et de Marguerite
de Provence pour la croisade, in Le Livre des Jaiz monseigneur
Saint Loys, xve siècle (Paris, BnF).
des Jaiz monseigneur Saint Loys, xve siècle (Paris, BnF). d'ailleurs très incomplètement appliqués, à la

d'ailleurs très incomplètement appliqués, à la différence de ce qui devait se passer sous le règne de Philippe le Bel. L'ordonnance de 1254 pour l'amendement du royaume

prescrit aux Juifs de cesser «leurs usures, sortilèges et carac-

tères «, au sens de signes magiques. Elle prescrit également de brûler les manuscrits du Talmud, censés renfermer des blasphèmes contre Jésus et sa Mère. Déjà cette mesure avait été massivement appliquée quelques années auparavant. Quant à l'ordonnance de 1269, elle prescrit d'imposer aux Juifs des deux sexes le port d' «une roue de feutre ou de drap d'écarlate. cousue sur la poitrine et dans le dos, de la largeur de quatre doigts. Si un Juif est surpris sans ce signe distinc- tif, son vêtement appartiendra au dénonciateur, lui-même sera frappé d'une amende, affectée à quelque pieux usage. Ces mesures aboutirent à de nombreuses conversions: peut- être certaines furent-elles sincères mais comment le savoir? De toute façon, le roi ne pouvait que s'en réjouir sincèrement. Au total, le temps de Saint Louis fut marqué par une nette détérioration de la condition des Juifs, sans toutefois que des massacres délibérés se soient produits. Pas non plus de ghet- tos à proprement pailer. Comme l'écrit Jacques Le Goff, ail

n'y a rien de racial dans son attitude et dans ses idées'. Il admet toutefois
n'y a rien de racial dans son attitude et dans ses idées'. Il
admet toutefois aune volonté d'exclusion, qui dépasse la
68 stricte hostilité religieuse. Saint Louis considérait la présence
des Juifs dans sa terre d'autant plus inutile et nuisible que
leur religion pouvait séduire de bons esprits, dans le cadre
assez artificiel de controverses théologiques. Peut-être dans
la pratique montra-t-il plus de zèle que les papes eux-
mêmes: le fait est que Boniface VIII, dans sa bulle de cano-
nisation de 1297, où sont énumérées ses vertus, passe sous
silence son attitude envers les Juifs.
Peut-on parler
de ((siècle de Saint Louis »?
L
'introduction du Siècle de Louis XIV de Voltaire (1751)
contient ces mots : «Quiconque a du goût ne compte
que quatre siècles heureux dans l'histoire du monde (
),
ceux où les arts ont été perfectionnés et qui, servant d'épo-
que à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la
postérité. » Le premier est celui de Philippe et d'Alexandre,
le temps, pêle-mêle, de Périclès, de Démosthène, de Platon,
d'Aristote, d'Apelle, de Phidias et de Praxitèle. Deuxième
siècle : celui de César et d'Auguste, auxquels sont attachés
les noms de Lucrèce, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile,
d'Horace, d'Ovide, de Varron et de Vitruve. Puis vient, cen-
tré sur l'Italie, le siècle des Médicis. Et de citer Michel-Ange,
Raphaël, le Tasse et l'Arioste. Enfin, vient le quatrième, celui
de Louis XIV, d'autant plus remarquable, qu'il mit à profit
les trois autres pour mieux les dépasser.
On aurait étonné Voltaire si on avait parlé devant lui du
«siècle de Saint Louis, car ce roi se situait pour lui, mal-
gré toutes ses vertus, du côté de la superstition et de l'into-
lérance, voire de la «barbarie gothique
Sans doute faut-il
attendre Henri Wallon (l'un des fondateurs de la République)
pour voir dans son méthodique ouvrage Saint Louis et son
temps (1875) le récit du règne s'enrichir de tout un déve-
loppement sur les lettres, les sciences et les arts.
Depuis lors, des ouvrages ont vu le jour ayant pour titre
non seulement Saint Louis et son temps ou Saint Louis et
NÉCROPOLE A gauche la basilique de Saint-Denis qui devint véritablement nécropole royale sous le règne
NÉCROPOLE A gauche la basilique de Saint-Denis qui devint véritablement nécropole royale sous le règne
NÉCROPOLE A gauche la basilique de Saint-Denis qui devint véritablement nécropole royale sous le règne
NÉCROPOLE
A gauche la basilique
de Saint-Denis qui
devint véritablement
nécropole royale
sous le règne de Saint
Louis. Ci-contre:
La Vierge et l'Enfant,
provenant du Trésor
de la Sainte-Chapelle,
ivoire, vers 1260-
1270 (Paris, musée
du Louvre).
son siècle mais Le Siècle de Saint Louis, ce qui revient à lui
accorder une position prééminente, à le considérer comme
la personnification de son époque dans ce qu'elle eut de
meilleur, peut-être même à lui attribuer un rôle moteur dans
les progrès de la civilisation.
Assurément, Saint Louis n'était ni François r ni Louis XIV,
sa cour était simple. A partir d'un certain moment, une
atmosphère monacale y régna. On ne peut l'imaginer avec
à ses côtés un ministre de la Culture, de l'Education ou de
la Recherche scientifique, ou encore un secrétaire d'Etat aux
Beaux-Arts. li n'empêche qu'il ne fut nullement indifférent
à la vie de l'esprit: avec son concours, l'université de Paris,
issue d'une maturation endogène consacrée par la papauté,
prit corps en tant qu'institution chargée de fournir à des mil-
liers d'» écoliers » un enseignement chrétien, comprenant la
rhétorique, la logique, des disciplines scientifiques, la méde-
cine, le droit canonique et, au sommet, la théologie. Sans
être un intellectuel, un « lettré», à la différence de son des-
cendant Charles V, Saint Louis avait une réelle culture bibli-
que, ce qui impliquait aussi une certaine familiarité avec les
commentaires réputés nécessaires à la compréhension de
l'Ecriture sainte. Il est bien connu qu'il lui arrivait de
s'entretenir avec le théologien Robert de Sorbon, dont le
collège, destiné à des écoliers pauvres, s'établit à Paris, sur
la rive gauche, vers 1250, dans une maison de la rue Coupe-
Gueule, avec l'appui de la régente Blanche de Castille, et
dont la fondation fut confirmée par Saint Louis en 1257. Ainsi .'
FOI ET RAISON Le Roi Salomon inspiré par la sagesse, in La Bible de Saint-
FOI ET RAISON Le Roi Salomon
inspiré par la sagesse, in La Bible de Saint-
Jean-d'Acre, vers 1250-1254 (Paris, BnF-
bibliothèque de l'Arsenal).
70
naquit la Sorbonne (le mot apparaît déjà au XV» siècle, dans
telle poésie de François Villon). On connaît le passage où
Joinville évoque la »dispute» à table, en présence du roi, entre
le sénéchal de Champagne et maître Robert pour savoir pour-
quoi »prud'homme» (au sens de sage, probe mais aussi
preux) vaut mieux que « béguin » (au sens de dévot). Au terme
de l'échange, le roi rendit sa sentence: il voudrait bien mieux
être prud'homme car ce nom «est si grande chose et si bonne
que même à le prononcer il emplit la bouche».
Saint Louis, grâce aux centaines de sermons qu'il se plut
à écouter, était en contact avec ce qu'on peut d'ores et déjà
appeler l'éloquence de la chaire. Le thème de la translatio
studii (transfert de l'étude) devint une sorte de lieu commun,
Paris n'hésitant pas à se considérer comme l'héritière
d'Athènes, dans le domaine du savoir et de la sagesse.
Même si son nom est inconnu du grand public, comment
ne pas rappeler l'oeuvre du dominicain Vincent de Beauvais
(vers 1190-1264)? A la demande du roi, il composa en
vingt ans une gigantesque encyclopédie où sont compilées
de façon méthodique toutes les connaissances, essentiel-
lement livresques, que ses vastes lectures lui ont permis
d'acquérir. Tel est le Speculum majus (le « Grand miroir»),
divisé en trois Specula : le «miroir de la nature», le miroir
de la doctrine w et le « miroir de l'histoire». Le souci péda-
gogique y est évident, ne serait-ce que par l'insertion de
sommaires et aussi, pour différents articles, par le recours
à l'ordre alphabétique. L'infatigable dominicain, qui devait
disposer d'une petite équipe de religieux, est aussi l'auteur
d'un traité destiné à consoler Saint Louis de la mort d'un
de ses fils et d'un autre, dédié à la reine Marguerite, des-
tiné à la formation du futur Philippe III le hardi.
Nécropole royale, l'abbaye de Saint-Denis connut alors
de nombreuses transformations. Comme l'écrit Guillaume
de Nangis, après avoir reçu l'approbation du pape et les encou-
ragements du roi et d'une foule de grands personnages, l'abbé
Eudes Clément put commencer la rénovation de son monas-
tère qui, par ailleurs, demeura plus que jamais le lieu où s'éla-
borait la mémoire officielle de la royauté française.
Le terme de mécénat pour décrire l'action de Saint Louis
dans le domaine des arts ne convient certes pas, ne serait-
ce que parce que les architectes, les peintres, les orfèvres
ou les compositeurs n'avaient pas le statut qu'ils devaient
acquérir en France au plus tôt à partir de la fin du XIV» siè-
cle. Au XIII» siècle, en revanche, ni sacre de l'artiste ni sacre
de l'écrivain. Les érudits ont le plus grand mal à repérer leurs
noms, au détour de tel document d'archives. Encore des
incertitudes subsistent-elles: quelles constructions attribuer
au maître maçon Pierre de Montreuil? Mais après tout, peu
importe le vocabulaire utilisé: ce qui compte, c'est que, pour
des motifs religieux, le roi finança avec profusion des réa-
lisations redevenues admirables, après un temps de défa-
veur à l'époque classique. Le siècle de Saint Louis » fut aussi
celui des cathédrales. Il n'est que de songer à la Sainte-
Chapelle du palais, destinée à servir d'écrin aux reliques
achetées à grands frais par Saint Louis, pour le salut de sa
personne, de sa famille, de la France - un authentique inves-
tissement en vue d'enrichir le patrimoine spirituel du
royaume. Dans cet admirable cadre de verre et de pierre,
toute une liturgie chantée put se déployer, s'appuyant sur
de précieux manuscrits enluminés.
Saint Louis était sans doute indifférent au développement
de la littérature profane. Peut-être, malgré son sens de
l'humour, se méfiait-il de la truculence des fabliaux et de la
verve railleuse qui traverse les différentes «branches » du
Roman de Renart. Inversement, le fait qu'il ait choisi pour
un de ses fils le prénom de Tristan est là pour montrer qu'il
était sensible aux romans de la Table ronde.
L'expression o siècle de Saint Louis» ne provient pas seu-
lement de médiévistes soucieux de compenser un sentiment
d'infériorité par rapport aux historiens d'autres périodes plus
glorieuses: tout bien pesé, elle est topique si l'on admet que
ce roi, dans les limites matérielles et les contraintes menta-
les propres à son temps, qui était tout sauf relativiste, cher-
cha à promouvoir le vrai, à répandre le bien et à faire admet-
tre la valeur salutaire et sacrée du beau. Une époque lumi-
neuse, ordonnée, où la foi et la raison s'unissaient pour glo-
rifier Dieu et louer son oeuvre dans toutes ses dimensions.
Quel souvenir laisse-t-il? C 'est au pape Boniface VIII, dans la bulle de canonisation Gloria,
Quel souvenir
laisse-t-il?
C 'est au pape Boniface VIII,
dans la bulle de canonisation
Gloria, laus, datée d'Orvieto
le 11 août 1297, précédée par deux
éloquents sermons, qu'il revint,
au terme d'un quart de siècle
d'enquêtes et de témoignages, dont
il subsiste d'importants fragments
écrits, d'évoquer sa pieuse vie, ses
bonnes oeuvres, ses héroiques vertus.
Ille fit en termes choisis, parfois
lyriques. Le message commun
à ces trois textes est que Saint Louis
fut un véritable roi, qui sut se
gouverner lui-même et gouverner
ses sujets. ail maintint en paix son
royaume, le savent tous ceux qui
ont vécu cette époque.
Il construisit
à grands frais des monastères, des
HUMILITÉ Le roi Saint Louis donnant à manger aux pauvres et leur lavant les pieds,
hôpitaux, des églises, il fit un bon
usage de ses richesses.
Ainsi il dotait les jeunes filles pauvres,
envoyait des secours aux provinces
où sévissait la disette, était rempli
d'une compassion active pour les
malades. Il fut un défenseur de la foi,
expulsant les hérétiques de son
royaume. Quant aux deux croisades,
elles sont surtout l'occasion pour
le pape de rappeler son humiliante
captivité en terre infidèle, alors que
son entourage le poussait à regagner
la France en laissant des otages
jusqu'au paiement intégral de sa
rançon, les conversions qu'il aurait
opérées «par la persuasion de
sa parole et l'exemple de sa vie»,
et le fait que, possesseur d'un
riche royaume, il le quitta à deux
reprises, malgré les avis contraires,
abandonnant tout pour suivre le Christ
(comme saint François d'Assise
dans un autre registre), car il formulait
les voeux les plus ardents pour
«l'accroissement de la foi catholique
et la libération de la Terre sainte».
L'année suivante, le 25 août 1298,
eut lieu à Saint-Denis I'» élévation
de son corps, puisqu'il était désormais
in Les Grandes Chroniques de France de Charles V, vers 1370-1379 (Paris, BnF).
une relique. A cette occasion,
un certain Jean de Samois fit l'éloge
de sa loyauté. Ainsi le rapporte
Joinville, pour lequel Saint Louis
aurait mérité d'être canonisé non
pas seulement comme confesseur
mais comme martyr, lui dont la mort
fut une imitation de la Passion du
Christ. Léger regret, léger reproche.
En dépit de l'échec de ses
entreprises outre-mer, qui, sans
résultat tangible, avaient coûté
beaucoup d'argent et fait quantité
de victimes parmi les chrétiens,
il laissa un souvenir lumineux. On
parla du « bon temps de monseigneur
Saint Louis», de la bonne et stable
monnaie qu'il avait fait frapper.
Les descendants des serfs qu'il avait
affranchis, notamment dans la région
parisienne, durent bénir sa mémoire.
Il fut réputé l'un des patrons célestes
de la France et bien sûr l'insigne
protecteur de sa lignée, à laquelle
l'esprit et la pratique de son
gouvernement furent proposés
en modèle. Autour de sa tombe
fleurirent des miracles. Sa renommée
fut d'autant plus reconnue que les
générations suivantes éprouvèrent
bien des malheurs : excès de la
fiscalité royale, guerre de Cent Ans,
peste noire
Il faut dire que,
précisément jusque vers 1270-1280,
la conjoncture économique lui fut
plutôt favorable: accroissement
de la population et de la production
agricole, croissance urbaine, essor
du grand commerce (les foires
de Champagne et de Brie). Pas de
grande calamité naturelle. Saint Louis
en bénéficia, sans en être directement
responsable, sinon par son constant
souci de faire régner dans sa terre
la paix, l'unité et la concorde./—
Professeur émérite de l'université Paris-IV-
Sorbonne, Philippe Contamine est spécialiste
de la guerre, du pouvoir et de la noblesse
à la fin du Moyen Age. II est notamment
l'auteur de La Guerre au Moyen Age (PuI 2003)
et de Histoire de la Francs politique, tome 1:
le Moyen Age (Points, « Points Histoire», 2006).
DICTIONNAIRE
DICTIONNAIRE

Par Aude Paris Illustrations Patrick Dallanegra

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Famille omniprésente, amis fidèles et ennemis valeureux : ils ont contribué a ecrire le règne de Saint Louis.

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BLANCHE DE CASTILLE (1188-1252)

Subitement propulsée sur le devant de la scène politique alors qu'elle n'était encore qu'une jeune mère, Blanche parvint,

non sans difficulté mais avec passion et persévérance, à laisser à son fils Louis, héritier de la couronne, un royaume prospère et apaisé. Fille du roi Alphonse VIII de Castille et petite-fille

d'Aliénor d'Aquitaine, nièce de Jean sans Terre, sans cesse aux

prises avec les grands féodaux qui briguent domaines et privilèges et l'affublent du surnom hostile d'< étrangère », Blanche de Castille fut une actrice majeure de la perpétuation du pouvoir royal et de sa légitimité. Cette entreprise d'unification et d'affermissement se heurte aux résistances des grands seigneurs tels que le comte de la Marche ou encore Pierre Mauclerc. Face à l'immensité de la charge, elle s'appuie sur les précieux conseils des vainqueurs de Bouvines, comme Michel de Harnes, et de tous ceux qu'elle sait

fidèles à la mémoire de Philippe Auguste et de son défunt mari.

Pendant les huit années de régence, Blanche essuie de nombreuses critiques qui ne sont que le reflet de l'atmosphère délétère qui règne au palais lorsque le pouvoir ordinaire est suspendu. C'est

une femme pieuse et droite, d'une exigence et d'un courage à la

\

hauteur de sa charge. Méfiante à l'égard de sa bru Marguerite, Blanche se montre parfois impitoyable, arrachant son fils aux bras de sa femme pour lui rappeler les nécessités où le mettent les affaires du royaume. Jalousie ou sens \\ aigu des responsabilités? Il semble que les deux

)

soient mêlés tant Blanche aimait son enfant devenu

roi et tant elle avait à coeur le bien et la grandeur

de son pays d'adoption. Elle s'éteint le 27 novembre 1252, épuisée et meurtrie par le départ de Saint Louis en croisade.

LOUIS VIII (1187-1226) Louis VIII, surnommé «le Lion » à la bataille de la Roche-aux-Moines
LOUIS VIII (1187-1226)
Louis VIII, surnommé «le Lion » à la bataille
de la Roche-aux-Moines qui opposa les troupes du
royaume de France àiean sans Terre, le 2juillet 1214,
connut l'un des règnes les plus brefs de l'histoire
de la monarchie capétienne. Fils de Philippe Auguste
et d'isabelle de Hainaut, il descendait à la fois des
Capétiens et des Carolingiens. Sacré en août 1223,
il s'empressa de poursuivre la conquête de la Guyenne
entreprise du vivant de son père en s'emparant des
dernières possessions anglaises - notamment le Poitou,
l'Aquitaine, la Saintonge, le Périgord et l'Angoumois -,
ne laissant à Henri III que Bordeaux, la Gascogne
et les îles Anglo-Normandes. Louis VIII épousa en 1200
la nièce du roi Jean d'Angleterre, Blanche de Castille.
Cette union politique scellait le traité de paix entre
Philippe Auguste et Jean sans Terre. Louis le Lion était
un homme droit et au caractère affirmé qui sut en
seulement trois années de règne imposer sa marque
et consolider les victoires de ses prédécesseurs.
II avait une haute idée de sa charge et fut un modèle
de courage pour le jeune Louis IX. Il mourra, sans
doute de la dysenterie, au château de Montpensier,
2 avant d'avoir pu achever la conquête du Languedoc
et résoudre définitivement la crise albigeoise.
g)

73

ROBERT D'ARTOIS (1216-1250) Robert est le frère le plus proche de Saint Louis, de deux
ROBERT D'ARTOIS (1216-1250)
Robert est le frère le plus proche de Saint Louis, de deux ans
son cadet; ils furent élevés ensemble au Palais royal C'est
un enfant plein de vie et un jeune homme fougueux et débordant
d'ambition. En 1237,11 reçoit le comté d'Artois en apanage
en même temps que l'ordre de chevalerie, et épouse Mathilde, fille
du duc de Brabant et de Matie de Souabe, lors d'une magnifique
cérémonie à Compiègne. Malgré leurs caractères très différents,
Louis IX porte à son petit frère une grande affection. Robert participe
à la première croisade. C'est sans doute le récit de sa mort,
dramatique et spectaculaire, qui illustre le mieux sa personnalité.
En février de l'année 1250, les croisés approchent de la forteresse
de Mansourah mais ne peuvent l'atteindre qu'en franchissant
un fleuve capricieux, le Bahr el-Saghir. Robert s'élance
le premier et, malgré les recommandations
du grand maître du Temple, Guillaume de Sonnac,
et du roi lui-même, il pénètre dans la ville
LLI avec cent cinquante de ses chevaliers sans
attendre le reste de rarmée. Après avoir
-
o
LLI
U
surpris le sultan Fakhr al-Din dans son bain.
Robert et ses hommes sont assaillis par une
volée de flèches des arbalétriers sarrasins.
Le jeune comte d'Artois, que les Sarrasins
L.IJ d'armes semée de fleurs de lys, succombe
Z
ont pris pour Saint Louis en raison de sa cotte
à ses blessures. Il meurt ainsi comme il a vécu,
victime de son imprudence et de sa témérité.
71
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cotte à ses blessures. Il meurt ainsi comme il a vécu, victime de son imprudence et
ISABELLE DE FRANCE (1225-1270) Unique soeur de Saint Louis, de onze ans sa cadette, Isabelle
ISABELLE DE FRANCE (1225-1270)
Unique soeur de Saint Louis, de onze ans sa cadette, Isabelle
est une enfant intelligente et docile, très bien connue grâce
au portrait qu'en a dressé de son vivant Agnès d'Harcourt,
l'une de ses dames d'honneur: Spirituelle et enjouée,
elle suscite une affection sincère de tout son entourage, en
particulier de Saint Louis, qui lui est très attaché. Elle était
si frêle qu'un valet venu défaire son lit pour un voyage de la
Cour n'y distingua pas la petite forme encore emmitouflée
dans les draps et sentit son fardeau se mouvoir, à la grande
joie de la Cour. Attentive au sort des plus miséreux et tout
à sa contemplation, Isabelle refusa d'épouser Conrad,
fils de l'empereur Frédéric Il, et, avec l'aide de Saint Louis, fit
construire le monastère de Longchamp dans la Ibrét de
Rouvray, près de Paris, pour y accueillir des clarisses. Agnès
d'Harcourt la qualifia de «miroir d'innocence» et de«lys
de chasteté». Elle fut pour Blanche et Louis IX un appui et
une joie quotidienne, les assistant de son attention et
de sa délicatesse jusqu'aux derniers instants. Après la mort
de Blanche, Isabelle se retira dans une petite maison près
de Longchamp où elle finit ses jours, se consacrant à la prière
sans avoir jamais prononcé de voeux religieux.
t-
LPHONSE DE POITIERS (1220-1271)
lomrné ainsi en hommage à son grand-père de Castille, glorieux vainqueur de
r bataille de Las Navas de Tolosa, Alphonse est le deuxième petit frère de Saint Louis.
)e nature fragile et sensible, c'est un enfant chétif mais très vif d'esprit. Au contraire
le son frère aîné Robert, il aime la lecture et la contemplation. Il fut marié à l'âge
le 21 ans à Jeanne de Toulouse, fille du comte de Toulouse, à l'initiative de la reine
lanche qui espérait tirer ainsi un trait définitif sur la querelle albigeoise. Alphonse
st un homme très cultivé, passionné d'histoire. On lui doit une grande chronique
le France, commandée à un ménestrel du Poitou qui la compose à partir des
ompilations latines des abbayes. L'histoire a retenu le faste qui marqua son investiture
omtale, le 24 juin 1241, à Saumur, la «Cour sans pareille», à la mesure de l'importance
lue Saint Louis accordait à une cérémonie consacrant l'appartenance des terres
lu Poitou au royaume de France et non plus à la couronne anglaise. Lors du premier
épart en croisade en 1248 Alphonse demeure une année auprès de sa mère afin
le l'assister dans les affaires du royaume, puis rejoint les croisés à Damiette et participe
la prise de Mansourah en février 1250. Fait prisonnier puis libéré par les soins du roi,
dphonse répondra malgré sa santé déclinante à l'appel de la seconde croisade de Saint
ouis et mourra d'épuisement et de maladie quelques mois après lui, sur le chemin
lu retour. Il laisse le souvenir d'un homme sage et courageux, un modèle de chevalerie,
et de la comtesse Béatrice de Savoie, apportait avec ses ménestrels la fantaisie et la
et de la comtesse Béatrice de Savoie, apportait avec ses
ménestrels la fantaisie et la fraîcheur de son jeune âge
au Palais royal. En 1234, elle épouse Louis IX, qui, à 20 ai
tente de s'affranchir de l'influence maternelle pour
et sensible, passionnée de musique et de poésie. Souvent
mise à l'écart par sa belle-mère Blanche de Castille
un rôle considérable dans le rapprochement entre
Louis IX et Henri Plantagenêt, plaidant la cause de la maison
Egypte à trois enfants et parvient à persuader les Italiens
de ne pas abandonner la ville de Damiette alors que
Henri n'avait que 9 ans lorsqu'il monta sur le trône, succédant à Jean
d'Angleterre dans un contexte de troubles politiques dominé par
afin d'assurer sa légitimité à régner sur un royaume rongé
de l'intérieur par l'insurrection des grands. Ses relations avec
hérite d'un conflit long de plusieurs décennies qui oppose
les deux maisons pour la possession de la Normandie,
de la Bretagne, du Maine et de l'Anjou. Ayant perdu
à Bouvines la plupart de ces terres disputées, Henri crut
pouvoir profiter pendant la première partie de son règne
des dissensions entre les grands vassaux de France, mais
qui entend préserver le domaine hérité de Philippe
Auguste et de Louis VIII. Henri est un homme
profondément croyant, très attaché à la fbi de ses pères
comme le fut Saint Louis. D'un tempérament plutôt
par les alliances contractées par les deux rois
avec deux filles du comte de Provence.
THIBAUD DE CHAMPAGNE (1201-1253) Personnage haut en couleur, souvent cité dans les chroniques du Xlll
THIBAUD DE CHAMPAGNE
(1201-1253)
Personnage haut en couleur, souvent cité
dans les chroniques du Xlll siècle, Thibaud,
comte de Champagne, est surtout connu
pour avoir été le soupirant éconduit de

la reine Blanche,à laquelle il dédia nombre de ses poèmes et chansons. La passion qu'on lui a prêtée pour la régente ne fut sans doute jamais réciproque, même si elle put servir de prétexte aux barons frondeurs pour s'en prendre à la réputation de la reine. A tel point qu'elle s'exhiba un jour en chemise devant toute la Cour, réunie sur son ordre, afin de démentir une soi-disant maternité illégitime. Au-delà des quolibets et des moqueries dont il fut souvent l'objet et qu'il suscita malgré lui, Thibaud de Champagne fut l'un des personnages les plus raffinés qui aient vécu dans l'entourage de Saint Louis. Il nous a légué une oeuvre abondante et d'une grande sensibilité, et

a contribué, encouragé par les femmes de la

Cour et dans le sillage de la reine Marguerite,

à l'essor de la littérature courtoise et lyrique dans les milieux érudits de son temps. Partagé entre ses ambitions politiques et son attachement à Blanche, le comte de Champagne sera tantôt un rival tantôt un allié pour le pouvoir royal, mais finira

le plus souvent par céder aux élans de son

coeur plutôt qu'à la tentation de l'orgueil féodal. Après avoir abandonné Louis VIII devant Avignon, le privant ainsi d'une victoire aisée, il promit de racheter sa conduite passée et de partir servir en Terre sainte. g)

ÉLÉONORE DE PROVENCE (1223-1291) Un ménestrel de la cour de Provence avait un jour prédit aux quatre filles du comte qu'elles épouseraient quatre rois. Soeur cadette de Marguerite, Eléonore est une fleur de Provence, la deuxième fille du comte Raimond Bérenger et de Béatrice de Savoie, elle-même réputée pour sa grande

beauté. Elle épouse le jeune roi Henri III d'Angleterre le 14 janvier 1236,

à Canterbury, et lui donnera cinq enfants. Bénéficiant d'un grand

ascendant sur lui dès le début de son règne, Eléonore joua à plusieurs reprises un rôle similaire à celui assumé par Marguerite auprès du roi de France. Une abondante correspondance entre les deux soeurs éclaire

à bien des égards la teneur des relations toujours délicates entre les deux

pays. Gracieuse, pleine de charme et vive d'esprit, Eléonore sait toucher

le coeur de son mari et influencer ainsi des décisions politiques. Malgré son attachement à Marguerite, elle défend avec vigueur les intérêts de son royaume d'adoption, notamment à l'occasion de pourparlers avec Saint Louis au sujet des domaines confisqués par Philippe Auguste.

FRÉDÉRIC lI (11941250) Surnommé «stupor mundi» par les grands de son temps, l'empereur Frédéric de
FRÉDÉRIC lI (11941250)
Surnommé «stupor mundi» par les grands de son temps, l'empereur
Frédéric de Hohenstaufen était doté d'un physique imposant et d'une
très haute estime de lui-même. Célèbre pour son excentricité, cet
homme épris de philosophie, d'arts et de sciences, fascine par ses
contradictions. Instigateur de liens très étroits entre les pays d'Europe
occidentale et les régions d'Orient, il symbolise l'hybridation des deux
cultures. Elevé en Italie méridionale et imprégné de l'héritage de la
domination arabe en Sicile, l'empereur connaissait depuis toujours les
moeurs orientales. Il revint de croisade en Italie, en mai1229, avec une
garde de Sarrasins pour lui-même et une autre composée d'eunuques
maures pour sa femme, ainsi que des astrologues arabes qu'il consultait
avant chacune de ses entreprises. Frédéric connut au long de son
règne certains succès diplomatiques mais aussi de nombreux démêlés
avec les papes Grégoire IX et Innocent IV, conflits que Saint Louis fut
appelé à arbitrer à plusieurs reprises. L'empereur dénonçait l'ambition
et l'avarice de l'EgJise de son temps, ce qui lui valut d'être excommunié
au mois de juillet 1245 par le pape Innocent IV. Dans une lettre
pleine d'emphase et d'exaltation, il appela Louis IX à rallier sa cause et
à se méfier à son tour de Rome et de ses desseins pernicieux, largement
détournés à son sens de la charité originelle prônée par lEvangile.
12
-
.-
78
INNOCENT IV (PAPE DE 1243 À 1254)
Sinibaldo de Fieschi accéda au pontificat en1243.
Moins intransigeant que son prédécesseur Grégoire IX.
il fut pourtant perçu par les souverains de son époque
comme un homme ambitieux et entêté, préoccupé par
la liberté et l'indépendance de l'Eglise de Rome face
aux autres pouvoirs temporels. La politique d'innocent IV
illustre bien la délicate intrication des pouvoirs temporel
et spirituel qui caractérise l'exercice de l'autorité de I'Eglise
au Moyen Age, et amènera Saint Louis à publier, en 1268,
une pragmatique sanction, c'est-à-dire une ordonnance
protégeant le temporel des églises du royaume contre des
contributions démesurées réclamées par I'Eglise de Rome.
Dès le début de son pontificat, Innocent IV entérine à Lyon
la décision de Grégoire IX de déposer et d'excommunier
l'empereur Frédéric, réveillant ainsi les récentes tensions
entre l'Empire et le Saint-Siège. C'est ensuite à Cluny que
le pape Innocent IV rencontra Saint Louis, en novembre
1245. Malgré la fermeté du roi sur les sujets touchant
à
l'administration politique du royaume et sa réticence
prendre parti dans la querelle qui déchirait depuis bientôt
deux décennies Rome et l'Empire, il fut reconnaissant
au pape de lui avoir préparé le terrain dans sa lutte
contre l'expansion des Tartares qui menaçaient de déferler
sur l'Europe; ils restèrent donc en bons termes.
à
JOINVILLE (V. 1224-1317) Jean de Joinville est te principal biographe du règne de Louis IX.
JOINVILLE (V. 1224-1317)
Jean de Joinville est te principal biographe
du règne de Louis IX. Le roi le remarque lors
de l'adoubement de son frère Alphonse à
Saumur et le prend à son service. Joinville était
un homme avisé, avenant et bien bâti, qui
connaissait la poésie et avait l'esprit vif mais
fkair
grand cas des beaux discours.
le Champagne devint vite pour
plus qu'un simple compagnon.
itié, et c'est une amitié précieuse
que le pouvoir isole. Confident
soutien, il ne flagorne pas et lui
affection sincère, dans les bons
)ments.Joinville est un homme
n conseiller. Lors de la première
DUis, il sait ainsi trouver les mots
cre le commandeur du Temple
er les clés du coffre renfermant
ordre, nécessaire au rachat des
us à rançon par les Mamelouks.
Saint Louis, à l'instar du comte
pas quitter la Terre sainte avant
12000 captifs restés en Egypte.
vis de tous les autres conseillers
ue de ses frères eux-mêmes, il a
e de porter haut la cause de ses
nons d'armes prisonniers. C'est
nment grâce à ses témoignages
aint Louis est canonisé en 1297.
LE SULTAN BAYBARS (1223-1277)
Baybars, dont le nom signifie « prince panthère», est un Mamelouk.
Arrachés à leurs familles dès leur plus jeune âge, les Mamelouks étaient
des esclaves des plaines du Caucase. Ils étaient formés au maniement
du sabre et de l'arbalète, et composaient une armée d'élite attachée
au service du sultan. Précédé d'une réputation d'invincibilité, Baybars
joua à Mansourah, en 1250, un rôle décisif de démoralisation des armées
croisées. Ce jour-là, dès que les Francs eurent pénétré dans la ville sans y
rencontrer d'abord de résistance, c'est lui qui reprit en main les Mamelouks
repliés et fit massacrer les chevaliers du Temple de l'avant-garde qui
avaient franchi le Bahr el-Saghir, au premier rang desquels le comte dArtois
et le comte de Salisbury. C'est lui aussi qui organise les jours suivants
la riposte des Mamelouks contre les croisés installés devant Mansourah,
ayant recours au tu grégeois qui terrorisait les Occidentaux. Cette bataille
fut remportée par Saint Louis mais, vaincus par le désespoir, la famine
et la maladie, les croisés durent battre en retraite quelques semaines après.
En 1260, Baybars prit le pouvoir en Egypteen faisant assassiner le sultan.
En 1263, il avait soumis cinq royaumes clés: l'Egypte, Jérusalem, Alep,
l'Arabie et la Syrie, et s'était débarrassé des quatorze descendants de
Saladin. Il prit la Galilée et fit raser les églises de Nazareth et du mont
Thabor et, en 1265, s'empara de Césarée, réputée imprenable. Saint Louis
reconnaissait en lui un grand homme de guerre, capable de retourner ses
hommes au gré de ses ambitions et de penser des stratégies redoutables.

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Heureux

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comme Sa Louis
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Par Philippe de Saizieu
A l'instar du royaume de France, Paris a connu
au « bon temps de Monseigneur Saint Louis))
un véritable âge d'or, son premier « Grand Siècle».
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our le Paris de Saint Louis, tout avait commencé par
p un o tumulte t
La mort prématurée de Louis VIII avait
mis à malle fragile héritage capétien légué par Philippe
Auguste. Face aux vassaux avides de revanche, la régente
sut éprouver d'emblée la fidélité du peuple envers son
actuel de la faculté de Jussieu) consacre, par son rayon-
nement intellectuel, la vocation de la rive gauche, rive spé-
culative. Guy de Bazoches oppose, dans son Eloge de Paris.
le Grand Pont, reliant l'île de la Cité à la rive droite, « large,
riche, commerçant, théâtre d'une activité bouillonnante», au
82 jeune roi : en 1227, bloqués par les barons coalisés à
Montlhéry au coeur même des terres capétiennes, le roi enfant
et sa mère ne doivent leur salut qu'à l'intervention des
Parisiens, accourus en armes à l'appel de la reine. Sous les
vivats de la foule, les souverains se mettent à l'abri des puis-
sants murs de Paris. Vox populi, vox Dei; la chevauchée
triomphale de Montlhéry, éclatante manifestation de ferveur
populaire, marquera durablement le roi. Il saura payer en
retour la fidélité de sa bonne ville.
Petit Pont, donnant sur la rive gauche, «où les dialecticiens
se promènent en discutant
Une ville en pleine expansion
Tel est le Paris dans lequel entre le jeune Louis IX: ville bouil-
lonnante, dont les récentes murailles (5 kilomètres de long,
77 tours cylindriques) et l'imposante forteresse du Louvre,
dressées par Philippe Auguste contre la menace anglo-
normande, soulignent la puissance. Son dense lacis de ruel-
les étroites est depuis peu dominé par l'imposante silhouette
de la nouvelle cathédrale en cours d'achèvement. Hommage
magnifique à la Mère de Dieu, le monument alors le plus gran-
diose de la chrétienté médiévale manifeste, aux yeux des
Flamands, Bretons, Anglais, Lombards et autres nations qui
affluent sur les rives de la Seine, le prestige de la ville et le
génie du pays de France - notre actuelle fie-de-France.
Chacune des rives de la Seine a déjà son caractère pro-
pre. Deux fondations de Louis VI, au début du Xlle siècle,
en ont scellé le destin : le marché des Champeaux, l'ancê-
tre des Halles, autour duquel se développe la rive droite,
rive active; l'abbaye de Saint-Victor (à l'emplacement
Signe de l'impressionnante vitalité parisienne, sa population
double tous les quarante ans, passant de 25000 habitants en
1180 à plus de 200000 à l'aube du XIV» siècle. La première
ville d'Occident est deux fois plus peuplée que Venise ou Milan,
quatre fois plus que Gand, Londres ou Bruges. L'urbanisation
galopante dévore les espaces laissés vacants au sein des rem-
parts; à la fin du Xllle siècle, le bâti, plus dense que jamais,
déborde largement les murailles. Les nombreux seigneurs laïcs
ou religieux lotissent leurs censives, dans l'enceinte ou hors
les murs. Le promeneur attentif peut encore aujourd'hui lire
certaines de ces initiatives dans la géographie urbaine : aux
confins des III» et IV» arrondissements, de la rue des Blancs-
Manteaux à la rue des Gravilliers, le réseau viaire orthogonal
trahit les programmes d'urbanisation des domaines du Temple
et du puissant prieuré clunisien de Saint-Martin-des-Champs
(la villeneuve du Temple et le bourg Saint-Martin).
A l'extrémité ouest de l'île de la Cité, le Palais royal, lieu de
continuité du pouvoir depuis la fin de l'Empire romain, est désor-
mais la résidence principale des Capétiens. Ceints de murs,
les bâtiments, dont la Grande Salle, principal espace public,
sont pour la plupart issus des remaniements de Robert le Pieux,
deux siècles plus tôt. Le quadrilatère palatial est dominé par
la grosse tour cylindrique édifiée par Louis VI, â laquelle fait
écho, sur l'autre rive de la Seine, le puissant donjon du Louvre.
Le logis royal, à l'ouest, donne sur un jardin, théâtre de
quelques-uns des actes majeurs du règne: en 1259, Henri 111
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GRANDE OEUVRE RELIQUAIRE A gauche : procession du clergé transportant la couronne d'épines allant à
GRANDE OEUVRE RELIQUAIRE A gauche : procession du clergé transportant la couronne d'épines allant
à la rencontre de Saint Louis à Paris, in Le Livre des merveilles du monde, de Jean de Mandeville, vers 1410 (Londres, The British Library).
Au centre la Sainte-Chapelle sur 111e de la Cité, à Paris, avec la statue de Saint Louis dans la chapelle basse. Ci-dessus:
les ordres mendiants refusant des pains en offrande, in La Bible moralisée dite Oxford-Paris-Londres, vers 1 235-1 245 (Paris, BnF).
une longue tradition de souverains législateurs, rois de l'écrit,
qui se perpétuera avec Philippe le Bel et Charles V. »L'acte
écrit authentique, souligne Jacques Le Goff, devient un objet
précieux, à l'instar de l'orfèvrerie. »
Les institutions se sédentarisent. Le roi, habituellement à
Paris, n'en reste pas moins itinérant, en ses nombreuses rési-
dences le long de la Seine et de l'Oise, de Vemon à Corbeil
et Fontainebleau, de Melun à Compiègne et Senlis. Trois
d'entre elles jouissent d'une faveur particulière : Vincennes,
encore un modeste manoir avant sa transformation complète
par Charles V en ville forte, Saint-Germain-en-Laye dont
subsiste la Sainte-Chapelle, précurseur de celle de Paris, et
Pontoise, où le roi malade prendra la croix en 1244.
Le siège de l'élite politique

«L'irrésistible ascension » du pouvoir monarchique depuis Philippe Auguste contribue à faire de Paris la véritable ce put regni, capitale du royaume. Le prestige royal s'accroît; les puissants se rapprochent du trône. Princes et prélats se doivent désormais de posséder un hôtel à Paris. Des miniatures médiévales permettent de nous figurer ces vastes et luxueuses résidences disparues, des vil-

les à elles seules» dit Jean de Jandun dans son Traité des

louanges de Paris (1323). Les grands profitent des terrains encore disponibles à l'intérieur de l'enceinte, ou s'installent dans les faubourgs. L'hôtel de Charles d'Anjou laisse son nom à la voie qu'il borde, la rue du Roi-de-Sicile; Alphonse de Poitiers, homme le plus riche du royaume, réside près du Louvre (hôtel dit de 'l'hôte riche», communément appelé »d'Autriches), dans la prospère paroisse de Saint-Germain- 1)

d'Angleterre y prête hommage au roi de France, signant là la fin de la première guerre de Cent Ans, née du remariage d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri Plantagenêt; en 1267, Louis IX y adoube son fils Philippe. C'est encore dans son jardin que le roi, comme sous le chêne de Vincennes, reçoit habituellement les doléances de son peuple. Autour de lui gravite toute une curie regis dont les attri- butions s'étendent dans les domaines financier et judiciaire, à mesure que le pouvoir central s'affirme. Contre les vieux bâtiments robertiens, de nouvelles constructions (dont seule subsiste la tour Bonbec) s'élèvent au nord et à l'est pour abriter une administration en plein développement. C'est alors que naît le parlement de Paris, spécialisé dans les affaires de justice, et dont les actes sont consignés dans des registres dès 1254. L'apport le plus spectaculaire et durable de Saint Louis au palais est l'édification en son coeur de la Sainte-Chapelle, commencée en 1241, consacrée en 1248. La double cha- pelle palatine, hôte des reliques de la Passion achetées entre 1239 et 1241 à l'empereur latin de Constantinople, domine de sa silhouette élancée la cité médiévale, et fait pendant à la masse de Notre-Dame, à l'est. Les chanoines desservants sont logés contre le rempart méridional. Philippe Auguste avait fixé à Paris le Trésor, confié à la garde des Templiers en leur forteresse au nord de la ville, ainsi que les archives de la monarchie, qui suivaient jusqu'alors les déplacements du souverain. Saint Louis sacralise le dépôt des archives, le Trésor des Chartes, mémoire du royaume, en l'installant aux abords immédiats de la Sainte-Chapelle. Roi réformateur, roi administrateur, Saint Louis s'inscrit dans

VOX POPULI. VOX DEI Ci-dessus: la chapelle haute de la Sainte-Chapelle, qui abritait la couronne
VOX POPULI. VOX DEI Ci-dessus: la chapelle haute de la Sainte-Chapelle, qui abritait la couronne d'épines
du Christ conservée aujourd'hui à Notre-Dame de Paris. Page de droite, en haut: les Parisiens escortent Blanche de Castille
et Saint Louis assiégés dans Montlhéry, pour les ramener à Paris, en 1227, gravure d'après Durand, anonyme, 1868.
l'Auxerrois. Les ecclésiastiques, abbés et évêques, ont une
84 nette préférence pour la rive gauche, siège de la jeune et flo-
rissante université. Les alentours de Saint-Germain-des-Prés
connaissent un premier âge d'or: des banquiers siennois s'y
installent; Thibaud de Champagne, gendre du roi, y établit
son hôtel de Navarre. Cette fureur édilitaire princière s'ac-
croîtra dans la seconde moitié du Mille siècle et connaîtra son
apogée vers le milieu du XlV.
(in monarque réformateur
Au début du
Xllle
siècle, le mouvement communal, initié un
siècle plus tôt, culmine : les villes, foyers économiques
majeurs en ces temps de grandes foires et des premiers
réseaux bancaires, s'émancipent des tutelles seigneuriales
et conquièrent leur autonomie administrative sous le regard
bienveillant des monarques. Paradoxalement, la première
ville du royaume, si proche de son seigneur le roi, tarde à
se doter de sa constitution municipale.
Mais le roi prud'homme a la mémoire longue. «Il me sou-
vient bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui
m'aidèrent contre les barons quand je fis nouvellement cou-
ronné », dit-il (Enseignements de Saint Louis à son fils). Grand
réformateur, il entreprend à son retour de croisade (1254) de
moraliser l'administration de ses domaines, par des ordonnan-
ces et des enquêtes. Il s'applique à faire des villes royales des
modèles de gestion et les meilleurs relais de son pouvoir. Les
ordonnances de 1262 réorganisent en profondeur les finances
urbaines et imposent aux maires d'aller une fois l'an, à la Saint-
Martin. à Paris, rendre compte de leur conduite des affaires.
L'action réformatrice touche plus particulièrement Paris, la
ville royale par excellence. La grande métropole de l'Occident
rencontre de sérieuses difficultés. Sa croissance démographi-
que exponentielle s'accompagne de profonds déséquilibres.
La criminalité explose, la corruption est diffuse et la cité royale
est devenue l'une des moins sûres du royaume. L'incertitude
des attributions nourrit de nombreux conflits de juridiction
entre officiers royaux et bourgeois, entre le roi et l'évêque,
coseigneurs dans l'île de la Cité et la rive droite.
Louis IX, le roi dévot, impose définitivement la primauté du
temporel royal sur le temporel ecclésiastique et étend son droit
de haute justice, y compris sur les terres de l'évêque. Il crée un
guet royal, chargé de la sécurité de la ville, met fin à la vénalité
de la charge de prévôt royal, source de bien des abus: l'officier,
ancêtre de nos préfets de police, sera désormais rétribué par le
roi, ses attributions redéfinies. Etienne Boileau, nommé par le
roi en 1261, assainit la ville, réorganise les corporations, met
par écrit leurs coutumes en un Livre des métiers (1268), qui
servira de base réglementaire pendant cinq siècles. Parallèle-
ment, la commune de Paris finit de se structurer: la hanse des
marchands de l'eau, la riche corporation des armateurs de la
Seine, élit parmi ses membres un prévôt des marchands,
chargé des affaires économiques de la ville.
Cité du plus grand roi de la chrétienté, «roi des rois terres-
tres ', selon le chroniqueur anglais Matthieu Paris, la capi-
tale vit tout au long du siècle une prodigieuse floraison artis-
tique et impose à l'Europe son goût. Enlumineurs, orfèvres,
ivoiriers et autres artisans suscitent l'admiration, tandis que
les merciers logés au sein même du palais de la Cité, dans
la galerie reliant les appartements royaux à la Sainte- Chapelle, alimentent un marché de l'art
la galerie reliant les appartements royaux à la Sainte-
Chapelle, alimentent un marché de l'art extrêmement actif.
Né un siècle plus tôt près des rives de la Seine, l'art que
l'on dira bien plus tard « gothique w - on l'appelle alors l'art
français, opus francigenum - atteint son apogée en sa
phase rayonnante. Dans l'exploration des nouvelles poten-
tialités architecturales, Paris prend la meilleure part.
Le chantier interrompu de Saint-Denis reprend en 1231.
La gardienne des regalia - les attributs de la royauté - et de
la mémoire dynastique (sa nécropole est entièrement restruc-
turée dans les années 1260) donne encore une fois le ton
des dernières innovations. Les murs s'évident toujours plus,
la lumière transfigure la matière.
Une vocation de bâtisseur
Les rois de pierre de Notre-Dame se sont penchés sur le ber-
ceau du souverain, les vitraux de Chartres ont illuminé les
orages du début du règne, l'ange de Reims lui sourit à son
départ en Terre sainte. Contemporain de ces grands chan-
tiers, Saint Louis participe pleinement à l'immense élan archi-
tectural du siècle des cathédrales.
Sa vocation de bâtisseur lui est-elle venue à l'âge de 15 ans,
lorsque, en 1229, accomplissant le voeu de son père Louis
le Lion, il a lancé le chantier de l'abbaye de Royaumont et
s'est fait simple manoeuvre, portant des pierres avec les moi-
nes? Tout au long de son règne, rapporte Joinville, le roi
«enlumine son royaume de la quantité de couvents qu'il fait»,
et finance d'innombrables chantiers religieux ou hospitaliers.
Soucieux des plus démunis, il agrandit considérablement
l'Hôtel-Dieu, au pied de Notre-Dame, et fonde hors les murs,
à proximité du Louvre, l'hôpital des Quinze-Vingts, dont le
nom fait référence à sa capacité de trois cents lits.
L'usage des plans à échelle réduite se généralise et les archi-
tectes dessinateurs sortent de l'anonymat. La délicate orfè-
vrerie de l'art gothique, art des lys, art des roses, transforme
les églises en d'admirables reliquaires sous la conduite des
architectes parisiens Jean de Chelles, Pierre de Montreuil ou
Robert de Luzarches. L'épitaphe de Pierre de Montreuil lui rend
un insigne hommage, le proclamant « doctor lathomorum «,
docteur des maçons, égal des grands maîtres de l'université.
JOYAUX
Ci-contre:
la couronne
de Saint Louis,
école française.
XIII" siècle
(Paris, musée
du Louvre).
La grande oeuvre royale, la Sainte-Chapelle, a été édifiée en
un temps record (1241-1248). Le nouveau Salomon a entendu
offrir â son Seigneur en cette nouvelle Jérusalem un temple à
sa gloire, somptueuse châsse des instruments de la Passion
(les clous, la croix, la couronne d'épines). La chapelle privée
du roi, «lieu de sa dévotion la plus profonde» (Le Goff), élance
son rêve de verre et de lumière. Les immenses verrières, autour
des figures vétérotestamentaires, célèbrent le sacerdoce royal
et la fonction monarchique selon le saint roi.
L'émulation au superlatif entre pouvoirs royal et ecclésias-
tique nous lègue des chefs-d'oeuvre toujours admirés de l'art
rayonnant: en réponse à l'action royale, les chanoines de Notre-
Dame commandent dans les années 1250 de nouvelles faça-
des aux transepts de la cathédrale, pourtant à peine achevés.
Cette création continue touche la plupart des paroisses et
édifices religieux parisiens, confrontés à l'explosion démo-
graphique. Dans les années 1230, les abbés de Saint-
Germain procèdent à une réfection générale des bâtiments
conventuels. Contemporaine de la Sainte-Chapelle, la cha-
pelle de la Vierge, dont il ne reste que quelques vestiges
épars, témoignera elle aussi longtemps des sommets de
raffinement atteints par l'art parisien.
La carte des paroisses se fixe (douze pour la seule île de
la Cité), et pendant deux siècles, l'architecture religieuse à
Paris ne connaîtra plus de modifications d'ampleur.
Les églises ad modum franciae, cette «combinaison quasi
miraculeuse entre la force et la légèreté», la monumentalité
et la grâce, s'élèvent sur tout le continent, de la Castille à
la Suède, d'Angleterre en Sicile.
A l'instar de ses ancêtres, Saint Louis tresse autour de sa
capitale une « couronne sacrée» d'abbayes. Depuis les véné-
rables fondations mérovingiennes, Sainte-Geneviève, Saint-
Germain-des-Prés et Saint-Denis, jusqu'à Saint-Martin-
des-Champs, fille de Cluny, elles racontant le lien privilégié entre
le pouvoir royal et le monachisme. L'ordre de Cîteaux, issu
de la dernière grande réforme monastique, jouit de la faveur
marquée du roi et de sa mère, et multiplie au début du
Mlle siècle les fondations autour de Paris. Très partiellement r)
COURONNE SACRÉE Ci-contre: le roi Saint Louis obtient la couronne d'épines du Christ et, pour
COURONNE
SACRÉE
Ci-contre: le roi
Saint Louis obtient
la couronne d'épines
du Christ et, pour
la conserver, fait
construire dans
son palais la Sainte-
Chapelle, in Vie
et miracles de Saint
Louis, de Guillaume
de Saint-Pathus,
vers 1320 (Paris, BnF).
A
droite: l'abbaye
de
Royaumont dans
le
Val-d'Oise.
conservées de nos jours, Royaumont, l'abbaye de prédilec-
souveraine, citadelle de lumière et d'immortalité', s'exclame
tion de Saint Louis, qui «l'emporte en beauté et grandeur»,
aux dires de Joinville, et Maubuisson, où meurt Blanche
de Castille en 1252, sont toutes proches de la résidence royale
de Pontoise. Saint-Antoine-des-Champs (aujourd'hui dispa-
rue), aux portes de la capitale, a l'insigne honneur d'accueil-
lir un temps, en 1239, les reliques de la Passion, et en 1248
le roi pèlerin à son départ pour la Terre sainte.
86 Une nouvelle Athènes
«Paris, mère des sciences, (
)
cité des lettres, brille d'un éclat
précieux», dira le pape Grégoire IX. L'intelligence: bien plus
que les victoires militaires, tel est le principal fondement de
son prestige de Paris et de celui de son roi.
Athènes renaît sur les rives de la Seine et prend sa revan-
che sur la Rome impériale, dont Frédéric Il de Hohenstaufen
(1220-1250) est l'héritier. Au mythe de la translatio impe-
ru (le prétendu transfert de la dignité impériale du Tibre au
Rhin) répond celui de la translatio studii (d'Athènes à Paris),
à la suprématie politique, la puissance de la raison. Capitale
de la philosophie et de la théologie, Paris assoit sa supré-
matie dans la chrétienté médiévale.
Avec son école cathédrale, la ville était deve-
nue dès le XII' siècle une place incontourna-
ble pour l'enseignement des arts libéraux, de
la philosophie et de la théologie. Des foules
d'étudiants venues de tout l'Occident gagnent
les rives de la Seine. Paris rayonne de
l'intelligence diffusée depuis Notre-Dame.
Guy de Bazoches vers 1180 (Eloge de Paris).
Les tensions s'accroissent cependant entre l'évêque
initialement seul dispensateur de la licentia docendi (le droit
d'enseigner) et les maîtres. L'intervention conjointe des
pouvoirs royaux et pontificaux a conduit au début du XIII' siè-
cle à la naissance de l'université de Paris: les «écoliers» (maî-
tres et étudiants) se sont émancipés de la tutelle épiscopale
pour se structurer en corporation autonome, ont reçu des
privilèges de Philippe Auguste, et leurs statuts, du légat pon-
tifical Robert de Courson en 1215.
Une nouvelle crise éclate en 1229, qui dure deux lon-
gues années. Des étudiants turbulents déclenchent une
bagarre dans un cabaret; l'affaire dégénère, il y a des
morts. Blanche de Castille sévit, au nom du maintien de
l'ordre public; les bourgeois, excédés des chahuts et des
délits, l'appuient. Or, les étudiants sont des clercs, échap-
pant de ce fait à la justice royale. L'université défend jalou-
sement ses statuts nouvellement acquis (autonomie
judiciaire, exemptions fiscales
).
L'enjeu est de taille, cha-
cun campe sur ses positions, l'affaire s'envenime, les
«Dans l'île, à côté du palais des rois, qui
domine toute la ville, on voit le palais de
la philosophie où l'étude règne seule en
CHEVALIÈRE Anneau sigillaire dit
«de Saint Louis», Trésor de Saint-Denis,
XIV' siècle (Paris, musée du Louvre).
cours cessent - première grève générale de
l'enseignement; maîtres et étudiants font séces-
sion. Paris connaît une véritable fuite des cer-
veaux, dont cherchent à tirer parti Angers,
Orléans, Oxford ou Toulouse.
Le pape pousse à la négociation et, mal-
gré l'intransigeance de sa mère, Saint Louis
répond favorablement aux sollicitations pon-
tificales. Tous deux ont intérêt à composer.
Le pape est soucieux de maintenir un foyer
intellectuel majeur, capitale de la théologie qui
échappe en outre à l'influence du Saint Empire
germanique; le roi est conscient que le prestige
l'université rejaillit sur sa couronne.
Louis tranche donc en faveur de l'université «car
----
est un très précieux joyau », dit-il. Il renouvelle
ses privilèges, oblige les bourgeois à réparer les torts com- mis aux étudiants (notamment pour
ses privilèges, oblige les bourgeois à réparer les torts com-
mis aux étudiants (notamment pour les loyers excessifs).
En avril 1231, la bulle Parens scientiarum du pape
Grégoire IX consacre définitivement l'indépendance intel-
lectuelle et juridictionnelle de l'université qui dispose
désormais de sa Grande Charte.
La montagne Sainte-Geneviève et son Quartier latin ont
désormais pris le pas sur l'île de la Cité. La colline sacrée
est devenue cette nouvelle forteresse de l'intelligence, col-
line du verbe, en ce siècle de la prédication et de l'art de la
dispute, où l'on goûte tant l'art du sermon, où l'on se presse
pour écouter les maîtres, dans les églises, à l'archevêché,
en pleine rue, place Maubert ou rue du Fouarre, allusion aux
bottes de foin sur lesquelles s'assoient les étudiants.
Tous types de foyers, dotés par de hauts personnages, pré-
lats, nobles ou bourgeois, accueillent les étudiants boursiers,
leur fournissant hébergement, cours et bibliothèques. Ces
collèges, séculiers ou réguliers, souvent modestes, parfois
imposants (collèges des ordres mendiants, ou plus tard, les
Bernardins ou le collège de Navarre, lointain ancêtre de
Polytechnique), commencent à couvrir la rive gauche. Le roi,
qui fait oeuvre de charité, accompagne son conseiller Robert
de Sorbon dans la fondation d'un établissement en 1257,
modeste naissance de la Sorbonne.
manifeste sa prédilection, s'entoure de leurs conseils, les sou-
tient indéfectiblement lors des querelles successives qui les
opposent aux maîtres séculiers au sein de l'université. Les
Dominicains s'installent dès 1218 sur la montagne Sainte-
Geneviève, rue Saint-Jacques. Ce couvent leur laissera leur
surnom de Jacobins. Les Franciscains, ou Cordeliers, en rai-
son de la corde nouée à leur taille, s'établissent sur un ter-
rain que leur offre Saint Louis en 1230. 5e joignent à eux
les Carmes et les Augustins, en 1259.
Les nouveaux bâtiments conventuels, d'une ampleur
exceptionnelle, marquent pour longtemps le paysage pari-
sien. De vastes églises sont édifiées pour accueillir les fou-
les venues écouter les sermons des frères Sainte-Madeleine-
des-Cordeliers, long vaisseau de 105 mètres de long, est la
deuxième église de Paris après Notre-Darne. La Révolution
française aura raison de ces bâtiments. Seuls quelques rues
(quai des Grands-Augustins, place des Carmes
)
et de rares
Les ordres mendiants
L'effervescence intellectuelle est inséparable du bouillonne-
ment religieux du XIII» siècle. C'est l'apparition des Frères
mineurs et des Frères prêcheurs, fondés par François
d'Assise et Dominique de Guzmân, canonisés en 1228
et 1234. Renouant avec l'idéal de pauvreté, ces religieux
d'un genre nouveau s'installent au coeur des villes, tissent
des liens étroits avec le monde intellectuel, ouvrent une nou-
velle page de l'histoire de l'Eglise et de Paris. Le roi leur
vestiges, comme le réfectoire des Cordeliers rue de l'École-
de-Médecine, témoignent aujourd'hui de la splendeur oubliée.
Ces couvents acquièrent aussitôt une renommée inter-
nationale. L'enseignement dispensé par les maîtres men-
diants donne le ton, foisonnement de l'intelligence accou-
rue de toute l'Europe à Paris, qui voit enseigner en ses murs
les dominicains Albert le Grand (» le docteur universel ») et
Thomas d'Aquin (de docteur angélique»), les franciscains
Bonaventure (de docteur séraphique») et Roger Bacon
(de docteur admirable.). Saint Louis invite Bonaventure à
prêcher à la Cour et, dit-on, Thomas d'Aquin à sa table.
t Les trésors de l'intelligence et de la sagesse valent plus
que tous les autres trésors», écrit Guillaume de Nangis. Paris,
en ce siècle de Saint Louis, est un hymne vibrant au génie
d'un peuple et d'un temps, à l'éclat d'une culture et d'une
civilisation. La cité capétienne écrit l'une des pages les plus
magnifiques de sa légende. '
PORTRAIT Par Alexandre Grandazzi Saint Thomas d'Aquin D omînicain à Paris C'est dans le Paris
PORTRAIT
Par Alexandre Grandazzi
Saint Thomas d'Aquin
D omînicain
à Paris
C'est dans le Paris de Saint Louis que le plus grand
intellectuel du Moyen Age a écrit la majeure partie
de son oeuvre théologique et philosophique.
G rand et massif, Thomas a été sur-
nommé «le boeuf muet de Sicile»
par ses condisciples. Fils du comte
d'Aquino, bourg situé près de Naples, il
appartient en effet à la noblesse du royaume
dont l'île est le centre. Alors que sa famille
voulait en faire le titulaire de la riche abbaye
du Mont-Cassin, le jeune homme, à la grande
fureur de ses parents, a décidé d'entrer dans
l'ordre des Prêcheurs, fondé, dix ans avant sa
naissance, par saint Dominique, à peu près
au même moment où le futur saint François
sillonnait les routes d'Ombrie avec quelques
compagnons. Les uns comme les autres ont
fait le choix d'une totale pauvreté, recourant
à la mendicité pour leur subsistance, ce
pourquoi on les appellera les ordres men-
diants. Face à l'Eglise établie, riche, à l'écoute
des puissants, c'est l'émergence d'une Eglise
proche des pauvres, refusant la tentation des
honneurs et des privilèges, soucieuse de
revenir à la pureté du message évangélique.
Dans cette Europe du Xlll siècle, à la
démographie et au commerce en plein essor,
mais découvrant, sous la pression mongole
et musulmane, l'immensité du monde non
chrétien, l'urbanisation s'accélère, tandis que
s'affaiblissent les anciennes solidarités et
contraintes féodales, et que se développent
de nouvelles couches sociales: il s'agit donc,
pour institution religieuse, d'aller à la rencon-
tre des masses, et pour cela de s'établir dans
les villes et non plus dans des monastères
DOCTEUR ANGÉLIQUE
isolés, afin de répondre aux exigences de ces
temps nouveaux. Or, l'un des plus grands
défis est celui que pose au christianisme,
depuis le début du siècle, la redécouverte de
la pensée d'Aristote: venus du monde arabo-
musulman, mais aussi de l'Empire byzantin
et de plusieurs pays d'Europe, les traductions
et commentaires des oeuvres du philosophe
grec donnent à tous ceux qui les découvrent
le sentiment paniquant d'une contradic-
tion irrémédiable entre la foi traditionnelle
et une dialectique d'une subtilité dont ils
n'avaient encore jamais vu l'équivalent. Pour
les élites de toute l'Europe chrétienne, le
Ci-dessus: Saint Thomas d'Aquin
à la table de Saint Louis, par
Niklaus Manuel Deutsch (1484-
1530) (Bâle, Kunstmuseum).
Selon la légende, saint Thomas, trop
absorbé par ses pensées, aurait
ignoré tous les plats de la table du
roi. A droite: Le Triomphe de saint
Thomas d'Aquin, par Benozzo di Lese
di Sandro (dit Gozzoli), vers 1470-
1475 (Paris, musée du Louvre).
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FRÈRES PRÊCHEURS Arbre de jessé et arbre de l'ordre des Dominicains, 90 - retable du
FRÈRES PRÊCHEURS Arbre de jessé et arbre de l'ordre des Dominicains,
90
- retable du maître-autel du couvent dominicain de Francfort-sur-le-Main (Allemagne),
par Hans Holbein l'Ancien, 1501. En bas, à droite, au-dessus de saint Dominique
assis, on reconnaît les saints Vincent Ferrier, Thomas d'Aquin et Pierre Martyr.
parole de maîtres réputés: arrivés d'Italie,
d'Espagne, de Grande-Bretagne, d'Allemagne
et, bien sûr, de tous les recoins de France, des
jeunes gens, studieux mais turbulents, se
retrouvent de plus en plus nombreux dans
ce qui est en train de devenir le «quartier
latin», tant la langue de saint Augustin, qui
est aussi celle de Thomas, de ses confrères
et de ses étudiants, y est parlée et étudiée.
En décidant de développer leur propre
enseignement au sein de ce dispositif pari-
sien, les Frères prêcheurs ont suscité une très
forte résistance de la part des clercs qui, jus-
que-là, avaient été les seuls habilités à pro-
fesser. La rivalité avait abouti, déjà en 1229,
à une grande grève de la part de ces derniers
et elle reprendra en 1253: pour y mettre fin,
il faudra qu'en 1255 le pape Alexandre IV et
Saint Louis cosignent un texte reconnaissant
définitivement aux Frères mendiants le droit
d'enseigner. Cependant, le collège pour étu-
diants avancés, fondé en 1257 par Robert
de Sorbon, avec l'aide du roi, et qui devien-
dra plus tard la Sorbonne, restera fermé
aux frères, professeurs comme auditeurs.
Thomas est arrivé comme étudiant à Paris
en 1245 alors que Saint Louis avait 31 ans:
choc est frontal et traumatisant. La réconci-
liation entre ces pôles opposés de la foi et de
la raison, déjà commencée par son maître
Albert le Grand, sera ainsi la mission qui s'im-
pose à Thomas : il la mènera avec une éner-
gie et une virtuosité sans égales, recourant
aux traductions les plus récentes, celles du
Flamand Guillaume de Moerbeke, et tirant
le meilleur parti des ressources intellectuel-
les qu'offrent les grandes cités où il travaille.
L'université de Paris
Le Paris de Saint Louis, où Thomas va pas-
ser plus du tiers de son existence et écrire la
majeure partie de son oeuvre, est désormais
l'un des hauts lieux de la chrétienté: profon-
dément transformée par Philippe Auguste
(1180-1223), la capitale du royaume de
France est maintenant, bien à l'abri de ses
remparts, une ville de près de 120000 habi-
tants. Au milieu du fleuve, sans cesse
parcouru en tous sens par une multitude
d'embarcations, le pelais du roi voisine, sur l'île
centrale, avec la cathédrale Notre-Dame
qu'entoure la cité épiscopale; le coeur mar-
chand de l'agglomération se situe au port de
Grève, à l'ombre de la forteresse du Châtelet;
plus loin, la puissante tour du Louvre protège,
en avant-poste, le côté occidental du site
urbain. Encore peu construit et parsemé de
granges et de masures, tout l'espace entre le
Petit Pont, la montagne Sainte-Geneviève et
le bourg Saint-Germain accueille une mul-
titude d'écoles», dont l'ensemble forme
«l'université», ainsi appelée parce qu'elle réu-
nit la totalité des savoirs du temps en s'adres-
sant à des étudiants de toutes provenances.
A cette université, le pape et le roi ont
reconnu, en 1231, l'autonomie juridique et
morale: c'est que, pour les deux pouvoirs,
il importe de disposer d'élites bien formées
et aptes à gérer au mieux les affaires, qu'elles
soient spirituelles ou temporelles. Aussi
vient-on de toute l'Europe pour écouter la
il y restera trois années, en repartant alors que
s'achève la construction de la Sainte-Chapelle.
Les Dominicains ont alors leur principal cen-
tre au couvent de la rue Saint-Jacques, entre
les actuelles rues Cujas et Soufflot : parce
quils sont sur la route menant à Compostelle,
on leur donne également le nom deiacobins.
C'est là que Thomas achève sa kwmation en
philosophie, commencée à Naples, tout en
s'engageant dans le long parcours des études
de théologie. Puis, après quelques années pas-
sées à Cologne, où il assiste au début de l'élé-
vation de la cathédrale, le voici, en 1252, de
nouveau à Paris, pour un séjour qui durera
jusqu'en 1259: période décisive, où, de 27 à
34 ans, dans la plénitude de ses forces, il jette
les bases d'une oeuvre gigantesque.
Levé avant l'aube, il célèbre d'abord la
messe puis assiste, aussitôt après, à un autre
service religieux; ensuite, il donne son cours,
avant de se consacrer à la réflexion et à
l'écriture qui, chez lui, ne font qu'un. Dans les
premières années, il remplit lui-même, d'une
écriture illisible, des pages et des pages. Mais
après le succès de ses premières publications, il pourra disposer de trois, voire quatre secré-
après le succès de ses premières publications,
il pourra disposer de trois, voire quatre secré-
(4
taires pour l'assister dans ses tâches d'ensei-
gnement, de pastorale et d'exégèse.
li faut ainsi imaginer un véritable atelier de
production théologique, où on lui prépare
les recueils de citations qu'il commentera, et
où le texte définitif de ses oeuvres est relu et
mis au net. Doté d'une capacité de concen-
tration hors norme, Thomas est capable de
dicter, en même temps, plusieurs textes dif-
férents
Il ne prend qu'un repas par jour et
•.'À
réduit son sommeil à quelques heures. A un
tel rythme de travail, les oeuvres se succèdent
- ;:.
-LE BOEUF
rapidement. Leur diffusion est favorisée par
une technique récemment mise au point:
-
Saint Thomas
les manuscrits sont divisés en cahiers indé-
pendants, qui peuvent être copiés séparé-
ment et simultanément, de sorte que la
confection d'un nouvel exemplaire ne
demande qu'un minimum de temps.
d'Aquin, détail
4.
.
de Crucifixion
-.
et saints,
fresque de Fra
Angelico. 1441-
-
1442 (Florence,
Une oeuvre immense
'•
'i'
'
Thomas commence par commenter en
continu un manuel alors classique: en deux
ans, il publie pis de 5000 de nos pages Reçu
maître en théologie dès 1256, après une
leçon inaugurale protégée par les archers du
roi, il multiplie les traités discutant chacun
une question religieuse, théorique ou prati-
que, sur le modèle des débats publics alors
en usage dans la krmation des clercs.
A partir de 1259, Thomas sera en Italie
pour une dizaine d'années: le temps de rédi-
San Marco, salle
capitulaire).
91
Thomas mais son collègue, Bonaventure. S'il
n'a pas rencontré le roi, Thomas a été en
revanche sensible à son rayonnement, ainsi
qu'à l'oeuvre de renforcement et de centra-
lisation du pouvoir alors entreprise par la
monarchie française. Dans son traité Du
gouvernement des princes, qu'il adresse à un
ger sa Somme contre les gentils, c'est-à-dire
les païens, et de commencer celle de théo-
logie, son chef-d'oeuvre. En 1268 le voici de
nouveau à Paris, pour un ultime séjour qui
dureraquatreans, avec la mission de défen-
roi de Chypre qui pourrait être Hugues Il
de Lusignan (mais qu'il laissera inachevé en
raison de la mort prématurée du destina-
taire en 1267), il écrit ainsi ces mots, qui sem-
blent résumer le programme de Saint Louis:
dre les ordres mendiants contre leurs adver-
saires: entre de multiples tâches, il trouvera
le temps d'écrire l'énorme deuxième partie
de sa Somme théologique, plusieurs traités
d'exégèse biblique, sans compter de nou-
veaux commentaires sur Aristote, qu'il
appelle simplement «le Philosophe». C'est
« Un roi doit comprendre qui! a accepté lares-
ponsabilité d'être dans son royaume comme
l'âme dans le corps et comme Dieu dans
troisième partie de laSomme, tout en rédi-
geant des commentaires aux Psaumes
ouvrages qu'il n'achèvera pas, étant pris, fin
1273, par un grand épuisement physique et
nerveux; après une vision béatifique, il cesse
définitivement d'écrire et meurt, le 7 mars
1274,à l'abbaye de Fossanwa. Un siècle plus
tard, sa dépouille sera transférée à Toulouse,
au couvent desJacobins. Canonisé en 1323,
après une période de polémiques, Thomas
sera, en 1567, proclamé docteur de l'Eglise et,
à la fin du XlX siècle, patron de l'enseigne-
ment catholique. En un temps où l'Europe se
couvrait de cathédrales, il aura édifié une
oeuvre immense, où la philosophie est «ser-
vante de la théologie», et où, dans un latin
à
ce moment-là qu'invité à la table du roi,
il
aurait, par distraction, laissé passer devant
été en relation avec Saint Louis, ce n'est pas
ltmivers.» Et l'auteur de la Somme sera l'un
des premiers penseurs de son temps à par-
ler de l'Etat comme garant du bien com-
mun : nul doute que sa réflexion pionnière
ait reflété les évolutions qu'il avait pu obser-
ver, à Paris, sous le règne de Saint Louis.
Lorsqu'il quitte Paris, en 1272, Thomas n'a
pas deux ans à vivre: envoyé à Naples pour
y fonder un centre d'études, il commence la
d'une rare densité Aristote est, pour ainsi
dire, baptisé par saint Paul: une véritable
cathédrale théorique, traversée par les
rayons émis par la raison grecque qui vien-
nent illuminer les dogmes de la kiJ
lui, sans y toucher, tous les plats: en réalité,
l'anecdote relève de la légende, car celui qui
a
Alexandre Grandazzi est professeur de littérature
latine à l'université de Paris-IV-Sorbonne,
Emtre ciel, terre L'exposition de la Conciergerie révèle les beautés d'un règne hors du commun,
Emtre
ciel,
terre
L'exposition de la Conciergerie
révèle les beautés d'un règne hors
du commun, celui d'un roi saint.
SION Descente de Croix,
92
HiiE
1260-1280 (Paris, musée
Duvre). joseph d'Arimathie
e le Christ mort tout
détaché de la Croix, Marie
rasse la main de son fils,
Jean essuie ses larmes dans
an de son manteau à côté de
dôme à genoux. La Synagogue,
une reine déchue, a les
bandés, symbole de son
glement puisqu'elle na pas
nu le Messie. A gauche:
set
4EMORIAM Saint Louis, pierre, vers 1 305- ~ (Mainneville, église Saint-Pierre-Saint-Paul). vêtu des habits royaux,
4EMORIAM Saint Louis, pierre, vers 1 305-
~ (Mainneville, église Saint-Pierre-Saint-Paul).
vêtu des habits royaux, devait tenir dans
nains soit les reliques de la Passion, soit
mblèmes du pouvoir royal. Effigie d'un roi
misé en 1297, il s'agit également d'un
rait, un art qui émerge alors, sous le règne
etit-fils de Saint Louis, Philippe le Bel.
ROYALE Psautier, vers 1260 (Padoue, bibliothèque du Séminaire épiscopal).
Ce psautier a été réalisé à Paris sous le règne de Saint Louis pour une femme
de l'entourage royal, représentée en prière aux pieds de la Vierge. Il s'agit peut-
être d'isabelle, fille de Saint Louis et épouse du comte Thibaud de Champagne.
Il semble que l'enlumineur se soit inspiré du vocabulaire architectural
et ornemental de la Sainte-Chapelle pour réaliser ce manuscrit.
PLEINE DE GRÂCE La Vierge et l'Enfant, bois de chêne, vers 1270 (Paris, musée du
PLEINE DE GRÂCE
La Vierge et l'Enfant, bois de chêne,
vers 1270 (Paris, musée du Louvre).
Drapée dans son manteau dont
les plis forment des creux profonds,
le visage triangulaire aux yeux
en amande illuminé d'un léger
sourire, la Vierge semble danser.
GOTHIQUE La Nativité, ivoire, vers 1250-1260 (Paris, musée du
Louvre). Au pied du lit où est étendue la Vierge, est assis saint Joseph
coiffé d'un bonnet pointu. A l'arrière-plan, évocation de l'architecture
gothique, une niche supportée par deux piliers forme une arcature
trilobée. De part et d'autre, les têtes de l'âne et du boeuf.
94
HiT7
ILLUMINE Psautier dit
de Saint Louis et de Blanche
de Castille, vers 1230 (Paris,
bibliothèque de l'Arsenal).
Ce psautier a probablement
appartenu à la reine Blanche
de Castille. A Paris, les ateliers
d'enluminures se trouvent
alors sur la rive gauche, entre
le Palais et l'université, autour
de l'église Saint-Séverin et
de la rue Saint-Jacques. Cette
enluminure, placée en tête
du calendrier à l'usage
de Paris qui précède les
psaumes, représente un
astronome brandissant
l'astrolabe, un copiste et un
coniputiste, travaillant
de concert à établir
le calendrier liturgique.
'<Saint Louis », du octobre 2014 au 11 janvier 2015. ta Conciergerie. 2, boulevard du Palais,
75001 Paris. Ouvert tous les jours (sauf 25décembre et 1" janvier), de 9h30 à 18 heures.
Tarifs: 8,50 €15,50 €. Rens, :01 53 40 60 80 et www.conciergerie.monuments-nationaux.fr
- 3 r 77 Il ' I 95 HRi,'E LITURGIQUE Premier évangéliaire de la Sainte-Chapelle,
-
3
r
77
Il
'
I
95
HRi,'E
LITURGIQUE Premier évangéliaire de la Sainte-Chapelle, entre 1230 et 1240-1248
(Paris, Bibliothèque nationale de France). L'ouvrage a conservé sa reliure du Xlll siècle (seules
les bordures extérieures et les frises ont été remplacées au XVIe siècle) en argent doré.
Le plat inférieur (ci-dessus) représente le sacrifice de Jésus sur la Croix, avec deux anges portant
la Lune et le Soleil, et le plat supérieur, la Résurrection évoquée par la sortie du tombeau.
CHRONOLOGIE
CHRONOLOGIE
Par Albane Plot .Le siecie Saint Louis K.zviiiP1I Blanche de Castille, épouse du futur roi
Par Albane Plot
.Le
siecie
Saint Louis
K.zviiiP1I Blanche de Castille,
épouse du futur roi Louis VIII, donne nais-
sance à un fils, Louis. La même année, le
27juillet, le roi Philippe Auguste est vain-
queur à Bouvines du roi d'Angleterre Jean
sans Terre, et des princes coalisés que ce
dernier a montés contre lui.
Philippe Auguste meurt le 14juil-
let. Le 6août, Louis VIII est sacré à Reims.
Par le prestige que lui valurent ses oeuvres
de justice et son équité, Louis IX domina
l'Occident chrétien du XIIIe siècle.
II s'attelle à la conquête du Languedoc et
à la lutte militaire contre les Albigeois
(nom dont on désignait alors les Cathares).
[M
Le 8 novembre, Louis VIII meurt,
sans doute de la dysenterie. La régence est
confiée à la reine, en attendant que Louis,
qui n'a que 12 ans, soit en âge de gouver-
ner. Pour ne pas laisser de prise aux convoi-
château de Bellême. La reine prend alors les
devants en mars, l'armée royale et les contin-
gents féodaux du comté de Flandre et du
comté de Champagne, qui sst finalement
rallié à la cause royale, investissent Bellême.
IK'iiI!!4I Le comte Raymond VII
de Toulouse, qui rêvait lui aussi d'indépen-
dance et soutenait les Albigeois, a fait
amende honorable. Par le traité de Meaux-
Paris, il se fait le vassal du roi de France et
promet sa fille Jeanne en mariage au frère de
Louis IX, Alphonse, futur comte de Poitiers.
tises des grands barons du royaume,
Louis IX est sacré à Reims dès le 29 novem-
bre suivant, par l'archevêque de Soissons,
Jacques de Bazoches.
j Alors qu'il visitait la région
d'Orléans, menacé par les barons (notam-
[M A la suite d'une bagarre d'étu-
ment Pierre Mauclerc, duc de Bretagne,
Hugues de Lusignan, comte de la Marche,
et Thibaud, comte de Champagne) coali-
sés autour du fils illégitime de Philippe
Auguste, Philippe dit Hurepel, avec le sou-
tien du roi d'Angleterre. Louis IX se réfu-
gie au château de Montlhéry. Il est sauvé
par l'intervention des Parisiens : bour-
geois, chevaliers et milices de la contrée
accourus en hâte à l'appel de la reine.
diants chez un cabaretier du quartier Saint-
Marcel, à Paris, brutalement réprimée par
la reine Blanche, runiversité, qui bénéficiait
depuis Philippe Auguste de privilèges tels
que l'autonomie judiciaire, fait grève. Le
bras de fer dure deux ans entre l'université
désireuse de défendre son indépendance et
le pouvoir royal défendant de son côté son
droit à faire régner l'ordre public à Paris. Le
conflit s'apaise grâce à l'intervention peut-
être de Louis IX lui-même et à celle du
pape Grégoire IX qui délivre, en avril 1231,
la bulle Parens scientiarium, assurant à
M Les barons complotent toujours.
Pierre Mauclerc renforce les lbrtifications du
l'université ses libertés.
IKIS1 Henri III Plantagenêt débarque à
Saint-Malo le 3 mai, avec l'intention de
recouvrer ses terres de France. Pierre
Mauclerc fait savoir à Louis IX qu'il rejoint
le camp du roi d'Angleterre. Mais la reine
s'entremet tant que les grands vassaux de
France qui soutenaient Henri III l'abandon-
nent les uns après les autres. Le 26 octo-
bre 1230, Henri III regagne Portsmouth,
ruiné dans son honneur militaire et dans son
autorité, ainsi que dans ses finances.
Le pape Grégoire IX institue
l'inquisition.
Le 25 avril, Louis est reconnu majeur
Le 27 mai, il épouse Marguerite de Provence
en la cathédrale Saint-Etienne de Sens.
iffl Accomplissant le voeu de son père,
Louis IX a lancé dès 1229 la construction
de l'abbaye de Royaumont, attribuée à
l'ordre de Cîteaux. L'abbaye est consacrée
le 19 octobre 1235.
Iffl Le 7 juin, à Compiègne, Robert,
frère du roi, reçoit l'ordre de chevalerie et
la possession de l'Artois, et épouse
Mathilde de Brabant.
I1 La couronne d'épines que Jésus a
portée durant sa passion est ramenée de
Constantinople et déposée dans la cha-
pelle Saint-Nicolas du palais de la Cité.
Louis IX l'a reçue de l'empereur de
Constantinople Baudouin Il, en mal d'ar-
gent, auquel il a donné en retour une
substantielle aide financière. En 1241,
ri Il dAnjeturn 1c -:1 1r Richard Cœur de Lions Alirny MPhoIIdAronIllhI -_,,. dA1eterrc —
ri Il dAnjeturn
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Béatrice de Fro'ene-
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_JHBlaiihe d'Artois!
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char is • de Bourbon
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Philippe W
I
-
(12,t9-1516) (1292-132)
-
Edouard tif d'Angleterre '
-
C,
AFFAIRE DE FAMILLE La lignée des Capétiens directs, qui devait s'achever avec les régnes
successifs des trois tus do Philippe IV le Be s'employa a réaliser l'unité territoriale de la Franco, et à la détendre
contre les revendications de leurs cousins d'Angleterre, les Plantagenêts.
Louis IX acquerra de la même façon une
partie de la Vraie Croix, et un peu plus
tard l'éponge avec laquelle ses bourreaux
donnèrent du vinaigre à boire à Jésus cru-
cifié, et le fer de la lance avec laquelle on
lui perça le côté.
IKrriiiu.iuR?[*I Marguerite donne
naissance à une fille, Blanche. Elle mourra
trois ans plus tard. Louis et Marguerite
auront onze enfants après Blanche naî-
tront Isabelle (1242), Louis (1244), Philippe
(1245), Jean (1248, mort presque aussitôt).
Jean Tristan (avril 1250). Pierre (1251),
Blanche (1253), Marguerite (fin 1254 ou
début 1255), Robert (l 2S6) et Agnès (1260).
Pour abriter les reliques
de la Passion, le roi fait édifier un reliquaire
monumental la Sainte-Chapelle, consa-
crée solennellement le 26 avril 1248,
Le 24 juin, Alphonse reçoit l'ordre
de chevalerie à Saumur et devient comte
de Poitou et d'Auvergne. Les terres du
nouveau comte prennent en tenailles
celles du comte Hugues de Lusignan,
contraint de prêter hommage de vassal à
Alphonse de Polders. La situation déplak
surtout à sa femme, Isabelle d'Angoulême,
veuve de Jean sans Terre. Hugues dénonce
publiquement son hommage lors de l'as-
semblée solennelle des vassaux du comte
de Poitou, à Poitiers, à la Noël 1241. Il
constitue une ligue, liant contre le pouvoir
royal une grande partie des seigneuries de
la Loire, que rejoignent Raymond VII de
Toulouse et le roi d'Angleterre.
UM Louis IX convoque l'ost royal le
28 avril aChinon.Le 20juillet, l'armée royale
arrive devant Taillebourg où se trouve l'ar-
mée anglaise. Le 21. les Français repoussent
les Anglais qui refluent vers Saintes. Le 22,
la bataille s'engage devant Saintes, les Anglais
sont mis en déroute et Henri III et le comte
de la Marche s'enfuient. Le 26 juillet, Hugues
de Lusignan se soumet. En mars, de guerre
lasse, Henri 111 demande des trêves pour
cinq ans à Louis lX qui les lui accorde. De son côté, le comte de
cinq ans à Louis lX qui les lui accorde.
De son côté, le comte de Toulouse
s'est emparé de Narbonne et d'Albi.
Louis envoie donc deux armées en
Languedoc rendre le comte à la raison.
Raymond VII est contraint de demander
pardon au roi, pardon que Louis accorde,
en janvier 1243, au traité de Lorris.
La pacification du Midi
s'achève avec le siège de la citadelle de
Montségur dont le seigneur continuait
sa rébellion contre le roi.
Les Turcs khwarezrniens
(Turcs islamisés venus du sud de
la mer d'Aral, entre les actuels
Ouzbékistan, Turkménistan
et Iran) ont pillé Jérusalem et
repris la Ville sainte le 23 août,
puis écrasé les forces croisées
à La Forbie le 17 octobre. En
décembre, en action de grâces
pour la guérison d'une maladie
(un flux de ventre et de fortes fiè-
vres) dont il a manqué mourir, et
avant même qu'on lui ait annoncé
les drames qui s'étaient joués peu
avant en Terre sainte, Louis IX fait
voeu de croisade. Pour l'embarque-
ment des troupes royales, il Iit construire
un port ex nihilo à Aigues-Mortes.
IPII Le pape Innocent IV, en conflit
ouvert avec l'empereur Frédéric Il, dépose
ce dernier par l'entremise d'un concile
oecuménique réuni à Lyon en 1245.
Louis IX, qui ne veut pas prendre parti,
n'y a pas assisté. En novembre 1245, il ren-
contre le souverain pontife à Cluny avec
l'espoir de préparer une réconciliation
entre le pape et l'empereur. Si ses tenta-
tivesde médiation resteront sans succès,
Louis IX gardera toujours des relations
REX IN AETERNLIM
Ci-contre: portrait en pied
de Saint Louis en majesté, miniature
tirée du Registre des ordonnances
de l'hôtel du roi, XlIl
siècle (Paris,
Archives nationales). Page de
droite: sceau de Saint Louis, 1270
(Paris, Archives nationales).
cordiales avec le pape comme avec l'em-
pereur. Au concile de Lyon, Innocent IVa
désigné le cardinal Eudes de Châteauroux
pour prêcher la croisade.
IK!.1 Le 27 mai, le roi procède à la che-
valerie de son frère Charles à Melun, lequel
hérite des comtés d'Anjou et du Maine.
Par son mariage avec Béatrice, soeur de
Marguerite, Charles d'Anjou hérite égale-
ment de la Provence.
Effl Louis IX crée des enquêteurs pour
réformer les abus des fonctionnaires
royaux dans le royaume.
IF1 Eudes de Châteauroux remet au
roi les insignes de pèlerin à Saint-Denis le
12 juin. Blanche de Castille est nommée
régente. Louis quitte Paris et s'embarque
à Aigues-Mortes le 25 août, avec la reine
Marguerite et ses frères Robert d'Artois et
Charles d'Anjou. La flotte hiverne à Chypre
et reprend la mer en direction de l'Egypte
au mois de mai 1249.
IK1 La flotte arrive en vue de Damiette
le 4juin. La ville est prise le lendemain, 5juin.
L'armée arrive devant Mansourah, avant-
poste du Caire, le 19 décembre. Pendant un
mois, elle reste bloquée sur un bras du Nil.
1K4111 Le 8 février, l'armée parvient à fran-
chir le fleuve. Robert d'Artois, à la tête de
l'avant-garde, se jette à l'assaut des Turcs,
et pénètre par surprise dans Mansourah,
sans attendre de renforts: lui et ses hom-
mes sont cous massacrés. Un nouveau
combat a lieu le 11 février, dont l'issue n'est
pas décisive. L'armée, épuisée par une épi-
démie, doit faire retraite : elle est écrasée
en chemin, le 6 avril, à Fanskur: le roi est
fait prisonnier. La reine Marguerite réunit
en un temps record la somme de
200000 livres constituant le premier verse-
ment de la rançon. Le 6 mai, le roi est libéré.
Il décide cependant de rester en Terre
sainte pour en organiser la défense, appelle
ses sujets à se croiser et à l'y rejoindre.
J Blanche de Castille se trouve aux
prises avec les pastoureaux, mouvement de
croisade populaire dirigé par un gourou
surnommé « le niaftre de Hongrie», qui
dérive en pillages et sème la terreur.
1K4.1!1Blanche de Castille meurt à
Royaumont le 27 novembre. L'interruption
des communications maritimes durant l'hiver fait que Louis n'apprend la nouvelle qu'au printemps 1253. Très
des communications maritimes durant
l'hiver fait que Louis n'apprend la nouvelle
qu'au printemps 1253. Très affecté, le roi
décide de rentrer en France.
LM Le roi ne prend la mer que le 24
ou le 25 avril, à Acre, et débarque à Hyères
le 10 juillet. Il entre dans Paris le 7 septem-
bre. Il adopte un train de vie d'une grande
austérité, et s'emploie à réformer son
royaume, à y rétablir la justice et l'inté-
grité. En décembre, il publie la «Grande
Ordonnance», réunion de plusieurs textes
émanés précédemment de son autorité.
Elle constitue une sorte de moralisation de
l'administration royale par le biais de mesu-
res réprimant le blasphème, le jeu, la pros-
titution et la fréquentation des tavernes.
Louis IX marie sa fille Isabelle à
l'un de ses familiers, le jeune comte de
Champagne Thibaud V, roi de Navarre.
IP.1!.1 Le 24 septembre, par le «dit de
Péronne », Louis IX rétablit la paix à la fron-
tière nord-est du royaume, en arbitrant le
conflit qui oppose les familles issues des
deux mariages de la comtesse Marguerite
de Flandre, les d'Avesnes et les Dampierre,
qui se disputent l'héritage de leur mère.
Louis IX fait remettre le Hainaut aux
d'Avesnes et la Flandre aux Dampierre.
Le chanoine Robert de Sorbon,
familier du roi, fonde un collège pour étu-
diants en théologie à Paris.
IK1 Louis IX s'emploie à liquider de
vieilles querelles qui opposent la France
à l'Aragon autour, notamment, de la
possession de Millau, Carcassonne et
Montpellier. Il signe avec Jacques Ir
CE d'Aragon le traité de Corbeil, le il mai
1258, ratifié à Barcelone le 16 juillet selon
lequel le roi de France renonce à la marche
d'Espagne, au Roussillon et au Besalu et
le roi d'Aragon au pays de Carcassonne,
à Peyrepertuse, Millau, aux comtés de
Toulouse et de Saint-Cilles, à l'Agenais et
au comté Venaissin, pour le principal. La
question de Montpellier n'est pas réglée, et
le Roussillon restera malgré tout un sujet
de discorde jusqu'à ce que Louis XIV
l'obtienne par le traité des Pyrénées (1659).
A l'initiative du roi d'Angleterre, qui sou-
haite substituer un traité aux trêves qui
maintenaient la paix entre leurs deux
royaumes, il signe avec Henri III, le 28 mai
1258, après de laborieuses négociations, le
traité de Paris (ratifié le 4décembre 1259).
Henri III y renonce à la Normandie, au
Maine, à l'Anjou, à la Touraine et au Poitou
moyennant les sommes nécessaires à l'en-
tretien de cinq cents chevaliers pendant
deux ans, les domaines royaux des diocè-
ses de Limoges, Cahors et Périgueux, et
la promesse d'hériter de la partie de la
Saintonge située au sud de la Charente à la
mort d'Alphonse de Poitiers. Par ailleurs, le
frère d'Henri III, Richard de Cornouailles, et
sa soeur, Aliénor de Leicester, renoncent à
toute prétention sur le royaume de France.
IP-4'SJ Le 4 décembre, le roi d'Angleterre
prête hommage au roi de France à Paris
dans les jardins du Palais royal.
IP.1I1 Au mois de janvier, Louis IX perd
son fils aîné, Louis. Il est enterré à
Royaumont: le roi a décidé que Saint-Denis
resterait la sépulture seulement des rois
et reines, et Royaumont celle des enfants
royaux qui n'auraient pas régné.
J Etienne Boileau est nommé prévôt
de Paris. Michel VIII Paléologue met fin à
l'Empire latin de Constantinople et prend
la tête de l'Empire byzantin. Les côtes sep-
tentrionales de la Méditerranée orientale
sont désormais aux mains des Grecs.
Saint Louis fait réaménager les
tombeaux de la nécropole royale de Saint-
Denis et exécuter seize statues de gisants
pour les rois et reines morts du VII' au
XII' siècle. Saint-Denis devient le signe de
l'immortalité monarchique, en manifes-
tant la continuité entre les dynasties de
rois qui ont régné sur la France.
Henri III d'un côté et ses barons de
l'autre ont réclamé l'arbitrage de Louis IX
dans un conflit les opposant au sujet des
prérogatives et des limites du pouvoir
royal en Angleterre (les barons voulaient
que soient rétablies les provisions d'Oxford
de 1258, qui avaient placé le pouvoir entre
les mains d'un conseil de quinze membres,
mais ces mesures avaient été supprimées
par le pape en 1262). Le roi de France rend
sa «mise», c'est-à-dire sa décision arbitrale,
à Amiens le 23 janvier 1264. La mise
d'Amiens est pour l'essentiel favorable à
Henri III, déclarant que le roi doit avoir la
plénitude du pouvoir et la souveraineté
sans restrictions mais qu'il faut que soient
respectés les privilèges royaux, les chartes,
les libertés, les établissements et les cou-
tumes du royaume d'Angleterre datant
d'avant les provisions d'Oxford. Le res-
pect de la fonction royale doit aller de pair
avec le respect de la justice.
IKZ.1 Le 26 février, Charles d'Anjou bat
Manfred I" à la bataille de Bénévent et
devient roi de Sicile.
Le 5juin, l'adoubement de son fils
Philippe, futur Philippe III, est célébré dans
le jardin du palais de Paris. Le 25 mars, en
la fête de l'Annonciation, le roi fait connaî-
tre, lors d'une cérémonie publique, sa déci-
sion de repartir en croisade. Les victoires
du sultan mamelouk Baybars en Palestine
(prise de Césarée, le 27 février 1265; prise
de Jaffa, le 7 mars 1268) aggravent la
menace musulmane sur les Lieux saints.
IKL$1 Le roi a fait son testament et a
confié le gouvernement à l'abbé de Saint-
Denis, Mathieu de Vendôme et à Simon
de Nesle, son plus ancien conseiller. Il s'em-
barque à Aigues-Mortes le 1" juillet et par-
vient à Tunis le 17 juillet. Les tentatives de
conversion de l'émir échouent. De nouveau
une épidémie de dysenterie ou de typhus
se déclare et décime l'armée. Le roi perd son
fils Jean Tristan dès le 3 août.
J3iYiMKPtS1 Saint Louis succombe
lui-même à la maladie. Charles d'Anjou,
arrivé de Sicile, prend les choses en mains
et négocie le départ des croisés avec l'émir.
L'accord est signé le 30 octobre et les
croisés rembarquent pour la France le
11 novembre suivant, emportant avec eux
les ossements de Saint Louis qui seront
inhumés à Saint-Denis le 22 mai 1271j'
LIVRES Par Albane Plot, Philippe Maxence et Geoffroy Caillet librairie royale Saint louis Gérard Sivéry
LIVRES
Par Albane Plot, Philippe Maxence et Geoffroy Caillet
librairie
royale
Saint louis
Gérard Sivéry
Un roi en son
LU royaume! C'est bien
1.ILU ce que donne à voir
et à comprendre
Çj GérardSivéry,
f441 spécialiste du règne
r
.fi'h1 de Louis IX, dans
Saint Louis
Pierre-Yves Le Pogam (dir.)
Tantôt serein et harmonieux, tantôt animé et vivace,
magnifique tout autant qu'intérieur, l'art du siècle
de Saint Louis est à l'image du roi, un moment particulier
d'équilibre tranquille nourri de passion. Ce beau catalogue
de l'exposition «Saint Louis» à la Conciergerie, à Paris,
nourri de textes de qualité, en fait la démonstration
éclatante, et dessine un portrait tout en nuances du saint
roi et de son temps. AP
Editions du Patrimoine/Centre des monuments nationaux, 2014,310 pages, 45€.
cette somme d'érudition. Loin de l'image
sulpicienne, mais sans nier la marche
du fils de Blanche de Castille vers
la sainteté, l'auteur dresse le portrait
d'un souverain modernisant l'Etat face
au modèle féodal, ordonnant des enquêtes
pour juguler les mécontentements,
réconciliant la royauté et le peuple,
maîtrisant la monnaie, faisant face à une
économie contrastée qui coupe la France
en deux, réformant l'administration
ou réparant les désordres dus aux
absences liées à la croisade. Au final
apparaît un chef d'Etat non seulement
saint, mais lucide, prudent et visionnaire
dans une France redressée. PM
Jacques Le Goff Saint Louis
Saint-Louis Jacques Le Goff
Dès sa parution en 1996, ce livre fut salué comme un événement.
Aujourd'hui, c'est un classique qui flirte avec le statut de monument.
Devant l'ampleur du travail, renvie d'un court résumé s'impose:
Tallandier, 2014,674 pages, 25,90€.
un sujet unique, plus d'un millier de pages, quinze ans de travail.
Mais, organisé en trois parties, l'ouvrage de Le Coif va plus loin
en abordant Saint Louis comme un personnage global qui «cristallise
Vie de Saint Louis
Joinville
'SIPdP caimÉ I-",, Aujourd'hui encore,
»n
autour de lui l'ensemble de son environnement». De ce fait, le récit
U le récit du sénéchal
de la vie du roi s'insère dans un essai d'histoire totale qui rend pourtant justice, au terme
d'une enquête à plusieurs étages, à l'humanité foncière d'un roi qui fut aussi un saint.PM
dejoinville reste
l'un des témoignages
Gallimard, « Folio histoire», 1999,1 280 pages, 14,80€.
les plus importants
sur la vie de Louis IX
Les Enquêtes de Saint Louis. Marie Dejoux
C'est à un authentique travail de bénédictin que s'est livrée
Marie Dejoux : l'analyse par le menu des dix mille doléances
conservées dans le Trésor des chartes des Archives nationales,
fruit des enquêtes menées par Saint Louis dans tout son royaume
entre 1247 et 1270.11 s'agissait pour le souverain de recueillir
les plaintes de ses sujets sur l'administration royale afin d'en
corriger les abus. Parmi ses multiples contributions à l'histoire
i judiciaire et politique du Xllle siècle, cette oeuvre pénétrante
apporte la «preuve véritable de l'amour de Louis IX pour la justice». CC
r
-
• Certes, il parle
-- autant de lui-même
que du saint roi. Mais son ton, son
regard, les événements qu'il raconte
ou les jugements qu'il porte, permettent
de mieux saisir la personnalité du roi
et le contexte de la croisade en Egypte
et du séjour en Terre sainte. Une
passionnante introduction de Jacques
Monfrin éclaire un texte reproduit
dans sa version originale et dans sa
traduction en français moderne.PM
PUF, « L. Noeud gordien», 2014, 478 pages, 27€.
L. Livre de poche, 2002,640 pages, 12,20€.
11111.1 I 'III , II II, Le Moyen Age. Philippe Contamine (dir.) I . MovrN
11111.1 I
'III , II II,
Le Moyen Age. Philippe Contamine (dir.)
I
.
MovrN AŒ
.
-
-.
La Guerre
au Moyen Age
Philippe Contamine
Dépassant le seul
siècle de Saint Louis,
mais permettant
en partie de le
comprendre,
C'est moins sur la réalité de« l'Etat, c'est moi » que sur« l'Etat, c'est ,
quoi> que s'interrogent, sous la direction de Philippe Contamine,
les auteurs de ce volume de l'Histoire de la France politique consacré
au Moyen Age. Un champ d'investigation énorme, non seulement
dans le temps - de Clovis et la fin de l'Empire romain au renforcement de l'Etat royal
en 1514 - mais aussi dans l'espace, compte tenu de la complexité du rapport des
pouvoirs et des institutions entre eux: seigneuries, communes, hiérarchies ecclésiales,
14 le livre de Philippe pouvoir royal, sans oublier les doubles allégeances (avec l'Angleterre, notamment).
Contamine décrit la réalité de la guerre
dans le contexte si particulier de ce
qu'on appelle couramment le Moyen
Age. Saisie comme un phénomène
social particulièrement caractéristique
de cette époque, elle est détaillée dans les
questions d'armement ou d'organisation,
d'art militaire ou d'influence religieuse
(guerre juste et guerre sainte), sans
oublier les ruptures avec l'Antiquité
et les différences d'avec l'ère moderne
ou ses conséquences économiques.
Habité en partie par l'idéal chevaleresque.
le Moyen Age est pourtant loin d'être
«en état de belligérance continue».
Encore une idée reçue à oublier! PM
Une synthèse devenue un classique sur l'élaboration du pouvoir à l'ère médiévale. )'M
Points, «Pointa histoire», 2006,620 pages, 12.20 €.
Heers
l LII,Ic
Histoire
des croisades
Histoireistoire des croisades. Jacques Heers
Débarrassant les croisades de l'aura maléfique ou fantaisiste qui
entoure leur seule évocation, Jacques Heers dresse dans son dernier
livre une synthèse admirable des expéditions, d'abord conçues
comme des pèlerinages, qui amenèrent pendant deux siècles
en Terre sainte trois rois de France et trois empereurs germaniques.
En dégageant l'évolution et la diversité de leurs enjeux comme
la nature de l'esprit de croisade, il souligne à point nommé
l'impossibilité de parler en bloc des «croisades», une appellation
générique postérieure qui a concentré à leur sujet un amas
de fausses légendes, brillamment corrigées par l'auteur dans cet ouvrage essentiel. CC
PUF, «Nouvelle Clio », 2003, 516 pages. 30,50 €,
Perrin, « Pour l'histoire», 2014,336 pages, 22 C.
L'épopee
des • croisades ,.
lFpopée des croisades
René Grousset
René t1:)ÇççI
,
ROMAN DE SAINTLOUIS
LP'hilippe de Villiers
• /
Ç
De la prédication d'Urbain Il,
qui souleva la première
'
croisade au cri de «Dieu le veut»,
à la croisade de Saint Louis,
«héros, à lui seul plus grand
que la bataille», selon le mot
admiratif de Joinville, la plume
' alerte et colorée de René
Grousset relate avec une précision historique
sans faille le déroulé de chacune des croisades,
les gestes de Godefroi de Bouillon, de son frère
l'ambitieux Baudouin, premier roi de Jérusalem,
du sage Baudouin Il comme du duel de Baudouin III
et de l'atabeg d'Alep, l'expédition d'Amaury 1
en Egypte, le destin tragique de Baudouin IV, le roi
lépreux, ou encore le terrible affrontement de Guy
de Lusignan et de Saladin. L'ensemble de son récit
compose une fresque à la rois terrible et splendide. AI'
-
11 fallait du souffle pour oser
restituer la vie de Saint Louis
à la première personne. Entrer
dans sa tête, son coeur et son
âme! De souffle, le livre de
Philippe de Villiers n'en manque
certes pas, faisant passer
au travers de ses pages le vent
du large ou du désert comme
la brise plus légère des matins
d'un Paris médiéval. Avec finesse,
il a réussi à rendre l'humanité, et parfois
même la fragilité de ce roi, tout en dessinant
avec clarté les contours de sa politique
et l'ardeur même de sa foi. Le résultat?
Un Saint Louis décidément bien vivant. PM
Perrin, « T.mpus «.2014,330 pages, 9€.
Albin Michel, 2013, 528 pages, 22€.
Blanche de Castille •'. Blanche de Castille. Marcel Brion Peut-on comprendre Saint Louis sans remonter
Blanche
de Castille
•'.
Blanche de Castille. Marcel Brion
Peut-on comprendre Saint Louis sans remonter à sa mère,
Blanche de Castille (1188-1252)? Femme énergique, entièrement
dévouée à la cause de son mari, Louis VIII, puis à celle de son fils,
elle n'eut de cesse de défendre le trône de France contre tous
ceux qui entendaient pourfendre l'autorité royale. Marcel Brion
la dépeint en « Dame Louve», dans cette biographie déjà ancienne
(elle a paru la première fois en 1939), mais qui se lit avec aisance
tant le portrait de cette reine chrétienne coule de source sous la plume d'un auteur
'
I
qui sait aussi montrer les contrastes de ce lointain Xllle siècle.PM
Tailandier, «Texto», 2014, 368 pages, 10,50€.
Le Paris du Moyen Age
Bons Bove et Claude Gauvard (dir,)
'4
Paris au Moyen Age, alors la plus grande ville d'Occident, cumule
à la fois les fbnctions économiques, politiques, intellectuelles, curiales . t
et religieuses, fait unique à l'époque qui explique son extraordinaire
développement. Ce beau livre fait la synthèse des recherches les -.
plus récentes sur le sujet. Chapitre après chapitre, on y comprend •
le rôle essentiel des saints, des sanctuaires et des monastères dans
la construction de la cité, la place particulière et le rôle de l'évêque,
La Sainte-Chapelle
Jean-Michel Leniaud
et Françoise Perrot
Le plus beau des écrins a lui-même
trouvé le sien. A travers les pages
somptueuses qui lui sont consacrées
ici, la Sainte-Chapelle voulue par
Saint Louis pour abriter les reliques
de la Passion se déploie dans le miracle
de ses vitraux historiés, peu à peu
rendus à leur splendeur d'origine depuis
2008. La richesse des illustrations
et la grande qualité du texte rendent
un juste hommage au «paradis retrouvé»
102 celle du roi et celle de l'université. On y trouve le portrait des
bourgeois de Paris, celui des pauvres gens, le récit de ses us et coutumes, celui des
rébellions et des insurrections. L'ensemble, savant mais accessible, se lit avec passion. AP
décrit par Claudel en des termes
singulièrement prémonitoires. CC
Belin, 2014, 196 pages, 29€.
Editions du Patrimoine/Centre des monuments
nationaux, 2007,216 pages, 35€.
Une passion française,
la couronne d'épines
-
SAINT LOUIS,
ROI DE FRANCE EN ANJOU
Jacques Charles-Gaffiot
Relique parmi les plus précieuses qui
soient, la couronne d'épines, dont fut
coiffé le Christ lors de son jugement,
est conservée aujourd'hui dans le Trésor
de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
L'auteur en raconte ici l'odyssée qui, de
Jérusalem en passant par Constantinople, l'a conduite à Paris.
Il restitue à la relique toute la dimension symbolique qui en
fait, par-delà le souvenir de la Passion, le signe même d'une
royauté n'appartenant pas à ce monde mais s'y étant incarnée
jusqu'à en mourir (celle du Christ), tout autant qu'un objet
de vénération dont la possession, source indubitable
de prestige, était pour les rois de France, et particulièrement
pour Saint Louis auquel on doit son arrivée en France,
une manifestation du principe de légitimité du pouvoir, reçu
de Dieu: une façon de placer le diadème des lys sur celui
du Sauveur, et de faire de Paris une nouvelle Jérusalem. AP
Le château d'Angers fut bâti dès 1230 à
l'initiative de Louis IX et de Blanche de Castille,
bastion défensif qui venait sceller le rattachement
récent de l'Anjou au domaine royal (1214).
Une belle exposition d'œuwes du XIlIt mais
aussi du XIXe siècle, pour la plupart inédites,
vient rappeler l'influence qu'eut le saint
roi en Anjou et comment
' s'y sont perpétués
son culte et son souvenir.
Editions du Cerf, 2014,158 pages, 12€.
Château d'Angers, du 10 octobre 2014
au 25 janvier 2015, de 10h â 17h30.
Tarifs: 8,50 €15,50€.
Rens. : www.angers.monuments-
nationaux.fret 0241 86 48 77.
A lire: SaintLouisetl'Anjou, Presses
universitaires de Rennes, 304 pages, 29